summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:46:44 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:46:44 -0700
commit84b17773e0a55ae1d355758c65e5863a0b847fa5 (patch)
treecfbc794cb194d002065669e417df76c668de555f
initial commit of ebook 22016HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--22016-8.txt7912
-rw-r--r--22016-8.zipbin0 -> 155648 bytes
-rw-r--r--22016-h.zipbin0 -> 165363 bytes
-rw-r--r--22016-h/22016-h.htm12747
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 20675 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/22016-8.txt b/22016-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..3f16ee8
--- /dev/null
+++ b/22016-8.txt
@@ -0,0 +1,7912 @@
+The Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome II
+ suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires
+
+Author: Benjamin Franklin
+
+Translator: Jean Henri Castéra
+
+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22016]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ VIE
+ DE B. FRANKLIN,
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES POSTHUMES.
+
+ T. II.
+
+
+
+
+ VIE
+ DE
+ BENJAMIN FRANKLIN,
+ ÉCRITE PAR LUI-MÊME,
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES
+ MORALES, POLITIQUES
+ ET LITTÉRAIRES,
+ Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
+ PAR J. CASTÉRA.
+
+ Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.
+
+ TOME SECOND.
+
+
+ À PARIS,
+ Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20.
+
+ AN VI DE LA RÉPUBLIQUE
+
+
+
+
+OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE
+GENRE DU SPECTATEUR.
+
+
+
+
+LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE
+L'IMPRIMERIE.
+
+
+À NOÉ WEBSTER, À HARTFORD.
+
+ Philadelphie, le 26 décembre 1789.
+
+J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la
+langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera très-utile à
+nos compatriotes en leur fesant sentir la nécessité d'écrire
+correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de
+l'honneur, que vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois dû vous
+offrir plutôt ces remerciemens: mais j'en ai été empêché par une forte
+indisposition.
+
+Je ne puis qu'applaudir à votre zèle, pour conserver la pureté de notre
+langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour
+corriger les fautes, qui ont rapport à l'une et à l'autre, et que
+commettent sans cesse les habitans de plusieurs des États-Unis.
+Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement
+vous les connoissiez déjà. Je voudrois que dans quelqu'un des écrits que
+vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de
+manière à en faire abandonner l'usage.
+
+Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionné_[1]. Quand je
+quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se
+fût servi de ce mot que dans le sens d'_amélioré_, excepté dans un vieux
+livre du docteur Mather, intitulé: _les Bienfaits de la Providence_.
+Comme ce docteur avoit une fort mauvaise écriture, je crus, en voyant ce
+mot mis au lieu d'_employé_, que l'imprimeur avoit mal lu le
+manuscrit[2] et s'étoit trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai à
+Boston, je trouvai que cette innovation avoit réussi et étoit devenue
+fort à la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un
+usage très-ridicule. Par exemple, en annonçant qu'une maison de campagne
+étoit à vendre, on disoit qu'elle avoit été long-temps _perfectionnée_
+comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne
+manquoit pas d'observer qu'il avoit été pendant plus de trente ans
+_perfectionné_ comme juge de paix.
+
+Cette acception du mot _perfectionné_ est particulière à la
+Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reçue dans les autres pays, où
+l'on parle anglais, en-deçà, ni au-delà des mers.
+
+À mon retour de France, j'ai trouvé que plusieurs autres mots nouveaux
+s'étoient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a
+fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point
+_connoissancé_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a
+fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ représentant
+qui _avocate_, ou qui a _avocaté cette motion_.--Encore un autre du
+substantif _progrès_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus
+condamnable de tous. _Le comité ayant _progressé_, résolut de
+s'ajourner_[4]. Le mot _résister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu
+employer d'une manière neuve, en disant: _Les représentans qui ont
+résisté à cette mesure à laquelle j'ai toujours moi-même _résisté_._
+
+Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de
+vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire
+proscrire.
+
+La langue latine, qui a long-temps servi à répandre les connoissances
+parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus
+négligée; et une des langues modernes, la langue française, l'a
+remplacée et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les
+cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays,
+ceux même qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour
+pouvoir lire aisément les livres français. Cela donne un avantage
+considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs
+sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux
+intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer
+au bien général de l'humanité.
+
+Peut-être n'est-ce que parce qu'il est écrit en français, que le _Traité
+de Voltaire, sur la Tolérance_, s'est si promptement répandu et a
+presqu'entièrement désarmé la superstition de l'Europe; l'usage général
+de la langue française a eu aussi un effet très-avantageux pour le
+commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend
+beaucoup d'exemplaires d'une édition, le profit est proportionnément
+beaucoup plus considérable, que lorsqu'on vend une plus grande quantité
+de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des
+grandes villes d'Europe, où l'on ne trouve un libraire français qui a
+des correspondans à Paris.
+
+La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense
+collection d'excellens sermons imprimés dans cette langue et la liberté
+de nos écrits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre
+d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi
+que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques,
+étudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et
+si nous nous efforcions de faciliter leurs progrès, notre langue
+pourroit devenir d'un usage beaucoup plus général.
+
+Ceux qui ont employé une partie de leur temps à apprendre une langue
+étrangère, doivent avoir souvent observé, que lorsqu'ils ne la savoient
+encore qu'imparfaitement, de petites difficultés leur paroissoient
+considérables, et retardoient beaucoup leurs progrès. Par exemple, un
+livre mal imprimé, une prononciation mal articulée, rendent
+inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprimée d'une manière
+correcte, ou prononcée distinctement, est aussitôt comprise. Si nous
+avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus
+généralement répandue, nous aurions dû ne pas négliger de faire
+disparoître des difficultés qui, toutes légères qu'elles sont,
+découragent ceux qui l'étudient. Mais depuis quelques années, je
+m'apperçois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficultés
+augmentent.
+
+En examinant les livres anglais imprimés depuis le rétablissement des
+Stuards sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement de Georges II,
+nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale,
+en quoi nous avons imité notre langue mère, c'est-à-dire, la langue
+allemande. Cette méthode étoit sur-tout très-utile à ceux qui ne
+savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette
+langue, sont à-la-fois verbes et substantifs, et on les épelle de la
+même manière, quoiqu'on les prononce différemment. Mais les imprimeurs
+de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer à un usage utile, parce
+qu'ils prétendent que la suppression des lettres capitales fait mieux
+ressortir les autres caractères, et que les lettres qui s'élèvent
+au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle n'ait de la grace et de la
+régularité.
+
+L'effet de ce changement est si considérable, qu'un savant français,
+qui, quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume
+de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurité
+dans ceux de ces livres, qui étoient modernes, que dans ceux de l'époque
+dont j'ai parlé plus haut, et il attribuoit cela à ce que le style de
+nos écrivains s'étoit gâté. Mais je le convainquis de son erreur, en
+mettant une lettre capitale à tous les substantifs d'un paragraphe,
+qu'il entendit aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y rien
+comprendre. Cela montre l'inconvénient qu'a ce perfectionnement
+prétendu.
+
+D'après ce goût pour la régularité et l'uniformité de l'impression, on
+en a aussi, depuis peu, banni les caractères italiques, qu'on avoit
+coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire
+attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les
+mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase.
+
+Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer
+l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois à faire distinguer
+promptement les mots, à cause de la variété qu'il mettoit dans
+l'impression. Certes, ce changement fait paroître une ligne d'impression
+plus égale, mais il la rend en même-temps moins lisible; de même que si
+tous les nés étoient coupés, les visages seroient plus unis, plus
+uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies.
+
+Ajoutez à tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre
+fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre
+noire. Aussi, les livres anglais sont imprimés d'une manière si confuse,
+que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de
+très-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un
+journal[7] imprimé depuis 1731 jusqu'à 1740, avec ceux qui ont paru
+depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre
+noire est infiniment plus facile à lire que celle qui est faite avec de
+l'encre grise.
+
+Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle méthode.
+Après avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement
+sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y eût dans le
+monde.--«Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle
+seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'étoient pas
+tout-à-fait autant de la même couleur?»--
+
+D'après toutes ces raisons, je désirerois que nos imprimeurs américains
+ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que
+par conséquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs
+presses, plus agréables aux étrangers, et avantageux à notre commerce de
+librairie.
+
+Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte,
+considérons la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent tout haut,
+devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou
+quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne
+à la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont
+obscurément imprimés, ou déguisés par l'omission des lettres capitales
+et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manière, le lecteur les prononce
+souvent mal; et s'appercevant de sa méprise, il est obligé de revenir en
+arrière et de recommencer la phrase; ce qui diminue nécessairement le
+plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manière
+d'imprimer.
+
+L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier
+les inflexions de sa voix. En conséquence, il y a une marque qu'on
+appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir à la faire
+distinguer. Mais ce point est fort mal placé à la fin de la question.
+Aussi le lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il a déjà mal prononcé,
+est obligé de relire la question. Pour éviter cet inconvénient, les
+imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point
+d'interrogation au commencement, ainsi qu'à la fin des questions.
+
+Nous commettons encore une faute du même genre, dans l'impression des
+comédies, où il y a beaucoup de choses marquées pour être dites _à
+part_. Mais le mot _à part_ est toujours placé à la fin de ce qui doit
+être dit ainsi, au lieu de le précéder, pour indiquer au lecteur qu'il
+doit donner à sa voix une inflexion différente.
+
+Souvent cinq ou six de nos dames se réunissent pour faire de petites
+parties de travail, où tandis que chacune est occupée de son ouvrage,
+une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si
+louable mérite que les écrivains et les imprimeurs cherchent à le rendre
+le plus agréable possible au lecteur et à l'auditoire.
+
+Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre
+prospérité.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [1] Improved.
+
+ [2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employé pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et
+ l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._)
+
+ [3] Au lieu de _donné connoissance de cela_.
+
+ [4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans
+ l'assemblée nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y
+ en a eu aussi de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de corrompre
+ la pureté de notre langue: mais le bon goût en a fait justice.
+ (_Note du Traducteur._)
+
+ [5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme
+ de _résister_.
+
+ [6] Quand Franklin écrivoit ceci, les Français n'avoient pas encore
+ l'inappréciable avantage de la liberté de la presse. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [7] The Gentleman's Magazine.
+
+
+
+
+TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.
+
+
+POUVOIR DE CE TRIBUNAL.
+
+Il peut recevoir et publier les accusations de toute espèce contre
+toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et même contre tous
+les tribunaux inférieurs. Il peut juger et condamner à l'infamie,
+non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, après les avoir
+entendus, ou sans les entendre, comme il le juge à propos.
+
+
+EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST ÉTABLI.
+
+Il est établi en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que
+grace à son éducation, ou à l'habitude de griffonner, il a acquis un
+style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien
+tournées, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possède une
+presse et quelques caractères. Cette cinq centième partie des citoyens a
+le privilège d'accuser et de calomnier à son gré les autres quatre cent
+dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse à d'autres
+pour le même objet.
+
+
+USAGES DE CE TRIBUNAL.
+
+Il ne suit aucun des règlemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est
+accusé devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a
+lieu à accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas
+même connoître le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
+d'être confronté avec les témoins qui ont déposé contre lui, car ils se
+tiennent dans les ténèbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition
+d'Espagne.
+
+Il n'a pas non plus un petit jury, formé de ses pairs, pour examiner les
+crimes qu'on lui impute. L'instruction du procès est quelquefois si
+rapide, qu'un bon et honnête citoyen peut tout-à-coup, et lorsqu'il s'y
+attend le moins, se voir accuser, et dans la même matinée être jugé,
+condamné, et entendre prononcer l'arrêt qui le déclare un coquin et un
+scélérat.
+
+Cependant, si un membre de ce tribunal reçoit la plus légère réprimande,
+pour avoir abusé de sa place, il réclame aussitôt les droits que la
+constitution accorde à tout citoyen libre, et il demande à connoître son
+accusateur, à être confronté avec les témoins, et à être jugé loyalement
+par un jury composé de ses pairs.
+
+
+SUR QUOI EST FONDÉE L'AUTORITÉ DU TRIBUNAL.
+
+Cette autorité est, dit-on, fondée sur un article de la constitution de
+l'état, qui établit la liberté de la presse, liberté pour laquelle tous
+les Pensylvaniens sont prêts à combattre et à mourir, quoique fort peu
+d'entr'eux aient, je crois, une idée distincte de sa nature et de son
+étendue. En vérité, elle ressemble tant soit peu à celle que les loix
+anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est-à-dire, à
+celle d'être forcés à mourir ou à être pendus.
+
+Si par la liberté de la presse nous entendons simplement la liberté de
+discuter l'utilité des mesures du gouvernement et des opinions
+politiques, jouissons de cette liberté de la manière la plus étendue:
+mais si c'est au contraire, la liberté d'insulter, de calomnier, de
+diffamer, je déclare que dès que nos législateurs le jugeront à propos,
+je renoncerai volontiers à la part qui m'en revient; et que je
+consentirai de bon coeur à changer la liberté d'outrager les autres,
+pour le privilége de n'être point outragé moi-même.
+
+
+QUELLES PERSONNES ONT INSTITUÉ CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS.
+
+Il n'est point institué par un acte du conseil suprême de l'état. Il n'y
+a point de commission établie par lui, pour examiner préalablement les
+talens, l'intégrité, les connoissances des personnes à qui est confié le
+soin important de décider du mérite et de la réputation des citoyens;
+car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et
+condamner à son gré. Il n'est point héréditaire, comme la cour des pairs
+en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de
+l'encre et du papier, avec quelques caractères, une presse et une paire
+de grosses balles, peut se nommer lui-même chef du tribunal, et il a
+aussitôt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous
+osez alors vous plaindre, en aucune manière, de la conduite du juge, il
+vous barbouille le visage avec ses balles partout où il peut vous
+rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre réputation, il vous
+signale comme l'horreur du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi de la
+liberté de la presse.
+
+
+DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL.
+
+Il est soutenu par la dépravation de ces ames, à qui la religion
+n'impose aucun frein, et que l'éducation n'a point perfectionnées.
+
+ De son voisin, publier les sottises,
+ Est un plaisir à nul autre pareil[8].
+
+Aussi,
+
+ À l'immortalité la médisance vole.
+ Mais la triste vertu ne naît que pour mourir[9].
+
+Quiconque éprouve quelque peine à entendre bien parler des autres, doit
+sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en désespérant de
+pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation à
+voir les autres ravalés à côté d'eux, sont assez nombreux dans toutes
+les grandes villes, pour fournir aux frais nécessaires d'un des
+tribunaux de la liberté de la presse.
+
+Un observateur assez ingénieux disoit une fois, qu'en se promenant le
+matin dans les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il distinguoit
+aisément où demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
+jeter des cendres sur la glace qui étoit devant leur porte. Probablement
+il auroit porté un jugement tout différent du caractère de ceux qui
+fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons.
+
+
+DES MOYENS PROPRES À RÉPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL.
+
+Jusqu'à présent, on n'en a employé aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit
+sur la constitution fédérative des États-Unis, et qu'on a si savamment
+et si clairement discuté toutes les autres parties d'un bon
+gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a
+quelque moyen de réprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver
+aucun qui ne soit une violation du droit sacré de la liberté de la
+presse. Mais, je crois en avoir découvert un, qui, au lieu de diminuer
+la liberté générale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une
+sorte de liberté, dont nos loix l'ont privé, la liberté du bâton.
+
+Lorsque la société étoit dans son enfance, et que les loix n'existoient
+point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais
+propos, l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de
+poing sur l'oreille; et en cas de récidive, il lui donnoit une volée de
+coups de bâton. Cela n'étoit contraire à aucune loi. Mais à présent ce
+droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des
+perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa
+force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues
+inutiles par la liberté de la presse.
+
+Je propose donc de ne point toucher à la liberté de la presse, et de lui
+laisser toute son étendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi
+à la liberté du bâton de marcher avec elle d'un pas égal.
+
+Alors, ô mes concitoyens! si un impudent écrivain attaque votre
+réputation, qui vous est, peut-être, plus chère que la vie, et s'il met
+son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en
+plein jour et lui fendre la tête loyalement. S'il se cache derrière
+l'imprimeur, et que vous découvriez pourtant qui il est, vous pourrez
+vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par
+derrière, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. Si votre
+adversaire paie de meilleurs écrivains que lui, pour vous mieux
+calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de
+meilleurs bras que les vôtres, et qui vous aideront à le mieux rosser.
+
+Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et à la
+rétribution que méritent les calomnies. Mais si, comme cela doit être,
+le public est offensé de la conduite des diffamateurs, je ne
+conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai
+proposés, mais de nous contenter modérément de les plonger dans une
+barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une
+couverte et de les bien berner.
+
+Cependant si l'on croyoit que ma proposition pût troubler le repos
+public, je recommanderois humblement à nos législateurs de prendre en
+considération la liberté de la presse et la liberté du bâton, et de nous
+donner une loi qui marque bien distinctement l'étendue et les limites de
+l'une et de l'autre; car il est nécessaire que dans le même temps qu'ils
+mettent la personne d'un citoyen en sûreté contre les attaques des
+autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher qu'on attente à sa
+réputation.
+
+ [8] There is a lust in man no charm can tame,
+ Of loudly publishing his neighbour's shame.
+
+ [9] On aegle's wings, immortal, scandals fly,
+ While virtuous actions are but born and die.
+
+ DRYDEN.
+
+
+
+
+SUR L'ART DE NAGER[10].
+
+
+J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les
+expériences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai à
+faire un petit nombre de remarques.
+
+La gravité spécifique du corps humain relativement à celle de l'eau, a
+été observée par M. Robinson, et on trouve le résultat de ses
+expériences dans le volume des _Transactions philosophiques de la
+société royale de Londres_[11], pour l'année 1757[12]. Il prétend que
+les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent très-aisément sur
+l'eau.
+
+La cloche plongeante est aussi décrite dans les _Transactions
+philosophiques_.
+
+J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix
+pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer
+le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux
+palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en
+avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les
+ramenant en arrière. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager
+beaucoup plus vîte; mais ils fatiguoient mes poignets.
+
+J'avois aussi attaché sous chacun de mes pieds une espèce de sandale:
+mais je n'en étois pas content, parce que j'observai que les pieds des
+nageurs repoussoient l'eau plutôt avec le dedans et la cheville du pied
+qu'avec la plante du pied.
+
+Nous avons ici pour nager plus commodément, des corsets faits avec une
+double toile à voile piquée et garnie en dedans de petits morceaux de
+liége.
+
+Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle.
+
+Je sais, par expérience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin à faire,
+a beaucoup d'avantage à se retourner de temps en temps sur le dos, et à
+varier les moyens d'accélérer son mouvement progressif.
+
+Quand il éprouve une crampe à la jambe, le moyen de la faire cesser, est
+de frapper tout-à-coup la partie qui en est affectée, et il ne peut le
+faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air.
+
+Durant les grandes chaleurs de l'été, on ne court aucun risque à se
+baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière, dans laquelle on se
+baigne, a été bien échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux
+de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on
+a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui
+avoient travaillé toute la journée et s'étoient échauffés, voulant se
+rafraîchir, se plongèrent dans une source froide. Deux d'entr'eux
+moururent sur-le-champ; un troisième expira le lendemain matin, et le
+quatrième ne réchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on
+boit une certaine quantité d'eau froide, dans l'Amérique septentrionale,
+on en éprouve des effets non moins funestes.
+
+La natation est un des exercices les plus agréables et les plus sains.
+Quand on nage une heure ou deux, dans la soirée, on dort fraîchement
+toute la nuit, même dans la saison la plus chaude. Peut-être est-ce
+parce que les pores de la peau étant alors plus propres, la
+transpiration insensible en est augmentée et procure cette fraîcheur.
+
+Il est certain qu'un homme attaqué de la diarrhée, se guérit en nageant
+beaucoup, et éprouve quelquefois un inconvénient tout opposé. Quant aux
+gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhée dans une saison
+qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains
+chauds, qui, en nétoyant et rafraîchissant la peau, leur deviennent
+salutaires, et souvent les guérissent radicalement. Je parle d'après ma
+propre expérience, et celle des personnes à qui j'ai conseillé de faire
+comme moi.
+
+Vous ne serez pas fâché si je termine ces observations, faites à la
+hâte, en vous disant que, comme la méthode ordinaire de nager se borne
+au mouvement des bras et des jambes, et est par conséquent un exercice
+fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considérable,
+il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se
+servir d'une voile. J'en ai fait la découverte heureusement et par
+hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer.
+
+Lorsque j'étois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un
+cerf-volant; et m'approchant du bord d'un étang, qui avoit près d'un
+mille de large, j'attachai à un pieu la corde du cerf-volant, qui
+s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce temps-là je nageois. Mais
+voulant jouir des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre la corde de
+mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperçus que j'étois
+entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable. Je priai alors un de mes
+camarades de faire le tour de l'étang, et de porter mes vêtemens dans un
+endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant,
+je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et même avec beaucoup de
+plaisir. Je fus seulement obligé de temps en temps de ralentir un peu ma
+course, parce que je m'apperçus que quand j'allois trop vîte, le
+cerf-volant descendoit trop bas. Mais dès que je m'arrêtois, il
+remontait.
+
+C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on
+pourroit, je crois, traverser de Douvres à Calais. Mais le paquebot est
+encore préférable.
+
+ [10] Ceci a été écrit pour répondre à quelques questions de M.
+ Dubourg.
+
+ [11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue
+ Hautefeuille_, l'Abrégé des Transactions philosophiques de la
+ Société royale de Londres, traduit de l'anglais, et rédigé par
+ _Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches gravées en
+ taille-douce; 14 vol. _in-8º_.
+
+ Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires de l'Académie royale
+ de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions;
+ savoir:
+
+ _L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosités
+ naturelles, Fossiles, Pétrifications, Zoologie, Quadrupèdes,
+ Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, Économie
+ rurale_, 2 vol. _Physique expérimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol.
+ _Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Médecine et Chirurgie_, 1
+ vol. _Matière médicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mélanges,
+ Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquités, Beaux-Arts, Inventions
+ et Machines_, 2 vol.
+
+ En tout 14 vol. On ne les sépare point.
+
+ [12] Tome 50, page 30.
+
+
+
+
+NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13].
+
+
+ Londres, le 28 juillet 1768.
+
+J'approuve beaucoup l'épithète de tonique, que vous donnez, dans votre
+lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de traiter la petite vérole; et
+je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai
+moi-même adopté.
+
+Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employés ici
+comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général l'eau
+froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue à
+ma constitution, et plus agréable de me baigner dans un autre élément,
+c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève donc, tous les jours, de
+très-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une
+demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire, ou à écrire.
+
+Cet usage n'est nullement pénible. Il est, au contraire, très-agréable;
+et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive
+quelquefois, c'est un supplément au repos de la nuit, et je jouis une
+heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois point que cela puisse
+avoir aucun dangereux effet. Ma santé, du moins, n'en est point altérée;
+et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver.
+C'est pourquoi j'appelerai désormais ce bain, _un bain tonique_.
+
+
+ 10 mars 1793.
+
+Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vêtemens humides
+occasionnent des rhumes plutôt que les vêtemens mouillés; parce que j'en
+doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un
+tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indépendantes de
+l'humidité et même du froid. Je me propose d'écrire une petite
+dissertation sur ce sujet, dès que j'en aurai le temps.
+
+À présent, je me bornerai à vous dire que croyant mal fondée l'opinion
+commune, qui attribue au froid la propriété de resserrer les pores et
+d'arrêter la transpiration insensible, j'ai engagé un jeune médecin, qui
+fesoit des expériences avec la balance de _Sanctorius_, à examiner les
+différentes proportions de sa transpiration, en restant une heure
+entièrement nud, et une heure chaudement vêtu. Il a renouvelé cette
+expérience pendant huit jours consécutifs, et a trouvé que sa
+transpiration étoit deux fois plus considérable dans les heures qu'il
+étoit nud.
+
+ [13] Ceci est extrait de quelques lettres adressées à M. Dubourg.
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LES IDÉES GÉNÉRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14].
+
+
+Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous
+proposez pour rappeler à la vie les personnes qui paraissent avoir été
+tuées par le tonnerre, prouvent également votre sagacité et votre
+humanité. Il paroît que les idées qu'on a sur la vie et sur la mort,
+sont en général peu exactes.
+
+Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment où ce
+sable se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé dans une pierre,
+peut vivre encore pendant une longue suite de siècles. Les faits cités à
+l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien
+circonstanciés pour ne pas mériter un certain degré de créance.
+
+Accoutumés à voir manger et boire tous les animaux qui nous sont
+familiers, nous avons de la peine à concevoir comment un crapaud peut
+exister dans une pareille prison. Mais si nous réfléchissons que, dans
+leur état ordinaire, les animaux n'éprouvent la nécessité de prendre de
+la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre
+continuellement une partie de leur substance, il nous paroîtra moins
+impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins,
+parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et
+que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et
+quelques espèces de poisson, qu'on voit couverts d'écailles ou de
+coquilles, qui arrêtent la transpiration, puissent exister un temps
+considérable, sans prendre aucune espèce de nourriture.
+
+Une plante, chargée de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitôt qu'elle
+est exposée à l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, où
+elle pompe une assez grande quantité de substance pour remplacer celle
+qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-être, que
+si elle étoit enveloppée de vif-argent, elle pourroit, pendant un
+très-long espace de temps, conserver sa vie végétale, son parfum et sa
+couleur. Alors, cette méthode seroit très-commode pour transporter, des
+climats lointains, ces plantes délicates, qui ne peuvent supporter l'air
+de la mer, et qui exigent un soin et des ménagemens particuliers.
+
+J'ai vu un exemple de mouches communes, conservées d'une manière qui a
+quelque rapport avec celle-là. Elles avoient été noyées dans du vin de
+Madère, au moment où l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour
+l'envoyer à Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans la maison d'un de mes
+amis, chez qui j'étois alors, il tomba trois mouches dans le premier
+verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyées
+pouvoient être rappelées à la vie, quand on les exposoit aux rayons du
+soleil, je proposai d'en faire l'expérience sur celles-là. En
+conséquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi à
+passer le vin dans lequel elles étoient.
+
+En moins de trois heures, deux de ces mouches commencèrent à recouvrer
+la vie par degrés. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs
+dans les jambes; puis elles se levèrent, frottèrent leurs yeux avec
+leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrière, et
+bientôt après, commencèrent à voler, se trouvant dans la vieille
+Angleterre, sans savoir comment elles y étoient venues, La troisième ne
+donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit
+plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta.
+
+Je désirerois que, d'après cet exemple, il fût possible d'inventer une
+méthode d'embaumer les noyés de manière à pouvoir les rappeler à la vie,
+à une époque très-éloignée, et comme je désire ardemment de voir quel
+sera l'état de l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une
+mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madère, avec
+un petit nombre d'amis, pour être, au bout d'un siècle, rappelé à la vie
+par le doux soleil de ma chère patrie.
+
+Mais puisque très-probablement nous vivons dans un temps où les sciences
+sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art porté à sa
+perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me
+promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde.
+
+ [14] Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg.
+
+
+
+
+PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER.
+
+
+Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de
+le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est
+continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de
+connoissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais
+oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqué et
+qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup
+d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un
+nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent,
+à chaque instant, la privation.
+
+Ne seroit-il pas très-avantageux de changer la coutume de rendre visite
+aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant
+quelques jours, pour faire leurs préparatifs, et ensuite, prendre congé
+de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour?
+
+Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on
+doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en
+dépend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être,
+en quelque sorte, soumis à ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
+aimable et d'un caractère obligeant, on en est bien plus heureux.
+
+On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si
+le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, actif,
+très-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont
+les qualités les plus essentielles pour un homme, qui commande un
+vaisseau.
+
+Quelque droit que, d'après votre accord avec lui, vous ayez à ce qu'il a
+embarqué pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours
+quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir de
+temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du
+vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vôtre en bouteilles; car
+autrement, vous courriez risque de la voir se gâter. Il faut aussi que
+vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de
+l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des
+amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des
+oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du
+biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, à
+moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner à manger et
+de la soigner vous-même. L'on en prend ordinairement si peu de soin à
+bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi
+coriace que du cuir.
+
+Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un
+manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Ils
+prétendent que la volaille est toujours extrêmement altérée; et que
+quand on lui donne de l'eau à discrétion, elle se tue elle-même en
+buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois
+tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils
+versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est
+le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur
+les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne
+peuvent pas même y tremper leur bec: dévorées de soif et éprouvant
+continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la
+nourriture très-sèche qu'elles ont pris, et bientôt elles sont malades
+et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on
+jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent
+rarement la peine d'être mangées.
+
+Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges
+en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine
+quantité d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend guère. Il est donc sûr
+que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus
+convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en général
+très-bonne à la mer, et celle de cochon, excellente.
+
+Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de
+prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en
+mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en
+faire présent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur
+passage, sont logés dans l'entre-pont avec l'équipage, et n'ont droit
+qu'à la ration des matelots.
+
+Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit
+souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de
+se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont
+de la plus grande nécessité. En leur distribuant une partie de votre
+superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours; vous pouvez leur
+donner la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage
+qui procure toujours les sensations les plus douces à une ame
+compatissante!
+
+La chose la plus désagréable en mer, est la manière dont on y apprête à
+manger; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de bon
+cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet
+emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de là que
+vient ce dicton des marins anglais:--«Dieu nous envoie la viande et le
+diable les cuisiniers».--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la
+providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le
+mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un étonnant effet pour
+aiguiser l'appétit, il disent que Dieu a donné aux marins de mauvais
+cuisiniers, pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant
+qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit,
+pour les empêcher de mourir de faim.
+
+Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence,
+vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin et d'une
+bouilloire, et vous apprêter vous-même quelques alimens, comme de la
+soupe, des viandes hachées, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi
+très-commode à bord; et votre domestique peut vous y faire rôtir des
+morceaux de mouton ou de cochon.
+
+Si vous avez envie de manger du boeuf salé, qui est souvent très-bon,
+vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour étancher la
+soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson salé.
+
+Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes;
+on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois
+est encore meilleur; parce qu'étant fait de bon pain, coupé par
+tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et
+se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien
+préférable au biscuit qui n'a point fermenté.
+
+Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four étoit autrefois le
+biscuit qu'on préparoit pour les vaisseaux; car en français le mot
+_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord, sont
+souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un
+boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois
+forment une espèce de purée.
+
+J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats
+trop peu profonds, elle étoit renversée de tous côtés par le roulis du
+vaisseau; et alors je désirois que les potiers d'étain divisassent les
+soupières en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une
+seule personne. Par ce moyen, on seroit sûr que dans un roulis
+extraordinaire, ceux qui seroient à table ne courroient pas risque de
+voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brûler.
+
+Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes,
+permettez-moi de conclure ces observations, par quelques réflexions
+générales sur la navigation.
+
+Quand nous considérons la navigation comme un moyen de transporter des
+denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux où elles
+manquent, et de prévenir la disette, qui étoit jadis si commune, nous ne
+pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuent
+le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est
+employée qu'à charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il
+n'est pas certain que les avantages qui en résultent, suffisent pour
+contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la
+vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Océan; et
+lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à transporter des esclaves,
+elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui
+affligent la nature humaine.
+
+On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre immense de
+vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher
+du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique;
+tous objets, sans lesquels nos ancêtres vivoient fort bien. Le seul
+commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac
+presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut presque rien dire;
+et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier
+le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans
+notre thé, que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce
+continuellement pour nous le procurer!
+
+Un célèbre moraliste français, dit que quand il considère les guerres
+que nous fomentons en Afrique pour y acheter des nègres, le grand nombre
+qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui
+meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air
+empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui
+succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur état
+d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer
+qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens
+qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres
+pour prendre et reprendre les îles qui produisent cette denrée, il ne
+croiroit pas le sucre simplement taché de sang; il verroit qu'il en est
+entièrement trempé.
+
+Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les
+habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que
+les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu'à trois cents
+lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement
+le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts nécessaires
+pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à
+défendre les contrées qui le produisent.
+
+ [15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en
+ général; car dans les vaisseaux de guerre français et anglais, on
+ fait souvent très-bonne chère. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL.
+
+
+À BENJAMIN VAUGHAN[16].
+
+ 1784.
+
+On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on voit combien les affaires
+de ce monde sont conduites à contre-sens. Il est naturel d'imaginer que
+l'intérêt d'un petit nombre d'individus devroit céder à l'intérêt
+général. Mais les individus mettent à leurs affaires beaucoup plus
+d'application, d'activité et d'adresse que le public n'en met aux
+siennes; de sorte que l'intérêt général est très-souvent sacrifié à
+l'intérêt particulier.
+
+Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur
+sagesse collective: mais en même-temps, nous avons nécessairement
+l'inconvénient de leurs passions réunies, de leurs préjugés et de leurs
+intérêts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de
+la sagesse, et trompent même ceux qui la possèdent; et si nous en
+jugeons par les actes, les arrêts, les édits, qui règlent la destinée du
+monde et les rapports du commerce, une assemblée d'hommes importans, est
+le corps le plus fou qui existe sur la terre.
+
+Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis
+même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand état, ni que ce soit
+toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit.
+
+Supposons qu'on comprenne, dans la définition du luxe, toutes les
+dépenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'exécuter, dans
+un pays étendu, les loix qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les
+exécutant, les habitans de ce pays doivent être plus heureux, ou même
+plus riches. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les
+jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail
+et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire
+plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif
+extraordinaire, les hommes seroient naturellement portés à vivre dans
+l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais
+vous citer.
+
+Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et
+Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa
+toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une
+fille, lui envoya en présent, un bonnet à la mode. Trois ans après, le
+patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap
+May, qui avoit passé dans sa chaloupe, parla du bonnet envoyé par ma
+femme, et raconta combien sa fille en avoit été flattée.--«Mais,
+ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre canton».--«Comment
+cela, lui dis-je».--«Oh! me répondit-il, quand ma fille parut dans
+l'assemblée, le bonnet fut tellement admiré, que toutes les jeunes
+personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous
+calculâmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas coûté moins de cent
+livres sterlings».--«Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne
+racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a été de
+quelqu'avantage; parce que c'est la première chose qui a donné à nos
+filles l'idée de tricoter des gants d'estame pour vendre à Philadelphie,
+et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez
+que cette branche d'industrie s'accroît tous les jours et doit avoir
+encore de meilleurs effets».
+
+Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les
+filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis
+bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une
+provision de gants chauds.
+
+Dans nos villes commerçantes, situées le long de la mer, les habitans
+s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquièrent du
+bien, sont prudens, vivent avec économie, et conservent ce qu'ils ont
+gagné pour le laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés de faire
+parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix
+ne peuvent l'empêcher; peut-être même n'est-ce pas un mal pour le
+public. Un schelling prodigué par un fou, est ramassé par un sage, qui
+sait mieux comment il faut en faire usage; et conséquemment, il n'est
+point perdu.
+
+Un homme vain et fastueux bâtit une belle maison, la meuble avec
+élégance, y vit d'une manière splendide, et se ruine en peu d'années;
+mais les maçons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers
+honnêtes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et
+élever leur famille. Le fermier a été récompensé des soins qu'il a pris,
+et le bien a passé en de meilleures mains.
+
+Il est, à la vérité, des cas, où quelques modes inventées par le luxe
+peuvent devenir un mal public, comme il est lui-même un mal particulier.
+Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer
+l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de
+ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de
+chemises, cela ne ressemble-t-il pas à ce que fait un fou qui laisse sa
+famille souffrir la faim et vend ses vêtemens pour acheter de quoi
+s'enivrer? Notre commerce américain est, je l'avoue, un peu comme cela.
+Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous
+procurer du rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses les plus
+nécessaires à la vie pour des superfinités. Malgré cela, nous vivons
+bien, et nous sommes même dans l'abondance; mais si nous étions plus
+sobres, nous pourrions être plus riches.
+
+L'immense quantité de terres couvertes de bois, que nous avons encore à
+préparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et
+frugale. Si l'on juge du caractère et des moeurs des Américains, par ce
+qu'on voit le long des côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans des
+villes commerçantes peuvent être riches et adonnés au luxe, tandis que
+ceux des campagnes possèdent toutes les vertus qui contribuent au
+bonheur et à la prospérité publique. Ces villes commerçantes ne sont pas
+très-considérées par les campagnards. Ils les regardent à peine comme
+une partie essentielle de l'état; et l'expérience de la dernière guerre
+a prouvé, que quand elles étoient au pouvoir de l'ennemi, elles
+n'entraînoient pas la sujétion du reste du pays, qui continuoit
+vaillamment à défendre sa liberté et son indépendance.
+
+Quelques calculateurs politiques ont compté que si tous les individus
+des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour à
+quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les
+choses les plus nécessaires et les agrémens de la vie; le besoin et la
+misère seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures
+pourroit être consacré au repos et aux plaisirs.
+
+Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misère? C'est que
+beaucoup d'hommes et de femmes travaillent à des choses qui ne sont ni
+utiles, ni agréables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les
+objets de première nécessité, recueillis par les gens utilement
+laborieux. Je vais expliquer ceci.
+
+Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers élémens
+des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela,
+je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consommé, et à
+la fin de l'année, je ne serai pas plus riche que je ne l'étois au
+commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie
+à filer, l'autre à faire des briques et d'autres matériaux pour bâtir,
+le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous
+mieux vêtus et mieux logés. Mais si au lieu d'employer un homme à faire
+des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il
+consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma
+famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont
+agréables. Je serai, conséquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de
+violon, à moins que le reste de ma famille n'ait travaillé davantage ou
+mangé moins, pour remplacer le déficit qu'il aura occasionné.
+
+Considérez le monde, et voyez des millions de gens occupés à ne rien
+faire, ou du moins, à faire des choses qui ne produisent rien, tandis
+qu'on est embarrassé pour se procurer les commodités de la vie, et même
+le nécessaire. Qu'est-ce, en général, que le commerce pour lequel nous
+combattons et nous nous égorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la
+cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent après des
+superfluités, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la
+mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et équipant de
+grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du thé, en Arabie du
+café, aux Antilles du sucre, et dans l'Amérique septentrionale, du
+tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont nécessaires à la vie; car
+nos ancêtres vivoient fort bien sans les connoître.
+
+On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employés à
+recueillir, à faire ou à charier des superfluités, pourroient-ils
+subsister en cultivant des denrées d'une nécessité première?--Je crois
+qu'oui. La terre est très-vaste, et une grande partie de sa surface est
+encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amérique, des
+forêts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a même
+beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en
+défrichant cent acres de ces forêts; et cent mille hommes à défricher
+chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour être
+visible de la lune, à moins qu'on n'y eût le télescope d'Herschel; tant
+sont vastes les pays que les bois couvrent encore!
+
+C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les
+hommes, il y a encore plus d'activité et de prudence que de paresse et
+de folie. De là provient cette augmentation de beaux édifices, de fermes
+bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans
+toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les côtes de la
+Méditerranée. Cette prospérité est même d'autant plus remarquable, que
+des guerres insensées exercent continuellement leurs ravages, et
+détruisent souvent en une seule année les travaux de plusieurs années de
+paix. Nous pouvons donc espérer, que le luxe de quelques marchands des
+côtes des États-Unis de l'Amérique ne causera pas la ruine de leur pays.
+
+Encore une réflexion, et je termine cette vague et longue lettre.
+Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque
+dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste
+du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantité de
+nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes
+raisonnables, demandent l'assistance peu coûteuse de lunettes, qui ne
+peuvent pas beaucoup déranger nos finances. Mais les yeux des autres
+sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde étoit aveugle, excepté
+moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons,
+ni de meubles élégans.
+
+ [16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en
+ Wiltshire. Il étoit lié d'une intime amitié avec Franklin.
+
+
+
+
+SUR LA TRAITE DES NÈGRES.
+
+
+ 23 mars 1790.
+
+En lisant dans les gazettes, le discours adressé par M. Jackson[17], au
+congrès américain, contre ceux qui se mêlent de l'esclavage des nègres,
+ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappelé
+un discours pareil, prononcé il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet
+Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la
+relation que Martin a publiée de son consulat, en 1687.
+
+Ce discours avoit pour but d'empêcher qu'on n'eût égard à la pétition de
+la secte des _Erika_, ou Mahométans purs, qui regardoient la piraterie
+et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson
+ne le cite pas: mais, peut-être, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans
+son éloquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve
+seulement que les intérêts des hommes influent et sont influencés d'une
+manière étonnamment semblable dans tous les climats, où ils se trouvent
+dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours
+africain.
+
+«ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète!
+
+»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences que pourroit avoir ce
+qu'ils proposent dans leur pétition? Si nous mettions un terme à nos
+croisières contre les chrétiens, comment nous procurerions-nous les
+denrées que produit leur pays, et qui nous sont si nécessaires? Si nous
+renonçons à les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans
+nos brûlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs
+dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne
+serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus
+de compassion et de faveur à nous, musulmans, qu'à ces chiens de
+chrétiens?
+
+»Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves, à Alger et dans
+les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientôt ce nombre
+diminuera, et sera insensiblement réduit à rien. Si nous cessons de
+prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire à
+l'esclavage l'équipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune
+valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de
+moitié; et le gouvernement, privé de la part qu'il retire des prises,
+verra ses revenus presqu'anéantis.
+
+»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui
+voudroit, non-seulement nous empêcher de faire de nouveaux esclaves,
+mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les maîtres
+perdent leurs esclaves, qui les en dédommagera? Sera-ce l'état? Le
+trésor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens?
+ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste à l'égard des
+esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires?
+
+»Si nous donnons la liberté à nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu
+d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien
+qu'ils y auroient à souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent
+point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos
+moeurs. Nos frères ne veulent pas se souiller par des mariages avec des
+personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues,
+ou souffrir qu'ils pillent nos propriétés? car les hommes accoutumés à
+l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie, à moins qu'ils
+n'y soient forcés.
+
+»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition présente?
+N'étoient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la
+France, l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par des despotes qui
+tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception?
+L'Angleterre elle-même ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?
+car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevés, renfermés dans
+des vaisseaux de guerre, condamnés non-seulement à travailler, mais à
+combattre pour de très-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut
+pas mieux que celle que nous donnons à nos esclaves.
+
+»Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombés
+entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour
+l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une
+terre où le soleil de l'Islamisme répand sa lumière et brille dans toute
+sa splendeur. Ils y ont occasion de connoître la véritable doctrine, et
+de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privés de ce
+bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux où ils sont nés, ce
+seroit les faire passer de la lumière dans les ténèbres.
+
+»Je répète la question. Si l'on donne la liberté aux esclaves, qu'en
+fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le désert où
+il y a une vaste étendue de terre, sur laquelle ils pourroient
+subsister, et former un état libre et florissant. Mais je crois qu'ils
+sont trop peu portés à travailler volontairement, et trop ignorans pour
+établir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les
+opprimeroient, les détruiroient ou les réduiroient de nouveau à
+l'esclavage.
+
+»Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui
+leur est nécessaire, et nous les traitons avec humanité. Dans les pays
+où ils sont nés, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en
+suis informé, plus mal nourrie, plus mal logée, plus mal vêtue. La
+condition de la plupart d'entr'eux est donc déjà améliorée, et n'exige
+rien de plus.--Ici, ils vivent en sûreté; ils ne sont point sujets à
+devenir soldats, et à être forcés de s'égorger les uns les autres, comme
+dans les guerres qu'on fait chez eux.
+
+»Si quelques-uns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent à présent de
+leurs sottes pétitions, ont, dans l'excès d'un zèle aveugle, affranchi
+leurs esclaves, ce n'est ni par générosité, ni par humanité. C'est parce
+qu'accablés du fardeau de leurs péchés, ils ont espéré que le mérite
+prétendu de cette action les sauveroit d'une damnation éternelle. Mais
+combien ils se trompent grossièrement en imaginant que l'esclavage est
+condamné par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux préceptes qui sont la
+preuve du contraire:--Maîtres, traitez vos esclaves avec
+douceur.--Esclaves, servez vos maîtres avec fidélité.--Ce livre sacré ne
+défend pas non plus de piller les infidèles; puisqu'il est bien connu,
+d'après lui, que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient, à ses
+fidèles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils
+pourront y étendre leurs conquêtes.
+
+»Ne prêtons donc plus l'oreille à la détestable proposition d'affranchir
+les esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée, le prix de nos terres et
+de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient
+dépouillés de leur propriété; le mécontentement deviendroit universel et
+provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement,
+et la confusion générale seroit bientôt à son comble. Je ne doute donc
+pas que ce sage conseil ne préfère la tranquillité et le bonheur de
+toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne
+rejette leur pétition.»
+
+Le consul Martin nous apprend que la résolution du divan portoit:--«Que
+la doctrine qui prétendoit qu'il étoit injuste de piller les Chrétiens
+et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problématique: mais que
+l'intérêt qu'avoit l'état à maintenir cet usage, étoit clair; et
+qu'ainsi la proposition seroit rejetée».--Et, en effet, elle le fut.
+
+Puisque les mêmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions
+et des résolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre
+congrès Américain, nous hasarder à prédire que les adresses présentées
+au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des nègres, et
+les débats qui auront lieu à ce sujet, auront le même effet que ceux du
+divan d'Alger?
+
+ [17] L'un des représentans de la Georgie.
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LA GUERRE.
+
+
+D'après la première loi des nations, la guerre et la destruction étoient
+destinées à punir l'injure: en s'humanisant par degrés, elles admirent
+l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers
+succéda à l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la propriété
+des particuliers, les conquérans se contentèrent de régner sur eux.
+
+Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle pas encore? Des
+siècles se sont écoulés entre les divers changemens qu'elle a éprouvés:
+mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrès plus rapides,
+pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas
+accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on pas désormais que dans toutes les
+guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que même les
+partis opposés les protégeroient également, et leur permettroient de se
+livrer à leurs travaux avec sécurité? Ces hommes seraient:
+
+1º. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du
+genre-humain.
+
+2º. Les pêcheurs, qui ont le même but que les agriculteurs.
+
+3º. Les marchands, dont les navires ne sont point armés, et qui sont
+utiles aux différentes nations, en leur portant des denrées ou des
+marchandises agréables.
+
+4º. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans
+défense.
+
+Il n'est pas, sans doute, nécessaire d'ajouter que les hôpitaux de
+l'ennemi devroient être, non pas inquiétés, mais secourus au
+besoin.--L'intérêt général de l'humanité exigeroit qu'on diminuât les
+causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter à la faire. Si l'on
+interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur à combattre, et
+vraisemblablement la paix seroit bien plus durable.
+
+L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne
+piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux à quelques
+particuliers, il est loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent, et
+aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques
+navires richement chargés sont surpris et enlevés; cela encourage les
+premiers armateurs des corsaires à en armer de nouveaux. Beaucoup
+d'autres les imitent. Mais, en même-temps, l'ennemi devient plus
+soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus
+difficiles à prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la
+protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les
+navires qui peuvent être pris et les chances du profit diminuent; de
+sorte qu'il y a beaucoup de croisières où les dépenses surpassent le
+gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre
+de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La
+totalité de ce que coûte l'armement de tous les corsaires, durant le
+cours d'une guerre, excède de beaucoup le montant de toutes les prises.
+
+Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le
+temps qu'ils sont employés à voler. En outre, ce que ces hommes
+acquièrent, ils le dépensent en s'enivrant et en s'abandonnant à toute
+sorte de débauches. Ils perdent l'habitude du travail. À la paix, ils
+sont rarement propres à reprendre des occupations honnêtes, et ne
+servent qu'à augmenter le nombre des scélérats qui infestent les villes,
+et des voleurs de grand chemin.
+
+Les armateurs mêmes, qui ont été heureux, aveuglés par la rapidité de
+leur fortune, se livrent à une manière de vivre dispendieuse, et ne
+pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent,
+finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruauté qu'ils
+ont eue de réduire à la misère les familles de beaucoup d'honnêtes
+commerçans, employés à servir l'intérêt commun du genre-humain.
+
+
+
+
+SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18].
+
+
+Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: «Chaque homme» cette
+conclusion du tout à une partie ne me semble pas d'une bonne
+logique.--Si l'alphabet disoit:--«Que toutes nos lettres combattent pour
+la défense commune.--» Il y auroit de l'égalité, et par conséquent de la
+justice. Mais s'il disoit:--«Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent
+pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront
+tranquilles».--Cela ne serait point égal, et conséquemment ne pourroit
+être juste.
+
+_Ibid._--«Employez»--s'il vous plaît. Le mot signifie engager un homme à
+travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire
+préférer mon service à tout autre. Cela est fort différent de forcer un
+homme à travailler aux conditions qui me conviendront.
+
+_Ib._--«Ce service et occupation, etc». Ceci est faux. Son occupation et
+son service ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point un
+vaisseau armé. Il n'est point obligé à combattre, mais à transporter des
+marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forcé de
+combattre, et de s'exposer à tous les dangers de la guerre. Les maladies
+sont aussi plus communes et plus souvent mortelles à bord des vaisseaux
+du roi que dans les vaisseaux marchands. À la fin d'une campagne, un
+matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi.
+En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages.
+
+_Ib._ «Je suis très-certain, etc».--Ici on compare deux choses qui ne
+sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras
+occasionnés au commerce. Les embarras qu'éprouve tout le commerce d'une
+nation, ne justifient point l'injustice faite à un seul matelot. Si le
+commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point à son service, il
+pourroit et devroit lui offrir des gages qui le décideraient à y entrer
+volontairement.
+
+_Page 159._--«Un mal particulier doit être supporté avec patience, pour
+prévenir une calamité générale».--Cette maxime peut-elle se trouver dans
+les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime
+contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers
+qui préviennent une calamité nationale, doivent être généreusement
+compensés par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit
+seulement que ces maux doivent être supportés avec patience, elle est
+absurde!
+
+_Ib._ «L'expédient, etc».--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en
+justifient pas un qui est inique.
+
+_Ib._--«Sur le pied de, etc».--Certes, votre raisonnement ressemble à un
+mensonge. Il se tient sur un pied. La vérité se tient sur deux.
+
+_Page 160._ «--De bons gages». Probablement les mêmes qu'on a dans les
+vaisseaux marchands?
+
+_Page 174._--«J'admets difficilement, etc.»--Quand cet auteur parle de
+la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette
+coutume, en représentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_,
+comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il
+oppose à ce mal particulier, les embarras du commerce de l'état. Mais
+si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est
+pressé, et obligé à servir pour la défense du commerce au prix de
+vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings
+et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque
+mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots,
+vous dérobez à ces hommes honnêtes et industrieux et à leurs pauvres
+familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois
+millions sterlings par an; et, en même-temps, vous les forcez de
+hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce;
+défense à laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de
+la société, et les matelots comme les autres, en proportion du profit
+que chacun en retire. Ces trois millions excéderoient, dit-on, la part
+qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas payé de leur personne; mais
+quand vous les forcez à se contenter de si peu, il me semble que vous
+devriez les exempter de combattre.
+
+Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent
+dans les vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils pourroient avoir dans
+les vaisseaux marchands, il en coûteroit trop cher à la nation, et l'on
+seroit obligé d'augmenter les impôts. Alors la question se réduit à
+ceci:--Est-il juste que dans une société les riches forcent la classe la
+plus pauvre à combattre pour leur défense et celle de leurs propriétés,
+en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle
+refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _légal_.
+
+Je ne connois pas assez les loix pour prétendre que ce principe n'est
+pas fondé sur quelqu'autorité: mais je ne puis me persuader qu'il soit
+équitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut être légal
+quand il est nécessaire: mais, en même-temps, je soutiens qu'il ne peut
+être employé de manière à produire les mêmes bons effets, c'est-à-dire,
+la sécurité publique, sans faire commettre une aussi intolérable
+injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots.
+
+Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La
+première, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des
+matelots de bonne volonté, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le
+prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mêmes
+dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans,
+ni les gardes-marine, ni les trésoriers, ni beaucoup d'autres officiers.
+Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs émolumens, sont
+d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit
+donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots à servir de
+bonne volonté comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux
+impôts sur le commerce.
+
+La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois
+avec une ration de boeuf, de porc salé et de pois, étant jugés suffisans
+pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent
+suffire aussi à un homme de plume et à un jurisconsulte sédentaire. Je
+voudrais donc qu'on établit une caisse, qui serviroit à donner des
+récompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de
+presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont à présent de gros
+salaires, et de les obliger à remplir leurs emplois pour vingt-cinq
+schellings par mois, avec une ration pareille à celle des gens de mer,
+afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots.
+
+Si l'on me chargeoit de faire exécuter l'ordre d'une telle presse, le
+premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge
+nommé _Foster_. J'aurois besoin de son édifiant exemple, pour montrer
+comment on doit se soumettre à la presse, car il trouveroit assurément
+que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'être réduit à vingt-cinq
+schellings par mois, il faut, conformément à sa maxime légale et
+politique, _le supporter avec patience_, afin de prévenir une calamité
+nationale.
+
+Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je
+n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui
+n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu'à ceux
+qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre,
+puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration;
+et encore sans être obligés de combattre. Enfin, je crois que je ferois
+presser ***.
+
+ [18] Ce morceau est composé de diverses notes, que Franklin avoit
+ écrites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse
+ _Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster.
+
+
+
+
+SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.
+
+
+À BENJAMIN VAUGHAN.
+
+ 14 mars 1785.
+
+MON AMI,
+
+Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernièrement, il y en a
+un intitulé: _Pensées sur la Justice exécutive_.--Je vous envoie, en
+revanche, une brochure française sur le même sujet. Elle a pour titre:
+_Observations concernant l'exécution de l'article II de la Déclaration
+sur le Vol_.
+
+L'un et l'autre de ces ouvrages sont adressés aux juges, mais écrits,
+comme vous le verrez, dans un esprit très-différent. L'auteur anglais
+veut qu'on pende tous les voleurs. Le français prétend qu'on doit
+proportionner la punition au crime.
+
+Si nous croyons réellement, ainsi que nous fesons profession de le
+croire, que la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et l'émanation de la
+sagesse divine, infiniment supérieure à la sagesse humaine, d'après quel
+principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui,
+conformément à cette loi, ne devroit être punie que par la restitution
+du quadruple de l'objet enlevé?--Mettre à mort un homme, pour un crime
+qui ne le mérite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit
+l'auteur français, doit-on punir un délit contre la société par un crime
+contre la nature?
+
+Une propriété superflue est de l'invention de la société. Des loix
+simples et douces suffisent pour conserver les propriétés purement
+nécessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vêtement de peaux
+n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont
+suffisamment gardés par la crainte de son ressentiment et de sa
+vengeance. Lorsqu'en vertu des premières loix, une partie de la société
+accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus
+sévères, et voulut, aux dépens de l'humanité, conserver ce qu'elle
+possédoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie.
+
+Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avoit dit:«--Par
+le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propriétaire de cent
+daims. Mais si ton frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de
+daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligés de
+subir une mort infame.»--Alors le sauvage auroit probablement préféré sa
+liberté, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de
+la société qu'on lui proposoit.
+
+Il vaut mieux que cent coupables soient sauvés que non pas qu'un
+innocent périsse: c'est une maxime qui a été long-temps et généralement
+approuvée; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le
+sanguinaire auteur des _Pensées sur la Justice exécutive_, convient
+lui-même qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--«Que la seule
+idée de l'innocence _outragée_, et plus encore celle de l'innocence
+_souffrante_, doit réveiller en nous tous les sentimens de la plus
+tendre compassion, et en même-temps, exciter la plus vive indignation
+contre les instrumens de ses maux.»--Mais il ajoute:--«Que l'innocence
+ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si l'on suit
+strictement les loix.»--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de
+faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne
+sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera une indignation
+générale?
+
+J'apprends, par les dernières gazettes de Londres, qu'une femme y a été
+condamnée capitalement pour avoir dérobé, dans une boutique, de la gaze
+qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque
+proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois
+sous, et la punition d'une créature humaine, qu'on fait mourir au gibet?
+Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois
+la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonné? Tous les châtimens
+infligés au-delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition
+de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence,
+non-seulement est _outragée_ mais _souffre_ chaque année, dans presque
+tous les états civilisés de l'Europe!
+
+Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvoit être punie
+pour prévenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui
+habitoit les côtes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrétien
+sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir
+cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce
+châtiment sévère et la crainte de le subir de nouveau, l'empêchassent de
+commettre des fautes qui pourroient le lui mériter.
+
+L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-même de la peine à approuver la
+conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il
+paroît recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des
+Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet à un voleur de
+chevaux. On demandoit à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour n'être pas
+condamné à mort. Il répondit qu'il étoit bien cruel de pendre un homme
+pour avoir _seulement_ volé un cheval.--«Homme, répliqua le juge, tu ne
+seras pas pendu pour avoir _seulement_ volé un cheval; mais pour que les
+chevaux ne puissent pas être volés.»
+
+Il me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit
+paraître raisonnable, parce qu'elle est fondée sur le principe éternel
+de l'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense; et
+la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'auteur du
+pamphlet--«désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont
+tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines
+qu'ils sont appelés à faire infliger.--Elle explique tout de suite,
+dit-il, les bases et les véritables motifs des punitions capitales. Elle
+apprend, sur-tout, que la propriété d'un homme, ainsi que sa vie, doit
+être regardée comme sacrée».
+
+N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et
+celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de
+mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour
+empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on
+inflige le même châtiment pour une petite atteinte portée à ma
+propriété? Si je ne suis pas moi-même assez méchant, assez vindicatif,
+assez barbare pour donner la mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze
+schellings trois sous, comment puis-je applaudir à la loi qui la lui
+donne? Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé de nous inculquer
+d'autres maximes. Il devoit connoître les sentimens qu'éprouvent des
+juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces
+sentimens. Bien loin de penser que des châtimens sévères et excessifs
+préviennent le crime, voici ce qu'il dit:
+
+«L'atrocité des lois en empêche l'exécution.
+
+»Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer
+l'impunité.
+
+»La cause de tous les relâchemens vient de l'impunité des crimes, et non
+de la modération des peines.»
+
+Ceux qui connoissent bien le monde, prétendent qu'il y a plus de vols
+commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si
+cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la
+dépravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas être
+le défaut de justice et de morale dans le gouvernement, défaut qui se
+manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les
+guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues
+injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait éprouver à
+l'Irlande, et qui sont enfin avoués! Voyez les pillages que ses
+marchands exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse, qu'il fait aux
+colonies de l'Amérique! et sans parler de ses guerres contre la France
+et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernièrement à la Hollande!
+Toute l'Europe impartiale ne l'a considérée que comme une guerre de
+rapine. Les espérances d'une proie immense et facile ont été les motifs
+apparens et probablement réels, qui l'ont porté à attaquer cette nation.
+Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des
+citoyens d'un même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins
+voleur, quand il dérobe avec une bande de ses camarades, que quand il
+est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande
+bande de voleurs. Si vous avez employé des gens à voler un hollandais,
+est-il étrange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens
+cherchent à voler ailleurs, et même à se voler les uns les autres? La
+_piraterie_, comme l'appellent les Français, ou la course, est le
+penchant général des Anglais; et ils s'y livrent par-tout où ils sont.
+
+On dit que dans la dernière guerre, cette nation n'avoit pas moins de
+sept cents corsaires. Ces navires étoient armés par des marchands, pour
+piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il
+pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens à
+voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la
+rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la même impunité?
+Le désir du bien d'autrui[19] est toujours le même: il n'y a que la
+crainte du gibet qui mette de la différence dans ses effets.
+
+Comment une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, a tant
+de gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement a autorisé et
+encouragé jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je,
+peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et
+d'en faire pendre vingt dans une matinée? Cela rappelle naturellement
+une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que
+pendant son sommeil, on lui avoit ôté les boucles de ses
+souliers.--«Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque
+voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et
+nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.»
+
+Cependant on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a
+point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il étoit
+intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en
+corsaire, et qui prit un assez grand nombre de bâtimens français. Après
+le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoyé en France un
+agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour découvrir ceux à qui le
+corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme,
+qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytériens
+écossais étoient jadis aussi délicats; car il existe encore une
+ordonnance du conseil d'Édimbourg, publiée peu après la réformation, et
+portant: «Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent
+des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité, et de
+subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage
+de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte
+de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons d'être traités
+nous-mêmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par
+les hommes honnêtes de cette ville.»
+
+La race de ces hommes honnêtes est probablement éteinte en Écosse, où
+ils ont, du moins, renoncé à leurs principes, puisque cette nation a
+contribué, autant qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux colonies de
+l'Amérique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont
+été, dit-on, un de ses grands motifs.
+
+Pendant quelque temps on a généralement cru qu'un militaire ne devoit
+pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, étoit juste
+ou non, mais exécuter aveuglément les ordres qu'il recevoit. Tous les
+princes, qui ont du penchant à la tyrannie, doivent, sans doute,
+approuver cette opinion, et désirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas
+très-dangereuse? D'après un tel principe, si le tyran commande à son
+armée d'attaquer et de détruire, non-seulement une nation voisine, qui
+ne l'a point offensé, mais même ses propres sujets, l'armée doit obéir.
+
+Dans nos colonies, un nègre esclave à qui son maître ordonne de voler et
+d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle,
+peut le refuser; et le magistrat le protége en applaudissant à son
+refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un nègre!--Un
+officier, qui a de la conscience, peut donner sa démission, plutôt que
+d'être employé dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la
+crainte de voir attribuer sa démarche à une toute autre cause: mais les
+simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-être
+aussi ne sont-ils pas en état de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous
+ne pouvons que déplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot,
+qui est souvent forcé de quitter des occupations honnêtes, pour aller
+tremper ses mains dans le sang innocent.
+
+Mais il me semble qu'un marchand, étant plus éclairé par son éducation,
+et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considérer si
+une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de
+mauvais sujets à attaquer les commerçans d'une nation voisine, pour
+piller leurs propriétés et les ruiner avec leurs familles, s'ils se
+rendent sans combattre, ou à les blesser, les estropier, les assassiner,
+s'ils tentent de se défendre. Cependant ce sont des marchands chrétiens
+qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est
+difficile qu'elle soit juste des deux côtés. Elle est faite par des
+marchands anglais et américains, qui, malgré cela, se plaignent des vols
+particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs, à qui ils ont
+eux-mêmes donné l'exemple du pillage.
+
+Il est enfin temps que pour le bien de l'humanité, on mette un terme à
+ces horreurs. Les États-Unis de l'Amérique sont mieux placés que les
+Européens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande
+partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait à leur porte;
+mais ils font tout ce qui dépend d'eux pour abolir cet usage, en offrant
+d'insérer, dans tous leurs traités avec les autres puissances, un
+article par lequel on s'engage solemnellement et réciproquement en cas
+de guerre, à ne point armer de corsaires, et à laisser passer, sans être
+molestés, les vaisseaux marchands qui ne seront point armés[22].
+
+Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les
+hommes, qui ont des principes de justice et d'humanité, doivent désirer
+que cette proposition réussisse.
+
+Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltérable amitié.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [19] Alieni appetens.
+
+ [20] Prison de Londres.
+
+ [21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parlé dans le
+ premier volume. (_Note du Traducteur._)
+
+ [22] Cette offre ayant été acceptée par le roi de Prusse, Frédéric II,
+ il fut conclu entre ce monarque et les États-Unis, un traité
+ d'amitié et de commerce, contenant un article dicté par l'humanité
+ et la philantropie. Franklin, qui étoit l'un des plénipotentiaires
+ américains, le rédigea de la manière suivante:
+
+ ART. XXIII.
+
+ «Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les
+ marchands de l'une qui résideront dans les états de l'autre,
+ pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs créances
+ et régler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant
+ tous leurs effets sans aucun empêchement ou molestation quelconque.
+ Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les
+ facultés, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les
+ pêcheurs, et les habitans non armés des villes, des villages et
+ autres places sans fortifications, et en général tous ceux qui
+ travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanité, pourront
+ continuer à se livrer à leurs occupations, sans être molestés dans
+ leur personne, sans qu'on brûle leurs maisons et leurs marchandises,
+ ou qu'on les détruise en aucune manière, et sans que la force armée
+ de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux où elle
+ pénétrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son
+ usage, elle le paiera à un prix raisonnable. Tous les vaisseaux
+ marchands, employés à l'échange des productions des différens pays,
+ et à rendre les objets de première nécessité et les commodités de la
+ vie plus faciles à obtenir et plus communs, pourront passer
+ librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances
+ contractantes, ne délivrera des lettres de marque à aucun
+ particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de détruire
+ les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce».
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
+
+
+Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffèrent
+des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la
+même opinion des leurs.
+
+Si nous examinions, avec impartialité, les moeurs des différentes
+nations, peut-être trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il
+n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il
+n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie.
+
+Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand
+ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont
+gouvernés par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive,
+ni prisons, ni officiers qui obligent à obéir, ou infligent des
+châtimens. De là vient qu'en général ils s'étudient à bien parler. Le
+plus éloquent est celui qui a le plus d'influence.
+
+Les femmes indiennes cultivent la terre, préparent à manger,
+nourrissent, élèvent les enfans, conservent et transmettent à la
+postérité le souvenir des événemens mémorables. Ces différens emplois
+des deux sexes sont regardés comme honorables et conformes aux lois de
+la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour
+s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur paroît basse
+et servile auprès de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous
+nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve,
+lors du traité conclu à Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le
+gouvernement de Virginie et les six Nations.
+
+Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la
+Virginie informèrent les Sauvages, qu'il y avoit au collége de
+Williamsbourg des fonds destinés à l'éducation de jeunes Indiens, et que
+si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de
+leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire
+dans toutes les sciences des blancs. Une des règles de la politesse de
+ces peuples est de ne jamais répondre à une proposition publique, le
+même jour qu'elle leur a été faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
+avec trop de légèreté, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du
+temps pour la considérer comme une chose importante. Ils différèrent
+donc de répondre aux Virginiens; et le lendemain après que l'orateur eût
+témoigné combien ils étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit faite,
+il ajouta:--«Nous savons que vous estimez beaucoup l'espèce de science
+qu'on enseigne dans ces colléges, et que tandis que nos jeunes gens
+seroient chez vous, leur entretien vous coûteroit beaucoup. Nous sommes
+donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est
+de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais
+vous, qui êtes sages, vous devez savoir que les différentes nations
+voient les choses d'une manière différente; et vous ne devez pas être
+offensés, si nos idées sur l'éducation d'un collége ne sont pas les
+mêmes que les vôtres. Nous en avons déjà fait l'expérience. Plusieurs de
+nos jeunes gens ont été élevés dans les colléges des provinces
+septentrionales. Ils ont été instruits dans toutes vos sciences. Mais
+quand ils sont revenus parmi nous, à peine savoient-ils courir. Ignorant
+entièrement la manière de vivre dans les bois, incapables de supporter
+le froid et la faim, ils ne savoient ni bâtir une cabane, ni prendre un
+daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et
+par conséquent ils n'étoient propres ni à la chasse, ni à la guerre, ni
+aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons
+pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour
+vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une
+demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur
+éducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons
+des _hommes_.»
+
+Les Sauvages ayant de fréquentes occasions de tenir des conseils
+publics, ils se sont accoutumés à maintenir beaucoup d'ordre et de
+décence dans ces assemblées. Les vieillards sont assis au premier rang;
+les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier.
+L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les
+conseils, de le graver dans leur mémoire, et de l'apprendre par
+tradition à leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'écriture. Elles
+sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traités,
+qui ont été conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce
+qu'elles disent avec nos écrits, nous le trouvons toujours exact.
+
+Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence.
+Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes,
+pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit
+intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre
+quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme
+très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre
+polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans
+quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à
+l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la
+conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si
+vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes
+arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui
+vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!
+
+Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la
+conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de
+démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce
+moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement
+connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les
+missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se
+plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands
+obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment
+expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes
+ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du
+tout. C'est pure civilité.
+
+Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la
+Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux
+faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la
+chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du
+Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand
+il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.--«Ce que
+vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est
+fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du
+cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si
+loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont
+appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous
+tenons des nôtres.
+
+»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair
+des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de
+faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu
+dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient
+prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme
+descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au
+milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à
+l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier
+grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui
+présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets
+de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici
+après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera
+très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière
+génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand
+étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point,
+mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous,
+et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme
+avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché
+sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise,
+du tabac».
+
+Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le
+fesoit:--«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne
+m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».--L'Indien choqué
+lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le
+tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les
+premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons
+et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi
+refusez-vous de croire les nôtres?»
+
+Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule
+s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue
+dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une
+grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les
+véritables règles du savoir vivre.--«Nous sommes, disent-ils, aussi
+curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons
+de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons,
+qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons
+jamais d'aller nous mêler parmi vous.»
+
+Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses
+règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité
+lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée.
+Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et
+attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au
+devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque
+village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des Étrangers_. On y
+conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir
+les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué
+et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour
+manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque
+nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et
+alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il
+est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par
+lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son
+voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite.
+
+Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus,
+est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que
+je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé
+parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En
+traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre
+gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de
+Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit
+des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots
+bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de
+rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe,
+Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il
+s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un
+l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad
+répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à
+languir, le sauvage la reprit ainsi:--«Conrad, vous avez long-temps vécu
+parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été
+quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours,
+ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison.
+Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?
+
+»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de
+bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le
+sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit
+vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernièrement à Albany,
+pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des
+couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement
+affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de
+quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans
+Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de
+castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre
+schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire
+aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de
+bonnes choses, et je vais à l'assemblée.
+
+»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je
+ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le
+suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres
+d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais
+m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il
+étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la
+maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que
+l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de
+noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le
+sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison,
+j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous
+êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la
+livre.--Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne
+peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors à
+divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois
+schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement
+que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs
+prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de
+bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter,
+afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor.
+Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en
+s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes
+choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais
+ils sont encore bien ignorans.
+
+»Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et
+entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous
+traiter. Nous le fesons sécher s'il est mouillé; nous le fesons chauffer
+s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa
+soif, et nous étendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se
+reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la
+manière dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison
+d'un blanc à Albany, et que je demande quelque chose à manger et à
+boire, on me dit aussitôt: Où est ton argent? Et si je n'en ai point, on
+me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs
+n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons,
+nous, sans assemblées; parce que, quand nous sommes enfans, nos mères
+nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assemblées soient
+pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre à
+tromper les Indiens sur le prix des castors.»
+
+ [23] C'est une chose très-remarquable, que dans tous les temps et dans
+ tous les pays, l'hospitalité ait été reconnue pour la vertu de ceux
+ que les nations civilisées se sont plu à appeler barbares. Les Grecs
+ ont célébré les Scythes à cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont
+ portée au plus haut degré, et elle règne encore chez les Arabes du
+ désert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de
+ son naufrage sur l'île de Malthe:--«Les Barbares nous traitèrent
+ avec beaucoup de bienveillance, car ils allumèrent du feu, et nous
+ reçurent à cause de la pluie qui tomboit, et à cause du
+ froid».--Cette note est tirée d'un _petit recueil des OEuvres de
+ Franklin_, publié par Dilly.
+
+
+
+
+SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE.
+
+
+À M. DUBOURG.
+
+ Londres, le 2 octobre 1770.
+
+Je vois, avec plaisir, que nous pensons à-peu-près de même au sujet de
+l'Amérique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais
+prétendu être exempts de contribuer aux dépenses nécessaires au maintien
+de la prospérité de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des
+parlemens chez nous, et n'étant nullement représentés dans celui de la
+Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous
+pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de
+prendre notre argent sans notre consentement.
+
+L'empire britannique n'est pas un simple état. Il en comprend plusieurs;
+et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir
+de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de
+taxer l'électorat d'Hanovre. Nous avons le même roi, mais non la même
+législature.
+
+La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre et les colonies, a déjà
+fait perdre à l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a
+perdus dans son commerce, et l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce
+consistoit principalement en superfluités, en objets de luxe et de mode,
+dont nous pouvons fort bien nous passer; et la résolution que nous avons
+prise, de n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait fait cesser nos
+plaintes, est cause que nos manufactures commencent à sortir de
+l'enfance, et à prendre quelque consistance. Il ne seroit même pas aisé
+d'engager nos colons à les abandonner, quand une amitié plus sincère que
+jamais succéderoit à la querelle qui nous divise.
+
+Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par
+abandonner ses prétentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos
+droits et de nos privilèges.
+
+B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+SUR LA PRÉFÉRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLÈCHES SUR LES
+ARMES À FEU.
+
+
+AU MAJOR-GÉNÉRAL LEE.
+
+ Philadelphie, le 11 février 1776.
+
+GÉNÉRAL,
+
+Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrès adresse au
+général Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie.
+Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de
+recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez
+par ses brevets; et comme il paroît attaché à notre cause, j'espère
+qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos
+matelots. Peut-être donnera-t-il quelque moyen de déboucher la lumière
+des canons encloués.
+
+Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a écrite un officier nommé _M.
+Newland_, qui a servi dans les deux dernières guerres. Il est connu du
+général Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'étois à
+Cambridge. Maintenant il désire de servir sous vos ordres, et je lui ai
+conseillé d'aller vous joindre à New-York.
+
+Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur
+langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout-à-fait
+aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur bon
+sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intérêts.
+
+Nous avons reçu cent vingt tonneaux de salpêtre, ce qui fait une grande
+quantité, et nous en attendons trente tonneaux de plus. À présent, nous
+manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgré cela, je crois que
+l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera à force de bras.--Je
+désirerois, cependant, comme vous, que nos armées se servissent de
+piques, et même d'arcs et de flèches. Ce sont de très-bonnes armes qu'on
+a follement négligées. On doit se servir d'arcs et de flèches:
+
+1º. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien
+qu'avec un fusil.
+
+2º. Il peut faire partir quatre flèches dans le même temps qu'il lui
+faut pour tirer un coup de fusil et recharger.
+
+3º. L'objet qu'il doit viser n'est point dérobé à sa vue, par la fumée
+du côté duquel il combat.
+
+4º. Un nuage de flèches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le
+trouble, l'empêche d'être attentif à ce qu'il fait.
+
+5º. Une flèche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce
+soit, le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on la lui ait arrachée.
+
+6º. On se procure plus aisément des arcs et des flèches, que des fusils,
+de la poudre et du plomb.
+
+Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Français et les
+Anglais, sous le règne d'Edouard III, fait mention du désordre dans
+lequel fut jetée l'armée française, par un nuage de flèches[24], que lui
+envoyèrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les
+flèches fesoient tant d'effet quand les hommes étoient couverts d'une
+armure difficile à pénétrer, combien plus elles en feraient à présent,
+que cette armure est hors d'usage!
+
+Je suis bien aise que vous soyez revenu à New-York: mais je voudrois que
+vous pussiez être au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en
+suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je
+ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter.
+Quand on en aura une preuve évidente, les Américains seront plus
+d'accord entr'eux et plus décidés. Alors votre proposition de former une
+ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-être adoptera-t-on la
+plupart de nos autres mesures hardies.
+
+Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine à
+m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux
+ne me permettent plus d'écrire que très-difficilement à la lumière; et
+les jours sont à présent si courts et j'ai tant d'affaires depuis
+quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne
+m'interrompre.
+
+Dieu vous donne des succès!
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [24] _Sagittarum nube._
+
+ [25] Il conclut par ces mots: _Est res profectò dictu mirabilis, ut
+ tantus ac potens exercitus à solis ferè anglicis sagittariis victus
+ fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._
+
+
+
+
+COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FÉDÉRALISTES DES ÉTATS-UNIS DE
+L'AMÉRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.
+
+
+Un zélé partisan de la constitution fédérative dit dans une assemblée
+publique:--«Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de
+répugnance pour un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé que si un ange
+nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait été faite exprès
+pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs».--Cette
+opinion parut extravagante; l'orateur fut censuré; et il ne se défendit
+point.
+
+Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup dans l'esprit que
+l'expérience étoit à l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle se
+trouvoit consignée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la
+Sainte Bible. S'il y eût songé, il aurait pu, ce me semble, s'étayer
+d'une autorité aussi irréfragable.
+
+L'être suprême se plut à élever une seule famille, et son attentive
+providence la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle devînt un grand
+peuple. Après avoir délivré ce peuple de l'esclavage, par une suite de
+miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-même à ce serviteur
+choisi, en présence de toute la nation, une constitution et un code de
+loix, et il promit de récompenser ceux qui les observeroient fidèlement,
+et de punir avec sévérité ceux qui leur désobéiroient.
+
+La divinité elle-même étoit à la tête de cette constitution; c'est
+pourquoi les écrivains politiques l'ont appelée _une théocratie_. Mais
+malgré cela les ministres de Dieu ne purent parvenir à la faire
+exécuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier
+ministère du nouveau gouvernement.
+
+L'on auroit pensé que le choix d'hommes qui s'étoient distingués pour
+rendre la nation libre, et avoient hasardé leur vie en s'opposant
+ouvertement à la volonté d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir
+dans l'esclavage, auroit été approuvé avec reconnoissance; et qu'une
+constitution tracée par Dieu même, auroit dû être accueillie avec les
+transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des
+treize tribus, quelques esprits inquiets, mécontens, qui, par divers
+motifs, excitoient continuellement les autres à rejeter le nouveau
+gouvernement.
+
+Plusieurs conservoient de l'affection pour l'Égypte, leur terre natale;
+et dès qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient, effet
+naturel et inévitable de leur changement de situation, ils accusoient
+leurs chefs d'être les auteurs de leur peine; et non-seulement ils
+vouloient retourner en Égypte, mais lapider ceux qui les en avoient
+arrachés[26].--Ceux qui étaient enclins à l'idolâtrie, voyoient, avec
+regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la
+constitution nouvelle devoit nuire à leur intérêt particulier; que les
+places avantageuses seraient toutes occupées par les parens et les amis
+de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui étoient également bien nés en
+seraient exclus[27].
+
+Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularités, qui
+ne sont pas aussi détaillées dans l'Écriture.
+
+Voici ce que nous y apprenons.--«Coré désiroit ardemment d'être
+grand-prêtre; et il fut blessé de ce que cet emploi étoit conféré à
+Aaron, par la seule autorité de Moyse, disoit-il, et sans le
+consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employé divers artifices
+pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa liberté; et de
+conspirer avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi,
+quoique le vrai motif de Coré fût de supplanter Aaron, il persuada au
+peuple qu'il n'avoit en vue que le bien général; et les Juifs excités
+par lui, commencèrent à crier:--Maintenons la liberté de nos diverses
+tribus. Nous nous sommes, nous-mêmes, affranchis de l'esclavage où nous
+tenoient les Égyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende
+encore esclaves? Si nous devons avoir un maître, il vaut mieux retourner
+vers le Pharaon, par qui nous étions nourris avec du pain et des
+oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a
+exposés à souffrir la famine.--
+
+»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens avec Dieu; et ils
+prétendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu
+d'empêcher que personne écoutât ses discours, et approchât même du lieu
+où il étoit, devoit donner beaucoup de doutes à cet égard. Ils
+accusèrent aussi Moyse de péculat, et d'avoir gardé un grand nombre des
+cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts à la
+dédicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites
+le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils
+accusèrent Aaron d'avoir mis de côté la plupart des joyaux qui lui
+avoient été fournis pour le veau d'or.
+
+»Indépendamment du péculat qu'ils reprochoient à Moyse, ils prétendoient
+qu'il étoit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il
+avoit trompé le peuple en lui promettant une terre où couloit le lait et
+le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en
+avoit arraché; et que tout ce mal lui sembloit léger, pourvu qu'il pût
+se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec
+splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignité, il devoit faire suivre
+la capitation particulière qui avoit déjà été levée et remise à
+Aaron[32], par une taxe générale[33], qui probablement seroit augmentée
+de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix,
+sous prétexte de nouvelles révélations de la volonté divine, et qu'ainsi
+toute la fortune du peuple seroit dévorée par l'aristocratie de cette
+famille.»
+
+Moyse nia qu'il se fût rendu coupable de péculat, et ses accusateurs ne
+purent alléguer aucune preuve contre lui.--«Je n'ai point, dit-il, avec
+la sainte confiance que lui inspirait la présence de Dieu, je n'ai point
+pris au peuple la valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse lui
+nuire».--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succès
+parmi le peuple; car il n'est aucune espèce d'accusation si aisée à
+faire, ou à être crue par les fripons, que celle de friponnerie.
+
+Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux
+hébreux, «fameux dans l'assemblée et hommes de renom»[34], qui se
+portèrent à exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui
+inspirèrent une telle frénésie, qu'elle s'écria:--«Lapidons-les,
+lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre liberté. Choisissons
+ensuite d'autres capitaines, qui nous ramènent en Égypte, en cas que
+nous ne puissions pas triompher des Cananéens.»
+
+D'après tout cela, il paroît que les Israélites étoient jaloux de leur
+nouvelle liberté, et que cette jalousie n'étoit pas, par elle-même, un
+défaut: mais que quand ils se laissèrent séduire par un homme
+artificieux, qui prétendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne
+songer en aucune manière à ses intérêts particuliers, et qu'ils
+s'opposèrent à l'établissement de la nouvelle constitution, ils
+s'attirèrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans
+cette inappréciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs siècles,
+la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abusé et qu'on
+proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accusé Moyse
+d'ambition et de s'être fait prince, et qui avoit crié:--«Lapidez-le,
+lapidez-le», fut encore excitée par les grands-prêtres et par les
+scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs,
+cria:--«Crucifiez-le, crucifiez-le.»--
+
+Tout cela nous apprend qu'une sédition populaire contre une mesure
+publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la
+sédition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction.
+
+Je conclus, en déclarant que je ne prétends pas qu'on infère de ce que
+je viens de dire, que notre convention nationale a été divinement
+inspirée, quand elle nous a donné une constitution fédérative, parce
+qu'on s'est déraisonnablement et violemment opposé à cette constitution.
+Cependant j'avoue que je suis si persuadé que la providence s'occupe du
+gouvernement général du monde, que je ne puis croire qu'un événement qui
+importe au bien-être de plusieurs millions d'hommes, qui existent déjà
+ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit préparé, influencé et
+réglé par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et présent partout,
+duquel émanent tous les autres esprits.
+
+ [26] Nombres, chap. 14.
+
+ [27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--«Et ils se réunirent tous contre
+ Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous
+ savez que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que chaque
+ membre de ces assemblées: pourquoi donc vous élevez-vous au-dessus
+ de l'assemblée?»
+
+ [28] Nombres, chap. 7.
+
+ [29] Exode, chap. 35, vers. 22.
+
+ [30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.
+
+ [31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--«Tu regardes comme peu de chose de
+ nous avoir ôtés d'une terre où coule le lait et le miel, et de nous
+ faire périr dans le désert, pourvu que tu deviennes notre prince
+ absolu».
+
+ [32] Nombres, chap. 3.
+
+ [33] Exode, chap. 30.
+
+ [34] Nombres, chap. 14.
+
+
+
+
+SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR DE L'AMÉRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS DE CE
+VASTE CONTINENT.
+
+
+La tradition rapporte que les premiers Européens qui s'établirent à la
+Nouvelle-Angleterre, éprouvèrent beaucoup de peines et de difficultés,
+comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilisé fonde une
+colonie dans un pays sauvage. Ils étoient portés à la piété, et ils
+demandoient des secours au ciel, par des prières et des jeûnes fréquens.
+Cet objet de leurs méditations constantes et de leurs entretiens, tenoit
+leurs esprits dans la tristesse et le mécontentement; et semblables aux
+enfans d'Israël, plusieurs d'entr'eux désiroient de retourner dans cette
+Égypte, que la persécution les avoit engagés à abandonner.
+
+Un jour qu'on proposa dans une assemblée de proclamer un nouveau jeûne,
+un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--«Que les
+inconvéniens auxquels ils étoient exposés, et pour lesquels leurs
+plaintes avoient si souvent fatigué le ciel, n'étoient pas si grands
+qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, à
+mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commençoit à compenser
+leur travail et à fournir libéralement à leur subsistance; que la mer et
+les rivières étoient remplies de poisson; que la température étoit
+douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la
+liberté civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit
+s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils étoient plus consolans,
+plus propres à les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit
+mieux à la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême, de proclamer, au
+lieu d'un jeûne, un jour d'action de graces.»
+
+L'avis de ce bon cultivateur fut goûté; et depuis ce moment, les
+habitans de la colonie ont eu, chaque année, assez de motifs de félicité
+publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en conséquence, un jour
+d'action de graces a été constamment ordonné par eux et religieusement
+observé.
+
+Je vois dans les différentes gazettes des États-Unis, de fréquentes
+réflexions sur la dureté du temps, la décadence du commerce, la rareté
+de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont
+totalement dénuées de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun état, où
+quelques individus n'éprouvent des difficultés à gagner leur vie; où des
+gens qui n'ont point de métier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils
+n'ont rien à donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir
+d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons
+froidement la situation générale de nos affaires, et peut-être nous
+paroîtra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imaginé.
+
+La grande occupation du continent de l'Amérique septentrionale, est
+l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins
+cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et
+en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vêtir,
+de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises étrangères; et
+qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantité de denrées pour
+accumuler insensiblement beaucoup d'argent.
+
+La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si
+favorable, qu'à compter des trois ou quatre premières années de son
+établissement, où nos pères eurent à y supporter beaucoup de peine et de
+fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au
+contraire, quoique quelques années aient été plus ou moins fécondes,
+nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et même
+pour exporter. La récolte de l'année dernière a été généralement
+abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il
+a livré au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a
+publiés. La valeur des terres augmente continuellement, à mesure que la
+population s'accroît. En un mot, le fermier est en état de donner de si
+bons gages à ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui
+connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit
+où les manouvriers soient si bien nourris, si bien vêtus, si bien logés,
+que dans les États-Unis de l'Amérique.
+
+Si nous entrons dans nos cités, nous voyons que, depuis la révolution,
+les propriétaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu
+considérablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont élevés à un
+prix étonnant; ce qui fait multiplier les bâtisses et fournit du travail
+à un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie
+splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup
+de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que
+dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours payés comptant.
+Cette classe n'a donc pas à se plaindre de la dureté du temps; et elle
+compose une très-grande partie des habitans des villes.
+
+Comme je vis fort loin de nos pêcheries américaines, je ne peux pas en
+parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que
+l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien payée, ou
+qu'elles ont moins de succès qu'avant la révolution. Ceux qui font la
+pêche de la baleine, ont été privés d'un marché où ils alloient vendre
+leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur être
+également avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti
+augmentent chaque jour; ce qui conséquemment, en fait hausser le prix.
+
+Restent à présent les détailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques.
+Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre
+est considérable, et même trop pour le genre d'affaires qu'ils ont
+entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a
+ses limites, qui sont les facultés du peuple, c'est-à-dire, ses moyens
+d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions,
+et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent nécessairement
+trouver difficilement à vendre l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux
+diront que le commerce languit. L'expérience les rendra, sans doute,
+sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de
+fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une
+vie plus agréable, la quantité d'occupation de ce genre divisée entr'eux
+tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent
+se plaindre de la décadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est
+dû qu'à la rareté de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvénient
+provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicité
+des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits
+marchands, retournoient à leur charrue et à leurs outils, il y auroit
+assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles
+trouveroient suffisamment à gagner dans ce commerce de détail.
+
+Quiconque a voyagé dans les différentes parties de l'Europe, et a
+observé combien peu on y voit de gens riches ou aisés, en comparaison
+des pauvres; combien peu de gens y sont grands propriétaires, en
+comparaison de la multitude de misérables ouvriers mal payés, et de
+journaliers déguenillés et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se
+rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse médiocrité qui règne dans
+les états américains, où le cultivateur travaille pour lui-même et
+entretient sa famille dans une honnête abondance, doit, ce me semble,
+juger que nous avons raison de bénir la divine providence, qui a mis
+tant de différence en notre faveur, et être convaincu qu'aucune nation
+connue, ne jouit d'une plus grande portion de félicité humaine.
+
+Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns
+des États-Unis. Mais regardons en arrière, et demandons-nous s'ils en
+ont jamais été exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit la liberté, et
+peut-être aide-t-il à la conserver. Le choc des sentimens opposés fait
+souvent jaillir des étincelles de vérité, qui produisent une lumière
+politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au
+bien public; et il n'y a réellement de différence entr'elles, que dans
+la manière d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout
+enfin, se présente à l'esprit sous des points de vue si différens, qu'il
+n'est pas possible que nous pensions, tous à-la-fois, de la même
+manière, sur un objet quelconque, tandis qu'à peine le même homme en a
+la même idée en différens temps. L'esprit de parti est donc le lot
+commun de l'humanité; et celui qui règne chez nous n'est ni plus
+dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres
+siècles qui ont joui, au même degré que nous, de l'extrême bonheur d'une
+liberté politique.
+
+Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'état présent de
+nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du
+luxe les alarme; et ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit à
+grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
+suffisant sans économie; et que toutes les productions annuelles d'un
+pays peuvent être dissipées en dépenses vaines et inutiles, et la
+pauvreté succéder à l'abondance.--Cela peut-être. Cependant cela arrive
+rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus
+grande quantité de travail et de frugalité, contribuant à les enrichir,
+que de paresse et d'oisiveté, tendant à les appauvrir; de sorte que tout
+balancé, il se fait une accumulation continuelle de richesses.
+
+Songez à ce qu'étoient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les
+Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées par des peuples
+presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considérez les richesses
+qu'elles possèdent à présent, l'innombrable quantité de villes superbes,
+de fermes bien établies, de meubles élégans, de magasins remplis de
+marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le
+numéraire. Oui, elles possèdent tout cela, en dépit de leurs
+gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres
+destructives. Cependant on n'a jamais gêné, dans ces contrées, ni le
+luxe, ni les prodigalités de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand
+nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intérieur des
+états américains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est
+possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays.
+
+Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous
+serions probablement ruinés depuis long-temps, car la nation anglaise
+prétendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les
+superfluités de son pays, mais celles de toutes les autres contrées de
+la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous
+avons prospéré et sommes devenus riches. À présent nos gouvernemens
+indépendans peuvent faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils
+peuvent diminuer par des impôts considérables ou empêcher par une
+prohibition sévère, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons
+davantage, si toutefois, et cela est incertain, le désir de nous parer
+de beaux habits, d'être bien meublés, d'avoir des maisons élégantes, ne
+doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus
+que ne nous coûtent ces objets.
+
+L'agriculture et les pêcheries des États-Unis sont les grandes sources
+de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sème un grain de bled,
+est peut-être récompensé de sa peine par quarante grains de bled que la
+terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en
+retire une pièce d'argent.
+
+Nous devons être attentifs à ces choses-là, et nous le serons sans
+doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs,
+ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre
+et des mers, et semblables à l'Antée de la fable, si en luttant avec un
+Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos
+parens nous rendra la force de renouveler le combat.
+
+
+
+
+AVIS À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR EN AMÉRIQUE.
+
+
+Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connoît
+très-bien l'Amérique septentrionale, lui ont parlé ou écrit pour lui
+communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui
+semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se fesant de
+fausses idées de ce qu'on peut se procurer dans le pays où elles veulent
+se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus
+claires que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du
+monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et
+infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.
+
+Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des États-Unis de
+l'Amérique sont riches, en état de faire de la dépense, et disposés à
+récompenser toute sorte de talens; mais qu'en même-temps ils ne
+connoissent point les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui
+possèdent la littérature et les beaux-arts, doivent être très-estimés
+dans ces contrées, et assez bien payés pour y devenir bientôt riches. On
+croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays
+ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont
+d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent
+y être très-respectés, obtenir les meilleures places et y faire
+fortune.--On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des
+Européens, les divers gouvernemens des États-Unis, non-seulement payent
+le voyage de ceux qui viennent pour s'établir chez eux, mais leur font
+présent à leur arrivée, de terres, de nègres, de bétail et d'instrumens
+de labourage.
+
+Toutes ces choses-là sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs
+espérances sur cela, et passent en Amérique, sont sûrement bien trompés.
+
+La vérité est que quoique dans ce pays il y ait très-peu de gens aussi
+misérables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi très-peu
+qu'on pût regarder en Europe comme riches. On y trouve plutôt une
+heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires
+de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La
+plupart des Américains labourent leurs propres champs, exercent quelque
+métier ou font quelque commerce. Il en est très-peu d'assez riches pour
+vivre dans l'oisiveté, et pour payer aussi chèrement, qu'on le fait en
+Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres
+productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui
+sont nés en Amérique avec le goût de cultiver ces arts, ont communément
+quitté leur patrie, et sont allés s'établir en Europe, où ils pouvoient
+être mieux récompensés.
+
+Certes, la connoissance des belles-lettres et de la géométrie est
+très-estimée dans les États-Unis; mais elle y est, en même-temps, plus
+commune qu'on ne le pense. Il y a déjà neuf grands colléges ou
+universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans
+chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de
+Maryland et de Virginie. Ces universités ont des professeurs
+très-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits colléges, ou
+d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de jeunes gens les langues, la
+théologie, la jurisprudence et la médecine.
+
+Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et
+le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des
+États-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les
+gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point
+d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans
+quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez
+lucrative, pour tenter la cupidité de ceux qui voudroient la remplir. Le
+trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit
+expressément:--«Comme pour conserver son indépendance, tout homme libre,
+qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession,
+métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est
+pas nécessaire de créer des emplois lucratifs; parce que leur effet
+ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent,
+un esprit de dépendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi,
+toutes les fois que les émolumens d'un emploi augmenteront au point de
+le faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en
+diminue les profits.»
+
+Ces idées ont été plus ou moins adoptées par tous les États-Unis. Or, il
+ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui,
+s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amérique.
+Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la
+guerre, puisque les armées ont été licenciées.
+
+Il convient encore moins d'aller dans les États-Unis, lorsqu'on n'a à y
+porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut être de quelque
+prix: mais une pareille marchandise ne peut être offerte dans un plus
+mauvais marché qu'en Amérique, où, en parlant d'un étranger, les
+habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_.
+S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son
+talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le
+connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualité_, et qui, par
+rapport à cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dépens du public,
+est rebuté et méprisé.
+
+Le laboureur et l'artisan sont honorés en Amérique, parce que leur
+travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un
+artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus
+respecté, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses
+ouvrages, que par rapport à l'ancienneté de sa famille.--Ils aiment
+beaucoup à citer l'observation d'un nègre, qui disoit:--«Boccarorra[36]
+fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, excepté le
+cochon.--Le cochon mange, boit, se promène, dort quand il veut, et vit
+comme un gentilhomme.»--
+
+D'après cette façon de penser des Américains, l'un d'entr'eux croiroit
+avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourroit lui
+prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs,
+forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, même
+cordonniers, et que conséquemment ils étoient d'utiles membres de la
+société, que s'il lui démontroit qu'ils étoient seulement nobles, ne
+fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres,
+ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'étant enfin
+propres à rien, jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés
+comme le cochon gentilhomme du nègre.
+
+Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux étrangers, ils ne
+sont réellement que ce qu'on doit attendre de la liberté et des loix
+sages. Les étrangers sont bien reçus en Amérique, parce qu'il y a assez
+de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les
+protégent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en
+place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie.
+Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux
+et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux années de séjour leur
+donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point
+aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les
+étrangers à s'établir, en payant leur passage, et leur donnant des
+terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur
+fesant aucune autre espèce d'avances. En un mot, l'Amérique est la terre
+du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contrée de
+fainéans[38]; et les Français un pays de cocagne, où les rues sont
+pavées de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et où les poulets
+volent tout rôtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._
+
+Quels sont donc les hommes auxquels il peut être avantageux de passer en
+Amérique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y
+promettre?
+
+La terre est à bon marché dans ces contrées, à cause des vastes forêts
+qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus
+d'un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile, couvert de
+bois en divers endroits, voisin des frontières, peut s'acquérir pour
+huit ou dix guinées. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent à
+cultiver le bled et à soigner le bétail, ce qui se fait dans ces
+contrées à-peu-près comme en Europe, ont de l'avantage à aller s'y
+établir. Quelques épargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
+qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientôt à même
+d'acheter de la terre et de commencer à la défricher. Ils seront aidés
+par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront du crédit. Beaucoup
+de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et
+d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'années, de riches
+fermiers; mais s'ils étoient restés dans leur pays, où toutes les terres
+sont occupées et le prix des journaliers fort médiocre, ils ne se
+seroient jamais élevés au-dessus de la triste condition dans laquelle
+ils étoient nés.
+
+La salubrité de l'air, la bonté du climat, l'abondance de bons alimens,
+la facilité qu'on a à se marier de bonne heure, par la certitude de ne
+pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que
+l'accroissement de la population est très-rapide en Amérique; et elle le
+devient encore davantage par l'immigration des étrangers. Aussi, on y
+voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espèce, pour
+construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et
+ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir
+d'Europe.
+
+Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de
+parler, sont sûrs de ne pas manquer d'occupation et d'être bien payés,
+car rien ne gêne les étrangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas
+même besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
+par être domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux,
+économes, ils deviennent bientôt maîtres, s'établissent, se marient,
+élèvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables.
+
+Les gens qui, ayant une médiocre fortune, et une nombreuse famille,
+désirent d'élever leurs enfans au travail, et de leur assurer une
+propriété, peuvent aussi passer en Amérique. Ils y trouveront des
+ressources dont ils manquent en Europe. Là, ils pourront apprendre et
+exercer des arts mécaniques, sans que cela leur procure aucun
+désagrément. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. Là, de
+petits capitaux employés à acheter des terres qui acquièrent chaque jour
+plus de prix par l'accroissement de la population, donnent à ceux qui en
+font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes à leurs
+enfans.
+
+L'auteur de cet écrit a vu plusieurs exemples de grands terrains,
+achetés à raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays,
+qu'on appeloit alors les frontières de la Virginie, lesquels, au bout de
+vingt ans, ayant été défrichés, et se trouvant en-deçà de nouveaux
+établissemens, ont été vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre
+américain est le même que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39].
+
+Ceux qui veulent connoître le gouvernement des Américains, doivent lire
+les constitutions des différens États-Unis, et les articles de
+confédération qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une
+assemblée générale, appelée _Congrès_. Ces constitutions ont été
+imprimées en Amérique, par ordre du congrès. L'on en a fait deux
+éditions à Londres, et la traduction française en a été publiée
+dernièrement à Paris.
+
+Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit
+de l'avantage pour eux à multiplier les manufactures dans leurs états,
+de manière à diminuer l'importation des marchandises étrangères, ont
+cherché à attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de
+gros salaires et des privilèges.--Beaucoup de personnes, qui prétendent
+être très-habiles dans divers genres de manufactures précieuses,
+s'imaginant que l'Amérique devoit avoir besoin d'elles, et que le
+congrès seroit probablement disposé à imiter les princes dont je viens
+de faire mention, lui ont proposé de se rendre dans les États-Unis, à
+condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des
+terres, des appointemens, et des privilèges pour un certain nombre
+d'années. Mais si ces personnes lisent les articles de la confédération
+des États-Unis, elles verront que le congrès n'a ni le pouvoir ni
+l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles désirent. Si de tels
+encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du
+gouvernement de quelqu'un des états. Cependant, cela arrive rarement en
+Amérique; et quand on l'a fait, le succès a souvent mal répondu aux
+espérances. On a vu que le pays n'étoit pas encore assez avancé pour
+engager des particuliers à y établir des manufactures. La main-d'oeuvre
+y est communément trop chère; il est trop difficile d'y rassembler des
+journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le
+bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers à abandonner leur
+métier pour s'adonner à l'agriculture.
+
+Le peu de manufactures qui y ont réussi, sont celles qui exigent peu de
+bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec
+des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas
+d'un prix assez considérable pour supporter les dépenses du fret,
+peuvent être faites dans le pays et vendues à meilleur marché, que
+lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets
+qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit. Les
+fermiers américains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais
+au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a
+chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a
+essayé, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantité de laine
+et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des établissemens
+où l'on pût vendre beaucoup de toile et d'étoffes de laine: mais ces
+projets n'ont presque jamais réussi, parce que les marchandises
+pareilles qui viennent de l'étranger, sont moins chères.
+
+Lorsque le gouvernement a été invité à soutenir ces établissemens, par
+des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impôts
+sur l'importation des marchandises étrangères, il a presque toujours
+refusé; car il a pour principe que si le pays est déjà en état d'avoir
+des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage à les
+entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de
+vouloir forcer la nature.
+
+L'établissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand
+nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il
+peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera
+point en Amérique, jusqu'à ce que toutes les terres soient occupées et
+cultivées, et qu'il y ait un surcroît de population, qui, ne pouvant
+avoir de terres, manque de travail.
+
+Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme
+celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit
+abondamment les matières premières. Mais si l'Angleterre vouloit
+fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France
+fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises
+contre nature auroient besoin d'être soutenues par des prohibitions
+mutuelles, ou par des droits considérables mis sur les marchandises
+importées d'un de ces états dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers
+feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le
+surcroît de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
+heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient
+moins.
+
+Les gouvernemens américains croient donc ne pas devoir encourager ces
+sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la
+loi à personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de
+souliers qui vient de l'étranger, l'acheteur s'adresse à un cordonnier;
+et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an
+marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le
+marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amérique,
+beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au
+prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'égale aux dépenses de
+fret, de commission, d'assurances, que fait nécessairement payer le
+marchand. Il en est de même pour les ouvriers dans tous les autres arts
+mécaniques. Aussi, les artisans vivent en général beaucoup mieux en
+Amérique qu'en Europe; et ceux qui sont économes ramassent aisément de
+quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien à leurs enfans.--Les
+hommes qui ont un métier peuvent donc avoir de l'avantage à aller
+s'établir dans les États-Unis.
+
+L'Europe est depuis long-temps habitée; et là, les arts, les métiers,
+les professions de toute espèce sont si bien fournis, qu'il est
+difficile à un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manière
+à leur faire gagner, ou apprendre à gagner une honnête subsistance.
+L'artisan qui craint de se créer des rivaux refuse de prendre des
+apprentis, à moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les
+nourrisse ou qu'on ne se soumette à d'autres conditions trop onéreuses
+pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance
+de tout ce qui pourroit leur être utile, et ils sont obligés, pour
+vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs.
+
+En Amérique, l'augmentation continuelle de la population, empêche qu'on
+n'ait cette crainte de se créer des rivaux. Les ouvriers y prennent
+volontiers des apprentis, parce qu'ils espèrent retirer du profit de
+leur travail, pendant tout le temps qui s'écoulera depuis l'époque où
+ils sauront leur métier, jusqu'au terme stipulé dans leur contrat. Il
+est donc facile aux familles pauvres de faire élever utilement leurs
+enfans; et les ouvriers sont si portés à avoir des apprentis, que
+plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des
+garçons de dix à quinze ans, et les garder jusqu'à ce qu'ils en aient
+vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont, à leur arrivée en
+Amérique, ramassé assez d'argent, pour acheter des terres, s'y établir,
+et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille.
+
+Les contrats d'apprentissage se font en présence d'un magistrat, qui en
+règle les conditions, conformément à la raison et à la justice; et comme
+il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le maître de
+s'engager, par écrit, non-seulement à bien nourrir l'apprenti, à
+l'habiller, à le blanchir, à le loger, et à lui donner un habillement
+complet à la fin de l'apprentissage, mais encore à lui faire apprendre à
+lire, à écrire, à chiffrer, et à lui enseigner sa profession, ou
+quelqu'autre par laquelle il puisse être en état de gagner sa vie, et
+d'élever une famille.
+
+Une copie de cet acte est remise à l'apprenti ou à ses parens, et le
+magistrat en garde la minute, à laquelle on peut avoir recours, en cas
+que le maître manque à quelqu'une de ses obligations.
+
+Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir beaucoup de mains employées à
+travailler pour eux, les engage à payer le passage des personnes de l'un
+et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent de
+les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui
+savent déjà travailler, s'engagent pour un terme moins long,
+proportionné à leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur
+service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, à
+condition qu'on leur enseignera un métier, que leur pauvreté ne leur
+avoit pas permis d'apprendre dans leur pays.
+
+Comme la médiocrité de fortune est presque générale en Amérique, les
+habitans sont obligés de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement
+cette foule de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail constant est le
+conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont
+moins de mauvais exemples en Amérique qu'ailleurs; et c'est une
+considération qui doit flatter les parens. On peut ajouter à cela qu'une
+religion grave y est, sous différentes dénominations, non-seulement
+tolérée, mais respectée et pratiquée.--L'athéisme y est inconnu.
+L'incrédulité y est rare et secrète; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'à
+un âge très-avancé sans y avoir à souffrir de la présence d'un athée ou
+d'un mécréant. La providence semble manifester son approbation de la
+tolérance et de la douceur avec lesquelles les différentes sectes s'y
+traitent mutuellement, par la prospérité qu'elle daigne accorder à tout
+le pays.
+
+ [35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note
+ du Traducteur._)
+
+ [36] C'est-à-dire l'homme blanc.
+
+ [37] . . . . . . . . . . Born
+ Merely to eat up the corn.
+
+ WOTTS.
+
+ [38] Lubberland.
+
+ [39] Le département de la Seine-Inférieure. Cet acre n'existe plus
+ depuis que la république a sagement établi l'égalité des mesures.
+ (_Note du Tra._)
+
+
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ DANS LA DERNIÈRE CONVENTION DES ÉTATS-UNIS.
+
+
+MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
+
+J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entièrement notre
+constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne
+l'approuverai pas; car, comme j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent
+éprouvé que l'expérience ou la réflexion me fesoit changer d'opinion sur
+des sujets très-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me
+sembloit ensuite tout différent. C'est pour cela que plus je deviens
+vieux, et plus je suis porté à me défier de mon propre jugement, et à
+respecter davantage le jugement d'autrui.
+
+La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se
+croient en possession de la vérité, et s'imaginent que quand les autres
+ont des opinions différentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui
+étoit un protestant, dit dans une épitre dédicatoire an pape, «Que la
+seule différence qu'il y ait, entre l'église romaine et l'église
+protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense
+n'avoir jamais tort».--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus
+de leur propre infaillibilité que les catholiques de celle de leur
+église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame
+française, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui
+disoit:--«Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me
+semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].»
+
+J'accepte notre constitution, avec tous ses défauts, si tant est,
+pourtant, que les défauts que j'y trouve, y soient réellement. Je pense
+qu'un gouvernement général nous est nécessaire. Quelque forme qu'ait un
+gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien
+administré. Je crois qu'il est vraisemblable que le nôtre sera
+administré sagement pendant plusieurs années; mais que, comme tous ceux
+qui l'ont précédé, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple
+sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus être gouverné que par le
+despotisme.
+
+Je déclare en même-temps, que je ne pense pas que les conventions que
+nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que
+celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour
+recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble
+inévitablement avec eux, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs passions,
+leurs vues locales et leurs intérêts personnels. Une telle assemblée
+peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le
+président; et c'est pour cela que je suis étonné que notre constitution
+approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine même qu'elle
+doit étonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils
+seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de
+Babylone, et que nos différens états sont au moment de se diviser dans
+l'intention de se réunir ensuite pour s'égorger mutuellement.
+
+Oui, Mr. le président, j'accepte notre constitution, parce que je n'en
+attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est
+pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai
+contr'elle. Tandis que j'ai été dans les pays étrangers, je n'ai jamais
+dit un seul mot sur les défauts que j'y trouve. C'est dans cette
+enceinte que sont nées mes observations, et c'est ici qu'elles doivent
+mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette
+assemblée, leur fesoient part de ce qu'ils ont à objecter contre la
+constitution, ils empêcheroient qu'elle fût généralement adoptée, et
+préviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations
+étrangères, ainsi que parmi nous, notre réelle ou apparente unanimité.
+La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du
+peuple, dépendent beaucoup de l'opinion; c'est-à-dire, de l'idée
+générale qu'on se forme de sa bonté, ainsi que de la sagesse et de
+l'intégrité de ceux qui gouvernent.
+
+J'espère donc que par rapport à nous-mêmes, qui fesons partie du peuple,
+et par rapport à nos descendans, nous travaillerons cordialement et
+unanimement à faire aimer notre constitution, partout où nous pourrons
+avoir quelque crédit, et nous tournerons nos pensées, nous dirigerons
+nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer.
+
+Enfin, Mr. le président, je ne puis m'empêcher de former un voeu, c'est
+que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir
+quelque chose à objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que
+moi, douter un peu de leur infaillibilité, et que pour prouver que nous
+avons agi avec unanimité, ils mettent leur nom au bas de cette charte.
+
+ * * * * *
+
+--On fit la motion d'ajouter à la convention des États-Unis, cette
+formule:--«Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.»--La
+motion passa, et la formule fut ajoutée.
+
+ [40] Franklin ne cite pas très-exactement cette anecdocte, qui se
+ trouve dans les _Mémoires de madame de Stalh_, née mademoiselle
+ Delaunay. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+PROJET D'UN COLLÉGE ANGLAIS, PRÉSENTÉ AUX CURATEURS DU COLLÉGE DE
+PHILADELPHIE.
+
+
+Il faut que, pour être admis dans ce collége, chaque écolier soit au
+moins en état de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'écrire
+passablement. Aucun écolier ne pourra y être reçu au-dessous de l'âge
+de.... ans.
+
+
+PREMIÈRE CLASSE, OU CLASSE INFÉRIEURE.
+
+Il faut que dans cette classe, on enseigne aux écoliers les règles de la
+grammaire anglaise, et qu'en même-temps on prenne soin de les faire bien
+ortographier. Peut-être la meilleure manière d'apprendre l'ortographe
+est de mettre toujours ensemble les deux écoliers qui ont le même degré
+de capacité. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et
+que chacun d'eux propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier des
+mots différens. Celui qui écrira correctement le plus grand nombre des
+mots proposés par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la
+remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit
+livre, ou quelqu'autre chose utile à ses études.
+
+Cette méthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait
+qu'ils écrivent de bonne heure très-correctement. Il est honteux pour un
+homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre
+les mots qui ont le même son et une différente signification. Celui qui
+a le sentiment de son insuffisance à cet égard, et qui cependant a de
+l'esprit et des connoissances, a de la répugnance pour écrire, même la
+lettre la plus simple.
+
+Il faut que dans la première classe, les écoliers ne lisent que des
+morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites
+histoires. En leur donnant leur leçon, on doit la leur lire, leur
+expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le
+temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au maître.
+Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidité, et
+qu'ils observent exactement les endroits où la voix doit se reposer.
+
+On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus
+difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre
+par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mémoire.
+S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les écrire dans un
+petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler la signification, et en
+même-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur
+sera utile.
+
+
+SECONDE CLASSE.
+
+Là, on doit enseigner à lire avec attention, et avec les modulations de
+la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens
+qu'on veut exprimer.
+
+Les leçons à étudier dans cette classe, ne doivent pas excéder la
+longueur des discours du _Spectateur_; et même ceux de ces discours qui
+sont le plus aisés, peuvent très-bien servir à ces leçons. C'est le soir
+qu'on doit donner ces leçons aux écoliers, afin qu'ils aient le temps de
+les étudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord à rendre
+compte de quelques parties du discours, et à en construire une ou deux
+phrases: cela les obligera à avoir fréquemment recours à leur grammaire,
+et à en fixer les principales règles dans leur mémoire; ensuite, il faut
+qu'ils sachent expliquer l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage,
+et dire quelle est la signification de chaque phrase et même de chaque
+mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt familiers le sens et la
+force des termes, et leur donnera la très-utile habitude de lire avec
+attention.
+
+Le maître doit lire le discours avec le ton et la dignité convenables,
+et employer même les gestes, lorsque cela est nécessaire, afin que ses
+écoliers puissent imiter sa manière.
+
+Quand l'auteur a employé une expression qui manque de justesse, il faut
+le faire observer aux écoliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire
+particulièrement remarquer les beautés d'un ouvrage.
+
+On doit aussi varier les lectures, de manière que la jeunesse apprenne à
+connoître les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et
+la manière différente dont il convient de les lire. Il faut leur donner,
+tantôt une histoire bien écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue
+d'un général à ses soldats, tantôt un morceau de tragédie, ou de
+comédie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage
+d'_Hudibras_ ou de quelque poëme héroïque. Mais ces écrits doivent être
+bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre à former l'esprit
+des jeunes gens, et à leur inspirer le goût des bonnes moeurs.
+
+Il est nécessaire que les écoliers commencent par étudier les leçons, et
+qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en conséquence,
+il faut que chaque écolier ait un petit dictionnaire anglais, afin de
+pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand
+nos enfans lisent de l'anglais en notre présence, nous nous imaginons
+qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons
+nous-même, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est
+qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant très-peu,
+ou plutôt ne comprenant rien de ce qu'ils disent.
+
+Il est impossible qu'un lecteur donne à sa voix le ton convenable, et
+prononce avec justesse, à moins que son esprit ne précède sa voix, et ne
+sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans à lire
+haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manière monotone qui
+est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois
+accoutumé, il est très-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi
+cinquante lecteurs, à peine s'en trouve-t-il un de bon. La rareté des
+gens qui lisent bien, est cause que les écrits qu'on publie dans le
+dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage,
+ont toujours la moitié moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit
+seulement un homme qui sût bien lire, un bon orateur auroit sur toute
+une nation, le même avantage et le même effet qu'il a dans l'assemblée
+où il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous
+ses concitoyens.
+
+
+TROISIÈME CLASSE.
+
+Dans cette classe, on doit apprendre à parler avec justesse et avec
+grâce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit
+naturellement dans les études de la jeunesse. Là, il faut que les
+écoliers commencent à apprendre les élémens de la rhétorique, d'après un
+traité abrégé et propre à leur faire connoître les tropes, les figures.
+On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la
+grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et
+généralement tous les vices de leur élocution.
+
+On doit leur faire apprendre par coeur et réciter avec action, de
+courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans
+d'antres histoires, ainsi que des discours tirés des débats
+parlementaires. On peut aussi leur apprendre à déclamer les meilleures
+scènes de nos belles tragédies et comédies, en choisissant toutefois
+celles où il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse.
+Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la
+parole, d'après les meilleurs modèles.
+
+Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs études, on doit
+commencer à leur faire lire l'histoire, après qu'ils ont gravé dans leur
+mémoire une petite table des principales époques de la chronologie.
+_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles
+qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires
+d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront à des heures
+convenables, et continueront dans les autres classes où ils passeront.
+
+Il faut exciter l'émulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine
+de petits prix ou d'autres encouragemens à ceux qui sont le mieux en
+état de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il
+est parlé dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera à lire avec plus
+d'attention, et à mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques
+sur l'histoire, le maître a de fréquentes occasions d'instiller dans
+l'esprit de ses élèves, une instruction variée, et de former leur
+jugement en leur inspirant le goût d'une morale pure.
+
+Les leçons d'histoire naturelle et d'astronomie qu'on trouve dans le
+_Spectacle de la Nature_, doivent aussi occuper les écoliers de la
+troisième classe, et être continuées dans les suivantes, par la lecture
+d'antres livres du même genre; car ce genre d'étude est, après celui des
+devoirs de l'homme, le plus utile et le plus agréable. Il apprend au
+marchand à mieux connoître une foule d'objets, qui ont rapport à son
+commerce; il apprend à l'artisan à perfectionner son travail, par des
+instrumens nouveaux, et par le mélange de différentes matières; il donne
+enfin, des idées pour l'établissement de nouvelles manufactures, et
+l'amélioration du sol; ce qui peut être du plus grand avantage pour un
+pays.
+
+
+QUATRIÈME CLASSE.
+
+C'est dans cette classe qu'on doit enseigner la composition. Bien écrire
+sa propre langue est, pour un homme, le talent le plus nécessaire après
+celui de la bien parler. Il faut que le maître à écrire prenne soin que
+les enfans aient un beau caractère d'écriture et forment leurs lignes
+bien droites et bien égales. Mais former leur style et être attentif à
+ce qu'ils ponctuent bien et emploient à propos les lettres capitales,
+est du devoir du maître d'anglais. Les élèves doivent être mis en
+concurrence pour écrire des lettres sur divers sujets, et composer des
+morceaux d'après leur imagination, soit de petites histoires, soit des
+observations sur ce qu'ils ont lu et sur les passages des auteurs qui
+leur plaisent le plus, ou enfin, des lettres de félicitation, de
+compliment, de sollicitation, de remerciement, de recommandation,
+d'exhortation, de consolation, de plainte, d'excuse. On leur apprendra à
+s'exprimer, dans ces lettres, avec clarté, d'une manière concise et
+naturelle, et à éviter les grands mots et les phrases ampoulées.
+
+Tout ce qu'ils écriront passera sous les yeux du maître, qui leur fera
+remarquer leurs fautes, les corrigera, et donnera des éloges aux
+endroits qui en mériteront. Quelques-unes des meilleures lettres
+publiées dans notre langue, telles que celles de sir William Temple, de
+Pope, de ses amis, et quelques autres, seront données pour modèle aux
+élèves; et le maître, en les leur fesant copier, leur en fera remarquer
+les beautés.
+
+Les élèves liront les _Élémens de Morale_[41] du docteur Johnson; et le
+maître les leur expliquera, afin de graver dans leur ame des principes
+solides de vertu et de piété.
+
+Comme les élèves de la quatrième classe continueront à lire l'histoire,
+on leur donnera, à certaines heures, de nouvelles leçons de chronologie,
+et le maître de mathématiques leur enseignera cette partie de la
+géographie qui est nécessaire pour bien connoître les cartes et la
+sphère armillaire. On leur apprendra aussi les noms modernes des lieux
+dont parlent les anciens auteurs. On continuera de temps en temps à les
+former dans l'art de bien lire et de bien parler.
+
+
+CINQUIÈME CLASSE.
+
+Ici, les élèves se perfectionneront dans la composition. Non-seulement
+ils continueront à écrire des lettres, mais ils feront de petits traités
+en prose, et ils s'essaieront en vers; non qu'on en veuille faire des
+poëtes, mais parce que rien n'est si utile à un jeune homme pour
+apprendre à varier ses expressions, que la nécessité de trouver des mots
+et des phrases, qui conviennent à la mesure, à l'harmonie et à la rime
+des vers, et qui, en même-temps, rendent bien le sentiment qu'il doit
+peindre.
+
+Le maître examinera ces divers essais, et en indiquera les fautes, pour
+que l'élève les corrige lui-même. Les élèves, dont le jugement ne sera
+pas assez formé pour cette composition, recevront du maître le sens d'un
+discours du _Spectateur_, et l'écriront le mieux qu'ils pourront. On
+leur donnera aussi le sujet d'une histoire pour qu'ils l'arrangent d'une
+manière convenable. On leur fera abréger quelques paragraphes d'un
+auteur diffus, ou amplifier des morceaux trop concis.--On leur fera lire
+les _Premiers Principes des Connoissances Humaines_[42] du docteur
+Johnson, contenant la logique ou l'art de raisonner; et on leur
+expliquera les difficultés qu'ils pourront y trouver.
+
+On continuera encore, dans cette classe, à former les élèves dans l'art
+de bien lire et de bien parler.
+
+
+SIXIÈME CLASSE.
+
+Indépendamment de l'histoire, qui sera continuée dans la sixième classe,
+les élèves y étudieront la rhétorique, la logique, la morale, la
+physique; et on leur fera lire les meilleurs écrivains anglais, tels que
+Tillotson, Milton, Locke, Addisson, Pope, Swift, les discours les plus
+élégans du _Spectateur_ et du _Tuteur_, et les meilleures traductions
+d'Homère, de Virgile, d'Horace, du Télémaque et des Voyages de Cirus.
+
+Il y aura, chaque année, un exercice général, en présence des curateurs
+du collége et de tous les citoyens qui voudront y assister. Alors, de
+beaux livres, bien reliés et dorés sur tranche, seront distribués aux
+élèves qui se distingueront et surpasseront leurs camarades dans quelque
+genre de science. Il y aura trois degrés de comparaison. Le meilleur
+prix sera donné à l'élève qui excellera; le second, à celui qui viendra
+immédiatement après, et le troisième, au suivant. Des éloges, des
+encouragemens, des avis seront le partage du reste. Car il faut leur
+faire espérer qu'avec de l'assiduité, ils pourront, une autre fois,
+avoir le prix. Les noms de ceux qui l'auront remporté, seront imprimés
+tous les ans.
+
+Les heures du travail seront, chaque jour, distribuées de manière que le
+maître à écrire et le maître de mathématiques, puissent donner des
+leçons aux diverses classes; car il faut que tous les élèves continuent
+à se perfectionner dans l'écriture, et apprennent l'arithmétique, la
+partie des comptes, la géographie, l'usage de la sphère, le dessin et la
+mécanique. Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupée de ces sciences,
+les autres étudieront sous le maître d'anglais.
+
+Instruits de cette manière, les élèves qui sortiront du collége, seront
+propres à toute espèce de profession, excepté celles qui exigent la
+connoissance des langues mortes et des langues étrangères. Mais s'ils ne
+savent point ces langues, ils sauront au moins parfaitement la leur, qui
+est d'un usage plus immédiat et plus utile, et ils auront acquis
+plusieurs autres connoissances précieuses.
+
+Le temps qu'on consacre souvent infructueusement à apprendre les langues
+mortes et étrangères, sera ici employé à acquérir des connoissances et
+des talens qui, convenablement perfectionnés, mettront les élèves en
+état de remplir toutes les places de la vie civile, d'une manière utile
+et glorieuse pour eux-mêmes et pour leur pays.
+
+ [41] Ethices Elementa.
+
+ [42] Noetica.
+
+
+
+
+SUR LA THÉORIE DE LA TERRE.
+
+
+À L'ABBÉ S....
+
+ Passy, le 22 septembre 1782.
+
+MONSIEUR,
+
+Je vous renvoie votre écrit, avec quelques corrections.--Je n'ai point
+vu de mines de charbon sous les rochers calcaires du Derby-Shire. J'ai
+seulement remarqué que la partie inférieure des montagnes de rochers,
+qu'on peut y voir, est mêlée d'écailles d'huître et de pierres. Les
+endroits élevés du comté de Derby sont, je crois, autant au-dessus du
+niveau de la mer, que les mines de charbon de Whitehaven sont
+au-dessous; ce qui semble prouver un grand bouleversement dans la
+surface de l'Angleterre. Quelques parties de cette île se sont enfoncées
+dans la mer, tandis que d'autres, qu'elle couvroit, se sont beaucoup
+élevées au-dessus d'elle.
+
+Si le centre du globe étoit composé d'une masse solide, il me semble que
+de tels changemens ne s'appercevroient pas à sa surface. C'est pourquoi
+j'imagine que les parties intérieures de la terre sont un fluide plus
+dense et d'une gravité plus spécifique qu'aucun des solides que nous
+connoissons, et qui, par conséquent, peuvent nager dans ce fluide, ou
+flotter au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est qu'une espèce de
+coquille, qui peut être brisée et mise en désordre, par les violens
+mouvemens du fluide sur lequel elle repose. L'on a trouvé, par le
+secours de l'art, le moyen de comprimer l'air, de manière à le rendre
+deux fois aussi dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit renfermé
+avec de l'eau dans un vase de verre très-fort, il se rendroit bientôt au
+fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais nous ne savons pas jusqu'à quel
+degré de densité l'air peut être comprimé. M. Amontons a calculé que sa
+densité croît à mesure qu'elle approche du centre, dans une proportion
+relative à celle de la surface, et qu'à la profondeur de quelques lieues
+il doit être plus pesant que l'or: ainsi il est possible que le fluide
+dense, qui forme la partie intérieure du globe, ne soit que de l'air
+comprimé; et comme, quand l'air dense est échauffé, son expansion a de
+la force en raison de sa densité, cet air central peut être cause qu'un
+autre agent bouleverse la surface du globe, pendant qu'il sert lui-même
+à tenir en activité les feux souterrains. Cependant, la raréfaction
+soudaine de l'eau peut, ainsi que vous l'observez, être sans le secours
+de ces feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle agit entre la terre, qui
+la presse, et le fluide sur lequel elle repose.
+
+Si l'on pouvoit s'abandonner à son imagination pour expliquer comment le
+globe a été formé, je dirois que tous les élémens étoient divisés en
+petites parties et confusément mêlés, qu'ils occupoient un grand espace,
+et qu'aussitôt que l'Être Suprême a ordonné l'existence de leur gravité,
+c'est-à-dire, l'attraction mutuelle de certaines parties, et la
+répulsion mutuelle des autres, tous ont tendu vers leur centre commun.
+Je dirois que l'air étant un fluide, dont les parties repoussent toutes
+celles qui leur sont étrangères, il a été entraîné vers le centre
+commun, par sa gravité, et devoit être plus dense à mesure qu'il
+approchoit plus de ce centre; que conséquemment tous les corps, plongés
+dans cet air et plus légers que ces parties centrales, ont dû s'éloigner
+du centre et s'élever jusqu'à cette région, où la gravité spécifique de
+l'air étant la même que la leur, ils se sont arrêtés; tandis que
+d'autres matières mêlées avec un air plus léger, sont descendues, et se
+rencontrant avec les premières, ont formé la coquille de la terre, et
+laissé l'atmosphère qui est au-dessus, presqu'entièrement dégagé de
+toutes les parties hétérogènes.
+
+Le premier mouvement des parties de l'air vers leur centre commun, a dû
+occasionner un tourbillon, qui a été continué par la rotation du globe
+nouvellement formé, et le plus grand diamètre de la coquille s'est
+trouvé à l'équateur. Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du globe a
+été changé, le fluide dense et intérieur a dû, en changeant de forme,
+crever la coquille, et jeter les diverses substances, qui la composent,
+dans la confusion où nous la voyons.
+
+Je ne veux pas, à présent, vous fatiguer de mes idées sur la manière
+dont a été formé le reste de notre systême terrestre. Les esprits
+célestes sourient de nos théories, et de la présomption avec laquelle
+nous osons les faire.
+
+Je ne dois pas négliger de vous dire que votre observation sur la nature
+ferrugineuse de la lave que vomissent les volcans, m'a fait très-grand
+plaisir. Je me suis imaginé, depuis très-long-temps, que le fer contenu
+dans la substance du globe, l'a rendu propre à être, comme il est en
+effet, un grand aimant; que le fluide du magnétisme existe, peut-être,
+dans tout l'espace; de sorte que l'Univers a, ainsi que notre globe, un
+nord et un sud magnétique; et si un homme avoit la faculté de voler
+d'une étoile à l'autre, il pourroit diriger sa route par le moyen de la
+boussole. Je crois, enfin, que c'est par le pouvoir de ce magnétisme
+général, que le globe terrestre est devenu un aimant particulier. Dans
+du fer ramolli, ou chaud, le fluide magnétique est également répandu:
+mais quand il est sous l'influence d'un aimant, il est attiré à l'une
+des extrémités du fer, de laquelle la densité augmente, tandis que celle
+de l'extrémité opposée diminue.
+
+Pendant que le fer est ramolli et chaud, il n'est qu'un aimant
+momentané: s'il se refroidit et qu'il se durcisse dans cet état, il
+devient un aimant perpétuel; parce que le fluide magnétique ne reprend
+pas aisément son équilibre. Peut-être est-ce parce que le globe a acquis
+un magnétisme permanent, qu'il n'avoit point d'abord, que son axe est à
+présent retenu dans une ligne parallèle avec lui, et qu'il n'est plus
+sujet aux changemens qu'il a jadis éprouvés, et qui, en brisant sa
+coquille, ont occasionné la submersion de quelques terres,
+l'exhaussement de quelques autres, et le désordre des saisons. À présent
+que le diamètre de la terre à l'équateur, diffère de près de dix lieues
+de celui des pôles, il est aisé de concevoir, qu'en cas que quelque
+pouvoir changeât graduellement l'axe et parvînt à le placer où se trouve
+actuellement l'équateur, tandis que l'équateur passeroit où sont les
+pôles, il est aisé de concevoir, dis-je, quel écoulement d'eau auroit
+lieu dans les régions qui sont sous la ligne, et quel exhaussement de
+terres s'opéreroit dans celles qui sont sous les pôles. Beaucoup de
+terres, qui sont à présent sous les eaux, resteroient à découvert, et
+d'autres seroient submergées, puisque l'eau s'élèveroit ou s'enfonceroit
+de près de cinq lieues dans les extrémités opposées. Une telle opération
+est peut-être cause qu'une grande partie de l'Europe, et, entr'autres
+endroits, la montagne de Passy, où je demeure, et qui est composée de
+pierre à chaux, de roc et de coquilles de mer, a été abandonnée par cet
+élément, et que son climat est devenu tempéré, de chaud qu'il semble
+avoir été.
+
+Le globe étant maintenant un aimant parfait, nous sommes peut-être à
+l'abri de voir désormais changer son axe, mais nous sommes encore
+exposés à voir arriver, à sa surface, des accidens occasionnés par le
+mouvement du fluide intérieur; et ce mouvement est lui-même l'effet de
+l'explosion violente et soudaine que produit sous la terre la rencontre
+de l'eau et du feu. Alors, non-seulement la terre qui se trouve
+au-dessus, est enlevée, mais le fluide, qui est au-dessous, est pressé
+avec la même force, et éprouve une ondulation qui peut se faire sentir à
+mille lieues de distance, soulevant ou ébranlant successivement toutes
+les contrées au-dessous desquelles elle a lieu.
+
+Je ne sais pas si je me suis expliqué assez clairement, pour que vous
+puissiez comprendre mes rêveries. Si elles occasionnent quelques
+nouvelles recherches, et produisent une meilleure hypothèse, elles ne
+seront pas tout-à-fait inutiles. Vous voyez que je me suis laissé
+emporter par mes idées. Cependant j'approuve beaucoup plus votre façon
+de philosopher, procédant d'après des observations, rassemblant des
+faits, et ne concluant que d'après ces faits. Mais dans les
+circonstances où je me trouve actuellement, cette manière d'étudier la
+nature de notre globe n'est pas en mon pouvoir; c'est pourquoi je me
+suis permis d'errer un peu dans les déserts de l'imagination.
+
+Je suis avec beaucoup d'estime, etc.
+
+B. FRANKLIN.
+
+P.S. J'ai ouï dire que les chimistes pouvoient décomposer le bois et la
+pierre, et qu'ils tiraient de l'un une grande quantité d'air, et de
+l'autre une grande quantité d'eau. De là il est naturel de conclure que
+l'air et l'eau entrent dans la composition originale de ces substances;
+car l'homme n'a le pouvoir de créer aucune espèce de matière. Ne
+pouvons-nous pas supposer aussi que quand nous consumons des
+combustibles, et qu'ils produisent la chaleur et la clarté, nous ne
+créons ni cette chaleur ni cette clarté; mais nous décomposons seulement
+une substance, dans la formation de laquelle elles étoient entrées?
+
+La chaleur peut donc être considérée comme étant originairement dans un
+état de fluidité: mais attirée par les corps organisés, pendant leur
+croissance, elle en devient une partie solide. En outre, je conçois que
+dans la première agrégation des molécules, dont la terre est composée,
+chacune de ces molécules a porté avec elle sa chaleur naturelle, et
+quand toute la chaleur a été pressée ensemble, elle a formé sons la
+terre, le feu qui y existe actuellement.
+
+
+
+
+PENSÉES SUR LE FLUIDE UNIVERSEL, etc.
+
+
+ Passy, le 25 juin 1784.
+
+La vaste étendue de l'Univers paroît, dans tout ce que nous pouvons en
+découvrir, remplie d'un fluide subtil, dont le mouvement ou la vibration
+s'appelle _lumière_.
+
+Ce fluide est, peut-être, le même que celui qui, attiré par une matière
+plus solide, la pénètre, la dilate, en sépare les parties constitutives,
+en rend quelques-unes fluides, et maintient la fluidité de quelques
+autres. Quand nos corps sont totalement privés de ce fluide, on dit
+qu'ils sont gelés. Quand ils en ont une quantité nécessaire, ils sont
+dans un état de santé, et propres à remplir toutes leurs fonctions: il
+est alors appelé _chaleur naturelle_. Lorsqu'il est en très-grande
+quantité, on le nomme _fièvre_. S'il en entre beaucoup trop dans le
+corps, il sépare, brûle, détruit les chairs, et est appelé _feu_.
+
+Tandis qu'un corps organisé, soit animal, soit végétal, augmente en
+croissance ou remplace ce qu'il perd continuellement, n'est-ce pas en
+attirant et en consolidant ce fluide, appelé _feu_, de manière à en
+former une partie de sa substance? Et n'est-ce point la séparation des
+parties de cette substance, c'est-à-dire la dissolution de son état
+solide, qui met ce fluide subtil en liberté, quand il reparoît comme
+feu?
+
+Le pouvoir de l'homme, relativement à ce fluide, se borne à le diviser,
+à en mêler les diverses espèces, ou à changer sa forme et ses
+apparences, par les différentes manières dont il le compose. Mais il ne
+peut ni créer une nouvelle matière, ni anéantir celle qui existe. Or, si
+le feu est un élément, ou une sorte de matière, la quantité qu'il y en a
+dans l'univers, est fixée et doit y rester. Il ne nous est possible ni
+d'en détruire la moindre partie, ni d'y faire la moindre addition. Nous
+pouvons seulement le séparer de ce qui le contient, et le mettre en
+liberté, comme par exemple, quand nous brûlons du bois; ou le faire
+passer d'un corps solide dans l'autre, comme lorsque nous fesons de la
+chaux, en brûlant de la pierre; parce qu'alors la pierre conserve une
+partie du feu, qui sort du bois. Lorsque ce fluide est en liberté, ne
+peut-il pas pénétrer dans tous les corps, soit organisés, soit non
+organisés, abandonner totalement ces derniers, et quitter en partie les
+autres, tandis qu'il faut qu'il y en reste une certaine quantité jusqu'à
+ce que le corps soit dissous?
+
+N'est-ce pas ce fluide qui sépare les parties de l'air et leur permet de
+se rapprocher, ou les écarte davantage, à proportion de ce que sa
+quantité est diminuée ou augmentée? N'est-ce pas parce que les parties
+de l'air ont plus de gravité, qu'elles forcent les parties de ce fluide
+à s'élever avec les matières auxquelles il est attaché, comme la fumée
+ou la vapeur?
+
+N'a-t-il pas une grande affinité avec l'eau, puisqu'il quitte un corps
+solide pour s'unir avec elle, et s'élever en vapeur, laissant le solide,
+froid au toucher et à un degré qu'on peut mesurer par le thermomètre?
+
+La vapeur attachée à ce fluide s'élève avec lui. Mais à une certaine
+hauteur, ils se séparent presqu'entièrement. La vapeur conserve très-peu
+de ce fluide quand elle retombe en pluie; et encore moins quand elle est
+en neige ou en grêle. Que devient alors ce fluide? S'élève-t-il
+au-dessus de notre atmosphère, et se mêle-t-il également avec la masse
+universelle de la même matière? ou une couche sphérique de cette
+matière, plus dense que l'air, ou moins mêlée avec lui, attirée par
+notre globe, et repoussée seulement jusqu'à une certaine hauteur par la
+pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle la terre, et suit-elle son
+mouvement autour du soleil?
+
+En ce cas, comme il doit y avoir une communication continuelle de ce
+fluide avec la terre, n'est-ce pas par le mouvement qu'il reçoit du
+soleil, que nous sommes éclairés? Ne se peut-il pas que chacune de ses
+infiniment petites vibrations, frappant la matière commune avec une
+certaine force, il en pénètre la substance, y est retenu par
+l'attraction, et augmenté par des vibrations nouvelles, jusqu'à ce que
+la matière en ait reçu toute la quantité qu'elle est susceptible de
+contenir?
+
+N'est-ce pas ainsi que la surface de ce globe est continuellement
+échauffée par les vibrations qui se répètent pendant le jour; et
+rafraîchie quand la nuit les fait cesser, ou que des nuages les
+interrompent?
+
+N'est-ce pas ainsi que le feu est amassé, et compose la plus grande
+partie de la substance des corps combustibles?
+
+Peut-être que quand notre globe fut créé, et que ses parties
+constitutives prirent leur place à différens degrés de distance du
+centre, et proportionnément à leur plus ou moins de gravité, le fluide
+du feu attiré vers ce centre, pouvoit, comme très-léger, être en grande
+partie forcé de prendre place au-dessus du reste, et former ainsi
+l'enveloppe sphérique, dont nous avons parlé plus haut. Elle doit,
+ensuite, avoir été continuellement diminuée par la substance qu'elle a
+fournie aux corps organisés; mais en même-temps ses pertes se sont
+réparées, lorsque ces corps ont été brûlés ou détruits.
+
+La chaleur naturelle des animaux n'est-elle pas produite, parce que la
+digestion sépare les parties des alimens et met leur feu en liberté?
+
+N'est-ce pas la sphère du feu qui allume les globes errans qu'elle
+rencontre, lorsque la terre fait sa révolution autour du soleil, et qui
+après avoir enflammé leur surface, les fait crever aussitôt que l'air
+qu'ils contiennent est très-raréfié par la chaleur?
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU DU COMMERCE ET DES
+COLONIES, POUR EMPÊCHER L'ÉTABLISSEMENT DE LA PROVINCE DE L'OHIO[43].
+
+
+Le premier paragraphe du rapport semble établir deux propositions comme
+faits; savoir:
+
+La première, c'est que l'espace de terre, spécifié avec les commissaires
+de la trésorerie, contient une partie de la province de Virginie.
+
+La seconde, c'est qu'il s'étend à plusieurs milles à l'ouest de la
+chaîne des montagnes d'Allegany.
+
+À l'égard de la première proposition, nous remarquerons seulement
+qu'aucune partie de cet espace de terre, n'est située à l'orient des
+montagnes d'Allegany, et que ces montagnes doivent être considérées
+comme les vraies limites occidentales de la Virginie; car le roi n'avoit
+aucun droit sur le pays situé à l'ouest de ces montagnes, jusqu'en 1768,
+qu'il l'acheta des six Nations; et depuis cette époque, on ne l'a réuni,
+ni en totalité, ni en partie, à la province de Virginie.
+
+Quant à la seconde proposition, nous observerons que les lords
+commissaires du commerce et des colonies, nous paroissent ne s'être pas
+moins trompés sur cet objet que sur le premier; car ils disent que
+l'espace de terre, dont il s'agit, s'étend à plusieurs degrés de
+longitude à l'ouest. La vérité est qu'il n'y a pas plus d'un degré et
+demi de longitude depuis la chaîne occidentale des montagnes d'Allegany,
+jusqu'à la rivière de l'Ohio.
+
+D'après le second paragraphe du rapport des lords commissaires, il
+semble qu'ils craignent que les terres situées au sud-ouest des limites
+tracées sur la carte, soient réclamées par les Cherokées, comme leur
+pays de chasse, ou même que ce soit là que chassent les six Nations et
+leurs confédérés.
+
+Les Cherokées n'ont aucun droit sur ce pays. C'est une opinion nouvelle,
+qui ne peut être défendue, et dont on n'a entendu parler qu'en 1764,
+lorsque M. Steward fut nommé inspecteur des colonies méridionales. Nous
+allons le démontrer par le rapport exact des faits; et nous ferons voir,
+en même-temps, que le roi a un droit incontestable à la rive méridionale
+de l'Ohio, jusqu'à la rivière des Cherokées, par la cession qu'en ont
+faite les six Nations, dans le congrès qui a eu lieu au fort Stanwix, en
+novembre 1768. En un mot, le pays qui s'étend depuis le grand Kenhawa
+jusqu'à la rivière des Cherokées, n'a jamais été habité par les
+Cherokées, ni servi à leurs chasses. Il fut autrefois habité par les
+Schawanesses, et il leur appartint jusqu'au moment où les six Nations en
+firent la conquête.
+
+M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur de New-York, et qui a
+écrit l'histoire des cinq Nations[44], observe que vers l'année 1664,
+les cinq Nations ayant été amplement pourvues par les Anglais, de fusils
+et de munitions, se livrèrent entièrement à leur génie belliqueux. Elles
+portèrent leurs armes depuis la Caroline méridionale jusqu'au nord de la
+Nouvelle-Angleterre, et depuis les bords du Mississipi, jusqu'à
+l'extrémité d'un pays, qui a douze cents milles de longueur du nord au
+sud, et six cents milles de largeur. Elles détruisirent toutes les
+peuplades qu'elles rencontrèrent, et sur lesquelles les Anglais n'ont
+conservé aucun renseignement.
+
+En 1701, les cinq Nations mirent sous la protection des Anglais, tout le
+pays où elles chassoient, comme on le voit dans les annales des
+colonies, et comme cela est confirmé par un acte du 4 septembre 1726.
+
+Le gouverneur Pownal, qui, il y a déjà plusieurs années, examina avec
+beaucoup de soin les droits des Indiens, et particulièrement de ceux qui
+formoient la confédération septentrionale, dit dans son livre intitulé:
+_de l'Administration des Colonies_,--«On peut prouver clairement que les
+cinq Nations ont droit de chasser sur les bords de l'Ohio, dans le pays
+de Ticûeksouchrondité et de Scaniaderiada, puisqu'elles en ont fait la
+conquête, en subjuguant les Schaöanaès, que nous appelons _Delawares_,
+les _Twictwées_ et les _Illinois_, et qu'elles le possédoient à la paix
+de Riswick, en 1697.»
+
+M. Lewis Evans, qui connoît beaucoup l'Amérique septentrionale, et qui,
+en 1755, a publié une carte des colonies du centre, y a marqué le pays
+situé au sud-est de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent les six
+Nations; et dans l'analyse de sa carte, il s'exprime ainsi:--«Les
+Schawanesses, qui étoient autrefois une des plus puissantes nations de
+cette partie de l'Amérique, et dominoient depuis Kentucke jusqu'au
+sud-ouest du Mississipi, ont été vaincus par les six Nations
+confédérées, qui, depuis ce moment, sont restées maîtresses du
+pays.--Aucune nation, ajoute M. Evans, ne résista avec autant de courage
+et de fermeté que celle des Schawanesses; et quoiqu'elle ait été quelque
+temps dispersée, elle s'est encore rassemblée sur les bords de l'Ohio,
+et y vit sous la domination des confédérés.»
+
+Il y eut un congrès tenu en 1744, par les représentans des provinces de
+Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, avec ceux des six Nations. Là,
+les commissaires de la Virginie, dans un discours qu'ils adressèrent aux
+Sachems et aux guerriers indiens, leur dirent:--«Apprenez-nous de
+quelles nations vous avez conquis les terres, en Virginie; combien il y
+a de temps que vous avez fait ces conquêtes, et jusqu'où elles
+s'étendent. Et s'il y a sur les frontières de la Virginie, quelques
+terres que les six Nations aient droit de réclamer, nous nous
+empresserons de vous satisfaire.»
+
+Alors, les six Nations répondirent d'une manière fière et
+décisive.--«Tout le monde sait que nous avons dompté les diverses
+nations qui vivoient sur les bords de la Susquehannah, du
+Cohongoranto[45], et sur le revers des grandes montagnes de la
+Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona, les Cock-now-was-roonan, les
+Tohoa-irough-roonan et les Connut-skin-ough-roonaw ont senti le pouvoir
+de nos armes. Ils font maintenant partie de nos nations, et leurs terres
+sont à nous.--Nous savons très-bien que les Virginiens ont souvent dit
+que le roi d'Angleterre et les habitans de cette colonie avoient soumis
+tous les Indiens qui y étoient. Cela n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils
+ont vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et qu'ils ont écarté les
+Tuskaroras[46]. À ce titre, ils ont droit à la possession de quelque
+partie de la Virginie: mais c'est nous, qui avons soumis tous les
+peuples qui résidoient au-delà des montagnes; et si les Virginiens ont
+jamais un juste droit aux terres de ces peuples, il faut qu'ils le
+tiennent de nous.»
+
+En l'année 1750, les Français arrêtèrent sur les bords de l'Ohio, quatre
+marchands anglais, qui trafiquoient avec les six Nations, les
+Schawanesses et les Delawares. Ils les envoyèrent prisonniers à Quebec,
+et de là en France.
+
+En 1754, les Français prirent authentiquement possession de l'Ohio, et
+construisirent des forts à Venango, au confluent de l'Ohio et du
+Monongehela, et à l'embouchure de la rivière des Cherokées.
+
+En 1755, l'Angleterre donna le commandement d'une armée au général
+Braddock, et l'envoya en Amérique pour chasser les Français des lieux
+qu'ils possédoient sur les montagnes d'Allegany et sur les bords de
+l'Ohio. À son arrivée à Alexandrie, ce général tint conseil avec les
+gouverneurs de la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie, de New-York
+et de la Baie de Massachusett; et comme ces officiers savoient très-bien
+que les terres réclamées par les Français, appartenoient aux six
+Nations, et non pas aux Cherokées, ni à aucune autre tribu d'Indiens, le
+général donna ordre à sir William Johnson, de rassembler les chefs des
+six Nations, et de leur rappeler la cession qu'ils avoient faite de ces
+terres au roi d'Angleterre en 1726, époque où ils avoient aussi mis sous
+la protection de ce prince tout leur pays de chasse, pour être défendu
+pour eux et pour leur usage.
+
+Les instructions du général Braddock, contenant une reconnoissance
+très-claire du droit qu'avoient les six Nations sur les terres dont il
+s'agit ici, nous croyons devoir transcrire les mots qui les
+terminent.--«Il paroît que les Français ont de temps en temps employé la
+ruse et la violence[47], pour bâtir des forts sur les limites des terres
+dont nous avons fait mention; ce qui est contraire à tous les actes et
+traités qui y ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en mon nom, assurer les
+six Nations que je suis envoyé par sa majesté britannique, pour détruire
+tous lesdits forts, en bâtir d'autres qui protégeront lesdites terres,
+et en garantiront la possession aux six Nations et à leurs héritiers et
+successeurs pour jamais, conformément à l'esprit de nos traités.
+J'inviterai donc les six Nations à prendre la hache, et à venir se
+mettre en possession de leurs propres terres.»
+
+Les négociations, qui ont eu lieu en 1755, entre les cours de France et
+d'Angleterre, prouvent évidemment que le général Braddock et les
+gouverneurs américains, n'étoient pas les seuls qui pensoient que
+c'étoit aux six Nations qu'appartenoit le pays qui s'étend sur les
+montagnes d'Allegany, sur les deux rives de l'Ohio, et jusqu'aux bords
+du Mississipi.
+
+Nous allons rapporter une observation très-juste, qui se trouve dans un
+mémoire relatif aux prétentions de la France sur les terres des six
+Nations, et remis le 7 juin 1755, par les ministres du roi d'Angleterre
+au duc de Mirepoix.--«Quant à la réclamation faite par la France, de
+l'article XV du traité d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne ne pense
+pas que la France soit fondée à s'autoriser ni des expressions, ni de
+l'intention de ce traité.
+
+»1º. La cour de la Grande-Bretagne est convaincue que l'article XV est
+seulement relatif aux personnes des Sauvages, et non à leur pays. Les
+expressions du traité sont claires et précises. Elles disent que les
+cinq Nations, ou les cinq Cantons sont soumis à la Grande-Bretagne; ce
+qui, d'après tous les traités, doit se rapporter au pays, aussi bien
+qu'aux habitans.--La France l'a déjà reconnu de la manière la plus
+solennelle.--Elle a bien pesé l'importance de cet aveu, au moment où
+elle a signé le traité; et la Grande-Bretagne ne peut jamais
+l'oublier.--Le pays possédé par ces Indiens est très-bien connu, et ses
+limites ne sont pas incertaines, comme le porte le mémoire de la cour de
+France. Ces Indiens en sont entièrement les maîtres, et ils en font tout
+ce que d'autres propriétaires font dans tous les autres pays.
+
+»2º. Quelque chose que puisse alléguer la France, en considérant ces
+contrées comme des dépendances du Canada, il est certain qu'elles ont
+appartenu et qu'elles appartiennent encore aux mêmes Indiens, qui n'y
+ont point renoncé, ni ne les ont abandonnées aux Anglais; et par le
+quinzième article du traité d'Utrecht, la France s'est engagée à ne
+point troubler ces Indiens[48].
+
+»Malgré tout ce qui a été avancé dans cet article, la cour de la
+Grande-Bretagne ne peut avouer que la France ait le moindre titre à la
+possession de l'Ohio, et du territoire dont elle parle dans son
+mémoire[49].
+
+»On n'allègue point et on ne peut pas, en cette occasion, alléguer la
+possession, puisque la France ne peut pas prétendre qu'avant ni depuis
+le traité d'Aix-la-Chapelle, elle y ait rien eu, excepté certains forts,
+qui ont été dernièrement bâtis sur les terres qui appartiennent
+évidemment aux cinq Nations, et qui ont été cédées par elles à la
+couronne de la Grande-Bretagne et à ses sujets, ainsi qu'on peut le
+démontrer par des traités et des actes de la plus grande authenticité.
+
+»La cour de la Grande-Bretagne maintient que les cinq Nations des
+Iroquois, reconnues par la France, sont originairement, ou par droit de
+conquête, les légitimes propriétaires de la rivière de l'Ohio et de tout
+le pays mentionné dans son mémoire; et quant au territoire que ces
+Indiens ont cédé à la Grande-Bretagne, ce qui, il faut l'avouer, est la
+manière la plus juste et la plus légale de faire une acquisition de
+cette nature, elle le réclame, parce qu'il lui appartient, qu'elle le
+cultive depuis plus de vingt ans, et qu'elle y a fait divers
+établissemens depuis les sources mêmes de l'Ohio jusqu'à Pichawillanès,
+dans le centre du pays, entre l'Ohio et le Wabache.»
+
+En 1755, les lords commissaires du commerce et des colonies, désirèrent
+de connoître précisément le territoire des six Nations. En conséquence,
+ils engagèrent le docteur Mitchel à publier une carte générale de
+l'Amérique septentrionale. M. Pownal, qui est encore secrétaire du
+bureau du commerce et des colonies, certifia que ce bureau avoit fourni
+au docteur Mitchel, tous les documens nécessaires à ce sujet; et le
+docteur observe lui-même sur sa carte:--«Que depuis l'année 1672, les
+six Nations ont toujours étendu leur territoire, quand elles ont soumis
+et incorporé parmi elles les anciens Schawanesses, premiers possesseurs
+de ces contrées et de la rivière de l'Ohio. En outre, les six Nations
+réclament un droit de conquête sur les Illinois et sur toute l'étendue
+du Mississipi. Cela est confirmé, puisqu'en 1742, elles possédoient tout
+ce qui leur est désigné sur cette carte, et que personne n'a jamais
+prétendu le leur disputer.»
+
+Pour mieux démontrer encore le droit qu'ont les six Nations à la
+possession du pays situé sur les bords de l'Ohio, et dont le ministère
+anglais fait mention dans le mémoire remis au duc de Mirepoix, en 1755,
+nous observerons que les six Nations, les Schawanesses et les Delawares,
+occupoient le territoire au midi du grand Kenhawa, même après que les
+Français eurent formé quelques établissemens sur les bords de l'Ohio; et
+qu'en 1752, ces tribus avoient un grand village sur les bords de la
+rivière de Kentucke, à deux cent trente-huit milles au-dessous du
+Sioto.--En 1754, elles habitoient et chassoient au sud de l'Ohio, dans
+le pays-bas et à environ trois cent vingt milles au-dessous du grand
+Kenhawa.--En 1755, elles avoient aussi un grand village, vis-à-vis de
+l'embouchure du Sioto, précisément dans le même endroit qui doit être la
+frontière méridionale des terres, que demandent M. Walpole et ses
+associés.
+
+Il est un fait certain: c'est que les Cherokées n'ont jamais eu ni
+villages, ni établissemens dans le pays qui est au sud du grand Kenhawa;
+qu'ils n'y chassent point; et que les six Nations, les Schawanesses et
+les Delawares ne résident et ne chassent _plus_ au sud de l'Ohio, ni ne
+le fesoient _plus_, quelques années avant d'avoir vendu le pays au roi.
+Ce sont des faits qu'on peut clairement et aisément prouver.
+
+Au mois d'octobre 1768, les Anglais tinrent un congrès avec les six
+Nations, au fort Stanwix. Voici ce que dit l'orateur indien à sir
+William Johnson.--«Frère, toi qui connois toutes les affaires, tu dois
+savoir que nos droits vont très-loin au midi du grand Kenhawa, et que
+nous sommes très-bien fondés à nous étendre du même côté jusqu'à la
+rivière de Cherokée; prétention que nous ne pouvons céder à aucune autre
+nation Indienne, sans nuire à notre postérité, et outrager les guerriers
+qui ont combattu pour la conquérir.--Nous espérons donc que notre droit
+sera respecté.»
+
+En novembre 1768, les six Nations vendirent au roi d'Angleterre, tout le
+pays qui s'étend de la rive méridionale de l'Ohio, jusqu'à la rivière de
+Cherokée. Mais malgré cette vente, aussitôt qu'on apprit en Virginie que
+le gouvernement favorisoit les prétentions des Cherokées, et qu'on eut
+vu de retour le docteur Walker et le colonel Lewis, que cette province
+avoit envoyés au congrès du fort Stanvix, lord Bottetourt chargea ces
+deux commissaires de se rendre à Charles-Town, dans la Caroline
+méridionale, pour essayer de convaincre M. Stuart[50] de la nécessité
+d'étendre la ligne de démarcation qu'il avoit tracée, d'accord avec les
+Cherokées, et l'engager à la porter depuis le grand Kenhawa jusqu'à la
+rivière d'Holston.
+
+Ces deux commissaires furent choisis par lord Bottetourt, parce qu'ils
+s'étoient occupés depuis long-temps des affaires qui avoient rapport aux
+Indiens, et qu'ils connoissoient parfaitement l'étendue du pays des
+Cherokées. Quand ils furent arrivés dans la Caroline méridionale, ils
+écrivirent à M. Stuart, relativement aux prétentions formées par les
+Cherokées, sur les terres au midi du grand Kenhawa. M. Stuart n'avoit
+été nommé que depuis très-peu d'années, à la place qu'il remplissoit
+alors, et d'après la nature de ses premières occupations, on ne devoit
+pas penser qu'il pût bien connoître le territoire des Cherokées. Voici
+ce qu'on trouve dans la lettre que lui adressèrent les commissaires
+virginiens.
+
+
+ Charles-Town, le 2 février, 1769.
+
+«Les Cherokées n'ont jamais prétendu à la possession du pays situé au
+midi du grand Kenhawa. À présent, ce pays appartient à la couronne,
+puisque sir William Johnson l'a fort chèrement acheté des six Nations,
+et en a reçu l'acte de cession au fort Stanwix.»
+
+En 1769, la chambre des citoyens de la colonie de Virginie, représenta à
+lord Bottetourt:--«Qu'elle avoit la plus grande raison de craindre que
+si la ligne tracée pour servir de limites, étoit conservée, les Indiens
+et les autres ennemis de sa majesté, auroient sans cesse une entrée
+libre et facile jusque dans le coeur du pays de l'Ohio, de la rivière
+d'Holston et du grand Kenhawa; qu'alors les établissemens qu'on
+entreprendroit de faire dans ces contrées, seroient sans doute
+entièrement détruits; et que tout le pays[51] qui s'étend depuis
+l'embouchure du Kenhawa, jusqu'à celle de la rivière de Cherokée, et
+ensuite vers l'est jusqu'à la montagne du Laurier, pays si récemment
+cédé à sa majesté, et sur lequel aucune tribu d'Indiens ne formoit de
+prétentions, resteroit entièrement abandonné aux Cherokées; qu'en
+conséquence il pourroit y avoir à l'avenir, des réclamations, totalement
+contraires aux vrais intérêts de sa majesté, et que les acquisitions
+qu'on regardoit, avec raison, comme les plus avantageuses de la dernière
+guerre, seroient tout-à-fait perdues.»
+
+D'après les faits dont nous venons de faire l'exposition, il est
+évident:
+
+1º. Que le pays situé au midi du grand Kenhawa, ou au moins, celui qui
+s'étend jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit originairement aux
+Schawanesses.
+
+2º. Qu'en subjuguant les Schawanesses, les six Nations devinrent les
+vrais propriétaires de ce pays.
+
+3º. Qu'en conséquence de la cession que les six Nations en ont faite au
+roi d'Angleterre, dans le congrès tenu, en 1768, au fort Stanwix, ce
+pays appartient à présent légitimement aux Anglais.
+
+4º. Que les Cherokées n'ont jamais résidé ni chassé dans ce pays, et
+qu'ils n'y ont aucune espèce de droit.
+
+5º. Que la chambre des citoyens de la colonie de Virginie a été
+très-fondée à affirmer que les Cherokées, dont les Virginiens
+connoissent les possessions, parce qu'ils en sont voisins, n'ont aucun
+droit sur le territoire qui est au sud du grand Kenhawa.
+
+6º. Enfin, que ni les six Nations, ni les Schawanesses, ni les Delawares
+n'habitent ni ne chassent plus dans ce pays.
+
+Ces considérations prouvent qu'en nous permettant d'établir toutes les
+terres, comprises dans notre contrat avec les lords commissaires de la
+trésorerie, le conseil privé ne nuira ni au service de sa majesté, ni à
+la confédération des six Nations, ni même aux Cherokées.
+
+Mais, depuis le congrès du fort Stanwix, où les six Nations ont cédé au
+roi le pays que nous demandons, il y a eu quelque traité par lequel la
+couronne a promis aux six Nations et aux Cherokées de ne point former
+d'établissemens au-delà de la ligne marquée sur la carte jointe au
+rapport du bureau du commerce et des colonies, quoique les lords
+commissaires aient reconnu que les six Nations avoient cédé la propriété
+de ces terres à sa majesté; si, disons-nous, il existe un tel traité,
+nous nous flattons que les lords commissaires ne feront plus aucune
+objection, en voyant spécialement inséré dans l'acte de concession,
+qu'il nous sera défendu d'établir aucune partie du pays, sans en avoir
+préalablement obtenu la permission de sa majesté, et l'agrément des
+Cherokées, des six Nations et de leurs confédérés.
+
+Il est dit dans le troisième paragraphe du rapport des lords
+commissaires,--«Que le principe du bureau du commerce et des colonies
+étoit qu'après le traité de Paris, on devoit rapprocher les limites
+occidentales des colonies de l'Amérique septentrionale, de manière que
+ces établissemens fussent entièrement à la portée du commerce du
+royaume». Nous n'aurons point la hardiesse de contester ce qu'avancent
+les lords commissaires: mais nous croyons pouvoir observer que
+l'établissement du pays, qui s'étend sur les montagnes d'Allegany et sur
+l'Ohio n'étoit point regardé, avant le traité de Paris, ni dans le temps
+de la proclamation royale, faite au mois d'octobre 1763, comme hors de
+la portée du commerce du royaume. Ce qui le prouve, c'est qu'en 1748, M.
+John Hanbury et un assez grand nombre d'autres anglais, présentèrent une
+pétition au roi, pour lui demander cinq cent mille acres de terre sur
+les montagnes d'Allegany, et sur les bords de l'Ohio; et les lords
+commissaires du commerce et des colonies, firent, à ce sujet, un rapport
+favorable au conseil-privé de sa majesté. Ils dirent:--«Que
+l'établissement du pays situé à l'occident des grandes montagnes, et
+centre des possessions anglaises dans ces contrées, seroit conforme aux
+intérêts de sa majesté, et accroîtroit les avantages et la sûreté de la
+Virginie et des colonies voisines.»
+
+Le 23 février 1748, les mêmes lords commissaires rapportèrent encore au
+conseil-privé:--«Qu'ils avoient pleinement exposé la grande utilité et
+l'avantage d'étendre nos établissemens au-delà des grandes montagnes; ce
+que le conseil avoit approuvé.--Comme ces nouvelles propositions,
+ajoutent-ils, rendent probable qu'on établira une plus grande étendue de
+terrain, que ne l'annonçoient les premières, nous pensons qu'en
+accordant ce que demande la pétition, on se conformera aux intérêts du
+roi, et on assurera le bien-être de la Virginie.»
+
+Le 16 mars 1748, le roi donna ordre au gouverneur de la Virginie, de
+concéder à M. Hanbury et à ses associés, cinq cent mille acres de terre
+sur les montagnes d'Allegany. Ces mêmes concessionnaires font
+aujourd'hui partie de la compagnie de M. Walpole.--L'ordre du roi
+portoit expressément:--«Ces établissemens seront utiles à nos intérêts
+et augmenteront la sécurité de notre dite colonie, ainsi que les
+avantages des colonies voisines;--d'autant plus que nos chers sujets se
+trouvant par-là, à même de cultiver l'amitié des Indiens qui habitent
+ces contrées, et d'étendre leur commerce avec eux, de tels exemples
+peuvent exciter les colonies voisines à tourner leurs pensées vers des
+projets de la même nature.»
+
+Il nous paroît évident que le bureau du commerce et des colonies, dans
+le temps que lord Halifax le présidoit, pensoit que les établissemens
+sur les montagnes d'Allegany, n'étoient point contraires aux intérêts du
+roi, ni assez éloignés des côtes de la mer, pour être--«Hors de la
+portée du commerce du royaume, et pour que son autorité et sa
+juridiction ne pussent pas s'y exercer.»
+
+Le rapport que nous examinons, donne à entendre que les deux principaux
+objets de la proclamation de 1763, étoient de ne pas porter les
+établissemens qu'on feroit à l'avenir, au-delà des sources des rivières
+qui coulent de l'ouest et du nord-ouest et se jettent dans la mer, ou,
+en d'autres termes, à l'est des montagnes d'Allegany; et de ne point
+créer d'autres gouvernemens que les trois qu'on venoit de former en
+Canada et dans les deux Florides[52].--Pour établir ce fait, les lords
+commissaires du commerce et des colonies, citent une partie de la
+proclamation.
+
+Mais si l'on considère cette proclamation dans son entier, on trouvera
+qu'elle a pour but neuf objets principaux, savoir;
+
+1º. De déclarer aux sujets de sa majesté, qu'elle a établi en Amérique
+quatre gouvernemens distincts: celui de Quebec, celui de la Floride
+orientale, celui de la Floride occidentale et celui de la Grenade.
+
+2º. De fixer les limites respectives de ces quatre nouveaux
+gouvernemens.
+
+3º. De donner l'approbation royale à la conduite et à la bravoure des
+officiers et des soldats de l'armée du roi, et au petit nombre
+d'officiers de la marine, qui ont servi dans l'Amérique septentrionale,
+et de les récompenser par des concessions gratuites de terres à Quebec
+et dans les deux Florides.
+
+4º. D'empêcher les gouverneurs de Quebec et des deux Florides d'accorder
+des permissions d'arpenter, ou des patentes pour des terres au-delà des
+limites de leurs gouvernemens respectifs.
+
+5º. De défendre aux gouverneurs des autres colonies ou plantations en
+Amérique, d'accorder des concessions de terres, au-delà des sources
+des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest, et tombent dans
+l'océan Atlantique, ou d'autres terres qui, n'ayant été cédées au roi
+ni achetées par lui, sont réservées aux Indiens.
+
+6º. De réserver _pour le présent_, sous la protection et la souveraineté
+du roi, _pour l'usage desdits Indiens_, toutes les terres qui ne sont
+point comprises dans les limites des trois nouveaux gouvernemens, ou
+dans celle de la compagnie de la baie d'Hudson; ainsi que le pays situé
+à l'ouest des sources des rivières, qui coulent de l'ouest et du
+nord-ouest vers la mer; sa majesté défendant à ses sujets de faire des
+acquisitions sur lesdites terres, et d'en prendre possession, sans en
+avoir obtenu d'elle une permission expresse.
+
+7º. De requérir toutes personnes qui ont fait des établissemens, sur les
+terrains que le roi n'a point achetés des Indiens, d'abandonner ces
+établissemens.
+
+8º. De régler qu'à l'avenir on n'occupera des terres des Indiens que
+dans les contrées où sa majesté permet, par cette proclamation de faire
+des établissemens.
+
+9º. De déclarer qu'il sera libre à tous les sujets de sa majesté, de
+faire le commerce avec les Indiens; et de prescrire la manière dont ce
+commerce doit être fait.
+
+10º. Enfin, d'ordonner à tous les officiers militaires et à tous les
+inspecteurs des affaires concernant les Indiens, de faire saisir et
+arrêter toutes les personnes qui, accusées d'avoir commis quelque
+trahison ou quelque meurtre, et fuyant la justice, se seront réfugiées
+sur les terres des Indiens; et d'envoyer ces personnes dans la colonie
+où leur accusation aura eu lieu.
+
+Il est certain qu'en parlant de l'établissement des trois nouveaux
+gouvernemens, fixant leurs limites respectives, récompensant les
+officiers et les soldats, réglant le commerce avec les Indiens, et
+ordonnant l'arrestation des criminels, cette proclamation avoit pour but
+de convaincre les Indiens, de la justice de sa majesté, et de la
+résolution où elle étoit, de prévenir toute cause raisonnable de
+mécontentement de leur part, en défendant de former des établissemens
+sur le territoire qui n'avoit point été cédé à sa majesté, ou acheté par
+elle; et en déclarant que sa royale volonté et son bon plaisir étoit,
+ainsi que nous l'avons déjà rapporté, «De réserver, _pour le présent_,
+sous sa protection et souveraineté, et _pour l'usage des Indiens_,
+toutes les terres situées à l'ouest des sources des rivières qui coulent
+de l'ouest et du nord-ouest vers l'océan Atlantique.»
+
+Quels mots peuvent exprimer plus décidément l'intention royale? Ne
+signifient-ils pas explicitement que le territoire est _quelque temps_
+réservé, sous la protection de sa majesté, _pour l'usage des
+Indiens_?--Mais comme les Indiens ne fesoient point usage de ces terres,
+qui sont bornées à l'occident par la rive sud-est de l'Ohio, et qu'ils
+n'y résidoient pas, et n'y fesoient pas la chasse, ils consentirent
+volontiers à les vendre; et en conséquence, ils les vendirent au roi, en
+novembre 1768. Ce qui donna occasion à cette vente sera clairement
+expliqué dans nos observations sur la suite du rapport des lords
+commissaires du commerce et des colonies.
+
+Il est naturel de croire que quant à l'établissement des terres
+comprises dans la vente dont nous venons de parler, l'effet de la
+proclamation n'a pas pu s'étendre au-delà de l'époque de cette vente; M.
+George Greenville[53], qui lorsque la proclamation parut, étoit l'un des
+ministres, reconnut toujours que le but de cette proclamation étoit
+rempli dès que le pays qu'elle désignoit avoit été acquis des Indiens.
+
+Dans leur quatrième paragraphe, les lords commissaires du commerce et
+des plantations, donnent deux raisons pour engager sa majesté à traiter
+de nouveau avec les Indiens et à faire tracer une ligne de démarcation
+plus précise, plus certaine que celle qu'indiquoit la proclamation du
+mois d'octobre 1763. Voici ces raisons:
+
+«1º. C'est que la ligne désignée dans la proclamation de 1763, manque de
+précision.
+
+»2º. C'est qu'il faut considérer la justice à l'égard de la propriété
+des terres.»
+
+Nous croyons avoir suffisamment démontré dans nos observations sur le
+troisième paragraphe du rapport que, pour ce qui concernoit les terres
+situées à l'ouest des montagnes d'Allegany, la proclamation n'avoit
+d'autre but que de les réserver _quelque temps_, sous la protection de
+sa majesté, _pour l'usage des Indiens_.--Nous ajouterons que la ligue
+désignée dans la proclamation, ne pouvoit pas l'être d'une manière plus
+claire et plus précise, relativement à ces terres, car la proclamation
+porte:--«Que toutes les terres et territoires situés à l'occident des
+sources des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest vers la
+mer, seront réservés sous la protection de sa majesté.»
+
+Nous sommes loin de penser que sa majesté doive traiter de nouveau avec
+les Indiens, pour établir des limites plus précises et plus certaines,
+d'après la considération de la justice, relativement à la propriété des
+terres. La propriété de la moindre partie du territoire, dont nous
+parlons, ne peut être contestée.
+
+Mais pour mieux faire entendre toutes les raisons pour lesquelles on
+veut engager sa majesté à traiter de nouveau avec les Indiens, pour
+tracer une ligne de démarcation plus précise et plus certaine que celle
+que désigne la proclamation du mois d'octobre 1763, nous prendrons la
+liberté d'exposer quelques faits.
+
+En 1764, les ministres du roi désiroient d'obtenir un acte du parlement
+qui réglât le commerce avec les Indiens, et y mît un impôt, par le moyen
+duquel on auroit de quoi fournir aux salaires des surintendans, des
+commissaires, des interprètes, et à l'entretien des forts, dans le pays
+où l'on traitoit avec les Indiens. Pour éviter à l'avenir, de donner aux
+Indiens occasion de se plaindre de ce qu'on usurpoit leur pays de
+chasse, on résolut d'acheter d'eux, un vaste territoire, et de reculer,
+d'accord avec eux, la ligne des limites, bien au-delà de l'endroit où il
+n'étoit pas permis aux sujets de sa majesté de s'établir.
+
+En conséquence, on donna, la même année, des ordres à sir William
+Johnson, pour qu'il convoquât les chefs des six Nations, et qu'il leur
+fît part du projet des ministres anglais. Sir William Johnson assembla
+en effet, dans sa maison, les députés des six Nations, le 2 mai 1765, et
+il leur tint ce discours:
+
+FRÈRES,
+
+«La dernière et la plus importante proposition que j'ai à vous
+communiquer, est relative à l'établissement des limites entre vous et
+les Anglais. Il y a quelque temps que j'envoyai un message à
+quelques-unes de vos nations, pour vous avertir que je voulois conférer
+avec vous à ce sujet.--Le roi, dont vous avez déjà éprouvé la clémence
+et la générosité, désirant de mettre fin à toutes les disputes entre ses
+sujets et vous, à l'occasion des terres, et d'être strictement juste
+envers vous, a formé le plan d'établir entre nos provinces et celles des
+Indiens, des limites qu'aucun homme blanc n'ose franchir; parce que
+c'est la plus sûre et la meilleure méthode de terminer les querelles, et
+de mettre vos propriétés à l'abri de toute invasion.
+
+»L'intention du roi vous paroîtra, j'espère, si raisonnable, si juste,
+et si avantageuse pour vous et pour votre postérité, que je ne doute
+nullement que vous ne consentiez avec joie à voir établir une ligne de
+démarcation. Nous la tracerons, vous et moi, de la manière la plus
+avantageuse pour les hommes blancs et pour les Indiens, et telle qu'elle
+conviendra le mieux à l'étendue, à l'accroissement de chaque province,
+et aux gouverneurs, que je consulterai à cette occasion, aussitôt que
+j'aurai reçu les pouvoirs nécessaires pour cela.--Mais, en attendant, je
+désire savoir comment vous voulez étendre cette ligne, et ce que vous
+consentez de faire cordialement à cet égard, afin que cela me serve de
+règle.--Je dois aussi vous prévenir que quand cette affaire sera
+terminée, et qu'on verra que vous aurez eu égard à l'accroissement de
+notre population, et à la nécessité de nous céder des terres là où nous
+en avons besoin, vous recevrez, pour prix de votre amitié, un présent
+très-considérable[54].»
+
+Après avoir conféré quelque temps entr'eux, les Sachems et les guerriers
+des six Nations, répondirent à sir William Johnson, qu'ils acceptoient
+la proposition des nouvelles limites; et sir William fit parvenir leur
+réponse au bureau des lords commissaires du commerce et des colonies.
+
+Soit qu'il y eût un changement dans l'administration, qui avoit formé le
+projet d'obtenir un acte du parlement pour régler le commerce avec les
+Indiens, et pour reculer la ligne des limites, soit par quelqu'autre
+cause que nous ignorons, on ne s'en occupa plus jusqu'à la fin de
+l'année 1767. Alors, la négociation relative aux limites fut reprise.
+
+Cependant, entre les années 1765 et 1768, beaucoup d'habitans de la
+Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie, allèrent s'établir sur les
+montagnes; et les six Nations en furent si irritées, qu'en 1766, elles
+massacrèrent plusieurs de ces colons, et déclarèrent la guerre aux
+colonies du centre de l'Amérique septentrionale. Pour les appaiser et
+prévenir une calamité générale, on fit partir du fort Pitt, un
+détachement du quarante-deuxième régiment d'infanterie, avec ordre de
+ramener les Anglais qui s'étoient établis à la Crique de la
+Pierre-Rouge[55].--Mais les efforts et les menaces de ce détachement
+furent vaines, et il retourna au fort sans avoir pu exécuter ses ordres.
+
+Les six Nations se plaignirent alors davantage de ce qu'on s'emparoit de
+leurs terres sur les montagnes. Le 7 décembre 1767, le général Gage
+écrivit à ce sujet au gouverneur de Pensylvanie, et lui manda:--«Vous
+êtes témoin du peu d'attention qu'on a fait aux diverses proclamations
+qui ont été publiées; vous savez que le soin qu'on a pris, cet été,
+d'envoyer une partie de la garnison du fort Pitt, pour faire abandonner
+les établissemens des montagnes, n'a presque servi de rien. Nous
+apprenons que les colons sont retournés à la Crique de la Pierre-Rouge
+et sur les bords de la rivière de la Fraude[56], en plus grand nombre
+qu'auparavant.»
+
+Le 5 janvier 1768, le gouverneur de la Pensylvanie envoya un message à
+l'assemblée générale de la province avec la lettre du général Gage.--Le
+13 du même mois l'assemblée ayant délibéré sur les plaintes des Indiens,
+répondit au gouverneur.--«Pour faire cesser les causes du mécontentement
+des Indiens, et établir une paix durable entr'eux et les sujets de sa
+majesté, nous pensons qu'il est absolument nécessaire qu'on fixe
+promptement les limites, et qu'on les satisfasse pour la partie de leur
+territoire, qui se trouvera en-deçà de la ligne de démarcation. Par ce
+moyen, ils ne se plaindront plus qu'on envahit leurs propriétés, et les
+habitans de nos frontières auront assez de pays pour s'établir et pour
+chasser, sans se mêler avec ces peuples.»
+
+Le 19 janvier 1768, M. Galloway, orateur de l'assemblée de Pensylvanie
+et le comité de correspondance de cette assemblée, écrivirent à Richard
+Jackson et à Benjamin Franklin, agens de Pensylvanie à Londres, pour
+leur faire part des querelles des colons avec les Indiens.--«Les
+Indiens, disoient-ils, se plaignent vivement du délai qu'on a mis à
+établir les limites, et de ce que, quoiqu'ils n'aient encore rien reçu
+pour les terres, qu'ils sont convenus de céder à la couronne, les
+Anglais y forment chaque jour de nouveaux établissemens.»
+
+Au mois d'avril 1768, l'assemblée de Pensylvanie voyant qu'une guerre
+avec les Indiens devenoit presqu'inévitable, parce que ce peuple n'avoit
+pas vendu les terres des montagnes où l'on formoit des établissemens; et
+croyant en outre qu'on recevroit bientôt des ordres d'Angleterre
+relativement aux limites, résolut d'employer la somme de mille livres
+sterlings en couvertures, etc. d'en faire présent aux Indiens de l'Ohio,
+afin de modérer leur ressentiment jusqu'à ce que la cour prît d'autres
+mesures. Le gouverneur de Pensylvanie étant alors informé que George
+Croghan devoit bientôt faire un traité avec les Indiens, par l'ordre du
+général Gage et de sir William Johnson, envoya au fort Pitt, son
+secrétaire et une autre personne, en qualité de commissaires de la
+province, pour offrir aux Indiens le présent des Pensylvaniens.
+
+Le 2 mai 1768, les députés des six Nations, qui s'étoient rendus au fort
+Pitt, tinrent le discours suivant:
+
+FRÈRES,
+
+«C'est avec douleur que nous avons vu nos terres occupées par vous, sans
+notre consentement. Il y a long-temps que nous nous plaignons à vous de
+cette injustice, qui n'a point encore été redressée. Au contraire, vos
+établissemens s'étendent dans notre pays. Quelques-uns se trouvent même
+directement dans le chemin de guerre, qui conduit vers le pays de nos
+ennemis; et nous en sommes très-mécontens.--Frères, vous avez parmi vous
+des loix pour vous gouverner. Vous nous donneriez donc la plus forte
+preuve de la sincérité de votre amitié, si vous nous fesiez voir que
+vous faites sortir les gens de votre nation de dessus nos terres; car
+nous pensons qu'ils auront assez le temps de s'y établir quand vous les
+aurez achetées et que le pays vous appartiendra.»
+
+En réponse à ce discours, les commissaires de Pensylvanie informèrent
+les six Nations, que le gouverneur de la province avoit fait partir
+quatre personnes avec sa proclamation et l'acte de l'assemblée (qui
+déclaroit crime de félonie digne de mort sans bénéfice de clergé,
+l'occupation des terres des Indiens) pour ordonner à tous les habitans
+des montagnes situées dans les limites de la Pensylvanie, d'abandonner
+leurs établissemens: mais que cela avoit été inutile.--Ils dirent aussi
+que le gouverneur de la Virginie avoit non moins infructueusement fait
+une proclamation; et que le général Gage n'avoit pas été plus heureux en
+envoyant deux fois des soldats pour forcer les colons à abandonner la
+Crique de la Pierre Rouge et les bords du Monongehela.
+
+Aussitôt que M. Jackson et le docteur Franklin eurent reçu les
+instructions de l'assemblée générale de Pensylvanie, ils se rendirent
+chez le ministre chargé du département de l'Amérique, et lui
+représentèrent combien il étoit nécessaire et pressant de faire terminer
+l'affaire des limites. En conséquence, le gouvernement donna de nouveaux
+ordres à sir William Johnson.
+
+Il est donc certain que la proclamation du mois d'octobre 1763, ne
+pouvoit pas, comme l'ont dit les lords commissaires du commerce et des
+colonies, signifier que la politique du royaume étoit de ne pas laisser
+former des établissemens sur les montagnes d'Allegany, après que le roi
+auroit acheté ce territoire, car la véritable raison, qu'on avoit de
+l'acheter, étoit d'éviter une rupture avec les Indiens, et de donner
+occasion aux sujets du roi de s'y établir légitimement et paisiblement.
+
+Nous allons examiner dans nos observations sur le cinquième paragraphe
+du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies, s'ils
+sont bien fondés à déclarer que l'établissement des terres dont il est
+question, ne peut être nullement avantageux au commerce du
+royaume.--«Les diverses propositions d'établir de nouvelles colonies
+dans l'intérieur de l'Amérique, disent-ils, ont été, d'après l'extension
+des limites, soumises à la considération du gouvernement, sur-tout
+lorsqu'il s'est agi de cette partie du pays, où sont situées les terres,
+dont on demande la concession; et le danger d'accéder à de pareilles
+propositions, a paru si évident, que les tentatives à cet égard ont
+toujours été infructueuses.»
+
+Comme nous ignorons quelles étoient les propositions, dont parlent les
+lords commissaires, et d'après quel principe les tentatives à cet égard
+ont été infructueuses, il nous est impossible de juger si cela peut nous
+être appliqué.
+
+Cependant nous savons qu'il y a eu en 1768 une proposition faite au
+gouvernement pour l'établissement d'une partie des terres en question.
+Cette proposition étoit du docteur Leé, de trente-deux Américains et de
+deux habitans de Londres. Ils prièrent le roi de leur accorder, gratis,
+deux millions cinq cent mille acres de terre sur les montagnes
+d'Allegany, en un ou plusieurs arpentages, entre le vingt-huitième et le
+quarante-deuxième degré de latitude, à condition de posséder ces terres
+douze ans, sans payer aucun cens, et ces douze ans ne devant commencer à
+courir que lorsque les deux millions cinq cent mille acres seroient
+arpentés. En outre, les concessionnaires ne devoient être obligés
+d'établir sur ces terres que deux mille familles dans l'espace de douze
+ans.
+
+Surement les lords commissaires ne prétendent pas que cette proposition
+ressemble à la nôtre, et puisse s'appliquer au cas où nous nous
+trouvons. Ils ont dû, sur-tout, remarquer que le docteur Lée et ses
+associés n'offroient point, comme nous, d'acheter les terres, ou de
+payer le cens au roi, sans aucune déduction, ou enfin, de faire tous les
+frais nécessaires à l'établissement et à l'entretien du gouvernement
+civil du pays concédé.
+
+Le sixième paragraphe des lords commissaires dit:--«Que tous les
+argumens contre l'établissement des terres, dans la partie du pays dont
+on demande la concession, sont rassemblés avec beaucoup de force et de
+précision, dans des représentations faites à sa majesté, par les lords
+commissaires du commerce et des colonies, au mois de mars 1768.»
+
+Pour bien faire connoître ce qui donna lieu à ces représentations, nous
+observerons que dès le premier octobre 1767, et durant tout le temps que
+lord Shelburne[57] fut secrétaire d'état au département de l'Amérique
+méridionale, on conçut le projet d'établir aux frais de la couronne,
+trois nouveaux gouvernemens dans l'Amérique septentrionale; savoir le
+premier au détroit, entre le lac Huron et le lac Erié, le second dans le
+pays de Illinois, et le troisième dans le bas du pays qu'arrose l'Ohio.
+Ce projet fut communiqué aux lords commissaires du commerce et des
+colonies, afin de savoir quelle étoit leur opinion à cet égard.
+
+Nous avons tout uniment expliqué la cause des représentations, sur
+lesquelles insistent avec tant de force, les lords commissaires du
+commerce et des colonies, en disant qu'elles contiennent tous les
+argumens contre l'établissement des terres dont il est aujourd'hui
+question. À présent, nous exposerons les raisons qui nous font croire
+que ces représentations sont si loin de nous être contraires, qu'elles
+disent précisément qu'on doit permettre d'établir les terres que nous
+demandons.
+
+Trois raisons principales sont énoncées dans les représentations. «Comme
+propres à faire sentir l'utilité des colonies dans le continent de
+l'Amérique septentrionale.
+
+»La première, c'est qu'elles favorisent la pêche avantageuse qui se fait
+sur la côte du Nord.
+
+»La deuxième, c'est qu'on y soigne la culture des bois de construction
+et autres matières qui peuvent servir à la marine, et qu'on les échange
+pour des marchandises des manufactures anglaises.
+
+»La troisième, c'est qu'on y a toujours du merrein, du bois de
+charpente, des farines et d'autres choses nécessaires pour
+l'approvisionnement de nos établissemens aux Antilles.»
+
+Nous n'imaginons pas qu'il soit nécessaire de faire beaucoup
+d'observations sur la première de ces raisons. Les provinces de
+New-Jersey, de Pensylvanie, de Maryland, de Virginie et les colonies
+méridionales, n'ont point favorisé, et, d'après leur situation et la
+nature de leur commerce, ne favoriseront pas plus la pêche que les
+établissemens que nous proposons de faire sur l'Ohio. Cependant, ces
+provinces sont utiles au royaume, soit à cause de la culture, soit à
+cause de l'exportation de différens articles; et nous osons croire que
+la colonie de l'Ohio aura le même avantage, si toutefois la production
+des marchandises d'entrepôt peut être regardée comme avantageuse.
+
+Quant à la seconde et à la troisième raison des représentations, nous
+remarquerons qu'aucune des possessions anglaises dans l'Amérique
+septentrionale, n'exige moins d'encouragement que celle de l'Ohio, pour
+cultiver les matières propres à la construction des vaisseaux et à la
+marine, et pour approvisionner les Antilles, de bois et de comestibles.
+
+1º. Les terres des bords de l'Ohio sont extrêmement fertiles; le climat
+y est tempéré. La vigne, les mûriers et les vers-à-soie, s'y trouvent
+par-tout. Le chanvre croît spontanément dans les vallées et dans le pays
+bas. Les mines de fer sont communes dans les montagnes; et nulle terre
+n'est plus propre que celle de ces contrées, à la culture du tabac, du
+lin et du coton.
+
+2º. Le pays est bien arrosé par plusieurs rivières navigables, qui
+communiquent entr'elles; et par le moyen desquelles, et d'un transport
+par terre de quarante milles seulement, les productions des terres de
+l'Ohio, peuvent, même à présent, être envoyées au port d'Alexandrie[58],
+sur le Potomack, à meilleur marché qu'il n'en coûte pour transporter de
+Northampton à Londres, quelqu'espèce de marchandise que ce soit.
+
+3º. Dans toutes les saisons, de grands bateaux semblables aux barges de
+l'ouest de l'Angleterre, peuvent naviguer sur l'Ohio, et il ne faut que
+quatre ou cinq hommes pour les conduire. Depuis le mois de janvier
+jusqu'au mois d'avril, il est aisé de bâtir de grands vaisseaux sur
+cette rivière, et de les envoyer en Angleterre, chargés de fer, de
+chanvre, de lin et de soie.
+
+4º. La farine, le bled, le boeuf salé, les planches pour le bordage des
+vaisseaux et beaucoup d'autres marchandises, peuvent être envoyées sur
+l'Ohio jusqu'à la Floride occidentale, et de là aux Antilles, à meilleur
+marché et mieux conservées que celles qu'on expédie de New-York et de
+Philadelphie.
+
+5º. Le chanvre, le tabac, le fer, et les autres articles qui tiennent
+beaucoup de place, peuvent également être envoyés sur l'Ohio jusqu'à la
+mer, à plus de cinquante pour cent meilleur marché que ne coûte leur
+transport par terre, dans l'espace de soixante milles, en Pensylvanie,
+où les charrois sont pourtant moins chers que dans aucune autre province
+de l'Amérique septentrionale.
+
+6º. Les frais de transport des marchandises anglaises, depuis la mer
+jusqu'aux établissemens que nous voulons former sur l'Ohio, ne seront
+pas aussi considérables que ce qu'on paie et qu'on paiera toujours pour
+conduire les mêmes marchandises, dans une grande partie de la
+Pensylvanie, de la Virginie et du Maryland.
+
+D'après l'exposition de ces faits, nous espérons qu'on verra clairement
+que les terres, dont nous demandons la concession, sont entièrement
+propres, par leur fertilité, leur situation et le peu de frais que
+coûtera le transport de leurs productions jusqu'en Angleterre,--«à faire
+sentir l'utilité d'établir des colonies dans le continent de l'Amérique
+septentrionale».--Mais pour éclaircir davantage ce point important, nous
+prendrons la liberté de faire encore quelques observations.
+
+Les lords commissaires du commerce et des colonies, ne nient point,
+mais, au contraire, ils avouent que le climat et le sol de l'Ohio, sont
+aussi favorables que nous l'avons dit.--Quant aux vers-à-soie qui y
+viennent naturellement, il est certain qu'au mois d'août 1771, plus de
+10,000 livres pesant de cocons, qui en provenoient, furent vendues à la
+filature publique de Philadelphie. Il est également sûr que la soie que
+produisent les vers de l'Ohio, est belle et très-estimée des
+Pensylvaniens.
+
+Pour le chanvre, nous sommes prêts à prouver qu'il est d'une très-bonne
+qualité, et qu'il croît spontanément sur les bords de l'Ohio, ainsi que
+nous l'avons avancé. Qu'on considère donc que, par rapport au chanvre,
+l'Angleterre dépend chaque jour davantage de la Russie, et qu'on n'en a
+pas encore exporté des colonies américaines, situées sur le bord de la
+mer, parce que leur sol n'en produit pas aisément. Et, certes, alors on
+verra que cette dépendance peut avoir des conséquences graves pour la
+nation, et mérite toute l'attention du gouvernement.--La nature nous
+indique où nous pouvons recueillir promptement et facilement une grande
+quantité de chanvre; et par ce moyen, non-seulement nous empêcherons,
+chaque année, des sommes considérables de sortir du royaume, mais nous
+emploierons nos propres sujets avec beaucoup d'avantage, et nous les
+paierons avec des marchandises de nos manufactures.--Voici, en abrégé,
+l'état du commerce de Russie.
+
+ Depuis l'année 1722 jusqu'en 1731,
+ l'Angleterre envoya annuellement 250
+ vaisseaux chercher du chanvre à Petersbourg,
+ à Narva, à Riga et à Archangel. 250 vais.
+
+ Et depuis 1762 jusqu'en 1771, 500 vaisseaux. 500
+ -----------
+ Accroissement. 250 vais.
+
+Il est donc évident que dans les dix dernières années, le commerce russe
+a doublé. La sagesse, la politique de la nation européenne, qui entend
+le mieux le commerce et la navigation, lui permettent-elles d'avoir sans
+cesse besoin des étrangers pour se procurer une marchandise dont dépend
+l'existence de sa navigation et de son commerce? Non, assurément; et
+sur-tout quand Dieu nous a accordé la propriété d'un pays produisant
+naturellement cette même marchandise qui nous fait débourser notre
+argent, en nous mettant à la merci de la Russie.
+
+Nous n'avons encore parlé que des petits frais de transport entre le
+Potomack et l'Ohio. Maintenant nous allons essayer de montrer combien
+les lords commissaires du commerce et des colonies se sont trompés, en
+disant, dans le cinquième paragraphe de leur rapport: «Que l'Angleterre
+ne pouvoit avoir aucune relation avantageuse avec les terres en
+question».--Pour qu'on se forme une opinion juste à cet égard, nous
+donnerons un état de ce qu'étoient les frais de charroi, même durant la
+dernière guerre avec la France, et lorsqu'il n'y avoit point de retour
+de l'Ohio à Alexandrie. On verra que ces frais ne s'élevoient alors qu'à
+un demi-sou anglais, par livre pesant; et nous le démontrerons de la
+manière la plus certaine.
+
+ par quintal.
+
+ D'Alexandrie au fort Cumberland, par eau. » 1 s. 7 d.
+
+ De fort Cumberland à la Crique de la Pierre-Rouge,
+ à 14 piastres par voiture, portant
+ 1500 livres pesant. » 4 2
+
+ » 5 9[59].
+
+Si l'on considère que ce prix de charroi étoit établi en temps de
+guerre, et lorsqu'il n'y avoit point d'habitans sur l'Ohio, nous ne
+doutons point que tout homme intelligent ne conçoive qu'il est
+aujourd'hui beaucoup moindre que ce qu'on paie journellement à Londres,
+pour le transport des grosses étoffes de laine, de la quincaillerie et
+des ustensiles de fer qu'on y envoie de plusieurs comtés d'Angleterre.
+
+Voici ce que coûtent les charrois de Birmingham et de quelques autres
+villes jusqu'à Londres.
+
+ De Birmingham. 4 s. par quintal,
+ De Walsall dans le Staffordshire. 5
+ De Sheffield. 8
+ De Warrington. 7
+
+Si, comme le prétendent les lords commissaires du commerce et des
+colonies, les terres de l'Ohio ne peuvent être d'aucun avantage au
+commerce du royaume, nous ne devinons pas ce qui doit, à leurs yeux,
+être avantageux à ce commerce.--Les colons établis sur les montagnes
+d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et dans le nouveau comté de Bedford
+dans la province de Pensylvanie, sont tous vêtus d'étoffes anglaises. Eh
+bien, le pays qu'ils habitent n'est-il donc d'aucun avantage au commerce
+du royaume?--Les marchands de Londres sont maintenant occupés à faire
+embarquer des marchandises de fabrique anglaise pour les colons des
+terres de l'Ohio: cette exportation paroît-elle aussi aux lords
+commissaires n'être d'aucun avantage pour le commerce du royaume.
+
+En un mot, d'après les principes des lords commissaires, les relations
+avec le royaume doivent être avantageuses si les colons sont établis à
+l'orient des montagnes d'Allegany. Mais, quoi! le charroi d'environ
+soixante-dix milles, à partir des montagnes de l'Ohio, charroi dont les
+frais n'augmenteront pas le prix des étoffes les plus grossières de plus
+d'un demi-sou anglais par aune[60], changera-t-il donc l'état du
+commerce relativement aux colons de ces contrées? Sera-t-il, comme
+l'avancent les lords commissaires, «sans aucun avantage pour ce
+royaume?»--Les pauvres Indiens de l'Amérique septentrionale, qui
+habitent les parties les plus éloignées des côtes, et qui n'ont rien que
+ce qu'ils prennent à la chasse, sont pourtant en état de payer les
+toiles, les étoffes de laine, les ustensiles de fer, que leur
+fournissent les marchands anglais, en employant toute la fraude et les
+ruses que la friponnerie peut inventer pour enchérir ces marchandises.
+Ainsi, des cultivateurs industrieux, qui pourront livrer du chanvre, du
+lin, de la soie, auront bien plus de facilité à payer ce qu'on leur
+portera par la voie d'un commerce loyal, sur-tout quand on se rappelera
+qu'il ne leur sera permis d'avoir de débouché pour les productions de
+leurs terres, que dans le royaume.--Si les productions de ce pays sont
+envoyées dans le royaume, les marchandises anglaises n'iront-elles pas
+en retour dans ce pays, et particulièrement dans l'endroit d'où sortira
+le chanvre?
+
+Nous n'examinons point si la Nouvelle-Écosse et les deux Florides ont
+procuré à l'Angleterre des bénéfices proportionnés aux sommes énormes,
+qu'il en a coûté pour les établir et les conserver, ni si l'on a droit
+d'en espérer les avantages que promirent les lords commissaires du
+commerce et des colonies, dans le rapport qu'il firent en 1768.--Nous
+croyons qu'il nous suffit de dire que ces principaux Pensylvaniens dont
+parle le rapport, et--«qui ont présenté leurs noms et leur association
+au conseil de sa majesté, dans l'intention de faire des établissemens à
+la Nouvelle-Écosse,»--ont été convaincus, depuis plusieurs années, de
+l'impossibilité d'engager des habitans à quitter les colonies du centre,
+pour aller s'établir dans cette province; et même que ceux, à qui on
+avoit persuadé d'y aller, sont, pour la plupart, retournés chez eux, en
+se plaignant beaucoup de la dureté et de la longueur des hivers.
+
+Quant aux deux autres provinces, nous sommes persuadés qu'il est
+moralement impossible que les habitans des contrées, situées entre les
+trente-septième et le quarantième degré de latitude nord, dont le climat
+est tempéré et où il y a encore beaucoup de terres inoccupées, se
+déterminent à aller s'établir dans les provinces brûlantes et mal-saines
+des deux Florides. Il serait tout aussi aisé d'engager les habitans de
+Montpellier à quitter leur climat pour les parties septentrionales de la
+Russie, ou pour les bords du Sénégal. Enfin, les inspirations de la
+nature, et l'expérience de tous les âges prouvent qu'un peuple né et
+vivant dans un climat tempéré, et dans le voisinage d'un pays riche,
+sain et bien cultivé, ne peut point être forcé à traverser plusieurs
+centaines de milles pour se rendre dans un _port de mer_, faire un
+voyage _par mer_, et s'établir dans des latitudes excessivement froides
+ou excessivement chaudes.
+
+Si le comté d'York, en Angleterre, n'étoit ni cultivé, ni habité, et que
+les habitans, qui sont encore plus au sud de l'île, manquassent de
+terres, se laisseroient-ils conduire dans le nord de l'Écosse? Ne
+voudroient-ils pas plutôt, en dépit de toutes les oppositions, s'établir
+dans le fertile comté d'York?
+
+Voilà ce que nous nous sommes crus dans l'obligation de remarquer à
+l'égard des principes généraux que contient le rapport de 1768.--Nous
+espérons avoir suffisamment démontré que les argumens, dont on y fait
+usage, ne peuvent être d'aucun poids contre notre pétition; et qu'ils ne
+doivent s'appliquer comme l'exprime le rapport, «qu'aux colonies, qu'on
+propose d'établir aux frais du royaume, et à la distance de plus de
+quinze cents milles de la mer, où les habitans étant dans
+l'impossibilité de fournir de quoi payer les marchandises de la
+Grande-Bretagne, seroient probablement réduits à en fabriquer eux-mêmes,
+et resteroient séparés des anciennes colonies par d'immenses déserts.»
+
+Il ne nous reste maintenant qu'à demander si, en 1768, l'intention des
+lords commissaires du commerce et des colonies étoit que le territoire,
+qui devoit être renfermé dans les limites, qu'on traça cette année,
+d'accord avec les Indiens, restât un désert inutile, ou fût établi par
+les sujets de l'Angleterre?--Le rapport, que les lords actuels disent
+contenir tous les argumens contre cet établissement, nous fournit
+lui-même une ample et satisfaisante réponse à cette question.
+
+En 1768, les lords commissaires après avoir énoncé leur opinion contre
+les trois nouveaux gouvernemens proposés, s'expriment en ces
+termes:--«Nous sommes contraires à ces gouvernemens, parce qu'il faut
+encourager l'établissement d'une immense étendue de côtes, jusqu'à
+présent inoccupée. Comme les habitans des colonies du centre auront,
+d'après les nouvelles limites, la liberté de s'étendre graduellement
+dans l'intérieur du pays, ces côtes rempliront le but d'augmenter la
+population et la consommation, bien plus efficacement et plus
+avantageusement que l'établissement des gouvernemens nouveaux.
+L'extension graduelle des établissemens sur le même territoire étant
+proportionnée à la population, entretient les rapports d'un commerce
+avantageux entre la Grande-Bretagne et ses possessions les plus
+éloignées; rapports qui ne peuvent exister dans des colonies séparées
+par des déserts immenses.»
+
+Peut-il y avoir une opinion plus claire, plus concluante, en faveur de
+la proposition que nous avons humblement soumise au conseil de sa
+majesté?--Les lords commissaires de 1768, ne disent-ils pas positivement
+que les habitans des colonies du centre auront la liberté de s'étendre
+graduellement dans l'intérieur du pays?--N'est-il donc pas bien
+extraordinaire qu'après deux ans de délibération, les lords commissaires
+actuels présentent aux lords du conseil privé un rapport, dans lequel se
+référant à celui de 1768, ils disent: _Que tous les argumens à ce sujet
+y ont été rassemblés avec beaucoup de force et de précision_; et qu'ils
+ajoutent dans le même paragraphe qu'_ils doivent combattre cette opinion
+et conseiller au roi d'arrêter les progrès des établissemens dans
+l'intérieur du pays_?--Ils disent encore, «Qu'on doit empêcher, autant
+qu'il est possible, ces établissemens éloignés; et qu'il faut qu'une
+proclamation nouvelle annonce la résolution où est sa majesté, de ne
+point permettre à présent qu'on fasse de nouveaux établissemens au-delà
+des limites; c'est-à-dire, au-delà des montagnes d'Allegany.»
+
+Combien tout cela est étrange et contradictoire! Mais nous nous
+dispenserons de l'examiner plus strictement, et nous terminerons nos
+observations sur cet article, en citant l'opinion qu'ont eue, à
+différentes époques, les lords commissaires du commerce et des colonies.
+
+En 1748, les lords commissaires exprimèrent le plus vif désir
+d'encourager les établissemens sur les montagnes et sur les bords de
+l'Ohio.
+
+En 1768, ils déclarèrent, relativement aux nouvelles limites pour
+lesquelles on négocioit alors, que les habitans des colonies du centre,
+auroient la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.
+
+En 1770, le comte d'Hillsborough[61], recommanda l'acquisition d'un
+territoire sur les montagnes, suffisant pour établir une nouvelle
+colonie, et il demanda aux lords commissaires de la trésorerie, s'ils
+étoient dans l'intention de traiter pour cet objet, avec M. Walpole et
+ses associés.
+
+En 1772, le même comte d'Hillsborough et les autres lords commissaires
+du commerce et des colonies, firent un rapport sur la pétition de M.
+Walpole et ses associés, et citèrent à leur appui, celui qu'avoit fait
+leur bureau, en 1768, comme contenant tous les argumens à ce sujet,
+rassemblés avec beaucoup de force et de précision. Ce rapport de 1768,
+annonçoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, _que les habitans des
+colonies du centre auroient la liberté de s'étendre graduellement dans
+l'intérieur du pays_, c'est-à-dire, sur les terres dont nous demandons
+la concession. Mais, quoique les lords commissaires se soient autorisés
+d'une manière si positive de l'opinion qu'avoient leurs prédécesseurs,
+en 1768, ils ont en même-temps fait un rapport absolument contraire à
+cette opinion et à l'engagement qui en étoit la suite.
+
+L'on demandera peut-être ce que signifie la phrase du rapport de 1768,
+qui dit que les habitans pourront _s'étendre graduellement dans
+l'intérieur du pays_?--Nous répondrons qu'elle a été écrite dans
+l'intention de combattre l'envie qu'on avoit d'établir trois nouveaux
+gouverneurs, et de disperser la population dans des contrées
+séparées.--En un mot, nous croyons qu'il est hors de doute, qu'en 1768,
+l'opinion _précise_ des lords commissaires étoit que le territoire
+compris dans la ligne des limites, pour laquelle on étoit en négociation
+et qui ensuite a été tracée, suffisoit alors pour remplir le but qu'on
+avoit, d'augmenter la population et la consommation. Ces lords pensoient
+que jusqu'à ce que ce territoire fût entièrement peuplé, il n'étoit pas
+nécessaire d'établir les trois nouveaux gouvernemens proposés _aux frais
+du royaume_, dans des contrées qui sont, comme ils l'observent, séparées
+par d'immenses déserts.
+
+Nous ne nous étendrons pas davantage sur le sixième paragraphe du
+rapport des lords commissaires du commerce et des colonies. Nous nous
+flattons d'avoir démontré que les habitans des provinces du centre de
+l'Amérique septentrionale ne peuvent être forcés à échanger le sol et le
+climat de ces provinces, ni pour les forêts glacées de la
+Nouvelle-Écosse et du Canada, ni pour les déserts brûlans et mal-sains
+des deux Florides.
+
+Mais examinons maintenant ce qu'il arriveroit si l'on pouvoit contenir
+ces habitans dans un territoire resserré. Cela ne les empêcheroit-il pas
+de se livrer à l'inclination naturelle, qui les porte à cultiver la
+terre? Ne seroient-ils pas en même-temps forcés d'établir des
+manufactures qui rivaliseroient celle de la mère-patrie?--Les lords
+commissaires ont d'avance répondu, avec beaucoup de candeur à ces
+questions, dans le rapport fait en 1768.--«Nous admettons, disent leur
+seigneuries, comme un principe incontestable de la vraie politique, que
+pour prévenir l'établissement des manufactures dans les colonies, il est
+nécessaire d'ouvrir aux établissemens un territoire étendu et
+proportionné à l'accroissement de la population; parce que lorsque
+beaucoup d'habitans sont renfermés dans d'étroites limites, et n'ont pas
+assez de terre à cultiver, ils sont forcés de porter leurs vues et leur
+industrie vers les manufactures».--Mais ces lords observent en
+même-temps:--«Que l'encouragement donné aux colonies voisines de la mer,
+et l'effet qu'a eu cet encouragement, ont efficacement pourvu à cet
+objet». Cependant, ils ne désignent pas les parties de l'Amérique
+septentrionale où l'on a pourvu à l'objet de la population. S'ils ont
+cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir formé l'établissement des
+gouvernemens de Quebec, de la Nouvelle-Écosse, de l'île de Saint-Jean de
+Terre-Neuve, et des deux Florides, nous oserons dire qu'ils se sont
+trompés. Il est une vérité incontestable, c'est que bien que dans les
+colonies du centre il y ait au moins un million d'habitans, nul
+d'entr'eux n'a émigré pour aller s'établir dans ces nouvelles provinces.
+Par cette même raison, et d'après les motifs ordinaires, qui engagent à
+former des colonies, nous affirmons que personne n'aura envie de quitter
+le climat salubre et tempéré de la Virginie, du Maryland, de la
+Pensylvanie, pour aller s'exposer au froid excessif du Canada et de la
+Nouvelle-Écosse ou aux chaleurs des deux Florides.--D'ailleurs, le
+gouvernement n'a pas le pouvoir de faire des avantages qui puissent
+compenser la perte des amis et des voisins, la nécessité de rompre des
+liens de famille, et l'abandon d'un sol et d'un climat infiniment
+supérieurs à ceux du Canada, de la Nouvelle-Écosse et des deux Florides.
+
+L'accroissement de population des provinces du centre est sans exemple.
+Les habitans ont déjà commencé à établir quelques manufactures. Or, n'y
+a-t-il pas lieu de croire qu'ils seront forcés de porter presque toute
+leur attention vers ce dernier objet, si l'on les retient dans les
+étroites limites où ils sont? Eh! comment peut-on empêcher qu'ils ne
+deviennent manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont justement observé
+les lords commissaires, en leur donnant une étendue de territoire
+proportionnée à l'accroissement de leur population?--Mais où
+trouvera-t-on un territoire convenable pour une nouvelle colonie
+d'habitans des provinces du centre?--Où?--Dans le pays même, où les
+lords commissaires ont dit que les habitans de ces provinces auroient la
+liberté de s'établir; pays que le roi a acheté des six Nations; pays où
+des milliers de ses sujets sont déjà établis; pays, enfin, où les lords
+commissaires ont reconnu que:--«l'extension graduelle des établissemens
+sur le même territoire, étant proportionnée à la population, pouvoit
+entretenir les rapports d'un commerce avantageux entre la
+Grande-Bretagne et ses possessions les plus éloignées.»
+
+Le septième paragraphe du rapport parle de l'extrait d'une lettre du
+commandant en chef des forces anglaises en Amérique, extrait que le
+comte d'Hillsborough a présenté aux lords commissaires du commerce et
+des colonies. Mais leurs seigneuries ne font mention ni du nom du
+commandant, ni du temps où il a écrit sa lettre, ni de ce qui l'a engagé
+à communiquer son opinion sur l'établissement des colonies dans des pays
+éloignés. Toutefois, nous imaginons que le général Gage est l'auteur de
+la lettre, et qu'il l'écrivit vers l'année 1768, lorsque les lords
+commissaires du commerce et des colonies étoient occupés à examiner le
+plan des trois nouveaux gouverneurs, et avant qu'on eût fait
+l'acquisition des terres de l'Ohio et établi la ligne des limites avec
+les six Nations.
+
+Certes, nous sommes persuadés que le général n'avoit alors en vue que
+les pays, qu'il appelle des contrées éloignées, c'est-à-dire, le
+détroit, le pays des Illinois, et le bas de l'Ohio; car il dit que «Ce
+sont des pays étrangers, dont l'éloignement ne permet de tirer ni des
+choses nécessaires à la marine anglaise, ni des bois et des provisions
+pour les îles à sucre».--Il dit aussi, «Qu'en formant des établissemens
+à une si grande distance, le transport de la soie, du vin et des autres
+objets qu'ils produiroient, les rendroit probablement trop chers pour
+tous les marchés où l'on voudroit les vendre, et que les habitans
+n'auroient à donner que des fourrures en échanges des marchandises
+anglaises.»
+
+Ce qui, selon nous, prouve que le général ne vouloit parler que des
+établissemens du détroit, du pays des Illinois et du bas de l'Ohio, et
+non du territoire, dont nous demandons la concession, c'est qu'il
+ajoute:--«Il n'est pas certain que l'établissement de ces contrées ne
+fût suivi d'une guerre avec les Indiens, et qu'il ne fallût combattre
+pour chaque pouce de terrain.»
+
+Nous avouons franchement qu'il nous est impossible de concevoir pourquoi
+les lords commissaires du commerce et des plantations ont chargé leur
+rapport de l'opinion du général Gage sur ce qu'il appelle
+_l'établissement d'un pays étranger_, établissement qu'on ne pouvoit
+entreprendre sans être obligé de combattre pour chaque pouce de terrain.
+Nous ne concevons pas plus comment leurs seigneuries ont pu appliquer
+cette opinion à l'établissement d'un territoire acheté par le roi,
+depuis près de quatre ans, déjà habité par plusieurs milliers d'Anglais,
+et où, ainsi que nous le démontrerons dans la suite de ces observations,
+les Indiens même, qui vivent sur la rive septentrionale de l'Ohio, ont
+demandé qu'on se hâtât d'établir un gouvernement.
+
+Le huitième paragraphe du rapport qui nous concerne, vante beaucoup
+l'exactitude et la précision de celui de 1768. Or, ce dernier disoit,
+ainsi que nous l'avons déjà observé, que les habitans des colonies du
+centre auroient la liberté de s'établir sur les montagnes et sur les
+bords de l'Ohio.--Les lords commissaires font aussi un grand éloge de la
+lettre du commandant en chef, et citent l'opinion de M. Wright,
+gouverneur de la Georgie, au sujet des grandes concessions de terrain
+dans l'intérieur de l'Amérique.
+
+Nous aurions désiré qu'en parlant de l'opinion de ce dernier, on nous
+eût dit dans quel temps sa lettre fut écrite; s'il connoissoit alors la
+situation du pays des montagnes, les dispositions des habitans des
+colonies du centre, la douceur du climat des bords de l'Ohio, la
+fécondité du sol, le voisinage du Potomack, et la facilité de tirer de
+ce pays de la soie, du lin, du chanvre, et beaucoup d'autres objets,
+pour les envoyer en Angleterre.--Instruits de ces faits, nous aurions
+jugé si, en effet, les connoissances et l'expérience du gouverneur
+Wright relativement aux colonies, doivent, ainsi que l'avancent les
+lords commissaires, donner dans cette circonstance un grand poids à son
+opinion.
+
+Ce que pense le gouverneur Wright nous semble devoir se réduire aux
+propositions suivantes.
+
+1º. Que si l'on concède un vaste territoire à une compagnie, qui désire
+de le peupler et s'en occupe réellement, on fera sortir d'Angleterre
+beaucoup d'habitans.
+
+2º. Que cette colonie formera une espèce d'état séparé et indépendant,
+qui voudra se régir lui-même, avoir des manufactures chez lui, et ne
+recevoir des provisions ni de la mère-patrie, ni des provinces dans le
+voisinage desquelles il se trouvera établi; et que comme il sera
+très-loin du centre du gouvernement, des tribunaux et des magistrats, et
+conséquemment affranchi de l'inspection des loix, il deviendra bientôt
+un réceptacle de brigands.
+
+3º. Qu'il faudroit que les habitans fussent très-nombreux dans le
+voisinage de la mer, et que le terrain y fût bien cultivé et amélioré.
+
+4º. Que les idées du gouverneur Wright ne sont point chimériques; qu'il
+connoît _un peu_ la situation et l'état des choses en Amérique, et que
+d'après quelques petits exemples, il se figure aisément ce qui peut et
+doit certainement arriver si l'on ne le prévient à temps[62].
+
+Nous nous permettrons de faire quelques remarques sur ces propositions.
+
+Quant à la première, nous espérons prouver d'une manière satisfaisante,
+que les colonies du centre, telles que le New-Jersey, la Pensylvanie, le
+Maryland et la Virginie, n'ont presque d'autre terrain vacant, que celui
+qu'ont acquis de grands propriétaires pour le revendre à haut prix. Nous
+observerons ensuite que les pauvres colons, chargés de beaucoup
+d'enfans, ne sont pas en état de payer ce prix; que cela est cause que
+plusieurs milliers de familles se sont déjà établies sur l'Ohio; que
+nous n'avons nulle envie d'engager aucun des sujets européens de sa
+majesté à aller se fixer dans ces contrées; mais que pour les défricher
+et les cultiver nous comptons entièrement sur la bonne volonté des
+habitans qui seront de trop dans les colonies du centre.
+
+Nous répondrons à l'égard de la deuxième proposition, que nous croyons
+seulement nécessaire d'observer que la supposition de voir devenir ce
+pays une espèce d'état séparé et indépendant, perd toute sa force,
+puisqu'on a proposé d'y établir un gouvernement à l'instant où l'on en
+obtiendroit la concession. Les lords commissaires du commerce et des
+colonies ne l'ont point désavoué.
+
+Pour la troisième proposition, nous observerons rapidement que nous y
+avons pleinement répondu dans la dernière partie de nos remarques sur le
+sixième paragraphe.
+
+Enfin, la quatrième proposition ne contient que l'aveu que fait le
+gouverneur en disant qu'il connoît _un peu_ la situation et l'état des
+choses en Amérique; et que d'après quelques _petits_ exemples, il se
+figure aisément ce qui peut et doit certainement arriver, si l'on ne le
+prévient à temps.--Nous avouerons que comme le gouverneur ne dit point
+quels sont ces petits exemples, nous ne prétendons pas juger, si ce
+qu'il se figure peut s'appliquer à l'objet que nous considérons, ou à
+quelle autre chose il peut avoir rapport.
+
+Mais, comme les lords commissaires du commerce et des colonies ont jugé
+à propos d'insérer dans leur rapport, la lettre du général Gage et celle
+du gouverneur Wright, il est nécessaire que nous citions l'opinion de
+l'assemblée des citoyens de Virginie sur l'objet dont il est question.
+Cette opinion se trouve dans la pétition que cette assemblée a adressée
+au roi le 4 août 1767, et que M. Montague, agent de la colonie, a
+remise, vers la fin de la même année, aux lords commissaires du commerce
+et des colonies.--Voici ce que disent les citoyens de Virginie:--«Nous
+espérons humblement que nous obtiendrons votre royale indulgence, quand
+nous vous dirons que notre opinion est que le service de votre majesté
+et l'intérêt général, de vos possessions en Amérique, exigent qu'on
+continue à encourager[63] l'établissement des terres de ces
+frontières.--L'assemblée observe que par ce moyen, des hommes qui ont
+des propriétés et sont les sujets fidèles du gouvernement, feront de
+nouveaux établissemens. Mais si l'on continue à s'y opposer, nous avons
+les plus fortes raisons de croire que ce pays deviendra le réfuge des
+vagabonds, des gens qui braveront l'ordre et les loix, et qui, avec le
+temps, peuvent former un corps funeste à la paix et au gouvernement
+civil de cette colonie.»
+
+Nous allons maintenant faire quelques observations sur les neuvième,
+dixième et onzième paragraphes du rapport des lords commissaires du
+commerce et des colonies.
+
+Dans le neuvième, les lords commissaires disent:--«Qu'une des choses,
+qui doivent engager à rejeter la proposition des pétitionnaires, c'est
+ce qu'on dit du grand nombre d'habitans qu'il y a déjà sur les montagnes
+et sur les bords de l'Ohio».--Nous prouverons, d'après des témoignages
+incontestables, qu'il y a, en effet, jusqu'à cinq mille familles, qui,
+l'une dans l'autre, sont au moins de six personnes chacune;
+indépendamment de quelques milliers de familles, qui sont aussi établies
+sur les montagnes dans les limites de la province de Pensylvanie.--
+
+Leurs seigneuries ajoutent:--«Que si leur raisonnement est de quelque
+poids, il doit certainement déterminer les lords du conseil privé à
+conseiller à sa majesté d'employer tous les moyens pour arrêter les
+progrès de ces établissemens, et non de faire aucune concession de
+territoire qui les favorise.»
+
+Nous avons démontré clairement que le pays situé au midi du grand
+Kenhawa jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit, non aux Cherokées,
+mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce
+que sa majesté l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni
+les Cherokées ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre opposée à
+la rivière de Sioto;--Que malgré la ligne des limites nouvellement
+tracées, les lords commissaires du commerce et des colonies
+sacrifieroient aux Cherokées une étendue de pays de huit cents lieues de
+long, an moins, pays que sa majesté a acheté et payé;--Que les
+véritables limites occidentales de la Virginie ne s'étendent pas au-delà
+des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majesté a acheté le pays
+des six Nations, elle n'en a pas réuni la moindre partie à la province
+de Virginie;--Qu'il n'y a point d'établissemens d'après des titres
+légitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter
+des lords commissaires de la trésorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement
+encourageoit, autant qu'il étoit possible, les établissemens qu'on
+fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces
+encouragemens que momentanément, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le pays
+fût acheté des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit à établir ces terres
+étoit si grande, que de grands défrichemens y furent faits avant qu'on
+les eût acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement
+exposés aux cruautés des Sauvages, ni une force militaire, ni des
+proclamations répétées ne purent les engager à abandonner leurs
+établissemens;--Que le sol des montagnes est très-fertile, et que le
+pays produit aisément du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer,
+du vin, etc.;--Que ces articles peuvent être charriés à très-bon marché
+dans un port de mer;--«Que les frais de charroi sont si peu de chose,
+qu'il est impossible qu'ils empêchent la consommation des marchandises
+anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et tracé une
+ligne de démarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'établir
+sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations
+déclarèrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient
+la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.»
+
+À tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrès tenu avec les six
+Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majesté acheta le
+territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetèrent aussi de ces Indiens un
+territoire très-étendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des
+terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un
+bureau à Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient
+acheté au fort Stanwix; et tous les colons qui s'étoient déjà établis
+sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles
+fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres légitimes
+pour leurs plantations.
+
+En 1771, on présenta une pétition à l'assemblée générale de Pensylvanie,
+pour la prier de créer un nouveau comté sur les montagnes.--L'assemblée
+en considération du grand nombre de familles établies sur ces montagnes,
+dans les limites de la province, y créa, en effet, le comté de
+Bedford.--En conséquence, William Thompson fut élu pour représenter ce
+comté dans l'assemblée générale. Un sheriff, un accusateur public, des
+juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nommés
+pour résider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui
+sont établies au sud de ces montagnes, et sont près des limites
+méridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans
+gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont déjà
+franchi la ligne des limites, tué plusieurs Sauvages et envahi une
+partie du territoire qui est vis-à-vis de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de
+leur donner des loix, et de les obliger à une juste subordination, le
+désordre dans lequel elles vivent, sera bientôt à son comble, et
+deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux
+Indiens.--Voilà des faits réels. Pourra-t-on donc à présent, les
+dénaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un
+gouvernement aux sujets du roi, établis sur le territoire de l'Ohio?
+
+Il faut aussi considérer que nous sommes convenus de payer pour une
+petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a coûté
+la totalité; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais
+d'établissemens et d'entretien de la nouvelle colonie.
+
+Il est si vrai que les colons établis sur ce terrain sont sans loix et
+sans gouvernement, que les Indiens eux-mêmes s'en plaignent; de sorte
+que si l'on ne remédie pas bientôt à ces maux, les Anglais auront
+inévitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a été déjà prévu
+par le général Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte
+d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce général, au même
+lord, et adressé aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la
+Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons,
+nations qui vivent sur les bords de l'Ohio.
+
+Après avoir parlé du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces
+Indiens disent:--«Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre,
+sur les montagnes et se sont établis dans le pays. Nous sommes fâchés de
+vous dire que plusieurs querelles se sont déjà élevées entre les gens de
+votre nation et les nôtres; qu'il y a eu des hommes tués des deux côtés,
+et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prêts à
+entrer en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup, car nous désirons de
+vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez
+des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en
+effet vous en ayez. Ainsi, frères, à moins que vous ne trouviez quelque
+moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes
+montagnes et l'Ohio, et qui sont très-nombreux, il sera impossible aux
+Indiens de modérer leurs jeunes guerriers.--Soyez en sûrs, les nuages
+noirs commencent à se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hâte pas
+de faire quelque chose, ces nuages nous empêcheront bientôt de voir le
+soleil.
+
+»Nous désirons que vous fassiez la plus grande attention à ce que nous
+vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme
+nous avons envie de vivre en paix et en amitié avec nos frères les
+Anglais, nous sommes affligés de voir quelques peuples autour de nous,
+prêts à se battre avec les gens de votre nation.
+
+»Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les
+jours se disputer des champs et brûler les maisons les uns des autres;
+de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientôt l'Ohio
+pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frères,
+que vous preniez aucun soin pour les arrêter.»
+
+Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est
+très-utile à connoître.--Il prouve que les colons sont très-nombreux sur
+les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation à
+l'établissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se
+plaignent d'une manière très-pathétique, de ce que les sujets du roi ne
+sont point gouvernés. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le
+huitième paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des
+colonies, qui dit:--«Que si l'on souffre que les colons continuent à
+vivre dans un état d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de
+désordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraîner dans des
+querelles avec les Indiens, et de compromettre la sûreté des colonies de
+sa majesté.»
+
+Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort
+peu d'égard à toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une
+seule observation:--«Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empêche le
+gouvernement de Virginie d'étendre ses loix et sa constitution jusque
+dans les contrées de l'Ohio, où des colons se sont établis avec des
+titres légitimes».--Nous répétons qu'il n'y a point là de colons qui
+aient de titres légitimes.--Malgré cela, leurs seigneuries disent, dans
+le dixième paragraphe de leur rapport:--«Qu'il leur paroît qu'il y a
+quelques possessions accordées par le gouverneur et le conseil de
+Virginie».--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons même que les
+loix et la constitution de la Virginie s'étendent jusque sur ce
+territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y étendent
+pas: les lords commissaires en auront-ils davantage proposé quelque
+manière de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont
+établies, non avec des titres légitimes, mais conformément à l'ancien
+usage de se placer sur des terrains inoccupés?--Non certainement. Au
+contraire, leurs seigneuries ont recommandé de conseiller à sa majesté
+d'employer tous les moyens possibles pour arrêter les progrès de ces
+établissemens; et par conséquent de laisser les colons sans gouvernement
+et sans loix, au risque de les voir entraîner les provinces du centre
+dans une guerre qui détruiroit le commerce et la population des comtés
+de leurs frontières.
+
+Après avoir fait ces observations, il convient, peut-être, d'examiner si
+les loix et la constitution de la Virginie peuvent être efficacement
+étendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg,
+capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins à quatre cents milles
+de distance des établissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie
+n'exigent-elles pas que toute personne, accusée d'un crime capital, soit
+jugée à Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas là que se tient
+l'assemblée générale de la province?--N'est-ce pas là qu'est aussi le
+tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'état?--La Virginie a-t-elle
+destiné quelques fonds à l'entretien des officiers civils de ces
+établissemens éloignés, au transport des accusés, et au paiement des
+frais de voyage et de séjour des témoins, qui auroient huit cents milles
+à faire pour aller à Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'après
+toutes les raisons que nous avons détaillées, les colons de l'Ohio ne
+seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur
+Wright, dans la lettre qu'ont tant vantée les lords commissaires du
+commerce et des colonies?--«Les personnes, dit-il, établies au-delà des
+provinces, étant trop éloignées du siége du gouvernement, des tribunaux
+et des magistrats, sont hors de la portée des loix et de l'autorité; et
+leurs établissemens deviendront bientôt un receptacle de brigands.»
+
+Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxième paragraphe
+du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La
+clause de réserve, qui se trouve dans notre pétition, est une clause
+d'usage; et nous espérons qu'en cette occasion, le conseil privé sera
+d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en état de
+prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons
+traiter, il n'y a point d'établissemens faits avec un titre légal.
+
+Concluons.--Il a été démontré que ni les proclamations royales, ni
+celles des assemblées provinciales, ni la crainte des horreurs d'une
+guerre sauvage, n'ont pu empêcher des colons de s'établir sur les
+montagnes, même avant que le pays fût acheté des Indiens. Or, à présent
+que ce pays appartient aux Anglais, à présent qu'on a vu les
+propriétaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens héréditaires de
+la politique britannique dans leur province, donner toute sorte
+d'encouragement pour établir les terres à l'ouest des montagnes, à
+présent, enfin, que la législature de la province a approuvé cette
+mesure des propriétaires, et que des milliers de familles se sont
+établies dans le nouveau comté de Bedford, peut-on concevoir que les
+habitans des colonies du centre, consentiront à ne pas cultiver les
+fertiles contrées de l'Ohio?
+
+Mais en admettant qu'il eût été jadis raisonnable de demander si l'on
+devoit, ou non, faire des établissemens dans ce pays, il n'en est pas
+moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de
+trente mille anglais y sont établis.--Convient-il de laisser un si grand
+nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique
+peut-elle approuver cette manière de former des colonies et d'accroître
+les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas
+plutôt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les
+sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour
+cela, établir immédiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et
+fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes
+et au commerce du royaume?
+
+Nous osons nous flatter d'avoir démontré et par des faits, et par des
+raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et
+des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fondée; et que
+si le conseil privé l'adoptoit, elle auroit les conséquences les plus
+dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la sécurité
+des colonies de sa majesté en Amérique.
+
+D'après cela nous espérons que la nécessité de faire du territoire de
+l'Ohio, une colonie séparée sera regardée comme une mesure conforme à la
+plus sage politique et très-avantageuse au repos des anciennes colonies,
+à la conservation de la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux
+de la mère-patrie.
+
+ [43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres,
+ John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, présentèrent une
+ pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres
+ sur les bords de l'Ohio, où ils vouloient établir une nouvelle
+ province. Lord Halifax, qui étoit alors à la tête du bureau du
+ commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui
+ le remplaça, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la pétition lui
+ fut renvoyée, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin
+ écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi
+ prononça en faveur des pétitionnaires. Lord Hillsborough en fut si
+ piqué, qu'il donna sur-le-champ sa démission. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [44] Les cinq Nations d'alors sont les mêmes que celles qu'on appelle
+ les six Nations, depuis qu'elles se sont confédérées avec quelques
+ autres peuplades. (_Note du Traducteur._)
+
+ [45] Le Potowmack.
+
+ [46] Les premiers vivoient non loin de la rivière James, en Virginie,
+ et les seconds sur les bords de cette rivière.
+
+ [47] C'est le délégué du gouvernement le plus injuste et le plus
+ perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Français! (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [48] Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ afficiant.
+
+ [49] Ce territoire est tout le pays qui s'étend depuis les montagnes
+ d'Allegany jusqu'à l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et
+ jusqu'aux bords du Mississipi.
+
+ [50] Inspecteur-général des affaires indiennes dans la partie
+ méridionale des colonies anglaises.
+
+ [51] Il est au moins de huit cents milles de long.
+
+ [52] La Floride orientale et la Floride occidentale.
+
+ [53] M. George Greenville étoit père du ministre actuel. Il fut
+ premier lord de la trésorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le
+ temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._)
+
+ [54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un très-grand
+ rôle dans l'histoire de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit
+ parfaitement le caractère des Sauvages; et étoit parvenu à se faire
+ donner, par eux, un territoire très-considérable. Voici un des
+ traits qu'on m'a cités de lui, lorsque je voyageois dans les
+ États-Unis. Les Sauvages prétendent qu'un véritable ami doit, s'il
+ le peut, réaliser leurs songes. Johnson connoissant ce préjugé, et
+ voulant tenter l'ambition d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa
+ à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau sabre. Le Sauvage
+ n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez
+ Johnson, et lui dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois
+ donné ton habit rouge et ton beau sabre».--«Tu les auras», répondit
+ Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque
+ temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--«Frère, j'ai rêvé
+ que tu m'avois donné le pays qui s'étend depuis telle rivière
+ jusqu'à telle autre».--«Il est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon
+ frère, ne rêvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et
+ tu me ruinerois».--(_Note du Traducteur._)
+
+ [55] Redstone creek.
+
+ [56] Cheat river.
+
+ [57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [58] C'est là que les troupes du général Braddock débarquèrent
+ lorsqu'elles passèrent en Amérique.
+
+ [59] La distance étoit alors de soixante-dix milles mais par une route
+ nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on
+ épargne plus de la moitié des 5 s. 9 d.
+
+ [60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a
+ qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._)
+
+ [61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies.
+
+ [62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du
+ gouverneur Wright: mais la révolution d'Amérique a prouvé combien ce
+ dernier étoit clairvoyant. (_Note du Traducteur._)
+
+ [63] Ces encouragemens étoient une exemption de toute espèce de
+ paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes
+ pour quinze ans.
+
+ [64] Les héritiers de William Penn, fondateur de la colonie de
+ Pensylvanie.
+
+
+
+
+SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOYÉ PAR LE CABINET DE LONDRES EN
+AMÉRIQUE[65].
+
+
+AU GOUVERNEUR SHIRLEY.
+
+ Le mardi matin.
+
+Je renvoie à Votre Excellence les feuilles détachées du plan, qu'elle a
+bien voulu me communiquer.
+
+Je crains que le désir qu'on a d'empêcher le peuple des colonies de
+participer à la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le
+parlement d'Angleterre, où il n'est point représenté, n'occasionne
+beaucoup de mécontentement.
+
+Il est très possible que ce gouvernement général soit aussi bien, aussi
+fidèlement administré sans que le peuple s'en mêle, qu'avec lui: mais
+lorsqu'on lui a imposé de pesans fardeaux, on a toujours trouvé utile de
+faire en sorte que cette imposition parût en partie son ouvrage, attendu
+qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,
+et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou
+désagréables, les roues du gouvernement ont de la peine à marcher.
+
+ * * * * *
+
+AU MÊME.
+
+ Mercredi matin.
+
+Je communiquai hier à Votre Excellence, mon opinion sur le
+mécontentement que doit exciter l'envie d'empêcher le peuple
+de participer à l'élection des membres du grand-conseil, et de
+le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des
+représentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intérêt général du peuple, et
+sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins
+considérer ce qu'il sera disposé à penser et à dire que ce qu'il est de
+son devoir de penser. Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence, lui
+faire brièvement part des idées qui me sont venues à cette occasion.
+
+On dira peut-être avec raison;
+
+1º. Que les habitans des colonies ont autant de loyauté et sont aussi
+attachés à la constitution anglaise et à la famille règnante, que tous
+les autres sujets du roi.
+
+2º. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des représentans
+au parlement, ces représentans ne manqueroient ni de bonne volonté, ni
+d'empressement à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires pour la
+défense du pays.
+
+3º. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger
+d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs
+propriétés, de leur vie, de leur liberté, pourroient en être la suite,
+doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est
+très-éloigné d'elles, de la quantité de troupes à lever et à entretenir
+sur leurs frontières, des forteresses à y bâtir, et des moyens qu'ils
+ont de supporter ces dépenses.
+
+4º. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans
+l'intention d'acquérir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils
+ne sont pas toujours des hommes capables et intègres; que plusieurs
+d'entr'eux n'ont ni des propriétés dans le pays, ni des relations avec
+nous, qui puissent leur faire prendre à coeur notre bien-être; et qu'ils
+peuvent fort bien désirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en
+faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs
+créatures.
+
+5º. Que dans la plupart des colonies les conseillers étant nommés par le
+roi, d'après la recommandation du gouverneur, ils ne possèdent
+ordinairement que très-peu de propriétés, dépendent du gouverneur pour
+leurs emplois, et sont, par conséquent, trop soumis à leur influence.
+
+6º. Qu'il y a grande raison de se défier du pouvoir que les gouverneurs
+et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent à propos, en
+tirant des mandats sur les lords de la trésorerie, pour qu'un acte du
+parlement taxe ensuite les colonies et les oblige à payer ces sommes;
+que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en
+formant des projets d'expéditions vaines, en fatigant le peuple et
+l'arrachant à son travail, pour lui faire exécuter ces projets, et en
+créant des emplois, pour les donner à leurs partisans et en partager les
+profits.
+
+7º. Que le parlement d'Angleterre étant à une grande distance des
+colonies, peut être mal informé et égaré par les gouverneurs et les
+conseils, qui, réunis d'intérêts, doivent probablement rendre vaines
+toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux.
+
+8º. Que tout anglais a le droit incontestable de n'être taxé que d'après
+le consentement qu'il en donne par la voie de ses représentans.
+
+9º. Que les colonies n'ont point de représentans dans le parlement.
+
+10º. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur
+refuser la liberté d'élire un conseil représentatif pour s'assembler
+dans le pays, et juger de la nécessité des taxes et de la somme à
+laquelle elles doivent s'élever, c'est paroître soupçonner leur fidélité
+envers la couronne, leur attachement à leur patrie, et l'intégrité de
+leur bon sens; injure qu'elles n'ont point méritée.
+
+11º. Que forcer les colonies à donner de l'argent sans leur
+consentement, est un acte qui ressemble plutôt à la levée des
+contributions en pays ennemis, qu'à l'usage de taxer des Anglais pour
+l'avantage commun.
+
+12º. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de
+vrais sujets de l'empire britannique.
+
+13º. Qu'une taxe mise par les représentans des colonies peut être
+diminuée à mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle
+est une fois établie par le parlement, et d'après les suggestions des
+gouverneurs, elle doit probablement être maintenue pour le profit de ces
+gouverneurs, encore qu'elle soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle
+gêne leur accroissement et leur prospérité.
+
+14º. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans
+d'une extrémité des colonies anglaises et françaises jusqu'à l'autre,
+c'est-à-dire, dans l'étendue d'un pays de quinze cents milles carrés,
+sans qu'auparavant les représentans du peuple y aient consenti, les
+colons peuvent être ruinés par ces expéditions, et seront traités comme
+les sujets de la France le sont en Canada, où un gouverneur oppresseur
+les fatigue depuis deux ans par de longues et pénibles marches sur les
+bords de l'Ohio.
+
+15º. Que si plusieurs colonies réunies peuvent se passer de représentans
+et être bien administrées par un gouverneur et un conseil nommés par le
+roi, la même méthode doit également et même mieux convenir à des
+colonies particulières; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour
+le soutien du gouvernement, et que leurs assemblées doivent être
+congédiées, comme étant une partie inutile de la constitution.
+
+16º. Que les pouvoirs dont on a proposé de revêtir le conseil
+représentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas
+aussi considérables, même pour ce qui a rapport au militaire, que ceux
+que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut,
+et dont ces colonies n'ont jamais abusé. D'après le plan d'Albany, le
+président-général devoit être nommé par le roi, et pouvoit refuser son
+assentiment à tout ce qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à
+Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne
+lui accorde point de négative.
+
+17º. Que les colonies anglaises étant limitrophes des établissemens
+français, elles sont proprement frontières de l'empire britannique; et
+que les frontières d'un empire doivent être défendues aux frais de tout
+ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant très-difficile d'obliger,
+par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des côtes
+d'Angleterre, à entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont
+immédiatement défendus par elle, et de leur refuser, en même-temps, le
+droit d'avoir des représentans au parlement;--Qu'enfin, si les
+frontières anglaises en Amérique, doivent supporter les frais de leur
+défense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer à l'acte
+qui les taxe, ni juger de la nécessité de l'impôt, et de la somme à
+laquelle il doit s'élever, ni donner des conseils sur les mesures qui y
+ont rapport.
+
+18º. Qu'indépendamment des taxes nécessaires pour la défense des
+frontières, les colonies paient annuellement à la mère-patrie, de
+grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impôts payés en
+Angleterre par le propriétaire des terres et par l'artisan, doivent être
+comptés dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de
+celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions étant
+achetées par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient,
+par conséquent, une grande partie des taxes des Anglais.
+
+Nous sommes gênés dans notre commerce avec les nations étrangères, qui
+pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises à bon marché;
+et il faut que nous achetions chèrement ces marchandises des Anglais:
+ainsi il est clair que la différence du prix est un impôt que
+l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en
+Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met
+diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins
+qu'il ne les vendroit dans des marchés étrangers; ce qui est encore un
+impôt payé à l'Angleterre.
+
+Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous
+est défendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais.
+La totalité du prix de ces objets est bien un impôt payé à l'Angleterre.
+
+Nous avons considérablement augmenté la consommation des marchandises
+anglaises, ce qui, dans les dernières années, en a fait beaucoup hausser
+le prix. C'est un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont
+plus de facilité à supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons
+beaucoup, c'est un impôt que nous payons à l'Angleterre.
+
+Enfin, comme il ne nous est permis ni de régler notre commerce, ni
+d'arrêter l'importation et la consommation des superfluités anglaises,
+ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluités des pays étrangers,
+toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands
+et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons,
+et que nous les mettons plus en état de payer leurs impôts, c'est comme
+si nous étions taxés nous-mêmes, et tout aussi avantageux à la couronne.
+
+Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espèces de taxes
+secondaires, quoique nous ne participions point à la manière dont on les
+impose. Mais payer des taxes directes et très-fortes, sans avoir aucune
+part à leur établissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles
+qu'onéreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des
+Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie
+pour conquérir, défricher des contrées nouvelles, et étendre l'empire et
+le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils
+pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur
+auroient mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant dans un état
+d'esclavage.
+
+Voilà, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les
+changemens proposés dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les
+gouverneurs et les conseils n'ayant point de représentans du peuple pour
+approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agréables aux colons,
+verront bientôt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des
+haines, des discordes naîtront entre les gouvernans et les gouvernés, et
+tout sera bientôt en confusion.
+
+Peut-être ai-je trop de craintes à cet égard: mais à présent que je vous
+ai communiqué, avec franchise, ma façon de penser, Votre Excellence peut
+juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour
+composer cette lettre, doit, j'espère, excuser en partie son
+imperfection.
+
+Je suis, etc.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ * * * * *
+
+AU MÊME
+
+ Boston, le 22 décembre 1754.
+
+Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen
+d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne, en leur
+accordant des représentans au parlement, j'ai réfléchi encore sur ce
+sujet, et je pense qu'une telle union seroit très-agréable aux colonies,
+pourvu qu'on leur accordât un nombre convenable de représentans. Il
+faudroit aussi qu'on révoquât les anciens actes du parlement, qui
+bornent le commerce des colonies, et empêchent qu'on n'y établisse des
+manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui
+habitent en-deçà de la mer, eussent, à cet égard, les mêmes droits que
+ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau
+parlement jugeât qu'il est de l'intérêt général de rétablir quelques-uns
+ou même tous les actes prohibitifs.
+
+En vous parlant d'un nombre convenable de représentans des colonies, je
+n'imagine pas que ce nombre doive être si considérable qu'il puisse
+avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit
+l'être assez pour faire considérer avec plus d'attention et
+d'impartialité les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-être
+aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite
+corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il
+semble jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard qu'à toutes les colonies;
+de sorte qu'on leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage de la
+nation.
+
+Je pense aussi que si les colonies étoient gouvernées par un parlement,
+dans lequel elles seroient loyalement représentées, les habitans
+préféreroient beaucoup ce gouvernement, à la méthode qu'on a
+dernièrement essayé d'introduire par des instructions royales; parce
+qu'il est bien plus conforme à la nature de la constitution anglaise et
+à la liberté. Les mêmes loix, qui semblent à présent peser cruellement
+sur les colonies, paroîtroient douces et faciles à exécuter, si un
+parlement où il y auroit des représentants colons, les avoit jugées
+conformes à l'intérêt général.
+
+Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies
+apprendroient à se regarder non plus comme appartenant à deux
+communautés différentes et dont les intérêts sont opposés, mais à une
+communauté qui n'a qu'un seul intérêt. J'imagine que cela donneroit plus
+de force à la nation entière et diminueroit de beaucoup le danger d'une
+séparation.
+
+L'on pense, je crois, que l'intérêt général d'un état, quel qu'il soit,
+est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes
+pour combattre pour sa défense, et assez pour payer les impôts
+nécessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue à
+sa sécurité et à le faire respecter des puissances étrangères. Maïs
+pourvu qu'on combatte, il paroît assez indifférent que ce soit Jean ou
+Thomas; et si les taxes sont bien payées, qu'importe que ce soit par
+William ou par Charles?
+
+Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais.
+Mais il est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent à
+Birmingham ou à Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes,
+pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs
+personnes soient à ses ordres. Si l'on avoit pu dessécher par des
+fossés, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen, à l'Angleterre
+un vaste pays, qui seroit à présent couvert d'habitans, pourroit-on
+croire qu'il fût juste de priver ces habitans des droits dont jouissent
+tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les
+productions de leur canton dans les mêmes ports où iroient leurs
+compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs souliers, parce qu'un
+cordonnier ou un marchand de la partie de l'île habitée avant la leur,
+s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et
+de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien même leur
+terrain auroit été acquis aux frais de l'état? Cela ne seroit-il pas
+encore moins juste si c'étoit par leur industrie et par leur travail que
+ce terrain eût été acquis à l'Angleterre? Le tort ne paraîtroit-il pas
+enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des
+représentans au parlement, d'où émaneroient tous ces actes.
+
+Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comtés acquis à
+l'Angleterre, et bien plus précieux pour elle, que si on les avoit fait
+sortir du sein de la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils fussent
+adjacens à sa terre. Étant situées en différents climats, les colonies
+fournissent une plus grande variété de productions et de matières pour
+les manufactures de la Grande-Bretagne; et séparées d'elle par l'Océan,
+elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de
+matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a
+fait que s'étendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse
+des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il à
+l'état en général, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit
+riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si
+l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux
+forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on
+pas que le second prospère dans le nouveau pays, comme le premier dans
+l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il accordé, avec
+partialité, à moins que cette partialité ne soit en faveur de ceux qui
+ont le plus de mérite? Et s'il y a quelque différence, ceux qui ont le
+plus contribué à reculer les bornes de l'empire britannique, et à
+accroître son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en
+exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce
+me semble, être préférés.
+
+Agréez mon estime et mon respect.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [65] L'on a déjà vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet
+ 1754, des députés de toutes les colonies anglaises de l'Amérique
+ septentrionale, se rassemblèrent à Albany pour établir un plan de
+ défense commune. Ce plan fut désapprouvé en Angleterre, d'où on en
+ fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est à cette occasion
+ que Franklin, qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier
+ plan, écrivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+LETTRE DE LORD HOWE À BENJAMIN FRANKLIN[66]
+
+
+ À bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776.
+
+Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres
+papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures
+cruelles auxquelles nous ont entraînés nos malheureuses disputes. Les
+dépêches officielles, que j'ai recommandé de vous faire passer avec
+cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du désir
+que j'ai toujours témoigné, de voir terminer nos différens, j'espère que
+si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois
+vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi,
+pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
+colonies et l'Angleterre.
+
+Mais si les préjugés de l'Amérique sont trop profondément enracinés, et
+que la nécessité d'empêcher son commerce de passer dans des canaux
+étrangers nous divise encore, je regretterai sincèrement, et par amour
+du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne
+soit pas le moment où l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus
+grands objets de mon ambition. Je serai aussi très-affligé d'être encore
+privé de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime
+que j'ai pour vous.
+
+HOWE.
+
+
+ À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.
+
+P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a été écrite.
+Des calmes et des vents contraires m'ont même empêché d'apprendre au
+général Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé d'une mission
+pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi.
+
+ [66] En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en Amérique, pour négocier,
+ d'accord avec le général Howe, son frère, une réconciliation entre
+ l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne
+ réussissoit pas à ramener les insurgens. Quand il arriva sur les
+ côtes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je
+ traduis ici, et à laquelle Franklin fit la réponse qu'on lira
+ ensuite. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+RÉPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN À LORD HOWE.
+
+
+ Philadelphie, le 30 juillet 1776.
+
+J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer,
+et dont je vous prie d'agréer mes remerciemens.
+
+Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de
+plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire,
+des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement
+fâché; car il est très-désagréable pour Votre Excellence d'être envoyée
+si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile.
+
+Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outragées, c'est,
+en vérité, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse,
+l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est
+long-temps plu à nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre
+effet que d'accroître nos ressentimens.
+
+Il est impossible que nous songions à nous soumettre à un gouvernement,
+qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brûlé
+nos villes sans défense, excité les Sauvages à massacrer nos paisibles
+cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et nous envoie en
+ce moment même des stipendiaires étrangers pour inonder de sang nos
+établissemens.
+
+Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous
+avions pour une mère-patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il
+nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en
+avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner à un peuple
+que vous avez si cruellement offensé; vous ne pourriez jamais le
+regarder encore comme fesant partie du même empire que vous, et lui
+permettre de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle vous savez que
+vous lui avez donné de justes sujets d'inimitié. Si nous étions encore
+sous le même gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous
+avez fait, vous engageroit à nous accabler de la plus cruelle tyrannie,
+et à employer toute sorte de moyens pour nous empêcher d'acquérir de la
+force et de prospérer.
+
+Mais Votre Excellence me parle de «la sollicitude paternelle du roi,
+pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
+colonies et l'Angleterre».--Si, par la paix, vous entendez celle qui
+doit avoir lieu entre deux états différens, qui sont maintenant en
+guerre, et que sa majesté vous ait donné le pouvoir de traiter avec
+nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement
+autorisé, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous
+ayons contracté des alliances étrangères.
+
+Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont fomenté
+la discorde entr'elle et nous, rebâtissoit nos villes brûlées, et
+réparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a
+faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de
+notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifieroit encore de
+notre amitié. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour
+croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie
+d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes, son ambition, son désir
+de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des
+causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqués,
+se réunissent pour dérober à ses yeux tous ses vrais intérêts, et la
+poussent continuellement à entreprendre ces expéditions lointaines,
+ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et d'argent, et qui, à la fin,
+lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des
+nations de l'Europe.
+
+Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimiderai votre
+nation, en lui prédisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire,
+que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en
+Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y croira qu'après que l'événement
+l'aura vérifiée.
+
+Long-temps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé
+d'empêcher qu'on ne brisât ce magnifique vase de porcelaine, l'empire
+britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois brisé, ses
+différentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit
+eu le tout, et qu'on ne devoit espérer de les voir jamais bien réunies.
+
+Votre Excellence se rappelle, peut-être, les larmes de joie qui
+coulèrent de mes yeux chez votre soeur, à Londres, lorsque vous me fîtes
+espérer qu'une réconciliation, entre l'Angleterre et les colonies,
+pourroit bientôt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déçu
+et d'être traité comme l'auteur du mal que je m'efforçois de prévenir.
+Mais ce qui m'a consolé de cette imputation malveillante et sans
+fondement, c'est que j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de plusieurs
+hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe.
+
+La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai
+toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous
+soyez chargé de faire une guerre, dont la principale cause est, comme
+vous l'observez dans votre lettre, la nécessité d'empêcher le commerce
+américain de passer dans des canaux étrangers.--Il me semble que ni
+l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il
+soit, ne mérite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les
+vrais, les plus sûrs moyens qu'on a d'étendre son commerce, c'est de
+fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne
+qualité et peu chères; et les profits d'aucun commerce ne peuvent
+suffire aux frais qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par force, et
+qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armées.
+
+Je considère la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre
+à-la-fois injuste et insensée. Je suis persuadé que la froide et
+impartiale postérité condamnera à l'infamie les hommes qui en ont été
+les instigateurs; et que la victoire même ne pourra pas entièrement
+effacer la honte des généraux qui se sont volontairement engagés à la
+faire.
+
+Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique, vous avez eu pour principal
+motif l'espoir d'opérer une réconciliation; et je crois que quand vous
+aurez vu que, d'après les propositions qu'on vous a laissé la liberté de
+faire, cette réconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux
+commandement dont vous vous êtes chargé, et vous retournerez à une vie
+privée, bien plus honorable.
+
+Agréez, mylord, mon sincère respect.
+
+B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+RÉFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA
+RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE[67].
+
+
+L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront
+l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que
+personne n'a encore parlé.
+
+Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés
+politiques de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde.
+
+Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est
+susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand état
+reçoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une
+espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en
+peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salariés du dernier
+ordre, de ces hommes sans propriété, sans capital et n'ayant que leurs
+bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une
+nation; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où
+par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une
+subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers
+besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et
+sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur
+manquer, ou que l'âge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au
+travail.
+
+Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être
+considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la
+quantité de denrées, de vêtemens et d'autres marchandises que le salarié
+peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.
+
+Malheureusement, dans tous les états policés de l'ancien monde, une
+nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces
+salaires lui sont insuffisans. C'est là véritablement ce qui produit la
+misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans
+les manufactures des villes, la mendicité, dont le mal s'étend chaque
+jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des
+remèdes impuissans, la dépravation des moeurs, et presque tous les
+crimes.
+
+La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé
+ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit
+pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au
+coeur dur et à l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en
+est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit être pauvre, par
+rapport aux prétendus intérêts du commerce. Ils croient que
+l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et
+sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit
+diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais
+ce motif est à la fois barbare et mal fondé.
+
+Il est barbare; car quels que puissent être les avantages du commerce
+avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation
+languisse dans la misère, on ne peut, sans crime, chercher à les
+obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir
+empêcher les salaires de s'élever pour favoriser l'exportation des
+marchandises, c'est travailler à rendre misérables les citoyens d'un
+état, afin que les étrangers achetent ses productions à meilleur marché;
+c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en
+appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du côté du plus
+fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut donner des
+salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que
+l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus
+grand nombre.
+
+En outre, le motif est mal fondé; car la modicité des salaires portée à
+l'excès où l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est
+pas nécessaire pour procurer à une nation l'exportation avantageuse des
+productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire
+de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit être modéré, pour
+qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger: mais on a toujours
+négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix
+de sa journée. Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour
+recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette
+production peut donc être à un prix très-modéré, en même-temps que
+l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer
+une subsistance abondante.--Le travail nécessaire pour recueillir ou
+préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le
+salaire de l'ouvrier très-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de
+Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre
+de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui
+des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de
+Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et
+d'Abbeville.
+
+Il seroit trop long de développer ici ce principe. Je me bornerai à
+observer qu'il tient sur-tout à ce que le prix du travail des arts et
+même de l'agriculture, est singulièrement diminué par le
+perfectionnement des machines qu'on y emploie, par l'intelligence et
+l'activité des ouvriers, et par la distribution bien entendue du
+travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des
+manufactures, n'ont rien de commun avec la modicité du salaire de
+l'ouvrier. Dans une grande manufacture, où l'on emploie des animaux au
+lieu d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et où le travail est
+distribué avec cette intelligence qui double, qui décuple la force et le
+temps, l'ouvrage peut être fabriqué et vendu à un prix beaucoup moindre
+que dans celles qui n'ont pas le même avantage; et cependant, les
+ouvriers de l'une sont payés deux fois plus que ceux des autres.
+
+C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des
+ouvriers à bon marché; et lorsque la cherté des salaires est excessive,
+elle devient un obstacle à l'établissement des grandes fabriques. C'est
+même cette cherté qui, comme je l'expliquerai plus bas, est une des
+raisons qui font croire que les États-Unis de l'Amérique ne pourront, de
+très-long-temps, avoir des manufactures rivales de celles
+d'Europe.--Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne
+puissent prospérer, sans que les salaires des ouvriers soient réduits au
+point où nous les voyons en Europe. Il y a plus: c'est que
+l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une
+manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité.
+
+Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus
+industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il se vend mieux; et
+par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit
+faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins
+d'outils, perd moins de matières et travaille plus promptement qu'un
+autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.
+
+Le perfectionnement du mécanisme dans tous les arts est, en grande
+partie, dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, où ils
+n'aient inventé quelque pratique utile, qui épargne le temps et les
+matières, ou rend l'ouvrage meilleur.--Si les ouvrages des manufactures
+communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'état, si les étoffes
+de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de
+cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de
+meilleure qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays,
+c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés.
+
+Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable cause des avantages
+du commerce de nation à nation: mais il est un des grands maux des
+sociétés politiques.
+
+Examinons à présent quelle est à cet égard la situation des États-Unis.
+La condition du journalier, dans ces états, est infiniment meilleure,
+que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement
+en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune
+autre partie de l'Europe.
+
+ Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et
+ qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent
+ ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la
+ colonie, valant 2 schellings sterling.
+
+ Un charpentier de vaisseau, gagne
+ 10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie,
+ avec une pinte de rhum, valant en tout 5 sch. 6 pences st.
+
+ Un charpentier de haute futaie, ou un
+ briquetier, 8 sch. de la colonie 4 sch. 6 pences st.
+
+ Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du
+ pays, ou environ 2 sch. 10 pences st.
+
+Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts
+dans les autres parties des États-Unis qu'à New-York. Je les ai tirés de
+l'ouvrage d'Adams Smith sur _la Richesse des Nations_.
+
+Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des
+États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la
+main-d'oeuvre y est portée.
+
+«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington une espèce de camelot, et une
+autre étoffe de laine à raies bleues et blanches, pour l'habillement des
+femmes. Ces étoffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68],
+monnoie du pays, ce qui fait à peu-près quarante-cinq sous
+tournois.--Les fils et petits-fils du maître de la maison travailloient
+au métier. Un ouvrier peut faire à son aise cinq aunes d'étoffe par
+jour; et comme la matière première ne coûte qu'un schelling, il peut
+gagner dix à douze schellings dans sa journée».--Enfin, ce fait est si
+connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres
+témoignages.
+
+Les causes de la cherté du travail dans nos états américains, ne peuvent
+donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population
+y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y
+augmentent proportionnément.
+
+Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent,
+prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier
+coup-d'oeil; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit
+d'une circonstance importante.--Dans toutes les parties de l'Amérique
+septentrionale, les denrées de première nécessité sont à meilleur marché
+qu'en Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette. Dans les années les
+plus stériles, la récolte suffit toujours à la consommation des
+habitans, et ils ne sont obligés que de diminuer l'exportation de leurs
+denrées. Or, le prix du travail en argent y étant plus haut qu'en
+Angleterre, et les denrées moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire,
+la quantité d'objets de première nécessité, que le journalier peut
+acheter, en est d'autant plus considérable.
+
+Il me reste à expliquer comment le haut taux des salaires en Amérique
+les fera monter en Europe.
+
+Deux causes différentes concourront à produire cet effet. La première
+est la plus grande quantité de travail que l'Europe aura à faire, par
+rapport à l'existence d'une grande nation[69] de plus dans le monde
+commerçant, et de son accroissement continuel; et la seconde
+l'émigration des journaliers européens, ou seulement la possibilité
+qu'ils auront d'émigrer pour se rendre en Amérique, où le travail est
+mieux payé.
+
+Il est certain que plusieurs millions d'hommes de plus existans dans le
+monde commerçant, nécessitent l'augmentation du travail en Europe, dans
+l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation. Or, la
+somme du travail, annuel devenant plus considérable, le travail sera
+payé un peu plus chèrement; et le taux du salaire journalier de
+l'ouvrier augmentera par cette concurrence.--Par exemple, s'il a cent
+mille pièces d'étoffe, vingt mille pièces de vin, dix mille barriques
+d'eau-de-vie à fournir de plus aux Américains, non-seulement le travail
+des hommes nécessaires à la production et à la fabrication de ces
+marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de
+prix.
+
+Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause,
+qu'il importe de bien connoître. J'ai déjà dit que les salaires ne
+doivent pas être estimés seulement d'après la quantité d'or ou d'argent,
+ni même d'après la quantité de subsistances que le salarié reçoit par
+jour, mais aussi d'après le nombre de jours où il a du travail; car ce
+n'est que par ce calcul qu'on peut véritablement savoir ce qu'il a
+chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui seroit payé à
+raison de quarante sous par jour et manqueroit de travail la moitié de
+l'année, n'auroit réellement que vingt sous pour vivre, et que sa
+condition seroit moins avantageuse que celle du salarié, qui, ne
+recevant que trente sous, pourroit travailler tous les jours? Ainsi, les
+Américains fesant augmenter en Europe la demande et le besoin de
+travail, y feront aussi nécessairement augmenter les salaires, quand on
+supposeroit même que le prix de la journée du salarié restât au même
+taux.
+
+Peut-être m'objectera-t-on que cette nation nouvelle contiendra dans son
+sein tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi son existence
+n'ajoutant rien à la quantité de travail à faire en Europe ne sera
+d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je réponds
+qu'il est impossible que les États-Unis de l'Amérique, tels qu'ils sont
+aujourd'hui, et à plus forte raison lorsque leur population et leurs
+richesses seront doublées, quadruplées, n'employent pas, d'une manière
+ou d'autre, le travail des Européens.--Cela est impossible, parce qu'à
+cet égard les Américains ne seront point dans une situation différente
+du reste des sociétés politiques, qui toutes ont besoin les unes des
+autres.
+
+La fécondité du sol de l'Amérique, l'abondance et la variété de ses
+productions, l'activité et l'industrie de ses habitans, et la liberté du
+commerce dont l'indépendance américaine occasionnera tôt ou tard
+l'établissement en Europe, assurent les relations de l'Amérique avec les
+autres pays; parce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses
+productions, qui leur conviendront, et que chacune en ayant, qui lui
+sont particulières, les besoins et les avantages seront mutuels.
+
+La seconde cause, que j'ai dit devoir coopérer à l'augmentation des
+salaires en Europe est l'émigration, ou seulement la possibilité
+d'émigrer vers l'Amérique, où le travail est mieux payé. Il est aisé de
+concevoir que lorsque cette différence sera bien connue, elle attirera
+dans les États-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de
+subsister que leur travail, accourront dans le lieu où ce travail sera
+le mieux récompensé.
+
+Depuis la dernière paix, les Irlandais n'ont cessé d'émigrer pour se
+rendre en Amérique. La raison en est qu'en Irlande les salaires sont
+bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernière classe du peuple en
+souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux
+États-Unis; et tous ces hommes laborieux ont dû, en quittant l'Europe, y
+faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont restés.
+
+J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, même sans émigration, et
+résultera de la seule possibilité d'émigrer, au moins dans les états de
+l'Europe, dont les habitans ne seront pas forcés à s'expatrier par
+l'excès des impôts, les mauvaises loix et l'intolérance du gouvernement.
+
+Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus
+forts à gagner, dans un lieu où le salarié peut se transporter.
+
+On a sagement remarqué dans les discussions élevées sur le commerce des
+grains, que la seule liberté de les exporter, en soutenoit et fesoit
+hausser le prix, sans même qu'on en exportât un seul boisseau. Il en est
+de même pour les salaires. Les salariés européens ayant la facilité
+d'aller gagner en Amérique des salaires plus forts, obligeront ceux qui
+achètent leur travail de le leur payer un peu plus cher.
+
+De là il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires,
+l'émigration réelle et la simple possibilité d'émigrer, concourront à
+produire le même effet. L'action de chacune étant d'abord peu
+considérable, il y aura quelqu'émigration. Alors les salaires
+hausseront, et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus
+de motif assez puissant pour émigrer.
+
+Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir également chez
+les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considérable
+en raison de la facilité plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer.
+L'Angleterre, dont les moeurs, la langue, la religion sont les mêmes que
+celles des Américains, doit naturellement participer à cet avantage plus
+qu'aucun autre état de l'Europe. On peut dire qu'elle doit déjà beaucoup
+à l'Amérique; car ses rapports avec elle, le débouché qu'elle y a trouvé
+pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des
+journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures,
+sont au nombre des principales causes de ses richesses, et de la
+puissance politique que nous lui voyons déployer.
+
+Mais sans parler des autres avantages que peut procurer l'augmentation
+des salaires, il en est un bien précieux, que cette augmentation a
+produit en Angleterre: c'est celui d'y améliorer la condition de la
+classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, c'est-à-dire, de la
+partie la plus nombreuse de la société. Cette classe, réduite ailleurs à
+la subsistance la plus étroite, est en Angleterre dans une bien
+meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire
+aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties
+de l'Europe; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de
+l'influence qu'a eue le commerce d'Amérique sur le taux des salaires.
+
+Je sais qu'on peut dire que malgré l'accroissement du travail et des
+denrées en Europe, et malgré l'émigration qui peut avoir lieu, les mêmes
+causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les
+salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhérentes aux
+constitutions européennes, dont la liberté et la prospérité de
+l'Amérique ne corrigeront point les vices. On dira peut-être encore que
+le nombre des propriétaires et des capitalistes, nombre si petit
+relativement à celui des hommes qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux,
+sont forcés de vivre de salaires, restera le même, parce que les causes
+qui réunissent les propriétés et les capitaux dans ses mains, ne
+changeront point, et que par conséquent il remettra, ou plutôt il
+tiendra les salaires très-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie
+des loix féodales, la forme des impôts, l'accroissement excessif du
+revenu public, la police du commerce, auront toujours les mêmes effets
+pour diminuer les salaires; et que quand même l'avantage que l'Europe
+retirera, à cet égard, de l'indépendance, seroit réel, il ne pourroit
+être durable.
+
+À cela, il est aisé de faire plusieurs réponses.--J'observerai d'abord
+que si ce sont les gouvernemens d'Europe qui s'opposent aux effets
+salutaires que l'indépendance de l'Amérique devroit naturellement
+produire chez eux, il n'en est pas moins intéressant de chercher à
+déterminer quels pourroient être ces effets. Peut-être viendra-t-il des
+temps plus heureux, où les vrais principes du bonheur des nations étant
+mieux connus, quelque souverain sera assez éclairé, assez juste pour les
+mettre en pratique.
+
+On peut diminuer les causes qui accumulent et concentrent sans cesse les
+propriétés et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir
+ou du moins adoucir beaucoup les restes de la féodalité. On peut changer
+la forme et modérer l'excès des impôts. Oh peut enfin, corriger la
+mauvaise police du commerce; et tout cela contribuera à faire profiter
+les salariés du changement favorable que la révolution d'Amérique doit
+naturellement occasionner.
+
+Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer
+concourent à tenir encore en Europe, le travail des journaliers à bas
+prix, elles ne peuvent cependant qu'affoiblir l'influence de la
+prospérité américaine, et non en détruire totalement l'effet. Quand tout
+resteroit, d'ailleurs, dans le même état, il n'y en auroit pas moins une
+plus grande consommation, et conséquemment plus de travail à faire. Or,
+cette consommation et ce travail croissant sans cesse, à raison de
+l'accroissement de population et de richesses du nouveau monde, il en
+résultera nécessairement une augmentation de salaires en Europe; car les
+causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu'à présent.
+
+ [67] Ces réflexions ont été trouvées dans les papiers de Franklin. Un
+ de ses amis les a fait insérer dans le _Journal d'Économie
+ Publique_, du 10 ventôse an V. Mais comme je n'ai pas pu me procurer
+ ce journal assez à temps pour les y prendre, je les ai traduites sur
+ la version allemande de la _Minerva_, d'Archenholz. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [68] D'environ 33 pouces.
+
+ [69] Les habitans des États-Unis.
+
+
+
+
+DIALOGUE ENTRE LA GOUTTE ET FRANKLIN[70].
+
+
+ À Passy, le 22 octobre 1780.
+
+FRANKLIN.
+
+Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait pour mériter ces souffrances
+cruelles?
+
+LA GOUTTE.
+
+Beaucoup de choses. Vous avez trop mangé, trop bu et trop indulgé vos
+jambes en leur indolence.
+
+FRANKLIN.
+
+Qui est-ce qui me parle?
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est moi-même, la Goutte.
+
+FRANKLIN.
+
+Mon ennemie en personne.
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas votre ennemie.
+
+FRANKLIN.
+
+Oui, mon ennemie; car non-seulement vous voulez me tuer le corps par vos
+tourmens; mais vous tâchez aussi de détruire ma bonne réputation.--Vous
+me représentez comme un gourmand et un ivrogne; et tout le monde qui me
+connoît sait qu'on ne m'a jamais accusé, auparavant, d'être un homme qui
+mangeoit trop ou qui buvoit trop.
+
+LA GOUTTE.
+
+Le monde peut juger comme il lui plaît. Il a toujours beaucoup de
+complaisance pour lui-même et quelquefois pour ses amis. Mais je sais
+bien moi, que ce qui n'est pas trop boire ni trop manger, pour un homme
+qui fait raisonnablement d'exercice, est trop pour un homme qui n'en
+fait point.
+
+FRANKLIN.
+
+Je prends--Eh! eh!--Autant d'exercice.--Eh!--que je puis, madame la
+Goutte.--Vous connoissez mon état sédentaire, et il me semble qu'en
+conséquence vous pourriez, madame la Goutte, m'épargner un peu,
+considérant que ce n'est pas tout-à-fait ma faute.
+
+LA GOUTTE.
+
+Point du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également
+perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos
+récréations, vos amusemens doivent être actifs. Vous devez vous promener
+à pied ou à cheval; ou si le temps vous en empêche, jouer au billard.
+
+Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et
+que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'est-ce que vous
+faites?--Au lieu de gagner de l'appétit pour votre déjeûner par un
+exercice salutaire, vous vous amusez à lire des livres, des brochures,
+ou des gazettes, dont la plupart n'en valent pas la peine.--Vous
+déjeûnez néanmoins largement.--Il ne vous faut pas moins de quatre
+tasses de thé à la crême, avec une ou deux tartines de pain et de
+beurre, couvertes de tranches de boeuf fumé, qui, je crois, ne sont pas
+les choses du monde les plus faciles à digérer.
+
+Tout de suite, vous vous placez à votre bureau, vous y écrivez, ou vous
+parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire. Cela dure
+jusqu'à une heure après-midi, sans le moindre exercice de corps.--Tout
+cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, à
+votre état sédentaire.
+
+Mais après dîner, que faites-vous? Au lieu d'aller vous promener dans
+les beaux jardins de vos amis, chez lesquels vous avez dîné, comme font
+les gens sensés, vous voilà établi à l'échiquier, jouant aux échecs, où
+on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est là votre récréation
+éternelle; la récréation, qui de toutes, est la moins propre à un homme
+sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer le mouvement des fluides, ce
+jeu demande une attention si forte et si fixe que la circulation est
+retardée, et les secrétions internes empêchées.--Enveloppé dans les
+spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution.
+
+Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, si non un corps plein
+d'humeurs stagnantes, prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber dans
+toute sorte de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas
+de temps en temps à votre secours, pour agiter ces humeurs et les
+purifier on les dissiper?
+
+Si c'étoit dans quelque petite rue ou dans quelque coin de Paris,
+dépourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux échecs,
+après votre dîner, vous pourriez dire cela pour excuse. Mais c'est la
+même chose à Passy, à Auteuil, à Montmartre, à Épinay, à Sanoy, où il y
+a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus
+pur, les conversations les plus agréables, les plus instructives, que
+vous pouvez avoir tout en vous promenant. Mais tout cela est négligé
+pour cet abominable jeu d'échecs.--Fi donc, monsieur Franklin!--Mais en
+continuant mes instructions, j'oubliois de vous donner vos corrections.
+Tenez: cet élancement, et celui-ci.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! eh! oh! ohhh!--Autant que vous voudrez de vos instructions, madame
+la Goutte, même de vos reproches. Mais de grace, plus de vos
+corrections.
+
+LA GOUTTE.
+
+Tout au contraire: je ne vous rabattrois pas le quart d'une. Elles sont
+pour votre bien. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! ehhh!--Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice.
+J'en fais souvent dans ma voiture, en allant dîner et en revenant.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est de tous les exercices imaginables, le plus léger, le plus
+insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture
+suspendue sur des ressorts. En observant la quantité de chaleur obtenue
+de différentes espèces de mouvement, on peut former quelque jugement de
+la quantité d'exercice qui est donnée par chacun.
+
+Si, par exemple, vous sortez en hiver, avec les pieds froids, en
+marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien
+échauffés.--Si vous montez à cheval, il faut trotter quatre heures avant
+de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien
+suspendue, vous pourrez voyager tout une journée, et arriver à votre
+dernière auberge, avec vos pieds encore froids.--Ne vous flattez donc
+pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture, vous preniez de
+l'exercice.
+
+Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde: mais il a donné
+à chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment plus commodes et
+plus serviables. Soyez en reconnoissant et faites usage des vôtres.
+
+Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même-temps
+qu'elles vous transportent d'un lieu à l'autre? Pensez que quand vous
+marchez, tout le poids de votre corps est jeté alternativement sur l'une
+et l'autre jambe.--Cela presse avec grande force les vaisseaux du pied
+et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce
+pied et jeté sur l'autre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et
+par le retour du poids, ce refoulement est répété.
+
+Ainsi, la circulation du sang est accélérée en marchant. La chaleur
+produite en un certain espace de temps, est en raison de l'accélération.
+Les fluides sont battus, les humeurs atténuées, les sécrétions
+facilitées, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil et la santé
+est établie.
+
+Regardez votre amie d'Auteuil, une femme qui a reçu de la nature plus de
+science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous,
+philosophes prétendus, n'en avez tiré de vos livres. Quand elle voulut
+vous faire l'honneur de sa visite, elle vint à pied. Elle se promène du
+matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en
+partage à ses chevaux.--Voilà comme elle conserve sa santé, même sa
+beauté. Mais vous, quand vous allez à Auteuil, c'est dans la voiture. Il
+n'y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil, que d'Auteuil à Passy.
+
+FRANKLIN.
+
+Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je le crois bien! je me tais et je continue mon office. Tenez: cet
+élancement et celui-ci.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! oh!--Continuez de parler, je vous prie.
+
+LA GOUTTE.
+
+Non. J'ai un nombre d'élancemens à vous donner cette nuit, et vous aurez
+le reste demain.
+
+FRANKLIN.
+
+Bon dieu! la fièvre! je me perds! eh! eh! n'y a-t-il personne qui puisse
+prendre cette peine pour moi?
+
+LA GOUTTE.
+
+Demandez cela à vos chevaux. Ils ont pris la peine de marcher pour vous.
+
+FRANKLIN.
+
+Comment pouvez-vous être si cruelle de me tourmenter tant pour rien?
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos péchés contre votre santé,
+distinctement écrite, et je peux vous rendre raison de tous les coups
+que je vous donne.
+
+FRANKLIN.
+
+Lisez-la donc.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est trop long à lire. Je vous en donnerai le montant.
+
+FRANKLIN.
+
+Faites-le. Je suis tout attention.
+
+LA GOUTTE.
+
+Souvenez-vous combien de fois vous vous êtes proposé de vous promener le
+matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette, ou
+dans le vôtre, et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois
+que le temps étoit trop froid; d'autres fois, qu'il étoit trop chaud,
+trop venteux, trop humide, ou quelqu'autre chose, quand, en vérité, il
+n'y avoit rien de trop qui empêchât, excepté votre trop de paresse.
+
+FRANKLIN.
+
+Je confesse que cela peut arriver quelquefois, peut-être pendant un an
+dix fois.
+
+LA GOUTTE.
+
+Votre confession est bien imparfaite. Le vrai montant est cent
+quatre-vingt-dix-neuf.
+
+FRANKLIN.
+
+Est-il possible?
+
+LA GOUTTE.
+
+Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assuré
+de la justesse de mon compte. Vous connoissez les jardins de madame
+B...; comme ils sont bons à promener. Vous connoissez le bel escalier de
+cent cinquante degrés, qui mène de la terrasse en haut, jusqu'à la
+plaine en bas.--Vous avez visité deux fois par semaine cette aimable
+famille. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant
+d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier qu'en
+marchant dix milles sur une plaine; quelle belle occasion vous avez eue
+de prendre tous les exercices ensemble! En avez-vous profité? et combien
+de fois?
+
+FRANKLIN.
+
+Je ne peux pas bien répondre à cette question.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je répondrai donc pour vous.--Pas une fois.
+
+FRANKLIN.
+
+Pas une fois!
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas une fois. Pendant tout le bel été passé vous y êtes arrivé à six
+heures. Vous y avez trouvé cette charmante femme et ses beaux enfans, et
+ses amis, prêts à vous accompagner dans ces promenades, et à vous amuser
+avec leurs agréables conversations.--Et qu'avez-vous fait?--Vous vous
+êtes assis sur la terrasse; vous avez loué la belle vue, regardé la
+beauté des jardins en bas: mais vous n'avez pas bougé un pas pour
+descendre vous y promener.--Au contraire; vous avez demandé du thé et
+l'échiquier. Et vous voilà collé à votre siége jusqu'à neuf heures, et
+cela après avoir joué, peut-être deux heures, où vous avez dîné. Alors,
+au lieu de retourner chez vous à pied, ce qui pourroit vous remuer un
+peu, vous prenez votre voiture.--Quelle sottise de croire qu'avec tout
+ce déréglement, on peut se conserver en santé sans moi!
+
+FRANKLIN.
+
+À cette heure, je suis convaincu de la justesse de cette remarque du
+bonhomme Richard, que nos dettes et nos péchés sont toujours plus qu'on
+ne pense.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes
+des sages dans votre bouche, pendant que votre conduite est comme celle
+des ignorans.
+
+FRANKLIN.
+
+Mais faites-vous un de mes crimes, de ce que je retourne en voiture de
+chez madame B...?
+
+LA GOUTTE.
+
+Oui, assurément; car vous, qui avez été assis toute la journée, vous ne
+pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour. Vous n'avez
+donc pas besoin d'être soulagé par une voiture.
+
+FRANKLIN.
+
+Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture?
+
+LA GOUTTE.
+
+Brûlez-la si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois
+de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en
+donnerai une autre.--Regardez les pauvres paysans, qui travaillent la
+terre dans les vignes et dans les champs autour des villages de Passy,
+Auteuil, Chaillot, etc.--Vous pouvez tous les jours parmi ces bonnes
+créatures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes,
+courbés et peut-être estropiés sous le poids des années et par un
+travail trop fort et continuel, qui, après une longue journée de
+fatigue, ont à marcher peut-être un ou deux milles pour trouver leurs
+chaumières.--Ordonnez à votre cocher de les prendre et de les mener chez
+eux. Voilà une bonne oeuvre, qui fera du bien à votre ame! Et si, en
+même-temps, vous retournez de votre visite chez les B... à pied, cela
+sera bon pour votre corps.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! comme vous êtes ennuyeuse!
+
+LA GOUTTE.
+
+Allons donc à notre métier. Il faut vous souvenir que je suis votre
+médecin. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! oh! quel diable de médecin!
+
+LA GOUTTE.
+
+Vous êtes un ingrat de me dire cela!--N'est-ce pas moi qui, en qualité
+de votre médecin, vous ai sauvé de la paralysie, de l'hydropisie, de
+l'apoplexie, dont l'une ou l'autre vous auroient tué, il y a long-temps,
+si je ne les en avois empêchées.
+
+FRANKLIN.
+
+Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais, de
+grâce, quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux
+mourir que d'être guéri si douloureusement.--Souvenez-vous que j'ai
+aussi été votre ami. Je n'ai jamais loué de combattre contre vous, ni
+les médecins, ni les charlatans d'aucune espèce: si donc vous ne me
+quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque
+des charlatans. Ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire;
+et quant aux vrais médecins, ils sont enfin convaincus de cette vérité,
+que la goutte n'est pas une maladie, mais un véritable remède, et qu'il
+ne faut pas guérir un remède.--Revenons à notre affaire. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! de grace, quittez-moi; et je vous promets fidèlement que désormais
+je ne jouerai plus aux échecs, que je ferai de l'exercice journellement,
+et que je vivrai sobrement.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je vous connois bien. Vous êtes un beau prometteur: mais après quelques
+mois de bonne santé, vous recommencez à aller votre ancien train. Vos
+belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages
+de la dernière année.--Allons donc, finissons notre compte; après cela
+je vous quitterai. Mais soyez assuré que je vous visiterai en temps et
+lieu: car c'est pour votre bien; et je suis, vous savez, votre bonne
+amie.
+
+ [70] Cette pièce, et la suivante, ont été écrites en français par
+ Franklin; aussi y trouvera-t-on divers anglicismes.
+
+
+
+
+LETTRE À MADAME HELVÉTIUS[71].
+
+
+ Passy, 1781.
+
+Chagriné de votre résolution prononcée si positivement hier au soir, de
+rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me
+retirai chez moi, et tombé sur mon lit, je me croyois mort et me
+trouvois dans les Champs-Élisées.
+
+On m'a demandé si j'avois envie de voir quelques personnages
+particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
+demeurent ici-près dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et
+très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les
+estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premièrement
+Helvétius, parce que j'entends un peu le français et pas un mot de grec.
+Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il, de
+réputation, il y a quelque temps, et m'a demandé mille choses sur la
+guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté et du
+gouvernement en France.
+
+Vous ne me demandez donc rien de votre chère amie madame Helvétius? et
+cependant elle vous aime encore excessivement, et il n'y a qu'une heure
+que j'étois chez elle.--Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon
+ancienne félicité, mais il faut l'oublier pour être heureux ici. Pendant
+plusieurs des premières années, je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je suis
+consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que j'aie
+pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout-à-fait si belle, mais elle
+a autant de bon sens et d'esprit et elle m'aime infiniment. Son étude
+continuelle est de me plaire, et elle est sortie actuellement pour
+chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie et me régaler ce
+soir. Restez chez moi et vous la verrez.--J'apperçois, disois-je, que
+votre ancienne amie est plus fidèle que vous: car plusieurs bons partis
+lui ont été offerts, et elle les a refusés tous. Je vous confesse que je
+l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle a été dure à mon égard et m'a
+rejeté absolument pour l'amour de vous.--Je plains, dit-il, votre
+malheur, car vraiment c'est une bonne et belle femme et bien aimable.
+Mais l'abbé Lar... et l'abbé M... ne sont-ils pas encore quelquefois
+chez elle?--Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos
+amis.--Si vous aviez engagé l'abbé M..., avec du café à la crême, à
+parler pour vous, peut-être auriez-vous réussi. Car c'est un raisonneur
+subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas. Il met ses argumens en si bon
+ordre, qu'ils deviennent presqu'irrésistibles; ou si l'abbé Lar... avoit
+été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique pour parler
+contre vous, cela auroit été mieux, car j'ai toujours observé que quand
+il conseille quelque chose, elle a un penchant très-fort à faire le
+revers.
+
+À ces mots, entre la nouvelle madame Helvétius avec le nectar. À
+l'instant, je la reconnus pour être madame Franklin mon ancienne amie
+américaine. Je la réclamai, mais elle me dit froidement: «J'ai été votre
+bonne femme quarante-neuf années et quatre mois, presqu'un demi-siècle.
+Soyez content de cela. J'ai formé ici une nouvelle liaison qui durera
+l'éternité». Mécontent de ce refus de mon Euridice, je pris sur-le-champ
+la résolution de quitter ces ombres ingrates et de revenir en ce bon
+monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [71] Cette lettre, dont la copie, que nous avons, est de la main de
+ Chamfort, a été écrite en français par Franklin: c'est pourquoi nous
+ nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+
+
+LE PAPIER, POËME.
+
+
+Un de ces anciens beaux esprits, dont les idées étoient pleines de sens
+et les allusions ingénieuses, voulant marquer toute espèce d'homme d'un
+trait caractéristique, disoit que l'ame d'un enfant étoit un papier
+blanc, sur lequel le sentiment écrivoit bientôt ses principes, auxquels
+la vertu mettoit le sceau, ou que le vice effaçoit.
+
+Cette idée étoit heureuse et vraie. Il me semble qu'un homme de génie
+pourroit encore l'étendre; et moi, pardon de tant d'orgueil! moi, qui ne
+suis ni homme de génie, ni bel esprit, je vais l'essayer.
+
+Il y a diverses sortes de papiers, parce qu'il y a des besoins divers,
+qui sont ceux de l'élégance, de la mode, de l'usage.--Les hommes ne sont
+pas moins divers; et si je ne me trompe, chaque sorte de papier
+représente quelqu'homme.
+
+Examinez, je vous prie, un fat, bien poudré, couvert de broderie, et
+aussi délicat que s'il sortoit d'une boîte de carton, n'est-ce pas le
+papier doré, que vous dérobez au vulgaire, et mettez en réserve dans
+votre bureau?
+
+Les artisans, les domestiques, les agriculteurs ne sont-ils pas le
+papier commun, qu'on prise moins, mais qui est bien plus utile, que vous
+laissez sur votre pupitre, et qui offert à toutes les plumes, sert à
+chaque instant du jour.
+
+Le malheureux que son avarice force à s'épargner les choses nécessaires,
+à pâtir, à fourber, à friponner, pour enrichir un héritier, est le gros
+papier gris, employé par les petits marchands pour envelopper des
+choses, dont se servent des hommes qui valent mieux qu'eux.
+
+Voyez ensuite le contraste de l'avare. Il perd sa santé, sa réputation,
+sa fortune au milieu des plaisirs. Y a-t-il quelque papier qui lui
+ressemble? Oui, sans doute, c'est le papier qui boit.
+
+L'inquiet politique croit ce côté toujours exempt d'erreur et cet autre
+toujours faux. Il critique avec fureur; il applaudit avec rage. Dupe de
+tous les bruits populaires, et instrument des fripons, il ne faut pas
+que l'impression annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de papier, qu'on
+appelle _un bonnet d'âne_.
+
+L'homme prompt et colère, dans les veines duquel le sang court avec
+vivacité, qui vous cherche querelle si vous marchez de travers, et ne
+peut endurer une plaisanterie, un mot, un regard, qu'est-il? Quoi? Le
+papier de trace assurément.
+
+Que dites-vous de nos poëtes, tous tant qu'ils sont, bons, mauvais,
+riches, pauvres, beaucoup lus, ou point lus du tout? Vous pouvez mettre
+ensemble et eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les papiers le plus
+inutile[72].
+
+Contemplez la jeune et douce vierge. Elle est belle comme une feuille de
+papier blanc, que rien n'a encore souillé: l'homme heureux que le destin
+favorise, peut y écrire son nom et la prendre pour sa peine.
+
+Encore une comparaison: je n'en veux plus faire qu'une. L'homme sage,
+qui méprise les petitesses, et dont les pensées, les actions, les
+maximes sont à lui, et n'ont pour principe que les sentimens de son
+coeur, cet homme, dis-je, est le papier-vélin, qui de tous les papiers
+est le plus beau, le meilleur, le plus précieux.
+
+ [72] Il y a dans l'original, la plus pauvre de toutes les
+ _maculatures_. La maculature est une feuille de gros papier gris,
+ qui sert d'enveloppe à une rame d'autre papier. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+
+
+CONTE.
+
+
+Jacques Montresor étoit un brave officier, point bigot mais très-honnête
+homme. Il tomba malade. Le curé de sa paroisse croyant qu'il alloit
+mourir, courut chez lui, et lui conseilla de faire sa paix avec Dieu,
+afin d'être reçu en paradis.
+
+«Je ne suis pas inquiet sur cela, lui dit Montresor; car j'ai eu, la
+nuit dernière, une vision, qui m'a tout-à-fait tranquillisé».--Et
+qu'est-ce que cette vision, demanda le bon curé?--«J'étois, répliqua
+Montresor, à la porte du paradis, avec une foule de gens, qui vouloient
+entrer. Saint-Pierre leur demanda de quelle religion ils étoient.--Je
+suis catholique romain, répondit l'un.--Eh bien! entrez et prenez votre
+place parmi les catholiques, lui dit Saint-Pierre.--Un autre cria qu'il
+étoit de l'église anglicane.--Placez-vous avec les anglicans, répondit
+le Saint.--Moi je suis quaker, dit gravement un troisième.--Entrez où
+sont les quakers, fut la réponse de l'apôtre.--Enfin, il me demanda
+quelle étoit ma religion.--Hélas! lui répondis-je, le pauvre Jacques
+Montresor n'en a malheureusement aucune.--C'est dommage, dit
+Saint-Pierre. Je ne sais où vous placer: mais entrez toujours; vous vous
+mettrez où vous pourrez[73]».
+
+ [73] Voici une imitation heureuse, que le citoyen Parny a faite de ce
+ joli conte de Franklin.
+
+ Abandonnant la terrestre demeure,
+ Un jour, dit-on, six hommes vertueux,
+ Morts à-la-fois, vinrent à la même heure,
+ Se présenter à la porte des cieux.
+ L'Ange paroît, demande à chacun d'eux
+ Quel est son culte; et le premier s'approche,
+ Disant:--«Tu vois un bon Mahométan».
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre mon cher, et tournant vers ta gauche,
+ Tu trouveras le quartier Musulman.
+
+ LE SECOND.
+
+ Moi, je suis Juif.
+
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre, et cherche une place
+ Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace
+ À cet Hébreu, qu'es-tu?
+
+ LE TROISIÈME.
+
+ Luthérien.
+
+ L'ANGE.
+
+ Soit; entre et va, sans t'étonner de rien,
+ T'asseoir au temple où s'assemblent tes frères.
+
+ LE QUATRIÈME.
+
+ Quaker.
+
+ L'ANGE.
+
+ Eh bien, entre, et garde ton chapeau.
+ Dans ce bosquet les Quakers sédentaires
+ Forment un club; on y fume.
+
+ LE QUAKER.
+
+ _Bravo._
+
+ LE CINQUIÈME.
+
+ J'ai le bonneur d'être bon catholique,
+ Et comme tel, je suis un peu surpris
+ De voir un Juif, un Turc, en paradis.
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre, et rejoins les tiens sous ce portique.
+ Venons à toi; quelle religion
+ As-tu suivie?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ Aucune.
+
+ L'ANGE.
+
+ Aucune?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ Non.
+
+ L'ANGE.
+
+ Mais cependant quelle fut ta croyance?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ L'ame immortelle, un Dieu qui récompense,
+ Et qui punit; rien de plus.
+
+ L'ANGE.
+
+ En ce cas,
+ Entre, et choisis ta place où tu voudras.
+
+
+
+
+FRAGMENT DE LA SUITE DES MÉMOIRES DE FRANKLIN[74].
+
+
+Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de
+parvenir à la perfection morale. Je désirois de passer ma vie sans
+commettre aucune faute dans aucun moment; je voulois me rendre maître de
+tout ce qui pouvoit m'y entraîner: la pente naturelle, la société, ou
+l'usage. Comme je connoissois, ou croyois connoître, le bien et le mal,
+je ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas toujours faire l'un et
+éviter l'autre; mais je m'apperçus bientôt que j'avois entrepris une
+tâche plus difficile que je ne l'avois d'abord imaginé. Pendant que
+j'appliquois mon attention, et que je mettais mes soins à me préserver
+d'une faute, je tombois souvent, sans m'en appercevoir, dans une autre:
+l'habitude se prévaloit de mon inattention, ou bien le penchant étoit
+trop fort pour ma raison.
+
+Je conclus à la fin que quoiqu'on fût spéculativement persuadé qu'il est
+de notre intérêt d'être complétement vertueux, cette conviction étoit
+insuffisante pour prévenir nos faux pas; qu'il falloit rompre les
+habitudes contraires, en acquérir de bonnes et s'y affermir, avant de
+pouvoir compter sur une constante et uniforme rectitude de conduite: en
+conséquence, pour y parvenir, j'imaginai la méthode suivante.
+
+Dans les différentes énumérations des vertus morales que j'avois vues
+dans mes lectures, le catalogue étoit plus ou moins nombreux, suivant
+que les écrivains renfermoient plus ou moins d'idées sous la même
+dénomination. La _tempérance_, par exemple, suivant quelques-uns,
+n'avoit de rapport qu'au manger et au boire, tandis que d'autres en
+étendoient le sens jusqu'à la modération dans tous les autres plaisirs,
+dans tous les appétits, inclinations ou passions du corps ou de l'ame,
+et même jusqu'à l'avarice et l'ambition. Je me proposai, pour plus de
+clarté, de faire plutôt usage d'un plus grand nombre de mots, en
+attachant à chacun peu d'idées, que de me servir de moins de termes, en
+les liant à plus d'idées. Je renfermai sous treize noms de vertus,
+toutes celles qu'alors je regardois comme nécessaires ou désirables, et
+j'attachai à chacune d'elles un court précepte qui montrait pleinement
+l'étendue que je donnois à leur signification.
+
+Voici ces noms de vertus avec leur précepte:
+
+
+1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas assez
+pour que votre tête en soit affectée.
+
+2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut être utile aux autres et à
+vous-mêmes.
+
+Évitez les conversations frivoles.
+
+3. ORDRE. Que chaque chose ait chez vous sa place, et chaque partie de
+vos affaires son temps.
+
+4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites, sans
+y manquer, ce que vous avez résolu.
+
+5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou
+pour le vôtre, c'est-à-dire, ne dépensez rien mal à propos.
+
+6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à
+quelque chose d'utile; abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.
+
+7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucuns déguisemens nuisibles; que vos pensées
+soient innocentes et justes, et conformez-vous quand vous parlez.
+
+8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui fesant du tort, soit en
+négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.
+
+9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes; gardez-vous de vous offenser des
+torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.
+
+10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos
+habits et dans votre maison.
+
+11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par
+des accidens ordinaires ou inévitables.
+
+12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez
+que pour votre santé, ou pour avoir des descendans, jamais au point de
+vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la
+réputation de vous ou des autres.
+
+13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.
+
+Mon intention étant d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus, je
+pensai qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon attention en
+entreprenant de les acquérir toutes à-la-fois, de la fixer pendant un
+temps sur une d'elles; et lorsque je m'en serois assuré, de passer à une
+autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je les eusse parcourues toutes
+les treize. Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvoit
+faciliter celle de quelques autres, je les rangeai dans cette vue comme
+on vient de voir: la _sobriété_ étoit la première, parce qu'elle tend à
+procurer le sang-froid et la netteté de tête si nécessaires lorsqu'il
+faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre
+l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des
+tentations continuelles.
+
+Cette vertu une fois obtenue et affermie, le _silence_ devenoit beaucoup
+plus aisé. Mon désir étant d'acquérir des connoissances en même-temps
+que je me perfectionnois dans la vertu, je considérai que, dans la
+conversation, on y parvenoit plutôt par le secours de l'oreille que par
+celui de la langue; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me
+gagnoit de babiller, de faire des pointes et des plaisanteries qui ne
+pouvoient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je
+donnai la seconde place au _silence_.
+
+J'espérois par son moyen, et avec l'_ordre_ qui vient après, obtenir
+plus de temps pour suivre mon projet et mes études. La _résolution_ une
+fois devenue habituelle, devoit m'affermir dans mes efforts pour obtenir
+les autres vertus. L'_économie_ et l'_application_ en me délivrant de ce
+qui me restoit de dettes, et me procurant l'abondance et l'indépendance,
+devoient me rendre plus aisée la pratique de la _sincérité_ et de la
+_justice_, etc, etc.
+
+Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans
+ses vers d'or, un examen journalier étoit nécessaire, et pour le diriger
+j'imaginai la méthode suivante:
+
+Je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus,
+une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût
+sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, que je marquai de la
+lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges
+transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre
+d'une des vertus. Dans cette ligne, et la colonne convenable, je pouvois
+marquer avec un petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon
+examen, je reconnoîtrois avoir commis ce jour-là contre cette vertu.
+
+FORME DES PAGES.
+
+SOBRIÉTÉ.
+
+_Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas jusqu'à ce que votre
+tête soit affectée._
+
+ --------------------------------------------------
+ | DIM. | LUN. | MAR. | MER. | JEU. | VEN. | SAM. |
+ |======|======|======|======|======|======|======|
+ Sobriété. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Silence. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Ordre. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Résolution. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Économie. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Application. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Sincérité. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Justice. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Modération. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Propreté. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Tranquillité. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Chasteté. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Humilité. | | | | | | | |
+ --------------------------------------------------
+
+Je pris la résolution de donner, pendant une semaine, une attention
+rigoureuse à chacune des vertus successivement. Ainsi dans la première,
+je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la
+_sobriété_, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire;
+seulement je marquois chaque soir les fautes du jour: ainsi dans le cas
+où j'aurois pu, pendant la première semaine, tenir nette ma première
+ligne marquée _sobriété_, je regardois l'habitude de cette vertu connue
+assez fortifiée, et ses ennemis, les penchans contraires, assez
+affoiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la
+suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de
+marques.
+
+En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvois faire un cours
+complet en treize semaines, et quatre cours en un an; de même que celui
+qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes
+les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderoit le pouvoir de
+ses bras et de ses forces; il ne travaille en même-temps que sur une
+planche, et lorsqu'il a fini la première, il passe à une seconde. Je
+devois jouir (je m'en flattois du moins) du plaisir encourageant de voir
+sur mes pages mes progrès dans la vertu, en effaçant successivement les
+marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs
+répétitions, j'eusse le bonheur de voir mon livre entièrement blanc, au
+bout d'un examen journalier de treize semaines.
+
+Mon petit livre avoit pour épigraphe ces vers du Caton d'Addison.
+
+ Here will I hold: if there is a power above us
+ (And that there is, all nature cries aloud
+ Thro' all her works) he must delight in virtue,
+ And that which he delights in, must be happy.
+
+«Je persévérerai: s'il y a un pouvoir au-dessus de nous (et la nature
+entière crie à haute voix dans toutes ses oeuvres qu'il y en a un), la
+vertu doit faire ses délices, et ce qui fait ses délices doit être le
+bonheur.»
+
+Un autre de Cicéron.
+
+ O vitæ Philosophia dux! ô virtutum indagatrix, expultrixque vitiorum!
+ Unus dies benè et ex præceptis tuis actus peccanti immortalitati est
+ anteponendus.
+
+«Ô philosophie! guide de la vie, source des vertus et fléau des vices!
+Un seul jour employé au bien, et suivant tes préceptes, est préférable à
+l'immortalité passée dans le vice.»
+
+Un autre, d'après les proverbes de Salomon, parlant de la sagesse et de
+la vertu.
+
+«La longueur des jours est dans sa main droite, et dans sa gauche la
+richesse et les honneurs; ses voies sont des voies de douceur, et tous
+ses sentiers sont ceux de la paix». _Prov. ch. III. v. 16 et 17._
+
+Et considérant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai qu'il étoit
+juste et nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir. Je
+composai en conséquence la courte prière qui suit, et je la mis en tête
+de mes tables d'examen, pour m'en servir tous les jours.
+
+«Ô bonté puissante! père bienfaisant! guide miséricordieux, augmente en
+moi la sagesse pour que je puisse connoître mes vrais intérêts; fortifie
+ma résolution pour exécuter ce qu'elle prescrit, agrée mes bons offices
+à l'égard de tes autres enfans, comme le seul acte de reconnoissance qui
+soit en mon pouvoir pour les faveurs continuelles que tu m'accordes.»
+
+Je me servois aussi de cette prière, tirée des poëmes de Thompson.
+
+ Father of light and life, thou Good supreme!
+ O Teach me what is Good, teach me thyself.
+ Save me from folly, vanity, and vice,
+ From every low pursuit, and fill my soul
+ With knowledge, conscious peace and virtue pure,
+ Sacred, substantial, never fading bliss.
+
+«Père de la lumière et de la vie! Ô toi, le bien suprême! instruis-moi
+de ce qui est bien, instruis-moi de toi-même; sauve-moi de la folie, de
+la vanité, du vice, de toutes les inclinations basses, et remplis mon
+ame de savoir, de paix intérieure, et de vertu pure; bonheur sacré,
+véritable, et qui ne se ternit jamais.»
+
+Le précepte de l'_ordre_ demandant que chaque partie de mes affaires eût
+son temps assigné, une page de mon livret contenoit le plan qui suit
+pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel.
+
+_Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel_.
+
+_Question du matin_: Quel bien puis-je faire aujourd'hui?
+
+ 5. En me levant, me laver et invoquer la bonté suprème,
+ 6. régler les affaires et prendre les résolutions
+ 7. du jour, continuer les études actuelles, déjeûner.
+
+ 8.
+ 9.
+ 10. Travail.
+ 11.
+
+ midi. Lecture, ou examen de mes comptes, et dîner.
+ 1.
+
+ 2.
+ 3.
+ 4. Travail.
+ 5.
+
+ 6.
+ 7. Ranger tout à sa place, souper, musique ou
+ 8. récréation, ou conversation, examen du jour.
+ 9.
+
+ 10.
+ 11.
+ minuit.
+ 1. Sommeil.
+ 2.
+ 3.
+ 4.
+
+_Question du soir_: Quel bien ai-je fait aujourd'hui?
+
+J'entamai l'exécution de ce plan par mon examen, et je continuai pendant
+un certain temps, l'interrompant dans quelques occasions. Je fus surpris
+de trouver combien j'étois plus rempli de défauts que je ne l'avois
+imaginé; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer.
+
+Pour éviter l'embarras de renouveler, de temps en temps, mon livret,
+qui, en grattant le papier pour effacer les marques des vieilles fautes,
+afin de faire place aux nouvelles dans un nouveau cours, étoit devenu
+rempli de trous, je transcrivis mes tables et mes préceptes sur les
+feuilles d'ivoire d'un souvenir: les lignes y furent tracées, d'une
+manière durable, avec de l'encre rouge, et j'y marquai mes fautes avec
+un crayon de mine de plomb, dont je pouvais effacer les traces aisément,
+en y passant une éponge mouillée.
+
+Après un temps, je ne fis plus qu'un cours pendant l'année, et, par la
+suite, un seul en plusieurs années, jusqu'à ce qu'à la fin je n'en fisse
+plus du tout, étant employé, hors de chez moi, par des voyages, des
+occupations et une multitude d'affaires. Cependant, je portois toujours
+mon petit livre avec moi. Mon projet d'_ordre_ me donna le plus de
+peine, et je trouvai que, quoiqu'il fût praticable, lorsque les affaires
+d'un homme sont de nature à lui laisser la disposition de son temps,
+comme celles d'un ouvrier imprimeur, par exemple, il ne l'étoit plus
+pour un maître, qui doit avoir des relations avec le monde, et recevoir
+souvent les gens à qui il a affaire, à l'heure qui leur convient. Je
+trouvai très-difficile aussi d'observer l'_ordre_, en mettant à leur
+place les effets, les papiers, etc. Je n'avois pas été accoutumé, de
+bonne heure, à cette règle; et, comme j'avois une excellente mémoire, je
+sentois peu l'inconvénient qui résulte de manquer d'ordre. Cet article
+me contraignit à une attention pénible; mes fautes, à cet égard, me
+tourmentèrent tellement, mes progrès étoient si foibles et mes rechutes
+si fréquentes, que je me décidai presque à prendre mon parti sur ce
+défaut.
+
+Quelque chose aussi, qui prétendoit être la raison, me suggéroit, de
+temps en temps, que cette extrême délicatesse, que j'exigeois de
+moi-même, pouvoit bien être une espèce de sottise en morale, qui me
+rendroit ridicule, si elle étoit connue; qu'un caractère parfait
+pourroit éprouver l'inconvénient d'être un objet d'envie et de haine, et
+que celui qui veut le bien, doit se souffrir un petit nombre de défauts,
+pour mettre ses amis à leur aise.
+
+Dans le vrai, je me trouvai incorrigible, par rapport à l'_ordre_; et à
+présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en
+sens vivement le besoin; mais, après tout, quoique je ne sois jamais
+arrivé à la perfection à laquelle j'avois tant d'envie de parvenir, et
+que j'en sois même resté bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu
+meilleur et plus heureux que je n'aurois été, si je n'avois pas formé
+cette entreprise; comme celui qui tâche de se faire une écriture
+parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais
+atteindre la même perfection; néanmoins, les efforts qu'il fait rendent
+sa main meilleure et son écriture passable.
+
+Il peut être utile, à ma postérité, de savoir que c'est à ce petit
+artifice, à l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur constant de
+sa vie, jusqu'à sa soixante et dix-neuvième année, pendant laquelle ceci
+est écrit. Les revers, qui peuvent accompagner le reste de ses jours,
+sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, la pensée
+de son bonheur passé doit l'aider à les supporter avec résignation. Il
+attribue, à la _sobriété_, sa longue et constante santé, et ce qui lui
+reste encore d'une bonne constitution; à _l'application_ et à
+_l'économie_, l'aisance qu'il s'est procurée de bonne heure,
+l'acquisition de sa fortune, et des connoissances qui l'ont mis en état
+d'être un citoyen utile, et lui ont donné quelque réputation parmi les
+savans; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays, et
+les emplois honorables dont on l'a revêtu. Enfin, c'est à l'influence de
+toutes ces vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait pu les atteindre,
+qu'il croit devoir cette égalité d'humeur et cette gaieté dans la
+conversation, qui fait encore rechercher sa compagnie, même par des gens
+plus jeunes que lui. Il espère que quelques-uns de ses descendans
+suivront cet exemple, et s'en trouveront bien.
+
+On remarquera que, quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport
+avec la religion, il ne s'y trouvoit pas de traces d'aucun dogme: je
+l'avois évité à dessein, car j'étois persuadé de l'utilité et de
+l'excellence de ma méthode; je croyois qu'elle devoit être utile aux
+hommes, quelle que fût leur religion, et me proposois de la publier
+quelque jour.
+
+J'avois dessein d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu, dans
+lequel j'aurais fait voir l'avantage de les posséder, et les maux qui
+suivent les vices qui leur sont opposés; j'aurois intitulé mon livre:
+_l'Art de la Vertu_, parce qu'il auroit montré les moyens et la manière
+d'acquérir la vertu, ce qui l'auroit distingué d'une simple exhortation
+qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir à être homme de bien,
+ressemble au langage de celui dont, pour employer l'expression d'un
+apôtre, la charité n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à ceux qui
+sont nuds et qui ont faim, les moyens d'avoir des habits et des vivres,
+les exhorte à se nourrir et à s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers.
+15, 16).
+
+Mais les choses ont tourné, de manière que mon intention d'écrire et de
+publier ce commentaire, n'a jamais été remplie. De temps en temps, à la
+vérité, je mettois, par écrit, de courtes notes sur les sentimens, les
+raisonnemens, etc. que j'y devois employer, et j'en ai encore
+quelques-unes; mais l'attention particulière qu'il m'a fallu donner,
+dans les premières années de ma vie, à mes affaires personnelles, et,
+depuis, aux affaires publiques, m'ont obligé de le remettre à d'autre
+temps; et, comme il est lié, dans mon esprit, avec un grand et vaste
+projet, dont l'exécution demande un homme tout entier, et dont une
+succession imprévue d'emplois m'a empêché de m'occuper jusqu'à présent,
+il est resté imparfait.
+
+J'avois dessein de prouver, dans cet ouvrage, qu'en considérant
+seulement la nature de l'homme, les actions vicieuses n'étoient pas
+nuisibles, parce qu'elles étoient défendues, mais qu'elles sont
+défendues, parce qu'elles sont nuisibles; qu'il est de l'intérêt, de
+ceux même qui ne souhaitent que le bonheur d'ici-bas, d'être vertueux;
+et, considérant qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup de riches
+commerçans, de princes, de républiques, qui ont besoin, pour
+l'administration de leurs affaires, d'agens honnêtes, et qu'ils sont
+rares, j'aurais entrepris de convaincre les jeunes gens, qu'il n'y a
+point de qualités plus capables de conduire un homme pauvre à la
+fortune, que la probité et l'intégrité.
+
+Ma liste des vertus n'en contenoit d'abord que douze; mais un quaker de
+mes amis m'avertit, avec bonté, que je passois généralement pour être
+orgueilleux; que j'en donnois souvent des preuves; que, dans la
+conversation, non content d'avoir raison lorsque je disputois quelque
+point, je voulois encore prouver aux autres qu'ils avoient tort; que
+j'étois, de plus, insolent; ce dont il me convainquit, en m'en
+rapportant différens exemples. Je résolus d'entreprendre de me guérir,
+s'il étoit possible, de ce vice ou de cette folie, en même temps que des
+autres, et j'ajoutai sur ma liste l'humilité.
+
+Je ne puis pas me vanter d'un grand succès pour l'acquisition réelle de
+cette vertu; mais j'ai beaucoup gagné, quant à son apparence. Je me
+prescrivis la règle d'éviter de contredire directement l'opinion des
+autres, et je m'interdis toute assertion positive en faveur de la
+mienne. J'allai même, conformément aux anciennes loix de notre
+_Junto_[75], jusqu'à m'interdire l'usage d'aucune expression qui marquât
+une opinion définitivement arrêtée, comme _certainement_,
+_indubitablement_, et j'adoptai, à leur place: _je conçois_, _je
+soupçonne_, ou _j'imagine_ qu'une chose est ainsi, ou _il me paroît, en
+ce moment, que_.--Quand quelqu'un affirmoit une chose qui me paraissoit
+être une erreur, je me refusois le plaisir de le contredire brusquement,
+et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdité dans sa proposition; et,
+dans ma réponse, je commençois par observer que, dans certains cas ou
+certaines circonstances, son opinion seroit juste; mais que, dans celle
+dont il étoit question, il _me sembloit_ qu'il y avoit quelque
+différence, etc.
+
+Je reconnus bientôt l'avantage de ce changement dans mes manières: les
+conversations dans lesquelles je m'engageois en devinrent plus
+agréables; le ton modeste avec lequel je proposois mes opinions, leur
+procuroit un plus prompt accueil et moins de contradictions; je
+n'éprouvois pas autant de mortifications, lorsqu'il se trouvoit que
+j'avois tort, et j'obtenois plus facilement des autres, d'abandonner
+leurs erreurs et de se réunir à moi, lorsqu'il arrivoit que j'avois
+raison.
+
+Cette disposition, à laquelle je ne pus pas d'abord m'assujétir sans
+faire quelque violence à mon penchant naturel, me devint, à la fin, si
+facile et si habituelle, que personne, depuis cinquante ans peut-être,
+n'a pu, je crois, s'appercevoir qu'il me soit échappé une seule
+expression tranchante. C'est à cette habitude, jointe à ma réputation
+d'intégrité, que je dois principalement d'avoir obtenu, de bonne heure,
+une grande confiance parmi mes concitoyens, lorsque je leur ai proposé
+de nouvelles institutions, ou quelques changemens aux anciennes, et une
+si grande influence dans les assemblées publiques, lorsque j'en suis
+devenu membre; car je n'étois qu'un mauvais orateur, jamais éloquent,
+souvent sujet à hésiter, rarement correct dans mes expressions, et
+cependant, je fesois généralement prévaloir mon avis.
+
+Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à
+dompter que l'_orgueil_. Qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre,
+qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant, il perce de nouveau; il se
+montre de temps en temps. Vous l'appercevrez, sans doute, souvent dans
+cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer, et
+vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité.
+
+ [74] Ce morceau qui se rapporte à l'année 1730 ou 1731, et fait suite
+ à ce que Franklin a écrit des Mémoires de sa Vie, a été tiré, à
+ Philadelphie, d'un manuscrit prêté au citoyen Delessert. Ce dernier,
+ qui l'a déjà fait insérer dans la _Décade_, a bien voulu permettre
+ qu'il reparût ici.
+
+ [75] Nom du club formé à Philadelphie par Franklin.
+
+
+
+
+LE CHEMIN DE LA FORTUNE, OU LA SCIENCE DU BONHOMME RICHARD[76].
+
+
+BÉNÉVOLE LECTEUR!
+
+J'ai ouï dire que rien ne fait autant de plaisir à un auteur que de voir
+ses ouvrages respectueusement cités par d'autres écrivains. Jugez donc
+combien je dus être content d'une aventure que je vais vous rapporter.
+
+Passant dernièrement à cheval dans un endroit, où il y avoit beaucoup de
+monde rassemblé pour une vente publique, je m'arrêtai. Il n'étoit pas
+encore l'heure de faire la vente, et en attendant qu'on commençât, la
+compagnie causoit sur la dureté des temps. Quelqu'un s'adressant à un
+homme à cheveux blancs, simplement et proprement mis, lui dit:--«Et
+vous, père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas
+que le fardeau des impôts ruinera entièrement le pays? Car comment
+ferons-nous pour les payer? Que nous conseillez-vous?»
+
+Le père Abraham se leva et répondit:--«Si vous voulez savoir ma façon de
+penser, je vais vous la dire brièvement; car un mot suffit à qui sait
+entendre, comme dit le bonhomme Richard».--Tout le monde se réunit pour
+engager le père Abraham à parler, et l'assemblée ayant formé un cercle
+autour de lui, il tint le discours suivant:
+
+«Mes amis, il est certain que les impôts sont très-lourds. Si nous
+n'avions à payer que ceux que le gouvernement met sur nous, nous
+pourrions les trouver moins considérables: mais nous en avons beaucoup
+d'autres, qui sont bien plus onéreux pour quelques-uns d'entre nous.
+L'impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe du
+gouvernement; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. Ces
+impôts sont tels, qu'il n'est pas possible aux commissaires d'y faire la
+moindre diminution. Cependant, si nous voulons suivre un bon conseil, il
+y a encore quelqu'espoir pour nous. Dieu aide ceux qui s'aident
+eux-mêmes, comme dit le bonhomme Richard.
+
+»S'il existait un gouvernement, qui obligeât les sujets à donner la
+dixième partie de leur temps pour son service, on le trouveroit
+assurément très-dur: mais la plupart d'entre nous sont taxés par leur
+paresse d'une manière beaucoup plus forte. La paresse occasionne des
+incommodités et raccourcit nécessairement la vie. La paresse, semblable
+à la rouille, use bien plus promptement que le travail: mais la clef,
+dont on se sert est toujours claire, comme dit encore le bonhomme
+Richard.--Si vous aimez la vie, ne prodiguez pas le temps; car, comme
+dit encore le bonhomme Richard, c'est l'étoffe dont la vie est faite.
+Nous donnons au sommeil bien plus de temps qu'il ne faut, oubliant que
+le renard qui dort n'attrape point de poules, et que nous aurons assez
+le temps de dormir dans la tombe, comme dit le bonhomme Richard.
+
+»Si le temps est la plus précieuse de toutes les choses, prodiguer le
+temps doit être, comme dit le bonhomme Richard, la plus grande des
+prodigalités; puisque, comme il nous l'apprend ailleurs, le temps perdu
+ne se retrouve jamais, et que ce que nous appelons _assez de temps_, se
+trouve toujours fort peu de temps.--Agissons donc, pendant que nous le
+pouvons, et agissons à propos. Avec de l'assiduité, nous ferons beaucoup
+plus avec moins de peine. La paresse rend tout difficile, et le travail
+tout aisé. Celui qui se lève tard a besoin d'agir toute la journée, et
+peut à peine avoir fini ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse va
+si lentement que la pauvreté l'a bientôt attrapée. Conduisez vos
+affaires, et ne vous laissez jamais conduire par elles. Un homme qui se
+couche de bonne heure, et se lève matin, dit le bonhomme Richard,
+devient bien portant, riche et sage.
+
+»Que signifient donc les désirs, les espérances de temps plus heureux?
+Nous pouvons rendre le temps meilleur si nous savons agir.--L'activité
+n'a pas besoin de former des voeux; celui qui vit d'espérance mourra de
+faim. Il n'y a point de profit sans peine. Je dois me servir de mes
+mains, puisque je n'ai point de terre; ou, si j'en ai, elle est
+fortement imposée. Le bonhomme Richard dit que celui qui a un métier a
+un fonds de terre, et que celui qui a une profession a un emploi utile
+et honorable. Mais il faut alors qu'on fasse valoir son métier et qu'on
+suive sa profession; sans quoi ni le fonds de terre, ni l'emploi ne nous
+aideront à payer les taxes.
+
+»Si nous sommes laborieux, nous ne mourrons jamais de faim. La faim
+regarde la porte de l'homme qui travaille, mais elle n'ose pas y entrer.
+Les commissaires et les huissiers la respectent également; car
+l'activité paie les dettes, et le désespoir les augmente. Vous n'avez
+besoin ni de trouver un trésor, ni d'hériter d'un riche parent: le
+travail est le père du bonheur, et Dieu donne tout à ceux qui
+s'occupent.
+
+»Tandis que les fainéans dorment, labourez profondément votre champ;
+vous recueillerez du bled et pour votre consommation, et pour vendre.
+Labourez aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous pourrez en être
+empêché demain. C'est ce qui a fait dire au bonhomme Richard: Un
+aujourd'hui vaut mieux que deux demain; et ensuite: Ne remettez jamais à
+demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.
+
+»Si vous étiez domestique ne seriez-vous pas honteux qu'un bon maître
+vous trouvât les bras croisés. Eh bien! puisque vous êtes votre propre
+maître, rougissez lorsque vous vous surprenez vous-même dans l'oisiveté,
+tandis que vous avez tant à faire pour vous-même, pour votre famille,
+pour votre patrie.--Ne mettez point de gants pour prendre vos outils.
+Souvenez-vous que le bonhomme Richard dit qu'un chat ganté n'attrape
+point de souris.--Il est vrai, qu'il y a beaucoup à faire, et peut-être
+manquez-vous de force. Mais ayez de la persévérance, et vous en verrez
+les bons effets. L'eau qui tombe constamment goutte à goutte finit par
+user la pierre. Avec de la patience une souris coupe un cable; et de
+petits coups répétés abattent de grands chênes.
+
+»Il me semble entendre quelqu'un d'entre vous me dire:--Ne faut-il donc
+pas se permettre quelques instans de loisir?--Mon ami, je veux vous
+apprendre ce que dit le bonhomme Richard. Si vous voulez avoir du repos,
+employez bien votre temps; et puisque vous n'êtes pas sûr d'une minute,
+gardez-vous de perdre une heure.--Le loisir est un temps qu'on peut
+employer à quelque chose d'utile. L'homme laborieux se procure ce
+loisir, mais le paresseux ne l'obtient jamais; car une vie tranquille et
+une vie oisive sont deux choses fort différentes.--Bien des gens
+voudraient vivre sans travailler, et par leur esprit seulement; mais ils
+n'ont pas assez de fonds pour cela. Le travail, au contraire, mène
+toujours à sa suite la satisfaction, l'abondance et le respect.--Les
+plaisirs courent après ceux qui les fuient. La fileuse vigilante ne
+manque jamais de chemise. Depuis que j'ai des brebis et une vache,
+chacun me souhaite le bon jour.
+
+»Mais indépendamment de notre industrie, il faut que nous ayons de la
+constance, de la résolution, des soins; que nous voyions nos affaires
+avec nos propres yeux, et que nous ne nous en rapportions pas trop aux
+autres. Le bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais vu un arbre qu'on
+transplante souvent, ni une famille qui déménage plusieurs fois dans
+l'année, prospérer autant que ceux qui ne changent point de
+place.--Trois déménagemens, dit-il encore, font le même tort qu'un
+incendie.--Conservez votre boutique et votre boutique vous
+conservera.--Si vous voulez que vos affaires se fassent, allez-y
+vous-même; si vous ne voulez pas qu'elles soient faites,
+envoyez-y.--Celui qui veut prospérer par la charrue, doit la conduire
+lui-même.--L'oeil du maître fait plus que ses deux mains.--Le défaut de
+soin fait plus de tort que le défaut de savoir.--Ne pas surveiller vos
+ouvriers, c'est laisser votre bourse à leur discrétion.--Le trop de
+confiance dans les autres est la ruine de bien des gens; car dans les
+affaires de ce monde, ce n'est pas par la foi qu'on se sauve, mais c'est
+en n'en ayant pas.
+
+»Les soins qu'on prend pour soi-même sont toujours utiles.--Si vous
+voulez avoir un serviteur fidèle et que vous aimiez, servez-vous
+vous-même.--Une petite négligence peut occasionner un grand mal, dit le
+bonhomme Richard. Faute d'un clou, le fer d'un cheval se perd; faute
+d'un fer, on perd le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier est
+lui-même perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue. Tout cela ne
+vient que d'avoir négligé un clou de fer à cheval.
+
+»Mes amis, en voilà assez sur le travail et sur l'attention que chacun
+doit donner à ses affaires: mais à cela, il faut ajouter la tempérance,
+si nous voulons être plus sûrs du succès de notre travail.
+
+»Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu'il gagne, mourra sans
+laisser un sou, après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son
+ouvrage. Une cuisine grasse rend un testament maigre, dit le bonhomme
+Richard. Depuis que pour faire les honneurs d'une table à thé, les
+femmes ont négligé de filer et de tricoter, et que pour boire du punch,
+les hommes ont quitté la hache et le marteau, bien des fortunes se
+dissipent en même-temps qu'on les gagne.--Si vous voulez être riche,
+songez à ménager ce que vous acquérez. L'Amérique n'a pas enrichi les
+Espagnols, parce que leurs dépenses sont plus considérables que leurs
+revenus.
+
+»Renoncez donc à vos folies dispendieuses et vous aurez bien moins à
+vous plaindre de la dureté des temps, du poids des impôts, et de la
+difficulté d'entretenir vos maisons; car les femmes, le vin, le jeu et
+la mauvaise foi, font qu'on trouve sa fortune petite et ses besoins
+très-grands. Il en coûte aussi cher pour maintenir un vice que pour
+élever deux enfans. Vous vous imaginez, peut-être, qu'un peu de thé, un
+peu de punch, de temps en temps, une table un peu mieux servie, des
+habits plus beaux, et quelque petite partie de plaisir, ne peuvent être
+de grande conséquence. Mais souvenez-vous que beaucoup de petites choses
+font une masse considérable. Prenez garde aux menues dépenses. Une
+petite voie d'eau, fait périr un grand navire, dit le bonhomme Richard.
+Le goût des friandises conduit à la mendicité. Les fous donnent des
+repas, et les sages les mangent.
+
+»Vous êtes ici tous rassemblés pour une vente de meubles élégans et de
+bagatelles fort chères. Vous appelez cela des biens; mais, si vous n'y
+prenez garde, il en résultera du mal pour quelqu'un de vous. Vous
+comptez que tout cela sera vendu bon marché. Peut-être le sera-t-il, en
+effet, pour beaucoup moins qu'il ne coûte. Mais si vous n'en avez pas
+besoin, cela sera toujours trop cher pour vous. Rappelez-vous les
+maximes du bonhomme Richard: si vous achetez ce qui vous est inutile,
+vous ne tarderez pas à vendre ce qui vous est nécessaire. Avant de
+profiter d'un bon marché, réfléchissez un moment. Richard pense, sans
+doute, que le bon marché n'est qu'illusoire, et qu'en vous gênant dans
+vos affaires, il vous fait plus de mal que de bien.
+
+»Voici encore deux dictons du Bonhomme.--Beaucoup de gens ont été ruinés
+pour avoir fait de bons marchés. C'est une folie d'employer son argent à
+acheter un repentir.--Cependant, cette folie se fait tous les jours dans
+les ventes, faute de se souvenir de l'almanach du bonhomme
+Richard.--Pour le plaisir de porter de beaux habits, dit-il, beaucoup de
+gens vont le ventre vide, et laissent leur famille manquer de pain.--Les
+étoffes de soie, le satin, le velours, l'écarlate, éteignent le feu de
+la cuisine. Loin d'être nécessaires, ces étoffes peuvent être à peine
+regardées comme des choses commodes; mais parce qu'elles paroissent
+jolies, combien de gens sont tentés de les avoir!
+
+»Par ces extravagances, et d'autres pareilles, les gens du bon ton sont
+gênés, se ruinent et sont ensuite forcés d'emprunter de ceux qu'ils
+avoient méprisés, mais qui, par leur travail et leur sobriété ont su se
+maintenir dans leur état.--C'est ce qui prouve, comme l'observe le
+bonhomme Richard, qu'un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un
+gentilhomme à genoux.
+
+»Peut-être que ceux qui sont ruinés avoient hérité d'une fortune
+honnête, mais sans savoir par quels moyens elle avoit été acquise, et
+ils pensoient que puisqu'il étoit jour, il ne feroit jamais nuit. Mais,
+dit le bonhomme Richard, à force de prendre à la huche, sans y rien
+mettre, on en trouve bientôt le fond, et quand le puits est sec, on
+connoît tout le prix de l'eau. Mais c'est ce qu'on auroit su d'abord si
+l'on avoit consulté le Bonhomme.--Voulez-vous apprendre ce que vaut
+l'argent? Essayez d'en emprunter. Celui qui va faire un emprunt, va
+chercher une mortification, dit le bonhomme Richard; et certes, autant
+en fait celui qui, après avoir prêté à certaines gens, redemande son dû.
+
+»Les avis du bonhomme Richard vont plus loin. L'orgueil de se parer,
+dit-il, est une malédiction. Quand vous en êtes atteint, consultez votre
+bourse avant de consulter votre fantaisie: l'orgueil est un mendiant qui
+crie aussi haut que le besoin, et est bien plus insatiable. Quand vous
+avez acheté une jolie chose, il faut que vous en achetiez encore dix
+autres afin d'être assorti.--Mais, dit le bonhomme Richard, il est plus
+aisé de réprimer la première fantaisie que de satisfaire toutes celles
+qui la suivent. Il est aussi fou au pauvre de vouloir singer le riche,
+qu'il l'est à la grenouille de s'enfler pour devenir l'égale d'un boeuf.
+Les grands vaisseaux peuvent se hasarder en pleine mer: mais les petits
+bateaux doivent se tenir près du rivage.
+
+»Les folies de l'orgueil sont bientôt punies; car, comme le dit le
+bonhomme Richard, l'orgueil qui dîne de vanité, soupe de mépris. Il dit
+encore: L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et
+soupe avec la honte.--Mais après tout, à quoi sert cette vanité de
+paroître, pour laquelle on se donne tant de peine et l'on s'expose à de
+si grands dangers? Elle ne peut ni nous conserver la santé, ni adoucir
+nos souffrances; et sans augmenter notre mérite, elle nous rend l'objet
+de l'envie, et accélère notre ruine.
+
+»Mais quelle folie n'y a-t-il pas à s'endetter pour des superfluités?
+Dans la vente qu'on va faire ici, l'on nous offre six mois de crédit; et
+peut-être cela a-t-il engagé quelques-uns de nous à s'y trouver, parce
+que, n'ayant point d'argent comptant, ils espèrent de satisfaire leur
+fantaisie, sans rien débourser. Mais, hélas! songez bien à ce vous que
+faites, quand vous vous endettez. Vous donnez à un autre des droits sur
+votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous rougirez
+de voir votre créancier; vous ne lui parlerez qu'avec crainte; vous vous
+abaisserez à vous excuser auprès de lui, d'une manière rampante;
+peu-à-peu, vous perdrez votre franchise, et vous vous déshonorerez par
+de misérables menteries. Le bonhomme Richard observe que la première
+faute est de s'endetter, et la seconde de mentir.--Les dettes portent le
+mensonge sur leur dos, dit-il ailleurs.
+
+»Un anglais, né libre, ne devroit jamais rougir ni craindre de parler à
+qui que ce puisse être. Mais la pauvreté ôte à l'homme toute espèce de
+courage et de vertu. Il est difficile qu'un sac vide puisse se tenir de
+bout.
+
+»Que penseriez-vous d'un prince ou d'un gouvernement qui vous
+défendroit, par un édit, de vous habiller comme les personnes de
+distinction, sous peine d'emprisonnement ou de servitude?--Ne
+diriez-vous pas que vous êtes nés libres; que vous avez le droit de vous
+vêtir à votre fantaisie; que l'édit est contraire à vos priviléges et le
+gouvernement tyrannique? Cependant, vous vous soumettez volontairement à
+cette tyrannie, quand vous vous endettez pour vous parer!
+
+»Votre créancier a le droit de vous priver de votre liberté, en vous
+confinant dans une prison pour toute votre vie, ou en vous vendant comme
+un esclave, si vous n'êtes pas en état de le payer.
+
+»Quand vous avez fait un marché, vous ne songez, peut-être, guère au
+paiement. Mais, comme dit le bonhomme Richard, les créanciers ont
+meilleure mémoire que les débiteurs. Les créanciers sont une secte
+superstitieuse et grande observatrice des nombres de jours, et des temps
+précis. L'échéance de votre dette arrive sans que vous y preniez garde,
+et l'on vous en fait la demande, avant que vous vous soyez préparé à y
+satisfaire. Si au contraire, vous pensez à ce que vous devez, le terme
+qui sembloit d'abord si long, vous paroîtra, en s'approchant,
+extrêmement court. Vous vous imaginerez que le temps aura mis des ailes
+à ses talons, comme il en a à ses épaules.--Le carême n'est jamais long
+pour ceux qui doivent payer à pâques.
+
+»Peut-être vous croyez-vous, en ce moment, dans un état prospère, qui
+vous permet de satisfaire impunément quelque petite fantaisie. Mais
+épargnez pour le temps de la vieillesse et du besoin, pendant que vous
+le pouvez. Le soleil du matin ne dure pas tout le jour. Le gain est
+incertain et passager; mais la dépense est continuelle. Le bonhomme
+Richard dit qu'il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'entretenir
+du feu dans une. Ainsi, couchez-vous sans souper, plutôt que de vous
+lever avec des dettes. Gagnez tout ce qu'il vous est possible de gagner
+et sachez le conserver: c'est-là la pierre philosophale qui changera
+votre plomb en or; et quand vous posséderez cette pierre, bien est-il
+sûr que vous ne vous plaindrez plus de la rigueur des temps et de la
+difficulté de payer les impôts.
+
+»Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la prudence.
+Mais ne vous confiez pourtant pas trop à votre travail, à votre
+sobriété, à votre économie. Ce sont d'excellentes choses: mais elles
+vous seront inutiles, sans les bénédictions du ciel. Demandez donc
+humblement ces bénédictions. Ne soyez point insensibles aux besoins de
+ceux à qui elles sont refusées; au contraire, accordez-leur des
+consolations et des secours. Souvenez-vous que Job fut pauvre et
+qu'ensuite il retrouva son opulence.
+
+»Pour conclure ce discours, je vous dirai que l'école de l'expérience
+est chère: mais, comme le dit le bonhomme Richard, c'est fa seule où les
+imprudens s'instruisent et encore est-ce fort rare; car il est certain
+qu'on peut donner un bon avis, mais non pas une bonne conduite.
+Cependant, rappelez-vous que celui qui ne sait pas recevoir un bon
+conseil, ne peut pas être utilement secouru; et si vous ne voulez pas
+écouter la raison, dit encore le bonhomme Richard, elle vous frappera
+sur toutes les jointures de vos membres.»
+
+Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue. Les gens qui l'avoient écouté
+et approuvé, ne manquèrent pourtant pas de faire aussitôt le contraire
+de ce que prescrivoient ses maximes. Ils agirent comme s'ils venoient
+d'entendre un sermon ordinaire; car dès que la vente commença, ils
+achetèrent à l'envi et de la manière la plus extravagante.
+
+Je vis que le bonhomme avait soigneusement étudié mon almanach, et mis
+en ordre tout ce que j'avois dit sur le travail et l'économie, durant
+l'espace de vingt-cinq ans. Les fréquentes citations qu'il avoit faites
+de moi, auroient été ennuyeuses pour tout autre: mais ma vanité en fut
+merveilleusement flattée, quoique je fusse bien certain que la dixième
+partie de la sagesse qu'il m'attribuoit, ne m'appartenoit pas, et que je
+n'avois fait que recueillir quelques maximes du bon sens de tous les
+siècles et de toutes les nations.
+
+Cependant, je résolus de faire mon profit de ce que je venois d'entendre
+répéter; et quoique j'eusse d'abord eu envie d'acheter de l'étoffe pour
+un habit neuf, je me retirai dans la résolution de faire durer le vieux
+un peu plus long-temps.--Lecteur, si vous pouvez en faire de même, vous
+y gagnerez autant que moi.
+
+RICHARD SAUNDERS.
+
+ [76] Cet ouvrage a déjà été traduit: mais il est si intéressant, que
+ j'ai cru devoir en donner une traduction nouvelle. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+_Fin du dernier Volume._
+
+
+
+
+TABLE DES ARTICLES Contenus dans ce second Volume.
+
+_Lettre sur les innovations dans la Langue anglaise, et dans l'art de
+l'Imprimerie. À Noé Webster, à Hartford._
+
+_Tableau du principal Tribunal de Pensylvanie, le tribunal de la
+Presse._
+
+_Sur l'art de Nager._
+
+_Nouvelle mode de prendre des Bains._
+
+_Observations sur les idées générales concernant la Vie et la Mort._
+
+_Précautions nécessaires dans les Voyages sur mer._
+
+_Sur le Luxe, la Paresse et le Travail. À Benjamin Vaughan._
+
+_Sur la Traite des Nègres._
+
+_Observations sur la Guerre._
+
+_Sur la Presse des Matelots._
+
+_Sur les Loix criminelles, et sur l'usage d'armer en Course. À Benjamin
+Vaughan._
+
+_Observations sur les Sauvages de l'Amérique Septentrionale._
+
+_Sur les dissentions entre l'Angleterre et l'Amérique. À M. Dubourg._
+
+_Sur la préférence qu'on doit donner aux Arcs et aux Flèches sur les
+armes à feu. Au major-général Lee._
+
+_Comparaison de la conduite des Anti fédéralistes des États-Unis de
+l'Amérique, avec celle des anciens Juifs._
+
+_Sur l'état intérieur de l'Amérique, ou tableau des vrais intérêts de ce
+vaste continent._
+
+_Avis à ceux qui veulent aller s'établir en Amérique._
+
+_Discours prononcé dans la dernière Convention des États-Unis._
+
+_Projet d'un Collége anglais, présenté aux Curateurs du Collége de
+Philadelphie._
+
+_Sur la Théorie de la Terre. À l'abbé S...._
+
+_Pensées sur le Fluide universel, etc._
+
+_Observations sur le rapport fait par le bureau du Commerce et des
+Colonies, pour empêcher l'Établissement de la province de l'Ohio._
+
+_Sur un plan de Gouvernement envoyé par le cabinet de Londres en
+Amérique. Au gouverneur Shirley._
+
+_Au même._
+
+_Au même._
+
+_Lettre de lord Howe à Benjamin Franklin._
+
+_Réponse de Benjamin Franklin à lord Howe._
+
+_Réflexions sur l'augmentation des Salaires qu'occasionnera en Europe la
+révolution d'Amérique._
+
+_Dialogue entre la Goutte et Franklin._
+
+_Lettre à Madame Helvétius._
+
+_Le Papier, poëme._
+
+_Conte._
+
+_Fragment de la suite des Mémoires de Franklin._
+
+_Le Chemin de la fortune, ou la Science du Bonhomme Richard._
+
+
+Fin de Table du dernier Volume.
+
+
+
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par
+exemple: Lee/lée/Leé, suprême/suprème, etc.). On a cependant corrigé:
+
+ choisies > choisis (ces écrits doivent être bien choisis)
+ récration > récréation (la récréation, qui de toutes)
+ paece > peace (conscious peace and virtue pure)
+
+On a complété les pages 386 et 387 manquant dans l'original en
+reproduisant la citation de "la guerre des dieux", d'Évariste Parny,
+d'après l'édition de 1808 (de "Entre, et cherche une place | Parmi les
+Juifs" à la fin de l'extrait), en harmonisant l'orthographe de "Quakre"
+en "Quaker".
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+***** This file should be named 22016-8.txt or 22016-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22016/
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/22016-8.zip b/22016-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..493415c
--- /dev/null
+++ b/22016-8.zip
Binary files differ
diff --git a/22016-h.zip b/22016-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..1cfd392
--- /dev/null
+++ b/22016-h.zip
Binary files differ
diff --git a/22016-h/22016-h.htm b/22016-h/22016-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..5ccbd04
--- /dev/null
+++ b/22016-h/22016-h.htm
@@ -0,0 +1,12747 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg ebook of Vie de Benjamin Franklin, suivie de ses oeuvres posthumes</title>
+ <meta name="author" content="Benjamin Franklin">
+
+<style type="text/css">
+<!--
+ body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin-top: 2em;}
+h2 { text-align: center; line-height: 1.2em; margin-top: 2em;}
+h3 { text-align: center; line-height: 1.2em; margin-top: 1em;}
+h4,h5,h6 { text-align: center; }
+
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+
+.sc {font-variant: small-caps;}
+
+.t1 { text-align: center; font-size: 140%; line-height: 1.5em; margin-top: 2em; }
+.t2 { text-align: center; font-size: 120%; line-height: 1.2em; margin-top: 2em;}
+
+.tf { border: 1px solid black; }
+
+.r { text-align: right; }
+.c { text-align: center; }
+
+.a { margin-left: 10%; }
+.s { margin-left: 10%; }
+
+/* === poetry === */
+
+.poem {
+ text-align: left;
+ margin-left: 5%;
+ width: 90%;
+ position: relative;
+}
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.stanza br { display: none; }
+.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; }
+.i4 { display: block; margin: 0 0 0 6em; text-indent: -2em; }
+.i7 { display: block; margin: 0 0 0 9em; text-indent: -2em; }
+.i9 { display: block; margin: 0 0 0 11em; text-indent: -2em; }
+.i11 { display: block; margin: 0 0 0 13em; text-indent: -2em; }
+.i12 { display: block; margin: 0 0 0 14em; text-indent: -2em; }
+.i14 { display: block; margin: 0 0 0 16em; text-indent: -2em; }
+.i15 { display: block; margin: 0 0 0 17em; text-indent: -2em; }
+
+/* === footnotes === */
+
+.fnanchor {
+ font-size: 80%;
+ text-decoration: none;
+ vertical-align: 0.25em;
+ /*background-color: #DDD; optional: a pale gray background */
+}
+.footnotes { /* only use is for border, background-color of block */
+ border: dashed 1px gray; /* comment out if not wanted */
+ background-color: #EEE; /* comment out if not wanted */
+ padding: 0 1em 1em 1em; /* indent text from border */
+}
+.footnotes h3 { /* affects header FOOTNOTES: */
+ text-align:center;
+ margin-top: 0.5em;
+ font-weight:normal;
+ font-size: 90%; /* basically make h3 into h4... */
+}
+.footnote {
+ font-size: 90%;
+}
+.footnote .label {
+ float: left;
+ text-align: left;
+ width: 2em;
+}
+.footnote a {
+ text-decoration:none;
+}
+
+/* === misc === */
+.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%;
+ padding: .5em; margin-left: 5%; margin-right: 5%;
+ border: dotted 1px;
+ }
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome II
+ suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires
+
+Author: Benjamin Franklin
+
+Translator: Jean Henri Castéra
+
+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22016]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<h1><big>VIE</big><br>
+DE B. FRANKLIN,<br>
+<small>SUIVIE<br>
+DE SES &OElig;UVRES POSTHUMES.</small></h1>
+
+<p class="t2">T. II.</p>
+
+<hr>
+
+
+<h1><big>VIE</big><br>
+<small>DE</small><br>
+BENJAMIN FRANKLIN,<br>
+ÉCRITE PAR LUI-MÊME,<br>
+<small>SUIVIE<br>
+DE SES &OElig;UVRES<br>
+MORALES, POLITIQUES<br>
+ET LITTÉRAIRES,<br>
+Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.</small></h1>
+
+<p class="c"><span class="sc">Traduit de l'Anglais, avec des Notes,</span><br>
+<big>PAR J. CASTÉRA.</big></p>
+
+<p class="r" lang="la">Eripuit c&oelig;lo fulmen sceptrumque tyrannis.</p>
+
+<p class="t2">TOME SECOND.</p>
+
+
+<p class="c"><big>À PARIS,</big><br>
+Chez <span class="sc">F. Buisson</span>, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N<sup>o</sup>. 20.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">an</span> <small>VI</small> <span class="sc">de la République</span></p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="t1"><big>&OElig;UVRES</big><br>
+MORALES, POLITIQUES<br>
+ET LITTÉRAIRES<br>
+<small>DE</small><br>
+BENJAMIN FRANKLIN,<br>
+<small>DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.</small></p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i1">LETTRE</a><br>
+<span class="sc">Sur les innovations dans la<br>
+Langue anglaise, et dans<br>
+l'art de l'Imprimerie.</span></h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">à Noé Webster, à Hartford.</span></p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 26 décembre 1789.</p>
+
+<p>J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur,
+votre dissertation sur la langue
+anglaise. C'est un excellent ouvrage, et
+qui sera très-utile à nos compatriotes en
+leur fesant sentir la nécessité d'écrire
+correctement. Je vous remercie de l'envoi
+de ce pamphlet et de l'honneur, que
+vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois
+dû vous offrir plutôt ces remerciemens:
+mais j'en ai été empêché par une
+forte indisposition.</p>
+
+<p>Je ne puis qu'applaudir à votre zèle,
+pour conserver la pureté de notre langue,
+soit dans l'expression, soit dans la prononciation,
+et pour corriger les fautes,
+qui ont rapport à l'une et à l'autre, et
+que commettent sans cesse les habitans
+de plusieurs des États-Unis. Permettez-moi
+de vous en citer quelques-unes,
+quoique vraisemblablement vous les connoissiez
+déjà. Je voudrois que dans quelqu'un
+des écrits que vous publierez
+par la suite, vous prissiez la peine de
+les improuver, de manière à en faire
+abandonner l'usage.</p>
+
+<p>Le premier dont je me rappelle est le
+mot <i>perfectionné</i><a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>. Quand je quittai la
+Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois
+jamais vu qu'on se fût servi de ce mot
+que dans le sens d'<i>amélioré</i>, excepté
+dans un vieux livre du docteur Mather,
+intitulé: <i>les Bienfaits de la Providence</i>.
+Comme ce docteur avoit une fort mauvaise
+écriture, je crus, en voyant ce mot
+mis au lieu d'<i>employé</i>, que l'imprimeur
+avoit mal lu le manuscrit<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a> et s'étoit
+trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai
+à Boston, je trouvai que cette innovation
+avoit réussi et étoit devenue fort à la
+mode. Je voyois souvent que dans la
+gazette on en fesoit un usage très-ridicule.
+Par exemple, en annonçant qu'une maison
+de campagne étoit à vendre, on
+disoit qu'elle avoit été long-temps <i>perfectionnée</i>
+comme taverne; et en parlant
+d'un homme qui venoit de mourir, on
+ne manquoit pas d'observer qu'il avoit
+été pendant plus de trente ans <i>perfectionné</i>
+comme juge de paix.</p>
+
+<p>Cette acception du mot <i>perfectionné</i>
+est particulière à la Nouvelle-Angleterre;
+et elle n'est point reçue dans les autres
+pays, où l'on parle anglais, en-deçà, ni
+au-delà des mers.</p>
+
+<p>À mon retour de France, j'ai trouvé que
+plusieurs autres mots nouveaux s'étoient
+introduits dans notre langue parlementaire.
+Par exemple, on a fait un verbe
+du substantif <i>connoissance</i>. <i>Je n'aurois
+point <em>connoissancé</em> cela</i><a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>, dit-on, <i>si
+l'opinant n'avoit pas</i>, etc. On a fait un
+autre verbe du substantif <i>avocat</i>, en disant:
+<i>le</i> représentant qui <i>avocate</i>, ou
+qui a <i>avocaté cette motion</i>.&mdash;Encore
+un autre du substantif <i>progrès</i>; et celui-ci
+est le plus mauvais, le plus condamnable
+de tous. <i>Le comité ayant <em>progressé</em>,
+résolut de s'ajourner</i><a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>. Le mot
+<i>résister</i><a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a> est un mot nouveau: mais je
+l'ai vu employer d'une manière neuve,
+en disant: <i>Les représentans qui ont
+résisté à cette mesure à laquelle j'ai
+toujours moi-même <em>résisté</em>.</i></p>
+
+<p>Si vous pensez comme moi sur ces
+innovations, vous ne manquerez pas de
+vous servir de tous les moyens qui sont
+en votre pouvoir pour les faire proscrire.</p>
+
+<p>La langue latine, qui a long-temps
+servi à répandre les connoissances parmi
+les différentes nations de l'Europe, est
+chaque jour plus négligée; et une des
+langues modernes, la langue française,
+l'a remplacée et est devenue presqu'universelle.
+On la parle dans toutes les cours
+de l'Europe; et la plupart des gens de
+lettres, de tous les pays, ceux même
+qui ne savent pas la parler, l'entendent
+assez bien pour pouvoir lire aisément les
+livres français. Cela donne un avantage
+considérable à la nation française. Ses
+écrivains peuvent répandre leurs sentimens,
+leurs opinions, sur les points importans
+qui ont rapport aux intérêts de
+la France, ou qui peuvent servir à sa
+gloire, et contribuer au bien général de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Peut-être n'est-ce que parce qu'il est
+écrit en français, que le <i>Traité de
+Voltaire, sur la Tolérance</i>, s'est si
+promptement répandu et a presqu'entièrement
+désarmé la superstition de
+l'Europe; l'usage général de la langue
+française a eu aussi un effet très-avantageux
+pour le commerce de la librairie;
+car il est bien reconnu que lorsqu'on
+vend beaucoup d'exemplaires d'une édition,
+le profit est proportionnément beaucoup
+plus considérable, que lorsqu'on
+vend une plus grande quantité de marchandises
+d'aucun autre genre. Maintenant
+il n'y a aucune des grandes villes
+d'Europe, où l'on ne trouve un libraire
+français qui a des correspondans à Paris.</p>
+
+<p>La langue anglaise a droit d'obtenir
+la seconde place. L'immense collection
+d'excellens sermons imprimés dans cette
+langue et la liberté de nos écrits politiques<a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>,
+sont cause qu'un grand
+nombre d'ecclésiastiques de différentes
+sectes et de différentes nations, ainsi que
+beaucoup de personnes qui s'occupent
+des affaires publiques, étudient l'anglais
+et l'apprennent au moins, assez bien
+pour le lire; et si nous nous efforcions
+de faciliter leurs progrès, notre langue
+pourroit devenir d'un usage beaucoup
+plus général.</p>
+
+<p>Ceux qui ont employé une partie de
+leur temps à apprendre une langue étrangère,
+doivent avoir souvent observé,
+que lorsqu'ils ne la savoient encore qu'imparfaitement,
+de petites difficultés leur
+paroissoient considérables, et retardoient
+beaucoup leurs progrès. Par exemple,
+un livre mal imprimé, une prononciation
+mal articulée, rendent inintelligible une
+phrase qui, lorsqu'elle est imprimée
+d'une manière correcte, ou prononcée
+distinctement, est aussitôt comprise. Si
+nous avions donc voulu avoir l'avantage
+de voir notre langue plus généralement
+répandue, nous aurions dû ne pas négliger
+de faire disparoître des difficultés
+qui, toutes légères qu'elles sont, découragent
+ceux qui l'étudient. Mais depuis
+quelques années, je m'apperçois
+avec peine qu'au lieu de diminuer, ces
+difficultés augmentent.</p>
+
+<p>En examinant les livres anglais imprimés
+depuis le rétablissement des Stuards
+sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement
+de Georges II, nous voyons que
+tons les substantifs commencent par une
+lettre capitale, en quoi nous avons imité
+notre langue mère, c'est-à-dire, la langue
+allemande. Cette méthode étoit sur-tout
+très-utile à ceux qui ne savoient pas bien
+l'anglais; car un nombre prodigieux de
+mots de cette langue, sont à-la-fois
+verbes et substantifs, et on les épelle de
+la même manière, quoiqu'on les prononce
+différemment. Mais les imprimeurs
+de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer
+à un usage utile, parce qu'ils
+prétendent que la suppression des lettres
+capitales fait mieux ressortir les autres
+caractères, et que les lettres qui s'élèvent
+au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle
+n'ait de la grace et de la régularité.</p>
+
+<p>L'effet de ce changement est si considérable,
+qu'un savant français, qui,
+quoiqu'il ne sût pas parfaitement la
+langue anglaise, avoit coutume de lire
+les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit
+plus d'obscurité dans ceux de ces
+livres, qui étoient modernes, que dans
+ceux de l'époque dont j'ai parlé plus
+haut, et il attribuoit cela à ce que le
+style de nos écrivains s'étoit gâté. Mais
+je le convainquis de son erreur, en mettant
+une lettre capitale à tous les substantifs
+d'un paragraphe, qu'il entendit
+aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y
+rien comprendre. Cela montre l'inconvénient
+qu'a ce perfectionnement prétendu.</p>
+
+<p>D'après ce goût pour la régularité et
+l'uniformité de l'impression, on en a
+aussi, depuis peu, banni les caractères
+italiques, qu'on avoit coutume d'employer
+pour les mots auxquels il importoit
+de faire attention, pour bien entendre
+le sens d'une phrase, ainsi que
+pour les mots qu'il falloit lire avec une
+certaine emphase.</p>
+
+<p>Plus nouvellement encore, les imprimeurs
+ont eu le caprice d'employer
+l'<i>s</i> rond au lieu de <i>s</i> long, qui servoit
+autrefois à faire distinguer promptement
+les mots, à cause de la variété qu'il
+mettoit dans l'impression. Certes, ce
+changement fait paroître une ligne d'impression
+plus égale, mais il la rend en
+même-temps moins lisible; de même que
+si tous les nés étoient coupés, les visages
+seroient plus unis, plus uniformes,
+mais on distingueroit moins les physionomies.</p>
+
+<p>Ajoutez à tous ces changement, qui
+ont fait reculer l'art, une autre fantaisie
+moderne, l'encre grise, qu'on trouve
+plus belle que l'encre noire. Aussi, les
+livres anglais sont imprimés d'une manière
+si confuse, que les vieillards ne
+peuvent les lire qu'au grand jour, ou
+avec de très-bonnes lunettes. Quiconque
+fera la comparaison d'un volume d'un
+journal<a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a> imprimé depuis 1731 jusqu'à
+1740, avec ceux qui ont paru depuis
+dix ans, sera convaincu que l'impression
+faite avec de l'encre noire est infiniment
+plus facile à lire que celle qui est faite
+avec de l'encre grise.</p>
+
+<p>Lord Chesterfield fit plaisamment la
+critique de cette nouvelle méthode.
+Après avoir entendu Faulkener, imprimeur
+de Dublin, vanter pompeusement
+sa propre gazette, comme la plus parfaite
+qu'il y eût dans le monde.&mdash;«Mais
+monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous
+pas qu'elle seroit encore plus
+parfaite, si l'encre et le papier n'étoient
+pas tout-à-fait autant de la même
+couleur?»&mdash;</p>
+
+<p>D'après toutes ces raisons, je désirerois
+que nos imprimeurs américains ne
+se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens
+imaginaires, et que par conséquent
+ils rendissent les ouvrages qui
+sortiront de leurs presses, plus agréables
+aux étrangers, et avantageux à notre
+commerce de librairie.</p>
+
+<p>Pour mieux sentir l'avantage d'une
+impression claire et distincte, considérons
+la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent
+tout haut, devant un auditoire. Alors,
+l'&oelig;il parcourt ordinairement trois ou
+quatre mots avant la voix. S'il distingue
+clairement ces mots, il donne à la voix
+le temps de les prononcer convenablement:
+mais s'ils sont obscurément
+imprimés, ou déguisés par l'omission des
+lettres capitales et des longs <i>s s</i>, ou de
+quelqu'autre manière, le lecteur les prononce
+souvent mal; et s'appercevant de
+sa méprise, il est obligé de revenir en
+arrière et de recommencer la phrase; ce
+qui diminue nécessairement le plaisir des
+auditeurs. Ceci me rappelle un ancien
+vice de notre manière d'imprimer.</p>
+
+<p>L'on sait que quand le lecteur rencontre
+une question, il doit varier les inflexions
+de sa voix. En conséquence, il
+y a une marque qu'on appelle <i>point</i> d'interrogation,
+et qui doit servir à la faire
+distinguer. Mais ce point est fort mal
+placé à la fin de la question. Aussi le
+lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il
+a déjà mal prononcé, est obligé de relire
+la question. Pour éviter cet inconvénient,
+les imprimeurs espagnols, plus
+judicieux que nous, mettent un point
+d'interrogation au commencement, ainsi
+qu'à la fin des questions.</p>
+
+<p>Nous commettons encore une faute du
+même genre, dans l'impression des comédies,
+où il y a beaucoup de choses
+marquées pour être dites <i>à part</i>. Mais
+le mot <i>à part</i> est toujours placé à la fin
+de ce qui doit être dit ainsi, au lieu de
+le précéder, pour indiquer au lecteur
+qu'il doit donner à sa voix une inflexion
+différente.</p>
+
+<p>Souvent cinq ou six de nos dames se
+réunissent pour faire de petites parties
+de travail, où tandis que chacune est
+occupée de son ouvrage, une personne
+de la compagnie leur fait la lecture:
+certes, un usage si louable mérite que
+les écrivains et les imprimeurs cherchent
+à le rendre le plus agréable possible au
+lecteur et à l'auditoire.</p>
+
+<p>Recevez avec les assurances de mon
+estime, mes v&oelig;ux pour votre prospérité.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin.</span></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> <span lang="en">Improved</span>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> Qu'il avoit pris l'<i>e</i> d'employé pour un <i>i</i>,
+l'<i>l</i> pour un <i>r</i> et l'<i>y</i> pour un <i>v</i>. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a>
+<a href="#FNanchor_3">
+<span class="label">[3]</span></a> Au lieu de <i>donné connoissance de cela</i>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a>
+<a href="#FNanchor_4">
+<span class="label">[4]</span></a> De pareilles innovations se sont quelquefois
+introduites dans l'assemblée nationale de France;
+et s'il y en a eu d'heureuses, il y en a eu aussi
+de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de
+corrompre la pureté de notre langue: mais le
+bon goût en a fait justice. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a>
+<a href="#FNanchor_5">
+<span class="label">[5]</span></a> Il y a dans l'original <i>opposer</i>, qui, en anglais,
+est le synonyme de <i>résister</i>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a>
+<a href="#FNanchor_6">
+<span class="label">[6]</span></a> Quand Franklin écrivoit ceci, les Français
+n'avoient pas encore l'inappréciable avantage
+de la liberté de la presse. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a>
+<a href="#FNanchor_7">
+<span class="label">[7]</span></a> The Gentleman's Magazine.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i2">TABLEAU</a><br>
+DU PRINCIPAL TRIBUNAL<br>
+DE PENSYLVANIE,<br>
+LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.</h2>
+
+
+<h3><span class="sc">Pouvoir de ce Tribunal.</span></h3>
+
+<p>Il peut recevoir et publier les accusations
+de toute espèce contre toutes personnes,
+quelque rang qu'elles occupent,
+et même contre tous les tribunaux inférieurs.
+Il peut juger et condamner à l'infamie,
+non-seulement des particuliers,
+mais des corps entiers, après les avoir
+entendus, ou sans les entendre, comme
+il le juge à propos.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">En faveur et au profit de quelles<br>
+Personnes ce Tribunal est<br>
+établi.</span></h3>
+
+<p>Il est établi en faveur d'environ un
+citoyen sur cinq cents, parce que grace
+à son éducation, ou à l'habitude de griffonner,
+il a acquis un style assez correct
+et le moyen de faire des phrases assez
+bien tournées, pour supporter l'impression;
+ou bien parce qu'il possède une
+presse et quelques caractères. Cette cinq
+centième partie des citoyens a le privilège
+d'accuser et de calomnier à son gré
+les autres quatre cent dix-neuf parties;
+ou elle peut vendre sa plume et sa presse
+à d'autres pour le même objet.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Usages de ce Tribunal.</span></h3>
+
+<p>Il ne suit aucun des règlemens des
+tribunaux ordinaires. Celui qui est accusé
+devant lui n'obtient point un grand jury,
+pour juger s'il y a lieu à accusation avant
+qu'elle soit rendue publique. On ne lui
+fait pas même connoître le nom de son
+accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
+d'être confronté avec les témoins
+qui ont déposé contre lui, car ils se
+tiennent dans les ténèbres, comme ceux
+du tribunal de l'inquisition d'Espagne.</p>
+
+<p>Il n'a pas non plus un petit jury, formé
+de ses pairs, pour examiner les crimes
+qu'on lui impute. L'instruction du procès
+est quelquefois si rapide, qu'un bon et
+honnête citoyen peut tout-à-coup, et
+lorsqu'il s'y attend le moins, se voir accuser,
+et dans la même matinée être jugé,
+condamné, et entendre prononcer l'arrêt
+qui le déclare un coquin et un scélérat.</p>
+
+<p>Cependant, si un membre de ce tribunal
+reçoit la plus légère réprimande,
+pour avoir abusé de sa place, il réclame
+aussitôt les droits que la constitution accorde
+à tout citoyen libre, et il demande
+à connoître son accusateur, à être confronté
+avec les témoins, et à être jugé loyalement
+par un jury composé de ses pairs.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Sur quoi est fondée l'Autorité<br>
+du Tribunal.</span></h3>
+
+<p>Cette autorité est, dit-on, fondée
+sur un article de la constitution de l'état,
+qui établit la liberté de la presse, liberté
+pour laquelle tous les Pensylvaniens sont
+prêts à combattre et à mourir, quoique
+fort peu d'entr'eux aient, je crois, une
+idée distincte de sa nature et de son
+étendue. En vérité, elle ressemble tant
+soit peu à celle que les loix anglaises
+accordent aux criminels avant leur conviction;
+c'est-à-dire, à celle d'être forcés
+à mourir ou à être pendus.</p>
+
+<p>Si par la liberté de la presse nous entendons
+simplement la liberté de discuter
+l'utilité des mesures du gouvernement
+et des opinions politiques, jouissons de
+cette liberté de la manière la plus étendue:
+mais si c'est au contraire, la liberté
+d'insulter, de calomnier, de diffamer, je
+déclare que dès que nos législateurs le
+jugeront à propos, je renoncerai volontiers
+à la part qui m'en revient; et que je
+consentirai de bon c&oelig;ur à changer la liberté
+d'outrager les autres, pour le privilége
+de n'être point outragé moi-même.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Quelles Personnes ont institué<br>
+ce Tribunal, et en nomment les<br>
+Officiers.</span></h3>
+
+<p>Il n'est point institué par un acte du
+conseil suprême de l'état. Il n'y a point
+de commission établie par lui, pour examiner
+préalablement les talens, l'intégrité,
+les connoissances des personnes à
+qui est confié le soin important de décider
+du mérite et de la réputation des
+citoyens; car le tribunal est au-dessus
+de ce conseil, et peut accuser, juger et
+condamner à son gré. Il n'est point héréditaire,
+comme la cour des pairs en
+Angleterre. Mais tout homme, qui peut
+se procurer une plume, de l'encre et du
+papier, avec quelques caractères, une
+presse et une paire de grosses balles,
+peut se nommer lui-même chef du tribunal,
+et il a aussitôt la pleine possession
+et l'exercice de tous ses droits. Si vous
+osez alors vous plaindre, en aucune manière,
+de la conduite du juge, il vous
+barbouille le visage avec ses balles partout
+où il peut vous rencontrer; et en
+outre, mettant en lambeaux votre réputation,
+il vous signale comme l'horreur
+du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi
+de la liberté de la presse.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">De ce qui soutient naturellement<br>
+ce Tribunal.</span></h3>
+
+<p>Il est soutenu par la dépravation de
+ces ames, à qui la religion n'impose aucun
+frein, et que l'éducation n'a point
+perfectionnées.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De son voisin, publier les sottises,</span><br>
+ <span class="i0">Est un plaisir à nul autre pareil<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Aussi,</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">À l'immortalité la médisance vole.</span><br>
+ <span class="i0">Mais la triste vertu ne naît que pour mourir<a id="FNanchor_9" name="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">9</a>.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Quiconque éprouve quelque peine à
+entendre bien parler des autres, doit
+sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal.
+Ceux qui, en désespérant de pouvoir se
+distinguer par leurs vertus, trouvent de
+la consolation à voir les autres ravalés à
+côté d'eux, sont assez nombreux dans
+toutes les grandes villes, pour fournir
+aux frais nécessaires d'un des tribunaux
+de la liberté de la presse.</p>
+
+<p>Un observateur assez ingénieux disoit
+une fois, qu'en se promenant le matin dans
+les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il
+distinguoit aisément où demeuroient les
+bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
+jeter des cendres sur la glace qui étoit
+devant leur porte. Probablement il auroit
+porté un jugement tout différent du caractère
+de ceux qui fournissent aux frais
+du tribunal dont nous parlons.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Des moyens propres à réprimer<br>
+les abus du Tribunal.</span></h3>
+
+<p>Jusqu'à présent, on n'en a employé
+aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit sur
+la constitution fédérative des États-Unis,
+et qu'on a si savamment et si clairement
+discuté toutes les autres parties d'un bon
+gouvernement, je me suis instruit au point
+de m'imaginer qu'il y a quelque moyen
+de réprimer le tribunal: cependant je n'ai
+pu en trouver aucun qui ne soit une
+violation du droit sacré de la liberté de
+la presse. Mais, je crois en avoir découvert
+un, qui, au lieu de diminuer la liberté
+générale, doit l'augmenter; c'est de
+rendre au peuple une sorte de liberté,
+dont nos loix l'ont privé, la liberté du
+bâton.</p>
+
+<p>Lorsque la société étoit dans son enfance,
+et que les loix n'existoient point
+encore, si un homme en insultoit un
+autre, par quelques mauvais propos,
+l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur
+par un bon coup de poing sur l'oreille;
+et en cas de récidive, il lui donnoit une
+volée de coups de bâton. Cela n'étoit contraire
+à aucune loi. Mais à présent ce
+droit est interdit. Ceux qui en usent sont
+punis comme des perturbateurs, tandis
+que le droit de calomnier est encore dans
+toute sa force, parce que les loix, qu'on
+a faites contre lui, sont rendues inutiles
+par la liberté de la presse.</p>
+
+<p>Je propose donc de ne point toucher
+à la liberté de la presse, et de lui laisser
+toute son étendue, sa force, sa vigueur;
+mais de permettre aussi à la liberté du
+bâton de marcher avec elle d'un pas égal.</p>
+
+<p>Alors, ô mes concitoyens! si un impudent
+écrivain attaque votre réputation,
+qui vous est, peut-être, plus chère que
+la vie, et s'il met son nom au bas de
+son barbouillage, vous pourrez aller le
+trouver en plein jour et lui fendre la tête
+loyalement. S'il se cache derrière l'imprimeur,
+et que vous découvriez pourtant
+qui il est, vous pourrez vous cacher aussi,
+vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer
+par derrière, et lui donner une
+bonne volée de coups de bâton. Si votre
+adversaire paie de meilleurs écrivains
+que lui, pour vous mieux calomnier,
+vous paierez aussi de robustes porte-faix,
+qui auront de meilleurs bras que les
+vôtres, et qui vous aideront à le mieux
+rosser.</p>
+
+<p>Telle est mon opinion quant au ressentiment
+particulier et à la rétribution que
+méritent les calomnies. Mais si, comme
+cela doit être, le public est offensé de
+la conduite des diffamateurs, je ne conseillerai
+pas d'en venir tout de suite, avec
+eux, aux moyens que j'ai proposés, mais
+de nous contenter modérément de les
+plonger dans une barrique de goudron,
+de les couvrir de plumes, de les mettre
+dans une couverte et de les bien berner.</p>
+
+<p>Cependant si l'on croyoit que ma proposition
+pût troubler le repos public, je
+recommanderois humblement à nos législateurs
+de prendre en considération
+la liberté de la presse et la liberté du
+bâton, et de nous donner une loi qui
+marque bien distinctement l'étendue et
+les limites de l'une et de l'autre; car il
+est nécessaire que dans le même temps
+qu'ils mettent la personne d'un citoyen
+en sûreté contre les attaques des autres,
+ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher
+qu'on attente à sa réputation.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a>
+<a href="#FNanchor_8">
+<span class="label">[8]</span></a></p>
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0" lang="en">There is a lust in man no charm can tame,</span><br>
+ <span class="i0">Of loudly publishing his neighbour's shame.</span><br>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a>
+<a href="#FNanchor_9">
+<span class="label">[9]</span></a></p>
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0" lang="en">On aegle's wings, immortal, scandals fly,</span><br>
+ <span class="i0">While virtuous actions are but born and die.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="s"><span class="sc">Dryden.</span>
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i3">SUR</a><br>
+L'ART DE NAGER<a id="FNanchor_10" name="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">10</a>.</h2>
+
+
+<p>J'avoue que je n'ai pas le temps de
+faire toutes les recherches et les expériences
+qu'exige l'art de nager. C'est
+pourquoi je me bornerai à faire un petit
+nombre de remarques.</p>
+
+<p>La gravité spécifique du corps humain
+relativement à celle de l'eau, a été observée
+par M. Robinson, et on trouve le
+résultat de ses expériences dans le volume
+des <i>Transactions philosophiques de la
+société royale de Londres</i><a id="FNanchor_11" name="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">11</a>, pour
+l'année 1757<a id="FNanchor_12" name="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">12</a>. Il prétend que les personnes
+grasses, qui ont les os menus,
+flottent très-aisément sur l'eau.</p>
+
+<p>La cloche plongeante est aussi décrite
+dans les <i>Transactions philosophiques</i>.</p>
+
+<p>J'avois fait, dans mon enfance, deux
+palettes ovales, d'environ dix pouces de
+long et six pouces de large, avec un trou
+pour pouvoir passer le pouce, et les tenir
+solidement. Elles ressembloient beaucoup
+aux palettes des peintres. En nageant, je
+les poussois horizontalement en avant,
+et ensuite j'appuyois fortement leur surface
+sur l'eau en les ramenant en arrière.
+Je me souviens que ces instrumens me
+fesoient nager beaucoup plus vîte; mais
+ils fatiguoient mes poignets.</p>
+
+<p>J'avois aussi attaché sous chacun de
+mes pieds une espèce de sandale: mais
+je n'en étois pas content, parce que
+j'observai que les pieds des nageurs repoussoient
+l'eau plutôt avec le dedans et la
+cheville du pied qu'avec la plante du pied.</p>
+
+<p>Nous avons ici pour nager plus commodément,
+des corsets faits avec une
+double toile à voile piquée et garnie en
+dedans de petits morceaux de liége.</p>
+
+<p>Je ne connois point le scaphandre de
+Lachapelle.</p>
+
+<p>Je sais, par expérience, qu'un nageur
+qui a beaucoup de chemin à faire, a
+beaucoup d'avantage à se retourner de
+temps en temps sur le dos, et à varier
+les moyens d'accélérer son mouvement
+progressif.</p>
+
+<p>Quand il éprouve une crampe à la
+jambe, le moyen de la faire cesser, est
+de frapper tout-à-coup la partie qui en
+est affectée, et il ne peut le faire qu'en
+se tournant sur le dos et levant sa jambe
+en l'air.</p>
+
+<p>Durant les grandes chaleurs de l'été,
+on ne court aucun risque à se baigner,
+quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière,
+dans laquelle on se baigne, a été bien
+échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux
+de se jeter dans l'eau froide,
+quand on a fait de l'exercice et quand
+on a chaud. Je vais en citer un exemple.
+Quatre jeunes moissonneurs, qui avoient
+travaillé toute la journée et s'étoient
+échauffés, voulant se rafraîchir, se plongèrent
+dans une source froide. Deux
+d'entr'eux moururent sur-le-champ; un
+troisième expira le lendemain matin, et
+le quatrième ne réchappa qu'avec peine.
+Lorsqu'en pareille circonstance on boit
+une certaine quantité d'eau froide, dans
+l'Amérique septentrionale, on en éprouve
+des effets non moins funestes.</p>
+
+<p>La natation est un des exercices les
+plus agréables et les plus sains. Quand
+on nage une heure ou deux, dans la
+soirée, on dort fraîchement toute la nuit,
+même dans la saison la plus chaude.
+Peut-être est-ce parce que les pores de
+la peau étant alors plus propres, la transpiration
+insensible en est augmentée et
+procure cette fraîcheur.</p>
+
+<p>Il est certain qu'un homme attaqué de
+la diarrhée, se guérit en nageant beaucoup,
+et éprouve quelquefois un inconvénient
+tout opposé. Quant aux gens
+qui ne savent point nager, ou qui ont la
+diarrhée dans une saison qui ne leur
+permet point cet exercice, ils peuvent
+prendre des bains chauds, qui, en nétoyant
+et rafraîchissant la peau, leur
+deviennent salutaires, et souvent les guérissent
+radicalement. Je parle d'après ma
+propre expérience, et celle des personnes
+à qui j'ai conseillé de faire comme moi.</p>
+
+<p>Vous ne serez pas fâché si je termine
+ces observations, faites à la hâte, en vous
+disant que, comme la méthode ordinaire
+de nager se borne au mouvement des
+bras et des jambes, et est par conséquent
+un exercice fatigant, lorsqu'on a besoin
+de traverser un espace d'eau considérable,
+il y a un moyen de nager long-temps
+avec aisance: ce moyen est de se
+servir d'une voile. J'en ai fait la découverte
+heureusement et par hasard, ainsi
+que je vais vous l'expliquer.</p>
+
+<p>Lorsque j'étois encore fort jeune, je
+m'amusois un jour avec un cerf-volant;
+et m'approchant du bord d'un étang, qui
+avoit près d'un mille de large, j'attachai
+à un pieu la corde du cerf-volant, qui
+s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce
+temps-là je nageois. Mais voulant jouir
+des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre
+la corde de mon cerf-volant, et me tournant
+sur le dos, je m'apperçus que j'étois
+entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable.
+Je priai alors un de mes camarades
+de faire le tour de l'étang, et de
+porter mes vêtemens dans un endroit que
+je lui indiquai; et tenant toujours la corde
+du cerf-volant, je traversai l'eau sans la
+moindre fatigue, et même avec beaucoup
+de plaisir. Je fus seulement obligé de
+temps en temps de ralentir un peu ma
+course, parce que je m'apperçus que
+quand j'allois trop vîte, le cerf-volant
+descendoit trop bas. Mais dès que je
+m'arrêtois, il remontait.</p>
+
+<p>C'est la seule fois que j'ai fait usage
+de ce moyen, avec lequel on pourroit,
+je crois, traverser de Douvres à Calais.
+Mais le paquebot est encore préférable.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a>
+<a href="#FNanchor_10">
+<span class="label">[10]</span></a> Ceci a été écrit pour répondre à quelques
+questions de M. Dubourg.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a>
+<a href="#FNanchor_11">
+<span class="label">[11]</span></a> On trouve chez le citoyen <i>Buisson</i>, libraire,
+<i>rue Hautefeuille</i>, l'Abrégé des Transactions philosophiques
+de la Société royale de Londres, traduit
+de l'anglais, et rédigé par <i>Gibelin</i>, et autres
+Savans, avec 39 planches gravées en taille-douce;
+14 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i>.
+<p>Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires
+de l'Académie royale de Londres. Cet Ouvrage
+est complet: il comprend neuf divisions; savoir:</p>
+
+<p><i>L'Histoire naturelle</i>, Tremblemens de terre,
+Volcans, Curiosités naturelles, Fossiles, Pétrifications,
+Zoologie, Quadrupèdes, Poissons, Insectes,
+etc. 2 vol. <i>Botanique, Agriculture, Économie
+rurale</i>, 2 vol. <i>Physique expérimentale</i>,
+2 vol. <i>Chimie</i>, 1 vol. <i>Anatomie et Physique
+animale</i>, 1 vol. <i>Médecine et Chirurgie</i>, 1 vol.
+<i>Matière médicale et Pharmacie</i>, 2 vol. <i>Mélanges,
+Observations, Voyages</i>, 1 vol. <i>Antiquités, Beaux-Arts,
+Inventions et Machines</i>, 2 vol.</p>
+
+<p>En tout 14 vol. On ne les sépare point.
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a>
+<a href="#FNanchor_12">
+<span class="label">[12]</span></a> Tome 50, page 30.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i4">NOUVELLE MODE</a><br>
+DE PRENDRE DES BAINS<a id="FNanchor_13" name="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">13</a>.</h2>
+
+
+<p class="r">Londres, le 28 juillet 1768.</p>
+
+<p>J'approuve beaucoup l'épithète de
+tonique, que vous donnez, dans votre
+lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de
+traiter la petite vérole; et je saisis cette
+occasion, pour vous faire part de l'usage
+que j'ai moi-même adopté.</p>
+
+<p>Vous savez que depuis long-temps les
+bains froids sont employés ici comme un
+tonique. Mais le saisissement que produit
+en général l'eau froide, m'a toujours
+paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue
+à ma constitution, et plus agréable
+de me baigner dans un autre élément,
+c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève
+donc, tous les jours, de très-bon matin,
+et je reste alors sans m'habiller une heure
+ou une demi-heure, suivant la saison,
+m'occupant à lire, ou à écrire.</p>
+
+<p>Cet usage n'est nullement pénible. Il
+est, au contraire, très-agréable; et si
+avant de m'habiller je me remets dans
+mon lit, comme cela m'arrive quelquefois,
+c'est un supplément au repos de la
+nuit, et je jouis une heure ou deux d'un
+sommeil délectable. Je ne crois point que
+cela puisse avoir aucun dangereux effet.
+Ma santé, du moins, n'en est point altérée;
+et j'imagine, au contraire, que
+c'est ce qui m'aide à la conserver. C'est
+pourquoi j'appelerai désormais ce bain,
+<i>un bain tonique</i>.</p>
+
+
+<p class="r">10 mars 1793.</p>
+
+<p>Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi
+les vêtemens humides occasionnent des
+rhumes plutôt que les vêtemens mouillés;
+parce que j'en doute. J'imagine, au contraire,
+que ni les uns ni les autres n'ont
+un tel effet; et que les causes des rhumes
+sont absolument indépendantes de l'humidité
+et même du froid. Je me propose
+d'écrire une petite dissertation sur ce
+sujet, dès que j'en aurai le temps.</p>
+
+<p>À présent, je me bornerai à vous dire
+que croyant mal fondée l'opinion commune,
+qui attribue au froid la propriété
+de resserrer les pores et d'arrêter la transpiration
+insensible, j'ai engagé un jeune
+médecin, qui fesoit des expériences avec
+la balance de <i>Sanctorius</i>, à examiner
+les différentes proportions de sa transpiration,
+en restant une heure entièrement
+nud, et une heure chaudement vêtu. Il
+a renouvelé cette expérience pendant huit
+jours consécutifs, et a trouvé que sa transpiration
+étoit deux fois plus considérable
+dans les heures qu'il étoit nud.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a>
+<a href="#FNanchor_13">
+<span class="label">[13]</span></a> Ceci est extrait de quelques lettres adressées
+à M. Dubourg.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i5">OBSERVATIONS</a><br>
+SUR LES IDÉES GÉNÉRALES<br>
+CONCERNANT LA VIE ET LA MORT<a id="FNanchor_14" name="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">14</a>.</h2>
+
+
+<p>Vos observations sur les causes de la
+mort, et les moyens que vous proposez
+pour rappeler à la vie les personnes qui
+paraissent avoir été tuées par le tonnerre,
+prouvent également votre sagacité et
+votre humanité. Il paroît que les idées
+qu'on a sur la vie et sur la mort, sont en
+général peu exactes.</p>
+
+<p>Un crapaud enseveli dans du sable,
+vit, dit-on, jusqu'au moment où ce sable
+se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé
+dans une pierre, peut vivre encore
+pendant une longue suite de siècles.
+Les faits cités à l'appui de cette opinion,
+sont trop nombreux, et trop bien circonstanciés
+pour ne pas mériter un certain
+degré de créance.</p>
+
+<p>Accoutumés à voir manger et boire tous
+les animaux qui nous sont familiers, nous
+avons de la peine à concevoir comment
+un crapaud peut exister dans une pareille
+prison. Mais si nous réfléchissons que,
+dans leur état ordinaire, les animaux
+n'éprouvent la nécessité de prendre de la
+nourriture, que parce que la transpiration
+leur fait perdre continuellement une
+partie de leur substance, il nous paroîtra
+moins impossible que ceux qui sont dans
+l'engourdissement, transpirant moins,
+parce qu'ils ne font point d'exercice,
+aient moins besoin d'alimens; et que
+d'autres, tels que les tortues de terre et
+de mer, les serpens, et quelques espèces
+de poisson, qu'on voit couverts d'écailles
+ou de coquilles, qui arrêtent la transpiration,
+puissent exister un temps considérable,
+sans prendre aucune espèce de
+nourriture.</p>
+
+<p>Une plante, chargée de fleurs, se fane
+et meurt presqu'aussitôt qu'elle est exposée
+à l'air, si sa racine n'est point dans
+un sol humide, où elle pompe une assez
+grande quantité de substance pour remplacer
+celle qui s'exhale, et que l'air emporte
+continuellement. Mais, peut-être,
+que si elle étoit enveloppée de vif-argent,
+elle pourroit, pendant un très-long espace
+de temps, conserver sa vie végétale,
+son parfum et sa couleur. Alors,
+cette méthode seroit très-commode pour
+transporter, des climats lointains, ces
+plantes délicates, qui ne peuvent supporter
+l'air de la mer, et qui exigent un
+soin et des ménagemens particuliers.</p>
+
+<p>J'ai vu un exemple de mouches communes,
+conservées d'une manière qui
+a quelque rapport avec celle-là. Elles
+avoient été noyées dans du vin de Madère,
+au moment où l'on l'avoit mis en
+bouteilles, en Virginie, pour l'envoyer à
+Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans
+la maison d'un de mes amis, chez qui
+j'étois alors, il tomba trois mouches dans
+le premier verre qu'on remplit. Comme
+j'avois entendu dire que des mouches
+noyées pouvoient être rappelées à la vie,
+quand on les exposoit aux rayons du
+soleil, je proposai d'en faire l'expérience
+sur celles-là. En conséquence, on les
+mit au soleil, sur un petit tamis, qui
+avoir servi à passer le vin dans lequel
+elles étoient.</p>
+
+<p>En moins de trois heures, deux de
+ces mouches commencèrent à recouvrer
+la vie par degrés. Elles eurent d'abord
+quelques mouvemens convulsifs dans les
+jambes; puis elles se levèrent, frottèrent
+leurs yeux avec leurs pieds de devant,
+battirent leurs ailes avec ceux de derrière,
+et bientôt après, commencèrent à voler,
+se trouvant dans la vieille Angleterre, sans
+savoir comment elles y étoient venues,
+La troisième ne donna aucun signe de vie
+jusqu'au coucher du soleil, et comme on
+n'avoit plus aucun espoir de la voir ressusciter,
+on la jeta.</p>
+
+<p>Je désirerois que, d'après cet exemple,
+il fût possible d'inventer une méthode
+d'embaumer les noyés de manière à pouvoir
+les rappeler à la vie, à une époque
+très-éloignée, et comme je désire ardemment
+de voir quel sera l'état de
+l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu
+d'attendre une mort ordinaire, je me
+plongerois dans un tonneau de vin de
+Madère, avec un petit nombre d'amis,
+pour être, au bout d'un siècle, rappelé
+à la vie par le doux soleil de ma chère
+patrie.</p>
+
+<p>Mais puisque très-probablement nous
+vivons dans un temps où les sciences
+sont encore trop dans l'enfance, pour
+voir un tel art porté à sa perfection, il
+faut que je me contente du plaisir, que
+vous me promettez, de voir ressusciter
+un poulet ou un coq d'Inde.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a>
+<a href="#FNanchor_14">
+<span class="label">[14]</span></a> Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i6">PRÉCAUTIONS</a><br>
+NÉCESSAIRES<br>
+DANS LES VOYAGES SUR MER.</h2>
+
+
+<p>Quand on veut entreprendre un long
+voyage, il n'y a rien de mieux que de le
+tenir secret jusqu'au moment du départ.
+Sans cela, on est continuellement interrompu
+et tracassé, par des visites d'amis
+et de connoissances, qui font non-seulement
+perdre un temps précieux, mais
+oublier des choses importantes; de sorte
+que quand on est embarqué et qu'on
+cingle déjà en pleine mer, on se rappelle
+avec beaucoup d'inquiétude des
+affaires non terminées, des comptes non
+réglés, et un nombre infini de choses
+qu'on se proposoit d'emporter, et dont
+on sent, à chaque instant, la privation.</p>
+
+<p>Ne seroit-il pas très-avantageux de
+changer la coutume de rendre visite aux
+gens qui vont voyager, de les laisser seuls
+et tranquilles pendant quelques jours,
+pour faire leurs préparatifs, et ensuite,
+prendre congé de leurs amis, et recevoir
+leurs v&oelig;ux pour un heureux retour?</p>
+
+<p>Il n'est pas toujours possible de choisir
+le capitaine avec lequel on doit s'embarquer;
+et cependant, le plaisir, le
+bonheur du voyage en dépend; car il
+faut, pendant un temps, vivre dans sa
+société, et être, en quelque sorte, soumis
+à ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
+aimable et d'un caractère obligeant,
+on en est bien plus heureux.</p>
+
+<p>On en rencontre quelquefois de tels:
+mais ils sont rares. Toutefois, si le vôtre
+n'est pas de ce nombre, il peut être
+bon marin, actif, très-vigilant, et vous
+devez alors le dispenser du reste; car ce
+sont les qualités les plus essentielles pour
+un homme, qui commande un vaisseau.</p>
+
+<p>Quelque droit que, d'après votre accord
+avec lui, vous ayez à ce qu'il a
+embarqué pour l'usage des passagers,
+vous devez prendre toujours quelques provisions
+particulières, dont vous puissiez
+vous servir de temps en temps. Il faut donc
+avoir de bonne eau, parce que celle du
+vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez
+la vôtre en bouteilles; car autrement,
+vous courriez risque de la voir se gâter. Il
+faut aussi que vous emportiez du bon thé,
+du café moulu, du chocolat, du vin de
+l'espèce que vous aimez le mieux, du
+cidre, des raisins secs, des amandes, du
+sucre, du sirop de capillaire, des citrons,
+du rhum, des &oelig;ufs dans des flacons
+d'huile, des tablettes de bouillon, et du
+biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile
+d'en emporter, à moins que
+vous ne vouliez vous charger du soin
+de lui donner à manger et de la soigner
+vous-même. L'on en prend ordinairement
+si peu de soin à bord, qu'elle est presque
+toujours malade, et que la viande en est
+aussi coriace que du cuir.</p>
+
+<p>Tous les marins ont une opinion qui
+doit sans doute son origine à un manque
+d'eau, et à la nécessité où l'on a été de
+l'épargner. Ils prétendent que la volaille
+est toujours extrêmement altérée; et que
+quand on lui donne de l'eau à discrétion,
+elle se tue elle-même en buvant outre
+mesure. En conséquence, ils ne lui en
+donnent qu'une fois tous les deux jours,
+encore est-ce en petite quantité. Mais
+comme ils versent cette eau dans des
+auges inclinées, elle court du côté qui
+est le plus profond; alors les poules sont
+obligées de monter les unes sur les autres
+pour en attraper un peu, et il y en
+a quelques-unes qui ne peuvent pas même
+y tremper leur bec: dévorées de soif et
+éprouvant continuellement le tourment
+de Tantale, elles ne peuvent pas digérer
+la nourriture très-sèche qu'elles ont pris,
+et bientôt elles sont malades et périssent.
+On en trouve, chaque matin, quelqu'une
+de morte, qu'on jette à la mer, tandis
+que celles qu'on tue pour la table, valent
+rarement la peine d'être mangées.</p>
+
+<p>Pour remédier à cet inconvénient, il
+est nécessaire de diviser les auges en petits
+compartimens, pour que chacun puisse
+contenir une certaine quantité d'eau:
+mais c'est un soin qu'on ne prend guère.
+Il est donc sûr que les cochons et les moutons
+sont les animaux qu'il est plus convenable
+d'embarquer, parce que la viande
+de mouton est en général très-bonne à
+la mer, et celle de cochon, excellente.</p>
+
+<p>Il peut arriver qu'une partie des provisions,
+que je recommande de prendre,
+devienne inutile, par les soins qu'aura
+eus le capitaine, d'en mettre à bord une
+suffisante quantité. Mais, dans ce cas,
+vous pouvez en faire présent aux pauvres
+passagers, qui, payant moins pour leur
+passage, sont logés dans l'entre-pont avec
+l'équipage, et n'ont droit qu'à la ration
+des matelots.</p>
+
+<p>Ces passagers sont quelquefois malades,
+tristes, abattus: on voit souvent,
+parmi eux, des femmes, des enfans, qui
+n'ont pas eu le moyen de se procurer
+les choses dont je viens de faire mention,
+et qui leur sont de la plus grande nécessité.
+En leur distribuant une partie de
+votre superflu, vous pouvez leur être du
+plus grand secours; vous pouvez leur
+donner la santé, leur sauver la vie, enfin
+les rendre heureux; avantage qui procure
+toujours les sensations les plus
+douces à une ame compatissante!</p>
+
+<p>La chose la plus désagréable en mer, est
+la manière dont on y apprête à manger;
+car, à proprement parler, il n'y a jamais
+à bord de bon cuisinier<a id="FNanchor_15" name="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">15</a>. Le plus
+mauvais matelot est ordinairement choisi
+pour cet emploi, et il est presque toujours
+fort mal-propre. C'est de là que vient
+ce dicton des marins anglais:&mdash;«Dieu
+nous envoie la viande et le diable les
+cuisiniers».&mdash;Cependant ceux qui
+ont meilleure opinion de la providence,
+pensent autrement. Sachant que l'air de
+la mer, et le mouvement que procure le
+roulis du vaisseau, ont un étonnant effet
+pour aiguiser l'appétit, il disent que Dieu
+a donné aux marins de mauvais cuisiniers,
+pour les empêcher de trop manger,
+ou bien que prévoyant qu'ils auroient de
+mauvais cuisiniers, il leur a donné un
+bon appétit, pour les empêcher de mourir
+de faim.</p>
+
+<p>Mais si vous n'avez pas confiance dans
+ces secours de la providence, vous pouvez
+vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin
+et d'une bouilloire, et vous apprêter
+vous-même quelques alimens, comme
+de la soupe, des viandes hachées, etc.
+Un petit fourneau de tôle est aussi très-commode
+à bord; et votre domestique
+peut vous y faire rôtir des morceaux de
+mouton ou de cochon.</p>
+
+<p>Si vous avez envie de manger du b&oelig;uf
+salé, qui est souvent très-bon, vous trouverez
+que le cidre est la meilleure liqueur
+pour étancher la soif qu'occasionnent et
+cette viande et le poisson salé.</p>
+
+<p>Le biscuit ordinaire est trop dur pour
+les dents de quelques personnes; on peut
+le ramollir en le fesant tremper: mais le
+pain cuit deux fois est encore meilleur;
+parce qu'étant fait de bon pain, coupé
+par tranches, et remis au four, il s'imbibe
+tout de suite, devient mou, et se
+digère facilement. Aussi est-ce une nourriture
+excellente, et bien préférable au
+biscuit qui n'a point fermenté.</p>
+
+<p>Il faut que j'observe ici que ce pain
+remis au four étoit autrefois le biscuit
+qu'on préparoit pour les vaisseaux; car
+en français le mot <i>biscuit</i> signifie cuit
+deux fois. Les pois qu'on mange à bord,
+sont souvent mal cuits et durs. Alors il
+faut mettre dans la marmite un boulet de
+deux livres, et le roulis du vaisseau fait
+que les pois forment une espèce de purée.</p>
+
+<p>J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on
+servoit la soupe dans des plats trop peu
+profonds, elle étoit renversée de tous
+côtés par le roulis du vaisseau; et alors
+je désirois que les potiers d'étain divisassent
+les soupières en compartimens,
+dont chacun contiendroit de la soupe
+pour une seule personne. Par ce moyen,
+on seroit sûr que dans un roulis extraordinaire,
+ceux qui seroient à table ne
+courroient pas risque de voir la soupe
+tomber sur leur poitrine et les brûler.</p>
+
+<p>Maintenant que je vous ai entretenu
+de ces choses peu importantes, permettez-moi
+de conclure ces observations, par
+quelques réflexions générales sur la navigation.</p>
+
+<p>Quand nous considérons la navigation
+comme un moyen de transporter des denrées
+nécessaires, d'un pays où elles abondent
+dans les lieux où elles manquent, et
+de prévenir la disette, qui étoit jadis si
+commune, nous ne pouvons nous empêcher
+de la regarder comme un des arts
+qui contribuent le plus au bonheur du
+genre-humain. Mais quand la navigation
+n'est employée qu'à charier des choses
+inutiles, des objets d'un vain luxe, il
+n'est pas certain que les avantages qui
+en résultent, suffisent pour contre-balancer
+les malheurs qu'elle occasionne
+en mettant en danger la vie de tant
+d'hommes, qui parcourent sans cesse le
+vaste Océan; et lorsqu'elle sert à piller
+des vaisseaux et à transporter des esclaves,
+elle est, sans contredit, un
+moyen funeste d'accroître les calamités
+qui affligent la nature humaine.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher d'être étonné,
+quand on songe au nombre immense de
+vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent
+tous les jours en allant chercher du thé
+à la Chine, du café en Arabie, du sucre
+et du tabac en Amérique; tous objets,
+sans lesquels nos ancêtres vivoient fort
+bien. Le seul commerce du sucre emploie
+mille vaisseaux, et celui du tabac
+presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on
+n'en peut presque rien dire; et quant au
+sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux
+de sacrifier le plaisir momentané
+que nous avons à en prendre deux fois
+par jour dans notre thé, que d'encourager
+les cruautés sans nombre qu'on exerce
+continuellement pour nous le procurer!</p>
+
+<p>Un célèbre moraliste français, dit que
+quand il considère les guerres que nous
+fomentons en Afrique pour y acheter
+des nègres, le grand nombre qu'il en
+périt dans ces guerres, les multitudes de
+ces infortunés qui meurent, pendant la
+traversée, victimes de la maladie, de l'air
+empoisonné ou de la mauvaise nourriture,
+et enfin tous ceux qui succombent
+aux traitemens cruels qu'on leur fait
+souffrir dans leur état d'esclaves, il ne
+peut pas voir un morceau de sucre,
+sans s'imaginer qu'il est rempli de taches
+de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux
+moyens qui le blessent, les guerres que
+nous nous fesons les uns aux autres pour
+prendre et reprendre les îles qui produisent
+cette denrée, il ne croiroit pas
+le sucre simplement taché de sang; il
+verroit qu'il en est entièrement trempé.</p>
+
+<p>Ces guerres sont cause que les puissances
+maritimes de l'Europe, et les habitans de
+Paris et de Londres, payent leur sucre
+bien plus cher que les habitans de Vienne,
+encore que ceux-ci soient presqu'à trois
+cents lieues de la mer. Une livre de sucre
+coûte aux premiers, non-seulement le
+prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais
+aussi les impôts nécessaires pour soutenir
+les flottes et les armées destinées à protéger
+et à défendre les contrées qui le
+produisent.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15">
+<span class="label">[15]</span></a> Franklin n'a sans doute voulu parler que
+des navires marchands en général; car dans les
+vaisseaux de guerre français et anglais, on fait
+souvent très-bonne chère. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i7">SUR</a><br>
+LE LUXE, LA PARESSE,<br>
+ET LE TRAVAIL.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">à Benjamin Vaughan<a id="FNanchor_16" name="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">16</a>.</span></p>
+
+<p class="r">1784.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher d'être étonné,
+quand on voit combien les affaires de ce
+monde sont conduites à contre-sens. Il
+est naturel d'imaginer que l'intérêt d'un
+petit nombre d'individus devroit céder
+à l'intérêt général. Mais les individus
+mettent à leurs affaires beaucoup plus
+d'application, d'activité et d'adresse que
+le public n'en met aux siennes; de sorte
+que l'intérêt général est très-souvent sacrifié
+à l'intérêt particulier.</p>
+
+<p>Nous assemblons des parlemens et des
+conseils, pour profiter de leur sagesse
+collective: mais en même-temps, nous
+avons nécessairement l'inconvénient de
+leurs passions réunies, de leurs préjugés
+et de leurs intérêts personnels. Par ce
+moyen, des hommes artificieux triomphent
+de la sagesse, et trompent même
+ceux qui la possèdent; et si nous en jugeons
+par les actes, les arrêts, les édits,
+qui règlent la destinée du monde et les
+rapports du commerce, une assemblée
+d'hommes importans, est le corps le plus
+fou qui existe sur la terre.</p>
+
+<p>Certes, je n'ai encore rien trouvé
+pour remédier au luxe. Je ne suis même
+pas sûr qu'on puisse y réussir dans un
+grand état, ni que ce soit toujours un
+mal aussi dangereux qu'on le croit.</p>
+
+<p>Supposons qu'on comprenne, dans la
+définition du luxe, toutes les dépenses
+inutiles. Examinons ensuite s'il est possible
+d'exécuter, dans un pays étendu,
+les loix qui s'opposent à ces dépenses;
+et si, en les exécutant, les habitans de
+ce pays doivent être plus heureux, ou
+même plus riches. L'espoir de devenir un
+jour en état de se procurer les jouissances
+du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon
+pour le travail et pour l'industrie?
+Le luxe ne peut-il pas, par conséquent,
+produire plus qu'il ne consomme, puisqu'il
+est vrai que, sans un motif extraordinaire,
+les hommes seroient naturellement
+portés à vivre dans l'indolence et
+dans la paresse? Cela me rappelle un trait
+que je vais vous citer.</p>
+
+<p>Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit
+entre le cap May et Philadelphie,
+m'avoit rendu quelque petit service, pour
+lequel il refusa toute espèce de paiement.
+Ma femme apprenant que cet homme
+avoit une fille, lui envoya en présent,
+un bonnet à la mode. Trois ans après,
+le patron se trouvant chez moi avec un
+vieux fermier des environs du cap May,
+qui avoit passé dans sa chaloupe, parla
+du bonnet envoyé par ma femme, et
+raconta combien sa fille en avoit été
+flattée.&mdash;«Mais, ajouta-t-il, ce bonnet
+a coûté bien cher à notre canton».&mdash;«Comment
+cela, lui dis-je».&mdash;«Oh!
+me répondit-il, quand ma fille parut
+dans l'assemblée, le bonnet fut tellement
+admiré, que toutes les jeunes
+personnes voulurent en faire venir de
+pareils de Philadelphie; et nous calculâmes,
+ma femme et moi, que le
+tout n'a pas coûté moins de cent livres
+sterlings».&mdash;«Cela est vrai, dit le
+fermier. Mais vous ne racontez pas
+toute l'histoire. Je pense que le bonnet
+vous a été de quelqu'avantage; parce
+que c'est la première chose qui a donné
+à nos filles l'idée de tricoter des gants
+d'estame pour vendre à Philadelphie,
+et se procurer, par ce moyen, des
+bonnets et des rubans; et vous savez
+que cette branche d'industrie s'accroît
+tous les jours et doit avoir encore de
+meilleurs effets».</p>
+
+<p>Je fus assez content de cet exemple de
+luxe, parce que non-seulement les filles
+du cap May devenoient plus heureuses
+en achetant de jolis bonnets, mais parce
+que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes,
+une provision de gants chauds.</p>
+
+<p>Dans nos villes commerçantes, situées
+le long de la mer, les habitans s'enrichissent
+de temps en temps. Quelques-uns
+de ceux qui acquièrent du bien,
+sont prudens, vivent avec économie, et
+conservent ce qu'ils ont gagné pour le
+laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés
+de faire parade de leur richesse, font
+des extravagances et se ruinent. Les loix
+ne peuvent l'empêcher; peut-être même
+n'est-ce pas un mal pour le public. Un
+schelling prodigué par un fou, est ramassé
+par un sage, qui sait mieux comment
+il faut en faire usage; et conséquemment,
+il n'est point perdu.</p>
+
+<p>Un homme vain et fastueux bâtit une
+belle maison, la meuble avec élégance,
+y vit d'une manière splendide, et se
+ruine en peu d'années; mais les maçons,
+les charpentiers, les serruriers et d'autres
+ouvriers honnêtes qu'il a fait travailler,
+ont pu, par ce moyen, entretenir et
+élever leur famille. Le fermier a été récompensé
+des soins qu'il a pris, et le
+bien a passé en de meilleures mains.</p>
+
+<p>Il est, à la vérité, des cas, où quelques
+modes inventées par le luxe peuvent devenir
+un mal public, comme il est lui-même
+un mal particulier. Par exemple,
+si un pays exporte son b&oelig;uf et sa toile
+pour payer l'importation du vin de Bordeaux
+et du porter, tandis qu'une partie
+de ses habitans ne vivent que de pommes
+de terre et n'ont point de chemises, cela
+ne ressemble-t-il pas à ce que fait un
+fou qui laisse sa famille souffrir la faim
+et vend ses vêtemens pour acheter de
+quoi s'enivrer? Notre commerce américain
+est, je l'avoue, un peu comme cela.
+Nous donnons aux Antilles de la farine
+et de la viande, pour nous procurer du
+rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses
+les plus nécessaires à la vie pour des superfinités.
+Malgré cela, nous vivons bien,
+et nous sommes même dans l'abondance;
+mais si nous étions plus sobres, nous
+pourrions être plus riches.</p>
+
+<p>L'immense quantité de terres couvertes
+de bois, que nous avons encore à préparer
+pour la culture, rendra long-temps
+notre nation laborieuse et frugale. Si l'on
+juge du caractère et des m&oelig;urs des Américains,
+par ce qu'on voit le long des
+côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans
+des villes commerçantes peuvent
+être riches et adonnés au luxe, tandis
+que ceux des campagnes possèdent toutes
+les vertus qui contribuent au bonheur
+et à la prospérité publique. Ces villes
+commerçantes ne sont pas très-considérées
+par les campagnards. Ils les regardent à
+peine comme une partie essentielle de
+l'état; et l'expérience de la dernière
+guerre a prouvé, que quand elles étoient
+au pouvoir de l'ennemi, elles n'entraînoient
+pas la sujétion du reste du pays,
+qui continuoit vaillamment à défendre sa
+liberté et son indépendance.</p>
+
+<p>Quelques calculateurs politiques ont
+compté que si tous les individus des deux
+sexes, vouloient travailler pendant quatre
+heures par jour à quelque chose d'utile,
+ce travail leur suffiroit pour se procurer
+les choses les plus nécessaires et les agrémens
+de la vie; le besoin et la misère
+seroient bannis du monde, et le reste des
+vingt-quatre heures pourroit être consacré
+au repos et aux plaisirs.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui occasionne donc tant de
+besoin et de misère? C'est que beaucoup
+d'hommes et de femmes travaillent à des
+choses qui ne sont ni utiles, ni agréables,
+et consomment avec ceux qui ne font
+rien, les objets de première nécessité,
+recueillis par les gens utilement laborieux.
+Je vais expliquer ceci.</p>
+
+<p>Le travail arrache du sein de la terre
+et des eaux les premiers élémens des
+richesses. J'ai de la terre, et je recueille
+du bled. Si, avec cela, je nourris une
+famille, qui ne fasse rien, mon bled sera
+consommé, et à la fin de l'année,
+je ne serai pas plus riche que je ne
+l'étois au commencement. Mais, si en
+nourrissant ma famille, j'en occupe une
+partie à filer, l'autre à faire des briques
+et d'autres matériaux pour bâtir, le prix
+de mon bled me restera, et au bout de
+l'an, nous serons tous mieux vêtus et
+mieux logés. Mais si au lieu d'employer
+un homme à faire des briques, je le fais
+jouer du violon pour m'amuser, le bled
+qu'il consomme s'en va, et aucune partie
+de son travail ne reste dans ma famille pour
+augmenter nos richesses et les choses qui
+nous sont agréables. Je serai, conséquemment,
+rendu plus pauvre par mon joueur
+de violon, à moins que le reste de ma
+famille n'ait travaillé davantage ou mangé
+moins, pour remplacer le déficit qu'il
+aura occasionné.</p>
+
+<p>Considérez le monde, et voyez des
+millions de gens occupés à ne rien faire,
+ou du moins, à faire des choses qui ne
+produisent rien, tandis qu'on est embarrassé
+pour se procurer les commodités
+de la vie, et même le nécessaire.
+Qu'est-ce, en général, que le commerce
+pour lequel nous combattons et nous nous
+égorgeons les uns les autres? N'est-ce
+pas la cause des fatigues de plusieurs
+millions d'hommes, qui courent après
+des superfluités, et perdent souvent la
+vie, en s'exposant aux dangers de la
+mer? Combien de travail ne perd-on
+pas, en construisant et équipant de
+grands vaisseaux, pour aller chercher en
+Chine du thé, en Arabie du café, aux
+Antilles du sucre, et dans l'Amérique
+septentrionale, du tabac. On ne peut
+pas dire que ces choses sont nécessaires
+à la vie; car nos ancêtres vivoient fort
+bien sans les connoître.</p>
+
+<p>On peut faire une question. Tous ceux
+qui sont maintenant employés à recueillir,
+à faire ou à charier des superfluités,
+pourroient-ils subsister en
+cultivant des denrées d'une nécessité
+première?&mdash;Je crois qu'oui. La terre
+est très-vaste, et une grande partie de
+sa surface est encore sans culture. Il y a
+en Asie, en Afrique, en Amérique, des
+forêts, qui ont plusieurs centaines de
+millions d'acres; il y en a même beaucoup
+en Europe. Un homme deviendroit
+un fermier d'importance, en défrichant
+cent acres de ces forêts; et cent mille
+hommes à défricher chacun cent acres,
+ne feroient pas une lacune assez grande
+pour être visible de la lune, à moins qu'on
+n'y eût le télescope d'Herschel; tant sont
+vastes les pays que les bois couvrent encore!</p>
+
+<p>C'est, cependant, une sorte de consolation,
+que de songer que parmi les
+hommes, il y a encore plus d'activité et
+de prudence que de paresse et de folie.
+De là provient cette augmentation de
+beaux édifices, de fermes bien cultivées,
+de villes riches et populeuses, qui se
+trouvent dans toute l'Europe, et qu'on
+n'y voyoit autrefois que sur les côtes de
+la Méditerranée. Cette prospérité est
+même d'autant plus remarquable, que
+des guerres insensées exercent continuellement
+leurs ravages, et détruisent
+souvent en une seule année les travaux
+de plusieurs années de paix. Nous pouvons
+donc espérer, que le luxe de quelques
+marchands des côtes des États-Unis de
+l'Amérique ne causera pas la ruine de
+leur pays.</p>
+
+<p>Encore une réflexion, et je termine
+cette vague et longue lettre. Presque toutes
+les parties de notre corps nous obligent à
+quelque dépense. Nos pieds ont besoin
+de souliers, nos jambes de bas, le reste
+du corps exige des habillemens, et notre
+estomac une bonne quantité de nourriture.
+Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux,
+quand nous sommes raisonnables, demandent
+l'assistance peu coûteuse de
+lunettes, qui ne peuvent pas beaucoup
+déranger nos finances. Mais les yeux des
+autres sont les yeux qui nous ruinent. Si
+tout le monde étoit aveugle, excepté
+moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques
+habits, ni de belles maisons, ni de meubles
+élégans.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a>
+<a href="#FNanchor_16">
+<span class="label">[16]</span></a> Membre du parlement d'Angleterre, pour
+le bourg de Calne, en Wiltshire. Il étoit lié d'une
+intime amitié avec Franklin.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i8">SUR</a><br>
+LA TRAITE DES NÈGRES.</h2>
+
+
+<p class="r">23 mars 1790.</p>
+
+<p>En lisant dans les gazettes, le discours
+adressé par M. Jackson<a id="FNanchor_17" name="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">17</a>, au congrès
+américain, contre ceux qui se mêlent de
+l'esclavage des nègres, ou qui essaient
+d'adoucir la condition des esclaves, je
+me suis rappelé un discours pareil, prononcé
+il y a environ cent ans, par Sidi
+Mehemet Ibrahim, membre du divan
+d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la
+relation que Martin a publiée de son
+consulat, en 1687.</p>
+
+<p>Ce discours avoit pour but d'empêcher
+qu'on n'eût égard à la pétition de la secte
+des <i>Erika</i>, ou Mahométans purs, qui regardoient
+la piraterie et l'esclavage comme
+injuste, et en demandoient l'abolition.
+M. Jackson ne le cite pas: mais, peut-être,
+ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans
+son éloquent discours quelques raisonnemens
+de Sidi Mehemet, cela prouve
+seulement que les intérêts des hommes
+influent et sont influencés d'une manière
+étonnamment semblable dans tous les
+climats, où ils se trouvent dans des circonstances
+pareilles. Voici la traduction
+du discours africain.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Alla</span> Bismillah, etc. Dieu est grand,
+et Mahomet est son prophète!</p>
+
+<p>»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences
+que pourroit avoir ce qu'ils
+proposent dans leur pétition? Si nous
+mettions un terme à nos croisières
+contre les chrétiens, comment nous
+procurerions-nous les denrées que produit
+leur pays, et qui nous sont si
+nécessaires? Si nous renonçons à les
+rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera
+la terre, dans nos brûlans climats?
+Qui est-ce qui fera les travaux les plus
+communs dans nos villes? Qui est-ce
+qui nous servira dans nos maisons?
+Ne serons-nous pas alors nos propres
+esclaves? et ne devons-nous pas plus
+de compassion et de faveur à nous,
+musulmans, qu'à ces chiens de chrétiens?</p>
+
+<p>»Nous avons maintenant plus de cinquante
+mille esclaves, à Alger et dans
+les environs. Si nous n'en recevons
+pas de nouveaux, bientôt ce nombre
+diminuera, et sera insensiblement réduit
+à rien. Si nous cessons de prendre
+et de piller les vaisseaux des infidèles,
+et de réduire à l'esclavage l'équipage
+et les passagers, nos terres n'auront
+plus aucune valeur, faute de culture;
+les loyers de nos maisons diminueront
+de moitié; et le gouvernement,
+privé de la part qu'il retire
+des prises, verra ses revenus presqu'anéantis.</p>
+
+<p>»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies
+d'une secte capricieuse, qui voudroit,
+non-seulement nous empêcher
+de faire de nouveaux esclaves, mais
+nous forcer d'affranchir ceux que nous
+avons. Mais si les maîtres perdent leurs
+esclaves, qui les en dédommagera?
+Sera-ce l'état? Le trésor public y suffira-t-il?
+Sera-ce les Erika? En ont-ils
+les moyens? ou voudroient-ils, pour
+faire ce qu'ils croient juste à l'égard
+des esclaves, commettre une plus
+grande injustice envers les propriétaires?</p>
+
+<p>»Si nous donnons la liberté à nos
+esclaves, qu'en ferons-nous? Peu d'entr'eux
+voudront retourner dans leur
+pays natal. Ils savent trop bien qu'ils
+y auroient à souffrir bien plus que
+parmi nous. Ils ne veulent point embrasser
+notre sainte religion; ils ne
+veulent point adopter nos m&oelig;urs. Nos
+frères ne veulent pas se souiller par
+des mariages avec des personnes de
+cette race. Devons-nous les laisser
+mandier dans nos rues, ou souffrir
+qu'ils pillent nos propriétés? car les
+hommes accoutumés à l'esclavage, ne
+travaillent point pour gagner leur vie,
+à moins qu'ils n'y soient forcés.</p>
+
+<p>»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux
+dans leur condition présente?
+N'étoient-ils pas esclaves dans leur
+pays? L'Espagne, le Portugal, la France,
+l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par
+des despotes qui tiennent leurs sujets
+dans l'esclavage, sans aucune exception?
+L'Angleterre elle-même ne
+traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?
+car, lorsque le gouvernement
+le veut, ils sont enlevés, renfermés
+dans des vaisseaux de guerre, condamnés
+non-seulement à travailler,
+mais à combattre pour de très-petits
+gages, et un peu de nourriture qui
+ne vaut pas mieux que celle que nous
+donnons à nos esclaves.</p>
+
+<p>»Leur condition est-elle donc devenue
+pire, parce qu'ils sont tombés
+entre nos mains? Non. Ils n'ont fait
+que changer un esclavage pour l'autre;
+et je puis dire pour un meilleur; car
+ils sont ici sur une terre où le soleil
+de l'Islamisme répand sa lumière et
+brille dans toute sa splendeur. Ils y
+ont occasion de connoître la véritable
+doctrine, et de sauver leurs ames.
+Ceux qui restent dans leur pays, sont
+privés de ce bonheur. Ainsi, renvoyer
+les esclaves dans les lieux où ils sont nés,
+ce seroit les faire passer de la lumière
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>»Je répète la question. Si l'on donne
+la liberté aux esclaves, qu'en fera-t-on?
+J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit
+dans le désert où il y a une vaste
+étendue de terre, sur laquelle ils pourroient
+subsister, et former un état libre
+et florissant. Mais je crois qu'ils sont trop
+peu portés à travailler volontairement,
+et trop ignorans pour établir un bon
+gouvernement. D'ailleurs, les Arabes
+sauvages les opprimeroient, les détruiroient
+ou les réduiroient de nouveau à l'esclavage.</p>
+
+<p>»Tandis qu'ils nous servent, nous
+avons soin de leur fournir tout ce qui
+leur est nécessaire, et nous les traitons
+avec humanité. Dans les pays où ils
+sont nés, la classe de ceux qui travaillent
+est, ainsi que j'en suis informé,
+plus mal nourrie, plus mal
+logée, plus mal vêtue. La condition
+de la plupart d'entr'eux est donc déjà
+améliorée, et n'exige rien de plus.&mdash;Ici,
+ils vivent en sûreté; ils ne sont
+point sujets à devenir soldats, et à être
+forcés de s'égorger les uns les autres,
+comme dans les guerres qu'on fait chez
+eux.</p>
+
+<p>»Si quelques-uns de ces bigots insensés,
+qui nous fatiguent à présent
+de leurs sottes pétitions, ont, dans
+l'excès d'un zèle aveugle, affranchi
+leurs esclaves, ce n'est ni par générosité,
+ni par humanité. C'est parce
+qu'accablés du fardeau de leurs péchés,
+ils ont espéré que le mérite prétendu
+de cette action les sauveroit
+d'une damnation éternelle. Mais combien
+ils se trompent grossièrement
+en imaginant que l'esclavage est condamné
+par l'alcoran! Je ne citerai ici
+que deux préceptes qui sont la preuve
+du contraire:&mdash;Maîtres, traitez vos
+esclaves avec douceur.&mdash;Esclaves,
+servez vos maîtres avec fidélité.&mdash;Ce
+livre sacré ne défend pas non plus
+de piller les infidèles; puisqu'il est
+bien connu, d'après lui, que Dieu a
+donné le monde et tout ce qu'il contient,
+à ses fidèles Musulmans, et
+qu'ils ont le droit d'en jouir autant
+qu'ils pourront y étendre leurs conquêtes.</p>
+
+<p>»Ne prêtons donc plus l'oreille à la
+détestable proposition d'affranchir les
+esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée,
+le prix de nos terres et de nos maisons
+diminueroit; beaucoup de bons citoyens
+seroient dépouillés de leur propriété;
+le mécontentement deviendroit
+universel et provoqueroit des insurrections
+qui mettroient en danger le gouvernement,
+et la confusion générale
+seroit bientôt à son comble. Je ne
+doute donc pas que ce sage conseil
+ne préfère la tranquillité et le bonheur
+de toute une nation de vrais croyans,
+au caprice de quelques Erika, et ne
+rejette leur pétition.»</p>
+
+<p>Le consul Martin nous apprend que
+la résolution du divan portoit:&mdash;«Que
+la doctrine qui prétendoit qu'il étoit
+injuste de piller les Chrétiens et de
+les rendre esclaves, paroissoit au moins
+problématique: mais que l'intérêt
+qu'avoit l'état à maintenir cet usage,
+étoit clair; et qu'ainsi la proposition
+seroit rejetée».&mdash;Et, en effet, elle
+le fut.</p>
+
+<p>Puisque les mêmes motifs produisent
+dans l'ame des hommes, des opinions
+et des résolutions semblables, ne pouvons-nous
+pas, sans parler de notre congrès
+Américain, nous hasarder à prédire
+que les adresses présentées au parlement
+d'Angleterre, pour l'abolition de la traite
+des nègres, et les débats qui auront lieu
+à ce sujet, auront le même effet que ceux
+du divan d'Alger?</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a>
+<a href="#FNanchor_17">
+<span class="label">[17]</span></a> L'un des représentans de la Georgie.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i9">OBSERVATIONS</a><br>
+SUR LA GUERRE.</h2>
+
+
+<p>D'après la première loi des nations, la
+guerre et la destruction étoient destinées
+à punir l'injure: en s'humanisant par
+degrés, elles admirent l'esclavage au lieu
+de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers
+succéda à l'esclavage; et enfin,
+pour respecter davantage la propriété des
+particuliers, les conquérans se contentèrent
+de régner sur eux.</p>
+
+<p>Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle
+pas encore? Des siècles se
+sont écoulés entre les divers changemens
+qu'elle a éprouvés: mais comme de nos
+jours l'esprit humain a fait des progrès
+plus rapides, pourquoi le perfectionnement
+de la loi des nations ne seroit-il
+pas accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on
+pas désormais que dans toutes les
+guerres, on n'attaqueroit point certaines
+classes d'hommes, que même les partis
+opposés les protégeroient également, et
+leur permettroient de se livrer à leurs travaux
+avec sécurité? Ces hommes seraient:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent
+pour la subsistance du genre-humain.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Les pêcheurs, qui ont le même but
+que les agriculteurs.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Les marchands, dont les navires ne
+sont point armés, et qui sont utiles aux
+différentes nations, en leur portant des
+denrées ou des marchandises agréables.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Les artistes et les ouvriers qui travaillent
+dans des villes sans défense.</p>
+
+<p>Il n'est pas, sans doute, nécessaire
+d'ajouter que les hôpitaux de l'ennemi
+devroient être, non pas inquiétés, mais
+secourus au besoin.&mdash;L'intérêt général
+de l'humanité exigeroit qu'on diminuât
+les causes de la guerre, et tout ce qui
+peut exciter à la faire. Si l'on interdisoit
+le pillage, on auroit moins d'ardeur à
+combattre, et vraisemblablement la paix
+seroit bien plus durable.</p>
+
+<p>L'usage de voler les marchands en
+pleine mer est un reste de l'ancienne piraterie;
+et quoiqu'il soit accidentellement
+avantageux à quelques particuliers, il est
+loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent,
+et aux nations qui l'autorisent.
+Au commencement d'une guerre, quelques
+navires richement chargés sont surpris
+et enlevés; cela encourage les premiers
+armateurs des corsaires à en armer de
+nouveaux. Beaucoup d'autres les imitent.
+Mais, en même-temps, l'ennemi devient
+plus soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux
+marchands, et les rend plus difficiles
+à prendre. Il les fait aussi partir
+plus souvent sous la protection d'un convoi.
+Tandis que les corsaires se multiplient,
+les navires qui peuvent être pris
+et les chances du profit diminuent; de
+sorte qu'il y a beaucoup de croisières où
+les dépenses surpassent le gain. C'est
+alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un
+petit nombre de particuliers y
+gagne, la masse de ceux qui y mettent
+perd. La totalité de ce que coûte l'armement
+de tous les corsaires, durant le
+cours d'une guerre, excède de beaucoup
+le montant de toutes les prises.</p>
+
+<p>Ainsi, une nation perd tout le travail
+de beaucoup d'hommes, pendant le temps
+qu'ils sont employés à voler. En outre, ce
+que ces hommes acquièrent, ils le dépensent
+en s'enivrant et en s'abandonnant à
+toute sorte de débauches. Ils perdent
+l'habitude du travail. À la paix, ils sont
+rarement propres à reprendre des occupations
+honnêtes, et ne servent qu'à
+augmenter le nombre des scélérats qui
+infestent les villes, et des voleurs de
+grand chemin.</p>
+
+<p>Les armateurs mêmes, qui ont été heureux,
+aveuglés par la rapidité de leur fortune,
+se livrent à une manière de vivre dispendieuse,
+et ne pouvant plus y renoncer,
+lorsque les moyens d'y suffire diminuent,
+finissent par se ruiner; juste punition de
+l'extravagante cruauté qu'ils ont eue de
+réduire à la misère les familles de beaucoup
+d'honnêtes commerçans, employés à servir
+l'intérêt commun du genre-humain.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i10">SUR</a><br>
+LA PRESSE DES MATELOTS<a id="FNanchor_18" name="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">18</a>.</h2>
+
+
+<p>Le juge Foster, page 158 de son ouvrage,
+dit: «Chaque homme» cette conclusion
+du tout à une partie ne me semble
+pas d'une bonne logique.&mdash;Si l'alphabet
+disoit:&mdash;«Que toutes nos lettres combattent
+pour la défense commune.&mdash;»
+Il y auroit de l'égalité, et par conséquent
+de la justice. Mais s'il disoit:&mdash;«Qu'A,
+B, C, D, s'arment et combattent pendant
+que les autres lettres resteront
+chez elles et dormiront tranquilles».&mdash;Cela
+ne serait point égal, et conséquemment
+ne pourroit être juste.</p>
+
+<p><i>Ibid.</i>&mdash;«Employez»&mdash;s'il vous plaît.
+Le mot signifie engager un homme à
+travailler pour moi, en lui offrant des
+gages suffisans pour lui faire préférer
+mon service à tout autre. Cela est fort
+différent de forcer un homme à travailler
+aux conditions qui me conviendront.</p>
+
+<p><i>Ib.</i>&mdash;«Ce service et occupation, etc».
+Ceci est faux. Son occupation et son service
+ne sont pas les mêmes. Un vaisseau
+marchand n'est point un vaisseau armé.
+Il n'est point obligé à combattre, mais à
+transporter des marchandises. Le matelot,
+qui est au service du roi, est forcé
+de combattre, et de s'exposer à tous les
+dangers de la guerre. Les maladies sont
+aussi plus communes et plus souvent mortelles
+à bord des vaisseaux du roi que
+dans les vaisseaux marchands. À la fin
+d'une campagne, un matelot peut quitter
+le service des marchands, et non le service
+du roi. En outre, les marchands lui
+donnent de meilleurs gages.</p>
+
+<p><i>Ib.</i> «Je suis très-certain, etc».&mdash;Ici
+on compare deux choses qui ne sont
+pas comparables, l'injustice faite aux gens
+de mer, et les embarras occasionnés au
+commerce. Les embarras qu'éprouve tout
+le commerce d'une nation, ne justifient
+point l'injustice faite à un seul matelot.
+Si le commerce souffrait de ce qu'un
+matelot ne seroit point à son service, il
+pourroit et devroit lui offrir des gages
+qui le décideraient à y entrer volontairement.</p>
+
+<p><i>Page 159.</i>&mdash;«Un mal particulier doit
+être supporté avec patience, pour prévenir
+une calamité générale».&mdash;Cette
+maxime peut-elle se trouver dans les loix
+et dans une bonne politique? et peut-il
+y avoir une maxime contraire au sens
+commun? Si la maxime disoit que les
+maux particuliers qui préviennent une
+calamité nationale, doivent être généreusement
+compensés par la nation, on
+pourroit l'entendre: mais quand elle dit
+seulement que ces maux doivent être
+supportés avec patience, elle est absurde!</p>
+
+<p><i>Ib.</i> «L'expédient, etc».&mdash;Vingt plans
+inutiles ou incommodes n'en justifient
+pas un qui est inique.</p>
+
+<p><i>Ib.</i>&mdash;«Sur le pied de, etc».&mdash;Certes,
+votre raisonnement ressemble à un mensonge.
+Il se tient sur un pied. La vérité
+se tient sur deux.</p>
+
+<p><i>Page 160.</i> «&mdash;De bons gages». Probablement
+les mêmes qu'on a dans les
+vaisseaux marchands?</p>
+
+<p><i>Page 174.</i>&mdash;«J'admets difficilement,
+etc.»&mdash;Quand cet auteur parle
+de la presse, il diminue, autant qu'il le
+peut, l'horreur qu'inspire cette coutume,
+en représentant qu'un matelot souffre seulement
+une <i>fatigue</i>, comme il l'appelle
+tendrement, <i>dans quelques cas particuliers</i>;
+et il oppose à ce mal particulier,
+les embarras du commerce de l'état.
+Mais si, comme il le suppose, le cas
+arrive souvent, le matelot, qui est pressé,
+et obligé à servir pour la défense du
+commerce au prix de vingt-cinq schellings
+par mois, pourrait gagner trois livres
+sterlings et quinze schellings au service
+d'un marchand, et vous lui prenez chaque
+mois cinquante schellings. Or, si vous
+employez cent mille matelots, vous dérobez
+à ces hommes honnêtes et industrieux
+et à leurs pauvres familles, deux
+cent cinquante mille livres sterlings par
+mois, ou trois millions sterlings par an;
+et, en même-temps, vous les forcez de
+hasarder leur vie, en combattant pour
+la défense de votre commerce; défense
+à laquelle devroient sans doute contribuer
+tous les membres de la société, et les matelots
+comme les autres, en proportion
+du profit que chacun en retire. Ces trois
+millions excéderoient, dit-on, la part qui
+devroit leur revenir s'ils n'avoient pas
+payé de leur personne; mais quand vous
+les forcez à se contenter de si peu, il
+me semble que vous devriez les exempter
+de combattre.</p>
+
+<p>Cependant on peut dire que si l'on allouoit
+aux matelots qui servent dans les
+vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils
+pourroient avoir dans les vaisseaux marchands,
+il en coûteroit trop cher à la
+nation, et l'on seroit obligé d'augmenter
+les impôts. Alors la question se réduit à
+ceci:&mdash;Est-il juste que dans une société
+les riches forcent la classe la plus pauvre
+à combattre pour leur défense et celle
+de leurs propriétés, en lui fixant arbitrairement
+des gages, et en la punissant
+si elle refuse?&mdash;Le juge Foster nous dit
+que cela est <i>légal</i>.</p>
+
+<p>Je ne connois pas assez les loix pour
+prétendre que ce principe n'est pas fondé
+sur quelqu'autorité: mais je ne puis me
+persuader qu'il soit équitable. Je veux
+bien avouer pour un moment qu'il peut
+être légal quand il est nécessaire: mais,
+en même-temps, je soutiens qu'il ne peut
+être employé de manière à produire les
+mêmes bons effets, c'est-à-dire, la sécurité
+publique, sans faire commettre une
+aussi intolérable injustice, que celle qui
+accompagne la presse des matelots.</p>
+
+<p>Pour mieux me faire entendre, je ferai
+d'abord deux observations. La première,
+c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux
+de guerre des matelots de bonne
+volonté, si l'on les payoit suffisamment.
+Ce qui le prouve, c'est que pour servir
+dans ces vaisseaux et courir les mêmes
+dangers, on n'a besoin de presser ni les
+capitaines, ni les lieutenans, ni les gardes-marine,
+ni les trésoriers, ni beaucoup
+d'autres officiers. Pourquoi? Parce que
+les profits de leurs places ou leurs émolumens,
+sont d'assez puissans motifs pour
+les leur faire rechercher. Il ne faudroit
+donc que trouver assez d'argent pour
+engager les matelots à servir de bonne
+volonté comme leurs officiers, sans mettre
+pourtant de nouveaux impôts sur le commerce.</p>
+
+<p>La seconde de mes observations est
+que vingt-cinq schellings par mois avec
+une ration de b&oelig;uf, de porc salé et de
+pois, étant jugés suffisans pour faire subsister
+un matelot qui travaille beaucoup,
+ils doivent suffire aussi à un homme de
+plume et à un jurisconsulte sédentaire.
+Je voudrais donc qu'on établit une caisse,
+qui serviroit à donner des récompenses
+aux marins. Pour remplir cette caisse, je
+proposerois de presser un grand nombre
+d'officiers civils, qui ont à présent de
+gros salaires, et de les obliger à remplir
+leurs emplois pour vingt-cinq schellings
+par mois, avec une ration pareille à celle
+des gens de mer, afin de verser le surplus
+de leurs salaires dans la caisse des
+matelots.</p>
+
+<p>Si l'on me chargeoit de faire exécuter
+l'ordre d'une telle presse, le premier que
+je ferois presser seroit un assesseur de
+Bristol, ou un juge nommé <i>Foster</i>. J'aurois
+besoin de son édifiant exemple, pour
+montrer comment on doit se soumettre
+à la presse, car il trouveroit assurément
+que, quoique ce soit un <i>mal particulier</i>
+d'être réduit à vingt-cinq schellings par
+mois, il faut, conformément à sa maxime
+légale et politique, <i>le supporter avec
+patience</i>, afin de prévenir une calamité
+nationale.</p>
+
+<p>Alors, je presserois le reste des juges;
+et ouvrant le livre rouge, je n'oublierois
+aucun des officiers civils du gouvernement,
+depuis ceux qui n'ont qu'un salaire
+de cinquante livres sterlings par an,
+jusqu'à ceux qui en ont cinquante mille.
+Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre,
+puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings
+par mois, avec une ration; et encore
+sans être obligés de combattre. Enfin,
+je crois que je ferois presser ***.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a>
+<a href="#FNanchor_18">
+<span class="label">[18]</span></a> Ce morceau est composé de diverses notes,
+que Franklin avoit écrites avec un crayon, sur
+les marges d'un exemplaire de la fameuse <i>Apologie
+de la Presse des Matelots</i>, par le juge Foster.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i11">SUR</a><br>
+LES LOIX CRIMINELLES,<br>
+ET<br>
+SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.</h2>
+
+
+<p class="a">À BENJAMIN VAUGHAN.</p>
+
+<p class="r">14 mars 1785.</p>
+
+<p class="a"><span class="sc">Mon ami</span>,</p>
+
+<p>Parmi les pamphlets, que vous m'avez
+fait passer dernièrement, il y en a un intitulé:
+<i>Pensées sur la Justice exécutive</i>.&mdash;Je
+vous envoie, en revanche,
+une brochure française sur le même sujet.
+Elle a pour titre: <i>Observations concernant
+l'exécution de l'article II de la
+Déclaration sur le Vol</i>.</p>
+
+<p>L'un et l'autre de ces ouvrages sont
+adressés aux juges, mais écrits, comme
+vous le verrez, dans un esprit très-différent.
+L'auteur anglais veut qu'on pende
+tous les voleurs. Le français prétend qu'on
+doit proportionner la punition au crime.</p>
+
+<p>Si nous croyons réellement, ainsi que
+nous fesons profession de le croire, que
+la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et
+l'émanation de la sagesse divine, infiniment
+supérieure à la sagesse humaine,
+d'après quel principe pouvons-nous donner
+la mort pour punir une offense, qui,
+conformément à cette loi, ne devroit être
+punie que par la restitution du quadruple
+de l'objet enlevé?&mdash;Mettre à mort un
+homme, pour un crime qui ne le mérite
+point, n'est-ce pas commettre un
+meurtre? Et, comme dit l'auteur français,
+doit-on punir un délit contre la société
+par un crime contre la nature?</p>
+
+<p>Une propriété superflue est de l'invention
+de la société. Des loix simples
+et douces suffisent pour conserver les propriétés
+purement nécessaires. L'arc du sauvage,
+sa hache et son vêtement de peaux
+n'exigent pas qu'une loi lui en assure la
+conservation. Ils sont suffisamment gardés
+par la crainte de son ressentiment et de
+sa vengeance. Lorsqu'en vertu des premières
+loix, une partie de la société accumula
+des richesses et devint puissante,
+elle fit des loix plus sévères, et voulut,
+aux dépens de l'humanité, conserver
+ce qu'elle possédoit. Ce fut un abus du
+pouvoir, et un commencement de tyrannie.</p>
+
+<p>Si, avant de faire entrer un sauvage
+en société, on lui avoit dit:«&mdash;Par le
+moyen du pacte social, ton voisin
+pourra devenir propriétaire de cent
+daims. Mais si ton frère, ton fils ou
+toi-même, vous n'avez pas de daims,
+et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer
+un, vous serez obligés de subir une
+mort infame.»&mdash;Alors le sauvage
+auroit probablement préféré sa liberté,
+et le droit commun de tuer des daims,
+à tous les avantages de la société qu'on
+lui proposoit.</p>
+
+<p>Il vaut mieux que cent coupables soient
+sauvés que non pas qu'un innocent périsse:
+c'est une maxime qui a été long-temps
+et généralement approuvée; et je
+ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue.
+Le sanguinaire auteur des <i>Pensées sur
+la Justice exécutive</i>, convient lui-même
+qu'elle est juste; et il remarque fort
+bien:&mdash;«Que la seule idée de l'innocence
+<i>outragée</i>, et plus encore celle
+de l'innocence <i>souffrante</i>, doit réveiller
+en nous tous les sentimens de
+la plus tendre compassion, et en même-temps,
+exciter la plus vive indignation
+contre les instrumens de ses maux.»&mdash;Mais
+il ajoute:&mdash;«Que l'innocence
+ne sera jamais exposée ni à être outragée,
+ni à souffrir, si l'on suit strictement
+les loix.»&mdash;Est-ce bien vrai?&mdash;Est-il
+donc impossible de faire une loi
+injuste? Et si la loi elle-même est injuste,
+ne sera-t-elle pas le véritable instrument
+qui excitera une indignation générale?</p>
+
+<p>J'apprends, par les dernières gazettes
+de Londres, qu'une femme y a été condamnée
+capitalement pour avoir dérobé,
+dans une boutique, de la gaze qui valoit
+quatorze schellings trois sous. Y
+a-t-il donc quelque proportion entre
+le tort fait par un vol de quatorze
+schellings trois sous, et la punition d'une
+créature humaine, qu'on fait mourir au
+gibet? Cette femme ne pouvoit-elle pas,
+par son travail, remplacer quatre fois
+la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a
+ordonné? Tous les châtimens infligés
+au-delà de ce que mérite le crime,
+ne sont-ils pas une punition de l'innocence?
+Si le principe est vrai, combien
+l'innocence, non-seulement est <i>outragée</i>
+mais <i>souffre</i> chaque année, dans presque
+tous les états civilisés de l'Europe!</p>
+
+<p>Il semble qu'on a pensé que cette sorte
+d'innocence pouvoit être punie pour prévenir
+les crimes. Je me rappelle avoir
+lu qu'un turc cruel, qui habitoit les côtes
+de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave
+chrétien sans le condamner aussitôt
+à être pendu par les jambes et à recevoir
+cent coups de bâton sur la plante des
+pieds, afin que le souvenir de ce châtiment
+sévère et la crainte de le subir de
+nouveau, l'empêchassent de commettre
+des fautes qui pourroient le lui mériter.</p>
+
+<p>L'auteur du pamphlet anglais auroit
+lui-même de la peine à approuver la
+conduite de ce turc dans un gouvernement
+d'esclaves; et cependant il paroît recommander
+quelque chose de semblable
+pour le gouvernement des Anglais, quand
+il applaudit le discours du juge Burnet
+à un voleur de chevaux. On demandoit
+à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour
+n'être pas condamné à mort. Il répondit
+qu'il étoit bien cruel de pendre un homme
+pour avoir <i>seulement</i> volé un cheval.&mdash;«Homme,
+répliqua le juge, tu ne
+seras pas pendu pour avoir <i>seulement</i>
+volé un cheval; mais pour que les
+chevaux ne puissent pas être volés.»</p>
+
+<p>Il me semble que la réponse du voleur,
+examinée loyalement, doit paraître raisonnable,
+parce qu'elle est fondée sur
+le principe éternel de l'équité, qui veut
+que le châtiment soit proportionné à l'offense;
+et la réplique du juge est brutale
+et insensée. Cependant, l'auteur du
+pamphlet&mdash;«désire que tous les juges
+se la rappellent quand ils vont tenir
+leurs assises; parce qu'elle contient
+la sage raison des peines qu'ils sont
+appelés à faire infliger.&mdash;Elle explique
+tout de suite, dit-il, les bases et les
+véritables motifs des punitions capitales.
+Elle apprend, sur-tout, que la
+propriété d'un homme, ainsi que sa
+vie, doit être regardée comme sacrée».</p>
+
+<p>N'y a-t-il donc point de différence entre
+le prix de la propriété et celui de la vie?
+Si je pense qu'il est juste que le meurtre
+soit puni de mort, non-seulement parce
+que le châtiment est égal au crime, mais
+pour empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il
+que je doive approuver qu'on inflige
+le même châtiment pour une petite
+atteinte portée à ma propriété? Si je ne
+suis pas moi-même assez méchant, assez
+vindicatif, assez barbare pour donner la
+mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze
+schellings trois sous, comment puis-je
+applaudir à la loi qui la lui donne?
+Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé
+de nous inculquer d'autres maximes. Il
+devoit connoître les sentimens qu'éprouvent
+des juges humains dans ces occasions,
+et quels sont les effets de ces
+sentimens. Bien loin de penser que des
+châtimens sévères et excessifs préviennent
+le crime, voici ce qu'il dit:</p>
+
+<p>«L'atrocité des lois en empêche l'exécution.</p>
+
+<p>»Lorsque la peine est sans mesure,
+on est souvent obligé de lui préférer
+l'impunité.</p>
+
+<p>»La cause de tous les relâchemens
+vient de l'impunité des crimes, et non
+de la modération des peines.»</p>
+
+<p>Ceux qui connoissent bien le monde,
+prétendent qu'il y a plus de vols commis
+et punis en Angleterre, que dans tous
+le reste de l'Europe. Si cela est, il doit
+y avoir une cause, ou plusieurs causes
+de la dépravation du peuple anglais. L'une
+de ces causes ne peut-elle pas être le
+défaut de justice et de morale dans le
+gouvernement, défaut qui se manifeste
+dans sa conduite oppressive envers ses
+sujets, et dans les guerres injustes qu'il
+entreprend contre ses voisins? Voyez les
+longues injustices, les monopoles, les
+traitemens cruels qu'il fait éprouver à
+l'Irlande, et qui sont enfin avoués!
+Voyez les pillages que ses marchands
+exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse,
+qu'il fait aux colonies de l'Amérique!
+et sans parler de ses guerres contre
+la France et l'Espagne, voyez celle qu'il
+a faite dernièrement à la Hollande! Toute
+l'Europe impartiale ne l'a considérée que
+comme une guerre de rapine. Les espérances
+d'une proie immense et facile ont
+été les motifs apparens et probablement
+réels, qui l'ont porté à attaquer cette
+nation. Des peuples voisins se doivent
+une justice non moins stricte que des citoyens
+d'un même pays. Un voleur de
+grands chemins n'est pas moins voleur,
+quand il dérobe avec une bande de ses
+camarades, que quand il est seul; et un
+peuple qui fait une guerre injuste, n'est
+qu'une grande bande de voleurs. Si vous
+avez employé des gens à voler un hollandais,
+est-il étrange que quand la paix
+leur interdit ce brigandage, ces gens cherchent
+à voler ailleurs, et même à se voler
+les uns les autres? La <i>piraterie</i>, comme
+l'appellent les Français, ou la course,
+est le penchant général des Anglais; et
+ils s'y livrent par-tout où ils sont.</p>
+
+<p>On dit que dans la dernière guerre,
+cette nation n'avoit pas moins de sept
+cents corsaires. Ces navires étoient armés
+par des marchands, pour piller d'autres
+marchands qui ne leur avoient jamais rien
+fait. N'est-il pas probable que plusieurs
+de ces armateurs de Londres, si ardens
+à voler les marchands d'Amsterdam,
+voleroient aussi volontiers ceux de la
+rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le
+faire avec la même impunité? Le désir
+du bien d'autrui<a id="FNanchor_19" name="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">19</a> est toujours le même:
+il n'y a que la crainte du gibet qui mette
+de la différence dans ses effets.</p>
+
+<p>Comment une nation, qui, parmi les
+plus honnêtes de ses membres, a tant de
+gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement
+a autorisé et encouragé jusqu'à
+sept cents bandes de voleurs, comment,
+dis-je, peut-elle avoir le front de condamner
+ce crime dans les individus, et
+d'en faire pendre vingt dans une matinée?
+Cela rappelle naturellement une
+anecdote de Newgate<a id="FNanchor_20" name="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">20</a>. L'un des prisonniers
+se plaignoit que pendant son
+sommeil, on lui avoit ôté les boucles de
+ses souliers.&mdash;«Comment diable! dit un
+autre, est-ce que nous avons quelque
+voleur parmi nous? Il ne faut pas le
+souffrir. Cherchons le coquin, et nous le
+rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.»</p>
+
+<p>Cependant on peut citer l'exemple récent
+d'un marchand anglais, qui n'a
+point voulu profiter de ce que lui avoit
+produit la course. Il étoit intéressé dans
+un navire, que ses associés jugèrent à
+propos d'armer en corsaire, et qui prit
+un assez grand nombre de bâtimens
+français. Après le partage du butin, le
+marchand dont je parle, a envoyé en
+France un agent, qui a mis un avis dans
+les gazettes pour découvrir ceux à qui
+le corsaire a fait tort, et leur restituer
+une part des prises. Cet homme, qui a une
+conscience si pure, est un quaker<a id="FNanchor_21" name="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">21</a>. Les
+presbytériens écossais étoient jadis aussi
+délicats; car il existe encore une ordonnance
+du conseil d'Édimbourg, publiée
+peu après la réformation, et portant:
+«Qu'il est défendu d'acheter les marchandises
+qui proviennent des prises,
+sous peine de perdre pour toujours le
+droit de cité, et de subir d'autres punitions
+à la volonté des magistrats;
+parce que l'usage de faire des prises
+est contraire à une bonne conscience
+et au précepte de traiter nos frères
+chrétiens comme nous désirons d'être
+traités nous-mêmes. Ainsi ces sortes de
+marchandises ne seront point vendues
+par les hommes honnêtes de cette
+ville.»</p>
+
+<p>La race de ces hommes honnêtes est
+probablement éteinte en Écosse, où ils
+ont, du moins, renoncé à leurs principes,
+puisque cette nation a contribué, autant
+qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux
+colonies de l'Amérique septentrionale, et
+que les prises et les confiscations en ont
+été, dit-on, un de ses grands motifs.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps on a généralement
+cru qu'un militaire ne devoit pas
+s'informer si la guerre, dans laquelle on
+l'employoit, étoit juste ou non, mais
+exécuter aveuglément les ordres qu'il
+recevoit. Tous les princes, qui ont du
+penchant à la tyrannie, doivent, sans
+doute, approuver cette opinion, et désirer
+de la maintenir. Mais n'est-elle pas
+très-dangereuse? D'après un tel principe,
+si le tyran commande à son armée d'attaquer
+et de détruire, non-seulement une
+nation voisine, qui ne l'a point offensé,
+mais même ses propres sujets, l'armée
+doit obéir.</p>
+
+<p>Dans nos colonies, un nègre esclave
+à qui son maître ordonne de voler et
+d'assassiner son voisin, ou de commettre
+quelqu'autre action criminelle, peut le
+refuser; et le magistrat le protége en applaudissant
+à son refus. L'esclavage d'un
+soldat est donc pire que celui d'un nègre!&mdash;Un
+officier, qui a de la conscience,
+peut donner sa démission, plutôt que
+d'être employé dans une guerre injuste,
+s'il n'est pas retenu par la crainte de
+voir attribuer sa démarche à une toute
+autre cause: mais les simples soldats
+restent dans l'esclavage toute la vie, et
+peut-être aussi ne sont-ils pas en état de
+juger de ce qu'ils doivent faire. Nous ne
+pouvons que déplorer leur sort, et plus
+encore celui d'un matelot, qui est souvent
+forcé de quitter des occupations
+honnêtes, pour aller tremper ses mains
+dans le sang innocent.</p>
+
+<p>Mais il me semble qu'un marchand,
+étant plus éclairé par son éducation, et
+absolument libre de faire ce qu'il veut,
+devroit bien considérer si une guerre est
+juste, avant d'engager volontairement
+une bande de mauvais sujets à attaquer
+les commerçans d'une nation voisine,
+pour piller leurs propriétés et les ruiner
+avec leurs familles, s'ils se rendent sans
+combattre, ou à les blesser, les estropier,
+les assassiner, s'ils tentent de se défendre.
+Cependant ce sont des marchands
+chrétiens qui commettent ce crime,
+dans une guerre juste ou non; et il est
+difficile qu'elle soit juste des deux côtés.
+Elle est faite par des marchands anglais et
+américains, qui, malgré cela, se plaignent
+des vols particuliers, et pendent, par
+douzaines, les voleurs, à qui ils ont eux-mêmes
+donné l'exemple du pillage.</p>
+
+<p>Il est enfin temps que pour le bien de
+l'humanité, on mette un terme à ces
+horreurs. Les États-Unis de l'Amérique
+sont mieux placés que les Européens,
+pour tirer des avantages de la course,
+puisque la plus grande partie du commerce
+de l'Europe avec les Antilles, se
+fait à leur porte; mais ils font tout ce
+qui dépend d'eux pour abolir cet usage,
+en offrant d'insérer, dans tous leurs traités
+avec les autres puissances, un article par
+lequel on s'engage solemnellement et
+réciproquement en cas de guerre, à
+ne point armer de corsaires, et à laisser
+passer, sans être molestés, les vaisseaux
+marchands qui ne seront point
+armés<a id="FNanchor_22" name="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">22</a>.</p>
+
+<p>Ce seroit un heureux perfectionnement
+de la loi des nations. Tous les hommes,
+qui ont des principes de justice et d'humanité,
+doivent désirer que cette proposition
+réussisse.</p>
+
+<p>Recevez les assurances de mon estime
+et de mon inaltérable amitié.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin.</span></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a>
+<a href="#FNanchor_19">
+<span class="label">[19]</span></a> <span lang="la">Alieni appetens</span>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a>
+<a href="#FNanchor_20">
+<span class="label">[20]</span></a> Prison de Londres.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a>
+<a href="#FNanchor_21">
+<span class="label">[21]</span></a> Nouvel exemple digne du quaker Denham,
+dont il est parlé dans le premier volume. (<i>Note
+du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a>
+<a href="#FNanchor_22">
+<span class="label">[22]</span></a> Cette offre ayant été acceptée par le roi de
+Prusse, Frédéric II, il fut conclu entre ce monarque
+et les États-Unis, un traité d'amitié et
+de commerce, contenant un article dicté par l'humanité
+et la philantropie. Franklin, qui étoit
+l'un des plénipotentiaires américains, le rédigea
+de la manière suivante:
+<p class="c"><span class="sc">Art. XXIII.</span></p>
+
+<p>«Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes,
+les marchands de l'une qui résideront
+dans les états de l'autre, pourront y demeurer neuf
+mois pour se faire payer de leurs créances et
+régler leurs affaires, et partiront ensuite librement,
+emportant tous leurs effets sans aucun empêchement
+ou molestation quelconque. Toutes les
+femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes
+les facultés, les agriculteurs, les artisans, les
+manufacturiers, les pêcheurs, et les habitans
+non armés des villes, des villages et autres
+places sans fortifications, et en général tous
+ceux qui travaillent pour la subsistance et le
+bien de l'humanité, pourront continuer à se
+livrer à leurs occupations, sans être molestés
+dans leur personne, sans qu'on brûle leurs
+maisons et leurs marchandises, ou qu'on les
+détruise en aucune manière, et sans que la force
+armée de l'ennemi ravage leurs champs, en
+aucun des lieux où elle pénétrera: mais si elle
+a besoin de prendre quelque chose pour son
+usage, elle le paiera à un prix raisonnable.
+Tous les vaisseaux marchands, employés à l'échange
+des productions des différens pays,
+et à rendre les objets de première nécessité et
+les commodités de la vie plus faciles à obtenir
+et plus communs, pourront passer librement
+et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des
+puissances contractantes, ne délivrera des lettres
+de marque à aucun particulier, pour lui donner
+le pouvoir de prendre ou de détruire les vaisseaux
+marchands, ou interrompre leur commerce».
+</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i12">OBSERVATIONS</a><br>
+SUR LES SAUVAGES<br>
+DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.</h2>
+
+
+<p>Nous appelons ces peuples des Sauvages,
+parce que leurs m&oelig;urs diffèrent
+des nôtres, que nous croyons la perfection
+de la politesse: ils ont la même
+opinion des leurs.</p>
+
+<p>Si nous examinions, avec impartialité,
+les m&oelig;urs des différentes nations, peut-être
+trouverions-nous que quelque grossier
+qu'il soit, il n'y a pas de peuple qui
+n'ait quelques principes de politesse; et
+qu'il n'en est aucun de si poli, qui ne
+conserve quelques restes de barbarie.</p>
+
+<p>Les Indiens sont, pendant leur jeunesse,
+chasseurs et guerriers. Quand ils
+deviennent vieux, ils sont conseillers;
+car ces peuples sont gouvernés par l'avis
+des sages. Il n'y a chez eux ni force
+coercitive, ni prisons, ni officiers qui
+obligent à obéir, ou infligent des châtimens.
+De là vient qu'en général ils s'étudient
+à bien parler. Le plus éloquent est
+celui qui a le plus d'influence.</p>
+
+<p>Les femmes indiennes cultivent la
+terre, préparent à manger, nourrissent,
+élèvent les enfans, conservent et transmettent
+à la postérité le souvenir des
+événemens mémorables. Ces différens
+emplois des deux sexes sont regardés
+comme honorables et conformes aux lois
+de la nature. Avant peu de besoins factices,
+ils ont beaucoup de temps pour
+s'instruire en conversant entr'eux. Notre
+vie active leur paroît basse et servile
+auprès de la leur; et ils regardent les
+sciences, dont nous nous enorgueillissons,
+comme frivoles et inutiles. On en eut
+une preuve, lors du traité conclu à Lancastre,
+en Pensylvanie, en 1744, entre
+le gouvernement de Virginie et les six
+Nations.</p>
+
+<p>Quand on fut convenu des principaux
+articles, les commissaires de la Virginie
+informèrent les Sauvages, qu'il y avoit
+au collége de Williamsbourg des fonds
+destinés à l'éducation de jeunes Indiens,
+et que si les chefs des six Nations vouloient
+y envoyer une demi-douzaine de
+leurs enfans, le gouvernement en prendroit
+soin et les feroit instruire dans toutes
+les sciences des blancs. Une des règles de
+la politesse de ces peuples est de ne jamais
+répondre à une proposition publique,
+le même jour qu'elle leur a été
+faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
+avec trop de légèreté, et qu'ils montrent
+plus de respect en prenant du temps
+pour la considérer comme une chose importante.
+Ils différèrent donc de répondre
+aux Virginiens; et le lendemain après
+que l'orateur eût témoigné combien ils
+étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit
+faite, il ajouta:&mdash;«Nous savons que
+vous estimez beaucoup l'espèce de
+science qu'on enseigne dans ces colléges,
+et que tandis que nos jeunes
+gens seroient chez vous, leur entretien
+vous coûteroit beaucoup. Nous sommes
+donc convaincus que dans ce que vous
+nous proposez, votre intention est de
+nous faire du bien; et nous vous en
+remercions de bon c&oelig;ur. Mais vous,
+qui êtes sages, vous devez savoir que
+les différentes nations voient les choses
+d'une manière différente; et vous ne
+devez pas être offensés, si nos idées
+sur l'éducation d'un collége ne sont
+pas les mêmes que les vôtres. Nous en
+avons déjà fait l'expérience. Plusieurs
+de nos jeunes gens ont été élevés dans
+les colléges des provinces septentrionales.
+Ils ont été instruits dans toutes vos
+sciences. Mais quand ils sont revenus
+parmi nous, à peine savoient-ils courir.
+Ignorant entièrement la manière de
+vivre dans les bois, incapables de supporter
+le froid et la faim, ils ne savoient
+ni bâtir une cabane, ni prendre un
+daim, ni tuer un ennemi: ils parloient
+imparfaitement notre langue; et par
+conséquent ils n'étoient propres ni à
+la chasse, ni à la guerre, ni aux conseils.
+Enfin, nous ne pouvions en rien
+faire.&mdash;Nous n'acceptons pas votre
+offre: mais nous n'en sommes pas
+moins reconnoissans; et pour vous le
+prouver, si les habitans de la Virginie
+veulent nous envoyer une demi-douzaine
+de leurs enfans, nous aurons le
+plus grand soin de leur éducation, nous
+leur apprendrons ce que nous savons;
+et nous en ferons des <i>hommes</i>.»</p>
+
+<p>Les Sauvages ayant de fréquentes occasions
+de tenir des conseils publics, ils
+se sont accoutumés à maintenir beaucoup
+d'ordre et de décence dans ces assemblées.
+Les vieillards sont assis au premier rang;
+les guerriers au second, et les femmes
+et les enfans au dernier. L'emploi des
+femmes est de remarquer avec soin ce
+qui se passe dans les conseils, de le graver
+dans leur mémoire, et de l'apprendre
+par tradition à leurs enfans; car ces
+peuples n'ont point d'écriture. Elles sont
+les registres du conseil. Elles conservent
+le souvenir des traités, qui ont été conclus
+cent ans auparavant; et quand nous
+comparons ce qu'elles disent avec nos
+écrits, nous le trouvons toujours exact.</p>
+
+<p>Celui qui veut parler se lève: les autres
+gardent un profond silence. Quand il a fini
+il se rassied, et on lui laisse cinq ou six
+minutes, pour qu'il puisse se rappeler
+s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit intention
+de dire, et se lever de nouveau
+pour l'énoncer. Interrompre quelqu'un,
+même dans la conversation ordinaire, est
+regardé comme très-indécent. Ô combien
+cela diffère de ce qu'on voit dans la
+chambre polie des communes d'Angleterre,
+où il se passe à peine un jour, sans
+quelque tumulte qui oblige l'orateur à
+s'enrouer à force de crier à l'ordre! Combien
+diffère aussi la conversation des
+Sauvages, de la conversation de plusieurs
+sociétés polies d'Europe, dans lesquelles,
+si vous n'énoncez pas votre pensée avec
+beaucoup de rapidité, vous êtes arrêté
+au milieu d'une phrase par l'impatient
+babil de ceux avec qui vous vous entretenez,
+et il ne vous est plus possible
+de la finir!</p>
+
+<p>Il est vrai que la politesse qu'affectent
+les Sauvages dans la conversation, est
+portée à l'excès; car elle ne leur permet
+pas de démentir, ni même de contredire
+ce qu'on énonce en leur présence. Par
+ce moyen, ils évitent les disputes: mais
+aussi on peut difficilement connoître
+leur façon de penser et l'impression qu'on
+fait sur eux. Les missionnaires qui ont
+essayé de les convertir au christianisme,
+se plaignent tous de cette extrême déférence,
+comme d'un des plus grands
+obstacles au succès de leur mission. Les
+Sauvages se laissent patiemment expliquer
+les vérités du christianisme, et y
+donnent leurs signes ordinaires d'approbation.
+Vous croiriez qu'ils sont convaincus.
+Point du tout. C'est pure civilité.</p>
+
+<p>Un missionnaire suédois ayant assemblé
+les chefs Indiens des bords de la
+Susquehannah, leur fit un sermon dans
+lequel il développa les principaux faits
+historiques sur lesquels est fondée notre
+religion; tels que la chute de nos premiers
+parens quand ils mangèrent une
+pomme; la venue du Christ pour réparer
+le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.&mdash;Quand
+il eut achevé, un orateur indien
+se leva pour le remercier.&mdash;«Ce
+que vous venez de nous faire entendre,
+dit-il, est très-bon. Certes, c'est fort
+mal que de manger des pommes; il
+vaut beaucoup mieux en faire du
+cidre. Nous vous sommes infiniment
+obligés d'avoir la bonté de venir si
+loin de votre pays, pour nous apprendre
+ce que vos mères vous ont appris.
+En revanche, je vais vous conter
+quelque chose de ce que nous tenons
+des nôtres.</p>
+
+<p>»Au commencement du monde, nos
+pères ne se nourrissoient que de la
+chair des animaux; et quand leur chasse
+n'étoit pas heureuse, ils mouroient
+de faim. Deux de nos jeunes chasseurs
+ayant tué un daim, allumèrent du feu
+dans les bois pour en faire griller une
+partie. Au moment où ils étoient prêts
+à satisfaire leur appétit, ils virent une
+jeune et belle femme descendre des
+nues et s'asseoir sur ce sommet que
+vous voyez là bas, au milieu des montagnes
+bleues. Alors les deux chasseurs
+se dirent l'un à l'autre: C'est un esprit,
+qui peut-être a senti l'odeur de
+notre gibier grillé, et désire d'en manger.
+Il faut lui en offrir. Ils lui présentèrent,
+en effet, la langue du daim.
+La jeune femme trouva ce mets de
+son goût, et leur dit: Votre honêteté
+sera récompensée. Revenez ici après
+treize lunes, et vous y trouverez
+quelque chose qui vous sera très-utile
+pour vous nourrir vous et vos enfans,
+jusqu'à la dernière génération. Ils firent
+ce qu'elle leur disoit, et à leur
+grand étonnement, ils trouvèrent des
+plantes qu'ils ne connoissoient point,
+mais qui, depuis cette époque, ont
+été constamment cultivées parmi nous,
+et nous sont d'un grand avantage. Là
+où la main droite de la jeune femme
+avoit touché la terre, ils trouvèrent
+le maïs; l'endroit où avoit touché sa
+main gauche, portoit des haricots,
+et celui où elle s'étoit assise, du tabac».</p>
+
+<p>Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce
+conte ridicule, dit à celui qui le fesoit:&mdash;«Je
+vous ai annoncé des vérités sacrées:
+mais vous ne m'entretenez que
+de fables, de fictions, de mensonges».&mdash;L'Indien
+choqué lui répondit: «Mon
+frère, il semble que vos parens ont eu
+envers vous le tort de négliger votre
+éducation. Ils ne vous ont pas appris
+les premières règles de la politesse.
+Vous avez vu que nous, qui connoissons
+et pratiquons ces règles,
+nous avons cru toutes vos histoires.
+Pourquoi refusez-vous de croire les
+nôtres?»</p>
+
+<p>Lorsque quelques-uns de ces Sauvages
+viennent dans nos villes, la foule s'assemble
+autour d'eux, on les regarde avec
+attention, on les fatigue dans les momens
+où ils voudraient être seuls. Ils prennent
+cela pour une grande impolitesse, et
+ils l'attribuent à ce que nous ignorons
+les véritables règles du savoir vivre.&mdash;«Nous
+sommes, disent-ils, aussi curieux
+que vous, et quand vous venez dans
+nos villages, nous désirons de vous
+regarder: mais alors nous nous cachons
+derrière les buissons, qui sont sur la
+route où vous devez passer, et nous
+ne nous avisons jamais d'aller nous
+mêler parmi vous.»</p>
+
+<p>Leur manière d'entrer dans les villages
+les uns des autres a aussi ses règles. Ils
+croient qu'un étranger, qui voyage,
+manque de civilité lorsqu'il entre dans
+un village sans avoir donné avis de
+son arrivée. Aussi, dès que l'un d'eux
+approche d'un village, il s'arrête, crie,
+et attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement
+deux vieillards vont au devant
+de lui, et lui servent d'introducteurs.
+Il y a dans chaque village une
+cabane vide, qu'on appelle <i>la Maison
+des Étrangers</i>. On y conduit le voyageur,
+et les vieillards vont de cabane en
+cabane avertir les habitans qu'il est arrivé
+un étranger, qui probablement est fatigué
+et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une
+partie de ce qu'il a pour manger, avec
+des peaux pour se reposer. Quand l'étranger
+a pris quelque nourriture et s'est
+délassé, on lui apporte du tabac et des
+pipes; et alors seulement commence la
+conversation. On demande au voyageur
+qui il est? où il va? quelles nouvelles il
+apporte? et on finit communément par
+lui offrir de lui fournir un guide et des
+vivres pour continuer son voyage. Mais
+on n'exige jamais rien pour la réception
+qu'on lui a faite.</p>
+
+<p>Cette hospitalité, qu'ils considèrent
+comme une des principales vertus, est
+également pratiquée par chaque particulier.
+En voici un exemple, que je tiens
+de notre interprète, Conrad Weiser. Il
+avoit été naturalisé parmi les six Nations,
+et parloit très-bien la langue Mohock.
+En traversant le pays des Indiens, pour
+porter un message de notre gouverneur
+à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à
+l'habitation de Canassetego, l'un de ses
+anciens amis. Le sauvage l'embrassa,
+étendit des fourrures pour le faire asseoir,
+plaça devant lui des haricots bouillis, du
+gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit
+mêlé un peu de rum. Quand Conrad
+Weiser eut achevé de manger, et allumé
+sa pipe, Canassetego commença à s'entretenir
+avec lui. Il lui demanda comment
+il s'étoit porté depuis plusieurs années
+qu'ils ne s'étoient vus l'un l'autre; d'où
+il venoit, et quel étoit l'objet de son
+voyage. Conrad répondit à toutes ces
+questions; et quand la conversation commença
+à languir, le sauvage la reprit
+ainsi:&mdash;«Conrad, vous avez long-temps
+vécu parmi les blancs, et vous connoissez
+un peu leurs coutumes. J'ai
+été quelquefois à Albany, et j'ai observé
+qu'une fois tous les sept jours, ils
+ferment leurs boutiques et s'assemblent
+tous dans une grande maison. Dites-moi,
+pourquoi cela? Que font-ils dans
+cette maison?</p>
+
+<p>»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad,
+pour entendre et apprendre de bonnes
+choses.&mdash;Je ne doute pas qu'ils ne
+vous l'aient dit, reprit le sauvage. Ils me
+l'ont dit de même: mais je ne crois pas
+que cela soit vrai; et je vais vous en
+dire la raison.&mdash;J'allai dernièrement
+à Albany, pour vendre des fourrures,
+et pour acheter des couvertures de
+laine, des couteaux, de la poudre et
+du rum. Vous savez que je fais ordinairement
+affaire avec Hans Hanson,
+mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer
+de quelqu'autre marchand. Cependant
+je commençai par aller chez Hans
+Hanson, et je lui demandai combien
+il me donneroit pour mes peaux de
+castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit
+pas me les payer plus de quatre schellings
+la livre: mais, ajouta-t-il, je ne
+puis parler d'affaire aujourd'hui; c'est
+le jour où nous nous rassemblons pour
+apprendre de bonnes choses, et je vais
+à l'assemblée.</p>
+
+<p>»Pour moi, je pensai que ne pouvant
+faire aucune affaire ce jour-là, je ferois
+aussi bien d'aller à l'assemblée avec
+Hans Hanson, et je le suivis. Un
+homme vêtu de noir se leva, et commença
+à parler aux autres d'un air
+très-fâché. Je ne comprenois pas ce
+qu'il disoit: mais m'appercevant qu'il
+regardoit beaucoup et moi, et Hanson,
+je crus qu'il étoit irrité de me voir
+là. Ainsi je sortis; je m'assis près de
+la maison, je battis mon briquet, j'allumai
+ma pipe, et j'attendis que l'assemblée
+fût finie. Il me vint alors
+dans l'idée que l'homme vêtu de noir
+avoit fait mention des peaux de castor,
+et que cela pouvoit être le sujet de l'assemblée.
+En conséquence, dès qu'on
+sortit de la maison, j'accostai mon
+marchand.&mdash;Eh bien! lui dis-je, Hans,
+j'espère que vous êtes convenu de
+payer les peaux de castor plus de quatre
+schellings la livre.&mdash;Non, répondit-il,
+je ne puis plus même y mettre ce
+prix. Je ne peux en donner que trois
+schellings six sous.&mdash;Je m'adressai
+alors à divers autres marchands: mais
+c'étoit par-tout la même chanson; trois
+schellings six sous, trois schellings
+six sous. Je vis donc clairement que
+mes soupçons étoient bien fondés; et
+que, quoique les blancs prétendissent
+qu'ils alloient dans leurs assemblées
+pour apprendre de bonnes choses, ils
+ne s'y rendoient, en effet, que pour
+se concerter, afin de mieux tromper
+les Indiens sur le prix des peaux de
+castor. Réfléchissez-y un peu, Conrad,
+et vous serez de mon avis. Si, en s'assemblant
+aussi souvent, leur dessein
+étoit d'apprendre de bonnes choses, ils
+devroient certainement en avoir déjà
+appris quelqu'une. Mais ils sont encore
+bien ignorans.</p>
+
+<p>»Vous connoissez notre usage. Si un
+blanc voyage dans notre pays, et entre
+dans nos cabanes, nous le traitons
+toujours comme je viens de vous traiter.
+Nous le fesons sécher s'il est
+mouillé; nous le fesons chauffer s'il a
+froid, nous lui donnons de quoi bien
+satisfaire sa faim et sa soif, et nous
+étendons des fourrures devant lui,
+pour qu'il puisse se reposer et dormir.
+Mais nous ne lui demandons jamais
+rien pour la manière dont nous l'avons
+accueilli<a id="FNanchor_23" name="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">23</a>. Mais si j'entre dans la
+maison d'un blanc à Albany, et que je
+demande quelque chose à manger et
+à boire, on me dit aussitôt: Où est
+ton argent? Et si je n'en ai point, on
+me dit: Sors d'ici, chien d'indien.&mdash;Vous
+voyez bien que les blancs n'ont
+point encore appris ce peu de bonnes
+choses que nous apprenons, nous, sans
+assemblées; parce que, quand nous
+sommes enfans, nos mères nous les
+apprenent. Il est donc impossible que
+leurs assemblées soient pour l'objet
+qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but
+que d'apprendre à tromper les Indiens
+sur le prix des castors.»</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a>
+<a href="#FNanchor_23">
+<span class="label">[23]</span></a> C'est une chose très-remarquable, que
+dans tous les temps et dans tous les pays, l'hospitalité
+ait été reconnue pour la vertu de ceux
+que les nations civilisées se sont plu à appeler
+barbares. Les Grecs ont célébré les Scythes à
+cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont portée
+au plus haut degré, et elle règne encore chez
+les Arabes du désert. Saint-Paul nous dit, dans
+la relation de son voyage et de son naufrage
+sur l'île de Malthe:&mdash;«Les Barbares nous traitèrent
+avec beaucoup de bienveillance, car ils
+allumèrent du feu, et nous reçurent à cause
+de la pluie qui tomboit, et à cause du froid».&mdash;Cette
+note est tirée d'un <i>petit recueil des &OElig;uvres
+de Franklin</i>, publié par Dilly.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i13">SUR LES DISSENTIONS</a><br>
+ENTRE<br>
+L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">à M. Dubourg.</span></p>
+
+<p class="r">Londres, le 2 octobre 1770.</p>
+
+<p>Je vois, avec plaisir, que nous pensons
+à-peu-près de même au sujet de l'Amérique
+anglaise. Nous, habitans des colonies,
+nous n'avons jamais prétendu être
+exempts de contribuer aux dépenses nécessaires
+au maintien de la prospérité
+de l'empire. Nous soutenons seulement
+qu'ayant des parlemens chez nous, et
+n'étant nullement représentés dans celui
+de la Grande-Bretagne, nos parlemens
+sont les seuls juges de ce que nous pouvons
+et devons donner, et le parlement
+anglais n'a nul droit de prendre notre
+argent sans notre consentement.</p>
+
+<p>L'empire britannique n'est pas un
+simple état. Il en comprend plusieurs;
+et quoique le parlement de la Grande-Bretagne
+se soit arrogé le pouvoir de
+taxer les colonies, il n'en a pas plus le
+droit qu'il n'a celui de taxer l'électorat
+d'Hanovre. Nous avons le même roi,
+mais non la même législature.</p>
+
+<p>La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre
+et les colonies, a déjà fait perdre
+à l'Angleterre plusieurs millions sterlings.
+Elle les a perdus dans son commerce, et
+l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce
+consistoit principalement en superfluités,
+en objets de luxe et de mode,
+dont nous pouvons fort bien nous passer;
+et la résolution que nous avons prise, de
+n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait
+fait cesser nos plaintes, est cause que nos
+manufactures commencent à sortir de
+l'enfance, et à prendre quelque consistance.
+Il ne seroit même pas aisé d'engager
+nos colons à les abandonner, quand
+une amitié plus sincère que jamais succéderoit
+à la querelle qui nous divise.</p>
+
+<p>Certes, je ne doute point que le
+parlement d'Angleterre ne finisse par
+abandonner ses prétentions, et ne nous
+laisse paisiblement jouir de nos droits
+et de nos privilèges.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i14">SUR LA PRÉFÉRENCE</a><br>
+QU'ON DOIT DONNER<br>
+AUX ARCS ET AUX FLÈCHES<br>
+SUR LES ARMES À FEU.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">Au Major-Général Lee.</span></p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 11 février 1776.</p>
+
+<p class="a"><span class="sc">Général,</span></p>
+
+<p>Le porteur de cette lettre est M. Arundel,
+que le congrès adresse au général Schuyler,
+pour qu'il l'emploie dans le service de
+l'artillerie. Il se propose de vous voir en
+passant, et il me demande une lettre
+de recommandation pour vous. Il a servi
+en France, ainsi que vous le verrez par
+ses brevets; et comme il paroît attaché
+à notre cause, j'espère qu'il se rendra
+utile, en instruisant nos jeunes canonniers
+et nos matelots. Peut-être donnera-t-il
+quelque moyen de déboucher la lumière
+des canons encloués.</p>
+
+<p>Je vous envoie ci-joint une lettre que
+m'a écrite un officier nommé <i>M. Newland</i>,
+qui a servi dans les deux dernières guerres.
+Il est connu du général Gates, qui m'en
+parla avantageusement, lorsque j'étois
+à Cambridge. Maintenant il désire de
+servir sous vos ordres, et je lui ai conseillé
+d'aller vous joindre à New-York.</p>
+
+<p>Les Anglais parlent encore haut, et
+nous menacent durement: mais leur langage
+est un peu plus poli, ou du moins,
+il n'est pas tout-à-fait aussi injurieux pour
+nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur
+bon sens; mais j'imagine que c'est trop
+tard pour leurs intérêts.</p>
+
+<p>Nous avons reçu cent vingt tonneaux
+de salpêtre, ce qui fait une grande quantité,
+et nous en attendons trente tonneaux
+de plus. À présent, nous manquons de
+moulins pour faire la poudre: mais malgré
+cela, je crois que l'ouvrage ira son train,
+et qu'on le fera à force de bras.&mdash;Je désirerois,
+cependant, comme vous, que
+nos armées se servissent de piques, et
+même d'arcs et de flèches. Ce sont de
+très-bonnes armes qu'on a follement négligées.
+On doit se servir d'arcs et de
+flèches:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Parce qu'un homme peut ajuster
+son coup avec un arc, aussi bien qu'avec
+un fusil.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Il peut faire partir quatre flèches
+dans le même temps qu'il lui faut pour
+tirer un coup de fusil et recharger.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. L'objet qu'il doit viser n'est point
+dérobé à sa vue, par la fumée du côté
+duquel il combat.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Un nuage de flèches, que l'ennemi
+voit venir, l'intimide, le trouble, l'empêche
+d'être attentif à ce qu'il fait.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Une flèche qui perce un homme en
+quelque partie de son corps que ce soit,
+le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on
+la lui ait arrachée.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. On se procure plus aisément des
+arcs et des flèches, que des fusils, de
+la poudre et du plomb.</p>
+
+<p>Polydore-Virgile, en parlant d'une
+bataille entre les Français et les Anglais,
+sous le règne d'Edouard III, fait mention
+du désordre dans lequel fut jetée
+l'armée française, par un nuage de flèches<a id="FNanchor_24" name="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">24</a>,
+que lui envoyèrent les Anglais,
+et qui leur donna la victoire<a id="FNanchor_25" name="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">25</a>.&mdash;Si
+les flèches fesoient tant d'effet quand
+les hommes étoient couverts d'une armure
+difficile à pénétrer, combien plus elles
+en feraient à présent, que cette armure
+est hors d'usage!</p>
+
+<p>Je suis bien aise que vous soyez revenu
+à New-York: mais je voudrois que
+vous pussiez être au Canada. Ici, les
+esprits sont maintenant en suspens, dans
+l'attente des propositions que doit faire
+l'Angleterre. Je ne crois pas qu'elle en
+fasse une seule que nous puissions accepter.
+Quand on en aura une preuve
+évidente, les Américains seront plus
+d'accord entr'eux et plus décidés. Alors
+votre proposition de former une ligue solemnelle
+sera mieux accueillie, et peut-être
+adoptera-t-on la plupart de nos autres
+mesures hardies.</p>
+
+<p>Vos lettres me font toujours un grand
+plaisir: mais j'ai de la peine à m'en croire
+digne, car je suis un bien mauvais correspondant.
+Mes yeux ne me permettent
+plus d'écrire que très-difficilement à la
+lumière; et les jours sont à présent si
+courts et j'ai tant d'affaires depuis quelque
+temps, que je suis rarement assis dix minutes,
+sans qu'on vienne m'interrompre.</p>
+
+<p>Dieu vous donne des succès!</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin.</span></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a>
+<a href="#FNanchor_24">
+<span class="label">[24]</span></a> <i lang="la">Sagittarum nube.</i>
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a>
+<a href="#FNanchor_25">
+<span class="label">[25]</span></a> Il conclut par ces mots: <i lang="la">Est res profectò
+dictu mirabilis, ut tantus ac potens exercitus à
+solis ferè anglicis sagittariis victus fuerit; adeo
+anglus est sagittipotens, et id genus armorum
+valet.</i>
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i15">COMPARAISON</a><br>
+DE LA CONDUITE<br>
+DES ANTI-FÉDÉRALISTES<br>
+DES ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE,<br>
+AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.</h2>
+
+
+<p>Un zélé partisan de la constitution fédérative
+dit dans une assemblée publique:&mdash;«Qu'une
+grande partie du genre-humain
+avoit tant de répugnance pour
+un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé
+que si un ange nous apportoit
+du ciel une constitution qui y aurait été
+faite exprès pour nous, elle trouveroit
+encore de violens contradicteurs».&mdash;Cette
+opinion parut extravagante; l'orateur
+fut censuré; et il ne se défendit
+point.</p>
+
+<p>Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup
+dans l'esprit que l'expérience étoit à
+l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle
+se trouvoit consignée dans la plus fidèle
+de toutes les histoires, la Sainte Bible.
+S'il y eût songé, il aurait pu, ce me
+semble, s'étayer d'une autorité aussi irréfragable.</p>
+
+<p>L'être suprême se plut à élever une
+seule famille, et son attentive providence
+la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle
+devînt un grand peuple. Après avoir
+délivré ce peuple de l'esclavage, par une
+suite de miracles, que fit son serviteur
+Moyse, il remit lui-même à ce serviteur
+choisi, en présence de toute la nation,
+une constitution et un code de loix, et
+il promit de récompenser ceux qui les
+observeroient fidèlement, et de punir
+avec sévérité ceux qui leur désobéiroient.</p>
+
+<p>La divinité elle-même étoit à la tête
+de cette constitution; c'est pourquoi les
+écrivains politiques l'ont appelée <i>une
+théocratie</i>. Mais malgré cela les ministres
+de Dieu ne purent parvenir à la faire
+exécuter. Aaron et ses enfans composoient,
+avec Moyse, le premier ministère
+du nouveau gouvernement.</p>
+
+<p>L'on auroit pensé que le choix d'hommes
+qui s'étoient distingués pour rendre la
+nation libre, et avoient hasardé leur vie
+en s'opposant ouvertement à la volonté
+d'un puissant monarque, qui vouloit la
+retenir dans l'esclavage, auroit été approuvé
+avec reconnoissance; et qu'une
+constitution tracée par Dieu même, auroit
+dû être accueillie avec les transports d'une
+joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune
+des treize tribus, quelques esprits
+inquiets, mécontens, qui, par divers
+motifs, excitoient continuellement les
+autres à rejeter le nouveau gouvernement.</p>
+
+<p>Plusieurs conservoient de l'affection
+pour l'Égypte, leur terre natale; et dès
+qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient,
+effet naturel et inévitable
+de leur changement de situation,
+ils accusoient leurs chefs d'être les auteurs
+de leur peine; et non-seulement ils vouloient
+retourner en Égypte, mais lapider
+ceux qui les en avoient arrachés<a id="FNanchor_26" name="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">26</a>.&mdash;Ceux
+qui étaient enclins à l'idolâtrie,
+voyoient, avec regret, la destruction du
+veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que
+la constitution nouvelle devoit nuire à
+leur intérêt particulier; que les places
+avantageuses seraient toutes occupées par
+les parens et les amis de Moyse et d'Aaron,
+et que d'autres qui étoient également bien
+nés en seraient exclus<a id="FNanchor_27" name="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">27</a>.</p>
+
+<p>Nous voyons dans Josephe et dans le
+Talmud quelques particularités, qui ne
+sont pas aussi détaillées dans l'Écriture.</p>
+
+<p>Voici ce que nous y apprenons.&mdash;«Coré
+désiroit ardemment d'être grand-prêtre;
+et il fut blessé de ce que cet emploi
+étoit conféré à Aaron, par la seule autorité
+de Moyse, disoit-il, et sans le
+consentement du peuple. Il accusa
+Moyse d'avoir employé divers artifices
+pour s'emparer du gouvernement, et
+priver le peuple de sa liberté; et de
+conspirer avec Aaron pour perpétuer
+la tyrannie dans sa famille. Ainsi,
+quoique le vrai motif de Coré fût de
+supplanter Aaron, il persuada au peuple
+qu'il n'avoit en vue que le bien général;
+et les Juifs excités par lui, commencèrent
+à crier:&mdash;Maintenons la liberté
+de nos diverses tribus. Nous nous
+sommes, nous-mêmes, affranchis de
+l'esclavage où nous tenoient les Égyptiens;
+souffrirons-nous donc que Moyse
+nous rende encore esclaves? Si nous
+devons avoir un maître, il vaut mieux
+retourner vers le Pharaon, par qui nous
+étions nourris avec du pain et des
+oignons, que de servir ce nouveau
+tyran qui, par sa conduite, nous a
+exposés à souffrir la famine.&mdash;</p>
+
+<p>»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens
+avec Dieu; et ils prétendirent
+que le secret de ses rendez-vous, le
+soin qu'il avoit eu d'empêcher que
+personne écoutât ses discours, et approchât
+même du lieu où il étoit,
+devoit donner beaucoup de doutes à
+cet égard. Ils accusèrent aussi Moyse
+de péculat, et d'avoir gardé un grand
+nombre des cuillers et des plats d'argent
+que les princes avoient offerts à
+la dédicace de l'autel<a id="FNanchor_28" name="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">28</a>, ainsi que
+les offrandes d'or, qu'avoit faites le
+peuple<a id="FNanchor_29" name="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">29</a>, et la plus grande partie de
+la capitation<a id="FNanchor_30" name="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">30</a>. Ils accusèrent Aaron
+d'avoir mis de côté la plupart des
+joyaux qui lui avoient été fournis pour
+le veau d'or.</p>
+
+<p>»Indépendamment du péculat qu'ils
+reprochoient à Moyse, ils prétendoient
+qu'il étoit rempli d'ambition, et que
+pour satisfaire cette passion, il avoit
+trompé le peuple en lui promettant
+une terre où couloit le lait et le miel.
+Ils disoient qu'au lieu de lui donner
+une telle terre, il l'en avoit arraché;
+et que tout ce mal lui sembloit léger,
+pourvu qu'il pût se rendre un prince
+absolu<a id="FNanchor_31" name="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">31</a>. Ils ajoutoient que pour maintenir
+avec splendeur, dans sa famille, sa
+nouvelle dignité, il devoit faire suivre
+la capitation particulière qui avoit déjà
+été levée et remise à Aaron<a id="FNanchor_32" name="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">32</a>, par
+une taxe générale<a id="FNanchor_33" name="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">33</a>, qui probablement
+seroit augmentée de temps
+en temps, si l'on souffroit la promulgation
+de nouvelles loix, sous prétexte
+de nouvelles révélations de la volonté
+divine, et qu'ainsi toute la fortune du
+peuple seroit dévorée par l'aristocratie
+de cette famille.»</p>
+
+<p>Moyse nia qu'il se fût rendu coupable
+de péculat, et ses accusateurs ne purent
+alléguer aucune preuve contre lui.&mdash;«Je
+n'ai point, dit-il, avec la sainte confiance
+que lui inspirait la présence de
+Dieu, je n'ai point pris au peuple la
+valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse
+lui nuire».&mdash;Mais les propos outrageans
+de ses ennemis avoient eu du succès
+parmi le peuple; car il n'est aucune espèce
+d'accusation si aisée à faire, ou à
+être crue par les fripons, que celle de
+friponnerie.</p>
+
+<p>Enfin, il n'y eut pas moins de deux
+cents cinquante des principaux hébreux,
+«fameux dans l'assemblée et hommes de
+renom»<a id="FNanchor_34" name="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">34</a>, qui se portèrent à exciter
+la populace contre Moyse et Aaron, et
+lui inspirèrent une telle frénésie, qu'elle
+s'écria:&mdash;«Lapidons-les, lapidons-les;
+et assurons, par ce moyen, notre liberté.
+Choisissons ensuite d'autres capitaines,
+qui nous ramènent en Égypte, en cas
+que nous ne puissions pas triompher
+des Cananéens.»</p>
+
+<p>D'après tout cela, il paroît que les
+Israélites étoient jaloux de leur nouvelle
+liberté, et que cette jalousie n'étoit
+pas, par elle-même, un défaut: mais
+que quand ils se laissèrent séduire par
+un homme artificieux, qui prétendoit
+n'avoir en vue que le bien public, et ne
+songer en aucune manière à ses intérêts
+particuliers, et qu'ils s'opposèrent à l'établissement
+de la nouvelle constitution,
+ils s'attirèrent beaucoup d'embarras et de
+malheurs. On voit, en outre, dans cette
+inappréciable histoire, que lorsqu'au bout
+de plusieurs siècles, la constitution fut
+devenue ancienne, qu'on en eut abusé
+et qu'on proposa d'y faire des changemens,
+la populace qui avoit accusé Moyse
+d'ambition et de s'être fait prince, et qui
+avoit crié:&mdash;«Lapidez-le, lapidez-le»,
+fut encore excitée par les grands-prêtres
+et par les scribes, et reprochant au Messie
+de vouloir se faire roi des Juifs, cria:&mdash;«Crucifiez-le,
+crucifiez-le.»&mdash;</p>
+
+<p>Tout cela nous apprend qu'une sédition
+populaire contre une mesure publique,
+ne prouve pas que cette mesure
+soit mauvaise, encore que la sédition
+soit excitée et dirigée par des hommes
+de distinction.</p>
+
+<p>Je conclus, en déclarant que je ne
+prétends pas qu'on infère de ce que je
+viens de dire, que notre convention nationale
+a été divinement inspirée, quand
+elle nous a donné une constitution fédérative,
+parce qu'on s'est déraisonnablement
+et violemment opposé à cette
+constitution. Cependant j'avoue que je
+suis si persuadé que la providence s'occupe
+du gouvernement général du monde,
+que je ne puis croire qu'un événement
+qui importe au bien-être de plusieurs
+millions d'hommes, qui existent déjà ou
+qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit
+préparé, influencé et réglé par cet esprit
+bienfaisant, tout-puissant et présent partout,
+duquel émanent tous les autres
+esprits.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a>
+<a href="#FNanchor_26">
+<span class="label">[26]</span></a> Nombres, chap. 14.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a>
+<a href="#FNanchor_27">
+<span class="label">[27]</span></a> Nombres, chap. 14, vers. 3.&mdash;«Et ils se
+réunirent tous contre Moyse et Aaron, et leur
+dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous savez
+que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que
+chaque membre de ces assemblées: pourquoi
+donc vous élevez-vous au-dessus de l'assemblée?»
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a>
+<a href="#FNanchor_28">
+<span class="label">[28]</span></a> Nombres, chap. 7.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a>
+<a href="#FNanchor_29">
+<span class="label">[29]</span></a> Exode, chap. 35, vers. 22.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a>
+<a href="#FNanchor_30">
+<span class="label">[30]</span></a> Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a>
+<a href="#FNanchor_31">
+<span class="label">[31]</span></a> Nombres, chap. 14, vers. 13.&mdash;«Tu
+regardes comme peu de chose de nous avoir
+ôtés d'une terre où coule le lait et le miel,
+et de nous faire périr dans le désert, pourvu
+que tu deviennes notre prince absolu».
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a>
+<a href="#FNanchor_32">
+<span class="label">[32]</span></a> Nombres, chap. 3.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a>
+<a href="#FNanchor_33">
+<span class="label">[33]</span></a> Exode, chap. 30.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a>
+<a href="#FNanchor_34">
+<span class="label">[34]</span></a> Nombres, chap. 14.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i16">SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR</a><br>
+DE L'AMÉRIQUE,<br>
+<small>OU</small><br>
+TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS<br>
+DE CE VASTE CONTINENT.</h2>
+
+
+<p>La tradition rapporte que les premiers
+Européens qui s'établirent à la Nouvelle-Angleterre,
+éprouvèrent beaucoup de
+peines et de difficultés, comme cela arrive
+ordinairement quand un peuple civilisé
+fonde une colonie dans un pays sauvage.
+Ils étoient portés à la piété, et ils demandoient
+des secours au ciel, par des
+prières et des jeûnes fréquens. Cet objet
+de leurs méditations constantes et de leurs
+entretiens, tenoit leurs esprits dans la
+tristesse et le mécontentement; et semblables
+aux enfans d'Israël, plusieurs
+d'entr'eux désiroient de retourner dans
+cette Égypte, que la persécution les
+avoit engagés à abandonner.</p>
+
+<p>Un jour qu'on proposa dans une assemblée
+de proclamer un nouveau jeûne,
+un fermier, plein de bon sens, se leva
+et observa:&mdash;«Que les inconvéniens
+auxquels ils étoient exposés, et pour
+lesquels leurs plaintes avoient si souvent
+fatigué le ciel, n'étoient pas si
+grands qu'ils auroient pu le craindre,
+et qu'ils diminuoient chaque jour, à
+mesure que la colonie se fortifioit;
+que la terre commençoit à compenser
+leur travail et à fournir libéralement
+à leur subsistance; que la mer et les
+rivières étoient remplies de poisson;
+que la température étoit douce, le
+climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout,
+jouir pleinement de la liberté civile
+et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il
+falloit s'entretenir de pareils sujets,
+parce qu'ils étoient plus consolans, plus
+propres à les rendre contens de leur
+situation; et qu'il convenoit mieux à
+la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême,
+de proclamer, au lieu d'un
+jeûne, un jour d'action de graces.»</p>
+
+<p>L'avis de ce bon cultivateur fut goûté;
+et depuis ce moment, les habitans de la
+colonie ont eu, chaque année, assez de
+motifs de félicité publique, pour pouvoir
+en remercier Dieu; et en conséquence,
+un jour d'action de graces a été constamment
+ordonné par eux et religieusement
+observé.</p>
+
+<p>Je vois dans les différentes gazettes
+des États-Unis, de fréquentes réflexions
+sur la dureté du temps, la décadence du
+commerce, la rareté de l'argent.&mdash;Mon
+intention n'est point d'affirmer que ces
+plaintes sont totalement dénuées de fondement.
+Il n'y a aucun pays, aucun état,
+où quelques individus n'éprouvent des
+difficultés à gagner leur vie; où des gens
+qui n'ont point de métier lucratif, manquent
+d'argent, parce qu'ils n'ont rien
+à donner pour s'en procurer; et il est
+toujours au pouvoir d'un petit nombre
+d'hommes, de faire beaucoup de bruit.&mdash;Mais
+observons froidement la situation
+générale de nos affaires, et peut-être
+nous paroîtra-t-elle moins triste qu'on
+ne l'a imaginé.</p>
+
+<p>La grande occupation du continent
+de l'Amérique septentrionale, est l'agriculture.
+Four un artisan ou un marchand,
+nous comptons au moins cent
+laboureurs qui, pour la plupart, cultivent
+leurs propres champs, et en retirent
+non-seulement leur subsistance,
+mais aussi de quoi se vêtir, de sorte qu'ils
+ont besoin de fort peu de marchandises
+étrangères; et qu'ils vendent, en outre,
+une assez grande quantité de denrées
+pour accumuler insensiblement beaucoup
+d'argent.</p>
+
+<p>La providence est si bienfaisante envers
+ce pays, le climat y est si favorable,
+qu'à compter des trois ou quatre premières
+années de son établissement, où
+nos pères eurent à y supporter beaucoup
+de peine et de fatigue, on n'y a presque
+jamais entendu parler de disette: au
+contraire, quoique quelques années aient
+été plus ou moins fécondes, nous avons
+toujours eu assez de provisions pour nous
+nourrir, et même pour exporter. La récolte
+de l'année dernière a été généralement
+abondante; et cependant le fermier
+n'a jamais vendu aussi cher ce
+qu'il a livré au commerce, ainsi que
+l'attestent les prix courans qu'on a publiés.
+La valeur des terres augmente continuellement,
+à mesure que la population
+s'accroît. En un mot, le fermier est en
+état de donner de si bons gages à ceux
+qui travaillent pour lui, que tous ceux
+qui connoissent l'ancien monde, doivent
+convenir qu'il n'y a pas d'endroit où
+les manouvriers soient si bien nourris,
+si bien vêtus, si bien logés, que dans les
+États-Unis de l'Amérique.</p>
+
+<p>Si nous entrons dans nos cités, nous
+voyons que, depuis la révolution, les
+propriétaires des maisons et des terreins
+qui y sont compris, ont vu considérablement
+augmenter leur fortune. Les
+loyers se sont élevés à un prix étonnant;
+ce qui fait multiplier les bâtisses et
+fournit du travail à un nombre immense
+d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et
+la vie splendide de ceux qui sont devenus
+riches, entretiennent aussi beaucoup de
+monde. Les ouvriers demandent et obtiennent
+un prix plus haut que dans
+aucune autre partie du monde, et ils
+sont toujours payés comptant. Cette
+classe n'a donc pas à se plaindre de la
+dureté du temps; et elle compose une
+très-grande partie des habitans des villes.</p>
+
+<p>Comme je vis fort loin de nos pêcheries
+américaines, je ne peux pas en
+parler avec beaucoup de certitude. Mais
+j'ai entendu dire que l'estimable classe
+d'hommes qu'on y emploie, est la moins
+bien payée, ou qu'elles ont moins de
+succès qu'avant la révolution. Ceux qui
+font la pêche de la baleine, ont été privés
+d'un marché où ils alloient vendre leur
+huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre
+qui pourra leur être également avantageux;
+et les demandes de chandelle
+de spermaceti augmentent chaque jour;
+ce qui conséquemment, en fait hausser
+le prix.</p>
+
+<p>Restent à présent les détailleurs, ou
+ceux qui tiennent des boutiques. Quoiqu'ils
+ne composent qu'une petite partie
+de la nation, leur nombre est considérable,
+et même trop pour le genre d'affaires
+qu'ils ont entrepris; car dans tous les
+pays, la consommation des marchandises
+a ses limites, qui sont les facultés du
+peuple, c'est-à-dire, ses moyens d'acheter
+et de payer. Si les marchands calculent
+mal ces proportions, et qu'ils importent
+trop de marchandises, ils doivent nécessairement
+trouver difficilement à vendre
+l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux
+diront que le commerce languit. L'expérience
+les rendra, sans doute, sages,
+et ils importeront moins. Si trop d'artisans
+des villes, et de fermiers de la
+campagne deviennent marchands, dans
+l'espoir de mener une vie plus agréable, la
+quantité d'occupation de ce genre divisée
+entr'eux tous, est trop peu de chose
+pour chacun en particulier; et ils doivent
+se plaindre de la décadence du commerce.
+Ils disent aussi que cela n'est dû qu'à la
+rareté de l'argent; tandis que, dans le
+fait, l'inconvénient provient moins de la
+diminution des acheteurs, que de la
+multiplicité des vendeurs; et si les fermiers
+et les ouvriers qui se sont faits
+marchands, retournoient à leur charrue
+et à leurs outils, il y auroit assez de
+veuves et d'autres femmes pour tenir les
+boutiques, et elles trouveroient suffisamment
+à gagner dans ce commerce de
+détail.</p>
+
+<p>Quiconque a voyagé dans les différentes
+parties de l'Europe, et a observé combien
+peu on y voit de gens riches ou
+aisés, en comparaison des pauvres; combien
+peu de gens y sont grands propriétaires,
+en comparaison de la multitude
+de misérables ouvriers mal payés, et de
+journaliers déguenillés et souffrant la
+faim; quiconque, dis-je, se rappelle ce
+tableau, et contemple l'heureuse médiocrité
+qui règne dans les états américains,
+où le cultivateur travaille pour lui-même
+et entretient sa famille dans une
+honnête abondance, doit, ce me semble,
+juger que nous avons raison de bénir
+la divine providence, qui a mis tant de
+différence en notre faveur, et être convaincu
+qu'aucune nation connue, ne jouit
+d'une plus grande portion de félicité humaine.</p>
+
+<p>Il est vrai que la discorde et l'esprit
+de parti troublent quelques-uns des États-Unis.
+Mais regardons en arrière, et demandons-nous
+s'ils en ont jamais été
+exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit
+la liberté, et peut-être aide-t-il à la
+conserver. Le choc des sentimens opposés
+fait souvent jaillir des étincelles de vérité,
+qui produisent une lumière politique.
+Les diverses factions qui nous divisent,
+tendent toutes au bien public;
+et il n'y a réellement de différence entr'elles,
+que dans la manière d'y parvenir.
+Les choses, les actions, les opinions,
+tout enfin, se présente à l'esprit sous des
+points de vue si différens, qu'il n'est pas
+possible que nous pensions, tous à-la-fois,
+de la même manière, sur un objet
+quelconque, tandis qu'à peine le même
+homme en a la même idée en différens
+temps. L'esprit de parti est donc le lot
+commun de l'humanité; et celui qui
+règne chez nous n'est ni plus dangereux,
+ni moins utile que celui des autres pays
+et des autres siècles qui ont joui, au même
+degré que nous, de l'extrême bonheur
+d'une liberté politique.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'entre nous ne sont pas
+si inquiets de l'état présent de nos affaires,
+que de ce qui peut arriver un jour.
+L'accroissement du luxe les alarme; et
+ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit
+à grands pas vers notre ruine. Ils
+remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
+suffisant sans économie; et que toutes
+les productions annuelles d'un pays peuvent
+être dissipées en dépenses vaines
+et inutiles, et la pauvreté succéder à
+l'abondance.&mdash;Cela peut-être. Cependant
+cela arrive rarement; car il semble
+qu'il y a chez toutes les nations une plus
+grande quantité de travail et de frugalité,
+contribuant à les enrichir, que de paresse
+et d'oisiveté, tendant à les appauvrir;
+de sorte que tout balancé, il se fait une
+accumulation continuelle de richesses.</p>
+
+<p>Songez à ce qu'étoient du temps des
+anciens Romains, l'Espagne, les Gaules,
+la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées
+par des peuples presqu'aussi pauvres
+que nos Sauvages; et considérez les richesses
+qu'elles possèdent à présent, l'innombrable
+quantité de villes superbes,
+de fermes bien établies, de meubles élégans,
+de magasins remplis de marchandises;
+sans compter l'argenterie, les bijoux et
+tout le numéraire. Oui, elles
+possèdent tout cela, en dépit de leurs
+gouvernement exacteurs, dispendieux,
+extravagans, et de leurs guerres destructives.
+Cependant on n'a jamais gêné,
+dans ces contrées, ni le luxe, ni les prodigalités
+de l'opulence.&mdash;Ensuite, examinez
+le grand nombre de fermiers laborieux
+et sobres, qui habitent l'intérieur
+des états américains, et composent le
+corps de la nation, et jugez s'il est possible
+que le luxe de nos ports de mer
+puisse ruiner un tel pays.</p>
+
+<p>Si l'importation des objets de luxe
+pouvoit ruiner un peuple, nous serions
+probablement ruinés depuis long-temps,
+car la nation anglaise prétendoit avoir le
+droit de porter chez nous, non-seulement
+les superfluités de son pays, mais celles
+de toutes les autres contrées de la terre.
+Nous les achetions, nous les consommions;
+et cependant nous avons prospéré
+et sommes devenus riches. À présent
+nos gouvernemens indépendans peuvent
+faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils
+peuvent diminuer par des impôts considérables
+ou empêcher par une prohibition
+sévère, ces sortes d'importations; et nous
+nous enrichirons davantage, si toutefois,
+et cela est incertain, le désir de nous
+parer de beaux habits, d'être bien meublés,
+d'avoir des maisons élégantes, ne
+doit pas, en excitant le travail et l'industrie,
+produire beaucoup plus que ne
+nous coûtent ces objets.</p>
+
+<p>L'agriculture et les pêcheries des États-Unis
+sont les grandes sources de l'accroissement
+de nos richesses. Celui qui sème
+un grain de bled, est peut-être récompensé
+de sa peine par quarante grains
+de bled que la terre lui rend; et celui
+qui tire un poisson du sein de la mer, en
+retire une pièce d'argent.</p>
+
+<p>Nous devons être attentifs à ces choses-là,
+et nous le serons sans doute. Alors,
+les puissances rivales, avec tous leurs
+actes prohibitifs, ne pourront pas beaucoup
+nous nuire. Nous sommes les enfans
+de la terre et des mers, et semblables à
+l'Antée de la fable, si en luttant avec
+un Hercule nous avons quelquefois le
+dessous, le seul attouchement de nos
+parens nous rendra la force de renouveler
+le combat.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i17">AVIS</a><br>
+À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR<br>
+EN AMÉRIQUE.</h2>
+
+
+<p>Plusieurs personnes en Europe, sachant
+que l'auteur de cet avis connoît
+très-bien l'Amérique septentrionale, lui
+ont parlé ou écrit pour lui communiquer
+l'intention où elles sont d'aller s'y établir.
+Mais il lui semble qu'elles ont formé ce
+projet par ignorance, et en se fesant de
+fausses idées de ce qu'on peut se procurer
+dans le pays où elles veulent se rendre.
+Ainsi, il croit devoir donner ici quelques
+notions plus claires que celles qu'on a
+eues jusqu'à présent sur cette partie du
+monde, afin de prévenir l'émigration et
+les voyages dispendieux et infructueux
+de ceux à qui ne conviennent pas de
+pareilles entreprises.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens s'imaginent que les
+habitans des États-Unis de l'Amérique
+sont riches, en état de faire de la dépense,
+et disposés à récompenser toute
+sorte de talens; mais qu'en même-temps
+ils ne connoissent point les sciences, et
+que par conséquent des étrangers, qui
+possèdent la littérature et les beaux-arts,
+doivent être très-estimés dans ces contrées,
+et assez bien payés pour y devenir
+bientôt riches. On croit aussi qu'il y a
+beaucoup d'emplois lucratifs que les gens
+du pays ne sont pas propres à remplir; et
+que comme peu de personnes y sont d'une
+noble origine, les étrangers qui portent
+un nom distingué doivent y être très-respectés,
+obtenir les meilleures places et y
+faire fortune.&mdash;On va jusqu'à se flatter
+que, pour encourager l'émigration des
+Européens, les divers gouvernemens des
+États-Unis, non-seulement payent le
+voyage de ceux qui viennent pour s'établir
+chez eux, mais leur font présent à
+leur arrivée, de terres, de nègres, de
+bétail et d'instrumens de labourage.</p>
+
+<p>Toutes ces choses-là sont imaginaires;
+et ceux qui fondent leurs espérances sur
+cela, et passent en Amérique, sont sûrement
+bien trompés.</p>
+
+<p>La vérité est que quoique dans ce pays
+il y ait très-peu de gens aussi misérables
+que les classes pauvres d'Europe, il y en
+a aussi très-peu qu'on pût regarder en
+Europe comme riches. On y trouve plutôt
+une heureuse et générale médiocrité.
+On y voit peu de grands propriétaires
+de terres, et peu de fermiers qui cultivent
+les terres des autres. La plupart
+des Américains labourent leurs propres
+champs, exercent quelque métier ou font
+quelque commerce. Il en est très-peu
+d'assez riches pour vivre dans l'oisiveté,
+et pour payer aussi chèrement, qu'on le
+fait en Europe, les tableaux, les statues,
+l'architecture et les autres productions
+des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles.
+Aussi ceux qui sont nés en Amérique
+avec le goût de cultiver ces arts, ont
+communément quitté leur patrie, et sont
+allés s'établir en Europe, où ils pouvoient
+être mieux récompensés.</p>
+
+<p>Certes, la connoissance des belles-lettres
+et de la géométrie est très-estimée
+dans les États-Unis; mais elle y est, en
+même-temps, plus commune qu'on ne
+le pense. Il y a déjà neuf grands colléges
+ou universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre<a id="FNanchor_35" name="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">35</a>,
+et un dans chacune
+des provinces de New-York, de New-Jersey,
+de Pensylvanie, de Maryland et
+de Virginie. Ces universités ont des professeurs
+très-savans. Il y a, en outre, un
+grand nombre de petits colléges, ou
+d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de
+jeunes gens les langues, la théologie, la
+jurisprudence et la médecine.</p>
+
+<p>Il n'est nullement défendu aux étrangers
+d'exercer ces professions; et le rapide
+accroissement de la population dans
+toutes les parties des États-Unis, leur
+promet une occupation qu'ils peuvent
+partager avec les gens du pays. Il y a
+peu d'emplois civils, et il n'y en a point
+d'inutile comme en Europe. D'ailleurs,
+l'on a établi pour règle, dans quelques-unes
+de nos provinces, qu'aucune place
+ne seroit assez lucrative, pour tenter la
+cupidité de ceux qui voudroient la remplir.
+Le trente-sixième article de la constitution
+de Pensylvanie, dit expressément:&mdash;«Comme
+pour conserver son
+indépendance, tout homme libre, qui
+n'a point une propriété suffisante, doit
+avoir quelque profession, métier, commerce
+ou ferme qui le fasse subsister
+honnêtement, il n'est pas nécessaire de
+créer des emplois lucratifs; parce que
+leur effet ordinaire est d'inspirer à
+ceux qui les possèdent ou qui les postulent,
+un esprit de dépendance et de
+servitude, indigne d'hommes libres.
+Ainsi, toutes les fois que les émolumens
+d'un emploi augmenteront au point de
+le faire désirer à plusieurs personnes,
+il faudra que la législature en diminue
+les profits.»</p>
+
+<p>Ces idées ont été plus ou moins adoptées
+par tous les États-Unis. Or, il ne vaut
+pas la peine qu'un homme, qui a quelque
+moyen de vivre chez lui, s'expatrie dans
+l'espoir d'obtenir une place avantageuse
+en Amérique. Quant aux emplois militaires,
+il n'y en a plus depuis la fin de la
+guerre, puisque les armées ont été licenciées.</p>
+
+<p>Il convient encore moins d'aller dans
+les États-Unis, lorsqu'on n'a à y porter
+qu'une naissance illustre. En Europe,
+cela peut être de quelque prix: mais
+une pareille marchandise ne peut être
+offerte dans un plus mauvais marché
+qu'en Amérique, où, en parlant d'un
+étranger, les habitans demandent, non
+pas <i>qui il est</i>, mais <i>ce qu'il sait faire</i>.
+S'il a quelque talent utile, il est bien
+accueilli; et s'il exerce son talent et qu'il
+se conduise bien, il est respecté par tous
+ceux qui le connoissent. Mais celui qui
+n'est qu'<i>homme de qualité</i>, et qui, par
+rapport à cela, veut obtenir un emploi
+et vivre aux dépens du public, est rebuté
+et méprisé.</p>
+
+<p>Le laboureur et l'artisan sont honorés
+en Amérique, parce que leur travail est
+utile. Les habitans y disent que Dieu
+lui-même est un artisan, et le premier
+de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus
+respecté, à cause de la variété, de la
+perfection, de l'utilité de ses ouvrages,
+que par rapport à l'ancienneté de sa famille.&mdash;Ils
+aiment beaucoup à citer
+l'observation d'un nègre, qui disoit:&mdash;«Boccarorra<a id="FNanchor_36" name="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">36</a>
+fait travailler l'homme
+noir, le cheval, le b&oelig;uf, tout, excepté
+le cochon.&mdash;Le cochon mange, boit,
+se promène, dort quand il veut, et vit
+comme un gentilhomme.»&mdash;</p>
+
+<p>D'après cette façon de penser des Américains,
+l'un d'entr'eux croiroit avoir
+beaucoup plus d'obligation à un généalogiste
+qui pourroit lui prouver que,
+depuis dix générations, ses ancêtres ont
+été laboureurs, forgerons, charpentiers,
+tourneurs, tisserands, taneurs, même
+cordonniers, et que conséquemment
+ils étoient d'utiles membres de la société,
+que s'il lui démontroit qu'ils
+étoient seulement nobles, ne fesant rien
+de profitable, vivant nonchalamment du
+travail des autres, ne sachant que <i>consommer
+les fruits de la terre</i><a id="FNanchor_37" name="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">37</a>, et
+n'étant enfin propres à rien, jusqu'à ce
+qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés
+comme le cochon gentilhomme du nègre.</p>
+
+<p>Quant aux encouragemens que le gouvernement
+donne aux étrangers, ils ne
+sont réellement que ce qu'on doit attendre
+de la liberté et des loix sages. Les
+étrangers sont bien reçus en Amérique,
+parce qu'il y a assez de place pour tous;
+et les habitans n'en sont point jaloux.
+Les loix les protégent assez, pour qu'ils
+n'aient besoin de l'appui d'aucun homme
+en place; et chacun d'eux peut jouir en
+paix du produit de son industrie. Mais
+s'ils n'apportent point de fortune, il faut
+qu'ils soient laborieux et qu'ils travaillent
+pour vivre. Une ou deux années de séjour
+leur donnent tous les droits de citoyen.
+Mais le gouvernement ne fait point aujourd'hui
+ce qu'il pouvoit faire autrefois.
+Il n'engage plus les étrangers à s'établir,
+en payant leur passage, et leur donnant
+des terres, des nègres, du bétail, des
+instruments de labourage, ou en leur
+fesant aucune autre espèce d'avances. En
+un mot, l'Amérique est la terre du travail,
+et non point ce que les Anglais
+appellent une contrée de fainéans<a id="FNanchor_38" name="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">38</a>; et
+les Français un pays de cocagne, où les
+rues sont pavées de miches, les maisons
+couvertes d'omelettes, et où les poulets
+volent tout rôtis, en criant: <i>Approchez-vous
+pour nous manger.</i></p>
+
+<p>Quels sont donc les hommes auxquels
+il peut être avantageux de passer en Amérique?
+Et quels sont les avantages qu'ils
+peuvent raisonnablement s'y promettre?</p>
+
+<p>La terre est à bon marché dans ces
+contrées, à cause des vastes forêts qui
+manquent d'habitans, et qui probablement
+en manqueront encore plus d'un siècle.
+La propriété de cent acres d'un sol fertile,
+couvert de bois en divers endroits,
+voisin des frontières, peut s'acquérir
+pour huit ou dix guinées. Ainsi, des
+jeunes gens laborieux qui s'entendent à
+cultiver le bled et à soigner le bétail,
+ce qui se fait dans ces contrées à-peu-près
+comme en Europe, ont de l'avantage
+à aller s'y établir. Quelques épargnes
+sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
+qu'ils travailleront pour les autres,
+les mettront bientôt à même d'acheter
+de la terre et de commencer à la défricher.
+Ils seront aidés par des voisins
+de bonne volonté, et ils trouveront du
+crédit. Beaucoup de pauvres colons, sortis
+d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et d'Allemagne,
+sont, de cette manière, devenus,
+en peu d'années, de riches fermiers;
+mais s'ils étoient restés dans leur pays, où
+toutes les terres sont occupées et le prix
+des journaliers fort médiocre, ils ne se seroient
+jamais élevés au-dessus de la triste
+condition dans laquelle ils étoient nés.</p>
+
+<p>La salubrité de l'air, la bonté du climat,
+l'abondance de bons alimens, la facilité
+qu'on a à se marier de bonne heure,
+par la certitude de ne pas manquer de
+subsistance en cultivant la terre, font
+que l'accroissement de la population est
+très-rapide en Amérique; et elle le devient
+encore davantage par l'immigration
+des étrangers. Aussi, on y voit sans cesse
+augmenter le besoin des ouvriers de toute
+espèce, pour construire des maisons aux
+agriculteurs, et leur faire les meubles
+et ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas
+aussi commode de faire venir d'Europe.</p>
+
+<p>Des ouvriers qui peuvent faire passablement
+les choses dont je viens de parler,
+sont sûrs de ne pas manquer d'occupation
+et d'être bien payés, car rien ne gêne les
+étrangers qui veulent travailler, et ils
+n'ont pas même besoin de permission pour
+cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
+par être domestiques ou journaliers; et
+s'ils sont sobres, laborieux, économes, ils
+deviennent bientôt maîtres, s'établissent,
+se marient, élèvent bien leurs enfans, et
+sont des citoyens respectables.</p>
+
+<p>Les gens qui, ayant une médiocre fortune,
+et une nombreuse famille, désirent
+d'élever leurs enfans au travail,
+et de leur assurer une propriété, peuvent
+aussi passer en Amérique. Ils y trouveront
+des ressources dont ils manquent
+en Europe. Là, ils pourront apprendre
+et exercer des arts mécaniques, sans que
+cela leur procure aucun désagrément. Au
+contraire, leur travail leur attirera du
+respect. Là, de petits capitaux employés
+à acheter des terres qui acquièrent chaque
+jour plus de prix par l'accroissement de
+la population, donnent à ceux qui en
+font cet usage, la certitude de laisser
+d'assez grandes fortunes à leurs enfans.</p>
+
+<p>L'auteur de cet écrit a vu plusieurs
+exemples de grands terrains, achetés à
+raison de dix livres sterlings pour cent
+acres, dans le pays, qu'on appeloit alors
+les frontières de la Virginie, lesquels,
+au bout de vingt ans, ayant été défrichés,
+et se trouvant en-deçà de nouveaux
+établissemens, ont été vendus trois livres
+sterlings l'acre. L'acre américain
+est le même que l'acre anglais et l'acre
+de Normandie<a id="FNanchor_39" name="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">39</a>.</p>
+
+<p>Ceux qui veulent connoître le gouvernement
+des Américains, doivent lire
+les constitutions des différens États-Unis,
+et les articles de confédération qui les
+lient les uns aux autres, sous la direction
+d'une assemblée générale, appelée
+<i>Congrès</i>. Ces constitutions ont été imprimées
+en Amérique, par ordre du congrès.
+L'on en a fait deux éditions à
+Londres, et la traduction française en a
+été publiée dernièrement à Paris.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, divers princes
+de l'Europe, croyant qu'il y auroit de l'avantage
+pour eux à multiplier les manufactures
+dans leurs états, de manière à diminuer
+l'importation des marchandises
+étrangères, ont cherché à attirer des ouvriers
+des autres pays, en leur accordant de
+gros salaires et des privilèges.&mdash;Beaucoup
+de personnes, qui prétendent être très-habiles
+dans divers genres de manufactures
+précieuses, s'imaginant que l'Amérique
+devoit avoir besoin d'elles, et que le congrès
+seroit probablement disposé à imiter
+les princes dont je viens de faire mention,
+lui ont proposé de se rendre dans les
+États-Unis, à condition qu'il paieroit
+leur passage et qu'il leur donneroit des
+terres, des appointemens, et des privilèges
+pour un certain nombre d'années.
+Mais si ces personnes lisent les articles
+de la confédération des États-Unis, elles
+verront que le congrès n'a ni le pouvoir
+ni l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles
+désirent. Si de tels encouragemens peuvent
+avoir lieu, ce n'est que de la part
+du gouvernement de quelqu'un des états.
+Cependant, cela arrive rarement en
+Amérique; et quand on l'a fait, le succès
+a souvent mal répondu aux espérances.
+On a vu que le pays n'étoit pas encore
+assez avancé pour engager des particuliers
+à y établir des manufactures. La main-d'&oelig;uvre
+y est communément trop chère;
+il est trop difficile d'y rassembler des
+journaliers, parce que chacun veut y
+travailler pour son compte; et le bas
+prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers
+à abandonner leur métier pour
+s'adonner à l'agriculture.</p>
+
+<p>Le peu de manufactures qui y ont
+réussi, sont celles qui exigent peu de
+bras, et dans lesquelles la plus grande
+partie du travail se fait avec des machines.
+Les marchandises trop volumineuses,
+et qui ne sont pas d'un prix assez
+considérable pour supporter les dépenses
+du fret, peuvent être faites dans le pays
+et vendues à meilleur marché, que lorsqu'on
+les y transporte. Mais ce ne sont que
+ces sortes d'objets qu'il est avantageux
+d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit.
+Les fermiers américains ont tous les
+ans beaucoup de laine et de lin: mais
+au lieu d'en exporter, on emploie le
+tout dans le pays. Chaque fermier a chez
+lui sa petite manufacture pour l'usage
+de sa famille. L'on a essayé, dans plusieurs
+provinces, d'acheter une grande
+quantité de laine et de lin, pour les
+faire filer et tisser, et former des établissemens
+où l'on pût vendre beaucoup
+de toile et d'étoffes de laine: mais
+ces projets n'ont presque jamais réussi,
+parce que les marchandises pareilles qui
+viennent de l'étranger, sont moins
+chères.</p>
+
+<p>Lorsque le gouvernement a été invité à
+soutenir ces établissemens, par des encouragemens,
+par des avances de fonds,
+ou en mettant des impôts sur l'importation
+des marchandises étrangères, il a
+presque toujours refusé; car il a pour
+principe que si le pays est déjà en état
+d'avoir des manufactures, des particuliers
+trouveront assez d'avantage à les entreprendre;
+et que s'il ne l'est pas encore,
+c'est une folie de vouloir forcer la nature.</p>
+
+<p>L'établissement de grandes manufactures
+exige qu'il y ait un grand nombre
+de pauvres ouvriers, qui travaillent pour
+un faible salaire. Il peut y avoir de ces
+pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en
+trouvera point en Amérique, jusqu'à ce
+que toutes les terres soient occupées et
+cultivées, et qu'il y ait un surcroît de
+population, qui, ne pouvant avoir de
+terres, manque de travail.</p>
+
+<p>Les manufactures de soieries sont, dit-on,
+naturelles en France, comme celles
+de drap en Angleterre; parce que chacun
+de ces pays produit abondamment les
+matières premières. Mais si l'Angleterre
+vouloit fabriquer des soieries, comme
+elle fabrique des draps, et la France fabriquer
+des draps, comme elle fabrique
+des soieries, ces entreprises contre nature
+auroient besoin d'être soutenues par
+des prohibitions mutuelles, ou par des
+droits considérables mis sur les marchandises
+importées d'un de ces états dans
+l'autre. Par ce moyen les ouvriers feroient
+payer un plus haut prix aux consommateurs,
+tandis que le surcroît de salaires
+qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
+heureux, ni plus riches, car ils boiroient
+davantage et travailleroient moins.</p>
+
+<p>Les gouvernemens américains croient
+donc ne pas devoir encourager ces sortes
+de projets. Aussi, ni les marchands, ni
+les ouvriers, ne font la loi à personne. Si
+le marchand veut vendre trop cher une
+paire de souliers qui vient de l'étranger,
+l'acheteur s'adresse à un cordonnier; et
+si le cordonnier demande un trop haut
+prix, l'acheteur retourne an marchand:
+ainsi la concurrence retient dans de justes
+limites le marchand et l'ouvrier. Cependant
+le cordonnier gagne en Amérique,
+beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe,
+parce qu'il peut ajouter au prix qu'il
+vend ses souliers, une somme presqu'égale
+aux dépenses de fret, de commission,
+d'assurances, que fait nécessairement
+payer le marchand. Il en est de même
+pour les ouvriers dans tous les autres arts
+mécaniques. Aussi, les artisans vivent
+en général beaucoup mieux en Amérique
+qu'en Europe; et ceux qui sont économes
+ramassent aisément de quoi vivre
+dans leur vieillesse, et laisser du bien à
+leurs enfans.&mdash;Les hommes qui ont un
+métier peuvent donc avoir de l'avantage
+à aller s'établir dans les États-Unis.</p>
+
+<p>L'Europe est depuis long-temps habitée;
+et là, les arts, les métiers, les professions
+de toute espèce sont si bien
+fournis, qu'il est difficile à un pauvre
+homme, qui a des enfans, de les placer
+de manière à leur faire gagner, ou apprendre
+à gagner une honnête subsistance.
+L'artisan qui craint de se créer des rivaux
+refuse de prendre des apprentis,
+à moins qu'on ne lui donne de l'argent,
+qu'on ne les nourrisse ou qu'on ne se
+soumette à d'autres conditions trop onéreuses
+pour les parens. Aussi les jeunes
+gens restent souvent dans l'ignorance de
+tout ce qui pourroit leur être utile, et
+ils sont obligés, pour vivre, de devenir
+soldats, domestiques ou voleurs.</p>
+
+<p>En Amérique, l'augmentation continuelle
+de la population, empêche qu'on
+n'ait cette crainte de se créer des rivaux.
+Les ouvriers y prennent volontiers des
+apprentis, parce qu'ils espèrent retirer
+du profit de leur travail, pendant tout
+le temps qui s'écoulera depuis l'époque
+où ils sauront leur métier, jusqu'au terme
+stipulé dans leur contrat. Il est donc facile
+aux familles pauvres de faire élever
+utilement leurs enfans; et les ouvriers
+sont si portés à avoir des apprentis, que
+plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent
+aux parens, pour avoir des garçons de
+dix à quinze ans, et les garder jusqu'à
+ce qu'ils en aient vingt-un. Par ce moyen
+beaucoup de pauvres parens ont, à leur
+arrivée en Amérique, ramassé assez d'argent,
+pour acheter des terres, s'y établir,
+et subsister, en les cultivant avec le reste
+de leur famille.</p>
+
+<p>Les contrats d'apprentissage se font en
+présence d'un magistrat, qui en règle les
+conditions, conformément à la raison et
+à la justice; et comme il a en vue de
+voir former un citoyen utile, il oblige le
+maître de s'engager, par écrit, non-seulement
+à bien nourrir l'apprenti, à l'habiller,
+à le blanchir, à le loger, et à lui
+donner un habillement complet à la fin
+de l'apprentissage, mais encore à lui faire
+apprendre à lire, à écrire, à chiffrer, et
+à lui enseigner sa profession, ou quelqu'autre
+par laquelle il puisse être en
+état de gagner sa vie, et d'élever une
+famille.</p>
+
+<p>Une copie de cet acte est remise à l'apprenti
+ou à ses parens, et le magistrat en
+garde la minute, à laquelle on peut avoir
+recours, en cas que le maître manque à
+quelqu'une de ses obligations.</p>
+
+<p>Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir
+beaucoup de mains employées à travailler
+pour eux, les engage à payer le passage
+des personnes de l'un et de l'autre sexe,
+qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent
+de les servir pendant deux, trois
+ou quatre ans. Les jeunes gens, qui savent
+déjà travailler, s'engagent pour un terme
+moins long, proportionné à leur talent et
+au profit qu'on peut retirer de leur service.
+Ceux qui ne savent rien faire donnent
+plus de temps, à condition qu'on leur
+enseignera un métier, que leur pauvreté
+ne leur avoit pas permis d'apprendre
+dans leur pays.</p>
+
+<p>Comme la médiocrité de fortune est
+presque générale en Amérique, les habitans
+sont obligés de travailler pour
+vivre. Aussi on y voit rarement cette foule
+de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail
+constant est le conservateur des m&oelig;urs
+et de la vertu d'un peuple. Les jeunes
+gens ont moins de mauvais exemples en
+Amérique qu'ailleurs; et c'est une considération
+qui doit flatter les parens. On
+peut ajouter à cela qu'une religion grave
+y est, sous différentes dénominations,
+non-seulement tolérée, mais respectée et
+pratiquée.&mdash;L'athéisme y est inconnu.
+L'incrédulité y est rare et secrète; de
+sorte qu'on peut y vivre jusqu'à un âge
+très-avancé sans y avoir à souffrir de la
+présence d'un athée ou d'un mécréant.
+La providence semble manifester son approbation
+de la tolérance et de la douceur
+avec lesquelles les différentes sectes
+s'y traitent mutuellement, par la prospérité
+qu'elle daigne accorder à tout le
+pays.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a>
+<a href="#FNanchor_35">
+<span class="label">[35]</span></a> La province de Massachusett, dont Boston
+est la capitale. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a>
+<a href="#FNanchor_36">
+<span class="label">[36]</span></a> C'est-à-dire l'homme blanc.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a>
+<a href="#FNanchor_37">
+<span class="label">[37]</span></a>
+<div class="poem" lang="en">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">. . . . . . . . . . Born</span><br>
+ <span class="i0">Merely to eat up the corn.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="s"><span class="sc">Wotts</span>.
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a>
+<a href="#FNanchor_38">
+<span class="label">[38]</span></a> Lubberland.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a>
+<a href="#FNanchor_39">
+<span class="label">[39]</span></a> Le département de la Seine-Inférieure.
+Cet acre n'existe plus depuis que la république a
+sagement établi l'égalité des mesures. (<i>Note du Tra.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i18">DISCOURS</a><br>
+PRONONCÉ<br>
+DANS LA DERNIÈRE CONVENTION<br>
+DES ÉTATS-UNIS.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">Monsieur le Président</span>,</p>
+
+<p>J'avoue qu'en ce moment je n'approuve
+pas entièrement notre constitution:
+mais je ne sais point si, par la suite,
+je ne l'approuverai pas; car, comme
+j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent
+éprouvé que l'expérience ou la réflexion
+me fesoit changer d'opinion sur des sujets
+très-importans, et que ce que j'avois
+d'abord cru juste, me sembloit ensuite
+tout différent. C'est pour cela que plus je
+deviens vieux, et plus je suis porté à me
+défier de mon propre jugement, et à respecter
+davantage le jugement d'autrui.</p>
+
+<p>La plupart des hommes, ainsi que la
+plupart des sectes religieuses, se croient
+en possession de la vérité, et s'imaginent
+que quand les autres ont des opinions
+différentes des leurs, c'est par erreur.
+Steel, qui étoit un protestant, dit dans
+une épitre dédicatoire an pape, «Que
+la seule différence qu'il y ait, entre
+l'église romaine et l'église protestante,
+c'est que l'une se croit infaillible, et
+que l'autre pense n'avoir jamais tort».&mdash;Mais
+quoique beaucoup de gens ne
+doutent pas plus de leur propre infaillibilité
+que les catholiques de celle de leur
+église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas
+aussi naturellement qu'une dame française,
+qui, dans une petite dispute qu'elle
+avoit avec sa s&oelig;ur, lui disoit:&mdash;«Je
+ne sais pas, ma s&oelig;ur, comment cela
+se fait; mais il me semble qu'il n'y a
+que moi, qui ai toujours raison<a id="FNanchor_40" name="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">40</a>.»</p>
+
+<p>J'accepte notre constitution, avec tous
+ses défauts, si tant est, pourtant, que les
+défauts que j'y trouve, y soient réellement.
+Je pense qu'un gouvernement général
+nous est nécessaire. Quelque forme
+qu'ait un gouvernement, il n'y en a point
+qui ne soit avantageux, s'il est bien administré.
+Je crois qu'il est vraisemblable
+que le nôtre sera administré sagement
+pendant plusieurs années; mais que,
+comme tous ceux qui l'ont précédé, il finira
+par devenir despotique, lorsque le peuple
+sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus
+être gouverné que par le despotisme.</p>
+
+<p>Je déclare en même-temps, que je ne
+pense pas que les conventions que nous
+aurons par la suite, puissent faire une
+meilleure constitution que celle-ci; car
+lorsqu'on rassemble un grand nombre
+d'hommes pour recueillir le fruit de leur
+sagesse collective, on rassemble inévitablement
+avec eux, leurs préjugés, leurs
+erreurs, leurs passions, leurs vues locales
+et leurs intérêts personnels. Une
+telle assemblée peut-elle donc produire
+rien de parfait? Non sans doute, M<sup>r</sup>. le
+président; et c'est pour cela que je suis
+étonné que notre constitution approche
+autant de la perfection qu'elle le fait.
+J'imagine même qu'elle doit étonner nos
+ennemis, qui se flattent d'apprendre que
+nos conseils seront confondus comme les
+hommes qui voulurent construire la tour
+de Babylone, et que nos différens états
+sont au moment de se diviser dans l'intention
+de se réunir ensuite pour s'égorger
+mutuellement.</p>
+
+<p>Oui, M<sup>r</sup>. le président, j'accepte notre
+constitution, parce que je n'en attend pas
+de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr
+qu'elle n'est pas la meilleure. Je sacrifie
+au bien public l'opinion que j'ai contr'elle.
+Tandis que j'ai été dans les pays étrangers,
+je n'ai jamais dit un seul mot sur les
+défauts que j'y trouve. C'est dans cette
+enceinte que sont nées mes observations,
+et c'est ici qu'elles doivent mourir. Si
+en retournant vers leurs constituans, les
+membres de cette assemblée, leur fesoient
+part de ce qu'ils ont à objecter contre
+la constitution, ils empêcheroient qu'elle
+fût généralement adoptée, et préviendroient
+les salutaires effets que doit avoir
+parmi les nations étrangères, ainsi que
+parmi nous, notre réelle ou apparente
+unanimité. La force et les moyens qu'a
+un gouvernement pour faire le bonheur
+du peuple, dépendent beaucoup de l'opinion;
+c'est-à-dire, de l'idée générale
+qu'on se forme de sa bonté, ainsi que
+de la sagesse et de l'intégrité de ceux
+qui gouvernent.</p>
+
+<p>J'espère donc que par rapport à nous-mêmes,
+qui fesons partie du peuple, et
+par rapport à nos descendans, nous travaillerons
+cordialement et unanimement
+à faire aimer notre constitution, partout
+où nous pourrons avoir quelque
+crédit, et nous tournerons nos pensées,
+nous dirigerons nos efforts vers les moyens
+de la faire bien administrer.</p>
+
+<p>Enfin, M<sup>r</sup>. le président, je ne puis
+m'empêcher de former un v&oelig;u, c'est
+que ceux des membres de cette convention,
+qui peuvent encore avoir quelque
+chose à objecter contre la constitution,
+veuillent, ainsi que moi, douter un peu
+de leur infaillibilité, et que pour prouver
+que nous avons agi avec unanimité, ils
+mettent leur nom au bas de cette charte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&mdash;On fit la motion d'ajouter à la convention
+des États-Unis, cette formule:&mdash;«Fait
+en convention, d'un consentement unanime, etc.»&mdash;La motion
+passa, et la formule fut ajoutée.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a>
+<a href="#FNanchor_40">
+<span class="label">[40]</span></a> Franklin ne cite pas très-exactement cette
+anecdocte, qui se trouve dans les <i>Mémoires de
+madame de Stalh</i>, née mademoiselle Delaunay.
+(<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i19">PROJET</a><br>
+D'UN COLLÉGE ANGLAIS,<br>
+PRÉSENTÉ<br>
+AUX CURATEURS<br>
+DU COLLÉGE DE PHILADELPHIE.</h2>
+
+
+<p>Il faut que, pour être admis dans ce
+collége, chaque écolier soit au moins
+en état de bien prononcer les syllabes
+en lisant, et d'écrire passablement. Aucun
+écolier ne pourra y être reçu au-dessous
+de l'âge de.... ans.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Première classe, ou classe<br>
+inférieure.</span></h3>
+
+<p>Il faut que dans cette classe, on enseigne
+aux écoliers les règles de la grammaire
+anglaise, et qu'en même-temps on prenne
+soin de les faire bien ortographier. Peut-être
+la meilleure manière d'apprendre l'ortographe
+est de mettre toujours ensemble
+les deux écoliers qui ont le même degré de
+capacité. Il faut que ces deux rivaux se
+disputent la victoire, et que chacun d'eux
+propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier
+des mots différens. Celui qui
+écrira correctement le plus grand nombre
+des mots proposés par son adversaire,
+aura la victoire; et celui qui la remportera
+le plus souvent dans un mois, obtiendra,
+pour prix, un petit livre, ou
+quelqu'autre chose utile à ses études.</p>
+
+<p>Cette méthode fixe l'attention des enfans
+sur l'ortographe, et fait qu'ils écrivent
+de bonne heure très-correctement. Il est
+honteux pour un homme d'ignorer l'ortographe
+de sa propre langue, au point de
+confondre les mots qui ont le même son et
+une différente signification. Celui qui a le
+sentiment de son insuffisance à cet égard,
+et qui cependant a de l'esprit et des
+connoissances, a de la répugnance pour
+écrire, même la lettre la plus simple.</p>
+
+<p>Il faut que dans la première classe,
+les écoliers ne lisent que des morceaux
+fort courts, tels que les Fables de Croxal,
+et de petites histoires. En leur donnant
+leur leçon, on doit la leur lire, leur expliquer
+les mots difficiles qu'elle contient
+et ensuite leur donner le temps de l'apprendre
+par c&oelig;ur, avant qu'ils la lisent
+au maître. Celui-ci doit prendre garde
+qu'ils lisent sans trop de rapidité, et
+qu'ils observent exactement les endroits
+où la voix doit se reposer.</p>
+
+<p>On doit former pour leur usage, un
+vocabulaire des mots les plus difficiles,
+avec leur explication; et chaque jour ils
+pourront apprendre par c&oelig;ur un certain
+nombre de ces mots, ce qui exercera leur
+mémoire. S'ils ne les apprennent pas,
+ils peuvent au moins les écrire dans un
+petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler
+la signification, et en même-temps,
+leur formera un petit dictionnaire
+qui, par la suite, leur sera utile.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Seconde classe.</span></h3>
+
+<p>Là, on doit enseigner à lire avec attention,
+et avec les modulations de la voix,
+analogues au sujet de l'ouvrage qu'on
+lit et aux sentimens qu'on veut exprimer.</p>
+
+<p>Les leçons à étudier dans cette classe,
+ne doivent pas excéder la longueur des
+discours du <i>Spectateur</i>; et même ceux
+de ces discours qui sont le plus aisés,
+peuvent très-bien servir à ces leçons.
+C'est le soir qu'on doit donner ces leçons
+aux écoliers, afin qu'ils aient le temps
+de les étudier pour le matin. Il faut
+qu'on les accoutume d'abord à rendre
+compte de quelques parties du discours,
+et à en construire une ou deux phrases:
+cela les obligera à avoir fréquemment
+recours à leur grammaire, et à en fixer
+les principales règles dans leur mémoire;
+ensuite, il faut qu'ils sachent expliquer
+l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage,
+et dire quelle est la signification
+de chaque phrase et même de chaque
+mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt
+familiers le sens et la force des termes,
+et leur donnera la très-utile habitude de
+lire avec attention.</p>
+
+<p>Le maître doit lire le discours avec
+le ton et la dignité convenables, et employer
+même les gestes, lorsque cela est
+nécessaire, afin que ses écoliers puissent
+imiter sa manière.</p>
+
+<p>Quand l'auteur a employé une expression
+qui manque de justesse, il faut
+le faire observer aux écoliers. Mais on
+doit, sur-tout, leur faire particulièrement
+remarquer les beautés d'un ouvrage.</p>
+
+<p>On doit aussi varier les lectures, de
+manière que la jeunesse apprenne à connoître
+les bons styles de tout genre, soit
+en prose, soit en vers, et la manière
+différente dont il convient de les lire. Il
+faut leur donner, tantôt une histoire bien
+écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue
+d'un général à ses soldats, tantôt
+un morceau de tragédie, ou de comédie,
+une ode, une satire, une lettre, des
+vers blancs, et un passage d'<i>Hudibras</i>
+ou de quelque poëme héroïque. Mais
+ces écrits doivent être bien choisis, et
+contenir quelqu'instruction propre à former
+l'esprit des jeunes gens, et à leur inspirer
+le goût des bonnes m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Il est nécessaire que les écoliers commencent
+par étudier les leçons, et qu'ils
+les entendent bien, avant de les lire
+tout haut; en conséquence, il faut que
+chaque écolier ait un petit dictionnaire
+anglais, afin de pouvoir y chercher le
+sens des mots qui lui paroissent difficiles.
+Quand nos enfans lisent de l'anglais en
+notre présence, nous nous imaginons
+qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce
+que nous l'entendons nous-même, et
+parce que c'est notre langue naturelle.
+Mais le fait est qu'ils lisent souvent
+comme les perroquets parlent, comprenant
+très-peu, ou plutôt ne comprenant
+rien de ce qu'ils disent.</p>
+
+<p>Il est impossible qu'un lecteur donne
+à sa voix le ton convenable, et prononce
+avec justesse, à moins que son esprit ne
+précède sa voix, et ne sente bien ce
+qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer
+les enfans à lire haut ce qu'ils n'entendent
+pas, occasionne cette manière monotone
+qui est si commune parmi les lecteurs;
+et lorsqu'on s'y est une fois accoutumé,
+il est très-difficile de s'en corriger. Aussi,
+parmi cinquante lecteurs, à peine s'en
+trouve-t-il un de bon. La rareté des
+gens qui lisent bien, est cause que les
+écrits qu'on publie dans le dessein d'influer
+sur les opinions des hommes, ou
+pour leur avantage, ont toujours la moitié
+moins d'effet. Si dans chaque canton il
+y avoit seulement un homme qui sût
+bien lire, un bon orateur auroit sur toute
+une nation, le même avantage et le même
+effet qu'il a dans l'assemblée où il parle;
+et il sembleroit alors que sa voix seroit
+entendue de tous ses concitoyens.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Troisième classe.</span></h3>
+
+<p>Dans cette classe, on doit apprendre
+à parler avec justesse et avec grâce; ce
+qui a beaucoup de rapport avec l'art de
+bien lire, et le suit naturellement dans
+les études de la jeunesse. Là, il faut que
+les écoliers commencent à apprendre les
+élémens de la rhétorique, d'après un
+traité abrégé et propre à leur faire connoître
+les tropes, les figures. On doit, en
+outre, leur faire remarquer leurs fautes
+contre la grammaire, leur mauvais accent,
+leurs phrases peu correctes, et généralement
+tous les vices de leur élocution.</p>
+
+<p>On doit leur faire apprendre par c&oelig;ur
+et réciter avec action, de courtes harangues
+qui se trouvent dans l'histoire
+romaine, ou dans d'antres histoires, ainsi
+que des discours tirés des débats parlementaires.
+On peut aussi leur apprendre
+à déclamer les meilleures scènes de nos
+belles tragédies et comédies, en choisissant
+toutefois celles où il n'y a rien
+qui puisse nuire aux m&oelig;urs de la jeunesse.
+Enfin, il faut avoir le plus grand
+soin de les former dans l'art de la parole,
+d'après les meilleurs modèles.</p>
+
+<p>Pour les perfectionner davantage et
+varier un peu leurs études, on doit commencer
+à leur faire lire l'histoire, après
+qu'ils ont gravé dans leur mémoire une
+petite table des principales époques de
+la chronologie. <i>L'Histoire ancienne</i> et
+l'<i>Histoire romaine de Rollin</i> sont celles
+qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi
+que les meilleures histoires d'Angleterre et
+des colonies anglaises. Ils les liront à des
+heures convenables, et continueront dans
+les autres classes où ils passeront.</p>
+
+<p>Il faut exciter l'émulation parmi les
+enfans, en donnant chaque semaine de
+petits prix ou d'autres encouragemens
+à ceux qui sont le mieux en état de citer
+les noms des personnes, les temps et les
+lieux, dont il est parlé dans ce qu'ils ont
+lu. Cela les engagera à lire avec plus d'attention,
+et à mieux apprendre l'histoire.
+En fesant des remarques sur l'histoire,
+le maître a de fréquentes occasions d'instiller
+dans l'esprit de ses élèves, une
+instruction variée, et de former leur jugement
+en leur inspirant le goût d'une
+morale pure.</p>
+
+<p>Les leçons d'histoire naturelle et d'astronomie
+qu'on trouve dans le <i>Spectacle
+de la Nature</i>, doivent aussi occuper les
+écoliers de la troisième classe, et être
+continuées dans les suivantes, par la lecture
+d'antres livres du même genre; car
+ce genre d'étude est, après celui des
+devoirs de l'homme, le plus utile et le
+plus agréable. Il apprend au marchand
+à mieux connoître une foule d'objets,
+qui ont rapport à son commerce; il
+apprend à l'artisan à perfectionner son
+travail, par des instrumens nouveaux,
+et par le mélange de différentes matières;
+il donne enfin, des idées pour l'établissement
+de nouvelles manufactures, et
+l'amélioration du sol; ce qui peut être
+du plus grand avantage pour un pays.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Quatrième classe.</span></h3>
+
+<p>C'est dans cette classe qu'on doit enseigner
+la composition. Bien écrire sa
+propre langue est, pour un homme, le
+talent le plus nécessaire après celui de la
+bien parler. Il faut que le maître à écrire
+prenne soin que les enfans aient un beau
+caractère d'écriture et forment leurs lignes
+bien droites et bien égales. Mais former
+leur style et être attentif à ce qu'ils ponctuent
+bien et emploient à propos les lettres
+capitales, est du devoir du maître d'anglais.
+Les élèves doivent être mis en concurrence
+pour écrire des lettres sur divers
+sujets, et composer des morceaux d'après
+leur imagination, soit de petites histoires,
+soit des observations sur ce qu'ils ont lu et
+sur les passages des auteurs qui leur plaisent
+le plus, ou enfin, des lettres de félicitation,
+de compliment, de sollicitation,
+de remerciement, de recommandation,
+d'exhortation, de consolation, de plainte,
+d'excuse. On leur apprendra à s'exprimer,
+dans ces lettres, avec clarté, d'une manière
+concise et naturelle, et à éviter les
+grands mots et les phrases ampoulées.</p>
+
+<p>Tout ce qu'ils écriront passera sous
+les yeux du maître, qui leur fera remarquer
+leurs fautes, les corrigera, et donnera
+des éloges aux endroits qui en mériteront.
+Quelques-unes des meilleures
+lettres publiées dans notre langue, telles
+que celles de sir William Temple, de
+Pope, de ses amis, et quelques autres,
+seront données pour modèle aux élèves;
+et le maître, en les leur fesant copier,
+leur en fera remarquer les beautés.</p>
+
+<p>Les élèves liront les <i>Élémens de Morale</i><a id="FNanchor_41" name="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">41</a>
+du docteur Johnson; et le maître
+les leur expliquera, afin de graver dans
+leur ame des principes solides de vertu
+et de piété.</p>
+
+<p>Comme les élèves de la quatrième classe
+continueront à lire l'histoire, on leur
+donnera, à certaines heures, de nouvelles
+leçons de chronologie, et le maître
+de mathématiques leur enseignera cette
+partie de la géographie qui est nécessaire
+pour bien connoître les cartes et
+la sphère armillaire. On leur apprendra
+aussi les noms modernes des lieux dont
+parlent les anciens auteurs. On continuera
+de temps en temps à les former
+dans l'art de bien lire et de bien parler.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Cinquième classe.</span></h3>
+
+<p>Ici, les élèves se perfectionneront
+dans la composition. Non-seulement ils
+continueront à écrire des lettres, mais
+ils feront de petits traités en prose, et
+ils s'essaieront en vers; non qu'on en
+veuille faire des poëtes, mais parce que
+rien n'est si utile à un jeune homme pour
+apprendre à varier ses expressions, que
+la nécessité de trouver des mots et des
+phrases, qui conviennent à la mesure,
+à l'harmonie et à la rime des vers, et
+qui, en même-temps, rendent bien le
+sentiment qu'il doit peindre.</p>
+
+<p>Le maître examinera ces divers essais,
+et en indiquera les fautes, pour que l'élève
+les corrige lui-même. Les élèves, dont
+le jugement ne sera pas assez formé pour
+cette composition, recevront du maître
+le sens d'un discours du <i>Spectateur</i>, et
+l'écriront le mieux qu'ils pourront. On
+leur donnera aussi le sujet d'une histoire
+pour qu'ils l'arrangent d'une manière convenable.
+On leur fera abréger quelques paragraphes
+d'un auteur diffus, ou amplifier
+des morceaux trop concis.&mdash;On leur
+fera lire les <i>Premiers Principes des
+Connoissances Humaines</i><a id="FNanchor_42" name="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">42</a> du docteur
+Johnson, contenant la logique ou
+l'art de raisonner; et on leur expliquera
+les difficultés qu'ils pourront y trouver.</p>
+
+<p>On continuera encore, dans cette classe,
+à former les élèves dans l'art de bien
+lire et de bien parler.</p>
+
+
+<h3><span class="sc">Sixième classe.</span></h3>
+
+<p>Indépendamment de l'histoire, qui
+sera continuée dans la sixième classe,
+les élèves y étudieront la rhétorique, la
+logique, la morale, la physique; et on
+leur fera lire les meilleurs écrivains anglais,
+tels que Tillotson, Milton, Locke,
+Addisson, Pope, Swift, les discours les
+plus élégans du <i>Spectateur</i> et du <i>Tuteur</i>,
+et les meilleures traductions d'Homère,
+de Virgile, d'Horace, du Télémaque et
+des Voyages de Cirus.</p>
+
+<p>Il y aura, chaque année, un exercice
+général, en présence des curateurs du
+collége et de tous les citoyens qui voudront
+y assister. Alors, de beaux livres,
+bien reliés et dorés sur tranche, seront
+distribués aux élèves qui se distingueront
+et surpasseront leurs camarades dans
+quelque genre de science. Il y aura trois
+degrés de comparaison. Le meilleur prix
+sera donné à l'élève qui excellera; le
+second, à celui qui viendra immédiatement
+après, et le troisième, au suivant.
+Des éloges, des encouragemens, des avis
+seront le partage du reste. Car il faut
+leur faire espérer qu'avec de l'assiduité,
+ils pourront, une autre fois, avoir le
+prix. Les noms de ceux qui l'auront remporté,
+seront imprimés tous les ans.</p>
+
+<p>Les heures du travail seront, chaque
+jour, distribuées de manière que le maître
+à écrire et le maître de mathématiques,
+puissent donner des leçons aux diverses
+classes; car il faut que tous les élèves
+continuent à se perfectionner dans l'écriture,
+et apprennent l'arithmétique, la
+partie des comptes, la géographie, l'usage
+de la sphère, le dessin et la mécanique.
+Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupée
+de ces sciences, les autres étudieront
+sous le maître d'anglais.</p>
+
+<p>Instruits de cette manière, les élèves
+qui sortiront du collége, seront propres
+à toute espèce de profession, excepté
+celles qui exigent la connoissance des
+langues mortes et des langues étrangères.
+Mais s'ils ne savent point ces langues, ils
+sauront au moins parfaitement la leur, qui
+est d'un usage plus immédiat et plus
+utile, et ils auront acquis plusieurs autres
+connoissances précieuses.</p>
+
+<p>Le temps qu'on consacre souvent infructueusement
+à apprendre les langues
+mortes et étrangères, sera ici employé
+à acquérir des connoissances et des talens
+qui, convenablement perfectionnés, mettront
+les élèves en état de remplir toutes
+les places de la vie civile, d'une manière
+utile et glorieuse pour eux-mêmes
+et pour leur pays.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a>
+<a href="#FNanchor_41">
+<span class="label">[41]</span></a> <span lang="la">Ethices Elementa</span>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a>
+<a href="#FNanchor_42">
+<span class="label">[42]</span></a> Noetica.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i20">SUR</a><br>
+LA THÉORIE DE LA TERRE.</h2>
+
+
+<p class="a">À L'ABBÉ S....</p>
+
+<p class="r">Passy, le 22 septembre 1782.</p>
+
+<p class="a"><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>Je vous renvoie votre écrit, avec quelques
+corrections.&mdash;Je n'ai point vu de
+mines de charbon sous les rochers calcaires
+du Derby-Shire. J'ai seulement
+remarqué que la partie inférieure des
+montagnes de rochers, qu'on peut y
+voir, est mêlée d'écailles d'huître et de
+pierres. Les endroits élevés du comté de
+Derby sont, je crois, autant au-dessus
+du niveau de la mer, que les mines de
+charbon de Whitehaven sont au-dessous;
+ce qui semble prouver un grand bouleversement
+dans la surface de l'Angleterre.
+Quelques parties de cette île se sont enfoncées
+dans la mer, tandis que d'autres,
+qu'elle couvroit, se sont beaucoup élevées
+au-dessus d'elle.</p>
+
+<p>Si le centre du globe étoit composé
+d'une masse solide, il me semble que de
+tels changemens ne s'appercevroient pas
+à sa surface. C'est pourquoi j'imagine
+que les parties intérieures de la terre
+sont un fluide plus dense et d'une gravité
+plus spécifique qu'aucun des solides que
+nous connoissons, et qui, par conséquent,
+peuvent nager dans ce fluide, ou flotter
+au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est
+qu'une espèce de coquille, qui peut être
+brisée et mise en désordre, par les violens
+mouvemens du fluide sur lequel
+elle repose. L'on a trouvé, par le secours
+de l'art, le moyen de comprimer l'air,
+de manière à le rendre deux fois aussi
+dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit
+renfermé avec de l'eau dans un vase
+de verre très-fort, il se rendroit bientôt
+au fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais
+nous ne savons pas jusqu'à quel degré
+de densité l'air peut être comprimé.
+M. Amontons a calculé que sa densité
+croît à mesure qu'elle approche du centre,
+dans une proportion relative à celle
+de la surface, et qu'à la profondeur
+de quelques lieues il doit être plus pesant
+que l'or: ainsi il est possible que le
+fluide dense, qui forme la partie intérieure
+du globe, ne soit que de l'air
+comprimé; et comme, quand l'air dense
+est échauffé, son expansion a de la force
+en raison de sa densité, cet air central
+peut être cause qu'un autre agent bouleverse
+la surface du globe, pendant qu'il
+sert lui-même à tenir en activité les feux
+souterrains. Cependant, la raréfaction
+soudaine de l'eau peut, ainsi que vous
+l'observez, être sans le secours de ces
+feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle
+agit entre la terre, qui la presse, et le
+fluide sur lequel elle repose.</p>
+
+<p>Si l'on pouvoit s'abandonner à son
+imagination pour expliquer comment le
+globe a été formé, je dirois que tous les
+élémens étoient divisés en petites parties
+et confusément mêlés, qu'ils occupoient
+un grand espace, et qu'aussitôt que l'Être
+Suprême a ordonné l'existence de leur
+gravité, c'est-à-dire, l'attraction mutuelle
+de certaines parties, et la répulsion
+mutuelle des autres, tous ont tendu
+vers leur centre commun. Je dirois que
+l'air étant un fluide, dont les parties
+repoussent toutes celles qui leur sont
+étrangères, il a été entraîné vers le centre
+commun, par sa gravité, et devoit être
+plus dense à mesure qu'il approchoit plus
+de ce centre; que conséquemment tous
+les corps, plongés dans cet air et plus
+légers que ces parties centrales, ont dû
+s'éloigner du centre et s'élever jusqu'à
+cette région, où la gravité spécifique de
+l'air étant la même que la leur, ils se
+sont arrêtés; tandis que d'autres matières
+mêlées avec un air plus léger, sont descendues,
+et se rencontrant avec les premières,
+ont formé la coquille de la terre,
+et laissé l'atmosphère qui est au-dessus,
+presqu'entièrement dégagé de toutes les
+parties hétérogènes.</p>
+
+<p>Le premier mouvement des parties de
+l'air vers leur centre commun, a dû occasionner
+un tourbillon, qui a été continué
+par la rotation du globe nouvellement
+formé, et le plus grand diamètre
+de la coquille s'est trouvé à l'équateur.
+Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du
+globe a été changé, le fluide dense et
+intérieur a dû, en changeant de forme,
+crever la coquille, et jeter les diverses
+substances, qui la composent, dans la
+confusion où nous la voyons.</p>
+
+<p>Je ne veux pas, à présent, vous fatiguer
+de mes idées sur la manière dont
+a été formé le reste de notre systême
+terrestre. Les esprits célestes sourient de
+nos théories, et de la présomption avec
+laquelle nous osons les faire.</p>
+
+<p>Je ne dois pas négliger de vous dire
+que votre observation sur la nature ferrugineuse
+de la lave que vomissent les
+volcans, m'a fait très-grand plaisir. Je
+me suis imaginé, depuis très-long-temps,
+que le fer contenu dans la substance du
+globe, l'a rendu propre à être, comme
+il est en effet, un grand aimant; que le
+fluide du magnétisme existe, peut-être,
+dans tout l'espace; de sorte que l'Univers
+a, ainsi que notre globe, un nord
+et un sud magnétique; et si un homme
+avoit la faculté de voler d'une étoile à
+l'autre, il pourroit diriger sa route par le
+moyen de la boussole. Je crois, enfin,
+que c'est par le pouvoir de ce magnétisme
+général, que le globe terrestre est
+devenu un aimant particulier. Dans du
+fer ramolli, ou chaud, le fluide magnétique
+est également répandu: mais quand
+il est sous l'influence d'un aimant, il
+est attiré à l'une des extrémités du fer,
+de laquelle la densité augmente, tandis
+que celle de l'extrémité opposée diminue.</p>
+
+<p>Pendant que le fer est ramolli et chaud,
+il n'est qu'un aimant momentané: s'il se
+refroidit et qu'il se durcisse dans cet
+état, il devient un aimant perpétuel;
+parce que le fluide magnétique ne reprend
+pas aisément son équilibre. Peut-être est-ce
+parce que le globe a acquis un magnétisme
+permanent, qu'il n'avoit point
+d'abord, que son axe est à présent retenu
+dans une ligne parallèle avec lui, et qu'il
+n'est plus sujet aux changemens qu'il a
+jadis éprouvés, et qui, en brisant sa coquille,
+ont occasionné la submersion de
+quelques terres, l'exhaussement de quelques
+autres, et le désordre des saisons.
+À présent que le diamètre de la terre à
+l'équateur, diffère de près de dix lieues
+de celui des pôles, il est aisé de concevoir,
+qu'en cas que quelque pouvoir
+changeât graduellement l'axe et parvînt à
+le placer où se trouve actuellement l'équateur,
+tandis que l'équateur passeroit où
+sont les pôles, il est aisé de concevoir,
+dis-je, quel écoulement d'eau auroit lieu
+dans les régions qui sont sous la ligne, et
+quel exhaussement de terres s'opéreroit
+dans celles qui sont sous les pôles. Beaucoup
+de terres, qui sont à présent sous les
+eaux, resteroient à découvert, et d'autres
+seroient submergées, puisque l'eau s'élèveroit
+ou s'enfonceroit de près de cinq
+lieues dans les extrémités opposées. Une
+telle opération est peut-être cause qu'une
+grande partie de l'Europe, et, entr'autres
+endroits, la montagne de Passy, où je
+demeure, et qui est composée de pierre
+à chaux, de roc et de coquilles de mer,
+a été abandonnée par cet élément, et
+que son climat est devenu tempéré, de
+chaud qu'il semble avoir été.</p>
+
+<p>Le globe étant maintenant un aimant
+parfait, nous sommes peut-être à l'abri
+de voir désormais changer son axe, mais
+nous sommes encore exposés à voir arriver,
+à sa surface, des accidens occasionnés
+par le mouvement du fluide intérieur;
+et ce mouvement est lui-même
+l'effet de l'explosion violente et soudaine
+que produit sous la terre la rencontre
+de l'eau et du feu. Alors, non-seulement
+la terre qui se trouve au-dessus, est enlevée,
+mais le fluide, qui est au-dessous,
+est pressé avec la même force, et éprouve
+une ondulation qui peut se faire sentir
+à mille lieues de distance, soulevant ou
+ébranlant successivement toutes les contrées
+au-dessous desquelles elle a lieu.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si je me suis expliqué
+assez clairement, pour que vous puissiez
+comprendre mes rêveries. Si elles occasionnent
+quelques nouvelles recherches,
+et produisent une meilleure hypothèse,
+elles ne seront pas tout-à-fait inutiles.
+Vous voyez que je me suis laissé emporter
+par mes idées. Cependant j'approuve
+beaucoup plus votre façon de
+philosopher, procédant d'après des observations,
+rassemblant des faits, et ne concluant
+que d'après ces faits. Mais dans
+les circonstances où je me trouve actuellement,
+cette manière d'étudier la
+nature de notre globe n'est pas en mon
+pouvoir; c'est pourquoi je me suis permis
+d'errer un peu dans les déserts de
+l'imagination.</p>
+
+<p>Je suis avec beaucoup d'estime, etc.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin.</span></p>
+
+<p>P.S. J'ai ouï dire que les chimistes
+pouvoient décomposer le bois et la pierre,
+et qu'ils tiraient de l'un une grande quantité
+d'air, et de l'autre une grande quantité
+d'eau. De là il est naturel de conclure
+que l'air et l'eau entrent dans la composition
+originale de ces substances; car
+l'homme n'a le pouvoir de créer aucune
+espèce de matière. Ne pouvons-nous pas
+supposer aussi que quand nous consumons
+des combustibles, et qu'ils produisent
+la chaleur et la clarté, nous ne
+créons ni cette chaleur ni cette clarté;
+mais nous décomposons seulement une
+substance, dans la formation de laquelle
+elles étoient entrées?</p>
+
+<p>La chaleur peut donc être considérée
+comme étant originairement dans un état
+de fluidité: mais attirée par les corps organisés,
+pendant leur croissance, elle en
+devient une partie solide. En outre, je
+conçois que dans la première agrégation
+des molécules, dont la terre est composée,
+chacune de ces molécules a porté
+avec elle sa chaleur naturelle, et quand
+toute la chaleur a été pressée ensemble,
+elle a formé sons la terre, le feu qui y
+existe actuellement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i21">PENSÉES</a><br>
+SUR<br>
+LE FLUIDE UNIVERSEL, etc.</h2>
+
+
+<p class="r">Passy, le 25 juin 1784.</p>
+
+<p>La vaste étendue de l'Univers paroît,
+dans tout ce que nous pouvons en découvrir,
+remplie d'un fluide subtil, dont
+le mouvement ou la vibration s'appelle
+<i>lumière</i>.</p>
+
+<p>Ce fluide est, peut-être, le même que
+celui qui, attiré par une matière plus
+solide, la pénètre, la dilate, en sépare les
+parties constitutives, en rend quelques-unes
+fluides, et maintient la fluidité de
+quelques autres. Quand nos corps sont
+totalement privés de ce fluide, on dit
+qu'ils sont gelés. Quand ils en ont une
+quantité nécessaire, ils sont dans un état
+de santé, et propres à remplir toutes leurs
+fonctions: il est alors appelé <i>chaleur naturelle</i>.
+Lorsqu'il est en très-grande quantité,
+on le nomme <i>fièvre</i>. S'il en entre
+beaucoup trop dans le corps, il sépare,
+brûle, détruit les chairs, et est appelé
+<i>feu</i>.</p>
+
+<p>Tandis qu'un corps organisé, soit animal,
+soit végétal, augmente en croissance
+ou remplace ce qu'il perd continuellement,
+n'est-ce pas en attirant et en consolidant
+ce fluide, appelé <i>feu</i>, de manière
+à en former une partie de sa substance?
+Et n'est-ce point la séparation des parties
+de cette substance, c'est-à-dire la dissolution
+de son état solide, qui met ce
+fluide subtil en liberté, quand il reparoît
+comme feu?</p>
+
+<p>Le pouvoir de l'homme, relativement
+à ce fluide, se borne à le diviser, à en
+mêler les diverses espèces, ou à changer
+sa forme et ses apparences, par les différentes
+manières dont il le compose.
+Mais il ne peut ni créer une nouvelle
+matière, ni anéantir celle qui existe. Or,
+si le feu est un élément, ou une sorte
+de matière, la quantité qu'il y en a dans
+l'univers, est fixée et doit y rester. Il ne
+nous est possible ni d'en détruire la
+moindre partie, ni d'y faire la moindre
+addition. Nous pouvons seulement le séparer
+de ce qui le contient, et le mettre
+en liberté, comme par exemple, quand
+nous brûlons du bois; ou le faire passer
+d'un corps solide dans l'autre, comme
+lorsque nous fesons de la chaux, en brûlant
+de la pierre; parce qu'alors la pierre
+conserve une partie du feu, qui sort du
+bois. Lorsque ce fluide est en liberté,
+ne peut-il pas pénétrer dans tous les
+corps, soit organisés, soit non organisés,
+abandonner totalement ces derniers, et
+quitter en partie les autres, tandis qu'il
+faut qu'il y en reste une certaine quantité
+jusqu'à ce que le corps soit dissous?</p>
+
+<p>N'est-ce pas ce fluide qui sépare les
+parties de l'air et leur permet de se
+rapprocher, ou les écarte davantage, à
+proportion de ce que sa quantité est diminuée
+ou augmentée? N'est-ce pas parce
+que les parties de l'air ont plus de gravité,
+qu'elles forcent les parties de ce
+fluide à s'élever avec les matières auxquelles
+il est attaché, comme la fumée
+ou la vapeur?</p>
+
+<p>N'a-t-il pas une grande affinité avec
+l'eau, puisqu'il quitte un corps solide
+pour s'unir avec elle, et s'élever en vapeur,
+laissant le solide, froid au toucher
+et à un degré qu'on peut mesurer par
+le thermomètre?</p>
+
+<p>La vapeur attachée à ce fluide s'élève
+avec lui. Mais à une certaine hauteur,
+ils se séparent presqu'entièrement. La
+vapeur conserve très-peu de ce fluide
+quand elle retombe en pluie; et encore
+moins quand elle est en neige ou en
+grêle. Que devient alors ce fluide? S'élève-t-il
+au-dessus de notre atmosphère, et
+se mêle-t-il également avec la masse universelle
+de la même matière? ou une
+couche sphérique de cette matière, plus
+dense que l'air, ou moins mêlée avec
+lui, attirée par notre globe, et repoussée
+seulement jusqu'à une certaine hauteur
+par la pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle
+la terre, et suit-elle son mouvement
+autour du soleil?</p>
+
+<p>En ce cas, comme il doit y avoir
+une communication continuelle de ce
+fluide avec la terre, n'est-ce pas par le
+mouvement qu'il reçoit du soleil, que
+nous sommes éclairés? Ne se peut-il pas
+que chacune de ses infiniment petites
+vibrations, frappant la matière commune
+avec une certaine force, il en pénètre
+la substance, y est retenu par
+l'attraction, et augmenté par des vibrations
+nouvelles, jusqu'à ce que la matière
+en ait reçu toute la quantité qu'elle
+est susceptible de contenir?</p>
+
+<p>N'est-ce pas ainsi que la surface de ce
+globe est continuellement échauffée par
+les vibrations qui se répètent pendant
+le jour; et rafraîchie quand la nuit les
+fait cesser, ou que des nuages les interrompent?</p>
+
+<p>N'est-ce pas ainsi que le feu est amassé,
+et compose la plus grande partie de la
+substance des corps combustibles?</p>
+
+<p>Peut-être que quand notre globe fut
+créé, et que ses parties constitutives prirent
+leur place à différens degrés de distance
+du centre, et proportionnément à
+leur plus ou moins de gravité, le fluide
+du feu attiré vers ce centre, pouvoit,
+comme très-léger, être en grande partie
+forcé de prendre place au-dessus du reste,
+et former ainsi l'enveloppe sphérique,
+dont nous avons parlé plus haut. Elle
+doit, ensuite, avoir été continuellement
+diminuée par la substance qu'elle a fournie
+aux corps organisés; mais en même-temps
+ses pertes se sont réparées, lorsque ces
+corps ont été brûlés ou détruits.</p>
+
+<p>La chaleur naturelle des animaux n'est-elle
+pas produite, parce que la digestion
+sépare les parties des alimens et met leur
+feu en liberté?</p>
+
+<p>N'est-ce pas la sphère du feu qui
+allume les globes errans qu'elle rencontre,
+lorsque la terre fait sa révolution
+autour du soleil, et qui après avoir
+enflammé leur surface, les fait crever
+aussitôt que l'air qu'ils contiennent est
+très-raréfié par la chaleur?</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i22">OBSERVATIONS</a><br>
+SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU<br>
+DU COMMERCE ET DES COLONIES,<br>
+POUR EMPÊCHER L'ÉTABLISSEMENT<br>
+DE LA PROVINCE DE L'OHIO<a id="FNanchor_43" name="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">43</a>.</h2>
+
+
+<p>Le premier paragraphe du rapport semble
+établir deux propositions comme faits;
+savoir:</p>
+
+<p>La première, c'est que l'espace de
+terre, spécifié avec les commissaires de
+la trésorerie, contient une partie de la
+province de Virginie.</p>
+
+<p>La seconde, c'est qu'il s'étend à plusieurs
+milles à l'ouest de la chaîne des
+montagnes d'Allegany.</p>
+
+<p>À l'égard de la première proposition,
+nous remarquerons seulement qu'aucune
+partie de cet espace de terre, n'est située
+à l'orient des montagnes d'Allegany, et
+que ces montagnes doivent être considérées
+comme les vraies limites occidentales
+de la Virginie; car le roi n'avoit
+aucun droit sur le pays situé à l'ouest de ces
+montagnes, jusqu'en 1768, qu'il l'acheta
+des six Nations; et depuis cette époque,
+on ne l'a réuni, ni en totalité, ni en partie,
+à la province de Virginie.</p>
+
+<p>Quant à la seconde proposition, nous
+observerons que les lords commissaires
+du commerce et des colonies, nous paroissent
+ne s'être pas moins trompés sur
+cet objet que sur le premier; car ils
+disent que l'espace de terre, dont il
+s'agit, s'étend à plusieurs degrés de longitude
+à l'ouest. La vérité est qu'il n'y
+a pas plus d'un degré et demi de longitude
+depuis la chaîne occidentale des
+montagnes d'Allegany, jusqu'à la rivière
+de l'Ohio.</p>
+
+<p>D'après le second paragraphe du rapport
+des lords commissaires, il semble
+qu'ils craignent que les terres situées
+au sud-ouest des limites tracées sur la
+carte, soient réclamées par les Cherokées,
+comme leur pays de chasse, ou même
+que ce soit là que chassent les six Nations
+et leurs confédérés.</p>
+
+<p>Les Cherokées n'ont aucun droit sur
+ce pays. C'est une opinion nouvelle,
+qui ne peut être défendue, et dont on
+n'a entendu parler qu'en 1764, lorsque
+M. Steward fut nommé inspecteur
+des colonies méridionales. Nous allons
+le démontrer par le rapport exact des
+faits; et nous ferons voir, en même-temps,
+que le roi a un droit incontestable
+à la rive méridionale de l'Ohio,
+jusqu'à la rivière des Cherokées, par la
+cession qu'en ont faite les six Nations,
+dans le congrès qui a eu lieu au fort
+Stanwix, en novembre 1768. En un mot,
+le pays qui s'étend depuis le grand
+Kenhawa jusqu'à la rivière des Cherokées,
+n'a jamais été habité par les Cherokées,
+ni servi à leurs chasses. Il fut
+autrefois habité par les Schawanesses, et
+il leur appartint jusqu'au moment où les
+six Nations en firent la conquête.</p>
+
+<p>M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur
+de New-York, et qui a écrit
+l'histoire des cinq Nations<a id="FNanchor_44" name="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">44</a>, observe
+que vers l'année 1664, les cinq Nations
+ayant été amplement pourvues par les
+Anglais, de fusils et de munitions, se
+livrèrent entièrement à leur génie belliqueux.
+Elles portèrent leurs armes depuis
+la Caroline méridionale jusqu'au nord
+de la Nouvelle-Angleterre, et depuis les
+bords du Mississipi, jusqu'à l'extrémité
+d'un pays, qui a douze cents milles de
+longueur du nord au sud, et six cents
+milles de largeur. Elles détruisirent toutes
+les peuplades qu'elles rencontrèrent, et
+sur lesquelles les Anglais n'ont conservé
+aucun renseignement.</p>
+
+<p>En 1701, les cinq Nations mirent sous
+la protection des Anglais, tout le pays
+où elles chassoient, comme on le voit
+dans les annales des colonies, et comme
+cela est confirmé par un acte du 4 septembre
+1726.</p>
+
+<p>Le gouverneur Pownal, qui, il y a
+déjà plusieurs années, examina avec
+beaucoup de soin les droits des Indiens,
+et particulièrement de ceux qui formoient
+la confédération septentrionale, dit dans
+son livre intitulé: <i>de l'Administration
+des Colonies</i>,&mdash;«On peut prouver clairement
+que les cinq Nations ont droit
+de chasser sur les bords de l'Ohio,
+dans le pays de Ticûeksouchrondité
+et de Scaniaderiada, puisqu'elles en
+ont fait la conquête, en subjuguant les
+Schaöanaès, que nous appelons <i>Delawares</i>,
+les <i>Twictwées</i> et les <i>Illinois</i>,
+et qu'elles le possédoient à la
+paix de Riswick, en 1697.»</p>
+
+<p>M. Lewis Evans, qui connoît beaucoup
+l'Amérique septentrionale, et qui, en
+1755, a publié une carte des colonies du
+centre, y a marqué le pays situé au sud-est
+de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent
+les six Nations; et dans l'analyse de sa
+carte, il s'exprime ainsi:&mdash;«Les Schawanesses,
+qui étoient autrefois une des
+plus puissantes nations de cette partie
+de l'Amérique, et dominoient depuis
+Kentucke jusqu'au sud-ouest du Mississipi,
+ont été vaincus par les six Nations
+confédérées, qui, depuis ce moment,
+sont restées maîtresses du pays.&mdash;Aucune
+nation, ajoute M. Evans,
+ne résista avec autant de courage et de
+fermeté que celle des Schawanesses;
+et quoiqu'elle ait été quelque temps
+dispersée, elle s'est encore rassemblée
+sur les bords de l'Ohio, et y vit sous
+la domination des confédérés.»</p>
+
+<p>Il y eut un congrès tenu en 1744, par
+les représentans des provinces de Pensylvanie,
+de Maryland et de Virginie,
+avec ceux des six Nations. Là, les commissaires
+de la Virginie, dans un discours
+qu'ils adressèrent aux Sachems et
+aux guerriers indiens, leur dirent:&mdash;«Apprenez-nous
+de quelles nations vous
+avez conquis les terres, en Virginie;
+combien il y a de temps que vous
+avez fait ces conquêtes, et jusqu'où
+elles s'étendent. Et s'il y a sur les
+frontières de la Virginie, quelques
+terres que les six Nations aient droit
+de réclamer, nous nous empresserons
+de vous satisfaire.»</p>
+
+<p>Alors, les six Nations répondirent d'une
+manière fière et décisive.&mdash;«Tout le
+monde sait que nous avons dompté les
+diverses nations qui vivoient sur les
+bords de la Susquehannah, du Cohongoranto<a id="FNanchor_45" name="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">45</a>,
+et sur le revers des grandes
+montagnes de la Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona,
+les Cock-now-was-roonan,
+les Tohoa-irough-roonan et
+les Connut-skin-ough-roonaw ont
+senti le pouvoir de nos armes. Ils font
+maintenant partie de nos nations, et
+leurs terres sont à nous.&mdash;Nous savons
+très-bien que les Virginiens ont souvent
+dit que le roi d'Angleterre et les habitans
+de cette colonie avoient soumis
+tous les Indiens qui y étoient. Cela
+n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils ont
+vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et
+qu'ils ont écarté les Tuskaroras<a id="FNanchor_46" name="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">46</a>.
+À ce titre, ils ont droit à la possession
+de quelque partie de la Virginie: mais
+c'est nous, qui avons soumis tous les
+peuples qui résidoient au-delà des montagnes;
+et si les Virginiens ont jamais
+un juste droit aux terres de ces peuples,
+il faut qu'ils le tiennent de nous.»</p>
+
+<p>En l'année 1750, les Français arrêtèrent
+sur les bords de l'Ohio, quatre
+marchands anglais, qui trafiquoient avec
+les six Nations, les Schawanesses et les
+Delawares. Ils les envoyèrent prisonniers
+à Quebec, et de là en France.</p>
+
+<p>En 1754, les Français prirent authentiquement
+possession de l'Ohio, et construisirent
+des forts à Venango, au confluent
+de l'Ohio et du Monongehela, et à
+l'embouchure de la rivière des Cherokées.</p>
+
+<p>En 1755, l'Angleterre donna le commandement
+d'une armée au général Braddock,
+et l'envoya en Amérique pour
+chasser les Français des lieux qu'ils possédoient
+sur les montagnes d'Allegany
+et sur les bords de l'Ohio. À son arrivée
+à Alexandrie, ce général tint conseil avec
+les gouverneurs de la Virginie, du Maryland,
+de la Pensylvanie, de New-York
+et de la Baie de Massachusett; et comme
+ces officiers savoient très-bien que les
+terres réclamées par les Français, appartenoient
+aux six Nations, et non pas aux
+Cherokées, ni à aucune autre tribu d'Indiens,
+le général donna ordre à sir William
+Johnson, de rassembler les chefs
+des six Nations, et de leur rappeler la
+cession qu'ils avoient faite de ces terres
+au roi d'Angleterre en 1726, époque où
+ils avoient aussi mis sous la protection de
+ce prince tout leur pays de chasse, pour
+être défendu pour eux et pour leur usage.</p>
+
+<p>Les instructions du général Braddock,
+contenant une reconnoissance très-claire
+du droit qu'avoient les six Nations sur
+les terres dont il s'agit ici, nous croyons
+devoir transcrire les mots qui les terminent.&mdash;«Il
+paroît que les Français
+ont de temps en temps employé la ruse
+et la violence<a id="FNanchor_47" name="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">47</a>, pour bâtir des forts
+sur les limites des terres dont nous
+avons fait mention; ce qui est contraire
+à tous les actes et traités qui y
+ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en
+mon nom, assurer les six Nations que
+je suis envoyé par sa majesté britannique,
+pour détruire tous lesdits forts,
+en bâtir d'autres qui protégeront lesdites
+terres, et en garantiront la possession
+aux six Nations et à leurs
+héritiers et successeurs pour jamais,
+conformément à l'esprit de nos traités.
+J'inviterai donc les six Nations à
+prendre la hache, et à venir se mettre
+en possession de leurs propres terres.»</p>
+
+<p>Les négociations, qui ont eu lieu en
+1755, entre les cours de France et d'Angleterre,
+prouvent évidemment que le
+général Braddock et les gouverneurs
+américains, n'étoient pas les seuls qui
+pensoient que c'étoit aux six Nations
+qu'appartenoit le pays qui s'étend sur les
+montagnes d'Allegany, sur les deux rives
+de l'Ohio, et jusqu'aux bords du Mississipi.</p>
+
+<p>Nous allons rapporter une observation
+très-juste, qui se trouve dans un mémoire
+relatif aux prétentions de la France sur les
+terres des six Nations, et remis le 7 juin
+1755, par les ministres du roi d'Angleterre
+au duc de Mirepoix.&mdash;«Quant à
+la réclamation faite par la France, de
+l'article XV du traité d'Utrecht, la
+cour de la Grande-Bretagne ne pense
+pas que la France soit fondée à s'autoriser
+ni des expressions, ni de l'intention
+de ce traité.</p>
+
+<p>»1<sup>o</sup>. La cour de la Grande-Bretagne
+est convaincue que l'article XV est
+seulement relatif aux personnes des
+Sauvages, et non à leur pays. Les
+expressions du traité sont claires et
+précises. Elles disent que les cinq Nations,
+ou les cinq Cantons sont soumis
+à la Grande-Bretagne; ce qui, d'après
+tous les traités, doit se rapporter au
+pays, aussi bien qu'aux habitans.&mdash;La
+France l'a déjà reconnu de la manière
+la plus solennelle.&mdash;Elle a bien
+pesé l'importance de cet aveu, au
+moment où elle a signé le traité; et la
+Grande-Bretagne ne peut jamais l'oublier.&mdash;Le
+pays possédé par ces Indiens
+est très-bien connu, et ses limites
+ne sont pas incertaines, comme le
+porte le mémoire de la cour de France.
+Ces Indiens en sont entièrement les
+maîtres, et ils en font tout ce que
+d'autres propriétaires font dans tous
+les autres pays.</p>
+
+<p>»2<sup>o</sup>. Quelque chose que puisse alléguer
+la France, en considérant ces
+contrées comme des dépendances du
+Canada, il est certain qu'elles ont
+appartenu et qu'elles appartiennent
+encore aux mêmes Indiens, qui n'y
+ont point renoncé, ni ne les ont abandonnées
+aux Anglais; et par le quinzième
+article du traité d'Utrecht, la
+France s'est engagée à ne point troubler
+ces Indiens<a id="FNanchor_48" name="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">48</a>.</p>
+
+<p>»Malgré tout ce qui a été avancé
+dans cet article, la cour de la Grande-Bretagne
+ne peut avouer que la France
+ait le moindre titre à la possession de
+l'Ohio, et du territoire dont elle parle
+dans son mémoire<a id="FNanchor_49" name="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">49</a>.</p>
+
+<p>»On n'allègue point et on ne peut
+pas, en cette occasion, alléguer la possession,
+puisque la France ne peut
+pas prétendre qu'avant ni depuis le
+traité d'Aix-la-Chapelle, elle y ait
+rien eu, excepté certains forts, qui ont
+été dernièrement bâtis sur les terres
+qui appartiennent évidemment aux
+cinq Nations, et qui ont été cédées
+par elles à la couronne de la Grande-Bretagne
+et à ses sujets, ainsi qu'on
+peut le démontrer par des traités et des
+actes de la plus grande authenticité.</p>
+
+<p>»La cour de la Grande-Bretagne
+maintient que les cinq Nations des
+Iroquois, reconnues par la France,
+sont originairement, ou par droit de
+conquête, les légitimes propriétaires
+de la rivière de l'Ohio et de tout le
+pays mentionné dans son mémoire; et
+quant au territoire que ces Indiens ont
+cédé à la Grande-Bretagne, ce qui, il
+faut l'avouer, est la manière la plus
+juste et la plus légale de faire une acquisition
+de cette nature, elle le réclame,
+parce qu'il lui appartient, qu'elle le
+cultive depuis plus de vingt ans, et
+qu'elle y a fait divers établissemens
+depuis les sources mêmes de l'Ohio jusqu'à
+Pichawillanès, dans le centre du
+pays, entre l'Ohio et le Wabache.»</p>
+
+<p>En 1755, les lords commissaires du
+commerce et des colonies, désirèrent de
+connoître précisément le territoire des
+six Nations. En conséquence, ils engagèrent
+le docteur Mitchel à publier une
+carte générale de l'Amérique septentrionale.
+M. Pownal, qui est encore secrétaire
+du bureau du commerce et des
+colonies, certifia que ce bureau avoit
+fourni au docteur Mitchel, tous les documens
+nécessaires à ce sujet; et le docteur
+observe lui-même sur sa carte:&mdash;«Que
+depuis l'année 1672, les six Nations
+ont toujours étendu leur territoire,
+quand elles ont soumis et incorporé
+parmi elles les anciens Schawanesses,
+premiers possesseurs de ces
+contrées et de la rivière de l'Ohio. En
+outre, les six Nations réclament un
+droit de conquête sur les Illinois et sur
+toute l'étendue du Mississipi. Cela est
+confirmé, puisqu'en 1742, elles possédoient
+tout ce qui leur est désigné sur
+cette carte, et que personne n'a jamais
+prétendu le leur disputer.»</p>
+
+<p>Pour mieux démontrer encore le droit
+qu'ont les six Nations à la possession du
+pays situé sur les bords de l'Ohio, et
+dont le ministère anglais fait mention
+dans le mémoire remis au duc de Mirepoix,
+en 1755, nous observerons que les six
+Nations, les Schawanesses et les Delawares,
+occupoient le territoire au midi
+du grand Kenhawa, même après que
+les Français eurent formé quelques établissemens
+sur les bords de l'Ohio; et
+qu'en 1752, ces tribus avoient un grand
+village sur les bords de la rivière de
+Kentucke, à deux cent trente-huit milles
+au-dessous du Sioto.&mdash;En 1754, elles habitoient
+et chassoient au sud de l'Ohio, dans
+le pays-bas et à environ trois cent vingt
+milles au-dessous du grand Kenhawa.&mdash;En
+1755, elles avoient aussi un grand
+village, vis-à-vis de l'embouchure du
+Sioto, précisément dans le même endroit
+qui doit être la frontière méridionale des
+terres, que demandent M. Walpole et
+ses associés.</p>
+
+<p>Il est un fait certain: c'est que les
+Cherokées n'ont jamais eu ni villages, ni
+établissemens dans le pays qui est au sud
+du grand Kenhawa; qu'ils n'y chassent
+point; et que les six Nations, les Schawanesses
+et les Delawares ne résident
+et ne chassent <i>plus</i> au sud de l'Ohio,
+ni ne le fesoient <i>plus</i>, quelques années
+avant d'avoir vendu le pays au roi. Ce
+sont des faits qu'on peut clairement et
+aisément prouver.</p>
+
+<p>Au mois d'octobre 1768, les Anglais
+tinrent un congrès avec les six Nations,
+au fort Stanwix. Voici ce que dit l'orateur
+indien à sir William Johnson.&mdash;«Frère,
+toi qui connois toutes les affaires,
+tu dois savoir que nos droits
+vont très-loin au midi du grand Kenhawa,
+et que nous sommes très-bien
+fondés à nous étendre du même côté
+jusqu'à la rivière de Cherokée; prétention
+que nous ne pouvons céder
+à aucune autre nation Indienne, sans
+nuire à notre postérité, et outrager
+les guerriers qui ont combattu pour
+la conquérir.&mdash;Nous espérons donc
+que notre droit sera respecté.»</p>
+
+<p>En novembre 1768, les six Nations
+vendirent au roi d'Angleterre, tout le
+pays qui s'étend de la rive méridionale
+de l'Ohio, jusqu'à la rivière de Cherokée.
+Mais malgré cette vente, aussitôt qu'on
+apprit en Virginie que le gouvernement
+favorisoit les prétentions des Cherokées,
+et qu'on eut vu de retour le docteur
+Walker et le colonel Lewis, que cette
+province avoit envoyés au congrès du
+fort Stanvix, lord Bottetourt chargea ces
+deux commissaires de se rendre à Charles-Town,
+dans la Caroline méridionale,
+pour essayer de convaincre M. Stuart<a id="FNanchor_50" name="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">50</a>
+de la nécessité d'étendre la ligne de démarcation
+qu'il avoit tracée, d'accord
+avec les Cherokées, et l'engager à la
+porter depuis le grand Kenhawa jusqu'à
+la rivière d'Holston.</p>
+
+<p>Ces deux commissaires furent choisis
+par lord Bottetourt, parce qu'ils s'étoient
+occupés depuis long-temps des affaires
+qui avoient rapport aux Indiens, et qu'ils
+connoissoient parfaitement l'étendue du
+pays des Cherokées. Quand ils furent
+arrivés dans la Caroline méridionale, ils
+écrivirent à M. Stuart, relativement aux
+prétentions formées par les Cherokées,
+sur les terres au midi du grand Kenhawa.
+M. Stuart n'avoit été nommé que depuis
+très-peu d'années, à la place qu'il remplissoit
+alors, et d'après la nature de ses
+premières occupations, on ne devoit pas
+penser qu'il pût bien connoître le territoire
+des Cherokées. Voici ce qu'on trouve
+dans la lettre que lui adressèrent les commissaires
+virginiens.</p>
+
+
+<p class="r">Charles-Town, le 2 février, 1769.</p>
+
+<p>«Les Cherokées n'ont jamais prétendu
+à la possession du pays situé au
+midi du grand Kenhawa. À présent,
+ce pays appartient à la couronne,
+puisque sir William Johnson l'a fort
+chèrement acheté des six Nations, et
+en a reçu l'acte de cession au fort
+Stanwix.»</p>
+
+<p>En 1769, la chambre des citoyens
+de la colonie de Virginie, représenta à
+lord Bottetourt:&mdash;«Qu'elle avoit la
+plus grande raison de craindre que
+si la ligne tracée pour servir de limites,
+étoit conservée, les Indiens et
+les autres ennemis de sa majesté,
+auroient sans cesse une entrée libre et
+facile jusque dans le c&oelig;ur du pays de
+l'Ohio, de la rivière d'Holston et du
+grand Kenhawa; qu'alors les établissemens
+qu'on entreprendroit de faire
+dans ces contrées, seroient sans doute
+entièrement détruits; et que tout le
+pays<a id="FNanchor_51" name="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">51</a> qui s'étend depuis l'embouchure
+du Kenhawa, jusqu'à celle de
+la rivière de Cherokée, et ensuite
+vers l'est jusqu'à la montagne du
+Laurier, pays si récemment cédé
+à sa majesté, et sur lequel aucune
+tribu d'Indiens ne formoit de prétentions,
+resteroit entièrement abandonné
+aux Cherokées; qu'en conséquence il
+pourroit y avoir à l'avenir, des réclamations,
+totalement contraires aux
+vrais intérêts de sa majesté, et que
+les acquisitions qu'on regardoit, avec
+raison, comme les plus avantageuses
+de la dernière guerre, seroient tout-à-fait
+perdues.»</p>
+
+<p>D'après les faits dont nous venons de
+faire l'exposition, il est évident:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Que le pays situé au midi du grand
+Kenhawa, ou au moins, celui qui s'étend
+jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit
+originairement aux Schawanesses.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Qu'en subjuguant les Schawanesses,
+les six Nations devinrent les vrais propriétaires
+de ce pays.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Qu'en conséquence de la cession
+que les six Nations en ont faite au roi
+d'Angleterre, dans le congrès tenu, en
+1768, au fort Stanwix, ce pays appartient
+à présent légitimement aux Anglais.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Que les Cherokées n'ont jamais résidé
+ni chassé dans ce pays, et qu'ils n'y
+ont aucune espèce de droit.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Que la chambre des citoyens de
+la colonie de Virginie a été très-fondée
+à affirmer que les Cherokées, dont les
+Virginiens connoissent les possessions,
+parce qu'ils en sont voisins, n'ont aucun
+droit sur le territoire qui est au sud du
+grand Kenhawa.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. Enfin, que ni les six Nations, ni
+les Schawanesses, ni les Delawares n'habitent
+ni ne chassent plus dans ce pays.</p>
+
+<p>Ces considérations prouvent qu'en nous
+permettant d'établir toutes les terres,
+comprises dans notre contrat avec les
+lords commissaires de la trésorerie, le
+conseil privé ne nuira ni au service de
+sa majesté, ni à la confédération des six
+Nations, ni même aux Cherokées.</p>
+
+<p>Mais, depuis le congrès du fort
+Stanwix, où les six Nations ont cédé
+au roi le pays que nous demandons, il
+y a eu quelque traité par lequel la couronne
+a promis aux six Nations et aux
+Cherokées de ne point former d'établissemens
+au-delà de la ligne marquée sur
+la carte jointe au rapport du bureau du
+commerce et des colonies, quoique les
+lords commissaires aient reconnu que les
+six Nations avoient cédé la propriété de
+ces terres à sa majesté; si, disons-nous,
+il existe un tel traité, nous nous flattons
+que les lords commissaires ne feront plus
+aucune objection, en voyant spécialement
+inséré dans l'acte de concession, qu'il nous
+sera défendu d'établir aucune partie du
+pays, sans en avoir préalablement obtenu
+la permission de sa majesté, et l'agrément
+des Cherokées, des six Nations et
+de leurs confédérés.</p>
+
+<p>Il est dit dans le troisième paragraphe
+du rapport des lords commissaires,&mdash;«Que
+le principe du bureau du commerce
+et des colonies étoit qu'après le traité
+de Paris, on devoit rapprocher les limites
+occidentales des colonies de
+l'Amérique septentrionale, de manière
+que ces établissemens fussent entièrement
+à la portée du commerce du
+royaume». Nous n'aurons point la
+hardiesse de contester ce qu'avancent
+les lords commissaires: mais nous croyons
+pouvoir observer que l'établissement du
+pays, qui s'étend sur les montagnes
+d'Allegany et sur l'Ohio n'étoit point
+regardé, avant le traité de Paris, ni dans
+le temps de la proclamation royale, faite
+au mois d'octobre 1763, comme hors de
+la portée du commerce du royaume. Ce
+qui le prouve, c'est qu'en 1748, M. John
+Hanbury et un assez grand nombre d'autres
+anglais, présentèrent une pétition au
+roi, pour lui demander cinq cent mille
+acres de terre sur les montagnes d'Allegany,
+et sur les bords de l'Ohio; et
+les lords commissaires du commerce et
+des colonies, firent, à ce sujet, un rapport
+favorable au conseil-privé de sa majesté.
+Ils dirent:&mdash;«Que l'établissement
+du pays situé à l'occident des grandes
+montagnes, et centre des possessions
+anglaises dans ces contrées, seroit conforme
+aux intérêts de sa majesté, et
+accroîtroit les avantages et la sûreté
+de la Virginie et des colonies voisines.»</p>
+
+<p>Le 23 février 1748, les mêmes lords
+commissaires rapportèrent encore au conseil-privé:&mdash;«Qu'ils
+avoient pleinement
+exposé la grande utilité et l'avantage
+d'étendre nos établissemens au-delà
+des grandes montagnes; ce que le conseil
+avoit approuvé.&mdash;Comme ces
+nouvelles propositions, ajoutent-ils,
+rendent probable qu'on établira une
+plus grande étendue de terrain, que
+ne l'annonçoient les premières, nous
+pensons qu'en accordant ce que demande
+la pétition, on se conformera
+aux intérêts du roi, et on assurera le
+bien-être de la Virginie.»</p>
+
+<p>Le 16 mars 1748, le roi donna ordre
+au gouverneur de la Virginie, de concéder
+à M. Hanbury et à ses associés,
+cinq cent mille acres de terre sur les
+montagnes d'Allegany. Ces mêmes concessionnaires
+font aujourd'hui partie de la
+compagnie de M. Walpole.&mdash;L'ordre du
+roi portoit expressément:&mdash;«Ces établissemens
+seront utiles à nos intérêts
+et augmenteront la sécurité de notre
+dite colonie, ainsi que les avantages
+des colonies voisines;&mdash;d'autant plus
+que nos chers sujets se trouvant par-là,
+à même de cultiver l'amitié des
+Indiens qui habitent ces contrées, et
+d'étendre leur commerce avec eux, de
+tels exemples peuvent exciter les colonies
+voisines à tourner leurs pensées
+vers des projets de la même nature.»</p>
+
+<p>Il nous paroît évident que le bureau
+du commerce et des colonies, dans le
+temps que lord Halifax le présidoit, pensoit
+que les établissemens sur les montagnes
+d'Allegany, n'étoient point contraires
+aux intérêts du roi, ni assez éloignés
+des côtes de la mer, pour être&mdash;«Hors
+de la portée du commerce du royaume,
+et pour que son autorité et sa juridiction
+ne pussent pas s'y exercer.»</p>
+
+<p>Le rapport que nous examinons,
+donne à entendre que les deux principaux
+objets de la proclamation de 1763,
+étoient de ne pas porter les établissemens
+qu'on feroit à l'avenir, au-delà des sources
+des rivières qui coulent de l'ouest et du
+nord-ouest et se jettent dans la mer, ou,
+en d'autres termes, à l'est des montagnes
+d'Allegany; et de ne point créer d'autres
+gouvernemens que les trois qu'on venoit
+de former en Canada et dans les deux
+Florides<a id="FNanchor_52" name="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">52</a>.&mdash;Pour établir ce fait, les
+lords commissaires du commerce et des
+colonies, citent une partie de la proclamation.</p>
+
+<p>Mais si l'on considère cette proclamation
+dans son entier, on trouvera
+qu'elle a pour but neuf objets principaux,
+savoir;</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. De déclarer aux sujets de sa majesté,
+qu'elle a établi en Amérique quatre
+gouvernemens distincts: celui de Quebec,
+celui de la Floride orientale, celui de la
+Floride occidentale et celui de la Grenade.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. De fixer les limites respectives de
+ces quatre nouveaux gouvernemens.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. De donner l'approbation royale à la
+conduite et à la bravoure des officiers et
+des soldats de l'armée du roi, et au petit
+nombre d'officiers de la marine, qui ont
+servi dans l'Amérique septentrionale, et
+de les récompenser par des concessions
+gratuites de terres à Quebec et dans les
+deux Florides.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. D'empêcher les gouverneurs de
+Quebec et des deux Florides d'accorder
+des permissions d'arpenter, ou des patentes
+pour des terres au-delà des limites
+de leurs gouvernemens respectifs.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. De défendre aux gouverneurs des
+autres colonies ou plantations en Amérique,
+d'accorder des concessions de
+terres, au-delà des sources des rivières
+qui coulent de l'ouest et du nord-ouest,
+et tombent dans l'océan Atlantique, ou
+d'autres terres qui, n'ayant été cédées au
+roi ni achetées par lui, sont réservées
+aux Indiens.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. De réserver <i>pour le présent</i>, sous
+la protection et la souveraineté du roi,
+<i>pour l'usage desdits Indiens</i>, toutes les
+terres qui ne sont point comprises dans
+les limites des trois nouveaux gouvernemens,
+ou dans celle de la compagnie
+de la baie d'Hudson; ainsi que le pays
+situé à l'ouest des sources des rivières,
+qui coulent de l'ouest et du nord-ouest
+vers la mer; sa majesté défendant à ses
+sujets de faire des acquisitions sur lesdites
+terres, et d'en prendre possession,
+sans en avoir obtenu d'elle une permission expresse.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. De requérir toutes personnes qui
+ont fait des établissemens, sur les terrains
+que le roi n'a point achetés des
+Indiens, d'abandonner ces établissemens.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup>. De régler qu'à l'avenir on n'occupera
+des terres des Indiens que dans les
+contrées où sa majesté permet, par cette
+proclamation de faire des établissemens.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup>. De déclarer qu'il sera libre à tous
+les sujets de sa majesté, de faire le commerce
+avec les Indiens; et de prescrire
+la manière dont ce commerce doit être
+fait.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup>. Enfin, d'ordonner à tous les officiers
+militaires et à tous les inspecteurs des
+affaires concernant les Indiens, de faire
+saisir et arrêter toutes les personnes qui,
+accusées d'avoir commis quelque trahison
+ou quelque meurtre, et fuyant la justice,
+se seront réfugiées sur les terres des Indiens;
+et d'envoyer ces personnes dans
+la colonie où leur accusation aura eu lieu.</p>
+
+<p>Il est certain qu'en parlant de l'établissement
+des trois nouveaux gouvernemens,
+fixant leurs limites respectives, récompensant
+les officiers et les soldats, réglant le
+commerce avec les Indiens, et ordonnant
+l'arrestation des criminels, cette proclamation
+avoit pour but de convaincre les
+Indiens, de la justice de sa majesté, et
+de la résolution où elle étoit, de prévenir
+toute cause raisonnable de mécontentement
+de leur part, en défendant de
+former des établissemens sur le territoire
+qui n'avoit point été cédé à sa majesté,
+ou acheté par elle; et en déclarant que
+sa royale volonté et son bon plaisir étoit,
+ainsi que nous l'avons déjà rapporté,
+«De réserver, <i>pour le présent</i>, sous
+sa protection et souveraineté, et <i>pour
+l'usage des Indiens</i>, toutes les terres
+situées à l'ouest des sources des rivières
+qui coulent de l'ouest et du
+nord-ouest vers l'océan Atlantique.»</p>
+
+<p>Quels mots peuvent exprimer plus décidément
+l'intention royale? Ne signifient-ils
+pas explicitement que le territoire est
+<i>quelque temps</i> réservé, sous la protection
+de sa majesté, <i>pour l'usage des Indiens</i>?&mdash;Mais
+comme les Indiens ne fesoient
+point usage de ces terres, qui sont bornées
+à l'occident par la rive sud-est de
+l'Ohio, et qu'ils n'y résidoient pas, et
+n'y fesoient pas la chasse, ils consentirent
+volontiers à les vendre; et en conséquence,
+ils les vendirent au roi, en novembre
+1768. Ce qui donna occasion à
+cette vente sera clairement expliqué dans
+nos observations sur la suite du rapport
+des lords commissaires du commerce et
+des colonies.</p>
+
+<p>Il est naturel de croire que quant à
+l'établissement des terres comprises dans
+la vente dont nous venons de parler,
+l'effet de la proclamation n'a pas pu
+s'étendre au-delà de l'époque de cette
+vente; M. George Greenville<a id="FNanchor_53" name="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">53</a>, qui
+lorsque la proclamation parut, étoit l'un
+des ministres, reconnut toujours que le
+but de cette proclamation étoit rempli
+dès que le pays qu'elle désignoit avoit
+été acquis des Indiens.</p>
+
+<p>Dans leur quatrième paragraphe, les
+lords commissaires du commerce et des
+plantations, donnent deux raisons pour
+engager sa majesté à traiter de nouveau
+avec les Indiens et à faire tracer une
+ligne de démarcation plus précise, plus
+certaine que celle qu'indiquoit la proclamation
+du mois d'octobre 1763. Voici ces
+raisons:</p>
+
+<p>«1<sup>o</sup>. C'est que la ligne désignée dans
+la proclamation de 1763, manque de
+précision.</p>
+
+<p>»2<sup>o</sup>. C'est qu'il faut considérer la
+justice à l'égard de la propriété des
+terres.»</p>
+
+<p>Nous croyons avoir suffisamment démontré
+dans nos observations sur le troisième
+paragraphe du rapport que, pour
+ce qui concernoit les terres situées à
+l'ouest des montagnes d'Allegany, la
+proclamation n'avoit d'autre but que de
+les réserver <i>quelque temps</i>, sous la protection
+de sa majesté, <i>pour l'usage des
+Indiens</i>.&mdash;Nous ajouterons que la ligue
+désignée dans la proclamation, ne pouvoit
+pas l'être d'une manière plus claire
+et plus précise, relativement à ces terres,
+car la proclamation porte:&mdash;«Que toutes
+les terres et territoires situés à l'occident
+des sources des rivières qui
+coulent de l'ouest et du nord-ouest
+vers la mer, seront réservés sous la
+protection de sa majesté.»</p>
+
+<p>Nous sommes loin de penser que sa
+majesté doive traiter de nouveau avec
+les Indiens, pour établir des limites plus
+précises et plus certaines, d'après la considération
+de la justice, relativement à
+la propriété des terres. La propriété de
+la moindre partie du territoire, dont nous
+parlons, ne peut être contestée.</p>
+
+<p>Mais pour mieux faire entendre toutes
+les raisons pour lesquelles on veut engager
+sa majesté à traiter de nouveau
+avec les Indiens, pour tracer une ligne
+de démarcation plus précise et plus certaine
+que celle que désigne la proclamation
+du mois d'octobre 1763, nous
+prendrons la liberté d'exposer quelques
+faits.</p>
+
+<p>En 1764, les ministres du roi désiroient
+d'obtenir un acte du parlement qui réglât
+le commerce avec les Indiens, et y mît
+un impôt, par le moyen duquel on auroit
+de quoi fournir aux salaires des
+surintendans, des commissaires, des
+interprètes, et à l'entretien des forts,
+dans le pays où l'on traitoit avec les
+Indiens. Pour éviter à l'avenir, de donner
+aux Indiens occasion de se plaindre de
+ce qu'on usurpoit leur pays de chasse,
+on résolut d'acheter d'eux, un vaste territoire,
+et de reculer, d'accord avec eux,
+la ligne des limites, bien au-delà de
+l'endroit où il n'étoit pas permis aux
+sujets de sa majesté de s'établir.</p>
+
+<p>En conséquence, on donna, la même
+année, des ordres à sir William Johnson,
+pour qu'il convoquât les chefs des six
+Nations, et qu'il leur fît part du projet des
+ministres anglais. Sir William Johnson
+assembla en effet, dans sa maison, les
+députés des six Nations, le 2 mai 1765,
+et il leur tint ce discours:</p>
+
+<p class="a"><span class="sc">Frères,</span></p>
+
+<p>«La dernière et la plus importante
+proposition que j'ai à vous communiquer,
+est relative à l'établissement
+des limites entre vous et les Anglais.
+Il y a quelque temps que j'envoyai
+un message à quelques-unes de vos
+nations, pour vous avertir que je voulois
+conférer avec vous à ce sujet.&mdash;Le
+roi, dont vous avez déjà éprouvé
+la clémence et la générosité, désirant
+de mettre fin à toutes les disputes entre
+ses sujets et vous, à l'occasion des
+terres, et d'être strictement juste envers
+vous, a formé le plan d'établir
+entre nos provinces et celles des Indiens,
+des limites qu'aucun homme
+blanc n'ose franchir; parce que c'est
+la plus sûre et la meilleure méthode
+de terminer les querelles, et de mettre
+vos propriétés à l'abri de toute invasion.</p>
+
+<p>»L'intention du roi vous paroîtra,
+j'espère, si raisonnable, si juste, et
+si avantageuse pour vous et pour votre
+postérité, que je ne doute nullement
+que vous ne consentiez avec joie à
+voir établir une ligne de démarcation.
+Nous la tracerons, vous et moi, de
+la manière la plus avantageuse pour
+les hommes blancs et pour les Indiens,
+et telle qu'elle conviendra le mieux à
+l'étendue, à l'accroissement de chaque
+province, et aux gouverneurs, que je
+consulterai à cette occasion, aussitôt
+que j'aurai reçu les pouvoirs nécessaires
+pour cela.&mdash;Mais, en attendant,
+je désire savoir comment vous voulez
+étendre cette ligne, et ce que vous
+consentez de faire cordialement à cet
+égard, afin que cela me serve de règle.&mdash;Je
+dois aussi vous prévenir que quand
+cette affaire sera terminée, et qu'on
+verra que vous aurez eu égard à l'accroissement
+de notre population, et à
+la nécessité de nous céder des terres
+là où nous en avons besoin, vous recevrez,
+pour prix de votre amitié, un
+présent très-considérable<a id="FNanchor_54" name="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">54</a>.»</p>
+
+<p>Après avoir conféré quelque temps
+entr'eux, les Sachems et les guerriers des
+six Nations, répondirent à sir William
+Johnson, qu'ils acceptoient la proposition
+des nouvelles limites; et sir William fit
+parvenir leur réponse au bureau des lords
+commissaires du commerce et des colonies.</p>
+
+<p>Soit qu'il y eût un changement dans
+l'administration, qui avoit formé le projet
+d'obtenir un acte du parlement pour régler
+le commerce avec les Indiens, et
+pour reculer la ligne des limites, soit par
+quelqu'autre cause que nous ignorons,
+on ne s'en occupa plus jusqu'à la fin de
+l'année 1767. Alors, la négociation relative
+aux limites fut reprise.</p>
+
+<p>Cependant, entre les années 1765 et
+1768, beaucoup d'habitans de la Virginie,
+du Maryland et de la Pensylvanie,
+allèrent s'établir sur les montagnes; et
+les six Nations en furent si irritées, qu'en
+1766, elles massacrèrent plusieurs de ces
+colons, et déclarèrent la guerre aux colonies
+du centre de l'Amérique septentrionale.
+Pour les appaiser et prévenir
+une calamité générale, on fit partir du
+fort Pitt, un détachement du quarante-deuxième
+régiment d'infanterie, avec
+ordre de ramener les Anglais qui s'étoient
+établis à la Crique de la Pierre-Rouge<a id="FNanchor_55" name="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">55</a>.&mdash;Mais
+les efforts et les menaces de ce
+détachement furent vaines, et il retourna
+au fort sans avoir pu exécuter
+ses ordres.</p>
+
+<p>Les six Nations se plaignirent alors davantage
+de ce qu'on s'emparoit de leurs
+terres sur les montagnes. Le 7 décembre
+1767, le général Gage écrivit à ce sujet
+au gouverneur de Pensylvanie, et lui
+manda:&mdash;«Vous êtes témoin du peu
+d'attention qu'on a fait aux diverses
+proclamations qui ont été publiées;
+vous savez que le soin qu'on a pris,
+cet été, d'envoyer une partie de la garnison
+du fort Pitt, pour faire abandonner
+les établissemens des montagnes,
+n'a presque servi de rien. Nous
+apprenons que les colons sont retournés
+à la Crique de la Pierre-Rouge et sur
+les bords de la rivière de la Fraude<a id="FNanchor_56" name="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">56</a>,
+en plus grand nombre qu'auparavant.»</p>
+
+<p>Le 5 janvier 1768, le gouverneur de
+la Pensylvanie envoya un message à l'assemblée
+générale de la province avec la
+lettre du général Gage.&mdash;Le 13 du même
+mois l'assemblée ayant délibéré sur les
+plaintes des Indiens, répondit au gouverneur.&mdash;«Pour
+faire cesser les causes
+du mécontentement des Indiens, et
+établir une paix durable entr'eux et
+les sujets de sa majesté, nous pensons
+qu'il est absolument nécessaire qu'on
+fixe promptement les limites, et qu'on
+les satisfasse pour la partie de leur
+territoire, qui se trouvera en-deçà de
+la ligne de démarcation. Par ce moyen,
+ils ne se plaindront plus qu'on envahit
+leurs propriétés, et les habitans de
+nos frontières auront assez de pays
+pour s'établir et pour chasser, sans se
+mêler avec ces peuples.»</p>
+
+<p>Le 19 janvier 1768, M. Galloway,
+orateur de l'assemblée de Pensylvanie et
+le comité de correspondance de cette
+assemblée, écrivirent à Richard Jackson
+et à Benjamin Franklin, agens de Pensylvanie
+à Londres, pour leur faire part des
+querelles des colons avec les Indiens.&mdash;«Les
+Indiens, disoient-ils, se plaignent
+vivement du délai qu'on a mis à établir
+les limites, et de ce que, quoiqu'ils
+n'aient encore rien reçu pour les terres,
+qu'ils sont convenus de céder à la couronne,
+les Anglais y forment chaque
+jour de nouveaux établissemens.»</p>
+
+<p>Au mois d'avril 1768, l'assemblée de
+Pensylvanie voyant qu'une guerre avec
+les Indiens devenoit presqu'inévitable,
+parce que ce peuple n'avoit pas vendu
+les terres des montagnes où l'on formoit
+des établissemens; et croyant en outre
+qu'on recevroit bientôt des ordres d'Angleterre
+relativement aux limites, résolut
+d'employer la somme de mille livres
+sterlings en couvertures, etc. d'en faire
+présent aux Indiens de l'Ohio, afin
+de modérer leur ressentiment jusqu'à
+ce que la cour prît d'autres mesures. Le
+gouverneur de Pensylvanie étant alors
+informé que George Croghan devoit
+bientôt faire un traité avec les Indiens,
+par l'ordre du général Gage et de sir
+William Johnson, envoya au fort Pitt,
+son secrétaire et une autre personne,
+en qualité de commissaires de la province,
+pour offrir aux Indiens le présent
+des Pensylvaniens.</p>
+
+<p>Le 2 mai 1768, les députés des six
+Nations, qui s'étoient rendus au fort
+Pitt, tinrent le discours suivant:</p>
+
+<p class="a"><span class="sc">Frères</span>,</p>
+
+<p>«C'est avec douleur que nous avons
+vu nos terres occupées par vous, sans
+notre consentement. Il y a long-temps
+que nous nous plaignons à vous de
+cette injustice, qui n'a point encore
+été redressée. Au contraire, vos établissemens
+s'étendent dans notre pays.
+Quelques-uns se trouvent même directement
+dans le chemin de guerre,
+qui conduit vers le pays de nos ennemis;
+et nous en sommes très-mécontens.&mdash;Frères,
+vous avez parmi vous
+des loix pour vous gouverner. Vous
+nous donneriez donc la plus forte
+preuve de la sincérité de votre amitié,
+si vous nous fesiez voir que vous faites
+sortir les gens de votre nation de
+dessus nos terres; car nous pensons
+qu'ils auront assez le temps de s'y
+établir quand vous les aurez achetées
+et que le pays vous appartiendra.»</p>
+
+<p>En réponse à ce discours, les commissaires
+de Pensylvanie informèrent les six
+Nations, que le gouverneur de la province
+avoit fait partir quatre personnes
+avec sa proclamation et l'acte de l'assemblée
+(qui déclaroit crime de félonie digne
+de mort sans bénéfice de clergé, l'occupation
+des terres des Indiens) pour ordonner
+à tous les habitans des montagnes situées
+dans les limites de la Pensylvanie,
+d'abandonner leurs établissemens: mais
+que cela avoit été inutile.&mdash;Ils dirent
+aussi que le gouverneur de la Virginie
+avoit non moins infructueusement fait
+une proclamation; et que le général Gage
+n'avoit pas été plus heureux en envoyant
+deux fois des soldats pour forcer les colons
+à abandonner la Crique de la Pierre
+Rouge et les bords du Monongehela.</p>
+
+<p>Aussitôt que M. Jackson et le docteur
+Franklin eurent reçu les instructions de
+l'assemblée générale de Pensylvanie, ils
+se rendirent chez le ministre chargé du
+département de l'Amérique, et lui représentèrent
+combien il étoit nécessaire
+et pressant de faire terminer l'affaire des
+limites. En conséquence, le gouvernement
+donna de nouveaux ordres à sir
+William Johnson.</p>
+
+<p>Il est donc certain que la proclamation
+du mois d'octobre 1763, ne pouvoit pas,
+comme l'ont dit les lords commissaires
+du commerce et des colonies, signifier
+que la politique du royaume étoit de ne
+pas laisser former des établissemens sur
+les montagnes d'Allegany, après que le
+roi auroit acheté ce territoire, car la véritable
+raison, qu'on avoit de l'acheter,
+étoit d'éviter une rupture avec les Indiens,
+et de donner occasion aux sujets
+du roi de s'y établir légitimement et
+paisiblement.</p>
+
+<p>Nous allons examiner dans nos observations
+sur le cinquième paragraphe du
+rapport des lords commissaires du commerce
+et des colonies, s'ils sont bien
+fondés à déclarer que l'établissement des
+terres dont il est question, ne peut être
+nullement avantageux au commerce du
+royaume.&mdash;«Les diverses propositions
+d'établir de nouvelles colonies dans l'intérieur
+de l'Amérique, disent-ils, ont
+été, d'après l'extension des limites,
+soumises à la considération du gouvernement,
+sur-tout lorsqu'il s'est agi
+de cette partie du pays, où sont situées
+les terres, dont on demande la concession;
+et le danger d'accéder à de
+pareilles propositions, a paru si évident,
+que les tentatives à cet égard
+ont toujours été infructueuses.»</p>
+
+<p>Comme nous ignorons quelles étoient
+les propositions, dont parlent les lords
+commissaires, et d'après quel principe
+les tentatives à cet égard ont été infructueuses,
+il nous est impossible de juger
+si cela peut nous être appliqué.</p>
+
+<p>Cependant nous savons qu'il y a eu en
+1768 une proposition faite au gouvernement
+pour l'établissement d'une partie des
+terres en question. Cette proposition étoit
+du docteur Leé, de trente-deux Américains
+et de deux habitans de Londres. Ils
+prièrent le roi de leur accorder, gratis,
+deux millions cinq cent mille acres de
+terre sur les montagnes d'Allegany, en un
+ou plusieurs arpentages, entre le vingt-huitième
+et le quarante-deuxième degré
+de latitude, à condition de posséder ces
+terres douze ans, sans payer aucun cens,
+et ces douze ans ne devant commencer
+à courir que lorsque les deux millions
+cinq cent mille acres seroient arpentés.
+En outre, les concessionnaires ne devoient
+être obligés d'établir sur ces terres
+que deux mille familles dans l'espace de
+douze ans.</p>
+
+<p>Surement les lords commissaires ne
+prétendent pas que cette proposition ressemble
+à la nôtre, et puisse s'appliquer
+au cas où nous nous trouvons. Ils ont dû,
+sur-tout, remarquer que le docteur Lée
+et ses associés n'offroient point, comme
+nous, d'acheter les terres, ou de payer le
+cens au roi, sans aucune déduction, ou
+enfin, de faire tous les frais nécessaires
+à l'établissement et à l'entretien du gouvernement
+civil du pays concédé.</p>
+
+<p>Le sixième paragraphe des lords commissaires
+dit:&mdash;«Que tous les argumens
+contre l'établissement des terres,
+dans la partie du pays dont on demande
+la concession, sont rassemblés
+avec beaucoup de force et de précision,
+dans des représentations faites à
+sa majesté, par les lords commissaires
+du commerce et des colonies, au mois
+de mars 1768.»</p>
+
+<p>Pour bien faire connoître ce qui donna
+lieu à ces représentations, nous observerons
+que dès le premier octobre 1767,
+et durant tout le temps que lord Shelburne<a id="FNanchor_57" name="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">57</a>
+fut secrétaire d'état au département
+de l'Amérique méridionale, on
+conçut le projet d'établir aux frais de la
+couronne, trois nouveaux gouvernemens
+dans l'Amérique septentrionale; savoir
+le premier au détroit, entre le lac Huron
+et le lac Erié, le second dans le pays de
+Illinois, et le troisième dans le bas du pays
+qu'arrose l'Ohio. Ce projet fut communiqué
+aux lords commissaires du commerce
+et des colonies, afin de savoir quelle
+étoit leur opinion à cet égard.</p>
+
+<p>Nous avons tout uniment expliqué la
+cause des représentations, sur lesquelles
+insistent avec tant de force, les lords commissaires
+du commerce et des colonies,
+en disant qu'elles contiennent tous les argumens
+contre l'établissement des terres
+dont il est aujourd'hui question. À présent,
+nous exposerons les raisons qui nous
+font croire que ces représentations sont
+si loin de nous être contraires, qu'elles
+disent précisément qu'on doit permettre
+d'établir les terres que nous demandons.</p>
+
+<p>Trois raisons principales sont énoncées
+dans les représentations. «Comme propres
+à faire sentir l'utilité des colonies dans
+le continent de l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>»La première, c'est qu'elles favorisent
+la pêche avantageuse qui se fait sur la
+côte du Nord.</p>
+
+<p>»La deuxième, c'est qu'on y soigne
+la culture des bois de construction
+et autres matières qui peuvent servir
+à la marine, et qu'on les échange
+pour des marchandises des manufactures
+anglaises.</p>
+
+<p>»La troisième, c'est qu'on y a toujours
+du merrein, du bois de charpente,
+des farines et d'autres choses nécessaires
+pour l'approvisionnement de nos établissemens
+aux Antilles.»</p>
+
+<p>Nous n'imaginons pas qu'il soit nécessaire
+de faire beaucoup d'observations
+sur la première de ces raisons. Les provinces
+de New-Jersey, de Pensylvanie,
+de Maryland, de Virginie et les colonies
+méridionales, n'ont point favorisé,
+et, d'après leur situation et la nature
+de leur commerce, ne favoriseront pas
+plus la pêche que les établissemens que
+nous proposons de faire sur l'Ohio. Cependant,
+ces provinces sont utiles au
+royaume, soit à cause de la culture, soit
+à cause de l'exportation de différens articles;
+et nous osons croire que la colonie de
+l'Ohio aura le même avantage, si toutefois
+la production des marchandises d'entrepôt
+peut être regardée comme avantageuse.</p>
+
+<p>Quant à la seconde et à la troisième
+raison des représentations, nous remarquerons
+qu'aucune des possessions anglaises
+dans l'Amérique septentrionale,
+n'exige moins d'encouragement que celle
+de l'Ohio, pour cultiver les matières
+propres à la construction des vaisseaux
+et à la marine, et pour approvisionner
+les Antilles, de bois et de comestibles.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Les terres des bords de l'Ohio sont
+extrêmement fertiles; le climat y est tempéré.
+La vigne, les mûriers et les vers-à-soie,
+s'y trouvent par-tout. Le chanvre
+croît spontanément dans les vallées et dans
+le pays bas. Les mines de fer sont communes
+dans les montagnes; et nulle terre
+n'est plus propre que celle de ces contrées,
+à la culture du tabac, du lin et du coton.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Le pays est bien arrosé par plusieurs
+rivières navigables, qui communiquent
+entr'elles; et par le moyen desquelles,
+et d'un transport par terre de
+quarante milles seulement, les productions
+des terres de l'Ohio, peuvent,
+même à présent, être envoyées au port
+d'Alexandrie<a id="FNanchor_58" name="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">58</a>, sur le Potomack, à
+meilleur marché qu'il n'en coûte pour
+transporter de Northampton à Londres,
+quelqu'espèce de marchandise que ce soit.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Dans toutes les saisons, de grands
+bateaux semblables aux barges de l'ouest
+de l'Angleterre, peuvent naviguer sur
+l'Ohio, et il ne faut que quatre ou cinq
+hommes pour les conduire. Depuis le
+mois de janvier jusqu'au mois d'avril,
+il est aisé de bâtir de grands vaisseaux
+sur cette rivière, et de les envoyer en
+Angleterre, chargés de fer, de chanvre,
+de lin et de soie.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. La farine, le bled, le b&oelig;uf salé,
+les planches pour le bordage des vaisseaux
+et beaucoup d'autres marchandises, peuvent
+être envoyées sur l'Ohio jusqu'à la
+Floride occidentale, et de là aux Antilles,
+à meilleur marché et mieux conservées
+que celles qu'on expédie de New-York
+et de Philadelphie.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Le chanvre, le tabac, le fer, et
+les autres articles qui tiennent beaucoup
+de place, peuvent également être envoyés
+sur l'Ohio jusqu'à la mer, à plus de cinquante
+pour cent meilleur marché que
+ne coûte leur transport par terre, dans
+l'espace de soixante milles, en Pensylvanie,
+où les charrois sont pourtant moins
+chers que dans aucune autre province
+de l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. Les frais de transport des marchandises
+anglaises, depuis la mer jusqu'aux
+établissemens que nous voulons
+former sur l'Ohio, ne seront pas aussi
+considérables que ce qu'on paie et qu'on
+paiera toujours pour conduire les mêmes
+marchandises, dans une grande partie
+de la Pensylvanie, de la Virginie et du
+Maryland.</p>
+
+<p>D'après l'exposition de ces faits, nous
+espérons qu'on verra clairement que les
+terres, dont nous demandons la concession,
+sont entièrement propres, par leur
+fertilité, leur situation et le peu de frais
+que coûtera le transport de leurs productions
+jusqu'en Angleterre,&mdash;«à faire
+sentir l'utilité d'établir des colonies dans
+le continent de l'Amérique septentrionale».&mdash;Mais
+pour éclaircir davantage
+ce point important, nous prendrons
+la liberté de faire encore quelques observations.</p>
+
+<p>Les lords commissaires du commerce
+et des colonies, ne nient point, mais, au
+contraire, ils avouent que le climat et
+le sol de l'Ohio, sont aussi favorables que
+nous l'avons dit.&mdash;Quant aux vers-à-soie
+qui y viennent naturellement, il est
+certain qu'au mois d'août 1771, plus de
+10,000 livres pesant de cocons, qui en
+provenoient, furent vendues à la filature
+publique de Philadelphie. Il est également
+sûr que la soie que produisent les vers
+de l'Ohio, est belle et très-estimée des
+Pensylvaniens.</p>
+
+<p>Pour le chanvre, nous sommes prêts
+à prouver qu'il est d'une très-bonne
+qualité, et qu'il croît spontanément sur
+les bords de l'Ohio, ainsi que nous l'avons
+avancé. Qu'on considère donc que, par
+rapport au chanvre, l'Angleterre dépend
+chaque jour davantage de la Russie, et
+qu'on n'en a pas encore exporté des colonies
+américaines, situées sur le bord
+de la mer, parce que leur sol n'en produit
+pas aisément. Et, certes, alors on
+verra que cette dépendance peut avoir
+des conséquences graves pour la nation,
+et mérite toute l'attention du gouvernement.&mdash;La
+nature nous indique où nous
+pouvons recueillir promptement et facilement
+une grande quantité de chanvre;
+et par ce moyen, non-seulement nous
+empêcherons, chaque année, des sommes
+considérables de sortir du royaume, mais
+nous emploierons nos propres sujets avec
+beaucoup d'avantage, et nous les paierons
+avec des marchandises de nos manufactures.&mdash;Voici,
+en abrégé, l'état du commerce
+de Russie.</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+<td>Depuis l'année 1722 jusqu'en 1731,
+l'Angleterre envoya annuellement 250
+vaisseaux chercher du chanvre à Petersbourg,
+à Narva, à Riga et à Archangel.</td>
+<td>250&nbsp;vais.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Et depuis 1762 jusqu'en 1771, 500 vaisseaux.</td>
+<td style="border-bottom: 1px solid black">500</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Accroissement.</td>
+<td>250&nbsp;vais.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Il est donc évident que dans les dix
+dernières années, le commerce russe a
+doublé. La sagesse, la politique de la nation
+européenne, qui entend le mieux
+le commerce et la navigation, lui permettent-elles
+d'avoir sans cesse besoin
+des étrangers pour se procurer une marchandise
+dont dépend l'existence de sa
+navigation et de son commerce? Non,
+assurément; et sur-tout quand Dieu nous a
+accordé la propriété d'un pays produisant
+naturellement cette même marchandise
+qui nous fait débourser notre argent, en
+nous mettant à la merci de la Russie.</p>
+
+<p>Nous n'avons encore parlé que des
+petits frais de transport entre le Potomack
+et l'Ohio. Maintenant nous allons essayer
+de montrer combien les lords commissaires
+du commerce et des colonies se sont
+trompés, en disant, dans le cinquième
+paragraphe de leur rapport: «Que l'Angleterre
+ne pouvoit avoir aucune relation
+avantageuse avec les terres en
+question».&mdash;Pour qu'on se forme
+une opinion juste à cet égard, nous
+donnerons un état de ce qu'étoient les
+frais de charroi, même durant la dernière
+guerre avec la France, et lorsqu'il
+n'y avoit point de retour de l'Ohio à
+Alexandrie. On verra que ces frais ne
+s'élevoient alors qu'à un demi-sou anglais,
+par livre pesant; et nous le démontrerons
+de la manière la plus certaine.</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td colspan="2">par quintal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>D'Alexandrie au fort Cumberland, par eau.</td>
+<td>»&nbsp;1&nbsp;s.</td>
+<td>7&nbsp;d.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De fort Cumberland à la Crique de la Pierre-Rouge,
+à 14 piastres par voiture, portant
+1500 livres pesant.</td>
+<td>» 4</td>
+<td>2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>» 5</td>
+<td>9<a id="FNanchor_59" name="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">59</a>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Si l'on considère que ce prix de charroi
+étoit établi en temps de guerre, et lorsqu'il
+n'y avoit point d'habitans sur l'Ohio,
+nous ne doutons point que tout homme
+intelligent ne conçoive qu'il est aujourd'hui
+beaucoup moindre que ce qu'on
+paie journellement à Londres, pour le
+transport des grosses étoffes de laine,
+de la quincaillerie et des ustensiles de fer
+qu'on y envoie de plusieurs comtés d'Angleterre.</p>
+
+<p>Voici ce que coûtent les charrois de
+Birmingham et de quelques autres villes
+jusqu'à Londres.</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td>De Birmingham.</td><td>4<sup>s</sup>&nbsp;par&nbsp;quintal,</td></tr>
+<tr><td>De Walsall dans le Staffordshire.</td><td>5</td></tr>
+<tr><td>De Sheffield.</td><td>8</td></tr>
+<tr><td>De Warrington.</td><td>7</td></tr>
+</table>
+
+<p>Si, comme le prétendent les lords commissaires
+du commerce et des colonies,
+les terres de l'Ohio ne peuvent être d'aucun
+avantage au commerce du royaume,
+nous ne devinons pas ce qui doit, à leurs
+yeux, être avantageux à ce commerce.&mdash;Les
+colons établis sur les montagnes
+d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et
+dans le nouveau comté de Bedford
+dans la province de Pensylvanie, sont
+tous vêtus d'étoffes anglaises. Eh bien,
+le pays qu'ils habitent n'est-il donc
+d'aucun avantage au commerce du
+royaume?&mdash;Les marchands de Londres
+sont maintenant occupés à faire embarquer
+des marchandises de fabrique anglaise
+pour les colons des terres de l'Ohio:
+cette exportation paroît-elle aussi aux
+lords commissaires n'être d'aucun avantage
+pour le commerce du royaume.</p>
+
+<p>En un mot, d'après les principes des
+lords commissaires, les relations avec
+le royaume doivent être avantageuses si
+les colons sont établis à l'orient des montagnes
+d'Allegany. Mais, quoi! le charroi
+d'environ soixante-dix milles, à partir
+des montagnes de l'Ohio, charroi dont
+les frais n'augmenteront pas le prix des
+étoffes les plus grossières de plus d'un
+demi-sou anglais par aune<a id="FNanchor_60" name="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">60</a>, changera-t-il
+donc l'état du commerce relativement
+aux colons de ces contrées?
+Sera-t-il, comme l'avancent les lords
+commissaires, «sans aucun avantage
+pour ce royaume?»&mdash;Les pauvres
+Indiens de l'Amérique septentrionale, qui
+habitent les parties les plus éloignées
+des côtes, et qui n'ont rien que ce
+qu'ils prennent à la chasse, sont pourtant
+en état de payer les toiles, les étoffes
+de laine, les ustensiles de fer, que leur
+fournissent les marchands anglais, en
+employant toute la fraude et les ruses
+que la friponnerie peut inventer pour enchérir
+ces marchandises. Ainsi, des cultivateurs
+industrieux, qui pourront livrer
+du chanvre, du lin, de la soie, auront
+bien plus de facilité à payer ce qu'on leur
+portera par la voie d'un commerce loyal,
+sur-tout quand on se rappelera qu'il ne
+leur sera permis d'avoir de débouché
+pour les productions de leurs terres, que
+dans le royaume.&mdash;Si les productions
+de ce pays sont envoyées dans le royaume,
+les marchandises anglaises n'iront-elles
+pas en retour dans ce pays, et particulièrement
+dans l'endroit d'où sortira le chanvre?</p>
+
+<p>Nous n'examinons point si la Nouvelle-Écosse
+et les deux Florides ont procuré à
+l'Angleterre des bénéfices proportionnés
+aux sommes énormes, qu'il en a coûté
+pour les établir et les conserver, ni si
+l'on a droit d'en espérer les avantages
+que promirent les lords commissaires
+du commerce et des colonies, dans le
+rapport qu'il firent en 1768.&mdash;Nous
+croyons qu'il nous suffit de dire que ces
+principaux Pensylvaniens dont parle le
+rapport, et&mdash;«qui ont présenté leurs
+noms et leur association au conseil de
+sa majesté, dans l'intention de faire des
+établissemens à la Nouvelle-Écosse,»&mdash;ont
+été convaincus, depuis plusieurs
+années, de l'impossibilité d'engager des
+habitans à quitter les colonies du centre,
+pour aller s'établir dans cette province;
+et même que ceux, à qui on avoit persuadé
+d'y aller, sont, pour la plupart,
+retournés chez eux, en se plaignant beaucoup
+de la dureté et de la longueur des
+hivers.</p>
+
+<p>Quant aux deux autres provinces, nous
+sommes persuadés qu'il est moralement
+impossible que les habitans des contrées,
+situées entre les trente-septième et le
+quarantième degré de latitude nord, dont
+le climat est tempéré et où il y a encore
+beaucoup de terres inoccupées, se déterminent
+à aller s'établir dans les provinces
+brûlantes et mal-saines des deux Florides.
+Il serait tout aussi aisé d'engager les
+habitans de Montpellier à quitter leur
+climat pour les parties septentrionales de
+la Russie, ou pour les bords du Sénégal.
+Enfin, les inspirations de la nature, et
+l'expérience de tous les âges prouvent
+qu'un peuple né et vivant dans un climat
+tempéré, et dans le voisinage d'un pays
+riche, sain et bien cultivé, ne peut point
+être forcé à traverser plusieurs centaines
+de milles pour se rendre dans un <i>port
+de mer</i>, faire un voyage <i>par mer</i>, et
+s'établir dans des latitudes excessivement
+froides ou excessivement chaudes.</p>
+
+<p>Si le comté d'York, en Angleterre,
+n'étoit ni cultivé, ni habité, et que les
+habitans, qui sont encore plus au sud
+de l'île, manquassent de terres, se laisseroient-ils
+conduire dans le nord de
+l'Écosse? Ne voudroient-ils pas plutôt,
+en dépit de toutes les oppositions, s'établir
+dans le fertile comté d'York?</p>
+
+<p>Voilà ce que nous nous sommes crus
+dans l'obligation de remarquer à l'égard
+des principes généraux que contient le
+rapport de 1768.&mdash;Nous espérons avoir
+suffisamment démontré que les argumens,
+dont on y fait usage, ne peuvent être
+d'aucun poids contre notre pétition; et
+qu'ils ne doivent s'appliquer comme
+l'exprime le rapport, «qu'aux colonies,
+qu'on propose d'établir aux frais du
+royaume, et à la distance de plus de
+quinze cents milles de la mer, où les
+habitans étant dans l'impossibilité de
+fournir de quoi payer les marchandises
+de la Grande-Bretagne, seroient probablement
+réduits à en fabriquer eux-mêmes,
+et resteroient séparés des anciennes
+colonies par d'immenses déserts.»</p>
+
+<p>Il ne nous reste maintenant qu'à demander
+si, en 1768, l'intention des lords
+commissaires du commerce et des colonies
+étoit que le territoire, qui devoit être
+renfermé dans les limites, qu'on traça
+cette année, d'accord avec les Indiens,
+restât un désert inutile, ou fût établi par
+les sujets de l'Angleterre?&mdash;Le rapport,
+que les lords actuels disent contenir tous
+les argumens contre cet établissement,
+nous fournit lui-même une ample et satisfaisante
+réponse à cette question.</p>
+
+<p>En 1768, les lords commissaires après
+avoir énoncé leur opinion contre les trois
+nouveaux gouvernemens proposés, s'expriment
+en ces termes:&mdash;«Nous sommes
+contraires à ces gouvernemens, parce
+qu'il faut encourager l'établissement
+d'une immense étendue de côtes, jusqu'à
+présent inoccupée. Comme les habitans
+des colonies du centre auront,
+d'après les nouvelles limites, la liberté
+de s'étendre graduellement dans l'intérieur
+du pays, ces côtes rempliront
+le but d'augmenter la population et la
+consommation, bien plus efficacement
+et plus avantageusement que l'établissement
+des gouvernemens nouveaux.
+L'extension graduelle des établissemens
+sur le même territoire étant proportionnée
+à la population, entretient
+les rapports d'un commerce avantageux
+entre la Grande-Bretagne et ses
+possessions les plus éloignées; rapports
+qui ne peuvent exister dans des colonies
+séparées par des déserts immenses.»</p>
+
+<p>Peut-il y avoir une opinion plus claire,
+plus concluante, en faveur de la proposition
+que nous avons humblement soumise
+au conseil de sa majesté?&mdash;Les
+lords commissaires de 1768, ne disent-ils
+pas positivement que les habitans des
+colonies du centre auront la liberté de
+s'étendre graduellement dans l'intérieur du
+pays?&mdash;N'est-il donc pas bien extraordinaire
+qu'après deux ans de délibération,
+les lords commissaires actuels présentent
+aux lords du conseil privé un rapport,
+dans lequel se référant à celui de 1768,
+ils disent: <i>Que tous les argumens à ce
+sujet y ont été rassemblés avec beaucoup
+de force et de précision</i>; et qu'ils
+ajoutent dans le même paragraphe qu'<i>ils
+doivent combattre cette opinion et conseiller
+au roi d'arrêter les progrès des
+établissemens dans l'intérieur du pays</i>?&mdash;Ils
+disent encore, «Qu'on doit empêcher,
+autant qu'il est possible, ces
+établissemens éloignés; et qu'il faut
+qu'une proclamation nouvelle annonce
+la résolution où est sa majesté, de ne
+point permettre à présent qu'on fasse
+de nouveaux établissemens au-delà
+des limites; c'est-à-dire, au-delà des
+montagnes d'Allegany.»</p>
+
+<p>Combien tout cela est étrange et contradictoire!
+Mais nous nous dispenserons
+de l'examiner plus strictement, et nous
+terminerons nos observations sur cet article,
+en citant l'opinion qu'ont eue, à
+différentes époques, les lords commissaires
+du commerce et des colonies.</p>
+
+<p>En 1748, les lords commissaires exprimèrent
+le plus vif désir d'encourager
+les établissemens sur les montagnes et
+sur les bords de l'Ohio.</p>
+
+<p>En 1768, ils déclarèrent, relativement
+aux nouvelles limites pour lesquelles on
+négocioit alors, que les habitans des colonies
+du centre, auroient la liberté de
+s'étendre graduellement dans l'intérieur
+du pays.</p>
+
+<p>En 1770, le comte d'Hillsborough<a id="FNanchor_61" name="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">61</a>,
+recommanda l'acquisition d'un territoire
+sur les montagnes, suffisant pour établir
+une nouvelle colonie, et il demanda aux
+lords commissaires de la trésorerie, s'ils
+étoient dans l'intention de traiter pour
+cet objet, avec M. Walpole et ses associés.</p>
+
+<p>En 1772, le même comte d'Hillsborough
+et les autres lords commissaires du commerce
+et des colonies, firent un rapport sur
+la pétition de M. Walpole et ses associés,
+et citèrent à leur appui, celui qu'avoit fait
+leur bureau, en 1768, comme contenant
+tous les argumens à ce sujet, rassemblés
+avec beaucoup de force et de précision. Ce
+rapport de 1768, annonçoit, ainsi que
+nous l'avons déjà dit, <i>que les habitans
+des colonies du centre auroient la liberté
+de s'étendre graduellement dans
+l'intérieur du pays</i>, c'est-à-dire, sur
+les terres dont nous demandons la concession.
+Mais, quoique les lords commissaires
+se soient autorisés d'une manière
+si positive de l'opinion qu'avoient leurs
+prédécesseurs, en 1768, ils ont en même-temps
+fait un rapport absolument contraire
+à cette opinion et à l'engagement
+qui en étoit la suite.</p>
+
+<p>L'on demandera peut-être ce que signifie
+la phrase du rapport de 1768, qui
+dit que les habitans pourront <i>s'étendre
+graduellement dans l'intérieur du pays</i>?&mdash;Nous
+répondrons qu'elle a été écrite
+dans l'intention de combattre l'envie qu'on
+avoit d'établir trois nouveaux gouverneurs,
+et de disperser la population dans
+des contrées séparées.&mdash;En un mot,
+nous croyons qu'il est hors de doute,
+qu'en 1768, l'opinion <i>précise</i> des lords
+commissaires étoit que le territoire compris
+dans la ligne des limites, pour
+laquelle on étoit en négociation et qui
+ensuite a été tracée, suffisoit alors pour
+remplir le but qu'on avoit, d'augmenter
+la population et la consommation. Ces
+lords pensoient que jusqu'à ce que ce
+territoire fût entièrement peuplé, il n'étoit
+pas nécessaire d'établir les trois nouveaux
+gouvernemens proposés <i>aux frais du
+royaume</i>, dans des contrées qui sont,
+comme ils l'observent, séparées par d'immenses
+déserts.</p>
+
+<p>Nous ne nous étendrons pas davantage
+sur le sixième paragraphe du rapport
+des lords commissaires du commerce
+et des colonies. Nous nous flattons d'avoir
+démontré que les habitans des provinces
+du centre de l'Amérique septentrionale
+ne peuvent être forcés à échanger le sol
+et le climat de ces provinces, ni pour les
+forêts glacées de la Nouvelle-Écosse et
+du Canada, ni pour les déserts brûlans
+et mal-sains des deux Florides.</p>
+
+<p>Mais examinons maintenant ce qu'il
+arriveroit si l'on pouvoit contenir ces habitans
+dans un territoire resserré. Cela
+ne les empêcheroit-il pas de se livrer à
+l'inclination naturelle, qui les porte à cultiver
+la terre? Ne seroient-ils pas en
+même-temps forcés d'établir des manufactures
+qui rivaliseroient celle de la mère-patrie?&mdash;Les
+lords commissaires ont
+d'avance répondu, avec beaucoup de candeur
+à ces questions, dans le rapport fait
+en 1768.&mdash;«Nous admettons, disent
+leur seigneuries, comme un principe
+incontestable de la vraie politique,
+que pour prévenir l'établissement des
+manufactures dans les colonies, il est
+nécessaire d'ouvrir aux établissemens
+un territoire étendu et proportionné à
+l'accroissement de la population; parce
+que lorsque beaucoup d'habitans sont
+renfermés dans d'étroites limites, et
+n'ont pas assez de terre à cultiver, ils
+sont forcés de porter leurs vues et leur
+industrie vers les manufactures».&mdash;Mais
+ces lords observent en même-temps:&mdash;«Que
+l'encouragement donné aux colonies
+voisines de la mer, et l'effet
+qu'a eu cet encouragement, ont efficacement
+pourvu à cet objet». Cependant,
+ils ne désignent pas les parties
+de l'Amérique septentrionale où l'on a
+pourvu à l'objet de la population. S'ils
+ont cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir
+formé l'établissement des gouvernemens
+de Quebec, de la Nouvelle-Écosse, de
+l'île de Saint-Jean de Terre-Neuve, et
+des deux Florides, nous oserons dire qu'ils
+se sont trompés. Il est une vérité incontestable,
+c'est que bien que dans les colonies
+du centre il y ait au moins un
+million d'habitans, nul d'entr'eux n'a
+émigré pour aller s'établir dans ces nouvelles
+provinces. Par cette même raison,
+et d'après les motifs ordinaires, qui engagent
+à former des colonies, nous affirmons
+que personne n'aura envie de
+quitter le climat salubre et tempéré de
+la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie,
+pour aller s'exposer au froid excessif
+du Canada et de la Nouvelle-Écosse
+ou aux chaleurs des deux Florides.&mdash;D'ailleurs,
+le gouvernement n'a pas le
+pouvoir de faire des avantages qui puissent
+compenser la perte des amis et des
+voisins, la nécessité de rompre des liens
+de famille, et l'abandon d'un sol et d'un
+climat infiniment supérieurs à ceux du
+Canada, de la Nouvelle-Écosse et des
+deux Florides.</p>
+
+<p>L'accroissement de population des provinces
+du centre est sans exemple. Les
+habitans ont déjà commencé à établir
+quelques manufactures. Or, n'y a-t-il pas
+lieu de croire qu'ils seront forcés de porter
+presque toute leur attention vers ce dernier
+objet, si l'on les retient dans les
+étroites limites où ils sont? Eh! comment
+peut-on empêcher qu'ils ne deviennent
+manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont
+justement observé les lords commissaires,
+en leur donnant une étendue de territoire
+proportionnée à l'accroissement de leur
+population?&mdash;Mais où trouvera-t-on un
+territoire convenable pour une nouvelle
+colonie d'habitans des provinces du centre?&mdash;Où?&mdash;Dans
+le pays même, où les
+lords commissaires ont dit que les habitans
+de ces provinces auroient la liberté
+de s'établir; pays que le roi a acheté des
+six Nations; pays où des milliers de ses
+sujets sont déjà établis; pays, enfin, où
+les lords commissaires ont reconnu que:&mdash;«l'extension
+graduelle des établissemens
+sur le même territoire, étant
+proportionnée à la population, pouvoit
+entretenir les rapports d'un commerce
+avantageux entre la Grande-Bretagne
+et ses possessions les plus
+éloignées.»</p>
+
+<p>Le septième paragraphe du rapport
+parle de l'extrait d'une lettre du commandant
+en chef des forces anglaises en
+Amérique, extrait que le comte d'Hillsborough
+a présenté aux lords commissaires
+du commerce et des colonies. Mais
+leurs seigneuries ne font mention ni du
+nom du commandant, ni du temps où
+il a écrit sa lettre, ni de ce qui l'a engagé
+à communiquer son opinion sur l'établissement
+des colonies dans des pays
+éloignés. Toutefois, nous imaginons que
+le général Gage est l'auteur de la lettre,
+et qu'il l'écrivit vers l'année 1768, lorsque
+les lords commissaires du commerce et
+des colonies étoient occupés à examiner
+le plan des trois nouveaux gouverneurs,
+et avant qu'on eût fait l'acquisition des
+terres de l'Ohio et établi la ligne des limites
+avec les six Nations.</p>
+
+<p>Certes, nous sommes persuadés que le
+général n'avoit alors en vue que les pays,
+qu'il appelle des contrées éloignées, c'est-à-dire,
+le détroit, le pays des Illinois,
+et le bas de l'Ohio; car il dit que «Ce
+sont des pays étrangers, dont l'éloignement
+ne permet de tirer ni des
+choses nécessaires à la marine anglaise,
+ni des bois et des provisions pour les
+îles à sucre».&mdash;Il dit aussi, «Qu'en
+formant des établissemens à une si
+grande distance, le transport de la
+soie, du vin et des autres objets qu'ils
+produiroient, les rendroit probablement
+trop chers pour tous les marchés
+où l'on voudroit les vendre, et que les
+habitans n'auroient à donner que des
+fourrures en échanges des marchandises
+anglaises.»</p>
+
+<p>Ce qui, selon nous, prouve que le général
+ne vouloit parler que des établissemens
+du détroit, du pays des Illinois et
+du bas de l'Ohio, et non du territoire,
+dont nous demandons la concession, c'est
+qu'il ajoute:&mdash;«Il n'est pas certain que
+l'établissement de ces contrées ne fût
+suivi d'une guerre avec les Indiens,
+et qu'il ne fallût combattre pour chaque
+pouce de terrain.»</p>
+
+<p>Nous avouons franchement qu'il nous
+est impossible de concevoir pourquoi les
+lords commissaires du commerce et des
+plantations ont chargé leur rapport de
+l'opinion du général Gage sur ce qu'il
+appelle <i>l'établissement d'un pays étranger</i>,
+établissement qu'on ne pouvoit entreprendre
+sans être obligé de combattre
+pour chaque pouce de terrain. Nous ne
+concevons pas plus comment leurs seigneuries
+ont pu appliquer cette opinion à
+l'établissement d'un territoire acheté par
+le roi, depuis près de quatre ans, déjà
+habité par plusieurs milliers d'Anglais, et
+où, ainsi que nous le démontrerons dans
+la suite de ces observations, les Indiens
+même, qui vivent sur la rive septentrionale
+de l'Ohio, ont demandé qu'on se
+hâtât d'établir un gouvernement.</p>
+
+<p>Le huitième paragraphe du rapport qui
+nous concerne, vante beaucoup l'exactitude
+et la précision de celui de 1768.
+Or, ce dernier disoit, ainsi que nous
+l'avons déjà observé, que les habitans des
+colonies du centre auroient la liberté de
+s'établir sur les montagnes et sur les bords
+de l'Ohio.&mdash;Les lords commissaires font
+aussi un grand éloge de la lettre du commandant
+en chef, et citent l'opinion de
+M. Wright, gouverneur de la Georgie,
+au sujet des grandes concessions de terrain
+dans l'intérieur de l'Amérique.</p>
+
+<p>Nous aurions désiré qu'en parlant de
+l'opinion de ce dernier, on nous eût dit
+dans quel temps sa lettre fut écrite; s'il
+connoissoit alors la situation du pays des
+montagnes, les dispositions des habitans
+des colonies du centre, la douceur du
+climat des bords de l'Ohio, la fécondité
+du sol, le voisinage du Potomack, et la
+facilité de tirer de ce pays de la soie, du
+lin, du chanvre, et beaucoup d'autres
+objets, pour les envoyer en Angleterre.&mdash;Instruits
+de ces faits, nous aurions
+jugé si, en effet, les connoissances et
+l'expérience du gouverneur Wright relativement
+aux colonies, doivent, ainsi
+que l'avancent les lords commissaires,
+donner dans cette circonstance un grand
+poids à son opinion.</p>
+
+<p>Ce que pense le gouverneur Wright
+nous semble devoir se réduire aux propositions
+suivantes.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Que si l'on concède un vaste territoire
+à une compagnie, qui désire de
+le peupler et s'en occupe réellement, on
+fera sortir d'Angleterre beaucoup d'habitans.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Que cette colonie formera une espèce
+d'état séparé et indépendant, qui
+voudra se régir lui-même, avoir des
+manufactures chez lui, et ne recevoir
+des provisions ni de la mère-patrie, ni
+des provinces dans le voisinage desquelles
+il se trouvera établi; et que comme il
+sera très-loin du centre du gouvernement,
+des tribunaux et des magistrats,
+et conséquemment affranchi de l'inspection
+des loix, il deviendra bientôt un
+réceptacle de brigands.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Qu'il faudroit que les habitans
+fussent très-nombreux dans le voisinage
+de la mer, et que le terrain y fût bien
+cultivé et amélioré.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Que les idées du gouverneur Wright
+ne sont point chimériques; qu'il connoît
+<i>un peu</i> la situation et l'état des choses en
+Amérique, et que d'après quelques petits
+exemples, il se figure aisément ce qui
+peut et doit certainement arriver si l'on
+ne le prévient à temps<a id="FNanchor_62" name="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">62</a>.</p>
+
+<p>Nous nous permettrons de faire quelques
+remarques sur ces propositions.</p>
+
+<p>Quant à la première, nous espérons
+prouver d'une manière satisfaisante, que
+les colonies du centre, telles que le New-Jersey,
+la Pensylvanie, le Maryland et
+la Virginie, n'ont presque d'autre terrain
+vacant, que celui qu'ont acquis de grands
+propriétaires pour le revendre à haut
+prix. Nous observerons ensuite que les
+pauvres colons, chargés de beaucoup
+d'enfans, ne sont pas en état de payer
+ce prix; que cela est cause que plusieurs
+milliers de familles se sont déjà établies
+sur l'Ohio; que nous n'avons nulle envie
+d'engager aucun des sujets européens de
+sa majesté à aller se fixer dans ces contrées;
+mais que pour les défricher et les
+cultiver nous comptons entièrement sur
+la bonne volonté des habitans qui seront
+de trop dans les colonies du centre.</p>
+
+<p>Nous répondrons à l'égard de la deuxième
+proposition, que nous croyons
+seulement nécessaire d'observer que la
+supposition de voir devenir ce pays une
+espèce d'état séparé et indépendant, perd
+toute sa force, puisqu'on a proposé d'y
+établir un gouvernement à l'instant où
+l'on en obtiendroit la concession. Les
+lords commissaires du commerce et des
+colonies ne l'ont point désavoué.</p>
+
+<p>Pour la troisième proposition, nous
+observerons rapidement que nous y avons
+pleinement répondu dans la dernière partie
+de nos remarques sur le sixième paragraphe.</p>
+
+<p>Enfin, la quatrième proposition ne
+contient que l'aveu que fait le gouverneur
+en disant qu'il connoît <i>un peu</i> la
+situation et l'état des choses en Amérique;
+et que d'après quelques <i>petits</i>
+exemples, il se figure aisément ce qui
+peut et doit certainement arriver, si l'on
+ne le prévient à temps.&mdash;Nous avouerons
+que comme le gouverneur ne dit point
+quels sont ces petits exemples, nous ne
+prétendons pas juger, si ce qu'il se figure
+peut s'appliquer à l'objet que nous considérons,
+ou à quelle autre chose il peut
+avoir rapport.</p>
+
+<p>Mais, comme les lords commissaires
+du commerce et des colonies ont jugé à
+propos d'insérer dans leur rapport, la
+lettre du général Gage et celle du gouverneur
+Wright, il est nécessaire que
+nous citions l'opinion de l'assemblée des
+citoyens de Virginie sur l'objet dont il est
+question. Cette opinion se trouve dans la
+pétition que cette assemblée a adressée
+au roi le 4 août 1767, et que M. Montague,
+agent de la colonie, a remise,
+vers la fin de la même année, aux lords
+commissaires du commerce et des colonies.&mdash;Voici
+ce que disent les citoyens
+de Virginie:&mdash;«Nous espérons humblement
+que nous obtiendrons votre
+royale indulgence, quand nous vous
+dirons que notre opinion est que le
+service de votre majesté et l'intérêt
+général, de vos possessions en Amérique,
+exigent qu'on continue à encourager<a id="FNanchor_63" name="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">63</a>
+l'établissement des terres
+de ces frontières.&mdash;L'assemblée observe
+que par ce moyen, des hommes
+qui ont des propriétés et sont les sujets
+fidèles du gouvernement, feront de
+nouveaux établissemens. Mais si l'on
+continue à s'y opposer, nous avons les
+plus fortes raisons de croire que ce
+pays deviendra le réfuge des vagabonds,
+des gens qui braveront l'ordre
+et les loix, et qui, avec le temps,
+peuvent former un corps funeste à la
+paix et au gouvernement civil de cette
+colonie.»</p>
+
+<p>Nous allons maintenant faire quelques
+observations sur les neuvième, dixième
+et onzième paragraphes du rapport des
+lords commissaires du commerce et des
+colonies.</p>
+
+<p>Dans le neuvième, les lords commissaires
+disent:&mdash;«Qu'une des choses,
+qui doivent engager à rejeter la proposition
+des pétitionnaires, c'est ce
+qu'on dit du grand nombre d'habitans
+qu'il y a déjà sur les montagnes et sur
+les bords de l'Ohio».&mdash;Nous prouverons,
+d'après des témoignages incontestables,
+qu'il y a, en effet, jusqu'à cinq
+mille familles, qui, l'une dans l'autre,
+sont au moins de six personnes chacune;
+indépendamment de quelques milliers de
+familles, qui sont aussi établies sur les
+montagnes dans les limites de la province
+de Pensylvanie.&mdash;</p>
+
+<p>Leurs seigneuries ajoutent:&mdash;«Que
+si leur raisonnement est de quelque
+poids, il doit certainement déterminer
+les lords du conseil privé à conseiller à
+sa majesté d'employer tous les moyens
+pour arrêter les progrès de ces établissemens,
+et non de faire aucune concession
+de territoire qui les favorise.»</p>
+
+<p>Nous avons démontré clairement que
+le pays situé au midi du grand Kenhawa
+jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit,
+non aux Cherokées, mais aux
+six Nations;&mdash;Que maintenant ce pays
+appartient au roi, parce que sa majesté l'a
+acquis des six Nations;&mdash;Que ni les six
+Nations, ni les Cherokées ne chassent
+entre le grand Kenhawa et la terre opposée
+à la rivière de Sioto;&mdash;Que malgré
+la ligne des limites nouvellement tracées,
+les lords commissaires du commerce et des
+colonies sacrifieroient aux Cherokées une
+étendue de pays de huit cents lieues de long,
+an moins, pays que sa majesté a acheté et
+payé;&mdash;Que les véritables limites occidentales
+de la Virginie ne s'étendent pas
+au-delà des montagnes d'Allegany;&mdash;que
+depuis que sa majesté a acheté le pays
+des six Nations, elle n'en a pas réuni
+la moindre partie à la province de Virginie;&mdash;Qu'il
+n'y a point d'établissemens
+d'après des titres légitimes, sur aucune
+partie du pays, que nous sommes convenus
+d'acheter des lords commissaires
+de la trésorerie;&mdash;Qu'en 1748, le gouvernement
+encourageoit, autant qu'il
+étoit possible, les établissemens qu'on
+fesoit sur les montagnes;&mdash;Que la proclamation
+de 1763 ne suspendit ces encouragemens
+que momentanément, c'est-à-dire,
+jusqu'à ce que le pays fût acheté
+des Indiens;&mdash;Que l'ardeur qu'on mettoit
+à établir ces terres étoit si grande, que
+de grands défrichemens y furent faits
+avant qu'on les eût acquises;&mdash;Que,
+quoique les colons y fussent journellement
+exposés aux cruautés des Sauvages, ni
+une force militaire, ni des proclamations
+répétées ne purent les engager à abandonner
+leurs établissemens;&mdash;Que le
+sol des montagnes est très-fertile, et que
+le pays produit aisément du chanvre,
+du lin, de la soie, du tabac, du fer,
+du vin, etc.;&mdash;Que ces articles peuvent
+être charriés à très-bon marché
+dans un port de mer;&mdash;«Que les frais
+de charroi sont si peu de chose, qu'il
+est impossible qu'ils empêchent la consommation
+des marchandises anglaises;&mdash;Que
+le roi n'a acquis les terres des
+Indiens, et tracé une ligne de démarcation
+avec eux, que pour que ses sujets
+pussent s'établir sur ces terres;&mdash;Qu'enfin,
+les commissaires du commerce
+et plantations déclarèrent, en
+1768, que les habitans des provinces
+du centre auroient la liberté de s'étendre
+graduellement dans l'intérieur
+du pays.»</p>
+
+<p>À tous ces faits, nous ajouterons qu'au
+congrès tenu avec les six Nations, dans
+le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa
+majesté acheta le territoire de l'Ohio,
+MM. Penn<a id="FNanchor_64" name="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">64</a> achetèrent aussi de ces Indiens
+un territoire très-étendu sur les
+montagnes d'Allegany, et limitrophe des
+terres en question.&mdash;Au printemps de
+1769, MM. Penn firent ouvrir un bureau
+à Philadelphie, pour la distribution
+du terrain qu'ils avoient acheté au fort
+Stanwix; et tous les colons qui s'étoient
+déjà établis sur les montagnes dans les
+limites de la Pensylvanie, avant qu'elles
+fussent acquises des Indiens, ont depuis,
+obtenu des titres légitimes pour leurs
+plantations.</p>
+
+<p>En 1771, on présenta une pétition à
+l'assemblée générale de Pensylvanie, pour
+la prier de créer un nouveau comté sur
+les montagnes.&mdash;L'assemblée en considération
+du grand nombre de familles
+établies sur ces montagnes, dans les limites
+de la province, y créa, en effet,
+le comté de Bedford.&mdash;En conséquence,
+William Thompson fut élu pour représenter
+ce comté dans l'assemblée générale.
+Un sheriff, un accusateur public,
+des juges-de-paix, des huissiers et d'autres
+officiers civils furent nommés pour résider
+sur les montagnes.&mdash;Mais plus de cinq
+mille familles, qui sont établies au sud
+de ces montagnes, et sont près des limites
+méridionales de la Pensylvanie, restent
+sans ordre, sans loix, sans gouvernement.
+Aussi, les voit-on sans cesse en querelle.
+Elles ont déjà franchi la ligne des limites,
+tué plusieurs Sauvages et envahi
+une partie du territoire qui est vis-à-vis
+de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de leur
+donner des loix, et de les obliger à une
+juste subordination, le désordre dans
+lequel elles vivent, sera bientôt à son
+comble, et deviendra non moins funeste
+aux anciennes colonies qu'aux Indiens.&mdash;Voilà
+des faits réels. Pourra-t-on donc
+à présent, les dénaturer au point d'en
+conclure qu'il ne faut point donner un
+gouvernement aux sujets du roi, établis
+sur le territoire de l'Ohio?</p>
+
+<p>Il faut aussi considérer que nous sommes
+convenus de payer pour une petite partie
+du terrain acquis au fort Stanwix, tout
+ce qu'en a coûté la totalité; et qu'en outre
+nous devons nous charger de tous les
+frais d'établissemens et d'entretien de la
+nouvelle colonie.</p>
+
+<p>Il est si vrai que les colons établis sur
+ce terrain sont sans loix et sans gouvernement,
+que les Indiens eux-mêmes s'en
+plaignent; de sorte que si l'on ne remédie
+pas bientôt à ces maux, les Anglais
+auront inévitablement la guerre avec les
+Indiens. Ce danger a été déjà prévu par
+le général Gage, ainsi qu'on le voit dans
+ses lettres au comte d'Hillsborough et
+dans un discours, transmis par ce général,
+au même lord, et adressé aux
+gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland
+et de la Virginie, par les chefs
+des Delawares, des Munsies et des Mohickons,
+nations qui vivent sur les bords
+de l'Ohio.</p>
+
+<p>Après avoir parlé du territoire que le
+roi a acquis dans leur pays, ces Indiens
+disent:&mdash;«Les gens de votre nation
+sont venus, en grand nombre, sur les
+montagnes et se sont établis dans le
+pays. Nous sommes fâchés de vous
+dire que plusieurs querelles se sont
+déjà élevées entre les gens de votre
+nation et les nôtres; qu'il y a eu des
+hommes tués des deux côtés, et que
+nous voyons quelques peuples indiens,
+et vos anglais prêts à entrer
+en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup,
+car nous désirons de vivre amicalement
+avec vous.&mdash;Vous nous avez
+souvent dit que vous aviez des loix
+pour gouverner votre nation; mais
+nous ne voyons pas qu'en effet vous
+en ayez. Ainsi, frères, à moins que
+vous ne trouviez quelque moyen de
+contenir ceux de vos anglais, qui
+habitent entre les grandes montagnes
+et l'Ohio, et qui sont très-nombreux,
+il sera impossible aux Indiens de modérer
+leurs jeunes guerriers.&mdash;Soyez
+en sûrs, les nuages noirs commencent
+à se rassembler sur ce pays; et si l'on
+ne se hâte pas de faire quelque chose,
+ces nuages nous empêcheront bientôt
+de voir le soleil.</p>
+
+<p>»Nous désirons que vous fassiez la plus
+grande attention à ce que nous vous
+disons; parce que cela part du fond
+de nos c&oelig;urs, et que comme nous avons
+envie de vivre en paix et en amitié avec
+nos frères les Anglais, nous sommes
+affligés de voir quelques peuples autour
+de nous, prêts à se battre avec
+les gens de votre nation.</p>
+
+<p>»Vos anglais aiment beaucoup nos
+riches terres. Nous les voyons tous
+les jours se disputer des champs et
+brûler les maisons les uns des autres;
+de sorte que nous ne savons pas s'ils ne
+passeront pas bientôt l'Ohio pour venir
+nous chasser de nos villages; et nous
+ne voyons pas, frères, que vous preniez
+aucun soin pour les arrêter.»</p>
+
+<p>Ce discours des tribus, qui ont beaucoup
+d'influence dans leur pays, est très-utile
+à connoître.&mdash;Il prouve que les
+colons sont très-nombreux sur les montagnes;
+que les Indiens donnent toute
+leur approbation à l'établissement d'une
+colonie sur les bords de l'Ohio;&mdash;et
+qu'ils se plaignent d'une manière très-pathétique,
+de ce que les sujets du roi ne
+sont point gouvernés. Il confirme enfin,
+l'assertion contenue dans le huitième paragraphe
+du rapport des lords commissaires
+du commerce et des colonies, qui
+dit:&mdash;«Que si l'on souffre que les colons
+continuent à vivre dans un état
+d'anarchie et de confusion, ils commettront
+tant de désordres, qu'ils ne
+pourront manquer de nous entraîner
+dans des querelles avec les Indiens,
+et de compromettre la sûreté des colonies
+de sa majesté.»</p>
+
+<p>Cependant, les lords commissaires du
+commerce et des colonies, ont fort peu
+d'égard à toutes ces circonstances. Ils se
+contentent de faire une seule observation:&mdash;«Nous
+ne voyons rien, disent-ils, qui
+empêche le gouvernement de Virginie
+d'étendre ses loix et sa constitution
+jusque dans les contrées de l'Ohio, où
+des colons se sont établis avec des
+titres légitimes».&mdash;Nous répétons
+qu'il n'y a point là de colons qui aient
+de titres légitimes.&mdash;Malgré cela, leurs
+seigneuries disent, dans le dixième paragraphe
+de leur rapport:&mdash;«Qu'il leur
+paroît qu'il y a quelques possessions
+accordées par le gouverneur et le conseil
+de Virginie».&mdash;Eh bien! supposons
+qu'il y en ait, et admettons même que les
+loix et la constitution de la Virginie s'étendent
+jusque sur ce territoire, quoique
+nous soyons bien certains qu'elles ne s'y
+étendent pas: les lords commissaires en
+auront-ils davantage proposé quelque
+manière de gouverner plusieurs milliers
+de familles qui s'y sont établies, non
+avec des titres légitimes, mais conformément
+à l'ancien usage de se placer sur
+des terrains inoccupés?&mdash;Non certainement.
+Au contraire, leurs seigneuries
+ont recommandé de conseiller à sa majesté
+d'employer tous les moyens possibles
+pour arrêter les progrès de ces établissemens;
+et par conséquent de laisser les
+colons sans gouvernement et sans loix, au
+risque de les voir entraîner les provinces
+du centre dans une guerre qui détruiroit
+le commerce et la population des comtés
+de leurs frontières.</p>
+
+<p>Après avoir fait ces observations, il
+convient, peut-être, d'examiner si les
+loix et la constitution de la Virginie
+peuvent être efficacement étendues jusque
+sur le territoire de l'Ohio.&mdash;La ville de
+Williamsbourg, capitale de la Virginie,
+n'est-elle pas au moins à quatre cents
+milles de distance des établissement de
+l'Ohio?&mdash;Les loix de la Virginie
+n'exigent-elles pas que toute personne,
+accusée d'un crime capital, soit jugée à
+Williamsbourg <i>seulement</i>?&mdash;N'est-ce
+pas là que se tient l'assemblée générale de
+la province?&mdash;N'est-ce pas là qu'est aussi
+le tribunal du banc du roi, ou le tribunal
+de l'état?&mdash;La Virginie a-t-elle destiné
+quelques fonds à l'entretien des officiers
+civils de ces établissemens éloignés, au
+transport des accusés, et au paiement
+des frais de voyage et de séjour des témoins,
+qui auroient huit cents milles à
+faire pour aller à Williamsbourg et s'en
+retourner? Enfin, d'après toutes les raisons
+que nous avons détaillées, les colons
+de l'Ohio ne seroient-ils pas exactement
+dans la situation dont parle le gouverneur
+Wright, dans la lettre qu'ont tant
+vantée les lords commissaires du commerce
+et des colonies?&mdash;«Les personnes,
+dit-il, établies au-delà des provinces,
+étant trop éloignées du siége
+du gouvernement, des tribunaux et des
+magistrats, sont hors de la portée des
+loix et de l'autorité; et leurs établissemens
+deviendront bientôt un receptacle de brigands.»</p>
+
+<p>Nous pensons ne pas devoir dire
+grand'chose sur le deuxième paragraphe
+du rapport des lords commissaires du
+commerce et des colonies.&mdash;La clause
+de réserve, qui se trouve dans notre pétition,
+est une clause d'usage; et nous
+espérons qu'en cette occasion, le conseil
+privé sera d'avis qu'elle est suffisante,
+d'autant plus que nous sommes en état
+de prouver que dans des limites du territoire
+pour lequel nous voulons traiter,
+il n'y a point d'établissemens faits avec
+un titre légal.</p>
+
+<p>Concluons.&mdash;Il a été démontré que
+ni les proclamations royales, ni celles
+des assemblées provinciales, ni la crainte
+des horreurs d'une guerre sauvage, n'ont
+pu empêcher des colons de s'établir sur
+les montagnes, même avant que le pays
+fût acheté des Indiens. Or, à présent que
+ce pays appartient aux Anglais, à présent
+qu'on a vu les propriétaires de la Pensylvanie,
+qui sont les soutiens héréditaires
+de la politique britannique dans
+leur province, donner toute sorte d'encouragement
+pour établir les terres à
+l'ouest des montagnes, à présent, enfin,
+que la législature de la province a approuvé
+cette mesure des propriétaires,
+et que des milliers de familles se sont établies
+dans le nouveau comté de Bedford,
+peut-on concevoir que les habitans des
+colonies du centre, consentiront à ne pas
+cultiver les fertiles contrées de l'Ohio?</p>
+
+<p>Mais en admettant qu'il eût été jadis
+raisonnable de demander si l'on devoit,
+ou non, faire des établissemens dans ce
+pays, il n'en est pas moins certain que
+cela ne peut plus entrer en question,
+lorsque plus de trente mille anglais y
+sont établis.&mdash;Convient-il de laisser un
+si grand nombre de colons sans loix et
+sans gouvernement?&mdash;La saine politique
+peut-elle approuver cette manière
+de former des colonies et d'accroître les
+richesses, la force, le commerce de
+l'empire? Ou ne dit-elle pas plutôt que
+l'indispensable devoir du gouvernement
+est de changer les sujets <i>dangereux</i> en
+sujets <i>utiles</i>? Ne dit-elle pas qu'il faut,
+pour cela, établir immédiatement parmi
+eux l'ordre et la subordination, et fortifier
+de bonne heure leur attachement
+naturel aux loix, aux coutumes et au
+commerce du royaume?</p>
+
+<p>Nous osons nous flatter d'avoir démontré
+et par des faits, et par des raisonnemens
+justes, que l'opinion des lords
+commissaires du commerce et des colonies,
+au sujet du territoire de l'Ohio,
+est mal fondée; et que si le conseil privé
+l'adoptoit, elle auroit les conséquences
+les plus dangereuses, les plus funestes
+pour le commerce, la paix et la sécurité
+des colonies de sa majesté en Amérique.</p>
+
+<p>D'après cela nous espérons que la nécessité
+de faire du territoire de l'Ohio,
+une colonie séparée sera regardée comme
+une mesure conforme à la plus sage politique
+et très-avantageuse au repos des
+anciennes colonies, à la conservation de
+la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux
+de la mère-patrie.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a>
+<a href="#FNanchor_43">
+<span class="label">[43]</span></a> En 1770, Benjamin Franklin, Thomas
+Walpole, banquier de Londres, John Sargent,
+Samuel Warton et quelques autres, présentèrent
+une pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la
+concession de terres sur les bords de l'Ohio, où ils
+vouloient établir une nouvelle province. Lord Halifax,
+qui étoit alors à la tête du bureau du commerce,
+approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough,
+qui le remplaça, pensoit autrement;
+et lorsqu'en 1772, la pétition lui fut renvoyée,
+il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin
+écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil
+du roi prononça en faveur des pétitionnaires.
+Lord Hillsborough en fut si piqué, qu'il donna
+sur-le-champ sa démission. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a>
+<a href="#FNanchor_44">
+<span class="label">[44]</span></a> Les cinq Nations d'alors sont les mêmes
+que celles qu'on appelle les six Nations, depuis
+qu'elles se sont confédérées avec quelques autres
+peuplades. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a>
+<a href="#FNanchor_45">
+<span class="label">[45]</span></a> Le Potowmack.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a>
+<a href="#FNanchor_46">
+<span class="label">[46]</span></a> Les premiers vivoient non loin de la rivière
+James, en Virginie, et les seconds sur les
+bords de cette rivière.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a>
+<a href="#FNanchor_47">
+<span class="label">[47]</span></a> C'est le délégué du gouvernement le plus
+injuste et le plus perfide de l'Europe, qui ose
+ainsi parler des Français! (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a>
+<a href="#FNanchor_48">
+<span class="label">[48]</span></a> <span lang="la">Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ
+afficiant</span>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a>
+<a href="#FNanchor_49">
+<span class="label">[49]</span></a> Ce territoire est tout le pays qui s'étend
+depuis les montagnes d'Allegany jusqu'à l'Ohio,
+sur les deux rives de ce fleuve et jusqu'aux bords
+du Mississipi.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a>
+<a href="#FNanchor_50">
+<span class="label">[50]</span></a> Inspecteur-général des affaires indiennes
+dans la partie méridionale des colonies anglaises.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a>
+<a href="#FNanchor_51">
+<span class="label">[51]</span></a> Il est au moins de huit cents milles de
+long.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a>
+<a href="#FNanchor_52">
+<span class="label">[52]</span></a> La Floride orientale et la Floride occidentale.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a>
+<a href="#FNanchor_53">
+<span class="label">[53]</span></a> M. George Greenville étoit père du ministre
+actuel. Il fut premier lord de la trésorerie.
+Sa querelle avec Wilkes fit, dans le temps,
+beaucoup de bruit. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a>
+<a href="#FNanchor_54">
+<span class="label">[54]</span></a> Le sir William Johnson, qui tint ce discours,
+joue un très-grand rôle dans l'histoire
+de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit parfaitement
+le caractère des Sauvages; et étoit
+parvenu à se faire donner, par eux, un territoire
+très-considérable. Voici un des traits qu'on m'a
+cités de lui, lorsque je voyageois dans les États-Unis.
+Les Sauvages prétendent qu'un véritable
+ami doit, s'il le peut, réaliser leurs songes. Johnson
+connoissant ce préjugé, et voulant tenter l'ambition
+d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa
+à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau
+sabre. Le Sauvage n'osa pas demander ces objets:
+mais le lendemain, il revint chez Johnson, et lui
+dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois
+donné ton habit rouge et ton beau sabre».&mdash;«Tu
+les auras», répondit Johnson; et il les lui
+donna sur-le-champ.&mdash;Au bout de quelque temps,
+le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:&mdash;«Frère,
+j'ai rêvé que tu m'avois donné le pays
+qui s'étend depuis telle rivière jusqu'à telle autre».&mdash;«Il
+est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon
+frère, ne rêvons plus; car tes songes valent
+mieux que les miens, et tu me ruinerois».&mdash;(<i>Note
+du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a>
+<a href="#FNanchor_55">
+<span class="label">[55]</span></a> Redstone creek.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a>
+<a href="#FNanchor_56">
+<span class="label">[56]</span></a> Cheat river.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a>
+<a href="#FNanchor_57">
+<span class="label">[57]</span></a> Il porte aujourd'hui le nom de marquis de
+Lansdown. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a>
+<a href="#FNanchor_58">
+<span class="label">[58]</span></a> C'est là que les troupes du général Braddock
+débarquèrent lorsqu'elles passèrent en Amérique.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a>
+<a href="#FNanchor_59">
+<span class="label">[59]</span></a> La distance étoit alors de soixante-dix milles
+mais par une route nouvellement faite, elle n'est
+que de quarante milles; et l'on épargne plus de
+la moitié des 5<sup>s</sup> 9<sup>d</sup>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a>
+<a href="#FNanchor_60">
+<span class="label">[60]</span></a> Le demi-sou anglais vaut un sou tournois.
+L'aune anglaise n'a qu'environ 33 pouces. (<i>Note
+du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a>
+<a href="#FNanchor_61">
+<span class="label">[61]</span></a> Premier lord commissaire du bureau du commerce
+et des colonies.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a>
+<a href="#FNanchor_62">
+<span class="label">[62]</span></a> Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse
+l'opinion du gouverneur Wright: mais la révolution
+d'Amérique a prouvé combien ce dernier
+étoit clairvoyant. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a>
+<a href="#FNanchor_63">
+<span class="label">[63]</span></a> Ces encouragemens étoient une exemption
+de toute espèce de paiement en argent, de cens
+pour dix ans, et de toutes les taxes pour quinze ans.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a>
+<a href="#FNanchor_64">
+<span class="label">[64]</span></a> Les héritiers de William Penn, fondateur
+de la colonie de Pensylvanie.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i23">SUR UN</a><br>
+PLAN DE GOUVERNEMENT<br>
+ENVOYÉ<br>
+PAR LE CABINET DE LONDRES<br>
+EN AMÉRIQUE<a id="FNanchor_65" name="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">65</a>.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">Au Gouverneur Shirley.</span></p>
+
+<p class="r">Le mardi matin.</p>
+
+<p>Je renvoie à Votre Excellence les feuilles
+détachées du plan, qu'elle a bien voulu
+me communiquer.</p>
+
+<p>Je crains que le désir qu'on a d'empêcher
+le peuple des colonies de participer
+à la nomination du grand-conseil, et
+de le faire taxer par le parlement d'Angleterre,
+où il n'est point représenté,
+n'occasionne beaucoup de mécontentement.</p>
+
+<p>Il est très possible que ce gouvernement
+général soit aussi bien, aussi fidèlement
+administré sans que le peuple
+s'en mêle, qu'avec lui: mais lorsqu'on lui
+a imposé de pesans fardeaux, on a toujours
+trouvé utile de faire en sorte que
+cette imposition parût en partie son ouvrage,
+attendu qu'il la supporte beaucoup
+mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,
+et que quand quelques mesures publiques
+lui semblent injustes ou désagréables, les
+roues du gouvernement ont de la peine
+à marcher.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="a"><a name="i23a"><span class="sc">Au même.</span></a></p>
+
+<p class="r">Mercredi matin.</p>
+
+<p>Je communiquai hier à Votre Excellence,
+mon opinion sur le mécontentement
+que doit exciter l'envie d'empêcher
+le peuple de participer à l'élection des
+membres du grand-conseil, et de le faire
+taxer par un acte du parlement, sans
+qu'il y ait des représentans.&mdash;Lorsqu'il
+s'agit de l'intérêt général du peuple, et
+sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des
+charges, il ne faut pas moins considérer
+ce qu'il sera disposé à penser et à dire
+que ce qu'il est de son devoir de penser.
+Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence,
+lui faire brièvement part des idées
+qui me sont venues à cette occasion.</p>
+
+<p>On dira peut-être avec raison;</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Que les habitans des colonies ont
+autant de loyauté et sont aussi attachés
+à la constitution anglaise et à la famille
+règnante, que tous les autres sujets du roi.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Qu'il n'y a aucun doute que si les
+colonies avoient des représentans au parlement,
+ces représentans ne manqueroient
+ni de bonne volonté, ni d'empressement
+à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires
+pour la défense du pays.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Que les habitans des colonies, qui
+doivent sentir tout le danger d'une invasion
+de la part de l'ennemi, puisque
+la perte de leurs propriétés, de leur vie,
+de leur liberté, pourroient en être la
+suite, doivent aussi mieux juger que le
+parlement d'Angleterre, qui est très-éloigné
+d'elles, de la quantité de troupes à
+lever et à entretenir sur leurs frontières,
+des forteresses à y bâtir, et des moyens
+qu'ils ont de supporter ces dépenses.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Que souvent les gouverneurs ne
+viennent dans les colonies que dans l'intention
+d'acquérir une fortune pour l'emporter
+en Angleterre; qu'ils ne sont pas
+toujours des hommes capables et intègres;
+que plusieurs d'entr'eux n'ont ni
+des propriétés dans le pays, ni des relations
+avec nous, qui puissent leur faire
+prendre à c&oelig;ur notre bien-être; et qu'ils
+peuvent fort bien désirer de tenir sur
+pied plus de forces qu'il n'en faut, afin
+d'augmenter leurs profits et de favoriser
+leurs amis et leurs créatures.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Que dans la plupart des colonies
+les conseillers étant nommés par le roi,
+d'après la recommandation du gouverneur,
+ils ne possèdent ordinairement que
+très-peu de propriétés, dépendent du
+gouverneur pour leurs emplois, et sont,
+par conséquent, trop soumis à leur influence.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. Qu'il y a grande raison de se défier
+du pouvoir que les gouverneurs et les
+conseils ont de lever les sommes qu'ils
+jugent à propos, en tirant des mandats
+sur les lords de la trésorerie, pour qu'un
+acte du parlement taxe ensuite les colonies
+et les oblige à payer ces sommes; que
+les gouverneurs et les conseils peuvent
+abuser de ce droit, en formant des projets
+d'expéditions vaines, en fatigant le peuple
+et l'arrachant à son travail, pour lui faire
+exécuter ces projets, et en créant des
+emplois, pour les donner à leurs partisans
+et en partager les profits.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. Que le parlement d'Angleterre
+étant à une grande distance des colonies,
+peut être mal informé et égaré par les
+gouverneurs et les conseils, qui, réunis
+d'intérêts, doivent probablement rendre
+vaines toutes les plaintes que les colons
+peuvent former contre eux.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup>. Que tout anglais a le droit incontestable
+de n'être taxé que d'après le
+consentement qu'il en donne par la voie
+de ses représentans.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup>. Que les colonies n'ont point de représentans
+dans le parlement.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup>. Que de proposer de les taxer par
+un acte du parlement, et de leur refuser
+la liberté d'élire un conseil représentatif
+pour s'assembler dans le pays, et juger
+de la nécessité des taxes et de la somme
+à laquelle elles doivent s'élever, c'est
+paroître soupçonner leur fidélité envers
+la couronne, leur attachement à leur
+patrie, et l'intégrité de leur bon sens;
+injure qu'elles n'ont point méritée.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup>. Que forcer les colonies à donner
+de l'argent sans leur consentement, est
+un acte qui ressemble plutôt à la levée
+des contributions en pays ennemis, qu'à
+l'usage de taxer des Anglais pour l'avantage
+commun.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup>. Que c'est traiter les colons comme
+un peuple conquis, non comme de vrais
+sujets de l'empire britannique.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup>. Qu'une taxe mise par les représentans
+des colonies peut être diminuée
+à mesure que les circonstances le permettent:
+mais que si elle est une fois
+établie par le parlement, et d'après les
+suggestions des gouverneurs, elle doit
+probablement être maintenue pour le
+profit de ces gouverneurs, encore qu'elle
+soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle
+gêne leur accroissement et leur prospérité.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup>. Que si les gouverneurs ont le pouvoir
+de faire marcher les habitans d'une
+extrémité des colonies anglaises et françaises
+jusqu'à l'autre, c'est-à-dire, dans
+l'étendue d'un pays de quinze cents milles
+carrés, sans qu'auparavant les représentans
+du peuple y aient consenti, les
+colons peuvent être ruinés par ces expéditions,
+et seront traités comme les
+sujets de la France le sont en Canada, où
+un gouverneur oppresseur les fatigue depuis
+deux ans par de longues et pénibles
+marches sur les bords de l'Ohio.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup>. Que si plusieurs colonies réunies
+peuvent se passer de représentans et être
+bien administrées par un gouverneur
+et un conseil nommés par le roi, la même
+méthode doit également et même mieux
+convenir à des colonies particulières;
+qu'alors le parlement peut les taxer toutes
+pour le soutien du gouvernement, et que
+leurs assemblées doivent être congédiées,
+comme étant une partie inutile de la
+constitution.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup>. Que les pouvoirs dont on a proposé
+de revêtir le conseil représentatif du
+peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne
+sont pas aussi considérables, même pour
+ce qui a rapport au militaire, que ceux
+que les chartes donnent aux colonies de
+Rhode-Island et de Connecticut, et dont
+ces colonies n'ont jamais abusé. D'après
+le plan d'Albany, le président-général
+devoit être nommé par le roi, et pouvoit
+refuser son assentiment à tout ce
+qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à
+Rhode-Island et dans le Connecticut, le
+peuple nomme le gouverneur et ne lui
+accorde point de négative.</p>
+
+<p>17<sup>o</sup>. Que les colonies anglaises étant
+limitrophes des établissemens français,
+elles sont proprement frontières de l'empire
+britannique; et que les frontières d'un
+empire doivent être défendues aux frais
+de tout ce qui le compose;&mdash;Qu'il seroit
+maintenant très-difficile d'obliger,
+par un acte du parlement, les habitans
+des <i>Cinq ports</i>, ou des côtes d'Angleterre,
+à entretenir toute la marine anglaise,
+parce qu'ils sont immédiatement
+défendus par elle, et de leur refuser, en
+même-temps, le droit d'avoir des représentans
+au parlement;&mdash;Qu'enfin, si les
+frontières anglaises en Amérique, doivent
+supporter les frais de leur défense, il est
+bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer
+à l'acte qui les taxe, ni juger de
+la nécessité de l'impôt, et de la somme
+à laquelle il doit s'élever, ni donner des
+conseils sur les mesures qui y ont rapport.</p>
+
+<p>18<sup>o</sup>. Qu'indépendamment des taxes nécessaires
+pour la défense des frontières,
+les colonies paient annuellement à la
+mère-patrie, de grosses sommes, dont
+on ne fait point mention; que les impôts
+payés en Angleterre par le propriétaire
+des terres et par l'artisan, doivent
+être comptés dans l'augmentation de prix
+des productions territoriales et de celles
+des manufactures; et que beaucoup de
+ces productions étant achetées par les
+consommateurs, qui sont dans les colonies,
+ils paient, par conséquent, une
+grande partie des taxes des Anglais.</p>
+
+<p>Nous sommes gênés dans notre commerce
+avec les nations étrangères, qui
+pourroient nous fournir plusieurs sortes
+de marchandises à bon marché; et il faut
+que nous achetions chèrement ces marchandises
+des Anglais: ainsi il est clair
+que la différence du prix est un impôt
+que l'Angleterre met sur nous.&mdash;L'on
+nous oblige de porter directement en
+Angleterre les productions de notre pays,
+et les droits qu'on y met diminuent tellement
+leur prix, que le colon en retire
+beaucoup moins qu'il ne les vendroit dans
+des marchés étrangers; ce qui est encore
+un impôt payé à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Nous pourrions fabriquer chez nous,
+quelques marchandises; mais il nous est
+défendu d'en faire, et il faut que nous
+les achetions des Anglais. La totalité du
+prix de ces objets est bien un impôt payé
+à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Nous avons considérablement augmenté
+la consommation des marchandises anglaises,
+ce qui, dans les dernières années,
+en a fait beaucoup hausser le prix. C'est
+un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses
+habitans en ont plus de facilité à supporter
+leurs taxes; et comme nous y contribuons
+beaucoup, c'est un impôt que nous payons
+à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Enfin, comme il ne nous est permis
+ni de régler notre commerce, ni d'arrêter
+l'importation et la consommation des superfluités
+anglaises, ce que l'Angleterre
+peut faire pour les superfluités des pays
+étrangers, toutes nos richesses finissent
+par passer dans les mains des marchands et
+des habitans de la Grande-Bretagne; et
+puisque nous les enrichissons, et que nous
+les mettons plus en état de payer leurs
+impôts, c'est comme si nous étions taxés
+nous-mêmes, et tout aussi avantageux à
+la couronne.</p>
+
+<p>Cependant, nous ne nous plaignons
+point de ces espèces de taxes secondaires,
+quoique nous ne participions point à la
+manière dont on les impose. Mais payer
+des taxes directes et très-fortes, sans
+avoir aucune part à leur établissement,
+taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles
+qu'onéreuses, c'est sans doute, une
+mesure trop cruelle pour des Anglais,
+qui ne peuvent croire qu'en hasardant
+leur fortune et leur vie pour conquérir,
+défricher des contrées nouvelles, et étendre
+l'empire et le commerce de leur patrie,
+ils ont perdu leurs droits naturels.
+Ils pensent, au contraire, que leurs entreprises
+et leurs travaux leur auroient
+mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant
+dans un état d'esclavage.</p>
+
+<p>Voilà, j'imagine, ce que diront les
+habitans des colonies, si les changemens
+proposés dans le plan d'Albany, ont lieu.
+Alors, les gouverneurs et les conseils
+n'ayant point de représentans du peuple
+pour approuver leurs mesures, y concourir
+et les rendre agréables aux colons,
+verront bientôt leur administration devenir
+suspecte et odieuse. Des haines,
+des discordes naîtront entre les gouvernans
+et les gouvernés, et tout sera bientôt
+en confusion.</p>
+
+<p>Peut-être ai-je trop de craintes à cet
+égard: mais à présent que je vous ai
+communiqué, avec franchise, ma façon
+de penser, Votre Excellence peut juger
+mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu
+de temps que j'ai eu pour composer cette
+lettre, doit, j'espère, excuser en partie
+son imperfection.</p>
+
+<p>Je suis, etc.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="a"><a name="i23b"><span class="sc">Au même</span></a></p>
+
+<p class="r">Boston, le 22 décembre 1754.</p>
+
+<p>Depuis la conversation que j'ai eue
+avec Votre Excellence, sur le moyen d'unir
+plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne,
+en leur accordant des représentans
+au parlement, j'ai réfléchi encore
+sur ce sujet, et je pense qu'une telle union
+seroit très-agréable aux colonies, pourvu
+qu'on leur accordât un nombre convenable
+de représentans. Il faudroit aussi
+qu'on révoquât les anciens actes du parlement,
+qui bornent le commerce des
+colonies, et empêchent qu'on n'y établisse
+des manufactures. Il faudroit enfin, que
+les sujets de l'Angleterre, qui habitent
+en-deçà de la mer, eussent, à cet égard,
+les mêmes droits que ceux qui vivent
+dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que
+le nouveau parlement jugeât qu'il est de
+l'intérêt général de rétablir quelques-uns
+ou même tous les actes prohibitifs.</p>
+
+<p>En vous parlant d'un nombre convenable
+de représentans des colonies, je
+n'imagine pas que ce nombre doive être si
+considérable qu'il puisse avoir beaucoup
+d'influence dans le parlement; mais je
+pense qu'il doit l'être assez pour faire
+considérer avec plus d'attention et d'impartialité
+les loix qui auront rapport aux
+colonies; et peut-être aussi pour contre-balancer
+les sentimens particuliers d'une
+petite corporation ou d'une troupe d'ouvriers
+et de marchands, auxquels il semble
+jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard
+qu'à toutes les colonies; de sorte qu'on
+leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage
+de la nation.</p>
+
+<p>Je pense aussi que si les colonies étoient
+gouvernées par un parlement, dans lequel
+elles seroient loyalement représentées,
+les habitans préféreroient beaucoup
+ce gouvernement, à la méthode qu'on a
+dernièrement essayé d'introduire par des
+instructions royales; parce qu'il est bien
+plus conforme à la nature de la constitution
+anglaise et à la liberté. Les mêmes
+loix, qui semblent à présent peser cruellement
+sur les colonies, paroîtroient douces
+et faciles à exécuter, si un parlement
+où il y auroit des représentants colons,
+les avoit jugées conformes à l'intérêt
+général.</p>
+
+<p>Par une telle union, les habitans de
+l'Angleterre et ceux des colonies apprendroient
+à se regarder non plus comme
+appartenant à deux communautés différentes
+et dont les intérêts sont opposés,
+mais à une communauté qui n'a qu'un
+seul intérêt. J'imagine que cela donneroit
+plus de force à la nation entière et diminueroit
+de beaucoup le danger d'une
+séparation.</p>
+
+<p>L'on pense, je crois, que l'intérêt général
+d'un état, quel qu'il soit, est que
+le peuple y soit nombreux et riche; qu'il
+y ait assez d'hommes pour combattre pour
+sa défense, et assez pour payer les impôts
+nécessaires aux frais de son gouvernement;
+car c'est ce qui contribue
+à sa sécurité et à le faire respecter des
+puissances étrangères. Maïs pourvu qu'on
+combatte, il paroît assez indifférent que
+ce soit Jean ou Thomas; et si les taxes
+sont bien payées, qu'importe que ce soit
+par William ou par Charles?</p>
+
+<p>Les manufactures de fer occupent et
+enrichissent beaucoup d'anglais. Mais il
+est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers
+demeurent à Birmingham ou à
+Sheffield, ou dans l'une et l'autre de
+ces villes, pourvu qu'ils restent dans le
+pays, et que leurs richesses et leurs personnes
+soient à ses ordres. Si l'on avoit
+pu dessécher par des fossés, les sables
+de Goodwin, et donner, par ce moyen,
+à l'Angleterre un vaste pays, qui seroit
+à présent couvert d'habitans, pourroit-on
+croire qu'il fût juste de priver ces habitans
+des droits dont jouissent tous les autres
+Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit
+de vendre les productions de leur canton
+dans les mêmes ports où iroient leurs
+compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs
+souliers, parce qu'un cordonnier ou un
+marchand de la partie de l'île habitée
+avant la leur, s'imagineroit qu'il seroit
+plus avantageux pour lui de les chausser
+et de trafiquer avec eux. Cela seroit-il
+juste, quand bien même leur terrain
+auroit été acquis aux frais de l'état? Cela
+ne seroit-il pas encore moins juste si
+c'étoit par leur industrie et par leur travail
+que ce terrain eût été acquis à l'Angleterre?
+Le tort ne paraîtroit-il pas enfin
+bien plus cruel si on leur refusoit le droit
+d'avoir des représentans au parlement,
+d'où émaneroient tous ces actes.</p>
+
+<p>Je regarde les colonies comme autant
+de nouveaux comtés acquis à l'Angleterre,
+et bien plus précieux pour elle,
+que si on les avoit fait sortir du sein de
+la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils
+fussent adjacens à sa terre. Étant situées
+en différents climats, les colonies fournissent
+une plus grande variété de productions
+et de matières pour les manufactures
+de la Grande-Bretagne; et séparées
+d'elle par l'Océan, elles sont cause
+qu'elle a bien plus de vaisseaux et de
+matelots.&mdash;Puisqu'elles font partie de
+l'empire britannique, qui n'a fait que
+s'étendre par leur moyen; et puisque la
+force et la richesse des parties font la
+force et la richesse du tout, qu'importe-t-il
+à l'état en général, qu'un marchand,
+un forgeron, ou un chapelier, soit riche
+dans la <i>Vieille</i> ou dans la <i>Nouvelle-Angleterre</i>?&mdash;Si
+l'accroissement de la population
+est cause qu'on a besoin de deux
+forgerons, au lieu d'un qu'on employoit
+auparavant, pourquoi ne veut-on pas
+que le second prospère dans le nouveau
+pays, comme le premier dans l'ancien?
+Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il
+accordé, avec partialité, à moins que
+cette partialité ne soit en faveur de ceux
+qui ont le plus de mérite? Et s'il y a
+quelque différence, ceux qui ont le plus
+contribué à reculer les bornes de l'empire
+britannique, et à accroître son commerce,
+sa force, ses richesses et sa population,
+en exposant leur fortune et leur
+vie, dans des pays nouveaux, doivent,
+ce me semble, être préférés.</p>
+
+<p>Agréez mon estime et mon respect.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a>
+<a href="#FNanchor_65">
+<span class="label">[65]</span></a> L'on a déjà vu dans la vie de Franklin,
+qu'au mois de juillet 1754, des députés de toutes
+les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale,
+se rassemblèrent à Albany pour établir un plan
+de défense commune. Ce plan fut désapprouvé en
+Angleterre, d'où on en fit passer un autre au gouverneur
+Shirley. C'est à cette occasion que Franklin,
+qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier
+plan, écrivit les trois lettres suivantes. (<i>Note
+du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i24">LETTRE</a><br>
+DE LORD HOWE<br>
+À BENJAMIN FRANKLIN<a id="FNanchor_66" name="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">66</a></h2>
+
+
+<p class="r">À bord de l'<i>Aigle</i>, le 20 juin 1776.</p>
+
+<p>Je ne puis, mon digne ami, laisser partir
+les lettres et les autres papiers que je vous
+envoie, sans y ajouter un mot au sujet
+des mesures cruelles auxquelles nous ont
+entraînés nos malheureuses disputes.
+Les dépêches officielles, que j'ai recommandé
+de vous faire passer avec cette
+lettre, vous apprendront la nature de ma
+mission. Plein du désir que j'ai toujours
+témoigné, de voir terminer nos différens,
+j'espère que si je trouve dans les colonies
+les dispositions que j'y ai autrefois vues,
+je pourrai seconder efficacement la sollicitude
+paternelle du roi, pour le rétablissement
+de l'union et d'une paix durable
+entre les colonies et l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais si les préjugés de l'Amérique sont
+trop profondément enracinés, et que la
+nécessité d'empêcher son commerce de
+passer dans des canaux étrangers nous
+divise encore, je regretterai sincèrement,
+et par amour du bien public, et par toute
+sorte de motifs particuliers, que ce ne
+soit pas le moment où l'on puisse ramener
+cette paix, l'un des plus grands objets
+de mon ambition. Je serai aussi très-affligé
+d'être encore privé de l'occasion de
+vous assurer personnellement de toute
+l'estime que j'ai pour vous.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">Howe</span>.</p>
+
+
+<p class="r">À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.</p>
+
+<p>P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette
+lettre le jour qu'elle a été écrite. Des
+calmes et des vents contraires m'ont
+même empêché d'apprendre au général
+Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé
+d'une mission pacifique, et qu'il doit la
+remplir avec moi.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a>
+<a href="#FNanchor_66">
+<span class="label">[66]</span></a> En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en
+Amérique, pour négocier, d'accord avec le général
+Howe, son frère, une réconciliation entre
+l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer
+la guerre s'il ne réussissoit pas à ramener les insurgens.
+Quand il arriva sur les côtes de New-York,
+il adressa au docteur Franklin, la lettre
+que je traduis ici, et à laquelle Franklin fit la
+réponse qu'on lira ensuite. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i25">RÉPONSE</a><br>
+DE BENJAMIN FRANKLIN<br>
+À LORD HOWE.</h2>
+
+
+<p class="r">Philadelphie, le 30 juillet 1776.</p>
+
+<p>J'ai reçu les lettres que Votre Excellence
+a bien voulu me faire passer, et dont
+je vous prie d'agréer mes remerciemens.</p>
+
+<p>Les dépêches officielles, dont vous me
+parlez, ne contiennent rien de plus que
+ce que nous avons vu dans l'acte du parlement,
+c'est-à-dire, des offres de pardon
+si nous nous soumettons. J'en suis
+véritablement fâché; car il est très-désagréable
+pour Votre Excellence d'être envoyée
+si loin de sa patrie pour une mission
+aussi inutile.</p>
+
+<p>Recommander d'offrir un pardon aux
+colonies, qu'on a outragées, c'est, en vérité,
+montrer qu'on nous croit encore
+l'ignorance, la bassesse, l'insensibilité
+que votre aveugle et orgueilleuse nation
+s'est long-temps plu à nous supposer.
+Mais cette offre ne peut avoir d'autre
+effet que d'accroître nos ressentimens.</p>
+
+<p>Il est impossible que nous songions à
+nous soumettre à un gouvernement, qui,
+avec la plus insigne barbarie, a, dans le
+fort de l'hiver, brûlé nos villes sans défense,
+excité les Sauvages à massacrer
+nos paisibles cultivateurs, nos esclaves
+à assassiner leurs maîtres, et nous envoie
+en ce moment même des stipendiaires
+étrangers pour inonder de sang nos établissemens.</p>
+
+<p>Ces atrocités ont éteint la dernière
+étincelle d'affection, que nous avions
+pour une mère-patrie, qui nous fut jadis
+si chère. Mais quand il nous seroit possible
+d'oublier et de pardonner les injures
+que nous en avons reçues, vous ne pourriez
+pas, vous Anglais, pardonner à un
+peuple que vous avez si cruellement offensé;
+vous ne pourriez jamais le regarder
+encore comme fesant partie du
+même empire que vous, et lui permettre
+de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle
+vous savez que vous lui avez
+donné de justes sujets d'inimitié. Si nous
+étions encore sous le même gouvernement
+que vous, le souvenir du mal que
+vous nous avez fait, vous engageroit à
+nous accabler de la plus cruelle tyrannie,
+et à employer toute sorte de moyens pour
+nous empêcher d'acquérir de la force et
+de prospérer.</p>
+
+<p>Mais Votre Excellence me parle de «la
+sollicitude paternelle du roi, pour le
+rétablissement de l'union et d'une paix
+durable entre les colonies et l'Angleterre».&mdash;Si,
+par la paix, vous entendez
+celle qui doit avoir lieu entre
+deux états différens, qui sont maintenant
+en guerre, et que sa majesté vous ait
+donné le pouvoir de traiter avec nous,
+d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique
+je n'y sois nullement autorisé, que je
+crois que cela ne sera pas impraticable,
+avant que nous ayons contracté des alliances
+étrangères.</p>
+
+<p>Si votre nation punissoit les gouverneurs
+des colonies, qui ont fomenté la
+discorde entr'elle et nous, rebâtissoit
+nos villes brûlées, et réparoit le mieux
+qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle
+nous a faits, elle recouvreroit en partie
+notre estime, profiteroit beaucoup de
+notre commerce qui s'accroît sans cesse,
+et se fortifieroit encore de notre amitié.
+Mais je connois trop bien son orgueil et
+sa folie pour croire qu'elle veuille prendre
+des mesures aussi salutaires. Sa manie
+d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes,
+son ambition, son désir de dominer,
+sa soif d'accumuler des richesses
+par le monopole, sont des causes, qui,
+quoiqu'elles ne la justifient point de nous
+avoir attaqués, se réunissent pour dérober
+à ses yeux tous ses vrais intérêts, et
+la poussent continuellement à entreprendre
+ces expéditions lointaines, ruineuses,
+qui lui coûtent tant d'hommes
+et d'argent, et qui, à la fin, lui seront
+aussi funestes que les croisades l'ont été
+à la plupart des nations de l'Europe.</p>
+
+<p>Je n'ai point, mylord, la vanité de
+croire que j'intimiderai votre nation, en
+lui prédisant les effets de la guerre. Je
+sais, au contraire, que cette prédiction
+aura le sort de toutes celles que j'ai faites
+en Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y
+croira qu'après que l'événement l'aura
+vérifiée.</p>
+
+<p>Long-temps animé d'un zèle sincère
+et infatigable, je me suis efforcé d'empêcher
+qu'on ne brisât ce magnifique vase
+de porcelaine, l'empire britannique! car je
+savois que lorsqu'il seroit une fois brisé,
+ses différentes parties ne pourroient conserver
+la force et le prix qu'avoit eu
+le tout, et qu'on ne devoit espérer de
+les voir jamais bien réunies.</p>
+
+<p>Votre Excellence se rappelle, peut-être,
+les larmes de joie qui coulèrent de
+mes yeux chez votre s&oelig;ur, à Londres,
+lorsque vous me fîtes espérer qu'une réconciliation,
+entre l'Angleterre et les colonies,
+pourroit bientôt avoir lieu. J'ai
+eu le malheur de voir cet espoir déçu et
+d'être traité comme l'auteur du mal que
+je m'efforçois de prévenir. Mais ce qui
+m'a consolé de cette imputation malveillante
+et sans fondement, c'est que
+j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de
+plusieurs hommes sages et probes, parmi
+lesquels je puis compter lord Howe.</p>
+
+<p>La juste estime, et permettez-moi de
+le dire, l'affection que j'ai toujours eue
+pour Votre Excellence, me fait voir avec
+peine que vous soyez chargé de faire une
+guerre, dont la principale cause est,
+comme vous l'observez dans votre lettre,
+la nécessité d'empêcher le commerce
+américain de passer dans des canaux
+étrangers.&mdash;Il me semble que ni l'obtention,
+ni la conservation d'un commerce,
+quelqu'avantageux qu'il soit, ne
+mérite que des hommes versent le sang
+d'autres hommes. Les vrais, les plus sûrs
+moyens qu'on a d'étendre son commerce,
+c'est de fournir aux nations avec lesquelles
+on traite, des marchandises de bonne qualité
+et peu chères; et les profits d'aucun
+commerce ne peuvent suffire aux frais
+qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par
+force, et qu'il faut pour cela entretenir
+des flottes et des armées.</p>
+
+<p>Je considère la guerre que nous font
+les Anglais, comme une guerre à-la-fois
+injuste et insensée. Je suis persuadé que
+la froide et impartiale postérité condamnera
+à l'infamie les hommes qui en ont
+été les instigateurs; et que la victoire
+même ne pourra pas entièrement effacer
+la honte des généraux qui se sont volontairement
+engagés à la faire.</p>
+
+<p>Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique,
+vous avez eu pour principal motif
+l'espoir d'opérer une réconciliation;
+et je crois que quand vous aurez vu que,
+d'après les propositions qu'on vous a laissé
+la liberté de faire, cette réconciliation est
+impossible, vous abandonnerez l'odieux
+commandement dont vous vous êtes
+chargé, et vous retournerez à une vie
+privée, bien plus honorable.</p>
+
+<p>Agréez, mylord, mon sincère respect.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="i26">RÉFLEXIONS</a><br>
+SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES<br>
+QU'OCCASIONNERA EN EUROPE,<br>
+LA RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE<a id="FNanchor_67" name="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">67</a>.</h2>
+
+
+<p>L'indépendance et la prospérité des
+États-Unis de l'Amérique, produiront
+l'augmentation des salaires en Europe;
+avantage dont il me semble que personne
+n'a encore parlé.</p>
+
+<p>Le bas prix des salaires est un des
+plus grands vices des sociétés politiques
+de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde.</p>
+
+<p>Si l'on donne au mot <i>salaire</i> toute
+l'extension dont il est susceptible, on
+trouvera que presque tous les citoyens
+d'un grand état reçoivent et donnent
+des salaires: mais il n'est ici question que
+d'une espèce de salariés, les seuls dont
+le gouvernement doive se mettre en peine
+et qui ont besoin de ses soins; ce sont les
+salariés du dernier ordre, de ces hommes
+sans propriété, sans capital et n'ayant
+que leurs bras pour vivre. Cette classe
+est toujours la plus nombreuse d'une
+nation; et par conséquent, on ne peut
+pas dire heureuse la société, où par la
+modicité et l'insuffisance des salaires, les
+salariés ont une subsistance si bornée,
+que pouvant à peine satisfaire leurs premiers
+besoins, ils n'ont le moyen ni de
+se marier, ni d'élever une famille, et
+sont réduits à la mendicité, aussitôt que
+le travail vient à leur manquer, ou que
+l'âge et la maladie les forcent de manquer
+eux-mêmes au travail.</p>
+
+<p>Au reste, les salaires dont il est ici
+question, ne doivent pas être considérés
+d'après la somme à laquelle ils s'élèvent,
+mais d'après la quantité de denrées, de vêtemens
+et d'autres marchandises que le salarié
+peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans tous les états
+policés de l'ancien monde, une nombreuse
+classe de citoyens n'a pour vivre
+que des salaires, et ces salaires lui sont
+insuffisans. C'est là véritablement ce qui
+produit la misère de tant de journaliers
+qui travaillent dans les campagnes ou
+dans les manufactures des villes, la mendicité,
+dont le mal s'étend chaque jour
+de plus en plus, parce que les gouvernemens
+ne lui opposent que des remèdes
+impuissans, la dépravation des m&oelig;urs,
+et presque tous les crimes.</p>
+
+<p>La politique de la tyrannie et celle
+du commerce, ont méconnu et déguisé
+ces vérités. L'horrible maxime qui dit
+qu'il faut que le peuple soit pauvre pour
+qu'il reste soumis, est encore celle de
+beaucoup de gens au c&oelig;ur dur et à l'esprit
+faux, qu'il est inutile de combattre
+ici.&mdash;Il en est d'autres qui pensent aussi
+que le peuple doit être pauvre, par rapport
+aux prétendus intérêts du commerce.
+Ils croient que l'augmentation des salaires
+fait enchérir les productions du sol et sur-tout
+celles de l'industrie, qui se vendent
+à l'étranger; ce qui doit diminuer leur
+exportation et les profits qu'elles peuvent
+donner. Mais ce motif est à la fois barbare
+et mal fondé.</p>
+
+<p>Il est barbare; car quels que puissent
+être les avantages du commerce avec
+l'étranger, s'il faut pour les avoir, que
+la moitié de la nation languisse dans la
+misère, on ne peut, sans crime, chercher
+à les obtenir, et il est du devoir
+d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir
+empêcher les salaires de s'élever pour
+favoriser l'exportation des marchandises,
+c'est travailler à rendre misérables les
+citoyens d'un état, afin que les étrangers
+achetent ses productions à meilleur marché;
+c'est tout au plus essayer d'enrichir
+quelques marchands, en appauvrissant
+le gros de la nation; c'est se ranger du
+côté du plus fort, dans la lutte déjà si
+inégale de celui qui peut donner des
+salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir;
+enfin, c'est oublier que l'objet
+de toute association politique doit être
+le bonheur du plus grand nombre.</p>
+
+<p>En outre, le motif est mal fondé; car
+la modicité des salaires portée à l'excès
+où l'on la voit aujourd'hui dans presque
+toute l'Europe, n'est pas nécessaire pour
+procurer à une nation l'exportation avantageuse
+des productions de son sol et
+de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire
+de l'ouvrier, mais le prix des marchandises
+qui doit être modéré, pour qu'on
+puisse vendre ces marchandises à l'étranger:
+mais on a toujours négligé de faire
+cette distinction. Le salaire de l'ouvrier
+est le prix de sa journée. Le prix des
+marchandises est ce qu'il en coûte pour
+recueillir ou préparer une production du
+sol ou de l'industrie.&mdash;Cette production
+peut donc être à un prix très-modéré,
+en même-temps que l'ouvrier aura de
+bons salaires, c'est-à-dire, les moyens
+de se procurer une subsistance abondante.&mdash;Le
+travail nécessaire pour recueillir
+ou préparer la chose qu'on veut vendre,
+peut être à bon marché, et le salaire de
+l'ouvrier très-bon.&mdash;Quoique les ouvriers
+de Manchester et de Norwich, et ceux
+d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés
+du même genre de travail, le salaire des
+premiers est bien plus considérable que
+celui des autres; et cependant, à qualité
+égale, les étoffes de laine de Manchester
+et de Norwich sont moins chères que
+celles d'Amiens et d'Abbeville.</p>
+
+<p>Il seroit trop long de développer ici
+ce principe. Je me bornerai à observer
+qu'il tient sur-tout à ce que le prix du
+travail des arts et même de l'agriculture,
+est singulièrement diminué par le perfectionnement
+des machines qu'on y emploie,
+par l'intelligence et l'activité des
+ouvriers, et par la distribution bien entendue
+du travail. Or, ces moyens de
+diminuer le prix des objets qui sortent
+des manufactures, n'ont rien de commun
+avec la modicité du salaire de l'ouvrier.
+Dans une grande manufacture, où l'on
+emploie des animaux au lieu d'hommes,
+et des machines au lieu d'animaux, et
+où le travail est distribué avec cette
+intelligence qui double, qui décuple
+la force et le temps, l'ouvrage peut être
+fabriqué et vendu à un prix beaucoup
+moindre que dans celles qui n'ont pas
+le même avantage; et cependant, les
+ouvriers de l'une sont payés deux fois
+plus que ceux des autres.</p>
+
+<p>C'est, sans doute, un avantage pour
+toute manufacture, d'avoir des ouvriers
+à bon marché; et lorsque la cherté des
+salaires est excessive, elle devient un
+obstacle à l'établissement des grandes fabriques.
+C'est même cette cherté qui,
+comme je l'expliquerai plus bas, est une
+des raisons qui font croire que les États-Unis
+de l'Amérique ne pourront, de très-long-temps,
+avoir des manufactures rivales
+de celles d'Europe.&mdash;Mais il ne
+faut pas en conclure que les manufactures
+ne puissent prospérer, sans que les salaires
+des ouvriers soient réduits au point où
+nous les voyons en Europe. Il y a plus:
+c'est que l'insuffisance des salaires est
+une cause de décadence pour une manufacture,
+comme leur haut prix est une
+cause de prospérité.</p>
+
+<p>Les hauts salaires attirent les ouvriers
+les plus habiles, les plus industrieux.
+Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il
+se vend mieux; et par ce moyen, l'entrepreneur
+fait plus de profit qu'il n'en
+pourroit faire par la diminution du prix
+des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins
+d'outils, perd moins de matières et travaille
+plus promptement qu'un autre; ce
+qui est encore une source de profit pour
+l'entrepreneur.</p>
+
+<p>Le perfectionnement du mécanisme
+dans tous les arts est, en grande partie,
+dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande
+manufacture, où ils n'aient inventé quelque
+pratique utile, qui épargne le temps et
+les matières, ou rend l'ouvrage meilleur.&mdash;Si
+les ouvrages des manufactures communes,
+les seules dignes d'intéresser
+l'homme d'état, si les étoffes de laine, de
+coton, même de soie, les ouvrages de
+fer, d'acier, de cuivre, les peaux, les
+cuirs et divers autres objets sont en général
+de meilleure qualité, à prix égal,
+en Angleterre que dans les autres pays,
+c'est indubitablement parce que les ouvriers
+y sont mieux payés.</p>
+
+<p>Le bas prix des salaires n'est donc pas
+la véritable cause des avantages du commerce
+de nation à nation: mais il est un
+des grands maux des sociétés politiques.</p>
+
+<p>Examinons à présent quelle est à cet
+égard la situation des États-Unis. La
+condition du journalier, dans ces états,
+est infiniment meilleure, que dans les
+plus riches contrées de l'ancien monde,
+et particulièrement en Angleterre, où
+les salaires sont pourtant plus forts que
+dans aucune autre partie de l'Europe.</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+<td>Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et
+qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent
+ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la
+colonie, valant</td>
+<td style="vertical-align: bottom">2&nbsp;schellings&nbsp;sterling.</td></tr>
+<tr><td>Un charpentier de vaisseau, gagne
+10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie,
+avec une pinte de rhum, valant en tout</td>
+<td style="vertical-align: bottom">5 sch. 6 pences st.</td></tr>
+<tr><td>Un charpentier de haute futaie, ou un
+briquetier, 8 sch. de la colonie</td>
+<td style="vertical-align: bottom">4 sch. 6 pences st.</td></tr>
+<tr><td>Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du
+pays, ou environ</td>
+<td style="vertical-align: bottom">2&nbsp;sch.&nbsp;10&nbsp;pences&nbsp;st.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Ces prix, bien plus forts que ceux de
+Londres, sont tout aussi hauts dans les
+autres parties des États-Unis qu'à New-York.
+Je les ai tirés de l'ouvrage d'Adams
+Smith sur <i>la Richesse des Nations</i>.</p>
+
+<p>Un observateur éclairé qui, en 1780,
+voyagea dans une partie des États-Unis,
+nous donne une idée encore plus favorable
+du prix auquel la main-d'&oelig;uvre y
+est portée.</p>
+
+<p>«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington
+une espèce de camelot, et une autre
+étoffe de laine à raies bleues et blanches,
+pour l'habillement des femmes.
+Ces étoffes se vendent trois schellings
+et demi l'aune<a id="FNanchor_68" name="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">68</a>, monnoie du pays,
+ce qui fait à peu-près quarante-cinq
+sous tournois.&mdash;Les fils et petits-fils
+du maître de la maison travailloient
+au métier. Un ouvrier peut faire à son
+aise cinq aunes d'étoffe par jour; et
+comme la matière première ne coûte
+qu'un schelling, il peut gagner dix à
+douze schellings dans sa journée».&mdash;Enfin,
+ce fait est si connu, qu'il est inutile
+de chercher à le prouver par d'autres
+témoignages.</p>
+
+<p>Les causes de la cherté du travail dans
+nos états américains, ne peuvent donc
+que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture
+et la population y font des progrès
+si rapides, que tous les genres de
+travaux y augmentent proportionnément.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Le taux élevé des
+salaires qu'on y donne en argent, prouve
+qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut
+le juger au premier coup-d'&oelig;il; et pour
+s'en former une juste idée, il faut être
+instruit d'une circonstance importante.&mdash;Dans
+toutes les parties de l'Amérique
+septentrionale, les denrées de première
+nécessité sont à meilleur marché qu'en
+Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette.
+Dans les années les plus stériles, la
+récolte suffit toujours à la consommation
+des habitans, et ils ne sont obligés que de
+diminuer l'exportation de leurs denrées.
+Or, le prix du travail en argent y étant
+plus haut qu'en Angleterre, et les denrées
+moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire,
+la quantité d'objets de première nécessité,
+que le journalier peut acheter, en
+est d'autant plus considérable.</p>
+
+<p>Il me reste à expliquer comment le
+haut taux des salaires en Amérique les
+fera monter en Europe.</p>
+
+<p>Deux causes différentes concourront à
+produire cet effet. La première est la plus
+grande quantité de travail que l'Europe
+aura à faire, par rapport à l'existence
+d'une grande nation<a id="FNanchor_69" name="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">69</a> de plus dans le
+monde commerçant, et de son accroissement
+continuel; et la seconde l'émigration
+des journaliers européens, ou
+seulement la possibilité qu'ils auront
+d'émigrer pour se rendre en Amérique,
+où le travail est mieux payé.</p>
+
+<p>Il est certain que plusieurs millions
+d'hommes de plus existans dans le monde
+commerçant, nécessitent l'augmentation
+du travail en Europe, dans l'agriculture,
+les manufactures, le commerce,
+la navigation. Or, la somme du travail,
+annuel devenant plus considérable, le
+travail sera payé un peu plus chèrement;
+et le taux du salaire journalier de l'ouvrier
+augmentera par cette concurrence.&mdash;Par
+exemple, s'il a cent mille pièces
+d'étoffe, vingt mille pièces de vin, dix
+mille barriques d'eau-de-vie à fournir de
+plus aux Américains, non-seulement le
+travail des hommes nécessaires à la production
+et à la fabrication de ces marchandises,
+mais toutes les autres sortes
+de travaux augmenteront de prix.</p>
+
+<p>Le taux des salaires en Europe haussera
+encore par une autre cause, qu'il importe
+de bien connoître. J'ai déjà dit que les
+salaires ne doivent pas être estimés seulement
+d'après la quantité d'or ou d'argent,
+ni même d'après la quantité de
+subsistances que le salarié reçoit par jour,
+mais aussi d'après le nombre de jours où
+il a du travail; car ce n'est que par ce
+calcul qu'on peut véritablement savoir
+ce qu'il a chaque jour de sa vie. N'est-il
+pas clair que celui qui seroit payé à raison
+de quarante sous par jour et manqueroit
+de travail la moitié de l'année, n'auroit
+réellement que vingt sous pour vivre, et
+que sa condition seroit moins avantageuse
+que celle du salarié, qui, ne recevant
+que trente sous, pourroit travailler
+tous les jours? Ainsi, les Américains fesant
+augmenter en Europe la demande et
+le besoin de travail, y feront aussi nécessairement
+augmenter les salaires, quand
+on supposeroit même que le prix de la
+journée du salarié restât au même taux.</p>
+
+<p>Peut-être m'objectera-t-on que cette
+nation nouvelle contiendra dans son sein
+tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi
+son existence n'ajoutant rien à la quantité
+de travail à faire en Europe ne sera
+d'aucun avantage pour les hommes qui
+font ce travail. Mais je réponds qu'il est
+impossible que les États-Unis de l'Amérique,
+tels qu'ils sont aujourd'hui, et à
+plus forte raison lorsque leur population
+et leurs richesses seront doublées, quadruplées,
+n'employent pas, d'une manière
+ou d'autre, le travail des Européens.&mdash;Cela
+est impossible, parce qu'à cet égard
+les Américains ne seront point dans une
+situation différente du reste des sociétés
+politiques, qui toutes ont besoin les unes
+des autres.</p>
+
+<p>La fécondité du sol de l'Amérique,
+l'abondance et la variété de ses productions,
+l'activité et l'industrie de ses habitans,
+et la liberté du commerce dont
+l'indépendance américaine occasionnera
+tôt ou tard l'établissement en Europe,
+assurent les relations de l'Amérique avec
+les autres pays; parce qu'elle fournira
+aux autres nations celles de ses productions,
+qui leur conviendront, et que chacune
+en ayant, qui lui sont particulières,
+les besoins et les avantages seront mutuels.</p>
+
+<p>La seconde cause, que j'ai dit devoir
+coopérer à l'augmentation des salaires en
+Europe est l'émigration, ou seulement la
+possibilité d'émigrer vers l'Amérique, où
+le travail est mieux payé. Il est aisé de concevoir
+que lorsque cette différence sera
+bien connue, elle attirera dans les États-Unis
+beaucoup d'hommes qui, n'ayant
+d'autre moyen de subsister que leur travail,
+accourront dans le lieu où ce travail
+sera le mieux récompensé.</p>
+
+<p>Depuis la dernière paix, les Irlandais
+n'ont cessé d'émigrer pour se rendre en
+Amérique. La raison en est qu'en Irlande
+les salaires sont bien moindres qu'en Angleterre,
+et que la dernière classe du
+peuple en souffre beaucoup. L'Allemagne
+a aussi fourni de nouveaux citoyens aux
+États-Unis; et tous ces hommes laborieux
+ont dû, en quittant l'Europe, y faire
+hausser le prix du travail de ceux qui y
+sont restés.</p>
+
+<p>J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu,
+même sans émigration, et résultera de la
+seule possibilité d'émigrer, au moins dans
+les états de l'Europe, dont les habitans
+ne seront pas forcés à s'expatrier par l'excès
+des impôts, les mauvaises loix et l'intolérance
+du gouvernement.</p>
+
+<p>Oui, pour faire hausser les salaires, il
+suffit qu'il y en ait de plus forts à gagner,
+dans un lieu où le salarié peut se transporter.</p>
+
+<p>On a sagement remarqué dans les discussions
+élevées sur le commerce des
+grains, que la seule liberté de les exporter,
+en soutenoit et fesoit hausser le
+prix, sans même qu'on en exportât un
+seul boisseau. Il en est de même pour
+les salaires. Les salariés européens ayant
+la facilité d'aller gagner en Amérique
+des salaires plus forts, obligeront ceux
+qui achètent leur travail de le leur payer
+un peu plus cher.</p>
+
+<p>De là il s'ensuivra que ces deux causes
+du haussement de salaires, l'émigration
+réelle et la simple possibilité d'émigrer,
+concourront à produire le même effet.
+L'action de chacune étant d'abord peu
+considérable, il y aura quelqu'émigration.
+Alors les salaires hausseront, et
+l'homme laborieux voyant augmenter son
+gain, n'aura plus de motif assez puissant
+pour émigrer.</p>
+
+<p>Mais l'augmentation des salaires ne se
+fera pas sentir également chez les diverses
+nations de l'Europe. Elle sera plus ou
+moins considérable en raison de la facilité
+plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer.
+L'Angleterre, dont les m&oelig;urs, la langue,
+la religion sont les mêmes que celles des
+Américains, doit naturellement participer
+à cet avantage plus qu'aucun autre
+état de l'Europe. On peut dire qu'elle
+doit déjà beaucoup à l'Amérique; car ses
+rapports avec elle, le débouché qu'elle y
+a trouvé pour ses marchandises, et qui
+ont fait hausser les salaires des journaliers
+qui travaillent dans ses champs et
+dans ses manufactures, sont au nombre
+des principales causes de ses richesses, et
+de la puissance politique que nous lui
+voyons déployer.</p>
+
+<p>Mais sans parler des autres avantages
+que peut procurer l'augmentation des
+salaires, il en est un bien précieux, que
+cette augmentation a produit en Angleterre:
+c'est celui d'y améliorer la condition
+de la classe d'hommes qui n'a que
+ses bras pour vivre, c'est-à-dire, de la
+partie la plus nombreuse de la société.
+Cette classe, réduite ailleurs à la subsistance
+la plus étroite, est en Angleterre
+dans une bien meilleure situation. Elle
+y obtient par son travail de quoi satisfaire
+aux premiers besoins plus abondamment
+que dans beaucoup d'autres
+parties de l'Europe; et il n'est nullement
+douteux que ce ne soit l'effet de l'influence
+qu'a eue le commerce d'Amérique
+sur le taux des salaires.</p>
+
+<p>Je sais qu'on peut dire que malgré
+l'accroissement du travail et des denrées
+en Europe, et malgré l'émigration qui
+peut avoir lieu, les mêmes causes dont
+nous avons fait mention, et qui ont tant
+fait baisser les salaires, continueront
+d'agir, parce que ces causes sont inhérentes
+aux constitutions européennes,
+dont la liberté et la prospérité de l'Amérique
+ne corrigeront point les vices. On
+dira peut-être encore que le nombre des
+propriétaires et des capitalistes, nombre
+si petit relativement à celui des hommes
+qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux,
+sont forcés de vivre de salaires, restera
+le même, parce que les causes qui réunissent
+les propriétés et les capitaux dans
+ses mains, ne changeront point, et que
+par conséquent il remettra, ou plutôt il
+tiendra les salaires très-bas. Enfin, on
+peut ajouter que la tyrannie des loix
+féodales, la forme des impôts, l'accroissement
+excessif du revenu public, la
+police du commerce, auront toujours
+les mêmes effets pour diminuer les salaires;
+et que quand même l'avantage
+que l'Europe retirera, à cet égard, de
+l'indépendance, seroit réel, il ne pourroit
+être durable.</p>
+
+<p>À cela, il est aisé de faire plusieurs
+réponses.&mdash;J'observerai d'abord que si
+ce sont les gouvernemens d'Europe qui
+s'opposent aux effets salutaires que l'indépendance
+de l'Amérique devroit naturellement
+produire chez eux, il n'en
+est pas moins intéressant de chercher à
+déterminer quels pourroient être ces
+effets. Peut-être viendra-t-il des temps
+plus heureux, où les vrais principes du
+bonheur des nations étant mieux connus,
+quelque souverain sera assez éclairé,
+assez juste pour les mettre en pratique.</p>
+
+<p>On peut diminuer les causes qui accumulent
+et concentrent sans cesse les
+propriétés et les richesses en un petit
+nombre de mains. On peut abolir ou du
+moins adoucir beaucoup les restes de
+la féodalité. On peut changer la forme
+et modérer l'excès des impôts. Oh peut
+enfin, corriger la mauvaise police du
+commerce; et tout cela contribuera à
+faire profiter les salariés du changement
+favorable que la révolution d'Amérique
+doit naturellement occasionner.</p>
+
+<p>Mais en admettant que toutes les causes
+qu'on vient d'indiquer concourent à
+tenir encore en Europe, le travail des
+journaliers à bas prix, elles ne peuvent
+cependant qu'affoiblir l'influence de la
+prospérité américaine, et non en détruire
+totalement l'effet. Quand tout resteroit,
+d'ailleurs, dans le même état, il n'y en
+auroit pas moins une plus grande consommation,
+et conséquemment plus de
+travail à faire. Or, cette consommation
+et ce travail croissant sans cesse, à raison
+de l'accroissement de population et de
+richesses du nouveau monde, il en résultera
+nécessairement une augmentation
+de salaires en Europe; car les causes
+qui s'y opposent n'agiront pas avec plus
+de force qu'à présent.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a>
+<a href="#FNanchor_67">
+<span class="label">[67]</span></a> Ces réflexions ont été trouvées dans les
+papiers de Franklin. Un de ses amis les a fait
+insérer dans le <i>Journal d'Économie Publique</i>,
+du 10 ventôse an V. Mais comme je n'ai pas
+pu me procurer ce journal assez à temps pour
+les y prendre, je les ai traduites sur la version
+allemande de la <i>Minerva</i>, d'Archenholz. (<i>Note
+du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a>
+<a href="#FNanchor_68">
+<span class="label">[68]</span></a> D'environ 33 pouces.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a>
+<a href="#FNanchor_69">
+<span class="label">[69]</span></a> Les habitans des États-Unis.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i27">DIALOGUE</a><br>
+ENTRE<br>
+LA GOUTTE ET FRANKLIN<a id="FNanchor_70" name="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">70</a>.</h2>
+
+
+<p class="r">À Passy, le 22 octobre 1780.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait
+pour mériter ces souffrances cruelles?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Beaucoup de choses. Vous avez trop
+mangé, trop bu et trop indulgé vos jambes
+en leur indolence.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui me parle?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>C'est moi-même, la Goutte.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Mon ennemie en personne.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Pas votre ennemie.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oui, mon ennemie; car non-seulement
+vous voulez me tuer le corps par vos tourmens;
+mais vous tâchez aussi de détruire
+ma bonne réputation.&mdash;Vous me représentez
+comme un gourmand et un
+ivrogne; et tout le monde qui me connoît
+sait qu'on ne m'a jamais accusé, auparavant,
+d'être un homme qui mangeoit
+trop ou qui buvoit trop.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Le monde peut juger comme il lui
+plaît. Il a toujours beaucoup de complaisance
+pour lui-même et quelquefois
+pour ses amis. Mais je sais bien moi,
+que ce qui n'est pas trop boire ni trop
+manger, pour un homme qui fait raisonnablement
+d'exercice, est trop pour
+un homme qui n'en fait point.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Je prends&mdash;Eh! eh!&mdash;Autant d'exercice.&mdash;Eh!&mdash;que
+je puis, madame la
+Goutte.&mdash;Vous connoissez mon état sédentaire,
+et il me semble qu'en conséquence
+vous pourriez, madame la Goutte,
+m'épargner un peu, considérant que ce
+n'est pas tout-à-fait ma faute.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Point du tout. Votre rhétorique et votre
+politesse sont également perdues. Votre
+excuse ne vaut rien. Si votre état est
+sédentaire, vos récréations, vos amusemens
+doivent être actifs. Vous devez
+vous promener à pied ou à cheval; ou
+si le temps vous en empêche, jouer au
+billard.</p>
+
+<p>Mais examinons votre cours de vie.
+Quand les matinées sont longues et que
+vous avez assez de temps pour vous promener,
+qu'est-ce que vous faites?&mdash;Au
+lieu de gagner de l'appétit pour votre
+déjeûner par un exercice salutaire, vous
+vous amusez à lire des livres, des brochures,
+ou des gazettes, dont la plupart
+n'en valent pas la peine.&mdash;Vous déjeûnez
+néanmoins largement.&mdash;Il ne vous faut
+pas moins de quatre tasses de thé à la
+crême, avec une ou deux tartines de
+pain et de beurre, couvertes de tranches
+de b&oelig;uf fumé, qui, je crois, ne sont
+pas les choses du monde les plus faciles
+à digérer.</p>
+
+<p>Tout de suite, vous vous placez à votre
+bureau, vous y écrivez, ou vous parlez
+aux gens qui viennent vous chercher
+pour affaire. Cela dure jusqu'à une heure
+après-midi, sans le moindre exercice de
+corps.&mdash;Tout cela, je vous le pardonne,
+parce que cela tient, comme vous dites,
+à votre état sédentaire.</p>
+
+<p>Mais après dîner, que faites-vous?
+Au lieu d'aller vous promener dans les
+beaux jardins de vos amis, chez lesquels
+vous avez dîné, comme font les gens
+sensés, vous voilà établi à l'échiquier,
+jouant aux échecs, où on peut vous trouver
+deux ou trois heures. C'est là votre
+récréation éternelle; la récréation, qui de
+toutes, est la moins propre à un homme
+sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer
+le mouvement des fluides, ce jeu demande
+une attention si forte et si fixe que
+la circulation est retardée, et les secrétions
+internes empêchées.&mdash;Enveloppé dans
+les spéculations de ce misérable jeu, vous
+détruisez votre constitution.</p>
+
+<p>Que peut-on attendre d'une telle façon
+de vivre, si non un corps plein d'humeurs
+stagnantes, prêtes à se corrompre,
+un corps prêt à tomber dans toute sorte
+de maladies dangereuses, si moi, la
+Goutte, je ne viens pas de temps en temps
+à votre secours, pour agiter ces humeurs
+et les purifier on les dissiper?</p>
+
+<p>Si c'étoit dans quelque petite rue ou
+dans quelque coin de Paris, dépourvu
+de promenades, que vous employassiez
+quelque temps aux échecs, après votre
+dîner, vous pourriez dire cela pour excuse.
+Mais c'est la même chose à Passy,
+à Auteuil, à Montmartre, à Épinay,
+à Sanoy, où il y a les plus beaux jardins
+et promenades, et belles dames, l'air
+le plus pur, les conversations les plus
+agréables, les plus instructives, que vous
+pouvez avoir tout en vous promenant.
+Mais tout cela est négligé pour cet abominable
+jeu d'échecs.&mdash;Fi donc, monsieur
+Franklin!&mdash;Mais en continuant mes
+instructions, j'oubliois de vous donner
+vos corrections. Tenez: cet élancement,
+et celui-ci.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! eh! oh! ohhh!&mdash;Autant que vous
+voudrez de vos instructions, madame la
+Goutte, même de vos reproches. Mais
+de grace, plus de vos corrections.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Tout au contraire: je ne vous rabattrois
+pas le quart d'une. Elles sont pour votre
+bien. Tenez.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! ehhh!&mdash;Ce n'est pas juste de dire
+que je ne prends aucun exercice. J'en
+fais souvent dans ma voiture, en allant
+dîner et en revenant.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>C'est de tous les exercices imaginables,
+le plus léger, le plus insignifiant, que
+celui qui est donné par le mouvement
+d'une voiture suspendue sur des ressorts.
+En observant la quantité de chaleur
+obtenue de différentes espèces de
+mouvement, on peut former quelque jugement
+de la quantité d'exercice qui
+est donnée par chacun.</p>
+
+<p>Si, par exemple, vous sortez en hiver,
+avec les pieds froids, en marchant une
+heure, vous aurez les pieds et tout le
+corps bien échauffés.&mdash;Si vous montez
+à cheval, il faut trotter quatre heures
+avant de trouver le même effet. Mais si
+vous vous placez dans une voiture bien
+suspendue, vous pourrez voyager tout
+une journée, et arriver à votre dernière
+auberge, avec vos pieds encore froids.&mdash;Ne
+vous flattez donc pas qu'en passant
+une demi-heure dans votre voiture, vous
+preniez de l'exercice.</p>
+
+<p>Dieu n'a pas donné des voitures à roues
+à tout le monde: mais il a donné à chacun
+deux jambes, qui sont des machines infiniment
+plus commodes et plus serviables.
+Soyez en reconnoissant et faites usage des
+vôtres.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir comment elles
+font circuler vos fluides en même-temps
+qu'elles vous transportent d'un lieu à
+l'autre? Pensez que quand vous marchez,
+tout le poids de votre corps est jeté
+alternativement sur l'une et l'autre
+jambe.&mdash;Cela presse avec grande force
+les vaisseaux du pied et refoule ce qu'ils
+contiennent. Pendant que le poids est ôté
+de ce pied et jeté sur l'autre, les vaisseaux
+ont le temps de se remplir, et par le retour
+du poids, ce refoulement est répété.</p>
+
+<p>Ainsi, la circulation du sang est accélérée
+en marchant. La chaleur produite en
+un certain espace de temps, est en raison
+de l'accélération. Les fluides sont battus,
+les humeurs atténuées, les sécrétions facilitées,
+et tout va bien. Les joues prennent
+du vermeil et la santé est établie.</p>
+
+<p>Regardez votre amie d'Auteuil, une
+femme qui a reçu de la nature plus de
+science vraiment utile, qu'une demi-douzaine
+ensemble de vous, philosophes
+prétendus, n'en avez tiré de vos livres.
+Quand elle voulut vous faire l'honneur
+de sa visite, elle vint à pied. Elle se
+promène du matin jusqu'au soir, et laisse
+toutes les maladies d'indolence en partage
+à ses chevaux.&mdash;Voilà comme elle
+conserve sa santé, même sa beauté. Mais
+vous, quand vous allez à Auteuil, c'est
+dans la voiture. Il n'y a cependant pas
+plus loin de Passy à Auteuil, que d'Auteuil
+à Passy.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Je le crois bien! je me tais et je continue
+mon office. Tenez: cet élancement
+et celui-ci.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! oh!&mdash;Continuez de parler, je vous
+prie.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Non. J'ai un nombre d'élancemens à
+vous donner cette nuit, et vous aurez
+le reste demain.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Bon dieu! la fièvre! je me perds! eh!
+eh! n'y a-t-il personne qui puisse prendre
+cette peine pour moi?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Demandez cela à vos chevaux. Ils ont
+pris la peine de marcher pour vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Comment pouvez-vous être si cruelle
+de me tourmenter tant pour rien?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous
+vos péchés contre votre santé, distinctement
+écrite, et je peux vous rendre
+raison de tous les coups que je vous
+donne.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Lisez-la donc.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>C'est trop long à lire. Je vous en donnerai
+le montant.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Faites-le. Je suis tout attention.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Souvenez-vous combien de fois vous
+vous êtes proposé de vous promener le
+matin suivant dans le bois de Boulogne,
+dans le jardin de la Muette, ou dans le
+vôtre, et que vous avez manqué de parole,
+alléguant quelquefois que le temps
+étoit trop froid; d'autres fois, qu'il étoit
+trop chaud, trop venteux, trop humide,
+ou quelqu'autre chose, quand, en vérité,
+il n'y avoit rien de trop qui empêchât,
+excepté votre trop de paresse.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Je confesse que cela peut arriver quelquefois,
+peut-être pendant un an dix fois.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Votre confession est bien imparfaite.
+Le vrai montant est cent quatre-vingt-dix-neuf.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Est-il possible?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Oui, c'est possible, parce que c'est un
+fait. Vous pouvez rester assuré de la justesse
+de mon compte. Vous connoissez
+les jardins de madame B...; comme ils sont
+bons à promener. Vous connoissez le bel
+escalier de cent cinquante degrés, qui
+mène de la terrasse en haut, jusqu'à la
+plaine en bas.&mdash;Vous avez visité deux
+fois par semaine cette aimable famille.
+C'est une maxime de votre invention,
+qu'on peut avoir autant d'exercice en
+montant et en descendant un mille en
+escalier qu'en marchant dix milles sur
+une plaine; quelle belle occasion vous
+avez eue de prendre tous les exercices
+ensemble! En avez-vous profité? et combien
+de fois?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Je ne peux pas bien répondre à cette
+question.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Je répondrai donc pour vous.&mdash;Pas
+une fois.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Pas une fois!</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Pas une fois. Pendant tout le bel été
+passé vous y êtes arrivé à six heures.
+Vous y avez trouvé cette charmante
+femme et ses beaux enfans, et ses amis,
+prêts à vous accompagner dans ces promenades,
+et à vous amuser avec leurs
+agréables conversations.&mdash;Et qu'avez-vous
+fait?&mdash;Vous vous êtes assis sur la
+terrasse; vous avez loué la belle vue,
+regardé la beauté des jardins en bas: mais
+vous n'avez pas bougé un pas pour descendre
+vous y promener.&mdash;Au contraire;
+vous avez demandé du thé et l'échiquier.
+Et vous voilà collé à votre siége jusqu'à
+neuf heures, et cela après avoir joué,
+peut-être deux heures, où vous avez dîné.
+Alors, au lieu de retourner chez vous à
+pied, ce qui pourroit vous remuer un
+peu, vous prenez votre voiture.&mdash;Quelle
+sottise de croire qu'avec tout ce déréglement,
+on peut se conserver en santé
+sans moi!</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>À cette heure, je suis convaincu de la
+justesse de cette remarque du bonhomme
+Richard, que nos dettes et nos péchés
+sont toujours plus qu'on ne pense.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>C'est comme cela que vous autres philosophes
+avez toujours les maximes des
+sages dans votre bouche, pendant que
+votre conduite est comme celle des ignorans.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Mais faites-vous un de mes crimes, de
+ce que je retourne en voiture de chez
+madame B...?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Oui, assurément; car vous, qui avez
+été assis toute la journée, vous ne pouvez
+pas dire que vous êtes fatigué du
+travail du jour. Vous n'avez donc pas
+besoin d'être soulagé par une voiture.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous donc que je fasse de
+ma voiture?</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Brûlez-la si vous voulez. Alors vous
+en tirerez au moins pour une fois de la
+chaleur. Ou, si cette proposition ne vous
+plaît pas, je vous en donnerai une autre.&mdash;Regardez
+les pauvres paysans, qui
+travaillent la terre dans les vignes et
+dans les champs autour des villages de
+Passy, Auteuil, Chaillot, etc.&mdash;Vous
+pouvez tous les jours parmi ces bonnes
+créatures, trouver quatre ou cinq vieilles
+femmes et vieux hommes, courbés et peut-être
+estropiés sous le poids des années et
+par un travail trop fort et continuel, qui,
+après une longue journée de fatigue, ont
+à marcher peut-être un ou deux milles
+pour trouver leurs chaumières.&mdash;Ordonnez
+à votre cocher de les prendre et
+de les mener chez eux. Voilà une bonne
+&oelig;uvre, qui fera du bien à votre ame!
+Et si, en même-temps, vous retournez
+de votre visite chez les B... à pied,
+cela sera bon pour votre corps.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! comme vous êtes ennuyeuse!</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Allons donc à notre métier. Il faut vous
+souvenir que je suis votre médecin. Tenez.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! oh! quel diable de médecin!</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes un ingrat de me dire cela!&mdash;N'est-ce
+pas moi qui, en qualité de
+votre médecin, vous ai sauvé de la paralysie,
+de l'hydropisie, de l'apoplexie,
+dont l'une ou l'autre vous auroient tué,
+il y a long-temps, si je ne les en avois
+empêchées.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Je le confesse, et je vous remercie
+pour ce qui est passé. Mais, de grâce,
+quittez-moi pour jamais; car il me semble
+qu'on aimerait mieux mourir que d'être
+guéri si douloureusement.&mdash;Souvenez-vous
+que j'ai aussi été votre ami. Je n'ai
+jamais loué de combattre contre vous,
+ni les médecins, ni les charlatans d'aucune
+espèce: si donc vous ne me quittez
+pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Je ne pense pas que je vous doive
+grande obligation de cela. Je me moque
+des charlatans. Ils peuvent vous tuer,
+mais ils ne peuvent pas me nuire; et
+quant aux vrais médecins, ils sont enfin
+convaincus de cette vérité, que la goutte
+n'est pas une maladie, mais un véritable
+remède, et qu'il ne faut pas guérir
+un remède.&mdash;Revenons à notre affaire.
+Tenez.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Franklin</span>.</p>
+
+<p>Oh! de grace, quittez-moi; et je vous
+promets fidèlement que désormais je ne
+jouerai plus aux échecs, que je ferai de
+l'exercice journellement, et que je vivrai
+sobrement.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">La Goutte</span>.</p>
+
+<p>Je vous connois bien. Vous êtes un
+beau prometteur: mais après quelques
+mois de bonne santé, vous recommencez
+à aller votre ancien train. Vos belles promesses
+seront oubliées comme on oublie
+les formes des nuages de la dernière
+année.&mdash;Allons donc, finissons notre
+compte; après cela je vous quitterai. Mais
+soyez assuré que je vous visiterai en temps
+et lieu: car c'est pour votre bien; et je
+suis, vous savez, votre bonne amie.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a>
+<a href="#FNanchor_70">
+<span class="label">[70]</span></a> Cette pièce, et la suivante, ont été écrites
+en français par Franklin; aussi y trouvera-t-on
+divers anglicismes.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i28">LETTRE</a><br>
+À MADAME HELVÉTIUS<a id="FNanchor_71" name="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">71</a>.</h2>
+
+
+<p class="r">Passy, 1781.</p>
+
+<p>Chagriné de votre résolution prononcée
+si positivement hier au soir, de rester
+seule pendant la vie, en l'honneur de votre
+cher mari, je me retirai chez moi, et
+tombé sur mon lit, je me croyois mort
+et me trouvois dans les Champs-Élisées.</p>
+
+<p>On m'a demandé si j'avois envie de
+voir quelques personnages particuliers.&mdash;Menez-moi
+chez les philosophes.&mdash;Il
+y en a deux qui demeurent ici-près dans
+ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et
+très-amis l'un de l'autre.&mdash;Qui sont-ils?&mdash;Socrate
+et Helvétius.&mdash;Je les estime
+prodigieusement tous deux. Mais faites-moi
+voir premièrement Helvétius, parce
+que j'entends un peu le français et pas
+un mot de grec. Il m'a reçu avec beaucoup
+de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il,
+de réputation, il y a quelque temps,
+et m'a demandé mille choses sur la guerre
+et sur l'état présent de la religion, de la
+liberté et du gouvernement en France.</p>
+
+<p>Vous ne me demandez donc rien de
+votre chère amie madame Helvétius? et
+cependant elle vous aime encore excessivement,
+et il n'y a qu'une heure que
+j'étois chez elle.&mdash;Ah! dit-il, vous me
+faites souvenir de mon ancienne félicité,
+mais il faut l'oublier pour être heureux
+ici. Pendant plusieurs des premières
+années, je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je
+suis consolé. J'ai pris une autre femme,
+la plus semblable à elle que j'aie pu
+trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout-à-fait
+si belle, mais elle a autant de bon
+sens et d'esprit et elle m'aime infiniment.
+Son étude continuelle est de me plaire, et
+elle est sortie actuellement pour chercher
+le meilleur nectar, la meilleure ambroisie
+et me régaler ce soir. Restez chez moi et
+vous la verrez.&mdash;J'apperçois, disois-je,
+que votre ancienne amie est plus fidèle
+que vous: car plusieurs bons partis lui
+ont été offerts, et elle les a refusés tous.
+Je vous confesse que je l'ai aimée, moi,
+à la folie; mais elle a été dure à mon
+égard et m'a rejeté absolument pour
+l'amour de vous.&mdash;Je plains, dit-il,
+votre malheur, car vraiment c'est une
+bonne et belle femme et bien aimable.
+Mais l'abbé Lar... et l'abbé M... ne
+sont-ils pas encore quelquefois chez elle?&mdash;Oui,
+assurément, car elle n'a pas
+perdu un seul de vos amis.&mdash;Si vous
+aviez engagé l'abbé M..., avec du café
+à la crême, à parler pour vous, peut-être
+auriez-vous réussi. Car c'est un raisonneur
+subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas.
+Il met ses argumens en si bon ordre,
+qu'ils deviennent presqu'irrésistibles; ou
+si l'abbé Lar... avoit été gagné par
+quelque belle édition d'un vieux classique
+pour parler contre vous, cela
+auroit été mieux, car j'ai toujours observé
+que quand il conseille quelque
+chose, elle a un penchant très-fort à faire
+le revers.</p>
+
+<p>À ces mots, entre la nouvelle madame
+Helvétius avec le nectar. À l'instant, je
+la reconnus pour être madame Franklin
+mon ancienne amie américaine. Je la
+réclamai, mais elle me dit froidement:
+«J'ai été votre bonne femme quarante-neuf
+années et quatre mois, presqu'un
+demi-siècle. Soyez content de cela. J'ai
+formé ici une nouvelle liaison qui durera
+l'éternité». Mécontent de ce refus de
+mon Euridice, je pris sur-le-champ la
+résolution de quitter ces ombres ingrates
+et de revenir en ce bon monde revoir le
+soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a>
+<a href="#FNanchor_71">
+<span class="label">[71]</span></a> Cette lettre, dont la copie, que nous avons,
+est de la main de Chamfort, a été écrite en français
+par Franklin: c'est pourquoi nous nous sommes
+fait un devoir de ne pas toucher au style. (<i>Note du
+Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i29">LE PAPIER,</a><br>
+POËME.</h2>
+
+
+<p>Un de ces anciens beaux esprits, dont
+les idées étoient pleines de sens et les
+allusions ingénieuses, voulant marquer
+toute espèce d'homme d'un trait caractéristique,
+disoit que l'ame d'un enfant
+étoit un papier blanc, sur lequel le
+sentiment écrivoit bientôt ses principes,
+auxquels la vertu mettoit le sceau, ou
+que le vice effaçoit.</p>
+
+<p>Cette idée étoit heureuse et vraie. Il me
+semble qu'un homme de génie pourroit
+encore l'étendre; et moi, pardon de tant
+d'orgueil! moi, qui ne suis ni homme
+de génie, ni bel esprit, je vais l'essayer.</p>
+
+<p>Il y a diverses sortes de papiers, parce
+qu'il y a des besoins divers, qui sont
+ceux de l'élégance, de la mode, de l'usage.&mdash;Les
+hommes ne sont pas moins
+divers; et si je ne me trompe, chaque
+sorte de papier représente quelqu'homme.</p>
+
+<p>Examinez, je vous prie, un fat, bien
+poudré, couvert de broderie, et aussi
+délicat que s'il sortoit d'une boîte de
+carton, n'est-ce pas le papier doré, que
+vous dérobez au vulgaire, et mettez en
+réserve dans votre bureau?</p>
+
+<p>Les artisans, les domestiques, les agriculteurs
+ne sont-ils pas le papier commun,
+qu'on prise moins, mais qui est
+bien plus utile, que vous laissez sur votre
+pupitre, et qui offert à toutes les plumes,
+sert à chaque instant du jour.</p>
+
+<p>Le malheureux que son avarice force à
+s'épargner les choses nécessaires, à pâtir,
+à fourber, à friponner, pour enrichir un
+héritier, est le gros papier gris, employé
+par les petits marchands pour envelopper
+des choses, dont se servent des hommes
+qui valent mieux qu'eux.</p>
+
+<p>Voyez ensuite le contraste de l'avare.
+Il perd sa santé, sa réputation, sa fortune
+au milieu des plaisirs. Y a-t-il
+quelque papier qui lui ressemble? Oui,
+sans doute, c'est le papier qui boit.</p>
+
+<p>L'inquiet politique croit ce côté toujours
+exempt d'erreur et cet autre toujours
+faux. Il critique avec fureur; il
+applaudit avec rage. Dupe de tous les
+bruits populaires, et instrument des fripons,
+il ne faut pas que l'impression
+annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de
+papier, qu'on appelle <i>un bonnet d'âne</i>.</p>
+
+<p>L'homme prompt et colère, dans les
+veines duquel le sang court avec vivacité,
+qui vous cherche querelle si vous
+marchez de travers, et ne peut endurer
+une plaisanterie, un mot, un regard,
+qu'est-il? Quoi? Le papier de trace assurément.</p>
+
+<p>Que dites-vous de nos poëtes, tous
+tant qu'ils sont, bons, mauvais, riches,
+pauvres, beaucoup lus, ou point lus du
+tout? Vous pouvez mettre ensemble et
+eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les
+papiers le plus inutile<a id="FNanchor_72" name="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">72</a>.</p>
+
+<p>Contemplez la jeune et douce vierge.
+Elle est belle comme une feuille de
+papier blanc, que rien n'a encore souillé:
+l'homme heureux que le destin favorise,
+peut y écrire son nom et la prendre
+pour sa peine.</p>
+
+<p>Encore une comparaison: je n'en veux
+plus faire qu'une. L'homme sage, qui
+méprise les petitesses, et dont les pensées,
+les actions, les maximes sont à lui,
+et n'ont pour principe que les sentimens
+de son c&oelig;ur, cet homme, dis-je, est le
+papier-vélin, qui de tous les papiers
+est le plus beau, le meilleur, le plus
+précieux.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a>
+<a href="#FNanchor_72">
+<span class="label">[72]</span></a> Il y a dans l'original, la plus pauvre de
+toutes les <i>maculatures</i>. La maculature est une
+feuille de gros papier gris, qui sert d'enveloppe
+à une rame d'autre papier. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i30">CONTE.</a></h2>
+
+
+<p>Jacques Montresor étoit un brave
+officier, point bigot mais très-honnête
+homme. Il tomba malade. Le curé de sa
+paroisse croyant qu'il alloit mourir, courut
+chez lui, et lui conseilla de faire sa
+paix avec Dieu, afin d'être reçu en paradis.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas inquiet sur cela, lui
+dit Montresor; car j'ai eu, la nuit dernière,
+une vision, qui m'a tout-à-fait
+tranquillisé».&mdash;Et qu'est-ce que
+cette vision, demanda le bon curé?&mdash;«J'étois,
+répliqua Montresor, à la porte
+du paradis, avec une foule de gens,
+qui vouloient entrer. Saint-Pierre leur
+demanda de quelle religion ils étoient.&mdash;Je
+suis catholique romain, répondit
+l'un.&mdash;Eh bien! entrez et prenez votre
+place parmi les catholiques, lui dit
+Saint-Pierre.&mdash;Un autre cria qu'il
+étoit de l'église anglicane.&mdash;Placez-vous
+avec les anglicans, répondit le
+Saint.&mdash;Moi je suis quaker, dit gravement
+un troisième.&mdash;Entrez où sont
+les quakers, fut la réponse de l'apôtre.&mdash;Enfin,
+il me demanda quelle étoit ma
+religion.&mdash;Hélas! lui répondis-je,
+le pauvre Jacques Montresor n'en a
+malheureusement aucune.&mdash;C'est
+dommage, dit Saint-Pierre. Je ne
+sais où vous placer: mais entrez
+toujours; vous vous mettrez où vous
+pourrez<a id="FNanchor_73" name="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">73</a>».</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a>
+<a href="#FNanchor_73">
+<span class="label">[73]</span></a> Voici une imitation heureuse, que le citoyen
+Parny a faite de ce joli conte de Franklin.
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Abandonnant la terrestre demeure,</span><br>
+ <span class="i0">Un jour, dit-on, six hommes vertueux,</span><br>
+ <span class="i0">Morts à-la-fois, vinrent à la même heure,</span><br>
+ <span class="i0">Se présenter à la porte des cieux.</span><br>
+ <span class="i0">L'Ange paroît, demande à chacun d'eux</span><br>
+ <span class="i0">Quel est son culte; et le premier s'approche,</span><br>
+ <span class="i0">Disant:&mdash;«Tu vois un bon Mahométan».</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre mon cher, et tournant vers ta gauche,</span><br>
+ <span class="i0">Tu trouveras le quartier Musulman.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Second</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moi, je suis Juif.</span><br>
+ </div>
+
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i9">Entre, et cherche une place</span><br>
+ <span class="i0">Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace</span><br>
+ <span class="i0">À cet Hébreu, qu'es-tu?</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Troisième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">Luthérien.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Soit; entre et va, sans t'étonner de rien,</span><br>
+ <span class="i0">T'asseoir au temple où s'assemblent tes frères.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Quatrième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quaker.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i4">Eh bien, entre, et garde ton chapeau.</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce bosquet les Quakers sédentaires</span><br>
+ <span class="i0">Forment un club; on y fume.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Quaker</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i14"><i>Bravo.</i></span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Cinquième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai le bonneur d'être bon catholique,</span><br>
+ <span class="i0">Et comme tel, je suis un peu surpris</span><br>
+ <span class="i0">De voir un Juif, un Turc, en paradis.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre, et rejoins les tiens sous ce portique.</span><br>
+ <span class="i0">Venons à toi; quelle religion</span><br>
+ <span class="i0">As-tu suivie?</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Sixième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i7">Aucune.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i11">Aucune?</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Sixième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i15">Non.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais cependant quelle fut ta croyance?</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">le Sixième</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ame immortelle, un Dieu qui récompense,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui punit; rien de plus.</span><br>
+ </div>
+
+<p class="c"><span class="sc">l'Ange</span>.</p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i14">En ce cas,</span><br>
+ <span class="i0">Entre, et choisis ta place où tu voudras.</span><br>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i31">FRAGMENT</a><br>
+DE LA SUITE DES MÉMOIRES<br>
+DE FRANKLIN<a id="FNanchor_74" name="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">74</a>.</h2>
+
+
+<p>Ce fut vers ce temps que je formai
+le hardi et difficile projet de parvenir
+à la perfection morale. Je désirois de
+passer ma vie sans commettre aucune
+faute dans aucun moment; je voulois me
+rendre maître de tout ce qui pouvoit m'y
+entraîner: la pente naturelle, la société,
+ou l'usage. Comme je connoissois, ou
+croyois connoître, le bien et le mal, je
+ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas
+toujours faire l'un et éviter l'autre; mais
+je m'apperçus bientôt que j'avois entrepris
+une tâche plus difficile que je ne
+l'avois d'abord imaginé. Pendant que
+j'appliquois mon attention, et que je
+mettais mes soins à me préserver d'une
+faute, je tombois souvent, sans m'en
+appercevoir, dans une autre: l'habitude
+se prévaloit de mon inattention, ou bien
+le penchant étoit trop fort pour ma raison.</p>
+
+<p>Je conclus à la fin que quoiqu'on fût spéculativement
+persuadé qu'il est de notre
+intérêt d'être complétement vertueux,
+cette conviction étoit insuffisante pour
+prévenir nos faux pas; qu'il falloit rompre
+les habitudes contraires, en acquérir de
+bonnes et s'y affermir, avant de pouvoir
+compter sur une constante et uniforme
+rectitude de conduite: en conséquence,
+pour y parvenir, j'imaginai la méthode
+suivante.</p>
+
+<p>Dans les différentes énumérations des
+vertus morales que j'avois vues dans mes
+lectures, le catalogue étoit plus ou moins
+nombreux, suivant que les écrivains renfermoient
+plus ou moins d'idées sous la
+même dénomination. La <i>tempérance</i>, par
+exemple, suivant quelques-uns, n'avoit
+de rapport qu'au manger et au boire,
+tandis que d'autres en étendoient le sens
+jusqu'à la modération dans tous les autres
+plaisirs, dans tous les appétits, inclinations
+ou passions du corps ou de l'ame, et
+même jusqu'à l'avarice et l'ambition. Je
+me proposai, pour plus de clarté, de faire
+plutôt usage d'un plus grand nombre de
+mots, en attachant à chacun peu d'idées,
+que de me servir de moins de termes, en
+les liant à plus d'idées. Je renfermai sous
+treize noms de vertus, toutes celles qu'alors
+je regardois comme nécessaires ou désirables,
+et j'attachai à chacune d'elles un
+court précepte qui montrait pleinement l'étendue
+que je donnois à leur signification.</p>
+
+<p>Voici ces noms de vertus avec leur précepte:</p>
+
+
+<p>1. <span class="sc">Sobriété</span>. Ne mangez pas jusqu'à
+être appesanti; ne buvez pas assez pour
+que votre tête en soit affectée.</p>
+
+<p>2. <span class="sc">Silence</span>. Ne dites que ce qui peut
+être utile aux autres et à vous-mêmes.</p>
+
+<p>Évitez les conversations frivoles.</p>
+
+<p>3. <span class="sc">Ordre</span>. Que chaque chose ait chez
+vous sa place, et chaque partie de vos
+affaires son temps.</p>
+
+<p>4. <span class="sc">Résolution</span>. Soyez résolu de faire
+ce que vous devez, et faites, sans y
+manquer, ce que vous avez résolu.</p>
+
+<p>5. <span class="sc">Économie</span>. Ne faites aucune dépense
+que pour le bien des autres ou
+pour le vôtre, c'est-à-dire, ne dépensez
+rien mal à propos.</p>
+
+<p>6. <span class="sc">Application</span>. Ne perdez point de
+temps; soyez toujours occupé à quelque
+chose d'utile; abstenez-vous de toute
+action qui ne l'est pas.</p>
+
+<p>7. <span class="sc">Sincérité</span>. N'usez d'aucuns déguisemens
+nuisibles; que vos pensées
+soient innocentes et justes, et conformez-vous
+quand vous parlez.</p>
+
+<p>8. <span class="sc">Justice</span>. Ne nuisez à personne, soit
+en lui fesant du tort, soit en négligeant
+de lui faire le bien auquel vous oblige
+votre devoir.</p>
+
+<p>9. <span class="sc">Modération</span>. Évitez les extrêmes;
+gardez-vous de vous offenser des torts
+d'autrui, autant que vous croyez en avoir
+sujet.</p>
+
+<p>10. <span class="sc">Propreté</span>. Ne souffrez aucune
+malpropreté sur votre corps, sur vos
+habits et dans votre maison.</p>
+
+<p>11. <span class="sc">Tranquillité</span>. Ne vous laissez
+troubler ni par des bagatelles, ni par des
+accidens ordinaires ou inévitables.</p>
+
+<p>12. <span class="sc">Chasteté</span>. Livrez-vous rarement
+aux plaisirs de l'amour, n'en usez que pour
+votre santé, ou pour avoir des descendans,
+jamais au point de vous abrutir ou de
+perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos
+et à la réputation de vous ou des autres.</p>
+
+<p>13. <span class="sc">Humilité</span>. Imitez Jésus et Socrate.</p>
+
+<p>Mon intention étant d'acquérir l'habitude
+de toutes ces vertus, je pensai
+qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon
+attention en entreprenant de les acquérir
+toutes à-la-fois, de la fixer pendant un
+temps sur une d'elles; et lorsque je m'en
+serois assuré, de passer à une autre, et
+ainsi de suite, jusqu'à ce que je les eusse
+parcourues toutes les treize. Et comme
+l'acquisition préalable de quelques-unes,
+pouvoit faciliter celle de quelques autres,
+je les rangeai dans cette vue comme on
+vient de voir: la <i>sobriété</i> étoit la première,
+parce qu'elle tend à procurer le
+sang-froid et la netteté de tête si nécessaires
+lorsqu'il faut observer une vigilance
+constante, et se tenir en garde
+contre l'attrait toujours subsistant des
+anciennes habitudes, et la force des tentations
+continuelles.</p>
+
+<p>Cette vertu une fois obtenue et affermie,
+le <i>silence</i> devenoit beaucoup plus
+aisé. Mon désir étant d'acquérir des connoissances
+en même-temps que je me
+perfectionnois dans la vertu, je considérai
+que, dans la conversation, on y
+parvenoit plutôt par le secours de l'oreille
+que par celui de la langue; et voulant,
+en conséquence, rompre l'habitude qui
+me gagnoit de babiller, de faire des
+pointes et des plaisanteries qui ne pouvoient
+me rendre admissible que dans
+des compagnies frivoles, je donnai la seconde
+place au <i>silence</i>.</p>
+
+<p>J'espérois par son moyen, et avec
+l'<i>ordre</i> qui vient après, obtenir plus de
+temps pour suivre mon projet et mes
+études. La <i>résolution</i> une fois devenue
+habituelle, devoit m'affermir dans mes
+efforts pour obtenir les autres vertus.
+L'<i>économie</i> et l'<i>application</i> en me délivrant
+de ce qui me restoit de dettes, et me
+procurant l'abondance et l'indépendance,
+devoient me rendre plus aisée la pratique
+de la <i>sincérité</i> et de la <i>justice</i>, etc, etc.</p>
+
+<p>Je conclus alors que, conformément
+aux avis de Pythagore, contenus dans
+ses vers d'or, un examen journalier étoit
+nécessaire, et pour le diriger j'imaginai
+la méthode suivante:</p>
+
+<p>Je fis un petit livre dans lequel j'assignai
+pour chacune des vertus, une page
+que je réglai avec de l'encre rouge, de
+manière qu'elle eût sept colonnes, une
+pour chaque jour de la semaine, que je
+marquai de la lettre initiale de ce jour;
+je fis sur ces colonnes treize lignes rouges
+transversales, plaçant au commencement
+de chacune, la première lettre d'une des
+vertus. Dans cette ligne, et la colonne
+convenable, je pouvois marquer avec un
+petit trait d'encre toutes les fautes que,
+d'après mon examen, je reconnoîtrois
+avoir commis ce jour-là contre cette vertu.</p>
+
+<p class="c">FORME DES PAGES.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Sobriété</span>.</p>
+
+<p class="c"><i>Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas<br>
+jusqu'à ce que votre tête soit affectée.</i></p>
+
+<div class="c">
+<table summary="">
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="tf">DIM.</td>
+<td class="tf">LUN.</td>
+<td class="tf">MAR.</td>
+<td class="tf">MER.</td>
+<td class="tf">JEU.</td>
+<td class="tf">VEN.</td>
+<td class="tf">SAM.</td>
+</tr>
+<tr><td>Sobriété.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Silence.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Ordre.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Résolution.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Économie.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Application.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Sincérité.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Justice.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Modération.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Propreté.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Tranquillité.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Chasteté.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td>Humilité.</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+<td class="tf">&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<p>Je pris la résolution de donner, pendant
+une semaine, une attention rigoureuse
+à chacune des vertus successivement.
+Ainsi dans la première, je pris
+grand soin d'éviter de donner la plus légère
+atteinte à la <i>sobriété</i>, abandonnant
+les autres vertus à leur chance ordinaire;
+seulement je marquois chaque soir les
+fautes du jour: ainsi dans le cas où j'aurois
+pu, pendant la première semaine,
+tenir nette ma première ligne marquée
+<i>sobriété</i>, je regardois l'habitude de cette
+vertu connue assez fortifiée, et ses ennemis,
+les penchans contraires, assez affoiblis
+pour pouvoir hasarder d'étendre
+mon attention, d'y réunir la suivante,
+et d'obtenir la semaine d'après deux
+lignes exemptes de marques.</p>
+
+<p>En procédant ainsi jusqu'à la dernière,
+je pouvois faire un cours complet en
+treize semaines, et quatre cours en un
+an; de même que celui qui a un jardin
+à mettre en ordre, n'entreprend pas
+d'arracher toutes les mauvaises herbes
+en une seule fois, ce qui excéderoit le
+pouvoir de ses bras et de ses forces; il
+ne travaille en même-temps que sur une
+planche, et lorsqu'il a fini la première,
+il passe à une seconde. Je devois jouir
+(je m'en flattois du moins) du plaisir
+encourageant de voir sur mes pages mes
+progrès dans la vertu, en effaçant successivement
+les marques de mes lignes,
+jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs
+répétitions, j'eusse le bonheur de voir
+mon livre entièrement blanc, au bout
+d'un examen journalier de treize semaines.</p>
+
+<p>Mon petit livre avoit pour épigraphe
+ces vers du Caton d'Addison.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0" lang="en">Here will I hold: if there is a power above us</span><br>
+ <span class="i0">(And that there is, all nature cries aloud</span><br>
+ <span class="i0">Thro' all her works) he must delight in virtue,</span><br>
+ <span class="i0">And that which he delights in, must be happy.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Je persévérerai: s'il y a un pouvoir
+au-dessus de nous (et la nature entière
+crie à haute voix dans toutes ses
+&oelig;uvres qu'il y en a un), la vertu doit
+faire ses délices, et ce qui fait ses délices
+doit être le bonheur.»</p>
+
+<p>Un autre de Cicéron.</p>
+
+<blockquote>
+<p lang="la">O vitæ Philosophia dux! ô virtutum indagatrix,
+expultrixque vitiorum! Unus dies benè et ex præceptis
+tuis actus peccanti immortalitati est anteponendus.</p>
+</blockquote>
+
+<p>«Ô philosophie! guide de la vie,
+source des vertus et fléau des vices!
+Un seul jour employé au bien, et suivant
+tes préceptes, est préférable à
+l'immortalité passée dans le vice.»</p>
+
+<p>Un autre, d'après les proverbes de Salomon,
+parlant de la sagesse et de la vertu.</p>
+
+<p>«La longueur des jours est dans sa
+main droite, et dans sa gauche la richesse
+et les honneurs; ses voies sont
+des voies de douceur, et tous ses sentiers
+sont ceux de la paix». <i>Prov. ch.
+III. v. 16 et 17.</i></p>
+
+<p>Et considérant Dieu comme la source
+de la sagesse, je pensai qu'il étoit juste
+et nécessaire de solliciter son assistance
+pour l'obtenir. Je composai en conséquence
+la courte prière qui suit, et je la
+mis en tête de mes tables d'examen, pour
+m'en servir tous les jours.</p>
+
+<p>«Ô bonté puissante! père bienfaisant!
+guide miséricordieux, augmente en
+moi la sagesse pour que je puisse connoître
+mes vrais intérêts; fortifie ma
+résolution pour exécuter ce qu'elle
+prescrit, agrée mes bons offices à l'égard
+de tes autres enfans, comme le seul
+acte de reconnoissance qui soit en mon
+pouvoir pour les faveurs continuelles
+que tu m'accordes.»</p>
+
+<p>Je me servois aussi de cette prière,
+tirée des poëmes de Thompson.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0" lang="en">Father of light and life, thou Good supreme!</span><br>
+ <span class="i0">O Teach me what is Good, teach me thyself.</span><br>
+ <span class="i0">Save me from folly, vanity, and vice,</span><br>
+ <span class="i0">From every low pursuit, and fill my soul</span><br>
+ <span class="i0">With knowledge, conscious peace and virtue pure,</span><br>
+ <span class="i0">Sacred, substantial, never fading bliss.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Père de la lumière et de la vie! Ô
+toi, le bien suprême! instruis-moi de
+ce qui est bien, instruis-moi de toi-même;
+sauve-moi de la folie, de la
+vanité, du vice, de toutes les inclinations
+basses, et remplis mon ame
+de savoir, de paix intérieure, et de
+vertu pure; bonheur sacré, véritable,
+et qui ne se ternit jamais.»</p>
+
+<p>Le précepte de l'<i>ordre</i> demandant que
+chaque partie de mes affaires eût son
+temps assigné, une page de mon livret
+contenoit le plan qui suit pour l'emploi
+des vingt-quatre heures du jour naturel.</p>
+
+<p><i>Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel</i>.</p>
+
+<p><i>Question du matin</i>: Quel bien puis-je faire aujourd'hui?</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+<td class="r">5.<br>6.<br>7.</td>
+<td>En me levant, me laver et invoquer la bonté suprème,
+régler les affaires et prendre les résolutions
+du jour, continuer les études actuelles, déjeûner.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="r">8.<br>9.<br>10.<br>11.</td>
+<td>Travail.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="r">midi.<br>1.</td>
+<td>Lecture, ou examen de mes comptes, et dîner.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="r">2.<br>3.<br>4.<br>5.</td>
+<td>Travail.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="r">6.<br>7.<br>8.<br>9.</td>
+<td>Ranger tout à sa place, souper, musique ou
+récréation, ou conversation, examen du jour.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="r">10.<br>11.<br>minuit.<br>1.<br>2.<br>3.<br>4.</td>
+<td>Sommeil.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><i>Question du soir</i>: Quel bien ai-je fait aujourd'hui?</p>
+
+<p>J'entamai l'exécution de ce plan par
+mon examen, et je continuai pendant
+un certain temps, l'interrompant dans
+quelques occasions. Je fus surpris de
+trouver combien j'étois plus rempli de
+défauts que je ne l'avois imaginé; mais
+j'eus la satisfaction de les voir diminuer.</p>
+
+<p>Pour éviter l'embarras de renouveler,
+de temps en temps, mon livret, qui,
+en grattant le papier pour effacer les
+marques des vieilles fautes, afin de faire
+place aux nouvelles dans un nouveau
+cours, étoit devenu rempli de trous,
+je transcrivis mes tables et mes préceptes
+sur les feuilles d'ivoire d'un souvenir:
+les lignes y furent tracées, d'une manière
+durable, avec de l'encre rouge,
+et j'y marquai mes fautes avec un crayon
+de mine de plomb, dont je pouvais
+effacer les traces aisément, en y passant
+une éponge mouillée.</p>
+
+<p>Après un temps, je ne fis plus qu'un
+cours pendant l'année, et, par la suite,
+un seul en plusieurs années, jusqu'à ce
+qu'à la fin je n'en fisse plus du tout,
+étant employé, hors de chez moi, par
+des voyages, des occupations et une
+multitude d'affaires. Cependant, je portois
+toujours mon petit livre avec moi.
+Mon projet d'<i>ordre</i> me donna le plus
+de peine, et je trouvai que, quoiqu'il
+fût praticable, lorsque les affaires d'un
+homme sont de nature à lui laisser la
+disposition de son temps, comme celles
+d'un ouvrier imprimeur, par exemple,
+il ne l'étoit plus pour un maître, qui
+doit avoir des relations avec le monde,
+et recevoir souvent les gens à qui il a
+affaire, à l'heure qui leur convient. Je
+trouvai très-difficile aussi d'observer
+l'<i>ordre</i>, en mettant à leur place les
+effets, les papiers, etc. Je n'avois pas
+été accoutumé, de bonne heure, à cette
+règle; et, comme j'avois une excellente
+mémoire, je sentois peu l'inconvénient
+qui résulte de manquer d'ordre. Cet
+article me contraignit à une attention
+pénible; mes fautes, à cet égard, me
+tourmentèrent tellement, mes progrès
+étoient si foibles et mes rechutes si
+fréquentes, que je me décidai presque
+à prendre mon parti sur ce défaut.</p>
+
+<p>Quelque chose aussi, qui prétendoit
+être la raison, me suggéroit, de temps
+en temps, que cette extrême délicatesse,
+que j'exigeois de moi-même, pouvoit
+bien être une espèce de sottise en morale,
+qui me rendroit ridicule, si elle étoit
+connue; qu'un caractère parfait pourroit
+éprouver l'inconvénient d'être un objet
+d'envie et de haine, et que celui qui
+veut le bien, doit se souffrir un petit
+nombre de défauts, pour mettre ses amis
+à leur aise.</p>
+
+<p>Dans le vrai, je me trouvai incorrigible,
+par rapport à l'<i>ordre</i>; et à présent
+que je suis devenu vieux, et que ma
+mémoire est mauvaise, j'en sens vivement
+le besoin; mais, après tout, quoique
+je ne sois jamais arrivé à la perfection
+à laquelle j'avois tant d'envie de parvenir,
+et que j'en sois même resté bien
+loin, cependant, mes efforts m'ont rendu
+meilleur et plus heureux que je n'aurois
+été, si je n'avois pas formé cette entreprise;
+comme celui qui tâche de se
+faire une écriture parfaite, en imitant
+un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse
+jamais atteindre la même perfection;
+néanmoins, les efforts qu'il fait rendent
+sa main meilleure et son écriture passable.</p>
+
+<p>Il peut être utile, à ma postérité, de
+savoir que c'est à ce petit artifice, à
+l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû
+le bonheur constant de sa vie, jusqu'à
+sa soixante et dix-neuvième année,
+pendant laquelle ceci est écrit. Les revers,
+qui peuvent accompagner le reste
+de ses jours, sont entre les mains de la
+Providence; mais, s'ils arrivent, la pensée
+de son bonheur passé doit l'aider à les
+supporter avec résignation. Il attribue,
+à la <i>sobriété</i>, sa longue et constante
+santé, et ce qui lui reste encore d'une
+bonne constitution; à <i>l'application</i> et
+à <i>l'économie</i>, l'aisance qu'il s'est procurée
+de bonne heure, l'acquisition de
+sa fortune, et des connoissances qui
+l'ont mis en état d'être un citoyen utile,
+et lui ont donné quelque réputation
+parmi les savans; à la <i>sincérité</i> et à la
+<i>justice</i>, la confiance de son pays, et
+les emplois honorables dont on l'a revêtu.
+Enfin, c'est à l'influence de toutes ces
+vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait
+pu les atteindre, qu'il croit devoir cette
+égalité d'humeur et cette gaieté dans
+la conversation, qui fait encore rechercher
+sa compagnie, même par des
+gens plus jeunes que lui. Il espère que
+quelques-uns de ses descendans suivront
+cet exemple, et s'en trouveront
+bien.</p>
+
+<p>On remarquera que, quoique mon
+plan ne fût pas entièrement sans rapport
+avec la religion, il ne s'y trouvoit pas
+de traces d'aucun dogme: je l'avois
+évité à dessein, car j'étois persuadé de
+l'utilité et de l'excellence de ma méthode;
+je croyois qu'elle devoit être utile aux
+hommes, quelle que fût leur religion,
+et me proposois de la publier quelque
+jour.</p>
+
+<p>J'avois dessein d'écrire un petit commentaire
+sur chaque vertu, dans lequel
+j'aurais fait voir l'avantage de les posséder,
+et les maux qui suivent les vices
+qui leur sont opposés; j'aurois intitulé
+mon livre: <i>l'Art de la Vertu</i>, parce
+qu'il auroit montré les moyens et la
+manière d'acquérir la vertu, ce qui l'auroit
+distingué d'une simple exhortation
+qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir
+à être homme de bien, ressemble
+au langage de celui dont, pour employer
+l'expression d'un apôtre, la charité n'est
+qu'en paroles, et qui, sans montrer à
+ceux qui sont nuds et qui ont faim,
+les moyens d'avoir des habits et des
+vivres, les exhorte à se nourrir et à
+s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers.
+15, 16).</p>
+
+<p>Mais les choses ont tourné, de manière
+que mon intention d'écrire et de
+publier ce commentaire, n'a jamais été
+remplie. De temps en temps, à la vérité,
+je mettois, par écrit, de courtes notes
+sur les sentimens, les raisonnemens, etc.
+que j'y devois employer, et j'en ai
+encore quelques-unes; mais l'attention
+particulière qu'il m'a fallu donner, dans
+les premières années de ma vie, à mes
+affaires personnelles, et, depuis, aux
+affaires publiques, m'ont obligé de le
+remettre à d'autre temps; et, comme
+il est lié, dans mon esprit, avec un
+grand et vaste projet, dont l'exécution
+demande un homme tout entier, et dont
+une succession imprévue d'emplois m'a
+empêché de m'occuper jusqu'à présent,
+il est resté imparfait.</p>
+
+<p>J'avois dessein de prouver, dans cet
+ouvrage, qu'en considérant seulement
+la nature de l'homme, les actions vicieuses
+n'étoient pas nuisibles, parce
+qu'elles étoient défendues, mais qu'elles
+sont défendues, parce qu'elles sont nuisibles;
+qu'il est de l'intérêt, de ceux
+même qui ne souhaitent que le bonheur
+d'ici-bas, d'être vertueux; et, considérant
+qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup
+de riches commerçans, de princes,
+de républiques, qui ont besoin, pour
+l'administration de leurs affaires, d'agens
+honnêtes, et qu'ils sont rares, j'aurais
+entrepris de convaincre les jeunes gens,
+qu'il n'y a point de qualités plus capables
+de conduire un homme pauvre à la fortune,
+que la probité et l'intégrité.</p>
+
+<p>Ma liste des vertus n'en contenoit
+d'abord que douze; mais un quaker de
+mes amis m'avertit, avec bonté, que
+je passois généralement pour être orgueilleux;
+que j'en donnois souvent des
+preuves; que, dans la conversation,
+non content d'avoir raison lorsque je
+disputois quelque point, je voulois encore
+prouver aux autres qu'ils avoient
+tort; que j'étois, de plus, insolent; ce
+dont il me convainquit, en m'en rapportant
+différens exemples. Je résolus
+d'entreprendre de me guérir, s'il étoit
+possible, de ce vice ou de cette folie,
+en même temps que des autres, et j'ajoutai
+sur ma liste l'humilité.</p>
+
+<p>Je ne puis pas me vanter d'un grand
+succès pour l'acquisition réelle de cette
+vertu; mais j'ai beaucoup gagné, quant
+à son apparence. Je me prescrivis la
+règle d'éviter de contredire directement
+l'opinion des autres, et je m'interdis
+toute assertion positive en faveur de la
+mienne. J'allai même, conformément
+aux anciennes loix de notre <i>Junto</i><a id="FNanchor_75" name="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">75</a>,
+jusqu'à m'interdire l'usage d'aucune expression
+qui marquât une opinion définitivement
+arrêtée, comme <i>certainement</i>,
+<i>indubitablement</i>, et j'adoptai, à leur
+place: <i>je conçois</i>, <i>je soupçonne</i>, ou
+<i>j'imagine</i> qu'une chose est ainsi, ou <i>il
+me paroît, en ce moment, que</i>.&mdash;Quand
+quelqu'un affirmoit une chose qui me
+paraissoit être une erreur, je me refusois
+le plaisir de le contredire brusquement,
+et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdité
+dans sa proposition; et,
+dans ma réponse, je commençois par
+observer que, dans certains cas ou certaines
+circonstances, son opinion seroit
+juste; mais que, dans celle dont il étoit
+question, il <i>me sembloit</i> qu'il y avoit
+quelque différence, etc.</p>
+
+<p>Je reconnus bientôt l'avantage de ce
+changement dans mes manières: les
+conversations dans lesquelles je m'engageois
+en devinrent plus agréables;
+le ton modeste avec lequel je proposois
+mes opinions, leur procuroit un plus
+prompt accueil et moins de contradictions;
+je n'éprouvois pas autant de mortifications,
+lorsqu'il se trouvoit que
+j'avois tort, et j'obtenois plus facilement
+des autres, d'abandonner leurs erreurs
+et de se réunir à moi, lorsqu'il arrivoit
+que j'avois raison.</p>
+
+<p>Cette disposition, à laquelle je ne pus
+pas d'abord m'assujétir sans faire quelque
+violence à mon penchant naturel, me
+devint, à la fin, si facile et si habituelle,
+que personne, depuis cinquante ans
+peut-être, n'a pu, je crois, s'appercevoir
+qu'il me soit échappé une seule expression
+tranchante. C'est à cette habitude, jointe
+à ma réputation d'intégrité, que je
+dois principalement d'avoir obtenu, de
+bonne heure, une grande confiance
+parmi mes concitoyens, lorsque je leur
+ai proposé de nouvelles institutions, ou
+quelques changemens aux anciennes,
+et une si grande influence dans les
+assemblées publiques, lorsque j'en suis
+devenu membre; car je n'étois qu'un
+mauvais orateur, jamais éloquent, souvent
+sujet à hésiter, rarement correct
+dans mes expressions, et cependant, je
+fesois généralement prévaloir mon avis.</p>
+
+<p>Aucune de nos dispositions naturelles
+n'est peut-être plus difficile à dompter
+que l'<i>orgueil</i>. Qu'on le mortifie, qu'on
+lui fasse la guerre, qu'on le terrasse,
+qu'on l'étouffe vivant, il perce de nouveau;
+il se montre de temps en temps.
+Vous l'appercevrez, sans doute, souvent
+dans cette histoire, peut-être au moment
+même où je parle de le subjuguer, et
+vous pourrez me retrouver orgueilleux
+jusque dans mon humilité.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a>
+<a href="#FNanchor_74">
+<span class="label">[74]</span></a> Ce morceau qui se rapporte à l'année
+1730 ou 1731, et fait suite à ce que Franklin a
+écrit des Mémoires de sa Vie, a été tiré, à Philadelphie,
+d'un manuscrit prêté au citoyen Delessert.
+Ce dernier, qui l'a déjà fait insérer dans la <i>Décade</i>,
+a bien voulu permettre qu'il reparût ici.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a>
+<a href="#FNanchor_75">
+<span class="label">[75]</span></a> Nom du club formé à Philadelphie par
+Franklin.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><a name="i32">LE CHEMIN DE LA FORTUNE,</a><br>
+<small>OU</small><br>
+LA SCIENCE<br>
+DU BONHOMME RICHARD<a id="FNanchor_76" name="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">76</a>.</h2>
+
+
+<p class="a"><span class="sc">Bénévole lecteur!</span></p>
+
+<p>J'ai ouï dire que rien ne fait autant
+de plaisir à un auteur que de voir
+ses ouvrages respectueusement cités par
+d'autres écrivains. Jugez donc combien
+je dus être content d'une aventure que
+je vais vous rapporter.</p>
+
+<p>Passant dernièrement à cheval dans un
+endroit, où il y avoit beaucoup de monde
+rassemblé pour une vente publique, je
+m'arrêtai. Il n'étoit pas encore l'heure
+de faire la vente, et en attendant qu'on
+commençât, la compagnie causoit sur la
+dureté des temps. Quelqu'un s'adressant
+à un homme à cheveux blancs, simplement
+et proprement mis, lui dit:&mdash;«Et
+vous, père Abraham, que pensez-vous
+de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas
+que le fardeau des impôts ruinera entièrement
+le pays? Car comment ferons-nous
+pour les payer? Que nous
+conseillez-vous?»</p>
+
+<p>Le père Abraham se leva et répondit:&mdash;«Si
+vous voulez savoir ma façon de
+penser, je vais vous la dire brièvement;
+car un mot suffit à qui sait entendre,
+comme dit le bonhomme Richard».&mdash;Tout
+le monde se réunit
+pour engager le père Abraham à parler,
+et l'assemblée ayant formé un cercle autour
+de lui, il tint le discours suivant:</p>
+
+<p>«Mes amis, il est certain que les impôts
+sont très-lourds. Si nous n'avions
+à payer que ceux que le gouvernement
+met sur nous, nous pourrions
+les trouver moins considérables: mais
+nous en avons beaucoup d'autres, qui
+sont bien plus onéreux pour quelques-uns
+d'entre nous. L'impôt de notre
+paresse nous coûte le double de la
+taxe du gouvernement; notre orgueil
+le triple, et notre folie le quadruple.
+Ces impôts sont tels, qu'il n'est pas
+possible aux commissaires d'y faire la
+moindre diminution. Cependant, si
+nous voulons suivre un bon conseil, il
+y a encore quelqu'espoir pour nous.
+Dieu aide ceux qui s'aident eux-mêmes,
+comme dit le bonhomme Richard.</p>
+
+<p>»S'il existait un gouvernement, qui
+obligeât les sujets à donner la dixième
+partie de leur temps pour son service,
+on le trouveroit assurément très-dur:
+mais la plupart d'entre nous sont taxés
+par leur paresse d'une manière beaucoup
+plus forte. La paresse occasionne
+des incommodités et raccourcit nécessairement
+la vie. La paresse, semblable
+à la rouille, use bien plus promptement
+que le travail: mais la clef,
+dont on se sert est toujours claire,
+comme dit encore le bonhomme Richard.&mdash;Si
+vous aimez la vie, ne prodiguez
+pas le temps; car, comme dit encore
+le bonhomme Richard, c'est l'étoffe
+dont la vie est faite. Nous donnons
+au sommeil bien plus de temps qu'il ne
+faut, oubliant que le renard qui dort
+n'attrape point de poules, et que nous
+aurons assez le temps de dormir dans
+la tombe, comme dit le bonhomme
+Richard.</p>
+
+<p>»Si le temps est la plus précieuse de
+toutes les choses, prodiguer le temps
+doit être, comme dit le bonhomme
+Richard, la plus grande des prodigalités;
+puisque, comme il nous l'apprend
+ailleurs, le temps perdu ne se
+retrouve jamais, et que ce que nous
+appelons <i>assez de temps</i>, se trouve
+toujours fort peu de temps.&mdash;Agissons
+donc, pendant que nous le pouvons,
+et agissons à propos. Avec de l'assiduité,
+nous ferons beaucoup plus avec
+moins de peine. La paresse rend tout
+difficile, et le travail tout aisé. Celui
+qui se lève tard a besoin d'agir toute
+la journée, et peut à peine avoir fini
+ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse
+va si lentement que la pauvreté
+l'a bientôt attrapée. Conduisez vos
+affaires, et ne vous laissez jamais
+conduire par elles. Un homme qui se
+couche de bonne heure, et se lève
+matin, dit le bonhomme Richard,
+devient bien portant, riche et sage.</p>
+
+<p>»Que signifient donc les désirs, les
+espérances de temps plus heureux?
+Nous pouvons rendre le temps meilleur
+si nous savons agir.&mdash;L'activité
+n'a pas besoin de former des v&oelig;ux;
+celui qui vit d'espérance mourra de
+faim. Il n'y a point de profit sans
+peine. Je dois me servir de mes mains,
+puisque je n'ai point de terre; ou, si
+j'en ai, elle est fortement imposée.
+Le bonhomme Richard dit que celui
+qui a un métier a un fonds de terre,
+et que celui qui a une profession a un
+emploi utile et honorable. Mais il faut
+alors qu'on fasse valoir son métier et
+qu'on suive sa profession; sans quoi
+ni le fonds de terre, ni l'emploi ne
+nous aideront à payer les taxes.</p>
+
+<p>»Si nous sommes laborieux, nous ne
+mourrons jamais de faim. La faim regarde
+la porte de l'homme qui travaille,
+mais elle n'ose pas y entrer.
+Les commissaires et les huissiers la
+respectent également; car l'activité
+paie les dettes, et le désespoir les
+augmente. Vous n'avez besoin ni de
+trouver un trésor, ni d'hériter d'un
+riche parent: le travail est le père du
+bonheur, et Dieu donne tout à ceux
+qui s'occupent.</p>
+
+<p>»Tandis que les fainéans dorment,
+labourez profondément votre champ;
+vous recueillerez du bled et pour votre
+consommation, et pour vendre. Labourez
+aujourd'hui, car vous ne savez
+pas combien vous pourrez en être empêché
+demain. C'est ce qui a fait dire
+au bonhomme Richard: Un aujourd'hui
+vaut mieux que deux demain; et ensuite:
+Ne remettez jamais à demain ce
+que vous pouvez faire aujourd'hui.</p>
+
+<p>»Si vous étiez domestique ne seriez-vous
+pas honteux qu'un bon maître
+vous trouvât les bras croisés. Eh bien!
+puisque vous êtes votre propre maître,
+rougissez lorsque vous vous surprenez
+vous-même dans l'oisiveté, tandis que
+vous avez tant à faire pour vous-même,
+pour votre famille, pour votre patrie.&mdash;Ne
+mettez point de gants pour
+prendre vos outils. Souvenez-vous que
+le bonhomme Richard dit qu'un chat
+ganté n'attrape point de souris.&mdash;Il
+est vrai, qu'il y a beaucoup à faire, et
+peut-être manquez-vous de force. Mais
+ayez de la persévérance, et vous en
+verrez les bons effets. L'eau qui tombe
+constamment goutte à goutte finit par
+user la pierre. Avec de la patience
+une souris coupe un cable; et de
+petits coups répétés abattent de grands
+chênes.</p>
+
+<p>»Il me semble entendre quelqu'un
+d'entre vous me dire:&mdash;Ne faut-il
+donc pas se permettre quelques instans
+de loisir?&mdash;Mon ami, je veux
+vous apprendre ce que dit le bonhomme
+Richard. Si vous voulez avoir du repos,
+employez bien votre temps; et puisque
+vous n'êtes pas sûr d'une minute, gardez-vous
+de perdre une heure.&mdash;Le loisir
+est un temps qu'on peut employer
+à quelque chose d'utile. L'homme laborieux
+se procure ce loisir, mais le
+paresseux ne l'obtient jamais; car une
+vie tranquille et une vie oisive sont
+deux choses fort différentes.&mdash;Bien
+des gens voudraient vivre sans travailler,
+et par leur esprit seulement;
+mais ils n'ont pas assez de fonds pour
+cela. Le travail, au contraire, mène
+toujours à sa suite la satisfaction,
+l'abondance et le respect.&mdash;Les plaisirs
+courent après ceux qui les fuient.
+La fileuse vigilante ne manque jamais
+de chemise. Depuis que j'ai des brebis
+et une vache, chacun me souhaite le
+bon jour.</p>
+
+<p>»Mais indépendamment de notre industrie,
+il faut que nous ayons de la
+constance, de la résolution, des soins;
+que nous voyions nos affaires avec nos
+propres yeux, et que nous ne nous en
+rapportions pas trop aux autres. Le
+bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais
+vu un arbre qu'on transplante souvent,
+ni une famille qui déménage plusieurs
+fois dans l'année, prospérer autant
+que ceux qui ne changent point de
+place.&mdash;Trois déménagemens, dit-il
+encore, font le même tort qu'un incendie.&mdash;Conservez
+votre boutique et
+votre boutique vous conservera.&mdash;Si
+vous voulez que vos affaires se fassent,
+allez-y vous-même; si vous ne voulez
+pas qu'elles soient faites, envoyez-y.&mdash;Celui
+qui veut prospérer par la
+charrue, doit la conduire lui-même.&mdash;L'&oelig;il
+du maître fait plus que ses deux
+mains.&mdash;Le défaut de soin fait plus
+de tort que le défaut de savoir.&mdash;Ne
+pas surveiller vos ouvriers, c'est laisser
+votre bourse à leur discrétion.&mdash;Le
+trop de confiance dans les autres est
+la ruine de bien des gens; car dans
+les affaires de ce monde, ce n'est pas
+par la foi qu'on se sauve, mais c'est
+en n'en ayant pas.</p>
+
+<p>»Les soins qu'on prend pour soi-même
+sont toujours utiles.&mdash;Si vous voulez
+avoir un serviteur fidèle et que vous
+aimiez, servez-vous vous-même.&mdash;Une
+petite négligence peut occasionner
+un grand mal, dit le bonhomme
+Richard. Faute d'un clou, le fer d'un
+cheval se perd; faute d'un fer, on perd
+le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier
+est lui-même perdu, parce que
+son ennemi l'atteint et le tue. Tout
+cela ne vient que d'avoir négligé un
+clou de fer à cheval.</p>
+
+<p>»Mes amis, en voilà assez sur le
+travail et sur l'attention que chacun
+doit donner à ses affaires: mais à cela,
+il faut ajouter la tempérance, si nous
+voulons être plus sûrs du succès de
+notre travail.</p>
+
+<p>»Un homme qui ne sait pas épargner
+à mesure qu'il gagne, mourra sans
+laisser un sou, après avoir eu toute
+sa vie le nez collé sur son ouvrage.
+Une cuisine grasse rend un testament
+maigre, dit le bonhomme Richard.
+Depuis que pour faire les honneurs
+d'une table à thé, les femmes ont négligé
+de filer et de tricoter, et que
+pour boire du punch, les hommes ont
+quitté la hache et le marteau, bien des
+fortunes se dissipent en même-temps
+qu'on les gagne.&mdash;Si vous voulez être
+riche, songez à ménager ce que vous
+acquérez. L'Amérique n'a pas enrichi
+les Espagnols, parce que leurs dépenses
+sont plus considérables que leurs revenus.</p>
+
+<p>»Renoncez donc à vos folies dispendieuses
+et vous aurez bien moins à
+vous plaindre de la dureté des temps,
+du poids des impôts, et de la difficulté
+d'entretenir vos maisons; car les
+femmes, le vin, le jeu et la mauvaise
+foi, font qu'on trouve sa fortune petite
+et ses besoins très-grands. Il en coûte
+aussi cher pour maintenir un vice que
+pour élever deux enfans. Vous vous
+imaginez, peut-être, qu'un peu de thé,
+un peu de punch, de temps en temps,
+une table un peu mieux servie, des
+habits plus beaux, et quelque petite
+partie de plaisir, ne peuvent être de
+grande conséquence. Mais souvenez-vous
+que beaucoup de petites choses
+font une masse considérable. Prenez
+garde aux menues dépenses. Une petite
+voie d'eau, fait périr un grand navire,
+dit le bonhomme Richard. Le goût des
+friandises conduit à la mendicité. Les
+fous donnent des repas, et les sages
+les mangent.</p>
+
+<p>»Vous êtes ici tous rassemblés pour
+une vente de meubles élégans et de
+bagatelles fort chères. Vous appelez
+cela des biens; mais, si vous n'y
+prenez garde, il en résultera du mal
+pour quelqu'un de vous. Vous comptez
+que tout cela sera vendu bon
+marché. Peut-être le sera-t-il, en
+effet, pour beaucoup moins qu'il ne
+coûte. Mais si vous n'en avez pas
+besoin, cela sera toujours trop cher
+pour vous. Rappelez-vous les maximes
+du bonhomme Richard: si vous achetez
+ce qui vous est inutile, vous ne tarderez
+pas à vendre ce qui vous est
+nécessaire. Avant de profiter d'un bon
+marché, réfléchissez un moment. Richard
+pense, sans doute, que le bon
+marché n'est qu'illusoire, et qu'en vous
+gênant dans vos affaires, il vous fait
+plus de mal que de bien.</p>
+
+<p>»Voici encore deux dictons du Bonhomme.&mdash;Beaucoup
+de gens ont été
+ruinés pour avoir fait de bons marchés.
+C'est une folie d'employer son
+argent à acheter un repentir.&mdash;Cependant,
+cette folie se fait tous les
+jours dans les ventes, faute de se
+souvenir de l'almanach du bonhomme
+Richard.&mdash;Pour le plaisir de porter
+de beaux habits, dit-il, beaucoup de
+gens vont le ventre vide, et laissent
+leur famille manquer de pain.&mdash;Les
+étoffes de soie, le satin, le velours,
+l'écarlate, éteignent le feu de la cuisine.
+Loin d'être nécessaires, ces étoffes
+peuvent être à peine regardées comme
+des choses commodes; mais parce
+qu'elles paroissent jolies, combien de
+gens sont tentés de les avoir!</p>
+
+<p>»Par ces extravagances, et d'autres
+pareilles, les gens du bon ton sont
+gênés, se ruinent et sont ensuite
+forcés d'emprunter de ceux qu'ils
+avoient méprisés, mais qui, par leur
+travail et leur sobriété ont su se maintenir
+dans leur état.&mdash;C'est ce qui
+prouve, comme l'observe le bonhomme
+Richard, qu'un laboureur sur
+ses pieds est plus grand qu'un gentilhomme
+à genoux.</p>
+
+<p>»Peut-être que ceux qui sont ruinés
+avoient hérité d'une fortune honnête,
+mais sans savoir par quels moyens
+elle avoit été acquise, et ils pensoient
+que puisqu'il étoit jour, il ne feroit
+jamais nuit. Mais, dit le bonhomme
+Richard, à force de prendre à la huche,
+sans y rien mettre, on en trouve bientôt
+le fond, et quand le puits est sec,
+on connoît tout le prix de l'eau. Mais
+c'est ce qu'on auroit su d'abord si l'on
+avoit consulté le Bonhomme.&mdash;Voulez-vous
+apprendre ce que vaut l'argent?
+Essayez d'en emprunter. Celui qui va
+faire un emprunt, va chercher une
+mortification, dit le bonhomme Richard;
+et certes, autant en fait celui
+qui, après avoir prêté à certaines gens,
+redemande son dû.</p>
+
+<p>»Les avis du bonhomme Richard
+vont plus loin. L'orgueil de se parer,
+dit-il, est une malédiction. Quand vous
+en êtes atteint, consultez votre bourse
+avant de consulter votre fantaisie:
+l'orgueil est un mendiant qui crie aussi
+haut que le besoin, et est bien plus insatiable.
+Quand vous avez acheté une
+jolie chose, il faut que vous en achetiez
+encore dix autres afin d'être assorti.&mdash;Mais,
+dit le bonhomme Richard,
+il est plus aisé de réprimer la première
+fantaisie que de satisfaire toutes
+celles qui la suivent. Il est aussi fou
+au pauvre de vouloir singer le riche,
+qu'il l'est à la grenouille de s'enfler
+pour devenir l'égale d'un b&oelig;uf. Les
+grands vaisseaux peuvent se hasarder
+en pleine mer: mais les petits bateaux
+doivent se tenir près du rivage.</p>
+
+<p>»Les folies de l'orgueil sont bientôt
+punies; car, comme le dit le bonhomme
+Richard, l'orgueil qui dîne de
+vanité, soupe de mépris. Il dit encore:
+L'orgueil déjeune avec l'abondance,
+dîne avec la pauvreté, et soupe avec
+la honte.&mdash;Mais après tout, à quoi
+sert cette vanité de paroître, pour laquelle
+on se donne tant de peine et
+l'on s'expose à de si grands dangers?
+Elle ne peut ni nous conserver la
+santé, ni adoucir nos souffrances; et
+sans augmenter notre mérite, elle nous
+rend l'objet de l'envie, et accélère notre
+ruine.</p>
+
+<p>»Mais quelle folie n'y a-t-il pas à
+s'endetter pour des superfluités? Dans
+la vente qu'on va faire ici, l'on nous
+offre six mois de crédit; et peut-être
+cela a-t-il engagé quelques-uns de
+nous à s'y trouver, parce que, n'ayant
+point d'argent comptant, ils espèrent
+de satisfaire leur fantaisie, sans rien
+débourser. Mais, hélas! songez bien
+à ce vous que faites, quand vous vous
+endettez. Vous donnez à un autre
+des droits sur votre liberté. Si vous
+ne pouvez pas payer au terme fixé,
+vous rougirez de voir votre créancier;
+vous ne lui parlerez qu'avec crainte;
+vous vous abaisserez à vous excuser
+auprès de lui, d'une manière rampante;
+peu-à-peu, vous perdrez votre
+franchise, et vous vous déshonorerez par
+de misérables menteries. Le bonhomme
+Richard observe que la première faute
+est de s'endetter, et la seconde de
+mentir.&mdash;Les dettes portent le mensonge
+sur leur dos, dit-il ailleurs.</p>
+
+<p>»Un anglais, né libre, ne devroit jamais
+rougir ni craindre de parler à qui
+que ce puisse être. Mais la pauvreté
+ôte à l'homme toute espèce de courage
+et de vertu. Il est difficile qu'un
+sac vide puisse se tenir de bout.</p>
+
+<p>»Que penseriez-vous d'un prince ou
+d'un gouvernement qui vous défendroit,
+par un édit, de vous habiller
+comme les personnes de distinction,
+sous peine d'emprisonnement ou de
+servitude?&mdash;Ne diriez-vous pas que
+vous êtes nés libres; que vous avez
+le droit de vous vêtir à votre fantaisie;
+que l'édit est contraire à vos priviléges
+et le gouvernement tyrannique? Cependant,
+vous vous soumettez volontairement
+à cette tyrannie, quand vous
+vous endettez pour vous parer!</p>
+
+<p>»Votre créancier a le droit de vous
+priver de votre liberté, en vous confinant
+dans une prison pour toute votre
+vie, ou en vous vendant comme un
+esclave, si vous n'êtes pas en état de
+le payer.</p>
+
+<p>»Quand vous avez fait un marché,
+vous ne songez, peut-être, guère au
+paiement. Mais, comme dit le bonhomme
+Richard, les créanciers ont
+meilleure mémoire que les débiteurs.
+Les créanciers sont une secte superstitieuse
+et grande observatrice des nombres
+de jours, et des temps précis.
+L'échéance de votre dette arrive sans
+que vous y preniez garde, et l'on vous
+en fait la demande, avant que vous
+vous soyez préparé à y satisfaire. Si
+au contraire, vous pensez à ce que
+vous devez, le terme qui sembloit
+d'abord si long, vous paroîtra, en s'approchant,
+extrêmement court. Vous
+vous imaginerez que le temps aura
+mis des ailes à ses talons, comme il
+en a à ses épaules.&mdash;Le carême n'est
+jamais long pour ceux qui doivent
+payer à pâques.</p>
+
+<p>»Peut-être vous croyez-vous, en ce
+moment, dans un état prospère, qui
+vous permet de satisfaire impunément
+quelque petite fantaisie. Mais épargnez
+pour le temps de la vieillesse et du
+besoin, pendant que vous le pouvez.
+Le soleil du matin ne dure pas tout
+le jour. Le gain est incertain et passager;
+mais la dépense est continuelle.
+Le bonhomme Richard dit qu'il est
+plus aisé de bâtir deux cheminées que
+d'entretenir du feu dans une. Ainsi,
+couchez-vous sans souper, plutôt que
+de vous lever avec des dettes. Gagnez
+tout ce qu'il vous est possible de gagner
+et sachez le conserver: c'est-là la
+pierre philosophale qui changera votre
+plomb en or; et quand vous posséderez
+cette pierre, bien est-il sûr que vous
+ne vous plaindrez plus de la rigueur
+des temps et de la difficulté de payer
+les impôts.</p>
+
+<p>»Cette doctrine, mes amis, est celle
+de la raison et de la prudence. Mais
+ne vous confiez pourtant pas trop à
+votre travail, à votre sobriété, à votre
+économie. Ce sont d'excellentes choses:
+mais elles vous seront inutiles, sans
+les bénédictions du ciel. Demandez
+donc humblement ces bénédictions.
+Ne soyez point insensibles aux besoins
+de ceux à qui elles sont refusées; au
+contraire, accordez-leur des consolations
+et des secours. Souvenez-vous
+que Job fut pauvre et qu'ensuite il
+retrouva son opulence.</p>
+
+<p>»Pour conclure ce discours, je vous
+dirai que l'école de l'expérience est
+chère: mais, comme le dit le bonhomme
+Richard, c'est fa seule où les
+imprudens s'instruisent et encore est-ce
+fort rare; car il est certain qu'on peut
+donner un bon avis, mais non pas une
+bonne conduite. Cependant, rappelez-vous
+que celui qui ne sait pas recevoir
+un bon conseil, ne peut pas être
+utilement secouru; et si vous ne voulez
+pas écouter la raison, dit encore le bonhomme
+Richard, elle vous frappera sur
+toutes les jointures de vos membres.»</p>
+
+<p>Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue.
+Les gens qui l'avoient écouté et
+approuvé, ne manquèrent pourtant pas
+de faire aussitôt le contraire de ce que
+prescrivoient ses maximes. Ils agirent
+comme s'ils venoient d'entendre un sermon
+ordinaire; car dès que la vente
+commença, ils achetèrent à l'envi et de
+la manière la plus extravagante.</p>
+
+<p>Je vis que le bonhomme avait soigneusement
+étudié mon almanach, et
+mis en ordre tout ce que j'avois dit sur
+le travail et l'économie, durant l'espace
+de vingt-cinq ans. Les fréquentes citations
+qu'il avoit faites de moi, auroient
+été ennuyeuses pour tout autre: mais ma
+vanité en fut merveilleusement flattée,
+quoique je fusse bien certain que la
+dixième partie de la sagesse qu'il m'attribuoit,
+ne m'appartenoit pas, et que
+je n'avois fait que recueillir quelques
+maximes du bon sens de tous les siècles
+et de toutes les nations.</p>
+
+<p>Cependant, je résolus de faire mon
+profit de ce que je venois d'entendre répéter;
+et quoique j'eusse d'abord eu envie
+d'acheter de l'étoffe pour un habit neuf,
+je me retirai dans la résolution de faire
+durer le vieux un peu plus long-temps.&mdash;Lecteur,
+si vous pouvez en faire de
+même, vous y gagnerez autant que moi.</p>
+
+<p class="s"><span class="sc">Richard Saunders.</span></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a>
+<a href="#FNanchor_76">
+<span class="label">[76]</span></a> Cet ouvrage a déjà été traduit: mais il
+est si intéressant, que j'ai cru devoir en donner
+une traduction nouvelle. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p></div>
+</div>
+
+
+<p class="c"><i>Fin du dernier Volume.</i></p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE<br>
+DES ARTICLES<br>
+<small>Contenus dans ce second Volume.</small></h2>
+
+<p><a href="#i1"><i>Lettre sur les innovations dans la
+Langue anglaise, et dans l'art de
+l'Imprimerie. À Noé Webster, à
+Hartford.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i2"><i>Tableau du principal Tribunal de
+Pensylvanie, le tribunal de la Presse.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i3"><i>Sur l'art de Nager.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i4"><i>Nouvelle mode de prendre des Bains.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i5"><i>Observations sur les idées générales
+concernant la Vie et la Mort.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i6"><i>Précautions nécessaires dans les
+Voyages sur mer.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i7"><i>Sur le Luxe, la Paresse et le Travail.
+À Benjamin Vaughan.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i8"><i>Sur la Traite des Nègres.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i9"><i>Observations sur la Guerre.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i10"><i>Sur la Presse des Matelots.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i11"><i>Sur les Loix criminelles, et sur l'usage
+d'armer en Course. À Benjamin
+Vaughan.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i12"><i>Observations sur les Sauvages de
+l'Amérique Septentrionale.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i13"><i>Sur les dissentions entre l'Angleterre
+et l'Amérique. À M. Dubourg.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i14"><i>Sur la préférence qu'on doit donner
+aux Arcs et aux Flèches sur les
+armes à feu. Au major-général Lee.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i15"><i>Comparaison de la conduite des
+Anti fédéralistes des États-Unis de
+l'Amérique, avec celle des anciens
+Juifs.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i16"><i>Sur l'état intérieur de l'Amérique,
+ou tableau des vrais intérêts de ce
+vaste continent.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i17"><i>Avis à ceux qui veulent aller s'établir
+en Amérique.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i18"><i>Discours prononcé dans la dernière
+Convention des États-Unis.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i19"><i>Projet d'un Collége anglais, présenté
+aux Curateurs du Collége de
+Philadelphie.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i20"><i>Sur la Théorie de la Terre. À l'abbé
+S....</i></a></p>
+
+<p><a href="#i21"><i>Pensées sur le Fluide universel, etc.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i22"><i>Observations sur le rapport fait
+par le bureau du Commerce et des
+Colonies, pour empêcher l'Établissement
+de la province de l'Ohio.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i23"><i>Sur un plan de Gouvernement envoyé
+par le cabinet de Londres en Amérique.
+Au gouverneur Shirley.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i23a"><i>Au même.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i23b"><i>Au même.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i24"><i>Lettre de lord Howe à Benjamin
+Franklin.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i25"><i>Réponse de Benjamin Franklin à lord
+Howe.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i26"><i>Réflexions sur l'augmentation des
+Salaires qu'occasionnera en Europe
+la révolution d'Amérique.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i27"><i>Dialogue entre la Goutte et Franklin.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i28"><i>Lettre à Madame Helvétius.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i29"><i>Le Papier, poëme.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i30"><i>Conte.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i31"><i>Fragment de la suite des Mémoires
+de Franklin.</i></a></p>
+
+<p><a href="#i32"><i>Le Chemin de la fortune, ou la Science
+du Bonhomme Richard.</i></a></p>
+
+
+<p class="c">Fin de Table du dernier Volume.</p>
+
+<div class="trnote">
+<h3>NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h3>
+
+<p>On a conservé l'orthographe originale, y compris ses variantes (par
+exemple: Lee/lée/Leé, suprême/suprème, etc.). On a cependant corrigé:</p>
+
+<ul>
+ <li>choisies &gt; choisis (ces écrits doivent être bien choisis)</li>
+ <li>récration &gt; récréation (la récréation, qui de toutes)</li>
+ <li>paece &gt; peace (conscious peace and virtue pure)</li>
+</ul>
+
+<p>On a complété les pages 386 et 387 manquant dans l'original en reproduisant
+la citation de "la guerre des dieux", d'Évariste Parny, d'après l'édition
+de 1808 (de "Entre, et cherche une place | Parmi les Juifs" à la fin
+de l'extrait), en harmonisant l'orthographe de "Quakre" en "Quaker".</p>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+***** This file should be named 22016-h.htm or 22016-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22016/
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..9fa07ac
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #22016 (https://www.gutenberg.org/ebooks/22016)