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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18215-8.txt b/18215-8.txt new file mode 100644 index 0000000..750302b --- /dev/null +++ b/18215-8.txt @@ -0,0 +1,14398 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le marquis de Loc-Ronan + +Author: Ernest Capendu + +Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + + +ERNEST CAPENDU + +LE MARQUIS DE LOC-RONAN + +DU MÊME AUTEUR + +Édition in-18, à 1 franc 25 + +(_Franco par la poste_) + +Mademoiselle la Ruine 2 vol. +Les Colonnes d'Hercule 1 vol. +Arthur Gaudinet 2 vol. +Surcouf 1 vol. +Marcof le Malouin 1 vol. +Le Marquis de Loc-Ronan 1 vol. +Le Chat du bord 1 vol. +Blancs et bleus 1 vol. +La Mary-Morgan 1 vol. +Voeu de Haine 1 vol. +Le Pré Catelan 1 vol. + +Sceaux.--Impr. Charaire et fils +PARIS +A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR +9, RUE DE VERNEUIL, 9 + + + + + +MARCOF LE MALOUIN + +DEUXIÈME ÉPISODE + +LE MARQUIS DE LOC-RONAN + + + + +I + +LA GUERRE DE L'OUEST + + +Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, à quelques lieues au sud de +Redon, et à peu de distance de la mer, s'étend, ou pour mieux dire +s'étendait une magnifique forêt dont les arbres, pressés et entrelaçant +leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation +n'avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois +seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient dû se montrer +jaloux presque autant de la vétusté de leurs chênes, que de celle de +leurs parchemins. + +Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce +quadrilatère naturel formé par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac, +seront sans doute prêts à nous accuser d'inexactitude en lisant les +lignes précédentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du déboisement +s'est par malheur emparée de la population des exploiteurs +territoriaux, c'est à peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve +quelque reste de ces forêts magnifiques plantées par les druides, forêts +qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si +grandement noble, qu'elles ont inspiré les poètes du moyen âge, et +qu'ils n'ont pas voulu d'autre séjour pour théâtre des exploits des +chevaliers de la _Table-Ronde_, des amours de la belle _Geneviève_, et +des enchantements du fameux _Merlin_. + +Avant que la Révolution eût appuyé sur les têtes son niveau égalitaire, +coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop +droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur +aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé +d'ajoncs et de genêts, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou +dans quelque marais de longue étendue. + +Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du +département de la Loire-Inférieure, de Nantes à Pont-Château, de Blain +même à Guéméné, le _sillon de Bretagne_ forme une série de collines dont +la pente, presque insensible sur le versant opposé à la Loire, est +beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l'étendue de ce +vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et où donne le +cours inférieur de la Loire qu'on aperçoit jusqu'à son embouchure dans +l'Océan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des +forêts, des landes et des marais. + +Avant les premières années de ce siècle, la route de Nantes à Redon ne +traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire à la +Vilaine, l'oeil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chênes +gigantesques, les champs de bruyères et les cépées séculaires. Au +confluent de l'Isac et de la Vilaine, la forêt prenait des proportions +véritablement grandioses et pouvait, à bon droit, passer pour l'une des +plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites +sauvages et pittoresques. + +Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l'Ouest était +dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un +acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou +sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables +représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants, +et fertilisée par leurs cadavres. + +--Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier républicain, c'est +de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton! + +C'est que, ainsi que l'avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la +Vendée étaient tout entières en armes, et que l'armée royaliste s'était +augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrère, +depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se réunir si +spontanément. Les paysans s'étaient levés lentement, ainsi que l'avait +fait observer Boishardy; mais, une fois levés, ils marchèrent +audacieusement en avant. + +Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés +à l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes. +Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tête de cette armée, +dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau +était le coeur. + +On connaît les premiers efforts tentés dès 1791 par les gentilshommes de +Bretagne pour opposer une digue à l'influence révolutionnaire. +L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef +arrêtèrent momentanément l'explosion du vaste complot mûri dans l'ombre. +Mais si les bras manquaient encore, les têtes étaient prêtes, et +attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les +esprits à la révolte. Le décret relatif à la levée des trois cent mille +hommes fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres. + +Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous +les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de +Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage +dans tous les coeurs. Le soir même, six jeunes gens qui rentraient dans +leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par +un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus, +les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un +colporteur marchand de laine, père de cinq enfants, et qui se nommait +Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses +auditeurs, il se met à leur tête, fait un appel aux gars du pays, +recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 à la +Poitevinière. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce +signal, tout paysan valide fait sa prière, prend son chapelet et son +fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mère ou +sa femme, et court rejoindre ses frères à travers les haies. + +Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84e de ligne et +par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau, +qui commande, fait braquer sur les assiégeants une pièce de six; mais +les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de +victoires, se jettent tous à la fois ventre à terre, laissent passer la +mitraille sur leurs têtes, se relèvent, s'élancent, et enlèvent la pièce +avec ses artilleurs. + +Ces premiers progrès donnent à la révolte d'énormes et rapides +développements qui viennent porter l'inquiétude jusqu'au sein de la +capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l'article 6 +condamne à mort les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant +seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou +qui ont exercé des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou +depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays +insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas à étouffer la guerre, +devait lui donner un caractère ouvertement politique. C'est ce qui +arriva. + +Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbée, +Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent +rapidement à la tête des révoltés, les uns habitant la Vendée, les +autres arrivant à la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement, +distribués de tous côtés, portaient: + +«Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel +jour, à tel endroit, avec ses armes et du pain.» + +Là, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie +choisissait son capitaine par acclamation: c'était d'ordinaire le paysan +connu pour être le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient +l'obéissance jusqu'à la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la +cavalerie. L'aspect de ces troupes était des plus étranges: c'étaient +des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des +selles entremêlées de bâts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs +de tête; des reliques attachées à des cocardes blanches, des cordes et +des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu'aucun +n'oubliait, c'était d'attacher à sa boutonnière, à côté du chapelet et +du sacré coeur, sa cuiller de bois ou d'étain. Les chefs n'avaient guère +plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient à leur +costume villageois qu'une longue plume blanche fixée à la Henri IV sur +le bord relevé de leur chapeau. + +La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La +première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de +contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la +plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils à deux +coups et de pistolets. C'était là le corps des éclaireurs, l'infanterie +légère, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils +faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux +douaniers. Leur tactique était simple: se porter rapidement le long des +haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dépasser. Alors, se +cachant derrière les plus légers obstacles, ne tirant qu'à petite +portée, et, grâce à leur adresse, abattant un homme à chaque coup, ils +devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi +dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans +qu'il lui fût permis de combattre l'ennemi qui l'accablait. + +Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la +Catalogne un pendant à cette guerre d'extermination. Les guérilleros +avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendéens. + +La seconde classe de l'armée royaliste était celle formée par les +paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant, +au maniement du fusil. C'était la cohorte des braves, le bataillon sacré +toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans +la retraite. Tandis que la majorité d'entre eux se dressait en muraille +inébranlable en face de l'armée républicaine, une partie soutenait les +tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement +lorsque les ailes commençaient à plier. + +Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de +«le Vengeur». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros +du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l'effroi qui mettait +les bleus en fuite sur leur sanglant passage. _Le Vengeur_ devait tomber +anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul +de ses hommes. C'était à Cholet que devait s'élever son tombeau. + +La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal +armés, s'établissait en une masse confuse autour des canons et des +caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les +plus audacieux, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la +bataille, à la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout à la +garde du pays après la dispersion des soldats. + +Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu +qui leur avait été désigné, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur +charge, la troupe entière s'agenouillait dévotement, chantait un +cantique, et recevait l'absolution du prêtre qui, après avoir béni les +armes, se mêlait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou +exciter les timides en leur montrant le crucifix. + +La manière de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que +l'avant-garde se portait intrépidement sur le front de l'ennemi, tout le +corps d'armée enveloppait les républicains, et se dispersait à droite et +à gauche au commandement de: «Égaillez-vous, les gars!» Ce cercle +invisible se resserrait alors en tiraillant à travers les haies, et, si +les bleus ne parvenaient point à se dégager, ils périssaient tous dans +quelque carrefour ou dans quelque chemin creux. + +Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides +Vendéens s'élançaient en faisant le plongeon à chaque décharge. «Ventre +à terre, les gars!» criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité +de la foudre, ils bondissaient sur les pièces dont ils s'emparaient en +exterminant les canonniers. + +Au premier pas des républicains en arrière, un cri sauvage des paysans +annonçait leur déroute. Ce cri trouvait à l'instant, de proche en +proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable +fourmilière des broussailles, des genêts, des coteaux et des ravins, de +la forêt et de la plaine, des marais et des champs de bruyère, se +ruaient avec acharnement à la poursuite et au carnage. + +On comprend quel était l'avantage des indigènes dans ce labyrinthe +fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours. +Vaincus, ils évitaient de même la poursuite des vainqueurs; aussi en +pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde à rallier +leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions +dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fût le dénouement, le +paysan retournait à son champ, embrasser sa femme et _prendre une +chemise blanche_, quitte à revenir quelques jours après, avec une +religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces +habitudes était une des conditions du succès: on en eut la preuve, +lorsque, le cercle des opérations s'élargissant, on voulut assujettir +ces vainqueurs indisciplinés à des excursions plus éloignées et à une +plus longue présence sous les armes. + +Tout Vendéen fit d'abord la guerre à ses frais, payant ses dépenses de +sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les +châteaux et les chaumières furent brûlés, on émit des bons au nom du +roi; les paroisses se cotisèrent pour les fournitures des grains, des +boeufs et des moutons. Les femmes apprêtaient le pain, et, à genoux sur +les routes où les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet +en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumône de la +foi. + +Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers +établis dans toutes les communes, et toujours prêts à partir. C'étaient +souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les +dépêches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant à merveille +les moindres détours du pays, se glissaient invisibles à travers les +lignes des bleus. + +En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique +au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les +grands arbres. Ils appliquaient à ces arbres des échelles portatives, +observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un +son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrêtée +d'avance possédait différentes significations, suivant la note émise par +le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou +mauvaise nouvelle à tous ceux qu'elle intéressait. La disposition des +ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des +Alouettes, près les Herbiers, étaient consultés à toute heure par les +divisions du centre. + +Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de +deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant +d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruautés inouïes se +commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'écoulait, plus +la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux +côtés de force et d'ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par +le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que +l'épithète de «_tigre_», quatre cents soldats bleus prisonniers furent +égorgés à Machecoul. Sauveur, receveur à La Roche-Bernard, ayant refusé +de livrer sa caisse aux insurgés qui s'étaient emparés de la ville aux +cris de «Vive le roi!» fut attaché à un arbre et fusillé. + +A partir du mois d'avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne +devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins, +le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulèvement des +populations et faire atteindre à la guerre civile toute l'apogée de sa +rage. + +Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors à celle commencée sous +les auspices de La Rouairie, et qui n'était, pour ainsi dire, qu'une +intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de +Louis XVIII fut faite et lue à l'armée vendéenne, qui s'empara le jour +même de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força +le lendemain le château à se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les +royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flèche, même sur +Paris. + +La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et +à l'est, l'étranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants +déchiraient son sein. + +La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et +de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les +amoindrir. + +Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s'emparer de +Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef +royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les +assiégeants. Pendant plusieurs jours, l'armée des blancs, désolée, +demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son père. Un vieux +paysan annonça ainsi la mort du général: + +--Le bon général a rendu l'âme à qui la lui avait donnée pour venger sa +gloire. + +Cathelineau laissa un nom respecté: aucun chef plus que lui n'a +représenté le caractère vendéen. On le surnommait le «_saint d'Anjou_». + +Le 5 juillet, Westerman fut défait à Châtillon. Les 17 et 18, +Labarollière fut battu à Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus +menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute +l'étendue de son territoire. + +Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents, +furent mandés à Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point +d'illusion: les dangers de la République existaient en Vendée; cette +guerre réagissait sur l'extérieur. + +--Détruisez la Vendée, s'écriait Barrère, Valenciennes et Condé ne +seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Détruisez la Vendée, l'Anglais +ne s'occupera plus de Dunkerque! Détruisez la Vendée, le Rhin sera +délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la +Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements +fédéralistes, sur les frontières envahies. + +La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux +que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne, +et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation: + +«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient +exterminés avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie +l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit +l'accomplir! La reconnaissance nationale attend à cette époque tous +ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la +liberté et la République!» + +Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire; mais autre chose +est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le +champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre généraux en Vendée, où +Canclaux se proposait d'opérer un grand mouvement offensif et battait +effectivement Bonchamp, dans le moment même où un décret le destituait, +ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy. + +Cependant l'armée de Mayence, ayant Kléber à sa tête, avançait à marches +forcées. Le 18 septembre, elle rencontra à Torfou les royalistes. Le +combat fut sanglant, et les républicains battus après une lutte +épouvantable. + +Les Vendéens les appelaient, par dérision, les «Faïençais»; mais les +républicains ne devaient pas tarder à prendre leur revanche: la bataille +de Cholet, la seule qui eut le caractère des batailles militaires, vint +porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y +fut carnage, acharnement, héroïsme de part et d'autre. Les Vendéens +s'élancèrent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et +enfoncèrent d'abord les bataillons ennemis. + +Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier à cheval, et le représentant +Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais +les Mayençais accouraient la baïonnette en avant. Kléber, Marceau, +Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout était +encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d'Elbée et +Bonchamp tombèrent grièvement blessés. + +Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se +dispersèrent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient +faits au commencement de l'action. + +Quatre jours après, le 18 du même mois, les bleus, marchant sur +Beaupréau, entendirent tout à coup les cris de: + +--Vive la République! vive Bonchamp. + +C'étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades. +Ils racontèrent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le +dernier soupir: Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant, +avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes: + +--Grâce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne. + +Puis il mourut. Bonchamp était l'homme le plus aimé, le plus vénéré de +l'armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit +qu'il en avait été le meilleur général. + +Les Vendéens passèrent alors sur la rive droite de la Loire, et les +représentants écrivirent à la Convention: «La Vendée n'est plus!» Le +décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre était +donc exécuté dès le 18 du mois. Les Parisiens se livrèrent à un +enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L'opinion de +Kléber, qui prétendait que tout n'était pas fini, devait l'emporter avec +le temps. + +Moins de quinze jours après, on apprit que les Vendéens existaient +encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine +poitrine. Le commandement des «bleus» fut donné à Chalbos, et les +royalistes, prenant pour chef suprême La Rochejacquelein, avec Stofflet +sous ses ordres, attaquèrent Granville le 14 novembre. Ne réussissant +pas à prendre la place, ils furent vengés par leurs succès à Pontorson, +à Dol et à Anhain, qui rallumèrent leur ardeur prête à s'éteindre. Les +armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres +d'Antoine Rossignol, célèbre par ses continuels revers, bien que le +comité de Salut public l'appelât son «fils aîné». Ce fut alors que, sur +la proposition de Kléber, Marceau, à vingt-deux ans, devint général en +chef de l'armée républicaine. + +Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais, +car la Bretagne vint à ce moment au secours de sa soeur la Vendée. Jean +Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom, +avait rejoint, avec ses bandes, l'armée de La Rochejacquelein à Laval, +et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille +Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer +définitivement la «chouannerie». + + + + +II + +LE PLACIS DE SAINT-GILDAS + + +Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique forêt de +Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révèlent la rigueur de +l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau +blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris être +les vapeurs d'un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par +des régions plus froides, se congèlent en petites aiguilles, et, +continuant de descendre, se rencontrent, s'émoussent, se pressent et +s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et +soufflant par rafales, s'engouffre dans la forêt et la fait trembler +jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et à cette +époque de la saison, le crépuscule du soir commence à assombrir cette +partie de l'hémisphère boréal où se trouve le vieux monde. La nuit va +descendre rapidement. + +Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vêtu du costume breton, +portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacré +coeur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisière de la forêt. Une +paire de pistolets est passée à sa ceinture de cuir qui supporte déjà un +sabre sans fourreau; une carabine est appuyée sur son épaule; il porte +en sautoir une poire à poudre, et dans un mouchoir noué devant lui +quelques douzaines de balles de calibre. + +Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que +cet homme n'est pas resté étranger à la guerre épouvantable qui déchire +la province. + +Au moment où nous le rencontrons, il se dirige vers la forêt de +Saint-Gildas. Cette forêt était alors au pouvoir des royalistes, comme +tout le pays environnant jusqu'à Nantes, et les chouans y avaient établi +un «placis». + +On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une +forêt. Les royalistes choisissaient pour cela une clairière de plusieurs +arpents entourée d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois +mort, étaient bâties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on +réservait un arbre, ou, à son défaut, on élevait un poteau sur lequel on +plaçait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse était dressé +au pied. + +C'était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui +avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brûlées par les +bleus. Les uns s'occupaient à moudre du grain, les autres fondaient des +balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des +cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blessés et de +quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les +environs, qui dans les genêts, qui sur les arbres, étaient toujours +prêtes à donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas était +commandé par M. de Boishardy. + +Avant de s'engager dans la forêt, l'homme fit entendre le cri de la +chouette. Un cri pareil lui répondit; puis le son d'une corne, répété +successivement, annonça au placis l'arrivée d'un paysan. + +En pénétrant dans la clairière, le chouan s'arrêta: + +--Te voilà, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc +échappé aux balles des bleus? + +--Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes. + +--Tu as été attaqué? + +--J'ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume. + +--Et tu n'as pas été blessé, Keinec? + +--Non, Fleur-de-Chêne. + +--Ils ont tiré sur toi, pourtant? + +--Les balles m'ont sifflé aux oreilles. + +--Le pauvre Jahoua va être bien heureux de te revoir; depuis douze jours +que tu es parti, il ne parle que de toi. + +--Comment va-t-il? + +--Mieux. + +--Sa blessure est fermée? + +--Pas encore, mais cela ne tardera pas. + +--Tant mieux. + +--Ah çà! vous vous aimez donc bien? + +--Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant +sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement. + +--C'est donc ça qu'on vous appelle les inséparables? + +--Oui. + +--Veux-tu venir le voir? + +--Non, il faut que je parle à M. de Boishardy. + +--Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs. + +--Lesquels? + +--Tu les verras tout à l'heure quand ils vont sortir. + +--Dis toujours leurs noms! + +--Non! fit Fleur-de-Chêne en souriant avec finesse. + +--Pourquoi ne veux-tu pas parler? + +--Je tiens à te faire une surprise. + +--Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me +faire les noms des chefs qui sont là? + +--J'ai idée qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie. + +--Eh bien, dis-le donc! + +--Tu le veux? + +--Oui. + +--Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obéissant[1]. + + [Note 1: Obéissant était le nom de guerre de M. de Cormatin.] + +--Après? + +--Serviteur[2]. + + [Note 2: Nom de guerre de M. de Chantereau.] + +--Et puis?... + +--Devine! + +--Comment veux-tu que je devine? + +--Un ancien ami à toi. + +--Marcof? s'écria Keinec dont les yeux brillèrent de joie. + +--Lui-même! + +--Oh! le ciel soit béni! Depuis quand est-il ici? + +--Depuis deux heures. + +--Et son lougre? + +--Il est près de Poenestin. + +--Mène-moi près de Marcof, Fleur-de-Chêne! + +--Tout à l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conférence. +Attends un peu! + +--Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras dès que +je pourrai entrer. + +--Sois calme, mon gars. + +Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane à la +porte de laquelle travaillait une jeune fille. + +--Bonjour, Mariic, dit Keinec. + +--Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne. + +--Jahoua est au lit? + +--Hélas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever. + +--Tu le soignes toujours bien? + +--Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content. + +--Merci, ma fille. + +Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas +entassés dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une +petite lampe éclairait ce modeste réduit. + +Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait +la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tête et cachait une +partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant +entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se +soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras. + +--Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit. + +--Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu. + +--Brave Jahoua! + +--Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai +détesté autrefois. + +--Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de +me couper le poignet. + +--Ne pensons plus à nous. Tu viens de la Cornouaille? + +--Oui. + +--Eh bien? Aucune nouvelle? + +--Aucune! + +--Elle sera morte! + +--Assassinée par les bleus, peut-être! + +--Pauvre Yvonne! murmura le blessé. + +Deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec +fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts +s'enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de +sombres pensées. + +Après un silence, Jahoua leva la tête. + +--Tu as été à Fouesnan? demanda-t-il. + +--Oui, dit Keinec. + +--Et tu n'as rien entendu dire? + +--Le village est brûlé, les gars sont sauvés, je n'ai vu personne. + +--Et à Plogastel? + +--Rien non plus. + +--Et le vieil Yvon? + +--Il est mort. + +--Mort! répéta Jahoua. + +--Mort! il y a sept mois. + +--Pauvre homme! le chagrin l'aura tué! + +--Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans +son lit, il a été assassiné dans les genêts. + +--Assassiné! s'écria Jahoua; par qui donc? + +--Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait +de Quimper, où il s'était rendu, espérant toujours recueillir quelques +nouvelles de sa fille, il a été arrêté par une troupe de sans-culottes +de Rosporden, qui rentraient en ville après avoir été fraterniser, comme +ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier: +«_Vive la République!_» Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu +connaissais le vieux pêcheur; tu penses si on pouvait le faire céder +facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par +les cris de: «_Vive le roi!_» Les bandits exaspérés le contraignirent à +se mettre à genoux, et comme Yvon ne se rendait pas à leurs ordres +réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetèrent sur +lui, le terrassèrent, le garrottèrent, et, l'attachant ensuite à un +arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargèrent en riant leurs +fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les +trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition. + +--Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes. + +--Je les ai sus, moi, répondit Keinec. + +--Alors nous vengerons Yvon! + +--C'est fait! + +--Que dis-tu, mon gars? + +--Je dis que je me suis rendu à Rosporden; que je m'y suis caché trois +jours de suite. Le deuxième jour, à la nuit tombante, je me suis glissé +dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un +d'eux dormait, je l'ai poignardé. L'autre a voulu crier et se défendre, +je lui ai brisé le crâne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je +m'embusquai en guettant le troisième, et la balle de ma carabine +l'atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir. +Yvon était vengé. La mission que m'avait confiée M. de Boishardy avait +été remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je +partis, et me voilà! + +Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit: + +--Je suis allé aussi à la baie des Trépassés. + +--Et Carfor? + +--Il n'a pas reparu. + +--Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé, +je suis tenté de croire à la vertu de ses sortilèges. + +--C'est étrange, en effet. + +--Quand nous l'avons forcé à nous dire ce qu'était devenue Yvonne, il +était brisé par la douleur. + +--Je me souviens. Et même nous l'avions porté dans cette crevasse des +falaises dont nous avions fermé l'ouverture. + +--Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir là! + +--Le lendemain, cependant, il n'y était plus. + +--Et personne ne l'avait vu dans le pays. + +--Qui a pu le délivrer? + +--Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait été le découvrir dans +cet endroit. + +--D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie. + +--Et pourtant il n'y était plus. + +--Il aura appelé le diable à son aide! + +En ce moment Fleur-de-Chêne entra dans la cabane. + +--Viens! dit-il à Keinec. + +Le jeune homme s'empressa de le suivre, après avoir promis à Jahoua de +revenir promptement. + + + + +III + +LA CONFÉRENCE + + +Keinec et son guide traversèrent le placis, et pénétrèrent dans le +réduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entrée. + +--Attends! fit Fleur-de-Chêne en laissant Keinec sur le seuil, et en +disparaissant dans l'intérieur. + +Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux +compartiments. Fleur-de-Chêne reparut promptement dans le premier. + +--Faut-il entrer? demanda Keinec. + +--Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera. + +Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait +confusément un bruit de voix animées s'échapper de l'intérieur. + +La demeure du chef n'était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans +la première pièce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde, +celle-ci était la chambre à coucher, une paillasse de fougère étendue +dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chêne +composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes étaient assis autour +de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée +et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume à peu près +semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré +par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le +cinquième seul semblait très soigné dans sa mise. Il portait des bottes +molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours +cramoisi. Un panache vert s'épanouissait sur son chapeau, et il tenait à +la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le +haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de +Cormatin. Le troisième, M. de Chantereau. Le quatrième, l'homme au +panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé +de l'émigration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires +actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier +venait Marcof, dont l'oeil intelligent échangeait souvent avec celui de +Boishardy de nombreux signes qui échappaient à leurs interlocuteurs. + +La conférence touchait à son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau +venaient de se lever. Boishardy leur remit à chacun une feuille de +papier sur laquelle se lisaient des caractères d'impression. + +--N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout, +c'est un puissant auxiliaire pour notre cause. + +--Quel décret, mon très cher? demanda le marquis d'une voix grêle et +avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et +le ton ferme et impératif de Boishardy. + +--Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout à l'heure. + +--Vous plairait-il de le relire? + +--Volontiers. + +Boishardy ouvrit l'une des feuilles. + +--Décret du 31 juillet 1793, dit-il. + +--Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit +être connu de tous. + +--Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il +paraît qu'il est resté longtemps en carton à Paris, car il n'est arrivé +ici et n'a été placardé qu'il y a quinze jours. + +--Continuez alors. + +Boishardy reprit: + +--Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages, +dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de +brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrêtés, les voici: + +Arrêtons et décrétons ce qui suit: + +«1º Tous les bois, taillis et genêts de la Vendée et de la Bretagne +seront livrés aux flammes; + +«2º Les forêts seront rasées; + +«3º Les récoltes coupées et portées sur les derrières de l'armée; + +«4º Les bestiaux saisis; + +«5º Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l'intérieur; + +«6º Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes +réfugiés; + +«7º Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis +seize ans jusqu'à soixante, devront prendre les armes dans les districts +limitrophes, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie et traités +comme tels par tous les bons patriotes.» + +Boishardy jeta le papier sur la table. + +--Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle +mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces +articles, ne se défendront-ils pas jusqu'à la mort? + +--Sans doute! répondit Cormatin. + +--Permettez, fit le marquis en s'éventant gracieusement avec son +mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut +écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes. + +--C'est ce à quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau. + +--Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche. + +--Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement. + +--Il faut d'abord élire des chefs. + +--Nous en avons. + +--Mais j'entends par chefs des hommes de naissance. + +--Douteriez-vous de la mienne? + +--Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnaîtrez +qu'il y a en France des noms au-dessus du vôtre. + +--Où sont-ils, ceux-là? + +--A l'étranger. + +--Eh bien, qu'ils y restent! + +--Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant. + +--Qu'ils viennent, alors! s'écria Marcof en frappant sur la table. + +--Ils viendront, messieurs, ils viendront! + +--Quand il n'y aura plus rien à faire, n'est-ce pas, monsieur le +marquis? + +--Vous prenez d'étranges libertés, mon cher. + +--Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons à être +fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et +qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie, +viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle +dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout +au moins qu'elle les défende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette +émigration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme +d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Répondez, monsieur le +marquis! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui +les en empêche? qui s'oppose à leur venue parmi nous? qui les retient de +l'autre côté du Rhin, où il n'y a rien à faire? Pourquoi ces retards? +Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer à combattre +dans nos rangs et à donner leur sang comme nous avons donné le nôtre? +Leur place n'est-elle pas auprès de nous? Encore une fois, monsieur, +répondez! + +Boishardy s'arrêta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement. +Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un +mot. + +--Quand monsieur de Jausset a parlé d'hommes de naissance pour +commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi. + +--Après?... fit dédaigneusement le marquis. + +--Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire. + +--C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous +avez obéi à un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour +pourrir dans les grades inférieurs. + +--Comme moi, n'est-ce pas? + +--Comme vous, mon cher. + +Marcof pâlit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrêta. + +--Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et +je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine. + +Puis, se tournant vers le marquis: + +--Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous +considèrent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui +gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur +ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en +votre profit vous-même. + +--Qu'est-ce donc, je vous prie? + +--C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit à rien, et qu'ils ne +pourront être désormais quelque chose qu'avec notre permission et notre +volonté. + +--Très bien! dirent les autres chefs. + +--Et quant à vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant +ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la +moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la +moitié, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage. + +--Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu'à partir de ce jour +vous n'êtes qu'un simple soldat. + +--En vertu de quoi? + +--En vertu de ceci. + +Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy. + +--Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale +le comte de Provence. + +--Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le +papier et en le rendant au marquis. + +--Vous comprenez? + +--Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si +vous en êtes digne. + +--En doutez-vous? + +--Certainement. + +--Vous m'insultez! s'écria le marquis en portant la main à la garde de +son épée. + +--Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain. + +--Pardon! je croyais être entre gentilshommes. Mais répondez nettement. +Refusez-vous oui, ou non, de m'obéir? + +--Oui, mille fois oui! + +--Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes. + +--Faites. + +--On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy. + +--Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le +marquis de Jausset. + +--Et pourquoi? + +--Parce que, s'écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller +avec votre brevet sur la poitrine. + +--Vous oseriez? + +--N'en doutez pas. + +--Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici, +monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l'émigration, et nous +saurons nous en passer encore. Je vous engage à retourner à Gand: c'est +là qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant +d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout +gentilhomme que vous êtes, vous pourriez bien être accroché à une +branche de chêne. + +--Messieurs! messieurs! s'écria le marquis blême de colère, il faut que +l'un de vous me rende raison de tant d'insolence! + +--Assez! fit Boishardy. + +Il appela Fleur-de-Chêne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut. + +--Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il +en désignant le marquis. Tu le mèneras à La Roche-Bernard, et là +monsieur s'embarquera pour aller où bon lui semblera. + +Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot. + +--Tonnerre! s'écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec +des brevets dans leur poche. + +--Les émigrés sont fous, dit Chantereau. + +--Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions +cette scène et reprenons notre conversation au moment où cet imbécile +empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles +de la Vendée? + +--Mauvaises, répondit le chouan en s'avançant. Depuis la bataille de +Cholet, Charette s'est tenu isolé dans l'île de Noirmoutier, dont il a +fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut +dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux +Herbiers l'a confirmé dans son commandement en chef. + +--Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est +passé ici se rendant en Vendée cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu +de nouvelles. + +--Si; ils se sont vus à Maulevrier. + +--L'entrevue a été mauvaise. Ils ne s'aiment pas. + +--Oh! s'écria Marcof; toujours la même chose donc; ici comme parmi les +bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs +forces? Ils font passer l'intérêt personnel avant le salut de la +royauté, les causes particulières avant la cause commune? De stupides +rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie? + +--La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin. + +--Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans. + +--Où il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des +siennes! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs. + +--Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta +Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonné de garder à tout prix ce +placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sûre +en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos +campements et tenez-vous, prêts à agir et à vous replier sur moi au +premier signal. Adieu, messieurs! fidèles toujours et quand même, c'est +notre devise. Que personne ne l'oublie! + +Les deux chefs prirent congé et s'éloignèrent. Marcof et Boishardy +demeurèrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis, +Boishardy s'approchant vivement du marin: + +--Vous avez donc été à Nantes? dit-il. + +--Oui, répondit Marcof. + +--Si vous aviez été reconnu? + +--Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je dû affronter des +dangers mille fois plus terribles et plus effrayants. + +--Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Avez-vous réussi? + +--Malheureusement non. + +--Ainsi, il est toujours dans les prisons? + +--Toujours. + +--Et cet infâme Carrier continue à mettre en pratique son système +d'extermination? + +--Plus que jamais. + +--Philippe est perdu, alors? + +--Perdu, si je ne parviens à le sauver avant huit jours. + +--Le sauver! Est-ce possible? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais vous le tenterez? + +--Je partirai pour Nantes demain même. + +--C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence. + +--Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou +nous mourrons ensemble. + +--Quels sont vos projets? + +--Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation. + +--Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'à lui! + +--Peut-être. + +Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se +poser en face de Marcof: + +--Vous partez demain? dit-il. + +--Oui. + +--Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauvé Philippe? + +--Ou que nous serons morts tous deux. + +--Bien! + +--Vous m'approuvez, n'est-ce pas? + +--Je fais mieux. + +--Comment cela? dit Marcof étonné. + +--Je vous aide. + +--Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laissé mes hommes à bord de mon +lougre. + +--Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un coeur dévoués qui vous +secondent et agissent comme un autre vous-même si, par malheur, vous +succombiez. + +--Oui, c'est vrai. + +--Avez-vous choisi quelqu'un? + +--Personne encore. + +--Alors ne choisissez pas! + +--Pourquoi? + +--Parce que j'irai avec vous. + +--Vous, Boishardy? + +--Moi-même. + +--Mais.... + +--Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon? + +--Si fait! tonnerre! à nous deux nous le sauverons. + +Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa +poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses +paupières. + + + + +IV + +M. DE BOISHARDY + + +M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les +braves coeurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si +loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le +marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha +profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se +comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à +défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'oeil ferme et +rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle +a de noble et de périlleux. + +M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la +chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille +terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la +cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute +rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de +royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait +dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il +chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent +les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait +songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection. + +Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il +avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se +trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir. +Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un +homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et +que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre. +Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité +de la force. + +Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A +sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes +filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse +révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des +causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie. + +Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le +redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres +l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient +pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa +gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et +chacun voulait le voir. + +Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut +soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que +nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793, +dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il +ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus +redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec +lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein +était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes +et les communes, en appelant les paysans aux armes. + +--C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos +enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas +mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la +Convention nationale. + +La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher. +Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres, +si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et +bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom, +son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son +intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans +l'armée vendéenne. + +Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de +l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission +de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La +Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre +chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers +les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au +milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la +guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est, +espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le +territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy +leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son +ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé +depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète, +opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes +délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il +le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des +ennemis de sa cause. + +A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra +dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât. +Boishardy lui fit signe d'approcher. + +--Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il. + +--Oui, commandant. + +--Qui cela? + +--Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de +quinze jours. + +--Il est revenu? + +--Il arrive à l'instant. + +--Bien! + +--Faut-il le faire entrer? + +--Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons +avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il. + +--Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof. + +--Oui. + +--Qui donc avez-vous envoyé là? + +--Un homme sûr. + +--Qui se nomme? + +--Keinec. + +--Tonnerre!... qu'il entre vite! + +Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant +Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui +tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit +pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa +poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement. + +--Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof. + +--Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en +me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant +auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot. + +--Tant mieux! car Keinec est un brave coeur et un gars solide. J'ai été, +moi aussi, à même de l'apprécier. + +En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy +s'assit, et, s'adressant au jeune homme: + +--Tu as accompli ta mission? dit-il. + +--Oui, commandant. + +--Tu as vu La Bourdonnaie? + +--Je l'ai vu. + +--Quelles nouvelles de la Cornouaille? + +--Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à +Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure. + +--Après? + +--Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans +les forêts. + +--Ils les ont pris? + +--Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés. + +--Et Yvon? fit Marcof vivement. + +--Il est mort! + +--Tué? + +--Martyrisé par les républicains! + +--Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un +magnifique mouvement de colère. + +--Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été +réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts. + +--Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy. + +--Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux +amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans +l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars +et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise +par la famine. + +--C'est tout? + +--Non. + +--Qu'y a-t-il encore? + +--Un papier que je dois vous remettre. + +Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de +parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il +l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte +de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première +colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et +détaillée de la position politique et financière de chacun des individus +désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la +demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux. +Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre +rouge, une des lettres: S.--R.--T. + +--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant. + +--Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en +suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes. + +--Et que veulent dire ces lettres? + +--S.--R.--T.? + +--Oui. + +--Surveiller, Rançonner, Tuer. + +--Je comprends. + +--Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos +amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque +individu désigné sera traité en conséquence. + +--Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises? + +--Oui. + +--Avec succès? + +--Certes. + +Marcof fit un geste d'étonnement. + +--Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy. + +--Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi +marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui +frappent. + +--Que voulez-vous? le résultat est contre vous. + +--C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je +commandais à de pareils soldats. + +--Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent +aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant. +Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous? + +--C'est juste. + +--Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins, +et je suis à vous pour ce qui nous est personnel. + +Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers. + +--Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours? +Le placis se passera-t-il de vous? + +--Sans aucun doute. + +--Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale. + +--Elle sera ignorée, répondit Boishardy à voix basse en désignant Keinec. + +--Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof +à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon +je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes. + +--Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous +trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux. + +--Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret. + +--Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy. + +Puis s'adressant au jeune homme. + +--Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux +entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est +entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette +nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne, +il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends? + +--Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne. + +--Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon +absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme +et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais +près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en +l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je +donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de +malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à +Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort +possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais +pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui +remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette +table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu +entends bien, n'est-ce pas? + +--Oui, commandant. + +--Nous pouvons nous fier à toi? + +--Eh bien! non, dit résolument Keinec. + +--Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un +geste d'étonnement. + +--Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme +d'un ton ferme. + +--Pourquoi? + +--Je vais vous le dire, commandant. + +Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes. + +--Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme +d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé. + +--Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son +interlocuteur. + +--Avec Marcof? + +--Oui encore. + +--J'irai avec vous. + +--Toi! + +--Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites +vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez +emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de +plus aide toujours. Acceptez le mien. + +Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'oeil, et saisissant +la main du marin: + +--Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je +te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de +courage, quelque sublime oeuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le +sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret; +garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma +prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert +du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres +ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce +but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je +veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai! + +--Et si je te refusais, moi? fit Boishardy. + +--Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof. + +--Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais +plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je +désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je +t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu +m'as vu à l'oeuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur +mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète. +Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos +côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la +cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous +ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour +les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang +prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre. +C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une +fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi. + +Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et +fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent +que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui +s'était emparée de son coeur. On sentait que le jeune homme, +profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme. +Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de +fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait +pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le +premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de +Keinec. + +--Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui +dit-il enfin. + +--Merci! s'écria le jeune homme. + +Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les +porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté, +il salua et sortit. + +--Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy +lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau +n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière +au vent. + +--Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof. + +--Je le crois aussi. + +--Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout +est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver +celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret +que je vais vous confier. + +--Pourquoi? + +--Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il +faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette +main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un +acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je +n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur. + +Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes +en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés +dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les +déposa sur la table devant Boishardy. + +--Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite. + +Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers +avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se +dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de +l'autel improvisé. Marcof l'appela. + +--Où est Jahoua? lui demanda-t-il. + +--Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en +désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de +pénétrer Keinec. + +Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux +jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains, +comme deux frères. + +--Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et +Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas +encore pénétré. + +--Tu espères donc toujours? répondit Jahoua. + +--Dieu est bon, et sa puissance est infinie! + +--Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant. + +Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet. + + + + +V + +LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN + + +Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna +la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se +promenait avec agitation dans la petite pièce. + +--Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin. + +--Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit. + +--Oui. + +--Eh bien? + +--Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces +mystères. + +--Comment cela? + +--J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de +Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et +j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle +s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette +résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout +d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y +a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie +et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous +avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de +la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette +aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle +se plaçait. + +--Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait. + +--Le croyez-vous? + +--Philippe l'avait épousée! + +--Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère. + +--Qui vous le fait penser? + +--La conduite de cette femme. + +--Vraiment? + +--Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu +autrement son rang. + +--Comment cela? Je ne comprends pas. + +--C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le +château de La Guiomarais? + +--Oui. + +--Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie +vint mourir? + +--Je le sais. + +--Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui. + +--Eh bien? + +--Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles +que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat. +Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva +charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort +jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé +cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait +la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet +qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une +coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul, +et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous +le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre, +séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse! + +--La misérable! murmura Marcof. + +--Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en +agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable +qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus +ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous +le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à +s'évader en abusant de son empire sur le coeur de ce malheureux dont le +corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y +réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques +jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la +dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me +répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus +belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il +ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir +les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je +fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard, +où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas +facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un +rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet +homme, elle parvint à fuir. + +--Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans +tache des Loc-Ronan! + +--Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général +républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le +conduire à La Guiomarais. + +--Elle le fit? + +--Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on +découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un +bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom +de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à +deux doigts de sa perte. + +--Et qu'est-elle devenue? + +--Je l'ignore. + +--Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires? + +--Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement +d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse. + +--Et cette femme? + +--Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier. + +--Si cela est, nous la verrons à Nantes. + +--Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en +souriant. + +Puis changeant de ton: + +--Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je +savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces +deux années que nous venons de parcourir. + +--Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis +qu'il s'est fait passer pour mort. + +--Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes? + +--Par mademoiselle de Château-Giron. + +--Sa seconde femme? + +--Oui. + +--Un ange de bonté, dit-on. + +--Et l'on a raison de le dire. + +--Où est-elle? + +--A bord de mon lougre. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis six semaines. + +--Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier +point. + +--Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en +Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois +enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois +lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la +Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les +nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres +qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint +jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors, +Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en +demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi +jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était +en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne +pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom +supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si +cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant +être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient +attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il +était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en +quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être +heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son +coeur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses +jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour +de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient +ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit +des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de +lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils +avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque +les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de +cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus +qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés, +ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur +escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux +prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres. + +--Commandés par qui? demanda Boishardy. + +--Par moi. + +--Par vous? + +--Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là. + +--Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours +seulement sur nos côtes. + +--Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal +d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en +décembre. + +--Comment ne l'ai-je pas su alors? + +--Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre, +j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant +Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens +s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque +jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de +les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre +puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et +prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le +pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous +le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins. + +--Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant. + +--En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une +semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et +à me rendre à Paimboeuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau +tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains, +traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la +ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement. +Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt +repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et +nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte +avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce +point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que +j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers +royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de +l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous +attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les +bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme +bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire +s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en +deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi, +je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre +attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient +l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait +de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les +prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent. + +--Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour +reprendre haleine. + +Le marin continua: + +--J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la +moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où +l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir, +il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir +contre les républicains, je donnai l'ordre de _s'égailler_ dans les +genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas +prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous +côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais +l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et +nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers +avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la +fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient +abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté, +je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver +leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient +d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la +Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles, +terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance. +Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y +soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre +compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés, +prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des +religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains +comme pour m'adresser une prière. + +«--Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante. + +«--Oui, répondis-je assez étonné de cette demande. + +«--Vous êtes marin? + +«--Oui, ma soeur. + +«--Comment se nomme le bâtiment que vous montiez? + +«--Le _Jean-Louis_.» + +Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me +sembla murmurer de vives actions de grâces. + +«--Qu'avez-donc, ma soeur? lui demandai-je de plus en plus surpris. + +«--Il faut que je vous parle! me dit-elle. + +«--Quand cela? + +«--Sur l'heure; sans perdre un instant.» + +Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement +mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler. +J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se +décida. + +«--Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai +souvent entendu parler de vous. + +«--Par qui donc? + +«--Par ceux qu'il vous faut sauver. + +«--Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui +me serrait le coeur. + +«--Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn. + +«--Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous? + +«--Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.» + +Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression +douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je +vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient +été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni +Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à +leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le +tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne +que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les +femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire +équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn +étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer, +je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon +âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic +prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner +Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle +de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une +résolution. J'installai la pauvre femme à bord du _Jean-Louis_, et je la +laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes, +résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par +les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour +de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été +enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais +il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je +vins vous trouver. + +--Il y a quinze jours, interrompit Boishardy. + +--Oui. + +--Vous ne m'avez cependant parlé de rien. + +--Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait +été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été +incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à +Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne +rapportai aucun renseignement positif. + +--Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors? + +--Je sais qu'il existe encore, voilà tout. + +--En êtes-vous certain? + +--Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs +jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous +savez que l'exécution suit de près la condamnation. + +--Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh +bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent +faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons. + +A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les +sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy. +D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution +que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la +saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la +nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient. + +Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le +chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la +route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du +campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de +se faire reconnaître. + +Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un +carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux +sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même +mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses +dernières instructions et piqua sa monture. + +--En avant! murmura Marcof. + +Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit, +que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs +têtes, faisaient plus épaisses encore. + + + + +VI + +NANTES + + +Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci +comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes +comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de +la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route +dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé +et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices. + +De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les +obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême +en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même +certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements +heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées +pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom +illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères. + +Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres, +rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres +voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour +devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles! + +Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui +aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de +la Bretagne. + +Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement +constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous +les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant +devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies +des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit +puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des +fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le +lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie +révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever. +Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée +pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui +savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes +gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est +que la triste solitude. + +L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des +métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination +romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps +subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette +prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large +de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de +commerce. + +Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa +source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis, +ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir +le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé +d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette +série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la +souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le +bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua. +Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et +du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville +même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours +d'eau, dont un grand fleuve. + +«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors +du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un +meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix! +que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui +avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...» + +En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par +son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale +actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle +maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit +le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit +pas de pareil en France.» + +Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute +sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait +consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes. + +Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces +hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux, +nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal. +Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien, +qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir +faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser +avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le +dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui +de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie +d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il +n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement +faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne +savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour. +Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus +s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter +les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se +prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux +amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du +couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui, +en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour +un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes +féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la +contrée, et transforma le couvent en abbaye. + +Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation +éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs +rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour +sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était +écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une +certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine +l'atteindrait de période en période. + +En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa +jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et +faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit +encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant +au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela +ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque +toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans +ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë, +rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit +la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages, +après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels, +chassèrent les habitants qui s'enfuirent. + +Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus +qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut +de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée +imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée +d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine). + +Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs +heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine +jaillit, qui fut nommée la _fontaine de Notre-Dame_. + +Ce miracle, en portant l'épouvante dans le coeur des Northmans, augmenta +l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain +voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui +avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes +conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe +basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un +passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur +les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le +coeur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque +animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et, +grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur, +bien que durant le Xe, le XIe siècle et une partie du XIIe, des +indispositions fréquentes entravassent la marche du rétablissement +complet. + +Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors, +duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou +la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône +ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la +désoler par de continuelles dissensions intestines. + +En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la +ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante +vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en +1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il +ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut +la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous +du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne. + +On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité. +Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le +protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au +duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité. + +Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit +une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la +troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps +après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes. +L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres +absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne +prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que +nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait +au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de +«tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la +bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus +l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle +du duc, et on le voit même, dans un acte du XIIIe siècle, affirmer +que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne +relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il +entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du +comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de +Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur +leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel. +On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de +Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale. + +Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent +de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas +d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut +le théâtre au XIVe siècle, elle se déclara pourtant avec énergie +contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin, +elle saisit la première occasion de revenir au duc. + +Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du +duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre, +Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa +assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du +duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII. +Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les +Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque +que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de +la Bretagne indépendante. + +François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en +1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus +tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne +n'étaient pas de petits compagnons.» + +Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les +puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi +florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers, +et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du +dernier duc. + +Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux +navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle +devait voir encore sa prospérité augmenter. + +A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des +prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize +mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur +l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement +ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France. + +Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible +époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers +en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait +massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa +énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On +lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés +dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les +échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de +maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de +pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux +habitants de se porter à aucun excès contre eux.» + +Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte +en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Béarnais +triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance +religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté, +interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux +et de tant de crimes. + +Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu +l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la +tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha +complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache! + +Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le +cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de +Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir +que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais +était tombé. + +Pendant le cours du XVIIIe siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa +splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle +étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux +vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une +ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite. + +Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au +sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement, +devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant +abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et +sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier. + +La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait +donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République. +Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent +la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau. + +--Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre! +disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons +tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque +parlera de capituler! + +L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et +Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce +sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne +trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier. + +Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de +Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à +Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe +de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la +souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement +éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que +l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage, +manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y +restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les +boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants, +épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude +rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la +dévastation. + +La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers +entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île +Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin, +qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient +pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville +était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle +part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui +décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais +mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est +que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant +une cuve couverte d'un prélat rougeâtre. + +Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un +perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins, +dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions +journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs, +de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux +chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible +spectacle. + +Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En +pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des +crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler +l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée +par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches +tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus +braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à +la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur +cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces +monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien +ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par +son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus +abject par ses vices. + +Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur +procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la +poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la +Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792. + +Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il +contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit +une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la +Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux +départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir +quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une +mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une +exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis +Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes, +on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et +Gillet, lui avaient préparé les voies. + +Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du +département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des +instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à +employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était +simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et +c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au +reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait +prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les +prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le +proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis +florissante, maintenant morne et dévastée. + + + + +VII + +LA COMPAGNIE MARAT + + +La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux +lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située +dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une +habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une +résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes. + +Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient +l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce +nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou +chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits +de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat, +dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard. + +Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin, +Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et +de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par +cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous +prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle +que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le +moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur +qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père; +Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie +qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles +qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard. + +La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée +par ses membres, de _fouiller_ les gros négociants. Le jour où Carrier +l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion +Vincent la Montagne: + +«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que +d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent +les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à +votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons +sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un +vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!» + +Puis, le même jour, le proconsul décrétait «_l'arrestation de tous les +gens riches et de tous les gens d'esprit_». Décret d'une absurdité +telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe +intact dans les archives de Nantes. + +C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de +rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande +pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les +bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne +s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs +poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les +filles prostituées. + +En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier +les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but +qu'il atteignit promptement. + +La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à +la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses +sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces +sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu +élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole +brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et +le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette +cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles +de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des +gouttelettes sanglantes. + +Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie +Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement +vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de +quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front +bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque +imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater, +un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante; +tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres, +étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et +effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les +satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement +mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient +rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et +dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux +Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat. + +--Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face +patibulaire en lui tendant cordialement la main. + +--Bonjour, Brutus! répondit Pinard. + +--D'où viens-tu? + +--De l'entrepôt. + +--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas? + +--Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de +Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des +airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces +brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir +qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus. + +--Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que +vingt-trois ce matin. + +--Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute +neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine. + +--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier. + +--Je vais vous conter cela. + +Pinard se recueillit quelques instants. + +--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses +auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce +matin?... + +--Oui, répondit le sans-culotte. + +--Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que +trente-cinq par jour. + +--Gonchon est un modéré! s'écria une voix. + +--Un suspect! dit un autre. + +--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent +pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze +par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà +soixante. + +--C'est évident! dit Brutus. + +--Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois, +fit observer Cincinnatus. + +--Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux +que l'on amène tous les jours, répondit Pinard. + +--Alors, faut trouver un moyen. + +--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates. + +--Faut les brûler en masse! + +--Faites sauter les prisons avec eux! + +--Faites marcher le rasoir national jour et nuit! + +--Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez +bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Parle vite! + +--Raconte-nous cela! + +--La parole est à Pinard. + +Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le +lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux +entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et +commença: + +--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous +connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre +extrémité de la ville? + +--Oui! cria-t-on de toutes parts. + +--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques +centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse +une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la +main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il? + +--Bravo! s'écrièrent les sans-culottes. + +--A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un. + +--En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre. + +--Un pur patriote! + +--Dame! il était à Paris en septembre. + +--Vive Pinard! hurla la bande. + +--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger! + +--On ne jugera pas! répondit Pinard. + +--C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps. + +--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard. + +--Oui! oui! oui! + +--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au +citoyen Carrier? + +--Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes. + +--Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je +désigne Brutus et Chaux. + +Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs +bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au +milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea +vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et +Brutus le suivirent. + +La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y +pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de +passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet +précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les +vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de +ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses +deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient +le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de +passer. + +--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard. + +--Si fait. + +--Alors je vais lui parler. + +--Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre +d'empêcher d'entrer. + +--Alors nous allons attendre dans le salon. + +--Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long. + +Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et +entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges +en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes +au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un +moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps +de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux, +tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque +chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers +l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au +salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul. + +--Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme +bouffée de fumée. + +--Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard. + +--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en +riant. + +--Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda +Pinard. + +--Laquelle? + +--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les +jours. + +--Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend +ce qui lui plaît. + +--Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat! + +--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites +pour nous amuser? + +--Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur +promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient +cela, et elles sont douces comme des agneaux! + +--Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées +dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours. + +--Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison. + +--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux +jours? + +--Tiens! il a eu un peu raison. + +--Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les +deux[3]! + + [Note 3: Historique.] + +--Imbécile! qu'est-ce que cela fait? + +--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai +visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique +d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus +de deux mois. + +--Eh bien? + +--On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être +expédié depuis longtemps. + +--Comment le nommes-tu? + +--Jocelyn. + +--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan. + +--Tu le connais aussi? + +--Je l'ai vu en Bretagne autrefois. + +--C'est un aristocrate comme son ci-devant maître. + +--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le +faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre +aristocrate aussi! + +--Tu les a vus? + +--Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout. + +--J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis +trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce +compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien +d'aristocrate qui se cache sous un faux nom. + +--Tu crois? + +--J'en réponds. + +--J'irai voir cela, répondit Pinard. + +--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là? + +--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais +j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et +nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera. + +--Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes +aristocrates de créanciers y passeront. + +--Et tu seras libéré?... + +--Sans que ça me coûte rien, au contraire! + + + + +VIII + +LE SULTAN TERRORISTE + + +Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur +éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire +agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des +chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue. + +Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces +et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge +garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au +plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins, +écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que +suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un +moelleux tapis. + +Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées +par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses +pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si +connus: _Liberté, égalité ou la mort!_ Une gravure, représentant une +petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place +d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre +doré, on lisait ce quatrain tracé à la main. + + Français, le bonheur idéal + Ne pourra régner parmi nous, + Que quand les rois périront tous + Sous le rasoir national... + +Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous: + +_Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux +modérés!_ + +En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de +Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de +noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces +raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être +brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier +avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de +géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à +l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de +septembre. + +Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large +divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils. + +Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou +plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme +avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente +ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières +dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par +un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez. +Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé. +Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande. + +Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur +démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine +étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de +constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la +taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec +un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore. + +Le côté moral de cette créature peu séduisante répondait entièrement au +côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts +remplissaient tellement son coeur, que la plus petite qualité n'avait pu +y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir +les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance. + +Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du +ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant. + +Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa +femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il +s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le +récréait quelquefois. + +--Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela +m'amuse[4]. + + [Note 4: Historique.] + +Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec +succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était +sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût +comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que +l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées +pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire +jeter en prison. + +Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se +montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier +avait peur de sa femme. + +Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il +éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que +lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main +pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme. +Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et +le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme +cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement, +si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment, +le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses +et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais +le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages +fréquentes. + +Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y +avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable. +Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec +laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était +bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et +avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé, +ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec +ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le +voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes +pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux +et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté. + +Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il +portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la +boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de +la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille. + +Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire, +la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec +acharnement. + +C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la +place. + +Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille, +au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se +prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées +deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national, +toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes +deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier. +Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se +déroulaient sur les épaules des deux femmes. + +La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à +vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes +flamboyaient dans l'ombre, dégageant leur fluide magnétique; ses +sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec +la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus +rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable +perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de +distinction naturelle. + +Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons +des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne +cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de +franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe +camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues +sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés +de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel +ils reposaient. + +Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la +favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche +assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande +qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive, +spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le +proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures +propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la +compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et +l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du +monstre sanguinaire. + +L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques +années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et +certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure +étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus +accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose, +plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique +qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'oeil sur +sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité +morale. + +Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne +Carrier tricotait philosophiquement. + +--Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à +tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de +douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût? + +--Je la trouve excellente. + +--Eh bien, nous l'essayerons ce soir. + +--Sur qui? + +--Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier. + +--Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique. + +--Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse +un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se +détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée +d'Angélique Caron. + +--Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la +douleur. + +--Pourquoi as-tu l'intelligence si dure? + +--Explique-toi mieux, je te comprendrai. + +--Hermosa comprend bien, elle. + +--Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela, +répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus +d'intelligence que moi, elle a plus d'années. + +--Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle +venait d'être mordue par un serpent. + +--Je veux dire ce que je dis. + +--Insolente! + +--Insolente, oui; menteuse, non. + +--Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez +toutes les deux. + +--Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique. + +--C'est qu'il me plaît d'être ainsi. + +--Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en +s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul. + +--Ah! cela te tient au coeur? + +--Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates? + +--Et tu les hais, n'est-ce pas? + +--Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la +Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout. + +--Lesquels? + +--Boishardy d'abord. + +--Et puis? + +--Un marin nommé Marcof. + +--Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne +le crois. + +--Comment cela? + +--Tu le sauras plus tard. + +--Mais ce projet? fit Angélique avec impatience. + +--Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras +autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se +renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser +de la bête venimeuse qui l'enlaçait. + +Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du +cabinet s'ouvrit brusquement. + +--Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et +en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes. + +Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit. +Un sans-culotte de garde parut sur le seuil. + +--C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer. + +--Je ne reçois personne! + +--Il dit que tu le recevras. + +--Son nom, alors? + +--Je n'en sais rien. + +--Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne +connais pas! s'écria Carrier avec fureur. + +--Il a une carte de civisme du comité de Paris. + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Alors je vais lui dire qu'il s'en aille? + +--Adresse-le au secrétaire. + +--Bien! répondit le sans-culotte en se retirant. + +Cinq minutes après, il rentra. + +--Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais +incarcérer. + +--C'est le citoyen qui veut entrer. + +--Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là. + +--Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien +timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés +extraordinaires du Comité de salut public de Paris? + +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se +présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un +peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près +semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa +tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux. + +--Diégo! murmura-t-elle. + +Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui, +à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En +l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de +ton: + +--Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement. + +--Oui! répondit le nouveau venu. + +--Où sont tes pouvoirs? + +--Les voici. + +Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et +tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir +et les parcourut rapidement. + +--Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur +l'inconnu. + +--Tout autant que toi, répondit ce dernier. + +--Alors nous nous entendrons. + +--Je le pense. + +--Tu as à me parler? + +--Sans doute. + +--Immédiatement? + +--Oui. + +--Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui +voudrait me déranger! + +Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard +autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes. + +--Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie. + +Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à +l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula +vivement. + +--L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance. + +--Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier. + +--Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas, +n'est-ce pas? + +--Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie? + +--Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée. + +--Toi? + +--Moi-même. + +--Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir? + +--Elle trouve que tu vas lentement. + +--Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets? + +--Si fait. + +--Eh bien! + +--Elle les approuve. + +--Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me +reprocher ma lenteur. + +Puis se retournant vers les femmes: + +--Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le +citoyen. + +Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la +suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux +femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un +regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut +refermée avec soin. + + + + +IX + +LES PROJETS DE CARRIER + + +Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La +défiance se lisait dans les yeux du proconsul. + +--Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son +interlocuteur passait de sa personne. + +Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui. + +--Ton nom? répéta-t-il. + +--Le citoyen Fougueray. + +--Tu es un pur? + +--Ma mission te le dit assez. + +--Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi? + +--Non. + +--Je vais te le dire. + +--J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante. + +--J'entends un républicain capable de boire on verre de sang +d'aristocrate (_sic_). + +--Verse, je boirai. + +--Bien! Assieds-toi, alors, et causons. + +Les deux hommes s'installèrent sur le divan. + +--Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet? + +--Oui. + +--Et qu'elle l'approuve? + +--Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller +l'exécution. + +--Veux-tu que je te l'explique en détail? + +--Cela me fera un véritable plaisir. + +--Eh bien! écoute-moi. + +--Je suis tout oreilles. + +Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son +interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter +en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors, +n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre. + +Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non +seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait +manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire +un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il +avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur +qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu +facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses +gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au +procureur. + +--Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi +dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la +France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates +abondent le plus? + +--Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que +Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest. + +--Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement +rechercher les brigands pour les incarcérer. + +--C'était ton devoir. + +--Et je l'ai accompli. + +--Nous n'en doutons pas à Paris. + +--Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont +petites; elles regorgent d'aristocrates. + +--Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser. + +--Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un +poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay, +les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des +cachots. + +--Et tu crains que le typhus ne gagne la ville? + +--Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais. + +--Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je +comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des +prisonniers. Après? + +--Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite +qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément +aux braves sans-culottes. + +--C'est ce moyen que tu cherchais?... + +--Et que j'ai trouvé. + +--Voyons cela! + +--J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à +Saint-Nazaire. + +--Bon! + +--On clouera avec soin les sabords. + +--Très bien. + +--Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de +ces navires. + +--Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront +que l'on va les déporter tout simplement. + +--C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant +d'un sourire monstrueux. + +--J'écoute avec la plus scrupuleuse attention. + +--Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on +ferme l'entrée du pont avec des planches.... + +--Bien clouées également? + +--Sans doute! + +--Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là. + +--Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se +retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache +dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste. + +--Très bien! + +--J'appellerai cela «_les déportations verticales_,» ajouta Carrier en +riant. + +--Des baignades révolutionnaires, fit Diégo. + +--Et la Loire sera «_la baignoire nationale!_» + +--Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas! + +--Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de +t'avoir envoyé ici! + +--Et quand commencerons-nous? + +--Ce soir. + +--Qui est-ce qui prendra le premier bain? + +--Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet +effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les +autres et les annonceront au sans-culotte Pierre. + +--A quelle heure la fête? + +--A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras? + +--Naturellement. + +--Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate +de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres! + +En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet. + +--Entrez! cria Carrier. + +La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans +l'entre-bâillement. + +--Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier. + +--Quoi? + +--Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire +une motion. + +--Qu'ils entrent! ce sont des bons! + +Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola. +Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait +commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard +et Diégo se touchèrent la main. + +--Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double +mouvement. + +--Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux +aristocrates en septembre à Paris. + +--Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo; +n'est-ce pas, Carfor? + +--Je ne m'appelle plus comme cela. + +--Tiens, tu as changé de nom? + +--Oui. + +--Pourquoi! + +--Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie +des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé, +et j'en ai changé. + +--Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement +lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons +auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part. + +Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul. + +--Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo. + +--Je me nomme Pinard. + +--Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la +Convention? + +--Moi-même. + +--Je t'en fais mes compliments. + +--Et que me voulais-tu? ajouta Carrier. + +--Te faire une motion. + +--Laquelle? + +--C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt. + +--Tu as donc une idée aussi? + +--Et une bonne. + +--Dis-nous cela. + +Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les +prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'oeil de Carrier +flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main. + +--Adopté! cria-t-il. + +--Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant. + +--Cela n'empêchera pas. + +--C'est juste! nous irons plus vite. + +Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait +conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais +encore avait été _honorablement mentionné au procès-verbal de la +séance_. + +En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la +guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les +honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de +joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa +assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux +noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir! + +Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu +et assisterait à l'oeuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le +navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette +double opération. + +Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina. +Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait +prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que +le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir. +Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les +retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien +et le proconsul restèrent seuls de nouveau. + +--J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant. + +--Qu'est-ce donc? demanda Carrier. + +--Il s'agit d'une affaire importante. + +--Concernant la République? + +--Oui et non. + +--Explique-toi. + +Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre, +et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul. + +--Lis cela! dit-il. + +Carrier se pencha en avant et lut à voix haute: + + «Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui + ordonne, au nom de la République française, une et indivisible, + d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen + Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et + détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels + j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs. + + «Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des + mains du citoyen Fougueray. + + «Salut et fraternité, + + «Robespierre. + + «Paris, 24 frimaire, an II de la République française.» + +Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants. + +--Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se +nomme Jocelyn? dit-il. + +--C'est cela même, répondit Diégo. + +--Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire +guillotiner ces deux hommes. + +--Ainsi ils sont dans les prisons! + +--Je le crois. + +--Tu n'en es pas sûr? + +--Non. + +--Comment cela? + +--Il en meurt tant tous les jours dans les prisons. + +--N'as-tu pas les registres? + +--Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces +gueux-là? + +--Alors, j'irai voir moi-même. + +--Va, si tu veux. + +--Donne-moi un laissez-passer pour la geôle. + +Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes +qu'il signa. + +--Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo. + +Celui-ci la prit et la mit dans sa poche. + +--Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent +encore, je prendrai des précautions pour l'avenir. + +--Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands? + +--Énormément. + +--Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent? + +--Non pas. + +--Alors que voulez-vous? + +--Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit +de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment +venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire. + +--J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi. + +--Plus tard. + +--Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres? + +--Certainement. + +Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta +en posant la main sur son épaule. + +--J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces +deux hommes est un ci-devant. + +--Oui. + +--Quel est son nom? + +--Que t'importe? + +--Dis toujours. + +--Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas. + +--Enfin?... + +--Le ci-devant marquis de Loc-Ronan. + +--Et Jocelyn? + +--C'est son domestique. + +--Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui +flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah! +ah! fit-il encore. + +--Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience. + +--Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions. + +--Je ne comprends pas. + +Carrier regarda autour de lui en baissant la voix: + +--Nous partagerons! dit-il. + +--Quoi? répondit Diégo avec étonnement. + +--Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous +moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de +celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr. + +--Tu crois? + +--Certainement. + +--Tu te trompes. + +--Impossible! + +--Si fait, te dis-je! + +--Alors je le ferai noyer ce soir. + +Diégo fit un geste violent. + +--Et la lettre de Robespierre? dit-il. + +--Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la +reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire +rendre compte de mes actions. + +--Renard!... murmura Diégo. + +--Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait +dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien +et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu +n'as rien à craindre. + +--Eh bien! veux-tu être franc? + +--Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles. + +--A la bonne heure! + +--A notre aise, alors. + +--Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que +répondrais-tu? + +--As-tu donc des propositions à me faire? + +--Suppose-le. + +--Impossible! + +--Pourquoi? + +--Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux. + +--Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les +persécuter... comprends-tu? + +--Je commence. + +--Que ferais-tu? + +--Je n'en sais rien. + +--Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il +ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce +que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!... +Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la +République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait +révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas +être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs +dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des +rançons? + +--Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère. + +--Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où +étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices. + +--Citoyen Fougueray!... + +--Tu vas me menacer de me faire arrêter? + +--Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant +démasqué. + +Diégo haussa les épaules. + +--Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide! +répondit-il. + +--Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte. + +Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur +la poitrine du proconsul. + +--Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement. + + + + +X + +A BON CHAT BON RAT + + +Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le +misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa +poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en +écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris. + +--Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es +qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu +parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu +stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le +moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité +de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à +te communiquer un autre document. + +Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille +et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté +des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même +forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le +second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de +Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de +salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les +quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré, +n'osait bouger de place ni prononcer un mot. + +--Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter +en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le +Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de +mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles +ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose +sur un pied plus convenable. Tu entends? + +--Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que +Diégo donnait à la conversation. + +--Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le +marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler +comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut +durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce +jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à +l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en +position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons, +prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous! + +--Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier. + +--Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi! + +--Mais ce Loc-Ronan? + +--Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre +millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la +somme. + +--Je veux moitié! dit Carrier en se levant. + +--Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments! + +--Est-ce conclu? + +--A une condition. + +--Laquelle? + +--J'aurai moitié des rançons. + +--Je ne partage pas seul. + +--Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux. + +--Soit. + +--C'est convenu? + +--Arrêté. + +--Je savais bien que nous finirions par nous entendre. + +--Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas +mort, et dépêchons. + +--Tu es pressé maintenant? + +--Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi +comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis? + +--C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui +est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune, +réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée +dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où, +mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En +passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille, +et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile +ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet, +je l'ai laissé marcher avec les autres. + +--Il est mort? + +--Certainement. + +--Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette +manière de procéder. + +--Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et +ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa +femme a échappé. + +--Où est-elle? + +--A La Roche-Bernard. + +--Qui l'a conduite là? + +--Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis. + +--Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet +homme. + +--Imprudente! dit Diégo entre ses dents. + +Carrier ne l'entendit pas. + +--Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son +mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver. + +--C'est probable. + +--Toute sa fortune y passera. + +--Et ensuite? + +--Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis. + +--Adopté. + +--Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre +pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en +prison et qu'il va être jugé. + +--Et il y consentira? + +--J'en réponds. + +--En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à +la place du département. + +--Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux +seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser +durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la +terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse +une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville. + +--Elle sera faite. + +--Et demain, nous commencerons à empocher. + +--C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et +rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement +imaginé. + +Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier +retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit +Pinard qui l'attendait. + +Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de +salut public. + +--Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il. + +--Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les +mitraillades de ce soir? répondit Diégo. + +--Bah! ils sont donnés depuis longtemps. + +--Alors, allons chez toi. + +--Soit. + +Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay. + +--Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec +précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui +longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content? + +--Enchanté. + +--Ça marche alors? + +--Supérieurement. + +--Carrier en est? + +--Parbleu! je te l'avais bien dit. + +--As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs? + +--Oui. + +--Et... qu'est-ce qu'il a dit? + +--Rien. + +--Il les a crus bons? + +--Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide. + +--Alors il ne doute de rien? + +--Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement +imité les signatures. + +--Dame! j'y avais mis tous mes soins. + +--Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul. + +--Tu as vu comme j'ai joué mon rôle. + +--Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom! + +--C'était superbe! + +--Carrier partagera avec moi les rançons. + +--Bonne affaire; et pour le marquis? + +--Je lui ai promis moitié. + +--Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais? + +--Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien! + +--Et si Carrier se fâche? + +--Tant pis pour lui! + +--Il pourrait te causer des désagréments. + +--Et à toi aussi. + +--Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à +l'oeil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur +dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient. + +--Très bien. + +--Mais toi? + +--Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier +m'inquiète, et son affaire sera claire! + +--Ah! nous sommes de rudes joueurs. + +--C'est pour cela que nous gagnerons la partie. + +--Espérons-le. + +En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas +de laquelle demeurait Pinard. + +--A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé +l'homme que tu m'as adressé. + +--Piétro? + +--Oui. + +--C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai +dit? + +--Oui. + +--Il est guichetier à la prison? + +--C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis. + +--Très bien! + +--Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle +de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants. + +--Ils vivent encore, n'est-ce pas? + +--Certainement. + +--C'est que Carrier m'avait parlé du typhus. + +--Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils +valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que +répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de +les faire remettre dans la salle commune. + +--Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser +noyer ou fusiller, à leur choix. + +--Pourquoi quatre jours encore? + +--Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte +beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs +j'attends de nouveaux renseignements indispensables. + +--Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte +d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise. + +--Il n'y a personne chez toi? + +--Personne que la petite. + +--Elle est toujours dans le même état? + +--Toujours. + +--Pourquoi l'as-tu gardée? + +--Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont +fait endurer ces brigands que tu connais. + +--En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof. + +--Ça, c'est bien vrai. + +--Mais je le retrouverai. + +--Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en +l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux +hommes se trouvaient. + +La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage +de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement +d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille +grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles +et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre +d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille. +Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine, +laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte, +communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle +d'entrée. + +Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de +la table. + +--As-tu soif? demanda le sans-culotte. + +--Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo. + +--Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de +gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les +premiers crus de Bordeaux, rien que cela. + +--Du vin girondin! + +--Il vaut mieux que les députés de son pays. + +--Fais-m'en goûter, alors. + +--Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait +dans l'intérieur. + +Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix +rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement +sur le seuil. + +En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer, +Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire. + +--Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de +son compagnon. + +--Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la +jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne +comme une gravure ancienne. + +--Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte. + +Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position. +Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais +ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie, +était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le +froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme +l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous +cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux +blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses +soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de +ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de +regard. Ils étaient d'une fixité étrange. + +De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait +murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se +rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint +langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite, +puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur +perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage +indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un +cri s'étouffait dans sa gorge. + +Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des +larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait. +Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant +parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal +à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers +la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un +mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité, +elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave +eût obéi à un maître cruel et redouté. + +Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les +bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche +de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la +tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son oeil fauve d'où se +dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent +fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours +craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte. + +Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se +passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque, +sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la +malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et +machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa +largeur. + +--Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers +l'âme damnée du proconsul. + +--Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire +triomphant. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune +fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de +la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles +pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement, +déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans +l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs. + +--Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il +déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien! +comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement +le service et à se rendre utile en société! + +--Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix. + +--Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire! + +--Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas. + +--Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend +parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue +à la muraille. + +--Tu la bats? + +--Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne +comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir. + +Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains, +il l'attira vers lui: + +--Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre. + +La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses +grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le +don de la vue. + +--Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre? + +La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était +captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du +temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard. + +--Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en +désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris. + +--Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal, +je ne veux pas te battre, moi! + +--Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête. + +--Non, je veux avoir soin de toi, au contraire. + +Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se +reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa +pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement; +puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa +pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une. +Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira +sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa +alors une exclamation joyeuse. + +--Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je +recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie. + +Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son +plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son +visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la +montre, qui tomba et se brisa sur le plancher. + +--Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria +Diégo en s'adressant à son ami. + +Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre +enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents +serrées et les mains frémissantes. + +Tout à coup son oeil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se +dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle +arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui +déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle +roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en +tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec +abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement. + +--Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur. + +--Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde +bouteille. + +--Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le +fixait sur moi. + +--Tu te trompes, mon cher. + +--Mais cependant.... + +--Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que +le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement. + +--Tu crois? + +--Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de +trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et +lui adressait la parole pour se distraire. + +Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il +se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras. + +--Où faut-il la transporter? demanda-t-il. + +--Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique. + +--Je te demande où est son lit, pour l'y porter. + +--Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié +pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée +ouverte permettait d'apercevoir. + +--Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant. + +--Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en +occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule +les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle +en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à +m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt. + +--Je te défends de le faire! s'écria l'Italien. + +--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de +l'oeil par ce mouvement familier à tous les buveurs. + +--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo. + +Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il +rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son +interlocuteur. + +--Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le +verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé +entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par +Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander +asile. + +--Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou, +interrompit Diégo. + +--Possible. + +--C'est moi qui t'ai sauvé. + +--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher +ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à +prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à +l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait +infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton +aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne +pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu +acceptas. + +--Oui. + +--A condition que j'en ferais ce que je voudrais. + +--Mais tu ne devais jamais la tuer. + +--J'ai changé d'avis aujourd'hui. + +--Pourquoi? + +--Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver +toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent +plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? + +--Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un. + +--C'est cela, pour qu'on la soigne. + +--Eh bien? + +--Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on +la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre +cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai +pris des renseignements là-dessus. + +--Alors je la garderai près de moi. + +--Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention. + +--Quand cela serait? + +--Impossible. + +--Non! + +--Ne suis-je pas libre? + +--Non. + +--Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin. + +--Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous +compromettre tous deux. + +--Et en quoi nous compromettrais-je? + +--Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle +pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces +êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici +seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher. + +--C'est possible! dit Diégo en réfléchissant. + +--Alors, adieu nos beaux projets! + +L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son +front et il paraissait méditer profondément; son oeil même se détourna +du corps de la pauvre Bretonne. + +Pinard vida un nouveau verre et continua: + +--Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les +signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant +de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public; +bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer +mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie +de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme, +sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à +son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de +la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce +soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer +d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est +entre mes mains. + +--Comment cela? + +--Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le +comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher! + +--Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais +rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon +secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser +jamais. + +--Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec +cynisme. + +--Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me +mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de +Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du +courage, tu en conviendras? + +--Je ne dis pas non. + +--Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à +reculer, ne nous fâchons pas. + +--Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de +cette petite bonne à guillotiner? + +--Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir +martyriser. + +--Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit +subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne +penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en +elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore, +et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais +mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle +me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave, +mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa +folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente +la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules! +Chacun de ses gémissements me fait du bien au coeur. En gardant Yvonne +près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si +aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne +m'échappe. + +Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le +misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si +largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se +demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de +lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir +ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva +et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard +de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne +toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par +arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement. + +Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression. +Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa +ensuite sur la table. Son parti était arrêté. + +--Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te +l'abandonne, l'argent vaut mieux. + +--Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard. + +--Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire. + +--C'est juste. + +--Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des +aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le +marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer. +Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas +non plus à dédaigner. + +--C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés, +tous ces tyrans. + +--Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas? + +--Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils +n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays! + +--Partons alors. + +--Partons! + +Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune +fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le +bouton de la serrure et s'arrêta. + +--Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir; +convenons de nos faits. + +--Soit. + +--Dans trois jours tu iras à l'entrepôt. + +--Oui. + +--Tu verras le marquis. + +--Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après +l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de +penser. + +--Et ensuite? + +--Ensuite? Le reste me regarde. + +--Tu iras chercher les écus? + +--Oui, sans doute. + +--Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne +peut pas m'aller. + +--Comment veux-tu faire, alors? + +--Nous ne nous quitterons pas. + +--Mais encore faut-il sortir de Nantes. + +--Nous en sortirons ensemble. + +--Cependant.... + +--Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te +conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et +nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé. + +--Comme tu voudras. + +--Convenu alors? + +--Convenu! + +--Eh bien! partons. + +Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son +compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas +lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent +la maison. + + + + +XI + +LA FOLLE + + +Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un +léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle: +l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira +doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières +alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité. + +Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement +connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine, +elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang +perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en +attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de +force. + +La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les +mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en +avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible +comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna +lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce +qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux +bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle +recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son +habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite +et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la +Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des +mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots. +Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries +parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau +malade. + +--Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant. + +La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et +marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient +à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors. + +--J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer +son corsage et en arrachant son justin délabré. + +Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela +lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la +terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps +penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause +d'une personne qui écoute attentivement. + +--Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter +le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon +recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison? + +Puis, s'adressant à un personnage imaginaire: + +--Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu +d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?... +Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne +me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le +jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la +route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait +sombre! Vite!... vite!... Je vais courir.... + +Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle +poussa un cri et se débattit en reculant. + +--Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais +pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce +cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse. +Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je +vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que +je me.... + +Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier +encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée +effrayante la dominait évidemment. + +--La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés! +Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!... +Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne +m'oubliez pas!!... + +Yvonne s'arrêta encore. + +--Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il +m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!... +Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!... +répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup. + +Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un +autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on +introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva +doucement et marcha sur la pointe du pied. + +--C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua.... + +La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine +fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et +l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du +sans-culotte: + +--C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard! + +--Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment +d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite. + +Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne, +l'embrassa familièrement. + +--C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais +défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait! + +--Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant. + +Yvonne poussa un cri. + +--Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici? + +--Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je +me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage, +je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même! +continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus +tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux +pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates +des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur +montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la +Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier. +C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira! + +Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à +trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des +angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas. + +--Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je +vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en +pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir! + +L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha +sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une +chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et +gras. + +Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse: + +--Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua! + +La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se +dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons, +frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en +faisaient ressortir la laideur repoussante. + +Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son +front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout +ce qu'elle avait d'insensé. + +--Ian Carfor! s'écria-t-elle. + +Le sans-culotte la saisit par le bras. + +--Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois +que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir. + +Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques +pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la +table avec colère. + +--Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de +prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira +à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier. +Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait +par trop dangereux de la laisser vivre! + + + + +XII + +JULIE DE CHÂTEAU-GIRON + + +Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du +petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité +sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève +orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui +de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se +mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à +leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un +gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus +ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de +ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde +sur les côtes de Bretagne. + +Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la +première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son +sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard +n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en +1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit +port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile +sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant +de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des +vivres, des munitions, et souvent des soldats _blancs_. + +Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les +côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des +ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la +rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire. + +Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés +les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés +sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du +présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer. + +Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes +de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu +à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord +avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit +espace pour accomplir des promenades interminables. + +Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'oeil vigilant du chef, +et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une +femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années +auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette +femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux +regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par +la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les +épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet +de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la +prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger +bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses +de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant, +accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme, +s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant +près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing +paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa +tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux +hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le +lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le +ciel noir en poussant un profond soupir. + +--Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof +aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort? +Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous? + +Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant du _Jean-Louis_; un +matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se +retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant +avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la +brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait +attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier, +semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues, +retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de +l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons. + +--Une embarcation! dit-il à voix basse. + +--La vois-tu? demanda le contremaître. + +--Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des +rames. + +--Dans quelle aire? + +--A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans +l'obscurité. + +--Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la +voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques. +Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement! + +Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant +auprès de la religieuse: + +--Va prévenir le patron! dit-il. + +L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que +ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à +l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot +s'avançait certainement dans les eaux du lougre. + +Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant +lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau +goudronné. + +--Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on +signale une embarcation à bâbord. + +--Venant de terre? + +--Oui, maître! On le suppose, du moins. + +--Qu'on ne la laisse pas accoster! + +Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des +bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il +s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée +près de lui. + +--Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main +délicate sur le bras du second du _Jean-Louis_. + +--Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre +doux et agréable le rude accent de son organe. + +--Que vient-on de vous dire, mon ami? + +--Rien d'important, madame. + +--Mais encore? + +--On me signale une embarcation venant de terre. + +--Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof. + +--Je ne crois pas. + +--Pourquoi? + +--Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui, +et une embarcation du bord serait allée le prendre. + +--Qui croyez-vous que ce soit, alors? + +--Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés. + +--Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien. + +--Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent +bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné +l'ordre de ne pas laisser accoster le canot. + +--Et si ce sont des amis? + +--Ils se feront reconnaître. + +--Tenez! je crois entendre le bruit des rames. + +--Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la +religieuse pour monter sur le bastingage. + +Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en +tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se +précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en +saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les +deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un +goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa +le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir +accoster le lougre. + +Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et +attendit. + +--Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic. + +--Bien! répondit le vieux maître d'équipage. + +Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange +des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse +s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors +très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de +l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les +flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'oeil rapide autour +de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au +combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière. + +--Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse. + +Aucune réponse ne lui fut faite. + +--Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois. + +Un nouveau silence suivit ces paroles. + +--Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se +redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart. + +Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le +commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner +l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement. + +--Ce sont des amis! murmura un matelot. + +--C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos +carabines et attention! + +Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre. + +--Le commandant! s'écria le mousse avec joie. + +--Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit +loué! le Seigneur a exaucé ma prière. + +Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau +coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord, +s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une +double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât. +L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un +bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à +bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec, +s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif. + +--Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous +faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis +content, vous êtes de vrais matelots. + +Puis, se tournant vers le vieux maître: + +--Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical. + +--Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement. + +--Tu feras donner double ration à l'équipage. + +--Oui, commandant. + +En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite +main. + +--Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et +en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce +chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge. + +--Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves +gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect. + +--Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse +souveraine. + +Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales +avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy, +examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard +où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de +Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin, +était redescendue dans l'entrepont. + +--Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne +m'attendais pas à voir ce que je vois. + +--Comment cela? répondit Marcof en souriant. + +--Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau +du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier! + +--Vous trouvez? + +--D'honneur! je suis dans l'admiration. + +--Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le +marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous +pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_ +s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache +au poing et le poignard aux dents! + +--Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la +bouche, rien qu'en y pensant. + +--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile? + +--Parce que des brigands nous y contraignent. + +--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher +que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze +lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus +fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les +yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre. + +--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement +que nous pourrons sauver Philippe. + +--Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame +la marquise de Loc-Ronan? + +--Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce +pas? + +--Oui. + +--Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis. + +Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire +et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans +son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux +qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant +les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce +titre à tous les points de vue et à tous les égards. + +Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres +antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la +religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble +élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan, +enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans +un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il +voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle. + +Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient +suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de +guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve +naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est +rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur +représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à +demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en +ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables: +bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion. +Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de +l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se +trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne +l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse. +Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les +parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et, +le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but. +Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font +emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment +artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même. + +A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir +qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné +à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues +avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à +l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des +précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les +boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs, +sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du +Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux +pieds le moelleux appui de sa laine vierge. + +Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde, +ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ, +véritable chef-d'oeuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc +d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de +tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et +grandiose, inviter à la prière. + +Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci +rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les +moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres +de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du +_Jean-Louis_, s'était sentie remuée jusqu'au fond du coeur à la vue des +prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof. + +--Vous êtes reine et maîtresse à bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit +le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura +désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés +seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir. + +Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari, +que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir +même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la +religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles +âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les +instants. + +On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son +premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à +la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy. +Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait +avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide +d'un miracle. + +--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la +marquise. + +--Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte +confiance dans la protection divine. + +C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés +sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend +les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et +la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin. +Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort +suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de +Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement +que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son +intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir, +et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne +s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à +bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part +active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe. + +Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans +l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et +vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se +dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait +extérieurement à la porte de la religieuse: + +--Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous +recevoir. + +Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant +la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et +Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se +tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin +présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité +noble et empressée. + +La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des +démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa +main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide, +précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des +banalités d'usage. + +Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui +inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce +qu'elle ressentait au fond de son coeur. + +--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe +meurt, je mourrai! + +En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de +foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent +profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement +pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres +relatifs au départ. + +--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie. + +--Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le +vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous +mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis. +Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à +enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en +défends l'entrée! + +--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous. + +Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise +demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le +vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut. + +--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que +je sois restée fidèle à mes voeux dans ces temps où chacun n'a plus le +respect de ses serments? + +--Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire. + +--Puis, après un léger silence, il reprit: + +--Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans +le monde? + +--Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête. + +Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait +confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la +pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable +sujet. + +Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait +absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du +navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre. + +--Nous prenons la mer? dit-il. + +--Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que +Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement, +hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise. + +Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la +marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre. + +Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manoeuvre et à la +marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il +appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver +Boishardy qu'il emmena dans sa cabine. + + + + +XIII + +LA ROUTE DE NANTES + + +Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic +descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du +Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage. + +--Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant +toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire. + +--Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire? + +--Sans doute. + +--Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic? + +--Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de +Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue +étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la +ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de +Lavau. + +--Vous n'y pensez pas! + +--Pourquoi? + +--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus, +qui ont même établi garnison à Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos +dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de +Saint-Nazaire, de Lavau et des environs? + +--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte, +nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un +navire en état de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de +l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en +quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence. + +--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres, +Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée +de fusil du Croisic. + +--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec +descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de +pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher +dans les bruyères de Saint-Étienne. + +--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever. + +Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer, +Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait +stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure +ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le +lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment +retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire. + +On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année; +aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui +apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof, +ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre +que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve. +Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des +précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit +Lavau que vers quatre heures du matin. + +Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre +d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes +nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne +s'y trouvait. + +--Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le +jour venu, nous nous mettrons en route. + +Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations +à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du +commandement. + +--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître. +Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster +aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute +communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie +comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des +boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras +au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq +jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et +tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des +ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si +je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas +le lougre. + +Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais +à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très +vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots; +mais Marcof l'arrêta. + +--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi +tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans, +pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis! + +Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une +dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on +venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls. +Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et +l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre. + +A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus +majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le +_Jean-Louis_, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de +l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue +des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins +encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler. +Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra +une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri. + +--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc. + +--Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant +entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron. + +--Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe. + +--Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas +possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures. + +--Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui +flottait à la suite du premier; celui-là remue! + +--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion. + +--Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait. + +Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps +morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De +minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les +trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue +de ce spectacle étrange et épouvantable. + +--Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier? +Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite! + +Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans +les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames +le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de +ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas +s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes +sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se +trouvait à quelque distance, Marcof l'appela. + +--Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui +demanda-t-il brusquement. + +--Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est +une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la +Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce +que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite! + +--Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante. + +Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit. + +--Philippe! dirent-ils ensemble. + +Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et +s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en +face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que +tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait +été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof +de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua +respectueusement. + +Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la +rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite +anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient +l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation +au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il +avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts, +des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse +merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois +mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile, +néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les +ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes, +s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant +soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à +Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains. + +--Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de +celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les +terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses +compagnons. + +--Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil. + +--Je le crois aussi. + +--J'avais calculé notre départ en conséquence. + +--A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais +fous? dit Boishardy en se frappant le front. + +--Pourquoi donc? demanda Marcof. + +--Regardez nos habits. + +--Eh bien? + +--Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je +crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde +noire! + +--Vous dites vrai. + +--Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois +pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en +suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à +Keinec qui demeurait sombre et silencieux. + +Le jeune homme releva la tête. + +--Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel +costume, mais que j'y entrerai. + +--Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour +moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la +gueule de ce Carrier que Dieu confonde! + +--J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien. +Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux; +là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de +sans-culottes: nous serons méconnaissables! + +--Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de +pareilles défroques. + +--Connaissez-vous un meilleur déguisement? + +--Non. + +--Eh bien, alors? + +--Va donc pour cette livrée de valets de bourreau! + +--J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon +but! + +--Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne +pensons qu'à Philippe. + +--Et à Yvonne! murmura Keinec. + +Marcof l'entendit. + +--Tu espères donc encore? demanda-t-il. + +--J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude. + +--Pauvre enfant! soupira le marin. + +--J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua +Keinec; peut-être Yvonne y est-elle? + +--Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy. + +--Celle que j'aime, monsieur le comte. + +--Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof. +Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il +d'excellents conseils. + +--Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un +peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher. + +Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis +il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité +sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il +entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait +en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage +sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa +selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement +son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur. + +En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de +Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof. + +--Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il. + +--Oui, répondit le marin. + +--Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon +signe. + +--Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles +prononcées par ce misérable chevalier. + +--Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel? + +--Oui. + +--Et quelles étaient ces paroles? + +--Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à +la justice... elle n'est pas notre soeur, c'est sa maîtresse à lui... +à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un +mouvement de colère. + +--Mais qui accusait-il de sa mort? + +--Le comte de Fougueray. + +--Son frère? + +--Il disait que cet homme n'était pas son frère! + +--Comment cela? + +--Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour +savoir. + +--Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en +parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des +hallucinations étranges. + +--Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme +avait conscience de ses paroles. + +--Qui vous porte à le croire? + +--Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas +le frère du comte. + +--Qu'est-ce donc? + +--Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans +les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes, +mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure +était demeurée gravée dans ma mémoire. + +--Et il a avoué cela? + +--Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec? + +--Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua. + +--Que pensez-vous de cela, Marcof? + +--Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait +ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le +comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse +que se trouverait le noeud de cette intrigue, et malheureusement je ne +puis répondre moi-même. + +--C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément. + +--Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant +du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la +droite des voyageurs. + +--Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la +gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés +que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant +son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant +la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon +coeur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la +retient prisonnière. + +--Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof. + +--N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été +tué, j'en suis sûr. + +--Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets +qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je +t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles. + +--Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront +fait souffrir! + +Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la +poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune +homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y +faillirait pas. + + + + +XIV + +LA PLACE DU DÉPARTEMENT + + +Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes +au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous +les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement +ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite +rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des +principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la +Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du +duché de Bretagne. + +Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le +pillage. + +Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que +l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A +peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la +nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis +les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement +réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent +encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant +que la nuit dans le coeur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait +un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux +trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la +liberté. + +Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette +solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes +auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui +couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait. +Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait +comme ne pouvant lui convenir. + +Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible, +avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de +succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands +et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces +jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques +ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain. + +Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize +ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac +d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient +fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit +qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop +neuf encore pour avoir été dédaigné par _monsieur de Nantes_, comme on +disait sous l'ancien régime. + +Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à +souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains +de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les +basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la +partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons. + +--Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à +lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir. + +--Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se +cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses +forces. + +--Ah! tu ne veux pas lâcher? + +--Non! + +--Dis-le voir encore? + +--Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile? + +--Tiens!... + +Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez, +lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions +gigantesques. + +--Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai +que tu es un aristocrate! + +--Essaie donc un peu! + +--Oui, je te dénoncerai! + +--Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin! + +--Et Pinard est l'ami de papa! + +--Je te ferai passer sous le rasoir national! + +--Et toi dans la baignoire nationale! + +--Je le dirai au club! + +--Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés +muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet? + +--Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société +régénérée. + +Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément. + +--Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait +rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai! + +--Oui, pour de vrai! + +--Pourquoi donc qu'on t'a reçu? + +--Ah! voilà! + +--Raconte-nous ça! hurla la bande. + +--J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que +vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir. + +--Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand. + +--Veux-tu me laisser parler, imbécile! + +Et Pichet reprit: + +--V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le +secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa +crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et +j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur +le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple +d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière. + +--Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait: +«Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante +millions d'aristocrates et cent millions de modérés!» + +--C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et +qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à +la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les +enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus +au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné +les honneurs de la séance. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un +des jeunes compagnons du narrateur. + +--C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté +de la tribune. + +--Et t'as eu les honneurs de la séance, toi? + +--Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des +coups! + +Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était +évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis; +aussi se redressant avec satisfaction: + +--Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai +patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa. + +Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son +triomphe, ce couplet alors des plus à la mode: + + La guillotine là-bas + Fait toujours merveille! + Le tranchant ne mollit pas, + La loi frappe et veille. + Mais quand viendra-t-elle ici + Travailler en raccourci? + Cette guillotine, ô gué? + Cette guillotine. + +Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont +son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet +qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle, +pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque +des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon +résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla +celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva +attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers +d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des +chevaux et des voyageurs. + +Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers +la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de +l'époque: carmagnole bleue de _tyran_, pantalons courts, ceinture rouge, +sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et +descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux +côtoyant les rives de l'Erdre. + +Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits +nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des +sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul +ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit +de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent +étonnés et inquiets. + +--Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy. + +--Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof. + +--Pas possible! + +--Cependant c'est bien le bruit du canon. + +--Sans doute. + +--Avançons toujours! + +--Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner. + +Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les +enfants. Pichet accourut le premier. + +--Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire +le canon? + +--Oui, que je le sais, répondit l'enfant. + +--Pourquoi alors? + +--C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands! + +--On se bat donc! + +--Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier. + +Marcof et Boishardy se regardèrent. + +--Quelque nouvelle infamie! murmura le marin. + +Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se +retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec +la crinière de son cheval: + +--Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier? +demanda-t-il avec aisance. + +--Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis +deux jours? + +--Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire. + +--Oh bien! alors, vous ne savez pas. + +--Qu'est-ce que nous ne savons pas? + +--La nouvelle invention du citoyen, donc. + +--Et tu la connais, toi? + +--Je crois bien! papa m'y a mené hier. + +--Où cela? + +--A la place du Département donc! + +--Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département? + +--Tiens! on y tue les brigands! + +--On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec +impatience. + +--Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel +interlocuteur. + +On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant +l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole: + +--Si tu sais quelque chose, explique-toi! + +--Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les +aristocrates.... + +--On ne juge plus? + +--Eh non! c'était trop long. + +--Après? + +--La guillotine ne va plus assez vite.... + +--Alors? + +--Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à +l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur +ont tiré dessus avec des fusils et des canons. + +--Tu es sûr de ce que tu dis? + +--Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement +joli, citoyen! + +--Et on recommence ce soir! + +--Oui; ça sera comme ça tous les jours. + +Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy +comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant +encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous +trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du +cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit +silencieusement. En ce moment la fusillade cessa. + +--C'est fini! s'écria Marcof. + +--Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous +perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes +par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt +faite. + +--Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces +paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais +faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau +lui-même. + +--Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit, +si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas. + +Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart +d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile +de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs +continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre. +Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy +s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se +jeta de côté. + +--Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa +monture. + +Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de +distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre. + +--Un cadavre! dit-il. + +--En voici un second! continua Marcof. + +--Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin +sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que +du sang! + +--Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix +frémissante. + +Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A +chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé. +Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et +se baissant de temps à autre. + +--Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues. + +--Tonnerre! la place est pavée de cadavres! + +Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et +glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux +et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois +cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang. +C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en +bas âge. + +A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de +Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de +sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on +pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur +froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se +regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent +de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi +ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur +coeur. + +Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux +tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant. +C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en +chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements +s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des +lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des +os se brisant sous ces mâchoires affamées. + +On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se +remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules +ensanglantées et avides de carnage. + +--Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde. + +--Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy. + +--Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune +homme presque agenouillé sur la terre humide. + +--Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les +laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon +sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et +sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci +tous les bleus que je pourrai atteindre. + +Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de +résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec +remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place. +Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur +horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux +sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les +chairs mortes. + +--Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une +horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui +flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en +ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que +nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard! + +--Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent +alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est +presque un sacrilège! + +--Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes! + +--Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces +monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort? +D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en +tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes +immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux. + +--Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête. + + + + +XV + +LA VILLE MARTYRE + + +Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant +derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées +affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs +s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent +dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans +laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler +n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait +assister. + +A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les +contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et +une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient +du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des +musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet +rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au +public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «_propres à +entretenir_, disaient-ils, _dans l'âme des bons citoyens, la gaieté +républicaine_,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre +une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle, +s'apprêtait à chanter. + +--_La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!_ dit-elle, +par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates. +Premier couplet. + +Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette +chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une +attention profonde et de fréquentes marques de sympathie. + + Vous vouliez être toujours grands, + Traitant les sans-culottes + De canailles et de brigands; + Ils ont paré vos bottes + Par le triomphe des vertus. + Pour que vous ne nous trompiez plus, + La justice vous sape; + Ducs et comtes, marquis, barons, + Pour trop soutenir les Bourbons, + Mettez votre tête à la trappe. + +Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy +échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait +autour de lui un regard sombre et menaçant. + +--Deuxième couplet, reprit la chanteuse. + + Vous qui paraissiez plus hardis + Que des ci-devant pages, + Croyant d'aller en paradis + Suivant les vieux usages; + Vous riez, allant au néant, + Dans la charrette en reculant, + Comme écrevisse et CRAPPE (_sic_); + Montez le petit escalier, + Rira bien qui rira dernier, + Passez votre tête à la trappe! + +A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements +redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage. + +Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de +continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée +qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un +libraire et avait pour enseigne: A Notre-Dame de la Guillotine. Le +marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur +le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une +persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point +que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda +brusquement pourquoi il le fixait ainsi. + +--Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai +cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de +plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau +titre: _La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie +républicaine, propre à former les bons citoyens._» Je tiens également +les journaux de Paris: _l'Anti-Brissotin_, la _Trompette du père +Bellerose_, _la Discipline républicaine_. + +Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy +du coude: + +--Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en +montre. Celui-ci est curieux! + +En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif: + +«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.» + +Puis, au-dessous, on lisait: + +«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame +du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux, +contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des +passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et +qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de +juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses +par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française +(_sic_). + +--Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le +meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau. + +--Niveau? répéta Marcof avec étonnement. + +--Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy, +ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent, +et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août! + +--C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement +fait. + +--Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le +tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est +aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est +guillotiné ou se guillotinera. + +Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon +pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la +justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il +comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui +la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur, +il haussa les épaules avec un geste de pitié. + +--Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais, +vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a +gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu +parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne +soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu? + +Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un +mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât +du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un +acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans +la montre et le tendit à Boishardy. + +--C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que +je veux aider à te régénérer. + +Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa +bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du +libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les +mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober +promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse +ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand +n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il +la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque: + +--Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates +exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même? + +--Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des +guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la +ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la +collection complète? + +--Oui! dit Marcof en avançant à son tour. + +--La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le +marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées +semblables à celles que débitent les crieurs des rues. + +Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les +listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché +au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement. + +--Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant +sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que +tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela +se voit. + +Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère +commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme, +poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula +vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur. + +--Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois +livres qu'il tenait à la main. + +Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol +chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie +courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique +parfaitement de circonstance: «_Doit-on regretter l'or quand on peut +s'en passer?_» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette +phrase sentimentale: «_Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore._» + +Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En +ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se +désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en +profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner. + +--Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des +aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en +jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais +patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres, +et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont. + +Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa +poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis +qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée. + +--Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa +main les feuilles qu'il venait d'acheter. + +--Eh bien! son nom ne s'y trouve pas! + +--Bon espoir, alors! + +--Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux +dont nous avons heurté les cadavres. + +--N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la +rue. Tournons-nous à droite ou à gauche? + +--A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et +ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur +Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir. + +--A qui nous adresserons-nous? + +--Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je +me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop +éveiller les soupçons. + +Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon +attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à +assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient +Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay, +ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible +épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la +place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule +immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y +pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur +blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son +aspect avait de lugubre. + +--On tue encore ici? murmura Boishardy. + +--On tue partout à Nantes! répondit Marcof. + +--Tournons bride alors; j'en ai assez! + +Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues. + +--Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon +coeur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu! +souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne +commettons point d'imprudence. + +--Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la +dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en +plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première +tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel +j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire +provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes +spectateurs. + +--Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains +la colère du pauvre gars. + +Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser +échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit +un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point. +Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu +plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée +l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de +joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire +dans la direction de l'échafaud. + +--Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi +dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées +de la foule, ah! voici la «_bière roulante!_» + +--Les aristocrates vont mettre «_la tête à la chatière!_» ajouta un +autre. + +--Et ce soir, ils seront en «_terre libre!_» (au cimetière.) + +--Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas! + +--Faut bien déblayer le sol de la république! + +--Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux +représentations ce soir. Les gueux vont «_éternuer dans le sac!_» Les +autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de +fer et de plomb! + +Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un +bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce +refrain d'un style sauvage et infâme: + + Mettons-nous en oraison, + Maguingueringon, + Devant sainte guillotinette, + Maguingueringon, + Maguingueringuette. + +Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser +voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils +étaient tombés au milieu d'une bande de la «_compagnie Marat_.» + +Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de +ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des +regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des +soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la +bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur +l'encolure de son cheval. + +--Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et +en s'adressant au sans-culotte de la «_compagnie Marat_» qui pérorait +dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh! +citoyen, donne-moi du feu! + +--Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en +frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche. + +Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent. + +--Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée; +maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service. + +--Lequel? répondit Brutus. + +--D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin? + +--Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi +les tièdes et les timorés. + +--Ah! tu es de la «compagnie Marat?» + +--Tu ne connais donc pas le costume? + +--Non. + +--Comment, non? + +--Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes. + +--D'oùsque tu viens, pour lors? + +--De Brest. + +--Ça va-t-il là bas? + +--Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois. + +--Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai +patriote! + +--C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des +purs, j'en réponds. + +--Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous +arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les +mitrailles de la place du Département? + +--Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la +conversation. + +--C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de +ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais +soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu! + +--Qu'est-ce qu'il y a donc encore? + +--D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit +heures du soir, et puis après les déportations verticales. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc! + +Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les +noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille. +Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de +cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai. + +--Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation! +Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la +place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'oeil. + +Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «_Ça ira!_» tandis que Boishardy +saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement. + +--Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on +va commencer. + +En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les +flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher +par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de +sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se +trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans +la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste +ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre +réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa +veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Coeur. En l'apercevant, +Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il +venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui +marchait à la mort. + +--Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla +Brutus en arrêtant la monture du jeune homme. + +Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «_bière +roulante_» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus, +avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce +qui se passait dans l'âme du jeune Breton. + +--Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les +reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais +un! + +--C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié +complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur +qui lui adressait la parole. + +Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami; +mais Brutus ne lui en donna pas le temps. + +--Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate +toi-même! dit-il d'un ton menaçant. + +Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient: + +--Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet +aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et +savoir ce qui en retourne. + +--Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club! + +--Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt! +ajouta un sans-culotte. + +La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui +attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent +simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit +pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant +retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de +terre, et le jeta sur le cou de son cheval. + +--Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il. + +Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses +populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont +il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là +furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant, +le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation. + +--Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant +aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses +pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi +bon sans-culotte que lui. + +Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet +de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et +étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier +des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au +milieu des sans-culottes. + +--C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort. + +--Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant. + +--C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte. + +Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui +les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la +terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont +nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen +s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette: + +--Vive le roi! + +A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des +menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts. +Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et +lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort +heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui +les entouraient. + +--Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans +profit pour personne. + +--Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc! +il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture! + +--Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire! + +--C'est bien! je me tais! mais.... + +Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse +de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution. +Brutus l'observait du coin de l'oeil. + +--Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en +réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de +vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat. + +Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins, +lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête +venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce +fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux. + +Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette +étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un +vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux +blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait +calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un +peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé, +malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur +folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions +nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison +vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud, +le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme +se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau +s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et +la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de +la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires +cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables +ne respectaient pas même la mort. + +--Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les +yeux étincelaient. + +--En v'là des épaules de satin! répondit un autre. + +--Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la +tête de la belle jeune femme. + +Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête +pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se +vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent +avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de +périr. + +--La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en +avant la baignoire nationale et les déportations verticales! + +Puis, se retournant vers Boishardy: + +--Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que +tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième +représentation!» + +--Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste. + +--Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des +Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux +et tes amis. + +En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne +représentait une guillotine avec cet exergue: «Au Rasoir national.» +Puis, au-dessous, en lettres énormes: «_Ici on s'honore du titre de +citoyen!_» (sic). + +La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais. +Boishardy regarda Marcof. + +--Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous +soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements +utiles. + +--Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors. + +--Volontiers. + +Boishardy se retourna vers Brutus: + +--Veux-tu nous attendre? demanda-t-il. + +--Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps. + +--Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie. + +--Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis. + +Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret. +En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la +place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait +plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en +les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa +dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur +l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna: + +--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire. + +--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire! + +--Alors j'en suis. + +--Naturellement. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval? + +--Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse +payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les +envoyer au dépôt. + +--Garde-t'en bien! + +--Pourquoi? + +--Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins. + +--Comment sais-tu cela? + +--J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle +est pleine d'or. + +Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément. + +--Bah! fit-il. Tu es sûr? + +--Puisque je te répète que j'ai vu! + +--Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge. + +--Mais tu me garderas ma part? + +--Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes +pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils +sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à +partager. + +--Fais pour le mieux. + +Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le +sans-culotte revint auprès de ses compagnons. + +--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses +collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie +de la compagnie Marat; nous les tenons! + +--Qui ça? demanda l'un d'eux. + +--Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure. + +--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants. + +--J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner +le mérite de la découverte. + +--Si nous les dénoncions? + +--Eh! non. + +--Pourquoi? + +--Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a +deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre? + +--Si, je l'ai vu. + +--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y +connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec +Pinard et Carrier! + +--C'est une idée, cela! + +--J'en ai toujours, Spartacus! + +--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons +nos sabres et nos pistolets. + +--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui +qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même. + +--Si nous prévenions Pinard, tout de même? + +--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations, +nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la +couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches. + +--Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix. + +En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de +sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache +d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le +bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la +foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent +ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque +côté du grand escalier du Bouffay. + +--V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus. + + + + +XVI + +LES NOYADES + + +Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux +ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et +croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus. +Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une +jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble. + +Carrier appelait cela «_les mariages républicains_.» On entendait des +gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et +des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des +baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle. + +--Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir, +vieux! comment ça va? + +--Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des +chefs des noyeurs. + +--Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands +d'aristocrates? + +--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il +drôle, ce Brutus! + +Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château +d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château +d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop +mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A +partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux +prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison +lorsqu'ils marchaient au supplice. + +--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours. + +--Quoi? + +--On a rendu un décret au Comité aujourd'hui. + +--Bah! + +--Et un fameux, encore. + +--Qui l'a rendu? + +--Grandmaison. + +--Et quoi qui dit, ce décret? + +--Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver +le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents +et amis qui sont à l'entrepôt» (historique). + +--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne! + +Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours. + +On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle; +de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec +désespoir: + +--Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant. + +Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes, +la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir +seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers +parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy +et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à +la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant, +Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations +verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de +mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux, +présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du +Département. + +--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les +idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié +un envoyé du Comité de salut public. + +--Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy. + +--Fougueray, répondit Brutus. + +--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir +cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme. + +--Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte. + +--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui. + +--C'est facile. + +--Quand cela? + +--Ce soir, si tu veux. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je +l'enverrai chercher; je sais où le trouver. + +Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un +regard rapide. + +--Le ciel est pour nous! murmura le marin. + +Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait. + +--Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des +hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place. + +--Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont +plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier. + +Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers. +Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de +l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le +milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches, +l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne +permettait pas de distinguer très bien. + +Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la +foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le +bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage +en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation +était terminée, et le misérable ajouta gaiement: + +--La suite à demain! + +Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le +quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs +yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de +leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble +les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était +haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient. + +Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de +la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue +trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux +avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci +l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse +d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur +et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos +grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient. + +La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux, +regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en +pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons +sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques +se croisaient dans l'air. + +Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde +réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces +rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre +se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof +se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes +qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous. +Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun. + +--Et maintenant, dit Brutus, allons boire! + +La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient +rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas +quittés depuis les noyades. + +--Keinec? dit le marin à voix basse. + +--Que veux-tu? + +--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin; +qu'en penses-tu? + +--Je pense comme toi, Marcof! + +--C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal, +frappe tant que ton bras pourra frapper. + +--C'est dommage qu'ils ne soient que sept. + +--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il +faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même. + +--Et moi aussi! répondit Keinec. + +Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une +maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les +bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers, +dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay. + +Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation, +devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un +des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui +servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier +tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier +général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs +économistes du XVIIIe siècle, avait voulu mettre ses théories en +pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais, +agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais +tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses +concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il +recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à +peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les +émigrés, sa famille ayant pris la fuite. + +La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos, +fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin, +nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à +profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui +équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir +d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles, +travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres +élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres, +des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans +l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait +sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la +maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement +des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de +rendez-vous. + +Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi, +lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte +s'ouvrit-elle aussitôt. + +--Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le +seuil. + +--Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin +rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer +demain matin. + +Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui +parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et +tous entrèrent dans le cabaret. + + + + +XVII + +CHOUANS ET SANS-CULOTTES + + +Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres +donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier +général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous +prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le +sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la +cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier. + +--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement. + +--Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud. + +--Bien sûr? + +--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y +trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes +compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de +Claude, le cabaretier de Richebourg. + +Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours +auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime +avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus +sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole: + +--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici? + +--Personne que vous. + +--Eh bien!... tu vas filer toi-même. + +--Moi? + +--Et vivement. + +--Pourquoi? + +--Ça ne te regarde pas. + +--Et où veux-tu que j'aille à cette heure? + +--Ça m'est tout à fait égal. + +--Mais.... + +--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt. + +--Faut donc que je vous laisse ma maison? + +--Oui. + +--Toute la nuit? + +--Oui. + +--Cependant.... + +--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en +train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des +aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des +aristocrates? + +Un geste atroce accompagna la phrase. + +--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux +aubergiste en frissonnant de tous ses membres. + +Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du +cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de +désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur. + +--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur! + +--Oui, citoyen oui! + +Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande +salle. + +--J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous +la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je +saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a +désigné Niveau. + +Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste +table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se +trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en +remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La +conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres +de la compagnie Marat. + +--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative +à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce +soir? + +--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département, +répondit Spartacus. + +--Pourquoi? + +--Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms? + +--Sans doute. + +--Eh bien? + +--Eh bien quoi? + +--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces +gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont +la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà! + +--Mais on ne les juge donc pas? + +--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils +pas tous coupables? + +--Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi, +qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas? +Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que +tu demandes ceux des brigands qui s'en vont? + +--C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes, +et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou +vivants. + +--Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien. +Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore. + +--Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me +renseigner, lui? + +--Le citoyen Fougueray? + +--Oui. + +--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire! + +--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué +du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse. + +--Bah! nous verrons demain matin. + +--Non, ce soir! + +--Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray? + +--Énormément. + +--Cette nuit? + +--Je te l'ai dit. + +--Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te +renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis? + +--Ça ne te regarde pas. + +--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et +peut-être par le désir de faire naître une querelle. + +--Comment as-tu prononcé? + +--J'ai dit: «Je veux le savoir!» + +Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise, +et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint +cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du +geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle: + +--Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il. + +--Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate, +moi! + +--Eh bien! je vais lire pour toi. + +Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui, +récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard: +«_Liberté! Égalité! ou la Mort!_» + +--Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que +bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre +de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux +savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre! +Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé +un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te +trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu? + +--Je comprends que tu es un aristocrate! + +--Bah! tu crois? + +--Oui. + +--Eh bien! crois-le! + +--Va, tu feras connaissance avec la guillotine! + +--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore +trempé! + +Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui +bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept +ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait +donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien +brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray. + +Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir +seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait +preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur +son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait +prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que +le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud, +lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour +passer une partie de sa colère. + +--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de +faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu +tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps! + +Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains +et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna +et s'adressant à Brutus: + +--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il. + +--Non! + +--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte. + +--Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te +promener, tu me feras une commission. + +--Avec plaisir, citoyen Brutus. + +--Tu vas aller à Richebourg. + +--Oui, citoyen. + +--Tu connais la maison de Carrier? + +--Sans doute. + +--Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras +que des amis l'attendent chez toi. + +--C'est tout? + +--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la +patrie est en danger! Ça le pressera. + +--Bien. + +--Il nous trouvera encore ici dans deux heures. + +--J'y vais! + +--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que +maître Nicoud s'esquivait avec empressement. + +--Oui, répondit le marin. + +--Alors buvons, et pas de rancune. + +--Buvons, je le veux bien. + +--Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy. + +--Parlons-en. + +--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes? + +--Depuis deux jours. + +--Et il est bien avec Carrier? + +--Je crois bien, c'est un ami de Pinard. + +--Qu'est-ce que c'est que Pinard? + +--Comment tu ne connais pas Pinard? + +--Non. + +--C'est drôle! + +--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous +avions quitté Nantes. + +--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat. +Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier; +c'est lui qui fixe les rançons? + +--Quelles rançons? + +--Celles que payent les prisonniers. + +--Les nobles? + +--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un +liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros +négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre. + +--Tiens! c'est très adroit, cela. + +--Tu trouves? + +--Parbleu! + +--Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu +approuves les rançons? + +--Très bien! + +--Et si tu étais incarcéré, tu payerais? + +--Peut-être. + +--Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant +de la porte à laquelle il donna un tour de clef. + +Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les +choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit +néanmoins d'un ton parfaitement calme: + +--Qu'est-ce qui te donne cette idée-là? + +--Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses +compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur +sabre. + +Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en +un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux +compagnons. + +--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte. + +--Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus. + +--Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température? + +--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate. + +--Et puis après? + +--Après? + +--Oui. + +--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à +moins que.... + +--Que quoi? + +--Que nous ne nous entendions. + +--Alors parle. + +--Nous avons besoin d'argent. + +--Bon. + +--Il nous en faut. + +--Combien? + +--Vingt-cinq louis chacun. + +--En assignats? + +--En or! + +--Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis. + +--Tout juste. + +--Et tu crois que nous payerons? + +--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain. + +--Pour qui nous prends-tu donc? + +--Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent +affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes +sept, vous êtes trois; allons-y gaiement! + +--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers +ses deux compagnons. Faut-il payer? + +--C'est mon avis, répondit Marcof en souriant. + +--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le +visage de ses amis. + +--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons +payer... mais pas en argent. + +--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats. + +--Je ne t'en parle pas non plus. + +--De quoi parles-tu alors? + +--D'un bon avis que je vais vous donner. + +--C'est une monnaie qui n'a pas cours. + +--Peut-être. Écoute-moi seulement. + +Et Boishardy se leva à son tour. + +--Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas? +demanda-t-il en haussant la voix. + +--Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma +poche. + +--Vous savez que leur tête est mise à prix? + +--Oui. + +--Combien Carrier estime-t-il une tête de chef? + +--Trois mille livres. + +--Voulez-vous les gagner? + +--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux +nous le livrer? + +--Oui. + +--Quand cela? + +--Ce soir même. + +--Loin d'ici? + +--Tout près. + +--Et comment le nommes-tu? + +--Boishardy! + +--Tu nous le livreras? + +--Je vous le jure! + +--Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié. + +--Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en +livrerons deux au lieu d'un. + +--Comment s'appelle le second? + +--Marcof le Malouin. + +--Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats +nous amenaient de Saint-Nazaire? + +--Lui-même. + +--Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il +donnerait deux mille livres de plus. + +--Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a +dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout +des vergues de son navire tous les misérables qui composent la +compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis +étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son +tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de +le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur, +ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner! +Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables +tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de +coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh +bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M. +de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route +de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du +sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi! + +--Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec. + +Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés +de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils +étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns +étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus, +toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la +salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la +gorge, l'envoya rouler sous la table. + +--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai +fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes. + +Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était +un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les +premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire. + +Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux +tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit +rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans +cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible. +Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois +chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le +choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant +lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un +vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait +au dehors. + +Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient +seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne +se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les +coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au +commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune +homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa +de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de +l'agonie. + +Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus +sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du +Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel +s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des +invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les +chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris +mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui +se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui +avaient perdu les leurs. + +Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient +rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux +autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy, +demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop +longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur +permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient +adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine +ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la +porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait +être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler +auprès de ses compagnons. + +Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir +d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à +terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était +veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts. + +Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des +corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche +entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un oeil étincelant +l'horrible spectacle. + +--Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache. +Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées +aux âmes de l'enfer. + +--Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que +sept! + +--Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous +recommencerons bientôt. + +--Dieu le veuille! fit Keinec. + +--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur +l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces +charognes. + +--La Loire est proche.... + +--Eh bien! jetons-y ces cadavres. + +--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par +trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont. +Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que +Brutus a envoyé chercher. + +--Croyez-vous donc qu'il vienne? + +--Je l'espère. + +--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du +loup! + +--Toujours est-il que nous devons l'attendre. + +--Soit; attendons. + +--Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé +nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin. + +Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche +et la tendit à Keinec. + +--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on +s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que +tu as été près de la guillotine. + +--On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en +ce moment n'en est que plus exact. + +--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici. + +Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa +ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils +repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des +sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray. + + + + +XVIII + +MAÎTRE NICOUD + + +Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge, +il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir +la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le +sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient +au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg +et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui +l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le +renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de +Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud +l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray. + +--De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte. + +--De la part du citoyen Brutus. + +--Où est-il, le citoyen Brutus? + +--Chez moi. + +--A l'auberge du quai? + +--Oui, citoyen. + +--Il est seul? + +--Oh! non; il est avec des amis. + +--Lesquels? + +--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne +connais pas. + +--Qu'est-ce que c'est que ces trois-là? + +--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes. + +--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray? + +--C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur +conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait +voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné +de venir le chercher. + +Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à +connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire +quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir. +A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette +démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût? +Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard, +avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement +logique, il pensa à éclaircir la situation. + +--C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le +citoyen Fougueray moi-même. + +--Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite? + +--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout, +fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes +hommes et je t'envoie au dépôt. + +--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud. +C'est là tout ce que tu as à m'ordonner? + +--Oui. + +Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant +le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et +maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du +proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes. + +--Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu +l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain +soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il +réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de +me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus. +Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres +au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter +des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus +probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui +accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons +affaire. + +L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les +rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et +les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux, +priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des +sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit +la rive du fleuve. + +--Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté +la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je +remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que +m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je +serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne, +demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée +verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de +Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis +quarante-huit heures pour m'occuper d'elle! + +Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il +s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix +arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus +distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à +quelque distance et complètement séparée des autres. + +--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc? + +Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le +vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment +même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se +terminer. + +La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante +était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres +l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois +les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait +Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à +l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la +fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres +percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le +cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la +cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours +ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte +conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse, +mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait +sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec +la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était +l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier +conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été +commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait +exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud +avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par +une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres. + +La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de +sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée, +non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par +Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus +utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres +donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de +clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir +prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises +pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de +fer. + +Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure +était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les +contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants +n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement, +essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un +faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait +seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se +passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit. + +Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin +situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit +le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme +satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il +attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme +parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir +l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur +lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans +le voir. + +En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et +éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour +étouffer un cri. + +--Keinec! murmura-t-il. + +Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison +que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à +Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne.... + +Pinard s'arrêta. + +--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience +d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire? + +Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à +coup il se frappa le front. + +--C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait +partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est +qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe +dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à +tout ceci. + +Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture +dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une +fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour +de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées +sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il +atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé +que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une +épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord +de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage. + +Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs +de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il +vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses +regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard +reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise. + +Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui +tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes, +et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés +des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce +massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son +attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards. + +Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son +compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le +sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés +avec les cadavres. + +Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit +un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la +renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le +verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers +l'intérieur de la ville. + +--Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte +que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le +soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de +doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir. + +Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De +joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de +mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette +maison était le cabaret à l'enseigne du «_Rasoir national_,» cabaret où +Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour +le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat, +frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt. + +Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en +fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le coeur de +dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une +vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres +debout et vociférant. + +--Vive Pinard! hurla la bande. + +--Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais +il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des +leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger! + +--Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte. + +--Par qui? demandèrent sept ou huit voix. + +--Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont +souillé par leur infâme présence la terre de la liberté. + +--Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec +stupéfaction. + +--Oui! répondit Pinard. + +--Sont-ils nombreux? + +--Où sont-ils? + +--Quand les as-tu vus? + +Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte +effroyable. + +--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en +s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la +salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne +crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais +peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison. + +--Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis? + +--Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands +causaient tranquillement assis auprès d'eux. + +A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne +connurent plus de bornes. + +--A mort les chouans! s'écria-t-on. + +--A la Loire les aristocrates! + +--Vengeons nos frères! + +--Mort aux aristocrates! + +Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de +la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de +lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et +leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée, +qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la +porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard, +se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait +se dire. Cet homme était Keinec. + +Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue, +lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était +d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force +invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le +dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En +reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le +secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu +du terrible ami du proconsul. + +Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du +danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au +bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui +avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant +à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de +derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux, +demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et +haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner +les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques +explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette +époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous +propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux +yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une +allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait +le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la +témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans +secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la +Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait +la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui +l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage, +avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte +desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de +l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de +chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer +dans leur coeur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer +ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En +conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant +l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «_carmagnole de +Barrère_»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et +splendidement colorée. + +Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se +réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la +prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel +tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout +entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept +de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur, +l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort, +promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage, +partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même +mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'oeil les +satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et +de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il +fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu +contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard, +qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais +encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante. + +D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec; +de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison +et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès +du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans +Nantes. Aussi son oeil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et, +voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde: + +--Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois +encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la +véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A +vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont +osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A +vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre +sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la +nation! + +--Vive la nation! hurla l'auditoire. + +--En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint +son apogée. + +Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard +les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand +silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de +vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait +avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour +prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin +qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre +vers le cabaret isolé. + + + + +XIX + +LION ET TIGRE + + +Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au +guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure +s'était écoulée depuis le départ de Keinec. + +--Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas! + +--Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé, +répondit Boishardy. + +--Et Keinec? + +--Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir. + +--Lui serait-il arrivé malheur? + +--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui +nous a si dignement secondés! + +--Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors. + +--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous +arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes. + +--Vous avez raison. + +--Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy. + +--C'est vrai; il n'y a plus d'huile. + +--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière! + +--Qu'importe! + +--Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable! + +--Eh bien! sortons alors. + +--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons +Keinec. + +Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour, +l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la +terre. + +--Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose. + +--Un galop de chevaux? + +--Non. + +--Des pas d'hommes? + +--Non plus. + +--Qu'entendez-vous donc alors? + +--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir. + +--Allons sur le quai. + +Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur +la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse +encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le +faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et +l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger. + +Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était +devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes +dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement +dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention +profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard +humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le +vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la +ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et +indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait +rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé. + +--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent +par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à +voix basse. + +Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant. + +--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet +d'une illusion. + +--Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au +diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons +de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à +deux pas devant soi.... + +Marcof l'interrompit en lui saisissant la main: + +--Entendez-vous? dit-il. + +--Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est +cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le +bruit des chevaux. + +--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume. +N'apercevez-vous rien? + +--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous! + +Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se +tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme +et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en +plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et +une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement +fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans +faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque +insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et +s'arrêta brusquement. + +--Les chevaux! s'écria Marcof. + +C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux. + +--Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en +voyant le jeune homme s'élancer à terre. + +--Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il +est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous +étions perdus. + +--Comment cela? demandèrent les deux hommes. + +--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et +piquons! Il y va de notre salut. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Vous le saurez. A cheval! à cheval! + +L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement +pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs +savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire. +Ils sautèrent donc lestement en selle. + +--Regardez! fit Keinec en se retournant. + +Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment +l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du +quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon, +purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui +s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux +partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le +bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il +serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes. + +--Nous sommes donc découverts? demanda Marcof. + +--Oui, répondit Keinec. + +--Tu en es sûr? ajouta Boishardy. + +--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge. + +--Et qui donnait cet ordre? + +--Celui qui a découvert notre présence dans la ville. + +--Le connais-tu? + +--Oui. + +--Quel est-il? + +--Ian Carfor! + +--Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si +brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian +Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes? + +--Oui. + +--Tu l'as vu? + +--Je l'ai vu. + +--Et tu ne l'as pas tué? + +--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne +savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard. + +--Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de +Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite, +Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à +l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de +l'auberge. + +Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du +_Rasoir national_. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de +son cheval. + +--Descends! dit-il à Keinec. + +Keinec obéit. + +--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de +nos chevaux et nous suivre au pas. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une +vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons +commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand +nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont +fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez. +Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce +que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous +puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit. + +--Et Philippe? + +--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore; +maintenant, j'en réponds. + +--C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je +m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que +vous m'appeliez vous-même. + +--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas. + +La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés +à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près +d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de +Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui +pouvait dissimuler leur marche. + +--Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou +deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles +meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture. +Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit +est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce +poignard. + +Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole +en remit une à Keinec et garda l'autre. + +--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge, +mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui +meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris? + +--Parfaitement! répondit Keinec. + +--Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne, +peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans +la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant. + +--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons +Carfor! + +--Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui +qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu? +ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce +qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres! +Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de +vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux +qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus +vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le +premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est +dit, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la +lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper. + +Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour, +lorsque Marcof le retint encore par la main. + +--Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux +sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de +la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où +tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que +je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble! +Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels +nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du +brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend +peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi +la main, et songe à Yvonne! + +Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent +pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna +le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent. + +Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de +ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que +ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il +ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret +et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison +éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre, +placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de +l'obscurité profonde. + +Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du +reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec +n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance +sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la +moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait +le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient +symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton +de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient +dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se +présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la +vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle +il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes. +Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses +subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans. +Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons. + +--Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme +des lâches! + +Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait +justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que +l'approche du danger avait menacé d'éteindre. + +--Fouillons la cuisine! dit un des assistants. + +Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine +située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui +donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la +salle. + +--Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la +maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas! + +Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois +hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la +porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux +sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les +distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient +avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le +cabaret. + +Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis +atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient +chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard +qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets +placés sur deux lignes parallèles. + +Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de +ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'oeil ardemment fixé +en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps +ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve +guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait +vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le +sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres, +éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor. + +Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant +presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté, +appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant +vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer +sans éveiller l'attention du patriote. + +En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage +du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité +de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer +leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations +ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit +tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin +profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et +atteignit la maison; là il se blottit et attendit. + +La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à +l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le +royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre +pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main +droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la +poitrine. + +Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle +toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se +réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait. +Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison, +atteignit l'endroit où se tenait Marcof. + +Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une +arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un +sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide +que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle, +qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé, +roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se +redressait-il, que Keinec était devant lui. + +--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard +ensanglanté. + +--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous +le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du +berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne +faut pas l'assommer. + +--Je tâcherai. + +--Viens. + +Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y +régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne +désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs +premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la +maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de +l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard +avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune. + +--Où est Pinard? demanda-t-il brusquement. + +--Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en +voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre +soupçon et le prit pour un des siens. + +--Est-il en haut, en bas, dans la cour? + +--Est-ce que je le sais? + +--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que +cet ordre ne permet aucun retard? + +--Attends, alors, je vais l'appeler. + +Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête: + +--Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier! + +--Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur. + +--Je n'en sais rien. + +--Eh bien, dis que l'on monte! + +--Monte! répéta le sans-culotte. + +Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec, +il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait +l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que +Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le +digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux +venus. + +Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de +trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet +de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup +éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri. + +--Les aristocrates! les.... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais +Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte. +Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il +portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte +leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de +Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer +l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de +l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna +à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent +seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une +cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la +bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance. + +Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième +combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec +avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules. + +--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant. + +Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné +l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et +la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes. +Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le +brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien +berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la +pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui +accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé +d'ennemis menaçants. + + + + +XX + +BOISHARDY, EN AVANT! + + +A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans +la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à +l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à +feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre +ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés. +Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant +auxiliaire. + +Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une +rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement +de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les +menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa +Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes +qui accouraient de toutes parts. + +L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un +corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la +porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison, +Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans +être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le +jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la +vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses +épaules. + +Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et, +se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa +hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle +donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait +communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le +corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si +audacieusement le lieutenant de Carrier. + +Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites +successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie +sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les +cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au +milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs +mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait +abattu déjà trois de leurs compagnons. + +Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se +précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles +assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes +quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient +s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent +attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes +se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa +physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être, +enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à +contempler. + +Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les +vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il +n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer +encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa +farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il +avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par +les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée +subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces +herculéennes. + +Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et +ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était +plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au +couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause +royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait +punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts +crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide, +frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les +étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des +lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les +sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs +poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les +coups du marin. + +En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à +ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura +l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache, +qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et +les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la +main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts +à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa +ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près. +Cependant la position n'était plus tenable. + +Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins +favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait +pas de lutter longtemps. + +Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait +à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une +sueur abondante l'aveuglait par moments. + +Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups +qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux. + +Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait +être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui +servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang +passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit +enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs +brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent +simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui +pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres. +C'était Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait à son tour. + +Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour +de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours +Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait +impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et +s'était élancé au secours de son ami. + +Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et +d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés +encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne +s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait +d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque +impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il +étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique +s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus +terrible. + +Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les +misérables prirent la fuite par le verger. + +Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main +ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce +moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy +l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et +poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait +son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au +galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau +se dégagea et il secoua la tête. + +--Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles. + +--Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la +compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins? + +--Je ne crois pas. + +--A la bonne heure! Et toi, Keinec? + +--Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait! +Marcof a agi seul. + +--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé +la vie, et c'est toi qui as pris Carfor. + +--Et cette fois je ne le lâcherai pas. + +--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait +seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste, +nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs +monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi +martyr. + +--En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous? + +--A Saint-Étienne, répondit Marcof. + +--Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements. + +--Oui. + +--Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne. + +--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous +soyons certains qu'il soit bien gardé. + +--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville. + +--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès. +Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à +Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant +sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires, +et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne +de bandits. + +--S'il ne voulait pas parler? + +--Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais +l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le +scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera, +cela ne m'inquiète pas! + +Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste, +Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de +poing du jeune Breton. + +La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui +fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps +que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit +au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa +gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de +tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance, +il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse +inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était +attaché donnait à son corps. + +--Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof, +lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que +vous en ferez? + +--Je ne sais encore, répondit le marin. + +--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est? + +Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le +misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi, +qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie. + +--Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof. + + + + +XXI + +KÉROUAC + + +Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois +cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient +en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en +partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la +campagne environnante. + +--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus; +prenons par Saint-Herblain. + +--Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile. +Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là, +nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères. + +Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant +le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois +hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt +doublé les dernières maisons du petit bourg. + +La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et +se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice. +Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient +d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient +dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le +sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir +complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà +par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de +l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les +veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des +cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une +strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau +connaissance. + +Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères +dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils +galopaient toujours cependant. + +Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris +qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de +bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée +dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans +ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas, +ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité +semblait plus profonde encore. + +Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au +rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une +modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré +l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un +vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En +apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la +plus vive. + +--Vous avez donc réussi? dit-il. + +--Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon +brave Kérouac. + +--Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des +vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts; +grand Dieu! seriez-vous blessés? + +--Non pas, tonnerre! + +--Vous vous êtes battus cependant? + +--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te +raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter +chez toi le prisonnier. + +--Un prisonnier! + +--Fait à Nantes cette nuit même. + +--Qui donc? + +--Pinard. + +--Le lieutenant de Carrier? + +--En personne! + +--Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir +amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère +et ma fille! + +--Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation. + +--Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer +Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du +sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux. + +Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première +pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta. + +--Pas ici, dit-il. + +--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy. + +--Oui. + +Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée +de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison. + +--L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme, +dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait +autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés +dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers +de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en +prévision de l'hiver. + +--Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave. +Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et +lie-le solidement au croc le moins élevé. + +Keinec s'empressa d'obéir. + +--Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a +conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces +sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire +parler. + +--Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy. + +En ce moment Kérouac entra dans le cellier. + +--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et +en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard. + +Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à +Marcof. + +--Le drôle revient à lui, dit-il. + +--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma +fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère! + +Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien +berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur +la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé +l'exécution de son plan. + +--Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne +veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous +soyons avertis des moindres événements du dehors. + +Le vieillard hésita. + +--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété. + +--Non. + +--Tu me le promets? + +--Je te le jure. + +--Alors je vais veiller. + +Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à +la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait +encore ses sanglots. + +--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant? + +--Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa +fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de +Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a +été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler +la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui +apprenait qu'il avait perdu sa fille. + +--Les monstres! murmura le gentilhomme. + +Puis désignant Pinard: + +--Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il. + +--Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de +satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à +frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le +jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il +est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce +qu'il soit revenu complètement à lui. + +Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et +enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur. + +--Le voilà réveillé! dit froidement le marin. + +--Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te +vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté +est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai +rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais +aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que +mon corps! + +--Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous +défie; eh bien! nous allons voir. + +Et s'adressant à Keinec: + +--Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer. + +Keinec sortit vivement. + +--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy. + +--Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan +pour faire obéir les éléphants. + +--Et quel est ce procédé? + +--Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive +sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on +enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il +n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est +insurmontable. + +Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules. + +--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme +vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout. + +--Et vous croyez qu'il parlera? + +--Vous allez voir par vous-même. + +Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque +de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui +servait de manche. + +--Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit +tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le +prisonnier. + +Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de +toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et +présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux +charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du +prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa +chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la +face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des +poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer +d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé, +agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard, +ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement. +Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se +lisait sur son front légèrement relevé. + +--La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof. + +--Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces +à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer. + +--Donnez-moi cela alors! dit le marin. + +Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc +on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous +les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient +scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint +vers Pinard. + + + + +XXII + +LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC + + +A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans +le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer +les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans +l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était +essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient +lieu à Nantes. + +Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement +au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention +donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans +assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les +réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas. + +Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était +tout naturellement au nombre des invités. + +Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans +tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté +d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des +paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car +tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à +propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne +paraissait nullement disposée à abandonner sa part. + +Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais +qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête +d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux +seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez +considérables. + +--Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en +rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des +rouages nécessaires pour faire marcher l'oeuvre; mais une fois nos +efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai +de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime +sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de +ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa +propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci! + +Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser +dans la paume de sa main. + +--Et Carrier? dit Hermosa. + +--Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à +craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens +violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices, +qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le +faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien +confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois +le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus +dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer +plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre +ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait +falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu? + +--Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la +marquise. + +--Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à +l'argent! tu n'as plus de poésie! + +--J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions. + +--Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est +fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que +jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble +société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et +j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car +demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette +partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons +ensemble. + +Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se +levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des +cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois +quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le +salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le +vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner +la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du +corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança +vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu. + +Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la +compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont +toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de +paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les +murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à +profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du +patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie +abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture +grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par +Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription: + + «NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.» + +Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné +d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille: + + Marat, du peuple vengeur, + De nos droits la ferme colonne, + De l'égalité défenseur, + Ta mort a fait couler nos pleurs, + Des vertus reçois la couronne; + Ton temple sera dans nos coeurs! + Mourir pour la patrie, + C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. + +De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes: + + Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé. + Ennemis de la patrie, modérez votre joie; + Il aura des vengeurs! + +De tous côtés l'oeil ne rencontrait que médailles en plâtre et en +ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier, +avec cet exergue: + + MARTYR DE LA LIBERTÉ! + +Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les +murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette +affiche était ainsi conçue: + + LEPELLETIER. + + Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassiné + Par un brigand. + + BRUTUS. + + Le vrai défenseur des lois républicaines + Et l'ennemi juré des rois. + + MARAT. + + Le véritable ami du peuple, + Fut assassiné par les ennemis du peuple. + +Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on +lisait ce quatrain: + + Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie, + Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé, + Est tombé sous les coups d'une horde flétrie. + Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé! + +Puis ces inscriptions placées et répétées partout: + +«_Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les +sans-culottes!_» + +Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi +lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête: + +«_Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée +de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon._» + +C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et +de coeurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine! +Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse +exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient. + +Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le +corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux +et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde +de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul. +L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les +petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître +Nicoud. + +Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné +l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour, +sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout +simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était +empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les +promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de +place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et +l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793). + +Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus +ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à +proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit +messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux +premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se +prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se +permettaient assez familièrement à son endroit. + +On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du +quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les +royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants +avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment +de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt +par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte, +disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la +charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution +qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils +ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés +les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant, +maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui +criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne +pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir +conseil. + +Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de +bouche en bouche. La position en effet était difficile. + +Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en +arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le +proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui +annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus +de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas +reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on +arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité +aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de +la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en +route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire +monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils +trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de +ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où +nous l'avons laissé. + +Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le +cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être +massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes. +Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à +prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute +participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait +étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A +mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes +parts. + +Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une +sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de +pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître. +L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au +dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses +bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué +le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour +de la maison du proconsul. + +Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du +Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa +qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer +le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette +exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons +citoyens. + +Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se +précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les +mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés +expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient +pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la +nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa +connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de +courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le +royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof. + +Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir +l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et +anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne +fallait pas se laisser entraîner par le découragement. + +--Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut +pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien. + +Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé, +battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la +corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit +dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la +tête des sans-culottes. + +--Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer +tranquillement Fougueray. + +En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et +un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en +connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble. +Fougueray les interrompit et leur imposa silence. + +--Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à +recevoir ses ordres. + +Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes +qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première +colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre +avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit +précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où +nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui +causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa. + +--J'ai à te parler, lui dit-il. + +--D'affaires? demanda le proconsul. + +--Oui. + +--Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain +matin. + +--Non pas! + +--Je te répète que je ne t'écouterai pas. + +Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta: + +--Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même. + +Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de +tous ses membres. Son oeil vitreux exprima une terreur invincible. + +--Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que +Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie. + +--Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray. + +--Ils ont attaqué la ville? + +--Non. + +--Qu'ont-ils fait alors? + +--Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens +dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures +vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes, +les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons. + +Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray +raconta tout ce qu'il venait d'apprendre. + +--Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant +son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof. + +--Malheureusement, la chose est exacte. + +--Impossible! te dis-je. + +--Pourquoi? + +--Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de +hardiesse. + +--Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et +cet homme, je le connais. + +--Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui +a tué seul près de vingt sans-culottes? + +--Lui, aidé de deux autres. + +--Quel est son nom? + +--Marcof le Malouin. + +--Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers +venant de Saint-Nazaire? + +--Lui-même. + +--Et les deux hommes qui accompagnaient? + +--J'ignore qui ils sont. + +--Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands? + +--Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je +vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses +plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux +portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger +doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur. + +--C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations +sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les +prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du +diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin, +n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand +même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on +exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance +de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la +République! + +Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout +scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre +pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec +stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec +un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le +peu de trouble que ressentait sa conscience. + +--Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans +preuves, sans indices de culpabilité? + +--Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul. + +Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille +imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant: + +--D'ailleurs, lis la loi contre les _suspects_, et tu verras qu'on peut +arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret. + +Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des +phrases: + + «Doivent dorénavant être considérés comme _suspects_ et mis en état + d'arrestation et d'incarcération: + + «1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie + par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces. + + «2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs + de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont + toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur + affectée. + + «3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les + événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des + fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des + patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, + une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un + modéré ou d'un aristocrate. + + «4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels + la loi est obligée de prendre des mesures. + + «5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou + patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les + contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les + modérés, et s'intéressent à leur sort. + + «6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui + intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir + le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur + service dans la garde nationale par remplacement ou autrement. + + «7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution + républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son + établissement et sa durée. + + «8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien + fait pour elle. + + «9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse + qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en + empêchent. + + «10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des + signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la + liberté. + + «11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou + fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques. + + «12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi, + partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au + Champ de Mars.» + +--Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant +la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi +maintenant qui est, ou plutôt qui n'est pas _suspect_ en France? Est-ce +qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis +le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me +tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes +ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen. +Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile +de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place? + +--La place de Pinard? + +--Oui. + +--En quoi consistait-elle? + +--Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la +compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me +donnait à signer. + +--C'est tout? + +--Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma +confiance. + +--Et tu la reporteras sur moi? + +--Je te le promets. + +--Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et +je te réponds du reste. + +--Tu veilleras à la sûreté de ma personne? + +--A mon tour, je te le promets. + +Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes +républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en +déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les +blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui +aplanissant tous les obstacles. + +--Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres +à donner et de leur exécution. + +Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit. +On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa +fureur et de son cynisme. + +Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et +en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul +était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au +sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron +une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les +plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était +parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce +à la bonne volonté de Fougueray. + +Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé +du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs. +Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement +apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il +allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait +Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien +autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion +commune. + +--Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage, +lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons +peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à +protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas +fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me +donne les millions en question, après, nous verrons bien! + +Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient. +Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la +pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis +quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse +et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un +fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite: + +--Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je +me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que +jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés +disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof! +tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la +tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les +moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il? +continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce +qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je +les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour, +j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour +Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me +restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord du _Jean-Louis_. + +Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y +prit une lettre qu'il parcourut du regard. + +--Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie +était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le +patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé +que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce +vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné +Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre +mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement, +et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes +projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les +prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas. + +Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse: + +«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre _le Jean-Louis_ est à l'ancre +près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles +n'est pas à bord.» + +--Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre. + +Il en ouvrit une autre. + +«20 frimaire, lut-il.» + +--Ah! c'est cela. + +«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le +patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le +titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron +est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.» + +Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant +pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille. + +--Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du +_Jean-Louis_ et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est +incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge +du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le +changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre +heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps +d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et +j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère +s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un +sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard +disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle +heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir +attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable +perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à +Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une +heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a +prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco! +quelle succession de bonheurs! + +Ici Diégo s'arrêta brusquement. + +--Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un +moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il, +j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins! + +Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la +signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et +le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les +différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre: + +--Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de +voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma +fortune! + + + + +XXIII + +L'ENTREPÔT + + +L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison +principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la +guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg +où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison +de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les +différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la +garnison. + +Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié +par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur +lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant. + +Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui +faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute +que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation. + +Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au +gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un +sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le +conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le +mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat +d'apparence, au teint fortement basané et à l'oeil expressif. + +Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa +échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira. +Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée +par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier. +Piétro joignit les mains en poussant une exclamation. + +--Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo! + +--Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant +l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec +l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné. + +--Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux +mois. + +--Heureusement pour toi encore. + +--Sans doute, et je ne le nie pas. + +--Tu te rappelles donc ce que tu me dois? + +--Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère! +Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu +me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le +métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne. + +--A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu +avais quitté le pays? + +--Nos bandes avaient été détruites. + +--Par qui? + +--Par les carabiniers, donc! + +--Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles? + +--A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est +mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si +j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je +la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me +trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de +barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse, +puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on +prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais.... + +--Tu t'étais trompé! + +--Je le sais. + +--Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misère et de faim, +comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi. + +--Aussi te suis-je dévoué, Diégo! + +--C'est ce que nous verrons. + +--Mets-moi à l'épreuve. + +--Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux +prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés. + +--Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn? + +--Oui. + +--C'est d'eux qu'il s'agit? + +--Précisément. + +--Ils sont là! + +--Dans la salle commune? + +--Sans doute; il n'y a de place nulle part. + +--Tu vas me conduire près d'eux. + +--Il vaut mieux qu'ils viennent ici. + +--Pourquoi? + +--Tu n'as donc pas encore visité les prisons? + +--Non. + +--Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas +entrer. + +Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce +traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte +toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le +trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume +traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme +serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant +de chêne massif. + +Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper +Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer +les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers. + +--C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro. + +--Les prisonniers sont-ils donc morts? + +--Presque tous. + +--Mais les deux hommes dont je te parlais? + +--Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du +moins. + +--Comment; tu le crois? + +--Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles; +car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il +en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins. + +--Mais enfin où sont-ils? + +--Ils doivent être là. + +--Dans ce cloaque? + +--Oui. Veux-tu toujours y pénétrer? + +--Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant. + +Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde +porte, et essaya de faire quelques pas en avant. + +Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes +Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de +Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres +et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus +rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du +hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le +persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord +pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un +violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il +s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte. + +C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien +dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations +des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même +dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne +peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des +prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le +représentant de la République une et indivisible, l'envoyé +extraordinaire de la Convention nationale. + +La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen +Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles +consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à +ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à +ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la +_représentation_ aux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.» + +C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la +prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse +muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de +soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard +équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus, +soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer +dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs. + +Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue +une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les +écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps, +s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient +refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par +envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les +autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés +qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus +formant une couche humaine. + +Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de +tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux +qui étaient à terre étaient morts! + +Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers; +cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces +cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là +depuis plus d'un mois! + +--Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda +Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il +venait d'éprouver. + +--Toutes sans exception, répondit Piétro. + +--Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts? + +--Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher +aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de +leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un +guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa +salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se +dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après +l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du +travail. + +--Et les dix autres? + +--Ceux qui avaient survécu? + +--Oui. + +--Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient +ainsi être libres. + +--Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers? + +--De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque +tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout +entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et +puis la faim tue pas mal. + +--La faim? + +--Sans doute. + +--Ne les nourrit-on pas? + +--On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain +mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la +distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de +quoi la payer meurent de soif. + +--Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres? + +--Pourquoi? + +--Oui. + +--C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de +la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été +obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en +bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante +prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours, +déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui +ouvrir les portes!... + +Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua +cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si +ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux +qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire +consultent toute la série du _Moniteur_ du 1er au 25 frimaire an III +(du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier; +qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le +proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les +dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen +Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la +ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils +trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par +Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous +ne voulons pas décrire[5]. + + [Note 5: Plusieurs écrivains ont cherché à établir le chiffre des + victimes immolées pendant l'époque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux + qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le républicain + Prud'homme: partisan de la Révolution, il a recueilli dans six gros + volumes tous les détails des événements qui se passaient sous ses yeux. + + Deux de ces volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque + _condamné_ se trouve inscrit, à sa lettre alphabétique, avec ses noms, + prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et + motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution. + + Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de + Carrier à Nantes: + + _Victimes sous le proconsulat de Carrier à Nantes._ + En tout 32,360 qu'il faut répartir ainsi qu'il suit: + + Enfants au-dessous de 12 ans, _noyés_ 1,500 + Id. id. _fusillés_ 500 + Femmes _noyées_ 500 + Id. _fusillées_ 264 + Prêtres _noyés_ 460 + Id. _fusillés_ 300 + Nobles _noyés_ 1,400 + Artisans _noyés_ 3,300 + Id. _fusillés_ 2,000 + _Guillotinés_ en tout 9,136 + _Morts de faim_ dans les prisons 5,000 + _Morts du typhus_ dans les prisons 8,000 + ------ + Total 32,360 + + Or, le consulat de Carrier de Nantes a duré deux cent trente jours. + + C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour. + + Quand on consulte les tables de population de cette époque, et que l'on + trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on + réfléchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes étaient prises au + sein même de cette population, on en vient à douter que de tels excès de + férocité aient pu trouver place dans un cerveau humain. + + Cependant les faits sont là. + (_Note de l'auteur._)] + +Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le +récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête +pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées: + +--Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas; +mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il +paraît qu'il était temps que j'arrivasse. + +Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro: + +--Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts? + +--Qui cela, le marquis de Loc-Ronan? + +--Le compagnon du prisonnier Jocelyn. + +--Ah! c'est un marquis? + +--Oui. + +--Tiens! tiens! tiens! + +--Qu'as-tu donc? + +--Il l'a échappé belle! + +--Comment cela? + +--On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici. + +--Pour quoi faire? + +--Pour aller avec les autres, donc! + +--Et il n'a pas répondu? + +--Non. + +--On ne l'a donc pas cherché? + +--Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose +qu'il est mort et on ne s'en occupe plus. + +--C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés +par ce moyen. + +Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait +prévenir Philippe. + +--Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon +garder le silence. + +--Amène le marquis dans ta chambre. + +--Sans l'autre prisonnier? + +--Oui. + +--Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre? + +--Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les +feuilles qu'il avait dans sa poche. + +--Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en +rapporter à toi. + +--Fais donc vite. + +Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en +premier, et Piétro se hasarda dans la salle. + +Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable +étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans +depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de +Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert +de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et +de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu +résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en +respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les +terroristes infligeaient à leurs victimes. + +Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn +faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats +républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide +marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu +qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et +son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx +d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville. + + + + +XXIV + +LE MARCHÉ + + +Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable +beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui +pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses +traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même, +l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de +la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il +aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette +fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait +voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux +mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait +énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider +Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il +en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis +pour sa seconde femme. + +Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les +yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne +distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un +interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de +la porte: + +--Où me conduisez-vous? demanda-t-il. + +--Ici, citoyen, répondit le geôlier. + +--Pour quoi faire? + +--Quelqu'un veut te parler. + +--Qui cela? + +--Le citoyen. + +Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le +marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui +indiquait. + +Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien +perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux +façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur. +En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'oeil, le sang lui +monta au visage. + +--Le comte de Fougueray! dit-il en reculant. + +--Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une +ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et +referma la porte. + +--Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond. + +Diégo sourit. + +--Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette +brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque. + +--Si fait, je vous attendais. + +--Bah! vraiment? + +--J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de +lâcheté, je devais penser à vous. + +--Citoyen Loc-Ronan! + +--Monsieur le comte! + +--Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec +colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le +corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors +le dernier supplice pour ceux qui le portaient. + +Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de +hausser dédaigneusement les épaules. + +--Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une +hauteur extrême. + +--Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo +avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous +sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire! + +--Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni +terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc? + +--Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien +c'est la vie. + +--Est-ce donc à ma vie que vous en voulez? + +--Je veux la défendre, mon cher beau-frère. + +--Vous? + +--Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez. + +--Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de +mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant +de vous, je la repousserais! + +--Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la +façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble +qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département.... + +--Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule +sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la +mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve, +c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège +pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil +ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme, +presque avec impatience. + +Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté +l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en +vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la +chambre. + +--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien. + +--Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je +tiens à votre aimable compagnie. + +--Je n'ai rien à entendre, vous dis-je. + +--Vous croyez? + +--J'en suis certain. + +--Peut-être vous trompez-vous? + +--Non. + +--C'est ce que nous allons voir. + +Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme: + +--Il s'agit de votre seconde femme. + +--De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement. + +--D'elle-même. + +--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau, +elle qu'un miracle avait sauvée? + +--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se +cache! + +Philippe poussa un soupir. + +--Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant. + +--Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel; +Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas! + +--Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire! +Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous +venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le +pluriel. Vous dites: «_les maudits!_» Erreur, cher beau-frère, grave +erreur. Il fallait vous écrier: «_le maudit!_» car j'ai une bonne +nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort. +Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie +que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le +plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah! +j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez +seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce +et belle Hermosa, que vous avez tant aimée. + +--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me +voulez-vous? + +--Causer, je vous l'ai dit. + +--A quel propos? + +--A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais +d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner +que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis? + +--Allez au but! + +--Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour. + +Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta. + +--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute. + +--A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne +languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la +vie, la liberté et la tranquillité. + +--Vous? + +--En personne! + +--Je n'y crois pas. + +--Vous me méconnaissez. + +--M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la +retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez +parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce +secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette +conversation qui me soulève le coeur! + +--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui +m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune, +réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle +seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir +cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis? + +--Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme! + +--Parfaitement. + +--Et c'est à moi que vous venez le dire! + +--Pour que vous m'aidiez! + +--Moi? + +--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues. + +--Jamais! + +--Vous le ferez. + +--Jamais, vous dis-je! + +--J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou +sans cela.... + +--Sans cela? + +--La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain. + +--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie. + +--Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous +demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien. +Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le +révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de +Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je +lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou +je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est +la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans +quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est +parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus +ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi. + +Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à +demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains +amaigries: + +--Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous +avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de +Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous +ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines, +vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous +êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous +a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre +ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en +pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement +faite? + +--Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec +stupeur. + +--Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que +le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de +France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche +même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement +reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce +aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande +influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du +prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté +ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors +de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre. +Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à +Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les +émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des +gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante +résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches.... + +--Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus +rien. + +--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure. +Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le +supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de +France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant +aujourd'hui. + +--D'après vos ordres! + +--Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez. + +--Je n'accepte pas l'existence à ce prix. + +--Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre +incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de +riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un +billet? + +--Si fait. + +--Que vous disait ce billet? + +--Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait +appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il +était signé: «un ami inconnu.» + +--C'est bien cela. + +--Ainsi vous en aviez connaissance? + +--Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui +vous était destiné. + +--Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être +toujours à même de torturer mon coeur, n'est-ce pas? + +--Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas +ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au +fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut +la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes +mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de +quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de +Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de +vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant +Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant +de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie. +C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien; +c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour +votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en +prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne +mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que +vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle +servira de jouet aux amis de Carrier. + +--Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir! + +Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et +l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles. +L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier; +mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les +souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition, +ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le +courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut +à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan. + +Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis +quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours +que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui +l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son +siège. + +--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable +de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de +Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen +Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à +voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof +le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu? + +--Marcof! répéta Philippe. + +--Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y +est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir. +Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous +mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir. +Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains. +Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui +ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande? + +Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui +lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter. +Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en +comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses +regards ardents. + +--Décide-toi! dit-il. + +En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra. + +--On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo. + +--Qui cela? + +--Son aide de camp. + +--Qu'il attende. + +--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé! + +--Pinard est retrouvé? + +--Oui. + +--C'est bien! je te suis. + +Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le +marquis. + +--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien +qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange +de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la +tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant, +j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que +je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt! + +Et Diégo s'élança au dehors. + +Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le +geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant +attentivement, il murmura: + +--Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord +lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons. + + + + +XXV + +A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI + + +Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous +deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans +son cabinet. + +--Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le +seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te +communiquer. + +--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien. + +--J'ai reçu une lettre de Pinard. + +--Quand cela? + +--A l'instant. + +--Et qui te l'a remise? + +--Un sans-culotte de garde. + +--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été +apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte? + +--Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous +connaissons depuis longtemps. + +--Et cette lettre est bien de Pinard? + +--Sans doute. + +--Voyons-la! + +--Tiens; relis-la moi. + +Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que +l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente. + +Il l'ouvrit et lut ce qui suit: + + «Citoyen représentant, + + «Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les + mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les + tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer + digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver, + parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les + suivaient à contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants + étaient précieux; nous avons agi sans retard. + + «A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me + cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec + les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de + leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite. + + «Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui + avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je + m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras + en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement. + + «Salut et fraternité, + + «Pinard.» + +Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses +regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête. + +--Que feras-tu? demanda l'Italien. + +--Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une +réponse à la question si nettement posée. + +--Ce que je ferais?... + +--Oui. + +--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray +d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux +de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard. + +--Arrêter Pinard! + +--Parfaitement. + +--Et ensuite? + +--Ensuite, je le déporterais... verticalement. + +--Pourquoi? + +--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait +avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne, +et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des +millions que nous avons à toucher. + +--Ceux du marquis de Loc-Ronan? + +--Oui. + +--Tu lui avais donc promis quelque chose? + +--Il le fallait bien! + +--Comment cela? + +--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le +marquis. + +--C'est vrai. + +--Comprends-tu, maintenant? + +--Je commence. Et où en est cette affaire? + +--Elle sera terminée aujourd'hui même. + +--Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent. + +--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir. + +--Comment toucherai-je, moi? + +--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes +mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me +révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour +aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort +ou vif. + +--J'accepte. + +--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué +et nous partagerons. + +Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre +arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt +qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été +massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la +fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite +qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit +de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger. +Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul, +faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain. + +Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la +situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé, +ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était +fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne +demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup +en voyant les obstacles tomber. + +De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique +différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et +plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il +songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé +le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il +ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière. + +Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle +plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la +question. + +--Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il. + +--Oui, répondit Diégo sans hésiter. + +--J'y consens. + +--Très bien. + +--A une condition. + +--Laquelle? + +--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire. + +--Soit. + +--Tu le feras arrêter? + +--Ce soir même, s'il se présente. + +--Mais tu ne sortiras pas de la ville? + +--Je te le promets. + +--Cela ne suffit pas. + +--Que veux-tu pour te rassurer complètement? + +--Une certitude matérielle. + +--Parle! + +--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate, +et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre +à la Roche-Bernard. + +--Si je pars, qui arrêtera Pinard? + +--C'est juste. + +--Tu te défies de moi? + +--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me +tromper. + +--Dans la crainte que la tentation ne soit forte? + +--Précisément. + +--Alors, autre chose. + +--Quoi? + +--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et +ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au +Bouffay. + +--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant? + +--Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons. + +--Tu as raison. + +Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du +cabinet. + +--Chaux est-il en bas? demanda Carrier. + +--Oui, citoyen. + +--Fais-le monter. + +Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du +proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le +papier au sans-culotte. + +--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des +hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les +prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais +guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu +voir un prisonnier. + +Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur, +et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués +lieutenants n'osaient lui adresser la parole. + +--Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte. + +Carrier donna un violent coup de poing sur la table. + +--Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que +celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen! + +--C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce +cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi. + +--Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au +Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé. + +--Eh bien, après? + +--Eh bien! tu as vu le marquis! + +--Oui. + +--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir. + +Fougueray haussa les épaules. + +--Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la +lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais +ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur +la route en tournant le dos à la ville. + +Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement. + +--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu +n'as pu avoir cette lettre.... + +--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point +qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à +nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce +soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici +qu'avec la lettre, j'en réponds. + +--Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au +Bouffay jusqu'à ton retour ici. + +--A ton aise! + +--Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous +avons joyeuse réunion à souper, tu sais? + +--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour +pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai +quelqu'un. + +--Homme ou femme? + +--Femme. + +--Jeune? + +--Vingt ans. + +--Jolie? + +--Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis. + +--Aimable? + +--Elle est un peu folle. + +--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa +raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée; +je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa +commencent à me fatiguer. + +--Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était +qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu +seras content! + +Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le +cabinet de travail. + +--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le +regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté +verticalement! + +--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes +ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu +un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh +bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout! +Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings! +Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste +un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai! + + + + +XXVI + +LA MARCHANDE A LA TOILETTE + + +Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en +réfléchissant profondément. + +--Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes +après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me +servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre +chose! + +Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux, +dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée. +L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert: +son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une +activité dévorante. Bientôt son oeil étincela et sa lèvre ébaucha un +sourire. + +--Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui +conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en +conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures +cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir +de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du +Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours +ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête +au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des +soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures; +je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je +conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son +habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du +marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis +que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot +dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et +bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le +presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul! +Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier +a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra +service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco! +je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il +s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa +beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant! + +Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante, +le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se +dirigeant vers la demeure de Pinard. + +Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour, +formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes, +ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste +apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas +de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de +bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin, +qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'oeil bizarre et +indescriptible. + +Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge, +et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on +lisait en lettres blanches ces mots significatifs: + + A LA CURÉE DES ARISTOCRATES. + +Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande +de papier blanc, avec cette autre inscription: + + LA CITOYENNE CARBAGNOLLES, + MARCHANDE A LA TOILETTE. + +Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne +Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et +trafiquait des effets de femme, _des défroques de la guillotine_, +suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui +envoyait. + +Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui, +en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans +l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite, +grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se +tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne +Carbagnolles. + +Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et +potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête +ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour +son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire +ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces +aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières +provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés +parfumés, pour amener la fortune dans une maison. + +Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur; +car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu +anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de +sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de +modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté +avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne +continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne +plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes +des _impures_, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau +entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait. + +Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la +boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de +«_tricoteuses_» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de +l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis +en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne +Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son +jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le +comte de Fougueray: + +--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux. + +--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en +montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux +une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux; +tiens, regarde, examine. + +Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre +la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle +renfermait. + +--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire +pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pékin velouté et +lacté_, des caracos _à la cavalière_, des robes _rondes à la +parisienne_, des chemises _à la prêtresse_, des ceintures _à la Junon_, +des robes _au lever de Vénus_, des baigneuses; voilà des fichus _à la +Marie-Ant_..., _à la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les +lèvres. + +Diégo la regarda en souriant. + +--Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin +bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut +des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui +est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne +paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de +le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle +devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran! + +--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame +Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «_vous_» +aristocratique au «_toi_» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme +qui payait en or avait droit à cette subtile distinction. + +La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son +pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de +cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or, +si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et +cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un +joli soulier à boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur. + +Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé +que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon +deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle +sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait +Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce +qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la +coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par +une personne qui l'accompagnerait. + +--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre +de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de +tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de +bons patriotes? + +--Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut +public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse +dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre. + +La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle +appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats +faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa +un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse. + +La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître, +puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son +arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers +elle. + +--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là? + +--Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de +gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il +a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine. + +--Mais comment se nomme-t-il? + +--Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son +nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut +public de Paris. + +--Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement +l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites? + +--J'ai écrit ce titre sous sa dictée. + +L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas +dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front. + +--Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il +doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à +son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage +précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme! + +Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta. + +--Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude. + +--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où +je dois le retrouver! + +--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il +s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans +danger. + +L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit +le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son oeil +sombre lançait un éclair chargé de menaces. + + + + +XXVII + +L'AMOUR D'UN BANDIT + + +Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme +qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il +congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de +l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était +fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la +serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes +d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien +entra. + +Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par +terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle +paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un +mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre. + +--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor! + +Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa +voix toute la suavité dont elle était capable. + +--Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor. + +--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement. + +--C'est un ami. + +--Un ami? + +Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois, +elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son +interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte. + +--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse +à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison? + +--Quitter cette maison? + +--Oui.... + +Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une +expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une +terreur indicible: + +--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas. + +--Vous ne voulez pas fuir? + +--Non. + +--Vous resterez donc ici? + +--Il le veut. + +--Carfor, n'est-ce pas? + +Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo +crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu +à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de +l'entretien. + +Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant, +il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et +qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que +la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû +faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la +jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant. + +--C'est pour moi? demanda-t-elle. + +--Oui, répondit l'Italien. + +--Pour moi? Bien vrai? + +--Sans doute. + +--Et ces beaux souliers aussi? + +--Certainement. + +--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux? + +--Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite. + +--Alors... je puis les prendre... me parer...? + +--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite +je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y +a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous +souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le +misérable vous donnait. + +Yvonne n'écoutait pas. + +Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous +les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant +auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne +se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux +étincelants. + +Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la +couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait +établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses, +et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait +que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin +la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne +rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta. +Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers +coquets. + +Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle +joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les +plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant +se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir +donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la +contemplait en silence. + +--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il; +et ce brigand de Carrier sera trop heureux! + +Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être +seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba +en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes +encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies, +apparurent dans toute leur délicate beauté. + +Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir +dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis +allumée. + +La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique +une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles +qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour +d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis +gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le +flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie +enfantine. + +Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit +pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de +la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser +tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement. + +--Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de +terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les +arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait. + +Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir +la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre. +Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules, +Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula +vivement.... + +Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit +chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre; +mais Diégo ne lui en laissa pas le temps. + +--Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce +habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions; +au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne +les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix +brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime, +entends-tu! + +Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules +et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris +inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte. + +Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de +l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur +son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses +regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa +physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son +persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et +sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit, +agité par un frisson convulsif. + +--Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes +le comte de Fougueray! + +Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la +jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il +s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de +terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de +Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable. + +--Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille; +va! personne ne peut venir à ton aide. + +Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre +enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par +lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite +de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne +pouvait la secourir. + +Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle +demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa +échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses +lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua. + +Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses +beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la +main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant. +Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore +à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première +pièce. + +--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir. + +Mais Diégo l'avait suivie. + +--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa +proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra. + +En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre +enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu +seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas. + +Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte +d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait +sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme +bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta. + +Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la +défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un +pistolet passé à sa ceinture et l'arma. + +L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène +épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme +étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète. + +A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux +démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion +violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait +déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut +court. + +Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards +s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant +s'échappa de sa poitrine. + +--Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée. + +Puis se retournant sur Diégo: + +--Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir! + +Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il +tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public +s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras +du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la +puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas +la blessure dont le sang partit à flots. + +Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort +comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique +pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au +violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le +genou puissant de son ennemi. + +--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en +lançant autour de lui un regard rapide et investigateur. + +Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le +spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et +d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours +d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses +mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture, +puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le +contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le +parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber +en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher. +Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie +échappé des lèvres d'Yvonne. + +--Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son +sauveur. + +Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie +Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait, +qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait +abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui +faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille +du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort. + +Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé +à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de +Saint-Étienne. + +Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât +sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se +mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du +combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir +ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie +Marat. + +Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de +ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de +besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et +tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route +qu'il venait de parcourir. + +Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport +avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste, +il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le +chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant +de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer +dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel +aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal +convenu. + +Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de +quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la +capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante +utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en +emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du +Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au +jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait +laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste. + +La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout +d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme +qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint +le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de +la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que +lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder +à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et +roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette +nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et, +se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse: + +--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray! +maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée! + +Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le +travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas +du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le +moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle +venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et +parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa +physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois +le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de +nouveau s'arrêter sur le hardi Breton. + +En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme +attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action +de grâces que prononçait son sauveur. + +Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble +extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant +pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente +prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases +sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui +inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs. +C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait +la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de +Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance. + +--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans +lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec, +remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non +seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je +puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure, +maintenant j'ai toute ma raison. + +Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans +certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait +de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le +couvrait. Yvonne avait recouvré la raison. + + + + +XXVIII + +LES TROIS SANS-CULOTTES + + +Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis +du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close +s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux +dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et +chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre, +se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de +la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et +Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes +d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à +tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre +eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs, +sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un oeil +étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la +vieille forteresse. + +--Rien! dit l'un d'eux. + +--Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre. + +Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois +promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte +devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à +l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres +citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois +reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se +trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du +côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait +négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de +la poche de sa carmagnole. + +--Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de +l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien. + +La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de +la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant, +moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent, +les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils +venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus +encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés. + +--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième +sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce +pas, Marcof? + +--Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va +pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés. + +--Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième +interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je +pas fait ce que vous avez voulu? + +--C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise +volonté. + +--Alors tu tiendras ta parole, Marcof? + +--Est-ce que j'ai jamais failli à un serment? + +--Non! + +--Eh bien, alors? + +--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas? + +--Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions? + +--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et +Jocelyn. + +--C'est cela même. + +--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu +que je t'y conduise? + +--Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je +l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à +la prison. + +--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec +impatience. + +--Il va venir, fit Marcof. + +--Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer +Boishardy. + +--Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor, +comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et +sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le +costume. + +--Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en +arrachant les insignes du grade qu'il avait pris. + +--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui +chancelait. + +--Ma blessure me fait horriblement souffrir! + +--Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais +finir par parler? + +Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête. + +--Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces +demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours. + +--Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof. + +--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un +silence. + +--Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle +aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun +signal, donc tout doit bien aller. + +Marcof s'arrêta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui +apparaissait dans les ténèbres. + +--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc, +Boishardy. + +Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un +nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta +brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune +Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof. + +--Eh bien? demanda le marin. + +--Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer. + +--Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof. + +--Yvonne! Yvonne est sauvée! + +--Tu l'as retrouvée? + +--Oui. + +--Où cela? + +--Chez Carfor, et je suis arrivé à temps. + +--Comment? Explique-toi? + +Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo. +Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il +ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des +souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait +empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc +qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec +lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne. + +--Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons +pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à +Philippe et à Jocelyn! + +Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta: + +--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste +à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne. +Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort! + +Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se +dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le +chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils +poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la +compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs +démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde +l'arrêta. + +--On n'entre pas! dit-il. + +--Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement. + +--Non. + +--Pourquoi? + +--C'est la consigne. + +--Est-ce que tu ne me reconnais pas? + +--Si fait. + +--Tu sais que je suis l'ami de Carrier? + +--Sans doute. + +--Eh bien? + +--Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce +soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à +peine. + +Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à +l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec +inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la +prison. + +--Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor. + +Tous quatre retournèrent sur leurs pas. + +--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous +ne rencontrerons personne. + +Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après +avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la +solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses +compagnons l'imitèrent. + +--Fâcheux contre-temps! dit Boishardy. + +Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de +Carfor et s'écria brusquement: + +--Si tu nous avais trompés! + +--Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité, +je ne vous trompe pas. + +Marcof haussa les épaules. + +--Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en +s'adressant à Pinard. + +--Je le crois. + +--Cet ordre en serait-il la conséquence? + +--Je l'ignore. + +--Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin. + +--Pourquoi! répliqua le chef royaliste. + +--Oui. + +--Pour mieux réussir. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et +cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la +ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au +besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu +faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe? +Non, n'est-ce pas? + +--Cela est vrai! répondit Marcof. + +--Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez, +poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et +surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre +tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente +dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la +nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous +pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant +d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre. + +--Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à +Kérouac est une conséquence de tout ceci. + +--Sans doute. + +--Il est allé au placis? + +--Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars +seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire. + +--De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes, +qui croient marcher à une victoire facile. + +--C'est cela. + +--Mais Philippe? + +--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de +l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous +ferraillerons. + +--Admirable! + +--Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant +onze heures. + +--Nous y pénétrerons! + +--Comment cela? + +--J'ai mon plan. + +--Dites! fit vivement le chef royaliste. + +Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor: + +--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle. + +--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard. + +--Alors tu vas lui en demander l'ordre. + +--Quand cela? + +--Tout de suite. + +--Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet +ordre que tu exiges. + +--Tu vas y aller! + +Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son oeil fauve +lança un éclair sinistre. + +--Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme? + +--Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé +à ses côtés. + +--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant. + +--Eh bien! sans doute! + +--Quoi! vous iriez avec lui? + +--Certainement. + +--Et nous? + +--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay. + +--Marcof! Marcof! réfléchissez! + +--A quoi? + +--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité +tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas! + +--Si fait! + +--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de +bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh +bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas +seul! + +--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant. + +--Non, s'écria Keinec à son tour. + +--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune +défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention +générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du +prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous +viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le +sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma +résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi, +Keinec, je te l'ordonne! + +Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir. + +--Faites donc, dit-il. + +--J'obéirai! ajouta Keinec. + +--Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans +retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que +je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de +mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il +l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite, +mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux +auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure. +Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier +endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt! + +Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition +nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille +détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il +se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit +Marcof, le tigre dompté par le lion. + +Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'oeil +l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur +de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les +poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec: + +--Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter +secours à Marcof. + +Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier +qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison. +Boishardy le suivit. + + + + +XXIX + +LE FIL D'ARIANE + + +Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre +et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de +rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du +prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant +sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils +eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis. + +Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier, +ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le +carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille, +et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la +prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à +l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant +n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci +fut incapable d'essayer un seul mouvement. + +Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et +comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son +poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait +continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces +diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de +lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que, +peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de +faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui +toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable +mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout +espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à +autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et +délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à +songer à Pinard. + +--Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici +et il me délivrera. + +Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance. + +--Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être; +et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans +détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette +passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de +me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison? +Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes? +Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas +y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela +n'est pas! cela n'est pas! + +Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel, +semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de +Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés +son bourreau. + +Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les +hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses +yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa +vie antérieure, et le cortège de ses victimes. + +A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien +poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions +sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait +s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte +de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent. +Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir. +L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit +tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de +l'inquiétude et de l'anxiété. + +--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la +délivrance? est-ce la mort? + +Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien. +Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La +jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste +la contemplait en souriant avec bonté. + +--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne. + +--Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme. + +Et se tournant vers Yvonne, il ajouta: + +--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas. +Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à +Nantes, et tu serais la victime de ce misérable. + +La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le +gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front +pâli. + +--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert! + +--Hélas! monseigneur, j'ai été folle! + +--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon +enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves +coeurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je +viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire +deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis. + +En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et +Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes. +Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il +devint d'une pâleur extrême. + +--Elle l'aime toujours! pensa-t-il. + +Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une +douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait +envahi ses traits. + +--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon +Dieu! permettez que je sois tué cette nuit! + +Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se +passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot +imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage +sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de +changer le sujet de la conversation. + +--Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement. + +--En haut, répondit le jeune homme. + +--Montons alors, et hâtons-nous! + +Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des +sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle +sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme. + +Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec +avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé +depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne. +Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait +pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite +de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à +celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui +l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs. + +Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère +impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en +remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur, +venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait +toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé +était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré +fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en +rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les +questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un +soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu +dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les +yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie. + +Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne +prête à le suivre, et se penchant vers son oreille: + +--Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il +t'aime plus que jamais! + +Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie, +et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant +que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement. + +--Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence! + +--Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant. + +--Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est +peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à +combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper! + +Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité +sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore +ce qui se passait dans le coeur du pauvre gars. + +--Ton coeur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il. +Viens! ne pensons plus qu'à notre mission. + +--Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le +gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour! + +Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans +celle où était attaché Diégo. + + + + +XXX + +UN SOUPER CHEZ CARRIER. + + +Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de +Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof +et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant +devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer +davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous +le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles, +reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La +compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier. +Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant. + +Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à +l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il +lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui. +Cependant faisant contre fortune bon coeur (au fond il craignait son +lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de +grandes démonstrations de joie. + +Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait +que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la +plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une +mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes +annoncés dans sa lettre du matin. + +--C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier. + +--Oui, répondit le marin en s'avançant. + +--Tu as donc séjourné parmi les brigands. + +--Comme tu le dis. + +--Longtemps? + +--Trois mois. + +--Où cela? + +--Un peu partout, dans les environs de Nantes. + +--Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville? + +--Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé +pénétrer ici la nuit dernière. + +--Qui les commandait? + +--Boishardy. + +--Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques +heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates. + +--Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face +avec eux! + +--Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul? + +--Mon compagnon est au Bouffay. + +--Il devait venir avec toi. + +--Il n'a pas voulu. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous +battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons +parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous +pouvons faire.... + +Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul. +Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide +venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à +portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il +s'arrêta. + +Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En +une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla +à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à +frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur +un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un +homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance, +n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof +recula. + +Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir. +Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à +peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste +il rappela près de lui le sans-culotte. + +--Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce +que je veux faire et ce que je demande. + +--Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul. + +--Oui. + +--Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre. + +--Je ne veux pas d'argent. + +--Que veux-tu donc? + +--Pinard va te le dire. + +--Parle, alors. + +--Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les +prisons et de disposer de deux hommes. + +--C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les +regards s'éclaircirent. + +--Peut-être, répondit le marin. + +--Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même. + +--Je crois que tu as deviné. + +--Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage. + +--Non; je veux les avoir entre les mains. + +--Tu y tiens donc bien? + +--Beaucoup. + +--Eh bien, cela pourra se faire. + +--Ce soir? + +--Je n'y vois pas d'inconvénient. + +--Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée +des prisons. + +--Écris-le, je vais signer. + +Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier, +plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit +place, et posa la main sur une feuille ornée de l'entête républicain. +Pinard étouffa un soupir de joie. Son oeil vitreux s'éclaircit +brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et +Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant +de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant +du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il +allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main +pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait +de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère +de Philippe de Loc-Ronan. + +Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier; +l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la +vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du +plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel +Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le +marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main +saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à +merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit +qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il +songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il +cherchait à s'expliquer l'absence. + +--Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever. + +--Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume. + +Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur +l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou. +Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna +convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le +bureau. + +--Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de +papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire? + +--L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure. + +Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la +plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha +pour signer. Mais relevant la tête. + +--A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de +Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux +avoir? + +--Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs +commençaient singulièrement à impatienter. + +--Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne +dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout. + +--Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit +d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble. + +--Un domestique seul? + +--Non; lui et son compagnon. + +--Et comment les nommes-tu? + +--Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier +se nomme Jocelyn. + +--Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume. + +--Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le +proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur. + +--Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il me plaît de réfléchir. + +--Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait +qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même. + +--Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence. + +En ce moment la porte s'ouvrit doucement. + +--Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement +sur le seuil. + +--Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper. + +--Eh bien, le souper? + +--Il est prêt.... + +--A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table! + +--Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine. + +--Quel ordre? + +--Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes. + +--Après souper, citoyen!... + +--Cependant.... + +--Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons +ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras. +Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent. + +Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat +perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris +par le bras et s'efforçait de l'entraîner. + +Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de +Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à +Carrier: + +--Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais +boire! + +Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait +la porte communiquant avec le salon: + +--Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir! +Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il +signe. + +Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa +pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait +pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration +généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et +impétueuse. + +Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper +qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de +donner une explication de son refus. + +--Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en +tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au +dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me +dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se +trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs, +j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre. + +Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait +de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire +présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se +débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient +donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées +bien différentes. + +Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce, +aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme +cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu +choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus +pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait +la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des +officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes +de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en +carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les +manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et +sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements +sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des +habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux +propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards +éhontés. + +Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à +la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du +citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux +hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient +dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de +violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on +ornait le langage. + +Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à +tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les +lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof +n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus +dégradant pour l'espèce humaine. + +Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient +l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et, +quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il +voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen +représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que +rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du +proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à +l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la +salle à manger. + +Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de +lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on +pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent +vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof. + +La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement +avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais +Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne +reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions, +ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de +la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de +rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission +serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de +tuer toujours. + +Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles, +beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses +étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage +d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme +se rétablit presque. + +--Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les +citoyennes que nous les attendons! + +Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux», +s'empressèrent d'obéir. + +--Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même +rang que Marcof et presque en face de Carrier. + +--Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il +devrait être ici. + +Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli. + +--Fougueray! répéta-t-il. + +--Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin. + +--Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en +touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le +sans-culotte entre les deux épaules. + +Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un +regard suppliant. + +--Oui, répondit-il. + +--Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le +comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds +nettement, réponds vite! + +--C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas, +je t'en conjure! Je souffre trop! + +Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie. + +--Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes! + +En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de +beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards +se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de +toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa. + +La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin +reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait +suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée. + +Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses +côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la +droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui +adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait +être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment +devenait horriblement critique. + +Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son +pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut +engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans +bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit +Hermosa prendre place et s'installer à son côté. + +Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière +qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur +la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé +vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se +lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces. + +Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine, +qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme +à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête, +et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face. + +Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'oeil elle reconnut le +frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant, +l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle +avait voué une mortelle haine. + +La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en +rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante. +Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si +nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle +refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge. + +Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les +bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter +attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa. + +--Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh! +citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de +m'annoncer ton nom! + +--On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof. + +--Le tueur de hyènes? + +--Oui. + +--Où diable as-tu pris ce nom-là? + +--Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné. + +--Où cela? + +--En Afrique! + +--Tu as donc tué des hyènes? + +--Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore. + +--Est-ce que tu es marin? + +--Mais oui. + +--Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates? + +--Tu l'as deviné. + +--Bravo! à ta santé! + +--A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son +verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et +l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la +table du proconsul. + +Hermosa plia sous l'étreinte du marin. + +--Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de +ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action. + +--Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce +soir! + +--Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui +sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es +libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous +sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation! + +--Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière. + +--Bravo le tueur de hyènes! + +--Vive la liberté! + +--Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts. + +Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout +plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi +avait ses bons jours. + +--Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique +que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton +assiette? + +--Justement. + +--Mais ce n'est pas d'usage ici. + +--Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte +jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu +as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les +aristocrates t'a rendu muet? + +Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le +doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se +redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent. + +--Parle donc! répéta Marcof. + +--Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité +fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et +tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le +meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes! + +Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante. +Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles +s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit +attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit +seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de +Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau +venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le +regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse: + +--Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux +mourir! + +--Tu souffres donc? + +--Comme un damné. + +--Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir! + +--Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras +pas vivant de cette maison. + + + + +XXXI + +PIÉTRO + + +Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la +moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier +prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait, +blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers +Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui +donner l'avertissement que nous connaissons. + +--Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse. + +--Oui, répondit sourdement la courtisane. + +--Et cela t'étonne de me rencontrer ici? + +--Qu'y viens-tu faire? + +--Es-tu vraiment curieuse de le savoir? + +--Peut-être. + +--Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te +connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de +Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton +dernier amour. + +--Comme ce souper sera ton dernier repas. + +--Je ne crois pas. + +--Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche. + +--A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas +avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains. + +--Lequel? + +--Celui de continuer à être franche. + +--A quel propos? + +--A propos des questions que je vais t'adresser. + +--Des questions, à moi? + +--Sans doute. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au +milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement, +ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard; +c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un oeil sur +lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera +pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus +de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute? + +--Oui. Après? + +--Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de +Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy, +et passait pour ton frère.... + +--C'était mon frère, interrompit Hermosa. + +--Vraiment? + +--Certes! + +--Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui +qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les +Calabres. + +--Impossible! + +--Bah! Il l'a avoué lui-même. + +--Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus +instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que +tu voudras, je ne répondrai plus. + +--Tu ne répondras plus? + +Hermosa garda le silence. + +--Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite +histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette +nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui +parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi +ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus +simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite +plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La +chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle +emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait +scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des +piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher +solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus, +je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un +geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce! + +--Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir? + +--Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est +que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet. + +--Tu ne le ferais pas! + +--Pourquoi donc? + +--Parce que ce serait assurer ta mort. + +--On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre +pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que +causera ta mort. + +--Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par +son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve. + +--Je veux que tu répondes à mes questions. + +--Encore? + +--Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta +poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre? + +--Mais.... + +--Veux-tu répondre, oui ou non? + +--Eh bien!... oui! + +--Franchement? + +--Franchement. + +--Ce Raphaël était-il ton frère? + +--Non! + +--Avait-il donc volé le titre qu'il portait? + +--Oui! + +--Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom? + +--Oui. + +--Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine? + +--Non! + +--Mais qui es-tu? + +--Qui je suis? + +--Oui. + +--La marquise de Loc-Ronan! + +--Mensonge! + +--Tu sais bien que je ne mens pas! + +--Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec +violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte! + +--Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une +attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait +enfin la contenance d'Hermosa. + +Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute +prudence. + +Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le +canon de son pistolet sur le front de la courtisane: + +--Réponds! s'écria-t-il. + +Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec +précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce +moment eut à peine la durée d'un éclair. + +Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant +l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui +pendait à la ceinture du marin. + +--C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante. + +Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente, +et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin +et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa +s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante +répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu. + +Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses +nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient +face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité +remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard +à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait +obstacle. + +Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans +l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une +fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la +franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la +compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se +releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et +hâta encore sa course. + +Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la +place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y +attendaient. + +--Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute! + +--Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la +prison! + +--Comment cela? Il est neuf heures à peine. + +--J'ai un blanc-seing de Carrier! + +--Un blanc-seing de Carrier? + +--Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard. +J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par +Keinec; venez, hâtons-nous! + +La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes. +Boishardy s'avança le premier. + +--Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à +l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir +de la petite table devant laquelle il était assis: + +--Passez, citoyens, dit-il. + +--Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy. + +--Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux +geôliers. + +Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait +agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt, +comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner +par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par +devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de +mettre sa responsabilité à couvert. + +Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du +citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de +Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le +grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef. + +--Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés +depuis longtemps. + +--Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire. + +--Quand cela? + +--Aujourd'hui même. + +--Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans +la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore. + +--Et où est cette salle? + +--Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici +l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse +accompagner? + +--Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien. + +Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué, +un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de +garde, retentit dans la première cour. + +Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une +lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux +portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était +surmontée de cette inscription tracée en lettres noires: + + CHAMBRE DU SURVEILLANT + +Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et +Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe. + +--Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il. + +--Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn. + +--Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier. + +--Eh oui, tonnerre! s'écria Marcof en avançant. + +La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une +exclamation joyeuse. + +--Marcof! s'écria-t-il. + +--Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard. + +--Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier +tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais? + +--Piétro? + +--Lui-même. + +--Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier +service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn. + +--Le marquis? + +--Oui. + +--Ils ne sont plus dans la salle commune. + +--Où sont-ils? + +--Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je +voulais le sauver. + +--Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage. + +--Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy. + +--Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser +la porte et se précipitait dans les bras de ses amis. + +Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement +de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant +des torches, et il reconnut Carfor parmi eux. + +--Nous sommes cernés! s'écria-t-il. + +--Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir. + +--Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme! +Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!... + +--Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue. + +Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour. + +--Tiens, dit Marcof, prends ce poignard. + +--Ils montent, cria Keinec. + +--Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof. + +--Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que +l'un de vous seulement éteigne la lanterne. + +Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et +l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On +entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement +l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il +dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des +torches apparaissait à l'entrée du corridor. + +Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout +ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une +bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro +referma la porte et poussa deux verrous intérieurs. + +--La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous +aurons le temps de fuir. + +--Par où? demanda Boishardy. + +Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de +barreaux de fer. + +--Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof. + +--Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite. + +Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux +des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent +aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en +tirait trois cordes à noeuds. + +--Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a +pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au +dehors de ce côté. + +--Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé? + +--Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver. + +--Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec +nous. + +--Les cordes sont attachées, cria Keinec. + +En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte +trembla sous les coups de la hache. + +--Partez! fit Piétro. + +--Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof. + +--Mais.... + +--Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous. + +L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre. +Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof +aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent. + +--A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons! + +Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques +la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime +résistance. Pinard, l'oeil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les +sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête +passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre. + +--Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile. + +Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de +saisir la corde à noeuds. + +--Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement. + +--Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur +laquelle venait de monter le marin. Coupez-les.... + +Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa +tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il +acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras. + +--En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!... + +--Où est Keinec? demanda Marcof. + +--Il est parti en éclaireur, répondit Philippe. + +--Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville. + +Keinec accourait. + +--Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement. + +--Alors, nous sommes sauvés; en avant! + +Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la +direction de l'Erdre. + +--Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans +ralentir la marche. + +--Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait +pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt. + +--Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons. + +--Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe. + +--Qui le lui avait donc donné? + +--Moi. + +--Vous, Boishardy? + +--Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était +l'homme que j'ai trouvé chez Pinard? + +--Non. + +--C'était le comte de Fougueray. + +--Le comte de Fougueray? + +--Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé +le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison. +C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à +Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et +conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été +long, mais enfin j'en suis venu à bout. + +--Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort. + +--Mort? + +--Les souffrances l'ont tué. + +--Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais +ce qu'était réellement ce bandit? + +--Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait +d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais +tout. + +--Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement. + +--Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les +Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux +voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la +vérité. + +--Oh! je comprends.... + +--Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi! + +Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où +partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats +républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne, +opposaient néanmoins une vive résistance. + +Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à +la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même +où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs. + +Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée +d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait +devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte. +Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans. + +Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de +garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était +libre. Boishardy en profita habilement. + +--Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la +retraite. + +--Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui +venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs. + +Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce +moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc. +Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs +soldats et les gars les plus déterminés du placis. + +Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les +soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la +ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé, +donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde. + +Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant +l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui +avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il +craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses +royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance +dans la maison du proconsul. + +Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons, +ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie; +il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre. + + + + +ÉPILOGUE + +MADEMOISELLE DE FOUGUERAY + + + + +I + +ALGÉSIRAS + + +A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule +espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux +continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque +cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer +tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures +capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès +l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les +nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras, +s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les +baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que +celle-ci refuse de prendre en s'éloignant. + +Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les +deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans +l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la +pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le +milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire, +en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une +montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que +si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux +et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un +même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de +casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance. +Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité +orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font +les deux bras étendues de sa vieille soeur l'Europe. Ces deux bras, ces +deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa. + +Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme +s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant +sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses +jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux +habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en +paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs +gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans +une grosse pelotte de soie brune. + +Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes +enveloppées dans leur «_haich_» savamment drapé, qui leur couvre la +figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand oeil noir frangé de +cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts +feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil. + +Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite, +San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes +espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie. +Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un +soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est +un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais +l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les +autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout +aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces +considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne +sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que, +sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous +venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous +avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous +allons le reprendre. + +Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une +forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du +courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de +doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce +navire est le lougre _le Jean-Louis_. + +A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple +avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards +blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord +Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel +est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à +l'expression mélancolique. + +Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte +d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche +souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards +bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et +qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les +paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit. + +--Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre. + +--Après? + +--Oui. + +--Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes +révélations. + +L'inconnue se tourna alors vers l'Italien. + +--Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à +votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails. +Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez +pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache +tout. + +Piétro interrogea Marcof du regard. + +--Parle! répondit le marin. + +L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et +commença: + +--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof, +et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce +qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine. +Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de +vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un +secret de famille. + +--Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue, +car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs, +qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il +avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré +le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir +le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille +s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui +devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le +vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi +enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre +séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et +heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune. +Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse +Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit +sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi +notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter +l'Italie. Nous étions alors en 1774. + +La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit: + +--Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom +n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos +personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous +allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous +n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous +recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls +tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon +frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de +l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de +parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux +au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les +suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!... +moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention +de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous +exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance? + +--En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui +d'un geste désignait la terre. + +--Sommes-nous donc si près du port? + +--Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il +y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous +souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux. + +--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre +une telle infamie? + +--Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami. + +Piétro reprit: + +--La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait +probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire, +mademoiselle. + +--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte +régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal. +Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie +des malheurs qui sont arrivés. + +--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne +en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom +de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution +de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos +papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux +gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni +d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous +eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo +avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa +maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize +ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa +perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et +dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit +appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils +s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su. + +--Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les +bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de +la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui +tomba dans leurs filets. + +--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine. + +--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux +complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était +destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent +parlé. + +--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont +inévitables. + +Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de +sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux +pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof: + +--Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de +Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte +voisine. + +Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur +Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite, +accrochées à la base du rocher dénudé. + +--Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez +près du marquis et de sa digne femme. + +--Elle a quitté le voile? + +--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le +nom de son époux. + +--Comment cela? + +--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce +jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et +ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au +ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les +différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis +reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons +encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous +plaît-il de m'écouter? + +--De grand coeur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où, +grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher +votre frère, pardon, M. le marquis.... + +--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait +serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre. + +--Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de +l'arracher, dis-je, à une mort certaine. + +--C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des +détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois, +et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son +époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins, +cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé +délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait +pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa +pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et +Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai +la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en +mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille +dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si +cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le +malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre +la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous +entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette +petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y +conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées; +je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En +Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait. + +--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une +émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez +été la providence de tous ceux qui vous ont approché. + +--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la +vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo +et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui +les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par +moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue. +Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette +maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas +d'espérer une prompte guérison. + +--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La +terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce +malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant +j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si +profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui, +ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez +laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage +en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette +action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de +l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je +revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me +mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France +était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à +Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous +deviez me retrouver. + +--J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea +vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près +de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait +entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait +considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de +sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle +vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener +près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie. + +--Et le second? demanda Marie-Augustine. + +Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât +d'artimon. L'enfant accourut. + +--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille +en cuir rouge que tu trouveras sur ma table. + +--Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter +l'ordre qu'il venait de recevoir. + +Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof +le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de +cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La +suscription portait: + + _A Mademoiselle Julie de Château-Giron._ + +Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de +Fougueray. + +--Prenez! dit-il. + +--Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous +côtés. + +--Veuillez ouvrir et lire. + +Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une +large feuille de parchemin couverte d'écritures. + +--Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à +relever mademoiselle de Château-Giron des voeux qu'elle avait prononcés. +Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre +auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à +Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome? + +--Pour cela même, mademoiselle. + +--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre +à la marquise? + +--Je vous en prie! + +En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe. + +--Tout est paré pour le mouillage, dit-il. + +--Bien, répondit Marcof. + +Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua, +sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu: + +--Veille à la manoeuvre, lui dit-il. + +Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du +bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste +d'impatience. + +--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine. + +--J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient +l'être également. + +--Pauvres jeunes gens! + +--Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis +ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur +du premier doit faire le malheur du second. + +--Leur amour n'a pas faibli? + +--Nullement. + +--Et lequel Yvonne aime-t-elle? + +--Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec; +c'est lui qu'elle doit épouser. + +--Pourquoi? + +--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai +racontée? + +--La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait? + +--Oui, et Keinec est celui-là. + +--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon. + +--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce +garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas +être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce +qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât +pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a +volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il +a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte +perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser +vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu +quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh! +les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que +cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage +doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement. + +--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine. + +--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec. + +La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua +que l'ancre venait de mordre le fond de sable. + +--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord. + +--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le +bastingage. + +Puis, s'adressant à Marie-Augustine: + +--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre +nouvelle famille. + +Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras +que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe, +s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante +femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de +quart; Jahoua le saisit par le bras. + +--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée! + +--Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec. + +--Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux +puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien. + +Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof +avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de +Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis. + +--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en +pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues. +Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu? + + + + +II + +_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III + + +Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le +bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers +et de grenadiers. + +Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du _Jean-Louis_, la joie la +plus vive régnait parmi la petite famille. + +Marie-Augustine avait trouvé une soeur dans la personne de Julie de +Loc-Ronan. + +Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait +l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle +de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre +et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse. +Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la +jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le +front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations +de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une +fille dévouée. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui +avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur +d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le +désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment; +Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances. + +Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages +qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une +vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la +main un paquet de journaux. + +Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des +nouvelles de France. + +Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les +journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste +d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue. + +--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise. + +--Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du _Moniteur_ +qui portait la date du 25 frimaire an III de la République française. + +--Eh bien? fit Marcof. + +--Il s'agit de Carrier. + +--De Carrier? + +--Oui. + +--Encore de nouveaux crimes? + +--Non; un juste châtiment. + +--Il est mort? + +--Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier. + +--Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel! + +Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la +condamnation du terrible proconsul. + +Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux +lignes suivantes: + + «...Séance du 25 frimaire an III de la République française une et + indivisible. + + «Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le + représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux + témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir + l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres + d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le + tribunal lui représente. + + «Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen + Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre + comme membre du comité du département, convaincus de complicité + avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables. + + «En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont + condamnés à la peine de mort. + + «Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont + renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes + reprochés aux trois premiers.» + +--Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait +pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu +tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête. + +--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au +crime? + +--Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu +jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion, +il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices +épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent. +Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me +fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol. +Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop +lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un +ami. + +--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre +un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de +Marcof! + +--Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son +caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici +ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses +deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant +énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter +les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les +aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le +premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête +baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le +jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il +se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à +l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé, +subit le dernier la peine capitale.» + +--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper +moi-même. + +--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin. + +--Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur +ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité. + +--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand +soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en +France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les +poursuites de ces hommes. + +--Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe. + +--Il le faut, repartit Marcof. + +--Tu pars... et je reste. + +--Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une +pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour +elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est +pris, mes ordres sont donnés. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer. +Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en +partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il +arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes +amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments +soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir +doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les +dangers. + +--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne. + +--Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction +nuptiale avant mon départ. + +--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon +matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les +époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous +demander. + +--Laquelle? + +--Laissez-moi partir avec vous. + +--Volontiers, mon gars. + +--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre. +La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien. +Engagez-moi! + +--Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec. + +--Merci! + +Keinec se leva brusquement. + +--Où vas-tu? demanda Marcof. + +--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à +terre le peu que je possède. + +--Je vais avec toi, dit vivement le fermier. + +--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour. + +Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof +frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude. +Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint. + +--Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les +derniers ordres, je saurai bien le ramener. + + * * * * * + +Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite +ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation +du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était +seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y +était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots. +Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa +rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva +la tête. + +--Jahoua! murmura-t-elle. + +--Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois +et te parler. + +--Keinec? + +--Il n'est pas revenu. + +--Mon Dieu! + +--Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne, +le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai +aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui +me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près +de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue, +tu m'aimes encore peut-être? + +--Oui, murmura la jeune fille. + +--Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de +m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui +appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te +croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la +mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne, +épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour +amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux! + +--Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure, +par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et +fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie; +laisse-moi pleurer cette nuit. + +--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la +force nécessaire pour accomplir le sacrifice. + +--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de +toi et de lui. + +--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être. + +--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus? + +--Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence +pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après +la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli +dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je +voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va +recevoir ta foi. + +Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille, +s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne +leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller +devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le +silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même +qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la +conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme +était Keinec. + +Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne +sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire, +lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin +était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi +que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit +ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il +s'arrêta de nouveau. + +Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le +petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer. + +_Le Jean-Louis_ se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune +embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses +effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche +devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il +saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le +pont. + +--Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits. + +--Dans sa cabine, répondit le vieux marin. + +--Merci. + +Et Keinec s'élança dans l'entrepont. + +Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé +dans ses rêveries. + +Keinec courut à lui. + +--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde +altération des traits de son ami. + +--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je +veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il +faut que tu fasses. + + + + +III + +LE MARIAGE + + +A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à +la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la +jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage +d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes, +Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles +murmurées à son oreille. + +Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait +l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce +qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots +les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête. + +Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le +marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe. +Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits, +devait servir de témoin à la jeune fille. + +--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement. + +--Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la +nuit à bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener. + +--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua +en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit. + +Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et +regarda encore. + +--Mon Dieu! dit-il. + +--Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui. + +--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage! + +--Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour. + +--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant. + +--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur. + +En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra. + +--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers +lui. + +--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous +remettre. + +--Marcof? + +--Oui, monseigneur. + +--Et quand vous a-t-il donné cette lettre? + +--Ce matin, à quatre heures. + +--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt? + +--Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre +à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures +viennent seulement de sonner. + +Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit. + +Tous attendaient avec anxiété. + +Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante. + +Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie: + +--Lisez, dit-il, je me sens trop ému. + +Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main: + + «Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, _le + Jean-Louis_ sera en plein détroit. Il met le cap sur la France. + Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se + sacrifier au bonheur de celle qu'il aime. + + «Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il + l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer + cette nuit. + + «Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il + est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole. + Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon + frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les + ennemis de la France. + + «A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux + tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez + quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous + ceux que j'aime. + + «Marcof.» + +Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait +et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux. + +--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu? +Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous +attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour +qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos +à tous. + +A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées +pendant la bénédiction nuptiale. + +Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient +leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray +et du vieux Jocelyn. + +A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin +calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du +Maroc. + +Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française: +c'était le lougre _le Jean-Louis_. + +Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de +la mer. + +--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second; +aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu +as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras, +enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le passé porte le voile +des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs, +devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un +baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant! + +FIN + + + + + + +SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN *** + +***** This file should be named 18215-8.txt or 18215-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/1/18215/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le marquis de Loc-Ronan + +Author: Ernest Capendu + +Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>ERNEST CAPENDU</h1> + +<h1>LE MARQUIS DE LOC-RONAN</h1> +<p class="center noindent">DU MÊME AUTEUR<br /> +Édition in-18, à 1 franc 25<br /> +(<i>Franco par la poste</i>)<br /> +<span class="smcap">Mademoiselle la Ruine</span> 2 vol.<br /> +<span class="smcap">Les Colonnes d'Hercule</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Arthur Gaudinet</span> 2 vol.<br /> +<span class="smcap">Surcouf</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Marcof le Malouin</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Le Marquis de Loc-Ronan</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Le Chat du bord</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Blancs et bleus</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">La Mary-Morgan</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Vœu de Haine</span> 1 vol.<br /> +<span class="smcap">Le Pré Catelan</span> 1 vol.<br /> +</p> + + +<h3>Sceaux.—Impr. Charaire et fils</h3> + +<h3>PARIS</h3> +<h3>A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR</h3> +<h3>9, RUE DE VERNEUIL, 9</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="summary" width="60%"> +<tr><td> +<a href="#I"><b>Chapitres: I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a> +<a href="#XX"><b>XX,</b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a> +<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a> +<a href="#XXXI"><b>XXXI</b></a><br /><br /> +<a href="#EPILOGUE"><b>ÉPILOGUE</b></a><br /> +<a href="#Ie"><b>I,</b></a> +<a href="#IIe"><b>II,</b></a> +<a href="#IIIe"><b>III</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MARCOF LE MALOUIN</h2> + +<h3>DEUXIÈME ÉPISODE</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA GUERRE DE L'OUEST</a></h3> + +<p>Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, à quelques lieues au sud de +Redon, et à peu de distance de la mer, s'étend, ou pour mieux dire +s'étendait une magnifique forêt dont les arbres, pressés et entrelaçant +leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation +n'avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois +seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient dû se montrer +jaloux presque autant de la vétusté de leurs chênes, que de celle de +leurs parchemins.</p> + +<p>Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce +quadrilatère naturel formé par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac, +seront sans doute prêts à nous accuser d'inexactitude en lisant les +lignes précédentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du déboisement +s'est par malheur emparée de la population des exploiteurs +territoriaux, c'est à peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve +quelque reste de ces forêts magnifiques plantées par les druides, forêts +qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si +grandement noble, qu'elles ont inspiré les poètes du moyen âge, et +qu'ils n'ont pas voulu d'autre séjour pour théâtre des exploits des +chevaliers de la <i>Table-Ronde</i>, des amours de la belle <i>Geneviève</i>, et +des enchantements du fameux <i>Merlin</i>.</p> + +<p>Avant que la Révolution eût appuyé sur les têtes son niveau égalitaire, +coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop +droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur +aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé +d'ajoncs et de genêts, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou +dans quelque marais de longue étendue.</p> + +<p>Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du +département de la Loire-Inférieure, de Nantes à Pont-Château, de Blain +même à Guéméné, le <i>sillon de Bretagne</i> forme une série de collines dont +la pente, presque insensible sur le versant opposé à la Loire, est +beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l'étendue de ce +vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et où donne le +cours inférieur de la Loire qu'on aperçoit jusqu'à son embouchure dans +l'Océan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des +forêts, des landes et des marais.</p> + +<p>Avant les premières années de ce siècle, la route de Nantes à Redon ne +traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire à la +Vilaine, l'œil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chênes +gigantesques, les champs de bruyères et les cépées séculaires. Au +confluent de l'Isac et de la Vilaine, la forêt prenait des proportions +véritablement grandioses et pouvait, à bon droit, passer pour l'une des +plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites +sauvages et pittoresques.</p> + +<p>Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l'Ouest était +dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un +acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou +sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables +représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants, +et fertilisée par leurs cadavres.</p> + +<p>—Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier républicain, c'est +de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton!</p> + +<p>C'est que, ainsi que l'avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la +Vendée étaient tout entières en armes, et que l'armée royaliste s'était +augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrère, +depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se réunir si +spontanément. Les paysans s'étaient levés lentement, ainsi que l'avait +fait observer Boishardy; mais, une fois levés, ils marchèrent +audacieusement en avant.</p> + +<p>Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés +à l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes. +Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tête de cette armée, +dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau +était le cœur.</p> + +<p>On connaît les premiers efforts tentés dès 1791 par les gentilshommes de +Bretagne pour opposer une digue à l'influence révolutionnaire. +L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef +arrêtèrent momentanément l'explosion du vaste complot mûri dans l'ombre. +Mais si les bras manquaient encore, les têtes étaient prêtes, et +attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les +esprits à la révolte. Le décret relatif à la levée des trois cent mille +hommes fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.</p> + +<p>Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous +les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de +Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage +dans tous les cœurs. Le soir même, six jeunes gens qui rentraient dans +leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par +un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus, +les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un +colporteur marchand de laine, père de cinq enfants, et qui se nommait +Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses +auditeurs, il se met à leur tête, fait un appel aux gars du pays, +recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 à la +Poitevinière. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce +signal, tout paysan valide fait sa prière, prend son chapelet et son +fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mère ou +sa femme, et court rejoindre ses frères à travers les haies.</p> + +<p>Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84<sup>e</sup> de ligne et +par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau, +qui commande, fait braquer sur les assiégeants une pièce de six; mais +les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de +victoires, se jettent tous à la fois ventre à terre, laissent passer la +mitraille sur leurs têtes, se relèvent, s'élancent, et enlèvent la pièce +avec ses artilleurs.</p> + +<p>Ces premiers progrès donnent à la révolte d'énormes et rapides +développements qui viennent porter l'inquiétude jusqu'au sein de la +capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l'article 6 +condamne à mort les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant +seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou +qui ont exercé des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou +depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays +insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas à étouffer la guerre, +devait lui donner un caractère ouvertement politique. C'est ce qui +arriva.</p> + +<p>Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbée, +Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent +rapidement à la tête des révoltés, les uns habitant la Vendée, les +autres arrivant à la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement, +distribués de tous côtés, portaient:</p> + +<p>«Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel +jour, à tel endroit, avec ses armes et du pain.»</p> + +<p>Là, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie +choisissait son capitaine par acclamation: c'était d'ordinaire le paysan +connu pour être le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient +l'obéissance jusqu'à la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la +cavalerie. L'aspect de ces troupes était des plus étranges: c'étaient +des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des +selles entremêlées de bâts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs +de tête; des reliques attachées à des cocardes blanches, des cordes et +des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu'aucun +n'oubliait, c'était d'attacher à sa boutonnière, à côté du chapelet et +du sacré cœur, sa cuiller de bois ou d'étain. Les chefs n'avaient guère +plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient à leur +costume villageois qu'une longue plume blanche fixée à la Henri IV sur +le bord relevé de leur chapeau.</p> + +<p>La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La +première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de +contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la +plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils à deux +coups et de pistolets. C'était là le corps des éclaireurs, l'infanterie +légère, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils +faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux +douaniers. Leur tactique était simple: se porter rapidement le long des +haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dépasser. Alors, se +cachant derrière les plus légers obstacles, ne tirant qu'à petite +portée, et, grâce à leur adresse, abattant un homme à chaque coup, ils +devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi +dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans +qu'il lui fût permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.</p> + +<p>Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la +Catalogne un pendant à cette guerre d'extermination. Les guérilleros +avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendéens.</p> + +<p>La seconde classe de l'armée royaliste était celle formée par les +paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant, +au maniement du fusil. C'était la cohorte des braves, le bataillon sacré +toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans +la retraite. Tandis que la majorité d'entre eux se dressait en muraille +inébranlable en face de l'armée républicaine, une partie soutenait les +tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement +lorsque les ailes commençaient à plier.</p> + +<p>Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de +«le Vengeur». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros +du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l'effroi qui mettait +les bleus en fuite sur leur sanglant passage. <i>Le Vengeur</i> devait tomber +anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul +de ses hommes. C'était à Cholet que devait s'élever son tombeau.</p> + +<p>La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal +armés, s'établissait en une masse confuse autour des canons et des +caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les +plus audacieux, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la +bataille, à la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout à la +garde du pays après la dispersion des soldats.</p> + +<p>Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu +qui leur avait été désigné, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur +charge, la troupe entière s'agenouillait dévotement, chantait un +cantique, et recevait l'absolution du prêtre qui, après avoir béni les +armes, se mêlait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou +exciter les timides en leur montrant le crucifix.</p> + +<p>La manière de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que +l'avant-garde se portait intrépidement sur le front de l'ennemi, tout le +corps d'armée enveloppait les républicains, et se dispersait à droite et +à gauche au commandement de: «Égaillez-vous, les gars!» Ce cercle +invisible se resserrait alors en tiraillant à travers les haies, et, si +les bleus ne parvenaient point à se dégager, ils périssaient tous dans +quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.</p> + +<p>Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides +Vendéens s'élançaient en faisant le plongeon à chaque décharge. «Ventre +à terre, les gars!» criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité +de la foudre, ils bondissaient sur les pièces dont ils s'emparaient en +exterminant les canonniers.</p> + +<p>Au premier pas des républicains en arrière, un cri sauvage des paysans +annonçait leur déroute. Ce cri trouvait à l'instant, de proche en +proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable +fourmilière des broussailles, des genêts, des coteaux et des ravins, de +la forêt et de la plaine, des marais et des champs de bruyère, se +ruaient avec acharnement à la poursuite et au carnage.</p> + +<p>On comprend quel était l'avantage des indigènes dans ce labyrinthe +fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours. +Vaincus, ils évitaient de même la poursuite des vainqueurs; aussi en +pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde à rallier +leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions +dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fût le dénouement, le +paysan retournait à son champ, embrasser sa femme et <i>prendre une +chemise blanche</i>, quitte à revenir quelques jours après, avec une +religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces +habitudes était une des conditions du succès: on en eut la preuve, +lorsque, le cercle des opérations s'élargissant, on voulut assujettir +ces vainqueurs indisciplinés à des excursions plus éloignées et à une +plus longue présence sous les armes.</p> + +<p>Tout Vendéen fit d'abord la guerre à ses frais, payant ses dépenses de +sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les +châteaux et les chaumières furent brûlés, on émit des bons au nom du +roi; les paroisses se cotisèrent pour les fournitures des grains, des +bœufs et des moutons. Les femmes apprêtaient le pain, et, à genoux sur +les routes où les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet +en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumône de la +foi.</p> + +<p>Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers +établis dans toutes les communes, et toujours prêts à partir. C'étaient +souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les +dépêches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant à merveille +les moindres détours du pays, se glissaient invisibles à travers les +lignes des bleus.</p> + +<p>En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique +au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les +grands arbres. Ils appliquaient à ces arbres des échelles portatives, +observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un +son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrêtée +d'avance possédait différentes significations, suivant la note émise par +le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou +mauvaise nouvelle à tous ceux qu'elle intéressait. La disposition des +ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des +Alouettes, près les Herbiers, étaient consultés à toute heure par les +divisions du centre.</p> + +<p>Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de +deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant +d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruautés inouïes se +commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'écoulait, plus +la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux +côtés de force et d'ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par +le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que +l'épithète de «<i>tigre</i>», quatre cents soldats bleus prisonniers furent +égorgés à Machecoul. Sauveur, receveur à La Roche-Bernard, ayant refusé +de livrer sa caisse aux insurgés qui s'étaient emparés de la ville aux +cris de «Vive le roi!» fut attaché à un arbre et fusillé.</p> + +<p>A partir du mois d'avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne +devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins, +le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulèvement des +populations et faire atteindre à la guerre civile toute l'apogée de sa +rage.</p> + +<p>Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors à celle commencée sous +les auspices de La Rouairie, et qui n'était, pour ainsi dire, qu'une +intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de +Louis XVIII fut faite et lue à l'armée vendéenne, qui s'empara le jour +même de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força +le lendemain le château à se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les +royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flèche, même sur +Paris.</p> + +<p>La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et +à l'est, l'étranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants +déchiraient son sein.</p> + +<p>La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et +de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les +amoindrir.</p> + +<p>Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s'emparer de +Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef +royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les +assiégeants. Pendant plusieurs jours, l'armée des blancs, désolée, +demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son père. Un vieux +paysan annonça ainsi la mort du général:</p> + +<p>—Le bon général a rendu l'âme à qui la lui avait donnée pour venger sa +gloire.</p> + +<p>Cathelineau laissa un nom respecté: aucun chef plus que lui n'a +représenté le caractère vendéen. On le surnommait le «<i>saint d'Anjou</i>».</p> + +<p>Le 5 juillet, Westerman fut défait à Châtillon. Les 17 et 18, +Labarollière fut battu à Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus +menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute +l'étendue de son territoire.</p> + +<p>Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents, +furent mandés à Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point +d'illusion: les dangers de la République existaient en Vendée; cette +guerre réagissait sur l'extérieur.</p> + +<p>—Détruiser la Vendée, s'écriait Barrère, Valenciennes et Condé ne +seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Détruisez la Vendée, l'Anglais +ne s'occupera plus de Dunkerque! Détruisez la Vendée, le Rhin sera +délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la +Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements +fédéralistes, sur les frontières envahies.</p> + +<p>La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux +que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne, +et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation:</p> + +<p>«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient +exterminés avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie +l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit +l'accomplir! La reconnaissance nationale attend à cette époque tous +ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la +liberté et la République!»</p> + +<p>Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire; mais autre chose +est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le +champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre généraux en Vendée, où +Canclaux se proposait d'opérer un grand mouvement offensif et battait +effectivement Bonchamp, dans le moment même où un décret le destituait, +ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.</p> + +<p>Cependant l'armée de Mayence, ayant Kléber à sa tête, avançait à marches +forcées. Le 18 septembre, elle rencontra à Torfou les royalistes. Le +combat fut sanglant, et les républicains battus après une lutte +épouvantable.</p> + +<p>Les Vendéens les appelaient, par dérision, les «Faïençais»; mais les +républicains ne devaient pas tarder à prendre leur revanche: la bataille +de Cholet, la seule qui eut le caractère des batailles militaires, vint +porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y +fut carnage, acharnement, héroïsme de part et d'autre. Les Vendéens +s'élancèrent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et +enfoncèrent d'abord les bataillons ennemis.</p> + +<p>Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier à cheval, et le représentant +Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais +les Mayençais accouraient la baïonnette en avant. Kléber, Marceau, +Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout était +encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d'Elbée et +Bonchamp tombèrent grièvement blessés.</p> + +<p>Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se +dispersèrent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient +faits au commencement de l'action.</p> + +<p>Quatre jours après, le 18 du même mois, les bleus, marchant sur +Beaupréau, entendirent tout à coup les cris de:</p> + +<p>—Vive la République! vive Bonchamp.</p> + +<p>C'étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades. +Ils racontèrent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le +dernier soupir: Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant, +avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes:</p> + +<p>—Grâce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.</p> + +<p>Puis il mourut. Bonchamp était l'homme le plus aimé, le plus vénéré de +l'armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit +qu'il en avait été le meilleur général.</p> + +<p>Les Vendéens passèrent alors sur la rive droite de la Loire, et les +représentants écrivirent à la Convention: «La Vendée n'est plus!» Le +décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre était +donc exécuté dès le 18 du mois. Les Parisiens se livrèrent à un +enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L'opinion de +Kléber, qui prétendait que tout n'était pas fini, devait l'emporter avec +le temps.</p> + +<p>Moins de quinze jours après, on apprit que les Vendéens existaient +encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine +poitrine. Le commandement des «bleus» fut donné à Chalbos, et les +royalistes, prenant pour chef suprême La Rochejacquelein, avec Stofflet +sous ses ordres, attaquèrent Granville le 14 novembre. Ne réussissant +pas à prendre la place, ils furent vengés par leurs succès à Pontorson, +à Dol et à Anhain, qui rallumèrent leur ardeur prête à s'éteindre. Les +armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres +d'Antoine Rossignol, célèbre par ses continuels revers, bien que le +comité de Salut public l'appelât son «fils aîné». Ce fut alors que, sur +la proposition de Kléber, Marceau, à vingt-deux ans, devint général en +chef de l'armée républicaine.</p> + +<p>Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais, +car la Bretagne vint à ce moment au secours de sa sœur la Vendée. Jean +Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom, +avait rejoint, avec ses bandes, l'armée de La Rochejacquelein à Laval, +et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille +Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer +définitivement la «chouannerie».</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE PLACIS DE SAINT-GILDAS</a></h3> + +<p>Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique forêt de +Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révèlent la rigueur de +l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau +blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris être +les vapeurs d'un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par +des régions plus froides, se congèlent en petites aiguilles, et, +continuant de descendre, se rencontrent, s'émoussent, se pressent et +s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et +soufflant par rafales, s'engouffre dans la forêt et la fait trembler +jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et à cette +époque de la saison, le crépuscule du soir commence à assombrir cette +partie de l'hémisphère boréal où se trouve le vieux monde. La nuit va +descendre rapidement.</p> + +<p>Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vêtu du costume breton, +portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacré +cœur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisière de la forêt. Une +paire de pistolets est passée à sa ceinture de cuir qui supporte déjà un +sabre sans fourreau; une carabine est appuyée sur son épaule; il porte +en sautoir une poire à poudre, et dans un mouchoir noué devant lui +quelques douzaines de balles de calibre.</p> + +<p>Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que +cet homme n'est pas resté étranger à la guerre épouvantable qui déchire +la province.</p> + +<p>Au moment où nous le rencontrons, il se dirige vers la forêt de +Saint-Gildas. Cette forêt était alors au pouvoir des royalistes, comme +tout le pays environnant jusqu'à Nantes, et les chouans y avaient établi +un «placis».</p> + +<p>On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une +forêt. Les royalistes choisissaient pour cela une clairière de plusieurs +arpents entourée d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois +mort, étaient bâties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on +réservait un arbre, ou, à son défaut, on élevait un poteau sur lequel on +plaçait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse était dressé +au pied.</p> + +<p>C'était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui +avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brûlées par les +bleus. Les uns s'occupaient à moudre du grain, les autres fondaient des +balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des +cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blessés et de +quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les +environs, qui dans les genêts, qui sur les arbres, étaient toujours +prêtes à donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas était +commandé par M. de Boishardy.</p> + +<p>Avant de s'engager dans la forêt, l'homme fit entendre le cri de la +chouette. Un cri pareil lui répondit; puis le son d'une corne, répété +successivement, annonça au placis l'arrivée d'un paysan.</p> + +<p>En pénétrant dans la clairière, le chouan s'arrêta:</p> + +<p>—Te voilà, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc +échappé aux balles des bleus?</p> + +<p>—Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.</p> + +<p>—Tu as été attaqué?</p> + +<p>—J'ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume.</p> + +<p>—Et tu n'as pas été blessé, Keinec?</p> + +<p>—Non, Fleur-de-Chêne.</p> + +<p>—Ils ont tiré sur toi, pourtant?</p> + +<p>—Les balles m'ont sifflé aux oreilles.</p> + +<p>—Le pauvre Jahoua va être bien heureux de te revoir; depuis douze jours +que tu es parti, il ne parle que de toi.</p> + +<p>—Comment va-t-il?</p> + +<p>—Mieux.</p> + +<p>—Sa blessure est fermée?</p> + +<p>—Pas encore, mais cela ne tardera pas.</p> + +<p>—Tant mieux.</p> + +<p>—Ah çà! vous vous aimez donc bien?</p> + +<p>—Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant +sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.</p> + +<p>—C'est donc ça qu'on vous appelle les inséparables?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Veux-tu venir le voir?</p> + +<p>—Non, il faut que je parle à M. de Boishardy.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Tu les verras tout à l'heure quand ils vont sortir.</p> + +<p>—Dis toujours leurs noms!</p> + +<p>—Non! fit Fleur-de-Chêne en souriant avec finesse.</p> + +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas parler?</p> + +<p>—Je tiens à te faire une surprise.</p> + +<p>—Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me +faire les noms des chefs qui sont là?</p> + +<p>—J'ai idée qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.</p> + +<p>—Eh bien, dis-le donc!</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obéissant<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Serviteur<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>—Et puis?...</p> + +<p>—Devine!</p> + +<p>—Comment veux-tu que je devine?</p> + +<p>—Un ancien ami à toi.</p> + +<p>—Marcof? s'écria Keinec dont les yeux brillèrent de joie.</p> + +<p>—Lui-même!</p> + +<p>—Oh! le ciel soit béni! Depuis quand est-il ici?</p> + +<p>—Depuis deux heures.</p> + +<p>—Et son lougre?</p> + +<p>—Il est près de Poenestin.</p> + +<p>—Mène-moi près de Marcof, Fleur-de-Chêne!</p> + +<p>—Tout à l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conférence. +Attends un peu!</p> + +<p>—Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras dès que +je pourrai entrer.</p> + +<p>—Sois calme, mon gars.</p> + +<p>Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane à la +porte de laquelle travaillait une jeune fille.</p> + +<p>—Bonjour, Mariic, dit Keinec.</p> + +<p>—Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne.</p> + +<p>—Jahoua est au lit?</p> + +<p>—Hélas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.</p> + +<p>—Tu le soignes toujours bien?</p> + +<p>—Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.</p> + +<p>—Merci, ma fille.</p> + +<p>Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas +entassés dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une +petite lampe éclairait ce modeste réduit.</p> + +<p>Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait +la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tête et cachait une +partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant +entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se +soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.</p> + +<p>—Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.</p> + +<p>—Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.</p> + +<p>—Brave Jahoua!</p> + +<p>—Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai +détesté autrefois.</p> + +<p>—Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de +me couper le poignet.</p> + +<p>—Ne pensons plus à nous. Tu viens de la Cornouaille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien? Aucune nouvelle?</p> + +<p>—Aucune!</p> + +<p>—Elle sera morte!</p> + +<p>—Assassinée par les bleus, peut-être!</p> + +<p>—Pauvre Yvonne! murmura le blessé.</p> + +<p>Deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec +fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts +s'enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de +sombres pensées.</p> + +<p>Après un silence, Jahoua leva la tête.</p> + +<p>—Tu as été à Fouesnan? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, dit Keinec.</p> + +<p>—Et tu n'as rien entendu dire?</p> + +<p>—Le village est brûlé, les gars sont sauvés, je n'ai vu personne.</p> + +<p>—Et à Plogastel?</p> + +<p>—Rien non plus.</p> + +<p>—Et le vieil Yvon?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Mort! répéta Jahoua.</p> + +<p>—Mort! il y a sept mois.</p> + +<p>—Pauvre homme! le chagrin l'aura tué!</p> + +<p>—Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans +son lit, il a été assassiné dans les genêts.</p> + +<p>—Assassiné! s'écria Jahoua; par qui donc?</p> + +<p>—Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait +de Quimper, où il s'était rendu, espérant toujours recueillir quelques +nouvelles de sa fille, il a été arrêté par une troupe de sans-culottes +de Rosporden, qui rentraient en ville après avoir été fraterniser, comme +ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier: +«<i>Vive la République!</i>» Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu +connaissais le vieux pêcheur; tu penses si on pouvait le faire céder +facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par +les cris de: «<i>Vive le roi!</i>» Les bandits exaspérés le contraignirent à +se mettre à genoux, et comme Yvon ne se rendait pas à leurs ordres +réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetèrent sur +lui, le terrassèrent, le garrottèrent, et, l'attachant ensuite à un +arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargèrent en riant leurs +fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les +trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition.</p> + +<p>—Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes.</p> + +<p>—Je les ai sus, moi, répondit Keinec.</p> + +<p>—Alors nous vengerons Yvon!</p> + +<p>—C'est fait!</p> + +<p>—Que dis-tu, mon gars?</p> + +<p>—Je dis que je me suis rendu à Rosporden; que je m'y suis caché trois +jours de suite. Le deuxième jour, à la nuit tombante, je me suis glissé +dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un +d'eux dormait, je l'ai poignardé. L'autre a voulu crier et se défendre, +je lui ai brisé le crâne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je +m'embusquai en guettant le troisième, et la balle de ma carabine +l'atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir. +Yvon était vengé. La mission que m'avait confiée M. de Boishardy avait +été remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je +partis, et me voilà!</p> + +<p>Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:</p> + +<p>—Je suis allé aussi à la baie des Trépassés.</p> + +<p>—Et Carfor?</p> + +<p>—Il n'a pas reparu.</p> + +<p>—Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé, +je suis tenté de croire à la vertu de ses sortilèges.</p> + +<p>—C'est étrange, en effet.</p> + +<p>—Quand nous l'avons forcé à nous dire ce qu'était devenue Yvonne, il +était brisé par la douleur.</p> + +<p>—Je me souviens. Et même nous l'avions porté dans cette crevasse des +falaises dont nous avions fermé l'ouverture.</p> + +<p>—Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir là!</p> + +<p>—Le lendemain, cependant, il n'y était plus.</p> + +<p>—Et personne ne l'avait vu dans le pays.</p> + +<p>—Qui a pu le délivrer?</p> + +<p>—Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait été le découvrir dans +cet endroit.</p> + +<p>—D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.</p> + +<p>—Et pourtant il n'y était plus.</p> + +<p>—Il aura appelé le diable à son aide!</p> + +<p>En ce moment Fleur-de-Chêne entra dans la cabane.</p> + +<p>—Viens! dit-il à Keinec.</p> + +<p>Le jeune homme s'empressa de le suivre, après avoir promis à Jahoua de +revenir promptement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA CONFÉRENCE</a></h3> + +<p>Keinec et son guide traversèrent le placis, et pénétrèrent dans le +réduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entrée.</p> + +<p>—Attends! fit Fleur-de-Chêne en laissant Keinec sur le seuil, et en +disparaissant dans l'intérieur.</p> + +<p>Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux +compartiments. Fleur-de-Chêne reparut promptement dans le premier.</p> + +<p>—Faut-il entrer? demanda Keinec.</p> + +<p>—Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.</p> + +<p>Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait +confusément un bruit de voix animées s'échapper de l'intérieur.</p> + +<p>La demeure du chef n'était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans +la première pièce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde, +celle-ci était la chambre à coucher, une paillasse de fougère étendue +dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chêne +composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes étaient assis autour +de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée +et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume à peu près +semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré +par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le +cinquième seul semblait très soigné dans sa mise. Il portait des bottes +molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours +cramoisi. Un panache vert s'épanouissait sur son chapeau, et il tenait à +la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le +haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de +Cormatin. Le troisième, M. de Chantereau. Le quatrième, l'homme au +panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé +de l'émigration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires +actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier +venait Marcof, dont l'œil intelligent échangeait souvent avec celui de +Boishardy de nombreux signes qui échappaient à leurs interlocuteurs.</p> + +<p>La conférence touchait à son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau +venaient de se lever. Boishardy leur remit à chacun une feuille de +papier sur laquelle se lisaient des caractères d'impression.</p> + +<p>—N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout, +c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.</p> + +<p>—Quel décret, mon très cher? demanda le marquis d'une voix grêle et +avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et +le ton ferme et impératif de Boishardy.</p> + +<p>—Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout à l'heure.</p> + +<p>—Vous plairait-il de le relire?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Boishardy ouvrit l'une des feuilles.</p> + +<p>—Décret du 31 juillet 1793, dit-il.</p> + +<p>—Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit +être connu de tous.</p> + +<p>—Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il +paraît qu'il est resté longtemps en carton à Paris, car il n'est arrivé +ici et n'a été placardé qu'il y a quinze jours.</p> + +<p>—Continuez alors.</p> + +<p>Boishardy reprit:</p> + +<p>—Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages, +dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de +brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrêtés, les voici:</p> + +<p>Arrêtons et décrétons ce qui suit:</p> + +<p>«1º Tous les bois, taillis et genêts de la Vendée et de la Bretagne +seront livrés aux flammes;</p> + +<p>«2º Les forêts seront rasées;</p> + +<p>«3º Les récoltes coupées et portées sur les derrières de l'armée;</p> + +<p>«4º Les bestiaux saisis;</p> + +<p>«5º Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l'intérieur;</p> + +<p>«6º Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes +réfugiés;</p> + +<p>«7º Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis +seize ans jusqu'à soixante, devront prendre les armes dans les districts +limitrophes, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie et traités +comme tels par tous les bons patriotes.»</p> + +<p>Boishardy jeta le papier sur la table.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle +mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces +articles, ne se défendront-ils pas jusqu'à la mort?</p> + +<p>—Sans doute! répondit Cormatin.</p> + +<p>—Permettez, fit le marquis en s'éventant gracieusement avec son +mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut +écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes.</p> + +<p>—C'est ce à quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau.</p> + +<p>—Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.</p> + +<p>—Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.</p> + +<p>—Il faut d'abord élire des chefs.</p> + +<p>—Nous en avons.</p> + +<p>—Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.</p> + +<p>—Douteriez-vous de la mienne?</p> + +<p>—Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnaîtrez +qu'il y a en France des noms au-dessus du vôtre.</p> + +<p>—Où sont-ils, ceux-là?</p> + +<p>—A l'étranger.</p> + +<p>—Eh bien, qu'ils y restent!</p> + +<p>—Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.</p> + +<p>—Qu'ils viennent, alors! s'écria Marcof en frappant sur la table.</p> + +<p>—Ils viendront, messieurs, ils viendront!</p> + +<p>—Quand il n'y aura plus rien à faire, n'est-ce pas, monsieur le +marquis?</p> + +<p>—Vous prenez d'étranges libertés, mon cher.</p> + +<p>—Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons à être +fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et +qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie, +viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle +dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout +au moins qu'elle les défende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette +émigration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme +d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Répondez, monsieur le +marquis! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui +les en empêche? qui s'oppose à leur venue parmi nous? qui les retient de +l'autre côté du Rhin, où il n'y a rien à faire? Pourquoi ces retards? +Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer à combattre +dans nos rangs et à donner leur sang comme nous avons donné le nôtre? +Leur place n'est-elle pas auprès de nous? Encore une fois, monsieur, +répondez!</p> + +<p>Boishardy s'arrêta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement. +Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un +mot.</p> + +<p>—Quand monsieur de Jausset a parlé d'hommes de naissance pour +commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi.</p> + +<p>—Après?... fit dédaigneusement le marquis.</p> + +<p>—Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.</p> + +<p>—C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous +avez obéi à un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour +pourrir dans les grades inférieurs.</p> + +<p>—Comme moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comme vous, mon cher.</p> + +<p>Marcof pâlit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrêta.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et +je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le marquis:</p> + +<p>—Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous +considèrent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui +gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur +ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en +votre profit vous-même.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, je vous prie?</p> + +<p>—C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit à rien, et qu'ils ne +pourront être désormais quelque chose qu'avec notre permission et notre +volonté.</p> + +<p>—Très bien! dirent les autres chefs.</p> + +<p>—Et quant à vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant +ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la +moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la +moitié, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.</p> + +<p>—Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu'à partir de ce jour +vous n'êtes qu'un simple soldat.</p> + +<p>—En vertu de quoi?</p> + +<p>—En vertu de ceci.</p> + +<p>Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale +le comte de Provence.</p> + +<p>—Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le +papier et en le rendant au marquis.</p> + +<p>—Vous comprenez?</p> + +<p>—Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si +vous en êtes digne.</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Vous m'insultez! s'écria le marquis en portant la main à la garde de +son épée.</p> + +<p>—Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain.</p> + +<p>—Pardon! je croyais être entre gentilshommes. Mais répondez nettement. +Refusez-vous oui, ou non, de m'obéir?</p> + +<p>—Oui, mille fois oui!</p> + +<p>—Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.</p> + +<p>—Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le +marquis de Jausset.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, s'écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller +avec votre brevet sur la poitrine.</p> + +<p>—Vous oseriez?</p> + +<p>—N'en doutez pas.</p> + +<p>—Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici, +monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l'émigration, et nous +saurons nous en passer encore. Je vous engage à retourner à Gand: c'est +là qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant +d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout +gentilhomme que vous êtes, vous pourriez bien être accroché à une +branche de chêne.</p> + +<p>—Messieurs! messieurs! s'écria le marquis blême de colère, il faut que +l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!</p> + +<p>—Assez! fit Boishardy.</p> + +<p>Il appela Fleur-de-Chêne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.</p> + +<p>—Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il +en désignant le marquis. Tu le mèneras à La Roche-Bernard, et là +monsieur s'embarquera pour aller où bon lui semblera.</p> + +<p>Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec +des brevets dans leur poche.</p> + +<p>—Les émigrés sont fous, dit Chantereau.</p> + +<p>—Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions +cette scène et reprenons notre conversation au moment où cet imbécile +empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles +de la Vendée?</p> + +<p>—Mauvaises, répondit le chouan en s'avançant. Depuis la bataille de +Cholet, Charette s'est tenu isolé dans l'île de Noirmoutier, dont il a +fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut +dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux +Herbiers l'a confirmé dans son commandement en chef.</p> + +<p>—Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est +passé ici se rendant en Vendée cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu +de nouvelles.</p> + +<p>—Si; ils se sont vus à Maulevrier.</p> + +<p>—L'entrevue a été mauvaise. Ils ne s'aiment pas.</p> + +<p>—Oh! s'écria Marcof; toujours la même chose donc; ici comme parmi les +bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs +forces? Ils font passer l'intérêt personnel avant le salut de la +royauté, les causes particulières avant la cause commune? De stupides +rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?</p> + +<p>—La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin.</p> + +<p>—Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.</p> + +<p>—Où il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des +siennes! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs.</p> + +<p>—Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta +Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonné de garder à tout prix ce +placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sûre +en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos +campements et tenez-vous, prêts à agir et à vous replier sur moi au +premier signal. Adieu, messieurs! fidèles toujours et quand même, c'est +notre devise. Que personne ne l'oublie!</p> + +<p>Les deux chefs prirent congé et s'éloignèrent. Marcof et Boishardy +demeurèrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis, +Boishardy s'approchant vivement du marin:</p> + +<p>—Vous avez donc été à Nantes? dit-il.</p> + +<p>—Oui, répondit Marcof.</p> + +<p>—Si vous aviez été reconnu?</p> + +<p>—Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je dû affronter des +dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.</p> + +<p>—Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Avez-vous réussi?</p> + +<p>—Malheureusement non.</p> + +<p>—Ainsi, il est toujours dans les prisons?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Et cet infâme Carrier continue à mettre en pratique son système +d'extermination?</p> + +<p>—Plus que jamais.</p> + +<p>—Philippe est perdu, alors?</p> + +<p>—Perdu, si je ne parviens à le sauver avant huit jours.</p> + +<p>—Le sauver! Est-ce possible?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mais vous le tenterez?</p> + +<p>—Je partirai pour Nantes demain même.</p> + +<p>—C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.</p> + +<p>—Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou +nous mourrons ensemble.</p> + +<p>—Quels sont vos projets?</p> + +<p>—Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation.</p> + +<p>—Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'à lui!</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se +poser en face de Marcof:</p> + +<p>—Vous partez demain? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauvé Philippe?</p> + +<p>—Ou que nous serons morts tous deux.</p> + +<p>—Bien!</p> + +<p>—Vous m'approuvez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je fais mieux.</p> + +<p>—Comment cela? dit Marcof étonné.</p> + +<p>—Je vous aide.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laissé mes hommes à bord de mon +lougre.</p> + +<p>—Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un cœur dévoués qui vous +secondent et agissent comme un autre vous-même si, par malheur, vous +succombiez.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai.</p> + +<p>—Avez-vous choisi quelqu'un?</p> + +<p>—Personne encore.</p> + +<p>—Alors ne choisissez pas!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'irai avec vous.</p> + +<p>—Vous, Boishardy?</p> + +<p>—Moi-même.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?</p> + +<p>—Si fait! tonnerre! à nous deux nous le sauverons.</p> + +<p>Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa +poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses +paupières.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. DE BOISHARDY</a></h3> + +<p>M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les +braves cœurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si +loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le +marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha +profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se +comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à +défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'œil ferme et +rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle +a de noble et de périlleux.</p> + +<p>M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la +chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille +terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la +cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute +rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de +royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait +dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il +chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent +les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait +songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection.</p> + +<p>Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il +avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se +trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir. +Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un +homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et +que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre. +Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité +de la force.</p> + +<p>Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A +sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes +filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse +révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des +causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.</p> + +<p>Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le +redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres +l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient +pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa +gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et +chacun voulait le voir.</p> + +<p>Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut +soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que +nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793, +dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il +ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus +redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec +lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein +était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes +et les communes, en appelant les paysans aux armes.</p> + +<p>—C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos +enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas +mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la +Convention nationale.</p> + +<p>La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher. +Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres, +si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et +bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom, +son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son +intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans +l'armée vendéenne.</p> + +<p>Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de +l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission +de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La +Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre +chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers +les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au +milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la +guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est, +espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le +territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy +leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son +ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé +depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète, +opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes +délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il +le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des +ennemis de sa cause.</p> + +<p>A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra +dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât. +Boishardy lui fit signe d'approcher.</p> + +<p>—Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, commandant.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de +quinze jours.</p> + +<p>—Il est revenu?</p> + +<p>—Il arrive à l'instant.</p> + +<p>—Bien!</p> + +<p>—Faut-il le faire entrer?</p> + +<p>—Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons +avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.</p> + +<p>—Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui donc avez-vous envoyé là?</p> + +<p>—Un homme sûr.</p> + +<p>—Qui se nomme?</p> + +<p>—Keinec.</p> + +<p>—Tonnerre!... qu'il entre vite!</p> + +<p>Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant +Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui +tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit +pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa +poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement.</p> + +<p>—Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en +me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant +auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot.</p> + +<p>—Tant mieux! car Keinec est un brave cœur et un gars solide. J'ai été, +moi aussi, à même de l'apprécier.</p> + +<p>En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy +s'assit, et, s'adressant au jeune homme:</p> + +<p>—Tu as accompli ta mission? dit-il.</p> + +<p>—Oui, commandant.</p> + +<p>—Tu as vu La Bourdonnaie?</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Quelles nouvelles de la Cornouaille?</p> + +<p>—Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à +Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans +les forêts.</p> + +<p>—Ils les ont pris?</p> + +<p>—Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés.</p> + +<p>—Et Yvon? fit Marcof vivement.</p> + +<p>—Il est mort!</p> + +<p>—Tué?</p> + +<p>—Martyrisé par les républicains!</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un +magnifique mouvement de colère.</p> + +<p>—Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été +réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts.</p> + +<p>—Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux +amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans +l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars +et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise +par la famine.</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il encore?</p> + +<p>—Un papier que je dois vous remettre.</p> + +<p>Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de +parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il +l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte +de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première +colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et +détaillée de la position politique et financière de chacun des individus +désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la +demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux. +Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre +rouge, une des lettres: S.—R.—T.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.</p> + +<p>—Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en +suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes.</p> + +<p>—Et que veulent dire ces lettres?</p> + +<p>—S.—R.—T.?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Surveiller, Rançonner, Tuer.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos +amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque +individu désigné sera traité en conséquence.</p> + +<p>—Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Avec succès?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>Marcof fit un geste d'étonnement.</p> + +<p>—Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi +marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui +frappent.</p> + +<p>—Que voulez-vous? le résultat est contre vous.</p> + +<p>—C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je +commandais à de pareils soldats.</p> + +<p>—Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent +aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant. +Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous?</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins, +et je suis à vous pour ce qui nous est personnel.</p> + +<p>Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers.</p> + +<p>—Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours? +Le placis se passera-t-il de vous?</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale.</p> + +<p>—Elle sera ignorée, répondit Boishrdy à voix basse en désignant Keinec.</p> + +<p>—Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof +à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon +je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes.</p> + +<p>—Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous +trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux.</p> + +<p>—Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.</p> + +<p>—Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy.</p> + +<p>Puis s'adressant au jeune homme.</p> + +<p>—Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux +entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est +entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette +nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne, +il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends?</p> + +<p>—Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne.</p> + +<p>—Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon +absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme +et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais +près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en +l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je +donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de +malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à +Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort +possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais +pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui +remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette +table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu +entends bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, commandant.</p> + +<p>—Nous pouvons nous fier à toi?</p> + +<p>—Eh bien! non, dit résolument Keinec.</p> + +<p>—Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un +geste d'étonnement.</p> + +<p>—Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme +d'un ton ferme.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, commandant.</p> + +<p>Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.</p> + +<p>—Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme +d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé.</p> + +<p>—Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son +interlocuteur.</p> + +<p>—Avec Marcof?</p> + +<p>—Oui encore.</p> + +<p>—J'irai avec vous.</p> + +<p>—Toi!</p> + +<p>—Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites +vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez +emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de +plus aide toujours. Acceptez le mien.</p> + +<p>Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'œil, et saisissant +la main du marin:</p> + +<p>—Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je +te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de +courage, quelque sublime œuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le +sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret; +garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma +prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert +du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres +ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce +but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je +veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!</p> + +<p>—Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.</p> + +<p>—Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.</p> + +<p>—Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais +plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je +désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je +t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu +m'as vu à l'œuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur +mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète. +Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos +côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la +cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous +ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour +les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang +prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre. +C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une +fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.</p> + +<p>Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et +fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent +que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui +s'était emparée de son cœur. On sentait que le jeune homme, +profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme. +Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de +fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait +pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le +premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de +Keinec.</p> + +<p>—Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui +dit-il enfin.</p> + +<p>—Merci! s'écria le jeune homme.</p> + +<p>Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les +porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté, +il salua et sortit.</p> + +<p>—Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy +lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau +n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière +au vent.</p> + +<p>—Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof.</p> + +<p>—Je le crois aussi.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout +est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver +celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret +que je vais vous confier.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il +faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette +main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un +acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je +n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur.</p> + +<p>Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes +en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés +dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les +déposa sur la table devant Boishardy.</p> + +<p>—Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.</p> + +<p>Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers +avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se +dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de +l'autel improvisé. Marcof l'appela.</p> + +<p>—Où est Jahoua? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en +désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de +pénétrer Keinec.</p> + +<p>Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux +jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains, +comme deux frères.</p> + +<p>—Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et +Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas +encore pénétré.</p> + +<p>—Tu espères donc toujours? répondit Jahoua.</p> + +<p>—Dieu est bon, et sa puissance est infinie!</p> + +<p>—Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant.</p> + +<p>Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN</a></h3> + +<p>Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna +la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se +promenait avec agitation dans la petite pièce.</p> + +<p>—Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.</p> + +<p>—Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces +mystères.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de +Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et +j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle +s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette +résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout +d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y +a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie +et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous +avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de +la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette +aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle +se plaçait.</p> + +<p>—Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait.</p> + +<p>—Le croyez-vous?</p> + +<p>—Philippe l'avait épousée!</p> + +<p>—Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère.</p> + +<p>—Qui vous le fait penser?</p> + +<p>—La conduite de cette femme.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu +autrement son rang.</p> + +<p>—Comment cela? Je ne comprends pas.</p> + +<p>—C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le +château de La Guiomarais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie +vint mourir?</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles +que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat. +Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva +charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort +jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé +cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait +la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet +qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une +coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul, +et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous +le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre, +séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse!</p> + +<p>—La misérable! murmura Marcof.</p> + +<p>—Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en +agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable +qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus +ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous +le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à +s'évader en abusant de son empire sur le cœur de ce malheureux dont le +corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y +réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques +jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la +dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me +répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus +belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il +ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir +les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je +fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard, +où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas +facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un +rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet +homme, elle parvint à fuir.</p> + +<p>—Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans +tache des Loc-Ronan!</p> + +<p>—Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général +républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le +conduire à La Guiomarais.</p> + +<p>—Elle le fit?</p> + +<p>—Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on +découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un +bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom +de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à +deux doigts de sa perte.</p> + +<p>—Et qu'est-elle devenue?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires?</p> + +<p>—Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement +d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse.</p> + +<p>—Et cette femme?</p> + +<p>—Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.</p> + +<p>—Si cela est, nous la verrons à Nantes.</p> + +<p>—Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en +souriant.</p> + +<p>Puis changeant de ton:</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je +savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces +deux années que nous venons de parcourir.</p> + +<p>—Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis +qu'il s'est fait passer pour mort.</p> + +<p>—Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes?</p> + +<p>—Par mademoiselle de Château-Giron.</p> + +<p>—Sa seconde femme?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Un ange de bonté, dit-on.</p> + +<p>—Et l'on a raison de le dire.</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—A bord de mon lougre.</p> + +<p>—Depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis six semaines.</p> + +<p>—Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier +point.</p> + +<p>—Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en +Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois +enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois +lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la +Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les +nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres +qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint +jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors, +Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en +demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi +jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était +en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne +pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom +supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si +cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant +être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient +attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il +était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en +quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être +heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son +cœur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses +jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour +de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient +ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit +des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de +lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils +avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque +les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de +cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus +qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés, +ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur +escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux +prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.</p> + +<p>—Commandés par qui? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Par moi.</p> + +<p>—Par vous?</p> + +<p>—Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là.</p> + +<p>—Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours +seulement sur nos côtes.</p> + +<p>—Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal +d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en +décembre.</p> + +<p>—Comment ne l'ai-je pas su alors?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre, +j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant +Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens +s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque +jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de +les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre +puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et +prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le +pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous +le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins.</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant.</p> + +<p>—En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une +semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et +à me rendre à Paimbœuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau +tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains, +traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la +ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement. +Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt +repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et +nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte +avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce +point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que +j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers +royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de +l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous +attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les +bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme +bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire +s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en +deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi, +je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre +attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient +l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait +de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les +prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent.</p> + +<p>—Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour +reprendre haleine.</p> + +<p>Le marin continua:</p> + +<p>—J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la +moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où +l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir, +il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir +contre les républicains, je donnai l'ordre de <i>s'égailler</i> dans les +genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas +prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous +côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais +l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et +nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers +avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la +fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient +abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté, +je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver +leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient +d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la +Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles, +terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance. +Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y +soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre +compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés, +prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des +religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains +comme pour m'adresser une prière.</p> + +<p>«—Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.</p> + +<p>«—Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.</p> + +<p>«—Vous êtes marin?</p> + +<p>«—Oui, ma sœur.</p> + +<p>«—Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?</p> + +<p>«—Le <i>Jean-Louis</i>.»</p> + +<p>Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me +sembla murmurer de vives actions de grâces.</p> + +<p>«—Qu'avez-donc, ma sœur? lui demandai-je de plus en plus surpris.</p> + +<p>«—Il faut que je vous parle! me dit-elle.</p> + +<p>«—Quand cela?</p> + +<p>«—Sur l'heure; sans perdre un instant.»</p> + +<p>Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement +mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler. +J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se +décida.</p> + +<p>«—Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai +souvent entendu parler de vous.</p> + +<p>«—Par qui donc?</p> + +<p>«—Par ceux qu'il vous faut sauver.</p> + +<p>«—Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui +me serrait le cœur.</p> + +<p>«—Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.</p> + +<p>«—Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous?</p> + +<p>«—Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.»</p> + +<p>Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression +douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je +vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient +été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni +Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à +leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le +tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne +que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les +femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire +équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn +étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer, +je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon +âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic +prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner +Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle +de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une +résolution. J'installai la pauvre femme à bord du <i>Jean-Louis</i>, et je la +laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes, +résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par +les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour +de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été +enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais +il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je +vins vous trouver.</p> + +<p>—Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous ne m'avez cependant parlé de rien.</p> + +<p>—Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait +été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été +incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à +Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne +rapportai aucun renseignement positif.</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?</p> + +<p>—Je sais qu'il existe encore, voilà tout.</p> + +<p>—En êtes-vous certain?</p> + +<p>—Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs +jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous +savez que l'exécution suit de près la condamnation.</p> + +<p>—Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh +bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent +faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons.</p> + +<p>A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les +sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy. +D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution +que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la +saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la +nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.</p> + +<p>Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le +chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la +route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du +campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de +se faire reconnaître.</p> + +<p>Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un +carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux +sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même +mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses +dernières instructions et piqua sa monture.</p> + +<p>—En avant! murmura Marcof.</p> + +<p>Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit, +que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs +têtes, faisaient plus épaisses encore.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">NANTES</a></h3> + +<p>Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci +comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes +comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de +la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route +dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé +et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices.</p> + +<p>De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les +obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême +en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même +certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements +heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées +pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom +illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères.</p> + +<p>Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres, +rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres +voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour +devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles!</p> + +<p>Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui +aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de +la Bretagne.</p> + +<p>Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement +constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous +les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant +devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies +des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit +puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des +fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le +lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie +révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever. +Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée +pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui +savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes +gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est +que la triste solitude.</p> + +<p>L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des +métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination +romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps +subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette +prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large +de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de +commerce.</p> + +<p>Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa +source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis, +ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir +le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé +d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette +série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la +souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le +bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua. +Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et +du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville +même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours +d'eau, dont un grand fleuve.</p> + +<p>«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors +du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un +meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix! +que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui +avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...»</p> + +<p>En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par +son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale +actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle +maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit +le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit +pas de pareil en France.»</p> + +<p>Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute +sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait +consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes.</p> + +<p>Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces +hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux, +nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal. +Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien, +qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir +faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser +avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le +dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui +de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie +d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il +n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement +faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne +savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour. +Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus +s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter +les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se +prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux +amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du +couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui, +en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour +un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes +féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la +contrée, et transforma le couvent en abbaye.</p> + +<p>Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation +éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs +rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour +sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était +écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une +certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine +l'atteindrait de période en période.</p> + +<p>En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa +jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et +faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit +encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant +au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela +ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque +toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans +ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë, +rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit +la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages, +après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels, +chassèrent les habitants qui s'enfuirent.</p> + +<p>Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus +qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut +de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée +imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée +d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).</p> + +<p>Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs +heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine +jaillit, qui fut nommée la <i>fontaine de Notre-Dame</i>.</p> + +<p>Ce miracle, en portant l'épouvante dans le cœur des Northmans, augmenta +l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain +voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui +avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes +conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe +basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un +passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur +les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le +cœur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque +animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et, +grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur, +bien que durant le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup>, le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle et une partie du +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>, des indispositions fréquentes entravassent la marche du +rétablissement complet.</p> + +<p>Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors, +duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou +la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône +ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la +désoler par de continuelles dissensions intestines.</p> + +<p>En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la +ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante +vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en +1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il +ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut +la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous +du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne.</p> + +<p>On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité. +Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le +protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au +duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité.</p> + +<p>Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit +une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la +troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps +après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes. +L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres +absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne +prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que +nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait +au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de +«tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la +bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus +l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle +du duc, et on le voit même, dans un acte du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, affirmer +que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne +relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il +entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du +comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de +Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur +leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel. +On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de +Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale.</p> + +<p>Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent +de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas +d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut +le théâtre au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, elle se déclara pourtant avec énergie +contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin, +elle saisit la première occasion de revenir au duc.</p> + +<p>Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du +duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre, +Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa +assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du +duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII. +Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les +Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque +que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de +la Bretagne indépendante.</p> + +<p>François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en +1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus +tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne +n'étaient pas de petits compagnons.»</p> + +<p>Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les +puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi +florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers, +et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du +dernier duc.</p> + +<p>Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux +navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle +devait voir encore sa prospérité augmenter.</p> + +<p>A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des +prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize +mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur +l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement +ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.</p> + +<p>Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible +époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers +en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait +massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa +énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On +lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés +dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les +échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de +maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de +pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux +habitants de se porter à aucun excès contre eux.»</p> + +<p>Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte +en faveur du duc de Mercœur, qui amena dans ses murs le Béarnais +triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance +religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté, +interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux +et de tant de crimes.</p> + +<p>Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu +l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la +tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha +complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!</p> + +<p>Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le +cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de +Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir +que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais +était tombé.</p> + +<p>Pendant le cours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa +splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle +étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux +vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une +ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.</p> + +<p>Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au +sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement, +devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant +abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et +sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.</p> + +<p>La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait +donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République. +Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent +la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.</p> + +<p>—Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre! +disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons +tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque +parlera de capituler!</p> + +<p>L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et +Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce +sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne +trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.</p> + +<p>Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de +Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à +Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe +de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la +souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement +éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que +l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage, +manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y +restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les +boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants, +épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude +rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la +dévastation.</p> + +<p>La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers +entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île +Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin, +qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient +pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville +était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle +part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui +décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais +mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est +que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant +une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.</p> + +<p>Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un +perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins, +dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions +journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs, +de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux +chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible +spectacle.</p> + +<p>Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En +pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des +crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler +l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée +par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches +tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus +braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à +la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur +cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces +monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien +ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par +son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus +abject par ses vices.</p> + +<p>Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur +procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la +poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la +Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.</p> + +<p>Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il +contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit +une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la +Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux +départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir +quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une +mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une +exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis +Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes, +on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et +Gillet, lui avaient préparé les voies.</p> + +<p>Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du +département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des +instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à +employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était +simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et +c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au +reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait +prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les +prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le +proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis +florissante, maintenant morne et dévastée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA COMPAGNIE MARAT</a></h3> + +<p>La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux +lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située +dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une +habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une +résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.</p> + +<p>Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient +l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce +nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou +chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits +de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat, +dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.</p> + +<p>Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin, +Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et +de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par +cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous +prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle +que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le +moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur +qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père; +Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie +qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles +qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.</p> + +<p>La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée +par ses membres, de <i>fouiller</i> les gros négociants. Le jour où Carrier +l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion +Vincent la Montagne:</p> + +<p>«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que +d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent +les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à +votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons +sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un +vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»</p> + +<p>Puis, le même jour, le proconsul décrétait «<i>l'arrestation de tous les +gens riches et de tous les gens d'esprit</i>». Décret d'une absurdité +telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe +intact dans les archives de Nantes.</p> + +<p>C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de +rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande +pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les +bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne +s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs +poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les +filles prostituées.</p> + +<p>En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier +les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but +qu'il atteignit promptement.</p> + +<p>La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à +la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses +sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces +sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu +élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole +brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et +le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette +cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles +de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des +gouttelettes sanglantes.</p> + +<p>Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie +Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement +vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de +quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front +bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque +imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater, +un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante; +tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres, +étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et +effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les +satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement +mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient +rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et +dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux +Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.</p> + +<p>—Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face +patibulaire en lui tendant cordialement la main.</p> + +<p>—Bonjour, Brutus! répondit Pinard.</p> + +<p>—D'où viens-tu?</p> + +<p>—De l'entrepôt.</p> + +<p>—Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de +Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des +airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces +brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir +qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.</p> + +<p>—Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que +vingt-trois ce matin.</p> + +<p>—Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute +neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.</p> + +<p>—Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.</p> + +<p>—Je vais vous conter cela.</p> + +<p>Pinard se recueillit quelques instants.</p> + +<p>—Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses +auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce +matin?...</p> + +<p>—Oui, répondit le sans-culotte.</p> + +<p>—Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que +trente-cinq par jour.</p> + +<p>—Gonchon est un modéré! s'écria une voix.</p> + +<p>—Un suspect! dit un autre.</p> + +<p>—C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent +pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze +par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà +soixante.</p> + +<p>—C'est évident! dit Brutus.</p> + +<p>—Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois, +fit observer Cincinnatus.</p> + +<p>—Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux +que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.</p> + +<p>—Alors, faut trouver un moyen.</p> + +<p>—Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.</p> + +<p>—Faut les brûler en masse!</p> + +<p>—Faites sauter les prisons avec eux!</p> + +<p>—Faites marcher le rasoir national jour et nuit!</p> + +<p>—Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez +bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Parle vite!</p> + +<p>—Raconte-nous cela!</p> + +<p>—La parole est à Pinard.</p> + +<p>Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le +lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux +entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et +commença:</p> + +<p>—Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous +connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre +extrémité de la ville?</p> + +<p>—Oui! cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques +centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse +une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la +main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?</p> + +<p>—Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.</p> + +<p>—A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.</p> + +<p>—En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.</p> + +<p>—Un pur patriote!</p> + +<p>—Dame! il était à Paris en septembre.</p> + +<p>—Vive Pinard! hurla la bande.</p> + +<p>—Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!</p> + +<p>—On ne jugera pas! répondit Pinard.</p> + +<p>—C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.</p> + +<p>—Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.</p> + +<p>—Oui! oui! oui!</p> + +<p>—Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au +citoyen Carrier?</p> + +<p>—Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.</p> + +<p>—Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je +désigne Brutus et Chaux.</p> + +<p>Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs +bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au +milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea +vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et +Brutus le suivirent.</p> + +<p>La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y +pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de +passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet +précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les +vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de +ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses +deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient +le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de +passer.</p> + +<p>—Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Alors je vais lui parler.</p> + +<p>—Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre +d'empêcher d'entrer.</p> + +<p>—Alors nous allons attendre dans le salon.</p> + +<p>—Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.</p> + +<p>Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et +entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges +en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes +au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un +moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps +de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux, +tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque +chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers +l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au +salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.</p> + +<p>—Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme +bouffée de fumée.</p> + +<p>—Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.</p> + +<p>—Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en +riant.</p> + +<p>—Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda +Pinard.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les +jours.</p> + +<p>—Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend +ce qui lui plaît.</p> + +<p>—Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!</p> + +<p>—Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites +pour nous amuser?</p> + +<p>—Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur +promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient +cela, et elles sont douces comme des agneaux!</p> + +<p>—Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées +dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.</p> + +<p>—Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.</p> + +<p>—C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux +jours?</p> + +<p>—Tiens! il a eu un peu raison.</p> + +<p>—Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les +deux<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>!</p> + +<p>—Imbécile! qu'est-ce que cela fait?</p> + +<p>—A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai +visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique +d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus +de deux mois.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être +expédié depuis longtemps.</p> + +<p>—Comment le nommes-tu?</p> + +<p>—Jocelyn.</p> + +<p>—Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Tu le connais aussi?</p> + +<p>—Je l'ai vu en Bretagne autrefois.</p> + +<p>—C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.</p> + +<p>—Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le +faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre +aristocrate aussi!</p> + +<p>—Tu les a vus?</p> + +<p>—Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.</p> + +<p>—J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis +trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce +compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien +d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—J'irai voir cela, répondit Pinard.</p> + +<p>—Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais +j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et +nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.</p> + +<p>—Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes +aristocrates de créanciers y passeront.</p> + +<p>—Et tu seras libéré?...</p> + +<p>—Sans que ça me coûte rien, au contraire!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE SULTAN TERRORISTE</a></h3> + +<p>Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur +éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire +agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des +chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.</p> + +<p>Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces +et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge +garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au +plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins, +écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que +suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un +moelleux tapis.</p> + +<p>Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées +par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses +pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si +connus: <i>Liberté, égalité ou la mort!</i> Une gravure, représentant une +petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place +d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre +doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Français, le bonheur idéal</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ne pourra régner parmi nous,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que quand les rois périront tous</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sous le rasoir national...</span><br /> +</p> + +<p>Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:</p> + +<p><i>Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux +modérés!</i></p> + +<p>En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de +Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de +noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces +raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être +brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier +avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de +géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à +l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de +septembre.</p> + +<p>Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large +divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.</p> + +<p>Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou +plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme +avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente +ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières +dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par +un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez. +Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé. +Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande.</p> + +<p>Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur +démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine +étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de +constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la +taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec +un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore.</p> + +<p>Le côté moral de cette créature peu séduisante répondait entièrement au +côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts +remplissaient tellement son cœur, que la plus petite qualité n'avait pu +y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir +les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance.</p> + +<p>Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du +ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.</p> + +<p>Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa +femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il +s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le +récréait quelquefois.</p> + +<p>—Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela +m'amuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec +succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était +sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût +comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que +l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées +pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire +jeter en prison.</p> + +<p>Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se +montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier +avait peur de sa femme.</p> + +<p>Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il +éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que +lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main +pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme. +Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et +le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme +cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement, +si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment, +le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses +et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais +le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages +fréquentes.</p> + +<p>Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y +avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable. +Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec +laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était +bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et +avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé, +ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec +ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le +voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes +pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux +et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté.</p> + +<p>Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il +portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la +boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de +la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire, +la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec +acharnement.</p> + +<p>C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la +place.</p> + +<p>Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille, +au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se +prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées +deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national, +toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes +deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier. +Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se +déroulaient sur les épaules des deux femmes.</p> + +<p>La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à +vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes +flamboyaient dans l'ombre, dégagéant leur fluide magnétique; ses +sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec +la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus +rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable +perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de +distinction naturelle.</p> + +<p>Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons +des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne +cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de +franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe +camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues +sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés +de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel +ils reposaient.</p> + +<p>Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la +favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche +assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande +qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive, +spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le +proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures +propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la +compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et +l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du +monstre sanguinaire.</p> + +<p>L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques +années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et +certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure +étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus +accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose, +plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique +qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'œil sur +sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité +morale.</p> + +<p>Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne +Carrier tricotait philosophiquement.</p> + +<p>—Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à +tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de +douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût?</p> + +<p>—Je la trouve excellente.</p> + +<p>—Eh bien, nous l'essayerons ce soir.</p> + +<p>—Sur qui?</p> + +<p>—Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier.</p> + +<p>—Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique.</p> + +<p>—Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse +un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se +détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée +d'Angélique Caron.</p> + +<p>—Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la +douleur.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?</p> + +<p>—Explique-toi mieux, je te comprendrai.</p> + +<p>—Hermosa comprend bien, elle.</p> + +<p>—Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela, +répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus +d'intelligence que moi, elle a plus d'années.</p> + +<p>—Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle +venait d'être mordue par un serpent.</p> + +<p>—Je veux dire ce que je dis.</p> + +<p>—Insolente!</p> + +<p>—Insolente, oui; menteuse, non.</p> + +<p>—Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez +toutes les deux.</p> + +<p>—Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique.</p> + +<p>—C'est qu'il me plaît d'être ainsi.</p> + +<p>—Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en +s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.</p> + +<p>—Ah! cela te tient au cœur?</p> + +<p>—Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?</p> + +<p>—Et tu les hais, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la +Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Boishardy d'abord.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Un marin nommé Marcof.</p> + +<p>—Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne +le crois.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Tu le sauras plus tard.</p> + +<p>—Mais ce projet? fit Angélique avec impatience.</p> + +<p>—Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras +autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se +renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser +de la bête venimeuse qui l'enlaçait.</p> + +<p>Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du +cabinet s'ouvrit brusquement.</p> + +<p>—Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et +en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes.</p> + +<p>Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit. +Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.</p> + +<p>—C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer.</p> + +<p>—Je ne reçois personne!</p> + +<p>—Il dit que tu le recevras.</p> + +<p>—Son nom, alors?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne +connais pas! s'écria Carrier avec fureur.</p> + +<p>—Il a une carte de civisme du comité de Paris.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait?</p> + +<p>—Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?</p> + +<p>—Adresse-le au secrétaire.</p> + +<p>—Bien! répondit le sans-culotte en se retirant.</p> + +<p>Cinq minutes après, il rentra.</p> + +<p>—Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais +incarcérer.</p> + +<p>—C'est le citoyen qui veut entrer.</p> + +<p>—Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là.</p> + +<p>—Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien +timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés +extraordinaires du Comité de salut public de Paris?</p> + +<p>Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se +présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un +peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près +semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa +tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux.</p> + +<p>—Diégo! murmura-t-elle.</p> + +<p>Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui, +à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En +l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de +ton:</p> + +<p>—Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Oui! répondit le nouveau venu.</p> + +<p>—Où sont tes pouvoirs?</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et +tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir +et les parcourut rapidement.</p> + +<p>—Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur +l'inconnu.</p> + +<p>—Tout autant que toi, répondit ce dernier.</p> + +<p>—Alors nous nous entendrons.</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Tu as à me parler?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Immédiatement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui +voudrait me déranger!</p> + +<p>Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard +autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.</p> + +<p>—Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie.</p> + +<p>Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à +l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula +vivement.</p> + +<p>—L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.</p> + +<p>—Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier.</p> + +<p>—Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?</p> + +<p>—Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée.</p> + +<p>—Toi?</p> + +<p>—Moi-même.</p> + +<p>—Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?</p> + +<p>—Elle trouve que tu vas lentement.</p> + +<p>—Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Elle les approuve.</p> + +<p>—Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me +reprocher ma lenteur.</p> + +<p>Puis se retournant vers les femmes:</p> + +<p>—Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le +citoyen.</p> + +<p>Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la +suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux +femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un +regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut +refermée avec soin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES PROJETS DE CARRIER</a></h3> + +<p>Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La +défiance se lisait dans les yeux du proconsul.</p> + +<p>—Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son +interlocuteur passait de sa personne.</p> + +<p>Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui.</p> + +<p>—Ton nom? répéta-t-il.</p> + +<p>—Le citoyen Fougueray.</p> + +<p>—Tu es un pur?</p> + +<p>—Ma mission te le dit assez.</p> + +<p>—Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Je vais te le dire.</p> + +<p>—J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.</p> + +<p>—J'entends un républicain capable de boire on verre de sang +d'aristocrate (<i>sic</i>).</p> + +<p>—Verse, je boirai.</p> + +<p>—Bien! Assieds-toi, alors, et causons.</p> + +<p>Les deux hommes s'installèrent sur le divan.</p> + +<p>—Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et qu'elle l'approuve?</p> + +<p>—Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller +l'exécution.</p> + +<p>—Veux-tu que je te l'explique en détail?</p> + +<p>—Cela me fera un véritable plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! écoute-moi.</p> + +<p>—Je suis tout oreilles.</p> + +<p>Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son +interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter +en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors, +n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre.</p> + +<p>Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non +seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait +manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire +un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il +avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur +qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu +facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses +gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au +procureur.</p> + +<p>—Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi +dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la +France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates +abondent le plus?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que +Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.</p> + +<p>—Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement +rechercher les brigands pour les incarcérer.</p> + +<p>—C'était ton devoir.</p> + +<p>—Et je l'ai accompli.</p> + +<p>—Nous n'en doutons pas à Paris.</p> + +<p>—Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont +petites; elles regorgent d'aristocrates.</p> + +<p>—Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.</p> + +<p>—Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un +poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay, +les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des +cachots.</p> + +<p>—Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?</p> + +<p>—Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais.</p> + +<p>—Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je +comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des +prisonniers. Après?</p> + +<p>—Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite +qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément +aux braves sans-culottes.</p> + +<p>—C'est ce moyen que tu cherchais?...</p> + +<p>—Et que j'ai trouvé.</p> + +<p>—Voyons cela!</p> + +<p>—J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à +Saint-Nazaire.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—On clouera avec soin les sabords.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de +ces navires.</p> + +<p>—Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront +que l'on va les déporter tout simplement.</p> + +<p>—C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant +d'un sourire monstrueux.</p> + +<p>—J'écoute avec la plus scrupuleuse attention.</p> + +<p>—Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on +ferme l'entrée du pont avec des planches....</p> + +<p>—Bien clouées également?</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>—Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là.</p> + +<p>—Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se +retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache +dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.</p> + +<p>—Très bien!</p> + +<p>—J'appellerai cela «<i>les déportations verticales</i>,» ajouta Carrier en +riant.</p> + +<p>—Des baignades révolutionnaires, fit Diégo.</p> + +<p>—Et la Loire sera «<i>la baignoire nationale!</i>»</p> + +<p>—Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas!</p> + +<p>—Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de +t'avoir envoyé ici!</p> + +<p>—Et quand commencerons-nous?</p> + +<p>—Ce soir.</p> + +<p>—Qui est-ce qui prendra le premier bain?</p> + +<p>—Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet +effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les +autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.</p> + +<p>—A quelle heure la fête?</p> + +<p>—A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras?</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate +de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!</p> + +<p>En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet.</p> + +<p>—Entrez! cria Carrier.</p> + +<p>La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans +l'entre-bâillement.</p> + +<p>—Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire +une motion.</p> + +<p>—Qu'ils entrent! ce sont des bons!</p> + +<p>Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola. +Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait +commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard +et Diégo se touchèrent la main.</p> + +<p>—Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double +mouvement.</p> + +<p>—Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux +aristocrates en septembre à Paris.</p> + +<p>— Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo; +n'est-ce pas, Carfor?</p> + +<p>—Je ne m'appelle plus comme cela.</p> + +<p>—Tiens, tu as changé de nom?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi!</p> + +<p>—Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie +des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé, +et j'en ai changé.</p> + +<p>—Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement +lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons +auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.</p> + +<p>Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.</p> + +<p>—Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo.</p> + +<p>—Je me nomme Pinard.</p> + +<p>—Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la +Convention?</p> + +<p>—Moi-même.</p> + +<p>—Je t'en fais mes compliments.</p> + +<p>—Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.</p> + +<p>—Te faire une motion.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt.</p> + +<p>—Tu as donc une idée aussi?</p> + +<p>—Et une bonne.</p> + +<p>—Dis-nous cela.</p> + +<p>Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les +prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'œil de Carrier +flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main.</p> + +<p>—Adopté! cria-t-il.</p> + +<p>—Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant.</p> + +<p>—Cela n'empêchera pas.</p> + +<p>—C'est juste! nous irons plus vite.</p> + +<p>Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait +conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais +encore avait été <i>honorablement mentionné au procès-verbal de la +séance</i>.</p> + +<p>En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la +guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les +honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de +joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa +assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux +noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir!</p> + +<p>Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu +et assisterait à l'œuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le +navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette +double opération.</p> + +<p>Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina. +Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait +prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que +le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir. +Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les +retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien +et le proconsul restèrent seuls de nouveau.</p> + +<p>—J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Carrier.</p> + +<p>—Il s'agit d'une affaire importante.</p> + +<p>—Concernant la République?</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Explique-toi.</p> + +<p>Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre, +et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul.</p> + +<p>—Lis cela! dit-il.</p> + +<p>Carrier se pencha en avant et lut à voix haute:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui +ordonne, au nom de la République française, une et indivisible, +d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen +Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et +détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels +j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.</p> + +<p>«Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des +mains du citoyen Fougueray.</p> + +<p>«Salut et fraternité,</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 18em;">Robespierre.</span> +</p> + +<p>«Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»</p></div> + +<p>Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants.</p> + +<p>—Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se +nomme Jocelyn? dit-il.</p> + +<p>—C'est cela même, répondit Diégo.</p> + +<p>—Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire +guillotiner ces deux hommes.</p> + +<p>—Ainsi ils sont dans les prisons!</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Tu n'en es pas sûr?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.</p> + +<p>—N'as-tu pas les registres?</p> + +<p>—Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces +gueux-là?</p> + +<p>—Alors, j'irai voir moi-même.</p> + +<p>—Va, si tu veux.</p> + +<p>—Donne-moi un laissez-passer pour la geôle.</p> + +<p>Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes +qu'il signa.</p> + +<p>—Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo.</p> + +<p>Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.</p> + +<p>—Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent +encore, je prendrai des précautions pour l'avenir.</p> + +<p>—Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands?</p> + +<p>—Énormément.</p> + +<p>—Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent?</p> + +<p>—Non pas.</p> + +<p>—Alors que voulez-vous?</p> + +<p>—Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit +de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment +venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.</p> + +<p>—J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.</p> + +<p>—Plus tard.</p> + +<p>—Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta +en posant la main sur son épaule.</p> + +<p>—J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces +deux hommes est un ci-devant.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quel est son nom?</p> + +<p>—Que t'importe?</p> + +<p>—Dis toujours.</p> + +<p>—Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.</p> + +<p>—Enfin?...</p> + +<p>—Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.</p> + +<p>—Et Jocelyn?</p> + +<p>—C'est son domestique.</p> + +<p>—Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui +flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah! +ah! fit-il encore.</p> + +<p>—Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience.</p> + +<p>—Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:</p> + +<p>—Nous partagerons! dit-il.</p> + +<p>—Quoi? répondit Diégo avec étonnement.</p> + +<p>—Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous +moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de +celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Tu te trompes.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Si fait, te dis-je!</p> + +<p>—Alors je le ferai noyer ce soir.</p> + +<p>Diégo fit un geste violent.</p> + +<p>—Et la lettre de Robespierre? dit-il.</p> + +<p>—Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la +reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire +rendre compte de mes actions.</p> + +<p>—Renard!... murmura Diégo.</p> + +<p>—Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait +dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien +et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu +n'as rien à craindre.</p> + +<p>—Eh bien! veux-tu être franc?</p> + +<p>—Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.</p> + +<p>—A la bonne heure!</p> + +<p>—A notre aise, alors.</p> + +<p>—Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que +répondrais-tu?</p> + +<p>—As-tu donc des propositions à me faire?</p> + +<p>—Suppose-le.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.</p> + +<p>—Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les +persécuter... comprends-tu?</p> + +<p>—Je commence.</p> + +<p>—Que ferais-tu?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il +ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce +que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!... +Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la +République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait +révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas +être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs +dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des +rançons?</p> + +<p>—Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère.</p> + +<p>—Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où +étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.</p> + +<p>—Citoyen Fougueray!...</p> + +<p>—Tu vas me menacer de me faire arrêter?</p> + +<p>—Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant +démasqué.</p> + +<p>Diégo haussa les épaules.</p> + +<p>—Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide! +répondit-il.</p> + +<p>—Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur +la poitrine du proconsul.</p> + +<p>—Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><a href="#table">A BON CHAT BON RAT</a></h3> + +<p>Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le +misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa +poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en +écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris.</p> + +<p>—Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es +qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu +parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu +stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le +moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité +de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à +te communiquer un autre document.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille +et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté +des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même +forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le +second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de +Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de +salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les +quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré, +n'osait bouger de place ni prononcer un mot.</p> + +<p>—Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter +en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le +Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de +mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles +ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose +sur un pied plus convenable. Tu entends?</p> + +<p>—Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que +Diégo donnait à la conversation.</p> + +<p>—Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le +marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler +comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut +durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce +jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à +l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en +position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons, +prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!</p> + +<p>—Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.</p> + +<p>—Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!</p> + +<p>—Mais ce Loc-Ronan?</p> + +<p>—Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre +millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la +somme.</p> + +<p>—Je veux moitié! dit Carrier en se levant.</p> + +<p>—Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!</p> + +<p>—Est-ce conclu?</p> + +<p>—A une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—J'aurai moitié des rançons.</p> + +<p>—Je ne partage pas seul.</p> + +<p>—Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—C'est convenu?</p> + +<p>—Arrêté.</p> + +<p>—Je savais bien que nous finirions par nous entendre.</p> + +<p>—Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas +mort, et dépêchons.</p> + +<p>—Tu es pressé maintenant?</p> + +<p>—Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi +comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?</p> + +<p>—C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui +est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune, +réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée +dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où, +mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En +passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille, +et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile +ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet, +je l'ai laissé marcher avec les autres.</p> + +<p>—Il est mort?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette +manière de procéder.</p> + +<p>—Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et +ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa +femme a échappé.</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—A La Roche-Bernard.</p> + +<p>—Qui l'a conduite là?</p> + +<p>—Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis.</p> + +<p>—Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet +homme.</p> + +<p>—Imprudente! dit Diégo entre ses dents.</p> + +<p>Carrier ne l'entendit pas.</p> + +<p>—Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son +mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Toute sa fortune y passera.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis.</p> + +<p>—Adopté.</p> + +<p>—Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre +pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en +prison et qu'il va être jugé.</p> + +<p>—Et il y consentira?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à +la place du département.</p> + +<p>—Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux +seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser +durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la +terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse +une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville.</p> + +<p>—Elle sera faite.</p> + +<p>—Et demain, nous commencerons à empocher.</p> + +<p>—C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et +rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement +imaginé.</p> + +<p>Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier +retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit +Pinard qui l'attendait.</p> + +<p>Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de +salut public.</p> + +<p>—Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les +mitraillades de ce soir? répondit Diégo.</p> + +<p>—Bah! ils sont donnés depuis longtemps.</p> + +<p>—Alors, allons chez toi.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay.</p> + +<p>—Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec +précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui +longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?</p> + +<p>—Enchanté.</p> + +<p>—Ça marche alors?</p> + +<p>—Supérieurement.</p> + +<p>—Carrier en est?</p> + +<p>—Parbleu! je te l'avais bien dit.</p> + +<p>—As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et... qu'est-ce qu'il a dit?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Il les a crus bons?</p> + +<p>—Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide.</p> + +<p>—Alors il ne doute de rien?</p> + +<p>—Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement +imité les signatures.</p> + +<p>—Dame! j'y avais mis tous mes soins.</p> + +<p>—Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul.</p> + +<p>—Tu as vu comme j'ai joué mon rôle.</p> + +<p>—Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom!</p> + +<p>—C'était superbe!</p> + +<p>—Carrier partagera avec moi les rançons.</p> + +<p>—Bonne affaire; et pour le marquis?</p> + +<p>—Je lui ai promis moitié.</p> + +<p>—Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?</p> + +<p>—Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien!</p> + +<p>—Et si Carrier se fâche?</p> + +<p>—Tant pis pour lui!</p> + +<p>—Il pourrait te causer des désagréments.</p> + +<p>—Et à toi aussi.</p> + +<p>—Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à +l'œil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur +dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—Mais toi?</p> + +<p>—Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier +m'inquiète, et son affaire sera claire!</p> + +<p>—Ah! nous sommes de rudes joueurs.</p> + +<p>—C'est pour cela que nous gagnerons la partie.</p> + +<p>—Espérons-le.</p> + +<p>En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas +de laquelle demeurait Pinard.</p> + +<p>—A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé +l'homme que tu m'as adressé.</p> + +<p>—Piétro?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai +dit?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il est guichetier à la prison?</p> + +<p>—C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.</p> + +<p>—Très bien!</p> + +<p>—Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle +de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants.</p> + +<p>—Ils vivent encore, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—C'est que Carrier m'avait parlé du typhus.</p> + +<p>—Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils +valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que +répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de +les faire remettre dans la salle commune.</p> + +<p>—Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser +noyer ou fusiller, à leur choix.</p> + +<p>—Pourquoi quatre jours encore?</p> + +<p>—Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte +beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs +j'attends de nouveaux renseignements indispensables.</p> + +<p>—Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte +d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise.</p> + +<p>—Il n'y a personne chez toi?</p> + +<p>—Personne que la petite.</p> + +<p>—Elle est toujours dans le même état?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Pourquoi l'as-tu gardée?</p> + +<p>—Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont +fait endurer ces brigands que tu connais.</p> + +<p>—En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof.</p> + +<p>—Ça, c'est bien vrai.</p> + +<p>—Mais je le retrouverai.</p> + +<p>—Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en +l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux +hommes se trouvaient.</p> + +<p>La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage +de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement +d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille +grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles +et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre +d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille. +Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine, +laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte, +communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle +d'entrée.</p> + +<p>Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de +la table.</p> + +<p>—As-tu soif? demanda le sans-culotte.</p> + +<p>—Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo.</p> + +<p>—Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de +gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les +premiers crus de Bordeaux, rien que cela.</p> + +<p>—Du vin girondin!</p> + +<p>—Il vaut mieux que les députés de son pays.</p> + +<p>—Fais-m'en goûter, alors.</p> + +<p>—Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait +dans l'intérieur.</p> + +<p>Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix +rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement +sur le seuil.</p> + +<p>En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer, +Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.</p> + +<p>—Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de +son compagnon.</p> + +<p>—Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la +jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne +comme une gravure ancienne.</p> + +<p>—Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.</p> + +<p>Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position. +Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais +ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie, +était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le +froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme +l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous +cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux +blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses +soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de +ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de +regard. Ils étaient d'une fixité étrange.</p> + +<p>De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait +murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se +rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint +langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite, +puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur +perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage +indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un +cri s'étouffait dans sa gorge.</p> + +<p>Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des +larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait. +Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant +parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal +à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers +la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un +mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité, +elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave +eût obéi à un maître cruel et redouté.</p> + +<p>Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les +bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche +de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la +tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son œil fauve d'où se +dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent +fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours +craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.</p> + +<p>Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se +passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque, +sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la +malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et +machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa +largeur.</p> + +<p>—Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers +l'âme damnée du proconsul.</p> + +<p>—Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire +triomphant.</p> + +<p>En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune +fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de +la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles +pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement, +déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans +l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs.</p> + +<p>—Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il +déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien! +comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement +le service et à se rendre utile en société!</p> + +<p>—Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix.</p> + +<p>—Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!</p> + +<p>—Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas.</p> + +<p>—Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend +parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue +à la muraille.</p> + +<p>—Tu la bats?</p> + +<p>—Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne +comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.</p> + +<p>Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains, +il l'attira vers lui:</p> + +<p>—Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre.</p> + +<p>La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses +grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le +don de la vue.</p> + +<p>—Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre?</p> + +<p>La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était +captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du +temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard.</p> + +<p>—Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en +désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris.</p> + +<p>—Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal, +je ne veux pas te battre, moi!</p> + +<p>—Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête.</p> + +<p>—Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.</p> + +<p>Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se +reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa +pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement; +puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa +pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une. +Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira +sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa +alors une exclamation joyeuse.</p> + +<p>—Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je +recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie.</p> + +<p>Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son +plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son +visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la +montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.</p> + +<p>—Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria +Diégo en s'adressant à son ami.</p> + +<p>Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre +enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents +serrées et les mains frémissantes.</p> + +<p>Tout à coup son œil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se +dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle +arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui +déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle +roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en +tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec +abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement.</p> + +<p>—Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur.</p> + +<p>—Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde +bouteille.</p> + +<p>—Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le +fixait sur moi.</p> + +<p>—Tu te trompes, mon cher.</p> + +<p>—Mais cependant....</p> + +<p>—Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que +le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de +trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et +lui adressait la parole pour se distraire.</p> + +<p>Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il +se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras.</p> + +<p>—Où faut-il la transporter? demanda-t-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique.</p> + +<p>—Je te demande où est son lit, pour l'y porter.</p> + +<p>—Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié +pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée +ouverte permettait d'apercevoir.</p> + +<p>—Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant.</p> + +<p>—Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en +occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule +les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle +en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à +m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt.</p> + +<p>—Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.</p> + +<p>—Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de +l'œil par ce mouvement familier à tous les buveurs.</p> + +<p>—Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.</p> + +<p>Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il +rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son +interlocuteur.</p> + +<p>—Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le +verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé +entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par +Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander +asile.</p> + +<p>—Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou, +interrompit Diégo.</p> + +<p>—Possible.</p> + +<p>—C'est moi qui t'ai sauvé.</p> + +<p>—Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher +ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à +prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à +l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait +infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton +aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne +pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu +acceptas.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A condition que j'en ferais ce que je voudrais.</p> + +<p>—Mais tu ne devais jamais la tuer.</p> + +<p>—J'ai changé d'avis aujourd'hui.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver +toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent +plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?</p> + +<p>—Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.</p> + +<p>—C'est cela, pour qu'on la soigne.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on +la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre +cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai +pris des renseignements là-dessus.</p> + +<p>—Alors je la garderai près de moi.</p> + +<p>—Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.</p> + +<p>—Quand cela serait?</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Ne suis-je pas libre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.</p> + +<p>—Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous +compromettre tous deux.</p> + +<p>—Et en quoi nous compromettrais-je?</p> + +<p>—Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle +pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces +êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici +seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher.</p> + +<p>—C'est possible! dit Diégo en réfléchissant.</p> + +<p>—Alors, adieu nos beaux projets!</p> + +<p>L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son +front et il paraissait méditer profondément; son œil même se détourna +du corps de la pauvre Bretonne.</p> + +<p>Pinard vida un nouveau verre et continua:</p> + +<p>—Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les +signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant +de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public; +bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer +mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie +de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme, +sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à +son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de +la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce +soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer +d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est +entre mes mains.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le +comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!</p> + +<p>—Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais +rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon +secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser +jamais.</p> + +<p>—Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec +cynisme.</p> + +<p>—Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me +mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de +Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du +courage, tu en conviendras?</p> + +<p>—Je ne dis pas non.</p> + +<p>—Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à +reculer, ne nous fâchons pas.</p> + +<p>—Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de +cette petite bonne à guillotiner?</p> + +<p>—Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir +martyriser.</p> + +<p>—Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit +subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne +penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en +elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore, +et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais +mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle +me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave, +mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa +folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente +la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules! +Chacun de ses gémissements me fait du bien au cœur. En gardant Yvonne +près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si +aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne +m'échappe.</p> + +<p>Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le +misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si +largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se +demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de +lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir +ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva +et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard +de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne +toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par +arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.</p> + +<p>Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression. +Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa +ensuite sur la table. Son parti était arrêté.</p> + +<p>—Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te +l'abandonne, l'argent vaut mieux.</p> + +<p>—Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.</p> + +<p>—Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des +aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le +marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer. +Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas +non plus à dédaigner.</p> + +<p>—C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés, +tous ces tyrans.</p> + +<p>—Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils +n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!</p> + +<p>—Partons alors.</p> + +<p>—Partons!</p> + +<p>Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune +fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le +bouton de la serrure et s'arrêta.</p> + +<p>—Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir; +convenons de nos faits.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Dans trois jours tu iras à l'entrepôt.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu verras le marquis.</p> + +<p>—Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après +l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de +penser.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite? Le reste me regarde.</p> + +<p>—Tu iras chercher les écus?</p> + +<p>—Oui, sans doute.</p> + +<p>—Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne +peut pas m'aller.</p> + +<p>—Comment veux-tu faire, alors?</p> + +<p>—Nous ne nous quitterons pas.</p> + +<p>—Mais encore faut-il sortir de Nantes.</p> + +<p>—Nous en sortirons ensemble.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te +conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et +nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé.</p> + +<p>—Comme tu voudras.</p> + +<p>—Convenu alors?</p> + +<p>—Convenu!</p> + +<p>—Eh bien! partons.</p> + +<p>Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son +compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas +lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent +la maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA FOLLE</a></h3> + +<p>Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un +léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle: +l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira +doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières +alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité.</p> + +<p>Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement +connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine, +elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang +perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en +attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de +force.</p> + +<p>La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les +mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en +avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible +comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna +lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce +qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux +bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle +recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son +habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite +et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la +Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des +mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots. +Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries +parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau +malade.</p> + +<p>—Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.</p> + +<p>La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et +marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient +à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.</p> + +<p>—J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer +son corsage et en arrachant son justin délabré.</p> + +<p>Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela +lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la +terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps +penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause +d'une personne qui écoute attentivement.</p> + +<p>—Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter +le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon +recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?</p> + +<p>Puis, s'adressant à un personnage imaginaire:</p> + +<p>—Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu +d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?... +Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne +me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le +jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la +route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait +sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....</p> + +<p>Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle +poussa un cri et se débattit en reculant.</p> + +<p>—Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais +pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce +cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse. +Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je +vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que +je me....</p> + +<p>Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier +encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée +effrayante la dominait évidemment.</p> + +<p>—La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés! +Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!... +Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne +m'oubliez pas!!...</p> + +<p>Yvonne s'arrêta encore.</p> + +<p>—Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il +m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!... +Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!... +répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup.</p> + +<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un +autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on +introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva +doucement et marcha sur la pointe du pied.</p> + +<p>—C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua....</p> + +<p>La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine +fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et +l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du +sans-culotte:</p> + +<p>—C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment +d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite.</p> + +<p>Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne, +l'embrassa familièrement.</p> + +<p>—C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais +défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait!</p> + +<p>—Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant.</p> + +<p>Yvonne poussa un cri.</p> + +<p>—Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?</p> + +<p>—Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je +me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage, +je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même! +continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus +tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux +pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates +des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur +montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la +Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier. +C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira!</p> + +<p>Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à +trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des +angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.</p> + +<p>—Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je +vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en +pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir!</p> + +<p>L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha +sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une +chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et +gras.</p> + +<p>Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse:</p> + +<p>—Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!</p> + +<p>La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se +dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons, +frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en +faisaient ressortir la laideur repoussante.</p> + +<p>Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son +front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout +ce qu'elle avait d'insensé.</p> + +<p>—Ian Carfor! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Le sans-culotte la saisit par le bras.</p> + +<p>—Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois +que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.</p> + +<p>Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques +pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la +table avec colère.</p> + +<p>—Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de +prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira +à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier. +Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait +par trop dangereux de la laisser vivre!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><a href="#table">JULIE DE CHÂTEAU-GIRON</a></h3> + +<p>Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du +petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité +sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève +orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui +de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se +mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à +leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un +gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus +ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de +ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde +sur les côtes de Bretagne.</p> + +<p>Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la +première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son +sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard +n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en +1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit +port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile +sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant +de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des +vivres, des munitions, et souvent des soldats <i>blancs</i>.</p> + +<p>Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les +côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des +ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la +rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire.</p> + +<p>Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés +les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés +sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du +présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.</p> + +<p>Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes +de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu +à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord +avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit +espace pour accomplir des promenades interminables.</p> + +<p>Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'œil vigilant du chef, +et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une +femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années +auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette +femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux +regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par +la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les +épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet +de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la +prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger +bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses +de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant, +accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme, +s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant +près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing +paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa +tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux +hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le +lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le +ciel noir en poussant un profond soupir.</p> + +<p>—Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof +aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort? +Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?</p> + +<p>Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant du <i>Jean-Louis</i>; un +matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se +retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant +avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la +brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait +attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier, +semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues, +retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de +l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons.</p> + +<p>—Une embarcation! dit-il à voix basse.</p> + +<p>—La vois-tu? demanda le contremaître.</p> + +<p>—Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des +rames.</p> + +<p>—Dans quelle aire?</p> + +<p>—A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans +l'obscurité.</p> + +<p>—Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la +voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques. +Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement!</p> + +<p>Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant +auprès de la religieuse:</p> + +<p>—Va prévenir le patron! dit-il.</p> + +<p>L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que +ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à +l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot +s'avançait certainement dans les eaux du lougre.</p> + +<p>Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant +lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau +goudronné.</p> + +<p>—Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on +signale une embarcation à bâbord.</p> + +<p>—Venant de terre?</p> + +<p>—Oui, maître! On le suppose, du moins.</p> + +<p>—Qu'on ne la laisse pas accoster!</p> + +<p>Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des +bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il +s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée +près de lui.</p> + +<p>—Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main +délicate sur le bras du second du <i>Jean-Louis</i>.</p> + +<p>—Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre +doux et agréable le rude accent de son organe.</p> + +<p>—Que vient-on de vous dire, mon ami?</p> + +<p>—Rien d'important, madame.</p> + +<p>—Mais encore?</p> + +<p>—On me signale une embarcation venant de terre.</p> + +<p>—Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui, +et une embarcation du bord serait allée le prendre.</p> + +<p>—Qui croyez-vous que ce soit, alors?</p> + +<p>—Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés.</p> + +<p>—Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.</p> + +<p>—Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent +bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné +l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.</p> + +<p>—Et si ce sont des amis?</p> + +<p>—Ils se feront reconnaître.</p> + +<p>—Tenez! je crois entendre le bruit des rames.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la +religieuse pour monter sur le bastingage.</p> + +<p>Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en +tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se +précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en +saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les +deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un +goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa +le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir +accoster le lougre.</p> + +<p>Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et +attendit.</p> + +<p>—Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic.</p> + +<p>—Bien! répondit le vieux maître d'équipage.</p> + +<p>Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange +des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse +s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors +très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de +l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les +flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'œil rapide autour +de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au +combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière.</p> + +<p>—Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse.</p> + +<p>Aucune réponse ne lui fut faite.</p> + +<p>—Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois.</p> + +<p>Un nouveau silence suivit ces paroles.</p> + +<p>—Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se +redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart.</p> + +<p>Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le +commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner +l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.</p> + +<p>—Ce sont des amis! murmura un matelot.</p> + +<p>—C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos +carabines et attention!</p> + +<p>Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre.</p> + +<p>—Le commandant! s'écria le mousse avec joie.</p> + +<p>—Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit +loué! le Seigneur a exaucé ma prière.</p> + +<p>Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau +coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord, +s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une +double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât. +L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un +bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à +bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec, +s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.</p> + +<p>—Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous +faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis +content, vous êtes de vrais matelots.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le vieux maître:</p> + +<p>—Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.</p> + +<p>—Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement.</p> + +<p>—Tu feras donner double ration à l'équipage.</p> + +<p>—Oui, commandant.</p> + +<p>En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite +main.</p> + +<p>—Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et +en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce +chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.</p> + +<p>—Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves +gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.</p> + +<p>—Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse +souveraine.</p> + +<p>Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales +avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy, +examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard +où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de +Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin, +était redescendue dans l'entrepont.</p> + +<p>—Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne +m'attendais pas à voir ce que je vois.</p> + +<p>—Comment cela? répondit Marcof en souriant.</p> + +<p>—Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau +du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—D'honneur! je suis dans l'admiration.</p> + +<p>—Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le +marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous +pouviez le contempler en temps de guerre, quand le <i>Jean-Louis</i> +s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache +au poing et le poignard aux dents!</p> + +<p>—Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la +bouche, rien qu'en y pensant.</p> + +<p>—Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?</p> + +<p>—Parce que des brigands nous y contraignent.</p> + +<p>—Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher +que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze +lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus +fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les +yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.</p> + +<p>—Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement +que nous pourrons sauver Philippe.</p> + +<p>—Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame +la marquise de Loc-Ronan?</p> + +<p>—Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.</p> + +<p>Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire +et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans +son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux +qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant +les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce +titre à tous les points de vue et à tous les égards.</p> + +<p>Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres +antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la +religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble +élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan, +enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans +un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il +voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.</p> + +<p>Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient +suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de +guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve +naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est +rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur +représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à +demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en +ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables: +bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion. +Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de +l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se +trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne +l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse. +Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les +parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et, +le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but. +Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font +emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment +artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.</p> + +<p>A bord du <i>Jean-Louis</i>, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir +qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné +à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues +avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à +l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des +précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les +boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs, +sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du +Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux +pieds le moelleux appui de sa laine vierge.</p> + +<p>Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde, +ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ, +véritable chef-d'œuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc +d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de +tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et +grandiose, inviter à la prière.</p> + +<p>Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci +rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les +moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres +de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du +<i>Jean-Louis</i>, s'était sentie remuée jusqu'au fond du cœur à la vue des +prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.</p> + +<p>—Vous êtes reine et maîtresse à bord du <i>Jean-Louis</i>, madame, lui dit +le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura +désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés +seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.</p> + +<p>Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari, +que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir +même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la +religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles +âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les +instants.</p> + +<p>On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son +premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à +la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy. +Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait +avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide +d'un miracle.</p> + +<p>—Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la +marquise.</p> + +<p>—Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte +confiance dans la protection divine.</p> + +<p>C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés +sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend +les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et +la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin. +Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort +suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de +Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement +que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son +intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir, +et mettrait tout en œuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne +s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à +bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part +active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.</p> + +<p>Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans +l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et +vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se +dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait +extérieurement à la porte de la religieuse:</p> + +<p>—Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous +recevoir.</p> + +<p>Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant +la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et +Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se +tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin +présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité +noble et empressée.</p> + +<p>La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des +démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa +main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide, +précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des +banalités d'usage.</p> + +<p>Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui +inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce +qu'elle ressentait au fond de son cœur.</p> + +<p>—Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe +meurt, je mourrai!</p> + +<p>En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de +foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent +profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement +pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres +relatifs au départ.</p> + +<p>—Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.</p> + +<p>—Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le +vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous +mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis. +Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à +enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en +défends l'entrée!</p> + +<p>—Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.</p> + +<p>Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise +demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le +vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.</p> + +<p>—Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que +je sois restée fidèle à mes vœux dans ces temps où chacun n'a plus le +respect de ses serments?</p> + +<p>—Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.</p> + +<p>—Puis, après un léger silence, il reprit:</p> + +<p>—Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans +le monde?</p> + +<p>—Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.</p> + +<p>Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait +confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la +pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable +sujet.</p> + +<p>Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait +absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du +navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.</p> + +<p>—Nous prenons la mer? dit-il.</p> + +<p>—Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que +Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement, +hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.</p> + +<p>Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la +marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.</p> + +<p>Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manœuvre et à la +marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il +appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver +Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA ROUTE DE NANTES</a></h3> + +<p>Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic +descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du +Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.</p> + +<p>—Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant +toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.</p> + +<p>—Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?</p> + +<p>—Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de +Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue +étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la +ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de +Lavau.</p> + +<p>—Vous n'y pensez pas!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus, +qui ont même établi garnison à Paimbœuf. Et qui sait si, depuis nos +dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de +Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?</p> + +<p>—Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte, +nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un +navire en état de lutter avec <i>le Jean-Louis</i>, et, s'ils tentaient de +l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en +quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.</p> + +<p>—Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres, +Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée +de fusil du Croisic.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec +descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de +pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher +dans les bruyères de Saint-Étienne.</p> + +<p>—Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.</p> + +<p>Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer, +Keinec y descendait, et <i>le Jean-Louis</i>, orientant sa voilure, demeurait +stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure +ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le +lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment +retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.</p> + +<p>On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année; +aussi lorsque <i>le Jean-Louis</i> atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui +apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof, +ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre +que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve. +Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des +précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit +Lavau que vers quatre heures du matin.</p> + +<p>Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre +d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes +nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne +s'y trouvait.</p> + +<p>—Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le +jour venu, nous nous mettrons en route.</p> + +<p>Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations +à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du +commandement.</p> + +<p>—Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître. +Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster +aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute +communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie +comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des +boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras +au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq +jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et +tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des +ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si +je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas +le lougre.</p> + +<p>Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais +à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très +vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots; +mais Marcof l'arrêta.</p> + +<p>—Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi +tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans, +pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!</p> + +<p>Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une +dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on +venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls. +Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et +l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.</p> + +<p>A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus +majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le +<i>Jean-Louis</i>, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de +l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue +des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins +encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler. +Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra +une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.</p> + +<p>—Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant +entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.</p> + +<p>—Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.</p> + +<p>—Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas +possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.</p> + +<p>—Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui +flottait à la suite du premier; celui-là remue!</p> + +<p>—Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.</p> + +<p>—Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.</p> + +<p>Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps +morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De +minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les +trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue +de ce spectacle étrange et épouvantable.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier? +Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!</p> + +<p>Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans +les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames +le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de +ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas +s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes +sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se +trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.</p> + +<p>—Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui +demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est +une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la +Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce +que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!</p> + +<p>—Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.</p> + +<p>Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.</p> + +<p>—Philippe! dirent-ils ensemble.</p> + +<p>Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et +s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en +face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que +tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait +été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof +de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua +respectueusement.</p> + +<p>Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la +rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite +anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient +l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation +au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il +avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts, +des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse +merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois +mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile, +néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les +ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes, +s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant +soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à +Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.</p> + +<p>—Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de +celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les +terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses +compagnons.</p> + +<p>—Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil.</p> + +<p>—Je le crois aussi.</p> + +<p>—J'avais calculé notre départ en conséquence.</p> + +<p>—A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais +fous? dit Boishardy en se frappant le front.</p> + +<p>—Pourquoi donc? demanda Marcof.</p> + +<p>—Regardez nos habits.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je +crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde +noire!</p> + +<p>—Vous dites vrai.</p> + +<p>—Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois +pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en +suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à +Keinec qui demeurait sombre et silencieux.</p> + +<p>Le jeune homme releva la tête.</p> + +<p>—Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel +costume, mais que j'y entrerai.</p> + +<p>—Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour +moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la +gueule de ce Carrier que Dieu confonde!</p> + +<p>—J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien. +Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux; +là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de +sans-culottes: nous serons méconnaissables!</p> + +<p>—Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de +pareilles défroques.</p> + +<p>—Connaissez-vous un meilleur déguisement?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Va donc pour cette livrée de valets de bourreau!</p> + +<p>—J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon +but!</p> + +<p>—Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne +pensons qu'à Philippe.</p> + +<p>—Et à Yvonne! murmura Keinec.</p> + +<p>Marcof l'entendit.</p> + +<p>—Tu espères donc encore? demanda-t-il.</p> + +<p>—J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.</p> + +<p>—Pauvre enfant! soupira le marin.</p> + +<p>—J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua +Keinec; peut-être Yvonne y est-elle?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Celle que j'aime, monsieur le comte.</p> + +<p>—Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof. +Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il +d'excellents conseils.</p> + +<p>—Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un +peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher.</p> + +<p>Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis +il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité +sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il +entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait +en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage +sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa +selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement +son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.</p> + +<p>En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de +Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof.</p> + +<p>—Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit le marin.</p> + +<p>—Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon +signe.</p> + +<p>—Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles +prononcées par ce misérable chevalier.</p> + +<p>—Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et quelles étaient ces paroles?</p> + +<p>—Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à +la justice... elle n'est pas notre sœur, c'est sa maîtresse à lui... +à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un +mouvement de colère.</p> + +<p>—Mais qui accusait-il de sa mort?</p> + +<p>—Le comte de Fougueray.</p> + +<p>—Son frère?</p> + +<p>—Il disait que cet homme n'était pas son frère!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour +savoir.</p> + +<p>—Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en +parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des +hallucinations étranges.</p> + +<p>—Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme +avait conscience de ses paroles.</p> + +<p>—Qui vous porte à le croire?</p> + +<p>—Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas +le frère du comte.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans +les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes, +mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure +était demeurée gravée dans ma mémoire.</p> + +<p>—Et il a avoué cela?</p> + +<p>—Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?</p> + +<p>—Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.</p> + +<p>—Que pensez-vous de cela, Marcof?</p> + +<p>—Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait +ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le +comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse +que se trouverait le nœud de cette intrigue, et malheureusement je ne +puis répondre moi-même.</p> + +<p>—C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément.</p> + +<p>—Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant +du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la +droite des voyageurs.</p> + +<p>—Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la +gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés +que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant +son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant +la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon +cœur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la +retient prisonnière.</p> + +<p>—Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof.</p> + +<p>—N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été +tué, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets +qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je +t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.</p> + +<p>—Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront +fait souffrir!</p> + +<p>Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la +poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune +homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y +faillirait pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA PLACE DU DÉPARTEMENT</a></h3> + +<p>Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes +au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous +les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement +ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite +rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des +principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la +Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du +duché de Bretagne.</p> + +<p>Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le +pillage.</p> + +<p>Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que +l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A +peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la +nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis +les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement +réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent +encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant +que la nuit dans le cœur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait +un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux +trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la +liberté.</p> + +<p>Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette +solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes +auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui +couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait. +Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait +comme ne pouvant lui convenir.</p> + +<p>Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible, +avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de +succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands +et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces +jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques +ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain.</p> + +<p>Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize +ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac +d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient +fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit +qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop +neuf encore pour avoir été dédaigné par <i>monsieur de Nantes</i>, comme on +disait sous l'ancien régime.</p> + +<p>Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à +souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains +de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les +basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la +partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons.</p> + +<p>—Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à +lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.</p> + +<p>—Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se +cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses +forces.</p> + +<p>—Ah! tu ne veux pas lâcher?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Dis-le voir encore?</p> + +<p>—Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile?</p> + +<p>—Tiens!...</p> + +<p>Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez, +lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions +gigantesques.</p> + +<p>—Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai +que tu es un aristocrate!</p> + +<p>—Essaie donc un peu!</p> + +<p>—Oui, je te dénoncerai!</p> + +<p>—Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!</p> + +<p>—Et Pinard est l'ami de papa!</p> + +<p>—Je te ferai passer sous le rasoir national!</p> + +<p>—Et toi dans la baignoire nationale!</p> + +<p>—Je le dirai au club!</p> + +<p>—Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés +muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet?</p> + +<p>—Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société +régénérée.</p> + +<p>Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément.</p> + +<p>—Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait +rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai!</p> + +<p>—Oui, pour de vrai!</p> + +<p>—Pourquoi donc qu'on t'a reçu?</p> + +<p>—Ah! voilà!</p> + +<p>—Raconte-nous ça! hurla la bande.</p> + +<p>—J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que +vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir.</p> + +<p>—Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.</p> + +<p>—Veux-tu me laisser parler, imbécile!</p> + +<p>Et Pichet reprit:</p> + +<p>—V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le +secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa +crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et +j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur +le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple +d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière.</p> + +<p>—Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait: +«Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante +millions d'aristocrates et cent millions de modérés!»</p> + +<p>—C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et +qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à +la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les +enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus +au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné +les honneurs de la séance.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un +des jeunes compagnons du narrateur.</p> + +<p>—C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté +de la tribune.</p> + +<p>—Et t'as eu les honneurs de la séance, toi?</p> + +<p>—Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des +coups!</p> + +<p>Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était +évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis; +aussi se redressant avec satisfaction:</p> + +<p>—Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai +patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa.</p> + +<p>Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son +triomphe, ce couplet alors des plus à la mode:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">La guillotine là-bas</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fait toujours merveille!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le tranchant ne mollit pas,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La loi frappe et veille.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais quand viendra-t-elle ici</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Travailler en raccourci?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cette guillotine, ô gué?</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Cette guillotine.</span><br /> +</p> + +<p>Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont +son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet +qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle, +pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque +des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon +résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla +celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva +attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers +d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des +chevaux et des voyageurs.</p> + +<p>Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers +la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de +l'époque: carmagnole bleue de <i>tyran</i>, pantalons courts, ceinture rouge, +sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et +descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux +côtoyant les rives de l'Erdre.</p> + +<p>Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits +nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des +sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul +ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit +de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent +étonnés et inquiets.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy.</p> + +<p>—Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Cependant c'est bien le bruit du canon.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Avançons toujours!</p> + +<p>—Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner.</p> + +<p>Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les +enfants. Pichet accourut le premier.</p> + +<p>—Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire +le canon?</p> + +<p>—Oui, que je le sais, répondit l'enfant.</p> + +<p>—Pourquoi alors?</p> + +<p>—C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!</p> + +<p>—On se bat donc!</p> + +<p>—Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier.</p> + +<p>Marcof et Boishardy se regardèrent.</p> + +<p>—Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.</p> + +<p>Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se +retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec +la crinière de son cheval:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier? +demanda-t-il avec aisance.</p> + +<p>—Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis +deux jours?</p> + +<p>—Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.</p> + +<p>—Oh bien! alors, vous ne savez pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous ne savons pas?</p> + +<p>—La nouvelle invention du citoyen, donc.</p> + +<p>—Et tu la connais, toi?</p> + +<p>—Je crois bien! papa m'y a mené hier.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A la place du Département donc!</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département?</p> + +<p>—Tiens! on y tue les brigands!</p> + +<p>—On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec +impatience.</p> + +<p>—Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel +interlocuteur.</p> + +<p>On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant +l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole:</p> + +<p>—Si tu sais quelque chose, explique-toi!</p> + +<p>—Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les +aristocrates....</p> + +<p>—On ne juge plus?</p> + +<p>—Eh non! c'était trop long.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—La guillotine ne va plus assez vite....</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à +l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur +ont tiré dessus avec des fusils et des canons.</p> + +<p>—Tu es sûr de ce que tu dis?</p> + +<p>—Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement +joli, citoyen!</p> + +<p>—Et on recommence ce soir!</p> + +<p>—Oui; ça sera comme ça tous les jours.</p> + +<p>Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy +comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant +encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous +trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du +cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit +silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.</p> + +<p>—C'est fini! s'écria Marcof.</p> + +<p>—Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous +perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes +par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt +faite.</p> + +<p>—Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces +paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais +faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau +lui-même.</p> + +<p>—Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit, +si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.</p> + +<p>Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart +d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile +de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs +continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre. +Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy +s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se +jeta de côté.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa +monture.</p> + +<p>Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de +distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre.</p> + +<p>—Un cadavre! dit-il.</p> + +<p>—En voici un second! continua Marcof.</p> + +<p>—Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin +sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que +du sang!</p> + +<p>—Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix +frémissante.</p> + +<p>Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A +chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé. +Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et +se baissant de temps à autre.</p> + +<p>—Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.</p> + +<p>—Tonnerre! la place est pavée de cadavres!</p> + +<p>Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et +glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux +et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois +cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang. +C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en +bas âge.</p> + +<p>A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de +Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de +sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on +pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur +froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se +regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent +de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi +ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur +cœur.</p> + +<p>Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux +tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant. +C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en +chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements +s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des +lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des +os se brisant sous ces mâchoires affamées.</p> + +<p>On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se +remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules +ensanglantées et avides de carnage.</p> + +<p>—Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.</p> + +<p>—Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.</p> + +<p>—Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune +homme presque agenouillé sur la terre humide.</p> + +<p>—Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les +laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon +sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et +sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci +tous les bleus que je pourrai atteindre.</p> + +<p>Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de +résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec +remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place. +Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur +horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux +sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les +chairs mortes.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une +horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui +flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en +ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que +nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!</p> + +<p>—Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent +alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est +presque un sacrilège!</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!</p> + +<p>—Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces +monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort? +D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en +tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes +immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA VILLE MARTYRE</a></h3> + +<p>Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant +derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées +affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs +s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent +dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans +laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler +n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait +assister.</p> + +<p>A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les +contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et +une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient +du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des +musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet +rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au +public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «<i>propres à +entretenir</i>, disaient-ils, <i>dans l'âme des bons citoyens, la gaieté +républicaine</i>,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre +une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle, +s'apprêtait à chanter.</p> + +<p>—<i>La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!</i> dit-elle, +par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates. +Premier couplet.</p> + +<p>Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette +chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une +attention profonde et de fréquentes marques de sympathie.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Vous vouliez être toujours grands,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Traitant les sans-culottes</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">De canailles et de brigands;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ils ont paré vos bottes</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Par le triomphe des vertus.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour que vous ne nous triompiez plus,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">La justice vous sape;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ducs et comtes, marquis, barons,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Pour trop soutenir les Bourbons,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Mettez votre tête à la trappe.</span><br /> +</p> + +<p>Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy +échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait +autour de lui un regard sombre et menaçant.</p> + +<p>—Deuxième couplet, reprit la chanteuse.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Vous qui paraissiez plus hardis</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Que des ci-devant pages,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Croyant d'aller en paradis</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Suivant les vieux usages;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Vous riez, allant au néant,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Dans la charrette en reculant,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Comme écrevisse et CRAPPE (<i>sic</i>);</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Montez le petit escalier,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Rira bien qui rira dernier,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Passez votre tête à la trappe!</span><br /> +</p> + +<p>A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements +redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage.</p> + +<p>Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de +continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée +qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un +libraire et avait pour enseigne: <span class="smcap">A Notre-Dame de la Guillotine</span>. Le +marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur +le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une +persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point +que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda +brusquement pourquoi il le fixait ainsi.</p> + +<p>—Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai +cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de +plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau +titre: <i>La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie +républicaine, propre à former les bons citoyens.</i>» Je tiens également +les journaux de Paris: <i>l'Anti-Brissotin</i>, la <i>Trompette du père +Bellerose</i>, <i>la Discipline républicaine</i>.</p> + +<p>Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy +du coude:</p> + +<p>—Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en +montre. Celui-ci est curieux!</p> + +<p>En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif:</p> + +<p>«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.»</p> + +<p>Puis, au-dessous, on lisait:</p> + +<p>«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame +du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux, +contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des +passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et +qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de +juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses +par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française +(<i>sic</i>).</p> + +<p>—Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le +meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.</p> + +<p>—Niveau? répéta Marcof avec étonnement.</p> + +<p>—Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy, +ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent, +et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août!</p> + +<p>—C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement +fait.</p> + +<p>—Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le +tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est +aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est +guillotiné ou se guillotinera.</p> + +<p>Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon +pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la +justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il +comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui +la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur, +il haussa les épaules avec un geste de pitié.</p> + +<p>—Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais, +vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a +gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu +parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne +soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?</p> + +<p>Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un +mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât +du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un +acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans +la montre et le tendit à Boishardy.</p> + +<p>—C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que +je veux aider à te régénérer.</p> + +<p>Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa +bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du +libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les +mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober +promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse +ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand +n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il +la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:</p> + +<p>—Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates +exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?</p> + +<p>—Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des +guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la +ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la +collection complète?</p> + +<p>—Oui! dit Marcof en avançant à son tour.</p> + +<p>—La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le +marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées +semblables à celles que débitent les crieurs des rues.</p> + +<p>Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les +listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché +au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.</p> + +<p>—Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant +sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que +tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela +se voit.</p> + +<p>Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère +commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme, +poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula +vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.</p> + +<p>—Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois +livres qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol +chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie +courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique +parfaitement de circonstance: «<i>Doit-on regretter l'or quand on peut +s'en passer?</i>» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette +phrase sentimentale: «<i>Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore.</i>»</p> + +<p>Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En +ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se +désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en +profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.</p> + +<p>—Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des +aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en +jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais +patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres, +et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.</p> + +<p>Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa +poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis +qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.</p> + +<p>—Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa +main les feuilles qu'il venait d'acheter.</p> + +<p>—Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!</p> + +<p>—Bon espoir, alors!</p> + +<p>—Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux +dont nous avons heurté les cadavres.</p> + +<p>—N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la +rue. Tournons-nous à droite ou à gauche?</p> + +<p>—A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et +ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur +Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir.</p> + +<p>—A qui nous adresserons-nous?</p> + +<p>—Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je +me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop +éveiller les soupçons.</p> + +<p>Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon +attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à +assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient +Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay, +ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible +épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la +place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule +immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y +pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur +blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son +aspect avait de lugubre.</p> + +<p>—On tue encore ici? murmura Boishardy.</p> + +<p>—On tue partout à Nantes! répondit Marcof.</p> + +<p>—Tournons bride alors; j'en ai assez!</p> + +<p>Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues.</p> + +<p>—Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon +cœur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu! +souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne +commettons point d'imprudence.</p> + +<p>—Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la +dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en +plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première +tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel +j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire +provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes +spectateurs.</p> + +<p>—Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains +la colère du pauvre gars.</p> + +<p>Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser +échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit +un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point. +Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu +plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée +l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de +joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire +dans la direction de l'échafaud.</p> + +<p>—Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi +dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées +de la foule, ah! voici la «<i>bière roulante!</i>»</p> + +<p>—Les aristocrates vont mettre «<i>la tête à la chatière!</i>» ajouta un +autre.</p> + +<p>—Et ce soir, ils seront en «<i>terre libre!</i>» (au cimetière.)</p> + +<p>—Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!</p> + +<p>—Faut bien déblayer le sol de la république!</p> + +<p>—Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux +représentations ce soir. Les gueux vont «<i>éternuer dans le sac!</i>» Les +autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de +fer et de plomb!</p> + +<p>Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un +bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce +refrain d'un style sauvage et infâme:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Mettons-nous en oraison,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Maguingueringon,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Devant sainte guillotinette,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Maguingueringon,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Maguingueringuette.</span><br /> +</p> + +<p>Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser +voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils +étaient tombés au milieu d'une bande de la «<i>compagnie Marat</i>.»</p> + +<p>Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de +ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des +regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des +soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la +bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur +l'encolure de son cheval.</p> + +<p>—Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et +en s'adressant au sans-culotte de la «<i>compagnie Marat</i>» qui pérorait +dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh! +citoyen, donne-moi du feu!</p> + +<p>—Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en +frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.</p> + +<p>Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent.</p> + +<p>—Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée; +maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.</p> + +<p>—Lequel? répondit Brutus.</p> + +<p>—D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?</p> + +<p>—Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi +les tièdes et les timorés.</p> + +<p>—Ah! tu es de la «compagnie Marat?»</p> + +<p>—Tu ne connais donc pas le costume?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, non?</p> + +<p>—Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes.</p> + +<p>—D'oùsque tu viens, pour lors?</p> + +<p>—De Brest.</p> + +<p>—Ça va-t-il là bas?</p> + +<p>—Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois.</p> + +<p>—Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai +patriote!</p> + +<p>—C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des +purs, j'en réponds.</p> + +<p>—Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous +arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les +mitrailles de la place du Département?</p> + +<p>—Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la +conversation.</p> + +<p>—C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de +ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais +soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc encore?</p> + +<p>—D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit +heures du soir, et puis après les déportations verticales.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc!</p> + +<p>Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les +noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille. +Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de +cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai.</p> + +<p>—Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation! +Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la +place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'œil.</p> + +<p>Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «<i>Ça ira!</i>» tandis que Boishardy +saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.</p> + +<p>—Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on +va commencer.</p> + +<p>En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les +flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher +par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de +sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se +trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans +la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste +ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre +réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa +veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Cœur. En l'apercevant, +Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il +venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui +marchait à la mort.</p> + +<p>—Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla +Brutus en arrêtant la monture du jeune homme.</p> + +<p>Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «<i>bière +roulante</i>» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus, +avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce +qui se passait dans l'âme du jeune Breton.</p> + +<p>—Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les +reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais +un!</p> + +<p>—C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié +complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur +qui lui adressait la parole.</p> + +<p>Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami; +mais Brutus ne lui en donna pas le temps.</p> + +<p>—Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate +toi-même! dit-il d'un ton menaçant.</p> + +<p>Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:</p> + +<p>—Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet +aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et +savoir ce qui en retourne.</p> + +<p>—Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!</p> + +<p>—Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt! +ajouta un sans-culotte.</p> + +<p>La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui +attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent +simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit +pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant +retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de +terre, et le jeta sur le cou de son cheval.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.</p> + +<p>Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses +populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont +il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là +furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant, +le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant +aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses +pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi +bon sans-culotte que lui.</p> + +<p>Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet +de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et +étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier +des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au +milieu des sans-culottes.</p> + +<p>—C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.</p> + +<p>—Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant.</p> + +<p>—C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.</p> + +<p>Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui +les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la +terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont +nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen +s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette:</p> + +<p>—Vive le roi!</p> + +<p>A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des +menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts. +Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et +lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort +heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui +les entouraient.</p> + +<p>—Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans +profit pour personne.</p> + +<p>—Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc! +il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!</p> + +<p>—Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire!</p> + +<p>—C'est bien! je me tais! mais....</p> + +<p>Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse +de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution. +Brutus l'observait du coin de l'œil.</p> + +<p>—Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en +réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de +vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.</p> + +<p>Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins, +lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête +venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce +fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.</p> + +<p>Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette +étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un +vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux +blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait +calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un +peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé, +malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur +folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions +nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison +vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud, +le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme +se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau +s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et +la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de +la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires +cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables +ne respectaient pas même la mort.</p> + +<p>—Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les +yeux étincelaient.</p> + +<p>—En v'là des épaules de satin! répondit un autre.</p> + +<p>—Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la +tête de la belle jeune femme.</p> + +<p>Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête +pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se +vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent +avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de +périr.</p> + +<p>—La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en +avant la baignoire nationale et les déportations verticales!</p> + +<p>Puis, se retournant vers Boishardy:</p> + +<p>—Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que +tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième +représentation!»</p> + +<p>—Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste.</p> + +<p>—Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des +Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux +et tes amis.</p> + +<p>En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne +représentait une guillotine avec cet exergue: «<span class="smcap">Au Rasoir national</span>.» +Puis, au-dessous, en lettres énormes: «<i>Ici on s'honore du titre de +citoyen!</i>» (sic).</p> + +<p>La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais. +Boishardy regarda Marcof.</p> + +<p>—Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous +soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements +utiles.</p> + +<p>—Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Boishardy se retourna vers Brutus:</p> + +<p>—Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps.</p> + +<p>—Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie.</p> + +<p>—Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.</p> + +<p>Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret. +En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la +place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait +plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en +les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa +dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur +l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:</p> + +<p>—Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.</p> + +<p>—Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!</p> + +<p>—Alors j'en suis.</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?</p> + +<p>—Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse +payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les +envoyer au dépôt.</p> + +<p>—Garde-t'en bien!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle +est pleine d'or.</p> + +<p>Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.</p> + +<p>—Bah! fit-il. Tu es sûr?</p> + +<p>—Puisque je te répète que j'ai vu!</p> + +<p>—Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.</p> + +<p>—Mais tu me garderas ma part?</p> + +<p>—Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes +pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils +sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à +partager.</p> + +<p>—Fais pour le mieux.</p> + +<p>Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le +sans-culotte revint auprès de ses compagnons.</p> + +<p>—Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses +collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie +de la compagnie Marat; nous les tenons!</p> + +<p>—Qui ça? demanda l'un d'eux.</p> + +<p>—Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.</p> + +<p>—Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.</p> + +<p>—J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner +le mérite de la découverte.</p> + +<p>—Si nous les dénoncions?</p> + +<p>—Eh! non.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a +deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?</p> + +<p>—Si, je l'ai vu.</p> + +<p>—Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y +connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec +Pinard et Carrier!</p> + +<p>—C'est une idée, cela!</p> + +<p>—J'en ai toujours, Spartacus!</p> + +<p>—Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons +nos sabres et nos pistolets.</p> + +<p>—Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui +qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.</p> + +<p>—Si nous prévenions Pinard, tout de même?</p> + +<p>—Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations, +nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la +couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.</p> + +<p>—Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.</p> + +<p>En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de +sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache +d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le +bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la +foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent +ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque +côté du grand escalier du Bouffay.</p> + +<p>—V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES NOYADES</a></h3> + +<p>Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux +ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et +croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus. +Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une +jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.</p> + +<p>Carrier appelait cela «<i>les mariages républicains</i>.» On entendait des +gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et +des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des +baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.</p> + +<p>—Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir, +vieux! comment ça va?</p> + +<p>—Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des +chefs des noyeurs.</p> + +<p>—Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands +d'aristocrates?</p> + +<p>—Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il +drôle, ce Brutus!</p> + +<p>Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château +d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château +d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop +mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A +partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux +prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison +lorsqu'ils marchaient au supplice.</p> + +<p>—Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Et un fameux, encore.</p> + +<p>—Qui l'a rendu?</p> + +<p>—Grandmaison.</p> + +<p>—Et quoi qui dit, ce décret?</p> + +<p>—Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver +le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents +et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).</p> + +<p>—Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!</p> + +<p>Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.</p> + +<p>On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle; +de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec +désespoir:</p> + +<p>—Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.</p> + +<p>Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes, +la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir +seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers +parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy +et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à +la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant, +Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations +verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de +mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux, +présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du +Département.</p> + +<p>—Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les +idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié +un envoyé du Comité de salut public.</p> + +<p>—Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Fougueray, répondit Brutus.</p> + +<p>—N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir +cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.</p> + +<p>—Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.</p> + +<p>—Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.</p> + +<p>—C'est facile.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Ce soir, si tu veux.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je +l'enverrai chercher; je sais où le trouver.</p> + +<p>Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un +regard rapide.</p> + +<p>—Le ciel est pour nous! murmura le marin.</p> + +<p>Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des +hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.</p> + +<p>—Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont +plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.</p> + +<p>Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers. +Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de +l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le +milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches, +l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne +permettait pas de distinguer très bien.</p> + +<p>Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la +foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le +bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage +en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation +était terminée, et le misérable ajouta gaiement:</p> + +<p>—La suite à demain!</p> + +<p>Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le +quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs +yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de +leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble +les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était +haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.</p> + +<p>Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de +la compagnie Marat, sentait son cœur bondir dans sa poitrine devenue +trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux +avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci +l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse +d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur +et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos +grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux, +regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en +pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons +sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques +se croisaient dans l'air.</p> + +<p>Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde +réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces +rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre +se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof +se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes +qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous. +Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Brutus, allons boire!</p> + +<p>La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient +rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas +quittés depuis les noyades.</p> + +<p>—Keinec? dit le marin à voix basse.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin; +qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Je pense comme toi, Marcof!</p> + +<p>—C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal, +frappe tant que ton bras pourra frapper.</p> + +<p>—C'est dommage qu'ils ne soient que sept.</p> + +<p>—Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il +faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.</p> + +<p>—Et moi aussi! répondit Keinec.</p> + +<p>Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une +maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les +bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers, +dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.</p> + +<p>Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation, +devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un +des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui +servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier +tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier +général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs +économistes du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, avait voulu mettre ses théories en +pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais, +agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais +tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses +concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il +recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à +peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les +émigrés, sa famille ayant pris la fuite.</p> + +<p>La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos, +fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin, +nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à +profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui +équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir +d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles, +travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres +élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres, +des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans +l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait +sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la +maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement +des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de +rendez-vous.</p> + +<p>Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi, +lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte +s'ouvrit-elle aussitôt.</p> + +<p>—Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le +seuil.</p> + +<p>—Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin +rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer +demain matin.</p> + +<p>Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui +parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et +tous entrèrent dans le cabaret.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">CHOUANS ET SANS-CULOTTES</a></h3> + +<p>Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres +donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier +général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous +prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le +sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la +cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.</p> + +<p>—As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.</p> + +<p>—Bien sûr?</p> + +<p>—Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y +trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes +compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de +Claude, le cabaretier de Richebourg.</p> + +<p>Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours +auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime +avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus +sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:</p> + +<p>—C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?</p> + +<p>—Personne que vous.</p> + +<p>—Eh bien!... tu vas filer toi-même.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Et vivement.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ça ne te regarde pas.</p> + +<p>—Et où veux-tu que j'aille à cette heure?</p> + +<p>—Ça m'est tout à fait égal.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.</p> + +<p>—Faut donc que je vous laisse ma maison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Toute la nuit?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en +train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des +aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des +aristocrates?</p> + +<p>Un geste atroce accompagna la phrase.</p> + +<p>—Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux +aubergiste en frissonnant de tous ses membres.</p> + +<p>Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du +cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de +désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.</p> + +<p>—Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!</p> + +<p>—Oui, citoyen oui!</p> + +<p>Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande +salle.</p> + +<p>—J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous +la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je +saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a +désigné Niveau.</p> + +<p>Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste +table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se +trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en +remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La +conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres +de la compagnie Marat.</p> + +<p>—Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative +à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce +soir?</p> + +<p>—Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département, +répondit Spartacus.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien quoi?</p> + +<p>—Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces +gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont +la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!</p> + +<p>—Mais on ne les juge donc pas?</p> + +<p>—Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils +pas tous coupables?</p> + +<p>—Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi, +qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas? +Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que +tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?</p> + +<p>—C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes, +et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou +vivants.</p> + +<p>—Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien. +Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.</p> + +<p>—Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me +renseigner, lui?</p> + +<p>—Le citoyen Fougueray?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!</p> + +<p>—Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué +du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.</p> + +<p>—Bah! nous verrons demain matin.</p> + +<p>—Non, ce soir!</p> + +<p>—Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?</p> + +<p>—Énormément.</p> + +<p>—Cette nuit?</p> + +<p>—Je te l'ai dit.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te +renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?</p> + +<p>—Ça ne te regarde pas.</p> + +<p>—Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et +peut-être par le désir de faire naître une querelle.</p> + +<p>—Comment as-tu prononcé?</p> + +<p>—J'ai dit: «Je veux le savoir!»</p> + +<p>Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise, +et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint +cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du +geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:</p> + +<p>—Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.</p> + +<p>—Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate, +moi!</p> + +<p>—Eh bien! je vais lire pour toi.</p> + +<p>Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui, +récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard: +«<i>Liberté! Égalité! ou la Mort!</i>»</p> + +<p>—Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que +bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre +de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux +savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre! +Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé +un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te +trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?</p> + +<p>—Je comprends que tu es un aristocrate!</p> + +<p>—Bah! tu crois?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! crois-le!</p> + +<p>—Va, tu feras connaissance avec la guillotine!</p> + +<p>—Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore +trempé!</p> + +<p>Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui +bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept +ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait +donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien +brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.</p> + +<p>Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir +seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait +preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur +son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait +prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que +le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud, +lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour +passer une partie de sa colère.</p> + +<p>—Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de +faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu +tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!</p> + +<p>Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains +et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna +et s'adressant à Brutus:</p> + +<p>—Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.</p> + +<p>—Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te +promener, tu me feras une commission.</p> + +<p>—Avec plaisir, citoyen Brutus.</p> + +<p>—Tu vas aller à Richebourg.</p> + +<p>—Oui, citoyen.</p> + +<p>—Tu connais la maison de Carrier?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras +que des amis l'attendent chez toi.</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la +patrie est en danger! Ça le pressera.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Il nous trouvera encore ici dans deux heures.</p> + +<p>—J'y vais!</p> + +<p>—Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que +maître Nicoud s'esquivait avec empressement.</p> + +<p>—Oui, répondit le marin.</p> + +<p>—Alors buvons, et pas de rancune.</p> + +<p>—Buvons, je le veux bien.</p> + +<p>—Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.</p> + +<p>—Parlons-en.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?</p> + +<p>—Depuis deux jours.</p> + +<p>—Et il est bien avec Carrier?</p> + +<p>—Je crois bien, c'est un ami de Pinard.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que Pinard?</p> + +<p>—Comment tu ne connais pas Pinard?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est drôle!</p> + +<p>—Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous +avions quitté Nantes.</p> + +<p>—Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat. +Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier; +c'est lui qui fixe les rançons?</p> + +<p>—Quelles rançons?</p> + +<p>—Celles que payent les prisonniers.</p> + +<p>—Les nobles?</p> + +<p>—Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un +liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros +négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.</p> + +<p>—Tiens! c'est très adroit, cela.</p> + +<p>—Tu trouves?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu +approuves les rançons?</p> + +<p>—Très bien!</p> + +<p>—Et si tu étais incarcéré, tu payerais?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant +de la porte à laquelle il donna un tour de clef.</p> + +<p>Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les +choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit +néanmoins d'un ton parfaitement calme:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?</p> + +<p>—Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses +compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur +sabre.</p> + +<p>Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en +un clin d'œil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux +compagnons.</p> + +<p>—Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.</p> + +<p>—Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.</p> + +<p>—Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?</p> + +<p>—A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.</p> + +<p>—Et puis après?</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à +moins que....</p> + +<p>—Que quoi?</p> + +<p>—Que nous ne nous entendions.</p> + +<p>—Alors parle.</p> + +<p>—Nous avons besoin d'argent.</p> + +<p>—Bon.</p> + +<p>—Il nous en faut.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Vingt-cinq louis chacun.</p> + +<p>—En assignats?</p> + +<p>—En or!</p> + +<p>—Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.</p> + +<p>—Tout juste.</p> + +<p>—Et tu crois que nous payerons?</p> + +<p>—Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.</p> + +<p>—Pour qui nous prends-tu donc?</p> + +<p>—Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent +affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes +sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers +ses deux compagnons. Faut-il payer?</p> + +<p>—C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.</p> + +<p>—A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le +visage de ses amis.</p> + +<p>—Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons +payer... mais pas en argent.</p> + +<p>—Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.</p> + +<p>—Je ne t'en parle pas non plus.</p> + +<p>—De quoi parles-tu alors?</p> + +<p>—D'un bon avis que je vais vous donner.</p> + +<p>—C'est une monnaie qui n'a pas cours.</p> + +<p>—Peut-être. Écoute-moi seulement.</p> + +<p>Et Boishardy se leva à son tour.</p> + +<p>—Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas? +demanda-t-il en haussant la voix.</p> + +<p>—Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma +poche.</p> + +<p>—Vous savez que leur tête est mise à prix?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?</p> + +<p>—Trois mille livres.</p> + +<p>—Voulez-vous les gagner?</p> + +<p>—Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux +nous le livrer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Loin d'ici?</p> + +<p>—Tout près.</p> + +<p>—Et comment le nommes-tu?</p> + +<p>—Boishardy!</p> + +<p>—Tu nous le livreras?</p> + +<p>—Je vous le jure!</p> + +<p>—Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.</p> + +<p>—Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en +livrerons deux au lieu d'un.</p> + +<p>—Comment s'appelle le second?</p> + +<p>—Marcof le Malouin.</p> + +<p>—Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats +nous amenaient de Saint-Nazaire?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il +donnerait deux mille livres de plus.</p> + +<p>—Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a +dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout +des vergues de son navire tous les misérables qui composent la +compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis +étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son +tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de +le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur, +ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner! +Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables +tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de +cœur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh +bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M. +de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route +de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du +sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!</p> + +<p>—Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.</p> + +<p>Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés +de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils +étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns +étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus, +toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la +salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la +gorge, l'envoya rouler sous la table.</p> + +<p>—Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai +fait vœu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.</p> + +<p>Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était +un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les +premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.</p> + +<p>Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux +tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit +rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans +cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible. +Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois +chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le +choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant +lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un +vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait +au dehors.</p> + +<p>Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient +seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne +se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les +coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au +commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune +homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa +de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de +l'agonie.</p> + +<p>Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus +sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du +Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel +s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des +invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les +chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris +mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui +se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui +avaient perdu les leurs.</p> + +<p>Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient +rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux +autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy, +demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop +longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur +permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient +adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine +ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la +porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait +être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler +auprès de ses compagnons.</p> + +<p>Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir +d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à +terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était +veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.</p> + +<p>Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des +corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche +entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un œil étincelant +l'horrible spectacle.</p> + +<p>—Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache. +Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées +aux âmes de l'enfer.</p> + +<p>—Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que +sept!</p> + +<p>—Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous +recommencerons bientôt.</p> + +<p>—Dieu le veuille! fit Keinec.</p> + +<p>—Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur +l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces +charognes.</p> + +<p>—La Loire est proche....</p> + +<p>—Eh bien! jetons-y ces cadavres.</p> + +<p>—Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par +trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont. +Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que +Brutus a envoyé chercher.</p> + +<p>—Croyez-vous donc qu'il vienne?</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du +loup!</p> + +<p>—Toujours est-il que nous devons l'attendre.</p> + +<p>—Soit; attendons.</p> + +<p>—Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé +nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.</p> + +<p>Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche +et la tendit à Keinec.</p> + +<p>—Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on +s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que +tu as été près de la guillotine.</p> + +<p>—On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en +ce moment n'en est que plus exact.</p> + +<p>—C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.</p> + +<p>Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa +ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils +repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des +sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">MAÎTRE NICOUD</a></h3> + +<p>Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge, +il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir +la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le +sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient +au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg +et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui +l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le +renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de +Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud +l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.</p> + +<p>—De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.</p> + +<p>—De la part du citoyen Brutus.</p> + +<p>—Où est-il, le citoyen Brutus?</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>—A l'auberge du quai?</p> + +<p>—Oui, citoyen.</p> + +<p>—Il est seul?</p> + +<p>—Oh! non; il est avec des amis.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne +connais pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.</p> + +<p>—Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?</p> + +<p>—C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur +conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait +voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné +de venir le chercher.</p> + +<p>Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à +connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire +quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir. +A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette +démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût? +Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard, +avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement +logique, il pensa à éclaircir la situation.</p> + +<p>—C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le +citoyen Fougeray moi-même.</p> + +<p>—Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?</p> + +<p>—Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout, +fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes +hommes et je t'envoie au dépôt.</p> + +<p>—Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud. +C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant +le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et +maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du +proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.</p> + +<p>—Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu +l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain +soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il +réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de +me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus. +Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres +au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter +des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus +probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui +accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons +affaire.</p> + +<p>L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les +rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et +les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux, +priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des +sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit +la rive du fleuve.</p> + +<p>—Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté +la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je +remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que +m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je +serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne, +demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée +verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de +Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis +quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!</p> + +<p>Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il +s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix +arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus +distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à +quelque distance et complètement séparée des autres.</p> + +<p>—C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?</p> + +<p>Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le +vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment +même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se +terminer.</p> + +<p>La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante +était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres +l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois +les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait +Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à +l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la +fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres +percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le +cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la +cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours +ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte +conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse, +mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait +sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec +la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était +l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier +conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été +commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait +exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud +avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par +une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.</p> + +<p>La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de +sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée, +non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par +Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus +utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres +donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de +clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir +prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises +pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de +fer.</p> + +<p>Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure +était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les +contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants +n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement, +essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un +faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait +seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se +passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.</p> + +<p>Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin +situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit +le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme +satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il +attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme +parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir +l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur +lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans +le voir.</p> + +<p>En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et +éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour +étouffer un cri.</p> + +<p>—Keinec! murmura-t-il.</p> + +<p>Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison +que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à +Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....</p> + +<p>Pinard s'arrêta.</p> + +<p>—Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience +d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?</p> + +<p>Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à +coup il se frappa le front.</p> + +<p>—C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait +partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est +qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe +dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à +tout ceci.</p> + +<p>Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture +dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une +fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour +de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées +sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il +atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé +que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une +épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord +de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.</p> + +<p>Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs +de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il +vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses +regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard +reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.</p> + +<p>Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui +tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes, +et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés +des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce +massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son +attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son +compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le +sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés +avec les cadavres.</p> + +<p>Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'œil, car il fit +un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la +renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le +verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers +l'intérieur de la ville.</p> + +<p>—Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte +que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le +soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de +doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.</p> + +<p>Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De +joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de +mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette +maison était le cabaret à l'enseigne du «<i>Rasoir national</i>,» cabaret où +Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour +le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat, +frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.</p> + +<p>Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en +fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le cœur de +dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une +vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres +debout et vociférant.</p> + +<p>—Vive Pinard! hurla la bande.</p> + +<p>—Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais +il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des +leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!</p> + +<p>—Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.</p> + +<p>—Par qui? demandèrent sept ou huit voix.</p> + +<p>—Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont +souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.</p> + +<p>—Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec +stupéfaction.</p> + +<p>—Oui! répondit Pinard.</p> + +<p>—Sont-ils nombreux?</p> + +<p>—Où sont-ils?</p> + +<p>—Quand les as-tu vus?</p> + +<p>Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte +effroyable.</p> + +<p>—Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en +s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la +salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne +crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais +peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.</p> + +<p>—Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?</p> + +<p>—Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands +causaient tranquillement assis auprès d'eux.</p> + +<p>A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne +connurent plus de bornes.</p> + +<p>—A mort les chouans! s'écria-t-on.</p> + +<p>—A la Loire les aristocrates!</p> + +<p>—Vengeons nos frères!</p> + +<p>—Mort aux aristocrates!</p> + +<p>Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de +la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de +lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et +leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée, +qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la +porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard, +se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait +se dire. Cet homme était Keinec.</p> + +<p>Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue, +lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était +d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force +invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le +dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En +reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le +secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu +du terrible ami du proconsul.</p> + +<p>Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du +danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au +bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui +avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant +à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de +derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux, +demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et +haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner +les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques +explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette +époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous +propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux +yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une +allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait +le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la +témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans +secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la +Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait +la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui +l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage, +avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte +desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de +l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de +chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer +dans leur cœur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer +ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En +conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant +l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «<i>carmagnole de +Barrère</i>»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et +splendidement colorée.</p> + +<p>Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se +réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la +prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel +tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout +entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept +de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur, +l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort, +promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage, +partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même +mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'œil les +satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et +de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il +fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu +contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard, +qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais +encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante.</p> + +<p>D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec; +de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison +et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès +du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans +Nantes. Aussi son œil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et, +voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:</p> + +<p>—Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois +encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la +véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A +vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont +osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A +vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre +sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la +nation!</p> + +<p>—Vive la nation! hurla l'auditoire.</p> + +<p>—En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint +son apogée.</p> + +<p>Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard +les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand +silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de +vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait +avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour +prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin +qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre +vers le cabaret isolé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">LION ET TIGRE</a></h3> + +<p>Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au +guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure +s'était écoulée depuis le départ de Keinec.</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!</p> + +<p>—Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé, +répondit Boishardy.</p> + +<p>—Et Keinec?</p> + +<p>—Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.</p> + +<p>—Lui serait-il arrivé malheur?</p> + +<p>—Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui +nous a si dignement secondés!</p> + +<p>—Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous +arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.</p> + +<p>—Vous avez raison.</p> + +<p>—Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.</p> + +<p>—C'est vrai; il n'y a plus d'huile.</p> + +<p>—Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!</p> + +<p>—Qu'importe!</p> + +<p>—Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!</p> + +<p>—Eh bien! sortons alors.</p> + +<p>—Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons +Keinec.</p> + +<p>Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour, +l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la +terre.</p> + +<p>—Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.</p> + +<p>—Un galop de chevaux?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Des pas d'hommes?</p> + +<p>—Non plus.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous donc alors?</p> + +<p>—Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.</p> + +<p>—Allons sur le quai.</p> + +<p>Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur +la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse +encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le +faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et +l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.</p> + +<p>Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était +devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes +dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement +dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention +profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard +humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le +vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la +ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et +indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait +rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.</p> + +<p>—Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent +par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à +voix basse.</p> + +<p>Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.</p> + +<p>—Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet +d'une illusion.</p> + +<p>—Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au +diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons +de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à +deux pas devant soi....</p> + +<p>Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:</p> + +<p>—Entendez-vous? dit-il.</p> + +<p>—Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est +cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le +bruit des chevaux.</p> + +<p>—Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume. +N'apercevez-vous rien?</p> + +<p>—Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!</p> + +<p>Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se +tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme +et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en +plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et +une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement +fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans +faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque +insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et +s'arrêta brusquement.</p> + +<p>—Les chevaux! s'écria Marcof.</p> + +<p>C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.</p> + +<p>—Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en +voyant le jeune homme s'élancer à terre.</p> + +<p>—Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il +est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous +étions perdus.</p> + +<p>—Comment cela? demandèrent les deux hommes.</p> + +<p>—Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et +piquons! Il y va de notre salut.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Vous le saurez. A cheval! à cheval!</p> + +<p>L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement +pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs +savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire. +Ils sautèrent donc lestement en selle.</p> + +<p>—Regardez! fit Keinec en se retournant.</p> + +<p>Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment +l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du +quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon, +purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui +s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux +partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le +bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il +serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.</p> + +<p>—Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit Keinec.</p> + +<p>—Tu en es sûr? ajouta Boishardy.</p> + +<p>—J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.</p> + +<p>—Et qui donnait cet ordre?</p> + +<p>—Celui qui a découvert notre présence dans la ville.</p> + +<p>—Le connais-tu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quel est-il?</p> + +<p>—Ian Carfor!</p> + +<p>—Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si +brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian +Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu l'as vu?</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Et tu ne l'as pas tué?</p> + +<p>—Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne +savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.</p> + +<p>—Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de +Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite, +Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à +l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de +l'auberge.</p> + +<p>Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du +<i>Rasoir national</i>. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de +son cheval.</p> + +<p>—Descends! dit-il à Keinec.</p> + +<p>Keinec obéit.</p> + +<p>—Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de +nos chevaux et nous suivre au pas.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une +vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons +commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand +nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont +fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez. +Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce +que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous +puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.</p> + +<p>—Et Philippe?</p> + +<p>—Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore; +maintenant, j'en réponds.</p> + +<p>—C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je +m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que +vous m'appeliez vous-même.</p> + +<p>—Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.</p> + +<p>La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés +à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près +d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de +Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui +pouvait dissimuler leur marche.</p> + +<p>—Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou +deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles +meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture. +Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit +est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce +poignard.</p> + +<p>Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole +en remit une à Keinec et garda l'autre.</p> + +<p>—Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge, +mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui +meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?</p> + +<p>—Parfaitement! répondit Keinec.</p> + +<p>—Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne, +peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans +la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.</p> + +<p>—Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons +Carfor!</p> + +<p>—Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui +qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu? +ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce +qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres! +Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de +vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux +qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus +vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le +premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est +dit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la +lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.</p> + +<p>Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour, +lorsque Marcof le retint encore par la main.</p> + +<p>—Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux +sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de +la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où +tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que +je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble! +Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels +nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du +brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend +peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi +la main, et songe à Yvonne!</p> + +<p>Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent +pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna +le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.</p> + +<p>Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de +ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que +ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il +ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret +et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison +éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre, +placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de +l'obscurité profonde.</p> + +<p>Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du +reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec +n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance +sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la +moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait +le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient +symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton +de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient +dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se +présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la +vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle +il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes. +Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses +subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans. +Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.</p> + +<p>—Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme +des lâches!</p> + +<p>Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait +justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que +l'approche du danger avait menacé d'éteindre.</p> + +<p>—Fouillons la cuisine! dit un des assistants.</p> + +<p>Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine +située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui +donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la +salle.</p> + +<p>—Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la +maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!</p> + +<p>Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois +hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la +porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux +sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les +distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient +avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le +cabaret.</p> + +<p>Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis +atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient +chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard +qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets +placés sur deux lignes parallèles.</p> + +<p>Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de +ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'œil ardemment fixé +en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps +ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve +guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait +vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le +sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres, +éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.</p> + +<p>Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant +presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté, +appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant +vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer +sans éveiller l'attention du patriote.</p> + +<p>En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage +du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité +de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer +leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations +ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit +tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin +profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et +atteignit la maison; là il se blottit et attendit.</p> + +<p>La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à +l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le +royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre +pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main +droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la +poitrine.</p> + +<p>Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle +toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se +réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait. +Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison, +atteignit l'endroit où se tenait Marcof.</p> + +<p>Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une +arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un +sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide +que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle, +qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé, +roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se +redressait-il, que Keinec était devant lui.</p> + +<p>—C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard +ensanglanté.</p> + +<p>—Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous +le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du +berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne +faut pas l'assommer.</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Viens.</p> + +<p>Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y +régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne +désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs +premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la +maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de +l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard +avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.</p> + +<p>—Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en +voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre +soupçon et le prit pour un des siens.</p> + +<p>—Est-il en haut, en bas, dans la cour?</p> + +<p>—Est-ce que je le sais?</p> + +<p>—Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que +cet ordre ne permet aucun retard?</p> + +<p>—Attends, alors, je vais l'appeler.</p> + +<p>Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:</p> + +<p>—Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!</p> + +<p>—Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Eh bien, dis que l'on monte!</p> + +<p>—Monte! répéta le sans-culotte.</p> + +<p>Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec, +il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait +l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que +Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le +digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux +venus.</p> + +<p>Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de +trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet +de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup +éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.</p> + +<p>—Les aristocrates! les....</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais +Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte. +Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il +portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte +leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de +Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer +l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de +l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna +à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent +seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une +cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la +bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.</p> + +<p>Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième +combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec +avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.</p> + +<p>—Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.</p> + +<p>Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné +l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et +la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes. +Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le +brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien +berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la +pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui +accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé +d'ennemis menaçants.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + +<h3><a href="#table">BOISHARDY, EN AVANT!</a></h3> + +<p>A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans +la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à +l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à +feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre +ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés. +Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant +auxiliaire.</p> + +<p>Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une +rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement +de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les +menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa +Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes +qui accouraient de toutes parts.</p> + +<p>L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un +corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la +porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison, +Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans +être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le +jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la +vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses +épaules.</p> + +<p>Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et, +se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa +hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle +donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait +communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le +corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si +audacieusement le lieutenant de Carrier.</p> + +<p>Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites +successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie +sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les +cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au +milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs +mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait +abattu déjà trois de leurs compagnons.</p> + +<p>Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se +précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles +assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes +quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient +s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent +attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes +se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa +physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être, +enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à +contempler.</p> + +<p>Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les +vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il +n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer +encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa +farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il +avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par +les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée +subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces +herculéennes.</p> + +<p>Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et +ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était +plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au +couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause +royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait +punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts +crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide, +frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les +étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des +lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les +sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs +poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les +coups du marin.</p> + +<p>En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à +ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura +l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache, +qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et +les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la +main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts +à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa +ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près. +Cependant la position n'était plus tenable.</p> + +<p>Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins +favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait +pas de lutter longtemps.</p> + +<p>Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait +à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une +sueur abondante l'aveuglait par moments.</p> + +<p>Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups +qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.</p> + +<p>Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait +être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui +servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang +passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit +enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs +brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent +simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui +pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres. +C'était Boishardy qui, l'œil en feu, frappait à son tour.</p> + +<p>Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour +de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours +Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait +impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et +s'était élancé au secours de son ami.</p> + +<p>Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et +d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés +encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne +s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait +d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque +impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il +étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique +s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus +terrible.</p> + +<p>Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les +misérables prirent la fuite par le verger.</p> + +<p>Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main +ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce +moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy +l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et +poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait +son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au +galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau +se dégagea et il secoua la tête.</p> + +<p>—Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.</p> + +<p>—Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la +compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—A la bonne heure! Et toi, Keinec?</p> + +<p>—Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait! +Marcof a agi seul.</p> + +<p>—Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé +la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.</p> + +<p>—Et cette fois je ne le lâcherai pas.</p> + +<p>—Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait +seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste, +nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs +monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi +martyr.</p> + +<p>—En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?</p> + +<p>—A Saint-Étienne, répondit Marcof.</p> + +<p>—Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.</p> + +<p>—Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous +soyons certains qu'il soit bien gardé.</p> + +<p>—C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.</p> + +<p>—Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès. +Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à +Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant +sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires, +et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne +de bandits.</p> + +<p>—S'il ne voulait pas parler?</p> + +<p>—Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais +l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le +scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera, +cela ne m'inquiète pas!</p> + +<p>Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste, +Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de +poing du jeune Breton.</p> + +<p>La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui +fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps +que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit +au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa +gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de +tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance, +il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse +inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était +attaché donnait à son corps.</p> + +<p>—Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof, +lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que +vous en ferez?</p> + +<p>—Je ne sais encore, répondit le marin.</p> + +<p>—Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?</p> + +<p>Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le +misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi, +qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.</p> + +<p>—Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">KÉROUAC</a></h3> + +<p>Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois +cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient +en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en +partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la +campagne environnante.</p> + +<p>—Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus; +prenons par Saint-Herblain.</p> + +<p>—Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile. +Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là, +nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.</p> + +<p>Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant +le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois +hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt +doublé les dernières maisons du petit bourg.</p> + +<p>La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et +se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice. +Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient +d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient +dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le +sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir +complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà +par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de +l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les +veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des +cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une +strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau +connaissance.</p> + +<p>Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères +dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils +galopaient toujours cependant.</p> + +<p>Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris +qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de +bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée +dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans +ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas, +ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité +semblait plus profonde encore.</p> + +<p>Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au +rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une +modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré +l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un +vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En +apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la +plus vive.</p> + +<p>—Vous avez donc réussi? dit-il.</p> + +<p>—Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon +brave Kérouac.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des +vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts; +grand Dieu! seriez-vous blessés?</p> + +<p>—Non pas, tonnerre!</p> + +<p>—Vous vous êtes battus cependant?</p> + +<p>—Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te +raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter +chez toi le prisonnier.</p> + +<p>—Un prisonnier!</p> + +<p>—Fait à Nantes cette nuit même.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Pinard.</p> + +<p>—Le lieutenant de Carrier?</p> + +<p>—En personne!</p> + +<p>—Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir +amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère +et ma fille!</p> + +<p>—Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.</p> + +<p>—Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer +Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du +sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.</p> + +<p>Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première +pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.</p> + +<p>—Pas ici, dit-il.</p> + +<p>—Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée +de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.</p> + +<p>—L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme, +dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait +autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés +dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers +de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en +prévision de l'hiver.</p> + +<p>—Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave. +Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et +lie-le solidement au croc le moins élevé.</p> + +<p>Keinec s'empressa d'obéir.</p> + +<p>—Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a +conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces +sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire +parler.</p> + +<p>—Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.</p> + +<p>En ce moment Kérouac entra dans le cellier.</p> + +<p>—Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et +en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.</p> + +<p>Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à +Marcof.</p> + +<p>—Le drôle revient à lui, dit-il.</p> + +<p>—Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma +fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!</p> + +<p>Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien +berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur +la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé +l'exécution de son plan.</p> + +<p>—Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne +veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous +soyons avertis des moindres événements du dehors.</p> + +<p>Le vieillard hésita.</p> + +<p>—Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu me le promets?</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p>—Alors je vais veiller.</p> + +<p>Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à +la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait +encore ses sanglots.</p> + +<p>—Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?</p> + +<p>—Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa +fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de +Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a +été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler +la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui +apprenait qu'il avait perdu sa fille.</p> + +<p>—Les monstres! murmura le gentilhomme.</p> + +<p>Puis désignant Pinard:</p> + +<p>—Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.</p> + +<p>—Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de +satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à +frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le +jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il +est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce +qu'il soit revenu complètement à lui.</p> + +<p>Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et +enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.</p> + +<p>—Le voilà réveillé! dit froidement le marin.</p> + +<p>—Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te +vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté +est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai +rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais +aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que +mon corps!</p> + +<p>—Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous +défie; eh bien! nous allons voir.</p> + +<p>Et s'adressant à Keinec:</p> + +<p>—Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.</p> + +<p>Keinec sortit vivement.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan +pour faire obéir les éléphants.</p> + +<p>—Et quel est ce procédé?</p> + +<p>—Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive +sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on +enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il +n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est +insurmontable.</p> + +<p>Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.</p> + +<p>—Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme +vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il parlera?</p> + +<p>—Vous allez voir par vous-même.</p> + +<p>Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque +de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui +servait de manche.</p> + +<p>—Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit +tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le +prisonnier.</p> + +<p>Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de +toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et +présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux +charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du +prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa +chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la +face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des +poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer +d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé, +agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard, +ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement. +Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se +lisait sur son front légèrement relevé.</p> + +<p>—La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.</p> + +<p>—Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces +à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.</p> + +<p>—Donnez-moi cela alors! dit le marin.</p> + +<p>Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc +on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous +les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient +scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint +vers Pinard.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + + +<h3><a href="#table">LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC</a></h3> + + +<p>A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans +le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer +les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans +l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était +essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient +lieu à Nantes.</p> + +<p>Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement +au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention +donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans +assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les +réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.</p> + +<p>Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était +tout naturellement au nombre des invités.</p> + +<p>Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans +tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté +d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des +paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car +tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à +propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne +paraissait nullement disposée à abandonner sa part.</p> + +<p>Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais +qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête +d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux +seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez +considérables.</p> + +<p>—Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en +rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des +rouages nécessaires pour faire marcher l'œuvre; mais une fois nos +efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai +de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime +sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de +ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa +propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!</p> + +<p>Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser +dans la paume de sa main.</p> + +<p>—Et Carrier? dit Hermosa.</p> + +<p>—Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à +craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens +violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices, +qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le +faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien +confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois +le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus +dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer +plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre +ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait +falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la +marquise.</p> + +<p>—Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à +l'argent! tu n'as plus de poésie!</p> + +<p>—J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.</p> + +<p>—Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est +fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que +jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble +société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et +j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car +demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette +partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons +ensemble.</p> + +<p>Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se +levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des +cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois +quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le +salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le +vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner +la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du +corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança +vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.</p> + +<p>Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la +compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont +toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de +paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les +murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à +profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du +patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie +abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture +grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par +Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:</p> + +<p class="center">«<span class="smcap">NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.</span>»</p> + +<p>Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné +d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Marat, du peuple vengeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">De nos droits la ferme colonne,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">De l'égalité défenseur,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ta mort a fait couler nos pleurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Des vertus reçois la couronne;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ton temple sera dans nos cœurs!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Mourir pour la patrie,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.</span><br /> +</p> + +<p>De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ennemis de la patrie, modérez votre joie;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il aura des vengeurs!</span><br /> +</p> + +<p>De tous côtés l'œil ne rencontrait que médailles en plâtre et en +ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier, +avec cet exergue:</p> + +<p class="center smcap"> +MARTYR DE LA LIBERTÉ!</p> + +<p>Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les +murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette +affiche était ainsi conçue:</p> + +<p class="center"> +<span class="smcap">LEPELLETIER.</span><br /> +<br /> +Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassiné<br /> +Par un brigand.<br /> + +<span class="smcap">BRUTUS.</span><br /> +Le vrai défenseur des lois républicaines<br /> +Et l'ennemi juré des rois.<br /> +<br /> +<span class="smcap">MARAT.</span><br /> +Le véritable ami du peuple,<br /> +Fut assassiné par les ennemis du peuple. +</p> + +<p>Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on +lisait ce quatrain:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Est tombé sous les coups d'une horde flétrie.</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé!</span><br /> +</p> + +<p>Puis ces inscriptions placées et répétées partout:</p> + +<p>«<i>Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les +sans-culottes!</i>»</p> + +<p>Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi +lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête:</p> + +<p>«<i>Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée +de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon.</i>»</p> + +<p>C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et +de cœurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine! +Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse +exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient.</p> + +<p>Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le +corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux +et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde +de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul. +L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les +petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître +Nicoud.</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné +l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour, +sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout +simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était +empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les +promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de +place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et +l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793).</p> + +<p>Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus +ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à +proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit +messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux +premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se +prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se +permettaient assez familièrement à son endroit.</p> + +<p>On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du +quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les +royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants +avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment +de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt +par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte, +disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la +charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution +qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils +ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés +les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant, +maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui +criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne +pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir +conseil.</p> + +<p>Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de +bouche en bouche. La position en effet était difficile.</p> + +<p>Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en +arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le +proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui +annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus +de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas +reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on +arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité +aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de +la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en +route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire +monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils +trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de +ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où +nous l'avons laissé.</p> + +<p>Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le +cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être +massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes. +Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à +prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute +participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait +étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A +mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes +parts.</p> + +<p>Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une +sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de +pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître. +L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au +dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses +bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué +le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour +de la maison du proconsul.</p> + +<p>Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du +Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa +qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer +le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette +exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons +citoyens.</p> + +<p>Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se +précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les +mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés +expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient +pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la +nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa +connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de +courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le +royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof.</p> + +<p>Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir +l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et +anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne +fallait pas se laisser entraîner par le découragement.</p> + +<p>—Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut +pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien.</p> + +<p>Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé, +battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la +corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit +dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la +tête des sans-culottes.</p> + +<p>—Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer +tranquillement Fougueray.</p> + +<p>En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et +un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en +connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble. +Fougueray les interrompit et leur imposa silence.</p> + +<p>—Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à +recevoir ses ordres.</p> + +<p>Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes +qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première +colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre +avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit +précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où +nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui +causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa.</p> + +<p>—J'ai à te parler, lui dit-il.</p> + +<p>—D'affaires? demanda le proconsul.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain +matin.</p> + +<p>—Non pas!</p> + +<p>—Je te répète que je ne t'écouterai pas.</p> + +<p>Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:</p> + +<p>—Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même.</p> + +<p>Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de +tous ses membres. Son œil vitreux exprima une terreur invincible.</p> + +<p>—Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que +Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie.</p> + +<p>—Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray.</p> + +<p>—Ils ont attaqué la ville?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu'ont-ils fait alors?</p> + +<p>—Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens +dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures +vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes, +les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.</p> + +<p>Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray +raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.</p> + +<p>—Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant +son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.</p> + +<p>—Malheureusement, la chose est exacte.</p> + +<p>—Impossible! te dis-je.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de +hardiesse.</p> + +<p>—Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et +cet homme, je le connais.</p> + +<p>—Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui +a tué seul près de vingt sans-culottes?</p> + +<p>—Lui, aidé de deux autres.</p> + +<p>—Quel est son nom?</p> + +<p>—Marcof le Malouin.</p> + +<p>—Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers +venant de Saint-Nazaire?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Et les deux hommes qui accompagnaient?</p> + +<p>—J'ignore qui ils sont.</p> + +<p>—Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?</p> + +<p>—Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je +vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses +plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux +portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger +doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.</p> + +<p>—C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations +sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les +prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du +diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin, +n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand +même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on +exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance +de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la +République!</p> + +<p>Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout +scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre +pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec +stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec +un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le +peu de trouble que ressentait sa conscience.</p> + +<p>—Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans +preuves, sans indices de culpabilité?</p> + +<p>—Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul.</p> + +<p>Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille +imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant:</p> + +<p>—D'ailleurs, lis la loi contre les <i>suspects</i>, et tu verras qu'on peut +arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret.</p> + +<p>Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des +phrases:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Doivent dorénavant être considérés comme <i>suspects</i> et mis en état +d'arrestation et d'incarcération:</p> + +<p>«1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie +par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.</p> + +<p>«2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs +de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont +toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur +affectée.</p> + +<p>«3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les +événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des +fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des +patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, +une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un +modéré ou d'un aristocrate.</p> + +<p>«4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels +la loi est obligée de prendre des mesures.</p> + +<p>«5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou +patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les +contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les +modérés, et s'intéressent à leur sort.</p> + +<p>«6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui +intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir +le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur +service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.</p> + +<p>«7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution +républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son +établissement et sa durée.</p> + +<p>«8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien +fait pour elle.</p> + +<p>«9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse +qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en +empêchent.</p> + +<p>«10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des +signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la +liberté.</p> + +<p>«11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou +fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.</p> + +<p>«12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi, +partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au +Champ de Mars.»</p></div> + +<p>—Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant +la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi +maintenant qui est, ou plutôt qui n'est pas <i>suspect</i> en France? Est-ce +qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis +le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me +tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes +ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen. +Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile +de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place?</p> + +<p>—La place de Pinard?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En quoi consistait-elle?</p> + +<p>—Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la +compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me +donnait à signer.</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma +confiance.</p> + +<p>—Et tu la reporteras sur moi?</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et +je te réponds du reste.</p> + +<p>—Tu veilleras à la sûreté de ma personne?</p> + +<p>—A mon tour, je te le promets.</p> + +<p>Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes +républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en +déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les +blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui +aplanissant tous les obstacles.</p> + +<p>—Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres +à donner et de leur exécution.</p> + +<p>Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit. +On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa +fureur et de son cynisme.</p> + +<p>Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et +en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul +était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au +sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron +une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les +plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était +parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce +à la bonne volonté de Fougueray.</p> + +<p>Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé +du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs. +Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement +apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il +allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait +Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien +autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion +commune.</p> + +<p>—Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage, +lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons +peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à +protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas +fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me +donne les millions en question, après, nous verrons bien!</p> + +<p>Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient. +Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la +pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis +quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse +et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un +fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:</p> + +<p>—Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je +me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que +jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés +disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof! +tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la +tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les +moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il? +continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce +qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je +les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour, +j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour +Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me +restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord du <i>Jean-Louis</i>.</p> + +<p>Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y +prit une lettre qu'il parcourut du regard.</p> + +<p>—Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie +était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le +patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé +que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce +vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné +Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre +mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement, +et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes +projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les +prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas.</p> + +<p>Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse:</p> + +<p>«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre <i>le Jean-Louis</i> est à l'ancre +près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles +n'est pas à bord.»</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre.</p> + +<p>Il en ouvrit une autre.</p> + +<p>«20 frimaire, lut-il.»</p> + +<p>—Ah! c'est cela.</p> + +<p>«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le +patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le +titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron +est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»</p> + +<p>Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant +pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.</p> + +<p>—Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du +<i>Jean-Louis</i> et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est +incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge +du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le +changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre +heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps +d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et +j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère +s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un +sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard +disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle +heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir +attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable +perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à +Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une +heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a +prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco! +quelle succession de bonheurs!</p> + +<p>Ici Diégo s'arrêta brusquement.</p> + +<p>—Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un +moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il, +j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!</p> + +<p>Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la +signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et +le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les +différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:</p> + +<p>—Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de +voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma +fortune!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'ENTREPÔT</a></h3> + +<p>L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison +principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la +guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg +où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison +de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les +différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la +garnison.</p> + +<p>Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié +par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur +lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant.</p> + +<p>Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui +faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute +que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation.</p> + +<p>Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au +gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un +sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le +conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le +mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat +d'apparence, au teint fortement basané et à l'œil expressif.</p> + +<p>Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa +échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira. +Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée +par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier. +Piétro joignit les mains en poussant une exclamation.</p> + +<p>—Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo!</p> + +<p>—Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant +l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec +l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné.</p> + +<p>—Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux +mois.</p> + +<p>—Heureusement pour toi encore.</p> + +<p>—Sans doute, et je ne le nie pas.</p> + +<p>—Tu te rappelles donc ce que tu me dois?</p> + +<p>—Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère! +Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu +me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le +métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne.</p> + +<p>—A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu +avais quitté le pays?</p> + +<p>—Nos bandes avaient été détruites.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par les carabiniers, donc!</p> + +<p>—Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles?</p> + +<p>—A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est +mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si +j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je +la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me +trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de +barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse, +puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on +prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais....</p> + +<p>—Tu t'étais trompé!</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misère et de faim, +comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi.</p> + +<p>—Aussi te suis-je dévoué, Diégo!</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>—Mets-moi à l'épreuve.</p> + +<p>—Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux +prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés.</p> + +<p>—Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est d'eux qu'il s'agit?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Ils sont là!</p> + +<p>—Dans la salle commune?</p> + +<p>—Sans doute; il n'y a de place nulle part.</p> + +<p>—Tu vas me conduire près d'eux.</p> + +<p>—Il vaut mieux qu'ils viennent ici.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Tu n'as donc pas encore visité les prisons?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas +entrer.</p> + +<p>Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce +traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte +toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le +trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume +traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme +serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant +de chêne massif.</p> + +<p>Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper +Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer +les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.</p> + +<p>—C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro.</p> + +<p>—Les prisonniers sont-ils donc morts?</p> + +<p>—Presque tous.</p> + +<p>—Mais les deux hommes dont je te parlais?</p> + +<p>—Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du +moins.</p> + +<p>—Comment; tu le crois?</p> + +<p>—Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles; +car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il +en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.</p> + +<p>—Mais enfin où sont-ils?</p> + +<p>—Ils doivent être là.</p> + +<p>—Dans ce cloaque?</p> + +<p>—Oui. Veux-tu toujours y pénétrer?</p> + +<p>—Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant.</p> + +<p>Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde +porte, et essaya de faire quelques pas en avant.</p> + +<p>Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes +Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de +Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres +et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus +rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du +hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le +persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord +pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un +violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il +s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.</p> + +<p>C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien +dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations +des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même +dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne +peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des +prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le +représentant de la République une et indivisible, l'envoyé +extraordinaire de la Convention nationale.</p> + +<p>La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen +Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles +consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à +ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à +ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la +<i>représentation</i> aux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.»</p> + +<p>C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la +prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse +muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de +soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard +équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus, +soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer +dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs.</p> + +<p>Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue +une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les +écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps, +s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient +refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par +envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les +autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés +qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus +formant une couche humaine.</p> + +<p>Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de +tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux +qui étaient à terre étaient morts!</p> + +<p>Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers; +cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces +cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là +depuis plus d'un mois!</p> + +<p>—Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda +Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il +venait d'éprouver.</p> + +<p>—Toutes sans exception, répondit Piétro.</p> + +<p>—Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts?</p> + +<p>—Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher +aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de +leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un +guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa +salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se +dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après +l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du +travail.</p> + +<p>—Et les dix autres?</p> + +<p>—Ceux qui avaient survécu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient +ainsi être libres.</p> + +<p>—Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?</p> + +<p>—De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque +tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout +entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et +puis la faim tue pas mal.</p> + +<p>—La faim?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Ne les nourrit-on pas?</p> + +<p>—On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain +mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la +distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de +quoi la payer meurent de soif.</p> + +<p>—Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de +la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été +obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en +bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante +prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours, +déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui +ouvrir les portes!...</p> + +<p>Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua +cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si +ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux +qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire +consultent toute la série du <i>Moniteur</i> du 1<sup>er</sup> au 25 frimaire an III +(du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier; +qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le +proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les +dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen +Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la +ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils +trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par +Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous +ne voulons pas décrire<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le +récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête +pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées:</p> + +<p>—Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas; +mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il +paraît qu'il était temps que j'arrivasse.</p> + +<p>Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro:</p> + +<p>—Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?</p> + +<p>—Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?</p> + +<p>—Le compagnon du prisonnier Jocelyn.</p> + +<p>—Ah! c'est un marquis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens!</p> + +<p>—Qu'as-tu donc?</p> + +<p>—Il l'a échappé belle!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour aller avec les autres, donc!</p> + +<p>—Et il n'a pas répondu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—On ne l'a donc pas cherché?</p> + +<p>—Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose +qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.</p> + +<p>—C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés +par ce moyen.</p> + +<p>Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait +prévenir Philippe.</p> + +<p>—Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon +garder le silence.</p> + +<p>—Amène le marquis dans ta chambre.</p> + +<p>—Sans l'autre prisonnier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?</p> + +<p>—Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les +feuilles qu'il avait dans sa poche.</p> + +<p>—Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en +rapporter à toi.</p> + +<p>—Fais donc vite.</p> + +<p>Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en +premier, et Piétro se hasarda dans la salle.</p> + +<p>Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable +étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans +depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de +Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert +de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et +de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu +résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en +respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les +terroristes infligeaient à leurs victimes.</p> + +<p>Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn +faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats +républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide +marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu +qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et +son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx +d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE MARCHÉ</a></h3> + +<p>Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable +beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui +pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses +traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même, +l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de +la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il +aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette +fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait +voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux +mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait +énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider +Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il +en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis +pour sa seconde femme.</p> + +<p>Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les +yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne +distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un +interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de +la porte:</p> + +<p>—Où me conduisez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ici, citoyen, répondit le geôlier.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Quelqu'un veut te parler.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Le citoyen.</p> + +<p>Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le +marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui +indiquait.</p> + +<p>Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien +perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux +façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur. +En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'œil, le sang lui +monta au visage.</p> + +<p>—Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.</p> + +<p>—Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une +ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et +referma la porte.</p> + +<p>—Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond.</p> + +<p>Diégo sourit.</p> + +<p>—Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette +brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque.</p> + +<p>—Si fait, je vous attendais.</p> + +<p>—Bah! vraiment?</p> + +<p>—J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de +lâcheté, je devais penser à vous.</p> + +<p>—Citoyen Loc-Ronan!</p> + +<p>—Monsieur le comte!</p> + +<p>—Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec +colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le +corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors +le dernier supplice pour ceux qui le portaient.</p> + +<p>Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de +hausser dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>—Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une +hauteur extrême.</p> + +<p>—Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo +avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous +sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire!</p> + +<p>—Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni +terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?</p> + +<p>—Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien +c'est la vie.</p> + +<p>—Est-ce donc à ma vie que vous en voulez?</p> + +<p>—Je veux la défendre, mon cher beau-frère.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez.</p> + +<p>—Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de +mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant +de vous, je la repousserais!</p> + +<p>—Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la +façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble +qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département....</p> + +<p>—Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule +sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la +mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve, +c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège +pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil +ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme, +presque avec impatience.</p> + +<p>Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté +l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en +vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la +chambre.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.</p> + +<p>—Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je +tiens à votre aimable compagnie.</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Peut-être vous trompez-vous?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir.</p> + +<p>Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:</p> + +<p>—Il s'agit de votre seconde femme.</p> + +<p>—De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.</p> + +<p>—D'elle-même.</p> + +<p>—Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau, +elle qu'un miracle avait sauvée?</p> + +<p>—Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se +cache!</p> + +<p>Philippe poussa un soupir.</p> + +<p>—Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.</p> + +<p>—Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel; +Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!</p> + +<p>—Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire! +Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous +venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le +pluriel. Vous dites: «<i>les maudits!</i>» Erreur, cher beau-frère, grave +erreur. Il fallait vous écrier: «<i>le maudit!</i>» car j'ai une bonne +nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort. +Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie +que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le +plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah! +j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez +seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce +et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.</p> + +<p>—Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me +voulez-vous?</p> + +<p>—Causer, je vous l'ai dit.</p> + +<p>—A quel propos?</p> + +<p>—A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais +d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner +que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?</p> + +<p>—Allez au but!</p> + +<p>—Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.</p> + +<p>Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.</p> + +<p>—Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.</p> + +<p>—A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne +languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la +vie, la liberté et la tranquillité.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—En personne!</p> + +<p>—Je n'y crois pas.</p> + +<p>—Vous me méconnaissez.</p> + +<p>—M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la +retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez +parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce +secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette +conversation qui me soulève le cœur!</p> + +<p>—Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui +m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune, +réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle +seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir +cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?</p> + +<p>—Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et c'est à moi que vous venez le dire!</p> + +<p>—Pour que vous m'aidiez!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Vous le ferez.</p> + +<p>—Jamais, vous dis-je!</p> + +<p>—J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou +sans cela....</p> + +<p>—Sans cela?</p> + +<p>—La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.</p> + +<p>—Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.</p> + +<p>—Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous +demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien. +Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le +révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de +Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je +lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou +je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est +la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans +quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est +parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus +ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.</p> + +<p>Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à +demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains +amaigries:</p> + +<p>—Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous +avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de +Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous +ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines, +vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous +êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous +a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre +ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en +pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement +faite?</p> + +<p>—Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec +stupeur.</p> + +<p>—Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que +le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de +France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche +même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement +reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce +aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande +influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du +prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté +ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors +de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre. +Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à +Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les +émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des +gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante +résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....</p> + +<p>—Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus +rien.</p> + +<p>—Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure. +Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le +supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de +France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant +aujourd'hui.</p> + +<p>—D'après vos ordres!</p> + +<p>—Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.</p> + +<p>—Je n'accepte pas l'existence à ce prix.</p> + +<p>—Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre +incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de +riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un +billet?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Que vous disait ce billet?</p> + +<p>—Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait +appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il +était signé: «un ami inconnu.»</p> + +<p>—C'est bien cela.</p> + +<p>—Ainsi vous en aviez connaissance?</p> + +<p>—Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui +vous était destiné.</p> + +<p>—Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être +toujours à même de torturer mon cœur, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas +ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au +fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut +la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes +mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de +quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de +Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de +vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant +Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant +de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie. +C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien; +c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour +votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en +prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne +mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que +vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle +servira de jouet aux amis de Carrier.</p> + +<p>—Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!</p> + +<p>Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et +l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles. +L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier; +mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les +souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition, +ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le +courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut +à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.</p> + +<p>Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis +quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours +que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui +l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son +siège.</p> + +<p>—Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable +de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de +Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen +Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à +voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof +le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?</p> + +<p>—Marcof! répéta Philippe.</p> + +<p>—Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y +est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir. +Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous +mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir. +Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains. +Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui +ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?</p> + +<p>Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui +lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter. +Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en +comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses +regards ardents.</p> + +<p>—Décide-toi! dit-il.</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.</p> + +<p>—On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Son aide de camp.</p> + +<p>—Qu'il attende.</p> + +<p>—Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!</p> + +<p>—Pinard est retrouvé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est bien! je te suis.</p> + +<p>Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le +marquis.</p> + +<p>—Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien +qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange +de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la +tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant, +j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que +je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!</p> + +<p>Et Diégo s'élança au dehors.</p> + +<p>Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le +geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant +attentivement, il murmura:</p> + +<p>—Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord +lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI</a></h3> + +<p>Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous +deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans +son cabinet.</p> + +<p>—Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le +seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te +communiquer.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.</p> + +<p>—J'ai reçu une lettre de Pinard.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—A l'instant.</p> + +<p>—Et qui te l'a remise?</p> + +<p>—Un sans-culotte de garde.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été +apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?</p> + +<p>—Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous +connaissons depuis longtemps.</p> + +<p>—Et cette lettre est bien de Pinard?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Voyons-la!</p> + +<p>—Tiens; relis-la moi.</p> + +<p>Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que +l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.</p> + +<p>Il l'ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<div class="blockquot"> +<p>«Citoyen représentant,<br /> +</p> + +<p>«Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les +mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les +tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer +digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver, +parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les +suivaient à contre-cœur. Nous nous sommes compris; les instants +étaient précieux; nous avons agi sans retard.</p> + +<p>«A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me +cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec +les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de +leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.</p> + +<p>«Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui +avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je +m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras +en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.</p></div> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">«Salut et fraternité,</span><br /> +</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 18em;">«Pinard.»</span></p> + +<p>Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses +regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.</p> + +<p>—Que feras-tu? demanda l'Italien.</p> + +<p>—Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une +réponse à la question si nettement posée.</p> + +<p>—Ce que je ferais?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray +d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux +de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.</p> + +<p>—Arrêter Pinard!</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, je le déporterais... verticalement.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait +avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne, +et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des +millions que nous avons à toucher.</p> + +<p>—Ceux du marquis de Loc-Ronan?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu lui avais donc promis quelque chose?</p> + +<p>—Il le fallait bien!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le +marquis.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Comprends-tu, maintenant?</p> + +<p>—Je commence. Et où en est cette affaire?</p> + +<p>—Elle sera terminée aujourd'hui même.</p> + +<p>—Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.</p> + +<p>—Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.</p> + +<p>—Comment toucherai-je, moi?</p> + +<p>—Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes +mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me +révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour +aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort +ou vif.</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué +et nous partagerons.</p> + +<p>Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre +arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt +qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été +massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la +fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite +qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit +de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger. +Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul, +faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.</p> + +<p>Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la +situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé, +ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était +fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne +demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup +en voyant les obstacles tomber.</p> + +<p>De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique +différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et +plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il +songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé +le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il +ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.</p> + +<p>Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle +plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la +question.</p> + +<p>—Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.</p> + +<p>—Oui, répondit Diégo sans hésiter.</p> + +<p>—J'y consens.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—A une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Tu le feras arrêter?</p> + +<p>—Ce soir même, s'il se présente.</p> + +<p>—Mais tu ne sortiras pas de la ville?</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Cela ne suffit pas.</p> + +<p>—Que veux-tu pour te rassurer complètement?</p> + +<p>—Une certitude matérielle.</p> + +<p>—Parle!</p> + +<p>—Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate, +et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre +à la Roche-Bernard.</p> + +<p>—Si je pars, qui arrêtera Pinard?</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Tu te défies de moi?</p> + +<p>—J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me +tromper.</p> + +<p>—Dans la crainte que la tentation ne soit forte?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Alors, autre chose.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et +ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au +Bouffay.</p> + +<p>—Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?</p> + +<p>—Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.</p> + +<p>—Tu as raison.</p> + +<p>Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du +cabinet.</p> + +<p>—Chaux est-il en bas? demanda Carrier.</p> + +<p>—Oui, citoyen.</p> + +<p>—Fais-le monter.</p> + +<p>Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du +proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le +papier au sans-culotte.</p> + +<p>—Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des +hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les +prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais +guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu +voir un prisonnier.</p> + +<p>Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur, +et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués +lieutenants n'osaient lui adresser la parole.</p> + +<p>—Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.</p> + +<p>Carrier donna un violent coup de poing sur la table.</p> + +<p>—Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que +celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!</p> + +<p>—C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce +cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.</p> + +<p>—Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au +Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + +<p>—Eh bien! tu as vu le marquis!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.</p> + +<p>Fougueray haussa les épaules.</p> + +<p>—Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la +lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais +ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur +la route en tournant le dos à la ville.</p> + +<p>Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.</p> + +<p>—C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu +n'as pu avoir cette lettre....</p> + +<p>—Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point +qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à +nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce +soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici +qu'avec la lettre, j'en réponds.</p> + +<p>—Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au +Bouffay jusqu'à ton retour ici.</p> + +<p>—A ton aise!</p> + +<p>—Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous +avons joyeuse réunion à souper, tu sais?</p> + +<p>—Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour +pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai +quelqu'un.</p> + +<p>—Homme ou femme?</p> + +<p>—Femme.</p> + +<p>—Jeune?</p> + +<p>—Vingt ans.</p> + +<p>—Jolie?</p> + +<p>—Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.</p> + +<p>—Aimable?</p> + +<p>—Elle est un peu folle.</p> + +<p>—Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa +raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée; +je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa +commencent à me fatiguer.</p> + +<p>—Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était +qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu +seras content!</p> + +<p>Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le +cabinet de travail.</p> + +<p>—Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le +regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté +verticalement!</p> + +<p>—Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes +ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu +un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh +bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout! +Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings! +Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste +un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA MARCHANDE A LA TOILETTE</a></h3> + +<p>Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en +réfléchissant profondément.</p> + +<p>—Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes +après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me +servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre +chose!</p> + +<p>Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux, +dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée. +L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert: +son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une +activité dévorante. Bientôt son œil étincela et sa lèvre ébaucha un +sourire.</p> + +<p>—Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui +conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en +conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures +cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir +de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du +Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours +ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête +au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des +soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures; +je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je +conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son +habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du +marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis +que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot +dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et +bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le +presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul! +Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier +a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra +service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco! +je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il +s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa +beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!</p> + +<p>Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante, +le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se +dirigeant vers la demeure de Pinard.</p> + +<p>Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour, +formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes, +ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste +apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas +de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de +bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin, +qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'œil bizarre et +indescriptible.</p> + +<p>Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge, +et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on +lisait en lettres blanches ces mots significatifs:</p> + +<p class="center"> +<span class="smcap">A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.</span> +</p> + +<p>Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande +de papier blanc, avec cette autre inscription:</p> + +<p class="center"> +LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,<br /> +<span class="smcap">MARCHANDE A LA TOILETTE.</span><br /> +</p> + +<p>Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne +Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et +trafiquait des effets de femme, <i>des défroques de la guillotine</i>, +suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui +envoyait.</p> + +<p>Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui, +en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans +l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite, +grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se +tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne +Carbagnolles.</p> + +<p>Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et +potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête +ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour +son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire +ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces +aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières +provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés +parfumés, pour amener la fortune dans une maison.</p> + +<p>Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur; +car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu +anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de +sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de +modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté +avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne +continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne +plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes +des <i>impures</i>, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau +entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.</p> + +<p>Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la +boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de +«<i>tricoteuses</i>» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de +l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis +en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne +Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son +jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le +comte de Fougueray:</p> + +<p>—Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.</p> + +<p>—J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en +montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux +une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux; +tiens, regarde, examine.</p> + +<p>Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre +la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle +renfermait.</p> + +<p>—Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire +pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes <i>pékin velouté et +lacté</i>, des caracos <i>à la cavalière</i>, des robes <i>rondes à la +parisienne</i>, des chemises <i>à la prêtresse</i>, des ceintures <i>à la Junon</i>, +des robes <i>au lever de Vénus</i>, des baigneuses; voilà des fichus <i>à la +Marie-Ant</i>..., <i>à la citoyenne Capet</i>, reprit-elle en se mordant les +lèvres.</p> + +<p>Diégo la regarda en souriant.</p> + +<p>—Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin +bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut +des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui +est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne +paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de +le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle +devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!</p> + +<p>—Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame +Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «<i>vous</i>» +aristocratique au «<i>toi</i>» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme +qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.</p> + +<p>La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son +pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de +cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or, +si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et +cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un +joli soulier à boucle d'acier, attira l'œil de l'acheteur.</p> + +<p>Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé +que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon +deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle +sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait +Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce +qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la +coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par +une personne qui l'accompagnerait.</p> + +<p>—Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre +de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de +tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de +bons patriotes?</p> + +<p>—Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut +public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse +dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.</p> + +<p>La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle +appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats +faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa +un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.</p> + +<p>La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître, +puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son +arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers +elle.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?</p> + +<p>—Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de +gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il +a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.</p> + +<p>—Mais comment se nomme-t-il?</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son +nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut +public de Paris.</p> + +<p>—Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement +l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?</p> + +<p>—J'ai écrit ce titre sous sa dictée.</p> + +<p>L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas +dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.</p> + +<p>—Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il +doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à +son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage +précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!</p> + +<p>Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.</p> + +<p>—Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.</p> + +<p>—Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où +je dois le retrouver!</p> + +<p>—Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il +s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans +danger.</p> + +<p>L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit +le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son œil +sombre lançait un éclair chargé de menaces.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'AMOUR D'UN BANDIT</a></h3> + +<p>Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme +qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il +congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de +l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était +fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la +serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes +d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien +entra.</p> + +<p>Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par +terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle +paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un +mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.</p> + +<p>—Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!</p> + +<p>Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa +voix toute la suavité dont elle était capable.</p> + +<p>—Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.</p> + +<p>—Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.</p> + +<p>—C'est un ami.</p> + +<p>—Un ami?</p> + +<p>Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois, +elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son +interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.</p> + +<p>—Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse +à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?</p> + +<p>—Quitter cette maison?</p> + +<p>—Oui....</p> + +<p>Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une +expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une +terreur indicible:</p> + +<p>—Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas fuir?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous resterez donc ici?</p> + +<p>—Il le veut.</p> + +<p>—Carfor, n'est-ce pas?</p> + +<p>Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo +crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu +à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de +l'entretien.</p> + +<p>Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant, +il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et +qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que +la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû +faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la +jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.</p> + +<p>—C'est pour moi? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit l'Italien.</p> + +<p>—Pour moi? Bien vrai?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et ces beaux souliers aussi?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?</p> + +<p>—Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.</p> + +<p>—Alors... je puis les prendre... me parer...?</p> + +<p>—Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite +je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y +a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous +souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le +misérable vous donnait.</p> + +<p>Yvonne n'écoutait pas.</p> + +<p>Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous +les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant +auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne +se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux +étincelants.</p> + +<p>Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la +couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait +établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses, +et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait +que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin +la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne +rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta. +Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers +coquets.</p> + +<p>Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle +joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les +plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant +se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir +donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la +contemplait en silence.</p> + +<p>—Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il; +et ce brigand de Carrier sera trop heureux!</p> + +<p>Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être +seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba +en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes +encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies, +apparurent dans toute leur délicate beauté.</p> + +<p>Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir +dans son cœur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis +allumée.</p> + +<p>La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique +une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles +qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour +d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis +gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le +flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie +enfantine.</p> + +<p>Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit +pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de +la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser +tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de +terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les +arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.</p> + +<p>Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir +la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre. +Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules, +Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula +vivement....</p> + +<p>Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit +chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre; +mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.</p> + +<p>—Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce +habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions; +au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne +les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix +brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime, +entends-tu!</p> + +<p>Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules +et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris +inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.</p> + +<p>Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de +l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur +son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses +regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa +physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son +persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et +sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit, +agité par un frisson convulsif.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes +le comte de Fougueray!</p> + +<p>Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la +jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il +s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de +terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de +Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.</p> + +<p>—Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille; +va! personne ne peut venir à ton aide.</p> + +<p>Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre +enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par +lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite +de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne +pouvait la secourir.</p> + +<p>Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle +demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa +échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses +lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.</p> + +<p>Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses +beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la +main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant. +Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore +à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première +pièce.</p> + +<p>—Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.</p> + +<p>Mais Diégo l'avait suivie.</p> + +<p>—Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa +proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.</p> + +<p>En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre +enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu +seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.</p> + +<p>Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte +d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait +sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme +bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.</p> + +<p>Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la +défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un +pistolet passé à sa ceinture et l'arma.</p> + +<p>L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène +épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme +étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.</p> + +<p>A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux +démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion +violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait +déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut +court.</p> + +<p>Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards +s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant +s'échappa de sa poitrine.</p> + +<p>—Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.</p> + +<p>Puis se retournant sur Diégo:</p> + +<p>—Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!</p> + +<p>Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il +tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public +s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras +du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la +puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas +la blessure dont le sang partit à flots.</p> + +<p>Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort +comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique +pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au +violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le +genou puissant de son ennemi.</p> + +<p>—Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en +lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.</p> + +<p>Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le +spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et +d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours +d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses +mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture, +puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le +contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le +parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber +en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher. +Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie +échappé des lèvres d'Yvonne.</p> + +<p>—Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son +sauveur.</p> + +<p>Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie +Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait, +qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait +abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui +faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille +du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.</p> + +<p>Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé +à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de +Saint-Étienne.</p> + +<p>Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât +sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se +mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du +combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir +ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie +Marat.</p> + +<p>Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de +ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de +besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et +tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route +qu'il venait de parcourir.</p> + +<p>Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport +avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste, +il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le +chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant +de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer +dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel +aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal +convenu.</p> + +<p>Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de +quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la +capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante +utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en +emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du +Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au +jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait +laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.</p> + +<p>La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout +d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme +qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint +le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de +la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que +lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder +à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et +roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette +nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et, +se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:</p> + +<p>—Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray! +maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!</p> + +<p>Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le +travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas +du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le +moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle +venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et +parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa +physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois +le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de +nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.</p> + +<p>En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme +attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action +de grâces que prononçait son sauveur.</p> + +<p>Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble +extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant +pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente +prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases +sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui +inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs. +C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait +la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de +Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.</p> + +<p>—Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son œil limpide, dans +lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec, +remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non +seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je +puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure, +maintenant j'ai toute ma raison.</p> + +<p>Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans +certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait +de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le +couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES TROIS SANS-CULOTTES</a></h3> + +<p>Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis +du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close +s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux +dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et +chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre, +se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de +la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et +Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes +d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à +tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre +eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs, +sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un œil +étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la +vieille forteresse.</p> + +<p>—Rien! dit l'un d'eux.</p> + +<p>—Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.</p> + +<p>Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois +promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte +devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à +l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres +citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois +reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se +trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du +côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait +négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de +la poche de sa carmagnole.</p> + +<p>—Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de +l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.</p> + +<p>La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de +la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant, +moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent, +les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils +venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus +encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.</p> + +<p>—Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième +sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce +pas, Marcof?</p> + +<p>—Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va +pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.</p> + +<p>—Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième +interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je +pas fait ce que vous avez voulu?</p> + +<p>—C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise +volonté.</p> + +<p>—Alors tu tiendras ta parole, Marcof?</p> + +<p>—Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?</p> + +<p>—Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?</p> + +<p>—Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et +Jocelyn.</p> + +<p>—C'est cela même.</p> + +<p>—Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu +que je t'y conduise?</p> + +<p>—Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je +l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à +la prison.</p> + +<p>—Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec +impatience.</p> + +<p>—Il va venir, fit Marcof.</p> + +<p>—Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer +Boishardy.</p> + +<p>—Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor, +comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et +sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le +costume.</p> + +<p>—Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en +arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui +chancelait.</p> + +<p>—Ma blessure me fait horriblement souffrir!</p> + +<p>—Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais +finir par parler?</p> + +<p>Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.</p> + +<p>—Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces +demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.</p> + +<p>—Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.</p> + +<p>—Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un +silence.</p> + +<p>—Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle +aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun +signal, donc tout doit bien aller.</p> + +<p>Marcof s'arrêta en fixant son œil d'aigle sur un point noir qui +apparaissait dans les ténèbres.</p> + +<p>—Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc, +Boishardy.</p> + +<p>Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un +nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta +brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune +Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le marin.</p> + +<p>—Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.</p> + +<p>—Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.</p> + +<p>—Yvonne! Yvonne est sauvée!</p> + +<p>—Tu l'as retrouvée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.</p> + +<p>—Comment? Explique-toi?</p> + +<p>Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo. +Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il +ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des +souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait +empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc +qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec +lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.</p> + +<p>—Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons +pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à +Philippe et à Jocelyn!</p> + +<p>Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:</p> + +<p>—Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste +à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne. +Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!</p> + +<p>Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se +dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le +chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils +poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la +compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs +démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde +l'arrêta.</p> + +<p>—On n'entre pas! dit-il.</p> + +<p>—Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est la consigne.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne me reconnais pas?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Tu sais que je suis l'ami de Carrier?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce +soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à +peine.</p> + +<p>Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à +l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec +inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la +prison.</p> + +<p>—Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.</p> + +<p>Tous quatre retournèrent sur leurs pas.</p> + +<p>—Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous +ne rencontrerons personne.</p> + +<p>Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après +avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la +solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses +compagnons l'imitèrent.</p> + +<p>—Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.</p> + +<p>Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de +Carfor et s'écria brusquement:</p> + +<p>—Si tu nous avais trompés!</p> + +<p>—Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité, +je ne vous trompe pas.</p> + +<p>Marcof haussa les épaules.</p> + +<p>—Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en +s'adressant à Pinard.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Cet ordre en serait-il la conséquence?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.</p> + +<p>—Pourquoi! répliqua le chef royaliste.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour mieux réussir.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et +cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la +ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au +besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu +faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe? +Non, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cela est vrai! répondit Marcof.</p> + +<p>—Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez, +poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et +surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre +tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente +dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la +nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous +pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant +d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.</p> + +<p>—Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à +Kérouac est une conséquence de tout ceci.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Il est allé au placis?</p> + +<p>—Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars +seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.</p> + +<p>—De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes, +qui croient marcher à une victoire facile.</p> + +<p>—C'est cela.</p> + +<p>—Mais Philippe?</p> + +<p>—Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de +l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous +ferraillerons.</p> + +<p>—Admirable!</p> + +<p>—Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant +onze heures.</p> + +<p>—Nous y pénétrerons!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'ai mon plan.</p> + +<p>—Dites! fit vivement le chef royaliste.</p> + +<p>Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:</p> + +<p>—Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.</p> + +<p>—Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.</p> + +<p>—Alors tu vas lui en demander l'ordre.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Tout de suite.</p> + +<p>—Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet +ordre que tu exiges.</p> + +<p>—Tu vas y aller!</p> + +<p>Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son œil fauve +lança un éclair sinistre.</p> + +<p>—Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?</p> + +<p>—Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé +à ses côtés.</p> + +<p>—Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.</p> + +<p>—Eh bien! sans doute!</p> + +<p>—Quoi! vous iriez avec lui?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et nous?</p> + +<p>—Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.</p> + +<p>—Marcof! Marcof! réfléchissez!</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité +tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!</p> + +<p>—Si fait!</p> + +<p>—Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de +bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh +bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas +seul!</p> + +<p>—Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.</p> + +<p>—Non, s'écria Keinec à son tour.</p> + +<p>—Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune +défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention +générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du +prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous +viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le +sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma +résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi, +Keinec, je je te l'ordonne!</p> + +<p>Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.</p> + +<p>—Faites donc, dit-il.</p> + +<p>—J'obéirai! ajouta Keinec.</p> + +<p>—Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans +retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que +je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de +mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il +l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite, +mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux +auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure. +Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier +endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!</p> + +<p>Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition +nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille +détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il +se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit +Marcof, le tigre dompté par le lion.</p> + +<p>Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'œil +l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur +de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les +poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:</p> + +<p>—Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter +secours à Marcof.</p> + +<p>Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier +qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison. +Boishardy le suivit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE FIL D'ARIANE</a></h3> + +<p>Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre +et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de +rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du +prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant +sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils +eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.</p> + +<p>Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier, +ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le +carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille, +et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la +prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à +l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant +n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci +fut incapable d'essayer un seul mouvement.</p> + +<p>Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et +comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son +poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait +continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces +diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de +lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que, +peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de +faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui +toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable +mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout +espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à +autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et +délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à +songer à Pinard.</p> + +<p>—Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici +et il me délivrera.</p> + +<p>Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.</p> + +<p>—Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être; +et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans +détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette +passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de +me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison? +Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes? +Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas +y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela +n'est pas! cela n'est pas!</p> + +<p>Et l'œil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel, +semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de +Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés +son bourreau.</p> + +<p>Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les +hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses +yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa +vie antérieure, et le cortège de ses victimes.</p> + +<p>A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien +poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions +sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait +s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte +de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent. +Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir. +L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit +tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de +l'inquiétude et de l'anxiété.</p> + +<p>—Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la +délivrance? est-ce la mort?</p> + +<p>Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien. +Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La +jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste +la contemplait en souriant avec bonté.</p> + +<p>—C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.</p> + +<p>Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:</p> + +<p>—C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas. +Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à +Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.</p> + +<p>La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le +gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front +pâli.</p> + +<p>—Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!</p> + +<p>—Hélas! monseigneur, j'ai été folle!</p> + +<p>—Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon +enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves +cœurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je +viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire +deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.</p> + +<p>En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et +Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes. +Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il +devint d'une pâleur extrême.</p> + +<p>—Elle l'aime toujours! pensa-t-il.</p> + +<p>Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une +douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait +envahi ses traits.</p> + +<p>—Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon +Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!</p> + +<p>Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se +passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot +imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage +sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de +changer le sujet de la conversation.</p> + +<p>—Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>—En haut, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Montons alors, et hâtons-nous!</p> + +<p>Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des +sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle +sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.</p> + +<p>Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec +avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé +depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne. +Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait +pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite +de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à +celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui +l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.</p> + +<p>Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère +impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en +remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur, +venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait +toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé +était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré +fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en +rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les +questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un +soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu +dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les +yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie.</p> + +<p>Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne +prête à le suivre, et se penchant vers son oreille:</p> + +<p>—Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il +t'aime plus que jamais!</p> + +<p>Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie, +et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant +que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement.</p> + +<p>—Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.</p> + +<p>—Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est +peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à +combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper!</p> + +<p>Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité +sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore +ce qui se passait dans le cœur du pauvre gars.</p> + +<p>—Ton cœur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il. +Viens! ne pensons plus qu'à notre mission.</p> + +<p>—Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le +gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!</p> + +<p>Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans +celle où était attaché Diégo.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2> + +<h3><a href="#table">UN SOUPER CHEZ CARRIER.</a></h3> + +<p>Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de +Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof +et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant +devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer +davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous +le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles, +reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La +compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier. +Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant.</p> + +<p>Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à +l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il +lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui. +Cependant faisant contre fortune bon cœur (au fond il craignait son +lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de +grandes démonstrations de joie.</p> + +<p>Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait +que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la +plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une +mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes +annoncés dans sa lettre du matin.</p> + +<p>—C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier.</p> + +<p>—Oui, répondit le marin en s'avançant.</p> + +<p>—Tu as donc séjourné parmi les brigands.</p> + +<p>—Comme tu le dis.</p> + +<p>—Longtemps?</p> + +<p>—Trois mois.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Un peu partout, dans les environs de Nantes.</p> + +<p>—Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?</p> + +<p>—Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé +pénétrer ici la nuit dernière.</p> + +<p>—Qui les commandait?</p> + +<p>—Boishardy.</p> + +<p>—Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques +heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.</p> + +<p>—Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face +avec eux!</p> + +<p>—Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?</p> + +<p>—Mon compagnon est au Bouffay.</p> + +<p>—Il devait venir avec toi.</p> + +<p>—Il n'a pas voulu.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous +battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons +parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous +pouvons faire....</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul. +Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide +venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à +portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il +s'arrêta.</p> + +<p>Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En +une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla +à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à +frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur +un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un +homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance, +n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof +recula.</p> + +<p>Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir. +Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à +peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste +il rappela près de lui le sans-culotte.</p> + +<p>—Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce +que je veux faire et ce que je demande.</p> + +<p>—Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre.</p> + +<p>—Je ne veux pas d'argent.</p> + +<p>—Que veux-tu donc?</p> + +<p>—Pinard va te le dire.</p> + +<p>—Parle, alors.</p> + +<p>—Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les +prisons et de disposer de deux hommes.</p> + +<p>—C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les +regards s'éclaircirent.</p> + +<p>—Peut-être, répondit le marin.</p> + +<p>—Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même.</p> + +<p>—Je crois que tu as deviné.</p> + +<p>—Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage.</p> + +<p>—Non; je veux les avoir entre les mains.</p> + +<p>—Tu y tiens donc bien?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Eh bien, cela pourra se faire.</p> + +<p>—Ce soir?</p> + +<p>—Je n'y vois pas d'inconvénient.</p> + +<p>—Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée +des prisons.</p> + +<p>—Écris-le, je vais signer.</p> + +<p>Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier, +plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit +place, et posa la main sur une feuille ornée de l'en-tête républicain. +Pinard étouffa un soupir de joie. Son œil vitreux s'éclaircit +brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et +Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant +de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant +du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il +allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main +pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait +de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère +de Philippe de Loc-Ronan.</p> + +<p>Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier; +l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la +vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du +plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel +Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le +marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main +saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à +merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit +qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il +songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il +cherchait à s'expliquer l'absence.</p> + +<p>—Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.</p> + +<p>—Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.</p> + +<p>Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur +l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou. +Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna +convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le +bureau.</p> + +<p>—Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de +papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire?</p> + +<p>—L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.</p> + +<p>Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la +plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha +pour signer. Mais relevant la tête.</p> + +<p>—A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de +Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux +avoir?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs +commençaient singulièrement à impatienter.</p> + +<p>—Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne +dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout.</p> + +<p>—Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit +d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.</p> + +<p>—Un domestique seul?</p> + +<p>—Non; lui et son compagnon.</p> + +<p>—Et comment les nommes-tu?</p> + +<p>—Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier +se nomme Jocelyn.</p> + +<p>—Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume.</p> + +<p>—Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le +proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il me plaît de réfléchir.</p> + +<p>—Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait +qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même.</p> + +<p>—Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit doucement.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement +sur le seuil.</p> + +<p>—Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper.</p> + +<p>—Eh bien, le souper?</p> + +<p>—Il est prêt....</p> + +<p>—A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table!</p> + +<p>—Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine.</p> + +<p>—Quel ordre?</p> + +<p>—Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.</p> + +<p>—Après souper, citoyen!...</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons +ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras. +Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.</p> + +<p>Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat +perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris +par le bras et s'efforçait de l'entraîner.</p> + +<p>Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de +Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à +Carrier:</p> + +<p>—Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais +boire!</p> + +<p>Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait +la porte communiquant avec le salon:</p> + +<p>—Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir! +Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il +signe.</p> + +<p>Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa +pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait +pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration +généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et +impétueuse.</p> + +<p>Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper +qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de +donner une explication de son refus.</p> + +<p>—Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en +tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au +dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me +dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se +trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs, +j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.</p> + +<p>Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait +de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire +présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se +débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient +donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées +bien différentes.</p> + +<p>Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce, +aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme +cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu +choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus +pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait +la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des +officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes +de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en +carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les +manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et +sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements +sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des +habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux +propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards +éhontés.</p> + +<p>Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à +la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du +citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux +hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient +dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de +violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on +ornait le langage.</p> + +<p>Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à +tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les +lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof +n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus +dégradant pour l'espèce humaine.</p> + +<p>Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient +l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et, +quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il +voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen +représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que +rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du +proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à +l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la +salle à manger.</p> + +<p>Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de +lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on +pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent +vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof.</p> + +<p>La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement +avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais +Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne +reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions, +ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de +la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de +rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission +serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de +tuer toujours.</p> + +<p>Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles, +beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses +étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage +d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme +se rétablit presque.</p> + +<p>—Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les +citoyennes que nous les attendons!</p> + +<p>Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux», +s'empressèrent d'obéir.</p> + +<p>—Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même +rang que Marcof et presque an face de Carrier.</p> + +<p>—Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il +devrait être ici.</p> + +<p>Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.</p> + +<p>—Fougueray! répéta-t-il.</p> + +<p>—Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin.</p> + +<p>—Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en +touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le +sans-culotte entre les deux épaules.</p> + +<p>Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un +regard suppliant.</p> + +<p>—Oui, répondit-il.</p> + +<p>—Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le +comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds +nettement, réponds vite!</p> + +<p>—C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas, +je t'en conjure! Je souffre trop!</p> + +<p>Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie.</p> + +<p>—Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes!</p> + +<p>En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de +beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards +se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de +toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa.</p> + +<p>La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin +reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait +suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée.</p> + +<p>Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses +côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la +droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui +adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait +être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment +devenait horriblement critique.</p> + +<p>Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son +pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut +engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans +bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit +Hermosa prendre place et s'installer à son côté.</p> + +<p>Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière +qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur +la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé +vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se +lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces.</p> + +<p>Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine, +qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme +à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête, +et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face.</p> + +<p>Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'œil elle reconnut le +frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant, +l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle +avait voué une mortelle haine.</p> + +<p>La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en +rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante. +Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si +nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle +refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge.</p> + +<p>Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les +bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter +attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.</p> + +<p>—Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh! +citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de +m'annoncer ton nom!</p> + +<p>—On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof.</p> + +<p>—Le tueur de hyènes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où diable as-tu pris ce nom-là?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—En Afrique!</p> + +<p>—Tu as donc tué des hyènes?</p> + +<p>—Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.</p> + +<p>—Est-ce que tu es marin?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates?</p> + +<p>—Tu l'as deviné.</p> + +<p>—Bravo! à ta santé!</p> + +<p>—A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son +verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et +l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la +table du proconsul.</p> + +<p>Hermosa plia sous l'étreinte du marin.</p> + +<p>—Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de +ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.</p> + +<p>—Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce +soir!</p> + +<p>—Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui +sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es +libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous +sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!</p> + +<p>—Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière.</p> + +<p>—Bravo le tueur de hyènes!</p> + +<p>—Vive la liberté!</p> + +<p>—Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout +plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi +avait ses bons jours.</p> + +<p>—Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique +que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton +assiette?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas d'usage ici.</p> + +<p>—Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte +jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu +as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les +aristocrates t'a rendu muet?</p> + +<p>Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le +doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se +redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent.</p> + +<p>—Parle donc! répéta Marcof.</p> + +<p>—Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité +fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et +tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le +meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes!</p> + +<p>Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante. +Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles +s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit +attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit +seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de +Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau +venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le +regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse:</p> + +<p>—Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux +mourir!</p> + +<p>—Tu souffres donc?</p> + +<p>—Comme un damné.</p> + +<p>—Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir!</p> + +<p>—Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras +pas vivant de cette maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">PIÉTRO</a></h3> + +<p>Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la +moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier +prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait, +blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers +Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui +donner l'avertissement que nous connaissons.</p> + +<p>—Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.</p> + +<p>—Oui, répondit sourdement la courtisane.</p> + +<p>—Et cela t'étonne de me rencontrer ici?</p> + +<p>—Qu'y viens-tu faire?</p> + +<p>—Es-tu vraiment curieuse de le savoir?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te +connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de +Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton +dernier amour.</p> + +<p>—Comme ce souper sera ton dernier repas.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche.</p> + +<p>—A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas +avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui de continuer à être franche.</p> + +<p>—A quel propos?</p> + +<p>—A propos des questions que je vais t'adresser.</p> + +<p>—Des questions, à moi?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au +milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement, +ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard; +c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un œil sur +lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera +pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus +de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?</p> + +<p>—Oui. Après?</p> + +<p>—Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de +Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy, +et passait pour ton frère....</p> + +<p>—C'était mon frère, interrompit Hermosa.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Certes!</p> + +<p>—Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui +qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les +Calabres.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Bah! Il l'a avoué lui-même.</p> + +<p>—Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus +instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que +tu voudras, je ne répondrai plus.</p> + +<p>—Tu ne répondras plus?</p> + +<p>Hermosa garda le silence.</p> + +<p>—Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite +histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette +nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui +parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi +ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus +simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite +plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La +chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle +emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait +scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des +piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher +solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus, +je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un +geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce!</p> + +<p>—Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est +que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet.</p> + +<p>—Tu ne le ferais pas!</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que ce serait assurer ta mort.</p> + +<p>—On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre +pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que +causera ta mort.</p> + +<p>—Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par +son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve.</p> + +<p>—Je veux que tu répondes à mes questions.</p> + +<p>—Encore?</p> + +<p>—Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta +poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Veux-tu répondre, oui ou non?</p> + +<p>—Eh bien!... oui!</p> + +<p>—Franchement?</p> + +<p>—Franchement.</p> + +<p>—Ce Raphaël était-il ton frère?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Avait-il donc volé le titre qu'il portait?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Mais qui es-tu?</p> + +<p>—Qui je suis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—La marquise de Loc-Ronan!</p> + +<p>—Mensonge!</p> + +<p>—Tu sais bien que je ne mens pas!</p> + +<p>—Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec +violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!</p> + +<p>—Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une +attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait +enfin la contenance d'Hermosa.</p> + +<p>Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute +prudence.</p> + +<p>Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le +canon de son pistolet sur le front de la courtisane:</p> + +<p>—Réponds! s'écria-t-il.</p> + +<p>Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec +précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce +moment eut à peine la durée d'un éclair.</p> + +<p>Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant +l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui +pendait à la ceinture du marin.</p> + +<p>—C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.</p> + +<p>Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente, +et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin +et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa +s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante +répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu.</p> + +<p>Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses +nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient +face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité +remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard +à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait +obstacle.</p> + +<p>Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans +l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une +fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la +franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la +compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se +releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et +hâta encore sa course.</p> + +<p>Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la +place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y +attendaient.</p> + +<p>—Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute!</p> + +<p>—Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la +prison!</p> + +<p>—Comment cela? Il est neuf heures à peine.</p> + +<p>—J'ai un blanc-seing de Carrier!</p> + +<p>—Un blanc-seing de Carrier?</p> + +<p>—Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard. +J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par +Keinec; venez, hâtons-nous!</p> + +<p>La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes. +Boishardy s'avança le premier.</p> + +<p>—Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à +l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir +de la petite table devant laquelle il était assis:</p> + +<p>—Passez, citoyens, dit-il.</p> + +<p>—Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy.</p> + +<p>—Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux +geôliers.</p> + +<p>Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait +agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt, +comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner +par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par +devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de +mettre sa responsabilité à couvert.</p> + +<p>Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du +citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de +Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le +grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.</p> + +<p>—Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés +depuis longtemps.</p> + +<p>—Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Aujourd'hui même.</p> + +<p>—Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans +la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.</p> + +<p>—Et où est cette salle?</p> + +<p>—Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici +l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse +accompagner?</p> + +<p>—Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien.</p> + +<p>Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué, +un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de +garde, retentit dans la première cour.</p> + +<p>Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une +lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux +portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était +surmontée de cette inscription tracée en lettres noires:</p> + +<p class="center"> +<span class="smcap">CHAMBRE DU SURVEILLANT</span></p> + +<p>Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et +Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe.</p> + +<p>—Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.</p> + +<p>—Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier.</p> + +<p>—Eh oui, tonnerre! s'écria Marcof en avançant.</p> + +<p>La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une +exclamation joyeuse.</p> + +<p>—Marcof! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard.</p> + +<p>—Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier +tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais?</p> + +<p>—Piétro?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier +service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.</p> + +<p>—Le marquis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ils ne sont plus dans la salle commune.</p> + +<p>—Où sont-ils?</p> + +<p>—Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je +voulais le sauver.</p> + +<p>—Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.</p> + +<p>—Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy.</p> + +<p>—Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser +la porte et se précipitait dans les bras de ses amis.</p> + +<p>Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement +de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant +des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.</p> + +<p>—Nous sommes cernés! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir.</p> + +<p>—Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme! +Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...</p> + +<p>—Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue.</p> + +<p>Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour.</p> + +<p>—Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.</p> + +<p>—Ils montent, cria Keinec.</p> + +<p>—Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof.</p> + +<p>—Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que +l'un de vous seulement éteigne la lanterne.</p> + +<p>Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et +l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On +entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement +l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il +dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des +torches apparaissait à l'entrée du corridor.</p> + +<p>Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout +ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une +bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro +referma la porte et poussa deux verrous intérieurs.</p> + +<p>—La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous +aurons le temps de fuir.</p> + +<p>—Par où? demanda Boishardy.</p> + +<p>Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de +barreaux de fer.</p> + +<p>—Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.</p> + +<p>—Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite.</p> + +<p>Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux +des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent +aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en +tirait trois cordes à nœuds.</p> + +<p>—Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a +pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au +dehors de ce côté.</p> + +<p>—Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé?</p> + +<p>—Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver.</p> + +<p>—Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec +nous.</p> + +<p>—Les cordes sont attachées, cria Keinec.</p> + +<p>En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte +trembla sous les coups de la hache.</p> + +<p>—Partez! fit Piétro.</p> + +<p>—Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous.</p> + +<p>L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre. +Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof +aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent.</p> + +<p>—A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons!</p> + +<p>Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques +la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime +résistance. Pinard, l'œil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les +sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête +passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre.</p> + +<p>—Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile.</p> + +<p>Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de +saisir la corde à nœuds.</p> + +<p>—Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement.</p> + +<p>—Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur +laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....</p> + +<p>Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa +tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il +acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras.</p> + +<p>—En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...</p> + +<p>—Où est Keinec? demanda Marcof.</p> + +<p>—Il est parti en éclaireur, répondit Philippe.</p> + +<p>—Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville.</p> + +<p>Keinec accourait.</p> + +<p>—Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement.</p> + +<p>—Alors, nous sommes sauvés; en avant!</p> + +<p>Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la +direction de l'Erdre.</p> + +<p>—Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans +ralentir la marche.</p> + +<p>—Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait +pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt.</p> + +<p>—Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons.</p> + +<p>—Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe.</p> + +<p>—Qui le lui avait donc donné?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Vous, Boishardy?</p> + +<p>—Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était +l'homme que j'ai trouvé chez Pinard?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'était le comte de Fougueray.</p> + +<p>—Le comte de Fougueray?</p> + +<p>—Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé +le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison. +C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à +Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et +conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été +long, mais enfin j'en suis venu à bout.</p> + +<p>—Et qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Mort?</p> + +<p>—Les souffrances l'ont tué.</p> + +<p>—Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais +ce qu'était réellement ce bandit?</p> + +<p>—Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait +d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais +tout.</p> + +<p>—Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement.</p> + +<p>—Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les +Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux +voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la +vérité.</p> + +<p>—Oh! je comprends....</p> + +<p>—Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi!</p> + +<p>Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où +partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats +républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne, +opposaient néanmoins une vive résistance.</p> + +<p>Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à +la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même +où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs.</p> + +<p>Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée +d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait +devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte. +Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.</p> + +<p>Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de +garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était +libre. Boishardy en profita habilement.</p> + +<p>—Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la +retraite.</p> + +<p>—Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui +venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.</p> + +<p>Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce +moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc. +Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs +soldats et les gars les plus déterminés du placis.</p> + +<p>Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les +soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la +ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé, +donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.</p> + +<p>Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant +l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui +avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il +craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses +royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance +dans la maison du proconsul.</p> + +<p>Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons, +ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie; +il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a><a href="#table">ÉPILOGUE</a></h2> + +<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE FOUGUERAY</a></h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ie" id="Ie"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">ALGÉSIRAS</a></h3> + +<p>A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule +espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux +continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque +cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer +tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures +capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès +l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les +nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras, +s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les +baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que +celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.</p> + +<p>Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les +deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans +l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la +pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le +milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire, +en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une +montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que +si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux +et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un +même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de +casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance. +Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité +orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font +les deux bras étendues de sa vieille sœur l'Europe. Ces deux bras, ces +deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.</p> + +<p>Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme +s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant +sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses +jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux +habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en +paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs +gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans +une grosse pelotte de soie brune.</p> + +<p>Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes +enveloppées dans leur «<i>haich</i>» savamment drapé, qui leur couvre la +figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand œil noir frangé de +cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts +feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.</p> + +<p>Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite, +San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes +espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie. +Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un +soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est +un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais +l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les +autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout +aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces +considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne +sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que, +sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous +venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous +avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous +allons le reprendre.</p> + +<p>Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une +forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du +courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de +doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce +navire est le lougre <i>le Jean-Louis</i>.</p> + +<p>A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple +avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards +blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord +Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel +est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à +l'expression mélancolique.</p> + +<p>Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte +d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche +souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards +bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et +qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les +paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.</p> + +<p>—Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes +révélations.</p> + +<p>L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.</p> + +<p>—Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à +votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails. +Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez +pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache +tout.</p> + +<p>Piétro interrogea Marcof du regard.</p> + +<p>—Parle! répondit le marin.</p> + +<p>L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et +commença:</p> + +<p>—Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof, +et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce +qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine. +Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de +vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un +secret de famille.</p> + +<p>—Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue, +car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs, +qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il +avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré +le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir +le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille +s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui +devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le +vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi +enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre +séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et +heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune. +Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse +Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit +sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi +notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter +l'Italie. Nous étions alors en 1774.</p> + +<p>La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:</p> + +<p>—Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom +n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos +personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous +allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous +n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous +recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls +tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon +frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de +l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de +parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux +au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les +suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!... +moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention +de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous +exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?</p> + +<p>—En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui +d'un geste désignait la terre.</p> + +<p>—Sommes-nous donc si près du port?</p> + +<p>—Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il +y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous +souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.</p> + +<p>—Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre +une telle infamie?</p> + +<p>—Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.</p> + +<p>Piétro reprit:</p> + +<p>—La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait +probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire, +mademoiselle.</p> + +<p>—Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte +régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal. +Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie +des malheurs qui sont arrivés.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne +en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom +de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution +de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos +papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux +gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni +d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous +eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo +avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa +maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize +ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa +perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et +dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit +appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils +s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.</p> + +<p>—Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les +bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de +la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui +tomba dans leurs filets.</p> + +<p>—Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux +complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était +destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent +parlé.</p> + +<p>—Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont +inévitables.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de +sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux +pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:</p> + +<p>—Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de +Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte +voisine.</p> + +<p>Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur +Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite, +accrochées à la base du rocher dénudé.</p> + +<p>—Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez +près du marquis et de sa digne femme.</p> + +<p>—Elle a quitté le voile?</p> + +<p>—Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le +nom de son époux.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce +jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et +ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au +ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les +différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis +reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons +encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous +plaît-il de m'écouter?</p> + +<p>—De grand cœur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où, +grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher +votre frère, pardon, M. le marquis....</p> + +<p>—Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait +serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.</p> + +<p>—Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de +l'arracher, dis-je, à une mort certaine.</p> + +<p>—C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des +détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois, +et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son +époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins, +cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé +délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait +pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa +pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et +Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai +la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en +mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille +dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si +cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le +malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre +la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous +entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette +petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y +conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées; +je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En +Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait.</p> + +<p>—Brave et excellent cœur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une +émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez +été la providence de tous ceux qui vous ont approché.</p> + +<p>—Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la +vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo +et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui +les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par +moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue. +Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette +maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas +d'espérer une prompte guérison.</p> + +<p>—Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La +terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce +malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant +j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si +profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui, +ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez +laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage +en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette +action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de +l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je +revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me +mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France +était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à +Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous +deviez me retrouver.</p> + +<p>—J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea +vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près +de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait +entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait +considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de +sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle +vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener +près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.</p> + +<p>—Et le second? demanda Marie-Augustine.</p> + +<p>Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât +d'artimon. L'enfant accourut.</p> + +<p>—Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille +en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.</p> + +<p>—Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter +l'ordre qu'il venait de recevoir.</p> + +<p>Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof +le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de +cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La +suscription portait:</p> + +<p class="center"> +<i>A Mademoiselle Julie de Château-Giron.</i></p> + +<p>Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de +Fougueray.</p> + +<p>—Prenez! dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous +côtés.</p> + +<p>—Veuillez ouvrir et lire.</p> + +<p>Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une +large feuille de parchemin couverte d'écritures.</p> + +<p>—Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à +relever mademoiselle de Château-Giron des vœux qu'elle avait prononcés. +Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre +auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à +Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome?</p> + +<p>—Pour cela même, mademoiselle.</p> + +<p>—Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre +à la marquise?</p> + +<p>—Je vous en prie!</p> + +<p>En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe.</p> + +<p>—Tout est paré pour le mouillage, dit-il.</p> + +<p>—Bien, répondit Marcof.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua, +sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu:</p> + +<p>—Veille à la manœuvre, lui dit-il.</p> + +<p>Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du +bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste +d'impatience.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.</p> + +<p>—J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient +l'être également.</p> + +<p>—Pauvres jeunes gens!</p> + +<p>—Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis +ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur +du premier doit faire le malheur du second.</p> + +<p>—Leur amour n'a pas faibli?</p> + +<p>—Nullement.</p> + +<p>—Et lequel Yvonne aime-t-elle?</p> + +<p>—Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec; +c'est lui qu'elle doit épouser.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai +racontée?</p> + +<p>—La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait?</p> + +<p>—Oui, et Keinec est celui-là.</p> + +<p>—Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.</p> + +<p>—Il l'est davantage, en effet. C'est un cœur d'or que celui de ce +garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas +être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce +qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât +pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a +volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il +a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte +perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser +vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu +quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh! +les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que +cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage +doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement.</p> + +<p>—Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.</p> + +<p>—Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.</p> + +<p>La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua +que l'ancre venait de mordre le fond de sable.</p> + +<p>—Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord.</p> + +<p>—C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le +bastingage.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Marie-Augustine:</p> + +<p>—Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre +nouvelle famille.</p> + +<p>Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras +que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe, +s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante +femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de +quart; Jahoua le saisit par le bras.</p> + +<p>—Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée!</p> + +<p>—Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec.</p> + +<p>—Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux +puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.</p> + +<p>Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof +avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de +Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.</p> + +<p>—On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en +pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues. +Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIe" id="IIe"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table"><i>Le Moniteur</i> DU 25 FRIMAIRE AN III</a></h3> + +<p>Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le +bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers +et de grenadiers.</p> + +<p>Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du <i>Jean-Louis</i>, la joie la +plus vive régnait parmi la petite famille.</p> + +<p>Marie-Augustine avait trouvé une sœur dans la personne de Julie de +Loc-Ronan.</p> + +<p>Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait +l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle +de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre +et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse. +Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la +jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le +front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations +de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une +fille dévouée. Son cœur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui +avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur +d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le +désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment; +Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.</p> + +<p>Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages +qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une +vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la +main un paquet de journaux.</p> + +<p>Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des +nouvelles de France.</p> + +<p>Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les +journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste +d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.</p> + +<p>—Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du <i>Moniteur</i> +qui portait la date du 25 frimaire an <span class="smcap">III</span> de la République française.</p> + +<p>—Eh bien? fit Marcof.</p> + +<p>—Il s'agit de Carrier.</p> + +<p>—De Carrier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Encore de nouveaux crimes?</p> + +<p>—Non; un juste châtiment.</p> + +<p>—Il est mort?</p> + +<p>—Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier.</p> + +<p>—Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel!</p> + +<p>Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la +condamnation du terrible proconsul.</p> + +<p>Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux +lignes suivantes:</p> + +<div class="blockquot"><p>«...Séance du 25 frimaire an <span class="smcap">III</span> de la République française une et +indivisible.</p> + +<p>«Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le +représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux +témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir +l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres +d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le +tribunal lui représente.</p> + +<p>«Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen +Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre +comme membre du comité du département, convaincus de complicité +avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables.</p> + +<p>«En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont +condamnés à la peine de mort.</p> + +<p>«Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont +renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes +reprochés aux trois premiers.»</p></div> + +<p>—Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait +pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu +tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au +crime?</p> + +<p>—Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu +jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion, +il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices +épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent. +Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me +fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol. +Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop +lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un +ami.</p> + +<p>—La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre +un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de +Marcof!</p> + +<p>—Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son +caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici +ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses +deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant +énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter +les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les +aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le +premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête +baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le +jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il +se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à +l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé, +subit le dernier la peine capitale.»</p> + +<p>—Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper +moi-même.</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.</p> + +<p>—Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur +ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité.</p> + +<p>—N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand +soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en +France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les +poursuites de ces hommes.</p> + +<p>—Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe.</p> + +<p>—Il le faut, repartit Marcof.</p> + +<p>—Tu pars... et je reste.</p> + +<p>—Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une +pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour +elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est +pris, mes ordres sont donnés. Demain <i>le Jean-Louis</i> reprend la mer. +Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en +partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il +arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes +amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments +soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon cœur comme un souvenir +doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les +dangers.</p> + +<p>—A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.</p> + +<p>—Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction +nuptiale avant mon départ.</p> + +<p>—Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon +matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les +époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous +demander.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Laissez-moi partir avec vous.</p> + +<p>—Volontiers, mon gars.</p> + +<p>—Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre. +La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien. +Engagez-moi!</p> + +<p>—Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.</p> + +<p>—Merci!</p> + +<p>Keinec se leva brusquement.</p> + +<p>—Où vas-tu? demanda Marcof.</p> + +<p>—A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à +terre le peu que je possède.</p> + +<p>—Je vais avec toi, dit vivement le fermier.</p> + +<p>—Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.</p> + +<p>Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof +frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude. +Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.</p> + +<p>—Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les +derniers ordres, je saurai bien le ramener.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite +ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation +du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était +seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y +était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots. +Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa +rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva +la tête.</p> + +<p>—Jahoua! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois +et te parler.</p> + +<p>—Keinec?</p> + +<p>—Il n'est pas revenu.</p> + +<p>—Mon Dieu!</p> + +<p>—Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne, +le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai +aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui +me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près +de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue, +tu m'aimes encore peut-être?</p> + +<p>—Oui, murmura la jeune fille.</p> + +<p>—Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de +m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui +appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te +croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la +mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne, +épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour +amour. C'est un grand cœur, fais qu'il soit heureux!</p> + +<p>—Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure, +par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et +fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie; +laisse-moi pleurer cette nuit.</p> + +<p>—Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la +force nécessaire pour accomplir le sacrifice.</p> + +<p>—J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de +toi et de lui.</p> + +<p>—Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être.</p> + +<p>—Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?</p> + +<p>—Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence +pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après +la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli +dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je +voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va +recevoir ta foi.</p> + +<p>Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille, +s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne +leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller +devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le +silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même +qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la +conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme +était Keinec.</p> + +<p>Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne +sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire, +lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin +était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi +que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit +ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il +s'arrêta de nouveau.</p> + +<p>Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le +petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.</p> + +<p><i>Le Jean-Louis</i> se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune +embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses +effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche +devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il +saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le +pont.</p> + +<p>—Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.</p> + +<p>—Dans sa cabine, répondit le vieux marin.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Et Keinec s'élança dans l'entrepont.</p> + +<p>Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé +dans ses rêveries.</p> + +<p>Keinec courut à lui.</p> + +<p>—Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde +altération des traits de son ami.</p> + +<p>—Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je +veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il +faut que tu fasses.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIe" id="IIIe"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE MARIAGE</a></h3> + +<p>A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à +la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la +jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage +d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes, +Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles +murmurées à son oreille.</p> + +<p>Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait +l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce +qui se passait dans le cœur de la jeune fille, lui prodiguait les mots +les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête.</p> + +<p>Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le +marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe. +Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits, +devait servir de témoin à la jeune fille.</p> + +<p>—Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement.</p> + +<p>—Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la +nuit à bord du <i>Jean-Louis</i>, et Marcof va nous le ramener.</p> + +<p>—Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua +en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit.</p> + +<p>Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et +regarda encore.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui.</p> + +<p>—<i>Le Jean-Louis</i> n'est plus au mouillage!</p> + +<p>—Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant.</p> + +<p>—La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.</p> + +<p>En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers +lui.</p> + +<p>—C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous +remettre.</p> + +<p>—Marcof?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et quand vous a-t-il donné cette lettre?</p> + +<p>—Ce matin, à quatre heures.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?</p> + +<p>—Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre +à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures +viennent seulement de sonner.</p> + +<p>Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.</p> + +<p>Tous attendaient avec anxiété.</p> + +<p>Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.</p> + +<p>Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie:</p> + +<p>—Lisez, dit-il, je me sens trop ému.</p> + +<p>Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, <i>le +Jean-Louis</i> sera en plein détroit. Il met le cap sur la France. +Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se +sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.</p> + +<p>«Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il +l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer +cette nuit.</p> + +<p>«Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il +est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole. +Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon +frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les +ennemis de la France.</p> + +<p>«A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux +tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez +quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous +ceux que j'aime.</p></div> + +<p class="smcap center"> +«Marcof.»</p> + +<p>Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait +et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux.</p> + +<p>—Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu? +Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous +attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour +qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos +à tous.</p> + +<p>A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées +pendant la bénédiction nuptiale.</p> + +<p>Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient +leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray +et du vieux Jocelyn.</p> + +<p>A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin +calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du +Maroc.</p> + +<p>Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française: +c'était le lougre <i>le Jean-Louis</i>.</p> + +<p>Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de +la mer.</p> + +<p>—Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second; +aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu +as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras, +enfant, et sois fort, car ton cœur est grand! Le passé porte le voile +des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs, +devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un +baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant!</p> + +<h3>FIN</h3> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Obéissant était le nom de guerre de M. de Cormatin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Nom de guerre de M. de Chantereau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Historique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Historique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Plusieurs écrivains ont cherché à établir le chiffre des +victimes immolées pendant l'époque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux +qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le républicain +Prud'homme: partisan de la Révolution, il a recueilli dans six gros +volumes tous les détails des événements qui se passaient sous ses yeux. +</p><p> +Deux de ces volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque +<i>condamné</i> se trouve inscrit, à sa lettre alphabétique, avec ses noms, +prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et +motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution. +</p><p> +Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de +Carrier à Nantes:</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="victimes"> +<tr><td align='center'><i>Victimes sous le proconsulat de Carrier à Nantes.</i></td></tr> +<tr><td align='center'>En tout 32,360 qu'il faut répartir ainsi qu'il suit:</td></tr> +<tr><td align='left'>Enfants au-dessous de 12 ans, <i>noyés</i></td><td align='center'>1,500</td></tr> +<tr><td align='left'>Id. id. <i>fusillés</i></td><td align='center'>500</td></tr> +<tr><td align='left'>Femmes <i>noyées</i></td><td align='center'>500</td></tr> +<tr><td align='left'>Id. <i>fusillées</i></td><td align='center'>264</td></tr> +<tr><td align='left'>Prêtres <i>noyés</i></td><td align='center'>460</td></tr> +<tr><td align='left'> Id. <i>fusillés</i></td><td align='center'>300</td></tr> +<tr><td align='left'>Nobles <i>noyés</i></td><td align='center'>1,400</td></tr> +<tr><td align='left'>Artisans <i>noyés</i></td><td align='center'>3,300</td></tr> +<tr><td align='left'> Id. <i>fusillés</i></td><td align='center'>2,000</td></tr> +<tr><td align='left'><i>Guillotinés</i> en tout</td><td align='center'>9,136</td></tr> +<tr><td align='left'><i>Morts de faim</i> dans les prisons</td><td align='center'>5,000</td></tr> +<tr><td align='left'><i>Morts du typhus</i> dans les prisons</td><td align='center'>8,000</td></tr> +<tr><td align='left'></td><td align='center'>———</td></tr> +<tr><td align='left'>Total</td><td align='center'>32,360</td></tr> +</table> + +<p> +Or, le consulat de Carrier de Nantes a duré deux cent trente jours. +</p><p> +C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour. +</p><p> +Quand on consulte les tables de population de cette époque, et que l'on +trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on +réfléchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes étaient prises au +sein même de cette population, on en vient à douter que de tels excès de +férocité aient pu trouver place dans un cerveau humain. +</p><p> +Cependant les faits sont là.<br /> +<span style="margin-left: 20.0em;">(<i>Note de l'auteur.</i>)</span> +</p></div></div> + + +<h3>SCEAUX.—IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN *** + +***** This file should be named 18215-h.htm or 18215-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/1/18215/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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