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+The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le marquis de Loc-Ronan
+
+Author: Ernest Capendu
+
+Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
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+
+ERNEST CAPENDU
+
+LE MARQUIS DE LOC-RONAN
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Édition in-18, à 1 franc 25
+
+(_Franco par la poste_)
+
+Mademoiselle la Ruine 2 vol.
+Les Colonnes d'Hercule 1 vol.
+Arthur Gaudinet 2 vol.
+Surcouf 1 vol.
+Marcof le Malouin 1 vol.
+Le Marquis de Loc-Ronan 1 vol.
+Le Chat du bord 1 vol.
+Blancs et bleus 1 vol.
+La Mary-Morgan 1 vol.
+Voeu de Haine 1 vol.
+Le Pré Catelan 1 vol.
+
+Sceaux.--Impr. Charaire et fils
+PARIS
+A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
+9, RUE DE VERNEUIL, 9
+
+
+
+
+
+MARCOF LE MALOUIN
+
+DEUXIÈME ÉPISODE
+
+LE MARQUIS DE LOC-RONAN
+
+
+
+
+I
+
+LA GUERRE DE L'OUEST
+
+
+Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, à quelques lieues au sud de
+Redon, et à peu de distance de la mer, s'étend, ou pour mieux dire
+s'étendait une magnifique forêt dont les arbres, pressés et entrelaçant
+leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation
+n'avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois
+seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient dû se montrer
+jaloux presque autant de la vétusté de leurs chênes, que de celle de
+leurs parchemins.
+
+Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce
+quadrilatère naturel formé par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac,
+seront sans doute prêts à nous accuser d'inexactitude en lisant les
+lignes précédentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du déboisement
+s'est par malheur emparée de la population des exploiteurs
+territoriaux, c'est à peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve
+quelque reste de ces forêts magnifiques plantées par les druides, forêts
+qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si
+grandement noble, qu'elles ont inspiré les poètes du moyen âge, et
+qu'ils n'ont pas voulu d'autre séjour pour théâtre des exploits des
+chevaliers de la _Table-Ronde_, des amours de la belle _Geneviève_, et
+des enchantements du fameux _Merlin_.
+
+Avant que la Révolution eût appuyé sur les têtes son niveau égalitaire,
+coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop
+droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur
+aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé
+d'ajoncs et de genêts, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou
+dans quelque marais de longue étendue.
+
+Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du
+département de la Loire-Inférieure, de Nantes à Pont-Château, de Blain
+même à Guéméné, le _sillon de Bretagne_ forme une série de collines dont
+la pente, presque insensible sur le versant opposé à la Loire, est
+beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l'étendue de ce
+vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et où donne le
+cours inférieur de la Loire qu'on aperçoit jusqu'à son embouchure dans
+l'Océan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des
+forêts, des landes et des marais.
+
+Avant les premières années de ce siècle, la route de Nantes à Redon ne
+traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire à la
+Vilaine, l'oeil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chênes
+gigantesques, les champs de bruyères et les cépées séculaires. Au
+confluent de l'Isac et de la Vilaine, la forêt prenait des proportions
+véritablement grandioses et pouvait, à bon droit, passer pour l'une des
+plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites
+sauvages et pittoresques.
+
+Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l'Ouest était
+dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un
+acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou
+sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables
+représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants,
+et fertilisée par leurs cadavres.
+
+--Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier républicain, c'est
+de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton!
+
+C'est que, ainsi que l'avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la
+Vendée étaient tout entières en armes, et que l'armée royaliste s'était
+augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrère,
+depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se réunir si
+spontanément. Les paysans s'étaient levés lentement, ainsi que l'avait
+fait observer Boishardy; mais, une fois levés, ils marchèrent
+audacieusement en avant.
+
+Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés
+à l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes.
+Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tête de cette armée,
+dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau
+était le coeur.
+
+On connaît les premiers efforts tentés dès 1791 par les gentilshommes de
+Bretagne pour opposer une digue à l'influence révolutionnaire.
+L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef
+arrêtèrent momentanément l'explosion du vaste complot mûri dans l'ombre.
+Mais si les bras manquaient encore, les têtes étaient prêtes, et
+attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les
+esprits à la révolte. Le décret relatif à la levée des trois cent mille
+hommes fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
+
+Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous
+les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de
+Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage
+dans tous les coeurs. Le soir même, six jeunes gens qui rentraient dans
+leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par
+un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus,
+les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un
+colporteur marchand de laine, père de cinq enfants, et qui se nommait
+Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses
+auditeurs, il se met à leur tête, fait un appel aux gars du pays,
+recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 à la
+Poitevinière. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce
+signal, tout paysan valide fait sa prière, prend son chapelet et son
+fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mère ou
+sa femme, et court rejoindre ses frères à travers les haies.
+
+Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84e de ligne et
+par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau,
+qui commande, fait braquer sur les assiégeants une pièce de six; mais
+les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de
+victoires, se jettent tous à la fois ventre à terre, laissent passer la
+mitraille sur leurs têtes, se relèvent, s'élancent, et enlèvent la pièce
+avec ses artilleurs.
+
+Ces premiers progrès donnent à la révolte d'énormes et rapides
+développements qui viennent porter l'inquiétude jusqu'au sein de la
+capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l'article 6
+condamne à mort les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant
+seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou
+qui ont exercé des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou
+depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays
+insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas à étouffer la guerre,
+devait lui donner un caractère ouvertement politique. C'est ce qui
+arriva.
+
+Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbée,
+Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent
+rapidement à la tête des révoltés, les uns habitant la Vendée, les
+autres arrivant à la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement,
+distribués de tous côtés, portaient:
+
+«Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel
+jour, à tel endroit, avec ses armes et du pain.»
+
+Là, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie
+choisissait son capitaine par acclamation: c'était d'ordinaire le paysan
+connu pour être le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient
+l'obéissance jusqu'à la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la
+cavalerie. L'aspect de ces troupes était des plus étranges: c'étaient
+des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des
+selles entremêlées de bâts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs
+de tête; des reliques attachées à des cocardes blanches, des cordes et
+des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu'aucun
+n'oubliait, c'était d'attacher à sa boutonnière, à côté du chapelet et
+du sacré coeur, sa cuiller de bois ou d'étain. Les chefs n'avaient guère
+plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient à leur
+costume villageois qu'une longue plume blanche fixée à la Henri IV sur
+le bord relevé de leur chapeau.
+
+La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La
+première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de
+contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la
+plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils à deux
+coups et de pistolets. C'était là le corps des éclaireurs, l'infanterie
+légère, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils
+faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux
+douaniers. Leur tactique était simple: se porter rapidement le long des
+haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dépasser. Alors, se
+cachant derrière les plus légers obstacles, ne tirant qu'à petite
+portée, et, grâce à leur adresse, abattant un homme à chaque coup, ils
+devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi
+dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans
+qu'il lui fût permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.
+
+Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la
+Catalogne un pendant à cette guerre d'extermination. Les guérilleros
+avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendéens.
+
+La seconde classe de l'armée royaliste était celle formée par les
+paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant,
+au maniement du fusil. C'était la cohorte des braves, le bataillon sacré
+toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans
+la retraite. Tandis que la majorité d'entre eux se dressait en muraille
+inébranlable en face de l'armée républicaine, une partie soutenait les
+tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement
+lorsque les ailes commençaient à plier.
+
+Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de
+«le Vengeur». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros
+du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l'effroi qui mettait
+les bleus en fuite sur leur sanglant passage. _Le Vengeur_ devait tomber
+anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul
+de ses hommes. C'était à Cholet que devait s'élever son tombeau.
+
+La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal
+armés, s'établissait en une masse confuse autour des canons et des
+caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les
+plus audacieux, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la
+bataille, à la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout à la
+garde du pays après la dispersion des soldats.
+
+Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu
+qui leur avait été désigné, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur
+charge, la troupe entière s'agenouillait dévotement, chantait un
+cantique, et recevait l'absolution du prêtre qui, après avoir béni les
+armes, se mêlait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou
+exciter les timides en leur montrant le crucifix.
+
+La manière de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que
+l'avant-garde se portait intrépidement sur le front de l'ennemi, tout le
+corps d'armée enveloppait les républicains, et se dispersait à droite et
+à gauche au commandement de: «Égaillez-vous, les gars!» Ce cercle
+invisible se resserrait alors en tiraillant à travers les haies, et, si
+les bleus ne parvenaient point à se dégager, ils périssaient tous dans
+quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.
+
+Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides
+Vendéens s'élançaient en faisant le plongeon à chaque décharge. «Ventre
+à terre, les gars!» criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité
+de la foudre, ils bondissaient sur les pièces dont ils s'emparaient en
+exterminant les canonniers.
+
+Au premier pas des républicains en arrière, un cri sauvage des paysans
+annonçait leur déroute. Ce cri trouvait à l'instant, de proche en
+proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable
+fourmilière des broussailles, des genêts, des coteaux et des ravins, de
+la forêt et de la plaine, des marais et des champs de bruyère, se
+ruaient avec acharnement à la poursuite et au carnage.
+
+On comprend quel était l'avantage des indigènes dans ce labyrinthe
+fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours.
+Vaincus, ils évitaient de même la poursuite des vainqueurs; aussi en
+pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde à rallier
+leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions
+dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fût le dénouement, le
+paysan retournait à son champ, embrasser sa femme et _prendre une
+chemise blanche_, quitte à revenir quelques jours après, avec une
+religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces
+habitudes était une des conditions du succès: on en eut la preuve,
+lorsque, le cercle des opérations s'élargissant, on voulut assujettir
+ces vainqueurs indisciplinés à des excursions plus éloignées et à une
+plus longue présence sous les armes.
+
+Tout Vendéen fit d'abord la guerre à ses frais, payant ses dépenses de
+sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les
+châteaux et les chaumières furent brûlés, on émit des bons au nom du
+roi; les paroisses se cotisèrent pour les fournitures des grains, des
+boeufs et des moutons. Les femmes apprêtaient le pain, et, à genoux sur
+les routes où les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet
+en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumône de la
+foi.
+
+Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers
+établis dans toutes les communes, et toujours prêts à partir. C'étaient
+souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les
+dépêches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant à merveille
+les moindres détours du pays, se glissaient invisibles à travers les
+lignes des bleus.
+
+En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique
+au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les
+grands arbres. Ils appliquaient à ces arbres des échelles portatives,
+observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un
+son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrêtée
+d'avance possédait différentes significations, suivant la note émise par
+le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou
+mauvaise nouvelle à tous ceux qu'elle intéressait. La disposition des
+ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des
+Alouettes, près les Herbiers, étaient consultés à toute heure par les
+divisions du centre.
+
+Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de
+deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant
+d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruautés inouïes se
+commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'écoulait, plus
+la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux
+côtés de force et d'ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par
+le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que
+l'épithète de «_tigre_», quatre cents soldats bleus prisonniers furent
+égorgés à Machecoul. Sauveur, receveur à La Roche-Bernard, ayant refusé
+de livrer sa caisse aux insurgés qui s'étaient emparés de la ville aux
+cris de «Vive le roi!» fut attaché à un arbre et fusillé.
+
+A partir du mois d'avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne
+devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins,
+le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulèvement des
+populations et faire atteindre à la guerre civile toute l'apogée de sa
+rage.
+
+Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors à celle commencée sous
+les auspices de La Rouairie, et qui n'était, pour ainsi dire, qu'une
+intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de
+Louis XVIII fut faite et lue à l'armée vendéenne, qui s'empara le jour
+même de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força
+le lendemain le château à se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les
+royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flèche, même sur
+Paris.
+
+La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et
+à l'est, l'étranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants
+déchiraient son sein.
+
+La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et
+de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les
+amoindrir.
+
+Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s'emparer de
+Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef
+royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les
+assiégeants. Pendant plusieurs jours, l'armée des blancs, désolée,
+demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son père. Un vieux
+paysan annonça ainsi la mort du général:
+
+--Le bon général a rendu l'âme à qui la lui avait donnée pour venger sa
+gloire.
+
+Cathelineau laissa un nom respecté: aucun chef plus que lui n'a
+représenté le caractère vendéen. On le surnommait le «_saint d'Anjou_».
+
+Le 5 juillet, Westerman fut défait à Châtillon. Les 17 et 18,
+Labarollière fut battu à Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus
+menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute
+l'étendue de son territoire.
+
+Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents,
+furent mandés à Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point
+d'illusion: les dangers de la République existaient en Vendée; cette
+guerre réagissait sur l'extérieur.
+
+--Détruisez la Vendée, s'écriait Barrère, Valenciennes et Condé ne
+seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Détruisez la Vendée, l'Anglais
+ne s'occupera plus de Dunkerque! Détruisez la Vendée, le Rhin sera
+délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la
+Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements
+fédéralistes, sur les frontières envahies.
+
+La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux
+que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne,
+et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation:
+
+«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient
+exterminés avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie
+l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit
+l'accomplir! La reconnaissance nationale attend à cette époque tous
+ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la
+liberté et la République!»
+
+Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire; mais autre chose
+est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le
+champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre généraux en Vendée, où
+Canclaux se proposait d'opérer un grand mouvement offensif et battait
+effectivement Bonchamp, dans le moment même où un décret le destituait,
+ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.
+
+Cependant l'armée de Mayence, ayant Kléber à sa tête, avançait à marches
+forcées. Le 18 septembre, elle rencontra à Torfou les royalistes. Le
+combat fut sanglant, et les républicains battus après une lutte
+épouvantable.
+
+Les Vendéens les appelaient, par dérision, les «Faïençais»; mais les
+républicains ne devaient pas tarder à prendre leur revanche: la bataille
+de Cholet, la seule qui eut le caractère des batailles militaires, vint
+porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y
+fut carnage, acharnement, héroïsme de part et d'autre. Les Vendéens
+s'élancèrent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et
+enfoncèrent d'abord les bataillons ennemis.
+
+Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier à cheval, et le représentant
+Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais
+les Mayençais accouraient la baïonnette en avant. Kléber, Marceau,
+Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout était
+encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d'Elbée et
+Bonchamp tombèrent grièvement blessés.
+
+Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se
+dispersèrent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient
+faits au commencement de l'action.
+
+Quatre jours après, le 18 du même mois, les bleus, marchant sur
+Beaupréau, entendirent tout à coup les cris de:
+
+--Vive la République! vive Bonchamp.
+
+C'étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades.
+Ils racontèrent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le
+dernier soupir: Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant,
+avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes:
+
+--Grâce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.
+
+Puis il mourut. Bonchamp était l'homme le plus aimé, le plus vénéré de
+l'armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit
+qu'il en avait été le meilleur général.
+
+Les Vendéens passèrent alors sur la rive droite de la Loire, et les
+représentants écrivirent à la Convention: «La Vendée n'est plus!» Le
+décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre était
+donc exécuté dès le 18 du mois. Les Parisiens se livrèrent à un
+enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L'opinion de
+Kléber, qui prétendait que tout n'était pas fini, devait l'emporter avec
+le temps.
+
+Moins de quinze jours après, on apprit que les Vendéens existaient
+encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine
+poitrine. Le commandement des «bleus» fut donné à Chalbos, et les
+royalistes, prenant pour chef suprême La Rochejacquelein, avec Stofflet
+sous ses ordres, attaquèrent Granville le 14 novembre. Ne réussissant
+pas à prendre la place, ils furent vengés par leurs succès à Pontorson,
+à Dol et à Anhain, qui rallumèrent leur ardeur prête à s'éteindre. Les
+armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres
+d'Antoine Rossignol, célèbre par ses continuels revers, bien que le
+comité de Salut public l'appelât son «fils aîné». Ce fut alors que, sur
+la proposition de Kléber, Marceau, à vingt-deux ans, devint général en
+chef de l'armée républicaine.
+
+Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais,
+car la Bretagne vint à ce moment au secours de sa soeur la Vendée. Jean
+Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom,
+avait rejoint, avec ses bandes, l'armée de La Rochejacquelein à Laval,
+et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille
+Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer
+définitivement la «chouannerie».
+
+
+
+
+II
+
+LE PLACIS DE SAINT-GILDAS
+
+
+Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique forêt de
+Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révèlent la rigueur de
+l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau
+blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris être
+les vapeurs d'un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par
+des régions plus froides, se congèlent en petites aiguilles, et,
+continuant de descendre, se rencontrent, s'émoussent, se pressent et
+s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et
+soufflant par rafales, s'engouffre dans la forêt et la fait trembler
+jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et à cette
+époque de la saison, le crépuscule du soir commence à assombrir cette
+partie de l'hémisphère boréal où se trouve le vieux monde. La nuit va
+descendre rapidement.
+
+Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vêtu du costume breton,
+portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacré
+coeur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisière de la forêt. Une
+paire de pistolets est passée à sa ceinture de cuir qui supporte déjà un
+sabre sans fourreau; une carabine est appuyée sur son épaule; il porte
+en sautoir une poire à poudre, et dans un mouchoir noué devant lui
+quelques douzaines de balles de calibre.
+
+Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que
+cet homme n'est pas resté étranger à la guerre épouvantable qui déchire
+la province.
+
+Au moment où nous le rencontrons, il se dirige vers la forêt de
+Saint-Gildas. Cette forêt était alors au pouvoir des royalistes, comme
+tout le pays environnant jusqu'à Nantes, et les chouans y avaient établi
+un «placis».
+
+On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une
+forêt. Les royalistes choisissaient pour cela une clairière de plusieurs
+arpents entourée d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois
+mort, étaient bâties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on
+réservait un arbre, ou, à son défaut, on élevait un poteau sur lequel on
+plaçait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse était dressé
+au pied.
+
+C'était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui
+avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brûlées par les
+bleus. Les uns s'occupaient à moudre du grain, les autres fondaient des
+balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des
+cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blessés et de
+quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les
+environs, qui dans les genêts, qui sur les arbres, étaient toujours
+prêtes à donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas était
+commandé par M. de Boishardy.
+
+Avant de s'engager dans la forêt, l'homme fit entendre le cri de la
+chouette. Un cri pareil lui répondit; puis le son d'une corne, répété
+successivement, annonça au placis l'arrivée d'un paysan.
+
+En pénétrant dans la clairière, le chouan s'arrêta:
+
+--Te voilà, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc
+échappé aux balles des bleus?
+
+--Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.
+
+--Tu as été attaqué?
+
+--J'ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume.
+
+--Et tu n'as pas été blessé, Keinec?
+
+--Non, Fleur-de-Chêne.
+
+--Ils ont tiré sur toi, pourtant?
+
+--Les balles m'ont sifflé aux oreilles.
+
+--Le pauvre Jahoua va être bien heureux de te revoir; depuis douze jours
+que tu es parti, il ne parle que de toi.
+
+--Comment va-t-il?
+
+--Mieux.
+
+--Sa blessure est fermée?
+
+--Pas encore, mais cela ne tardera pas.
+
+--Tant mieux.
+
+--Ah çà! vous vous aimez donc bien?
+
+--Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant
+sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.
+
+--C'est donc ça qu'on vous appelle les inséparables?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu venir le voir?
+
+--Non, il faut que je parle à M. de Boishardy.
+
+--Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs.
+
+--Lesquels?
+
+--Tu les verras tout à l'heure quand ils vont sortir.
+
+--Dis toujours leurs noms!
+
+--Non! fit Fleur-de-Chêne en souriant avec finesse.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas parler?
+
+--Je tiens à te faire une surprise.
+
+--Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me
+faire les noms des chefs qui sont là?
+
+--J'ai idée qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.
+
+--Eh bien, dis-le donc!
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obéissant[1].
+
+ [Note 1: Obéissant était le nom de guerre de M. de Cormatin.]
+
+--Après?
+
+--Serviteur[2].
+
+ [Note 2: Nom de guerre de M. de Chantereau.]
+
+--Et puis?...
+
+--Devine!
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Un ancien ami à toi.
+
+--Marcof? s'écria Keinec dont les yeux brillèrent de joie.
+
+--Lui-même!
+
+--Oh! le ciel soit béni! Depuis quand est-il ici?
+
+--Depuis deux heures.
+
+--Et son lougre?
+
+--Il est près de Poenestin.
+
+--Mène-moi près de Marcof, Fleur-de-Chêne!
+
+--Tout à l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conférence.
+Attends un peu!
+
+--Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras dès que
+je pourrai entrer.
+
+--Sois calme, mon gars.
+
+Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane à la
+porte de laquelle travaillait une jeune fille.
+
+--Bonjour, Mariic, dit Keinec.
+
+--Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne.
+
+--Jahoua est au lit?
+
+--Hélas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.
+
+--Tu le soignes toujours bien?
+
+--Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.
+
+--Merci, ma fille.
+
+Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas
+entassés dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une
+petite lampe éclairait ce modeste réduit.
+
+Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait
+la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tête et cachait une
+partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant
+entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se
+soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.
+
+--Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.
+
+--Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.
+
+--Brave Jahoua!
+
+--Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai
+détesté autrefois.
+
+--Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de
+me couper le poignet.
+
+--Ne pensons plus à nous. Tu viens de la Cornouaille?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? Aucune nouvelle?
+
+--Aucune!
+
+--Elle sera morte!
+
+--Assassinée par les bleus, peut-être!
+
+--Pauvre Yvonne! murmura le blessé.
+
+Deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec
+fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts
+s'enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de
+sombres pensées.
+
+Après un silence, Jahoua leva la tête.
+
+--Tu as été à Fouesnan? demanda-t-il.
+
+--Oui, dit Keinec.
+
+--Et tu n'as rien entendu dire?
+
+--Le village est brûlé, les gars sont sauvés, je n'ai vu personne.
+
+--Et à Plogastel?
+
+--Rien non plus.
+
+--Et le vieil Yvon?
+
+--Il est mort.
+
+--Mort! répéta Jahoua.
+
+--Mort! il y a sept mois.
+
+--Pauvre homme! le chagrin l'aura tué!
+
+--Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans
+son lit, il a été assassiné dans les genêts.
+
+--Assassiné! s'écria Jahoua; par qui donc?
+
+--Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait
+de Quimper, où il s'était rendu, espérant toujours recueillir quelques
+nouvelles de sa fille, il a été arrêté par une troupe de sans-culottes
+de Rosporden, qui rentraient en ville après avoir été fraterniser, comme
+ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier:
+«_Vive la République!_» Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu
+connaissais le vieux pêcheur; tu penses si on pouvait le faire céder
+facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par
+les cris de: «_Vive le roi!_» Les bandits exaspérés le contraignirent à
+se mettre à genoux, et comme Yvon ne se rendait pas à leurs ordres
+réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetèrent sur
+lui, le terrassèrent, le garrottèrent, et, l'attachant ensuite à un
+arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargèrent en riant leurs
+fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les
+trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition.
+
+--Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes.
+
+--Je les ai sus, moi, répondit Keinec.
+
+--Alors nous vengerons Yvon!
+
+--C'est fait!
+
+--Que dis-tu, mon gars?
+
+--Je dis que je me suis rendu à Rosporden; que je m'y suis caché trois
+jours de suite. Le deuxième jour, à la nuit tombante, je me suis glissé
+dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un
+d'eux dormait, je l'ai poignardé. L'autre a voulu crier et se défendre,
+je lui ai brisé le crâne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je
+m'embusquai en guettant le troisième, et la balle de ma carabine
+l'atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir.
+Yvon était vengé. La mission que m'avait confiée M. de Boishardy avait
+été remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je
+partis, et me voilà!
+
+Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:
+
+--Je suis allé aussi à la baie des Trépassés.
+
+--Et Carfor?
+
+--Il n'a pas reparu.
+
+--Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé,
+je suis tenté de croire à la vertu de ses sortilèges.
+
+--C'est étrange, en effet.
+
+--Quand nous l'avons forcé à nous dire ce qu'était devenue Yvonne, il
+était brisé par la douleur.
+
+--Je me souviens. Et même nous l'avions porté dans cette crevasse des
+falaises dont nous avions fermé l'ouverture.
+
+--Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir là!
+
+--Le lendemain, cependant, il n'y était plus.
+
+--Et personne ne l'avait vu dans le pays.
+
+--Qui a pu le délivrer?
+
+--Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait été le découvrir dans
+cet endroit.
+
+--D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.
+
+--Et pourtant il n'y était plus.
+
+--Il aura appelé le diable à son aide!
+
+En ce moment Fleur-de-Chêne entra dans la cabane.
+
+--Viens! dit-il à Keinec.
+
+Le jeune homme s'empressa de le suivre, après avoir promis à Jahoua de
+revenir promptement.
+
+
+
+
+III
+
+LA CONFÉRENCE
+
+
+Keinec et son guide traversèrent le placis, et pénétrèrent dans le
+réduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entrée.
+
+--Attends! fit Fleur-de-Chêne en laissant Keinec sur le seuil, et en
+disparaissant dans l'intérieur.
+
+Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux
+compartiments. Fleur-de-Chêne reparut promptement dans le premier.
+
+--Faut-il entrer? demanda Keinec.
+
+--Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.
+
+Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait
+confusément un bruit de voix animées s'échapper de l'intérieur.
+
+La demeure du chef n'était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans
+la première pièce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde,
+celle-ci était la chambre à coucher, une paillasse de fougère étendue
+dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chêne
+composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes étaient assis autour
+de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée
+et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume à peu près
+semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré
+par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le
+cinquième seul semblait très soigné dans sa mise. Il portait des bottes
+molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours
+cramoisi. Un panache vert s'épanouissait sur son chapeau, et il tenait à
+la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le
+haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de
+Cormatin. Le troisième, M. de Chantereau. Le quatrième, l'homme au
+panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé
+de l'émigration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires
+actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier
+venait Marcof, dont l'oeil intelligent échangeait souvent avec celui de
+Boishardy de nombreux signes qui échappaient à leurs interlocuteurs.
+
+La conférence touchait à son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau
+venaient de se lever. Boishardy leur remit à chacun une feuille de
+papier sur laquelle se lisaient des caractères d'impression.
+
+--N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout,
+c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.
+
+--Quel décret, mon très cher? demanda le marquis d'une voix grêle et
+avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et
+le ton ferme et impératif de Boishardy.
+
+--Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout à l'heure.
+
+--Vous plairait-il de le relire?
+
+--Volontiers.
+
+Boishardy ouvrit l'une des feuilles.
+
+--Décret du 31 juillet 1793, dit-il.
+
+--Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit
+être connu de tous.
+
+--Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il
+paraît qu'il est resté longtemps en carton à Paris, car il n'est arrivé
+ici et n'a été placardé qu'il y a quinze jours.
+
+--Continuez alors.
+
+Boishardy reprit:
+
+--Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages,
+dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de
+brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrêtés, les voici:
+
+Arrêtons et décrétons ce qui suit:
+
+«1º Tous les bois, taillis et genêts de la Vendée et de la Bretagne
+seront livrés aux flammes;
+
+«2º Les forêts seront rasées;
+
+«3º Les récoltes coupées et portées sur les derrières de l'armée;
+
+«4º Les bestiaux saisis;
+
+«5º Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l'intérieur;
+
+«6º Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes
+réfugiés;
+
+«7º Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis
+seize ans jusqu'à soixante, devront prendre les armes dans les districts
+limitrophes, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie et traités
+comme tels par tous les bons patriotes.»
+
+Boishardy jeta le papier sur la table.
+
+--Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle
+mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces
+articles, ne se défendront-ils pas jusqu'à la mort?
+
+--Sans doute! répondit Cormatin.
+
+--Permettez, fit le marquis en s'éventant gracieusement avec son
+mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut
+écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes.
+
+--C'est ce à quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau.
+
+--Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.
+
+--Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.
+
+--Il faut d'abord élire des chefs.
+
+--Nous en avons.
+
+--Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.
+
+--Douteriez-vous de la mienne?
+
+--Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnaîtrez
+qu'il y a en France des noms au-dessus du vôtre.
+
+--Où sont-ils, ceux-là?
+
+--A l'étranger.
+
+--Eh bien, qu'ils y restent!
+
+--Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.
+
+--Qu'ils viennent, alors! s'écria Marcof en frappant sur la table.
+
+--Ils viendront, messieurs, ils viendront!
+
+--Quand il n'y aura plus rien à faire, n'est-ce pas, monsieur le
+marquis?
+
+--Vous prenez d'étranges libertés, mon cher.
+
+--Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons à être
+fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et
+qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie,
+viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle
+dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout
+au moins qu'elle les défende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette
+émigration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme
+d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Répondez, monsieur le
+marquis! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui
+les en empêche? qui s'oppose à leur venue parmi nous? qui les retient de
+l'autre côté du Rhin, où il n'y a rien à faire? Pourquoi ces retards?
+Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer à combattre
+dans nos rangs et à donner leur sang comme nous avons donné le nôtre?
+Leur place n'est-elle pas auprès de nous? Encore une fois, monsieur,
+répondez!
+
+Boishardy s'arrêta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement.
+Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un
+mot.
+
+--Quand monsieur de Jausset a parlé d'hommes de naissance pour
+commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi.
+
+--Après?... fit dédaigneusement le marquis.
+
+--Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.
+
+--C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous
+avez obéi à un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour
+pourrir dans les grades inférieurs.
+
+--Comme moi, n'est-ce pas?
+
+--Comme vous, mon cher.
+
+Marcof pâlit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrêta.
+
+--Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et
+je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine.
+
+Puis, se tournant vers le marquis:
+
+--Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous
+considèrent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui
+gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur
+ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en
+votre profit vous-même.
+
+--Qu'est-ce donc, je vous prie?
+
+--C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit à rien, et qu'ils ne
+pourront être désormais quelque chose qu'avec notre permission et notre
+volonté.
+
+--Très bien! dirent les autres chefs.
+
+--Et quant à vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant
+ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la
+moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la
+moitié, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.
+
+--Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu'à partir de ce jour
+vous n'êtes qu'un simple soldat.
+
+--En vertu de quoi?
+
+--En vertu de ceci.
+
+Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.
+
+--Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale
+le comte de Provence.
+
+--Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le
+papier et en le rendant au marquis.
+
+--Vous comprenez?
+
+--Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si
+vous en êtes digne.
+
+--En doutez-vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous m'insultez! s'écria le marquis en portant la main à la garde de
+son épée.
+
+--Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain.
+
+--Pardon! je croyais être entre gentilshommes. Mais répondez nettement.
+Refusez-vous oui, ou non, de m'obéir?
+
+--Oui, mille fois oui!
+
+--Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.
+
+--Faites.
+
+--On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.
+
+--Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le
+marquis de Jausset.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que, s'écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller
+avec votre brevet sur la poitrine.
+
+--Vous oseriez?
+
+--N'en doutez pas.
+
+--Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici,
+monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l'émigration, et nous
+saurons nous en passer encore. Je vous engage à retourner à Gand: c'est
+là qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant
+d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout
+gentilhomme que vous êtes, vous pourriez bien être accroché à une
+branche de chêne.
+
+--Messieurs! messieurs! s'écria le marquis blême de colère, il faut que
+l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!
+
+--Assez! fit Boishardy.
+
+Il appela Fleur-de-Chêne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.
+
+--Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il
+en désignant le marquis. Tu le mèneras à La Roche-Bernard, et là
+monsieur s'embarquera pour aller où bon lui semblera.
+
+Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec
+des brevets dans leur poche.
+
+--Les émigrés sont fous, dit Chantereau.
+
+--Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions
+cette scène et reprenons notre conversation au moment où cet imbécile
+empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles
+de la Vendée?
+
+--Mauvaises, répondit le chouan en s'avançant. Depuis la bataille de
+Cholet, Charette s'est tenu isolé dans l'île de Noirmoutier, dont il a
+fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut
+dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux
+Herbiers l'a confirmé dans son commandement en chef.
+
+--Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est
+passé ici se rendant en Vendée cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu
+de nouvelles.
+
+--Si; ils se sont vus à Maulevrier.
+
+--L'entrevue a été mauvaise. Ils ne s'aiment pas.
+
+--Oh! s'écria Marcof; toujours la même chose donc; ici comme parmi les
+bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs
+forces? Ils font passer l'intérêt personnel avant le salut de la
+royauté, les causes particulières avant la cause commune? De stupides
+rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?
+
+--La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin.
+
+--Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.
+
+--Où il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des
+siennes! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs.
+
+--Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta
+Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonné de garder à tout prix ce
+placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sûre
+en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos
+campements et tenez-vous, prêts à agir et à vous replier sur moi au
+premier signal. Adieu, messieurs! fidèles toujours et quand même, c'est
+notre devise. Que personne ne l'oublie!
+
+Les deux chefs prirent congé et s'éloignèrent. Marcof et Boishardy
+demeurèrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis,
+Boishardy s'approchant vivement du marin:
+
+--Vous avez donc été à Nantes? dit-il.
+
+--Oui, répondit Marcof.
+
+--Si vous aviez été reconnu?
+
+--Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je dû affronter des
+dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.
+
+--Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous réussi?
+
+--Malheureusement non.
+
+--Ainsi, il est toujours dans les prisons?
+
+--Toujours.
+
+--Et cet infâme Carrier continue à mettre en pratique son système
+d'extermination?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Philippe est perdu, alors?
+
+--Perdu, si je ne parviens à le sauver avant huit jours.
+
+--Le sauver! Est-ce possible?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais vous le tenterez?
+
+--Je partirai pour Nantes demain même.
+
+--C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.
+
+--Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou
+nous mourrons ensemble.
+
+--Quels sont vos projets?
+
+--Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation.
+
+--Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'à lui!
+
+--Peut-être.
+
+Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se
+poser en face de Marcof:
+
+--Vous partez demain? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauvé Philippe?
+
+--Ou que nous serons morts tous deux.
+
+--Bien!
+
+--Vous m'approuvez, n'est-ce pas?
+
+--Je fais mieux.
+
+--Comment cela? dit Marcof étonné.
+
+--Je vous aide.
+
+--Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laissé mes hommes à bord de mon
+lougre.
+
+--Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un coeur dévoués qui vous
+secondent et agissent comme un autre vous-même si, par malheur, vous
+succombiez.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Avez-vous choisi quelqu'un?
+
+--Personne encore.
+
+--Alors ne choisissez pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'irai avec vous.
+
+--Vous, Boishardy?
+
+--Moi-même.
+
+--Mais....
+
+--Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?
+
+--Si fait! tonnerre! à nous deux nous le sauverons.
+
+Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa
+poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses
+paupières.
+
+
+
+
+IV
+
+M. DE BOISHARDY
+
+
+M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les
+braves coeurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si
+loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le
+marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha
+profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se
+comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à
+défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'oeil ferme et
+rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle
+a de noble et de périlleux.
+
+M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la
+chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille
+terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la
+cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute
+rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de
+royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait
+dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il
+chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent
+les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait
+songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection.
+
+Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il
+avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se
+trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir.
+Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un
+homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et
+que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre.
+Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité
+de la force.
+
+Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A
+sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes
+filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse
+révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des
+causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.
+
+Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le
+redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres
+l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient
+pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa
+gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et
+chacun voulait le voir.
+
+Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut
+soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que
+nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793,
+dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il
+ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus
+redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec
+lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein
+était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes
+et les communes, en appelant les paysans aux armes.
+
+--C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos
+enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas
+mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la
+Convention nationale.
+
+La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher.
+Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres,
+si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et
+bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom,
+son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son
+intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans
+l'armée vendéenne.
+
+Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de
+l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission
+de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La
+Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre
+chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers
+les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au
+milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la
+guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est,
+espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le
+territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy
+leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son
+ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé
+depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète,
+opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes
+délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il
+le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des
+ennemis de sa cause.
+
+A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra
+dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât.
+Boishardy lui fit signe d'approcher.
+
+--Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il.
+
+--Oui, commandant.
+
+--Qui cela?
+
+--Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de
+quinze jours.
+
+--Il est revenu?
+
+--Il arrive à l'instant.
+
+--Bien!
+
+--Faut-il le faire entrer?
+
+--Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons
+avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.
+
+--Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.
+
+--Oui.
+
+--Qui donc avez-vous envoyé là?
+
+--Un homme sûr.
+
+--Qui se nomme?
+
+--Keinec.
+
+--Tonnerre!... qu'il entre vite!
+
+Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant
+Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui
+tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit
+pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa
+poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement.
+
+--Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof.
+
+--Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en
+me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant
+auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot.
+
+--Tant mieux! car Keinec est un brave coeur et un gars solide. J'ai été,
+moi aussi, à même de l'apprécier.
+
+En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy
+s'assit, et, s'adressant au jeune homme:
+
+--Tu as accompli ta mission? dit-il.
+
+--Oui, commandant.
+
+--Tu as vu La Bourdonnaie?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Quelles nouvelles de la Cornouaille?
+
+--Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à
+Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.
+
+--Après?
+
+--Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans
+les forêts.
+
+--Ils les ont pris?
+
+--Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés.
+
+--Et Yvon? fit Marcof vivement.
+
+--Il est mort!
+
+--Tué?
+
+--Martyrisé par les républicains!
+
+--Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un
+magnifique mouvement de colère.
+
+--Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été
+réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts.
+
+--Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.
+
+--Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux
+amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans
+l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars
+et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise
+par la famine.
+
+--C'est tout?
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Un papier que je dois vous remettre.
+
+Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de
+parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il
+l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte
+de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première
+colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et
+détaillée de la position politique et financière de chacun des individus
+désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la
+demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux.
+Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre
+rouge, une des lettres: S.--R.--T.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.
+
+--Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en
+suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes.
+
+--Et que veulent dire ces lettres?
+
+--S.--R.--T.?
+
+--Oui.
+
+--Surveiller, Rançonner, Tuer.
+
+--Je comprends.
+
+--Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos
+amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque
+individu désigné sera traité en conséquence.
+
+--Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises?
+
+--Oui.
+
+--Avec succès?
+
+--Certes.
+
+Marcof fit un geste d'étonnement.
+
+--Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy.
+
+--Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi
+marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui
+frappent.
+
+--Que voulez-vous? le résultat est contre vous.
+
+--C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je
+commandais à de pareils soldats.
+
+--Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent
+aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant.
+Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous?
+
+--C'est juste.
+
+--Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins,
+et je suis à vous pour ce qui nous est personnel.
+
+Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers.
+
+--Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours?
+Le placis se passera-t-il de vous?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale.
+
+--Elle sera ignorée, répondit Boishardy à voix basse en désignant Keinec.
+
+--Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof
+à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon
+je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes.
+
+--Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous
+trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux.
+
+--Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.
+
+--Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy.
+
+Puis s'adressant au jeune homme.
+
+--Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux
+entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est
+entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette
+nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne,
+il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends?
+
+--Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne.
+
+--Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon
+absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme
+et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais
+près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en
+l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je
+donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de
+malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à
+Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort
+possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais
+pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui
+remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette
+table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu
+entends bien, n'est-ce pas?
+
+--Oui, commandant.
+
+--Nous pouvons nous fier à toi?
+
+--Eh bien! non, dit résolument Keinec.
+
+--Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un
+geste d'étonnement.
+
+--Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme
+d'un ton ferme.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vais vous le dire, commandant.
+
+Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.
+
+--Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme
+d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé.
+
+--Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son
+interlocuteur.
+
+--Avec Marcof?
+
+--Oui encore.
+
+--J'irai avec vous.
+
+--Toi!
+
+--Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites
+vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez
+emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de
+plus aide toujours. Acceptez le mien.
+
+Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'oeil, et saisissant
+la main du marin:
+
+--Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je
+te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de
+courage, quelque sublime oeuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le
+sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret;
+garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma
+prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert
+du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres
+ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce
+but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je
+veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!
+
+--Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.
+
+--Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.
+
+--Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais
+plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je
+désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je
+t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu
+m'as vu à l'oeuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur
+mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète.
+Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos
+côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la
+cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous
+ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour
+les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang
+prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre.
+C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une
+fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.
+
+Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et
+fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent
+que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui
+s'était emparée de son coeur. On sentait que le jeune homme,
+profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme.
+Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de
+fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait
+pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le
+premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de
+Keinec.
+
+--Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui
+dit-il enfin.
+
+--Merci! s'écria le jeune homme.
+
+Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les
+porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté,
+il salua et sortit.
+
+--Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy
+lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau
+n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière
+au vent.
+
+--Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof.
+
+--Je le crois aussi.
+
+--Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout
+est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver
+celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret
+que je vais vous confier.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il
+faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette
+main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un
+acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je
+n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur.
+
+Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes
+en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés
+dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les
+déposa sur la table devant Boishardy.
+
+--Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.
+
+Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers
+avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se
+dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de
+l'autel improvisé. Marcof l'appela.
+
+--Où est Jahoua? lui demanda-t-il.
+
+--Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en
+désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de
+pénétrer Keinec.
+
+Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux
+jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains,
+comme deux frères.
+
+--Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et
+Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas
+encore pénétré.
+
+--Tu espères donc toujours? répondit Jahoua.
+
+--Dieu est bon, et sa puissance est infinie!
+
+--Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant.
+
+Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet.
+
+
+
+
+V
+
+LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN
+
+
+Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna
+la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se
+promenait avec agitation dans la petite pièce.
+
+--Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.
+
+--Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien?
+
+--Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces
+mystères.
+
+--Comment cela?
+
+--J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de
+Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et
+j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle
+s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette
+résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout
+d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y
+a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie
+et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous
+avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de
+la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette
+aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle
+se plaçait.
+
+--Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait.
+
+--Le croyez-vous?
+
+--Philippe l'avait épousée!
+
+--Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère.
+
+--Qui vous le fait penser?
+
+--La conduite de cette femme.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu
+autrement son rang.
+
+--Comment cela? Je ne comprends pas.
+
+--C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le
+château de La Guiomarais?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie
+vint mourir?
+
+--Je le sais.
+
+--Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles
+que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat.
+Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva
+charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort
+jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé
+cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait
+la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet
+qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une
+coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul,
+et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous
+le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre,
+séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse!
+
+--La misérable! murmura Marcof.
+
+--Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en
+agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable
+qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus
+ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous
+le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à
+s'évader en abusant de son empire sur le coeur de ce malheureux dont le
+corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y
+réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques
+jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la
+dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me
+répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus
+belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il
+ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir
+les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je
+fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard,
+où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas
+facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un
+rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet
+homme, elle parvint à fuir.
+
+--Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans
+tache des Loc-Ronan!
+
+--Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général
+républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le
+conduire à La Guiomarais.
+
+--Elle le fit?
+
+--Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on
+découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un
+bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom
+de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à
+deux doigts de sa perte.
+
+--Et qu'est-elle devenue?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires?
+
+--Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement
+d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse.
+
+--Et cette femme?
+
+--Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.
+
+--Si cela est, nous la verrons à Nantes.
+
+--Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en
+souriant.
+
+Puis changeant de ton:
+
+--Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je
+savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces
+deux années que nous venons de parcourir.
+
+--Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis
+qu'il s'est fait passer pour mort.
+
+--Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes?
+
+--Par mademoiselle de Château-Giron.
+
+--Sa seconde femme?
+
+--Oui.
+
+--Un ange de bonté, dit-on.
+
+--Et l'on a raison de le dire.
+
+--Où est-elle?
+
+--A bord de mon lougre.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis six semaines.
+
+--Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier
+point.
+
+--Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en
+Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois
+enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois
+lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la
+Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les
+nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres
+qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint
+jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors,
+Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en
+demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi
+jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était
+en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne
+pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom
+supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si
+cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant
+être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient
+attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il
+était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en
+quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être
+heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son
+coeur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses
+jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour
+de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient
+ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit
+des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de
+lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils
+avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque
+les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de
+cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus
+qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés,
+ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur
+escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux
+prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.
+
+--Commandés par qui? demanda Boishardy.
+
+--Par moi.
+
+--Par vous?
+
+--Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là.
+
+--Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours
+seulement sur nos côtes.
+
+--Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal
+d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en
+décembre.
+
+--Comment ne l'ai-je pas su alors?
+
+--Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre,
+j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant
+Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens
+s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque
+jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de
+les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre
+puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et
+prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le
+pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous
+le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins.
+
+--Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant.
+
+--En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une
+semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et
+à me rendre à Paimboeuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau
+tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains,
+traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la
+ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement.
+Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt
+repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et
+nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte
+avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce
+point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que
+j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers
+royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de
+l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous
+attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les
+bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme
+bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire
+s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en
+deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi,
+je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre
+attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient
+l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait
+de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les
+prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent.
+
+--Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour
+reprendre haleine.
+
+Le marin continua:
+
+--J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la
+moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où
+l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir,
+il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir
+contre les républicains, je donnai l'ordre de _s'égailler_ dans les
+genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas
+prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous
+côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais
+l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et
+nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers
+avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la
+fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient
+abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté,
+je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver
+leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient
+d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la
+Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles,
+terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance.
+Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y
+soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre
+compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés,
+prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des
+religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains
+comme pour m'adresser une prière.
+
+«--Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.
+
+«--Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.
+
+«--Vous êtes marin?
+
+«--Oui, ma soeur.
+
+«--Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?
+
+«--Le _Jean-Louis_.»
+
+Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me
+sembla murmurer de vives actions de grâces.
+
+«--Qu'avez-donc, ma soeur? lui demandai-je de plus en plus surpris.
+
+«--Il faut que je vous parle! me dit-elle.
+
+«--Quand cela?
+
+«--Sur l'heure; sans perdre un instant.»
+
+Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement
+mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler.
+J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se
+décida.
+
+«--Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai
+souvent entendu parler de vous.
+
+«--Par qui donc?
+
+«--Par ceux qu'il vous faut sauver.
+
+«--Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui
+me serrait le coeur.
+
+«--Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.
+
+«--Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous?
+
+«--Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.»
+
+Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression
+douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je
+vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient
+été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni
+Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à
+leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le
+tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne
+que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les
+femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire
+équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn
+étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer,
+je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon
+âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic
+prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner
+Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle
+de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une
+résolution. J'installai la pauvre femme à bord du _Jean-Louis_, et je la
+laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes,
+résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par
+les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour
+de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été
+enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais
+il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je
+vins vous trouver.
+
+--Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.
+
+--Oui.
+
+--Vous ne m'avez cependant parlé de rien.
+
+--Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait
+été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été
+incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à
+Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne
+rapportai aucun renseignement positif.
+
+--Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?
+
+--Je sais qu'il existe encore, voilà tout.
+
+--En êtes-vous certain?
+
+--Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs
+jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous
+savez que l'exécution suit de près la condamnation.
+
+--Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh
+bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent
+faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons.
+
+A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les
+sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy.
+D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution
+que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la
+saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la
+nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.
+
+Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le
+chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la
+route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du
+campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de
+se faire reconnaître.
+
+Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un
+carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux
+sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même
+mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses
+dernières instructions et piqua sa monture.
+
+--En avant! murmura Marcof.
+
+Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit,
+que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs
+têtes, faisaient plus épaisses encore.
+
+
+
+
+VI
+
+NANTES
+
+
+Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci
+comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes
+comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de
+la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route
+dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé
+et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices.
+
+De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les
+obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême
+en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même
+certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements
+heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées
+pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom
+illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères.
+
+Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres,
+rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres
+voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour
+devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles!
+
+Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui
+aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de
+la Bretagne.
+
+Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement
+constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous
+les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant
+devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies
+des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit
+puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des
+fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le
+lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie
+révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever.
+Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée
+pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui
+savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes
+gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est
+que la triste solitude.
+
+L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des
+métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination
+romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps
+subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette
+prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large
+de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de
+commerce.
+
+Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa
+source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis,
+ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir
+le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé
+d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette
+série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la
+souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le
+bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua.
+Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et
+du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville
+même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours
+d'eau, dont un grand fleuve.
+
+«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors
+du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un
+meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix!
+que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui
+avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...»
+
+En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par
+son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale
+actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle
+maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit
+le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit
+pas de pareil en France.»
+
+Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute
+sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait
+consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes.
+
+Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces
+hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux,
+nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal.
+Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien,
+qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir
+faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser
+avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le
+dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui
+de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie
+d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il
+n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement
+faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne
+savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour.
+Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus
+s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter
+les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se
+prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux
+amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du
+couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui,
+en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour
+un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes
+féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la
+contrée, et transforma le couvent en abbaye.
+
+Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation
+éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs
+rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour
+sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était
+écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une
+certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine
+l'atteindrait de période en période.
+
+En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa
+jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et
+faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit
+encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant
+au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela
+ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque
+toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans
+ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë,
+rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit
+la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages,
+après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels,
+chassèrent les habitants qui s'enfuirent.
+
+Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus
+qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut
+de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée
+imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée
+d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).
+
+Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs
+heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine
+jaillit, qui fut nommée la _fontaine de Notre-Dame_.
+
+Ce miracle, en portant l'épouvante dans le coeur des Northmans, augmenta
+l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain
+voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui
+avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes
+conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe
+basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un
+passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur
+les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le
+coeur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque
+animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et,
+grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur,
+bien que durant le Xe, le XIe siècle et une partie du XIIe, des
+indispositions fréquentes entravassent la marche du rétablissement
+complet.
+
+Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors,
+duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou
+la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône
+ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la
+désoler par de continuelles dissensions intestines.
+
+En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la
+ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante
+vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en
+1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il
+ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut
+la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous
+du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne.
+
+On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité.
+Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le
+protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au
+duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité.
+
+Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit
+une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la
+troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps
+après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes.
+L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres
+absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne
+prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que
+nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait
+au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de
+«tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la
+bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus
+l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle
+du duc, et on le voit même, dans un acte du XIIIe siècle, affirmer
+que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne
+relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il
+entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du
+comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de
+Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur
+leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel.
+On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de
+Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale.
+
+Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent
+de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas
+d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut
+le théâtre au XIVe siècle, elle se déclara pourtant avec énergie
+contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin,
+elle saisit la première occasion de revenir au duc.
+
+Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du
+duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre,
+Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa
+assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du
+duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII.
+Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les
+Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque
+que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de
+la Bretagne indépendante.
+
+François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en
+1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus
+tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne
+n'étaient pas de petits compagnons.»
+
+Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les
+puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi
+florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers,
+et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du
+dernier duc.
+
+Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux
+navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle
+devait voir encore sa prospérité augmenter.
+
+A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des
+prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize
+mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur
+l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement
+ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.
+
+Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible
+époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers
+en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait
+massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa
+énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On
+lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés
+dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les
+échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de
+maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de
+pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux
+habitants de se porter à aucun excès contre eux.»
+
+Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte
+en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Béarnais
+triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance
+religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté,
+interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux
+et de tant de crimes.
+
+Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu
+l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la
+tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha
+complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!
+
+Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le
+cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de
+Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir
+que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais
+était tombé.
+
+Pendant le cours du XVIIIe siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa
+splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle
+étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux
+vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une
+ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.
+
+Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au
+sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement,
+devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant
+abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et
+sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.
+
+La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait
+donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République.
+Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent
+la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.
+
+--Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre!
+disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons
+tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque
+parlera de capituler!
+
+L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et
+Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce
+sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne
+trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.
+
+Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de
+Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à
+Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe
+de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la
+souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement
+éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que
+l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage,
+manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y
+restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les
+boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants,
+épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude
+rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la
+dévastation.
+
+La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers
+entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île
+Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin,
+qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient
+pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville
+était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle
+part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui
+décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais
+mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est
+que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant
+une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.
+
+Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un
+perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins,
+dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions
+journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs,
+de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux
+chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible
+spectacle.
+
+Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En
+pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des
+crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler
+l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée
+par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches
+tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus
+braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à
+la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur
+cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces
+monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien
+ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par
+son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus
+abject par ses vices.
+
+Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur
+procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la
+poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la
+Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.
+
+Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il
+contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit
+une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la
+Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux
+départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir
+quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une
+mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une
+exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis
+Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes,
+on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et
+Gillet, lui avaient préparé les voies.
+
+Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du
+département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des
+instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à
+employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était
+simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et
+c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au
+reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait
+prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les
+prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le
+proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis
+florissante, maintenant morne et dévastée.
+
+
+
+
+VII
+
+LA COMPAGNIE MARAT
+
+
+La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux
+lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située
+dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une
+habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une
+résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.
+
+Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient
+l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce
+nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou
+chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits
+de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat,
+dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.
+
+Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin,
+Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et
+de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par
+cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous
+prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle
+que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le
+moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur
+qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père;
+Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie
+qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles
+qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.
+
+La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée
+par ses membres, de _fouiller_ les gros négociants. Le jour où Carrier
+l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion
+Vincent la Montagne:
+
+«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que
+d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent
+les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à
+votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons
+sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un
+vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»
+
+Puis, le même jour, le proconsul décrétait «_l'arrestation de tous les
+gens riches et de tous les gens d'esprit_». Décret d'une absurdité
+telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe
+intact dans les archives de Nantes.
+
+C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de
+rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande
+pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les
+bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne
+s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs
+poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les
+filles prostituées.
+
+En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier
+les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but
+qu'il atteignit promptement.
+
+La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à
+la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses
+sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces
+sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu
+élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole
+brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et
+le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette
+cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles
+de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des
+gouttelettes sanglantes.
+
+Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie
+Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement
+vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de
+quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front
+bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque
+imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater,
+un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante;
+tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres,
+étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et
+effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les
+satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement
+mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient
+rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et
+dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux
+Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.
+
+--Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face
+patibulaire en lui tendant cordialement la main.
+
+--Bonjour, Brutus! répondit Pinard.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--De l'entrepôt.
+
+--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?
+
+--Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de
+Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des
+airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces
+brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir
+qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.
+
+--Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que
+vingt-trois ce matin.
+
+--Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute
+neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.
+
+--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.
+
+--Je vais vous conter cela.
+
+Pinard se recueillit quelques instants.
+
+--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses
+auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce
+matin?...
+
+--Oui, répondit le sans-culotte.
+
+--Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que
+trente-cinq par jour.
+
+--Gonchon est un modéré! s'écria une voix.
+
+--Un suspect! dit un autre.
+
+--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent
+pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze
+par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà
+soixante.
+
+--C'est évident! dit Brutus.
+
+--Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois,
+fit observer Cincinnatus.
+
+--Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux
+que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.
+
+--Alors, faut trouver un moyen.
+
+--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.
+
+--Faut les brûler en masse!
+
+--Faites sauter les prisons avec eux!
+
+--Faites marcher le rasoir national jour et nuit!
+
+--Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez
+bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Parle vite!
+
+--Raconte-nous cela!
+
+--La parole est à Pinard.
+
+Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le
+lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux
+entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et
+commença:
+
+--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous
+connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre
+extrémité de la ville?
+
+--Oui! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques
+centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse
+une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la
+main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?
+
+--Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.
+
+--A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.
+
+--En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.
+
+--Un pur patriote!
+
+--Dame! il était à Paris en septembre.
+
+--Vive Pinard! hurla la bande.
+
+--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!
+
+--On ne jugera pas! répondit Pinard.
+
+--C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.
+
+--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.
+
+--Oui! oui! oui!
+
+--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au
+citoyen Carrier?
+
+--Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.
+
+--Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je
+désigne Brutus et Chaux.
+
+Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs
+bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au
+milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea
+vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et
+Brutus le suivirent.
+
+La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y
+pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de
+passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet
+précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les
+vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de
+ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses
+deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient
+le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de
+passer.
+
+--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.
+
+--Si fait.
+
+--Alors je vais lui parler.
+
+--Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre
+d'empêcher d'entrer.
+
+--Alors nous allons attendre dans le salon.
+
+--Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.
+
+Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et
+entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges
+en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes
+au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un
+moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps
+de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux,
+tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque
+chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers
+l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au
+salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.
+
+--Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme
+bouffée de fumée.
+
+--Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.
+
+--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en
+riant.
+
+--Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda
+Pinard.
+
+--Laquelle?
+
+--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les
+jours.
+
+--Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend
+ce qui lui plaît.
+
+--Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!
+
+--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites
+pour nous amuser?
+
+--Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur
+promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient
+cela, et elles sont douces comme des agneaux!
+
+--Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées
+dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.
+
+--Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.
+
+--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux
+jours?
+
+--Tiens! il a eu un peu raison.
+
+--Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les
+deux[3]!
+
+ [Note 3: Historique.]
+
+--Imbécile! qu'est-ce que cela fait?
+
+--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai
+visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique
+d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus
+de deux mois.
+
+--Eh bien?
+
+--On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être
+expédié depuis longtemps.
+
+--Comment le nommes-tu?
+
+--Jocelyn.
+
+--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.
+
+--Tu le connais aussi?
+
+--Je l'ai vu en Bretagne autrefois.
+
+--C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.
+
+--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le
+faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre
+aristocrate aussi!
+
+--Tu les a vus?
+
+--Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.
+
+--J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis
+trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce
+compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien
+d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en réponds.
+
+--J'irai voir cela, répondit Pinard.
+
+--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?
+
+--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais
+j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et
+nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.
+
+--Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes
+aristocrates de créanciers y passeront.
+
+--Et tu seras libéré?...
+
+--Sans que ça me coûte rien, au contraire!
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SULTAN TERRORISTE
+
+
+Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur
+éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire
+agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des
+chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.
+
+Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces
+et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge
+garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au
+plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins,
+écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que
+suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un
+moelleux tapis.
+
+Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées
+par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses
+pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si
+connus: _Liberté, égalité ou la mort!_ Une gravure, représentant une
+petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place
+d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre
+doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.
+
+ Français, le bonheur idéal
+ Ne pourra régner parmi nous,
+ Que quand les rois périront tous
+ Sous le rasoir national...
+
+Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:
+
+_Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux
+modérés!_
+
+En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de
+Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de
+noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces
+raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être
+brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier
+avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de
+géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à
+l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de
+septembre.
+
+Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large
+divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.
+
+Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou
+plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme
+avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente
+ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières
+dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par
+un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez.
+Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé.
+Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande.
+
+Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur
+démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine
+étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de
+constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la
+taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec
+un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore.
+
+Le côté moral de cette créature peu séduisante répondait entièrement au
+côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts
+remplissaient tellement son coeur, que la plus petite qualité n'avait pu
+y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir
+les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance.
+
+Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du
+ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.
+
+Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa
+femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il
+s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le
+récréait quelquefois.
+
+--Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela
+m'amuse[4].
+
+ [Note 4: Historique.]
+
+Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec
+succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était
+sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût
+comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que
+l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées
+pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire
+jeter en prison.
+
+Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se
+montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier
+avait peur de sa femme.
+
+Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il
+éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que
+lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main
+pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme.
+Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et
+le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme
+cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement,
+si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment,
+le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses
+et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais
+le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages
+fréquentes.
+
+Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y
+avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable.
+Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec
+laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était
+bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et
+avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé,
+ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec
+ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le
+voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes
+pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux
+et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté.
+
+Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il
+portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la
+boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de
+la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille.
+
+Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire,
+la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec
+acharnement.
+
+C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la
+place.
+
+Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille,
+au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se
+prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées
+deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national,
+toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes
+deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier.
+Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se
+déroulaient sur les épaules des deux femmes.
+
+La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à
+vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes
+flamboyaient dans l'ombre, dégageant leur fluide magnétique; ses
+sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec
+la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus
+rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable
+perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de
+distinction naturelle.
+
+Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons
+des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne
+cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de
+franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe
+camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues
+sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés
+de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel
+ils reposaient.
+
+Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la
+favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche
+assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande
+qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive,
+spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le
+proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures
+propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la
+compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et
+l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du
+monstre sanguinaire.
+
+L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques
+années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et
+certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure
+étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus
+accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose,
+plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique
+qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'oeil sur
+sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité
+morale.
+
+Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne
+Carrier tricotait philosophiquement.
+
+--Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à
+tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de
+douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût?
+
+--Je la trouve excellente.
+
+--Eh bien, nous l'essayerons ce soir.
+
+--Sur qui?
+
+--Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier.
+
+--Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique.
+
+--Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse
+un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se
+détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée
+d'Angélique Caron.
+
+--Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la
+douleur.
+
+--Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?
+
+--Explique-toi mieux, je te comprendrai.
+
+--Hermosa comprend bien, elle.
+
+--Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela,
+répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus
+d'intelligence que moi, elle a plus d'années.
+
+--Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle
+venait d'être mordue par un serpent.
+
+--Je veux dire ce que je dis.
+
+--Insolente!
+
+--Insolente, oui; menteuse, non.
+
+--Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez
+toutes les deux.
+
+--Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique.
+
+--C'est qu'il me plaît d'être ainsi.
+
+--Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en
+s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.
+
+--Ah! cela te tient au coeur?
+
+--Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?
+
+--Et tu les hais, n'est-ce pas?
+
+--Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la
+Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout.
+
+--Lesquels?
+
+--Boishardy d'abord.
+
+--Et puis?
+
+--Un marin nommé Marcof.
+
+--Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne
+le crois.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu le sauras plus tard.
+
+--Mais ce projet? fit Angélique avec impatience.
+
+--Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras
+autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se
+renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser
+de la bête venimeuse qui l'enlaçait.
+
+Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du
+cabinet s'ouvrit brusquement.
+
+--Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et
+en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes.
+
+Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit.
+Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.
+
+--C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer.
+
+--Je ne reçois personne!
+
+--Il dit que tu le recevras.
+
+--Son nom, alors?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne
+connais pas! s'écria Carrier avec fureur.
+
+--Il a une carte de civisme du comité de Paris.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?
+
+--Adresse-le au secrétaire.
+
+--Bien! répondit le sans-culotte en se retirant.
+
+Cinq minutes après, il rentra.
+
+--Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais
+incarcérer.
+
+--C'est le citoyen qui veut entrer.
+
+--Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là.
+
+--Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien
+timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés
+extraordinaires du Comité de salut public de Paris?
+
+Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se
+présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un
+peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près
+semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa
+tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux.
+
+--Diégo! murmura-t-elle.
+
+Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui,
+à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En
+l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de
+ton:
+
+--Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement.
+
+--Oui! répondit le nouveau venu.
+
+--Où sont tes pouvoirs?
+
+--Les voici.
+
+Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et
+tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir
+et les parcourut rapidement.
+
+--Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur
+l'inconnu.
+
+--Tout autant que toi, répondit ce dernier.
+
+--Alors nous nous entendrons.
+
+--Je le pense.
+
+--Tu as à me parler?
+
+--Sans doute.
+
+--Immédiatement?
+
+--Oui.
+
+--Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui
+voudrait me déranger!
+
+Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard
+autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.
+
+--Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie.
+
+Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à
+l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula
+vivement.
+
+--L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.
+
+--Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier.
+
+--Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas,
+n'est-ce pas?
+
+--Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?
+
+--Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée.
+
+--Toi?
+
+--Moi-même.
+
+--Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?
+
+--Elle trouve que tu vas lentement.
+
+--Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?
+
+--Si fait.
+
+--Eh bien!
+
+--Elle les approuve.
+
+--Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me
+reprocher ma lenteur.
+
+Puis se retournant vers les femmes:
+
+--Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le
+citoyen.
+
+Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la
+suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux
+femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un
+regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut
+refermée avec soin.
+
+
+
+
+IX
+
+LES PROJETS DE CARRIER
+
+
+Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La
+défiance se lisait dans les yeux du proconsul.
+
+--Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son
+interlocuteur passait de sa personne.
+
+Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui.
+
+--Ton nom? répéta-t-il.
+
+--Le citoyen Fougueray.
+
+--Tu es un pur?
+
+--Ma mission te le dit assez.
+
+--Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?
+
+--Non.
+
+--Je vais te le dire.
+
+--J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.
+
+--J'entends un républicain capable de boire on verre de sang
+d'aristocrate (_sic_).
+
+--Verse, je boirai.
+
+--Bien! Assieds-toi, alors, et causons.
+
+Les deux hommes s'installèrent sur le divan.
+
+--Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?
+
+--Oui.
+
+--Et qu'elle l'approuve?
+
+--Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller
+l'exécution.
+
+--Veux-tu que je te l'explique en détail?
+
+--Cela me fera un véritable plaisir.
+
+--Eh bien! écoute-moi.
+
+--Je suis tout oreilles.
+
+Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son
+interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter
+en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors,
+n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre.
+
+Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non
+seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait
+manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire
+un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il
+avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur
+qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu
+facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses
+gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au
+procureur.
+
+--Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi
+dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la
+France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates
+abondent le plus?
+
+--Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que
+Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.
+
+--Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement
+rechercher les brigands pour les incarcérer.
+
+--C'était ton devoir.
+
+--Et je l'ai accompli.
+
+--Nous n'en doutons pas à Paris.
+
+--Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont
+petites; elles regorgent d'aristocrates.
+
+--Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.
+
+--Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un
+poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay,
+les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des
+cachots.
+
+--Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?
+
+--Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais.
+
+--Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je
+comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des
+prisonniers. Après?
+
+--Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite
+qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément
+aux braves sans-culottes.
+
+--C'est ce moyen que tu cherchais?...
+
+--Et que j'ai trouvé.
+
+--Voyons cela!
+
+--J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à
+Saint-Nazaire.
+
+--Bon!
+
+--On clouera avec soin les sabords.
+
+--Très bien.
+
+--Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de
+ces navires.
+
+--Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront
+que l'on va les déporter tout simplement.
+
+--C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant
+d'un sourire monstrueux.
+
+--J'écoute avec la plus scrupuleuse attention.
+
+--Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on
+ferme l'entrée du pont avec des planches....
+
+--Bien clouées également?
+
+--Sans doute!
+
+--Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là.
+
+--Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se
+retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache
+dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.
+
+--Très bien!
+
+--J'appellerai cela «_les déportations verticales_,» ajouta Carrier en
+riant.
+
+--Des baignades révolutionnaires, fit Diégo.
+
+--Et la Loire sera «_la baignoire nationale!_»
+
+--Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas!
+
+--Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de
+t'avoir envoyé ici!
+
+--Et quand commencerons-nous?
+
+--Ce soir.
+
+--Qui est-ce qui prendra le premier bain?
+
+--Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet
+effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les
+autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.
+
+--A quelle heure la fête?
+
+--A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras?
+
+--Naturellement.
+
+--Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate
+de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!
+
+En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet.
+
+--Entrez! cria Carrier.
+
+La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans
+l'entre-bâillement.
+
+--Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier.
+
+--Quoi?
+
+--Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire
+une motion.
+
+--Qu'ils entrent! ce sont des bons!
+
+Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola.
+Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait
+commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard
+et Diégo se touchèrent la main.
+
+--Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double
+mouvement.
+
+--Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux
+aristocrates en septembre à Paris.
+
+--Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo;
+n'est-ce pas, Carfor?
+
+--Je ne m'appelle plus comme cela.
+
+--Tiens, tu as changé de nom?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi!
+
+--Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie
+des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé,
+et j'en ai changé.
+
+--Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement
+lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons
+auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.
+
+Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.
+
+--Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo.
+
+--Je me nomme Pinard.
+
+--Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la
+Convention?
+
+--Moi-même.
+
+--Je t'en fais mes compliments.
+
+--Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.
+
+--Te faire une motion.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt.
+
+--Tu as donc une idée aussi?
+
+--Et une bonne.
+
+--Dis-nous cela.
+
+Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les
+prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'oeil de Carrier
+flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main.
+
+--Adopté! cria-t-il.
+
+--Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant.
+
+--Cela n'empêchera pas.
+
+--C'est juste! nous irons plus vite.
+
+Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait
+conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais
+encore avait été _honorablement mentionné au procès-verbal de la
+séance_.
+
+En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la
+guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les
+honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de
+joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa
+assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux
+noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir!
+
+Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu
+et assisterait à l'oeuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le
+navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette
+double opération.
+
+Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina.
+Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait
+prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que
+le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir.
+Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les
+retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien
+et le proconsul restèrent seuls de nouveau.
+
+--J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Carrier.
+
+--Il s'agit d'une affaire importante.
+
+--Concernant la République?
+
+--Oui et non.
+
+--Explique-toi.
+
+Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre,
+et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul.
+
+--Lis cela! dit-il.
+
+Carrier se pencha en avant et lut à voix haute:
+
+ «Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui
+ ordonne, au nom de la République française, une et indivisible,
+ d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen
+ Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et
+ détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels
+ j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.
+
+ «Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des
+ mains du citoyen Fougueray.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ «Robespierre.
+
+ «Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»
+
+Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants.
+
+--Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se
+nomme Jocelyn? dit-il.
+
+--C'est cela même, répondit Diégo.
+
+--Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire
+guillotiner ces deux hommes.
+
+--Ainsi ils sont dans les prisons!
+
+--Je le crois.
+
+--Tu n'en es pas sûr?
+
+--Non.
+
+--Comment cela?
+
+--Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.
+
+--N'as-tu pas les registres?
+
+--Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces
+gueux-là?
+
+--Alors, j'irai voir moi-même.
+
+--Va, si tu veux.
+
+--Donne-moi un laissez-passer pour la geôle.
+
+Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes
+qu'il signa.
+
+--Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo.
+
+Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.
+
+--Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent
+encore, je prendrai des précautions pour l'avenir.
+
+--Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands?
+
+--Énormément.
+
+--Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent?
+
+--Non pas.
+
+--Alors que voulez-vous?
+
+--Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit
+de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment
+venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.
+
+--Plus tard.
+
+--Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?
+
+--Certainement.
+
+Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta
+en posant la main sur son épaule.
+
+--J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces
+deux hommes est un ci-devant.
+
+--Oui.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Que t'importe?
+
+--Dis toujours.
+
+--Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.
+
+--Enfin?...
+
+--Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.
+
+--Et Jocelyn?
+
+--C'est son domestique.
+
+--Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui
+flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah!
+ah! fit-il encore.
+
+--Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience.
+
+--Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:
+
+--Nous partagerons! dit-il.
+
+--Quoi? répondit Diégo avec étonnement.
+
+--Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous
+moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de
+celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr.
+
+--Tu crois?
+
+--Certainement.
+
+--Tu te trompes.
+
+--Impossible!
+
+--Si fait, te dis-je!
+
+--Alors je le ferai noyer ce soir.
+
+Diégo fit un geste violent.
+
+--Et la lettre de Robespierre? dit-il.
+
+--Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la
+reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire
+rendre compte de mes actions.
+
+--Renard!... murmura Diégo.
+
+--Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait
+dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien
+et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu
+n'as rien à craindre.
+
+--Eh bien! veux-tu être franc?
+
+--Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.
+
+--A la bonne heure!
+
+--A notre aise, alors.
+
+--Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que
+répondrais-tu?
+
+--As-tu donc des propositions à me faire?
+
+--Suppose-le.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi?
+
+--Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.
+
+--Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les
+persécuter... comprends-tu?
+
+--Je commence.
+
+--Que ferais-tu?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il
+ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce
+que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!...
+Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la
+République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait
+révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas
+être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs
+dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des
+rançons?
+
+--Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère.
+
+--Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où
+étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.
+
+--Citoyen Fougueray!...
+
+--Tu vas me menacer de me faire arrêter?
+
+--Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant
+démasqué.
+
+Diégo haussa les épaules.
+
+--Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide!
+répondit-il.
+
+--Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.
+
+Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur
+la poitrine du proconsul.
+
+--Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.
+
+
+
+
+X
+
+A BON CHAT BON RAT
+
+
+Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le
+misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa
+poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en
+écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris.
+
+--Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es
+qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu
+parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu
+stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le
+moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité
+de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à
+te communiquer un autre document.
+
+Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille
+et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté
+des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même
+forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le
+second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de
+Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de
+salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les
+quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré,
+n'osait bouger de place ni prononcer un mot.
+
+--Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter
+en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le
+Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de
+mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles
+ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose
+sur un pied plus convenable. Tu entends?
+
+--Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que
+Diégo donnait à la conversation.
+
+--Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le
+marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler
+comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut
+durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce
+jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à
+l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en
+position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons,
+prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!
+
+--Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.
+
+--Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!
+
+--Mais ce Loc-Ronan?
+
+--Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre
+millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la
+somme.
+
+--Je veux moitié! dit Carrier en se levant.
+
+--Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!
+
+--Est-ce conclu?
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--J'aurai moitié des rançons.
+
+--Je ne partage pas seul.
+
+--Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.
+
+--Soit.
+
+--C'est convenu?
+
+--Arrêté.
+
+--Je savais bien que nous finirions par nous entendre.
+
+--Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas
+mort, et dépêchons.
+
+--Tu es pressé maintenant?
+
+--Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi
+comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?
+
+--C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui
+est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune,
+réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée
+dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où,
+mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En
+passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille,
+et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile
+ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet,
+je l'ai laissé marcher avec les autres.
+
+--Il est mort?
+
+--Certainement.
+
+--Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette
+manière de procéder.
+
+--Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et
+ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa
+femme a échappé.
+
+--Où est-elle?
+
+--A La Roche-Bernard.
+
+--Qui l'a conduite là?
+
+--Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis.
+
+--Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet
+homme.
+
+--Imprudente! dit Diégo entre ses dents.
+
+Carrier ne l'entendit pas.
+
+--Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son
+mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.
+
+--C'est probable.
+
+--Toute sa fortune y passera.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis.
+
+--Adopté.
+
+--Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre
+pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en
+prison et qu'il va être jugé.
+
+--Et il y consentira?
+
+--J'en réponds.
+
+--En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à
+la place du département.
+
+--Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux
+seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser
+durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la
+terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse
+une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville.
+
+--Elle sera faite.
+
+--Et demain, nous commencerons à empocher.
+
+--C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et
+rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement
+imaginé.
+
+Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier
+retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit
+Pinard qui l'attendait.
+
+Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de
+salut public.
+
+--Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.
+
+--Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les
+mitraillades de ce soir? répondit Diégo.
+
+--Bah! ils sont donnés depuis longtemps.
+
+--Alors, allons chez toi.
+
+--Soit.
+
+Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay.
+
+--Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec
+précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui
+longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?
+
+--Enchanté.
+
+--Ça marche alors?
+
+--Supérieurement.
+
+--Carrier en est?
+
+--Parbleu! je te l'avais bien dit.
+
+--As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs?
+
+--Oui.
+
+--Et... qu'est-ce qu'il a dit?
+
+--Rien.
+
+--Il les a crus bons?
+
+--Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide.
+
+--Alors il ne doute de rien?
+
+--Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement
+imité les signatures.
+
+--Dame! j'y avais mis tous mes soins.
+
+--Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul.
+
+--Tu as vu comme j'ai joué mon rôle.
+
+--Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom!
+
+--C'était superbe!
+
+--Carrier partagera avec moi les rançons.
+
+--Bonne affaire; et pour le marquis?
+
+--Je lui ai promis moitié.
+
+--Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?
+
+--Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien!
+
+--Et si Carrier se fâche?
+
+--Tant pis pour lui!
+
+--Il pourrait te causer des désagréments.
+
+--Et à toi aussi.
+
+--Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à
+l'oeil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur
+dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient.
+
+--Très bien.
+
+--Mais toi?
+
+--Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier
+m'inquiète, et son affaire sera claire!
+
+--Ah! nous sommes de rudes joueurs.
+
+--C'est pour cela que nous gagnerons la partie.
+
+--Espérons-le.
+
+En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas
+de laquelle demeurait Pinard.
+
+--A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé
+l'homme que tu m'as adressé.
+
+--Piétro?
+
+--Oui.
+
+--C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai
+dit?
+
+--Oui.
+
+--Il est guichetier à la prison?
+
+--C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.
+
+--Très bien!
+
+--Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle
+de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants.
+
+--Ils vivent encore, n'est-ce pas?
+
+--Certainement.
+
+--C'est que Carrier m'avait parlé du typhus.
+
+--Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils
+valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que
+répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de
+les faire remettre dans la salle commune.
+
+--Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser
+noyer ou fusiller, à leur choix.
+
+--Pourquoi quatre jours encore?
+
+--Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte
+beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs
+j'attends de nouveaux renseignements indispensables.
+
+--Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte
+d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise.
+
+--Il n'y a personne chez toi?
+
+--Personne que la petite.
+
+--Elle est toujours dans le même état?
+
+--Toujours.
+
+--Pourquoi l'as-tu gardée?
+
+--Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont
+fait endurer ces brigands que tu connais.
+
+--En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof.
+
+--Ça, c'est bien vrai.
+
+--Mais je le retrouverai.
+
+--Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en
+l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux
+hommes se trouvaient.
+
+La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage
+de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement
+d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille
+grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles
+et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre
+d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille.
+Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine,
+laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte,
+communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle
+d'entrée.
+
+Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de
+la table.
+
+--As-tu soif? demanda le sans-culotte.
+
+--Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo.
+
+--Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de
+gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les
+premiers crus de Bordeaux, rien que cela.
+
+--Du vin girondin!
+
+--Il vaut mieux que les députés de son pays.
+
+--Fais-m'en goûter, alors.
+
+--Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait
+dans l'intérieur.
+
+Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix
+rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement
+sur le seuil.
+
+En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer,
+Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.
+
+--Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de
+son compagnon.
+
+--Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la
+jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne
+comme une gravure ancienne.
+
+--Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.
+
+Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position.
+Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais
+ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie,
+était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le
+froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme
+l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous
+cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux
+blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses
+soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de
+ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de
+regard. Ils étaient d'une fixité étrange.
+
+De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait
+murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se
+rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint
+langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite,
+puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur
+perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage
+indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un
+cri s'étouffait dans sa gorge.
+
+Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des
+larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait.
+Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant
+parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal
+à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers
+la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un
+mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité,
+elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave
+eût obéi à un maître cruel et redouté.
+
+Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les
+bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche
+de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la
+tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son oeil fauve d'où se
+dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent
+fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours
+craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.
+
+Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se
+passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque,
+sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la
+malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et
+machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa
+largeur.
+
+--Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers
+l'âme damnée du proconsul.
+
+--Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire
+triomphant.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune
+fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de
+la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles
+pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement,
+déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans
+l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs.
+
+--Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il
+déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien!
+comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement
+le service et à se rendre utile en société!
+
+--Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix.
+
+--Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!
+
+--Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas.
+
+--Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend
+parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue
+à la muraille.
+
+--Tu la bats?
+
+--Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne
+comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.
+
+Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains,
+il l'attira vers lui:
+
+--Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre.
+
+La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses
+grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le
+don de la vue.
+
+--Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre?
+
+La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était
+captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du
+temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard.
+
+--Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en
+désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris.
+
+--Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal,
+je ne veux pas te battre, moi!
+
+--Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête.
+
+--Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.
+
+Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se
+reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa
+pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement;
+puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa
+pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une.
+Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira
+sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa
+alors une exclamation joyeuse.
+
+--Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je
+recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie.
+
+Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son
+plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son
+visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la
+montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.
+
+--Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria
+Diégo en s'adressant à son ami.
+
+Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre
+enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents
+serrées et les mains frémissantes.
+
+Tout à coup son oeil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se
+dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle
+arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui
+déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle
+roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en
+tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec
+abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement.
+
+--Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur.
+
+--Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde
+bouteille.
+
+--Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le
+fixait sur moi.
+
+--Tu te trompes, mon cher.
+
+--Mais cependant....
+
+--Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que
+le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.
+
+--Tu crois?
+
+--Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de
+trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et
+lui adressait la parole pour se distraire.
+
+Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il
+se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras.
+
+--Où faut-il la transporter? demanda-t-il.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique.
+
+--Je te demande où est son lit, pour l'y porter.
+
+--Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié
+pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée
+ouverte permettait d'apercevoir.
+
+--Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant.
+
+--Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en
+occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule
+les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle
+en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à
+m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt.
+
+--Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.
+
+--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de
+l'oeil par ce mouvement familier à tous les buveurs.
+
+--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.
+
+Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il
+rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son
+interlocuteur.
+
+--Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le
+verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé
+entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par
+Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander
+asile.
+
+--Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou,
+interrompit Diégo.
+
+--Possible.
+
+--C'est moi qui t'ai sauvé.
+
+--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher
+ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à
+prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à
+l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait
+infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton
+aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne
+pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu
+acceptas.
+
+--Oui.
+
+--A condition que j'en ferais ce que je voudrais.
+
+--Mais tu ne devais jamais la tuer.
+
+--J'ai changé d'avis aujourd'hui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver
+toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent
+plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
+
+--Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.
+
+--C'est cela, pour qu'on la soigne.
+
+--Eh bien?
+
+--Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on
+la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre
+cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai
+pris des renseignements là-dessus.
+
+--Alors je la garderai près de moi.
+
+--Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.
+
+--Quand cela serait?
+
+--Impossible.
+
+--Non!
+
+--Ne suis-je pas libre?
+
+--Non.
+
+--Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.
+
+--Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous
+compromettre tous deux.
+
+--Et en quoi nous compromettrais-je?
+
+--Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle
+pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces
+êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici
+seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher.
+
+--C'est possible! dit Diégo en réfléchissant.
+
+--Alors, adieu nos beaux projets!
+
+L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son
+front et il paraissait méditer profondément; son oeil même se détourna
+du corps de la pauvre Bretonne.
+
+Pinard vida un nouveau verre et continua:
+
+--Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les
+signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant
+de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public;
+bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer
+mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie
+de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme,
+sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à
+son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de
+la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce
+soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer
+d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est
+entre mes mains.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le
+comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!
+
+--Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais
+rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon
+secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser
+jamais.
+
+--Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec
+cynisme.
+
+--Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me
+mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de
+Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du
+courage, tu en conviendras?
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à
+reculer, ne nous fâchons pas.
+
+--Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de
+cette petite bonne à guillotiner?
+
+--Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir
+martyriser.
+
+--Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit
+subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne
+penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en
+elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore,
+et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais
+mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle
+me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave,
+mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa
+folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente
+la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules!
+Chacun de ses gémissements me fait du bien au coeur. En gardant Yvonne
+près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si
+aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne
+m'échappe.
+
+Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le
+misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si
+largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se
+demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de
+lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir
+ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva
+et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard
+de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne
+toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par
+arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.
+
+Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression.
+Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa
+ensuite sur la table. Son parti était arrêté.
+
+--Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te
+l'abandonne, l'argent vaut mieux.
+
+--Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.
+
+--Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.
+
+--C'est juste.
+
+--Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des
+aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le
+marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer.
+Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas
+non plus à dédaigner.
+
+--C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés,
+tous ces tyrans.
+
+--Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?
+
+--Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils
+n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!
+
+--Partons alors.
+
+--Partons!
+
+Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune
+fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le
+bouton de la serrure et s'arrêta.
+
+--Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir;
+convenons de nos faits.
+
+--Soit.
+
+--Dans trois jours tu iras à l'entrepôt.
+
+--Oui.
+
+--Tu verras le marquis.
+
+--Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après
+l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de
+penser.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite? Le reste me regarde.
+
+--Tu iras chercher les écus?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne
+peut pas m'aller.
+
+--Comment veux-tu faire, alors?
+
+--Nous ne nous quitterons pas.
+
+--Mais encore faut-il sortir de Nantes.
+
+--Nous en sortirons ensemble.
+
+--Cependant....
+
+--Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te
+conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et
+nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé.
+
+--Comme tu voudras.
+
+--Convenu alors?
+
+--Convenu!
+
+--Eh bien! partons.
+
+Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son
+compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas
+lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent
+la maison.
+
+
+
+
+XI
+
+LA FOLLE
+
+
+Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un
+léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle:
+l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira
+doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières
+alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité.
+
+Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement
+connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine,
+elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang
+perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en
+attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de
+force.
+
+La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les
+mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en
+avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible
+comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna
+lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce
+qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux
+bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle
+recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son
+habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite
+et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la
+Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des
+mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots.
+Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries
+parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau
+malade.
+
+--Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.
+
+La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et
+marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient
+à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.
+
+--J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer
+son corsage et en arrachant son justin délabré.
+
+Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela
+lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la
+terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps
+penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause
+d'une personne qui écoute attentivement.
+
+--Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter
+le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon
+recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?
+
+Puis, s'adressant à un personnage imaginaire:
+
+--Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu
+d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?...
+Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne
+me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le
+jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la
+route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait
+sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....
+
+Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle
+poussa un cri et se débattit en reculant.
+
+--Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais
+pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce
+cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse.
+Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je
+vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que
+je me....
+
+Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier
+encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée
+effrayante la dominait évidemment.
+
+--La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés!
+Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!...
+Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne
+m'oubliez pas!!...
+
+Yvonne s'arrêta encore.
+
+--Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il
+m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!...
+Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!...
+répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un
+autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on
+introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva
+doucement et marcha sur la pointe du pied.
+
+--C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua....
+
+La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine
+fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et
+l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du
+sans-culotte:
+
+--C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!
+
+--Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment
+d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite.
+
+Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne,
+l'embrassa familièrement.
+
+--C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais
+défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait!
+
+--Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant.
+
+Yvonne poussa un cri.
+
+--Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?
+
+--Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je
+me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage,
+je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même!
+continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus
+tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux
+pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates
+des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur
+montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la
+Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier.
+C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira!
+
+Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à
+trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des
+angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.
+
+--Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je
+vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en
+pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir!
+
+L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha
+sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une
+chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et
+gras.
+
+Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse:
+
+--Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!
+
+La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se
+dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons,
+frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en
+faisaient ressortir la laideur repoussante.
+
+Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son
+front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout
+ce qu'elle avait d'insensé.
+
+--Ian Carfor! s'écria-t-elle.
+
+Le sans-culotte la saisit par le bras.
+
+--Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois
+que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.
+
+Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques
+pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la
+table avec colère.
+
+--Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de
+prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira
+à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier.
+Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait
+par trop dangereux de la laisser vivre!
+
+
+
+
+XII
+
+JULIE DE CHÂTEAU-GIRON
+
+
+Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du
+petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité
+sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève
+orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui
+de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se
+mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à
+leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un
+gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus
+ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de
+ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde
+sur les côtes de Bretagne.
+
+Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la
+première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son
+sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard
+n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en
+1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit
+port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile
+sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant
+de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des
+vivres, des munitions, et souvent des soldats _blancs_.
+
+Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les
+côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des
+ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la
+rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire.
+
+Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés
+les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés
+sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du
+présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.
+
+Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes
+de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu
+à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord
+avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit
+espace pour accomplir des promenades interminables.
+
+Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'oeil vigilant du chef,
+et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une
+femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années
+auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette
+femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux
+regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par
+la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les
+épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet
+de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la
+prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger
+bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses
+de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant,
+accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme,
+s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant
+près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing
+paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa
+tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux
+hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le
+lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le
+ciel noir en poussant un profond soupir.
+
+--Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof
+aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort?
+Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?
+
+Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant du _Jean-Louis_; un
+matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se
+retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant
+avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la
+brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait
+attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier,
+semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues,
+retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de
+l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons.
+
+--Une embarcation! dit-il à voix basse.
+
+--La vois-tu? demanda le contremaître.
+
+--Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des
+rames.
+
+--Dans quelle aire?
+
+--A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans
+l'obscurité.
+
+--Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la
+voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques.
+Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement!
+
+Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant
+auprès de la religieuse:
+
+--Va prévenir le patron! dit-il.
+
+L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que
+ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à
+l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot
+s'avançait certainement dans les eaux du lougre.
+
+Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant
+lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau
+goudronné.
+
+--Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on
+signale une embarcation à bâbord.
+
+--Venant de terre?
+
+--Oui, maître! On le suppose, du moins.
+
+--Qu'on ne la laisse pas accoster!
+
+Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des
+bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il
+s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée
+près de lui.
+
+--Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main
+délicate sur le bras du second du _Jean-Louis_.
+
+--Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre
+doux et agréable le rude accent de son organe.
+
+--Que vient-on de vous dire, mon ami?
+
+--Rien d'important, madame.
+
+--Mais encore?
+
+--On me signale une embarcation venant de terre.
+
+--Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui,
+et une embarcation du bord serait allée le prendre.
+
+--Qui croyez-vous que ce soit, alors?
+
+--Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés.
+
+--Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.
+
+--Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent
+bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné
+l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.
+
+--Et si ce sont des amis?
+
+--Ils se feront reconnaître.
+
+--Tenez! je crois entendre le bruit des rames.
+
+--Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la
+religieuse pour monter sur le bastingage.
+
+Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en
+tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se
+précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en
+saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les
+deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un
+goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa
+le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir
+accoster le lougre.
+
+Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et
+attendit.
+
+--Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic.
+
+--Bien! répondit le vieux maître d'équipage.
+
+Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange
+des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse
+s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors
+très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de
+l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les
+flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'oeil rapide autour
+de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au
+combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière.
+
+--Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse.
+
+Aucune réponse ne lui fut faite.
+
+--Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois.
+
+Un nouveau silence suivit ces paroles.
+
+--Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se
+redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart.
+
+Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le
+commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner
+l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.
+
+--Ce sont des amis! murmura un matelot.
+
+--C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos
+carabines et attention!
+
+Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre.
+
+--Le commandant! s'écria le mousse avec joie.
+
+--Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit
+loué! le Seigneur a exaucé ma prière.
+
+Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau
+coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord,
+s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une
+double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât.
+L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un
+bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à
+bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec,
+s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.
+
+--Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous
+faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis
+content, vous êtes de vrais matelots.
+
+Puis, se tournant vers le vieux maître:
+
+--Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.
+
+--Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement.
+
+--Tu feras donner double ration à l'équipage.
+
+--Oui, commandant.
+
+En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite
+main.
+
+--Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et
+en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce
+chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.
+
+--Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves
+gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.
+
+--Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse
+souveraine.
+
+Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales
+avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy,
+examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard
+où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de
+Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin,
+était redescendue dans l'entrepont.
+
+--Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne
+m'attendais pas à voir ce que je vois.
+
+--Comment cela? répondit Marcof en souriant.
+
+--Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau
+du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!
+
+--Vous trouvez?
+
+--D'honneur! je suis dans l'admiration.
+
+--Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le
+marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous
+pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_
+s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache
+au poing et le poignard aux dents!
+
+--Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la
+bouche, rien qu'en y pensant.
+
+--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?
+
+--Parce que des brigands nous y contraignent.
+
+--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher
+que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze
+lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus
+fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les
+yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.
+
+--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement
+que nous pourrons sauver Philippe.
+
+--Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame
+la marquise de Loc-Ronan?
+
+--Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.
+
+Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire
+et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans
+son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux
+qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant
+les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce
+titre à tous les points de vue et à tous les égards.
+
+Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres
+antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la
+religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble
+élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan,
+enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans
+un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il
+voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.
+
+Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient
+suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de
+guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve
+naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est
+rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur
+représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à
+demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en
+ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables:
+bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion.
+Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de
+l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se
+trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne
+l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse.
+Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les
+parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et,
+le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but.
+Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font
+emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment
+artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.
+
+A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir
+qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné
+à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues
+avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à
+l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des
+précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les
+boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs,
+sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du
+Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux
+pieds le moelleux appui de sa laine vierge.
+
+Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde,
+ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ,
+véritable chef-d'oeuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc
+d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de
+tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et
+grandiose, inviter à la prière.
+
+Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci
+rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les
+moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres
+de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du
+_Jean-Louis_, s'était sentie remuée jusqu'au fond du coeur à la vue des
+prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.
+
+--Vous êtes reine et maîtresse à bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit
+le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura
+désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés
+seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.
+
+Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari,
+que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir
+même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la
+religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles
+âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les
+instants.
+
+On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son
+premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à
+la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy.
+Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait
+avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide
+d'un miracle.
+
+--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la
+marquise.
+
+--Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte
+confiance dans la protection divine.
+
+C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés
+sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend
+les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et
+la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin.
+Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort
+suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de
+Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement
+que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son
+intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir,
+et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne
+s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à
+bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part
+active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.
+
+Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans
+l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et
+vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se
+dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait
+extérieurement à la porte de la religieuse:
+
+--Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous
+recevoir.
+
+Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant
+la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et
+Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se
+tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin
+présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité
+noble et empressée.
+
+La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des
+démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa
+main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide,
+précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des
+banalités d'usage.
+
+Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui
+inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce
+qu'elle ressentait au fond de son coeur.
+
+--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe
+meurt, je mourrai!
+
+En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de
+foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent
+profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement
+pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres
+relatifs au départ.
+
+--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.
+
+--Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le
+vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous
+mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis.
+Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à
+enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en
+défends l'entrée!
+
+--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.
+
+Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise
+demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le
+vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.
+
+--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que
+je sois restée fidèle à mes voeux dans ces temps où chacun n'a plus le
+respect de ses serments?
+
+--Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.
+
+--Puis, après un léger silence, il reprit:
+
+--Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans
+le monde?
+
+--Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.
+
+Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait
+confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la
+pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable
+sujet.
+
+Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait
+absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du
+navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.
+
+--Nous prenons la mer? dit-il.
+
+--Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que
+Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement,
+hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.
+
+Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la
+marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.
+
+Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manoeuvre et à la
+marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il
+appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver
+Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA ROUTE DE NANTES
+
+
+Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic
+descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du
+Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.
+
+--Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant
+toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.
+
+--Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?
+
+--Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de
+Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue
+étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la
+ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de
+Lavau.
+
+--Vous n'y pensez pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus,
+qui ont même établi garnison à Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos
+dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de
+Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?
+
+--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte,
+nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un
+navire en état de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de
+l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en
+quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.
+
+--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres,
+Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée
+de fusil du Croisic.
+
+--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec
+descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de
+pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher
+dans les bruyères de Saint-Étienne.
+
+--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.
+
+Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer,
+Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait
+stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure
+ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le
+lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment
+retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.
+
+On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année;
+aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui
+apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof,
+ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre
+que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve.
+Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des
+précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit
+Lavau que vers quatre heures du matin.
+
+Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre
+d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes
+nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne
+s'y trouvait.
+
+--Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le
+jour venu, nous nous mettrons en route.
+
+Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations
+à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du
+commandement.
+
+--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître.
+Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster
+aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute
+communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie
+comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des
+boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras
+au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq
+jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et
+tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des
+ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si
+je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas
+le lougre.
+
+Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais
+à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très
+vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots;
+mais Marcof l'arrêta.
+
+--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi
+tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans,
+pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!
+
+Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une
+dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on
+venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls.
+Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et
+l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.
+
+A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus
+majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le
+_Jean-Louis_, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de
+l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue
+des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins
+encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler.
+Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra
+une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.
+
+--Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant
+entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.
+
+--Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.
+
+--Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas
+possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.
+
+--Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui
+flottait à la suite du premier; celui-là remue!
+
+--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.
+
+--Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.
+
+Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps
+morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De
+minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les
+trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue
+de ce spectacle étrange et épouvantable.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier?
+Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!
+
+Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans
+les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames
+le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de
+ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas
+s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes
+sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se
+trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.
+
+--Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui
+demanda-t-il brusquement.
+
+--Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est
+une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la
+Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce
+que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!
+
+--Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.
+
+Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.
+
+--Philippe! dirent-ils ensemble.
+
+Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et
+s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en
+face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que
+tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait
+été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof
+de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua
+respectueusement.
+
+Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la
+rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite
+anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient
+l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation
+au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il
+avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts,
+des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse
+merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois
+mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile,
+néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les
+ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes,
+s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant
+soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à
+Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.
+
+--Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de
+celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les
+terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses
+compagnons.
+
+--Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil.
+
+--Je le crois aussi.
+
+--J'avais calculé notre départ en conséquence.
+
+--A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais
+fous? dit Boishardy en se frappant le front.
+
+--Pourquoi donc? demanda Marcof.
+
+--Regardez nos habits.
+
+--Eh bien?
+
+--Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je
+crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde
+noire!
+
+--Vous dites vrai.
+
+--Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois
+pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en
+suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à
+Keinec qui demeurait sombre et silencieux.
+
+Le jeune homme releva la tête.
+
+--Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel
+costume, mais que j'y entrerai.
+
+--Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour
+moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la
+gueule de ce Carrier que Dieu confonde!
+
+--J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien.
+Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux;
+là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de
+sans-culottes: nous serons méconnaissables!
+
+--Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de
+pareilles défroques.
+
+--Connaissez-vous un meilleur déguisement?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Va donc pour cette livrée de valets de bourreau!
+
+--J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon
+but!
+
+--Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne
+pensons qu'à Philippe.
+
+--Et à Yvonne! murmura Keinec.
+
+Marcof l'entendit.
+
+--Tu espères donc encore? demanda-t-il.
+
+--J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.
+
+--Pauvre enfant! soupira le marin.
+
+--J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua
+Keinec; peut-être Yvonne y est-elle?
+
+--Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.
+
+--Celle que j'aime, monsieur le comte.
+
+--Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof.
+Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il
+d'excellents conseils.
+
+--Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un
+peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher.
+
+Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis
+il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité
+sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il
+entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait
+en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage
+sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa
+selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement
+son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.
+
+En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de
+Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof.
+
+--Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le marin.
+
+--Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon
+signe.
+
+--Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles
+prononcées par ce misérable chevalier.
+
+--Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel?
+
+--Oui.
+
+--Et quelles étaient ces paroles?
+
+--Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à
+la justice... elle n'est pas notre soeur, c'est sa maîtresse à lui...
+à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un
+mouvement de colère.
+
+--Mais qui accusait-il de sa mort?
+
+--Le comte de Fougueray.
+
+--Son frère?
+
+--Il disait que cet homme n'était pas son frère!
+
+--Comment cela?
+
+--Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour
+savoir.
+
+--Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en
+parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des
+hallucinations étranges.
+
+--Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme
+avait conscience de ses paroles.
+
+--Qui vous porte à le croire?
+
+--Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas
+le frère du comte.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans
+les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes,
+mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure
+était demeurée gravée dans ma mémoire.
+
+--Et il a avoué cela?
+
+--Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?
+
+--Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.
+
+--Que pensez-vous de cela, Marcof?
+
+--Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait
+ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le
+comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse
+que se trouverait le noeud de cette intrigue, et malheureusement je ne
+puis répondre moi-même.
+
+--C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément.
+
+--Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant
+du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la
+droite des voyageurs.
+
+--Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la
+gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés
+que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant
+son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant
+la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon
+coeur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la
+retient prisonnière.
+
+--Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof.
+
+--N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été
+tué, j'en suis sûr.
+
+--Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets
+qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je
+t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.
+
+--Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront
+fait souffrir!
+
+Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la
+poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune
+homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y
+faillirait pas.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA PLACE DU DÉPARTEMENT
+
+
+Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes
+au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous
+les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement
+ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite
+rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des
+principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la
+Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du
+duché de Bretagne.
+
+Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le
+pillage.
+
+Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que
+l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A
+peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la
+nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis
+les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement
+réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent
+encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant
+que la nuit dans le coeur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait
+un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux
+trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la
+liberté.
+
+Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette
+solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes
+auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui
+couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait.
+Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait
+comme ne pouvant lui convenir.
+
+Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible,
+avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de
+succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands
+et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces
+jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques
+ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain.
+
+Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize
+ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac
+d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient
+fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit
+qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop
+neuf encore pour avoir été dédaigné par _monsieur de Nantes_, comme on
+disait sous l'ancien régime.
+
+Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à
+souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains
+de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les
+basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la
+partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons.
+
+--Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à
+lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.
+
+--Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se
+cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses
+forces.
+
+--Ah! tu ne veux pas lâcher?
+
+--Non!
+
+--Dis-le voir encore?
+
+--Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile?
+
+--Tiens!...
+
+Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez,
+lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions
+gigantesques.
+
+--Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai
+que tu es un aristocrate!
+
+--Essaie donc un peu!
+
+--Oui, je te dénoncerai!
+
+--Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!
+
+--Et Pinard est l'ami de papa!
+
+--Je te ferai passer sous le rasoir national!
+
+--Et toi dans la baignoire nationale!
+
+--Je le dirai au club!
+
+--Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés
+muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet?
+
+--Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société
+régénérée.
+
+Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément.
+
+--Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait
+rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai!
+
+--Oui, pour de vrai!
+
+--Pourquoi donc qu'on t'a reçu?
+
+--Ah! voilà!
+
+--Raconte-nous ça! hurla la bande.
+
+--J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que
+vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir.
+
+--Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.
+
+--Veux-tu me laisser parler, imbécile!
+
+Et Pichet reprit:
+
+--V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le
+secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa
+crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et
+j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur
+le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple
+d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière.
+
+--Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait:
+«Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante
+millions d'aristocrates et cent millions de modérés!»
+
+--C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et
+qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à
+la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les
+enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus
+au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné
+les honneurs de la séance.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un
+des jeunes compagnons du narrateur.
+
+--C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté
+de la tribune.
+
+--Et t'as eu les honneurs de la séance, toi?
+
+--Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des
+coups!
+
+Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était
+évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis;
+aussi se redressant avec satisfaction:
+
+--Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai
+patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa.
+
+Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son
+triomphe, ce couplet alors des plus à la mode:
+
+ La guillotine là-bas
+ Fait toujours merveille!
+ Le tranchant ne mollit pas,
+ La loi frappe et veille.
+ Mais quand viendra-t-elle ici
+ Travailler en raccourci?
+ Cette guillotine, ô gué?
+ Cette guillotine.
+
+Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont
+son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet
+qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle,
+pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque
+des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon
+résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla
+celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva
+attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers
+d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des
+chevaux et des voyageurs.
+
+Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers
+la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de
+l'époque: carmagnole bleue de _tyran_, pantalons courts, ceinture rouge,
+sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et
+descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux
+côtoyant les rives de l'Erdre.
+
+Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits
+nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des
+sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul
+ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit
+de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent
+étonnés et inquiets.
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy.
+
+--Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof.
+
+--Pas possible!
+
+--Cependant c'est bien le bruit du canon.
+
+--Sans doute.
+
+--Avançons toujours!
+
+--Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner.
+
+Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les
+enfants. Pichet accourut le premier.
+
+--Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire
+le canon?
+
+--Oui, que je le sais, répondit l'enfant.
+
+--Pourquoi alors?
+
+--C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!
+
+--On se bat donc!
+
+--Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier.
+
+Marcof et Boishardy se regardèrent.
+
+--Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.
+
+Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se
+retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec
+la crinière de son cheval:
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier?
+demanda-t-il avec aisance.
+
+--Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis
+deux jours?
+
+--Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.
+
+--Oh bien! alors, vous ne savez pas.
+
+--Qu'est-ce que nous ne savons pas?
+
+--La nouvelle invention du citoyen, donc.
+
+--Et tu la connais, toi?
+
+--Je crois bien! papa m'y a mené hier.
+
+--Où cela?
+
+--A la place du Département donc!
+
+--Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département?
+
+--Tiens! on y tue les brigands!
+
+--On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec
+impatience.
+
+--Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel
+interlocuteur.
+
+On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant
+l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole:
+
+--Si tu sais quelque chose, explique-toi!
+
+--Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les
+aristocrates....
+
+--On ne juge plus?
+
+--Eh non! c'était trop long.
+
+--Après?
+
+--La guillotine ne va plus assez vite....
+
+--Alors?
+
+--Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à
+l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur
+ont tiré dessus avec des fusils et des canons.
+
+--Tu es sûr de ce que tu dis?
+
+--Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement
+joli, citoyen!
+
+--Et on recommence ce soir!
+
+--Oui; ça sera comme ça tous les jours.
+
+Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy
+comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant
+encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous
+trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du
+cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit
+silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.
+
+--C'est fini! s'écria Marcof.
+
+--Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous
+perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes
+par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt
+faite.
+
+--Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces
+paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais
+faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau
+lui-même.
+
+--Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit,
+si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.
+
+Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart
+d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile
+de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs
+continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre.
+Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy
+s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se
+jeta de côté.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa
+monture.
+
+Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de
+distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre.
+
+--Un cadavre! dit-il.
+
+--En voici un second! continua Marcof.
+
+--Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin
+sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que
+du sang!
+
+--Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix
+frémissante.
+
+Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A
+chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé.
+Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et
+se baissant de temps à autre.
+
+--Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.
+
+--Tonnerre! la place est pavée de cadavres!
+
+Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et
+glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux
+et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois
+cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang.
+C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en
+bas âge.
+
+A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de
+Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de
+sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on
+pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur
+froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se
+regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent
+de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi
+ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur
+coeur.
+
+Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux
+tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant.
+C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en
+chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements
+s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des
+lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des
+os se brisant sous ces mâchoires affamées.
+
+On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se
+remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules
+ensanglantées et avides de carnage.
+
+--Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.
+
+--Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.
+
+--Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune
+homme presque agenouillé sur la terre humide.
+
+--Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les
+laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon
+sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et
+sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci
+tous les bleus que je pourrai atteindre.
+
+Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de
+résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec
+remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place.
+Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur
+horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux
+sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les
+chairs mortes.
+
+--Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une
+horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui
+flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en
+ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que
+nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!
+
+--Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent
+alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est
+presque un sacrilège!
+
+--Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!
+
+--Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces
+monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort?
+D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en
+tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes
+immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.
+
+--Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.
+
+
+
+
+XV
+
+LA VILLE MARTYRE
+
+
+Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant
+derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées
+affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs
+s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent
+dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans
+laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler
+n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait
+assister.
+
+A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les
+contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et
+une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient
+du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des
+musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet
+rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au
+public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «_propres à
+entretenir_, disaient-ils, _dans l'âme des bons citoyens, la gaieté
+républicaine_,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre
+une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle,
+s'apprêtait à chanter.
+
+--_La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!_ dit-elle,
+par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates.
+Premier couplet.
+
+Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette
+chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une
+attention profonde et de fréquentes marques de sympathie.
+
+ Vous vouliez être toujours grands,
+ Traitant les sans-culottes
+ De canailles et de brigands;
+ Ils ont paré vos bottes
+ Par le triomphe des vertus.
+ Pour que vous ne nous trompiez plus,
+ La justice vous sape;
+ Ducs et comtes, marquis, barons,
+ Pour trop soutenir les Bourbons,
+ Mettez votre tête à la trappe.
+
+Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy
+échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait
+autour de lui un regard sombre et menaçant.
+
+--Deuxième couplet, reprit la chanteuse.
+
+ Vous qui paraissiez plus hardis
+ Que des ci-devant pages,
+ Croyant d'aller en paradis
+ Suivant les vieux usages;
+ Vous riez, allant au néant,
+ Dans la charrette en reculant,
+ Comme écrevisse et CRAPPE (_sic_);
+ Montez le petit escalier,
+ Rira bien qui rira dernier,
+ Passez votre tête à la trappe!
+
+A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements
+redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage.
+
+Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de
+continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée
+qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un
+libraire et avait pour enseigne: A Notre-Dame de la Guillotine. Le
+marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur
+le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une
+persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point
+que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda
+brusquement pourquoi il le fixait ainsi.
+
+--Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai
+cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de
+plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau
+titre: _La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie
+républicaine, propre à former les bons citoyens._» Je tiens également
+les journaux de Paris: _l'Anti-Brissotin_, la _Trompette du père
+Bellerose_, _la Discipline républicaine_.
+
+Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy
+du coude:
+
+--Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en
+montre. Celui-ci est curieux!
+
+En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif:
+
+«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.»
+
+Puis, au-dessous, on lisait:
+
+«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame
+du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux,
+contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des
+passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et
+qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de
+juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses
+par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française
+(_sic_).
+
+--Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le
+meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.
+
+--Niveau? répéta Marcof avec étonnement.
+
+--Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy,
+ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent,
+et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août!
+
+--C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement
+fait.
+
+--Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le
+tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est
+aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est
+guillotiné ou se guillotinera.
+
+Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon
+pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la
+justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il
+comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui
+la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur,
+il haussa les épaules avec un geste de pitié.
+
+--Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais,
+vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a
+gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu
+parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne
+soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?
+
+Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un
+mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât
+du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un
+acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans
+la montre et le tendit à Boishardy.
+
+--C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que
+je veux aider à te régénérer.
+
+Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa
+bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du
+libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les
+mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober
+promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse
+ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand
+n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il
+la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:
+
+--Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates
+exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?
+
+--Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des
+guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la
+ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la
+collection complète?
+
+--Oui! dit Marcof en avançant à son tour.
+
+--La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le
+marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées
+semblables à celles que débitent les crieurs des rues.
+
+Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les
+listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché
+au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.
+
+--Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant
+sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que
+tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela
+se voit.
+
+Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère
+commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme,
+poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula
+vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.
+
+--Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois
+livres qu'il tenait à la main.
+
+Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol
+chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie
+courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique
+parfaitement de circonstance: «_Doit-on regretter l'or quand on peut
+s'en passer?_» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette
+phrase sentimentale: «_Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore._»
+
+Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En
+ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se
+désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en
+profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.
+
+--Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des
+aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en
+jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais
+patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres,
+et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.
+
+Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa
+poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis
+qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.
+
+--Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa
+main les feuilles qu'il venait d'acheter.
+
+--Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!
+
+--Bon espoir, alors!
+
+--Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux
+dont nous avons heurté les cadavres.
+
+--N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la
+rue. Tournons-nous à droite ou à gauche?
+
+--A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et
+ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur
+Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir.
+
+--A qui nous adresserons-nous?
+
+--Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je
+me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop
+éveiller les soupçons.
+
+Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon
+attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à
+assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient
+Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay,
+ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible
+épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la
+place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule
+immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y
+pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur
+blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son
+aspect avait de lugubre.
+
+--On tue encore ici? murmura Boishardy.
+
+--On tue partout à Nantes! répondit Marcof.
+
+--Tournons bride alors; j'en ai assez!
+
+Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues.
+
+--Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon
+coeur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu!
+souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne
+commettons point d'imprudence.
+
+--Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la
+dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en
+plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première
+tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel
+j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire
+provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes
+spectateurs.
+
+--Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains
+la colère du pauvre gars.
+
+Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser
+échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit
+un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point.
+Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu
+plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée
+l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de
+joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire
+dans la direction de l'échafaud.
+
+--Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi
+dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées
+de la foule, ah! voici la «_bière roulante!_»
+
+--Les aristocrates vont mettre «_la tête à la chatière!_» ajouta un
+autre.
+
+--Et ce soir, ils seront en «_terre libre!_» (au cimetière.)
+
+--Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!
+
+--Faut bien déblayer le sol de la république!
+
+--Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux
+représentations ce soir. Les gueux vont «_éternuer dans le sac!_» Les
+autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de
+fer et de plomb!
+
+Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un
+bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce
+refrain d'un style sauvage et infâme:
+
+ Mettons-nous en oraison,
+ Maguingueringon,
+ Devant sainte guillotinette,
+ Maguingueringon,
+ Maguingueringuette.
+
+Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser
+voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils
+étaient tombés au milieu d'une bande de la «_compagnie Marat_.»
+
+Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de
+ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des
+regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des
+soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la
+bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur
+l'encolure de son cheval.
+
+--Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et
+en s'adressant au sans-culotte de la «_compagnie Marat_» qui pérorait
+dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh!
+citoyen, donne-moi du feu!
+
+--Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en
+frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.
+
+Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent.
+
+--Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée;
+maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.
+
+--Lequel? répondit Brutus.
+
+--D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?
+
+--Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi
+les tièdes et les timorés.
+
+--Ah! tu es de la «compagnie Marat?»
+
+--Tu ne connais donc pas le costume?
+
+--Non.
+
+--Comment, non?
+
+--Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes.
+
+--D'oùsque tu viens, pour lors?
+
+--De Brest.
+
+--Ça va-t-il là bas?
+
+--Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois.
+
+--Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai
+patriote!
+
+--C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des
+purs, j'en réponds.
+
+--Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous
+arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les
+mitrailles de la place du Département?
+
+--Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la
+conversation.
+
+--C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de
+ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais
+soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc encore?
+
+--D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit
+heures du soir, et puis après les déportations verticales.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc!
+
+Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les
+noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille.
+Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de
+cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai.
+
+--Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation!
+Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la
+place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'oeil.
+
+Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «_Ça ira!_» tandis que Boishardy
+saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.
+
+--Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on
+va commencer.
+
+En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les
+flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher
+par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de
+sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se
+trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans
+la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste
+ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre
+réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa
+veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Coeur. En l'apercevant,
+Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il
+venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui
+marchait à la mort.
+
+--Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla
+Brutus en arrêtant la monture du jeune homme.
+
+Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «_bière
+roulante_» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus,
+avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce
+qui se passait dans l'âme du jeune Breton.
+
+--Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les
+reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais
+un!
+
+--C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié
+complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur
+qui lui adressait la parole.
+
+Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami;
+mais Brutus ne lui en donna pas le temps.
+
+--Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate
+toi-même! dit-il d'un ton menaçant.
+
+Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:
+
+--Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet
+aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et
+savoir ce qui en retourne.
+
+--Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!
+
+--Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt!
+ajouta un sans-culotte.
+
+La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui
+attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent
+simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit
+pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant
+retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de
+terre, et le jeta sur le cou de son cheval.
+
+--Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.
+
+Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses
+populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont
+il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là
+furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant,
+le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.
+
+--Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant
+aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses
+pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi
+bon sans-culotte que lui.
+
+Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet
+de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et
+étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier
+des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au
+milieu des sans-culottes.
+
+--C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.
+
+--Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant.
+
+--C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.
+
+Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui
+les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la
+terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont
+nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen
+s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette:
+
+--Vive le roi!
+
+A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des
+menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts.
+Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et
+lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort
+heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui
+les entouraient.
+
+--Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans
+profit pour personne.
+
+--Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc!
+il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!
+
+--Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire!
+
+--C'est bien! je me tais! mais....
+
+Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse
+de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution.
+Brutus l'observait du coin de l'oeil.
+
+--Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en
+réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de
+vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.
+
+Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins,
+lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête
+venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce
+fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.
+
+Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette
+étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un
+vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux
+blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait
+calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un
+peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé,
+malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur
+folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions
+nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison
+vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud,
+le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme
+se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau
+s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et
+la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de
+la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires
+cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables
+ne respectaient pas même la mort.
+
+--Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les
+yeux étincelaient.
+
+--En v'là des épaules de satin! répondit un autre.
+
+--Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la
+tête de la belle jeune femme.
+
+Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête
+pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se
+vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent
+avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de
+périr.
+
+--La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en
+avant la baignoire nationale et les déportations verticales!
+
+Puis, se retournant vers Boishardy:
+
+--Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que
+tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième
+représentation!»
+
+--Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste.
+
+--Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des
+Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux
+et tes amis.
+
+En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne
+représentait une guillotine avec cet exergue: «Au Rasoir national.»
+Puis, au-dessous, en lettres énormes: «_Ici on s'honore du titre de
+citoyen!_» (sic).
+
+La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais.
+Boishardy regarda Marcof.
+
+--Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous
+soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements
+utiles.
+
+--Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors.
+
+--Volontiers.
+
+Boishardy se retourna vers Brutus:
+
+--Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.
+
+--Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps.
+
+--Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie.
+
+--Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.
+
+Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret.
+En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la
+place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait
+plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en
+les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa
+dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur
+l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:
+
+--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.
+
+--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!
+
+--Alors j'en suis.
+
+--Naturellement.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?
+
+--Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse
+payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les
+envoyer au dépôt.
+
+--Garde-t'en bien!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle
+est pleine d'or.
+
+Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.
+
+--Bah! fit-il. Tu es sûr?
+
+--Puisque je te répète que j'ai vu!
+
+--Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.
+
+--Mais tu me garderas ma part?
+
+--Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes
+pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils
+sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à
+partager.
+
+--Fais pour le mieux.
+
+Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le
+sans-culotte revint auprès de ses compagnons.
+
+--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses
+collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie
+de la compagnie Marat; nous les tenons!
+
+--Qui ça? demanda l'un d'eux.
+
+--Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.
+
+--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.
+
+--J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner
+le mérite de la découverte.
+
+--Si nous les dénoncions?
+
+--Eh! non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a
+deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?
+
+--Si, je l'ai vu.
+
+--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y
+connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec
+Pinard et Carrier!
+
+--C'est une idée, cela!
+
+--J'en ai toujours, Spartacus!
+
+--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons
+nos sabres et nos pistolets.
+
+--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui
+qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.
+
+--Si nous prévenions Pinard, tout de même?
+
+--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations,
+nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la
+couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.
+
+--Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.
+
+En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de
+sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache
+d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le
+bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la
+foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent
+ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque
+côté du grand escalier du Bouffay.
+
+--V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES NOYADES
+
+
+Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux
+ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et
+croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus.
+Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une
+jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.
+
+Carrier appelait cela «_les mariages républicains_.» On entendait des
+gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et
+des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des
+baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.
+
+--Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir,
+vieux! comment ça va?
+
+--Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des
+chefs des noyeurs.
+
+--Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands
+d'aristocrates?
+
+--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il
+drôle, ce Brutus!
+
+Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château
+d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château
+d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop
+mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A
+partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux
+prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison
+lorsqu'ils marchaient au supplice.
+
+--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.
+
+--Quoi?
+
+--On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.
+
+--Bah!
+
+--Et un fameux, encore.
+
+--Qui l'a rendu?
+
+--Grandmaison.
+
+--Et quoi qui dit, ce décret?
+
+--Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver
+le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents
+et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).
+
+--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!
+
+Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.
+
+On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle;
+de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec
+désespoir:
+
+--Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.
+
+Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes,
+la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir
+seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers
+parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy
+et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à
+la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant,
+Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations
+verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de
+mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux,
+présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du
+Département.
+
+--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les
+idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié
+un envoyé du Comité de salut public.
+
+--Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.
+
+--Fougueray, répondit Brutus.
+
+--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir
+cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.
+
+--Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.
+
+--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.
+
+--C'est facile.
+
+--Quand cela?
+
+--Ce soir, si tu veux.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je
+l'enverrai chercher; je sais où le trouver.
+
+Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un
+regard rapide.
+
+--Le ciel est pour nous! murmura le marin.
+
+Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
+
+--Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des
+hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
+
+--Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont
+plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
+
+Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers.
+Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de
+l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le
+milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches,
+l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne
+permettait pas de distinguer très bien.
+
+Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la
+foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le
+bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage
+en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation
+était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
+
+--La suite à demain!
+
+Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le
+quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs
+yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de
+leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble
+les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était
+haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
+
+Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de
+la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue
+trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux
+avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci
+l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse
+d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur
+et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos
+grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.
+
+La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux,
+regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en
+pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons
+sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques
+se croisaient dans l'air.
+
+Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde
+réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces
+rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre
+se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof
+se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes
+qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous.
+Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.
+
+--Et maintenant, dit Brutus, allons boire!
+
+La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient
+rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas
+quittés depuis les noyades.
+
+--Keinec? dit le marin à voix basse.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin;
+qu'en penses-tu?
+
+--Je pense comme toi, Marcof!
+
+--C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal,
+frappe tant que ton bras pourra frapper.
+
+--C'est dommage qu'ils ne soient que sept.
+
+--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il
+faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.
+
+--Et moi aussi! répondit Keinec.
+
+Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une
+maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les
+bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers,
+dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.
+
+Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation,
+devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un
+des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui
+servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier
+tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier
+général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs
+économistes du XVIIIe siècle, avait voulu mettre ses théories en
+pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais,
+agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais
+tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses
+concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il
+recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à
+peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les
+émigrés, sa famille ayant pris la fuite.
+
+La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos,
+fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin,
+nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à
+profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui
+équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir
+d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles,
+travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres
+élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres,
+des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans
+l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait
+sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la
+maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement
+des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de
+rendez-vous.
+
+Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi,
+lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte
+s'ouvrit-elle aussitôt.
+
+--Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le
+seuil.
+
+--Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin
+rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer
+demain matin.
+
+Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui
+parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et
+tous entrèrent dans le cabaret.
+
+
+
+
+XVII
+
+CHOUANS ET SANS-CULOTTES
+
+
+Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres
+donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier
+général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous
+prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le
+sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la
+cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.
+
+--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.
+
+--Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.
+
+--Bien sûr?
+
+--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y
+trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes
+compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de
+Claude, le cabaretier de Richebourg.
+
+Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours
+auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime
+avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus
+sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:
+
+--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?
+
+--Personne que vous.
+
+--Eh bien!... tu vas filer toi-même.
+
+--Moi?
+
+--Et vivement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ça ne te regarde pas.
+
+--Et où veux-tu que j'aille à cette heure?
+
+--Ça m'est tout à fait égal.
+
+--Mais....
+
+--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.
+
+--Faut donc que je vous laisse ma maison?
+
+--Oui.
+
+--Toute la nuit?
+
+--Oui.
+
+--Cependant....
+
+--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en
+train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des
+aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des
+aristocrates?
+
+Un geste atroce accompagna la phrase.
+
+--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux
+aubergiste en frissonnant de tous ses membres.
+
+Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du
+cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de
+désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.
+
+--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!
+
+--Oui, citoyen oui!
+
+Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande
+salle.
+
+--J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous
+la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je
+saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a
+désigné Niveau.
+
+Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste
+table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se
+trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en
+remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La
+conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres
+de la compagnie Marat.
+
+--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative
+à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce
+soir?
+
+--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département,
+répondit Spartacus.
+
+--Pourquoi?
+
+--Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien quoi?
+
+--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces
+gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont
+la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!
+
+--Mais on ne les juge donc pas?
+
+--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils
+pas tous coupables?
+
+--Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi,
+qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas?
+Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que
+tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?
+
+--C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes,
+et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou
+vivants.
+
+--Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien.
+Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.
+
+--Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me
+renseigner, lui?
+
+--Le citoyen Fougueray?
+
+--Oui.
+
+--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!
+
+--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué
+du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.
+
+--Bah! nous verrons demain matin.
+
+--Non, ce soir!
+
+--Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?
+
+--Énormément.
+
+--Cette nuit?
+
+--Je te l'ai dit.
+
+--Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te
+renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?
+
+--Ça ne te regarde pas.
+
+--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et
+peut-être par le désir de faire naître une querelle.
+
+--Comment as-tu prononcé?
+
+--J'ai dit: «Je veux le savoir!»
+
+Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise,
+et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint
+cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du
+geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:
+
+--Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.
+
+--Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate,
+moi!
+
+--Eh bien! je vais lire pour toi.
+
+Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui,
+récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard:
+«_Liberté! Égalité! ou la Mort!_»
+
+--Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que
+bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre
+de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux
+savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre!
+Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé
+un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te
+trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?
+
+--Je comprends que tu es un aristocrate!
+
+--Bah! tu crois?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! crois-le!
+
+--Va, tu feras connaissance avec la guillotine!
+
+--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore
+trempé!
+
+Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui
+bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept
+ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait
+donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien
+brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.
+
+Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir
+seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait
+preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur
+son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait
+prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que
+le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud,
+lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour
+passer une partie de sa colère.
+
+--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de
+faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu
+tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!
+
+Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains
+et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna
+et s'adressant à Brutus:
+
+--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.
+
+--Non!
+
+--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.
+
+--Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te
+promener, tu me feras une commission.
+
+--Avec plaisir, citoyen Brutus.
+
+--Tu vas aller à Richebourg.
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Tu connais la maison de Carrier?
+
+--Sans doute.
+
+--Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras
+que des amis l'attendent chez toi.
+
+--C'est tout?
+
+--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la
+patrie est en danger! Ça le pressera.
+
+--Bien.
+
+--Il nous trouvera encore ici dans deux heures.
+
+--J'y vais!
+
+--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que
+maître Nicoud s'esquivait avec empressement.
+
+--Oui, répondit le marin.
+
+--Alors buvons, et pas de rancune.
+
+--Buvons, je le veux bien.
+
+--Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.
+
+--Parlons-en.
+
+--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?
+
+--Depuis deux jours.
+
+--Et il est bien avec Carrier?
+
+--Je crois bien, c'est un ami de Pinard.
+
+--Qu'est-ce que c'est que Pinard?
+
+--Comment tu ne connais pas Pinard?
+
+--Non.
+
+--C'est drôle!
+
+--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous
+avions quitté Nantes.
+
+--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat.
+Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier;
+c'est lui qui fixe les rançons?
+
+--Quelles rançons?
+
+--Celles que payent les prisonniers.
+
+--Les nobles?
+
+--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un
+liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros
+négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.
+
+--Tiens! c'est très adroit, cela.
+
+--Tu trouves?
+
+--Parbleu!
+
+--Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu
+approuves les rançons?
+
+--Très bien!
+
+--Et si tu étais incarcéré, tu payerais?
+
+--Peut-être.
+
+--Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant
+de la porte à laquelle il donna un tour de clef.
+
+Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les
+choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit
+néanmoins d'un ton parfaitement calme:
+
+--Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?
+
+--Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses
+compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur
+sabre.
+
+Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en
+un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux
+compagnons.
+
+--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.
+
+--Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.
+
+--Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?
+
+--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.
+
+--Et puis après?
+
+--Après?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à
+moins que....
+
+--Que quoi?
+
+--Que nous ne nous entendions.
+
+--Alors parle.
+
+--Nous avons besoin d'argent.
+
+--Bon.
+
+--Il nous en faut.
+
+--Combien?
+
+--Vingt-cinq louis chacun.
+
+--En assignats?
+
+--En or!
+
+--Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.
+
+--Tout juste.
+
+--Et tu crois que nous payerons?
+
+--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.
+
+--Pour qui nous prends-tu donc?
+
+--Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent
+affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes
+sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!
+
+--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers
+ses deux compagnons. Faut-il payer?
+
+--C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.
+
+--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le
+visage de ses amis.
+
+--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons
+payer... mais pas en argent.
+
+--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.
+
+--Je ne t'en parle pas non plus.
+
+--De quoi parles-tu alors?
+
+--D'un bon avis que je vais vous donner.
+
+--C'est une monnaie qui n'a pas cours.
+
+--Peut-être. Écoute-moi seulement.
+
+Et Boishardy se leva à son tour.
+
+--Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas?
+demanda-t-il en haussant la voix.
+
+--Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma
+poche.
+
+--Vous savez que leur tête est mise à prix?
+
+--Oui.
+
+--Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?
+
+--Trois mille livres.
+
+--Voulez-vous les gagner?
+
+--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux
+nous le livrer?
+
+--Oui.
+
+--Quand cela?
+
+--Ce soir même.
+
+--Loin d'ici?
+
+--Tout près.
+
+--Et comment le nommes-tu?
+
+--Boishardy!
+
+--Tu nous le livreras?
+
+--Je vous le jure!
+
+--Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.
+
+--Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en
+livrerons deux au lieu d'un.
+
+--Comment s'appelle le second?
+
+--Marcof le Malouin.
+
+--Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats
+nous amenaient de Saint-Nazaire?
+
+--Lui-même.
+
+--Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il
+donnerait deux mille livres de plus.
+
+--Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a
+dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout
+des vergues de son navire tous les misérables qui composent la
+compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis
+étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son
+tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de
+le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur,
+ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner!
+Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables
+tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de
+coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh
+bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M.
+de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route
+de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du
+sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!
+
+--Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.
+
+Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés
+de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils
+étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns
+étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus,
+toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la
+salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la
+gorge, l'envoya rouler sous la table.
+
+--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai
+fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.
+
+Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était
+un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les
+premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.
+
+Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux
+tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit
+rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans
+cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible.
+Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois
+chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le
+choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant
+lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un
+vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait
+au dehors.
+
+Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient
+seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne
+se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les
+coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au
+commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune
+homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa
+de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de
+l'agonie.
+
+Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus
+sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du
+Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel
+s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des
+invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les
+chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris
+mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui
+se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui
+avaient perdu les leurs.
+
+Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient
+rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux
+autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy,
+demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop
+longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur
+permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient
+adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine
+ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la
+porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait
+être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler
+auprès de ses compagnons.
+
+Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir
+d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à
+terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était
+veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
+
+Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des
+corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche
+entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un oeil étincelant
+l'horrible spectacle.
+
+--Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache.
+Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées
+aux âmes de l'enfer.
+
+--Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que
+sept!
+
+--Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous
+recommencerons bientôt.
+
+--Dieu le veuille! fit Keinec.
+
+--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur
+l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces
+charognes.
+
+--La Loire est proche....
+
+--Eh bien! jetons-y ces cadavres.
+
+--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par
+trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont.
+Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que
+Brutus a envoyé chercher.
+
+--Croyez-vous donc qu'il vienne?
+
+--Je l'espère.
+
+--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du
+loup!
+
+--Toujours est-il que nous devons l'attendre.
+
+--Soit; attendons.
+
+--Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé
+nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.
+
+Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche
+et la tendit à Keinec.
+
+--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on
+s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que
+tu as été près de la guillotine.
+
+--On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en
+ce moment n'en est que plus exact.
+
+--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.
+
+Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa
+ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils
+repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des
+sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.
+
+
+
+
+XVIII
+
+MAÎTRE NICOUD
+
+
+Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge,
+il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir
+la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le
+sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient
+au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg
+et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui
+l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le
+renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de
+Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud
+l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.
+
+--De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.
+
+--De la part du citoyen Brutus.
+
+--Où est-il, le citoyen Brutus?
+
+--Chez moi.
+
+--A l'auberge du quai?
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Il est seul?
+
+--Oh! non; il est avec des amis.
+
+--Lesquels?
+
+--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne
+connais pas.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?
+
+--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.
+
+--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?
+
+--C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur
+conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait
+voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné
+de venir le chercher.
+
+Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à
+connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire
+quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir.
+A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette
+démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût?
+Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard,
+avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement
+logique, il pensa à éclaircir la situation.
+
+--C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le
+citoyen Fougueray moi-même.
+
+--Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?
+
+--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout,
+fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes
+hommes et je t'envoie au dépôt.
+
+--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud.
+C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?
+
+--Oui.
+
+Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant
+le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et
+maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du
+proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.
+
+--Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu
+l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain
+soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il
+réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de
+me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus.
+Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres
+au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter
+des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus
+probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui
+accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons
+affaire.
+
+L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les
+rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et
+les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux,
+priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des
+sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit
+la rive du fleuve.
+
+--Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté
+la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je
+remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que
+m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je
+serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne,
+demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée
+verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de
+Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis
+quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!
+
+Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il
+s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix
+arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus
+distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à
+quelque distance et complètement séparée des autres.
+
+--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?
+
+Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le
+vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment
+même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se
+terminer.
+
+La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante
+était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres
+l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois
+les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait
+Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à
+l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la
+fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres
+percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le
+cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la
+cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours
+ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte
+conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse,
+mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait
+sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec
+la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était
+l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier
+conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été
+commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait
+exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud
+avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par
+une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.
+
+La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de
+sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée,
+non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par
+Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus
+utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres
+donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de
+clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir
+prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises
+pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de
+fer.
+
+Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure
+était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les
+contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants
+n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement,
+essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un
+faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait
+seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se
+passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.
+
+Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin
+situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit
+le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme
+satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il
+attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme
+parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir
+l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur
+lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans
+le voir.
+
+En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et
+éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour
+étouffer un cri.
+
+--Keinec! murmura-t-il.
+
+Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison
+que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à
+Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....
+
+Pinard s'arrêta.
+
+--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience
+d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?
+
+Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à
+coup il se frappa le front.
+
+--C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait
+partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est
+qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe
+dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à
+tout ceci.
+
+Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture
+dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une
+fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour
+de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées
+sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il
+atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé
+que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une
+épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord
+de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.
+
+Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs
+de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il
+vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses
+regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard
+reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.
+
+Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui
+tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes,
+et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés
+des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce
+massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son
+attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.
+
+Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son
+compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le
+sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés
+avec les cadavres.
+
+Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit
+un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la
+renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le
+verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers
+l'intérieur de la ville.
+
+--Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte
+que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le
+soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de
+doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.
+
+Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De
+joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de
+mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette
+maison était le cabaret à l'enseigne du «_Rasoir national_,» cabaret où
+Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour
+le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat,
+frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
+
+Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en
+fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le coeur de
+dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une
+vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres
+debout et vociférant.
+
+--Vive Pinard! hurla la bande.
+
+--Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais
+il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des
+leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!
+
+--Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.
+
+--Par qui? demandèrent sept ou huit voix.
+
+--Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont
+souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.
+
+--Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec
+stupéfaction.
+
+--Oui! répondit Pinard.
+
+--Sont-ils nombreux?
+
+--Où sont-ils?
+
+--Quand les as-tu vus?
+
+Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte
+effroyable.
+
+--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en
+s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la
+salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne
+crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais
+peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.
+
+--Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?
+
+--Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands
+causaient tranquillement assis auprès d'eux.
+
+A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne
+connurent plus de bornes.
+
+--A mort les chouans! s'écria-t-on.
+
+--A la Loire les aristocrates!
+
+--Vengeons nos frères!
+
+--Mort aux aristocrates!
+
+Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de
+la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de
+lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et
+leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée,
+qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la
+porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard,
+se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait
+se dire. Cet homme était Keinec.
+
+Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue,
+lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était
+d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force
+invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le
+dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En
+reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le
+secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu
+du terrible ami du proconsul.
+
+Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du
+danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au
+bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui
+avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant
+à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de
+derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux,
+demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et
+haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner
+les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques
+explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette
+époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous
+propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux
+yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une
+allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait
+le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la
+témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans
+secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la
+Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait
+la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui
+l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage,
+avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte
+desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de
+l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de
+chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer
+dans leur coeur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer
+ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En
+conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant
+l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «_carmagnole de
+Barrère_»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et
+splendidement colorée.
+
+Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se
+réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la
+prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel
+tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout
+entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept
+de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur,
+l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort,
+promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage,
+partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même
+mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'oeil les
+satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et
+de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il
+fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu
+contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard,
+qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais
+encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante.
+
+D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec;
+de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison
+et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès
+du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans
+Nantes. Aussi son oeil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et,
+voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:
+
+--Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois
+encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la
+véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A
+vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont
+osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A
+vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre
+sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la
+nation!
+
+--Vive la nation! hurla l'auditoire.
+
+--En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint
+son apogée.
+
+Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard
+les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand
+silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de
+vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait
+avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour
+prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin
+qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre
+vers le cabaret isolé.
+
+
+
+
+XIX
+
+LION ET TIGRE
+
+
+Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au
+guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure
+s'était écoulée depuis le départ de Keinec.
+
+--Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!
+
+--Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé,
+répondit Boishardy.
+
+--Et Keinec?
+
+--Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.
+
+--Lui serait-il arrivé malheur?
+
+--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui
+nous a si dignement secondés!
+
+--Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.
+
+--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous
+arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.
+
+--Vous avez raison.
+
+--Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.
+
+--C'est vrai; il n'y a plus d'huile.
+
+--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!
+
+--Qu'importe!
+
+--Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!
+
+--Eh bien! sortons alors.
+
+--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons
+Keinec.
+
+Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour,
+l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la
+terre.
+
+--Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.
+
+--Un galop de chevaux?
+
+--Non.
+
+--Des pas d'hommes?
+
+--Non plus.
+
+--Qu'entendez-vous donc alors?
+
+--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.
+
+--Allons sur le quai.
+
+Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur
+la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse
+encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le
+faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et
+l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.
+
+Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était
+devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes
+dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement
+dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention
+profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard
+humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le
+vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la
+ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et
+indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait
+rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.
+
+--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent
+par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à
+voix basse.
+
+Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.
+
+--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet
+d'une illusion.
+
+--Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au
+diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons
+de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à
+deux pas devant soi....
+
+Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:
+
+--Entendez-vous? dit-il.
+
+--Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est
+cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le
+bruit des chevaux.
+
+--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.
+N'apercevez-vous rien?
+
+--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!
+
+Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se
+tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme
+et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en
+plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et
+une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement
+fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans
+faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque
+insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et
+s'arrêta brusquement.
+
+--Les chevaux! s'écria Marcof.
+
+C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.
+
+--Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en
+voyant le jeune homme s'élancer à terre.
+
+--Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il
+est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous
+étions perdus.
+
+--Comment cela? demandèrent les deux hommes.
+
+--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et
+piquons! Il y va de notre salut.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Vous le saurez. A cheval! à cheval!
+
+L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement
+pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs
+savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.
+Ils sautèrent donc lestement en selle.
+
+--Regardez! fit Keinec en se retournant.
+
+Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment
+l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du
+quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,
+purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui
+s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux
+partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le
+bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il
+serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.
+
+--Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.
+
+--Oui, répondit Keinec.
+
+--Tu en es sûr? ajouta Boishardy.
+
+--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.
+
+--Et qui donnait cet ordre?
+
+--Celui qui a découvert notre présence dans la ville.
+
+--Le connais-tu?
+
+--Oui.
+
+--Quel est-il?
+
+--Ian Carfor!
+
+--Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si
+brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian
+Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?
+
+--Oui.
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Et tu ne l'as pas tué?
+
+--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne
+savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.
+
+--Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de
+Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,
+Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à
+l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de
+l'auberge.
+
+Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du
+_Rasoir national_. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de
+son cheval.
+
+--Descends! dit-il à Keinec.
+
+Keinec obéit.
+
+--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de
+nos chevaux et nous suivre au pas.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une
+vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons
+commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand
+nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont
+fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez.
+Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce
+que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous
+puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.
+
+--Et Philippe?
+
+--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;
+maintenant, j'en réponds.
+
+--C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je
+m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que
+vous m'appeliez vous-même.
+
+--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.
+
+La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés
+à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près
+d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de
+Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui
+pouvait dissimuler leur marche.
+
+--Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou
+deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles
+meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture.
+Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit
+est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce
+poignard.
+
+Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole
+en remit une à Keinec et garda l'autre.
+
+--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge,
+mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui
+meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?
+
+--Parfaitement! répondit Keinec.
+
+--Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne,
+peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans
+la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.
+
+--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons
+Carfor!
+
+--Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui
+qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?
+ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce
+qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!
+Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de
+vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux
+qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus
+vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le
+premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est
+dit, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la
+lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.
+
+Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour,
+lorsque Marcof le retint encore par la main.
+
+--Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux
+sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de
+la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où
+tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que
+je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble!
+Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels
+nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du
+brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend
+peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi
+la main, et songe à Yvonne!
+
+Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent
+pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna
+le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.
+
+Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de
+ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que
+ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il
+ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret
+et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison
+éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,
+placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de
+l'obscurité profonde.
+
+Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du
+reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec
+n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance
+sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la
+moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait
+le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient
+symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton
+de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient
+dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se
+présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la
+vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle
+il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes.
+Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses
+subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans.
+Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.
+
+--Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme
+des lâches!
+
+Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait
+justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que
+l'approche du danger avait menacé d'éteindre.
+
+--Fouillons la cuisine! dit un des assistants.
+
+Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine
+située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui
+donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la
+salle.
+
+--Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la
+maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!
+
+Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois
+hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la
+porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux
+sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les
+distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient
+avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le
+cabaret.
+
+Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis
+atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient
+chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard
+qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets
+placés sur deux lignes parallèles.
+
+Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de
+ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'oeil ardemment fixé
+en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps
+ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve
+guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait
+vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le
+sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres,
+éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.
+
+Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant
+presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté,
+appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant
+vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer
+sans éveiller l'attention du patriote.
+
+En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage
+du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité
+de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer
+leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations
+ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit
+tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin
+profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et
+atteignit la maison; là il se blottit et attendit.
+
+La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à
+l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le
+royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre
+pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main
+droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la
+poitrine.
+
+Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle
+toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se
+réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.
+Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,
+atteignit l'endroit où se tenait Marcof.
+
+Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une
+arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un
+sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide
+que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,
+qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé,
+roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se
+redressait-il, que Keinec était devant lui.
+
+--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard
+ensanglanté.
+
+--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous
+le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du
+berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne
+faut pas l'assommer.
+
+--Je tâcherai.
+
+--Viens.
+
+Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y
+régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne
+désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs
+premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la
+maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de
+l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard
+avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.
+
+--Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.
+
+--Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en
+voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre
+soupçon et le prit pour un des siens.
+
+--Est-il en haut, en bas, dans la cour?
+
+--Est-ce que je le sais?
+
+--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que
+cet ordre ne permet aucun retard?
+
+--Attends, alors, je vais l'appeler.
+
+Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:
+
+--Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!
+
+--Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Eh bien, dis que l'on monte!
+
+--Monte! répéta le sans-culotte.
+
+Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,
+il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait
+l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que
+Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le
+digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux
+venus.
+
+Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de
+trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet
+de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup
+éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.
+
+--Les aristocrates! les....
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais
+Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte.
+Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il
+portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte
+leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de
+Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer
+l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de
+l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna
+à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent
+seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une
+cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la
+bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.
+
+Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième
+combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec
+avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.
+
+--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.
+
+Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné
+l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et
+la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes.
+Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le
+brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien
+berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la
+pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui
+accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé
+d'ennemis menaçants.
+
+
+
+
+XX
+
+BOISHARDY, EN AVANT!
+
+
+A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans
+la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à
+l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à
+feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre
+ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés.
+Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant
+auxiliaire.
+
+Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une
+rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement
+de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les
+menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa
+Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes
+qui accouraient de toutes parts.
+
+L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un
+corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la
+porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,
+Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans
+être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le
+jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la
+vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses
+épaules.
+
+Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et,
+se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa
+hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle
+donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait
+communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le
+corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si
+audacieusement le lieutenant de Carrier.
+
+Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites
+successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie
+sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les
+cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au
+milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs
+mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait
+abattu déjà trois de leurs compagnons.
+
+Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se
+précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles
+assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes
+quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient
+s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent
+attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes
+se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa
+physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être,
+enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à
+contempler.
+
+Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les
+vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il
+n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer
+encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa
+farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il
+avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par
+les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée
+subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces
+herculéennes.
+
+Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et
+ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était
+plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au
+couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause
+royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait
+punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts
+crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide,
+frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les
+étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des
+lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les
+sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs
+poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les
+coups du marin.
+
+En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à
+ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura
+l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache,
+qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et
+les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la
+main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts
+à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa
+ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près.
+Cependant la position n'était plus tenable.
+
+Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins
+favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait
+pas de lutter longtemps.
+
+Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait
+à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une
+sueur abondante l'aveuglait par moments.
+
+Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups
+qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.
+
+Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait
+être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui
+servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang
+passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit
+enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs
+brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent
+simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui
+pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres.
+C'était Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait à son tour.
+
+Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour
+de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours
+Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait
+impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et
+s'était élancé au secours de son ami.
+
+Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et
+d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés
+encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne
+s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait
+d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque
+impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il
+étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique
+s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus
+terrible.
+
+Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les
+misérables prirent la fuite par le verger.
+
+Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main
+ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce
+moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy
+l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et
+poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait
+son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au
+galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau
+se dégagea et il secoua la tête.
+
+--Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.
+
+--Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la
+compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--A la bonne heure! Et toi, Keinec?
+
+--Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait!
+Marcof a agi seul.
+
+--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé
+la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.
+
+--Et cette fois je ne le lâcherai pas.
+
+--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait
+seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste,
+nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs
+monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi
+martyr.
+
+--En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?
+
+--A Saint-Étienne, répondit Marcof.
+
+--Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.
+
+--Oui.
+
+--Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.
+
+--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous
+soyons certains qu'il soit bien gardé.
+
+--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.
+
+--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès.
+Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à
+Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant
+sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires,
+et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne
+de bandits.
+
+--S'il ne voulait pas parler?
+
+--Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais
+l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le
+scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera,
+cela ne m'inquiète pas!
+
+Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste,
+Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de
+poing du jeune Breton.
+
+La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui
+fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps
+que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit
+au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa
+gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de
+tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance,
+il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse
+inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était
+attaché donnait à son corps.
+
+--Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof,
+lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que
+vous en ferez?
+
+--Je ne sais encore, répondit le marin.
+
+--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?
+
+Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le
+misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi,
+qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.
+
+--Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.
+
+
+
+
+XXI
+
+KÉROUAC
+
+
+Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois
+cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient
+en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en
+partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la
+campagne environnante.
+
+--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus;
+prenons par Saint-Herblain.
+
+--Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile.
+Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là,
+nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.
+
+Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant
+le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois
+hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt
+doublé les dernières maisons du petit bourg.
+
+La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et
+se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice.
+Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient
+d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient
+dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le
+sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir
+complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà
+par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de
+l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les
+veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des
+cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une
+strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau
+connaissance.
+
+Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères
+dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils
+galopaient toujours cependant.
+
+Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris
+qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de
+bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée
+dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans
+ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas,
+ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité
+semblait plus profonde encore.
+
+Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au
+rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une
+modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré
+l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un
+vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En
+apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la
+plus vive.
+
+--Vous avez donc réussi? dit-il.
+
+--Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon
+brave Kérouac.
+
+--Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des
+vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts;
+grand Dieu! seriez-vous blessés?
+
+--Non pas, tonnerre!
+
+--Vous vous êtes battus cependant?
+
+--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te
+raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter
+chez toi le prisonnier.
+
+--Un prisonnier!
+
+--Fait à Nantes cette nuit même.
+
+--Qui donc?
+
+--Pinard.
+
+--Le lieutenant de Carrier?
+
+--En personne!
+
+--Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir
+amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère
+et ma fille!
+
+--Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.
+
+--Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer
+Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du
+sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.
+
+Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première
+pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.
+
+--Pas ici, dit-il.
+
+--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.
+
+--Oui.
+
+Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée
+de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.
+
+--L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme,
+dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait
+autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés
+dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers
+de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en
+prévision de l'hiver.
+
+--Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave.
+Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et
+lie-le solidement au croc le moins élevé.
+
+Keinec s'empressa d'obéir.
+
+--Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a
+conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces
+sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire
+parler.
+
+--Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.
+
+En ce moment Kérouac entra dans le cellier.
+
+--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et
+en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.
+
+Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à
+Marcof.
+
+--Le drôle revient à lui, dit-il.
+
+--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma
+fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!
+
+Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien
+berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur
+la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé
+l'exécution de son plan.
+
+--Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne
+veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous
+soyons avertis des moindres événements du dehors.
+
+Le vieillard hésita.
+
+--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.
+
+--Non.
+
+--Tu me le promets?
+
+--Je te le jure.
+
+--Alors je vais veiller.
+
+Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à
+la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait
+encore ses sanglots.
+
+--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?
+
+--Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa
+fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de
+Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a
+été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler
+la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui
+apprenait qu'il avait perdu sa fille.
+
+--Les monstres! murmura le gentilhomme.
+
+Puis désignant Pinard:
+
+--Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.
+
+--Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de
+satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à
+frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le
+jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il
+est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce
+qu'il soit revenu complètement à lui.
+
+Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et
+enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.
+
+--Le voilà réveillé! dit froidement le marin.
+
+--Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te
+vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté
+est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai
+rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais
+aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que
+mon corps!
+
+--Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous
+défie; eh bien! nous allons voir.
+
+Et s'adressant à Keinec:
+
+--Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.
+
+Keinec sortit vivement.
+
+--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.
+
+--Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan
+pour faire obéir les éléphants.
+
+--Et quel est ce procédé?
+
+--Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive
+sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on
+enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il
+n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est
+insurmontable.
+
+Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.
+
+--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme
+vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.
+
+--Et vous croyez qu'il parlera?
+
+--Vous allez voir par vous-même.
+
+Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque
+de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui
+servait de manche.
+
+--Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit
+tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le
+prisonnier.
+
+Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de
+toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et
+présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux
+charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du
+prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa
+chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la
+face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des
+poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer
+d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé,
+agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard,
+ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement.
+Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se
+lisait sur son front légèrement relevé.
+
+--La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.
+
+--Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces
+à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.
+
+--Donnez-moi cela alors! dit le marin.
+
+Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc
+on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous
+les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient
+scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint
+vers Pinard.
+
+
+
+
+XXII
+
+LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
+
+
+A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans
+le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer
+les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans
+l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était
+essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient
+lieu à Nantes.
+
+Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement
+au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention
+donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans
+assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les
+réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.
+
+Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était
+tout naturellement au nombre des invités.
+
+Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans
+tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté
+d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des
+paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car
+tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à
+propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne
+paraissait nullement disposée à abandonner sa part.
+
+Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais
+qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête
+d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux
+seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez
+considérables.
+
+--Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en
+rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des
+rouages nécessaires pour faire marcher l'oeuvre; mais une fois nos
+efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai
+de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime
+sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de
+ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa
+propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!
+
+Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser
+dans la paume de sa main.
+
+--Et Carrier? dit Hermosa.
+
+--Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à
+craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens
+violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices,
+qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le
+faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien
+confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois
+le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus
+dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer
+plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre
+ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait
+falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?
+
+--Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la
+marquise.
+
+--Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à
+l'argent! tu n'as plus de poésie!
+
+--J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.
+
+--Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est
+fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que
+jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble
+société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et
+j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car
+demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette
+partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons
+ensemble.
+
+Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se
+levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des
+cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois
+quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le
+salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le
+vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner
+la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du
+corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança
+vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.
+
+Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la
+compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont
+toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de
+paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les
+murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à
+profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du
+patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie
+abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture
+grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par
+Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:
+
+ «NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.»
+
+Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné
+d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:
+
+ Marat, du peuple vengeur,
+ De nos droits la ferme colonne,
+ De l'égalité défenseur,
+ Ta mort a fait couler nos pleurs,
+ Des vertus reçois la couronne;
+ Ton temple sera dans nos coeurs!
+ Mourir pour la patrie,
+ C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
+
+De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes:
+
+ Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.
+ Ennemis de la patrie, modérez votre joie;
+ Il aura des vengeurs!
+
+De tous côtés l'oeil ne rencontrait que médailles en plâtre et en
+ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier,
+avec cet exergue:
+
+ MARTYR DE LA LIBERTÉ!
+
+Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les
+murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette
+affiche était ainsi conçue:
+
+ LEPELLETIER.
+
+ Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassiné
+ Par un brigand.
+
+ BRUTUS.
+
+ Le vrai défenseur des lois républicaines
+ Et l'ennemi juré des rois.
+
+ MARAT.
+
+ Le véritable ami du peuple,
+ Fut assassiné par les ennemis du peuple.
+
+Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on
+lisait ce quatrain:
+
+ Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,
+ Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé,
+ Est tombé sous les coups d'une horde flétrie.
+ Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé!
+
+Puis ces inscriptions placées et répétées partout:
+
+«_Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les
+sans-culottes!_»
+
+Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi
+lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête:
+
+«_Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée
+de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon._»
+
+C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et
+de coeurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine!
+Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse
+exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient.
+
+Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le
+corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux
+et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde
+de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul.
+L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les
+petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître
+Nicoud.
+
+Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné
+l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour,
+sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout
+simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était
+empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les
+promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de
+place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et
+l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793).
+
+Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus
+ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à
+proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit
+messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux
+premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se
+prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se
+permettaient assez familièrement à son endroit.
+
+On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du
+quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les
+royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants
+avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment
+de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt
+par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte,
+disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la
+charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution
+qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils
+ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés
+les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant,
+maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui
+criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne
+pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir
+conseil.
+
+Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de
+bouche en bouche. La position en effet était difficile.
+
+Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en
+arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le
+proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui
+annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus
+de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas
+reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on
+arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité
+aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de
+la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en
+route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire
+monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils
+trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de
+ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où
+nous l'avons laissé.
+
+Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le
+cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être
+massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes.
+Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à
+prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute
+participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait
+étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A
+mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes
+parts.
+
+Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une
+sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de
+pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître.
+L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au
+dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses
+bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué
+le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour
+de la maison du proconsul.
+
+Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du
+Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa
+qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer
+le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette
+exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons
+citoyens.
+
+Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se
+précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les
+mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés
+expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient
+pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la
+nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa
+connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de
+courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le
+royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof.
+
+Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir
+l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et
+anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne
+fallait pas se laisser entraîner par le découragement.
+
+--Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut
+pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien.
+
+Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé,
+battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la
+corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit
+dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la
+tête des sans-culottes.
+
+--Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer
+tranquillement Fougueray.
+
+En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et
+un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en
+connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble.
+Fougueray les interrompit et leur imposa silence.
+
+--Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à
+recevoir ses ordres.
+
+Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes
+qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première
+colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre
+avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit
+précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où
+nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui
+causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa.
+
+--J'ai à te parler, lui dit-il.
+
+--D'affaires? demanda le proconsul.
+
+--Oui.
+
+--Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain
+matin.
+
+--Non pas!
+
+--Je te répète que je ne t'écouterai pas.
+
+Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:
+
+--Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même.
+
+Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de
+tous ses membres. Son oeil vitreux exprima une terreur invincible.
+
+--Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que
+Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie.
+
+--Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray.
+
+--Ils ont attaqué la ville?
+
+--Non.
+
+--Qu'ont-ils fait alors?
+
+--Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens
+dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures
+vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes,
+les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.
+
+Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray
+raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.
+
+--Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant
+son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.
+
+--Malheureusement, la chose est exacte.
+
+--Impossible! te dis-je.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de
+hardiesse.
+
+--Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et
+cet homme, je le connais.
+
+--Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui
+a tué seul près de vingt sans-culottes?
+
+--Lui, aidé de deux autres.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Marcof le Malouin.
+
+--Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers
+venant de Saint-Nazaire?
+
+--Lui-même.
+
+--Et les deux hommes qui accompagnaient?
+
+--J'ignore qui ils sont.
+
+--Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?
+
+--Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je
+vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses
+plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux
+portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger
+doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.
+
+--C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations
+sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les
+prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du
+diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin,
+n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand
+même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on
+exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance
+de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la
+République!
+
+Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout
+scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre
+pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec
+stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec
+un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le
+peu de trouble que ressentait sa conscience.
+
+--Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans
+preuves, sans indices de culpabilité?
+
+--Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul.
+
+Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille
+imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant:
+
+--D'ailleurs, lis la loi contre les _suspects_, et tu verras qu'on peut
+arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret.
+
+Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des
+phrases:
+
+ «Doivent dorénavant être considérés comme _suspects_ et mis en état
+ d'arrestation et d'incarcération:
+
+ «1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie
+ par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.
+
+ «2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs
+ de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont
+ toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur
+ affectée.
+
+ «3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les
+ événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+ fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des
+ patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité,
+ une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un
+ modéré ou d'un aristocrate.
+
+ «4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels
+ la loi est obligée de prendre des mesures.
+
+ «5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou
+ patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les
+ contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les
+ modérés, et s'intéressent à leur sort.
+
+ «6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui
+ intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir
+ le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur
+ service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.
+
+ «7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution
+ républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son
+ établissement et sa durée.
+
+ «8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien
+ fait pour elle.
+
+ «9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse
+ qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
+ empêchent.
+
+ «10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des
+ signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la
+ liberté.
+
+ «11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou
+ fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.
+
+ «12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi,
+ partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au
+ Champ de Mars.»
+
+--Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant
+la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi
+maintenant qui est, ou plutôt qui n'est pas _suspect_ en France? Est-ce
+qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis
+le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me
+tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes
+ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen.
+Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile
+de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place?
+
+--La place de Pinard?
+
+--Oui.
+
+--En quoi consistait-elle?
+
+--Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la
+compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me
+donnait à signer.
+
+--C'est tout?
+
+--Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma
+confiance.
+
+--Et tu la reporteras sur moi?
+
+--Je te le promets.
+
+--Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et
+je te réponds du reste.
+
+--Tu veilleras à la sûreté de ma personne?
+
+--A mon tour, je te le promets.
+
+Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes
+républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en
+déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les
+blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui
+aplanissant tous les obstacles.
+
+--Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres
+à donner et de leur exécution.
+
+Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit.
+On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa
+fureur et de son cynisme.
+
+Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et
+en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul
+était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au
+sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron
+une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les
+plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était
+parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce
+à la bonne volonté de Fougueray.
+
+Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé
+du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs.
+Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement
+apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il
+allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait
+Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien
+autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion
+commune.
+
+--Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage,
+lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons
+peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à
+protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas
+fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me
+donne les millions en question, après, nous verrons bien!
+
+Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient.
+Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la
+pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis
+quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse
+et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un
+fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:
+
+--Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je
+me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que
+jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés
+disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof!
+tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la
+tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les
+moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il?
+continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce
+qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je
+les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour,
+j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour
+Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me
+restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord du _Jean-Louis_.
+
+Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y
+prit une lettre qu'il parcourut du regard.
+
+--Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie
+était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le
+patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé
+que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce
+vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné
+Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre
+mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement,
+et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes
+projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les
+prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas.
+
+Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse:
+
+«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre _le Jean-Louis_ est à l'ancre
+près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles
+n'est pas à bord.»
+
+--Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre.
+
+Il en ouvrit une autre.
+
+«20 frimaire, lut-il.»
+
+--Ah! c'est cela.
+
+«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le
+patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le
+titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron
+est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»
+
+Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant
+pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.
+
+--Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du
+_Jean-Louis_ et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est
+incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge
+du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le
+changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre
+heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps
+d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et
+j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère
+s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un
+sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard
+disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle
+heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir
+attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable
+perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à
+Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une
+heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a
+prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco!
+quelle succession de bonheurs!
+
+Ici Diégo s'arrêta brusquement.
+
+--Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un
+moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il,
+j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!
+
+Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la
+signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et
+le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les
+différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:
+
+--Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de
+voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma
+fortune!
+
+
+
+
+XXIII
+
+L'ENTREPÔT
+
+
+L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison
+principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la
+guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg
+où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison
+de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les
+différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la
+garnison.
+
+Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié
+par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur
+lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant.
+
+Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui
+faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute
+que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation.
+
+Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au
+gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un
+sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le
+conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le
+mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat
+d'apparence, au teint fortement basané et à l'oeil expressif.
+
+Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa
+échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira.
+Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée
+par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier.
+Piétro joignit les mains en poussant une exclamation.
+
+--Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo!
+
+--Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant
+l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec
+l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné.
+
+--Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux
+mois.
+
+--Heureusement pour toi encore.
+
+--Sans doute, et je ne le nie pas.
+
+--Tu te rappelles donc ce que tu me dois?
+
+--Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère!
+Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu
+me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le
+métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne.
+
+--A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu
+avais quitté le pays?
+
+--Nos bandes avaient été détruites.
+
+--Par qui?
+
+--Par les carabiniers, donc!
+
+--Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles?
+
+--A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est
+mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si
+j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je
+la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me
+trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de
+barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse,
+puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on
+prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais....
+
+--Tu t'étais trompé!
+
+--Je le sais.
+
+--Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misère et de faim,
+comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi.
+
+--Aussi te suis-je dévoué, Diégo!
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--Mets-moi à l'épreuve.
+
+--Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux
+prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés.
+
+--Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?
+
+--Oui.
+
+--C'est d'eux qu'il s'agit?
+
+--Précisément.
+
+--Ils sont là!
+
+--Dans la salle commune?
+
+--Sans doute; il n'y a de place nulle part.
+
+--Tu vas me conduire près d'eux.
+
+--Il vaut mieux qu'ils viennent ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu n'as donc pas encore visité les prisons?
+
+--Non.
+
+--Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas
+entrer.
+
+Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce
+traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte
+toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le
+trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume
+traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme
+serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant
+de chêne massif.
+
+Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper
+Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer
+les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.
+
+--C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro.
+
+--Les prisonniers sont-ils donc morts?
+
+--Presque tous.
+
+--Mais les deux hommes dont je te parlais?
+
+--Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du
+moins.
+
+--Comment; tu le crois?
+
+--Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles;
+car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il
+en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.
+
+--Mais enfin où sont-ils?
+
+--Ils doivent être là.
+
+--Dans ce cloaque?
+
+--Oui. Veux-tu toujours y pénétrer?
+
+--Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant.
+
+Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde
+porte, et essaya de faire quelques pas en avant.
+
+Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes
+Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de
+Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres
+et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus
+rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du
+hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le
+persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord
+pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un
+violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il
+s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.
+
+C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien
+dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations
+des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même
+dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne
+peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des
+prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le
+représentant de la République une et indivisible, l'envoyé
+extraordinaire de la Convention nationale.
+
+La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen
+Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles
+consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à
+ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à
+ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la
+_représentation_ aux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.»
+
+C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la
+prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse
+muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de
+soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard
+équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus,
+soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer
+dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs.
+
+Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue
+une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les
+écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps,
+s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient
+refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par
+envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les
+autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés
+qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus
+formant une couche humaine.
+
+Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de
+tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux
+qui étaient à terre étaient morts!
+
+Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers;
+cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces
+cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là
+depuis plus d'un mois!
+
+--Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda
+Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il
+venait d'éprouver.
+
+--Toutes sans exception, répondit Piétro.
+
+--Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts?
+
+--Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher
+aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de
+leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un
+guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa
+salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se
+dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après
+l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du
+travail.
+
+--Et les dix autres?
+
+--Ceux qui avaient survécu?
+
+--Oui.
+
+--Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient
+ainsi être libres.
+
+--Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?
+
+--De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque
+tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout
+entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et
+puis la faim tue pas mal.
+
+--La faim?
+
+--Sans doute.
+
+--Ne les nourrit-on pas?
+
+--On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain
+mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la
+distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de
+quoi la payer meurent de soif.
+
+--Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres?
+
+--Pourquoi?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de
+la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été
+obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en
+bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante
+prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours,
+déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui
+ouvrir les portes!...
+
+Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua
+cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si
+ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux
+qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire
+consultent toute la série du _Moniteur_ du 1er au 25 frimaire an III
+(du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier;
+qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le
+proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les
+dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen
+Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la
+ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils
+trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par
+Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous
+ne voulons pas décrire[5].
+
+ [Note 5: Plusieurs écrivains ont cherché à établir le chiffre des
+ victimes immolées pendant l'époque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux
+ qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le républicain
+ Prud'homme: partisan de la Révolution, il a recueilli dans six gros
+ volumes tous les détails des événements qui se passaient sous ses yeux.
+
+ Deux de ces volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque
+ _condamné_ se trouve inscrit, à sa lettre alphabétique, avec ses noms,
+ prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et
+ motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution.
+
+ Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de
+ Carrier à Nantes:
+
+ _Victimes sous le proconsulat de Carrier à Nantes._
+ En tout 32,360 qu'il faut répartir ainsi qu'il suit:
+
+ Enfants au-dessous de 12 ans, _noyés_ 1,500
+ Id. id. _fusillés_ 500
+ Femmes _noyées_ 500
+ Id. _fusillées_ 264
+ Prêtres _noyés_ 460
+ Id. _fusillés_ 300
+ Nobles _noyés_ 1,400
+ Artisans _noyés_ 3,300
+ Id. _fusillés_ 2,000
+ _Guillotinés_ en tout 9,136
+ _Morts de faim_ dans les prisons 5,000
+ _Morts du typhus_ dans les prisons 8,000
+ ------
+ Total 32,360
+
+ Or, le consulat de Carrier de Nantes a duré deux cent trente jours.
+
+ C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour.
+
+ Quand on consulte les tables de population de cette époque, et que l'on
+ trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on
+ réfléchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes étaient prises au
+ sein même de cette population, on en vient à douter que de tels excès de
+ férocité aient pu trouver place dans un cerveau humain.
+
+ Cependant les faits sont là.
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le
+récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête
+pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées:
+
+--Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas;
+mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il
+paraît qu'il était temps que j'arrivasse.
+
+Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro:
+
+--Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?
+
+--Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?
+
+--Le compagnon du prisonnier Jocelyn.
+
+--Ah! c'est un marquis?
+
+--Oui.
+
+--Tiens! tiens! tiens!
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Il l'a échappé belle!
+
+--Comment cela?
+
+--On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour aller avec les autres, donc!
+
+--Et il n'a pas répondu?
+
+--Non.
+
+--On ne l'a donc pas cherché?
+
+--Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose
+qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.
+
+--C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés
+par ce moyen.
+
+Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait
+prévenir Philippe.
+
+--Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon
+garder le silence.
+
+--Amène le marquis dans ta chambre.
+
+--Sans l'autre prisonnier?
+
+--Oui.
+
+--Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?
+
+--Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les
+feuilles qu'il avait dans sa poche.
+
+--Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en
+rapporter à toi.
+
+--Fais donc vite.
+
+Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en
+premier, et Piétro se hasarda dans la salle.
+
+Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable
+étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans
+depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de
+Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert
+de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et
+de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu
+résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en
+respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les
+terroristes infligeaient à leurs victimes.
+
+Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn
+faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats
+républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide
+marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu
+qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et
+son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx
+d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE MARCHÉ
+
+
+Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable
+beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui
+pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses
+traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même,
+l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de
+la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il
+aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette
+fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait
+voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux
+mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait
+énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider
+Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il
+en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis
+pour sa seconde femme.
+
+Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les
+yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne
+distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un
+interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de
+la porte:
+
+--Où me conduisez-vous? demanda-t-il.
+
+--Ici, citoyen, répondit le geôlier.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Quelqu'un veut te parler.
+
+--Qui cela?
+
+--Le citoyen.
+
+Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le
+marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui
+indiquait.
+
+Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien
+perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux
+façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur.
+En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'oeil, le sang lui
+monta au visage.
+
+--Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.
+
+--Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une
+ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et
+referma la porte.
+
+--Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond.
+
+Diégo sourit.
+
+--Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette
+brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque.
+
+--Si fait, je vous attendais.
+
+--Bah! vraiment?
+
+--J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de
+lâcheté, je devais penser à vous.
+
+--Citoyen Loc-Ronan!
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec
+colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le
+corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors
+le dernier supplice pour ceux qui le portaient.
+
+Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de
+hausser dédaigneusement les épaules.
+
+--Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une
+hauteur extrême.
+
+--Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo
+avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire!
+
+--Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni
+terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?
+
+--Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien
+c'est la vie.
+
+--Est-ce donc à ma vie que vous en voulez?
+
+--Je veux la défendre, mon cher beau-frère.
+
+--Vous?
+
+--Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez.
+
+--Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de
+mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant
+de vous, je la repousserais!
+
+--Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la
+façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble
+qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département....
+
+--Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule
+sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la
+mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve,
+c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège
+pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil
+ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme,
+presque avec impatience.
+
+Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté
+l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en
+vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la
+chambre.
+
+--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.
+
+--Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je
+tiens à votre aimable compagnie.
+
+--Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Peut-être vous trompez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est ce que nous allons voir.
+
+Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:
+
+--Il s'agit de votre seconde femme.
+
+--De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.
+
+--D'elle-même.
+
+--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau,
+elle qu'un miracle avait sauvée?
+
+--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se
+cache!
+
+Philippe poussa un soupir.
+
+--Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.
+
+--Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel;
+Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!
+
+--Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire!
+Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous
+venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le
+pluriel. Vous dites: «_les maudits!_» Erreur, cher beau-frère, grave
+erreur. Il fallait vous écrier: «_le maudit!_» car j'ai une bonne
+nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort.
+Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie
+que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le
+plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah!
+j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez
+seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce
+et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.
+
+--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me
+voulez-vous?
+
+--Causer, je vous l'ai dit.
+
+--A quel propos?
+
+--A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais
+d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner
+que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?
+
+--Allez au but!
+
+--Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.
+
+Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.
+
+--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.
+
+--A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne
+languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la
+vie, la liberté et la tranquillité.
+
+--Vous?
+
+--En personne!
+
+--Je n'y crois pas.
+
+--Vous me méconnaissez.
+
+--M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la
+retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez
+parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce
+secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette
+conversation qui me soulève le coeur!
+
+--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui
+m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune,
+réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle
+seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir
+cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?
+
+--Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!
+
+--Parfaitement.
+
+--Et c'est à moi que vous venez le dire!
+
+--Pour que vous m'aidiez!
+
+--Moi?
+
+--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.
+
+--Jamais!
+
+--Vous le ferez.
+
+--Jamais, vous dis-je!
+
+--J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou
+sans cela....
+
+--Sans cela?
+
+--La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.
+
+--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.
+
+--Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous
+demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien.
+Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le
+révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de
+Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je
+lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou
+je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est
+la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans
+quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est
+parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus
+ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.
+
+Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à
+demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains
+amaigries:
+
+--Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous
+avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de
+Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous
+ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines,
+vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous
+êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous
+a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre
+ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en
+pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement
+faite?
+
+--Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec
+stupeur.
+
+--Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que
+le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de
+France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche
+même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement
+reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce
+aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande
+influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du
+prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté
+ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors
+de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre.
+Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à
+Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les
+émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des
+gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante
+résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....
+
+--Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus
+rien.
+
+--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure.
+Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le
+supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de
+France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant
+aujourd'hui.
+
+--D'après vos ordres!
+
+--Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.
+
+--Je n'accepte pas l'existence à ce prix.
+
+--Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre
+incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de
+riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un
+billet?
+
+--Si fait.
+
+--Que vous disait ce billet?
+
+--Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait
+appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il
+était signé: «un ami inconnu.»
+
+--C'est bien cela.
+
+--Ainsi vous en aviez connaissance?
+
+--Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui
+vous était destiné.
+
+--Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être
+toujours à même de torturer mon coeur, n'est-ce pas?
+
+--Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas
+ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au
+fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut
+la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes
+mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de
+quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de
+Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de
+vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant
+Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant
+de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie.
+C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien;
+c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour
+votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en
+prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne
+mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que
+vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle
+servira de jouet aux amis de Carrier.
+
+--Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!
+
+Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et
+l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles.
+L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier;
+mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les
+souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition,
+ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le
+courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut
+à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.
+
+Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis
+quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours
+que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui
+l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son
+siège.
+
+--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable
+de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de
+Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen
+Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à
+voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof
+le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?
+
+--Marcof! répéta Philippe.
+
+--Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y
+est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir.
+Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous
+mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir.
+Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains.
+Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui
+ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?
+
+Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui
+lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter.
+Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en
+comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses
+regards ardents.
+
+--Décide-toi! dit-il.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.
+
+--On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.
+
+--Qui cela?
+
+--Son aide de camp.
+
+--Qu'il attende.
+
+--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!
+
+--Pinard est retrouvé?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien! je te suis.
+
+Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le
+marquis.
+
+--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien
+qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange
+de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la
+tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant,
+j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que
+je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!
+
+Et Diégo s'élança au dehors.
+
+Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le
+geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant
+attentivement, il murmura:
+
+--Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord
+lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.
+
+
+
+
+XXV
+
+A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI
+
+
+Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous
+deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans
+son cabinet.
+
+--Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le
+seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te
+communiquer.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.
+
+--J'ai reçu une lettre de Pinard.
+
+--Quand cela?
+
+--A l'instant.
+
+--Et qui te l'a remise?
+
+--Un sans-culotte de garde.
+
+--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été
+apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?
+
+--Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous
+connaissons depuis longtemps.
+
+--Et cette lettre est bien de Pinard?
+
+--Sans doute.
+
+--Voyons-la!
+
+--Tiens; relis-la moi.
+
+Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que
+l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+ «Citoyen représentant,
+
+ «Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les
+ mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les
+ tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer
+ digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver,
+ parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les
+ suivaient à contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants
+ étaient précieux; nous avons agi sans retard.
+
+ «A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me
+ cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec
+ les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de
+ leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.
+
+ «Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui
+ avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je
+ m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras
+ en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ «Pinard.»
+
+Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses
+regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.
+
+--Que feras-tu? demanda l'Italien.
+
+--Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une
+réponse à la question si nettement posée.
+
+--Ce que je ferais?...
+
+--Oui.
+
+--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray
+d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux
+de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.
+
+--Arrêter Pinard!
+
+--Parfaitement.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite, je le déporterais... verticalement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait
+avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne,
+et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des
+millions que nous avons à toucher.
+
+--Ceux du marquis de Loc-Ronan?
+
+--Oui.
+
+--Tu lui avais donc promis quelque chose?
+
+--Il le fallait bien!
+
+--Comment cela?
+
+--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le
+marquis.
+
+--C'est vrai.
+
+--Comprends-tu, maintenant?
+
+--Je commence. Et où en est cette affaire?
+
+--Elle sera terminée aujourd'hui même.
+
+--Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.
+
+--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.
+
+--Comment toucherai-je, moi?
+
+--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes
+mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me
+révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour
+aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort
+ou vif.
+
+--J'accepte.
+
+--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué
+et nous partagerons.
+
+Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre
+arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt
+qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été
+massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la
+fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite
+qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit
+de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger.
+Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul,
+faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.
+
+Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la
+situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé,
+ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était
+fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne
+demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup
+en voyant les obstacles tomber.
+
+De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique
+différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et
+plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il
+songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé
+le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il
+ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.
+
+Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle
+plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la
+question.
+
+--Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.
+
+--Oui, répondit Diégo sans hésiter.
+
+--J'y consens.
+
+--Très bien.
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.
+
+--Soit.
+
+--Tu le feras arrêter?
+
+--Ce soir même, s'il se présente.
+
+--Mais tu ne sortiras pas de la ville?
+
+--Je te le promets.
+
+--Cela ne suffit pas.
+
+--Que veux-tu pour te rassurer complètement?
+
+--Une certitude matérielle.
+
+--Parle!
+
+--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate,
+et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre
+à la Roche-Bernard.
+
+--Si je pars, qui arrêtera Pinard?
+
+--C'est juste.
+
+--Tu te défies de moi?
+
+--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me
+tromper.
+
+--Dans la crainte que la tentation ne soit forte?
+
+--Précisément.
+
+--Alors, autre chose.
+
+--Quoi?
+
+--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et
+ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au
+Bouffay.
+
+--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?
+
+--Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.
+
+--Tu as raison.
+
+Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du
+cabinet.
+
+--Chaux est-il en bas? demanda Carrier.
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Fais-le monter.
+
+Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du
+proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le
+papier au sans-culotte.
+
+--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des
+hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les
+prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais
+guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu
+voir un prisonnier.
+
+Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur,
+et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués
+lieutenants n'osaient lui adresser la parole.
+
+--Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.
+
+Carrier donna un violent coup de poing sur la table.
+
+--Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que
+celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!
+
+--C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce
+cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.
+
+--Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au
+Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Eh bien! tu as vu le marquis!
+
+--Oui.
+
+--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.
+
+Fougueray haussa les épaules.
+
+--Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la
+lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais
+ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur
+la route en tournant le dos à la ville.
+
+Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.
+
+--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu
+n'as pu avoir cette lettre....
+
+--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point
+qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à
+nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce
+soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici
+qu'avec la lettre, j'en réponds.
+
+--Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au
+Bouffay jusqu'à ton retour ici.
+
+--A ton aise!
+
+--Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous
+avons joyeuse réunion à souper, tu sais?
+
+--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour
+pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai
+quelqu'un.
+
+--Homme ou femme?
+
+--Femme.
+
+--Jeune?
+
+--Vingt ans.
+
+--Jolie?
+
+--Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.
+
+--Aimable?
+
+--Elle est un peu folle.
+
+--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa
+raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée;
+je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa
+commencent à me fatiguer.
+
+--Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était
+qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu
+seras content!
+
+Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le
+cabinet de travail.
+
+--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le
+regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté
+verticalement!
+
+--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes
+ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu
+un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh
+bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout!
+Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings!
+Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste
+un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!
+
+
+
+
+XXVI
+
+LA MARCHANDE A LA TOILETTE
+
+
+Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en
+réfléchissant profondément.
+
+--Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes
+après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me
+servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre
+chose!
+
+Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux,
+dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée.
+L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert:
+son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une
+activité dévorante. Bientôt son oeil étincela et sa lèvre ébaucha un
+sourire.
+
+--Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui
+conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en
+conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures
+cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir
+de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du
+Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours
+ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête
+au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des
+soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures;
+je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je
+conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son
+habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du
+marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis
+que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot
+dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et
+bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le
+presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul!
+Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier
+a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra
+service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco!
+je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il
+s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa
+beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!
+
+Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante,
+le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se
+dirigeant vers la demeure de Pinard.
+
+Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour,
+formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes,
+ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste
+apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas
+de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de
+bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin,
+qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'oeil bizarre et
+indescriptible.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge,
+et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on
+lisait en lettres blanches ces mots significatifs:
+
+ A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
+
+Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande
+de papier blanc, avec cette autre inscription:
+
+ LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,
+ MARCHANDE A LA TOILETTE.
+
+Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne
+Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et
+trafiquait des effets de femme, _des défroques de la guillotine_,
+suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui
+envoyait.
+
+Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui,
+en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans
+l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite,
+grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se
+tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne
+Carbagnolles.
+
+Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et
+potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête
+ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour
+son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire
+ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces
+aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières
+provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés
+parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
+
+Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur;
+car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu
+anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de
+sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de
+modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté
+avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne
+continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne
+plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes
+des _impures_, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau
+entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
+
+Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la
+boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de
+«_tricoteuses_» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de
+l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis
+en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne
+Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son
+jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le
+comte de Fougueray:
+
+--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
+
+--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en
+montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux
+une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux;
+tiens, regarde, examine.
+
+Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre
+la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle
+renfermait.
+
+--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire
+pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pékin velouté et
+lacté_, des caracos _à la cavalière_, des robes _rondes à la
+parisienne_, des chemises _à la prêtresse_, des ceintures _à la Junon_,
+des robes _au lever de Vénus_, des baigneuses; voilà des fichus _à la
+Marie-Ant_..., _à la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les
+lèvres.
+
+Diégo la regarda en souriant.
+
+--Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin
+bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut
+des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui
+est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne
+paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de
+le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle
+devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!
+
+--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame
+Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «_vous_»
+aristocratique au «_toi_» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme
+qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.
+
+La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son
+pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de
+cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or,
+si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et
+cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un
+joli soulier à boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur.
+
+Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé
+que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon
+deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle
+sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait
+Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce
+qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la
+coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par
+une personne qui l'accompagnerait.
+
+--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre
+de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de
+tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de
+bons patriotes?
+
+--Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut
+public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse
+dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.
+
+La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle
+appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats
+faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa
+un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.
+
+La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître,
+puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son
+arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers
+elle.
+
+--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?
+
+--Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de
+gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il
+a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.
+
+--Mais comment se nomme-t-il?
+
+--Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son
+nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut
+public de Paris.
+
+--Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement
+l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?
+
+--J'ai écrit ce titre sous sa dictée.
+
+L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas
+dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.
+
+--Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il
+doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à
+son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage
+précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!
+
+Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.
+
+--Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.
+
+--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où
+je dois le retrouver!
+
+--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il
+s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans
+danger.
+
+L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit
+le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son oeil
+sombre lançait un éclair chargé de menaces.
+
+
+
+
+XXVII
+
+L'AMOUR D'UN BANDIT
+
+
+Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme
+qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il
+congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de
+l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était
+fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la
+serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes
+d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien
+entra.
+
+Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par
+terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle
+paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un
+mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.
+
+--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!
+
+Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa
+voix toute la suavité dont elle était capable.
+
+--Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.
+
+--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.
+
+--C'est un ami.
+
+--Un ami?
+
+Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois,
+elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son
+interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.
+
+--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse
+à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?
+
+--Quitter cette maison?
+
+--Oui....
+
+Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une
+expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une
+terreur indicible:
+
+--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.
+
+--Vous ne voulez pas fuir?
+
+--Non.
+
+--Vous resterez donc ici?
+
+--Il le veut.
+
+--Carfor, n'est-ce pas?
+
+Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo
+crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu
+à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de
+l'entretien.
+
+Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant,
+il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et
+qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que
+la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû
+faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la
+jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.
+
+--C'est pour moi? demanda-t-elle.
+
+--Oui, répondit l'Italien.
+
+--Pour moi? Bien vrai?
+
+--Sans doute.
+
+--Et ces beaux souliers aussi?
+
+--Certainement.
+
+--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?
+
+--Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.
+
+--Alors... je puis les prendre... me parer...?
+
+--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite
+je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y
+a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous
+souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le
+misérable vous donnait.
+
+Yvonne n'écoutait pas.
+
+Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous
+les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant
+auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne
+se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux
+étincelants.
+
+Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la
+couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait
+établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses,
+et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait
+que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin
+la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne
+rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta.
+Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers
+coquets.
+
+Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle
+joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les
+plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant
+se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir
+donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la
+contemplait en silence.
+
+--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il;
+et ce brigand de Carrier sera trop heureux!
+
+Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être
+seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba
+en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes
+encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies,
+apparurent dans toute leur délicate beauté.
+
+Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir
+dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis
+allumée.
+
+La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique
+une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles
+qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour
+d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis
+gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le
+flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie
+enfantine.
+
+Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit
+pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de
+la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser
+tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.
+
+--Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de
+terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les
+arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.
+
+Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir
+la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre.
+Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules,
+Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula
+vivement....
+
+Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit
+chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre;
+mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce
+habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions;
+au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne
+les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix
+brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime,
+entends-tu!
+
+Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules
+et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris
+inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.
+
+Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de
+l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur
+son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses
+regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa
+physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son
+persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et
+sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit,
+agité par un frisson convulsif.
+
+--Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes
+le comte de Fougueray!
+
+Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la
+jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il
+s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de
+terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de
+Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.
+
+--Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille;
+va! personne ne peut venir à ton aide.
+
+Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre
+enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par
+lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite
+de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne
+pouvait la secourir.
+
+Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle
+demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa
+échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses
+lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.
+
+Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses
+beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la
+main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant.
+Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore
+à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première
+pièce.
+
+--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.
+
+Mais Diégo l'avait suivie.
+
+--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa
+proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.
+
+En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre
+enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu
+seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.
+
+Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte
+d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait
+sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme
+bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.
+
+Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la
+défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un
+pistolet passé à sa ceinture et l'arma.
+
+L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène
+épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme
+étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.
+
+A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux
+démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion
+violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait
+déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut
+court.
+
+Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards
+s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant
+s'échappa de sa poitrine.
+
+--Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.
+
+Puis se retournant sur Diégo:
+
+--Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!
+
+Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il
+tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public
+s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras
+du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la
+puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas
+la blessure dont le sang partit à flots.
+
+Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort
+comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique
+pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au
+violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le
+genou puissant de son ennemi.
+
+--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en
+lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.
+
+Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le
+spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et
+d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours
+d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses
+mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture,
+puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le
+contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le
+parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber
+en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher.
+Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie
+échappé des lèvres d'Yvonne.
+
+--Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son
+sauveur.
+
+Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie
+Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait,
+qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait
+abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui
+faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille
+du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.
+
+Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé
+à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de
+Saint-Étienne.
+
+Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât
+sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se
+mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du
+combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir
+ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie
+Marat.
+
+Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de
+ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de
+besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et
+tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route
+qu'il venait de parcourir.
+
+Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport
+avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste,
+il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le
+chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant
+de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer
+dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel
+aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal
+convenu.
+
+Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de
+quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la
+capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante
+utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en
+emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du
+Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au
+jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait
+laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.
+
+La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout
+d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme
+qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint
+le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de
+la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que
+lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder
+à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et
+roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette
+nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et,
+se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:
+
+--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray!
+maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!
+
+Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le
+travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas
+du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le
+moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle
+venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et
+parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa
+physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois
+le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de
+nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.
+
+En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme
+attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action
+de grâces que prononçait son sauveur.
+
+Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble
+extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant
+pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente
+prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases
+sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui
+inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs.
+C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait
+la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de
+Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.
+
+--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans
+lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec,
+remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non
+seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je
+puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure,
+maintenant j'ai toute ma raison.
+
+Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans
+certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait
+de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le
+couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LES TROIS SANS-CULOTTES
+
+
+Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis
+du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close
+s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux
+dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et
+chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre,
+se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de
+la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et
+Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes
+d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à
+tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre
+eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs,
+sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un oeil
+étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la
+vieille forteresse.
+
+--Rien! dit l'un d'eux.
+
+--Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.
+
+Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois
+promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte
+devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à
+l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres
+citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois
+reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se
+trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du
+côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait
+négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de
+la poche de sa carmagnole.
+
+--Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de
+l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.
+
+La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de
+la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant,
+moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent,
+les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils
+venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus
+encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.
+
+--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième
+sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce
+pas, Marcof?
+
+--Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va
+pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.
+
+--Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième
+interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je
+pas fait ce que vous avez voulu?
+
+--C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise
+volonté.
+
+--Alors tu tiendras ta parole, Marcof?
+
+--Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?
+
+--Non!
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?
+
+--Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?
+
+--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et
+Jocelyn.
+
+--C'est cela même.
+
+--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu
+que je t'y conduise?
+
+--Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je
+l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à
+la prison.
+
+--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec
+impatience.
+
+--Il va venir, fit Marcof.
+
+--Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer
+Boishardy.
+
+--Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor,
+comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et
+sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le
+costume.
+
+--Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en
+arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui
+chancelait.
+
+--Ma blessure me fait horriblement souffrir!
+
+--Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais
+finir par parler?
+
+Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.
+
+--Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces
+demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.
+
+--Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.
+
+--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un
+silence.
+
+--Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle
+aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun
+signal, donc tout doit bien aller.
+
+Marcof s'arrêta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui
+apparaissait dans les ténèbres.
+
+--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc,
+Boishardy.
+
+Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un
+nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta
+brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune
+Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.
+
+--Eh bien? demanda le marin.
+
+--Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.
+
+--Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.
+
+--Yvonne! Yvonne est sauvée!
+
+--Tu l'as retrouvée?
+
+--Oui.
+
+--Où cela?
+
+--Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.
+
+--Comment? Explique-toi?
+
+Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo.
+Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il
+ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des
+souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait
+empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc
+qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec
+lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.
+
+--Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons
+pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à
+Philippe et à Jocelyn!
+
+Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:
+
+--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste
+à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne.
+Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!
+
+Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se
+dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le
+chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils
+poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la
+compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs
+démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde
+l'arrêta.
+
+--On n'entre pas! dit-il.
+
+--Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est la consigne.
+
+--Est-ce que tu ne me reconnais pas?
+
+--Si fait.
+
+--Tu sais que je suis l'ami de Carrier?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien?
+
+--Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce
+soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à
+peine.
+
+Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à
+l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec
+inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la
+prison.
+
+--Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.
+
+Tous quatre retournèrent sur leurs pas.
+
+--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous
+ne rencontrerons personne.
+
+Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après
+avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la
+solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses
+compagnons l'imitèrent.
+
+--Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.
+
+Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de
+Carfor et s'écria brusquement:
+
+--Si tu nous avais trompés!
+
+--Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité,
+je ne vous trompe pas.
+
+Marcof haussa les épaules.
+
+--Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en
+s'adressant à Pinard.
+
+--Je le crois.
+
+--Cet ordre en serait-il la conséquence?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.
+
+--Pourquoi! répliqua le chef royaliste.
+
+--Oui.
+
+--Pour mieux réussir.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et
+cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la
+ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au
+besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu
+faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe?
+Non, n'est-ce pas?
+
+--Cela est vrai! répondit Marcof.
+
+--Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez,
+poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et
+surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre
+tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente
+dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la
+nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous
+pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant
+d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.
+
+--Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à
+Kérouac est une conséquence de tout ceci.
+
+--Sans doute.
+
+--Il est allé au placis?
+
+--Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars
+seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.
+
+--De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes,
+qui croient marcher à une victoire facile.
+
+--C'est cela.
+
+--Mais Philippe?
+
+--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de
+l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous
+ferraillerons.
+
+--Admirable!
+
+--Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant
+onze heures.
+
+--Nous y pénétrerons!
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai mon plan.
+
+--Dites! fit vivement le chef royaliste.
+
+Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:
+
+--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.
+
+--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.
+
+--Alors tu vas lui en demander l'ordre.
+
+--Quand cela?
+
+--Tout de suite.
+
+--Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet
+ordre que tu exiges.
+
+--Tu vas y aller!
+
+Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son oeil fauve
+lança un éclair sinistre.
+
+--Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?
+
+--Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé
+à ses côtés.
+
+--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.
+
+--Eh bien! sans doute!
+
+--Quoi! vous iriez avec lui?
+
+--Certainement.
+
+--Et nous?
+
+--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.
+
+--Marcof! Marcof! réfléchissez!
+
+--A quoi?
+
+--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité
+tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!
+
+--Si fait!
+
+--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de
+bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh
+bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas
+seul!
+
+--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.
+
+--Non, s'écria Keinec à son tour.
+
+--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune
+défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention
+générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du
+prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous
+viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le
+sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma
+résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi,
+Keinec, je te l'ordonne!
+
+Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.
+
+--Faites donc, dit-il.
+
+--J'obéirai! ajouta Keinec.
+
+--Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans
+retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que
+je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de
+mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il
+l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite,
+mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux
+auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure.
+Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier
+endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!
+
+Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition
+nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille
+détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il
+se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit
+Marcof, le tigre dompté par le lion.
+
+Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'oeil
+l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur
+de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les
+poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:
+
+--Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter
+secours à Marcof.
+
+Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier
+qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison.
+Boishardy le suivit.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE FIL D'ARIANE
+
+
+Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre
+et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de
+rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du
+prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant
+sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils
+eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.
+
+Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier,
+ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le
+carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille,
+et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la
+prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à
+l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant
+n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci
+fut incapable d'essayer un seul mouvement.
+
+Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et
+comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son
+poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait
+continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces
+diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de
+lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que,
+peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de
+faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui
+toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable
+mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout
+espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à
+autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et
+délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à
+songer à Pinard.
+
+--Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici
+et il me délivrera.
+
+Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.
+
+--Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être;
+et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans
+détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette
+passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de
+me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison?
+Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes?
+Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas
+y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela
+n'est pas! cela n'est pas!
+
+Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel,
+semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de
+Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés
+son bourreau.
+
+Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les
+hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses
+yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa
+vie antérieure, et le cortège de ses victimes.
+
+A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien
+poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions
+sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait
+s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte
+de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent.
+Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir.
+L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit
+tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de
+l'inquiétude et de l'anxiété.
+
+--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la
+délivrance? est-ce la mort?
+
+Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien.
+Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La
+jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste
+la contemplait en souriant avec bonté.
+
+--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.
+
+--Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
+
+Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:
+
+--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas.
+Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à
+Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.
+
+La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le
+gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front
+pâli.
+
+--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!
+
+--Hélas! monseigneur, j'ai été folle!
+
+--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon
+enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves
+coeurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je
+viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire
+deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.
+
+En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et
+Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes.
+Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il
+devint d'une pâleur extrême.
+
+--Elle l'aime toujours! pensa-t-il.
+
+Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une
+douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait
+envahi ses traits.
+
+--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon
+Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!
+
+Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se
+passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot
+imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage
+sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de
+changer le sujet de la conversation.
+
+--Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.
+
+--En haut, répondit le jeune homme.
+
+--Montons alors, et hâtons-nous!
+
+Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des
+sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle
+sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.
+
+Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec
+avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé
+depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne.
+Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait
+pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite
+de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à
+celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui
+l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.
+
+Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère
+impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en
+remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur,
+venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait
+toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé
+était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré
+fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en
+rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les
+questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un
+soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu
+dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les
+yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie.
+
+Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne
+prête à le suivre, et se penchant vers son oreille:
+
+--Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il
+t'aime plus que jamais!
+
+Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie,
+et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant
+que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement.
+
+--Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence!
+
+--Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.
+
+--Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est
+peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à
+combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper!
+
+Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité
+sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore
+ce qui se passait dans le coeur du pauvre gars.
+
+--Ton coeur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il.
+Viens! ne pensons plus qu'à notre mission.
+
+--Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le
+gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!
+
+Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans
+celle où était attaché Diégo.
+
+
+
+
+XXX
+
+UN SOUPER CHEZ CARRIER.
+
+
+Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de
+Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof
+et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant
+devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer
+davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous
+le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles,
+reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La
+compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier.
+Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant.
+
+Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à
+l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il
+lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui.
+Cependant faisant contre fortune bon coeur (au fond il craignait son
+lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de
+grandes démonstrations de joie.
+
+Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait
+que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la
+plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une
+mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes
+annoncés dans sa lettre du matin.
+
+--C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier.
+
+--Oui, répondit le marin en s'avançant.
+
+--Tu as donc séjourné parmi les brigands.
+
+--Comme tu le dis.
+
+--Longtemps?
+
+--Trois mois.
+
+--Où cela?
+
+--Un peu partout, dans les environs de Nantes.
+
+--Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?
+
+--Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé
+pénétrer ici la nuit dernière.
+
+--Qui les commandait?
+
+--Boishardy.
+
+--Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques
+heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.
+
+--Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face
+avec eux!
+
+--Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?
+
+--Mon compagnon est au Bouffay.
+
+--Il devait venir avec toi.
+
+--Il n'a pas voulu.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous
+battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons
+parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous
+pouvons faire....
+
+Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul.
+Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide
+venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à
+portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il
+s'arrêta.
+
+Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En
+une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla
+à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à
+frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur
+un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un
+homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance,
+n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof
+recula.
+
+Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir.
+Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à
+peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste
+il rappela près de lui le sans-culotte.
+
+--Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce
+que je veux faire et ce que je demande.
+
+--Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.
+
+--Oui.
+
+--Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre.
+
+--Je ne veux pas d'argent.
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Pinard va te le dire.
+
+--Parle, alors.
+
+--Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les
+prisons et de disposer de deux hommes.
+
+--C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les
+regards s'éclaircirent.
+
+--Peut-être, répondit le marin.
+
+--Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même.
+
+--Je crois que tu as deviné.
+
+--Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage.
+
+--Non; je veux les avoir entre les mains.
+
+--Tu y tiens donc bien?
+
+--Beaucoup.
+
+--Eh bien, cela pourra se faire.
+
+--Ce soir?
+
+--Je n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée
+des prisons.
+
+--Écris-le, je vais signer.
+
+Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier,
+plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit
+place, et posa la main sur une feuille ornée de l'entête républicain.
+Pinard étouffa un soupir de joie. Son oeil vitreux s'éclaircit
+brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et
+Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant
+de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant
+du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il
+allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main
+pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait
+de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère
+de Philippe de Loc-Ronan.
+
+Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier;
+l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la
+vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du
+plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel
+Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le
+marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main
+saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à
+merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit
+qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il
+songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il
+cherchait à s'expliquer l'absence.
+
+--Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.
+
+--Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.
+
+Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur
+l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou.
+Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna
+convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le
+bureau.
+
+--Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de
+papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire?
+
+--L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.
+
+Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la
+plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha
+pour signer. Mais relevant la tête.
+
+--A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de
+Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux
+avoir?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs
+commençaient singulièrement à impatienter.
+
+--Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne
+dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout.
+
+--Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit
+d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.
+
+--Un domestique seul?
+
+--Non; lui et son compagnon.
+
+--Et comment les nommes-tu?
+
+--Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier
+se nomme Jocelyn.
+
+--Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume.
+
+--Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le
+proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur.
+
+--Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il me plaît de réfléchir.
+
+--Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait
+qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même.
+
+--Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit doucement.
+
+--Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement
+sur le seuil.
+
+--Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper.
+
+--Eh bien, le souper?
+
+--Il est prêt....
+
+--A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table!
+
+--Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine.
+
+--Quel ordre?
+
+--Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.
+
+--Après souper, citoyen!...
+
+--Cependant....
+
+--Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons
+ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras.
+Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.
+
+Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat
+perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris
+par le bras et s'efforçait de l'entraîner.
+
+Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de
+Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à
+Carrier:
+
+--Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais
+boire!
+
+Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait
+la porte communiquant avec le salon:
+
+--Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir!
+Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il
+signe.
+
+Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa
+pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait
+pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration
+généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et
+impétueuse.
+
+Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper
+qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de
+donner une explication de son refus.
+
+--Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en
+tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au
+dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me
+dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se
+trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs,
+j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.
+
+Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait
+de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire
+présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se
+débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient
+donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées
+bien différentes.
+
+Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce,
+aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme
+cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu
+choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus
+pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait
+la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des
+officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes
+de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en
+carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les
+manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et
+sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements
+sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des
+habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux
+propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards
+éhontés.
+
+Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à
+la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du
+citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux
+hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient
+dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de
+violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on
+ornait le langage.
+
+Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à
+tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les
+lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof
+n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus
+dégradant pour l'espèce humaine.
+
+Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient
+l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et,
+quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il
+voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen
+représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que
+rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du
+proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à
+l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la
+salle à manger.
+
+Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de
+lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on
+pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent
+vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof.
+
+La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement
+avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais
+Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne
+reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions,
+ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de
+la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de
+rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission
+serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de
+tuer toujours.
+
+Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles,
+beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses
+étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage
+d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme
+se rétablit presque.
+
+--Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les
+citoyennes que nous les attendons!
+
+Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux»,
+s'empressèrent d'obéir.
+
+--Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même
+rang que Marcof et presque en face de Carrier.
+
+--Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il
+devrait être ici.
+
+Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.
+
+--Fougueray! répéta-t-il.
+
+--Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin.
+
+--Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en
+touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le
+sans-culotte entre les deux épaules.
+
+Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un
+regard suppliant.
+
+--Oui, répondit-il.
+
+--Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le
+comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds
+nettement, réponds vite!
+
+--C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas,
+je t'en conjure! Je souffre trop!
+
+Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie.
+
+--Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes!
+
+En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de
+beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards
+se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de
+toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa.
+
+La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin
+reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait
+suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée.
+
+Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses
+côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la
+droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui
+adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait
+être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment
+devenait horriblement critique.
+
+Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son
+pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut
+engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans
+bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit
+Hermosa prendre place et s'installer à son côté.
+
+Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière
+qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur
+la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé
+vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se
+lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces.
+
+Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine,
+qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme
+à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête,
+et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face.
+
+Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'oeil elle reconnut le
+frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant,
+l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle
+avait voué une mortelle haine.
+
+La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en
+rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante.
+Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si
+nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle
+refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge.
+
+Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les
+bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter
+attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.
+
+--Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh!
+citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de
+m'annoncer ton nom!
+
+--On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof.
+
+--Le tueur de hyènes?
+
+--Oui.
+
+--Où diable as-tu pris ce nom-là?
+
+--Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné.
+
+--Où cela?
+
+--En Afrique!
+
+--Tu as donc tué des hyènes?
+
+--Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.
+
+--Est-ce que tu es marin?
+
+--Mais oui.
+
+--Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates?
+
+--Tu l'as deviné.
+
+--Bravo! à ta santé!
+
+--A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son
+verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et
+l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la
+table du proconsul.
+
+Hermosa plia sous l'étreinte du marin.
+
+--Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de
+ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.
+
+--Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce
+soir!
+
+--Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui
+sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es
+libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous
+sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!
+
+--Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière.
+
+--Bravo le tueur de hyènes!
+
+--Vive la liberté!
+
+--Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts.
+
+Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout
+plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi
+avait ses bons jours.
+
+--Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique
+que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton
+assiette?
+
+--Justement.
+
+--Mais ce n'est pas d'usage ici.
+
+--Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte
+jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu
+as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les
+aristocrates t'a rendu muet?
+
+Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le
+doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se
+redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent.
+
+--Parle donc! répéta Marcof.
+
+--Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité
+fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et
+tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le
+meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes!
+
+Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante.
+Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles
+s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit
+attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit
+seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de
+Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau
+venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le
+regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse:
+
+--Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux
+mourir!
+
+--Tu souffres donc?
+
+--Comme un damné.
+
+--Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir!
+
+--Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras
+pas vivant de cette maison.
+
+
+
+
+XXXI
+
+PIÉTRO
+
+
+Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la
+moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier
+prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait,
+blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers
+Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui
+donner l'avertissement que nous connaissons.
+
+--Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.
+
+--Oui, répondit sourdement la courtisane.
+
+--Et cela t'étonne de me rencontrer ici?
+
+--Qu'y viens-tu faire?
+
+--Es-tu vraiment curieuse de le savoir?
+
+--Peut-être.
+
+--Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te
+connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de
+Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton
+dernier amour.
+
+--Comme ce souper sera ton dernier repas.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche.
+
+--A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas
+avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de continuer à être franche.
+
+--A quel propos?
+
+--A propos des questions que je vais t'adresser.
+
+--Des questions, à moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au
+milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement,
+ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard;
+c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un oeil sur
+lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera
+pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus
+de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?
+
+--Oui. Après?
+
+--Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de
+Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy,
+et passait pour ton frère....
+
+--C'était mon frère, interrompit Hermosa.
+
+--Vraiment?
+
+--Certes!
+
+--Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui
+qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les
+Calabres.
+
+--Impossible!
+
+--Bah! Il l'a avoué lui-même.
+
+--Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus
+instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que
+tu voudras, je ne répondrai plus.
+
+--Tu ne répondras plus?
+
+Hermosa garda le silence.
+
+--Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite
+histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette
+nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui
+parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi
+ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus
+simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite
+plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La
+chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle
+emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait
+scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des
+piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher
+solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus,
+je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un
+geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce!
+
+--Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?
+
+--Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est
+que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet.
+
+--Tu ne le ferais pas!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ce serait assurer ta mort.
+
+--On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre
+pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que
+causera ta mort.
+
+--Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par
+son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve.
+
+--Je veux que tu répondes à mes questions.
+
+--Encore?
+
+--Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta
+poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre?
+
+--Mais....
+
+--Veux-tu répondre, oui ou non?
+
+--Eh bien!... oui!
+
+--Franchement?
+
+--Franchement.
+
+--Ce Raphaël était-il ton frère?
+
+--Non!
+
+--Avait-il donc volé le titre qu'il portait?
+
+--Oui!
+
+--Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom?
+
+--Oui.
+
+--Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?
+
+--Non!
+
+--Mais qui es-tu?
+
+--Qui je suis?
+
+--Oui.
+
+--La marquise de Loc-Ronan!
+
+--Mensonge!
+
+--Tu sais bien que je ne mens pas!
+
+--Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec
+violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!
+
+--Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une
+attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait
+enfin la contenance d'Hermosa.
+
+Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute
+prudence.
+
+Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le
+canon de son pistolet sur le front de la courtisane:
+
+--Réponds! s'écria-t-il.
+
+Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec
+précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce
+moment eut à peine la durée d'un éclair.
+
+Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant
+l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui
+pendait à la ceinture du marin.
+
+--C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.
+
+Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente,
+et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin
+et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa
+s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante
+répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu.
+
+Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses
+nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient
+face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité
+remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard
+à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait
+obstacle.
+
+Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans
+l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une
+fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la
+franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la
+compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se
+releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et
+hâta encore sa course.
+
+Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la
+place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y
+attendaient.
+
+--Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute!
+
+--Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la
+prison!
+
+--Comment cela? Il est neuf heures à peine.
+
+--J'ai un blanc-seing de Carrier!
+
+--Un blanc-seing de Carrier?
+
+--Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard.
+J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par
+Keinec; venez, hâtons-nous!
+
+La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes.
+Boishardy s'avança le premier.
+
+--Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à
+l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir
+de la petite table devant laquelle il était assis:
+
+--Passez, citoyens, dit-il.
+
+--Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy.
+
+--Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux
+geôliers.
+
+Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait
+agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt,
+comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner
+par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par
+devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de
+mettre sa responsabilité à couvert.
+
+Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du
+citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de
+Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le
+grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.
+
+--Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés
+depuis longtemps.
+
+--Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire.
+
+--Quand cela?
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans
+la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.
+
+--Et où est cette salle?
+
+--Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici
+l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse
+accompagner?
+
+--Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien.
+
+Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué,
+un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de
+garde, retentit dans la première cour.
+
+Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une
+lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux
+portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était
+surmontée de cette inscription tracée en lettres noires:
+
+ CHAMBRE DU SURVEILLANT
+
+Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et
+Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe.
+
+--Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.
+
+--Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.
+
+--Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier.
+
+--Eh oui, tonnerre! s'écria Marcof en avançant.
+
+La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une
+exclamation joyeuse.
+
+--Marcof! s'écria-t-il.
+
+--Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard.
+
+--Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier
+tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais?
+
+--Piétro?
+
+--Lui-même.
+
+--Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier
+service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.
+
+--Le marquis?
+
+--Oui.
+
+--Ils ne sont plus dans la salle commune.
+
+--Où sont-ils?
+
+--Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je
+voulais le sauver.
+
+--Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.
+
+--Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy.
+
+--Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser
+la porte et se précipitait dans les bras de ses amis.
+
+Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement
+de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant
+des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.
+
+--Nous sommes cernés! s'écria-t-il.
+
+--Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir.
+
+--Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme!
+Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...
+
+--Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue.
+
+Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour.
+
+--Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.
+
+--Ils montent, cria Keinec.
+
+--Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof.
+
+--Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que
+l'un de vous seulement éteigne la lanterne.
+
+Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et
+l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On
+entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement
+l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il
+dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des
+torches apparaissait à l'entrée du corridor.
+
+Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout
+ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une
+bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro
+referma la porte et poussa deux verrous intérieurs.
+
+--La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous
+aurons le temps de fuir.
+
+--Par où? demanda Boishardy.
+
+Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de
+barreaux de fer.
+
+--Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.
+
+--Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite.
+
+Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux
+des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent
+aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en
+tirait trois cordes à noeuds.
+
+--Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a
+pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au
+dehors de ce côté.
+
+--Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé?
+
+--Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver.
+
+--Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec
+nous.
+
+--Les cordes sont attachées, cria Keinec.
+
+En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte
+trembla sous les coups de la hache.
+
+--Partez! fit Piétro.
+
+--Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof.
+
+--Mais....
+
+--Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous.
+
+L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre.
+Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof
+aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent.
+
+--A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons!
+
+Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques
+la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime
+résistance. Pinard, l'oeil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les
+sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête
+passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre.
+
+--Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile.
+
+Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de
+saisir la corde à noeuds.
+
+--Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement.
+
+--Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur
+laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....
+
+Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa
+tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il
+acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras.
+
+--En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...
+
+--Où est Keinec? demanda Marcof.
+
+--Il est parti en éclaireur, répondit Philippe.
+
+--Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville.
+
+Keinec accourait.
+
+--Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement.
+
+--Alors, nous sommes sauvés; en avant!
+
+Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la
+direction de l'Erdre.
+
+--Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans
+ralentir la marche.
+
+--Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait
+pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt.
+
+--Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons.
+
+--Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe.
+
+--Qui le lui avait donc donné?
+
+--Moi.
+
+--Vous, Boishardy?
+
+--Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était
+l'homme que j'ai trouvé chez Pinard?
+
+--Non.
+
+--C'était le comte de Fougueray.
+
+--Le comte de Fougueray?
+
+--Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé
+le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison.
+C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à
+Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et
+conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été
+long, mais enfin j'en suis venu à bout.
+
+--Et qu'est-il devenu?
+
+--Il est mort.
+
+--Mort?
+
+--Les souffrances l'ont tué.
+
+--Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais
+ce qu'était réellement ce bandit?
+
+--Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait
+d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais
+tout.
+
+--Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement.
+
+--Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les
+Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux
+voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la
+vérité.
+
+--Oh! je comprends....
+
+--Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi!
+
+Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où
+partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats
+républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne,
+opposaient néanmoins une vive résistance.
+
+Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à
+la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même
+où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs.
+
+Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée
+d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait
+devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte.
+Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.
+
+Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de
+garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était
+libre. Boishardy en profita habilement.
+
+--Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la
+retraite.
+
+--Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui
+venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.
+
+Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce
+moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc.
+Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs
+soldats et les gars les plus déterminés du placis.
+
+Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les
+soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la
+ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé,
+donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.
+
+Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant
+l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui
+avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il
+craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses
+royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance
+dans la maison du proconsul.
+
+Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons,
+ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie;
+il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+MADEMOISELLE DE FOUGUERAY
+
+
+
+
+I
+
+ALGÉSIRAS
+
+
+A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule
+espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux
+continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque
+cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer
+tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures
+capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès
+l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les
+nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras,
+s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les
+baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que
+celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.
+
+Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les
+deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans
+l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la
+pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le
+milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire,
+en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une
+montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que
+si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux
+et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un
+même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de
+casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance.
+Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité
+orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font
+les deux bras étendues de sa vieille soeur l'Europe. Ces deux bras, ces
+deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.
+
+Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme
+s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant
+sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses
+jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux
+habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en
+paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs
+gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans
+une grosse pelotte de soie brune.
+
+Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes
+enveloppées dans leur «_haich_» savamment drapé, qui leur couvre la
+figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand oeil noir frangé de
+cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts
+feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.
+
+Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite,
+San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes
+espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie.
+Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un
+soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est
+un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais
+l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les
+autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout
+aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces
+considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne
+sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que,
+sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous
+venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous
+avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous
+allons le reprendre.
+
+Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une
+forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du
+courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de
+doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce
+navire est le lougre _le Jean-Louis_.
+
+A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple
+avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards
+blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord
+Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel
+est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à
+l'expression mélancolique.
+
+Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte
+d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche
+souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards
+bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et
+qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les
+paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.
+
+--Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.
+
+--Après?
+
+--Oui.
+
+--Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes
+révélations.
+
+L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.
+
+--Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à
+votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails.
+Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez
+pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache
+tout.
+
+Piétro interrogea Marcof du regard.
+
+--Parle! répondit le marin.
+
+L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et
+commença:
+
+--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof,
+et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce
+qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine.
+Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de
+vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un
+secret de famille.
+
+--Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue,
+car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs,
+qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il
+avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré
+le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir
+le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille
+s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui
+devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le
+vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi
+enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre
+séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et
+heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune.
+Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse
+Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit
+sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi
+notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter
+l'Italie. Nous étions alors en 1774.
+
+La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:
+
+--Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom
+n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos
+personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous
+allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous
+n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous
+recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls
+tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon
+frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de
+l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de
+parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux
+au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les
+suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!...
+moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention
+de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous
+exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?
+
+--En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui
+d'un geste désignait la terre.
+
+--Sommes-nous donc si près du port?
+
+--Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il
+y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous
+souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.
+
+--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre
+une telle infamie?
+
+--Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.
+
+Piétro reprit:
+
+--La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait
+probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire,
+mademoiselle.
+
+--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte
+régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal.
+Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie
+des malheurs qui sont arrivés.
+
+--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne
+en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom
+de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution
+de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos
+papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux
+gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni
+d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous
+eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo
+avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa
+maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize
+ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa
+perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et
+dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit
+appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils
+s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.
+
+--Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les
+bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de
+la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui
+tomba dans leurs filets.
+
+--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.
+
+--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux
+complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était
+destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent
+parlé.
+
+--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont
+inévitables.
+
+Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de
+sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux
+pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:
+
+--Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de
+Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte
+voisine.
+
+Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur
+Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite,
+accrochées à la base du rocher dénudé.
+
+--Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez
+près du marquis et de sa digne femme.
+
+--Elle a quitté le voile?
+
+--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le
+nom de son époux.
+
+--Comment cela?
+
+--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce
+jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et
+ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au
+ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les
+différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis
+reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons
+encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous
+plaît-il de m'écouter?
+
+--De grand coeur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où,
+grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher
+votre frère, pardon, M. le marquis....
+
+--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait
+serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.
+
+--Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de
+l'arracher, dis-je, à une mort certaine.
+
+--C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des
+détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois,
+et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son
+époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins,
+cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé
+délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait
+pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa
+pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et
+Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai
+la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en
+mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille
+dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si
+cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le
+malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre
+la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous
+entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette
+petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y
+conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées;
+je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En
+Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait.
+
+--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une
+émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez
+été la providence de tous ceux qui vous ont approché.
+
+--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la
+vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo
+et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui
+les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par
+moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue.
+Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette
+maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas
+d'espérer une prompte guérison.
+
+--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La
+terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce
+malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant
+j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si
+profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui,
+ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez
+laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage
+en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette
+action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de
+l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je
+revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me
+mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France
+était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à
+Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous
+deviez me retrouver.
+
+--J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea
+vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près
+de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait
+entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait
+considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de
+sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle
+vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener
+près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.
+
+--Et le second? demanda Marie-Augustine.
+
+Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât
+d'artimon. L'enfant accourut.
+
+--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille
+en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.
+
+--Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter
+l'ordre qu'il venait de recevoir.
+
+Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof
+le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de
+cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La
+suscription portait:
+
+ _A Mademoiselle Julie de Château-Giron._
+
+Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de
+Fougueray.
+
+--Prenez! dit-il.
+
+--Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous
+côtés.
+
+--Veuillez ouvrir et lire.
+
+Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une
+large feuille de parchemin couverte d'écritures.
+
+--Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à
+relever mademoiselle de Château-Giron des voeux qu'elle avait prononcés.
+Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre
+auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à
+Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome?
+
+--Pour cela même, mademoiselle.
+
+--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre
+à la marquise?
+
+--Je vous en prie!
+
+En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe.
+
+--Tout est paré pour le mouillage, dit-il.
+
+--Bien, répondit Marcof.
+
+Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua,
+sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu:
+
+--Veille à la manoeuvre, lui dit-il.
+
+Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du
+bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste
+d'impatience.
+
+--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.
+
+--J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient
+l'être également.
+
+--Pauvres jeunes gens!
+
+--Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis
+ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur
+du premier doit faire le malheur du second.
+
+--Leur amour n'a pas faibli?
+
+--Nullement.
+
+--Et lequel Yvonne aime-t-elle?
+
+--Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec;
+c'est lui qu'elle doit épouser.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai
+racontée?
+
+--La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait?
+
+--Oui, et Keinec est celui-là.
+
+--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.
+
+--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce
+garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas
+être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce
+qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât
+pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a
+volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il
+a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte
+perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser
+vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu
+quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh!
+les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que
+cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage
+doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement.
+
+--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.
+
+--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.
+
+La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua
+que l'ancre venait de mordre le fond de sable.
+
+--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord.
+
+--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le
+bastingage.
+
+Puis, s'adressant à Marie-Augustine:
+
+--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre
+nouvelle famille.
+
+Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras
+que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe,
+s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante
+femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de
+quart; Jahoua le saisit par le bras.
+
+--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée!
+
+--Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec.
+
+--Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux
+puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.
+
+Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof
+avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de
+Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.
+
+--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en
+pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues.
+Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?
+
+
+
+
+II
+
+_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III
+
+
+Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le
+bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers
+et de grenadiers.
+
+Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du _Jean-Louis_, la joie la
+plus vive régnait parmi la petite famille.
+
+Marie-Augustine avait trouvé une soeur dans la personne de Julie de
+Loc-Ronan.
+
+Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait
+l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle
+de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre
+et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse.
+Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la
+jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le
+front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations
+de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une
+fille dévouée. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui
+avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur
+d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le
+désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment;
+Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.
+
+Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages
+qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une
+vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la
+main un paquet de journaux.
+
+Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des
+nouvelles de France.
+
+Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les
+journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste
+d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.
+
+--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.
+
+--Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du _Moniteur_
+qui portait la date du 25 frimaire an III de la République française.
+
+--Eh bien? fit Marcof.
+
+--Il s'agit de Carrier.
+
+--De Carrier?
+
+--Oui.
+
+--Encore de nouveaux crimes?
+
+--Non; un juste châtiment.
+
+--Il est mort?
+
+--Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier.
+
+--Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel!
+
+Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la
+condamnation du terrible proconsul.
+
+Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux
+lignes suivantes:
+
+ «...Séance du 25 frimaire an III de la République française une et
+ indivisible.
+
+ «Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le
+ représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux
+ témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir
+ l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres
+ d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le
+ tribunal lui représente.
+
+ «Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen
+ Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre
+ comme membre du comité du département, convaincus de complicité
+ avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables.
+
+ «En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont
+ condamnés à la peine de mort.
+
+ «Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont
+ renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes
+ reprochés aux trois premiers.»
+
+--Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait
+pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu
+tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête.
+
+--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au
+crime?
+
+--Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu
+jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion,
+il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices
+épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent.
+Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me
+fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol.
+Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop
+lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un
+ami.
+
+--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre
+un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de
+Marcof!
+
+--Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son
+caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici
+ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses
+deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant
+énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter
+les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les
+aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le
+premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête
+baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le
+jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il
+se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à
+l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé,
+subit le dernier la peine capitale.»
+
+--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper
+moi-même.
+
+--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.
+
+--Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur
+ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité.
+
+--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand
+soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en
+France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les
+poursuites de ces hommes.
+
+--Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe.
+
+--Il le faut, repartit Marcof.
+
+--Tu pars... et je reste.
+
+--Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une
+pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour
+elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est
+pris, mes ordres sont donnés. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer.
+Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en
+partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il
+arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes
+amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments
+soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir
+doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les
+dangers.
+
+--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.
+
+--Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction
+nuptiale avant mon départ.
+
+--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon
+matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les
+époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous
+demander.
+
+--Laquelle?
+
+--Laissez-moi partir avec vous.
+
+--Volontiers, mon gars.
+
+--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre.
+La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien.
+Engagez-moi!
+
+--Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.
+
+--Merci!
+
+Keinec se leva brusquement.
+
+--Où vas-tu? demanda Marcof.
+
+--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à
+terre le peu que je possède.
+
+--Je vais avec toi, dit vivement le fermier.
+
+--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.
+
+Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof
+frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude.
+Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.
+
+--Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les
+derniers ordres, je saurai bien le ramener.
+
+ * * * * *
+
+Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite
+ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation
+du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était
+seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y
+était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots.
+Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa
+rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva
+la tête.
+
+--Jahoua! murmura-t-elle.
+
+--Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois
+et te parler.
+
+--Keinec?
+
+--Il n'est pas revenu.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne,
+le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai
+aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui
+me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près
+de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue,
+tu m'aimes encore peut-être?
+
+--Oui, murmura la jeune fille.
+
+--Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de
+m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui
+appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te
+croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la
+mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne,
+épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour
+amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux!
+
+--Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure,
+par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et
+fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie;
+laisse-moi pleurer cette nuit.
+
+--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la
+force nécessaire pour accomplir le sacrifice.
+
+--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de
+toi et de lui.
+
+--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être.
+
+--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?
+
+--Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence
+pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après
+la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli
+dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je
+voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va
+recevoir ta foi.
+
+Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille,
+s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne
+leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller
+devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le
+silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même
+qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la
+conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme
+était Keinec.
+
+Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne
+sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire,
+lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin
+était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi
+que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit
+ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il
+s'arrêta de nouveau.
+
+Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le
+petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.
+
+_Le Jean-Louis_ se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune
+embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses
+effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche
+devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il
+saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le
+pont.
+
+--Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.
+
+--Dans sa cabine, répondit le vieux marin.
+
+--Merci.
+
+Et Keinec s'élança dans l'entrepont.
+
+Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé
+dans ses rêveries.
+
+Keinec courut à lui.
+
+--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde
+altération des traits de son ami.
+
+--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je
+veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il
+faut que tu fasses.
+
+
+
+
+III
+
+LE MARIAGE
+
+
+A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à
+la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la
+jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage
+d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes,
+Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles
+murmurées à son oreille.
+
+Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait
+l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce
+qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots
+les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête.
+
+Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le
+marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe.
+Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits,
+devait servir de témoin à la jeune fille.
+
+--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement.
+
+--Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la
+nuit à bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener.
+
+--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua
+en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit.
+
+Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et
+regarda encore.
+
+--Mon Dieu! dit-il.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui.
+
+--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage!
+
+--Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant.
+
+--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.
+
+En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.
+
+--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers
+lui.
+
+--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous
+remettre.
+
+--Marcof?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et quand vous a-t-il donné cette lettre?
+
+--Ce matin, à quatre heures.
+
+--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?
+
+--Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre
+à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures
+viennent seulement de sonner.
+
+Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.
+
+Tous attendaient avec anxiété.
+
+Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.
+
+Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie:
+
+--Lisez, dit-il, je me sens trop ému.
+
+Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:
+
+ «Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, _le
+ Jean-Louis_ sera en plein détroit. Il met le cap sur la France.
+ Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se
+ sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.
+
+ «Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il
+ l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer
+ cette nuit.
+
+ «Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il
+ est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole.
+ Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon
+ frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les
+ ennemis de la France.
+
+ «A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux
+ tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez
+ quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous
+ ceux que j'aime.
+
+ «Marcof.»
+
+Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait
+et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux.
+
+--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu?
+Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous
+attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour
+qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos
+à tous.
+
+A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées
+pendant la bénédiction nuptiale.
+
+Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient
+leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray
+et du vieux Jocelyn.
+
+A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin
+calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du
+Maroc.
+
+Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française:
+c'était le lougre _le Jean-Louis_.
+
+Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de
+la mer.
+
+--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second;
+aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu
+as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras,
+enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le passé porte le voile
+des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs,
+devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un
+baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
+
+***** This file should be named 18215-8.txt or 18215-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ License. You must require such a user to return or
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Le marquis de Loc-Ronan
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+Author: Ernest Capendu
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+Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
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+<h1>ERNEST CAPENDU</h1>
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+<h1>LE MARQUIS DE LOC-RONAN</h1>
+<p class="center noindent">DU M&Ecirc;ME AUTEUR<br />
+&Eacute;dition in-18, &agrave; 1 franc 25<br />
+(<i>Franco par la poste</i>)<br />
+<span class="smcap">Mademoiselle la Ruine</span> 2 vol.<br />
+<span class="smcap">Les Colonnes d'Hercule</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Arthur Gaudinet</span> 2 vol.<br />
+<span class="smcap">Surcouf</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Marcof le Malouin</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Le Marquis de Loc-Ronan</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Le Chat du bord</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Blancs et bleus</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">La Mary-Morgan</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">V&oelig;u de Haine</span> 1 vol.<br />
+<span class="smcap">Le Pr&eacute; Catelan</span> 1 vol.<br />
+</p>
+
+
+<h3>Sceaux.&mdash;Impr. Charaire et fils</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+<h3>A. DEGORCE-CADOT, &Eacute;DITEUR</h3>
+<h3>9, RUE DE VERNEUIL, 9</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="summary" width="60%">
+<tr><td>
+<a href="#I"><b>Chapitres: I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a>
+<a href="#XV"><b>XV,</b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a>
+<a href="#XX"><b>XX,</b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a>
+<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a>
+<a href="#XXXI"><b>XXXI</b></a><br /><br />
+<a href="#EPILOGUE"><b>&Eacute;PILOGUE</b></a><br />
+<a href="#Ie"><b>I,</b></a>
+<a href="#IIe"><b>II,</b></a>
+<a href="#IIIe"><b>III</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>MARCOF LE MALOUIN</h2>
+
+<h3>DEUXI&Egrave;ME &Eacute;PISODE</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA GUERRE DE L'OUEST</a></h3>
+
+<p>Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, &agrave; quelques lieues au sud de
+Redon, et &agrave; peu de distance de la mer, s'&eacute;tend, ou pour mieux dire
+s'&eacute;tendait une magnifique for&ecirc;t dont les arbres, press&eacute;s et entrela&ccedil;ant
+leurs rameaux, attestaient que la hache d&eacute;vastatrice de la sp&eacute;culation
+n'avait pas encore entam&eacute; leurs hautes futaies, v&eacute;ritable bois
+seigneurial, dont les propri&eacute;taires successifs avaient d&ucirc; se montrer
+jaloux presque autant de la v&eacute;tust&eacute; de leurs ch&ecirc;nes, que de celle de
+leurs parchemins.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce
+quadrilat&egrave;re naturel form&eacute; par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac,
+seront sans doute pr&ecirc;ts &agrave; nous accuser d'inexactitude en lisant les
+lignes pr&eacute;c&eacute;dentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du d&eacute;boisement
+s'est par malheur empar&eacute;e de la population des exploiteurs
+territoriaux, c'est &agrave; peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve
+quelque reste de ces for&ecirc;ts magnifiques plant&eacute;es par les druides, for&ecirc;ts
+qui portaient en elles quelque chose de si myst&eacute;rieux et de si
+grandement noble, qu'elles ont inspir&eacute; les po&egrave;tes du moyen &acirc;ge, et
+qu'ils n'ont pas voulu d'autre s&eacute;jour pour th&eacute;&acirc;tre des exploits des
+chevaliers de la <i>Table-Ronde</i>, des amours de la belle <i>Genevi&egrave;ve</i>, et
+des enchantements du fameux <i>Merlin</i>.</p>
+
+<p>Avant que la R&eacute;volution e&ucirc;t appuy&eacute; sur les t&ecirc;tes son niveau &eacute;galitaire,
+coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop
+droites, la Bretagne et la Vend&eacute;e avaient religieusement conserv&eacute; leur
+aspect sauvage. Il &eacute;tait rare de pouvoir quitter un chemin creux, bord&eacute;
+d'ajoncs et de gen&ecirc;ts, sans donner dans quelque bois &eacute;pais et touffu, ou
+dans quelque marais de longue &eacute;tendue.</p>
+
+<p>Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du
+d&eacute;partement de la Loire-Inf&eacute;rieure, de Nantes &agrave; Pont-Ch&acirc;teau, de Blain
+m&ecirc;me &agrave; Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;, le <i>sillon de Bretagne</i> forme une s&eacute;rie de collines dont
+la pente, presque insensible sur le versant oppos&eacute; &agrave; la Loire, est
+beaucoup plus prononc&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; du fleuve. Sur toute l'&eacute;tendue de ce
+vaste coteau, dont le sommet atteint presque S&eacute;verac, et o&ugrave; donne le
+cours inf&eacute;rieur de la Loire qu'on aper&ccedil;oit jusqu'&agrave; son embouchure dans
+l'Oc&eacute;an, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des
+for&ecirc;ts, des landes et des marais.</p>
+
+<p>Avant les premi&egrave;res ann&eacute;es de ce si&egrave;cle, la route de Nantes &agrave; Redon ne
+traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire &agrave; la
+Vilaine, l'&oelig;il ne se reposait que sur les hautes futaies, les ch&ecirc;nes
+gigantesques, les champs de bruy&egrave;res et les c&eacute;p&eacute;es s&eacute;culaires. Au
+confluent de l'Isac et de la Vilaine, la for&ecirc;t prenait des proportions
+v&eacute;ritablement grandioses et pouvait, &agrave; bon droit, passer pour l'une des
+plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites
+sauvages et pittoresques.</p>
+
+<p>Aux derniers jours de la terrible ann&eacute;e 1793, la guerre de l'Ouest &eacute;tait
+dans toute sa fureur, et d&eacute;chirait la Bretagne et la Vend&eacute;e avec un
+acharnement sans exemple. R&eacute;publicains et royalistes, chouans ou
+sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus &eacute;pouvantables
+repr&eacute;sailles. La terre de France &eacute;tait baign&eacute;e du sang de ses enfants,
+et fertilis&eacute;e par leurs cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier r&eacute;publicain, c'est
+de retourner de trois pieds le sol vend&eacute;en et le sol breton!</p>
+
+<p>C'est que, ainsi que l'avait pr&eacute;dit La Bourdonnaie, la Bretagne et la
+Vend&eacute;e &eacute;taient tout enti&egrave;res en armes, et que l'arm&eacute;e royaliste s'&eacute;tait
+augment&eacute;e des trois quarts de la population. Jamais, selon Barr&egrave;re,
+depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se r&eacute;unir si
+spontan&eacute;ment. Les paysans s'&eacute;taient lev&eacute;s lentement, ainsi que l'avait
+fait observer Boishardy; mais, une fois lev&eacute;s, ils march&egrave;rent
+audacieusement en avant.</p>
+
+<p>Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront &eacute;ternellement soud&eacute;s
+&agrave; l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes.
+Selon un historien contemporain, Bonchamp &eacute;tait la t&ecirc;te de cette arm&eacute;e,
+dont Stofflet et La Rochejacquelein &eacute;taient les bras, dont Cathelineau
+&eacute;tait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>On conna&icirc;t les premiers efforts tent&eacute;s d&egrave;s 1791 par les gentilshommes de
+Bretagne pour opposer une digue &agrave; l'influence r&eacute;volutionnaire.
+L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef
+arr&ecirc;t&egrave;rent momentan&eacute;ment l'explosion du vaste complot m&ucirc;ri dans l'ombre.
+Mais si les bras manquaient encore, les t&ecirc;tes &eacute;taient pr&ecirc;tes, et
+attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excit&acirc;t les
+esprits &agrave; la r&eacute;volte. Le d&eacute;cret relatif &agrave; la lev&eacute;e des trois cent mille
+hommes fut l'&eacute;tincelle qui mit le feu aux poudres.</p>
+
+<p>Le 10 mars 1793, jour fix&eacute; pour le tirage, la guerre commen&ccedil;a sur tous
+les points. Un coup de canon, tir&eacute; imprudemment dans la ville de
+Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits r&eacute;fractaires, porta la rage
+dans tous les c&oelig;urs. Le soir m&ecirc;me, six jeunes gens qui rentraient dans
+leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accost&eacute;s par
+un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus,
+les manches retrouss&eacute;es, p&eacute;trissait le pain de son m&eacute;nage, &eacute;tait un
+colporteur marchand de laine, p&egrave;re de cinq enfants, et qui se nommait
+Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses
+auditeurs, il se met &agrave; leur t&ecirc;te, fait un appel aux gars du pays,
+recrute des forces de m&eacute;tairie en m&eacute;tairie, et arrive le 14 &agrave; la
+Poitevini&egrave;re. Bient&ocirc;t le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce
+signal, tout paysan valide fait sa pri&egrave;re, prend son chapelet et son
+fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retourn&eacute;e, embrasse sa m&egrave;re ou
+sa femme, et court rejoindre ses fr&egrave;res &agrave; travers les haies.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau de Jallais, d&eacute;fendu par un d&eacute;tachement du 84<sup>e</sup> de ligne et
+par la garde nationale de Chalonnes, est attaqu&eacute;. Le m&eacute;decin Rousseau,
+qui commande, fait braquer sur les assi&eacute;geants une pi&egrave;ce de six; mais
+les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de
+victoires, se jettent tous &agrave; la fois ventre &agrave; terre, laissent passer la
+mitraille sur leurs t&ecirc;tes, se rel&egrave;vent, s'&eacute;lancent, et enl&egrave;vent la pi&egrave;ce
+avec ses artilleurs.</p>
+
+<p>Ces premiers progr&egrave;s donnent &agrave; la r&eacute;volte d'&eacute;normes et rapides
+d&eacute;veloppements qui viennent porter l'inqui&eacute;tude jusqu'au sein de la
+capitale. Le 19 mars, la Convention rend un d&eacute;cret dont l'article 6
+condamne &agrave; mort les pr&ecirc;tres, les ci-devant nobles, les ci-devant
+seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou
+qui ont exerc&eacute; des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou
+depuis la R&eacute;volution, pour le fait seul de leur pr&eacute;sence en pays
+insurg&eacute;. Cette sommation, si elle ne parvenait pas &agrave; &eacute;touffer la guerre,
+devait lui donner un caract&egrave;re ouvertement politique. C'est ce qui
+arriva.</p>
+
+<p>Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elb&eacute;e,
+Bonchamp, Dommaign&eacute;, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent
+rapidement &agrave; la t&ecirc;te des r&eacute;volt&eacute;s, les uns habitant la Vend&eacute;e, les
+autres arrivant &agrave; la h&acirc;te de Bretagne. Les ordres de rassemblement,
+distribu&eacute;s de tous c&ocirc;t&eacute;s, portaient:</p>
+
+<p>&laquo;Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel
+jour, &agrave; tel endroit, avec ses armes et du pain.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie
+choisissait son capitaine par acclamation: c'&eacute;tait d'ordinaire le paysan
+connu pour &ecirc;tre le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient
+l'ob&eacute;issance jusqu'&agrave; la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la
+cavalerie. L'aspect de ces troupes &eacute;tait des plus &eacute;tranges: c'&eacute;taient
+des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des
+selles entrem&ecirc;l&eacute;es de b&acirc;ts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs
+de t&ecirc;te; des reliques attach&eacute;es &agrave; des cocardes blanches, des cordes et
+des ficelles pour baudriers et pour &eacute;triers. Une pr&eacute;caution qu'aucun
+n'oubliait, c'&eacute;tait d'attacher &agrave; sa boutonni&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du chapelet et
+du sacr&eacute; c&oelig;ur, sa cuiller de bois ou d'&eacute;tain. Les chefs n'avaient gu&egrave;re
+plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient &agrave; leur
+costume villageois qu'une longue plume blanche fix&eacute;e &agrave; la Henri IV sur
+le bord relev&eacute; de leur chapeau.</p>
+
+<p>La masse des combattants vend&eacute;ens se divisait en trois classes. La
+premi&egrave;re se composait de gardes-chasse, de braconniers, de
+contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la
+plupart tireurs excellents, et en grande partie arm&eacute;s de fusils &agrave; deux
+coups et de pistolets. C'&eacute;tait l&agrave; le corps des &eacute;claireurs, l'infanterie
+l&eacute;g&egrave;re, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils
+faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux
+douaniers. Leur tactique &eacute;tait simple: se porter rapidement le long des
+haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les d&eacute;passer. Alors, se
+cachant derri&egrave;re les plus l&eacute;gers obstacles, ne tirant qu'&agrave; petite
+port&eacute;e, et, gr&acirc;ce &agrave; leur adresse, abattant un homme &agrave; chaque coup, ils
+devenaient pour les troupes r&eacute;publicaines des assaillants aussi
+dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait d&eacute;cim&eacute;e sans
+qu'il lui f&ucirc;t permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.</p>
+
+<p>Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la
+Catalogne un pendant &agrave; cette guerre d'extermination. Les gu&eacute;rilleros
+avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vend&eacute;ens.</p>
+
+<p>La seconde classe de l'arm&eacute;e royaliste &eacute;tait celle form&eacute;e par les
+paysans les plus d&eacute;termin&eacute;s et les plus exerc&eacute;s, militairement parlant,
+au maniement du fusil. C'&eacute;tait la cohorte des braves, le bataillon sacr&eacute;
+toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans
+la retraite. Tandis que la majorit&eacute; d'entre eux se dressait en muraille
+in&eacute;branlable en face de l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine, une partie soutenait les
+tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement
+lorsque les ailes commen&ccedil;aient &agrave; plier.</p>
+
+<p>Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de
+&laquo;le Vengeur&raquo;. Rendus promptement illustres par leurs exploits, les h&eacute;ros
+du bataillon sacr&eacute; ne marchaient que pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de l'effroi qui mettait
+les bleus en fuite sur leur sanglant passage. <i>Le Vengeur</i> devait tomber
+an&eacute;anti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul
+de ses hommes. C'&eacute;tait &agrave; Cholet que devait s'&eacute;lever son tombeau.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me classe, compos&eacute;e du reste des paysans, la plupart mal
+arm&eacute;s, s'&eacute;tablissait en une masse confuse autour des canons et des
+caissons. La cavalerie, form&eacute;e des hommes les plus intelligents et les
+plus audacieux, servait &agrave; la d&eacute;couverte de l'ennemi, &agrave; l'ouverture de la
+bataille, &agrave; la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout &agrave; la
+garde du pays apr&egrave;s la dispersion des soldats.</p>
+
+<p>Quand les combattants se trouvaient r&eacute;unis pour une exp&eacute;dition au lieu
+qui leur avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur
+charge, la troupe enti&egrave;re s'agenouillait d&eacute;votement, chantait un
+cantique, et recevait l'absolution du pr&ecirc;tre qui, apr&egrave;s avoir b&eacute;ni les
+armes, se m&ecirc;lait souvent dans les rangs pour assister les bless&eacute;s ou
+exciter les timides en leur montrant le crucifix.</p>
+
+<p>La mani&egrave;re de combattre des Vend&eacute;ens ne variait jamais. Pendant que
+l'avant-garde se portait intr&eacute;pidement sur le front de l'ennemi, tout le
+corps d'arm&eacute;e enveloppait les r&eacute;publicains, et se dispersait &agrave; droite et
+&agrave; gauche au commandement de: &laquo;&Eacute;gaillez-vous, les gars!&raquo; Ce cercle
+invisible se resserrait alors en tiraillant &agrave; travers les haies, et, si
+les bleus ne parvenaient point &agrave; se d&eacute;gager, ils p&eacute;rissaient tous dans
+quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s en face des canons dirig&eacute;s contre eux, les plus intr&eacute;pides
+Vend&eacute;ens s'&eacute;lan&ccedil;aient en faisant le plongeon &agrave; chaque d&eacute;charge. &laquo;Ventre
+&agrave; terre, les gars!&raquo; criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidit&eacute;
+de la foudre, ils bondissaient sur les pi&egrave;ces dont ils s'emparaient en
+exterminant les canonniers.</p>
+
+<p>Au premier pas des r&eacute;publicains en arri&egrave;re, un cri sauvage des paysans
+annon&ccedil;ait leur d&eacute;route. Ce cri trouvait &agrave; l'instant, de proche en
+proche, mille &eacute;chos effroyables, et tous, sortant comme une v&eacute;ritable
+fourmili&egrave;re des broussailles, des gen&ecirc;ts, des coteaux et des ravins, de
+la for&ecirc;t et de la plaine, des marais et des champs de bruy&egrave;re, se
+ruaient avec acharnement &agrave; la poursuite et au carnage.</p>
+
+<p>On comprend quel &eacute;tait l'avantage des indig&egrave;nes dans ce labyrinthe
+fourr&eacute; du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille d&eacute;tours.
+Vaincus, ils &eacute;vitaient de m&ecirc;me la poursuite des vainqueurs; aussi en
+pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde &agrave; rallier
+leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la dur&eacute;e des exp&eacute;ditions
+d&eacute;pass&acirc;t une semaine. Ce terme expir&eacute;, quel que f&ucirc;t le d&eacute;nouement, le
+paysan retournait &agrave; son champ, embrasser sa femme et <i>prendre une
+chemise blanche</i>, quitte &agrave; revenir quelques jours apr&egrave;s, avec une
+religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces
+habitudes &eacute;tait une des conditions du succ&egrave;s: on en eut la preuve,
+lorsque, le cercle des op&eacute;rations s'&eacute;largissant, on voulut assujettir
+ces vainqueurs indisciplin&eacute;s &agrave; des excursions plus &eacute;loign&eacute;es et &agrave; une
+plus longue pr&eacute;sence sous les armes.</p>
+
+<p>Tout Vend&eacute;en fit d'abord la guerre &agrave; ses frais, payant ses d&eacute;penses de
+sa bourse, et vivant du pain de son m&eacute;nage. Plus tard, quand les
+ch&acirc;teaux et les chaumi&egrave;res furent br&ucirc;l&eacute;s, on &eacute;mit des bons au nom du
+roi; les paroisses se cotis&egrave;rent pour les fournitures des grains, des
+b&oelig;ufs et des moutons. Les femmes appr&ecirc;taient le pain, et, &agrave; genoux sur
+les routes o&ugrave; les blancs devaient passer, elles r&eacute;citaient leur chapelet
+en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aum&ocirc;ne de la
+foi.</p>
+
+<p>Les paroisses arm&eacute;es communiquaient entre elles au moyen de courriers
+&eacute;tablis dans toutes les communes, et toujours pr&ecirc;ts &agrave; partir. C'&eacute;taient
+souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les
+d&eacute;p&ecirc;ches de la plus terrible gravit&eacute;, et qui, connaissant &agrave; merveille
+les moindres d&eacute;tours du pays, se glissaient invisibles &agrave; travers les
+lignes des bleus.</p>
+
+<p>En outre, les Vend&eacute;ens avaient organis&eacute; une correspondance t&eacute;l&eacute;graphique
+au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les
+grands arbres. Ils appliquaient &agrave; ces arbres des &eacute;chelles portatives,
+observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un
+son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arr&ecirc;t&eacute;e
+d'avance poss&eacute;dait diff&eacute;rentes significations, suivant la note &eacute;mise par
+le veilleur. Le son, r&eacute;p&eacute;t&eacute; de distance en distance, portait la bonne ou
+mauvaise nouvelle &agrave; tous ceux qu'elle int&eacute;ressait. La disposition des
+ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des
+Alouettes, pr&egrave;s les Herbiers, &eacute;taient consult&eacute;s &agrave; toute heure par les
+divisions du centre.</p>
+
+<p>Les premiers jours de mars avaient vu &eacute;clater la guerre. En moins de
+deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, mena&ccedil;ant
+d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruaut&eacute;s inou&iuml;es se
+commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'&eacute;coulait, plus
+la guerre avan&ccedil;ait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux
+c&ocirc;t&eacute;s de force et d'ardeur. Pour r&eacute;pondre aux atrocit&eacute;s accomplies par
+le g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;publicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que
+l'&eacute;pith&egrave;te de &laquo;<i>tigre</i>&raquo;, quatre cents soldats bleus prisonniers furent
+&eacute;gorg&eacute;s &agrave; Machecoul. Sauveur, receveur &agrave; La Roche-Bernard, ayant refus&eacute;
+de livrer sa caisse aux insurg&eacute;s qui s'&eacute;taient empar&eacute;s de la ville aux
+cris de &laquo;Vive le roi!&raquo; fut attach&eacute; &agrave; un arbre et fusill&eacute;.</p>
+
+<p>A partir du mois d'avril 1793, la Vend&eacute;e, th&eacute;&acirc;tre de la guerre, ne
+devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins,
+le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soul&egrave;vement des
+populations et faire atteindre &agrave; la guerre civile toute l'apog&eacute;e de sa
+rage.</p>
+
+<p>Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors &agrave; celle commenc&eacute;e sous
+les auspices de La Rouairie, et qui n'&eacute;tait, pour ainsi dire, qu'une
+intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de
+Louis XVIII fut faite et lue &agrave; l'arm&eacute;e vend&eacute;enne, qui s'empara le jour
+m&ecirc;me de Dou&eacute;. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et for&ccedil;a
+le lendemain le ch&acirc;teau &agrave; se rendre. Ma&icirc;tres du cours de la Loire, les
+royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Fl&egrave;che, m&ecirc;me sur
+Paris.</p>
+
+<p>La France r&eacute;publicaine &eacute;tait dans une position d&eacute;sesp&eacute;rante. Au nord et
+&agrave; l'est, l'&eacute;tranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants
+d&eacute;chiraient son sein.</p>
+
+<p>La Convention, pour r&eacute;sister aux r&eacute;voltes de Normandie, de Bretagne et
+de Vend&eacute;e, &eacute;tait oblig&eacute;e de diss&eacute;miner ses forces, par cons&eacute;quent de les
+amoindrir.</p>
+
+<p>Cathelineau, nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ralissime des Vend&eacute;ens, r&eacute;solut de s'emparer de
+Nantes, d&eacute;fendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef
+royaliste, sauva la ville en mettant le d&eacute;couragement parmi les
+assi&eacute;geants. Pendant plusieurs jours, l'arm&eacute;e des blancs, d&eacute;sol&eacute;e,
+demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son p&egrave;re. Un vieux
+paysan annon&ccedil;a ainsi la mort du g&eacute;n&eacute;ral:</p>
+
+<p>&mdash;Le bon g&eacute;n&eacute;ral a rendu l'&acirc;me &agrave; qui la lui avait donn&eacute;e pour venger sa
+gloire.</p>
+
+<p>Cathelineau laissa un nom respect&eacute;: aucun chef plus que lui n'a
+repr&eacute;sent&eacute; le caract&egrave;re vend&eacute;en. On le surnommait le &laquo;<i>saint d'Anjou</i>&raquo;.</p>
+
+<p>Le 5 juillet, Westerman fut d&eacute;fait &agrave; Ch&acirc;tillon. Les 17 et 18,
+Labarolli&egrave;re fut battu &agrave; Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus
+mena&ccedil;ante que jamais en d&eacute;pit de son &eacute;chec devant Nantes, dominait toute
+l'&eacute;tendue de son territoire.</p>
+
+<p>Biron, Westerman, Berthier, Menou, d&eacute;nonc&eacute;s par Ronsin et ses agents,
+furent mand&eacute;s &agrave; Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point
+d'illusion: les dangers de la R&eacute;publique existaient en Vend&eacute;e; cette
+guerre r&eacute;agissait sur l'ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;truiser la Vend&eacute;e, s'&eacute;criait Barr&egrave;re, Valenciennes et Cond&eacute; ne
+seront plus au pouvoir de l'Autrichien! D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, l'Anglais
+ne s'occupera plus de Dunkerque! D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, le Rhin sera
+d&eacute;livr&eacute; des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la
+Vend&eacute;e retentira dans les villes rebelles, dans les d&eacute;partements
+f&eacute;d&eacute;ralistes, sur les fronti&egrave;res envahies.</p>
+
+<p>La Convention, dans une s&eacute;ance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux
+que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vend&eacute;enne,
+et elle accompagna son d&eacute;cret de cette &eacute;nergique proclamation:</p>
+
+<p>&laquo;Soldats de la libert&eacute;, il faut que les brigands de la Vend&eacute;e soient
+extermin&eacute;s avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie
+l'exige, l'impatience du peuple fran&ccedil;ais le commande, son courage doit
+l'accomplir! La reconnaissance nationale attend &agrave; cette &eacute;poque tous
+ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la
+libert&eacute; et la R&eacute;publique!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi la Convention d&eacute;cr&eacute;tait, par avance, la victoire; mais autre chose
+est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le
+champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre g&eacute;n&eacute;raux en Vend&eacute;e, o&ugrave;
+Canclaux se proposait d'op&eacute;rer un grand mouvement offensif et battait
+effectivement Bonchamp, dans le moment m&ecirc;me o&ugrave; un d&eacute;cret le destituait,
+ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.</p>
+
+<p>Cependant l'arm&eacute;e de Mayence, ayant Kl&eacute;ber &agrave; sa t&ecirc;te, avan&ccedil;ait &agrave; marches
+forc&eacute;es. Le 18 septembre, elle rencontra &agrave; Torfou les royalistes. Le
+combat fut sanglant, et les r&eacute;publicains battus apr&egrave;s une lutte
+&eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Les Vend&eacute;ens les appelaient, par d&eacute;rision, les &laquo;Fa&iuml;en&ccedil;ais&raquo;; mais les
+r&eacute;publicains ne devaient pas tarder &agrave; prendre leur revanche: la bataille
+de Cholet, la seule qui eut le caract&egrave;re des batailles militaires, vint
+porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y
+fut carnage, acharnement, h&eacute;ro&iuml;sme de part et d'autre. Les Vend&eacute;ens
+s'&eacute;lanc&egrave;rent en courant en colonnes serr&eacute;es sur une lande d&eacute;couverte, et
+enfonc&egrave;rent d'abord les bataillons ennemis.</p>
+
+<p>Un tourbillon de fuyards entra&icirc;na Carrier &agrave; cheval, et le repr&eacute;sentant
+Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais
+les Mayen&ccedil;ais accouraient la ba&iuml;onnette en avant. Kl&eacute;ber, Marceau,
+Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout &eacute;tait
+encore incertain sur le sort de la journ&eacute;e cependant, lorsque d'Elb&eacute;e et
+Bonchamp tomb&egrave;rent gri&egrave;vement bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors la fortune se d&eacute;cida pour les Mayen&ccedil;ais. Les Vend&eacute;ens se
+dispers&egrave;rent, emmenant n&eacute;anmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient
+faits au commencement de l'action.</p>
+
+<p>Quatre jours apr&egrave;s, le 18 du m&ecirc;me mois, les bleus, marchant sur
+Beaupr&eacute;au, entendirent tout &agrave; coup les cris de:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la R&eacute;publique! vive Bonchamp.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades.
+Ils racont&egrave;rent que Bonchamp les avait d&eacute;livr&eacute;s avant de rendre le
+dernier soupir: Bonchamp, en effet, &eacute;tendu sur un matelas et expirant,
+avait dit aux Vend&eacute;ens, qui voulaient fusiller ces hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.</p>
+
+<p>Puis il mourut. Bonchamp &eacute;tait l'homme le plus aim&eacute;, le plus v&eacute;n&eacute;r&eacute; de
+l'arm&eacute;e royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napol&eacute;on dit
+qu'il en avait &eacute;t&eacute; le meilleur g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Les Vend&eacute;ens pass&egrave;rent alors sur la rive droite de la Loire, et les
+repr&eacute;sentants &eacute;crivirent &agrave; la Convention: &laquo;La Vend&eacute;e n'est plus!&raquo; Le
+d&eacute;cret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre &eacute;tait
+donc ex&eacute;cut&eacute; d&egrave;s le 18 du mois. Les Parisiens se livr&egrave;rent &agrave; un
+enthousiasme sans pareil. Joie pr&eacute;matur&eacute;e cependant. L'opinion de
+Kl&eacute;ber, qui pr&eacute;tendait que tout n'&eacute;tait pas fini, devait l'emporter avec
+le temps.</p>
+
+<p>Moins de quinze jours apr&egrave;s, on apprit que les Vend&eacute;ens existaient
+encore. L&eacute;chelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine
+poitrine. Le commandement des &laquo;bleus&raquo; fut donn&eacute; &agrave; Chalbos, et les
+royalistes, prenant pour chef supr&ecirc;me La Rochejacquelein, avec Stofflet
+sous ses ordres, attaqu&egrave;rent Granville le 14 novembre. Ne r&eacute;ussissant
+pas &agrave; prendre la place, ils furent veng&eacute;s par leurs succ&egrave;s &agrave; Pontorson,
+&agrave; Dol et &agrave; Anhain, qui rallum&egrave;rent leur ardeur pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;teindre. Les
+arm&eacute;es r&eacute;publicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres
+d'Antoine Rossignol, c&eacute;l&egrave;bre par ses continuels revers, bien que le
+comit&eacute; de Salut public l'appel&acirc;t son &laquo;fils a&icirc;n&eacute;&raquo;. Ce fut alors que, sur
+la proposition de Kl&eacute;ber, Marceau, &agrave; vingt-deux ans, devint g&eacute;n&eacute;ral en
+chef de l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine.</p>
+
+<p>Les luttes opini&acirc;tres allaient recommencer plus terribles que jamais,
+car la Bretagne vint &agrave; ce moment au secours de sa s&oelig;ur la Vend&eacute;e. Jean
+Chouan, ou plut&ocirc;t Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom,
+avait rejoint, avec ses bandes, l'arm&eacute;e de La Rochejacquelein &agrave; Laval,
+et le prince de Talmont &eacute;tait arriv&eacute; avec un renfort de cinq mille
+Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer
+d&eacute;finitivement la &laquo;chouannerie&raquo;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE PLACIS DE SAINT-GILDAS</a></h3>
+
+<p>Nous sommes en 1793, au mois de d&eacute;cembre, dans l'antique for&ecirc;t de
+Saint-Gildas. Les arbres, d&eacute;nu&eacute;s de feuilles, r&eacute;v&egrave;lent la rigueur de
+l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau
+blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris &ecirc;tre
+les vapeurs d'un nuage qui, se r&eacute;unissant en gouttelettes, passent par
+des r&eacute;gions plus froides, se cong&egrave;lent en petites aiguilles, et,
+continuant de descendre, se rencontrent, s'&eacute;moussent, se pressent et
+s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et
+soufflant par rafales, s'engouffre dans la for&ecirc;t et la fait trembler
+jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et &agrave; cette
+&eacute;poque de la saison, le cr&eacute;puscule du soir commence &agrave; assombrir cette
+partie de l'h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al o&ugrave; se trouve le vieux monde. La nuit va
+descendre rapidement.</p>
+
+<p>Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme v&ecirc;tu du costume breton,
+portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacr&eacute;
+c&oelig;ur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t. Une
+paire de pistolets est pass&eacute;e &agrave; sa ceinture de cuir qui supporte d&eacute;j&agrave; un
+sabre sans fourreau; une carabine est appuy&eacute;e sur son &eacute;paule; il porte
+en sautoir une poire &agrave; poudre, et dans un mouchoir nou&eacute; devant lui
+quelques douzaines de balles de calibre.</p>
+
+<p>Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que
+cet homme n'est pas rest&eacute; &eacute;tranger &agrave; la guerre &eacute;pouvantable qui d&eacute;chire
+la province.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous le rencontrons, il se dirige vers la for&ecirc;t de
+Saint-Gildas. Cette for&ecirc;t &eacute;tait alors au pouvoir des royalistes, comme
+tout le pays environnant jusqu'&agrave; Nantes, et les chouans y avaient &eacute;tabli
+un &laquo;placis&raquo;.</p>
+
+<p>On d&eacute;signait par ce nom de placis un campement de chouans dans une
+for&ecirc;t. Les royalistes choisissaient pour cela une clairi&egrave;re de plusieurs
+arpents entour&eacute;e d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois
+mort, &eacute;taient b&acirc;ties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on
+r&eacute;servait un arbre, ou, &agrave; son d&eacute;faut, on &eacute;levait un poteau sur lequel on
+pla&ccedil;ait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse &eacute;tait dress&eacute;
+au pied.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans le placis que se r&eacute;fugiaient les femmes et les enfants qui
+avaient d&eacute;sert&eacute; leurs fermes et leurs granges pill&eacute;es ou br&ucirc;l&eacute;es par les
+bleus. Les uns s'occupaient &agrave; moudre du grain, les autres fondaient des
+balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des
+cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les bless&eacute;s et de
+quartier g&eacute;n&eacute;ral pour les chefs. Des sentinelles, dispers&eacute;es dans les
+environs, qui dans les gen&ecirc;ts, qui sur les arbres, &eacute;taient toujours
+pr&ecirc;tes &agrave; donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas &eacute;tait
+command&eacute; par M. de Boishardy.</p>
+
+<p>Avant de s'engager dans la for&ecirc;t, l'homme fit entendre le cri de la
+chouette. Un cri pareil lui r&eacute;pondit; puis le son d'une corne, r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+successivement, annon&ccedil;a au placis l'arriv&eacute;e d'un paysan.</p>
+
+<p>En p&eacute;n&eacute;trant dans la clairi&egrave;re, le chouan s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc
+&eacute;chapp&eacute; aux balles des bleus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pass&eacute; au milieu des avant-postes du g&eacute;n&eacute;ral Guillaume.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as pas &eacute;t&eacute; bless&eacute;, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Fleur-de-Ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tir&eacute; sur toi, pourtant?</p>
+
+<p>&mdash;Les balles m'ont siffl&eacute; aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre Jahoua va &ecirc;tre bien heureux de te revoir; depuis douze jours
+que tu es parti, il ne parle que de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Sa blessure est ferm&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mais cela ne tardera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! vous vous aimez donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant
+sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc &ccedil;a qu'on vous appelle les ins&eacute;parables?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut que je parle &agrave; M. de Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas, il est en conf&eacute;rence avec trois autres chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Tu les verras tout &agrave; l'heure quand ils vont sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours leurs noms!</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit Fleur-de-Ch&ecirc;ne en souriant avec finesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veux-tu pas parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens &agrave; te faire une surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, dit Keinec avec &eacute;tonnement. Que peuvent me
+faire les noms des chefs qui sont l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai id&eacute;e qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-le donc!</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Ob&eacute;issant<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Serviteur<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?...</p>
+
+<p>&mdash;Devine!</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine?</p>
+
+<p>&mdash;Un ancien ami &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof? s'&eacute;cria Keinec dont les yeux brill&egrave;rent de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le ciel soit b&eacute;ni! Depuis quand est-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Et son lougre?</p>
+
+<p>&mdash;Il est pr&egrave;s de Poenestin.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;ne-moi pr&egrave;s de Marcof, Fleur-de-Ch&ecirc;ne!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conf&eacute;rence.
+Attends un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras d&egrave;s que
+je pourrai entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Sois calme, mon gars.</p>
+
+<p>Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane &agrave; la
+porte de laquelle travaillait une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Mariic, dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Keinec, r&eacute;pondit la Bretonne.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua est au lit?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le soignes toujours bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma fille.</p>
+
+<p>Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas
+entass&eacute;s dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une
+petite lampe &eacute;clairait ce modeste r&eacute;duit.</p>
+
+<p>Jahoua &eacute;tait &eacute;tendu sur le lit. Sa figure, p&acirc;le et amaigrie, d&eacute;celait
+la souffrance. Un linge ensanglant&eacute; lui entourait la t&ecirc;te et cachait une
+partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant
+entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se
+soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Brave Jahoua!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai
+d&eacute;test&eacute; autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de
+me couper le poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons plus &agrave; nous. Tu viens de la Cornouaille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Aucune nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune!</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera morte!</p>
+
+<p>&mdash;Assassin&eacute;e par les bleus, peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Yvonne! murmura le bless&eacute;.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes coul&egrave;rent lentement sur ses joues, tandis que Keinec
+fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts
+s'enfon&ccedil;aient dans les chairs. Les deux hommes &eacute;taient plong&eacute;s dans de
+sombres pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence, Jahoua leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &eacute;t&eacute; &agrave; Fouesnan? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as rien entendu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Le village est br&ucirc;l&eacute;, les gars sont sauv&eacute;s, je n'ai vu personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; Plogastel?</p>
+
+<p>&mdash;Rien non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vieil Yvon?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! r&eacute;p&eacute;ta Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! il y a sept mois.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! le chagrin l'aura tu&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans
+son lit, il a &eacute;t&eacute; assassin&eacute; dans les gen&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin&eacute;! s'&eacute;cria Jahoua; par qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait
+de Quimper, o&ugrave; il s'&eacute;tait rendu, esp&eacute;rant toujours recueillir quelques
+nouvelles de sa fille, il a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; par une troupe de sans-culottes
+de Rosporden, qui rentraient en ville apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; fraterniser, comme
+ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier:
+&laquo;<i>Vive la R&eacute;publique!</i>&raquo; Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insist&eacute;. Tu
+connaissais le vieux p&ecirc;cheur; tu penses si on pouvait le faire c&eacute;der
+facilement. Aux sommations des autres, il r&eacute;pondit invariablement par
+les cris de: &laquo;<i>Vive le roi!</i>&raquo; Les bandits exasp&eacute;r&eacute;s le contraignirent &agrave;
+se mettre &agrave; genoux, et comme Yvon ne se rendait pas &agrave; leurs ordres
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;s de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jet&egrave;rent sur
+lui, le terrass&egrave;rent, le garrott&egrave;rent, et, l'attachant ensuite &agrave; un
+arbre, le prirent pour cible. Les l&acirc;ches d&eacute;charg&egrave;rent en riant leurs
+fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les
+trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces inf&acirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai sus, moi, r&eacute;pondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous vengerons Yvon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, mon gars?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je me suis rendu &agrave; Rosporden; que je m'y suis cach&eacute; trois
+jours de suite. Le deuxi&egrave;me jour, &agrave; la nuit tombante, je me suis gliss&eacute;
+dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un
+d'eux dormait, je l'ai poignard&eacute;. L'autre a voulu crier et se d&eacute;fendre,
+je lui ai bris&eacute; le cr&acirc;ne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je
+m'embusquai en guettant le troisi&egrave;me, et la balle de ma carabine
+l'atteignit en pleine poitrine. Il est tomb&eacute; sans pousser un soupir.
+Yvon &eacute;tait veng&eacute;. La mission que m'avait confi&eacute;e M. de Boishardy avait
+&eacute;t&eacute; remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je
+partis, et me voil&agrave;!</p>
+
+<p>Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis all&eacute; aussi &agrave; la baie des Tr&eacute;pass&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a &eacute;chapp&eacute;,
+je suis tent&eacute; de croire &agrave; la vertu de ses sortil&egrave;ges.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous l'avons forc&eacute; &agrave; nous dire ce qu'&eacute;tait devenue Yvonne, il
+&eacute;tait bris&eacute; par la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens. Et m&ecirc;me nous l'avions port&eacute; dans cette crevasse des
+falaises dont nous avions ferm&eacute; l'ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, cependant, il n'y &eacute;tait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne l'avait vu dans le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a pu le d&eacute;livrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait &eacute;t&eacute; le d&eacute;couvrir dans
+cet endroit.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il n'y &eacute;tait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura appel&eacute; le diable &agrave; son aide!</p>
+
+<p>En ce moment Fleur-de-Ch&ecirc;ne entra dans la cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! dit-il &agrave; Keinec.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'empressa de le suivre, apr&egrave;s avoir promis &agrave; Jahoua de
+revenir promptement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA CONF&Eacute;RENCE</a></h3>
+
+<p>Keinec et son guide travers&egrave;rent le placis, et p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans le
+r&eacute;duit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Attends! fit Fleur-de-Ch&ecirc;ne en laissant Keinec sur le seuil, et en
+disparaissant dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Mieux dispos&eacute;e que les autres, la cabane &eacute;tait divis&eacute;e en deux
+compartiments. Fleur-de-Ch&ecirc;ne reparut promptement dans le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il entrer? demanda Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.</p>
+
+<p>Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait
+confus&eacute;ment un bruit de voix anim&eacute;es s'&eacute;chapper de l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>La demeure du chef n'&eacute;tait pas mieux meubl&eacute;e que celle des soldats. Dans
+la premi&egrave;re pi&egrave;ce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde,
+celle-ci &eacute;tait la chambre &agrave; coucher, une paillasse de foug&egrave;re &eacute;tendue
+dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en ch&ecirc;ne
+composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes &eacute;taient assis autour
+de la table sur laquelle &eacute;tait &eacute;tendue une carte d&eacute;taill&eacute;e de la Vend&eacute;e
+et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume &agrave; peu pr&egrave;s
+semblable, un peu plus &eacute;l&eacute;gant que celui des paysans, mais fort d&eacute;labr&eacute;
+par les fatigues de la guerre et par le s&eacute;jour dans les bois. Le
+cinqui&egrave;me seul semblait tr&egrave;s soign&eacute; dans sa mise. Il portait des bottes
+molles, une veste brod&eacute;e, une culotte de peau et un habit de velours
+cramoisi. Un panache vert s'&eacute;panouissait sur son chapeau, et il tenait &agrave;
+la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le
+haut bout de la table, &eacute;tait M. de Boishardy. Le second &eacute;tait M. de
+Cormatin. Le troisi&egrave;me, M. de Chantereau. Le quatri&egrave;me, l'homme au
+panache et au mouchoir, &eacute;tait le marquis de Jausset, r&eacute;cemment arriv&eacute;
+de l'&eacute;migration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires
+actives. Il &eacute;tait envoy&eacute; par le comte de Provence. Enfin, en dernier
+venait Marcof, dont l'&oelig;il intelligent &eacute;changeait souvent avec celui de
+Boishardy de nombreux signes qui &eacute;chappaient &agrave; leurs interlocuteurs.</p>
+
+<p>La conf&eacute;rence touchait &agrave; son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau
+venaient de se lever. Boishardy leur remit &agrave; chacun une feuille de
+papier sur laquelle se lisaient des caract&egrave;res d'impression.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce d&eacute;cret partout,
+c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Quel d&eacute;cret, mon tr&egrave;s cher? demanda le marquis d'une voix gr&ecirc;le et
+avec un accent tra&icirc;nard qui contrastait &eacute;trangement avec la voix rude et
+le ton ferme et imp&eacute;ratif de Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;cret de la Convention, dont je vous parlais tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plairait-il de le relire?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Boishardy ouvrit l'une des feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cret du 31 juillet 1793, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit Marcof, si ce d&eacute;cret a quatre mois de date, il doit
+&ecirc;tre connu de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, capitaine. Ce d&eacute;cret porte la date du 31 juillet, mais il
+para&icirc;t qu'il est rest&eacute; longtemps en carton &agrave; Paris, car il n'est arriv&eacute;
+ici et n'a &eacute;t&eacute; placard&eacute; qu'il y a quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez alors.</p>
+
+<p>Boishardy reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais gr&acirc;ce des consid&eacute;rants, messieurs. Il y en a deux pages,
+dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de
+brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arr&ecirc;t&eacute;s, les voici:</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tons et d&eacute;cr&eacute;tons ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;1&ordm; Tous les bois, taillis et gen&ecirc;ts de la Vend&eacute;e et de la Bretagne
+seront livr&eacute;s aux flammes;</p>
+
+<p>&laquo;2&ordm; Les for&ecirc;ts seront ras&eacute;es;</p>
+
+<p>&laquo;3&ordm; Les r&eacute;coltes coup&eacute;es et port&eacute;es sur les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e;</p>
+
+<p>&laquo;4&ordm; Les bestiaux saisis;</p>
+
+<p>&laquo;5&ordm; Les femmes et les enfants enlev&eacute;s et conduits dans l'int&eacute;rieur;</p>
+
+<p>&laquo;6&ordm; Les biens des royalistes confisqu&eacute;s pour indemniser les patriotes
+r&eacute;fugi&eacute;s;</p>
+
+<p>&laquo;7&ordm; Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis
+seize ans jusqu'&agrave; soixante, devront prendre les armes dans les districts
+limitrophes, sous peine d'&ecirc;tre d&eacute;clar&eacute;s tra&icirc;tres &agrave; la patrie et trait&eacute;s
+comme tels par tous les bons patriotes.&raquo;</p>
+
+<p>Boishardy jeta le papier sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle
+mieux agir, et nos gars, en lisant ou en &eacute;coutant les termes de ces
+articles, ne se d&eacute;fendront-ils pas jusqu'&agrave; la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! r&eacute;pondit Cormatin.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, fit le marquis en s'&eacute;ventant gracieusement avec son
+mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut
+&eacute;craser la R&eacute;publique et remettre sur le tr&ocirc;ne nos princes l&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce &agrave; quoi nous t&acirc;chons, monsieur, dit Chantereau.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord &eacute;lire des chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Douteriez-vous de la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconna&icirc;trez
+qu'il y a en France des noms au-dessus du v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont-ils, ceux-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;A l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'ils y restent!</p>
+
+<p>&mdash;Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils viennent, alors! s'&eacute;cria Marcof en frappant sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viendront, messieurs, ils viendront!</p>
+
+<p>&mdash;Quand il n'y aura plus rien &agrave; faire, n'est-ce pas, monsieur le
+marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez d'&eacute;tranges libert&eacute;s, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commen&ccedil;ons &agrave; &ecirc;tre
+fatigu&eacute;s de cette &eacute;migration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et
+qui, lorsque nous aurons prodigu&eacute; notre sang pour r&eacute;tablir la monarchie,
+viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle
+dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout
+au moins qu'elle les d&eacute;fende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette
+&eacute;migration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme
+d'abandonner son roi lorsque le danger menace? R&eacute;pondez, monsieur le
+marquis! Vous pr&eacute;tendez que les &eacute;migr&eacute;s veulent venir en Bretagne. Qui
+les en emp&ecirc;che? qui s'oppose &agrave; leur venue parmi nous? qui les retient de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du Rhin, o&ugrave; il n'y a rien &agrave; faire? Pourquoi ces retards?
+Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer &agrave; combattre
+dans nos rangs et &agrave; donner leur sang comme nous avons donn&eacute; le n&ocirc;tre?
+Leur place n'est-elle pas aupr&egrave;s de nous? Encore une fois, monsieur,
+r&eacute;pondez!</p>
+
+<p>Boishardy s'arr&ecirc;ta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement.
+Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Quand monsieur de Jausset a parl&eacute; d'hommes de naissance pour
+commander, dit-il, il a dirig&eacute; ses regards vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?... fit d&eacute;daigneusement le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous
+avez ob&eacute;i &agrave; un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens n&eacute;s pour
+pourrir dans les grades inf&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous, mon cher.</p>
+
+<p>Marcof p&acirc;lit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et
+je ne me f&acirc;che que contre les gens qui en valent la peine.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le marquis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous
+consid&egrave;rent, nous, les vrais d&eacute;fenseurs du tr&ocirc;ne, comme des laquais qui
+gardent leurs places au spectacle. Si vous leur &eacute;crivez, rappelez-leur
+ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur &eacute;crivez pas, faites-en
+votre profit vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit &agrave; rien, et qu'ils ne
+pourront &ecirc;tre d&eacute;sormais quelque chose qu'avec notre permission et notre
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! dirent les autres chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant &agrave; vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant
+ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la
+moiti&eacute; de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la
+moiti&eacute;, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, r&eacute;pondit le marquis, je vous pr&eacute;viens qu'&agrave; partir de ce jour
+vous n'&ecirc;tes qu'un simple soldat.</p>
+
+<p>&mdash;En vertu de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;En vertu de ceci.</p>
+
+<p>Et le gentilhomme posa un papier pli&eacute; sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Une commission de monseigneur le r&eacute;gent du royaume, Son Altesse Royale
+le comte de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Un brevet de mar&eacute;chal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le
+papier et en le rendant au marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que ce grade vous sera accord&eacute; quand nous aurons vu si
+vous en &ecirc;tes digne.</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'insultez! s'&eacute;cria le marquis en portant la main &agrave; la garde de
+son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut y avoir de duel ici, r&eacute;pondit Boishardy avec d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je croyais &ecirc;tre entre gentilshommes. Mais r&eacute;pondez nettement.
+Refusez-vous oui, ou non, de m'ob&eacute;ir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mille fois oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas r&eacute;ussir, monsieur le
+marquis de Jausset.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, s'&eacute;cria Boishardy avec v&eacute;h&eacute;mence, je vous ferais fusiller
+avec votre brevet sur la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oseriez?</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici,
+monsieur le marquis, nous nous sommes pass&eacute;s de l'&eacute;migration, et nous
+saurons nous en passer encore. Je vous engage &agrave; retourner &agrave; Gand: c'est
+l&agrave; qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant
+d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout
+gentilhomme que vous &ecirc;tes, vous pourriez bien &ecirc;tre accroch&eacute; &agrave; une
+branche de ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! s'&eacute;cria le marquis bl&ecirc;me de col&egrave;re, il faut que
+l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit Boishardy.</p>
+
+<p>Il appela Fleur-de-Ch&ecirc;ne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il
+en d&eacute;signant le marquis. Tu le m&egrave;neras &agrave; La Roche-Bernard, et l&agrave;
+monsieur s'embarquera pour aller o&ugrave; bon lui semblera.</p>
+
+<p>Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'&eacute;cria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec
+des brevets dans leur poche.</p>
+
+<p>&mdash;Les &eacute;migr&eacute;s sont fous, dit Chantereau.</p>
+
+<p>&mdash;Pis que cela, r&eacute;pondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions
+cette sc&egrave;ne et reprenons notre conversation au moment o&ugrave; cet imb&eacute;cile
+empanach&eacute; est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles
+de la Vend&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaises, r&eacute;pondit le chouan en s'avan&ccedil;ant. Depuis la bataille de
+Cholet, Charette s'est tenu isol&eacute; dans l'&icirc;le de Noirmoutier, dont il a
+fait son quartier g&eacute;n&eacute;ral. Il y a quelques jours seulement, il apparut
+dans la haute Vend&eacute;e pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux
+Herbiers l'a confirm&eacute; dans son commandement en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est
+pass&eacute; ici se rendant en Vend&eacute;e cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu
+de nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Si; ils se sont vus &agrave; Maulevrier.</p>
+
+<p>&mdash;L'entrevue a &eacute;t&eacute; mauvaise. Ils ne s'aiment pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Marcof; toujours la m&ecirc;me chose donc; ici comme parmi les
+bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne r&eacute;unissent pas leurs
+forces? Ils font passer l'int&eacute;r&ecirc;t personnel avant le salut de la
+royaut&eacute;, les causes particuli&egrave;res avant la cause commune? De stupides
+rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?</p>
+
+<p>&mdash;La Rochejacquelein a repass&eacute; la Loire, continua Cormatin.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; il trouvera Marceau, Kl&eacute;ber et Canuel avec des forces triples des
+siennes! dit Marcof. Enfin, esp&eacute;rons en Dieu, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et attendons ici les r&eacute;sultats de cette marche nouvelle, ajouta
+Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonn&eacute; de garder &agrave; tout prix ce
+placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite s&ucirc;re
+en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos
+campements et tenez-vous, pr&ecirc;ts &agrave; agir et &agrave; vous replier sur moi au
+premier signal. Adieu, messieurs! fid&egrave;les toujours et quand m&ecirc;me, c'est
+notre devise. Que personne ne l'oublie!</p>
+
+<p>Les deux chefs prirent cong&eacute; et s'&eacute;loign&egrave;rent. Marcof et Boishardy
+demeur&egrave;rent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis,
+Boishardy s'approchant vivement du marin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc &eacute;t&eacute; &agrave; Nantes? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez &eacute;t&eacute; reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je d&ucirc; affronter des
+dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous r&eacute;ussi?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il est toujours dans les prisons?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet inf&acirc;me Carrier continue &agrave; mettre en pratique son syst&egrave;me
+d'extermination?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe est perdu, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Perdu, si je ne parviens &agrave; le sauver avant huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Le sauver! Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le tenterez?</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai pour Nantes demain m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou
+nous mourrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Tuer Carrier, r&eacute;pondit Marcof sans la moindre h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'&agrave; lui!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se
+poser en face de Marcof:</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez demain? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauv&eacute; Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Ou que nous serons morts tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'approuvez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je fais mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? dit Marcof &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aide.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laiss&eacute; mes hommes &agrave; bord de mon
+lougre.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un c&oelig;ur d&eacute;vou&eacute;s qui vous
+secondent et agissent comme un autre vous-m&ecirc;me si, par malheur, vous
+succombiez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous choisi quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Personne encore.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne choisissez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'irai avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Boishardy?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! tonnerre! &agrave; nous deux nous le sauverons.</p>
+
+<p>Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa
+poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses
+paupi&egrave;res.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. DE BOISHARDY</a></h3>
+
+<p>M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les
+braves c&oelig;urs qui s'&eacute;taient trouv&eacute;s en contact avec cette nature si
+loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'&eacute;tait &eacute;pris pour le
+marin d'une amiti&eacute; &eacute;troite et vive. L'expansion de Marcof le toucha
+profond&eacute;ment. Ces deux hommes, au reste, &eacute;taient bien faits pour se
+comprendre et s'aimer. D'une bravoure &agrave; toute &eacute;preuve, d'une hardiesse &agrave;
+d&eacute;fier toutes les t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s, d'un sens droit, d'un coup d'&oelig;il ferme et
+rapide, tous deux &eacute;taient cr&eacute;&eacute;s pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle
+a de noble et de p&eacute;rilleux.</p>
+
+<p>M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la
+chouannerie qui ont l&eacute;gu&eacute; le plus de souvenirs vivaces sur la vieille
+terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la
+cour, il avait vu sa jeunesse s'&eacute;couler dans une existence toute
+rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le r&eacute;giment de
+royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa d&eacute;mission et rentrait
+dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beaut&eacute;s champ&ecirc;tres, il
+chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque &eacute;clat&egrave;rent
+les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attach&eacute; &agrave; son roi, il avait
+song&eacute; tout d'abord &agrave; lever l'&eacute;tendard de l'insurrection.</p>
+
+<p>Comme tous les hommes dont la destin&eacute;e est de devenir populaire, il
+avait &eacute;t&eacute; dou&eacute; par la nature de vertus r&eacute;elles; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de chacune se
+trouvait un d&eacute;faut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir.
+Subissant les lois de ses passions, il faisait bon march&eacute; de la vie d'un
+homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et
+que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre.
+&Eacute;nergique, vigoureux et puissant, il avait &agrave; un haut degr&eacute; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+de la force.</p>
+
+<p>Ses aventures amoureuses l'avaient rendu c&eacute;l&egrave;bre dans les paroisses. A
+sa vue, les m&egrave;res tremblaient, les maris p&acirc;lissaient, mais les jeunes
+filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse
+r&eacute;v&eacute;rence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des
+causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.</p>
+
+<p>Boishardy inspirait deux sentiments oppos&eacute;s aux paysans. Les uns le
+redoutaient &agrave; cause de sa force et de son audace, les autres
+l'admiraient &agrave; cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient
+pour sa familiarit&eacute; franche et cordiale, ses &eacute;lans de rude bont&eacute; et sa
+gaiet&eacute; entra&icirc;nante. A quinze lieues &agrave; la ronde chacun en parlait et
+chacun voulait le voir.</p>
+
+<p>Cette popularit&eacute; lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut
+soulever le pays. M&ecirc;l&eacute; d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que
+nous l'avons vu, il se lan&ccedil;a &agrave; corps perdu dans le soul&egrave;vement de 1793,
+d&egrave;s que la Vend&eacute;e eut arbor&eacute; l'&eacute;tendard de la contre-r&eacute;volution, et il
+ne tarda pas &agrave; devenir l'un des chefs les plus renomm&eacute;s et les plus
+redout&eacute;s de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec
+lui; Jean Chouan l'&eacute;coutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein
+&eacute;tait son ami. En avril, Boishardy avait d&eacute;but&eacute; par parcourir les fermes
+et les communes, en appelant les paysans aux armes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous de voir, leur disait-il, si vous voulez d&eacute;fendre vos
+enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas
+mieux ob&eacute;ir &agrave; un roi qu'&agrave; un ramassis de brigands qui forment la
+Convention nationale.</p>
+
+<p>La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; marcher.
+Ses premiers et rapides succ&egrave;s contre les bleus entra&icirc;n&egrave;rent les autres,
+si bien qu'en quinze jours il se trouva &agrave; la t&ecirc;te d'une petite arm&eacute;e, et
+bient&ocirc;t il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom,
+son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son
+intr&eacute;pidit&eacute;, lui valurent promptement un commandement sup&eacute;rieur dans
+l'arm&eacute;e vend&eacute;enne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejet&eacute;s de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Loire, Boishardy fut charg&eacute; de la p&eacute;rilleuse mission
+de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire &agrave; Redon. La
+Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-&ecirc;tre que sur aucun autre
+chef, lui confia ses munitions, ses r&eacute;serves d'artillerie et ses papiers
+les plus importants, puis il lui ordonna de s'&eacute;tablir &agrave; Saint-Gildas, au
+milieu de la for&ecirc;t, et de garder ses pr&eacute;cieux d&eacute;p&ocirc;ts jusqu'&agrave; ce que la
+guerre pr&icirc;t une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant &agrave; l'est,
+esp&eacute;raient toujours repasser bient&ocirc;t en Vend&eacute;e et reconqu&eacute;rir le
+territoire envahi par les bleus. L'esp&egrave;ce de relais form&eacute; par Boishardy
+leur devenait donc de la plus grande utilit&eacute;. Aussi, en d&eacute;pit de son
+ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme &eacute;tait-il forc&eacute;
+depuis quelque temps &agrave; demeurer dans une inaction presque compl&egrave;te,
+oppos&eacute;e &agrave; sa fi&eacute;vreuse nature. Le projet de Marcof d'aller &agrave; Nantes
+d&eacute;livrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il
+le mettait &agrave; m&ecirc;me de payer de sa personne et de se rapprocher des
+ennemis de sa cause.</p>
+
+<p>A peine venait-il de prendre cette r&eacute;solution, que Fleur-de-Ch&ecirc;ne entra
+dans la pi&egrave;ce. Il attendait respectueusement que son chef l'interroge&acirc;t.
+Boishardy lui fit signe d'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un d&eacute;sirait me parler? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de nos gars que vous aviez envoy&eacute; en mission il y a pr&egrave;s de
+quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Il est revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il le faire entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons
+avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc avez-vous envoy&eacute; l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Qui se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre!... qu'il entre vite!</p>
+
+<p>Fleur-de-Ch&ecirc;ne sortit et Keinec p&eacute;n&eacute;tra pr&egrave;s des deux chefs. En voyant
+Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui
+tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit
+pour les lui baiser, Marcof l'arr&ecirc;ta vivement en le pressant sur sa
+poitrine. Boishardy les regardait avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il &agrave; Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le marin; son p&egrave;re m'a arrach&eacute; &agrave; la mort et a &eacute;t&eacute; tu&eacute; en
+me sauvant; lui-m&ecirc;me m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant
+auquel j'ai appris &agrave; combattre et que je regarde comme mon matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! car Keinec est un brave c&oelig;ur et un gars solide. J'ai &eacute;t&eacute;,
+moi aussi, &agrave; m&ecirc;me de l'appr&eacute;cier.</p>
+
+<p>En entendant ce double &eacute;loge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy
+s'assit, et, s'adressant au jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as accompli ta mission? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu La Bourdonnaie?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles de la Cornouaille?</p>
+
+<p>&mdash;Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence &agrave;
+Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqu&eacute; les gars dans
+les for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Ils les ont pris?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques-uns ont &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s et massacr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et Yvon? fit Marcof vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Tu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Martyris&eacute; par les r&eacute;publicains!</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'&eacute;cria le marin en prenant sa t&ecirc;te dans ses mains par un
+magnifique mouvement de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plom&eacute;lin, Tr&eacute;ogat, Plohars, ont &eacute;t&eacute;
+r&eacute;duits en cendres; les habitants se sont sauv&eacute;s dans les for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Il ravage aussi les campagnes et d&eacute;truit tout ce qui appartient aux
+amis des bleus; il br&ucirc;le tout et coupe les communications dans
+l'int&eacute;rieur; les convois des r&eacute;publicains sont tous arr&ecirc;t&eacute;s par nos gars
+et ne peuvent plus arriver &agrave; Brest. Avant un mois, la ville sera prise
+par la famine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Un papier que je dois vous remettre.</p>
+
+<p>Keinec &ocirc;ta sa veste, d&eacute;chira la doublure et en retira une feuille de
+parchemin. Boishardy avan&ccedil;a vivement la main pour la prendre; il
+l'ouvrit et la parcourut avec une attention extr&ecirc;me. C'&eacute;tait une sorte
+de feuille d'appel dispos&eacute;e d'une fa&ccedil;on bizarre. Sur une premi&egrave;re
+colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la d&eacute;signation exacte et
+d&eacute;taill&eacute;e de la position politique et financi&egrave;re de chacun des individus
+d&eacute;sign&eacute;s; enfin suivaient les indications nombreuses relatives &agrave; la
+demeure, au pays, &agrave; la ville ou au village habit&eacute;s par chacun d'eux.
+Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, trac&eacute;e &agrave; l'encre
+rouge, une des lettres: S.&mdash;R.&mdash;T.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'&agrave; La Roche-Bernard, en
+suivant le littoral, s'obstinent &agrave; ne vouloir pas prendre les armes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veulent dire ces lettres?</p>
+
+<p>&mdash;S.&mdash;R.&mdash;T.?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Surveiller, Ran&ccedil;onner, Tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire copier cette liste et exp&eacute;dier des doubles &agrave; tous nos
+amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque
+individu d&eacute;sign&eacute; sera trait&eacute; en cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que de pareilles mesures ont d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; prises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Avec succ&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>Marcof fit un geste d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;sapprouvez-vous cette fa&ccedil;on d'agir? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi
+marcher des hommes et qu'ils se rallient &agrave; ceux qui les menacent ou qui
+frappent.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? le r&eacute;sultat est contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je
+commandais &agrave; de pareils soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! apr&egrave;s deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent
+aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant.
+Pouvons-nous risquer de laisser des tra&icirc;tres derri&egrave;re nous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, le temps d'exp&eacute;dier une demi-douzaine de nos courriers f&eacute;minins,
+et je suis &agrave; vous pour ce qui nous est personnel.</p>
+
+<p>Boishardy se pla&ccedil;a devant la table et prit des papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours?
+Le placis se passera-t-il de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Votre absence, cependant, peut nuire &agrave; la s&eacute;curit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera ignor&eacute;e, r&eacute;pondit Boishrdy &agrave; voix basse en d&eacute;signant Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas de parler devant lui. Je r&eacute;ponds de Keinec, dit Marcof
+&agrave; voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon
+je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit o&ugrave; nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache o&ugrave; nous
+trouver, ou du moins o&ugrave; nous serons all&eacute;s tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux qu'un autre, m&ecirc;me, r&eacute;pondit Boishardy.</p>
+
+<p>Puis s'adressant au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, continua-t-il, je vais mettre notre existence &agrave; tous deux
+entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est
+entendu d'un bleu ou d'un tra&icirc;tre. Marcof et moi nous partirons cette
+nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, &agrave; l'exception de Fleur-de-Ch&ecirc;ne,
+il faut que nous soyons all&eacute;s pr&egrave;s de La Rochejacquelein. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, r&eacute;pondit l'amoureux d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Songe que la moindre indiscr&eacute;tion peut nous perdre; si, en mon
+absence, on attaquait le placis, tu dirais &agrave; nos hommes de tenir ferme
+et que tu vas me pr&eacute;venir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais
+pr&egrave;s de Cormatin et tu lui annoncerais &agrave; lui seul notre absence, en
+l'invitant &agrave; venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je
+donnerai des instructions semblables &agrave; Fleur-de-Ch&ecirc;ne, afin qu'en cas de
+malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons &agrave;
+Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort
+possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais
+pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui
+remettrais le papier cachet&eacute; que je laisserai dans le tiroir de cette
+table. A d&eacute;faut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais &agrave; Stofflet. Tu
+entends bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons nous fier &agrave; toi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, dit r&eacute;solument Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Boishardy stup&eacute;fait, tandis que Marcof faisait un
+geste d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme
+d'un ton ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, commandant.</p>
+
+<p>Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de me confier que vous alliez &agrave; Nantes? dit le jeune homme
+d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gars, r&eacute;pondit Boishardy en regardant avec &eacute;tonnement son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Oui encore.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites
+vous-m&ecirc;me. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez
+emporter par votre indignation, et que vous soyez menac&eacute;s. Un bras de
+plus aide toujours. Acceptez le mien.</p>
+
+<p>Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'&oelig;il, et saisissant
+la main du marin:</p>
+
+<p>&mdash;Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis d&eacute;vou&eacute;, si je t'aime, si je
+te suis fid&egrave;le? Eh bien! tu vas &agrave; Nantes accomplir quelque grand acte de
+courage, quelque sublime &oelig;uvre de d&eacute;vouement, j'en suis s&ucirc;r. Je ne le
+sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret;
+garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma
+pri&egrave;re. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert
+du soldat, comme le ma&icirc;tre se sert du chien. J'ob&eacute;irai &agrave; tes moindres
+ordres, je te le jure, sans m&ecirc;me essayer d'en soup&ccedil;onner le but, si ce
+but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je
+veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez tort, r&eacute;pondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais
+plus fermement r&eacute;solu encore; car je suivrais vos pas malgr&eacute; vous! Je
+d&eacute;sob&eacute;irais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je
+t'ai toujours regard&eacute; comme un chef, comme un p&egrave;re respect&eacute;, Marcof. Tu
+m'as vu &agrave; l'&oelig;uvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur
+mon entier d&eacute;vouement; ne me repoussez pas, je vous le r&eacute;p&egrave;te.
+Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre &agrave; vos
+c&ocirc;t&eacute;s, triompher pr&egrave;s de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la
+cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous
+ne pouvez le m&eacute;conna&icirc;tre. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demand&eacute; pour
+les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang
+prodigieusement vers&eacute;, je n'exige rien que la faveur de vous suivre.
+C'est la premi&egrave;re et la seule gr&acirc;ce que j'aie sollicit&eacute;e. Encore une
+fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.</p>
+
+<p>Keinec s'arr&ecirc;ta. En parlant ainsi, il s'&eacute;tait avanc&eacute; encore, et
+fl&eacute;chissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus &eacute;loquent
+que ses paroles, adressait une muette pri&egrave;re et d&eacute;notait l'&eacute;motion qui
+s'&eacute;tait empar&eacute;e de son c&oelig;ur. On sentait que le jeune homme,
+profond&eacute;ment impressionn&eacute;, exprimait simplement ce qu'&eacute;prouvait son &acirc;me.
+Puis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette simplicit&eacute; de langage se devinait une r&eacute;solution de
+fer que l'on aurait pu briser peut-&ecirc;tre, mais qu'&agrave; coup s&ucirc;r on n'aurait
+pas fait plier. Boishardy et Marcof se regard&egrave;rent de nouveau. Le
+premier fit un l&eacute;ger signe de t&ecirc;te. Marcof posa le main sur l'&eacute;paule de
+Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Sois pr&ecirc;t cette nuit &agrave; trois heures; nous partirons ensemble, lui
+dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! s'&eacute;cria le jeune homme.</p>
+
+<p>Et Keinec, r&eacute;unissant dans les siennes les mains des deux hommes, les
+porta chaleureusement &agrave; ses l&egrave;vres. Puis, relevant la t&ecirc;te avec fiert&eacute;,
+il salua et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais dix mille gars semblables &agrave; celui-ci, s'&eacute;cria Boishardy
+lorsque le jeune homme se fut retir&eacute;, j'accomplirais ce que Cathelineau
+n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes banni&egrave;re
+au vent.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'&agrave; nous trois nous ferons bien des choses, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout
+est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver
+celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret
+que je vais vous confier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si Philippe vient &agrave; &ecirc;tre massacr&eacute;, si je suis tu&eacute; aussi, il
+faut qu'apr&egrave;s nous il existe une main pour ch&acirc;tier les coupables. Cette
+main sera la v&ocirc;tre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un
+acte de justice. Je vais vous confier la vie enti&egrave;re de Philippe, et je
+n'ajouterai m&ecirc;me pas que je m'adresse &agrave; votre honneur.</p>
+
+<p>Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait d&eacute;pos&eacute;e pr&egrave;s de ses armes
+en entrant dans la pi&egrave;ce. C'&eacute;taient les manuscrits qu'il avait trouv&eacute;s
+dans l'armoire de fer du ch&acirc;teau de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les
+d&eacute;posa sur la table devant Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.</p>
+
+<p>Et le marin, laissant son compagnon qui d&eacute;j&agrave; feuilletait les papiers
+avec une curiosit&eacute; ardente, sortit &agrave; pas lents de la cabane, et se
+dirigea vers le c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; du placis. Fleur-de-Ch&ecirc;ne &eacute;tait pr&egrave;s de
+l'autel improvis&eacute;. Marcof l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Jahoua? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cabane de Mariic, l&agrave; sur la droite, r&eacute;pondit le chouan en
+d&eacute;signant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de
+p&eacute;n&eacute;trer Keinec.</p>
+
+<p>Marcof en gagna l'entr&eacute;e et en franchit le seuil. Il trouva les deux
+jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains,
+comme deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &agrave; Nantes, disait Keinec au fermier; je vais &agrave; Nantes, et
+Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas
+encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu esp&egrave;res donc toujours? r&eacute;pondit Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est bon, et sa puissance est infinie!</p>
+
+<p>&mdash;Bien parl&eacute;, mon gars! dit Marcof en entrant.</p>
+
+<p>Et, approchant un si&egrave;ge du lit du malade, il s'assit &agrave; son chevet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN</a></h3>
+
+<p>Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna
+la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y p&eacute;n&eacute;tra, le chef des chouans se
+promenait avec agitation dans la petite pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez lu? r&eacute;pondit Marcof en d&eacute;signant le manuscrit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces
+myst&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais &agrave; Rennes jadis, lorsque Philippe &eacute;pousa mademoiselle de
+Ch&acirc;teau-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'&ecirc;tre un peu parent, et
+j'assistai &agrave; leur union en qualit&eacute; de t&eacute;moin. Je sus plus tard qu'elle
+s'&eacute;tait retir&eacute;e dans un couvent, et j'avais d'abord attribu&eacute; cette
+r&eacute;solution &agrave; quelque chagrin de m&eacute;nage, chagrin dont j'&eacute;tais tout
+d'abord fort loin de supposer la cause &eacute;pouvantable. Enfin, lorsqu'il y
+a deux ans pass&eacute;s, le soir m&ecirc;me o&ugrave; vous nous appr&icirc;tes, &agrave; La Bourdonnaie
+et &agrave; moi, que le marquis n'&eacute;tait pas mort, j'entendis la femme que nous
+avions arr&ecirc;t&eacute;e se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de
+la lumi&egrave;re se fit &agrave; mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette
+aventuri&egrave;re d&icirc;t vrai et e&ucirc;t droit au noble nom sous l'&eacute;gide duquel elle
+se pla&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait droit cependant &agrave; ce titre qu'elle prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Philippe l'avait &eacute;pous&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais il y a l&agrave; dedans quelque &eacute;trange myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous le fait penser?</p>
+
+<p>&mdash;La conduite de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: une femme de qualit&eacute;, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu
+autrement son rang.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le
+ch&acirc;teau de La Guiomarais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce ch&acirc;teau que La Rouairie
+vint mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Donc cette femme s'est trouv&eacute;e forc&eacute;ment en rapport avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devinez pas? La Rouairie &eacute;tait aussi ardent aupr&egrave;s des belles
+que courageux au milieu du feu; aussi intr&eacute;pide en amour qu'au combat.
+Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva
+charmante. Le fait est qu'elle &eacute;tait &agrave; cette &eacute;poque v&eacute;ritablement fort
+jolie. Quoique n'&eacute;tant plus de la premi&egrave;re jeunesse, elle avait conserv&eacute;
+cette gr&acirc;ce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait
+la puissance de la courtisane. Elle s'aper&ccedil;ut facilement de l'effet
+qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habilet&eacute; et une
+coquetterie infernales. J'&eacute;tais alors en Vend&eacute;e, La Rouairie &eacute;tait seul,
+et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous
+le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre,
+s&eacute;duisit compl&egrave;tement son gardien et devint sa ma&icirc;tresse!</p>
+
+<p>&mdash;La mis&eacute;rable! murmura Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout trac&eacute; d'avance en
+agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait &agrave; ex&eacute;cution. Il est probable
+qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus
+ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous
+le disais, elle se donna &agrave; La Rouairie dans l'espoir de parvenir &agrave;
+s'&eacute;vader en abusant de son empire sur le c&oelig;ur de ce malheureux dont le
+corps &eacute;tait affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y
+r&eacute;ussir, lorsque j'arrivai subitement &agrave; La Guiomarais. C'&eacute;tait quelques
+jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le man&egrave;ge de la
+dame; j'en parlai &agrave; notre ami; mais lui, aveugl&eacute; par la passion, me
+r&eacute;pondit que j'&eacute;tais dans l'erreur, et que sa prisonni&egrave;re &eacute;tait la plus
+belle et la meilleure des cr&eacute;atures de Dieu. J'insistai inutilement, il
+ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir
+les yeux. Alors j'avisai &agrave; employer un moyen violent. Le soir m&ecirc;me, je
+fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-m&ecirc;me &agrave; La Roche-Bernard,
+o&ugrave; Cathelineau &eacute;tait &eacute;tabli. Celui-l&agrave;, pensais-je, ne se laissera pas
+facilement s&eacute;duire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle s&eacute;duisit un
+rustre, vrai paysan grossier qui la gardait &agrave; vue, et, gr&acirc;ce &agrave; cet
+homme, elle parvint &agrave; fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Horrible cr&eacute;ature! s'&eacute;cria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans
+tache des Loc-Ronan!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un g&eacute;n&eacute;ral
+r&eacute;publicain, lui r&eacute;v&eacute;la la cachette de La Rouairie, et lui promit de le
+conduire &agrave; La Guiomarais.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le fit?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie &eacute;tait mort; mais on
+d&eacute;couvrit son cadavre, mais on fouilla le ch&acirc;teau, et l'on trouva un
+bocal dans lequel &eacute;taient enferm&eacute;s les doubles de nos plans et le nom
+de tous les chefs royalistes. Gr&acirc;ce &agrave; cette mis&eacute;rable, notre cause fut &agrave;
+deux doigts de sa perte.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vit sans doute &agrave; Paris au milieu des saturnales r&eacute;volutionnaires?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, car derni&egrave;rement Cormatin m'a envoy&eacute; le signalement
+d'une femme qui lui ressemblait d'une fa&ccedil;on miraculeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, nous la verrons &agrave; Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, r&eacute;pondit Boishardy en
+souriant.</p>
+
+<p>Puis changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je
+savais, apprenez-moi &agrave; votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces
+deux ann&eacute;es que nous venons de parcourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon r&eacute;cit sera court; moi-m&ecirc;me je n'ai pas revu le marquis depuis
+qu'il s'est fait passer pour mort.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment avez-vous su qu'il &eacute;tait prisonnier &agrave; Nantes?</p>
+
+<p>&mdash;Par mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron.</p>
+
+<p>&mdash;Sa seconde femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un ange de bont&eacute;, dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on a raison de le dire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;A bord de mon lougre.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'int&eacute;resse au dernier
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, vous le savez, commen&ccedil;a Marcof, s&eacute;journa quelque temps en
+Angleterre, et de l&agrave; passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois
+enferm&eacute; dans un petit village sur les bords de la Moselle, &agrave; trois
+lieues de Coblentz, esp&eacute;rant toujours que la cause du roi &eacute;toufferait la
+R&eacute;volution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les
+nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres
+qui d&eacute;solaient la Vend&eacute;e et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint
+jeter la consternation parmi les v&eacute;ritables amis du tr&ocirc;ne. D&egrave;s lors,
+Philippe ne fut plus en proie qu'&agrave; une id&eacute;e fixe: c'&eacute;tait qu'en
+demeurant inactif il manquait &agrave; ses devoirs de gentilhomme, &agrave; la foi
+jur&eacute;e, au sang de ses anc&ecirc;tres. Ses amis se battaient ici, et lui &eacute;tait
+en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne
+pensait plus qu'&agrave; nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom
+suppos&eacute;. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si
+cruellement assailli nagu&egrave;re, il renon&ccedil;ait &agrave; son titre m&ecirc;me, esp&eacute;rant
+&ecirc;tre ainsi &agrave; l'abri des poursuites des deux mis&eacute;rables qui s'&eacute;taient
+attach&eacute;s sans piti&eacute; &agrave; lui. Il attribuait la tranquillit&eacute; morale dont il
+&eacute;tait enfin parvenu &agrave; jouir au pseudonyme qu'il s'&eacute;tait donn&eacute; en
+quittant la France. Philippe alors &eacute;tait, ou du moins aurait pu &ecirc;tre
+heureux. Vivant entre mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron, la femme que son
+c&oelig;ur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami v&eacute;ritable, il voyait ses
+jours s'&eacute;couler dans une douce qui&eacute;tude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour
+de ses devoirs, la conscience de son inactivit&eacute;, le danger que couraient
+ses amis, tout l'appelait en France, au sein m&ecirc;me de la guerre. En d&eacute;pit
+des pri&egrave;res de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de
+lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement &eacute;tait pr&egrave;s d'eux. Ils
+avaient r&eacute;solu d'aborder sur les c&ocirc;tes de la Cornouaille; une bourrasque
+les contraignit &agrave; atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de
+cela. A peine d&eacute;barqu&eacute;s, ils tomb&egrave;rent dans un parti de soldats bleus
+qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arr&ecirc;t&eacute;s et interrog&eacute;s,
+ils furent dirig&eacute;s sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur
+escorte, qui servait &agrave; plusieurs centaines d'autres malheureux
+prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaqu&eacute;e par les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Command&eacute;s par qui? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Par moi.</p>
+
+<p>&mdash;Par vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment y &eacute;tiez-vous? Je vous croyais arriv&eacute; depuis quinze jours
+seulement sur nos c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;; mon lougre a jet&eacute; l'ancre dans le chenal
+d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en
+d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne l'ai-je pas su alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre,
+j'appris par les paysans que l'arm&eacute;e royaliste avait &eacute;chou&eacute; devant
+Nantes et que Cathelineau &eacute;tait mort. On me dit que beaucoup de gens
+s'&eacute;taient d&eacute;band&eacute;s et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque
+jour entre les mains des bleus. Je r&eacute;solus de rallier ces hommes, et de
+les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais &ecirc;tre en votre
+puissance. En cons&eacute;quence, j'envoyai mon lougre &agrave; La Roche-Bernard, et
+prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis &agrave; battre le
+pays de Beauvoir &agrave; Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'&eacute;tais, vous
+le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avan&ccedil;ais pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'&eacute;tonne pas, dit Boishardy en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;En peu de jours, je r&eacute;unis deux cents hommes autour de moi; en une
+semaine, ce nombre &eacute;tait doubl&eacute;. Alors je songeai &agrave; suivre les c&ocirc;tes, et
+&agrave; me rendre &agrave; Paimb&oelig;uf o&ugrave;, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau
+tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes r&eacute;publicains,
+traversant les gen&ecirc;ts, enfon&ccedil;ant dans les marais, nous gagn&acirc;mes la
+ville. Elle &eacute;tait au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement.
+Mes hommes firent bonne contenance, et tant&ocirc;t attaquant, tant&ocirc;t
+repoussant l'ennemi, nous atteign&icirc;mes Corsept au milieu de la nuit, et
+nous travers&acirc;mes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer &agrave; la h&acirc;te
+avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce
+point de la rive. Nous nous dirige&acirc;mes alors vers Savenay que
+j'atteignis sans coup f&eacute;rir. L&agrave;, j'appris qu'un convoi de prisonniers
+royalistes &eacute;tait dirig&eacute; de Saint-Nazaire sur Nantes. Je r&eacute;solus de
+l'attaquer. Effectivement, nous nous embusqu&acirc;mes dans les gen&ecirc;ts et nous
+attend&icirc;mes. C'&eacute;tait entre Bou&eacute;e et Lavau. On ne m'avait pas tromp&eacute;. Les
+bleus arriv&egrave;rent, ils &eacute;taient deux mille environ, escortant une &eacute;norme
+bande de pauvres victimes, qu'ils tra&icirc;naient au milieu d'eux. L'affaire
+s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe &eacute;tait divis&eacute;e en
+deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivi&egrave;re; moi,
+je devais couper la retraite avec l'autre. Des gen&ecirc;ts prot&eacute;geaient notre
+attaque. N&eacute;anmoins les bleus se d&eacute;fendirent vaillamment; ils avaient
+l'avantage du nombre. Mes gars attaqu&egrave;rent avec une fr&eacute;n&eacute;sie qui tenait
+de l'invraisemblable. Chacun d'eux esp&eacute;rait retrouver parmi les
+prisonniers un p&egrave;re, un fr&egrave;re, une femme, un enfant, un ami, un parent.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arr&ecirc;ter pour
+reprendre haleine.</p>
+
+<p>Le marin continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais d&eacute;j&agrave; entam&eacute; la queue de la colonne, j'avais arrach&eacute; pr&egrave;s de la
+moiti&eacute; des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-&Eacute;tienne, d'o&ugrave;
+l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commen&ccedil;a &agrave; faiblir,
+il &eacute;tait &eacute;cras&eacute; et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilit&eacute; de tenir
+contre les r&eacute;publicains, je donnai l'ordre de <i>s'&eacute;gailler</i> dans les
+gen&ecirc;ts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jug&egrave;rent pas
+prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous
+c&ocirc;t&eacute;s et leurs balles arrivaient &agrave; coup s&ucirc;r. Je commandais
+l'arri&egrave;re-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et
+nous avions remport&eacute; une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers
+avaient &eacute;t&eacute; repris par nous. C'&eacute;taient les femmes et les enfants que la
+fatigue avait fait laisser en arri&egrave;re et que les bleus avaient
+abandonn&eacute;s comme de moindre importance. D&egrave;s que nous f&ucirc;mes en s&ucirc;ret&eacute;,
+je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver
+leurs femmes, leurs filles ou leurs m&egrave;res. Les autres apprenaient
+d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la
+Mis&eacute;ricorde &eacute;taient parmi les prisonniers. Les pauvres filles,
+terrifi&eacute;es par leur arrestation, ne pouvaient croire &agrave; leur d&eacute;livrance.
+Elles demand&egrave;rent comme gr&acirc;ce de les envoyer &agrave; un de nos placis pour y
+soigner les bless&eacute;s. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre
+compte de l'ex&eacute;cution de diff&eacute;rents ordres que je lui avais donn&eacute;s,
+pronon&ccedil;a mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des
+religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains
+comme pour m'adresser une pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, r&eacute;pondis-je assez &eacute;tonn&eacute; de cette demande.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous &ecirc;tes marin?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment se nomme le b&acirc;timent que vous montiez?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le <i>Jean-Louis</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne me r&eacute;pondit pas; mais, se laissant tomber &agrave; genoux, elle me
+sembla murmurer de vives actions de gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'avez-donc, ma s&oelig;ur? lui demandai-je de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il faut que je vous parle! me dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sur l'heure; sans perdre un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Je la suivis &agrave; l'&eacute;cart. Elle me prit les mains et examina attentivement
+mes traits avec une curiosit&eacute; qu'elle ne cherchait point &agrave; dissimuler.
+J'attendais qu'il lui pl&ucirc;t de m'adresser la parole. Enfin elle se
+d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai
+souvent entendu parler de vous.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par qui donc?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par ceux qu'il vous faut sauver.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Leurs noms? demandai-je vivement en ob&eacute;issant &agrave; un pressentiment qui
+me serrait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Philippe, m'&eacute;criai-je. Mais qui donc &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron, marquise de Loc-Ronan.&raquo;</p>
+
+<p>Je poussai un cri de joie qui se changea bient&ocirc;t en une expression
+douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et ce que je
+vous ai dit pr&eacute;c&eacute;demment. Elle ajouta qu'&agrave; peine d&eacute;barqu&eacute;s, ils avaient
+&eacute;t&eacute; pris par les r&eacute;publicains et jet&eacute;s en prison: puis, comme ni
+Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir &agrave;
+leur faire rendre la libert&eacute;, ils devaient &ecirc;tre jug&eacute;s &agrave; Nantes par le
+tribunal r&eacute;volutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne
+que je venais d'attaquer, et &agrave; la quelle je n'avais pu arracher que les
+femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal r&eacute;volutionnaire
+&eacute;quivaut &agrave; une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn
+&eacute;taient demeur&eacute;s parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu d&eacute;livrer,
+je me sentis devenir la proie d'un d&eacute;sespoir jusqu'alors inconnu &agrave; mon
+&acirc;me. Cependant mon &eacute;nergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic
+prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner
+Savenay, o&ugrave; Stofflet devait arriver deux jours apr&egrave;s. Avec mademoiselle
+de Ch&acirc;teau-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une
+r&eacute;solution. J'installai la pauvre femme &agrave; bord du <i>Jean-Louis</i>, et je la
+laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes,
+r&eacute;solu &agrave; tout tenter. J'y entrai le jour m&ecirc;me o&ugrave; Carrier &eacute;tait re&ccedil;u par
+les autorit&eacute;s de la ville. Tout ce que je pus obtenir, apr&egrave;s un s&eacute;jour
+de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient &eacute;t&eacute;
+enferm&eacute;s au ch&acirc;teau d'Aux. J'esp&eacute;rais pouvoir parvenir jusqu'&agrave; eux; mais
+il me fallait pour r&eacute;ussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je
+vins vous trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez cependant parl&eacute; de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'en arrivant je re&ccedil;us la nouvelle que le ch&acirc;teau d'Aux avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;vacu&eacute;, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient &eacute;t&eacute;
+incarc&eacute;r&eacute;s dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner &agrave;
+Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne
+rapportai aucun renseignement positif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'il existe encore, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;En &ecirc;tes-vous certain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai pu voir les listes des accus&eacute;s et la date de leurs
+jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 d&eacute;cembre. Or, vous
+savez que l'ex&eacute;cution suit de pr&egrave;s la condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, il faut le sauver avant cette &eacute;poque, interrompit Boishardy. Eh
+bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent
+faire, et si Dieu est pour nous, nous r&eacute;ussirons.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, au moment o&ugrave; l'on venait de relever les
+sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy.
+D'eux d'entre eux &eacute;taient envelopp&eacute;s dans de vastes manteaux, pr&eacute;caution
+que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la
+saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la
+nuit, &eacute;tait Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.</p>
+
+<p>Pour que leur absence f&ucirc;t compl&egrave;tement ignor&eacute;e des paysans du placis, le
+chef royaliste avait donn&eacute; le mot de passe &agrave; Keinec, qui &eacute;clairait la
+route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du
+campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de
+se faire reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir franchi la derni&egrave;re ligne, les trois hommes atteignirent un
+carrefour au milieu duquel Fleur-de-Ch&ecirc;ne avait conduit trois chevaux
+sell&eacute;s et brid&eacute;s. Les trois royalistes s'&eacute;lanc&egrave;rent d'un m&ecirc;me
+mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Ch&ecirc;ne, lui donna ses
+derni&egrave;res instructions et piqua sa monture.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! murmura Marcof.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t les cavaliers disparurent dans les t&eacute;n&egrave;bres de la nuit,
+que les branches noueuses des ch&ecirc;nes, entrelac&eacute;es au-dessus de leurs
+t&ecirc;tes, faisaient plus &eacute;paisses encore.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">NANTES</a></h3>
+
+<p>Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci
+comme pour ceux-l&agrave; le destin se montre cl&eacute;ment ou cruel; envers les unes
+comme envers les autres, il est favorable ou n&eacute;faste, les conduisant de
+la naissance &agrave; la mort, de l'&eacute;rection &agrave; la ruine, soit par une route
+dor&eacute;e, toute parsem&eacute;e de joies et de bonheur, soit par un chemin escarp&eacute;
+et difficile, constamment bord&eacute; de ronces et de pr&eacute;cipices.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que certains hommes, n&eacute;s sous une heureuse &eacute;toile, voient les
+obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; supr&ecirc;me
+en compagnie de la sant&eacute;, de la beaut&eacute; et de la richesse, de m&ecirc;me
+certaines cit&eacute;s, toujours florissantes, profitent des &eacute;v&eacute;nements
+heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situ&eacute;es
+pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom
+illustre qui fait accourir dans leur sein les populations &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres,
+rachitiques, desh&eacute;rit&eacute;es de la nature et du hasard! Combien d'autres
+voient leur avenir constamment assombri, leur prosp&eacute;rit&eacute; d'un jour
+devenir mis&egrave;re, les calamit&eacute;s sans nombre s'abattre sur elles!</p>
+
+<p>Parmi ces derni&egrave;res, ces villes martyres, il en est peu en France qui
+aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de
+la Bretagne.</p>
+
+<p>Nantes &eacute;tait n&eacute;e non seulement viable, mais encore vigoureusement
+constitu&eacute;e. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous
+les auspices les plus brillants. Puis tout &agrave; coup l'enfant bien portant
+devint d&eacute;bile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies
+des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'&acirc;ge m&ucirc;r la vit
+puissante, vivace, supportant r&eacute;solument les terribles secousses des
+fl&eacute;aux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le
+lendemain, en pleine sant&eacute; la semaine suivante, il fallut l'&eacute;pid&eacute;mie
+r&eacute;volutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever.
+Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonn&eacute;e
+pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui
+savent encore attirer pr&egrave;s d'elles un cercle d'amis fid&egrave;les et de jeunes
+gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est
+que la triste solitude.</p>
+
+<p>L'&eacute;poque de la fondation de Nantes est &agrave; peu pr&egrave;s inconnue. Entrep&ocirc;t des
+m&eacute;taux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination
+romaine, elle acquit rapidement une importance v&eacute;ritable. Longtemps
+subsista pr&egrave;s de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette
+prosp&eacute;rit&eacute;: c'&eacute;tait une salle vo&ucirc;t&eacute;e, longue de cinquante pieds, large
+de vingt-cinq, qui pouvait avoir &eacute;t&eacute; une bourse ou un tribunal de
+commerce.</p>
+
+<p>Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint s&eacute;cher dans sa
+source cette prosp&eacute;rit&eacute; radieuse. Rattach&eacute;e &agrave; la Bretagne sous Clovis,
+ramen&eacute;e sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir
+le gouvernement d'un &eacute;v&ecirc;que, F&eacute;lix, que Gr&eacute;goire de Tours a charg&eacute;
+d'anath&egrave;mes, et que les Nantais r&eacute;v&egrave;rent encore. F&eacute;lix commen&ccedil;a cette
+s&eacute;rie d'&eacute;v&ecirc;ques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la
+souverainet&eacute; temporelle. Homme intelligent et instruit, F&eacute;lix fut le
+bienfaiteur du pays. L'Erdre se r&eacute;pandait en marais, il l'endigua.
+Nantes &eacute;tait &agrave; quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et
+du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville
+m&ecirc;me, de sorte que Nantes se trouva baign&eacute;e d&eacute;sormais par trois cours
+d'eau, dont un grand fleuve.</p>
+
+<p>&laquo;C'est votre g&eacute;nie, F&eacute;lix, &eacute;crivait &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que le po&egrave;te Fortunat, lors
+du deuxi&egrave;me concile de Tours, c'est votre g&eacute;nie qui, leur donnant un
+meilleur cours, force les fleuves &agrave; couler dans un nouveau lit. O F&eacute;lix!
+que vous devez &ecirc;tre habile &agrave; diriger la mobilit&eacute; des hommes, vous qui
+avez su soumettre &agrave; vos lois des torrents rapides!...&raquo;</p>
+
+<p>En 568, F&eacute;lix fit &agrave; Nantes la d&eacute;dicace d'une cath&eacute;drale commenc&eacute;e par
+son pr&eacute;d&eacute;cesseur Evh&eacute;m&egrave;re, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la cath&eacute;drale
+actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle
+maison de Dieu, &laquo;dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit
+le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit
+pas de pareil en France.&raquo;</p>
+
+<p>Comme on le voit, le clerg&eacute; nantais &eacute;tait riche. Nantes reprenait toute
+sa prosp&eacute;rit&eacute; premi&egrave;re, et un miracle accompli &agrave; ses portes l'avait
+consacr&eacute;e en lui donnant un rang distingu&eacute; parmi les villes chr&eacute;tiennes.</p>
+
+<p>Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces
+hommes &eacute;taient accompagn&eacute;s d'un &acirc;ne portant leurs bagages. L'un d'eux,
+nomm&eacute; Martin, s'&eacute;loigna, recommandant &agrave; l'autre la garde de l'animal.
+Or, le compagnon, accabl&eacute; de fatigue, s'endormit si bel et si bien,
+qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir
+faire son d&eacute;jeuner du pauvre &acirc;ne, lequel dut cependant ne pas se laisser
+avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le
+dormeur e&ucirc;t l'oreille dure, soit qu'il e&ucirc;t un sommeil semblable &agrave; celui
+de ce prince allemand qui ne se r&eacute;veillait qu'au bruit d'une batterie
+d'artillerie tonnant &agrave; la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il
+n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement
+faire sa digestion du c&ocirc;t&eacute; du fleuve. Le malheureux, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ne
+savait que dire &agrave; son compagnon, lorsque Martin fut de retour.
+Heureusement l'ours avait respect&eacute; les bagages. Martin, sans plus
+s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter
+les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se
+pr&ecirc;ta de si bonne gr&acirc;ce &agrave; la circonstance, qu'il accompagna les deux
+amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'&agrave; la porte du
+couvent. Grandes furent la stup&eacute;faction et l'admiration des moines qui,
+en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconna&icirc;tre pour
+un saint l'homme qui poss&eacute;dait une telle puissance sur les b&ecirc;tes
+f&eacute;roces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit f&ecirc;t&eacute; et v&eacute;n&eacute;r&eacute; dans la
+contr&eacute;e, et transforma le couvent en abbaye.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ses &eacute;v&ecirc;ques, qui la gouvernaient sagement, &agrave; sa situation
+&eacute;minemment favorable qui faisait d'elle un des march&eacute;s o&ugrave; les Francs
+rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accro&icirc;tre de jour en jour
+sa richesse, son commerce et sa population. Mais on e&ucirc;t dit qu'il &eacute;tait
+&eacute;crit au livre du Destin que la prosp&eacute;rit&eacute; de la ville, ayant acquis une
+certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine
+l'atteindrait de p&eacute;riode en p&eacute;riode.</p>
+
+<p>En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa
+jeunesse avait &eacute;t&eacute; maladive. Le premi&egrave;re &eacute;pid&eacute;mie qui fondit sur elle et
+faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit
+encore &agrave; deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un pr&eacute;tendant
+au comt&eacute; de Nantes, nomm&eacute; Lambert, &eacute;vinc&eacute; par Charles le Chauve, appela
+ses pirates, qui marquent une &eacute;poque de deuil dans l'histoire de presque
+toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans
+ravag&egrave;rent et saccag&egrave;rent la ville au temps de Nomeno&euml; et d'Erispo&euml;,
+rois de Bretagne, qui essay&egrave;rent en vain de les combattre. Salomon fit
+la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages,
+apr&egrave;s avoir &eacute;gorg&eacute; l'&eacute;v&ecirc;que Gohard et son clerg&eacute; au pied des autels,
+chass&egrave;rent les habitants qui s'enfuirent.</p>
+
+<p>Pendant l'espace de trente ann&eacute;es cons&eacute;cutives, la ville ne fut plus
+qu'un vaste et triste d&eacute;sert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte r&eacute;solut
+de mettre un terme &agrave; ces cruelles invasions. Rassemblant une arm&eacute;e
+imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la &laquo;pr&eacute;e
+d'Aniane&raquo; (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).</p>
+
+<p>Avant la bataille, les soldats du comte, priv&eacute;s d'eau depuis plusieurs
+heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine
+jaillit, qui fut nomm&eacute;e la <i>fontaine de Notre-Dame</i>.</p>
+
+<p>Ce miracle, en portant l'&eacute;pouvante dans le c&oelig;ur des Northmans, augmenta
+l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacr&egrave;rent impitoyablement. Alain
+voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait &eacute;t&eacute; la calamit&eacute; qui
+avait caus&eacute; l'abandon de la ville, et telles en &eacute;taient les funestes
+cons&eacute;quences que, pour aller rendre gr&acirc;ces &agrave; Dieu dans la superbe
+basilique &eacute;rig&eacute;e par F&eacute;lix, il lui fallut de son sabre se frayer un
+passage &agrave; travers les ronces et les broussailles qui avaient pouss&eacute; sur
+les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le
+c&oelig;ur de la cit&eacute; palpita, ses principales art&egrave;res reprirent quelque
+animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et,
+gr&acirc;ce au comte m&eacute;decin, la sant&eacute; reprit rapidement force et vigueur,
+bien que durant le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup>, le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et une partie du
+<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>, des indispositions fr&eacute;quentes entravassent la marche du
+r&eacute;tablissement complet.</p>
+
+<p>Ces indispositions nombreuses furent caus&eacute;es d'abord par Conan le Tors,
+duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou
+la d&eacute;livra et battit le duc &agrave; Conquereul en 992. Puis, annex&eacute;e au tr&ocirc;ne
+ducal en 1084, ce fut la r&eacute;volte contre ses ducs qui vint encore la
+d&eacute;soler par de continuelles dissensions intestines.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit de ces guerres incessantes, de ces perp&eacute;tuels d&eacute;chirements, la
+ville, gr&acirc;ce &agrave; sa forte constitution, continuait sa marche ascendante
+vers le bien-&ecirc;tre lorsqu'une rechute &eacute;pouvantable vint la terrasser en
+1118. A cette &eacute;poque un incendie terrible la consuma, &agrave; ce point qu'il
+ne resta debout qu'un ou deux &eacute;difices. Pour la seconde fois, il fallut
+la reb&acirc;tir en entier. De l&agrave; vient qu'aujourd'hui, &agrave; dix pieds au-dessous
+du pav&eacute; de la nouvelle ville, on retrouve la chauss&eacute;e de l'ancienne.</p>
+
+<p>On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cit&eacute;.
+Enfin, apr&egrave;s l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le
+protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annex&eacute;e au
+duch&eacute; de Bretagne, et vit recommencer une troisi&egrave;me &egrave;re de prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Alain Barbe-Torte avait jadis divis&eacute; la ville en trois parts: il en prit
+une, il avait donn&eacute; la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la
+troisi&egrave;me &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps
+apr&egrave;s la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes.
+L'&eacute;v&ecirc;que, en souvenir de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs qui avaient &eacute;t&eacute; ma&icirc;tres
+absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne
+pr&ecirc;taient serment au duc que sous cette r&eacute;serve: &laquo;Sauf la fid&eacute;lit&eacute; que
+nous devons &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que.&raquo; Le tiers des revenus bruts de la ville revenait
+au pr&eacute;lat, qui percevait rigoureusement et r&eacute;guli&egrave;rement ses droits de
+&laquo;tier&ccedil;age&raquo; et de &laquo;pasts nuptial&raquo;. En temps de guerre, son arm&eacute;e, sous la
+banni&egrave;re &eacute;piscopale, marchait distincte de l'arm&eacute;e ducale. De plus
+l'&eacute;v&ecirc;que pr&eacute;tendait &agrave; une juridiction tout &agrave; fait ind&eacute;pendante de celle
+du duc, et on le voit m&ecirc;me, dans un acte du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, affirmer
+que son &eacute;glise est un fief plus noble que comt&eacute; ou baronnie, et ne
+rel&egrave;ve ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il
+entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du
+comt&eacute;, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de
+Pontch&acirc;teau, &eacute;taient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur
+leurs &eacute;paules depuis le parvis de la cath&eacute;drale jusqu'au ma&icirc;tre-autel.
+On vit un duc de Bretagne lui-m&ecirc;me, Jean IV, comme baron de Retz et de
+Chateaubriand, placer sa noble &eacute;paule sous la chaise &eacute;piscopale.</p>
+
+<p>Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soud&egrave;rent
+de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas
+d'une mani&egrave;re prononc&eacute;e dans les guerres de parti dont la Bretagne fut
+le th&eacute;&acirc;tre au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, elle se d&eacute;clara pourtant avec &eacute;nergie
+contre le roi Charles V, et, oblig&eacute;e d'ouvrir ses portes &agrave; Duguesclin,
+elle saisit la premi&egrave;re occasion de revenir au duc.</p>
+
+<p>Jean V, reconnaissant, y &eacute;tablit sa r&eacute;sidence et en fit la capitale du
+duch&eacute;. Profitant de tous les avantages attach&eacute;s &agrave; ce nouveau titre,
+Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa
+assez tranquillement la longue p&eacute;riode qui aboutit &agrave; l'abolition du
+duch&eacute; de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII.
+D&egrave;s lors elle devint fran&ccedil;aise; mais on con&ccedil;oit l'attachement que les
+Bretons conserv&egrave;rent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque
+que l'&eacute;poque d'abolition du duch&eacute; fut pr&eacute;cis&eacute;ment la plus brillante de
+la Bretagne ind&eacute;pendante.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois II avait &eacute;tabli une universit&eacute; &agrave; Nantes; il avait achev&eacute;, en
+1480, ce beau ch&acirc;teau fond&eacute; en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus
+tard, fit dire &agrave; Henri IV: &laquo;Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne
+n'&eacute;taient pas de petits compagnons.&raquo;</p>
+
+<p>Des trait&eacute;s de commerce pass&eacute;s avec l'Angleterre, l'Espagne et les
+puissances du Nord, assuraient la tranquillit&eacute; de la marine. Alors aussi
+florissait le po&egrave;te nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers,
+et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait &eacute;lever le tombeau du
+dernier duc.</p>
+
+<p>Nantes &eacute;tait si riche, qu'elle avait pu envoyer &agrave; Charles VIII deux
+navires de mille tonneaux chacun, et n&eacute;anmoins, devenue fran&ccedil;aise, elle
+devait voir encore sa prosp&eacute;rit&eacute; augmenter.</p>
+
+<p>A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, &agrave; des
+prodigalit&eacute;s immenses qui d&eacute;notaient sa richesse. C'&eacute;taient des seize
+mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur
+l'eau, des processions, des f&ecirc;tes de toutes sortes organis&eacute;es rapidement
+ou luxueusement, et qui augmentaient sa r&eacute;putation par toute la France.</p>
+
+<p>Sagement administr&eacute;e, elle vit s'&eacute;couler, sans en souffrir, la p&eacute;nible
+&eacute;poque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers
+en d&eacute;pit de l'un de ses &eacute;v&ecirc;ques, Antoine de Cr&eacute;quy, qui voulait
+massacrer les protestants. A la Saint-Barth&eacute;lemy, elle refusa
+&eacute;nergiquement et h&eacute;ro&iuml;quement de prendre part aux horreurs commises. On
+lit encore aujourd'hui dans le livre de ses d&eacute;lib&eacute;rations: &laquo;Rassembl&eacute;s
+dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les
+&eacute;chevins et supp&ocirc;ts de la ville, les juges consuls, firent le serment de
+maintenir celui pr&eacute;c&eacute;demment fait de ne point contrevenir &agrave; l'&eacute;dit de
+pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent d&eacute;fense aux
+habitants de se porter &agrave; aucun exc&egrave;s contre eux.&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre fut-ce cette d&eacute;claration, plus encore que sa r&eacute;volte ouverte
+en faveur du duc de Merc&oelig;ur, qui amena dans ses murs le B&eacute;arnais
+triomphant pour y rendre ce fameux &eacute;dit par lequel la tol&eacute;rance
+religieuse aurait d&ucirc; devenir une loi de l'&Eacute;tat, et qui, comment&eacute;,
+interpr&eacute;t&eacute;, viol&eacute; et r&eacute;tabli tour &agrave; tour, fut la source de tant de maux
+et de tant de crimes.</p>
+
+<p>Louis XIII vint trois fois &agrave; Nantes; la derni&egrave;re, en 1626: Richelieu
+l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux ch&acirc;teau du Bouffay, la
+t&ecirc;te illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se d&eacute;tacha
+compl&egrave;tement du corps qu'au trente-cinqui&egrave;me coup de hache!</p>
+
+<p>Ce ch&acirc;teau du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le
+cardinal de Retz, Fouquet, du Cou&eacute;dic, de Pontcallec, de Talhou&euml;t, de
+Montlouis, y furent incarc&eacute;r&eacute;s, les quatre derniers pour n'en sortir
+que le 18 juin 1720, jour de leur ex&eacute;cution, &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; Chalais
+&eacute;tait tomb&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant le cours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, Nantes atteignit l'apog&eacute;e de sa
+splendeur. Calme et heureuse apr&egrave;s la conspiration Cellamare, elle
+&eacute;tendit son commerce avec une prodigieuse activit&eacute;. Ses nombreux
+vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une
+ville coquette, &eacute;l&eacute;gante, spacieuse et admirablement construite.</p>
+
+<p>Mais cette fois encore, comme les fois pr&eacute;c&eacute;dentes, Nantes, arriv&eacute;e au
+sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si p&eacute;niblement,
+devait &ecirc;tre subitement pr&eacute;cipit&eacute;e de l'autre c&ocirc;t&eacute; dans un effrayant
+ab&icirc;me. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et
+sa puissance. Cette maladie, ce fl&eacute;au, s'appela Jean-Baptiste Carrier.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution &eacute;clata; la guerre de Vend&eacute;e survint. Nantes, qui avait
+donn&eacute; t&ecirc;te baiss&eacute;e dans les id&eacute;es nouvelles, tenait pour la R&eacute;publique.
+Les Vend&eacute;ens r&eacute;solurent de s'en emparer. Onze mille hommes d&eacute;fendirent
+la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;rir et assurer le triomphe de la libert&eacute; plut&ocirc;t que de se rendre!
+disait le maire Baco, soutenu par le vaillant g&eacute;n&eacute;ral Canclaux. Soyons
+tous sous les armes, et d&eacute;cr&eacute;tons la peine de mort contre quiconque
+parlera de capituler!</p>
+
+<p>L'h&eacute;ro&iuml;que magistrat municipal fut bless&eacute;, mais Cathelineau fut tu&eacute;, et
+Nantes fut sauv&eacute;e. Pour la r&eacute;compenser de cette belle d&eacute;fense, de ce
+sublime exemple donn&eacute; aux autres villes r&eacute;publicaines, la Convention ne
+trouva rien de mieux &agrave; faire que de lui envoyer Carrier.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me o&ugrave; Marcof confiait &agrave; Boishardy les secrets du marquis de
+Loc-Ronan, l'envoy&eacute; extraordinaire de la Convention nationale &eacute;tait &agrave;
+Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe
+de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs d&eacute;charn&eacute;s et amaigris par la
+souffrance. Le si&eacute;ge qu'elle avait soutenu l'avait d&eacute;j&agrave; cruellement
+&eacute;prouv&eacute;e. Ses faubourgs, incendi&eacute;s et d&eacute;truits, n'offraient plus que
+l'aspect d&eacute;sol&eacute; de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage,
+manquaient &eacute;galement pour les relever. Les quelques maisons qui y
+restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevass&eacute;s par les
+boulets et l&eacute;zard&eacute;s par les balles et la mitraille. Les habitants,
+&eacute;pouvant&eacute;s, s'&eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s dans l'int&eacute;rieur de la ville. La solitude
+rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la
+d&eacute;vastation.</p>
+
+<p>La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers
+entre autres &eacute;taient demeur&eacute;s &agrave; l'abri des boulets: celui de l'&icirc;le
+Feydeau d'abord, puis celui fond&eacute; en 1785 par le capitaliste Graslin,
+qui lui avait donn&eacute; son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient
+pas eu non plus beaucoup &agrave; souffrir; et cependant l'aspect de la ville
+&eacute;tait plus sombre encore et plus d&eacute;sol&eacute; que celui des faubourgs. Nulle
+part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activit&eacute;, qui
+d&eacute;c&egrave;lent la cit&eacute; commer&ccedil;ante. Les rues &eacute;taient d&eacute;sertes, les quais
+mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est
+que sur la grande place des ex&eacute;cutions se dressait l'&eacute;chafaud surmontant
+une cuve couverte d'un pr&eacute;lat rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;lat est un grand carr&eacute; de toile goudronn&eacute;e. C'&eacute;tait un
+perfectionnement d&ucirc; aux nombreuses r&eacute;clamations des boutiquiers voisins,
+dont les magasins &eacute;taient inond&eacute;s de sang par suite des ex&eacute;cutions
+journali&egrave;res. Autour de la guillotine, on voyait des quantit&eacute;s de bancs,
+de tabourets et de chaises. D'intelligents sp&eacute;culateurs les louaient aux
+chauds patriotes pour les mettre &agrave; m&ecirc;me de mieux contempler l'horrible
+spectacle.</p>
+
+<p>Partout la stupeur et l'&eacute;pouvante r&eacute;gnaient en ma&icirc;tresses absolues. En
+p&eacute;n&eacute;trant dans cette pauvre ville, ensanglant&eacute;e jour et nuit par des
+crimes auxquels l'imagination se refuse &agrave; croire, on e&ucirc;t dit contempler
+l'une de ces cit&eacute;s du moyen &acirc;ge, agonisant sous la peste, et tortur&eacute;e
+par les mains de fer de quelque bandit qui l'&eacute;treignait. Les plus l&acirc;ches
+tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus
+braves se sentaient engourdis et &eacute;nerv&eacute;s. On ne savait plus r&eacute;sister &agrave;
+la mort; elle venait, on ne la fuyait m&ecirc;me pas. C'est que, h&eacute;las! sur
+cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces
+monstres que la nature se pla&icirc;t parfois &agrave; produire pour prouver que rien
+ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la cr&eacute;ation par
+son g&eacute;nie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus
+abject par ses vices.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Carrier &eacute;tait n&eacute; &agrave; Yolai, pr&egrave;s d'Auriac, en 1756. Obscur
+procureur lorsque la R&eacute;volution &eacute;clata, il s'acharna imm&eacute;diatement &agrave; la
+poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat &agrave; la
+Convention, &agrave; laquelle il fut effectivement envoy&eacute; en 1792.</p>
+
+<p>Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il
+contribua ensuite &agrave; la formation du tribunal r&eacute;volutionnaire, et prit
+une part active &agrave; la journ&eacute;e du 31 mai, qui amena la proscription de la
+Gironde. A cette &eacute;poque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux
+d&eacute;partements une impulsion conforme &agrave; ses vues, songea &agrave; rev&ecirc;tir
+quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Charg&eacute; d'une
+mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier d&eacute;ploya une
+exaltation fr&eacute;n&eacute;tique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis
+Nantes, laissant appara&icirc;tre depuis le 31 mai des tendances f&eacute;d&eacute;ralistes,
+on y envoya Carrier. Ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, Foucher et Villers, Merlin et
+Gillet, lui avaient pr&eacute;par&eacute; les voies.</p>
+
+<p>Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du
+d&eacute;partement de la Loire-Inf&eacute;rieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des
+instructions et des pouvoirs discr&eacute;tionnaires qui l'autorisaient &agrave;
+employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'&eacute;tait
+simplement envoyer tout enti&egrave;re la ville de Nantes au bourreau, et
+c'&eacute;tait dignement la r&eacute;compenser de sa belle d&eacute;fense patriotique. Au
+reste, Canclaux avait &eacute;t&eacute; rappel&eacute;, et Baco, le maire Baco, qui avait
+prodigu&eacute; son sang pour la cause de la libert&eacute;, avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; dans les
+prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait &agrave; Paris. Avec le
+proconsul, la terreur &eacute;tait venue s'abattre sur la pauvre cit&eacute; jadis
+florissante, maintenant morne et d&eacute;vast&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA COMPAGNIE MARAT</a></h3>
+
+<p>La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux
+lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel &eacute;tait situ&eacute;e
+dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'&eacute;tait une
+habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir &agrave; la fois d'une
+r&eacute;sidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.</p>
+
+<p>Un poste &eacute;tait &eacute;tabli au rez-de-chauss&eacute;e. Deux sentinelles gardaient
+l'entr&eacute;e de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas d&eacute;shonorer ce
+nom que de le donner &agrave; de pareils &ecirc;tres, fumaient, buvaient ou
+chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couch&eacute;s sur les lits
+de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat,
+dont le chef &eacute;tait Carrier, et le lieutenant, Pinard.</p>
+
+<p>Fond&eacute;e par Carrier et organis&eacute;e par Pinard, Grandmaison, Goullin,
+Bachelier et Chaux, cette compagnie &eacute;tait digne de son chef supr&ecirc;me et
+de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien n&eacute;gociant, connu par
+cinq ou six banqueroutes, avait fait incarc&eacute;rer tous ses cr&eacute;anciers sous
+pr&eacute;texte de royalisme et de mod&eacute;rantisme; Bachelier, notaire infid&egrave;le
+que la R&eacute;volution avait seule sauv&eacute; des gal&egrave;res; Goullin, dont le
+moindre des crimes avait &eacute;t&eacute; de faire mourir en prison le bienfaiteur
+qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de p&egrave;re;
+Grandmaison, accus&eacute; jadis de deux assassinats, et qui n'avait d&ucirc; la vie
+qu'&agrave; des lettres de gr&acirc;ce sollicit&eacute;es pr&egrave;s du roi par quelques nobles
+qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.</p>
+
+<p>La mission de la compagnie Marat &eacute;tait, suivant l'expression consacr&eacute;e
+par ses membres, de <i>fouiller</i> les gros n&eacute;gociants. Le jour o&ugrave; Carrier
+l'avait organis&eacute;e, il avait adress&eacute; l'allocution suivante &agrave; la r&eacute;union
+Vincent la Montagne:</p>
+
+<p>&laquo;Vous, mes bons sans-culottes, qui &ecirc;tes dans l'indigence, tandis que
+d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que poss&egrave;dent
+les gros n&eacute;gociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez &agrave;
+votre tour. Faites-moi des d&eacute;nonciations. Le t&eacute;moignage de deux bons
+sans-culottes me suffira pour faire rouler les t&ecirc;tes; car la parole d'un
+vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, le m&ecirc;me jour, le proconsul d&eacute;cr&eacute;tait &laquo;<i>l'arrestation de tous les
+gens riches et de tous les gens d'esprit</i>&raquo;. D&eacute;cret d'une absurdit&eacute;
+telle, qu'aujourd'hui l'on a peine &agrave; y ajouter foi, mais qui existe
+intact dans les archives de Nantes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ing&eacute;nieux de
+r&eacute;largir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilit&eacute; grande
+pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les
+bourgeois sans s'inqui&eacute;ter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne
+s'en firent pas faute. Ils emplissaient &agrave; la fois les prisons et leurs
+poches, quitte &agrave; faire vider les premi&egrave;res par les cabaretiers et les
+filles prostitu&eacute;es.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier
+les bonnes gr&acirc;ces des sans-culottes et de se les rendre d&eacute;vou&eacute;s, but
+qu'il atteignit promptement.</p>
+
+<p>La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, &agrave;
+la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses
+sentinelles veillaient nuit et jour &agrave; ce poste d'honneur. Ces
+sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu
+&eacute;l&eacute;gant de l'&eacute;poque: le pantalon ray&eacute;, blanc et bleu, la carmagnole
+brune, la ceinture rouge &agrave; laquelle pendait un briquet d'infanterie, et
+le bonnet phrygien orn&eacute; de la cocarde tricolore. A la place de cette
+cocarde, quelques-uns portaient, attach&eacute;es &agrave; leur coiffure, des oreilles
+de femmes fra&icirc;chement d&eacute;tach&eacute;es, et d'o&ugrave; tombaient encore des
+gouttelettes sanglantes.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie
+Marat, un homme, d&eacute;bouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement
+vers la maison du proconsul. Le nouveau venu &eacute;tait un personnage de
+quarante &agrave; quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front
+bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses l&egrave;vres minces et presque
+imperceptibles, d&eacute;notaient, s'il faut en croire le syst&egrave;me de Lavater,
+un caract&egrave;re faux, des instincts rapaces, et une l&acirc;chet&eacute; m&eacute;chante;
+tandis que ses dents de devant, crois&eacute;es les unes sur les autres,
+&eacute;taient, toujours suivant le m&ecirc;me syst&egrave;me, un indice terrible et
+effrayant de f&eacute;rocit&eacute;. Il portait &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me costume que les
+satellites de la compagnie Marat. Ses mains &eacute;taient &eacute;trangement
+mutil&eacute;es. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces &eacute;taient
+rong&eacute;s, et la peau de la partie int&eacute;rieure s'appuyait sur l'os d&eacute;nud&eacute; et
+d&eacute;nu&eacute; de la moindre &eacute;paisseur de chair. Cet homme &eacute;tait le fameux
+Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.</p>
+
+<p>&mdash;Salut et fraternit&eacute;, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule &agrave; face
+patibulaire en lui tendant cordialement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Brutus! r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; viens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De l'entrep&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! on manque de temps pour les exp&eacute;dier, et cet aristocrate de
+Gonchon, le pr&eacute;sident de la commission militaire, veut se donner des
+airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces
+brigands-l&agrave; n'&eacute;taient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir
+qu'il y passerait bient&ocirc;t lui-m&ecirc;me, s'il ne se d&eacute;p&ecirc;chait un peu plus.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotin&eacute; que
+vingt-trois ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi j'ai une id&eacute;e, mes Romains, r&eacute;pondit Pinard; une id&eacute;e toute
+neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous conter cela.</p>
+
+<p>Pinard se recueillit quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant &agrave; l'un de ses
+auditeurs, que l'on n'avait guillotin&eacute; que vingt-trois aristocrates ce
+matin?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Gonchon pr&eacute;tend qu'en se d&eacute;p&ecirc;chant il ne peut en juger que
+trente-cinq par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Gonchon est un mod&eacute;r&eacute;! s'&eacute;cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Un suspect! dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent
+pour condamner. Or, &agrave; cinq minutes par aristocrate, &ccedil;a en ferait douze
+par heure, et &agrave; juger seulement cinq heures par jour, &ccedil;a en ferait d&eacute;j&agrave;
+soixante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;vident! dit Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante par jour, &ccedil;a n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois,
+fit observer Cincinnatus.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous en avons d&eacute;j&agrave; trois mille dans les prisons, sans compter ceux
+que l'on am&egrave;ne tous les jours, r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faut trouver un moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.</p>
+
+<p>&mdash;Faut les br&ucirc;ler en masse!</p>
+
+<p>&mdash;Faites sauter les prisons avec eux!</p>
+
+<p>&mdash;Faites marcher le rasoir national jour et nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez
+bonnes id&eacute;es, mais je crois en avoir trouv&eacute; une meilleure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Parle vite!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-nous cela!</p>
+
+<p>&mdash;La parole est &agrave; Pinard.</p>
+
+<p>Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le
+lieutenant de Carrier &agrave; monter sur un banc pour &ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me d'&ecirc;tre mieux
+entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et
+commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous
+connaissez tous la place du d&eacute;partement, qui est situ&eacute;e &agrave; l'autre
+extr&eacute;mit&eacute; de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques
+centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on &eacute;tablisse
+une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la
+main, les vrais patriotes tirent dessus &agrave; mitraille. &Ccedil;a vous va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! s'&eacute;cri&egrave;rent les sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il des id&eacute;es, ce Pinard! disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un vrai r&eacute;publicain! ajoutait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Un pur patriote!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il &eacute;tait &agrave; Paris en septembre.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Pinard! hurla la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!</p>
+
+<p>&mdash;On ne jugera pas! r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ajouta Brutus; &ccedil;a nous &eacute;pargnera du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au
+citoyen Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi! moi! cri&egrave;rent vingt bouches diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop press&eacute;s, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je
+d&eacute;signe Brutus et Chaux.</p>
+
+<p>Les deux sans-culottes d&eacute;sign&eacute;s &eacute;taient ceux qui portaient &agrave; leurs
+bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta &agrave; bas de son banc, et, au
+milieu d'un concert louangeux d'&eacute;nergiques f&eacute;licitations, il se dirigea
+vers la porte donnant acc&egrave;s dans l'int&eacute;rieur de la maison. Chaux et
+Brutus le suivirent.</p>
+
+<p>La demeure de Carrier &eacute;tait gard&eacute;e soigneusement de toutes parts. On n'y
+p&eacute;n&eacute;trait jamais, m&ecirc;me les familiers les plus connus, sans un mot de
+passe, chang&eacute; chaque jour. L'exemple de Marat, assassin&eacute; le 14 juillet
+pr&eacute;c&eacute;dent, &eacute;tait toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les
+vengeances particuli&egrave;res qu'auraient pu exercer sur lui les parents de
+ses victimes. Aussi se faisait-il garder &agrave; vue. N&eacute;anmoins, Pinard et ses
+deux amis p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent facilement dans la maison, car tous trois avaient
+le mot d'ordre. Arriv&eacute;s au premier &eacute;tage, un factionnaire les emp&ecirc;cha de
+passer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant. Il est en conf&eacute;rence, et il m'a donn&eacute; l'ordre
+d'emp&ecirc;cher d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous allons attendre dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as le droit, d'autant que &ccedil;a ne sera pas long.</p>
+
+<p>Pinard, Chaux et Brutus pouss&egrave;rent une porte &agrave; deux battants et
+entr&egrave;rent dans une vaste pi&egrave;ce parfaitement meubl&eacute;e et garnie de si&egrave;ges
+en bois dor&eacute;, recouverts d'&eacute;toffes de soie. Ils allum&egrave;rent leurs pipes
+au brasier qui br&ucirc;lait dans la chemin&eacute;e, et, s'enfon&ccedil;ant chacun dans un
+moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps
+de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux,
+tout macul&eacute;s de taches de sang, et ce mobilier superbe, &eacute;tait quelque
+chose d'impossible &agrave; d&eacute;crire. De temps en temps on entendait &agrave; travers
+l'&eacute;paisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au
+salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen a l'air de se f&acirc;cher, dit Brutus en l&acirc;chant une &eacute;norme
+bouff&eacute;e de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre bien qu'il se dispute avec sa femme, r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Ang&eacute;lique Carron, ajouta Chaux en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment Ang&eacute;lique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda
+Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il a les prisons &agrave; sa disposition. Il fouille l&agrave; dedans et prend
+ce qui lui pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites
+pour nous amuser?</p>
+
+<p>&mdash;Et sont-elles assez b&ecirc;tes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur
+promet la libert&eacute;, ou celle de leur fr&egrave;re, de leur p&egrave;re; elles croient
+cela, et elles sont douces comme des agneaux!</p>
+
+<p>&mdash;Et les religieuses de la Mis&eacute;ricorde qu'on nous a amen&eacute;es
+derni&egrave;rement! Il y en avait deux qui &eacute;taient jolies comme des amours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; elles plaisaient assez &agrave; Grandmaison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux
+jours?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il a eu un peu raison.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a devait &ecirc;tre ennuyeux! elles &eacute;taient devenues folles toutes les
+deux<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>!</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! qu'est-ce que cela fait?</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai
+visit&eacute; les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique
+d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarc&eacute;r&eacute; depuis plus
+de deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;On lui fait donc des passe-droit &agrave; ce gaillard-l&agrave;? Il devrait &ecirc;tre
+exp&eacute;di&eacute; depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le nommes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu en Bretagne autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un aristocrate comme son ci-devant ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien. Mais Carrier m'a donn&eacute; l'ordre positif de ne pas le
+faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre
+aristocrate aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu les a vus?</p>
+
+<p>&mdash;Non! je sais qu'ils sont incarc&eacute;r&eacute;s, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis
+trouv&eacute; avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce
+compagnon du valet est un ancien ma&icirc;tre, un ci-devant, un chien
+d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai voir cela, r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voil&agrave; tout: mais
+j'&eacute;claircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et
+nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me va un peu! s'&eacute;cria Chaux en se frottant les mains, tous mes
+aristocrates de cr&eacute;anciers y passeront.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu seras lib&eacute;r&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans que &ccedil;a me co&ucirc;te rien, au contraire!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE SULTAN TERRORISTE</a></h3>
+
+<p>Le cabinet de travail de Carrier &eacute;tait une pi&egrave;ce de moyenne grandeur
+&eacute;clair&eacute;e sur un beau jardin. Par surcro&icirc;t de pr&eacute;cautions, le sanguinaire
+agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des
+chambres dont les fen&ecirc;tres donnaient sur la rue.</p>
+
+<p>Cette pi&egrave;ce &eacute;tait tapiss&eacute;e richement, et orn&eacute;e d'une profusion de glaces
+et de dorures du plus mauvais go&ucirc;t. Des rideaux de soie rouge
+garnissaient les fen&ecirc;tres et les portes. Un lustre &eacute;tait suspendu au
+plafond. Une magnifique pendule, flanqu&eacute;e de deux cand&eacute;labres mesquins,
+&eacute;crasait une chemin&eacute;e dans l'&acirc;tre de laquelle brillait un feu plus que
+suffisamment motiv&eacute; par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un
+moelleux tapis.</p>
+
+<p>Les murailles &eacute;taient recouvertes d'arr&ecirc;t&eacute;s, de d&eacute;crets, de lois vot&eacute;es
+par la Convention ou rendues par Carrier lui-m&ecirc;me en vertu de ses
+pouvoirs discr&eacute;tionnaires. Partout les yeux rencontraient ces ent&ecirc;te si
+connus: <i>Libert&eacute;, &eacute;galit&eacute; ou la mort!</i> Une gravure, repr&eacute;sentant une
+petite guillotine surmont&eacute;e d'un bonnet phrygien, occupait la place
+d'honneur. Au bas de cette int&eacute;ressante gravure enferm&eacute;e dans un cadre
+dor&eacute;, on lisait ce quatrain trac&eacute; &agrave; la main.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Fran&ccedil;ais, le bonheur id&eacute;al</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ne pourra r&eacute;gner parmi nous,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que quand les rois p&eacute;riront tous</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sous le rasoir national...</span><br />
+</p>
+
+<p>Puis, en &eacute;normes lettres, &eacute;tait &eacute;crit au-dessous:</p>
+
+<p><i>Vive la R&eacute;publique! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux
+mod&eacute;r&eacute;s!</i></p>
+
+<p>En regard de cette gravure, on voyait une &eacute;norme carte des environs de
+Nantes appendue &agrave; la muraille. Sur cette carte, une grande quantit&eacute; de
+noms de communes et de villages &eacute;taient barr&eacute;s par une raie rouge. Ces
+raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient &ecirc;tre
+br&ucirc;l&eacute;s, et dont les habitants seraient massacr&eacute;s sans piti&eacute;. Carrier
+avait apport&eacute; tout pr&eacute;par&eacute; de Paris cet int&eacute;ressant &eacute;chantillon de
+g&eacute;ographie patriotique, et il se vantait d'avoir trac&eacute; ces barres &agrave;
+l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de
+septembre.</p>
+
+<p>Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large
+divan de pr&egrave;s de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.</p>
+
+<p>Sur l'un de ces fauteuils, plac&eacute; pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, &eacute;tait assise ou
+plut&ocirc;t accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme
+avait une physionomie repoussante. Elle pouvait &eacute;galement avoir trente
+ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et &eacute;caill&eacute;s, aux paupi&egrave;res
+d&eacute;nu&eacute;es de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par
+un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez.
+Son teint &eacute;tait livide, ses pommettes saillantes et son front d&eacute;prim&eacute;.
+Assise, elle paraissait petite; debout, elle &eacute;tait fort grande.</p>
+
+<p>Cette diff&eacute;rence provenait de la petitesse du buste et de la longueur
+d&eacute;mesur&eacute;e des jambes. Ses mains s&egrave;ches, ses doigts crochus, sa poitrine
+&eacute;troite, d&eacute;notaient une extr&ecirc;me maigreur qu'il &eacute;tait difficile de
+constater sous l'&eacute;paisse carmagnole qui enveloppait les &eacute;paules et la
+taille. Une jupe de laine ray&eacute;e rouge et gris compl&eacute;tait ce costume avec
+un &eacute;norme bonnet empes&eacute;, surmont&eacute; d'une cocarde tricolore.</p>
+
+<p>Le c&ocirc;t&eacute; moral de cette cr&eacute;ature peu s&eacute;duisante r&eacute;pondait enti&egrave;rement au
+c&ocirc;t&eacute; physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les d&eacute;fauts
+remplissaient tellement son c&oelig;ur, que la plus petite qualit&eacute; n'avait pu
+y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait &agrave; plaisir
+les malheureux qui se trouvaient sous sa d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Cette agr&eacute;able personne &eacute;tait la citoyenne Carrier, &eacute;pouse l&eacute;gitime du
+ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.</p>
+
+<p>Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se d&eacute;barrasser de sa
+femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il
+s'&eacute;tait senti retenu par la force de l'habitude; puis son caract&egrave;re le
+r&eacute;cr&eacute;ait quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en col&egrave;re, et cela
+m'amuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultiv&eacute; avec
+succ&egrave;s l'art des Vatel et des Grimod de La Reyni&egrave;re. Or, Carrier &eacute;tait
+sensuel et gourmand; personne ne savait lui pr&eacute;parer des mets &agrave; son go&ucirc;t
+comme la citoyenne Carrier. Ses qualit&eacute;s culinaires, plus encore que
+l'habitude que son mari avait d'elle, &eacute;taient bien certainement entr&eacute;es
+pour beaucoup dans les raisons qui emp&ecirc;chaient celui-ci de la faire
+jeter en prison.</p>
+
+<p>Autre qualit&eacute;: la citoyenne n'&eacute;tait nullement jalouse, et m&ecirc;me elle se
+montrait complaisante au supr&ecirc;me degr&eacute;. Puis, faut-il le dire? Carrier
+avait peur de sa femme.</p>
+
+<p>Carrier &eacute;tait l&acirc;che et brutal. Dans ses moments d'irritabilit&eacute;, il
+&eacute;prouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que
+lui. Un matin, &eacute;tant fort en col&egrave;re et ne trouvant personne sous sa main
+pour se d&eacute;tendre les nerfs, il avait naturellement appel&eacute; sa femme.
+Celle-ci accourut. Sous un pr&eacute;texte quelconque, Carrier leva le poing et
+le laissa retomber. Mais la citoyenne &eacute;tait Auvergnate. La faible femme
+cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement,
+si largement que Carrier fut oblig&eacute; de demander gr&acirc;ce. Depuis ce moment,
+le couple avait v&eacute;cu en paix. Carrier continuait &agrave; avoir des ma&icirc;tresses
+et &agrave; faire tomber des t&ecirc;tes. La citoyenne se m&ecirc;lait de la cuisine, mais
+le proconsul n'avait plus eu la vell&eacute;it&eacute; de passer sur elle ses rages
+fr&eacute;quentes.</p>
+
+<p>Carrier &eacute;tait un homme de trente ans; sa taille &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e, mais il y
+avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de d&eacute;sagr&eacute;able.
+Sa d&eacute;marche &eacute;tait cauteleuse et g&ecirc;n&eacute;e comme celle de la hy&egrave;ne avec
+laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front &eacute;tait
+bas, ses yeux, ronds et verd&acirc;tres, ne regardaient jamais en face et
+avaient toujours une expression d'inqui&eacute;tude; son nez &eacute;tait recourb&eacute;,
+ses l&egrave;vres minces et incolores; son teint oliv&acirc;tre tranchait mal avec
+ses cheveux noirs coll&eacute;s aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir &agrave; le
+voir compl&egrave;tement en face. Il affectait une grande brutalit&eacute; de gestes
+pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de pr&eacute;cautionneux
+et de craintif. Au premier abord, on devinait sa l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il
+portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, &agrave; la
+boutonni&egrave;re duquel s'&eacute;panouissait une fleur; seulement, il faisait fi de
+la poudre. L'&eacute;charpe tricolore &eacute;tait toujours nou&eacute;e autour de sa taille.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous p&eacute;n&eacute;trons dans le cabinet que nous venons de d&eacute;crire,
+la citoyenne Carrier &eacute;tait accroupie pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, tricotant avec
+acharnement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un quart d'heure &agrave; peu pr&egrave;s avant l'arriv&eacute;e de Pinard sur la
+place.</p>
+
+<p>Le proconsul, assis au milieu du large divan adoss&eacute; &agrave; la muraille,
+au-dessous de la gravure repr&eacute;sentant la guillotine en question, se
+pr&eacute;lassait sur les coussins soyeux. Sur ce m&ecirc;me divan &eacute;taient couch&eacute;es
+deux femmes, l'une &agrave; droite, l'autre &agrave; gauche du commissaire national,
+toutes deux &eacute;tendues dans une position &agrave; peu pr&egrave;s semblable, et toutes
+deux ayant leur t&ecirc;te appuy&eacute;e sur un coussin de chaque c&ocirc;t&eacute; de Carrier.
+Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se
+d&eacute;roulaient sur les &eacute;paules des deux femmes.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re, celle de droite, &eacute;tait une jeune fille de vingt &agrave;
+vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes
+flamboyaient dans l'ombre, d&eacute;gag&eacute;ant leur fluide magn&eacute;tique; ses
+sourcils, finement dessin&eacute;s, tranchaient, par leur nuance fonc&eacute;e, avec
+la blancheur ros&eacute;e du teint; ses l&egrave;vres un peu &eacute;paisses, &eacute;taient plus
+rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable
+perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de
+distinction naturelle.</p>
+
+<p>Elle portait le costume qui commen&ccedil;ait &agrave; faire fureur dans les salons
+des terroristes et qui devait briller de tout son &eacute;clat sous le r&egrave;gne
+cyniquement d&eacute;prav&eacute; du Directoire. Une tunique blanche, rehauss&eacute;e de
+franges cramoisies, &eacute;tait attach&eacute;e sur l'&eacute;paule gauche par un superbe
+cam&eacute;e, laissant &agrave; d&eacute;couvert une partie de la gorge; les jambes nues
+sortaient &agrave; demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chauss&eacute;s
+de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel
+ils reposaient.</p>
+
+<p>Cette femme se nommait Ang&eacute;lique Caron, et &eacute;tait depuis quelques mois la
+favorite du harem. L'alliance de cette cr&eacute;ature si belle et de ce l&acirc;che
+assassin est une de ces monstruosit&eacute;s dont la bizarrerie est si grande
+qu'elle &eacute;blouit ceux qui la contemplent. Ang&eacute;lique &eacute;tait vive,
+spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le
+proconsul pour lui arracher quelque gr&acirc;ce qu'elle sollicitait aux heures
+propices. N&eacute;anmoins, l'histoire ne lui a pas pardonn&eacute; de s'&ecirc;tre faite la
+compagne des orgies de Carrier. L'histoire a fl&eacute;tri Ang&eacute;lique et
+l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son s&eacute;jour aupr&egrave;s du
+monstre sanguinaire.</p>
+
+<p>L'autre femme, v&ecirc;tue &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me costume, paraissait de quelques
+ann&eacute;es plus &acirc;g&eacute;e qu'Ang&eacute;lique, mais elle &eacute;tait fort belle encore et
+certainement plus &eacute;l&eacute;gante que sa compagne; les traits de sa figure
+&eacute;taient plus nets, mieux dessin&eacute;s, les formes de son corps plus
+accentu&eacute;es et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose,
+plus de coquetterie effront&eacute;e dans son regard et l'expression ironique
+qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'&oelig;il sur
+sa rivale, d&eacute;notait la conscience qu'elle avait de sa sup&eacute;riorit&eacute;
+morale.</p>
+
+<p>Carrier se r&eacute;cr&eacute;ait pr&egrave;s de ces deux femmes, tandis que la citoyenne
+Carrier tricotait philosophiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait le proconsul &agrave; sa compagne de gauche dont il s'amusait &agrave;
+tirer les longues tresses d'&eacute;b&egrave;ne, ce qui parfois arrachait un cri de
+douleur &agrave; la femme, ainsi, tu trouves mon id&eacute;e &agrave; ton go&ucirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous l'essayerons ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Sur qui?</p>
+
+<p>&mdash;Sur la bande de calotins que l'on a arr&ecirc;t&eacute;s hier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne comprends pas, moi, dit Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;Sotte! fit Carrier en frappant sur l'&eacute;paule nue de sa belle ma&icirc;tresse
+un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se
+d&eacute;tacha aussit&ocirc;t, rouge et marbr&eacute;e, sur la peau blanche et satin&eacute;e
+d'Ang&eacute;lique Caron.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi mieux, je te comprendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa comprend bien, elle.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa a toutes les qualit&eacute;s depuis deux jours, nous savons cela,
+r&eacute;pondit Ang&eacute;lique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus
+d'intelligence que moi, elle a plus d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? s'&eacute;cria Hermosa en se redressant comme si elle
+venait d'&ecirc;tre mordue par un serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Insolente!</p>
+
+<p>&mdash;Insolente, oui; menteuse, non.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez
+toutes les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas aimable aujourd'hui, r&eacute;pondit Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me pla&icirc;t d'&ecirc;tre ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en
+s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela te tient au c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu les hais, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la
+Bretagne et de la Vend&eacute;e sous le couteau de la guillotine: deux surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Boishardy d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Un marin nomm&eacute; Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne
+le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce projet? fit Ang&eacute;lique avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te le raconter, ma belle! r&eacute;pondit Carrier en passant le bras
+autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se
+renversa &agrave; demi comme si elle e&ucirc;t voulu appeler sur ses l&egrave;vres le baiser
+de la b&ecirc;te venimeuse qui l'enla&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du
+cabinet s'ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-on? s'&eacute;cria le proconsul en faisant un pas en arri&egrave;re et
+en s'abritant instinctivement derri&egrave;re les deux jeunes femmes.</p>
+
+<p>Le mis&eacute;rable &eacute;tait tellement l&acirc;che, qu'il s'effrayait au moindre bruit.
+Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelqu'un qui demande &agrave; te parler, citoyen, dit-il sans saluer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne re&ccedil;ois personne!</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que tu le recevras.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu laisses ainsi p&eacute;n&eacute;trer dans ma maison des gens que tu ne
+connais pas! s'&eacute;cria Carrier avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une carte de civisme du comit&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela me fait?</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?</p>
+
+<p>&mdash;Adresse-le au secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! r&eacute;pondit le sans-culotte en se retirant.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, il rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Encore? fit le proconsul: si tu me d&eacute;ranges de nouveau, je te fais
+incarc&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le citoyen qui veut entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Passe-lui ta ba&iuml;onnette dans le ventre, &agrave; ce brigand-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas, citoyen Carrier! r&eacute;pondit une voix forte et bien
+timbr&eacute;e. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoy&eacute;s
+extraordinaires du Comit&eacute; de salut public de Paris?</p>
+
+<p>Ces paroles n'&eacute;taient pas achev&eacute;es, qu'un nouvel interlocuteur se
+pr&eacute;sentait &agrave; la porte du cabinet. C'&eacute;tait un homme de haute taille, un
+peu ob&egrave;se et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume &agrave; peu pr&egrave;s
+semblable &agrave; celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa
+tressaillit, et un &eacute;clair de joie brilla dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Di&eacute;go! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Le nom du Comit&eacute; de salut public de Paris &eacute;tait une sorte de S&eacute;same qui,
+&agrave; cette &eacute;poque, ouvrait toutes les portes, m&ecirc;me les mieux ferm&eacute;es. En
+l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de
+ton:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es d&eacute;l&eacute;gu&eacute; par Robespierre? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit le nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont tes pouvoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.</p>
+
+<p>Et l'envoy&eacute; du Comit&eacute; parisien entra d'un pas assur&eacute; dans la pi&egrave;ce et
+tendit un paquet de papiers &agrave; Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir
+et les parcourut rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur
+l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout autant que toi, r&eacute;pondit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous nous entendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &agrave; me parler?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Imm&eacute;diatement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui
+voudrait me d&eacute;ranger!</p>
+
+<p>Le sans-culotte ob&eacute;it. L'envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public jeta un regard
+autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il en attirant Ang&eacute;lique, celle-ci est jolie.</p>
+
+<p>Et il l'embrassa famili&egrave;rement. Carrier devint bl&ecirc;me; il &eacute;tait jaloux &agrave;
+l'exc&egrave;s. Ang&eacute;lique s'&eacute;chappa des bras qui l'enla&ccedil;aient et se recula
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est ma ma&icirc;tresse! r&eacute;pondit brusquement Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si je reste quelques jours &agrave; Nantes, tu me la c&eacute;deras,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?</p>
+
+<p>&mdash;Robespierre m'envoie pour t'aider &agrave; pacifier la Vend&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?</p>
+
+<p>&mdash;Elle trouve que tu vas lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Elle les approuve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Carrier avec un rire forc&eacute;, alors elle ne pourra plus me
+reprocher ma lenteur.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers les femmes:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai &agrave; causer avec le
+citoyen.</p>
+
+<p>Madame Carrier se leva et ob&eacute;it en grommelant. Hermosa et Ang&eacute;lique la
+suivirent. Arriv&eacute;e &agrave; la porte, l'Italienne laissa passer les deux
+femmes, sortit la derni&egrave;re, et, se retournant un peu, elle &eacute;changea un
+regard rapide avec l'envoy&eacute; parisien; puis elle sortit, et la porte fut
+referm&eacute;e avec soin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES PROJETS DE CARRIER</a></h3>
+
+<p>Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examin&egrave;rent r&eacute;ciproquement. La
+d&eacute;fiance se lisait dans les yeux du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court &agrave; l'examen que son
+interlocuteur passait de sa personne.</p>
+
+<p>Carrier ne pouvait supporter les regards fix&eacute;s sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un pur?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mission te le dit assez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te le dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends un r&eacute;publicain capable de boire on verre de sang
+d'aristocrate (<i>sic</i>).</p>
+
+<p>&mdash;Verse, je boirai.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Assieds-toi, alors, et causons.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'install&egrave;rent sur le divan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'elle l'approuve?</p>
+
+<p>&mdash;Enti&egrave;rement. Je ne suis venu &agrave; Nantes que pour en surveiller
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te l'explique en d&eacute;tail?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fera un v&eacute;ritable plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &eacute;coute-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout oreilles.</p>
+
+<p>Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son
+interlocuteur. L'esp&egrave;ce de petite mise en sc&egrave;ne qu'il venait d'ex&eacute;cuter
+en jouant les grands sentiments r&eacute;publicains, si fort de mode alors,
+n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoy&eacute; de Robespierre.</p>
+
+<p>Mais Carrier avait vu avec d&eacute;pit que cet homme n'avait paru &eacute;prouver non
+seulement aucune g&ecirc;ne en la pr&eacute;sence du proconsul, mais m&ecirc;me n'avait
+manifest&eacute; aucun &eacute;tonnement, ni aucune curiosit&eacute;. La proposition de boire
+un verre de sang d'aristocrate l'avait fait l&eacute;g&egrave;rement sourire, et il
+avait accompagn&eacute; sa r&eacute;ponse laconique d'un regard quelque peu railleur
+qui avait d&eacute;montr&eacute; &agrave; Carrier que le nouveau venu &eacute;tait un homme peu
+facile &agrave; jouer. Aussi le commissaire r&eacute;publicain se tint-il sur ses
+gardes, et le proconsul s'effa&ccedil;a momentan&eacute;ment pour faire place au
+procureur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi
+dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la
+France, y compris Paris, Nantes est la ville o&ugrave; les aristocrates
+abondent le plus?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit Di&eacute;go, et cela s'explique d'autant mieux que
+Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux mois pass&eacute;s que je suis ici, j'ai fait activement
+rechercher les brigands pour les incarc&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait ton devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai accompli.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en doutons pas &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont
+petites; elles regorgent d'aristocrates.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est un b&eacute;tail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais l'entassement am&egrave;ne le typhus, et la nuit derni&egrave;re un
+poste entier de grenadiers a succomb&eacute; en quelques heures. Au Bouffay,
+les gardiens eux-m&ecirc;mes tombent quelquefois en ouvrant les portes des
+cachots.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; les bons patriotes p&acirc;tiraient pour les mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je
+comprends ta susceptibilit&eacute; &agrave; l'endroit de l'entassement des
+prisonniers. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite
+qu'elles se remplissaient, et de donner en m&ecirc;me temps un peu d'agr&eacute;ment
+aux braves sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce moyen que tu cherchais?...</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai trouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mettre en r&eacute;quisition tous les navires depuis Nantes jusqu'&agrave;
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;On clouera avec soin les sabords.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de
+ces navires.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront
+que l'on va les d&eacute;porter tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Je les d&eacute;porte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant
+d'un sourire monstrueux.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute avec la plus scrupuleuse attention.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois les sabords clou&eacute;s et les aristocrates &agrave; fond de cale, on
+ferme l'entr&eacute;e du pont avec des planches....</p>
+
+<p>&mdash;Bien clou&eacute;es &eacute;galement?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Continue, citoyen; c'est plein d'int&eacute;r&ecirc;t, ce que tu me dis l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se
+retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache
+dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;J'appellerai cela &laquo;<i>les d&eacute;portations verticales</i>,&raquo; ajouta Carrier en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Des baignades r&eacute;volutionnaires, fit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Et la Loire sera &laquo;<i>la baignoire nationale!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, citoyen! Touche l&agrave;; tu me vas!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, citoyen! J'&eacute;crirai &agrave; Robespierre pour le remercier de
+t'avoir envoy&eacute; ici!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand commencerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui prendra le premier bain?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais &agrave; cet
+effet. Tu comprends, ceux-l&agrave; iront ouvrir la porte du paradis pour les
+autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure la f&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures; et apr&egrave;s cela souper chez moi. Tu en seras?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les bons patriotes se r&eacute;jouiront ensemble, et si cet aristocrate
+de Gonchon r&eacute;clame des jugements, on le fera baigner avec les autres!</p>
+
+<p>En ce moment on frappa doucement &agrave; la porte du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria Carrier.</p>
+
+<p>La porte s'entr'ouvrit, et la t&ecirc;te de Sc&eacute;vola parut dans
+l'entre-b&acirc;illement.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen... fit-il en s'adressant &agrave; Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave; Pinard, Chaux et Brutus qui demandent &agrave; te voir pour faire
+une motion.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils entrent! ce sont des bons!</p>
+
+<p>Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Sc&eacute;vola.
+Carrier, mis en belle humeur par l'id&eacute;e des noyades qu'il allait
+commencer &agrave; mettre &agrave; ex&eacute;cution, les accueillit avec familiarit&eacute;. Pinard
+et Di&eacute;go se touch&egrave;rent la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux
+aristocrates en septembre &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash; Et nous l'avions commenc&eacute;e autrefois en Bretagne, ajouta Di&eacute;go;
+n'est-ce pas, Carfor?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'appelle plus comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu as chang&eacute; de nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie
+des aristocrates. Les gueux avaient prononc&eacute; ce nom, il &eacute;tait souill&eacute;,
+et j'en ai chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais pu le garder; car, s'il &eacute;tait souill&eacute;, tu l'as diablement
+lav&eacute;! s'&eacute;cria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons
+auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.</p>
+
+<p>Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle &agrave; la
+Convention?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en fais mes compliments.</p>
+
+<p>&mdash;Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Te faire une motion.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est rapport &agrave; ces brigands qui encombrent l'entrep&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc une id&eacute;e aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Et une bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous cela.</p>
+
+<p>Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les
+prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'&oelig;il de Carrier
+flamboyait. Quand Pinard eut achev&eacute;, le proconsul lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Adopt&eacute;! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre mani&egrave;re? fit observer Di&eacute;go en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'emp&ecirc;chera pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! nous irons plus vite.</p>
+
+<p>Carrier alors communiqua &agrave; son tour &agrave; ses trois amis le plan qu'il avait
+con&ccedil;u, plan qui non seulement avait &eacute;t&eacute; approuv&eacute; par la Convention, mais
+encore avait &eacute;t&eacute; <i>honorablement mentionn&eacute; au proc&egrave;s-verbal de la
+s&eacute;ance</i>.</p>
+
+<p>En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide &agrave; la
+guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les
+honn&ecirc;tes gens, les farouches patriotes pouss&egrave;rent des hurlements de
+joie. Il fut convenu que Carrier et Di&eacute;go, Ang&eacute;lique et Hermosa
+assisteraient &agrave; cinq heures &agrave; la mitraillade, et &agrave; sept heures aux
+noyades. Deux premi&egrave;res repr&eacute;sentations en un seul jour! Quel plaisir!</p>
+
+<p>Pinard devait &ecirc;tre le principal metteur en sc&egrave;ne. Il dirigerait le feu
+et assisterait &agrave; l'&oelig;uvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le
+navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres d&eacute;tails de cette
+double op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Trois heures sonnaient &agrave; la cath&eacute;drale lorsque la conf&eacute;rence se termina.
+Di&eacute;go, en sa qualit&eacute; d'envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public de Paris, avait
+pr&eacute;venu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que
+le sans-culotte allait prendre &agrave; l'occasion de la double f&ecirc;te du soir.
+Pinard et ses amis s'&eacute;taient donc &eacute;loign&eacute;s en pr&eacute;venant Di&eacute;go qu'il les
+retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien
+et le proconsul rest&egrave;rent seuls de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore &agrave; te parler, dit Fougueray en s'asseyant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une affaire importante.</p>
+
+<p>&mdash;Concernant la R&eacute;publique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi.</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, Di&eacute;go prit son portefeuille, en tira une lettre,
+et, la d&eacute;pliant, il la pr&eacute;senta tout ouverte au proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Lis cela! dit-il.</p>
+
+<p>Carrier se pencha en avant et lut &agrave; voix haute:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je pr&eacute;sente mes amiti&eacute;s fraternelles au citoyen Carrier et lui
+ordonne, au nom de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise, une et indivisible,
+d'avoir &eacute;gard &agrave; tout ce que pourra lui communiquer le citoyen
+Fougueray &agrave; l'endroit d'un aristocrate cach&eacute; sous un faux nom et
+d&eacute;tenu &agrave; Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels
+j'ai d&eacute;j&agrave; donn&eacute; au citoyen commissaire des ordres ant&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&laquo;Cette lettre doit &ecirc;tre toute confidentielle, et ne pas sortir des
+mains du citoyen Fougueray.</p>
+
+<p>&laquo;Salut et fraternit&eacute;,</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 18em;">Robespierre.</span>
+</p>
+
+<p>&laquo;Paris, 24 frimaire, an II de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise.&raquo;</p></div>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir achev&eacute; cette lecture, Carrier r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se
+nomme Jocelyn? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me, r&eacute;pondit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a &eacute;crit jadis &agrave; ce propos en me disant de ne pas faire
+guillotiner ces deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ils sont dans les prisons!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en es pas s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas les registres?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces
+gueux-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'irai voir moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Va, si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi un laissez-passer pour la ge&ocirc;le.</p>
+
+<p>Carrier prit une feuille de papier et &eacute;crivit rapidement quelques lignes
+qu'il signa.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille &agrave; Di&eacute;go.</p>
+
+<p>Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'y faire conduire par Pinard, r&eacute;pondit-il. S'ils vivent
+encore, je prendrai des pr&eacute;cautions pour l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! toi et Robespierre, vous tenez donc bien &agrave; ces brigands?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;norm&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez les emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre punis comme ils le m&eacute;ritent?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait &eacute;crit
+de ne pas faire tomber leurs t&ecirc;tes, parce que je ne pouvais &agrave; ce moment
+venir &agrave; Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>Di&eacute;go allait sortir et se dirigeait d&eacute;j&agrave; vers la porte; Carrier l'arr&ecirc;ta
+en posant la main sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une id&eacute;e, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces
+deux hommes est un ci-devant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin?...</p>
+
+<p>&mdash;Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jocelyn?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! continua Carrier pouss&eacute; par cet instinct de l'homme de loi qui
+flaire une bonne affaire et des victimes innocentes &agrave; d&eacute;pouiller. Ah!
+ah! fit-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient ces exclamations? demanda Di&eacute;go avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Elles signifient que je crois avoir devin&eacute; tes intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Nous partagerons! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? r&eacute;pondit Di&eacute;go avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous
+moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de
+celui-l&agrave;, donc il y a quelque chose &agrave; en tirer, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, te dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Alors je le ferai noyer ce soir.</p>
+
+<p>Di&eacute;go fit un geste violent.</p>
+
+<p>&mdash;Et la lettre de Robespierre? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est confidentielle, elle prot&egrave;ge un aristocrate, Robespierre la
+reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je d&eacute;fie de me faire
+rendre compte de mes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Renard!... murmura Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Ancien procureur, mon cher!... r&eacute;pondit Carrier qui avait tout &agrave; fait
+d&eacute;pouill&eacute; le nouvel homme pour faire place &agrave; l'ancien. Je ne sais rien
+et je sais tout. R&eacute;fl&eacute;chis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu
+n'as rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! veux-tu &ecirc;tre franc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;A notre aise, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Si demain tu trouvais un million &agrave; gagner pour te faire royaliste, que
+r&eacute;pondrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu donc des propositions &agrave; me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Suppose-le.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on ne te demandait seulement qu'&agrave; les aider en ayant l'air de les
+pers&eacute;cuter... comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je commence.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! s'&eacute;cria Di&eacute;go avec emportement; puis baissant la voix il
+ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au r&eacute;publicain avec moi? Est-ce
+que tu vas continuer ton r&ocirc;le de patriote? Niaiserie que tout cela!...
+Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la
+R&eacute;publique, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait
+r&eacute;volutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas
+&ecirc;tre noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs
+d&eacute;pouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des
+ran&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;fends la R&eacute;publique! r&eacute;pondit Carrier en p&acirc;lissant de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu la d&eacute;fends, comme dans les Abruzzes je d&eacute;fendais l'asile o&ugrave;
+&eacute;taient entass&eacute;es mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Fougueray!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me menacer de me faire arr&ecirc;ter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu continues! s'&eacute;cria le proconsul devenu furieux en se voyant
+d&eacute;masqu&eacute;.</p>
+
+<p>Di&eacute;go haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un &eacute;gorgeur stupide!
+r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>Di&eacute;go tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur
+la poitrine du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">A BON CHAT BON RAT</a></h3>
+
+<p>Carrier se laissa tomber sur le divan pr&egrave;s duquel il se trouvait. Le
+mis&eacute;rable tremblait comme un enfant. Di&eacute;go remit son pistolet dans sa
+poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en
+&eacute;crasant son interlocuteur d'un regard de m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es qu'un l&acirc;che! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es
+qu'un mis&eacute;rable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores &agrave; qui tu
+parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu
+stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir &agrave; sa disposition le
+moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoy&eacute; du Comit&eacute;
+de salut public. Je t'ai montr&eacute; la lettre de Robespierre, il me reste &agrave;
+te communiquer un autre document.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, Di&eacute;go avait atteint de nouveau son portefeuille
+et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmont&eacute;
+des mots: &laquo;Pleins pouvoirs&raquo;. Il en prit encore trois autres de m&ecirc;me
+forme. Le premier &eacute;tait rev&ecirc;tu de la signature de Collot-d'Herbois, le
+second de celle de Saint-Just, le troisi&egrave;me de celle de
+Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs &eacute;taient donn&eacute;s au nom du Comit&eacute; de
+salut public et du Comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Di&eacute;go les r&eacute;unit tous les
+quatre et les pla&ccedil;a sous les yeux de Carrier qui, stup&eacute;fait et atterr&eacute;,
+n'osait bouger de place ni prononcer un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, continua Di&eacute;go, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter
+en prison si bon me semble, et si tu osais attenter &agrave; ma libert&eacute;, le
+Comit&eacute; t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de
+mauvaise humeur et concluons. Je vais &ecirc;tre clair et pr&eacute;cis. Tu voles
+ici; je pr&eacute;tends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose
+sur un pied plus convenable. Tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que
+Di&eacute;go donnait &agrave; la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant &eacute;gorger le
+marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me d&eacute;cide &agrave; parler
+comme je le fais. Tu as d&ucirc; songer d&eacute;j&agrave; que ce qui se passe ne peut
+durer. Il arrivera un moment o&ugrave; la r&eacute;action renversera le pouvoir. Ce
+jour-l&agrave;, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer &agrave;
+l'&eacute;v&eacute;nement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en
+position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons,
+prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!</p>
+
+<p>&mdash;Les aristocrates sont ruin&eacute;s! r&eacute;pondit Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tous, et les n&eacute;gociants ne le sont qu'&agrave; demi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre
+millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la
+somme.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux moiti&eacute;! dit Carrier en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Te voil&agrave; revenu &agrave; de bons sentiments!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce conclu?</p>
+
+<p>&mdash;A une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai moiti&eacute; des ran&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partage pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que nous finirions par nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va vite &agrave; l'entrep&ocirc;t; assure-toi que ton ci-devant n'est pas
+mort, et d&eacute;p&ecirc;chons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es press&eacute; maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Autant que toi. Mais, continua Carrier en r&eacute;fl&eacute;chissant, explique-moi
+comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s simple. Il est mari&eacute;; sa femme l'adore et cette femme, qui
+est religieuse maintenant, poss&egrave;de une &eacute;norme fortune. Cette fortune,
+r&eacute;alis&eacute;e il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enferm&eacute;e
+dans quelque coin du d&eacute;partement d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas o&ugrave;,
+mais j'ai des donn&eacute;es certaines qui me permettent d'&ecirc;tre s&ucirc;r du fait. En
+passant &agrave; Rennes, j'ai fait incarc&eacute;rer l'ancien notaire de la famille,
+et, pour racheter sa libert&eacute; et sa vie, il m'a racont&eacute; cela. L'imb&eacute;cile
+ne m'a rien cach&eacute;, et lorsque j'ai vu qu'il avait d&eacute;fil&eacute; son chapelet,
+je l'ai laiss&eacute; marcher avec les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! s'&eacute;cria Carrier qui comprenait mieux que personne cette
+mani&egrave;re de proc&eacute;der.</p>
+
+<p>&mdash;Or, le marquis et sa femme &eacute;taient hors de France, continua Di&eacute;go, et
+ils y sont rentr&eacute;s depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa
+femme a &eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;A La Roche-Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a conduite l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Un diable incarn&eacute; nomm&eacute; Marcof, fr&egrave;re naturel du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parl&eacute; plusieurs fois de cet
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Imprudente! dit Di&eacute;go entre ses dents.</p>
+
+<p>Carrier ne l'entendit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends, continua l'Italien, que d&egrave;s que la religieuse saura son
+mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Toute sa fortune y passera.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite nous d&eacute;porterons verticalement le cher marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Adopt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente &agrave; me donner une lettre
+pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en
+prison et qu'il va &ecirc;tre jug&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et il y consentira?</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'&agrave; cinq heures nous serons &agrave;
+la place du d&eacute;partement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux
+seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je pr&eacute;tends le laisser
+durant quelques jours, afin que l'ex&eacute;cution de tes projets porte la
+terreur dans son esprit et me le livre compl&egrave;tement. Quant &agrave; toi, dresse
+une liste de ceux qu'il y a encore &agrave; ran&ccedil;onner dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera faite.</p>
+
+<p>&mdash;Et demain, nous commencerons &agrave; empocher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et
+rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement
+imagin&eacute;.</p>
+
+<p>Et les deux hommes se serr&egrave;rent la main et se s&eacute;par&egrave;rent. Carrier
+retourna pr&egrave;s de ses ma&icirc;tresses. Di&eacute;go descendit vivement et rejoignit
+Pinard qui l'attendait.</p>
+
+<p>Le sans-culotte prit famili&egrave;rement le bras de l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de
+salut public.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'as pas des ordres &agrave; donner pour les noyades et les
+mitraillades de ce soir? r&eacute;pondit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ils sont donn&eacute;s depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, allons chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>Tous deux se dirig&egrave;rent vers le Bouffay.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Pinard apr&egrave;s un l&eacute;ger silence et en parlant avec
+pr&eacute;caution, de mani&egrave;re &agrave; ne pas &ecirc;tre entendu des rares passants qui
+longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?</p>
+
+<p>&mdash;Enchant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a marche alors?</p>
+
+<p>&mdash;Sup&eacute;rieurement.</p>
+
+<p>&mdash;Carrier en est?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je te l'avais bien dit.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de montrer tes pouvoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et... qu'est-ce qu'il a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il les a crus bons?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais montr&eacute; un pistolet avant, et &ccedil;a l'avait rendu stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne doute de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Il me croit bel et bien envoy&eacute; du Comit&eacute;; tu avais si parfaitement
+imit&eacute; les signatures.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! j'y avais mis tous mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je te le r&eacute;p&egrave;te, cela marchera tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu comme j'ai jou&eacute; mon r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui t'ai demand&eacute; ton nouveau nom!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait superbe!</p>
+
+<p>&mdash;Carrier partagera avec moi les ran&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne affaire; et pour le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai promis moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moiti&eacute;! s'&eacute;cria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... quelle b&ecirc;tise! Il n'aura rien!</p>
+
+<p>&mdash;Et si Carrier se f&acirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour lui!</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait te causer des d&eacute;sagr&eacute;ments.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; toi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'ob&eacute;it au doigt et &agrave;
+l'&oelig;il; je l'ai form&eacute;e, tous ces hommes me sont d&eacute;vou&eacute;s, et je leur
+dirais de massacrer Carrier qu'ils ob&eacute;iraient.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! j'ai libre acc&egrave;s &agrave; Richebourg, maintenant. Que Carrier
+m'inqui&egrave;te, et son affaire sera claire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous sommes de rudes joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que nous gagnerons la partie.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rons-le.</p>
+
+<p>En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue &eacute;troite, au bas
+de laquelle demeurait Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai plac&eacute;
+l'homme que tu m'as adress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pi&eacute;tro?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bon gar&ccedil;on, qui m'est d&eacute;vou&eacute;. Tu en as fait ce que je t'ai
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est guichetier &agrave; la prison?</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vois-tu, Di&eacute;go, il faut nous h&acirc;ter. Tous les jours on me parle
+de ces deux hommes; on s'&eacute;tonne qu'ils soient encore vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vivent encore, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Carrier m'avait parl&eacute; du typhus.</p>
+
+<p>&mdash;Je les avais fait mettre &agrave; part par pr&eacute;caution, sachant ce qu'ils
+valent. Mais je te le dis encore, d&eacute;p&ecirc;chons-nous. Je ne sais plus que
+r&eacute;pondre &agrave; ceux qui m'interrogent &agrave; ce sujet; et j'ai &eacute;t&eacute; contraint de
+les faire remettre dans la salle commune.</p>
+
+<p>&mdash;Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser
+noyer ou fusiller, &agrave; leur choix.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi quatre jours encore?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le marquis n'est pas facile &agrave; intimider, et que je compte
+beaucoup sur l'effet des ex&eacute;cutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs
+j'attends de nouveaux renseignements indispensables.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici arriv&eacute;s, dit Pinard en s'arr&ecirc;tant et en poussant la porte
+d'une all&eacute;e &eacute;troite. Entre et monte; nous causerons plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Personne que la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours dans le m&ecirc;me &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'as-tu gard&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont
+fait endurer ces brigands que tu connais.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tu&eacute; Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est bien vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le retrouverai.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en
+l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux
+hommes se trouvaient.</p>
+
+<p>La chambre dans laquelle ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent &eacute;tait situ&eacute;e au troisi&egrave;me &eacute;tage
+de la maison. C'&eacute;tait une vaste pi&egrave;ce d&eacute;meubl&eacute;e et garnie seulement
+d'une table et de quelques chaises. Les chaises &eacute;taient en paille
+grossi&egrave;re, et, sur la table, on voyait une grande quantit&eacute; de bouteilles
+et de verres &agrave; moiti&eacute; vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre
+d'infanterie et un autre de cavalerie &eacute;taient suspendus &agrave; la muraille.
+Deux fen&ecirc;tres basses et &agrave; ch&acirc;ssis de bois dits &agrave; la guillotine,
+laissaient p&eacute;n&eacute;trer le jour qui commen&ccedil;ait &agrave; baisser. Une seconde porte,
+communiquant avec une autre pi&egrave;ce, &eacute;tait plac&eacute;e en regard de celle
+d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approch&egrave;rent de
+la table.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu soif? demanda le sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pend du vin que tu as dans ta cave, r&eacute;pondit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de
+gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les
+premiers crus de Bordeaux, rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Du vin girondin!</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que les d&eacute;put&eacute;s de son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-m'en go&ucirc;ter, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait
+dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Un bruit l&eacute;ger r&eacute;pondit &agrave; cette interpellation prononc&eacute;e d'une voix
+rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement
+sur le seuil.</p>
+
+<p>En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer,
+Di&eacute;go ne put ma&icirc;triser un geste d'&eacute;tonnement. Pinard se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la trouves chang&eacute;e, n'est pas? dit-il en frappant sur l'&eacute;paule de
+son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;connaissable! r&eacute;pondit l'Italien en consid&eacute;rant attentivement la
+jeune fille qui demeurait immobile, encadr&eacute;e par le chambranle de ch&ecirc;ne
+comme une gravure ancienne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.</p>
+
+<p>Di&eacute;go garda le silence. La jeune fille n'avait pas chang&eacute; de position.
+Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais
+ce costume, qui jadis avait d&ucirc; briller d'&eacute;l&eacute;gance et de coquetterie,
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tomber en lambeaux. Ses pieds nus &eacute;taient marbr&eacute;s par le
+froid. Sa coiffe d&eacute;chir&eacute;e retombait sur ses &eacute;paules. Et cependant, comme
+l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille &eacute;tait belle encore sous
+cette livr&eacute;e ignoble de la plus profonde mis&egrave;re. Ses longs cheveux
+blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses
+soyeuses. Ses joues amaigries et p&acirc;les faisaient ressortir l'&eacute;clat de
+ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de
+regard. Ils &eacute;taient d'une fixit&eacute; &eacute;trange.</p>
+
+<p>De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait
+murmurer quelques mots &agrave; voix basse. Ses mains s&egrave;ches et rougies se
+rapprochaient alors comme celles des enfants &agrave; qui on apprend le saint
+langage de la pri&egrave;re. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite,
+puis l'expression changeait tout &agrave; coup. De grosses gouttes de sueur
+perlaient &agrave; la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage
+indiquait l'&eacute;pouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un
+cri s'&eacute;touffait dans sa gorge.</p>
+
+<p>Elle tremblait de tous ses membres et paraissait &eacute;touffer. Enfin des
+larmes abondantes tombaient de ses paupi&egrave;res et le calme renaissait.
+Puis aux pleurs succ&eacute;dait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant
+parl&eacute;, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal
+&agrave; ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers
+la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la t&ecirc;te par un
+mouvement semblable &agrave; celui d'un enfant qui a peur d'&ecirc;tre maltrait&eacute;,
+elle s'avan&ccedil;a craintivement, ob&eacute;issant au sans-culotte comme un esclave
+e&ucirc;t ob&eacute;i &agrave; un ma&icirc;tre cruel et redout&eacute;.</p>
+
+<p>Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et d&eacute;signa du doigt les
+bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche
+de c&ocirc;t&eacute; de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la
+tendit &agrave; la jeune fille, en fixant sur elle son &oelig;il fauve d'o&ugrave; se
+d&eacute;gageait une sorte de fluide magn&eacute;tique pareil &agrave; celui du serpent
+fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours
+craintive et fr&eacute;missante, elle prit la clef qui lui &eacute;tait offerte.</p>
+
+<p>Di&eacute;go, stup&eacute;fait, regardait sans comprendre la sc&egrave;ne muette qui se
+passait sous ses yeux, cherchant en vain &agrave; en deviner le sens, lorsque,
+sur un geste de son compagnon, plus imp&eacute;rieux encore que le premier, la
+malheureuse insens&eacute;e tourna sur elle-m&ecirc;me par un mouvement raide et
+machinal, et s'&eacute;loigna vivement, traversant la pi&egrave;ce dans toute sa
+largeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable signifie cette com&eacute;die? demanda Di&eacute;go en se retournant vers
+l'&acirc;me damn&eacute;e du proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, attends un peu, r&eacute;pondit Pinard avec un sourire
+triomphant.</p>
+
+<p>En effet, cinq minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es que le pas de la jeune
+fille retentit l&eacute;g&egrave;rement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de
+la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles
+pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement,
+d&eacute;posa le tout avec pr&eacute;caution sur la table, et se retira ensuite dans
+l'angle de la pi&egrave;ce le plus &eacute;loign&eacute; des buveurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Pinard en attirant &agrave; lui l'une des bouteilles qu'il
+d&eacute;boucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien!
+comment la trouves-tu dress&eacute;e? Lui ai-je appris &agrave; faire convenablement
+le service et &agrave; se rendre utile en soci&eacute;t&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est donc plus folle? demanda Di&eacute;go en baissant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle &eacute;tait priv&eacute;e de raison, elle ne te comprendrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je lui ai parl&eacute; un langage que la brute elle-m&ecirc;me entend
+parfaitement, dit Pinard en d&eacute;signant de la main une grosse corde pendue
+&agrave; la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la bats?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il faut bien lui faire son &eacute;ducation. D'ailleurs, elle ne
+comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.</p>
+
+<p>Di&eacute;go se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains,
+il l'attira vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! lui dit-il avec une sorte de pr&eacute;caution tendre.</p>
+
+<p>La jeune fille tourna la t&ecirc;te de son c&ocirc;t&eacute;, et fixa sur l'Italien ses
+grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le
+don de la vue.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! r&eacute;p&eacute;ta Di&eacute;go, veux-tu me r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention &eacute;tait
+captiv&eacute;e par un &eacute;norme paquet de breloques qui, suivant la mode du
+temps, pendait au bout de la cha&icirc;ne de montre de l'ami de Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en
+d&eacute;signant toujours la corde et en haussant les &eacute;paules avec m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! continua Di&eacute;go, &eacute;coute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal,
+je ne veux pas te battre, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? fit Yvonne en relevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.</p>
+
+<p>Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se
+report&egrave;rent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa
+pens&eacute;e. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement;
+puis s'enhardissant peu &agrave; peu, elle les prit dans sa main, et se baissa
+pour les contempler de plus pr&egrave;s, les examinant attentivement une &agrave; une.
+Di&eacute;go sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira
+sa montre de son gousset, et la donna &agrave; la jeune fille. Celle-ci poussa
+alors une exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas la g&acirc;ter! s'&eacute;cria Pinard avec emportement. Il faudra que je
+recommence &agrave; la battre pour la ramener dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son
+plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contract&egrave;rent, son
+visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa &eacute;chapper la
+montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'&eacute;cria
+Di&eacute;go en s'adressant &agrave; son ami.</p>
+
+<p>Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre
+enfant, en proie &agrave; une terreur folle, se recula vivement, les dents
+serr&eacute;es et les mains fr&eacute;missantes.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup son &oelig;il hagard lan&ccedil;a un &eacute;clair d'intelligence, son bras se
+dressa comme s'il e&ucirc;t voulu repousser une apparition effrayante, elle
+arracha sa main qu'avait saisie Di&eacute;go, poussa un cri aigu qui sembla lui
+d&eacute;chirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourpr&egrave;rent, et elle
+roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa t&ecirc;te heurta en
+tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec
+abondance; puis la jeune fille demeura &eacute;tendue sans mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a reconnu! s'&eacute;cria Di&eacute;go avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! r&eacute;pondit tranquillement Pinard en d&eacute;bouchant la seconde
+bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard &eacute;tait lucide lorsqu'elle le
+fixait sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que
+le mien; &ccedil;a lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! j'en suis s&ucirc;r. Elle s'est fait d&eacute;j&agrave; une demi-douzaine de
+trous &agrave; la t&ecirc;te en se p&acirc;mant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et
+lui adressait la parole pour se distraire.</p>
+
+<p>Di&eacute;go s'&eacute;tait rapproch&eacute; de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il
+se disposa &agrave; la relever pour la prendre dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il la transporter? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? r&eacute;pondit Pinard avec un sourire ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande o&ugrave; est son lit, pour l'y porter.</p>
+
+<p>&mdash;Il est l&agrave;. Et le sans-culotte d&eacute;signa du geste de la paille &agrave; moiti&eacute;
+pourrie &eacute;tendue dans un coin de la seconde pi&egrave;ce, et que la porte rest&eacute;e
+ouverte permettait d'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce tas de fumier? fit Di&eacute;go en reculant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en
+occupe pas davantage. Laisse-la l&agrave;; elle est bien revenue toute seule
+les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle
+en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence &agrave;
+m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai &agrave; l'entrep&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Je te d&eacute;fends de le faire! s'&eacute;cria l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre &agrave; la hauteur de
+l'&oelig;il par ce mouvement familier &agrave; tous les buveurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>Pinard se mit &agrave; rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il
+rejeta en arri&egrave;re pour &ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de mieux contempler son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies nos conventions, dit-il en d&eacute;gustant &agrave; petites gorg&eacute;es le
+verre qu'il venait de porter &agrave; ses l&egrave;vres. Tu oublies ce qui s'est pass&eacute;
+entre nous &agrave; la baie des Tr&eacute;pass&eacute;s, le soir o&ugrave;, poursuivi toi-m&ecirc;me par
+Keinec et Jahoua, tu as quitt&eacute; la route de Brest pour venir me demander
+asile.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans mon arriv&eacute;e, tu mourais comme un chien dans ton trou,
+interrompit Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui t'ai sauv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher
+ami, qu'Yvonne &eacute;tait devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti &agrave;
+prendre que de la noyer en la jetant &agrave; la mer, ou de la laisser errer &agrave;
+l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait
+infailliblement donn&eacute; des renseignements pr&eacute;cieux et pr&eacute;cis sur ton
+aimable individualit&eacute;, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne
+pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder pr&egrave;s de moi. Tu
+acceptas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A condition que j'en ferais ce que je voudrais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne devais jamais la tuer.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai chang&eacute; d'avis aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, je te le r&eacute;p&egrave;te, cela commence &agrave; me fatiguer de la trouver
+toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent
+plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'emm&egrave;nerai, et je la placerai chez quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, pour qu'on la soigne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! fit Pinard en haussant les &eacute;paules; et si en la soignant on
+la gu&eacute;rissait? N'oublie pas que sa folie a &eacute;t&eacute; provoqu&eacute;e par une fi&egrave;vre
+c&eacute;r&eacute;brale, et que, par cons&eacute;quent, elle peut revenir &agrave; la raison: j'ai
+pris des renseignements l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je la garderai pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour en faire ta ma&icirc;tresse, comme tu en as toujours eu l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas libre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Corpo di Bacco! tu m'&eacute;chauffes les oreilles, &agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les refroidir! R&eacute;fl&eacute;chis que tu n'es pas libre de nous
+compromettre tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi nous compromettrais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Si Yvonne revient &agrave; la raison, elle s'&eacute;chappera promptement; elle
+pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces
+&ecirc;tres-l&agrave; sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soup&ccedil;onnait ici
+seulement, il serait capable de venir &agrave; Nantes nous chercher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! dit Di&eacute;go en r&eacute;fl&eacute;chissant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, adieu nos beaux projets!</p>
+
+<p>L'Italien ne r&eacute;pondit pas, mais un nuage sombre &eacute;tait descendu sur son
+front et il paraissait m&eacute;diter profond&eacute;ment; son &oelig;il m&ecirc;me se d&eacute;tourna
+du corps de la pauvre Bretonne.</p>
+
+<p>Pinard vida un nouveau verre et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Songe que tout nous a r&eacute;ussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les
+signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres &eacute;manant
+de Robespierre; il te prend pour un envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public;
+bref, il ob&eacute;it et il marche &agrave; la baguette. Nous ne pouvions d&eacute;sirer
+mieux. Mais maintenant que tu as &eacute;t&eacute; contraint de lui livrer une partie
+de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme,
+sais-tu bien, &agrave; nous faire dispara&icirc;tre pour la confisquer tout enti&egrave;re &agrave;
+son profit et ne plus avoir &agrave; partager avec nous. Or, s'il se doutait de
+la v&eacute;rit&eacute;, la chose lui serait facile et nous serions guillotin&eacute;s ce
+soir m&ecirc;me. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer
+d'Yvonne &agrave; mon gr&eacute;, et je t'engage &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir aussi que ta vie est
+entre mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as jou&eacute; au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le
+comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tu perdrais un million &agrave; ce jeu-l&agrave;. Sans moi, tu ne pourrais
+rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez b&ecirc;te pour te livrer mon
+secret. Moi mort, adieu tes r&ecirc;ves d'ambition et le moyen de les r&eacute;aliser
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'int&eacute;r&ecirc;t! dit Pinard avec
+cynisme.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si la chose n'&eacute;tait pas ainsi, crois-tu que j'aurais &eacute;t&eacute; me
+mettre dans tes griffes? Tu as &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de mon aplomb aupr&egrave;s de
+Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du
+courage, tu en conviendras?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme &agrave;
+reculer, ne nous f&acirc;chons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous f&acirc;chons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de
+cette petite bonne &agrave; guillotiner?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir
+martyriser.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu t'occupes de sa sant&eacute;! s'&eacute;cria Pinard dont la physionomie prit
+subitement une expression de haine et de sauvagerie &eacute;pouvantable. Tu ne
+penses donc pas &agrave; ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en
+elle que la fianc&eacute;e de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore,
+et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais
+mes mains mutil&eacute;es et je n'aurais plus de piti&eacute;.... Non, il faut qu'elle
+me paye les tortures que j'ai support&eacute;es!... J'en ai fait mon esclave,
+mon chien! A force de la battre, je lui ai appris &agrave; m'ob&eacute;ir malgr&eacute; sa
+folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente
+la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses &eacute;paules!
+Chacun de ses g&eacute;missements me fait du bien au c&oelig;ur. En gardant Yvonne
+pr&egrave;s de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si
+aujourd'hui je pense &agrave; en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne
+m'&eacute;chappe.</p>
+
+<p>Di&eacute;go ne r&eacute;pondit pas, mais il se d&eacute;tourna avec un geste de d&eacute;go&ucirc;t. Le
+mis&eacute;rable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si
+largement distanc&eacute; par la farouche f&eacute;rocit&eacute; du sans-culotte qu'il se
+demandait si c'&eacute;tait bien une cr&eacute;ature humaine qu'il avait en face de
+lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son d&eacute;sir
+ardent de voler la fortune de mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron. Il se leva
+et parcourut la chambre &agrave; grands pas, tandis que Pinard jetait un regard
+de chat-tigre sur le corps inanim&eacute; et ensanglant&eacute; de la pauvre Yvonne
+toujours &eacute;vanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par
+arr&ecirc;ter l'h&eacute;morrhagie et ne coulait plus que lentement.</p>
+
+<p>Enfin l'Italien revint &agrave; sa place; son visage avait chang&eacute; d'expression.
+Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa
+ensuite sur la table. Son parti &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te
+l'abandonne, l'argent vaut mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! te voil&agrave; raisonnable! r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus d'elle et pensons &agrave; la grande affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des
+aristocrates qui nous donneront la f&ecirc;te ce soir. Il faut veiller sur le
+marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer.
+Une m&eacute;prise nous co&ucirc;terait trop cher, et les petites ran&ccedil;ons ne sont pas
+non plus &agrave; d&eacute;daigner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraiss&eacute;s,
+tous ces tyrans.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils
+n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!</p>
+
+<p>&mdash;Partons alors.</p>
+
+<p>&mdash;Partons!</p>
+
+<p>Les deux hommes se lev&egrave;rent, et, sans accorder un regard &agrave; la jeune
+fille, ils se dirig&egrave;rent vers la porte. Pinard posa la main sur le
+bouton de la serrure et s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas &ecirc;tre libres de causer ce soir;
+convenons de nos faits.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois jours tu iras &agrave; l'entrep&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en r&eacute;ponds, surtout apr&egrave;s
+l'histoire des noyades, &agrave; laquelle nous lui laisserons le temps de
+penser.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite? Le reste me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras chercher les &eacute;cus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me pr&eacute;venir? &Ccedil;a ne
+peut pas m'aller.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu faire, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous quitterons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore faut-il sortir de Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sortirons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou &agrave; laisser. Je te
+conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai &agrave; la sortie et
+nous ne nous s&eacute;parerons que quand nous aurons partag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu alors?</p>
+
+<p>&mdash;Convenu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! partons.</p>
+
+<p>Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement d&egrave;s que lui et son
+compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas
+lourds faire r&eacute;sonner les marches chancelantes, et tous deux quitt&egrave;rent
+la maison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA FOLLE</a></h3>
+
+<p>Une demi-heure s'&eacute;coula encore sans qu'Yvonne f&icirc;t un mouvement. Puis un
+l&eacute;ger fr&eacute;missement des mains annon&ccedil;a que la jeune fille revenait &agrave; elle:
+l'air p&eacute;n&eacute;tra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira
+doucement. Sa t&ecirc;te se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupi&egrave;res
+alourdies se refermant presque aussit&ocirc;t, elle reprit son immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement
+connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine,
+elle parvint &agrave; se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang
+perdu, elle chancela et fut oblig&eacute;e de se retenir &agrave; la muraille en
+attendant que l'&eacute;tourdissement f&ucirc;t dissip&eacute;. Enfin elle reprit un peu de
+force.</p>
+
+<p>La pauvre folle porta les deux mains &agrave; son front, rejeta en arri&egrave;re les
+m&egrave;ches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en
+avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible
+comme celle d'une statue; p&acirc;le comme celle d'un cadavre. Elle tourna
+lentement autour de la chambre sans para&icirc;tre avoir conscience de ce
+qu'elle faisait. Elle toucha tour &agrave; tour &agrave; la table, aux verres, aux
+bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle
+recommen&ccedil;a sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son
+habitude, elle se mit &agrave; prier; mais ses pri&egrave;res n'avaient aucune suite
+et &eacute;taient d'une incoh&eacute;rence &eacute;trange. C'&eacute;taient des invocations &agrave; la
+Vierge, des discours adress&eacute;s &agrave; l'abbesse de Plogastel, au Christ; des
+mots se heurtant auxquels se m&ecirc;laient des cris rauques et des sanglots.
+Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries
+parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement &agrave; son cerveau
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.</p>
+
+<p>La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses &eacute;paules bleuis et
+marbr&eacute;s frissonnaient sous les v&ecirc;tements en lambeaux qui les couvraient
+&agrave; peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai chaud! j'ai bien chaud! r&eacute;p&eacute;tait-elle en s'effor&ccedil;ant de d&eacute;grafer
+son corsage et en arrachant son justin d&eacute;labr&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela
+lui &eacute;tait arriv&eacute; en pr&eacute;sence de Di&eacute;go. Le calme fut remplac&eacute; par la
+terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps
+pench&eacute; en avant, une main plac&eacute;e pr&egrave;s de l'oreille, elle prit la pause
+d'une personne qui &eacute;coute attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; les gendarmes! dit-elle &agrave; voix basse. Ils viennent pour arr&ecirc;ter
+le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon
+recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; un personnage imaginaire:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu
+d'aller pr&eacute;venir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?...
+Non, laisse-moi pr&egrave;s de toi; j'ai peur!... Tu te f&acirc;ches?... Eh bien! ne
+me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'ob&eacute;is... je sors par le
+jardin. Ah! voici les gen&ecirc;ts.... Il faut les traverser pour gagner la
+route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait
+sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....</p>
+
+<p>Ici l'expression de son visage d&eacute;cela un effroi plus grand encore. Elle
+poussa un cri et se d&eacute;battit en reculant.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais
+pas.... Que voulez-vous? O&ugrave; suis-je donc maintenant?... Oh! ce
+cheval!... Mon Dieu! &agrave; mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse.
+Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je
+vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que
+je me....</p>
+
+<p>Yvonne s'arr&ecirc;ta; ses yeux s'ouvrirent d&eacute;mesur&eacute;ment. Elle voulut crier
+encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pens&eacute;e
+effrayante la dominait &eacute;videmment.</p>
+
+<p>&mdash;La baie des Tr&eacute;pass&eacute;s! murmura-t-elle enfin. La baie des Tr&eacute;pass&eacute;s!
+Mon p&egrave;re!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!...
+Je suis morte!... Mon &acirc;me revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne
+m'oubliez pas!!...</p>
+
+<p>Yvonne s'arr&ecirc;ta encore.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il
+m'emm&egrave;ne... il me prend dans ses bras.... A moi! &agrave; moi! au secours!...
+Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!...
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle machinalement en se calmant tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pens&eacute;es parurent prendre un
+autre cours. Un bruit l&eacute;ger, semblable &agrave; celui d'une clef que l'on
+introduit dans une serrure, retentit &agrave; la porte. Yvonne se leva
+doucement et marcha sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... dit-elle en &eacute;coutant; c'est Jahoua....</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il &eacute;tait seul. A peine
+fut-il entr&eacute; qu'Yvonne courut &agrave; lui. La nuit &eacute;tait venue peu &agrave; peu, et
+l'obscurit&eacute; &eacute;tait compl&egrave;te. La jeune fille saisit les mains du
+sans-culotte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment
+d'amabilit&eacute;! Au fait! elle est gentille, la petite.</p>
+
+<p>Et le mis&eacute;rable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne,
+l'embrassa famili&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais
+d&eacute;fendu de m'embrasser. Si mon p&egrave;re nous voyait!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne nous voit pas! r&eacute;pondit Pinard en ricanant.</p>
+
+<p>Yvonne poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est moi, parbleu! s'&eacute;cria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je
+me sens en gaiet&eacute; ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage,
+je te conduirai &agrave; souper chez Carrier. Bonne id&eacute;e, tout de m&ecirc;me!
+continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus
+t&ocirc;t. &Ccedil;a les fera enrager tous ces gueux-l&agrave;, qui croient que je ne peux
+pas &ecirc;tre ador&eacute; comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates
+des prisons ont mieux aim&eacute; mourir que d'&ecirc;tre gentilles avec moi. On leur
+montrera qu'on a une ma&icirc;tresse qui vaut bien les leurs! Allons, la
+Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapport&eacute;s avant-hier.
+C'est une robe d'aristocrate; &ccedil;a t'ira!</p>
+
+<p>Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'&eacute;tait mise &agrave;
+trembler. Se reculant peu &agrave; peu, elle avait &eacute;t&eacute; se blottir dans un des
+angles de la pi&egrave;ce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je
+vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en
+p&acirc;mera de rage, que &ccedil;a fera plaisir &agrave; voir!</p>
+
+<p>L'&eacute;tincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha
+sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une
+chandelle &agrave; demi consum&eacute;e qui &eacute;tait plant&eacute;e dans un chandelier sale et
+gras.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Yvonne murmurait &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce s'&eacute;claira peu &agrave; peu. Pinard aper&ccedil;ut la jeune fille et se
+dirigea vers elle. Il tenait sa lumi&egrave;re &agrave; la main, et les rayons,
+frappant en plein sur son visage, l'&eacute;clairaient merveilleusement et en
+faisaient ressortir la laideur repoussante.</p>
+
+<p>Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son
+front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et d&eacute;pouilla tout
+ce qu'elle avait d'insens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Le sans-culotte la saisit par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voil&agrave; la seconde fois
+que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.</p>
+
+<p>Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler &agrave; quelques
+pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la
+table avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de
+prendre des pr&eacute;cautions. Au diable mes id&eacute;es de ce soir! Demain elle ira
+&agrave; l'entrep&ocirc;t, et le soir aux d&eacute;portations verticales, comme dit Carrier.
+Je savais bien que la raison lui revenait peu &agrave; peu, moi, et ce serait
+par trop dangereux de la laisser vivre!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">JULIE DE CHÂTEAU-GIRON</a></h3>
+
+<p>Situ&eacute;e sur la route de Nantes &agrave; Vannes, formant le point central du
+petit golfe o&ugrave; la Vilaine vient se perdre dans l'Oc&eacute;an, et &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+sud duquel se trouve P&eacute;nestin, la petite ville de la Roche-Bernard &eacute;l&egrave;ve
+orgueilleusement, sur la limite du d&eacute;partement du Morbihan et de celui
+de la Loire-Inf&eacute;rieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se
+mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivi&egrave;re qui coule &agrave;
+leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la premi&egrave;re partie du nom vient d'un
+gros rocher qui s'&eacute;l&egrave;ve du lit m&ecirc;me de la Vilaine, et la seconde du plus
+ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de
+ces nombreux ports naturels aux entr&eacute;es difficiles comme il en abonde
+sur les c&ocirc;tes de Bretagne.</p>
+
+<p>C&eacute;l&egrave;bre entre toutes les villes de la province pour avoir &eacute;t&eacute; la
+premi&egrave;re qui re&ccedil;ut la r&eacute;forme protestante apport&eacute;e et propag&eacute;e dans son
+sein par d'Andelot, fr&egrave;re de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard
+n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; arborer le drapeau royaliste, et &eacute;tait devenue, en
+1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit
+port, abrit&eacute; des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile
+s&ucirc;r aux nombreuses barques de p&ecirc;che qui sillonnaient les c&ocirc;tes, portant
+de Bretagne en Vend&eacute;e et de Vend&eacute;e aux &icirc;les voisines des nouvelles, des
+vivres, des munitions, et souvent des soldats <i>blancs</i>.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait six heures du matin. Une brume &eacute;paisse, qui enveloppait les
+c&ocirc;tes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des
+t&eacute;n&egrave;bres. Les vagues de la mar&eacute;e montante, refoulant les eaux de la
+rivi&egrave;re, venaient mourir en clapotant sur la car&egrave;ne d'un petit navire.</p>
+
+<p>Sur le pont de ce navire, du grand m&acirc;t au beaupr&eacute;, &eacute;taient diss&eacute;min&eacute;s
+les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuy&eacute;s
+sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du
+pr&eacute;sent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.</p>
+
+<p>Deux personnages occupaient seuls l'arri&egrave;re. L'un portant les insignes
+de ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu
+&agrave; la boutonni&egrave;re de la veste, se promenait lentement de b&acirc;bord &agrave; tribord
+avec cette impassibilit&eacute; du marin qui sait se contenter du plus &eacute;troit
+espace pour accomplir des promenades interminables.</p>
+
+<p>Le lavage du navire venait d'&ecirc;tre termin&eacute; sous l'&oelig;il vigilant du chef,
+et chacun &eacute;tait &agrave; son poste. Pr&egrave;s du banc de quart se tenait assise une
+femme rev&ecirc;tue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs ann&eacute;es
+auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette
+femme, &agrave; la d&eacute;marche digne, au geste &eacute;l&eacute;gant, &agrave; la beaut&eacute; ang&eacute;lique, aux
+regards r&ecirc;veurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigu&eacute;s par
+la souffrance, courbait la t&ecirc;te sous le voile qui lui descendait sur les
+&eacute;paules, et les mains entrelac&eacute;es sur sa poitrine, &eacute;grenant un chapelet
+de ses doigts effil&eacute;s, elle offrait la vivante image de l'ange de la
+pri&egrave;re, tant elle paraissait absorb&eacute;e dans ses pieuses pens&eacute;es. Un l&eacute;ger
+bruit, qui retentit pr&egrave;s d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses
+de ce monde. Ce bruit &eacute;tait caus&eacute; par un petit mousse. Le pauvre enfant,
+accroupi au pied du m&acirc;t d'artimon auquel &eacute;tait adoss&eacute;e la sainte femme,
+s'&eacute;tait laiss&eacute; engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant
+pr&egrave;s de lui, l'avait r&eacute;veill&eacute; brusquement &agrave; l'aide d'un coup de poing
+paternellement administr&eacute;. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa
+t&ecirc;te intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se m&ecirc;ler aux
+hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le
+lourd chapelet attach&eacute; &agrave; sa ceinture, elle tourna les regards vers le
+ciel noir en poussant un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof
+aurait-il &eacute;chou&eacute; dans son entreprise? Serait-il bless&eacute;? Serait-il mort?
+H&eacute;las! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un brusque mouvement s'op&eacute;ra &agrave; l'avant du <i>Jean-Louis</i>; un
+matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se
+retenant d'une main aux cordages du beaupr&eacute;, s'avan&ccedil;a doucement, fixant
+avec persistance ses regards sur la mer que lui d&eacute;robait en partie la
+brume. Un grand silence se fit dans la bord&eacute;e de quart qui suivait
+attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et r&eacute;gulier,
+semblable &agrave; celui d'avirons frappant avec pr&eacute;caution les vagues,
+retentit &agrave; peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de
+l'ab&icirc;me, tourna la t&ecirc;te vers ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Une embarcation! dit-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;La vois-tu? demanda le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des
+rames.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle aire?</p>
+
+<p>&mdash;A b&acirc;bord.... Ah! j'aper&ccedil;ois un point noir se d&eacute;tachant dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; son poste, alors! commanda le contrema&icirc;tre sans &eacute;lever la
+voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques.
+Les servants &agrave; leurs pi&egrave;ces! Parez tout et vivement!</p>
+
+<p>Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant
+aupr&egrave;s de la religieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Va pr&eacute;venir le patron! dit-il.</p>
+
+<p>L'enfant se d&eacute;tacha aussit&ocirc;t du groupe des matelots, et, tandis que
+ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut &agrave;
+l'arri&egrave;re. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot
+s'avan&ccedil;ait certainement dans les eaux du lougre.</p>
+
+<p>Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant
+lequel il se planta en tenant respectueusement &agrave; la main son chapeau
+goudronn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on
+signale une embarcation &agrave; b&acirc;bord.</p>
+
+<p>&mdash;Venant de terre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&icirc;tre! On le suppose, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne la laisse pas accoster!</p>
+
+<p>Le mousse porta rapidement l'ordre. Le ma&icirc;tre s'approcha alors des
+bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il
+s'effor&ccedil;a &agrave; son tour de percer la brume. La religieuse s'&eacute;tait plac&eacute;e
+pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main
+d&eacute;licate sur le bras du second du <i>Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Madame? r&eacute;pondit le marin en se retournant et s'effor&ccedil;ant de rendre
+doux et agr&eacute;able le rude accent de son organe.</p>
+
+<p>&mdash;Que vient-on de vous dire, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Rien d'important, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;On me signale une embarcation venant de terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le commandant aurait donn&eacute; le signal convenu si c'&eacute;tait lui,
+et une embarcation du bord serait all&eacute;e le prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui croyez-vous que ce soit, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Peut-&ecirc;tre des ennemis, des bleus damn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont pas &agrave; la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'ils n'y &eacute;taient pas hier soir, madame, mais ils peuvent
+bien &ecirc;tre venus cette nuit; aussi, pour plus de pr&eacute;caution, ai-je donn&eacute;
+l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce sont des amis?</p>
+
+<p>&mdash;Ils se feront reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! je crois entendre le bruit des rames.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, madame, r&eacute;pondit Bervic en quittant la
+religieuse pour monter sur le bastingage.</p>
+
+<p>Puis, portant la main &agrave; son sifflet et le sifflet &agrave; ses l&egrave;vres, il en
+tira un son aigu accompagn&eacute; de modulations. Tous les hommes de quart se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent vers les carabines suspendues au pied du grand m&acirc;t et s'en
+saisirent vivement. Trois matelots s'approch&egrave;rent d'une caronade. Les
+deux servants se mirent de chaque c&ocirc;t&eacute; de l'aff&ucirc;t mobile, l'un un
+goupillon, l'autre un refouloir &agrave; la main, puis le chef de pi&egrave;ce pointa
+le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir
+accoster le lougre.</p>
+
+<p>Alors se reculant et se pla&ccedil;ant de c&ocirc;t&eacute;, il prit une m&egrave;che allum&eacute;e et
+attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est par&eacute;! dit-il en s'adressant &agrave; Bervic.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! r&eacute;pondit le vieux ma&icirc;tre d'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Un profond silence se fit &agrave; bord du navire et suivit ce court &eacute;change
+des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse
+s'&eacute;tait remise &agrave; prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors
+tr&egrave;s distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de
+l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les
+flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'&oelig;il rapide autour
+de lui, et, assur&eacute; que tous ses hommes &eacute;taient &agrave; leur poste et pr&ecirc;ts au
+combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du canot! cria-t-il d'une voix imp&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Aucune r&eacute;ponse ne lui fut faite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du canot! r&eacute;p&eacute;ta-t-il une seconde fois.</p>
+
+<p>Un nouveau silence suivit ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du canot! r&eacute;pondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se
+redressant avec col&egrave;re et en sautant sur le banc de quart.</p>
+
+<p>Le chef de pi&egrave;ce approcha sa m&egrave;che de la lumi&egrave;re; il attendait le
+commandement de: feu! Mais au moment m&ecirc;me o&ugrave; Bervic allait donner
+l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des amis! murmura un matelot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre une ruse, mes enfants! r&eacute;pondit Bervic. Parez vos
+carabines et attention!</p>
+
+<p>Le canot entrait alors dans les eaux m&ecirc;mes du lougre.</p>
+
+<p>&mdash;Le commandant! s'&eacute;cria le mousse avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit
+lou&eacute;! le Seigneur a exauc&eacute; ma pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Bervic, en reconnaissant son chef, avait lanc&eacute; dans la nuit un nouveau
+coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement &agrave; tribord,
+s'appr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une
+double ligne de la t&ecirc;te de l'escalier d'honneur au pied du grand m&acirc;t.
+L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un
+bout d'amarre lanc&eacute; du haut du lougre, la contraignait &agrave; demeurer bord &agrave;
+bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec,
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous
+faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; tr&egrave;s bien! je suis
+content, vous &ecirc;tes de vrais matelots.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le vieux ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.</p>
+
+<p>&mdash;Mon commandant? r&eacute;pondit le marin en s'avan&ccedil;ant respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras donner double ration &agrave; l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant.</p>
+
+<p>En ce moment la religieuse s'avan&ccedil;a vers Marcof et lui tendit sa petite
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, &agrave; pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et
+en portant &agrave; ses l&egrave;vres la main qui lui &eacute;tait offerte avec une gr&acirc;ce
+chevaleresque, digne d'un preux du moyen &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, r&eacute;pondit la religieuse: je veillais pr&egrave;s de ces braves
+gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne font que leur devoir, madame; vous &ecirc;tes, &agrave; mon bord, ma&icirc;tresse
+souveraine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Keinec &eacute;changeait quelques poign&eacute;es de main amicales
+avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy,
+examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard
+o&ugrave; se peignaient l'&eacute;tonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de
+Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la pri&egrave;re du marin,
+&eacute;tait redescendue dans l'entrepont.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher! s'&eacute;cria gaiement le chef royaliste, je ne
+m'attendais pas &agrave; voir ce que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? r&eacute;pondit Marcof en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre lougre est gr&eacute;&eacute;, am&eacute;nag&eacute; et arm&eacute; &agrave; faire rougir un vaisseau
+du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;D'honneur! je suis dans l'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de voir mon navire et mon &eacute;quipage en temps de paix, fit le
+marin en prenant un accent plus s&eacute;rieux; que diriez-vous donc si vous
+pouviez le contempler en temps de guerre, quand le <i>Jean-Louis</i>
+s'accroche &agrave; une fr&eacute;gate ennemie et que mes matelots s'&eacute;lancent la hache
+au poing et le poignard aux dents!</p>
+
+<p>&mdash;Cordieu! ce doit &ecirc;tre un beau spectacle, et l'eau m'en vient &agrave; la
+bouche, rien qu'en y pensant.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! pourquoi sommes-nous oblig&eacute;s de faire la guerre civile?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que des brigands nous y contraignent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher
+que nous avons quitt&eacute; le placis, il y a trois heures, et fait douze
+lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus
+fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les
+yeux, et un d&eacute;sir effr&eacute;n&eacute; de combattre sans retourner &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est &agrave; terre seulement
+que nous pourrons sauver Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il faut m&ecirc;me nous h&acirc;ter! Voulez-vous descendre visiter madame
+la marquise de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; c'&eacute;tait elle qui vous parlait tout &agrave; l'heure, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, faites-moi l'honneur de me pr&eacute;senter, je vous suis.</p>
+
+<p>Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'int&eacute;rieur du navire
+et descendit, accompagn&eacute; de M. de Boishardy. Julie les attendait dans
+son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler &eacute;trange &agrave; tous ceux
+qui connaissent l'int&eacute;rieur d'un petit navire de guerre, et cependant
+les cabines r&eacute;unies qu'habitait la religieuse m&eacute;ritaient parfaitement ce
+titre &agrave; tous les points de vue et &agrave; tous les &eacute;gards.</p>
+
+<p>Lorsque Marcof avait conduit Julie &agrave; son bord, il avait donn&eacute; des ordres
+ant&eacute;rieurs et tout fait disposer en cons&eacute;quence. Il voulait que la
+religieuse, accoutum&eacute;e au bien-&ecirc;tre du couvent, que la fille noble
+&eacute;lev&eacute;e dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan,
+enfin, la femme de son fr&egrave;re, ne souffr&icirc;t pas d'un s&eacute;jour prolong&eacute; dans
+un humble navire am&eacute;nag&eacute; pour des hommes aux habitudes grossi&egrave;res. Il
+voulait enfin que Julie f&ucirc;t trait&eacute;e en reine et honor&eacute;e comme telle.</p>
+
+<p>Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirig&eacute; avaient
+suffi pour ex&eacute;cuter les ordres du chef supr&ecirc;me. A bord d'un navire de
+guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve
+naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est
+rare que tous les autres corps d'&eacute;tats manuels n'y aient pas chacun leur
+repr&eacute;sentant. D'ailleurs, le calfat est &agrave; moiti&eacute; ma&ccedil;on, le voilier &agrave;
+demi-tapissier, le ma&icirc;tre charg&eacute; des pavillons presque un artiste en
+ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables:
+bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont l&agrave; &agrave; profusion.
+Puis le marin a, en g&eacute;n&eacute;ral, un go&ucirc;t prononc&eacute; pour l'art de
+l'ameublement. Ing&eacute;nieux dans les moindres d&eacute;tails, comme l'homme qui se
+trouve constamment aux prises avec la n&eacute;cessit&eacute;, aucun obstacle ne
+l'arr&ecirc;te; et si la difficult&eacute; est trop forte, il la tourne avec adresse.
+Cela s'explique facilement: enferm&eacute; les trois quarts de sa vie entre les
+parois de sa prison flottante, il cherche &agrave; en dorer les barreaux, et,
+le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours &agrave; son but.
+Ensuite, les voyages, les s&eacute;jours en pays &eacute;trangers, qui lui font
+emprunter un usage &agrave; l'un, un usage &agrave; l'autre, d&eacute;veloppent son sentiment
+artistique sans qu'il s'en rende compte lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>A bord du <i>Jean-Louis</i>, navire corsaire, dont le chef n'avait &agrave; ob&eacute;ir
+qu'&agrave; sa propre volont&eacute;, le travail qui concernait l'appartement destin&eacute;
+&agrave; Julie &eacute;tait plus facile encore &agrave; ex&eacute;cuter. Quelques cloisons abattues
+avaient form&eacute; un vaste salon &eacute;clair&eacute; par les fen&ecirc;tres perc&eacute;es &agrave;
+l'arri&egrave;re du lougre. Des caisses d'&eacute;toffes orientales, rapport&eacute;es des
+pr&eacute;c&eacute;dentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les
+boiseries des murailles disparaissaient sous les &eacute;clatantes couleurs,
+sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du
+Bengale. Un &eacute;pais tapis &eacute;gyptien couvrait le plancher et offrait aux
+pieds le moelleux appui de sa laine vierge.</p>
+
+<p>Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde,
+ornaient la pi&egrave;ce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en &eacute;b&egrave;ne et un Christ,
+v&eacute;ritable chef-d'&oelig;uvre fouill&eacute; par la main d'un artiste dans un bloc
+d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout &agrave; l'admiration de
+tous les amants du beau et semblaient, par leur style s&eacute;v&egrave;re et
+grandiose, inviter &agrave; la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Une seconde pi&egrave;ce &eacute;tait dispos&eacute;e en chambre &agrave; coucher, et celle-ci
+rappelait les aust&egrave;res habitudes du clo&icirc;tre par sa simplicit&eacute; dans les
+moindres d&eacute;tails. Deux mousses bien dress&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; mis aux ordres
+de la marquise, et Julie, le jour o&ugrave; elle posa le pied sur le pont du
+<i>Jean-Louis</i>, s'&eacute;tait sentie remu&eacute;e jusqu'au fond du c&oelig;ur &agrave; la vue des
+pr&eacute;venances attentives et des soins empress&eacute;s dont l'entourait Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes reine et ma&icirc;tresse &agrave; bord du <i>Jean-Louis</i>, madame, lui dit
+le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura
+d&eacute;sormais qu'un d&eacute;sir, celui de vous plaire, et vos moindres volont&eacute;s
+seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Julie, doucement &eacute;mue, avait tendu ses deux mains au fr&egrave;re de son mari,
+que ses larmes remerci&egrave;rent plus encore que ses paroles. Puis, le soir
+m&ecirc;me, Marcof &eacute;tait parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la
+religieuse cherch&acirc;t &agrave; s'opposer &agrave; ce d&eacute;part; car, pour ces deux nobles
+&acirc;mes, le salut de Philippe &eacute;tait la seule pr&eacute;occupation de tous les
+instants.</p>
+
+<p>On sait que les premi&egrave;res tentatives de Marcof furent vaines et que son
+premier s&eacute;jour &agrave; Nantes n'amena aucun r&eacute;sultat. Alors il &eacute;tait revenu &agrave;
+la Roche-Bernard, et ensuite il &eacute;tait retourn&eacute; aupr&egrave;s de Boishardy.
+Cette seconde exp&eacute;dition devait &ecirc;tre d&eacute;cisive, car le temps marchait
+avec une rapidit&eacute; effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'&agrave; l'aide
+d'un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous aidera! avait simplement r&eacute;pondu celle-ci avec une sainte
+confiance dans la protection divine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ainsi qu'ils s'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s, et huit jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s
+sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. D&egrave;s lors, on comprend
+les inqui&eacute;tudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et
+la joie qu'elle &eacute;prouva &agrave; l'arriv&eacute;e si p&eacute;niblement attendue du marin.
+Marcof lui avait promis de revenir pr&egrave;s d'elle avant de tenter un effort
+supr&ecirc;me. Julie savait que son hardi beau-fr&egrave;re allait au placis de
+Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle esp&eacute;rait instinctivement
+que l'intr&eacute;pide royaliste, si connu par sa force, sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, son
+intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir,
+et mettrait tout en &oelig;uvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne
+s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e, en effet; mais au moment o&ugrave; Boishardy &eacute;tait mont&eacute; &agrave;
+bord du lougre avec le commandant, elle &eacute;tait loin de supposer la part
+active que voulait prendre le chef chouan &agrave; la d&eacute;livrance de Philippe.</p>
+
+<p>Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, &eacute;tait donc descendu dans
+l'entrepont: l&agrave; encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et
+vint agr&eacute;ablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se
+dirigea vers l'arri&egrave;re, et, s'adressant &agrave; un mousse qui veillait
+ext&eacute;rieurement &agrave; la porte de la religieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Demande &agrave; madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous
+recevoir.</p>
+
+<p>Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussit&ocirc;t en laissant
+la porte ouverte et en s'effa&ccedil;ant pour livrer passage. Marcof et
+Boishardy p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la pi&egrave;ce &eacute;l&eacute;gante au milieu de laquelle se
+tenait Julie qui venait &agrave; leur rencontre. En quelques mots, le marin
+pr&eacute;senta son compagnon &agrave; la marquise, qui le re&ccedil;ut avec une familiarit&eacute;
+noble et empress&eacute;e.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait trop tendue pour se livrer &agrave; des compliments et &agrave; des
+d&eacute;monstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donn&eacute; sa
+main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'&eacute;tait engag&eacute;e rapide,
+pr&eacute;cise, nullement entrav&eacute;e par les r&eacute;ticences, et d&eacute;pourvue des
+banalit&eacute;s d'usage.</p>
+
+<p>Julie prodigua &agrave; Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui
+inspirait d'expressions touchantes pour t&eacute;moigner au noble aventurier ce
+qu'elle ressentait au fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauv&eacute;e moi-m&ecirc;me; car si Philippe
+meurt, je mourrai!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, sa voix &eacute;tait si douce, si calme, et indiquait tant de
+foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent
+profond&eacute;ment touch&eacute;s. Le marin, dominant son &eacute;motion, fit un mouvement
+pour quitter le salon; il avait, dit-il, &agrave; donner quelques ordres
+relatifs au d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Marcof; nous passons la journ&eacute;e &agrave; bord; mais comme le
+vent est bon et la mar&eacute;e favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous
+mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'&ecirc;tre repris par nos amis.
+L&agrave;, nous serons &agrave; peu de distance de Nantes, et si nous parvenons &agrave;
+enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je r&eacute;ponds, car j'en
+d&eacute;fends l'entr&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie &agrave; vous.</p>
+
+<p>Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise
+demeur&egrave;rent seuls. Le gentilhomme jetait malgr&eacute; lui ses regards sur le
+v&ecirc;tement de la religieuse; Julie s'en aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous &eacute;tonnez que
+je sois rest&eacute;e fid&egrave;le &agrave; mes v&oelig;ux dans ces temps o&ugrave; chacun n'a plus le
+respect de ses serments?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pondit Boishardy, je ne m'&eacute;tonne pas, mais j'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, apr&egrave;s un l&eacute;ger silence, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous d&eacute;livrons Philippe, ne consentirez-vous pas &agrave; repara&icirc;tre dans
+le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! fit la religieuse en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait
+confi&eacute;s Marcof; il connaissait l'histoire enti&egrave;re des douleurs de la
+pauvre femme, et sa d&eacute;licatesse l'emp&ecirc;chait d'insister sur un semblable
+sujet.</p>
+
+<p>Il se disposait m&ecirc;me &agrave; se retirer &agrave; son tour, car Julie semblait
+absorb&eacute;e dans des r&eacute;flexions p&eacute;nibles, lorsqu'un l&eacute;ger tressaillement du
+navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous prenons la mer? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la religieuse; et demain soir vous serez &agrave; Nantes. Que
+Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement,
+h&eacute;las! c'est l&agrave; toute la part que je puis prendre &agrave; cette entreprise.</p>
+
+<p>Boishardy s'inclina profond&eacute;ment, et sortant de l'appartement de la
+marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Marcof avait veill&eacute; en personne &agrave; la man&oelig;uvre et &agrave; la
+marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il
+appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver
+Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA ROUTE DE NANTES</a></h3>
+
+<p>Cinq heures apr&egrave;s que le lougre eut quitt&eacute; la Roche-Bernard, Bervic
+descendit aupr&egrave;s de son chef le pr&eacute;venir que l'on &eacute;tait en vue du
+Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne mouillerons pas, r&eacute;pondit Marcof. Tiens le cap droit devant
+toi, double la pointe du Croisic et cours une bord&eacute;e sur Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Boishardy avec &eacute;tonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il &eacute;tait convenu que nous d&eacute;barquerions au Croisic?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais j'ai r&eacute;fl&eacute;chi que le Croisic &eacute;tait encore &agrave; vingt lieues de
+Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire &agrave; cheval cette longue
+&eacute;tape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la
+ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'&agrave; la hauteur de
+Lavau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pensez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus,
+qui ont m&ecirc;me &eacute;tabli garnison &agrave; Paimb&oelig;uf. Et qui sait si, depuis nos
+derni&egrave;res nouvelles, ils ne se sont pas empar&eacute;s de Savenay, de
+Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte,
+nous ne risquons pas grand'chose, car les r&eacute;publicains n'ont pas un
+navire en &eacute;tat de lutter avec <i>le Jean-Louis</i>, et, s'ils tentaient de
+l'arr&ecirc;ter au passage, nos canons sauraient bien r&eacute;pondre. D'ailleurs, en
+quittant le lougre, je donnerai &agrave; Bervic des ordres en cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'apr&egrave;s mes ordres,
+Fleur-de-Ch&ecirc;ne doit envoyer &agrave; Batz nos chevaux, et Batz est &agrave; une port&eacute;e
+de fusil du Croisic.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec
+descendra &agrave; terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de
+pousser jusqu'&agrave; Lavau, et, en cas de pr&eacute;sence des bleus, de se cacher
+dans les bruy&egrave;res de Saint-&Eacute;tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection &agrave; soulever.</p>
+
+<p>Marcof monta sur le pont; cinq minutes apr&egrave;s, un canot &eacute;tait &agrave; la mer,
+Keinec y descendait, et <i>le Jean-Louis</i>, orientant sa voilure, demeurait
+stationnaire &agrave; la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure
+ensuite, Keinec remontait &agrave; bord, apr&egrave;s avoir accompli sa mission, et le
+lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment
+retir&eacute;e, suivait la c&ocirc;te en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.</p>
+
+<p>On &eacute;tait en d&eacute;cembre, et la nuit vient vite &agrave; cette &eacute;poque de l'ann&eacute;e;
+aussi lorsque <i>le Jean-Louis</i> atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui
+apparut-elle que dans la p&eacute;nombre du cr&eacute;puscule. N&eacute;anmoins Marcof,
+ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre
+que l'obscurit&eacute; f&ucirc;t compl&egrave;te pour p&eacute;n&eacute;trer dans le cours du fleuve.
+Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des
+pr&eacute;cautions infinies, et, remorqu&eacute; par ses chaloupes, il n'atteignit
+Lavau que vers quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Marcof, avant de mouiller, envoya &agrave; terre un matelot avec ordre
+d'obtenir des renseignements pr&eacute;cis. Le matelot rapporta d'excellentes
+nouvelles: les royalistes dominaient &agrave; Lavau, et aucun soldat bleu ne
+s'y trouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en s&ucirc;ret&eacute; ici, et, le
+jour venu, nous nous mettrons en route.</p>
+
+<p>Il s'occupa alors des soins &agrave; donner &agrave; son navire et des recommandations
+&agrave; adresser &agrave; Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du
+commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux ma&icirc;tre.
+Aucun homme ne devra descendre &agrave; terre, et tu ne laisseras accoster
+aucune embarcation. Vous avez des vivres &agrave; bord; donc toute
+communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie
+comme si l'on &eacute;tait en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des
+boulets plein la cale. S'ils t'inqui&egrave;tent trop vivement, tu retourneras
+au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'&agrave; notre retour. Si dans cinq
+jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et
+tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des
+ordres que tu ex&eacute;cuterais &agrave; la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si
+je suis tu&eacute;, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas
+le lougre.</p>
+
+<p>Bervic avait &eacute;cout&eacute; attentivement les recommandations de son chef; mais
+&agrave; ces derni&egrave;res paroles, il changea de physionomie. Une &eacute;motion tr&egrave;s
+vive se r&eacute;fl&eacute;ta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots;
+mais Marcof l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi
+tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans,
+pour me dire ta pens&eacute;e. Tu m'as compris, ob&eacute;is!</p>
+
+<p>Vers midi, apr&egrave;s avoir pris cong&eacute; de la religieuse qui b&eacute;nit une
+derni&egrave;re fois le courageux marin, Marcof s'&eacute;lan&ccedil;a dans un canot que l'on
+venait de mettre &agrave; la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls.
+Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit &agrave; la barre, et
+l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.</p>
+
+<p>A Lavau, la Loire, coup&eacute;e par de nombreuses &icirc;les, est plus large et plus
+majestueuse qu'&agrave; Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le
+<i>Jean-Louis</i>, demeur&eacute; au milieu du fleuve, avait mouill&eacute; &agrave; l'abri de
+l'un de ces gros &icirc;lots, qui le d&eacute;robait presque compl&egrave;tement &agrave; la vue
+des rives voisines, et bient&ocirc;t l'embarcation fut s&eacute;par&eacute;e de lui, moins
+encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler.
+Keinec ramait vigoureusement. Tout &agrave; coup l'un de ses avirons rencontra
+une r&eacute;sistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.</p>
+
+<p>&mdash;Un noy&eacute;! r&eacute;pondit Keinec en d&eacute;signant du geste un cadavre surnageant
+entre deux eaux; c'&eacute;tait ce cadavre qui avait arr&ecirc;t&eacute; l'aviron.</p>
+
+<p>&mdash;Un noy&eacute;! r&eacute;p&eacute;ta Marcof en saisissant une gaffe.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! fit Boishardy en arr&ecirc;tant Marcof. Le sauvetage n'est pas
+possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre! un autre! s'&eacute;cria Keinec en d&eacute;signant un second cadavre qui
+flottait &agrave; la suite du premier; celui-l&agrave; remue!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais en voici encore! dit Marcof stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, en effet, le canot fut entour&eacute; par une double rang&eacute;e de corps
+morts qui descendaient vers la mer ob&eacute;issant au cours de la Loire. De
+minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les
+trois hommes &eacute;taient braves, mais leurs cheveux se h&eacute;riss&egrave;rent &agrave; la vue
+de ce spectacle &eacute;trange et &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'&eacute;cria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier?
+Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!</p>
+
+<p>Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfon&ccedil;a ses avirons dans
+les eaux du fleuve; mais les corps des noy&eacute;s qui froissaient ses rames
+le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait &agrave; la racine de
+ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas
+s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes
+saut&egrave;rent vivement &agrave; terre. Un vieux p&ecirc;cheur raccommodant ses filets se
+trouvait &agrave; quelque distance, Marcof l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cette nu&eacute;e de cadavres qui encombrent le fleuve? lui
+demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon monsieur, r&eacute;pondit le p&ecirc;cheur en secouant la t&ecirc;te, c'est
+une mal&eacute;diction qui est sur le pays, bien s&ucirc;r. Depuis deux jours, la
+Loire charrie des morts! On dit que c'est &agrave; Nantes qu'on les noie, parce
+que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!</p>
+
+<p>&mdash;Horreur! s'&eacute;cri&egrave;rent les deux hommes en reculant d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Puis une m&ecirc;me pens&eacute;e leur traversa subitement l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe! dirent-ils ensemble.</p>
+
+<p>Et tous deux, par un m&ecirc;me mouvement, quitt&egrave;rent le vieux p&ecirc;cheur et
+s'&eacute;lanc&egrave;rent dans la direction de la derni&egrave;re maison de la ville, en
+face de laquelle ils avaient aper&ccedil;u en d&eacute;barquant trois chevaux que
+tenait en main un paysan breton. Ce paysan &eacute;tait celui que Keinec avait
+&eacute;t&eacute; trouver &agrave; Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donn&eacute; par Marcof
+de se rendre &agrave; Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua
+respectueusement.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Keinec &eacute;tait remont&eacute; dans le canot, et, suivant la
+rive, il le conduisait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de Lavau, dans une sorte de petite
+anse naturelle, &agrave; demi cach&eacute;e par de gros arbres qui garnissaient
+l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation
+au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aid&eacute; du jeune paysan auquel il
+avait fait signe de venir pr&egrave;s de lui, il coupa &agrave; la h&acirc;te des gen&ecirc;ts,
+des bruy&egrave;res et des branches de ch&ecirc;ne. Alors tous deux, avec une adresse
+merveilleuse, dissimul&egrave;rent le canot sous un v&eacute;ritable &eacute;difice de bois
+mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile,
+n&eacute;anmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les
+ordres de Boishardy et s'&eacute;loigna, tandis que les trois hommes,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en &eacute;vitant
+soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant &agrave;
+Savenay, les e&ucirc;t expos&eacute;s &agrave; rencontrer des d&eacute;tachements r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en mod&eacute;rant l'ardeur de
+celui qu'il montait et en &eacute;prouvant le besoin de parler pour chasser les
+terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses
+compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Marcof; nous serons &agrave; Nantes au coucher du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais calcul&eacute; notre d&eacute;part en cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais
+fous? dit Boishardy en se frappant le front.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez nos habits.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je
+crois, Dieu me damne! que nous avons m&ecirc;me conserv&eacute; tous trois la cocarde
+noire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous entrons &agrave; Nantes avec ce costume-l&agrave;, nous ne ferons pas trois
+pas dans la ville sans &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s, incarc&eacute;r&eacute;s et tout ce qui s'en
+suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant &agrave;
+Keinec qui demeurait sombre et silencieux.</p>
+
+<p>Le jeune homme releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondit-il, que j'entrerai &agrave; Nantes n'importe sous quel
+costume, mais que j'y entrerai.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas l&agrave;! Pour
+moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la
+gueule de ce Carrier que Dieu confonde!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pr&eacute;vu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inqui&eacute;tez de rien.
+Nous nous arr&ecirc;terons &agrave; Saint-&Eacute;tienne pour laisser souffler nos chevaux;
+l&agrave; nous trouverons un ami qui nous fournira trois v&ecirc;tements complets de
+sans-culottes: nous serons m&eacute;connaissables!</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de
+pareilles d&eacute;froques.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous un meilleur d&eacute;guisement?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Va donc pour cette livr&eacute;e de valets de bourreau!</p>
+
+<p>&mdash;J'endosserais celle du diable, r&eacute;pondit le marin, pour arriver &agrave; mon
+but!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne
+pensons qu'&agrave; Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; Yvonne! murmura Keinec.</p>
+
+<p>Marcof l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu esp&egrave;res donc encore? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&eacute;rerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! soupira le marin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fouill&eacute; toutes les villes de Bretagne, except&eacute; Nantes, continua
+Keinec; peut-&ecirc;tre Yvonne y est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que j'aime, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, Boishardy ne conna&icirc;t pas cette histoire, ajouta Marcof.
+Raconte-la-lui, Keinec; elle l'int&eacute;ressera, et peut-&ecirc;tre te donnera-t-il
+d'excellents conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en &eacute;cartant un
+peu son cheval pour que Keinec p&ucirc;t s'approcher.</p>
+
+<p>Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis
+il r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticit&eacute;
+sauvage mais pleine de po&eacute;sie qui n'appartient qu'au paysan breton, il
+entama la l&eacute;gende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait
+en parlant; au souvenir d'Yvonne enlev&eacute;e par Di&eacute;go, des larmes de rage
+sillonn&egrave;rent son visage; son poing crisp&eacute; meurtrissait le pommeau de sa
+selle, et, par une contraction des muscles, il &eacute;treignit si vivement
+son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.</p>
+
+<p>En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de
+Fougueray, Boishardy &eacute;changea un regard rapide avec Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les m&ecirc;mes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la chose s'&eacute;claircit au lieu de se compliquer, c'est bon
+signe.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais je ne saurais oublier les derni&egrave;res paroles
+prononc&eacute;es par ce mis&eacute;rable chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous l'avez trouv&eacute; mourant &agrave; l'abbaye de Plogastel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles &eacute;taient ces paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici: &laquo;Venge-moi de ceux qui m'ont assassin&eacute;, tu les livreras &agrave;
+la justice... elle n'est pas notre s&oelig;ur, c'est sa ma&icirc;tresse &agrave; lui...
+&agrave;....&raquo; Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un
+mouvement de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui accusait-il de sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Son fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il disait que cet homme n'&eacute;tait pas son fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre ce mis&eacute;rable n'avait-il plus sa raison et d&eacute;lirait-il en
+parlant ainsi; l'agonie caus&eacute;e par le poison am&egrave;ne souvent des
+hallucinations &eacute;tranges.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme
+avait conscience de ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous porte &agrave; le croire?</p>
+
+<p>&mdash;Une v&eacute;rit&eacute; qu'il m'a avou&eacute;e et qui prouve &eacute;videmment qu'il n'&eacute;tait pas
+le fr&egrave;re du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontr&eacute; jadis dans
+les Abruzzes. A cette &eacute;poque, je ne l'avais vu que quelques minutes,
+mais cela s'&eacute;tait pass&eacute; dans des circonstances telles que sa figure
+&eacute;tait demeur&eacute;e grav&eacute;e dans ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a avou&eacute; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de cela, Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que supposer! &Eacute;tait-ce Rapha&euml;l (ce mis&eacute;rable se nommait
+ainsi), &eacute;tait-ce Rapha&euml;l qui trompait le comte de Fougueray; &eacute;tait-ce le
+comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la r&eacute;ponse
+que se trouverait le n&oelig;ud de cette intrigue, et malheureusement je ne
+puis r&eacute;pondre moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange! dit Boishardy en r&eacute;fl&eacute;chissant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les clochers de Saint-&Eacute;tienne, fit observer Keinec en d&eacute;signant
+du doigt deux fl&egrave;ches aigu&euml;s qui apparaissaient en ce moment sur la
+droite des voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pressons l'allure! r&eacute;pondit Boishardy, et enfon&ccedil;ons-nous sur la
+gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, apr&egrave;s nous &ecirc;tre assur&eacute;s
+que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en &eacute;peronnant
+son cheval et en fixant un regard per&ccedil;ant sur les campagnes avoisinant
+la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'int&eacute;resse et je donnerais de bon
+c&oelig;ur le peu qui me reste de bien pour d&eacute;couvrir l'endroit o&ugrave; on la
+retient prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si toutefois elle vit encore! r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doute pas! s'&eacute;cria Keinec. Si Yvonne &eacute;tait morte, j'aurais &eacute;t&eacute;
+tu&eacute;, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&egrave;re, mon gars, dit le chef royaliste. Quant &agrave; moi je te promets
+qu'apr&egrave;s avoir r&eacute;ussi &agrave; d&eacute;livrer le marquis de Loc-Ronan, je
+t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur &agrave; ceux qui l'auront
+fait souffrir!</p>
+
+<p>Keinec ne r&eacute;pondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la
+poign&eacute;e du sabre qui pendait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;. On comprenait que le jeune
+homme murmurait int&eacute;rieurement un serment terrible, et qu'il n'y
+faillirait pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA PLACE DU D&Eacute;PARTEMENT</a></h3>
+
+<p>Quatre heures et demie sonnaient &agrave; l'horloge de la cath&eacute;drale de Nantes
+au moment o&ugrave; le soleil, d&eacute;clinant rapidement, cachait son disque sous
+les nuages qui couraient de l'ouest &agrave; l'est, et jetait horizontalement
+ses rayons p&acirc;les et blafards sur les rives alors d&eacute;vast&eacute;es de la petite
+rivi&egrave;re de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des
+principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la
+Loire, en face l'&icirc;le Feydeau au centre m&ecirc;me de la vieille capitale du
+duch&eacute; de Bretagne.</p>
+
+<p>D&eacute;sert et d&eacute;sol&eacute;, ce faubourg offrait l'aspect d'une cit&eacute; apr&egrave;s le
+pillage.</p>
+
+<p>Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affam&eacute;s que
+l'affreuse disette qui d&eacute;solait la ville avait laiss&eacute;s sans ma&icirc;tres. A
+peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain n&eacute;cessaire &agrave; la
+nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans piti&eacute; du logis
+les animaux domestiques, et les chiens errants s'&eacute;taient instinctivement
+r&eacute;unis en bandes dans les quartiers d&eacute;serts, comme ils se r&eacute;unissent
+encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne p&eacute;n&eacute;trant
+que la nuit dans le c&oelig;ur de la cit&eacute;. Au centre du faubourg, se dressait
+un magnifique peuplier orn&eacute; de guirlandes, de rubans entrelac&eacute;s aux
+trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette
+solitude, l'animaient seuls. C'&eacute;taient des fils de vrais patriotes
+auxquels, apr&egrave;s les ex&eacute;cutions, revenaient de droit les v&ecirc;tements qui
+couvraient le corps des victimes au moment o&ugrave; le couteau les frappait.
+Bien entendu que ces v&ecirc;tements &eacute;taient ceux que le bourreau rejetait
+comme ne pouvant lui convenir.</p>
+
+<p>Ces jeunes sans-culottes, espoir de la R&eacute;publique une et indivisible,
+avaient &eacute;tabli, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de
+succursale de la halle aux habits, et s'amusaient &agrave; imiter les marchands
+et les crieurs. C'&eacute;tait quelque chose de hideux &agrave; contempler que ces
+jeunes t&ecirc;tes blondes, brunes et roses, coiff&eacute;es de perruques
+ensanglant&eacute;es ou de chapeaux &eacute;galement macul&eacute;s de taches de sang humain.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze &agrave; treize
+ans), en &eacute;taient d&eacute;j&agrave; venus aux coups &agrave; propos d'un habit couleur tabac
+d'Espagne garni de boutons d'acier. &Eacute;videmment les deux dr&ocirc;les avaient
+fait main basse sur les hardes que se r&eacute;servait l'ex&eacute;cuteur; car l'habit
+qui formait le principal sujet de contestation &eacute;tait trop frais et trop
+neuf encore pour avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;daign&eacute; par <i>monsieur de Nantes</i>, comme on
+disait sous l'ancien r&eacute;gime.</p>
+
+<p>Dans la lutte dont il &eacute;tait l'objet, le prix du combat avait eu &agrave;
+souffrir de nombreux accidents. Une manche &eacute;tait rest&eacute;e entre les mains
+de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les
+basques au bout d'un b&acirc;ton; mais ce qui causait la dispute, c'&eacute;tait la
+partie du v&ecirc;tement o&ugrave; se trouvait la garniture de boutons.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu l&acirc;cher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant &agrave;
+lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne l&acirc;cherai pas! r&eacute;pondait l'autre sans l&acirc;cher prise, et en se
+cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses
+forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne veux pas l&acirc;cher?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le voir encore?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! non! Entends-tu, grand imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!...</p>
+
+<p>Ici, Bertrand re&ccedil;ut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez,
+lequel enfla subitement et mena&ccedil;a de prendre des proportions
+gigantesques.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est comme &ccedil;a! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai
+que tu es un aristocrate!</p>
+
+<p>&mdash;Essaie donc un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je te d&eacute;noncerai!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!</p>
+
+<p>&mdash;Et Pinard est l'ami de papa!</p>
+
+<p>&mdash;Je te ferai passer sous le rasoir national!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi dans la baignoire nationale!</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai au club!</p>
+
+<p>&mdash;Au club! cri&egrave;rent les autres enfants qui jusqu'alors &eacute;taient demeur&eacute;s
+muets spectateurs de la sc&egrave;ne. Tu vas au club, toi, Pichet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que j'y vas; &agrave; preuve que j'ai &eacute;t&eacute; re&ccedil;u membre de la Soci&eacute;t&eacute;
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Bertrand s'arr&ecirc;ta, et le combat cessa momentan&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succ&eacute;dait
+rapidement &agrave; la col&egrave;re; t'es au club pour de vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour de vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc qu'on t'a re&ccedil;u?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-nous &ccedil;a! hurla la bande.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, r&eacute;pondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que
+vous sachiez que papa m'a emmen&eacute; avec lui l'autre soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me laisser parler, imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>Et Pichet reprit:</p>
+
+<p>&mdash;V'l&agrave; qu'un citoyen fait une motion o&ugrave;squ'il fallait &eacute;crire. Le
+secr&eacute;taire n'y &eacute;tait pas. On demande quelqu'un qui sait &eacute;crire. Papa
+crie en me montrant: Voil&agrave;! L&agrave;-dessus je m'en vais au bureau, et
+j'&eacute;cris; et puis quand j'ai fini, comme &ccedil;a m'amusait de griffonner sur
+le papier o&ugrave;squ'il y a des imprim&eacute;s en haut, j'ai &eacute;crit l'exemple
+d'&eacute;criture qu'on nous a donn&eacute; la semaine derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple o&ugrave;squ'il y avait:
+&laquo;Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotin&eacute; quarante
+millions d'aristocrates et cent millions de mod&eacute;r&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! r&eacute;pondit Pichet. Pour lors, v'l&agrave; un citoyen qui regardait et
+qui me dit: &laquo;C'est joli tout de m&ecirc;me ce que tu &eacute;cris l&agrave;!&raquo; Et il monte &agrave;
+la tribune, o&ugrave;squ'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les
+enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient &ecirc;tre re&ccedil;us
+au club. Alors on a cri&eacute; bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donn&eacute;
+les honneurs de la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a, les honneurs de la s&eacute;ance? demanda l'un
+des jeunes compagnons du narrateur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Pichet, d'&ecirc;tre assis tout seul sur un grand tabouret &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la tribune.</p>
+
+<p>&mdash;Et t'as eu les honneurs de la s&eacute;ance, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des
+coups!</p>
+
+<p>Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il &eacute;tait
+&eacute;vident que Pichet avait grandi &eacute;norm&eacute;ment dans l'estime de ses amis;
+aussi se redressant avec satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave;! continua-t-il, je suis un pur, un r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, un vrai
+patriote, un sans-culotte &eacute;pur&eacute;, comme dit papa.</p>
+
+<p>Et l'enfant se mit &agrave; chanter &agrave; haute voix, comme pour c&eacute;l&eacute;brer son
+triomphe, ce couplet alors des plus &agrave; la mode:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">La guillotine l&agrave;-bas</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fait toujours merveille!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le tranchant ne mollit pas,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La loi frappe et veille.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais quand viendra-t-elle ici</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Travailler en raccourci?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cette guillotine, &ocirc; gu&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Cette guillotine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration g&eacute;n&eacute;rale dont
+son antagoniste &eacute;tait l'objet. Il se mit &agrave; rire en se moquant de Pichet
+qui se promenait les mains derri&egrave;re le dos, et peut-&ecirc;tre la querelle,
+pour avoir chang&eacute; d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque
+des pas de chevaux retentirent sur la route. Au m&ecirc;me instant, le canon
+r&eacute;sonna vigoureusement du c&ocirc;t&eacute; de Nantes, et au bruit du canon se m&ecirc;la
+celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva
+attir&eacute;e par ce double fait, se mirent &agrave; courir du c&ocirc;t&eacute; des cavaliers
+d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des
+chevaux et des voyageurs.</p>
+
+<p>Trois hommes, en effet, d&eacute;bouchaient dans le faubourg se dirigeant vers
+la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de
+l'&eacute;poque: carmagnole bleue de <i>tyran</i>, pantalons courts, ceinture rouge,
+sabots garnis de paille, bonnet de la libert&eacute; enfonc&eacute; sur la t&ecirc;te et
+descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux
+c&ocirc;toyant les rives de l'Erdre.</p>
+
+<p>Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient m&eacute;connaissables sous ces habits
+nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des
+sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul
+ne se donnait pas la peine de changer de mani&egrave;res. En entendant le bruit
+de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regard&egrave;rent
+&eacute;tonn&eacute;s et inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? s'&eacute;cria Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Se battrait-on &agrave; Nantes? murmura Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant c'est bien le bruit du canon.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Avan&ccedil;ons toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! voil&agrave; des gamins qui vont peut-&ecirc;tre nous renseigner.</p>
+
+<p>Et Boishardy, se levant sur ses &eacute;triers, appela &agrave; haute voix les
+enfants. Pichet accourut le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire
+le canon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que je le sais, r&eacute;pondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!</p>
+
+<p>&mdash;On se bat donc!</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! c'est la pri&egrave;re du soir, comme dit le citoyen Carrier.</p>
+
+<p>Marcof et Boishardy se regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.</p>
+
+<p>Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se
+retournant vers Pichet, qui &eacute;tait plant&eacute; droit devant lui, jouant avec
+la crini&egrave;re de son cheval:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que la pri&egrave;re du soir du citoyen Carrier?
+demanda-t-il avec aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! r&eacute;pondit l'enfant, vous n'&ecirc;tes donc pas venu &agrave; Nantes depuis
+deux jours?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! alors, vous ne savez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous ne savons pas?</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle invention du citoyen, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu la connais, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! papa m'y a men&eacute; hier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;A la place du D&eacute;partement donc!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on y fait &agrave; la place du D&eacute;partement?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! on y tue les brigands!</p>
+
+<p>&mdash;On a donc transport&eacute; la guillotine? interrompit Marcof avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! r&eacute;pondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel
+interlocuteur.</p>
+
+<p>On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant
+l'emportement du marin, reprit aussit&ocirc;t la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu sais quelque chose, explique-toi!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les
+aristocrates....</p>
+
+<p>&mdash;On ne juge plus?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! c'&eacute;tait trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;La guillotine ne va plus assez vite....</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris &agrave;
+l'entrep&ocirc;t sur la place du D&eacute;partement, et l&agrave; les bons patriotes leur
+ont tir&eacute; dessus avec des fusils et des canons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;r de ce que tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je crois bien! papa y &eacute;tait et moi aussi. Ah! c'&eacute;tait dr&ocirc;lement
+joli, citoyen!</p>
+
+<p>&mdash;Et on recommence ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; &ccedil;a sera comme &ccedil;a tous les jours.</p>
+
+<p>Marcof poussa un soupir qui ressemblait &agrave; un rugissement. Boishardy
+comprit que cette puissante nature allait &eacute;clater. Aussi, craignant
+encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur s&ucirc;ret&eacute; &agrave; tous
+trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du
+cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit
+silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! s'&eacute;cria Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous fou? r&eacute;pondit le chef royaliste. Vous avez failli nous
+perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes
+par le temps qui court. On arr&ecirc;te vite, et une d&eacute;nonciation est bient&ocirc;t
+faite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces
+paroles de ce petit dr&ocirc;le, le sang me montait &agrave; la gorge, et j'allais
+faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit,
+si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.</p>
+
+<p>Marcof ne r&eacute;pondit pas, mais il arr&ecirc;ta l'&eacute;lan de sa monture. Un quart
+d'heure ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; que le cr&eacute;puscule du soir jetait son voile
+de brouillard sur la vieille cit&eacute; bretonne. Les trois voyageurs
+continu&egrave;rent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre.
+Bient&ocirc;t ils atteignirent la ville. Tout &agrave; coup le cheval de Boishardy
+s'arr&ecirc;ta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se
+jeta de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa
+monture.</p>
+
+<p>Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse emp&ecirc;chait de
+distinguer devant soi. Keinec s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Un cadavre! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En voici un second! continua Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Et un troisi&egrave;me, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'&eacute;tait ce matin
+sur la Loire, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Du sang, toujours du sang et rien que
+du sang!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sur la place du D&eacute;partement, r&eacute;pondit le marin d'une voix
+fr&eacute;missante.</p>
+
+<p>Les chevaux tremblaient et avan&ccedil;aient avec une r&eacute;pugnance visible. A
+chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol &eacute;tait d&eacute;tremp&eacute;.
+Keinec marchait toujours &agrave; pied, conduisant sa monture par la bride, et
+se baissant de temps &agrave; autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! la place est pav&eacute;e de cadavres!</p>
+
+<p>Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derri&egrave;re un nuage et
+glissant ses rayons &agrave; travers la brume, &eacute;claira faiblement autour d'eux
+et leur fit pousser &agrave; chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois
+cents corps atrocement mutil&eacute;s gisaient dans un v&eacute;ritable lac de sang.
+C'&eacute;taient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en
+bas &acirc;ge.</p>
+
+<p>A chaque pas, les chevaux mena&ccedil;aient de s'abattre. Deux fois celui de
+Boishardy glissa et roula avec son ma&icirc;tre, qui se releva couvert de
+sang. Certes, ces trois hommes &eacute;taient braves, si braves m&ecirc;me qu'on
+pouvait les taxer de t&eacute;m&eacute;rit&eacute; folle. Eh bien! des gouttes de sueur
+froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se
+regardaient sans oser &eacute;changer une parole, et bient&ocirc;t m&ecirc;me ils cess&egrave;rent
+de se regarder, dans la crainte d'&eacute;changer leur pens&eacute;e. Peut-&ecirc;tre parmi
+ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers &agrave; leur
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins ils avan&ccedil;aient toujours. Ils &eacute;taient &agrave; peine arriv&eacute;s aux deux
+tiers de la place, qu'une meute de chiens se pr&eacute;cipita en aboyant.
+C'&eacute;taient ceux que la famine avait transform&eacute;s en loups voraces et en
+chacals f&eacute;roces. Ils se ru&egrave;rent sur les cadavres. Puis les aboiements
+s'&eacute;teignirent peu &agrave; peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des
+lambeaux de chair humaine, m&ecirc;l&eacute; &agrave; de sourds grondements et &agrave; l'&eacute;clat des
+os se brisant sous ces m&acirc;choires affam&eacute;es.</p>
+
+<p>On apercevait de temps &agrave; autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se
+remuer dans l'ombre, tiraill&eacute;s en sens inverse par ces gueules
+ensanglant&eacute;es et avides de carnage.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais avoir quelque chose &agrave; tuer! murmura Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu donc, Keinec? s'&eacute;cria le marin en apercevant le jeune
+homme presque agenouill&eacute; sur la terre humide.</p>
+
+<p>&mdash;Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, r&eacute;pondit Keinec. Je les
+laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon
+sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et
+sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans piti&eacute; et sans merci
+tous les bleus que je pourrai atteindre.</p>
+
+<p>Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de
+r&eacute;solution et de fermet&eacute;, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec
+remonta &agrave; cheval; tous trois se dirig&egrave;rent vers l'extr&eacute;mit&eacute; de la place.
+Sur leur passage ils d&eacute;rangeaient des troupes de chiens occup&eacute;s &agrave; leur
+horrible cur&eacute;e; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux
+sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient &agrave; fouiller les
+chairs mortes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit subitement Marcof en p&acirc;lissant encore sous le coup d'une
+horrible pens&eacute;e qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui
+flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en
+ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que
+nous voulons sauver! Si nous &eacute;tions venus trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur aurait donc abandonn&eacute; la cause du juste et de l'innocent
+alors! r&eacute;pondit Boishardy. Cela ne peut &ecirc;tre, Marcof; cette pens&eacute;e est
+presque un sacril&egrave;ge!</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonn&eacute; Nantes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avan&ccedil;ons toujours! Si ces
+monstres ont tu&eacute; Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort?
+D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement &agrave; quoi nous en
+tenir; on doit vendre ici comme on vend &agrave; Paris, la liste des victimes
+immol&eacute;es sous le couteau r&eacute;volutionnaire et par la rage des bourreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Marcof en baissant la t&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA VILLE MARTYRE</a></h3>
+
+<p>Les trois cavaliers atteignaient alors l'extr&eacute;mit&eacute; de la place, laissant
+derri&egrave;re eux l'ignoble champ de carnage. Absorb&eacute;s par les pens&eacute;es
+affreuses qu'un tel spectacle venait de leur sugg&eacute;rer, les voyageurs
+s'engag&egrave;rent dans la premi&egrave;re rue qui s'offrit &agrave; eux et la parcoururent
+dans toute sa longueur sans se pr&eacute;occuper de la partie de la ville dans
+laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler
+n'&eacute;tait pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait
+assister.</p>
+
+<p>A l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue, un attroupement assez consid&eacute;rable de monde les
+contraignit &agrave; s'arr&ecirc;ter. Cet attroupement &eacute;tait caus&eacute; par deux hommes et
+une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient
+du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'&eacute;tait form&eacute; autour des
+musiciens ambulants. Les deux hommes, v&ecirc;tus de la carmagnole, du bonnet
+rouge, et portant la d&eacute;coration des sans-culottes, annon&ccedil;aient au
+public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons &laquo;<i>propres &agrave;
+entretenir</i>, disaient-ils, <i>dans l'&acirc;me des bons citoyens, la gaiet&eacute;
+r&eacute;publicaine</i>,&raquo; et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre
+une ritournelle, tandis que la femme, se pla&ccedil;ant au centre du cercle,
+s'appr&ecirc;tait &agrave; chanter.</p>
+
+<p>&mdash;<i>La ronde des guillotin&eacute;s mettant leur t&ecirc;te &agrave; la trappe!</i> dit-elle,
+par le citoyen Landr&eacute;, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates.
+Premier couplet.</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; hurler d'une voix tra&icirc;nante et nasillarde, cette
+chanson dont la r&eacute;putation &eacute;tait immense et que la foule &eacute;couta avec une
+attention profonde et de fr&eacute;quentes marques de sympathie.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Vous vouliez &ecirc;tre toujours grands,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Traitant les sans-culottes</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">De canailles et de brigands;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ils ont par&eacute; vos bottes</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Par le triomphe des vertus.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour que vous ne nous triompiez plus,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">La justice vous sape;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ducs et comtes, marquis, barons,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Pour trop soutenir les Bourbons,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Mettez votre t&ecirc;te &agrave; la trappe.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy
+&eacute;chang&egrave;rent &agrave; voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait
+autour de lui un regard sombre et mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Deuxi&egrave;me couplet, reprit la chanteuse.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Vous qui paraissiez plus hardis</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Que des ci-devant pages,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Croyant d'aller en paradis</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Suivant les vieux usages;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Vous riez, allant au n&eacute;ant,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Dans la charrette en reculant,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Comme &eacute;crevisse et CRAPPE (<i>sic</i>);</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Montez le petit escalier,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Rira bien qui rira dernier,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Passez votre t&ecirc;te &agrave; la trappe!</span><br />
+</p>
+
+<p>A peine la chanteuse eut-elle termin&eacute; que les applaudissements
+redoubl&egrave;rent et &eacute;clat&egrave;rent avec une fr&eacute;n&eacute;sie qui tenait de la rage.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilit&eacute; de
+continuer leur route, s'&eacute;taient approch&eacute;s d'une boutique assez &eacute;clair&eacute;e
+qu'ils contemplaient avec curiosit&eacute;. Cette boutique &eacute;tait celle d'un
+libraire et avait pour enseigne: <span class="smcap">A Notre-Dame de la Guillotine</span>. Le
+marchand, jeune homme &agrave; la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur
+le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une
+persistance opini&acirc;tre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point
+que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda
+brusquement pourquoi il le fixait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, r&eacute;pondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai
+cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de
+plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de para&icirc;tre, un beau
+titre: <i>La R&eacute;publique ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande &eacute;nergie
+r&eacute;publicaine, propre &agrave; former les bons citoyens.</i>&raquo; Je tiens &eacute;galement
+les journaux de Paris: <i>l'Anti-Brissotin</i>, la <i>Trompette du p&egrave;re
+Bellerose</i>, <i>la Discipline r&eacute;publicaine</i>.</p>
+
+<p>Marcof, sans se pr&eacute;occuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy
+du coude:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc! lui dit-il en d&eacute;signant de la main un livre plac&eacute; en
+montre. Celui-ci est curieux!</p>
+
+<p>En effet, le livre indiqu&eacute; par Marcof portait cet ent&ecirc;te significatif:</p>
+
+<p>&laquo;Compte-rendu aux sans-culottes de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, au-dessous, on lisait:</p>
+
+<p>&laquo;Par tr&egrave;s haute, tr&egrave;s puissante et tr&egrave;s exp&eacute;ditive dame Guillotine, dame
+du Carrousel, de la place de la R&eacute;volution, de Gr&egrave;ve et autres lieux,
+contenant le nom et le surnom de ceux &agrave; qui elle a accord&eacute; des
+passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur &acirc;ge et
+qualit&eacute;, le jour de leur jugement, depuis son &eacute;tablissement au mois de
+juillet 1792 jusqu'&agrave; ce jour, r&eacute;dig&eacute; et pr&eacute;sent&eacute; aux amis des prouesses
+par le citoyen Tisset, coop&eacute;rateur du succ&egrave;s de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise
+(<i>sic</i>).</p>
+
+<p>&mdash;Ce livre-l&agrave;! s'&eacute;cria le libraire qui flairait une affaire, est le
+meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.</p>
+
+<p>&mdash;Niveau? r&eacute;p&eacute;ta Marcof avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit le marchand, ce nom-l&agrave; vaut bien celui de Leroy,
+ci-devant de Monflabert, jur&eacute; au tribunal r&eacute;volutionnaire, mon parent,
+et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Ao&ucirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il para&icirc;t que le
+tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! &laquo;Vous&raquo; est
+aristocrate, et &laquo;toi&raquo; est sans-culotte, tu sais, et le &laquo;vous&raquo; est
+guillotin&eacute; ou se guillotinera.</p>
+
+<p>Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soup&ccedil;on
+pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville o&ugrave; la
+justice r&eacute;volutionnaire &eacute;tait aussi exp&eacute;ditive qu'&agrave; Nantes, et il
+comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, &eacute;touffant en lui
+la col&egrave;re qu'avait fait na&icirc;tre le sourire insolent de son interlocuteur,
+il haussa les &eacute;paules avec un geste de piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais,
+vois-tu, j'ai v&eacute;cu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a
+g&acirc;t&eacute;. Si je viens &agrave; Nantes, c'est pour m'&eacute;purer et me retremper un peu
+parmi les vrais r&eacute;publicains. Voyons, pour me faire passer une bonne
+soir&eacute;e, il faut que j'ach&egrave;te ton livre. Combien le vends-tu?</p>
+
+<p>Le libraire sourit finement; il &eacute;tait &eacute;vident qu'il ne croyait pas un
+mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'app&acirc;t
+du gain fit taire sa conscience r&eacute;publicaine, et il ne vit plus qu'un
+acheteur l&agrave; o&ugrave; il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; voir un &laquo;suspect!&raquo; Il prit le livre dans
+la montre et le tendit &agrave; Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais &ecirc;tre un pur et que
+je veux aider &agrave; te r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer.</p>
+
+<p>Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa
+bourse. C'&eacute;tait une nouvelle imprudence, et un second sourire du
+libraire, accompagn&eacute; d'un regard avide qui s'effor&ccedil;a de percer les
+mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy d&eacute;sireux de se d&eacute;rober
+promptement &agrave; cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse
+ouverte une pi&egrave;ce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand
+n'e&ucirc;t pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il
+la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates
+ex&eacute;cut&eacute;s &agrave; Nantes jusqu'&agrave; ce jour m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, citoyen; ce livre-l&agrave; ne concerne que Paris. La liste des
+guillotin&eacute;s se vend &agrave; part, au profit des pauvres sans-culottes de la
+ville, et Nantes a la sienne qui para&icirc;t tous les soirs. Veux-tu la
+collection compl&egrave;te?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit Marcof en avan&ccedil;ant &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le
+marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles d&eacute;tach&eacute;es
+semblables &agrave; celles que d&eacute;bitent les crieurs des rues.</p>
+
+<p>Marcof arracha plut&ocirc;t qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les
+listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un r&eacute;verb&egrave;re accroch&eacute;
+au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son m&eacute;chant
+sourire, il faut que tu esp&egrave;res trouver l&agrave;-dedans les noms des gens que
+tu d&eacute;testes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela
+se voit.</p>
+
+<p>Marcof n'entendit pas cette r&eacute;flexion, mais Boishardy, que la col&egrave;re
+commen&ccedil;ait &agrave; aveugler en d&eacute;pit de sa r&eacute;solution de demeurer calme,
+poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula
+vivement pour ne pas &ecirc;tre renvers&eacute;; sa figure bl&ecirc;mit de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Paye-toi! dit imp&eacute;rieusement le gentilhomme en montrant l'&eacute;cu de trois
+livres qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Le marchand prit la pi&egrave;ce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol
+chacun et deux de deux liards. Le papier &eacute;tait alors la monnaie
+courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique
+parfaitement de circonstance: &laquo;<i>Doit-on regretter l'or quand on peut
+s'en passer?</i>&raquo; Et sur les bons de deux liards &eacute;tait imprim&eacute;e cette
+phrase sentimentale: &laquo;<i>Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En
+ce moment, les chanteurs ambulants ayant termin&eacute; leur s&eacute;ance, la rue se
+d&eacute;sencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en
+profit&egrave;rent. Le marchand les regarda s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-l&agrave;! se dit-il, en d&eacute;signant Boishardy et Marcof, sont des
+aristocrates ou tout au moins des suspects ou des f&eacute;d&eacute;ralistes; j'en
+jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais
+patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent ran&ccedil;on comme les autres,
+et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir o&ugrave; ils vont.</p>
+
+<p>Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa
+poche et pressa le pas pour suivre &agrave; distance convenable les trois amis
+qui avan&ccedil;aient lentement dans la rue mal &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda vivement Boishardy &agrave; Marcof, qui froissait dans sa
+main les feuilles qu'il venait d'acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!</p>
+
+<p>&mdash;Bon espoir, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il n'y a l&agrave;-dessus que les noms des guillotin&eacute;s et pas ceux
+dont nous avons heurt&eacute; les cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! esp&eacute;rons toujours. Ah! nous voici arriv&eacute;s au bout de la
+rue. Tournons-nous &agrave; droite ou &agrave; gauche?</p>
+
+<p>&mdash;A gauche; cette petite ruelle nous m&egrave;nera, je le crois, au Bouffay, et
+ce n'est que l&agrave; que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur
+Philippe, si toutefois nous parvenons &agrave; en avoir.</p>
+
+<p>&mdash;A qui nous adresserons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? Mais gr&acirc;ce &agrave; nos costumes et aux cartes de civisme que je
+me suis procur&eacute;es &agrave; Saint-&Eacute;tienne, nous pourrons interroger sans trop
+&eacute;veiller les soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Les trois amis continu&egrave;rent donc leur route; on e&ucirc;t dit qu'un d&eacute;mon
+attach&eacute; &agrave; leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre &agrave;
+assister en une seule soir&eacute;e &agrave; toutes les horreurs qui ensanglantaient
+Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay,
+ainsi que le pensait le marin; mais l&agrave; les attendait une terrible
+&eacute;preuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la
+place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule
+immense l'encombrait d&eacute;j&agrave; lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent. Des myriades de torches de r&eacute;sine jetaient une lueur
+blafarde sur le sombre &eacute;chafaud, et augmentaient encore ce que son
+aspect avait de lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;On tue encore ici? murmura Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;On tue partout &agrave; Nantes! r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tournons bride alors; j'en ai assez!</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop tard; la foule bouchait toutes les issues.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon
+c&oelig;ur.... Assistons &agrave; ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu!
+souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne
+commettons point d'imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison toujours, Boishardy, r&eacute;pondit Marcof &agrave; voix basse; la
+derni&egrave;re fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'&eacute;tait en
+plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la premi&egrave;re
+t&ecirc;te que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel
+j'avais serr&eacute; la main deux semaines plus t&ocirc;t. Oh! il nous faut faire
+provision de force et de r&eacute;signation, si nous devons demeurer calmes
+spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe sera notre sauvegarde; seulement, pr&eacute;venez Keinec; je crains
+la col&egrave;re du pauvre gars.</p>
+
+<p>Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser
+&eacute;chapper une seule exclamation qui d&eacute;cel&acirc;t son indignation. Keinec fit
+un signe qui indiquait sa promesse d'ob&eacute;issance, mais il ne parla point.
+Depuis qu'il avait racont&eacute; l'histoire de ses amours, il &eacute;tait devenu
+plus sombre encore et plus taciturne que par le pass&eacute;. Une seule pens&eacute;e
+l'absorbait, c'&eacute;tait celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de
+joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire
+dans la direction de l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi
+dont on apercevait la premi&egrave;re charrette, dominant les t&ecirc;tes amoncel&eacute;es
+de la foule, ah! voici la &laquo;<i>bi&egrave;re roulante!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Les aristocrates vont mettre &laquo;<i>la t&ecirc;te &agrave; la chati&egrave;re!</i>&raquo; ajouta un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir, ils seront en &laquo;<i>terre libre!</i>&raquo; (au cimeti&egrave;re.)</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!</p>
+
+<p>&mdash;Faut bien d&eacute;blayer le sol de la r&eacute;publique!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas rel&acirc;che aux
+repr&eacute;sentations ce soir. Les gueux vont &laquo;<i>&eacute;ternuer dans le sac!</i>&raquo; Les
+autres seront baign&eacute;s, et leurs amis ont eu tant&ocirc;t une indigestion de
+fer et de plomb!</p>
+
+<p>Ces allusions aux trois mani&egrave;res de proc&eacute;der du proconsul obtinrent un
+bruyant succ&egrave;s. Puis quatre &agrave; cinq voix avin&eacute;es entonn&egrave;rent ensemble ce
+refrain d'un style sauvage et inf&acirc;me:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Mettons-nous en oraison,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Maguingueringon,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Devant sainte guillotinette,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Maguingueringon,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Maguingueringuette.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupi&egrave;res pour ne pas laisser
+voir les &eacute;clairs de col&egrave;re qui &eacute;tincelaient dans leurs regards. Ils
+&eacute;taient tomb&eacute;s au milieu d'une bande de la &laquo;<i>compagnie Marat</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Boishardy, plus ma&icirc;tre de lui, avait remarqu&eacute; que plusieurs de
+ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des
+regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des
+soup&ccedil;ons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la
+bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur
+l'encolure de son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'&eacute;poque et
+en s'adressant au sans-culotte de la &laquo;<i>compagnie Marat</i>&raquo; qui p&eacute;rorait
+dans le groupe, et qui n'&eacute;tait autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh!
+citoyen, donne-moi du feu!</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, r&eacute;pondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en
+frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.</p>
+
+<p>Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, continua-t-il en tirant une &eacute;norme bouff&eacute;e de fum&eacute;e;
+maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? r&eacute;pondit Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu que je m'en vante. La &laquo;compagnie Marat&raquo; ne se recrute pas parmi
+les ti&egrave;des et les timor&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es de la &laquo;compagnie Marat?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne connais donc pas le costume?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! &eacute;coute donc, il y a six mois que je ne suis venu &agrave; Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave;sque tu viens, pour lors?</p>
+
+<p>&mdash;De Brest.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va-t-il l&agrave; bas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, mais moins bien qu'ici, &agrave; ce que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'l&agrave; un vrai
+patriote!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des
+purs, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ils ont cr&acirc;nement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous
+arrivez tous &agrave; point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les
+mitrailles de la place du D&eacute;partement?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous sommes arriv&eacute;s trop tard, r&eacute;pondit Marcof en se m&ecirc;lant &agrave; la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de
+ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais
+soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord le rasoir national, qui fonctionne &agrave; pr&eacute;sent jusqu'&agrave; huit
+heures du soir, et puis apr&egrave;s les d&eacute;portations verticales.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle id&eacute;e du citoyen Carrier, donc!</p>
+
+<p>Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les
+noyades qui, pour la premi&egrave;re fois, avaient eu lieu l'avant-veille.
+Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de
+cadavres sur la Loire. Le vieux p&ecirc;cheur avait dit vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisi&egrave;me repr&eacute;sentation!
+Apr&egrave;s la fin du rasoir, ces brigands de d&eacute;port&eacute;s vont passer sur la
+place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Et Brutus entonna &agrave; tue-t&ecirc;te le lugubre &laquo;<i>&Ccedil;a ira!</i>&raquo; tandis que Boishardy
+saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le sans-culotte, voil&agrave; les charrettes! Tout &agrave; l'heure on
+va commencer.</p>
+
+<p>En effet, l'ondulation que nous avons mentionn&eacute;e et qui agitait les
+flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit d&eacute;boucher
+par une des rues adjacentes les fun&egrave;bres voitures escort&eacute;es de
+sans-culottes &agrave; cheval. Les charrettes pass&egrave;rent devant l'endroit o&ugrave; se
+trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes &eacute;taient attach&eacute;es dans
+la premi&egrave;re. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste
+ouvrier; celui-l&agrave; &eacute;tait coupable d'avoir sauv&eacute; et cach&eacute; un pr&ecirc;tre
+r&eacute;fractaire. L'autre, habill&eacute; en paysan vend&eacute;en, et portant fi&egrave;rement sa
+veste sur laquelle &eacute;tait encore l'image du Sacr&eacute;-C&oelig;ur. En l'apercevant,
+Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il
+venait de reconna&icirc;tre un ancien compagnon dans le malheureux qui
+marchait &agrave; la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'&eacute;craser avec ton cheval! hurla
+Brutus en arr&ecirc;tant la monture du jeune homme.</p>
+
+<p>Keinec ne l'entendit pas. Il d&eacute;vorait des yeux la charrette, la &laquo;<i>bi&egrave;re
+roulante</i>&raquo; comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus,
+avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce
+qui se passait dans l'&acirc;me du jeune Breton.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les
+reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais
+un!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! r&eacute;pondit s&egrave;chement Keinec, qui avait oubli&eacute;
+compl&egrave;tement et l'endroit o&ugrave; il &eacute;tait, et la qualit&eacute; de l'interlocuteur
+qui lui adressait la parole.</p>
+
+<p>Boishardy se mordit les l&egrave;vres, Marcof voulut s'approcher de son ami;
+mais Brutus ne lui en donna pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate
+toi-m&ecirc;me! dit-il d'un ton mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Puis s'adressant aux fr&egrave;res et amis qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet
+aristocrate qui nous &eacute;crase avec son cheval. Faut le conduire au club et
+savoir ce qui en retourne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! cri&egrave;rent dix voix ensemble. Au club! au club!</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au d&eacute;p&ocirc;t!
+ajouta un sans-culotte.</p>
+
+<p>La situation devenait critique. Les hu&eacute;es qui s'&eacute;levaient autour de lui
+attir&egrave;rent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent
+simultan&eacute;ment un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit
+pas de prononcer un mot. Le Breton s'&eacute;leva sur ses &eacute;triers, et, laissant
+retomber sa main puissante, il saisit Brutus &agrave; la gorge, l'enleva de
+terre, et le jeta sur le cou de son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Chacun conna&icirc;t l'influence de la force physique sur les masses
+populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont
+il avait fait preuve, lui attir&egrave;rent des admirateurs; et de ceux-l&agrave;
+furent d'abord ceux-m&ecirc;mes qui voulaient, quelques secondes auparavant,
+le conduire au d&eacute;p&ocirc;t. Boishardy profita habilement de la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant
+aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses
+pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi
+bon sans-culotte que lui.</p>
+
+<p>Keinec ob&eacute;it, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet
+de la pression exerc&eacute;e sur son cou, se retrouva &agrave; terre, chancelant et
+&eacute;tourdi. La foule le hua &agrave; son tour. Brutus, sans para&icirc;tre se soucier
+des applaudissements d&eacute;cern&eacute;s &agrave; son antagoniste, reprit sa place au
+milieu des sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable viens-tu l'offenser? r&eacute;pondit Marcof en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui
+les s&eacute;parait de l'&eacute;chafaud. L'attention de chacun se reporta sur la
+terrible machine. Enfin les voitures s'arr&ecirc;t&egrave;rent. Les deux hommes dont
+nous avons parl&eacute; descendirent les premiers. Seulement, le Vend&eacute;en
+s'arr&ecirc;ta quelques secondes et cria &agrave; haute voix du haut de la charrette:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi!</p>
+
+<p>A ce cri, pouss&eacute; d'un ton fermement accentu&eacute;, des vocif&eacute;rations, des
+menaces, des hurlements inintelligibles r&eacute;pondirent de toutes parts.
+Marcof et Boishardy se retourn&egrave;rent d'un m&ecirc;me mouvement vers Keinec, et
+lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort
+heureusement que ce double geste &eacute;chappa aux nombreux spectateurs qui
+les entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! dit Marcof &agrave; voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans
+profit pour personne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les inf&acirc;mes! les l&acirc;ches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc!
+il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons les sauver! Songe &agrave; ce que nous avons &agrave; faire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! je me tais! mais....</p>
+
+<p>Et Keinec d&eacute;tourna ses regards sans achever la phrase commenc&eacute;e, grosse
+de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre &agrave; ex&eacute;cution.
+Brutus l'observait du coin de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en
+r&eacute;ponds; on verra tout &agrave; l'heure, et on saura ce qu'il en revient de
+vouloir &eacute;trangler un soldat de la compagnie Marat.</p>
+
+<p>Brutus allait probablement communiquer ses observations &agrave; ses voisins,
+lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La premi&egrave;re t&ecirc;te
+venait de rouler. C'&eacute;tait celle du Vend&eacute;en. Le peuple applaudit. Puis ce
+fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.</p>
+
+<p>Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette
+&eacute;taient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un
+vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux
+blancs flottaient en d&eacute;sordre autour de sa t&ecirc;te v&eacute;n&eacute;rable. Il semblait
+calme et r&eacute;sign&eacute;. La femme, jeune encore et fort jolie, &eacute;tait v&ecirc;tue d'un
+peignoir de mousseline blanche, seul v&ecirc;tement qu'on lui e&ucirc;t laiss&eacute;,
+malgr&eacute; la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie &agrave; une terreur
+folle. Ses yeux &eacute;gar&eacute;s, ses traits boulevers&eacute;s, les contractions
+nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison
+vaciller &agrave; l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'&eacute;chafaud,
+le vieillard la soutint. Elle devait mourir la premi&egrave;re. La pauvre femme
+se d&eacute;battait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau
+s'approch&egrave;rent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se d&eacute;chira, et
+la malheureuse demeura presque enti&egrave;rement nue, expos&eacute;e aux regards de
+la populace. De tous c&ocirc;t&eacute;s ce furent des exclamations, des rires
+cyniques, des paroles obsc&egrave;nes, des quolibets grossiers. Les mis&eacute;rables
+ne respectaient pas m&ecirc;me la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'&eacute;cria Brutus dont les
+yeux &eacute;tincelaient.</p>
+
+<p>&mdash;En v'l&agrave; des &eacute;paules de satin! r&eacute;pondit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh hop! son affaire est faite! dit un troisi&egrave;me en voyant tomber la
+t&ecirc;te de la belle jeune femme.</p>
+
+<p>Boishardy ne put retenir un mouvement de d&eacute;go&ucirc;t. Il d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+pour ne pas assister aux ex&eacute;cutions suivantes. Les charrettes se
+vid&egrave;rent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'&eacute;teignirent
+avec la voix de la derni&egrave;re victime. Quatorze innocents venaient de
+p&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;La farce est jou&eacute;e quant au rasoir! s'&eacute;cria Brutus. Maintenant en
+avant la baignoire nationale et les d&eacute;portations verticales!</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Boishardy:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives &agrave; Nantes, faut que
+tu viennes avec nous pour assister &agrave; la f&ecirc;te: &laquo;Troisi&egrave;me
+repr&eacute;sentation!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nos chevaux sont fatigu&eacute;s, r&eacute;pondit s&egrave;chement le royaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-les &agrave; l'&eacute;curie. Tiens, voil&agrave; l'aubergiste des
+Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en p&acirc;te, toi, tes chevaux
+et tes amis.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Brutus d&eacute;signait une esp&egrave;ce de cabaret dont l'enseigne
+repr&eacute;sentait une guillotine avec cet exergue: &laquo;<span class="smcap">Au Rasoir national</span>.&raquo;
+Puis, au-dessous, en lettres &eacute;normes: &laquo;<i>Ici on s'honore du titre de
+citoyen!</i>&raquo; (sic).</p>
+
+<p>La foule commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;couler et se dirigeait vers les quais.
+Boishardy regarda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces mis&eacute;rables nous
+soup&ccedil;onneraient; et puis peut-&ecirc;tre nous donneront-ils des renseignements
+utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisons nos chevaux &agrave; l'auberge, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Boishardy se retourna vers Brutus:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me, si vous n'&ecirc;tes pas longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons mettre nos chevaux &agrave; l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.</p>
+
+<p>Marcof, Boishardy et Keinec s'&eacute;loign&egrave;rent, se dirigeant vers le cabaret.
+En ce moment, un homme qui, depuis l'arriv&eacute;e des trois royalistes sur la
+place de l'ex&eacute;cution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait
+plusieurs fois manifest&eacute; des signes non &eacute;quivoques de satisfaction en
+les voyant entour&eacute;s des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa
+dans les rangs serr&eacute;s de la populace et vint frapper doucement sur
+l'&eacute;paule de Brutus. Celui-ci se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Tu causais tout &agrave; l'heure avec trois hommes &agrave; cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, trois gueux qui me d&eacute;plaisent, et &agrave; qui il faut que je fasse
+payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les
+envoyer au d&eacute;p&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Garde-t'en bien!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils sont riches, &agrave; en juger par l'un d'eux au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu la bourse de celui &agrave; qui tu parlais tout &agrave; l'heure, et elle
+est pleine d'or.</p>
+
+<p>Les yeux de Brutus s'ouvrirent d&eacute;mesur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il. Tu es s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te r&eacute;p&egrave;te que j'ai vu!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme tu dis, il y a l&agrave; une bonne affaire, et je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu me garderas ma part?</p>
+
+<p>&mdash;Cette b&ecirc;tise! Si je te volais, tu ne m'am&egrave;nerais plus de tes
+pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils
+sont trois, faudra que j'emm&egrave;ne des amis, et nous serons plus &agrave;
+partager.</p>
+
+<p>&mdash;Fais pour le mieux.</p>
+
+<p>Niveau serra les mains de Brutus et s'&eacute;clipsa prudemment. Le
+sans-culotte revint aupr&egrave;s de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant &agrave; six de ses
+coll&egrave;gues qui &eacute;taient demeur&eacute;s pr&egrave;s de lui, et qui tous faisaient partie
+de la compagnie Marat; nous les tenons!</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a? demanda l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les aristocrates de tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner
+le m&eacute;rite de la d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous les d&eacute;noncions?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Autant faire l'affaire nous-m&ecirc;mes. T'as donc pas remarqu&eacute; qu'il y en a
+deux qu'ont des cha&icirc;nes d'or &agrave; leur gousset de montre?</p>
+
+<p>&mdash;Si, je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis s&ucirc;r et je m'y
+connais, autant garder la ran&ccedil;on pour nous que de la partager avec
+Pinard et Carrier!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une id&eacute;e, cela!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai toujours, Spartacus!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons
+nos sabres et nos pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui
+qui m'a molest&eacute; me paye son compte cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous pr&eacute;venions Pinard, tout de m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Apr&egrave;s les d&eacute;portations,
+nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la
+couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.</p>
+
+<p>&mdash;Les v'l&agrave;! fit Spartacus en baissant la voix.</p>
+
+<p>En effet, les trois hommes se dirigeaient &agrave; pied vers le groupe de
+sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache
+d'abordage accroch&eacute;e &agrave; leur ceinture rouge. Brutus prit famili&egrave;rement le
+bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la
+foule qui les entra&icirc;nait dans la direction de la Loire. Ils arriv&egrave;rent
+ainsi jusqu'&agrave; une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque
+c&ocirc;t&eacute; du grand escalier du Bouffay.</p>
+
+<p>&mdash;V'l&agrave; le d&eacute;fil&eacute; qui commence. Attention! hurla Brutus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES NOYADES</a></h3>
+
+<p>Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux
+ignoraient o&ugrave; on les conduisait. Plusieurs r&ecirc;vaient la libert&eacute; et
+croyaient &agrave; une d&eacute;portation &agrave; l'&eacute;tranger; presque tous &eacute;taient demi-nus.
+Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une
+jeune fille et un jeune gar&ccedil;on, &eacute;troitement li&eacute;s ensemble.</p>
+
+<p>Carrier appelait cela &laquo;<i>les mariages r&eacute;publicains</i>.&raquo; On entendait des
+g&eacute;missements sourds et des pri&egrave;res interrompues, des cris d'enfants et
+des pleurs de femmes. Des torches, agit&eacute;es au milieu des piques et des
+ba&iuml;onnettes, &eacute;clairaient ce d&eacute;solant spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! v'l&agrave; Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir,
+vieux! comment &ccedil;a va?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va bien, et &ccedil;a va aller mieux, r&eacute;pondit Robin qui &eacute;tait l'un des
+chefs des noyeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas leur faire faire un tour au ch&acirc;teau d'Aulx, &agrave; ces brigands
+d'aristocrates?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fameux le calembourg! cria Robin en &eacute;clatant de rire. Est-il
+dr&ocirc;le, ce Brutus!</p>
+
+<p>Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le ch&acirc;teau
+d'Aulx est le nom d'une petite forteresse situ&eacute;e pr&egrave;s de Nantes. Ch&acirc;teau
+d'Aulx (ch&acirc;teau d'Eau), le calembourg n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement pas trop
+mauvais s'il n'avait &eacute;t&eacute; fait dans des circonstances aussi atroces. A
+partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut r&eacute;p&eacute;t&eacute; aux
+prisonniers qui croyaient souvent &ecirc;tre transf&eacute;r&eacute;s dans une autre prison
+lorsqu'ils marchaient au supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;On a rendu un d&eacute;cret au Comit&eacute; aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Et un fameux, encore.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a rendu?</p>
+
+<p>&mdash;Grandmaison.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi qui dit, ce d&eacute;cret?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu'on &laquo;incarc&eacute;rera tous ceux qui ont voulu emp&ecirc;cher ou entraver
+le cours de la justice r&eacute;volutionnaire en sollicitant pour leurs parents
+et amis qui sont &agrave; l'entrep&ocirc;t&raquo; (historique).</p>
+
+<p>&mdash;Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.</p>
+
+<p>On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants &agrave; la mamelle;
+de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec
+d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Une m&egrave;re!... une m&egrave;re pour mon pauvre enfant.</p>
+
+<p>Quelquefois deux mains charitables s'avan&ccedil;aient entre les ba&iuml;onnettes,
+la m&egrave;re jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir
+seulement &agrave; qui elle avait l&eacute;gu&eacute; son enfant. Enfin les derniers
+parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy
+et Keinec fr&eacute;missaient d'horreur. Brutus et ses amis les entra&icirc;n&egrave;rent &agrave;
+la suite du cort&egrave;ge qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant,
+Brutus leur expliqua en d&eacute;tail ce que c'&eacute;tait que les d&eacute;portations
+verticales. Le mis&eacute;rable &eacute;gayait ses discours de quolibets et de jeux de
+mots; il revendiqua m&ecirc;me l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux,
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Carrier la motion concernant les ex&eacute;cutions de la place du
+D&eacute;partement.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuv&eacute; les
+id&eacute;es du citoyen repr&eacute;sentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a exp&eacute;di&eacute;
+un envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se nomme cet envoy&eacute;? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Fougueray, r&eacute;pondit Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir
+cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu le connais donc? r&eacute;pondit le sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! apr&egrave;s la f&ecirc;te, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je
+l'enverrai chercher; je sais o&ugrave; le trouver.</p>
+
+<p>Marcof serra le bras de Boishardy, et ils &eacute;chang&egrave;rent tous deux un
+regard rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel est pour nous! murmura le marin.</p>
+
+<p>Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ces patriotes-l&agrave;? demanda-t-il &agrave; Brutus en voyant des
+hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les nippes des mari&eacute;s que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont
+plus besoin, r&eacute;pondit Brutus; &ccedil;a va chez Carrier.</p>
+
+<p>Le cort&egrave;ge &eacute;tait arriv&eacute; sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers.
+Lorsque tous furent entass&eacute;s &agrave; fond de cale, on cloua l'entr&eacute;e de
+l'escalier, puis le bateau fut pouss&eacute; au large et gagna lentement le
+milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches,
+l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurit&eacute; ne
+permettait pas de distinguer tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la
+foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le
+bateau s'ab&icirc;ma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage
+en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisi&egrave;me repr&eacute;sentation
+&eacute;tait termin&eacute;e, et le mis&eacute;rable ajouta gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;La suite &agrave; demain!</p>
+
+<p>Marcof et Keinec se tenaient appuy&eacute;s dans l'angle d'un mur avoisinant le
+quai. Leur front &eacute;tait d'une p&acirc;leur livide, leurs dents serr&eacute;es, leurs
+yeux rougis, leurs traits contract&eacute;s, et de leurs doigts crisp&eacute;s et de
+leurs mains fi&eacute;vreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble
+les pierres du mur auquel ils &eacute;taient adoss&eacute;s. Leur respiration &eacute;tait
+haletante, le sang leur montait &agrave; la gorge; ils &eacute;touffaient.</p>
+
+<p>Boishardy, s&eacute;par&eacute; de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de
+la compagnie Marat, sentait son c&oelig;ur bondir dans sa poitrine devenue
+trop &eacute;troite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux
+avaient une expression de f&eacute;rocit&eacute; qui e&ucirc;t terrifi&eacute; Brutus, si celui-ci
+l'e&ucirc;t regard&eacute;. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse
+d'un pistolet cach&eacute; sous sa carmagnole. Fr&eacute;missant de rage, de douleur
+et d'horreur, il d&eacute;tournait la t&ecirc;te pour ne pas entendre les propos
+grossiers, les paroles f&eacute;roces de ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>La foule, avide d'ex&eacute;cutions, s'&eacute;coulait lentement devant eux,
+regrettant que la f&ecirc;te f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; termin&eacute;e, et ne se consolant qu'en
+pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons
+sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques
+se croisaient dans l'air.</p>
+
+<p>Un moment Marcof et ses amis se crurent transport&eacute;s en dehors du monde
+r&eacute;el. Il leur semblait assister &agrave; un horrible cauchemar, &agrave; l'un de ces
+r&ecirc;ves fantastiques o&ugrave; l'imagination d&eacute;lirante et exalt&eacute;e par la fi&egrave;vre
+se forge &agrave; plaisir les monstruosit&eacute;s les plus invraisemblables. Marcof
+se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'&eacute;taient ces hommes
+qu'il coudoyait, comparativement &agrave; ces brigands repouss&eacute;s par tous.
+Enfin, la conscience de la situation pr&eacute;sente revint &agrave; chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Brutus, allons boire!</p>
+
+<p>La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'&eacute;taient
+rapproch&eacute;s l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'&eacute;taient pas
+quitt&eacute;s depuis les noyades.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec? dit le marin &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'id&eacute;e qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin;
+qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme toi, Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Je vais pr&eacute;venir Boishardy, et &agrave; mon premier signal,
+frappe tant que ton bras pourra frapper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage qu'ils ne soient que sept.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a gris&eacute;; il
+faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi! r&eacute;pondit Keinec.</p>
+
+<p>Ils arrivaient en ce moment au cabaret d&eacute;sign&eacute; par Brutus. C'&eacute;tait une
+maison de ch&eacute;tive apparence et compl&egrave;tement isol&eacute;e, situ&eacute;e sur les
+bords de la Loire, en face de l'extr&ecirc;me pointe de l'&icirc;le des Chevaliers,
+dans le faubourg o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve aujourd'hui le quartier Launay.</p>
+
+<p>Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation,
+devenue un cabaret de troisi&egrave;me ordre, avait autrefois appartenu &agrave; l'un
+des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait &eacute;lever pour lui
+servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier
+tout entier, b&acirc;ti de 1785 &agrave; 1790, se nommait Graslin, et &eacute;tait fermier
+g&eacute;n&eacute;ral. Homme de go&ucirc;t et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs
+&eacute;conomistes du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, avait voulu mettre ses th&eacute;ories en
+pratique: il avait fait d&eacute;fricher des for&ecirc;ts, dess&eacute;cher des marais,
+agrandir la ville, et l'avait dot&eacute;e enfin d'une salle de th&eacute;&acirc;tre; mais
+tout cela n'avait excit&eacute; que l'envie et les calomnies de ses
+concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il
+recueillit de son intelligence et de sa lib&eacute;ralit&eacute;. Il mourut en 1799, &agrave;
+peine regrett&eacute;, et ses biens furent vendus lors du d&eacute;cret concernant les
+&eacute;migr&eacute;s, sa famille ayant pris la fuite.</p>
+
+<p>La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos,
+fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin,
+nomm&eacute; Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait &agrave;
+profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un b&eacute;n&eacute;fice qui
+&eacute;quivalut amplement aux prix m&ecirc;me de la maison; puis il fit couvrir
+d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles,
+travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres
+&eacute;l&eacute;gantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fen&ecirc;tres,
+des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chauss&eacute;e, dans
+l'ancien vestibule, et posa une enseigne l&agrave; o&ugrave; Graslin avait fait
+sculpter &agrave; grands frais un m&eacute;daillon remarquable. Le vin &eacute;tait bon, la
+maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait enti&egrave;rement
+des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Brutus &eacute;tait l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi,
+lorsqu'il frappa &agrave; la porte d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re, cette porte
+s'ouvrit-elle aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, citoyen? demanda ma&icirc;tre Nicoud en paraissant sur le
+seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ton vin num&eacute;ro un! du vin de sans-culotte, r&eacute;pondit Brutus; du vin
+rouge comme du sang d'aristocrate! D&eacute;p&ecirc;che, ou je te fais incarc&eacute;rer
+demain matin.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Marcof qui s'&eacute;tait gliss&eacute; pr&egrave;s de Boishardy lui
+parlait &agrave; voix basse. Le chef des royalistes fit un geste &eacute;nergique, et
+tous entr&egrave;rent dans le cabaret.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">CHOUANS ET SANS-CULOTTES</a></h3>
+
+<p>Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fen&ecirc;tres
+donnaient sur la Loire; c'&eacute;tait l'ancienne salle &agrave; manger du fermier
+g&eacute;n&eacute;ral: mais le cabaretier l'avait rendue m&eacute;connaissable. Puis, sous
+pr&eacute;texte de commander &agrave; souper, Brutus sortit presque aussit&ocirc;t. Le
+sans-culotte, qui connaissait les &ecirc;tres de la maison, se dirigea vers la
+cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que toi et tes amis, r&eacute;pondit Nicoud.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y
+trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes
+compagnons, tu me traiteras comme vous avez trait&eacute; cet aristocrate de
+Claude, le cabaretier de Richebourg.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Nicoud faisait allusion &agrave; des actes de f&eacute;rocit&eacute; commis deux jours
+auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime
+avait &eacute;t&eacute; de prier les sans-culottes de solder leurs d&eacute;penses. Brutus
+sourit agr&eacute;ablement &agrave; ce souvenir, et reprenant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Personne que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... tu vas filer toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; veux-tu que j'aille &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est tout &agrave; fait &eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pas d'observations, ou je t'envoie &agrave; l'entrep&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Faut donc que je vous laisse ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Toute la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en
+train de la sauver. Si tu nous en emp&ecirc;ches, tu deviens un ami des
+aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des
+aristocrates?</p>
+
+<p>Un geste atroce accompagna la phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux
+aubergiste en frissonnant de tous ses membres.</p>
+
+<p>Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du
+cabaretier attitr&eacute; des sans-culottes comportait une foule de
+d&eacute;sagr&eacute;ments qui en balan&ccedil;aient f&acirc;cheusement l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen oui!</p>
+
+<p>Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande
+salle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai id&eacute;e que c'est des gros n&eacute;gociants m&ecirc;l&eacute;s d'aristocrates, qui nous
+la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je
+saigne celui qui m'a &eacute;trangl&eacute;, et que je vide la bourse de celui que m'a
+d&eacute;sign&eacute; Niveau.</p>
+
+<p>Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste
+table. Soit hasard, soit intention pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e, les trois royalistes se
+trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en
+remarquant ce d&eacute;tail, et lan&ccedil;a un regard d'intelligence &agrave; Spartacus. La
+conversation &eacute;tait d&eacute;j&agrave; engag&eacute;e entre Marcof, Boishardy et les membres
+de la compagnie Marat.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la m&ecirc;me pens&eacute;e relative
+&agrave; Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noy&eacute;s ce
+soir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du D&eacute;partement,
+r&eacute;pondit Spartacus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces
+gueux-l&agrave;? On les tire de l'entrep&ocirc;t par fourn&eacute;es, au hasard. Les uns ont
+la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne les juge donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils
+pas tous coupables?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! dit Brutus en prenant un si&egrave;ge, qu'est-ce que &ccedil;a te fait &agrave; toi,
+qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas?
+Tu as donc int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir les noms des aristocrates qui restent, que
+tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, r&eacute;pondit Marcof; j'ai connu du monde jadis &agrave; Nantes,
+et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais &eacute;taient morts ou
+vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Carrier lui-m&ecirc;me ne pourrait pas te r&eacute;pondre. Il n'en sait rien.
+Faudrait fouiller les prisons pour conna&icirc;tre ceux qui y sont encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce d&eacute;l&eacute;gu&eacute; de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me
+renseigner, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Fougueray?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de &ccedil;a; nous allons boire!</p>
+
+<p>&mdash;Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le d&eacute;l&eacute;gu&eacute;
+du Comit&eacute; de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous verrons demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! tu tiens donc bien &agrave; voir le citoyen Fougueray?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;norm&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu lui veux de si press&eacute;? Tu tiens donc bien &agrave; te
+renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emport&eacute; par sa brutalit&eacute;, et
+peut-&ecirc;tre par le d&eacute;sir de faire na&icirc;tre une querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu prononc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit: &laquo;Je veux le savoir!&raquo;</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise,
+et se livra &agrave; un acc&egrave;s immod&eacute;r&eacute; de joyeuse hilarit&eacute;. Brutus devint
+cramoisi de col&egrave;re. Enfin, le marin reprit son s&eacute;rieux, et d&eacute;signant du
+geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:</p>
+
+<p>&mdash;Va lire ce qu'il y a &eacute;crit sur ce drapeau! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas lire, r&eacute;pondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais lire pour toi.</p>
+
+<p>Et Marcof se levant, et d&eacute;ployant le drapeau en attirant un coin &agrave; lui,
+r&eacute;cita &agrave; haute voix la fameuse l&eacute;gende inscrite sur l'&eacute;tendard:
+&laquo;<i>Libert&eacute;! &Eacute;galit&eacute;! ou la Mort!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire, continua Marcof, libert&eacute; &agrave; chacun de faire ce que
+bon lui semble, &eacute;galit&eacute; des volont&eacute;s; en d'autres termes, je suis libre
+de mes paroles et de mes actions, et s'il te pla&icirc;t de dire: &laquo;Je veux
+savoir,&raquo; il me pla&icirc;t &agrave; moi de te r&eacute;pondre: Je ne veux pas t'apprendre!
+Quant &agrave; ce qui concerne la &laquo;Mort,&raquo; j'ajouterai que je n'ai jamais refus&eacute;
+un coup de sabre &agrave; personne, et que je suis &agrave; ton service si tu te
+trouves offens&eacute; par mes paroles. Comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que tu es un aristocrate!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! crois-le!</p>
+
+<p>&mdash;Va, tu feras connaissance avec la guillotine!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la t&ecirc;te n'est pas encore
+tremp&eacute;!</p>
+
+<p>Marcof parlait ainsi en se laissant peu &agrave; peu entra&icirc;ner par le sang qui
+bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'&agrave; sept
+ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait
+donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien
+brusquer avant que Brutus n'envoy&acirc;t chercher Fougueray.</p>
+
+<p>Brutus, de son c&ocirc;t&eacute;, l&acirc;che comme tous ses semblables, voulait agir
+seulement sur des hommes sans d&eacute;fense. La vigueur dont Keinec avait fait
+preuve l'effrayait &agrave; juste titre. D&eacute;j&agrave; le jeune homme se soulevait sur
+son si&egrave;ge, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait
+prendre part &agrave; l'action qui commen&ccedil;ait &agrave; s'engager. Brutus comprit que
+le moment n'&eacute;tait pas venu, et il profita de la venue de ma&icirc;tre Nicoud,
+lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour
+passer une partie de sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Arrive donc! cria-t-il d'un ton mena&ccedil;ant; tu te donnes des airs de
+faire attendre des sans-culottes de la &laquo;compagnie Marat!&raquo; D&eacute;cid&eacute;ment tu
+tournes &agrave; l'aristocrate, et &ccedil;a ne peut pas durer longtemps!</p>
+
+<p>Le pauvre cabaretier d&eacute;posa sur la table ce qu'il portait dans ses mains
+et se retira sans r&eacute;pondre. Cependant, arriv&eacute; &agrave; la porte, il se retourna
+et s'adressant &agrave; Brutus:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le sans-culotte en l'arr&ecirc;tant de la main, puisque tu vas te
+promener, tu me feras une commission.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, citoyen Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller &agrave; Richebourg.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais la maison de Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas &agrave; la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras
+que des amis l'attendent chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la
+patrie est en danger! &Ccedil;a le pressera.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous trouvera encore ici dans deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant &agrave; Marcof, tandis que
+ma&icirc;tre Nicoud s'esquivait avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors buvons, et pas de rancune.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons, je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et parlons un peu des affaires de la R&eacute;publique, ajouta Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est &agrave; Nantes?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est bien avec Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, c'est un ami de Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;Comment tu ne connais pas Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous
+avions quitt&eacute; Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat.
+Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier;
+c'est lui qui fixe les ran&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles ran&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Celles que payent les prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Les nobles?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non! Depuis qu'on a confisqu&eacute; leurs biens, ils n'ont plus un
+liard &agrave; donner; aussi on les ex&eacute;cute sans attendre; mais les gros
+n&eacute;gociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est tr&egrave;s adroit, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu trouves?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme &ccedil;a tu
+approuves les ran&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu &eacute;tais incarc&eacute;r&eacute;, tu payerais?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai dans l'id&eacute;e que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant
+de la porte &agrave; laquelle il donna un tour de clef.</p>
+
+<p>Boishardy et Marcof &eacute;chang&egrave;rent de nouveau un regard significatif. Les
+choses commen&ccedil;aient &agrave; se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit
+n&eacute;anmoins d'un ton parfaitement calme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te donne cette id&eacute;e-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te le dire, r&eacute;pondit le sans-culotte, tandis que ses
+compagnons se lev&egrave;rent vivement en portant la main &agrave; la poign&eacute;e de leur
+sabre.</p>
+
+<p>Marcof et Keinec bondirent sur leur si&egrave;ge et furent sur la d&eacute;fensive en
+un clin d'&oelig;il. Boishardy ne bougea pas. Il arr&ecirc;ta m&ecirc;me ses deux
+compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se g&acirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire qu'il est g&acirc;t&eacute;! hurla Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi devons-nous ce brusque changement de temp&eacute;rature?</p>
+
+<p>&mdash;A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire &agrave; l'entrep&ocirc;t; &agrave;
+moins que....</p>
+
+<p>&mdash;Que quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que nous ne nous entendions.</p>
+
+<p>&mdash;Alors parle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons besoin d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous en faut.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq louis chacun.</p>
+
+<p>&mdash;En assignats?</p>
+
+<p>&mdash;En or!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! vous &ecirc;tes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que nous payerons?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui nous prends-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pour des gueux de n&eacute;gociants, pour des accapareurs qui viennent
+affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes
+sept, vous &ecirc;tes trois; allons-y gaiement!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers
+ses deux compagnons. Faut-il payer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, r&eacute;pondit Marcof en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le
+visage de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons
+payer... mais pas en argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en parle pas non plus.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi parles-tu alors?</p>
+
+<p>&mdash;D'un bon avis que je vais vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une monnaie qui n'a pas cours.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre. &Eacute;coute-moi seulement.</p>
+
+<p>Et Boishardy se leva &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez les noms des chefs de l'arm&eacute;e royaliste, n'est-ce pas?
+demanda-t-il en haussant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! r&eacute;pondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que leur t&ecirc;te est mise &agrave; prix?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Combien Carrier estime-t-il une t&ecirc;te de chef?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous les gagner?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux
+nous le livrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le nommes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Boishardy!</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous le livreras?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu fais cela, je passe la ran&ccedil;on pour moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu n'en parleras m&ecirc;me plus, ajouta Marcof; car nous t'en
+livrerons deux au lieu d'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle le second?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui nous a enlev&eacute; une partie des prisonniers que les soldats
+nous amenaient de Saint-Nazaire?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-l&agrave;, il
+donnerait deux mille livres de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et il fera bien, car il en vaut la peine! r&eacute;pondit le marin. Marcof a
+dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout
+des vergues de son navire tous les mis&eacute;rables qui composent la
+compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis
+&eacute;taient des gal&eacute;riens en rupture de ban. Il a dit qu'il &eacute;gorgerait &agrave; son
+tour les &eacute;gorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de
+le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours &agrave; sa fureur,
+ah! vous avez pens&eacute; que nous &eacute;tions des n&eacute;gociants faciles &agrave; ran&ccedil;onner!
+Ah! vous avez suppos&eacute; que sept bandits de votre esp&egrave;ce, sept mis&eacute;rables
+tir&eacute;s de la fange des &eacute;gouts sanglants feraient reculer trois hommes de
+c&oelig;ur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh
+bien! nous vous les livrons. A vous &agrave; les prendre maintenant! Voici M.
+de Boishardy, et moi je suis celui qui ai d&eacute;fait vos bandes sur la route
+de Saint-Nazaire, celui &agrave; propos duquel Carrier augmente le prix du
+sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent Boishardy et Keinec.</p>
+
+<p>Un moment d'h&eacute;sitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stup&eacute;fi&eacute;s
+de l'audace des chouans, recul&egrave;rent. Mais, r&eacute;fl&eacute;chissant bient&ocirc;t qu'ils
+&eacute;taient sept contre trois, ils mirent le sabre &agrave; la main. Quelques-uns
+&eacute;taient arm&eacute;s de piques. D'autres pr&eacute;paraient leurs pistolets. Brutus,
+toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la
+salle, demeurait ind&eacute;cis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant &agrave; la
+gorge, l'envoya rouler sous la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai
+fait v&oelig;u de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.</p>
+
+<p>Ce fut le signal de la m&ecirc;l&eacute;e. Les sans-culottes, comprenant que c'&eacute;tait
+un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'&eacute;lanc&egrave;rent les
+premiers. Les mis&eacute;rables ignoraient &agrave; quels ennemis ils avaient affaire.</p>
+
+<p>Marcof et Boishardy lev&egrave;rent leurs bras arm&eacute;s, et deux d'entre eux
+tomb&egrave;rent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit
+rapidement. La lutte devenait presque &eacute;gale. Alors, ce qui se passa dans
+cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible.
+Les sans-culottes se battaient avec la rage du d&eacute;sespoir. Les trois
+chouans attaquaient, ivres de vengeance et de col&egrave;re. Les cris et le
+choc des armes, le bruit des meubles bris&eacute;s, celui des corps tombant
+lourdement sur le sol, le r&acirc;le des mourants, tout cela formait un
+vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui r&eacute;gnait
+au dehors.</p>
+
+<p>Le combat se livrait &agrave; l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient
+seuls &eacute;t&eacute; tir&eacute;s sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne
+se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les
+coups qu'ils frappaient. Brutus, bless&eacute; d'abord par Keinec au
+commencement de l'action, s'&eacute;tait relev&eacute; et avait bondi sur le jeune
+homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa
+de nouveau. Brutus r&acirc;lait en se tordant dans les convulsions de
+l'agonie.</p>
+
+<p>Le drame qui se passait dans cette petite auberge isol&eacute;e &eacute;tait plus
+sinistre peut-&ecirc;tre que ceux qui s'&eacute;taient pass&eacute;s sur la place du
+D&eacute;partement et dans le lit de la Loire. L'&eacute;l&eacute;gant parquet sur lequel
+s'&eacute;taient pos&eacute;s jadis les petits pieds mignonnement chauss&eacute;s des
+invit&eacute;es du fermier g&eacute;n&eacute;ral, ruisselait alors du sang des patriotes. Les
+chaises, les tables bris&eacute;es dans la lutte, le jonchaient de leurs d&eacute;bris
+mutil&eacute;s; les bouteilles renvers&eacute;es laissaient couler &agrave; flots le vin qui
+se m&ecirc;lait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes &agrave; ceux qui
+avaient perdu les leurs.</p>
+
+<p>Les sans-culottes, vaincus, bless&eacute;s, &eacute;pouvant&eacute;s, faiblissaient
+rapidement. Quatre, tu&eacute;s sur le coup, gisaient pr&egrave;s de la table. Deux
+autres, renvers&eacute;s sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy,
+demandaient gr&acirc;ce d'une voix &eacute;teinte; mais les deux chouans avaient trop
+longtemps contenu l'&eacute;clat de leur col&egrave;re: leur cerveau d&eacute;lirant ne leur
+permettait pas de comprendre les supplications qui leur &eacute;taient
+adress&eacute;es, et leurs ennemis tomb&egrave;rent &agrave; leurs pieds, la poitrine
+ouverte. Seul le septi&egrave;me vivait encore, et il s'effor&ccedil;ait de gagner la
+porte de sortie, ferm&eacute;e &agrave; double tour par Brutus, alors qu'il croyait
+&ecirc;tre certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler
+aupr&egrave;s de ses compagnons.</p>
+
+<p>Enfin les royalistes s'arr&ecirc;t&egrave;rent avec le regret de ne plus avoir
+d'ennemis &agrave; combattre. Les cadavres des sans-culottes &eacute;taient &eacute;tendus &agrave;
+terre baign&eacute;s dans une mare de sang noir&acirc;tre. La compagnie Marat &eacute;tait
+veuve de sept de ses enfants. Tous &eacute;taient morts.</p>
+
+<p>Par surcro&icirc;t de pr&eacute;caution, Keinec examina attentivement chacun des
+corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche
+entr'ouverte, les narines dilat&eacute;es, regardait d'un &oelig;il &eacute;tincelant
+l'horrible spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien commenc&eacute;! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache.
+Voil&agrave; de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoy&eacute;es
+aux &acirc;mes de l'enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! r&eacute;pondit Marcof en soupirant, pourquoi n'&eacute;taient-ils que
+sept!</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous
+recommencerons bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille! fit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur
+l'&eacute;paule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces
+charognes.</p>
+
+<p>&mdash;La Loire est proche....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! jetons-y ces cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par
+trop de pr&eacute;cipitation.... Laissons les choses dans l'&eacute;tat o&ugrave; elles sont.
+Je ne suis pas f&acirc;ch&eacute; de donner audience dans cette salle &agrave; celui que
+Brutus a envoy&eacute; chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'il vienne?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du
+loup!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours est-il que nous devons l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps Keinec va se rendre &agrave; l'auberge o&ugrave; nous avons laiss&eacute;
+nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.</p>
+
+<p>Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche
+et la tendit &agrave; Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la d&eacute;pense; et si l'on
+s'inqui&egrave;te des taches de sang qui couvrent tes habits, tu r&eacute;pondras que
+tu as &eacute;t&eacute; pr&egrave;s de la guillotine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'en inqui&eacute;tera pas, r&eacute;pondit Keinec; le costume que je porte en
+ce moment n'en est que plus exact.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.</p>
+
+<p>Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache &agrave; sa
+ceinture et s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors. Boishardy et Marcof rest&egrave;rent seuls. Ils
+repouss&egrave;rent du pied ceux des cadavres qui les g&ecirc;naient, et, prenant des
+si&egrave;ges, ils se dispos&egrave;rent &agrave; attendre l'arriv&eacute;e du citoyen Fougueray.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MAÎTRE NICOUD</a></h3>
+
+<p>Lorsque, sur l'ordre de Brutus, ma&icirc;tre Nicoud avait quitt&eacute; son auberge,
+il s'&eacute;tait rapidement dirig&eacute; vers la demeure de Carrier afin d'accomplir
+la mission dont il &eacute;tait charg&eacute;. Il devait, lui avait dit le
+sans-culotte, pr&eacute;venir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient
+au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg
+et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui
+l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le
+renvoya &agrave; Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de
+Carrier. Pinard &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment dans la cour de la maison. Nicoud
+l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle part viens-tu? r&eacute;pondit le sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;De la part du citoyen Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il, le citoyen Brutus?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;A l'auberge du quai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; il est avec des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne
+connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ces trois-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur
+conversation, que c'&eacute;tait l'un de ceux dont je vous parle, qui d&eacute;sirait
+voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonn&eacute;
+de venir le chercher.</p>
+
+<p>Pinard r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants. On sait qu'il avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+conna&icirc;tre les d&eacute;marches de Di&eacute;go. Aussi trouva-t-il dans cette affaire
+quelque chose de singulier et de myst&eacute;rieux qu'il se promit d'&eacute;claircir.
+A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette
+d&eacute;marche cachait-elle quelque chose que Di&eacute;go ne voulait pas qu'il s&ucirc;t?
+Or, si Di&eacute;go ne voulait pas qu'il s&ucirc;t, il &eacute;tait &eacute;vident que lui, Pinard,
+avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement
+logique, il pensa &agrave; &eacute;claircir la situation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! r&eacute;pondit-il brusquement &agrave; Nicoud. Je pr&eacute;viendrai le
+citoyen Fougeray moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vais retourner dire &agrave; Brutus que sa commission est faite?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout,
+fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes
+hommes et je t'envoie au d&eacute;p&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! r&eacute;pondit Nicoud.
+C'est l&agrave; tout ce que tu as &agrave; m'ordonner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, Pinard, apr&egrave;s avoir donn&eacute; des ordres concernant
+le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et
+ma&icirc;tre Nicoud, ob&eacute;issant avec un empressement digne d'&eacute;loges au s&eacute;ide du
+proconsul, s'incarc&eacute;rait lui-m&ecirc;me dans le poste des vrais sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir par moi-m&ecirc;me, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu
+l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain
+soir. Mais non, continua-t-il apr&egrave;s un silence pendant lequel il
+r&eacute;fl&eacute;chit profond&eacute;ment; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de
+me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imb&eacute;cile de Brutus.
+Cela ne peut &ecirc;tre! Ne serait-ce pas plut&ocirc;t un pi&egrave;ge tendu par d'autres
+au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter
+des circonstances en d&eacute;truisant notre combinaison? Cela est plus
+probable, et si cela est, c'est &agrave; moi &agrave; veiller! En voyant ceux qui
+accompagnent Brutus, je saurai bien reconna&icirc;tre &agrave; qui nous avons
+affaire.</p>
+
+<p>L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgr&eacute; l'obscurit&eacute;. Les
+rues &eacute;taient d&eacute;sertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et
+les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux,
+priant le ciel que la nuit enti&egrave;re se pass&acirc;t sans recevoir la visite des
+sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit
+la rive du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pensait-il, si Fougueray r&eacute;ussit, dans huit jours j'aurai quitt&eacute;
+la France et je serai riche &agrave; mon tour. Mon but sera atteint! Je
+remuerai de l'or et je commanderai en ma&icirc;tre. O&ugrave; irai-je? Bah! que
+m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je
+serai bien re&ccedil;u partout. Oui! oui! Fougueray r&eacute;ussira! Quant &agrave; Yvonne,
+demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera d&eacute;port&eacute;e
+verticalement; cela lui apprendra &agrave; faire la b&eacute;gueule avec un ami de
+Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqu&eacute; depuis
+quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!</p>
+
+<p>Pinard en &eacute;tait l&agrave; de ses r&eacute;flexions et de ses projets lorsqu'il
+s'arr&ecirc;ta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix
+arriver jusqu'&agrave; lui. Il &eacute;couta attentivement. Des cris retentirent plus
+distinctement &agrave; son oreille; ces cris partaient d'une maison situ&eacute;e &agrave;
+quelque distance et compl&egrave;tement s&eacute;par&eacute;e des autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?</p>
+
+<p>Alors il approcha avec pr&eacute;caution, mais en &eacute;coutant toujours. Bient&ocirc;t le
+vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment
+m&ecirc;me o&ugrave; la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se
+terminer.</p>
+
+<p>La salle du cabaret dans laquelle s'&eacute;tait pass&eacute;e la sc&egrave;ne sanglante
+&eacute;tait situ&eacute;e au rez-de-chauss&eacute;e de la maison. Trois larges fen&ecirc;tres
+l'&eacute;clairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois
+les &eacute;quipages des grands seigneurs et des financiers que recevait
+Graslin, et que ma&icirc;tre Nicoud avait transform&eacute;e en une sorte de jardin &agrave;
+l'usage de ses clients qui trouvaient l&agrave;, durant l'&eacute;t&eacute;, l'air et la
+fra&icirc;cheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fen&ecirc;tres
+perc&eacute;es &agrave; hauteur d'appui, &eacute;taient garnies de barreaux de fer que le
+cabaretier avait fait poser par mesure de pr&eacute;caution, la porte de la
+cour ayant &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e et l'acc&egrave;s en &eacute;tant par cons&eacute;quent toujours
+ouvert. A la gauche de ces trois fen&ecirc;tres se trouvait la porte
+conduisant dans l'int&eacute;rieur de l'habitation, porte &eacute;troite, basse,
+myst&eacute;rieuse, comme il convenait &agrave; une petite maison; cette porte ouvrait
+sur un premier vestibule, &eacute;troit &eacute;galement et communiquant lui-m&ecirc;me avec
+la salle o&ugrave; ma&icirc;tre Nicoud avait plac&eacute; son comptoir. Cette salle, &eacute;tait
+l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier
+conduisant aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs. La rampe de cet escalier avait &eacute;t&eacute;
+command&eacute;e par le fermier g&eacute;n&eacute;ral &agrave; un artiste de l'&eacute;poque, qui l'avait
+ex&eacute;cut&eacute;e en cuivre cisel&eacute; recouvert ensuite d'une &eacute;paisse dorure. Nicoud
+avait gratt&eacute; la dorure, fait fondre le cuivre et remplac&eacute; le tout par
+une rampe en bois de ch&ecirc;ne soutenue par d'&eacute;pais pilastres.</p>
+
+<p>La maison &eacute;tait fort petite et n'avait qu'une pi&egrave;ce de profondeur, de
+sorte que la salle o&ugrave; se trouvaient Marcof et Boishardy &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e,
+non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin plant&eacute; par
+Graslin d'arbres pr&eacute;cieux, et, par son successeur, de l&eacute;gumes, plus
+utiles &agrave; la consommation qu'agr&eacute;ables &agrave; la vue. Trois autres fen&ecirc;tres
+donc ouvraient sur le derri&egrave;re de la maison. Comme un petit mur de
+cl&ocirc;ture s&eacute;parait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir
+prendre &agrave; l'&eacute;gard de ces fen&ecirc;tres les pr&eacute;cautions qu'il avait prises
+pour les premi&egrave;res, et elles &eacute;taient vierges de la plus mince barre de
+fer.</p>
+
+<p>Lorsque Brutus et ses compagnons &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; l'auberge, l'heure
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e; aussi ma&icirc;tre Nicoud avait-il ferm&eacute; d&eacute;j&agrave; les
+contrevents des fen&ecirc;tres ouvertes sur la fa&ccedil;ade, et aucun des survenants
+n'avait song&eacute; &agrave; les relever. Pinard, apr&egrave;s s'&ecirc;tre approch&eacute; doucement,
+essaya donc, mais en vain de faire p&eacute;n&eacute;trer son regard dans la salle. Un
+faible rayon de lumi&egrave;re glissant entre les contrevents, lui indiquait
+seul que la pi&egrave;ce &eacute;tait habit&eacute;e, mais il ne pouvait distinguer ce qui se
+passait &agrave; l'int&eacute;rieur. Il &eacute;couta de nouveau et n'entendit aucun bruit.</p>
+
+<p>Alors il pensa &agrave; tourner la maison et &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans le petit jardin
+situ&eacute; au fond. D&eacute;j&agrave; il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit
+le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'inf&acirc;me
+satellite de Carrier &eacute;tait brave et ne redoutait pas le danger. Il
+attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme
+parut sur le seuil. Cet homme &eacute;tait Keinec, lequel allait accomplir
+l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur
+lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il fr&ocirc;la Pinard sans
+le voir.</p>
+
+<p>En ce moment la lune, se d&eacute;gageant d'un nuage, resplendit subitement, et
+&eacute;claira le jeune homme. Pinard porta vivement la main &agrave; ses l&egrave;vres pour
+&eacute;touffer un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mais Keinec &eacute;tait d&eacute;j&agrave; loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la m&ecirc;me maison
+que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la v&eacute;rit&eacute;. Keinec &agrave;
+Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-m&ecirc;me, et qu'Yvonne....</p>
+
+<p>Pinard s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience
+d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?</p>
+
+<p>Et le sans-culotte se prit de nouveau &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir profond&eacute;ment. Tout &agrave;
+coup il se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! dit-il en lui-m&ecirc;me, Keinec est un chouan. Keinec fait
+partie de la bande de ce damn&eacute; Boishardy; s'il vient &agrave; Nantes c'est
+qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe
+dans l'int&eacute;rieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+tout ceci.</p>
+
+<p>Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de cl&ocirc;ture
+dont nous avons parl&eacute;, il sauta dans le jardin converti en verger. Une
+fois dans ce verger, et assur&eacute; que tout &eacute;tait enti&egrave;rement d&eacute;sert autour
+de lui, il se glissa le long du b&acirc;timent, et gagna les fen&ecirc;tres plac&eacute;es
+sur ce c&ocirc;t&eacute; de la maison. Ces fen&ecirc;tres, &agrave; la hauteur desquelles il
+atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus &eacute;lev&eacute;
+que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une
+&eacute;paisse couche de poussi&egrave;re qui faisait rideau, emp&ecirc;chait tout d'abord
+de distinguer nettement l'int&eacute;rieur. Pinard s'approcha davantage.</p>
+
+<p>Certain de ne pas &ecirc;tre vu, il colla son visage aux carreaux inf&eacute;rieurs
+de l'une des crois&eacute;es, et regarda attentivement. La premi&egrave;re chose qu'il
+vit fut le cadavre de Brutus plac&eacute; en pleine lumi&egrave;re, en face de ses
+regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglant&eacute;. Pinard
+reconnut aussit&ocirc;t son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.</p>
+
+<p>Puis, pr&egrave;s de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui
+tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes,
+et gisant sur le parquet macul&eacute; de sang on apercevait les corps inanim&eacute;s
+des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce
+massacre des siens; mais il continua sto&iuml;quement &agrave; porter toute son
+attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui d&eacute;robait les traits de son
+compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le
+sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enferm&eacute;s
+avec les cadavres.</p>
+
+<p>Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'&oelig;il, car il fit
+un pas en arri&egrave;re si vivement que son pied glissa et qu'il tomba &agrave; la
+renverse. Se relevant comme pouss&eacute; par un ressort, il traversa le
+verger, s'&eacute;lan&ccedil;a sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers
+l'int&eacute;rieur de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof et Boishardy &agrave; Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Co&ucirc;te
+que co&ucirc;te, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le
+soleil, &eacute;tant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de
+doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.</p>
+
+<p>Pinard atteignit bient&ocirc;t la place o&ugrave; se dressait la guillotine. De
+joyeuses clameurs, entrem&ecirc;l&eacute;es de chansons, de jurons &eacute;nergiques et de
+mots d'un cynisme &eacute;hont&eacute; retentissaient dans une maison voisine. Cette
+maison &eacute;tait le cabaret &agrave; l'enseigne du &laquo;<i>Rasoir national</i>,&raquo; cabaret o&ugrave;
+Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour
+le lieu des r&eacute;unions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat,
+frappa rudement &agrave; la porte qui s'ouvrit presque aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Pinard p&eacute;n&eacute;tra dans une salle fumeuse, mal &eacute;clair&eacute;e par un quinquet en
+fer battu, et dont l'atmosph&egrave;re naus&eacute;abonde soulevait le c&oelig;ur de
+d&eacute;go&ucirc;t. L'ami de Carrier fut re&ccedil;u avec des acclamations fr&eacute;n&eacute;tiques. Une
+vingtaine d'hommes &eacute;taient l&agrave;, les uns attabl&eacute;s et buvant, les autres
+debout et vocif&eacute;rant.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Pinard! hurla la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes Romains! r&eacute;pondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais
+il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des
+leurs. Brutus et vos amis ont &eacute;t&eacute; &eacute;gorg&eacute;s ce soir. Il faut les venger!</p>
+
+<p>&mdash;Brutus a &eacute;t&eacute; &eacute;gorg&eacute;! s'&eacute;cria un sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? demand&egrave;rent sept ou huit voix.</p>
+
+<p>&mdash;Par des brigands de chouans qui ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la ville, et ont
+souill&eacute; par leur inf&acirc;me pr&eacute;sence la terre de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les chouans sont &agrave; Nantes! s'&eacute;cria-t-on de toutes parts avec
+stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils nombreux?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Quand les as-tu vus?</p>
+
+<p>Et les questions, les interpellations se crois&egrave;rent dans un tumulte
+effroyable.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en
+s'effor&ccedil;ant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la
+salle. Ils sont &agrave; l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne
+crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compt&eacute; que trois; mais
+peut-&ecirc;tre les autres se cachaient-ils dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sont ceux-l&agrave; qui ont assassin&eacute; Brutus et nos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te que mes yeux ont contempl&eacute; leurs cadavres; les brigands
+causaient tranquillement assis aupr&egrave;s d'eux.</p>
+
+<p>A cette nouvelle assurance, la col&egrave;re et la rage des sans-culottes ne
+connurent plus de bornes.</p>
+
+<p>&mdash;A mort les chouans! s'&eacute;cria-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;A la Loire les aristocrates!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeons nos fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux aristocrates!</p>
+
+<p>Et vingt autres exclamations mena&ccedil;antes partirent de tous les coins de
+la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de
+lui, sollicitaient de nouveaux d&eacute;tails en brandissant leurs sabres et
+leurs piques avec des gestes furibonds. La sc&egrave;ne &eacute;tait tellement anim&eacute;e,
+qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-b&acirc;illement de la
+porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard,
+se recula vivement, et pr&ecirc;ta une oreille attentive &agrave; tout ce qui allait
+se dire. Cet homme &eacute;tait Keinec.</p>
+
+<p>Le chouan, apr&egrave;s avoir brid&eacute; les chevaux, se disposait &agrave; gagner la rue,
+lorsque la voix de Pinard &eacute;tait arriv&eacute;e jusqu'&agrave; lui. Keinec s'&eacute;tait
+d'abord arr&ecirc;t&eacute; comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; clou&eacute; sur le sol par une force
+invincible; puis il s'&eacute;tait rapproch&eacute;, et, ainsi que nous venons de le
+dire, il s'&eacute;tait hasard&eacute; jusqu'&agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la salle. En
+reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le
+secret de sa pr&eacute;sence et de celle de ses chefs dans la ville &eacute;tait connu
+du terrible ami du proconsul.</p>
+
+<p>Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indiff&eacute;rence du
+danger qui faisait le fond de son caract&egrave;re, il voulut entendre jusqu'au
+bout l'esp&egrave;ce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui
+avait fait rouvrir la porte de la salle, et il &eacute;coutait en dehors tenant
+&agrave; la main les brides des chevaux, et pr&ecirc;t &agrave; fuir par la grande porte de
+derri&egrave;re, la seule qui, donnant acc&egrave;s aux voitures et aux chevaux,
+demeurait ouverte toute la nuit. Pinard &eacute;tait mont&eacute; sur une table et
+haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entra&icirc;ner
+les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques
+explications. D'ailleurs les discours &eacute;taient &agrave; l'ordre du jour &agrave; cette
+&eacute;poque: on en faisait partout et pour tout, &agrave; toute heure et &agrave; tous
+propos, et le lieutenant de Carrier e&ucirc;t risqu&eacute; de se d&eacute;populariser aux
+yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une
+allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait
+le nombre des chouans &agrave; attaquer; il ne pouvait supposer, malgr&eacute; la
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; des trois royalistes, qu'ils se fussent hasard&eacute;s seuls et sans
+secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la
+Loire &eacute;tait remplie de soldats blancs. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il connaissait
+la valeur passablement n&eacute;gative de ces valets de la guillotine qui
+l'entouraient, et qui, les premiers &agrave; l'assassinat et au pillage,
+avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte
+desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de
+l'ennemi les vrais soldats de la R&eacute;publique. Il s'agissait donc de
+chauffer &agrave; blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer
+dans leur c&oelig;ur le d&eacute;sir de la vengeance et la ferme volont&eacute; d'exprimer
+ce d&eacute;sir autrement que par des cris et des vocif&eacute;rations. En
+cons&eacute;quence, Pinard s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur une table, et, dominant
+l'assembl&eacute;e, avait commenc&eacute; ce que l'on nommait une &laquo;<i>carmagnole de
+Barr&egrave;re</i>&raquo;; c'est-&agrave;-dire une improvisation fulminante, patriotique et
+splendidement color&eacute;e.</p>
+
+<p>Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se
+r&eacute;server l'aubaine de les apprendre lui-m&ecirc;me &agrave; Carrier et de toucher la
+prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel
+tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout
+enti&egrave;re, si elle ne vengeait pas son honneur outrag&eacute; par la mort de sept
+de ses enfants, que les auditeurs, transport&eacute;s de rage et de fureur,
+l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort,
+promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage,
+partaient de tous c&ocirc;t&eacute;s en une seule et m&ecirc;me explosion. Tous, d'un m&ecirc;me
+mouvement, se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur leurs armes. En un clin d'&oelig;il les
+satellites de Carrier furent pr&ecirc;ts &agrave; marcher, les uns arm&eacute;s de piques et
+de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il
+fut d&eacute;cid&eacute; sur l'heure qu'une exp&eacute;dition nocturne allait avoir lieu
+contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard,
+qui se r&eacute;servait ainsi non seulement le m&eacute;rite de l'initiative, mais
+encore celui d'avoir men&eacute; &agrave; bonne fin une affaire aussi importante.</p>
+
+<p>D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec;
+de l'autre, il allait d'un seul coup s'&eacute;lever au-dessus des Grandmaison
+et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balan&ccedil;aient son influence aupr&egrave;s
+du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans
+Nantes. Aussi son &oelig;il fauve lan&ccedil;ait-il des &eacute;clairs de joie f&eacute;roce, et,
+voulant terminer par une p&eacute;roraison digne de son brillant exorde:</p>
+
+<p>&mdash;Sans-culottes! s'&eacute;cria-t-il, braves patriotes &eacute;pur&eacute;s, montrez une fois
+encore que vous &ecirc;tes la force de la R&eacute;publique et que vous seuls &ecirc;tes la
+v&eacute;ritable barri&egrave;re entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A
+vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont
+os&eacute; faire au sol r&eacute;publicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A
+vous la gloire d'&eacute;craser ces serpents qui se sont gliss&eacute;s dans notre
+sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la
+nation!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la nation! hurla l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! r&eacute;pondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint
+son apog&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arriv&eacute;s sur la place, Pinard
+les fit mettre en rangs et prit la t&ecirc;te en recommandant le plus grand
+silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, &eacute;taient au nombre de
+vingt-quatre; c'&eacute;tait juste huit hommes que chacun des royalistes allait
+avoir &agrave; combattre, en supposant que Keinec p&ucirc;t arriver &agrave; temps pour
+pr&ecirc;ter &agrave; ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin
+qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre
+vers le cabaret isol&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LION ET TIGRE</a></h3>
+
+<p>Boishardy et Marcof &eacute;taient demeur&eacute;s dans la salle basse, l'oreille au
+guet, et attendant toujours l'arriv&eacute;e de Di&eacute;go. Plus d'une demi-heure
+s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e depuis le d&eacute;part de Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'&eacute;cria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avait dit que le dr&ocirc;le flairerait ce qu'il aurait trouv&eacute;,
+r&eacute;pondit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Et Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas le retard qu'il met &agrave; revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Lui serait-il arriv&eacute; malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui
+nous a si dignement second&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous
+arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lampe qui s'&eacute;teint, fit observer Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; il n'y a plus d'huile.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pas rester ici sans lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Si nous &eacute;tions d&eacute;couverts, la position ne serait pas tenable!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sortons alors.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons
+Keinec.</p>
+
+<p>Boishardy et Marcof se dirig&egrave;rent vers la porte qui donnait sur la cour,
+l'ouvrirent et se trouv&egrave;rent en plein air. Le marin se baissa vers la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te, Boishardy, que j'entends quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Un galop de chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Des pas d'hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis d&eacute;finir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons sur le quai.</p>
+
+<p>Les deux hommes travers&egrave;rent la cour et gagn&egrave;rent l'ouverture situ&eacute;e sur
+la rive du fleuve. L'obscurit&eacute; &eacute;tait profonde et rendue plus &eacute;paisse
+encore par le brouillard qui s'&eacute;levait de la Loire, et qui, couvrant le
+faubourg, interposait son opacit&eacute; entre les regards des deux amis et
+l'horizon qu'ils s'effor&ccedil;aient d'interroger.</p>
+
+<p>Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensit&eacute;, &eacute;tait
+devenu tr&egrave;s vif. De bruyantes rafales faisaient courber les t&ecirc;tes
+d&eacute;nud&eacute;es des grands arbres plant&eacute;s sur le quai, et sifflaient aigrement
+dans leurs branchages noirs. Marcof &eacute;coutait toujours avec une attention
+profonde; mais par suite d'un ph&eacute;nom&egrave;ne assez commun, le brouillard
+humide emp&ecirc;chait la perception du son, et ce n'&eacute;tait que lorsque le
+vent, chassant devant lui la brume, &eacute;tablissait un courant entre la
+ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et
+indescriptible qui avait &eacute;veill&eacute; sa vigilance. Boishardy n'entendait
+rien et affirmait &agrave; son compagnon qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos t&ecirc;tes qui causent
+par leur froissement ce bruit myst&eacute;rieux qui vous inqui&egrave;te, dit-il &agrave;
+voix basse.</p>
+
+<p>Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet
+d'une illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Boishardy avec r&eacute;solution, tenons-nous sur nos gardes! Au
+diable ce brouillard qui vient de s'&eacute;lever et qui nous d&eacute;robe les rayons
+de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer &agrave;
+deux pas devant soi....</p>
+
+<p>Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... j'entends, cette fois, r&eacute;pondit Boishardy. Qui diable est
+cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le
+bruit des chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.
+N'apercevez-vous rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!</p>
+
+<p>Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils arm&egrave;rent, et se
+tinrent pr&eacute;par&eacute;s en silence &agrave; l'&eacute;v&eacute;nement qui mena&ccedil;ait. Le gentilhomme
+et le marin ne s'&eacute;taient pas tromp&eacute;s: un bruit sourd devenant de plus en
+plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et
+une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidit&eacute; v&eacute;ritablement
+fantastique, car cette ombre &eacute;paisse et noire courait sur la terre sans
+faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque
+insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et
+s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux! s'&eacute;cria Marcof.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet Keinec conduisant les trois animaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu leur as donc envelopp&eacute; les fers avec du foin? demanda Boishardy en
+voyant le jeune homme s'&eacute;lancer &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Keinec; c'est cette pr&eacute;caution qui m'a retard&eacute;, et il
+est heureux que j'aie employ&eacute; mon temps &agrave; la prendre, sans elle nous
+&eacute;tions perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demand&egrave;rent les deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord &agrave; cheval et
+piquons! Il y va de notre salut.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez. A cheval! &agrave; cheval!</p>
+
+<p>L'accent avec lequel Keinec pronon&ccedil;a ces paroles &eacute;tait tellement
+pressant, que toute h&eacute;sitation devenait impossible. Puis les deux chefs
+savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.
+Ils saut&egrave;rent donc lestement en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez! fit Keinec en se retournant.</p>
+
+<p>Les rayons de la lune glissant sous un nuage perc&egrave;rent en ce moment
+l'opacit&eacute; du brouillard, et &eacute;clair&egrave;rent d'une lueur p&acirc;le une partie du
+quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,
+purent alors distinguer au loin des piques et des ba&iuml;onnettes qui
+s'avan&ccedil;aient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux
+partirent. Gr&acirc;ce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le
+bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il &eacute;tait &eacute;vident qu'il
+serait absorb&eacute; par celui que faisaient les pas des sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc d&eacute;couverts? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es s&ucirc;r? ajouta Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donnait cet ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a d&eacute;couvert notre pr&eacute;sence dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor!</p>
+
+<p>&mdash;Ian Carfor! r&eacute;p&eacute;ta Marcof en arr&ecirc;tant son cheval par une saccade si
+brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arri&egrave;re-train; Ian
+Carfor, dis-tu? Ce mis&eacute;rable est donc &agrave; Nantes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne l'as pas tu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous pr&eacute;venir. Mais vous ne
+savez pas tout: Carfor a chang&eacute; de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Pinard! s'&eacute;cria Boishardy &agrave; son tour; Pinard, l'inf&acirc;me satellite de
+Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,
+Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes &agrave;
+l'abri ici, et les mis&eacute;rables &eacute;gorgeurs atteignent &agrave; peine le seuil de
+l'auberge.</p>
+
+<p>Keinec raconta bri&egrave;vement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du
+<i>Rasoir national</i>. Quant il eut achev&eacute; son r&eacute;cit, Marcof sauta &agrave; bas de
+son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Descends! dit-il &agrave; Keinec.</p>
+
+<p>Keinec ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de
+nos chevaux et nous suivre au pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une
+vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons
+commenc&eacute;e ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand
+nous serons &agrave; deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont
+fouiller pour nous trouver, vous vous arr&ecirc;terez et vous nous attendrez.
+Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous m&ecirc;ler &agrave; ce
+que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous
+puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;
+maintenant, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je
+m'arr&ecirc;terai l&agrave; o&ugrave; vous me le direz, et je vous attendrai, &agrave; moins que
+vous m'appeliez vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.</p>
+
+<p>La distance que les chevaux avaient franchie &eacute;tait assez courte. Arriv&eacute;s
+&agrave; deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arr&ecirc;ter Boishardy pr&egrave;s
+d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de
+Keinec, tous deux s'avanc&egrave;rent, profitant habilement de tout ce qui
+pouvait dissimuler leur marche.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute plac&eacute; une ou
+deux sentinelles &agrave; la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles
+meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets &agrave; ta ceinture.
+Assure-toi seulement que la cha&icirc;ne qui retient ta hache &agrave; ton bras droit
+est solidement accroch&eacute;e. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce
+poignard.</p>
+
+<p>Marcof tirant deux esp&egrave;ces de dagues corses de la poche de sa carmagnole
+en remit une &agrave; Keinec et garda l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'&agrave; la gorge,
+mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui
+meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! r&eacute;pondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi que si Yvonne est &agrave; Nantes, Carfor, mieux que personne,
+peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans
+la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons
+Carfor!</p>
+
+<p>&mdash;Nous r&eacute;ussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui
+qui nous envoie ce mis&eacute;rable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?
+ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en r&egrave;gle. Ce
+qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!
+Donc il s'agit de pratiquer une trou&eacute;e jusqu'&agrave; lui et de l'enlever de
+vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux
+qui voudraient nous arr&ecirc;ter ou le d&eacute;fendre, et nous fuirons au plus
+vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le
+premier Carfor l'emportera, et que l'autre prot&eacute;gera sa sortie. C'est
+dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors s&eacute;parons-nous et ne te laisse pas entra&icirc;ner par l'ardeur de la
+lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.</p>
+
+<p>Keinec fit un signe affirmatif, et s'appr&ecirc;tait &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la cour,
+lorsque Marcof le retint encore par la main.</p>
+
+<p>&mdash;Suis les bosquets &agrave; ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux
+sentinelles, &eacute;gorge le sans-culotte qui se trouvera le plus &eacute;loign&eacute; de
+la maison; je r&eacute;ponds de l'autre. Seulement ne t'&eacute;lance qu'au moment o&ugrave;
+tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que
+je suis pr&ecirc;t, et il est essentiel que nous agissions ensemble!
+Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Am&eacute;rique, avec lesquels
+nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'&eacute;paisseur du
+brouillard, et ne frappe qu'&agrave; coup s&ucirc;r, car de ce premier coup d&eacute;pend
+peut-&ecirc;tre notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi
+la main, et songe &agrave; Yvonne!</p>
+
+<p>Les deux hommes s'&eacute;treignirent les mains en silence, et se quitt&egrave;rent
+pour p&eacute;n&eacute;trer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna
+le c&ocirc;t&eacute; droit, puis les t&eacute;n&egrave;bres les s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait suppos&eacute; Marcof, Pinard avait laiss&eacute; au dehors deux de
+ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que
+ceux qu'il voulait surprendre ne lui &eacute;chappassent par un moyen qu'il
+ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret
+et sa silhouette se d&eacute;tachait nettement sur l'int&eacute;rieur de la maison
+&eacute;clair&eacute; par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,
+plac&eacute; &agrave; la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de
+l'obscurit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;cautions prises, Pinard avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la maison &agrave; la t&ecirc;te du
+reste de ses hommes. Toujours persuad&eacute; que Marcof, Boishardy et Keinec
+n'avaient pas agi seuls, il s'attendait &agrave; trouver une r&eacute;sistance
+s&eacute;rieuse, aussi n'avan&ccedil;ait-il qu'avec une prudence calcul&eacute;e. Laissant la
+moiti&eacute; de son monde au pied de l'escalier dans la pi&egrave;ce o&ugrave; se trouvait
+le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui &eacute;taient
+sym&eacute;triquement rang&eacute;s sur une planche voisine, puis il tourna le bouton
+de la porte donnant dans la salle commune, celle-l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; gisaient
+dans leur sang Brutus et ses coll&egrave;gues. Aucun &ecirc;tre vivant ne se
+pr&eacute;senta aux yeux &eacute;tonn&eacute;s du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la
+vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle
+il venait de p&eacute;n&eacute;trer n'avait pu prot&eacute;ger la fuite des royalistes.
+Repoussant du pied les cadavres qui g&ecirc;naient leur marche, Pinard et ses
+subordonn&eacute;s examin&egrave;rent les fen&ecirc;tres; toutes &eacute;taient ferm&eacute;es en dedans.
+Le sans-culotte vomit une suite d'&eacute;nergiques jurons.</p>
+
+<p>&mdash;Les gueux nous auront sentis! s'&eacute;cria-t-il. Ils se sont sauv&eacute;s comme
+des l&acirc;ches!</p>
+
+<p>Cette supposition, que le silence qui r&eacute;gnait dans l'auberge semblait
+justifier, fit &eacute;clater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que
+l'approche du danger avait menac&eacute; d'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillons la cuisine! dit un des assistants.</p>
+
+<p>Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine
+situ&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;. Elle &eacute;tait &eacute;galement d&eacute;serte et les fen&ecirc;tres qui
+donnaient sur le jardin &eacute;taient ferm&eacute;es en dedans, comme celles de la
+salle.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont au premier, peut-&ecirc;tre! murmura Pinard. Allons! explorons la
+maison tout enti&egrave;re, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!</p>
+
+<p>Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois
+hommes &eacute;taient demeur&eacute;s dans l'&eacute;troit couloir sur lequel ouvrait la
+porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux
+sentinelles plac&eacute;es au dehors, bien que la nuit les emp&ecirc;ch&acirc;t de les
+distinguer. C'&eacute;tait donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient
+avoir &agrave; affronter Marcof et Keinec pour p&eacute;n&eacute;trer seulement dans le
+cabaret.</p>
+
+<p>Ces dispositions venaient d'&ecirc;tre &eacute;tablies, et Pinard et ses amis
+atteignaient le premier &eacute;tage au moment o&ugrave; les deux royalistes suivaient
+chacun l'un des c&ocirc;t&eacute;s de la cour, toujours prot&eacute;g&eacute;s par le brouillard
+qui redoublait d'intensit&eacute; et par les treillages arrondis des bosquets
+plac&eacute;s sur deux lignes parall&egrave;les.</p>
+
+<p>Keinec se glissait avec une pr&eacute;caution infinie, &eacute;touffant le bruit de
+ses pas, le poignard serr&eacute; dans la main droite et l'&oelig;il ardemment fix&eacute;
+en avant. Marcof imitant la m&ecirc;me marche, avan&ccedil;ait pas &agrave; pas, le corps
+ramass&eacute; sur lui-m&ecirc;me, les jarrets &agrave; demi pli&eacute;s comme une b&ecirc;te fauve
+guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait
+vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'&eacute;lancer sur le
+sans-culotte dont il distinguait la forme malgr&eacute; l'opacit&eacute; des t&eacute;n&egrave;bres,
+&eacute;clair&eacute;e qu'elle &eacute;tait par les lumi&egrave;res brillant dans le corridor.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut l'ombre de la premi&egrave;re sentinelle se projetant
+presque &agrave; port&eacute;e de son bras; celle-ci, d'apr&egrave;s le plan arr&ecirc;t&eacute;,
+appartenait &agrave; Keinec, Marcof ne s'en pr&eacute;occupa donc pas. Se courbant
+vers la terre, il se coucha doucement et se mit &agrave; ramper pour passer
+sans &eacute;veiller l'attention du patriote.</p>
+
+<p>En ce moment un vacarme v&eacute;ritablement infernal &eacute;clata au premier &eacute;tage
+du cabaret. C'&eacute;tait Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilit&eacute;
+de leurs recherches, brisaient les meubles de ma&icirc;tre Nicoud pour passer
+leur col&egrave;re impuissante. Des cris, des blasph&egrave;mes, des impr&eacute;cations
+ignobles retentissaient par les fen&ecirc;tres enfonc&eacute;es. Ce bruit subit fit
+tourner la t&ecirc;te au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin
+profitant de l'heureux hasard qui le prot&eacute;geait, s'&eacute;lan&ccedil;a rapidement et
+atteignit la maison; l&agrave; il se blottit et attendit.</p>
+
+<p>La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade r&eacute;guli&egrave;re &eacute;tait &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le
+royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuy&eacute;e sur la terre
+pour &ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de donner plus de puissance &agrave; son &eacute;lan, et sa main
+droite, arm&eacute;e de la dague corse &agrave; la lame triangulaire, rapproch&eacute;e de la
+poitrine.</p>
+
+<p>Une minute se passa, minute terrible, pendant la dur&eacute;e de laquelle
+toutes les facult&eacute;s du marin se concentr&egrave;rent sur un m&ecirc;me point, se
+r&eacute;unissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.
+Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,
+atteignit l'endroit o&ugrave; se tenait Marcof.</p>
+
+<p>Les nerfs du marin se d&eacute;tendirent d'un seul coup, comme la corde d'une
+arbal&egrave;te, et il s'&eacute;lan&ccedil;a d'un seul bond en lan&ccedil;ant dans l'espace un
+sifflement aigu. La fl&egrave;che d'un archer ne serait pas arriv&eacute;e plus rapide
+que la lame ac&eacute;r&eacute;e du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,
+qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, litt&eacute;ralement &eacute;gorg&eacute;,
+roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se
+redressait-il, que Keinec &eacute;tait devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard
+ensanglant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste &agrave; faire, mais nous
+le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du
+berger, &eacute;tends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne
+faut pas l'assommer.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai.</p>
+
+<p>&mdash;Viens.</p>
+
+<p>Et Marcof entra r&eacute;solument dans l'auberge. Un &eacute;pouvantable tumulte y
+r&eacute;gnait du rez-de-chauss&eacute;e aux combles. Les sans-culottes, ne
+d&eacute;sesp&eacute;rant pas encore du r&eacute;sultat de leur exp&eacute;dition, en d&eacute;pit de leurs
+premi&egrave;res et infructueuses recherches, s'&eacute;taient &eacute;parpill&eacute;s dans la
+maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant pr&egrave;s de
+l'escalier, Marcof se trouva face &agrave; face avec l'un de ceux que Pinard
+avait laiss&eacute;s dans le couloir donnant acc&egrave;s dans la salle commune.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Pinard? demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Il cherche des aristocrates, r&eacute;pondit le patriote nantais qui, en
+voyant le costume d&eacute;chir&eacute; et ensanglant&eacute; du marin, n'eut pas le moindre
+soup&ccedil;on et le prit pour un des siens.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il en haut, en bas, dans la cour?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais?</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier &agrave; lui remettre, et que
+cet ordre ne permet aucun retard?</p>
+
+<p>&mdash;Attends, alors, je vais l'appeler.</p>
+
+<p>Et le sans-culotte, enflant la voix, cria &agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;, Pinard! oh&eacute;, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? r&eacute;pondit Pinard, dont la voix partit de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis que l'on monte!</p>
+
+<p>&mdash;Monte! r&eacute;p&eacute;ta le sans-culotte.</p>
+
+<p>Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,
+il s'&eacute;lan&ccedil;a sur les marches de l'escalier avec une &eacute;nergie que d&eacute;cuplait
+l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la t&ecirc;te afin que
+Carfor ne p&ucirc;t reconna&icirc;tre de loin les traits de leur visage, car le
+digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux
+venus.</p>
+
+<p>Le lieutenant de Carrier &eacute;tait sur le palier du premier &eacute;tage entour&eacute; de
+trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet
+de l'escalier, redressa sa t&ecirc;te mena&ccedil;ante qui se trouva tout &agrave; coup
+&eacute;clair&eacute;e par le jeu des lumi&egrave;res. Carfor poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Les aristocrates! les....</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur lui. Mais
+Pinard, se jetant en arri&egrave;re, se retrancha derri&egrave;re un sans-culotte.
+Marcof, frappant dans le vide, fut entra&icirc;n&eacute; par la force du coup qu'il
+portait. Il tr&eacute;bucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte
+leva son sabre sur lui; peut-&ecirc;tre c'en &eacute;tait-il fait du fr&egrave;re de
+Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer
+l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de
+l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il ass&eacute;na
+&agrave; Carfor un de ces &eacute;nergiques coups de poing comme les matelots savent
+seuls en donner, un coup de poing &agrave; assommer un cheval, &agrave; renverser une
+cloison. Pinard le re&ccedil;ut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la
+bouche et des yeux, et le mis&eacute;rable roula sans connaissance.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Marcof s'&eacute;tait relev&eacute; et terrassait le troisi&egrave;me
+combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec
+avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! h&acirc;tons-nous! s'&eacute;cria Marcof en s'&eacute;lan&ccedil;ant en avant.</p>
+
+<p>Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, avait donn&eacute;
+l'&eacute;veil aux autres sans-culottes. Les premi&egrave;res marches de l'escalier et
+la porte de sortie se trouvaient obstru&eacute;es par huit ou dix hommes.
+Marcof brandit sa hache et sauta t&ecirc;te baiss&eacute;e, toujours suivi par le
+brave gars qui &eacute;treignait &agrave; l'&eacute;touffer le corps inanim&eacute; de l'ancien
+berger de Penmarckh. Les sans-culottes les re&ccedil;urent la ba&iuml;onnette et la
+pique en avant, appelant &agrave; leur aide leurs autres compagnons, qui
+accoururent de tous c&ocirc;t&eacute;s. Marcof tomba au milieu d'un cercle press&eacute;
+d'ennemis mena&ccedil;ants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">BOISHARDY, EN AVANT!</a></h3>
+
+<p>A l'aide d'un moulinet terrible, le marin op&eacute;ra une premi&egrave;re trou&eacute;e dans
+la masse, et d&eacute;gagea le couloir. Les sans-culottes, surpris &agrave;
+l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes &agrave;
+feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre
+ceux qui se trouvaient l&agrave; n'avait, par bonheur, de pistolets charg&eacute;s.
+Cette double circonstance, la derni&egrave;re surtout, &eacute;tait un puissant
+auxiliaire.</p>
+
+<p>Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donn&eacute;s avec une
+rapidit&eacute; qui tenait du miracle. Les autres recul&egrave;rent par un mouvement
+de terreur assez compr&eacute;hensible, en face de ce fer sanglant qui les
+mena&ccedil;ait. Le marin profita du vide laiss&eacute; devant la porte. Il poussa
+Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes
+qui accouraient de toutes parts.</p>
+
+<p>L'endroit dans lequel se passait cette sc&egrave;ne &eacute;tait, nous le r&eacute;p&eacute;tons, un
+corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la
+porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,
+Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans
+&ecirc;tre inqui&eacute;t&eacute; l'endroit o&ugrave; se tenait Boishardy avec les chevaux. Le
+jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'&eacute;lan&ccedil;a de toute la
+vitesse de ses jambes en d&eacute;pit du lourd fardeau qu'il portait sur ses
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Marcof s'opposa donc comme une digue &agrave; la fureur des sans-culottes, et,
+se pla&ccedil;ant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et mena&ccedil;ant, sa
+hache d'une main son poignard de l'autre. Les fen&ecirc;tres de la salle
+donnant sur la cour &eacute;taient grill&eacute;es, aucune autre issue ne faisait
+communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le
+corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si
+audacieusement le lieutenant de Carrier.</p>
+
+<p>Les membres de la compagnie Marat &eacute;cumaient de rage. Deux d&eacute;faites
+successives dans la m&ecirc;me soir&eacute;e portaient &agrave; son comble leur fr&eacute;n&eacute;sie
+sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tu&eacute;s, massacr&eacute;s, et dont les
+cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au
+milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arrach&eacute; pour ainsi dire de leurs
+mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait
+abattu d&eacute;j&agrave; trois de leurs compagnons.</p>
+
+<p>Un m&ecirc;me cri de vengeance s'&eacute;chappa de toutes les poitrines, et tous se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent pour &eacute;craser l'audacieux ennemi; mais les ignobles
+assassins, habitu&eacute;s &agrave; voir trembler devant eux leurs victimes
+quotidiennes, ignoraient &agrave; quel effrayant adversaire ils allaient
+s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent
+attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses l&egrave;vres ouvertes
+se contractaient en laissant &agrave; d&eacute;couvert ses dents serr&eacute;es; sa
+physionomie avait rev&ecirc;tu une expression saisissante; tout son &ecirc;tre,
+enfin, fr&eacute;missait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, &eacute;tait admirable &agrave;
+contempler.</p>
+
+<p>Un d&eacute;lire &eacute;pouvantable s'&eacute;tait empar&eacute; de son cerveau sous les
+vocif&eacute;rations de ceux qui le mena&ccedil;aient; il ne voyait plus, il
+n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volont&eacute;: tuer
+encore, tuer toujours! C'&eacute;tait la passion du carnage dans toute sa
+farouche po&eacute;sie. Sa fureur, excit&eacute;e par les crimes sans nom auxquels il
+avait assist&eacute; depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par
+les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e
+subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces
+hercul&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Marcof avait oubli&eacute; et la noble mission qui l'avait conduit &agrave; Nantes, et
+ses amis qu'il allait perdre peut-&ecirc;tre par sa folle t&eacute;m&eacute;rit&eacute;; ce n'&eacute;tait
+plus le fr&egrave;re du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au
+couteau r&eacute;volutionnaire, ce n'&eacute;tait plus le chouan d&eacute;vou&eacute; &agrave; la cause
+royale, c'&eacute;tait le d&eacute;mon de la vengeance en face de ceux qu'il devait
+punir. Sa hache, mani&eacute;e avec une adresse merveilleuse par ses doigts
+crisp&eacute;s, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide,
+frappant sans rel&acirc;che d&egrave;s qu'elle trouvait jour &agrave; tuer ou &agrave; blesser. Les
+&eacute;tincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des
+lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les
+sans-culottes &agrave; ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs
+poussant les premiers, ceux-ci tomb&egrave;rent, sans pouvoir reculer sous les
+coups du marin.</p>
+
+<p>En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roul&egrave;rent &agrave;
+ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura
+l'&eacute;paule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache,
+qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste &eacute;tait d&eacute;sarm&eacute;, et
+les piques ac&eacute;r&eacute;es mena&ccedil;aient sa poitrine. Saisissant son poignard de la
+main gauche, sans reculer d'un pas, il &eacute;carta violemment les fers pr&ecirc;ts
+&agrave; le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet pass&eacute; &agrave; sa
+ceinture, il cassa la t&ecirc;te de celui qui le serrait de plus pr&egrave;s.
+Cependant la position n'&eacute;tait plus tenable.</p>
+
+<p>Marcof s'&eacute;tait bien empar&eacute; d'une pique, mais cette arme, moins
+favorable que la hache pour attaquer et se d&eacute;fendre, ne lui permettrait
+pas de lutter longtemps.</p>
+
+<p>Puis, malgr&eacute; son &eacute;nergie et sa force extraordinaire, son bras commen&ccedil;ait
+&agrave; s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une
+sueur abondante l'aveuglait par moments.</p>
+
+<p>Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups
+qui lui &eacute;taient port&eacute;s. Sa carmagnole pendait en lambeaux.</p>
+
+<p>Par un hasard providentiel il n'&eacute;tait pas encore bless&eacute;; mais il allait
+&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui
+servaient de rempart. D&eacute;j&agrave; ses genoux fl&eacute;chissaient, un nuage de sang
+passa sur ses yeux. Il allait tomber en arri&egrave;re lorsqu'il se sentit
+enlever de terre et jeter de c&ocirc;t&eacute; par deux bras nerveux. Deux &eacute;clairs
+brill&egrave;rent au-dessus de sa t&ecirc;te, deux d&eacute;tonations retentirent
+simultan&eacute;ment, et deux sans-culottes roul&egrave;rent sur les dalles qui
+pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres.
+C'&eacute;tait Boishardy qui, l'&oelig;il en feu, frappait &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Le gentilhomme, d&eacute;vor&eacute; d'impatience, avait attendu n&eacute;anmoins le retour
+de Keinec; mais d&egrave;s que le jeune Breton &eacute;tait arriv&eacute;, portant toujours
+Pinard inanim&eacute; sur ses &eacute;paules, le brave royaliste lui avait
+imp&eacute;rativement command&eacute; de prendre sa place &agrave; la garde des chevaux, et
+s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; au secours de son ami.</p>
+
+<p>Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et
+d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, tromp&eacute;s
+encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne
+s'aper&ccedil;urent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait
+d'avoir lieu. Les plus hardis recul&egrave;rent devant cette nouvelle attaque
+imp&eacute;tueuse. Pr&egrave;s de la moiti&eacute; de la bande avait d&eacute;j&agrave; succomb&eacute;. Il
+&eacute;taient nombreux encore n&eacute;anmoins; mais une sorte de terreur panique
+s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus
+terrible.</p>
+
+<p>Ils crurent &agrave; l'arriv&eacute;e subite d'une troupe enti&egrave;re de royalistes. Les
+mis&eacute;rables prirent la fuite par le verger.</p>
+
+<p>Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arr&ecirc;ta d'une main
+ferme. Sans mot dire, il l'entra&icirc;na dans la direction des chevaux. En ce
+moment Keinec, d&eacute;vor&eacute; par la rage de l'inaction &agrave; laquelle Boishardy
+l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et
+poings li&eacute;s, &eacute;tait couch&eacute; en travers sur l'encolure de celui que montait
+son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au
+galop. La rapidit&eacute; de la course rafra&icirc;chit le sang du marin. Son cerveau
+se d&eacute;gagea et il secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en ai bien tu&eacute;! furent ses premi&egrave;res paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a &eacute;t&eacute; bonne, et la
+compagnie Marat en garde m&eacute;moire! Vous n'&ecirc;tes pas bless&eacute;, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Et toi, Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait!
+Marcof a agi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauv&eacute;
+la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fois je ne le l&acirc;cherai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait
+seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'arm&eacute;e royaliste,
+nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les &eacute;gorgeurs
+monteraient &agrave; leur tour sur l'&eacute;chafaud qu'ils ont dress&eacute; pour le roi
+martyr.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, nous voici loin de Nantes. O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-&Eacute;tienne, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Chez K&eacute;rouac, qui nous a donn&eacute; ces d&eacute;guisements.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a plus de six lieues de Nantes &agrave; Saint-&Eacute;tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit o&ugrave; nous
+soyons certains qu'il soit bien gard&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je r&eacute;ponds du succ&egrave;s.
+Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout &agrave;
+Nantes; Pinard fouille les prisons &agrave; son gr&eacute;, condamne ou absout suivant
+sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements n&eacute;cessaires,
+et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne
+de bandits.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne voulait pas parler?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Il a essay&eacute; une fois de refuser de me r&eacute;pondre quand je voulais
+l'interroger. Demandez &agrave; Keinec si j'ai su lui d&eacute;lier la langue? Le
+sc&eacute;l&eacute;rat doit encore porter les marques de ma col&egrave;re! Oh! il parlera,
+cela ne m'inqui&egrave;te pas!</p>
+
+<p>Tandis que Marcof r&eacute;pondait ainsi aux questions du chef royaliste,
+Pinard &eacute;tait peu &agrave; peu revenu de l'&eacute;tourdissement caus&eacute; par le coup de
+poing du jeune Breton.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait trop tendue et trop critique pour que la m&eacute;moire lui
+f&icirc;t d&eacute;faut et que la pr&eacute;sence d'esprit ne lui rev&icirc;nt pas en m&ecirc;me temps
+que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit
+au-dessus de sa t&ecirc;te le buste athl&eacute;tique de Keinec, &agrave; sa droite et &agrave; sa
+gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de
+tenter un seul mouvement qui p&ucirc;t d&eacute;celer qu'il e&ucirc;t repris connaissance,
+il demeura dans une immobilit&eacute; compl&egrave;te, ob&eacute;issant comme une masse
+inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il &eacute;tait
+attach&eacute; donnait &agrave; son corps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! demanda tout &agrave; coup Boishardy en se retournant vers Marcof,
+lorsque vous aurez tir&eacute; de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que
+vous en ferez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais encore, r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger fr&eacute;missement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le
+mis&eacute;rable attendait avec une anxi&eacute;t&eacute; horrible la r&eacute;ponse de son ennemi,
+qui paraissait h&eacute;siter; Pinard tenait &agrave; la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pendra de ses r&eacute;ponses, dit enfin Marcof.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">K&Eacute;ROUAC</a></h3>
+
+<p>Un soupir de soulagement expira sur les l&egrave;vres du prisonnier. Les trois
+cavaliers, qui suivaient la lev&eacute;e du fleuve depuis Nantes, atteignaient
+en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'&eacute;tait en
+partie dissip&eacute;, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la
+campagne environnante.</p>
+
+<p>&mdash;Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus;
+prenons par Saint-Herblain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile.
+Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'&agrave; Cou&eacute;ron; de l&agrave;,
+nous gagnerons Saint-&Eacute;tienne &agrave; travers les bruy&egrave;res.</p>
+
+<p>Boishardy fit un geste d'assentiment et s'&eacute;lan&ccedil;a sur la droite, coupant
+le pays du sud &agrave; l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois
+hommes continu&egrave;rent en silence leur course furieuse et eurent bient&ocirc;t
+doubl&eacute; les derni&egrave;res maisons du petit bourg.</p>
+
+<p>La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intol&eacute;rable et
+se m&eacute;tamorphosait graduellement en un v&eacute;ritable et atroce supplice.
+Couch&eacute; sur l'encolure du cheval de Keinec, sa t&ecirc;te et ses bras pendaient
+d'un c&ocirc;te le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient
+dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus &eacute;lev&eacute;e que les extr&eacute;mit&eacute;s, le
+sang ne circulait plus et mena&ccedil;ait de l'&eacute;touffer ou d'envahir
+compl&egrave;tement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglant&eacute;e d&eacute;j&agrave;
+par le coup que lui avait port&eacute; le jeune homme avant de l'enlever de
+l'auberge, &eacute;tait devenue violac&eacute;e et se d&eacute;composait rapidement. Les
+veines du cou, gonfl&eacute;es &agrave; &eacute;clater, apparaissaient en saillie comme des
+cordes. Un r&acirc;le sourd s'&eacute;chappait avec peine de sa gorge, menac&eacute;e d'une
+strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau
+connaissance.</p>
+
+<p>Les cavaliers avaient d&eacute;pass&eacute; Cou&eacute;ron et atteint les hautes bruy&egrave;res
+dans lesquelles leurs chevaux enfon&ccedil;aient jusqu'au poitrail. Ils
+galopaient toujours cependant.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les maisons de Saint-&Eacute;tienne se d&eacute;tach&egrave;rent sur les nuages gris
+qui couraient au-dessus de leurs t&ecirc;tes, et, quittant les landes de
+bruy&egrave;res, ils entr&egrave;rent dans la petite ville, qui paraissait plong&eacute;e
+dans un profond sommeil. Ils tourn&egrave;rent les premi&egrave;res maisons sans
+ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas,
+ils s'avanc&egrave;rent vers une ruelle &eacute;troite dans laquelle l'obscurit&eacute;
+semblait plus profonde encore.</p>
+
+<p>Marcof sauta &agrave; terre et heurta doucement &agrave; une porte situ&eacute;e au
+rez-de-chauss&eacute;e d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une
+modeste ferme bretonne. On veillait sans doute &agrave; l'int&eacute;rieur, malgr&eacute;
+l'heure avanc&eacute;e de la nuit, car la porte s'ouvrit aussit&ocirc;t. Un
+vieillard, tenant &agrave; la main un flambeau, parut sur le seuil. En
+apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la
+plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc r&eacute;ussi? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pr&eacute;cis&eacute;ment, r&eacute;pondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon
+brave K&eacute;rouac.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'&eacute;cria le vieillard en remarquant le d&eacute;sordre des
+v&ecirc;tements des trois cavaliers et le sang dont ils &eacute;taient couverts;
+grand Dieu! seriez-vous bless&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, tonnerre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &ecirc;tes battus cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te
+raconterons la chose en d&eacute;tail. Pour le moment il s'agit de transporter
+chez toi le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Un prisonnier!</p>
+
+<p>&mdash;Fait &agrave; Nantes cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant de Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;En personne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le vieillard dont les yeux &eacute;tincel&egrave;rent. Merci de l'avoir
+amen&eacute; vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tu&eacute; mon fr&egrave;re
+et ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre ne te refuserai-je pas cette consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez vite, messieurs! dit K&eacute;rouac en s'effa&ccedil;ant pour laisser passer
+Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanim&eacute; du
+sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.</p>
+
+<p>Les trois hommes p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la maison. Arriv&eacute; dans la premi&egrave;re
+pi&egrave;ce, Keinec allait jeter Pinard sur un si&egrave;ge, lorsque Marcof l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Pas ici, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et Marcof, prenant une lumi&egrave;re, conduisit ses compagnons vers l'entr&eacute;e
+de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;L'endroit dans lequel ils se trouvaient &eacute;tait une ancienne ferme,
+d&eacute;vast&eacute;e deux fois d&eacute;j&agrave; par les bleus. Le cellier, o&ugrave; l'on d&eacute;posait
+autrefois les provisions, &eacute;tait vide et d&eacute;sert. D'&eacute;normes crocs scell&eacute;s
+dans la muraille montraient leurs pointes ac&eacute;r&eacute;es, veuves des quartiers
+de viande sal&eacute;e et des jambons fum&eacute;s qui y &eacute;taient appendus jadis en
+pr&eacute;vision de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Jette-le l&agrave;, dit Marcof &agrave; Keinec en d&eacute;signant le sol de la cave.
+Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derri&egrave;re le dos, et
+lie-le solidement au croc le moins &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Keinec s'empressa d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il en serrant les deux mains d&eacute;j&agrave; li&eacute;es du mis&eacute;rable, Carfor a
+conserv&eacute; la trace de notre visite &agrave; la baie des Tr&eacute;pass&eacute;s, ses pouces
+sont rong&eacute;s. Nous ne pourrons plus employer le m&ecirc;me moyen pour le faire
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en trouverons d'autres, mon gars, r&eacute;pondit Boishardy.</p>
+
+<p>En ce moment K&eacute;rouac entra dans le cellier.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en &eacute;cartant Keinec et
+en pla&ccedil;ant en pleine lumi&egrave;re le visage de Pinard.</p>
+
+<p>Les paupi&egrave;res du sans-culotte firent un mouvement qui n'&eacute;chappa pas &agrave;
+Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Le dr&ocirc;le revient &agrave; lui, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma
+fille; c'est lui qui a donn&eacute; l'ordre de frapper mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Et ses regards d&eacute;voraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien
+berger de Penmarckh. Marcof vit l'&eacute;motion profonde qui se peignait sur
+la physionomie de K&eacute;rouac. Il craignit une sc&egrave;ne qui e&ucirc;t retard&eacute;
+l'ex&eacute;cution de son plan.</p>
+
+<p>&mdash;K&eacute;rouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne
+veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous
+soyons avertis des moindres &eacute;v&eacute;nements du dehors.</p>
+
+<p>Le vieillard h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le promets?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais veiller.</p>
+
+<p>Et K&eacute;rouac remonta lentement les degr&eacute;s de l'escalier qui conduisait &agrave;
+la pi&egrave;ce sup&eacute;rieure. Le vieillard avait d&eacute;j&agrave; disparu que l'on entendait
+encore ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacr&eacute; son enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmen&eacute; sa
+fille et son fr&egrave;re &agrave; Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de
+Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a
+&eacute;t&eacute; guillotin&eacute;. K&eacute;rouac &eacute;tait &agrave; Nantes ce jour m&ecirc;me, et il a vu rouler
+la t&ecirc;te de son fr&egrave;re en m&ecirc;me temps qu'un ge&ocirc;lier compatissant lui
+apprenait qu'il avait perdu sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Les monstres! murmura le gentilhomme.</p>
+
+<p>Puis d&eacute;signant Pinard:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; payera pour tous! ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, r&eacute;pondit Marcof, celui-l&agrave; nous procurera les moyens de
+satisfaire notre vengeance et d'arriver &agrave; notre but. Il nous aidera &agrave;
+frapper Carrier et &agrave; d&eacute;livrer Philippe, ou, sur mon salut &eacute;ternel, je le
+jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il
+est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce mis&eacute;rable jusqu'&agrave; ce
+qu'il soit revenu compl&egrave;tement &agrave; lui.</p>
+
+<p>Keinec appuya la lame aigu&euml; de son arme contre le bras de Pinard, et
+enfon&ccedil;a graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave; r&eacute;veill&eacute;! dit froidement le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te
+vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volont&eacute;
+est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai
+rien. J'ai subi d&eacute;j&agrave; les tortures que tu m'as inflig&eacute;es; mais
+aujourd'hui mon &acirc;me saura braver la douleur et sera plus puissante que
+mon corps!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que le bandit parle de son &acirc;me! fit Marcof en riant. Il nous
+d&eacute;fie; eh bien! nous allons voir.</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; Keinec:</p>
+
+<p>&mdash;Va nous chercher, dit-il, un r&eacute;chaud de charbon et un morceau de fer.</p>
+
+<p>Keinec sortit vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Employer un proc&eacute;d&eacute; fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan
+pour faire ob&eacute;ir les &eacute;l&eacute;phants.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce proc&eacute;d&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il consiste, &agrave; l'aide d'une forte br&ucirc;lure, &agrave; entretenir une plaie vive
+sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on
+enfonce la lame qui sert d'&eacute;peron. Le moyen est d'autant meilleur qu'il
+n'alt&egrave;re nullement la sant&eacute; ni les forces, et que la douleur est
+insurmontable.</p>
+
+<p>Boishardy fit un geste de d&eacute;go&ucirc;t. Marcof haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme
+vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il parlera?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir par vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Keinec rentrait, portant un r&eacute;chaud de charbons enflamm&eacute;s et une plaque
+de t&ocirc;le d'une petite dimension, surmont&eacute;e d'une tige de fer qui lui
+servait de manche.</p>
+
+<p>&mdash;Boishardy, veuillez faire chauffer &agrave; blanc la plaque, dit
+tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous pr&eacute;parerons le
+prisonnier.</p>
+
+<p>Le gentilhomme s'approcha du r&eacute;chaud, activa, en soufflant dessus de
+toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et
+pr&eacute;senta, en la tenant par le manche, la petite plaque de t&ocirc;le aux
+charbons &eacute;tincelants. Marcof et Keinec avaient d&eacute;li&eacute; les bras du
+prisonnier, et lui enlev&egrave;rent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa
+chemise; cela fait, Marcof &eacute;tendit le corps de Pinard sur la terre, la
+face tourn&eacute;e vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des
+poignets, il fixa solidement l'extr&eacute;mit&eacute; de la corde aux barreaux de fer
+d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute;,
+agissait en sens contraire &agrave; l'&eacute;gard des jambes du sans-culotte. Pinard,
+ainsi garrott&eacute;, &eacute;tait dans l'impossibilit&eacute; de tenter un seul mouvement.
+Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une r&eacute;solution farouche se
+lisait sur son front l&eacute;g&egrave;rement relev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La t&ocirc;le est-elle chaude? demanda froidement Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces
+&agrave; l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi cela alors! dit le marin.</p>
+
+<p>Boishardy passa les pinces &agrave; son compagnon. Sur la t&ocirc;le rougie &agrave; blanc
+on voyait des myriades d'&eacute;toiles qui semblaient la parcourir dans tous
+les sens, s'&eacute;teignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient
+scintillantes. Marcof secoua la t&ecirc;te en signe de satisfaction et revint
+vers Pinard.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+
+<h3><a href="#table">LE D&Eacute;L&Eacute;GU&Eacute; DU COMIT&Eacute; DE SALUT PUBLIC</a></h3>
+
+
+<p>A l'heure m&ecirc;me o&ugrave; Marcof, Boishardy et Keinec, enferm&eacute;s avec Pinard dans
+le cellier de la petite ferme de Saint-&Eacute;tienne, s'appr&ecirc;taient &agrave; employer
+les moyens les plus extr&ecirc;mes pour contraindre Carfor &agrave; les servir dans
+l'ex&eacute;cution de leurs projets, et lui faire r&eacute;v&eacute;ler ce qu'il &eacute;tait
+essentiel qu'ils sussent, des &eacute;v&eacute;nements nouveaux et importants avaient
+lieu &agrave; Nantes.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, comme cela &eacute;tait sa coutume chaque soir depuis son av&egrave;nement
+au pouvoir proconsulaire, le sensuel repr&eacute;sentant de la Convention
+donnait &agrave; souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans
+assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne ch&egrave;re et les
+r&eacute;unions bruyantes, et il ne s'en privait pas.</p>
+
+<p>Le citoyen Fougueray, d&eacute;l&eacute;gu&eacute; du Comit&eacute; de salut public de Paris, &eacute;tait
+tout naturellement au nombre des invit&eacute;s.</p>
+
+<p>Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie &eacute;tait dans
+tout son &eacute;clat. Di&eacute;go seul conservait son sang-froid. Plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'Hermosa, il &eacute;changeait &agrave; voix basse avec son ancienne ma&icirc;tresse des
+paroles en apparence frivoles, mais, en r&eacute;alit&eacute;, des plus s&eacute;rieuses, car
+tous deux discutaient &agrave; propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout &agrave;
+propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne
+paraissait nullement dispos&eacute;e &agrave; abandonner sa part.</p>
+
+<p>Les deux associ&eacute;s, s&eacute;par&eacute;s aux yeux de tous par les &eacute;v&eacute;nements, mais
+qui, cependant, n'avaient jamais cess&eacute; de s'entendre, &eacute;taient en qu&ecirc;te
+d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux
+seuls le butin dont Di&eacute;go avait d&eacute;j&agrave; promis deux portions assez
+consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en
+rapporter &agrave; moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des
+rouages n&eacute;cessaires pour faire marcher l'&oelig;uvre; mais une fois nos
+efforts couronn&eacute;s de succ&egrave;s, je briserai les rouages ou je les jetterai
+de c&ocirc;t&eacute;. Pinard n'est qu'une b&ecirc;te f&eacute;roce, poss&eacute;dant l'instinct du crime
+sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de
+ruses et confit de pr&eacute;cautions, pour mieux lui donner confiance dans sa
+propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go lan&ccedil;a sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser
+dans la paume de sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Et Carrier? dit Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, c'est diff&eacute;rent: il est plus difficile &agrave; jouer, et il est &agrave;
+craindre, car il n'a pas l'habitude d'h&eacute;siter devant les moyens
+violents, mais il ne m'inqui&egrave;te gu&egrave;re non plus: il a tant de vices,
+qu'il offre prise aux gens v&eacute;ritablement habiles. D'ailleurs, s'il le
+faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien
+confectionn&eacute;s. Avant qu'on en ait reconnu la fausset&eacute;, j'aurais dix fois
+le temps de casser la t&ecirc;te au proconsul et de mettre Nantes sens dessus
+dessous. C'est m&ecirc;me peut-&ecirc;tre l&agrave; une id&eacute;e &agrave; laquelle j'aurais d&ucirc; songer
+plus t&ocirc;t. Ce serait r&eacute;jouissant de se servir contre Pinard de son propre
+ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait
+falsifi&eacute;s lui-m&ecirc;me. Qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! tu deviens d'un mat&eacute;rialisme &eacute;pouvantable! Tu ne penses qu'&agrave;
+l'argent! tu n'as plus de po&eacute;sie!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai de la po&eacute;sie &agrave; mon heure, quand j'aurai les millions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est
+fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que
+jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigu&eacute;, cette ignoble
+soci&eacute;t&eacute; me d&eacute;go&ucirc;te, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et
+j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car
+demain, bien certainement, j'aurai jou&eacute; la seconde manche de cette
+partie d&eacute;cisive, et peut-&ecirc;tre bien que le soir venu nous fuirons
+ensemble.</p>
+
+<p>Les deux complices se press&egrave;rent myst&eacute;rieusement les mains, et Di&eacute;go, se
+levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des
+cris, des chants et des vocif&eacute;rations des convives, dont les trois
+quarts mena&ccedil;aient de rouler bient&ocirc;t sous la table. L'Italien traversa le
+salon et descendit les degr&eacute;s de l'escalier qui conduisait dans le
+vestibule. De l&agrave; il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner
+la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'int&eacute;rieur du
+corps-de-garde, l'arr&ecirc;ta brusquement dans sa marche. Il s'avan&ccedil;a
+vivement pour conna&icirc;tre la cause de ce bruit inattendu.</p>
+
+<p>Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la
+compagnie Marat, &eacute;tait une vaste pi&egrave;ce oblongue, meubl&eacute;e, comme le sont
+toutes celles servant au m&ecirc;me usage, d'un &eacute;norme po&ecirc;le, de chaises de
+paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les
+murailles, peintes &agrave; la chaux et noircies par la fum&eacute;e, rappelaient &agrave;
+profusion la destination particuli&egrave;re qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e. L'image du
+patron sous l'invocation duquel s'&eacute;tait plac&eacute;e la trop fameuse compagnie
+abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'&eacute;tait une peinture
+grossi&egrave;re repr&eacute;sentant l'ami du peuple frapp&eacute; dans son bain par
+Charlotte Corday, et accompagn&eacute;e de cette inscription:</p>
+
+<p class="center">&laquo;<span class="smcap">NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSIN&Eacute;.</span>&raquo;</p>
+
+<p>Plus loin, c'&eacute;tait un buste voil&eacute; d'un cr&ecirc;pe fun&egrave;bre et couronn&eacute;
+d'immortelles, avec ce couplet trac&eacute; sur la muraille:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Marat, du peuple vengeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">De nos droits la ferme colonne,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">De l'&eacute;galit&eacute; d&eacute;fenseur,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ta mort a fait couler nos pleurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Des vertus re&ccedil;ois la couronne;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ton temple sera dans nos c&oelig;urs!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Mourir pour la patrie,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.</span><br />
+</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de ce couplet, on voyait &eacute;crit en lettres &eacute;normes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Pleure, mais souviens-toi qu'il doit &ecirc;tre veng&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ennemis de la patrie, mod&eacute;rez votre joie;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il aura des vengeurs!</span><br />
+</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s l'&oelig;il ne rencontrait que m&eacute;dailles en pl&acirc;tre et en
+ivoire, repr&eacute;sentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier,
+avec cet exergue:</p>
+
+<p class="center smcap">
+MARTYR DE LA LIBERT&Eacute;!</p>
+
+<p>Enfin une &eacute;norme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les
+murs de Paris, cachait presque enti&egrave;rement un c&ocirc;t&eacute; de la muraille. Cette
+affiche &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">LEPELLETIER.</span><br />
+<br />
+Pour avoir assassin&eacute; le brigand, il fut assassin&eacute;<br />
+Par un brigand.<br />
+
+<span class="smcap">BRUTUS.</span><br />
+Le vrai d&eacute;fenseur des lois r&eacute;publicaines<br />
+Et l'ennemi jur&eacute; des rois.<br />
+<br />
+<span class="smcap">MARAT.</span><br />
+Le v&eacute;ritable ami du peuple,<br />
+Fut assassin&eacute; par les ennemis du peuple.
+</p>
+
+<p>Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on
+lisait ce quatrain:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'afflig&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Est tomb&eacute; sous les coups d'une horde fl&eacute;trie.</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Pleure, mais souviens-toi qu'il doit &ecirc;tre veng&eacute;!</span><br />
+</p>
+
+<p>Puis ces inscriptions plac&eacute;es et r&eacute;p&eacute;t&eacute;es partout:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Vive la R&eacute;publique! Vive la Montagne! Vivent &agrave; jamais les
+sans-culottes!</i>&raquo;</p>
+
+<p>Et bon nombre d'affiches, d'arr&ecirc;t&eacute;s et d&eacute;crets, de motions, parmi
+lesquels on distinguait un placard portant cet en-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imit&eacute;e
+de Marie-Joseph Chalier, mort &agrave; Lyon.</i>&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et
+de c&oelig;urs honn&ecirc;tes, et qui, tous, devaient &ecirc;tre envoy&eacute;s &agrave; la guillotine!
+Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse
+exactitude, &eacute;tait bien digne de ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Di&eacute;go y p&eacute;n&eacute;tra, un grand tumulte r&eacute;gnait dans le
+corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux
+et &eacute;taient en train de le pousser dans la rue pour le pendre &agrave; la corde
+de la lanterne qui &eacute;clairait l'entr&eacute;e de la demeure du proconsul.
+L'homme menac&eacute; d'un genre de supplice qui &eacute;tait alors de mode pour les
+petits coupables et le menu des aristocrates, n'&eacute;tait autre que ma&icirc;tre
+Nicoud.</p>
+
+<p>Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: On se rappelle que Pinard avait donn&eacute;
+l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour,
+sous peine de se voir incarc&eacute;rer. Or, &ecirc;tre incarc&eacute;r&eacute; signifiait tout
+simplement &ecirc;tre guillotin&eacute;, fusill&eacute; ou noy&eacute;. Donc ma&icirc;tre Nicoud s'&eacute;tait
+empress&eacute; d'ob&eacute;ir, et le malheureux avait une telle confiance dans les
+promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avis&eacute; de bouger de
+place, se f&ucirc;t-il agi de tout l'or des mines du P&eacute;rou. (La Californie, et
+l'Australie n'ayant pas encore &eacute;t&eacute; invent&eacute;es en l'an de gr&acirc;ce 1793).</p>
+
+<p>Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui &eacute;taient devenus
+ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret &eacute;tant situ&eacute; &agrave;
+proximit&eacute; du fleuve, et l'op&eacute;ration attirant fort en cet endroit
+messieurs de la compagnie Marat. Ma&icirc;tre Nicoud avait donc pass&eacute; les deux
+premi&egrave;res heures assez agr&eacute;ablement, causant, riant, plaisantant, et se
+pr&ecirc;tant aux bons mots d'un go&ucirc;t assez &eacute;quivoque que ses clients se
+permettaient assez famili&egrave;rement &agrave; son endroit.</p>
+
+<p>On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du
+quai de la Loire. Apr&egrave;s l'enl&egrave;vement de Pinard, et la boucherie que les
+royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants
+avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment
+de terreur pass&eacute;, la honte d'avoir &eacute;t&eacute; battus par deux hommes, ou plut&ocirc;t
+par un seul homme, car Marcof avait lutt&eacute; presque seul; la honte,
+disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent &agrave; la
+charge. Mais ils ne trouv&egrave;rent plus d'ennemis, et, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;caution
+qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils
+ne purent m&ecirc;me pas d&eacute;couvrir la direction par laquelle s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s
+les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant,
+maudissant, sans m&ecirc;me se soucier de porter secours aux bless&eacute;s qui
+criaient et aux mourants qui r&acirc;laient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne
+pouvaient venger leur d&eacute;faite, les mis&eacute;rables se r&eacute;unirent pour tenir
+conseil.</p>
+
+<p>Que fallait-il faire? &eacute;tait la grande question que l'on se renvoyait de
+bouche en bouche. La position en effet &eacute;tait difficile.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute fa&ccedil;on, il fallait en
+arriver &agrave; pr&eacute;venir Carrier. De plus, il &eacute;tait fort &eacute;vident que le
+proconsul ferait massacrer sans piti&eacute; celui ou ceux qui lui
+annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tu&eacute; plus
+de vingt sans-culottes, avaient enlev&eacute; son lieutenant, et n'avaient pas
+re&ccedil;u la moindre &eacute;gratignure. La d&eacute;lib&eacute;ration fut bruyante. Enfin, l'on
+arr&ecirc;ta, faute d'une d&eacute;cision meilleure, qu'il fallait de toute n&eacute;cessit&eacute;
+aller rendre compte &agrave; Carrier de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et l'avertir de
+la disparition de Pinard. En cons&eacute;quence, les sans-culottes se mirent en
+route, d&eacute;cid&eacute;s &agrave; se pr&eacute;senter en corps et ayant l'intention de faire
+monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils
+trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'&eacute;tait l'ex&eacute;cution de
+ce projet arr&ecirc;t&eacute; qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position o&ugrave;
+nous l'avons laiss&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouv&egrave;rent le
+cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'&ecirc;tre
+massacr&eacute;s, ils l'avaient accus&eacute; de complicit&eacute; avec les royalistes.
+Nicoud avait voulu protester, et il essaya m&ecirc;me d'un discours destin&eacute; &agrave;
+prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute
+participation aux crimes qui venaient d'&ecirc;tre commis; mais on avait
+&eacute;touff&eacute; ses paroles sous des vocif&eacute;rations effrayantes. Les cris de: &laquo;A
+mort le tra&icirc;tre! A la lanterne l'aristocrate!&raquo; retentirent de toutes
+parts.</p>
+
+<p>Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une
+sorte de vengeance &agrave; pr&eacute;senter &agrave; Carrier, et ils avaient r&eacute;solu de
+pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la col&egrave;re du ma&icirc;tre.
+L'aubergiste se d&eacute;battait sous les poignets de fer qui le poussaient au
+dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses
+bourreaux. C'&eacute;taient ces cris, ce bruit, ces d&eacute;bats qui avaient provoqu&eacute;
+le vacarme dont le citoyen Fougueray s'&eacute;tait &eacute;mu en traversant la cour
+de la maison du proconsul.</p>
+
+<p>Le tumulte &eacute;tait si grand, que personne ne prit garde au d&eacute;l&eacute;gu&eacute; du
+Comit&eacute; de salut public lorsqu'il p&eacute;n&eacute;tra dans le poste; mais en sa
+qualit&eacute; d'envoy&eacute; de Paris, Di&eacute;go crut de son devoir, afin de mieux jouer
+le r&ocirc;le qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette
+ex&eacute;cution nocturne, et de ce scandale qui mettait en &eacute;moi tous les bons
+citoyens.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Nicoud le prit tout au moins pour un ange lib&eacute;rateur, et se
+pr&eacute;cipita &agrave; ses pieds, laissant une partie de ses v&ecirc;tements entre les
+mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrog&eacute;s
+expliqu&egrave;rent rapidement au citoyen d&eacute;l&eacute;gu&eacute; les raisons qu'ils avaient
+pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les &eacute;v&eacute;nements de la
+nuit, Di&eacute;go p&acirc;lit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, &agrave; sa
+connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de
+courage pour l'ex&eacute;cuter. Il ne douta pas un seul instant que le
+royaliste dont on lui parlait ne f&ucirc;t Marcof.</p>
+
+<p>Marcof &agrave; Nantes! Il y avait bien l&agrave; en effet de quoi faire p&acirc;lir
+l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord p&eacute;trifi&eacute; et
+an&eacute;anti. Mais sa conception si vive lui d&eacute;montra rapidement qu'il ne
+fallait pas se laisser entra&icirc;ner par le d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;venons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut
+pas nuire, quoiqu'il soit &eacute;vident qu'il ne sache rien.</p>
+
+<p>Ces mots n'&eacute;taient pas achev&eacute;s que Nicoud, enlev&eacute; de terre, pouss&eacute;,
+battu, d&eacute;chir&eacute;, fut jet&eacute; au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la
+corde fut enroul&eacute;e autour du cou du malheureux, et un hourra retentit
+dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balan&ccedil;ait au-dessus de la
+t&ecirc;te des sans-culottes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous servira d'introduction aupr&egrave;s de Carrier, fit observer
+tranquillement Fougueray.</p>
+
+<p>En effet, le bruit ext&eacute;rieur avait attir&eacute; l'attention du proconsul, et
+un aide-de-camp en sabots et en &eacute;paulettes de laine accourut pour en
+conna&icirc;tre la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble.
+Fougueray les interrompit et leur imposa silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais pr&eacute;venir le citoyen repr&eacute;sentant, dit-il. Tenez-vous pr&ecirc;ts &agrave;
+recevoir ses ordres.</p>
+
+<p>Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes
+qui, de cette fa&ccedil;on, n'allaient plus se trouver en face de la premi&egrave;re
+col&egrave;re du proconsul, personne n'&eacute;leva la voix pour &eacute;mettre un autre
+avis. Le citoyen d&eacute;l&eacute;gu&eacute;, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit
+pr&eacute;cipitamment le premier &eacute;tage de l'escalier, et entra dans le salon o&ugrave;
+nous avons d&eacute;j&agrave; introduit nos lecteurs. Il alla droit &agrave; Carrier qui
+causait devant la chemin&eacute;e avec Ang&eacute;lique et Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; te parler, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;D'affaires? demanda le proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, alors! j'ai ferm&eacute; boutique pour aujourd'hui. A demain
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je te r&eacute;p&egrave;te que je ne t'&eacute;couterai pas.</p>
+
+<p>Puis se penchant &agrave; l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les chouans ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans Nantes cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Carrier devint blanc comme un linceul. Le mis&eacute;rable l&acirc;che frissonna de
+tous ses membres. Son &oelig;il vitreux exprima une terreur invincible.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute; que
+Di&eacute;go allait se r&eacute;tracter, apr&egrave;s avoir essay&eacute; d'une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, cela est vrai! r&eacute;pondit vivement Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont attaqu&eacute; la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils fait alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tu&eacute; plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens
+dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures
+vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes,
+les emp&ecirc;cher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.</p>
+
+<p>Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entra&icirc;ner; Fougueray
+raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant
+son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, la chose est exacte.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de cr&eacute;ature au monde capable de tant de force et de
+hardiesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et
+cet homme, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui
+a tu&eacute; seul pr&egrave;s de vingt sans-culottes?</p>
+
+<p>&mdash;Lui, aid&eacute; de deux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqu&eacute; le convoi des prisonniers
+venant de Saint-Nazaire?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux hommes qui accompagnaient?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore qui ils sont.</p>
+
+<p>&mdash;Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?</p>
+
+<p>&mdash;Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je
+vais l'&eacute;crire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses
+plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux
+portes de la ville, arr&ecirc;ter tous ceux qui inspireraient le plus l&eacute;ger
+doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, r&eacute;pondit Carrier; je vais faire faire des arrestations
+sur une grande &eacute;chelle; par exemple, il faudra nous h&acirc;ter de vider les
+prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du
+diable si je sais o&ugrave; fourrer un prisonnier. Les d&eacute;p&ocirc;ts regorgent! Enfin,
+n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arr&ecirc;ter, arr&ecirc;ter quand
+m&ecirc;me, arr&ecirc;ter en masse, arr&ecirc;ter sans tr&ecirc;ve, sans rel&acirc;che, et on
+ex&eacute;cutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance
+de nous d&eacute;barrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la
+R&eacute;publique!</p>
+
+<p>Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stup&eacute;faction. Tout
+sc&eacute;l&eacute;rat qu'il f&ucirc;t, il avait peine &agrave; comprendre que la manie du meurtre
+p&ucirc;t &ecirc;tre port&eacute;e &agrave; un point aussi &eacute;pouvantable. Il contemplait avec
+stupeur cet homme qui parlait d'arr&ecirc;ter, de noyer, de mitrailler, avec
+un calme, un sang-froid qui d&eacute;celaient l'indiff&eacute;rence de son &acirc;me et le
+peu de trouble que ressentait sa conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arr&ecirc;ter ainsi sans
+preuves, sans indices de culpabilit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ce droit-l&agrave;, je le prends, r&eacute;pondit le proconsul.</p>
+
+<p>Puis, haussant les &eacute;paules et pr&eacute;sentant &agrave; Fougueray une feuille
+imprim&eacute;e plac&eacute;e sur le bureau, il ajouta en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, lis la loi contre les <i>suspects</i>, et tu verras qu'on peut
+arr&ecirc;ter tout le monde. Tiens, &eacute;coute ce d&eacute;cret.</p>
+
+<p>Et il lut &agrave; haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des
+phrases:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Doivent dor&eacute;navant &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s comme <i>suspects</i> et mis en &eacute;tat
+d'arrestation et d'incarc&eacute;ration:</p>
+
+<p>&laquo;1&ordm; Ceux qui, dans les assembl&eacute;es du peuple, arr&ecirc;tent son &eacute;nergie
+par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.</p>
+
+<p>&laquo;2&ordm; Ceux qui, plus prudents, parlent myst&eacute;rieusement des malheurs
+de la R&eacute;publique, s'apitoient sur le sort du peuple et sont
+toujours pr&ecirc;ts &agrave; r&eacute;pandre de mauvaises nouvelles avec une douleur
+affect&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;3&ordm; Ceux qui ont chang&eacute; de conduite et de langage selon les
+&eacute;v&eacute;nements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+f&eacute;d&eacute;ralistes, d&eacute;clament avec emphase contre les fautes l&eacute;g&egrave;res des
+patriotes, et affectent, pour para&icirc;tre r&eacute;publicains, une aust&eacute;rit&eacute;,
+une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; &eacute;tudi&eacute;es, et qui c&egrave;dent aussit&ocirc;t qu'il s'agit d'un
+mod&eacute;r&eacute; ou d'un aristocrate.</p>
+
+<p>&laquo;4&ordm; Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels
+la loi est oblig&eacute;e de prendre des mesures.</p>
+
+<p>&laquo;5&ordm; Ceux qui, ayant toujours les mots de &laquo;libert&eacute;, r&eacute;publique ou
+patrie&raquo; sur les l&egrave;vres, fr&eacute;quentent les ci-devant nobles, les
+contre-r&eacute;volutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les
+mod&eacute;r&eacute;s, et s'int&eacute;ressent &agrave; leur sort.</p>
+
+<p>&laquo;6&ordm; Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui
+int&eacute;resse la r&eacute;volution, et qui, pour s'en disculper, font valoir
+le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur
+service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.</p>
+
+<p>&laquo;7&ordm; Ceux qui ont re&ccedil;u avec indiff&eacute;rence la constitution
+r&eacute;publicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son
+&eacute;tablissement et sa dur&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;8&ordm; Ceux qui, n'ayant rien fait contre la libert&eacute;, n'ont aussi rien
+fait pour elle.</p>
+
+<p>&laquo;9&ordm; Ceux qui ne fr&eacute;quentent pas leur section et donnent pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
+emp&ecirc;chent.</p>
+
+<p>&laquo;10&ordm; Ceux qui parlent avec m&eacute;pris des autorit&eacute;s constitu&eacute;es, des
+signes de la loi, des soci&eacute;t&eacute;s populaires, des d&eacute;fenseurs de la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;11&ordm; Ceux qui ont sign&eacute; des p&eacute;titions contre-r&eacute;volutionnaires ou
+fr&eacute;quent&eacute; des clubs et soci&eacute;t&eacute;s anti-civiques.</p>
+
+<p>&laquo;12&ordm; Ceux qui sont reconnus pour avoir &eacute;t&eacute; de mauvaise foi,
+partisans de La Fayette, et ceux qui ont march&eacute; au pas de charge au
+Champ de Mars.&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Carrier apr&egrave;s avoir achev&eacute; sa lecture, et en rejetant
+la feuille imprim&eacute;e sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi
+maintenant qui est, ou plut&ocirc;t qui n'est pas <i>suspect</i> en France? Est-ce
+qu'avec cela on ne peut pas faire incarc&eacute;rer tous les citoyens, depuis
+le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me
+tracassait jamais, je saurais lui r&eacute;pondre. Donc, je vais donner mes
+ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-m&ecirc;me. Tu me plais, citoyen.
+Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rus&eacute; comp&egrave;re. Puisque cet imb&eacute;cile
+de Pinard s'est laiss&eacute; enlever, veux-tu sa place?</p>
+
+<p>&mdash;La place de Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi consistait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la
+compagnie Marat. Dans la r&eacute;daction des ordres et des d&eacute;crets qu'il me
+donnait &agrave; signer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma
+confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu la reporteras sur moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, march&eacute; conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et
+je te r&eacute;ponds du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veilleras &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de ma personne?</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, je te le promets.</p>
+
+<p>Et Carrier, attirant &agrave; lui cinq ou six feuilles de papier aux en-t&ecirc;tes
+r&eacute;publicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en
+d&eacute;guisant la joie qu'il &eacute;prouvait sous une apparence calme. Les
+blancs-seings de Carrier lui assuraient le succ&egrave;s de ses plans en lui
+aplanissant tous les obstacles.</p>
+
+<p>&mdash;Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres
+&agrave; donner et de leur ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit.
+On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apog&eacute;e de sa
+fureur et de son cynisme.</p>
+
+<p>Carrier fit sa rentr&eacute;e au milieu du tumulte en se frottant les mains et
+en lan&ccedil;ant &agrave; droite et &agrave; gauche des regards de jubilation. Le proconsul
+&eacute;tait enchant&eacute; d'avoir trouv&eacute;, sans plus chercher, un rempla&ccedil;ant au
+sans-culotte enlev&eacute; par les royalistes. Pinard &eacute;pargnait &agrave; son patron
+une grande partie de la besogne journali&egrave;re et ne lui laissait que les
+plaisirs du m&eacute;tier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'&eacute;tait
+parfaitement arrang&eacute; de cette existence qui allait &ecirc;tre continu&eacute;e, gr&acirc;ce
+&agrave; la bonne volont&eacute; de Fougueray.</p>
+
+<p>Puis, une autre pens&eacute;e avait pouss&eacute; le repr&eacute;sentant &agrave; se fier &agrave; l'envoy&eacute;
+du Comit&eacute; de salut public, dont il &eacute;tait loin de suspecter les pouvoirs.
+Fougueray lui avait paru bien autrement d&eacute;li&eacute; que Pinard, bien autrement
+apte &agrave; remplir la caisse proconsulaire &agrave; laquelle, du premier coup, il
+allait apporter deux millions. Enfin, l'int&eacute;r&ecirc;t personnel liait
+Fougueray &agrave; Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien
+autrement s&eacute;rieux que ceux form&eacute;s par l'amiti&eacute; ou par une opinion
+commune.</p>
+
+<p>&mdash;Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage,
+lui, les ran&ccedil;ons et les autres b&eacute;n&eacute;fices; or, le chiffre de ces ran&ccedil;ons
+peut et doit &ecirc;tre &eacute;norme, s'il agit adroitement; donc il a int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+prot&eacute;ger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas
+f&acirc;ch&eacute;, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me
+donne les millions en question, apr&egrave;s, nous verrons bien!</p>
+
+<p>Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Ang&eacute;lique qui l'attendaient.
+Fougueray, demeur&eacute; seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la
+pi&egrave;ce. L'expression de sa physionomie avait chang&eacute; subitement depuis
+quelques minutes; de soucieuse et inqui&egrave;te, elle &eacute;tait devenue joyeuse
+et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un
+fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! s'&eacute;cria-t-il, victoire! D&eacute;cid&eacute;ment, la soir&eacute;e est bonne! Je
+me croyais pr&egrave;s de ma perte, et la position devient plus belle que
+jamais! Mes esp&eacute;rances se changent en certitudes! Les difficult&eacute;s
+disparaissent. Pinard me g&ecirc;nait; Marcof m'en d&eacute;barrasse! Merci, Marcof!
+tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la
+tranquillit&eacute; de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les
+moyens d'atteindre mes ennemis l&agrave; o&ugrave; ils sont. Cela durera-t-il?
+continua-t-il apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi un instant. Bah! que m'importe! Ce
+qu'il me fallait, c'&eacute;tait vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je
+les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bient&ocirc;t le jour,
+j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint &agrave; me donner une lettre pour
+Julie de Ch&acirc;teau-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me
+restera &agrave; voir la religieuse. Or, elle est &agrave; bord du <i>Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>Ici Di&eacute;go tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y
+prit une lettre qu'il parcourut du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent &ecirc;tre exacts. Julie
+&eacute;tait au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le
+patron du navire sur lequel s'&eacute;tait embarqu&eacute; Philippe, m'avait annonc&eacute;
+que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce
+vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damn&eacute;
+Marcof! Gr&acirc;ce &agrave; mon g&eacute;nie, &agrave; mon habilet&eacute;, je les avais tous trois entre
+mes mains. D&eacute;nonc&eacute;s par mes soins, ils sont arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; leur d&eacute;barquement,
+et il faut que ce d&eacute;mon incarn&eacute; vienne se jeter au travers de mes
+projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les
+prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Ag&eacute;silas.</p>
+
+<p>Di&eacute;go prit une seconde lettre et lut &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre <i>le Jean-Louis</i> est &agrave; l'ancre
+pr&egrave;s de la ville; il est admirablement gard&eacute;. Celui dont tu me parles
+n'est pas &agrave; bord.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, interrompit Di&eacute;go en refermant la lettre.</p>
+
+<p>Il en ouvrit une autre.</p>
+
+<p>&laquo;20 frimaire, lut-il.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est cela.</p>
+
+<p>&laquo;Un homme et une religieuse sont arriv&eacute;s cette nuit. L'homme est le
+patron du lougre; quant &agrave; la religieuse, je lui ai entendu donner le
+titre de madame la marquise. La religieuse est rest&eacute;e &agrave; bord; le patron
+est revenu &agrave; terre. S'il survient un &eacute;v&eacute;nement, je t'en donnerai avis.&raquo;</p>
+
+<p>Di&eacute;go s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant
+pas la lettre, il la repla&ccedil;a dans le portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore &agrave; bord du
+<i>Jean-Louis</i> et Marcof n'est pas retourn&eacute; &agrave; la Roche-Bernard; or, il est
+incontestable que c'est lui qui a tu&eacute; les sans-culottes dans l'auberge
+du quai. C'est lui qui a enlev&eacute; Pinard, qu'il aura reconnu, malgr&eacute; le
+changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre
+heures seulement &agrave; Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps
+d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et
+j'enl&egrave;verai l'affaire &agrave; leur nez et &agrave; leur barbe! Qu'il sauve son fr&egrave;re
+s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les &eacute;cus! Allons, j'&eacute;tais un
+sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard
+disparu, je n'ai plus de moyens &agrave; trouver pour &eacute;viter le partage. Quelle
+heureuse inspiration que de n'avoir pas agi pr&eacute;cipitamment et d'avoir
+attendu! Les noyades et les mitraillades auront d&ucirc;, gr&acirc;ce &agrave; leur aimable
+perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant &agrave;
+Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Di&eacute;go! tu es n&eacute; sous une
+heureuse &eacute;toile, mon cher ami, et la sorci&egrave;re qui, dans ta jeunesse, t'a
+pr&eacute;dit une triste fin, a vol&eacute; l'argent de ta m&egrave;re. Corpo di Bacco!
+quelle succession de bonheurs!</p>
+
+<p>Ici Di&eacute;go s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Si Pinard allait tout r&eacute;v&eacute;ler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un
+moment de r&eacute;flexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il,
+j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!</p>
+
+<p>Sur ce, Di&eacute;go s'assit, et attirant &agrave; lui les feuilles rev&ecirc;tues de la
+signature du proconsul, il se mit &agrave; &eacute;crire rapidement. Le jour parut et
+le surprit encore dans ces occupations. Alors Di&eacute;go se leva, mit les
+diff&eacute;rents ordres dans sa poche, et, regardant &agrave; sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de
+voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit d&eacute;cider de ma
+fortune!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'ENTREP&Ocirc;T</a></h3>
+
+<p>L'entrep&ocirc;t &eacute;tait le nom que les sans-culottes donnaient &agrave; la prison
+principale. Cette prison, situ&eacute;e pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; se dressait la
+guillotine, se trouvait &agrave; une distance assez consid&eacute;rable de Richebourg
+o&ugrave; demeurait le proconsul. Di&eacute;go-Fougueray, avant de quitter la maison
+de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les
+diff&eacute;rents ordres qu'il venait de r&eacute;diger aux chefs de corps de la
+garnison.</p>
+
+<p>Puis s'enveloppant dans un &eacute;pais manteau, v&ecirc;tement parfaitement justifi&eacute;
+par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gard&eacute; sur
+lui, par mesure de pr&eacute;caution, un blanc-seing du citoyen repr&eacute;sentant.</p>
+
+<p>Ce blanc-seing, joint aux pi&egrave;ces fausses fabriqu&eacute;es par Pinard et qui
+faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute
+que les ge&ocirc;liers ne lui ob&eacute;issent sans la moindre h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>Aussi, fut-ce d'un ton de ma&icirc;tre qu'il &eacute;leva la voix en s'adressant au
+gardien g&eacute;n&eacute;ral des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Pi&eacute;tro. Un
+sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la premi&egrave;re cour, et le
+conduisant &agrave; travers un v&eacute;ritable d&eacute;dale de corridors et d'escaliers, le
+mit en pr&eacute;sence d'un homme de petite taille, maigre et d&eacute;licat
+d'apparence, au teint fortement basan&eacute; et &agrave; l'&oelig;il expressif.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait le ge&ocirc;lier Pi&eacute;tro qui, en apercevant Fougueray, laissa
+&eacute;chapper un geste du plus profond &eacute;tonnement. Le sans-culotte se retira.
+Les deux hommes demeur&egrave;rent seuls dans une sorte de chambre mal &eacute;clair&eacute;e
+par une fen&ecirc;tre garnie de barreaux, et qui servait de g&icirc;te au ge&ocirc;lier.
+Pi&eacute;tro joignit les mains en poussant une exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Di&eacute;go!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne m'attendais pas? r&eacute;pondit Fougueray en prenant
+l'unique si&egrave;ge qui se trouvait dans la pi&egrave;ce, et en s'asseyant avec
+l'aplomb d'un ma&icirc;tre qui se sait en pr&eacute;sence de son subordonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je te croyais encore &agrave; Paris o&ugrave; je t'avais rencontr&eacute; il y a deux
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement pour toi encore.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et je ne le nie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles donc ce que tu me dois?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de mis&egrave;re!
+Tu m'as recueilli, tu m'as donn&eacute; de l'argent pour venir &agrave; Nantes, o&ugrave; tu
+me procurais une place. Gr&acirc;ce &agrave; toi, j'existe encore, et quoique le
+m&eacute;tier ne soit gu&egrave;re de mon go&ucirc;t, comme il me nourrit, je m'y r&eacute;signe.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, caro mio, j'ai toujours oubli&eacute; de te demander pourquoi tu
+avais quitt&eacute; le pays?</p>
+
+<p>&mdash;Nos bandes avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;truites.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par les carabiniers, donc!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous vous &ecirc;tes laiss&eacute; battre par ces dr&ocirc;les?</p>
+
+<p>&mdash;A la premi&egrave;re rencontre, Cavaccioli avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;. La d&eacute;sunion s'est
+mise parmi nous. Alors chacun tira de son c&ocirc;t&eacute;. Sachant bien que si
+j'&eacute;tais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. L&agrave; je
+la perdis en peu de temps. C'est la fi&egrave;vre qui me l'a tu&eacute;e. Alors me
+trouvant seul au monde, je pensai &agrave; aller &agrave; l'&eacute;tranger. Un patron de
+barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de l&agrave; je gagnai la Corse,
+puis la France. J'esp&eacute;rais, une fois &agrave; Paris, me tirer d'affaire, car on
+pr&eacute;tendait qu'il &eacute;tait facile d'y faire des siennes; mais....</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'&eacute;tais tromp&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de mis&egrave;re et de faim,
+comme tu le dis tr&egrave;s bien toi-m&ecirc;me, et que j'eus compassion de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi te suis-je d&eacute;vou&eacute;, Di&eacute;go!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-moi &agrave; l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'&eacute;tat des deux
+prisonniers que le citoyen Pinard t'a confi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'eux qu'il s'agit?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la salle commune?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il n'y a de place nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me conduire pr&egrave;s d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux qu'ils viennent ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc pas encore visit&eacute; les prisons?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas
+entrer.</p>
+
+<p>Di&eacute;go se leva, et les deux hommes sortant de la petite pi&egrave;ce
+travers&egrave;rent un large corridor et se trouv&egrave;rent en face d'une porte
+toute bard&eacute;e de barres de fer et de plaques de t&ocirc;le. Pi&eacute;tro souleva le
+trousseau de clefs pendu &agrave; sa ceinture, suivant la coutume
+traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'&eacute;norme
+serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant
+de ch&ecirc;ne massif.</p>
+
+<p>Une bouff&eacute;e de vapeur f&eacute;tide, apportant une odeur affreuse vint frapper
+Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se d&eacute;tournant pour ne pas respirer
+les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'odeur des cadavres, r&eacute;pondit tranquillement Pi&eacute;tro.</p>
+
+<p>&mdash;Les prisonniers sont-ils donc morts?</p>
+
+<p>&mdash;Presque tous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les deux hommes dont je te parlais?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tranquillise-toi! Ceux-l&agrave; sont encore vivants; je le crois du
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Comment; tu le crois?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entr&eacute; dans les salles;
+car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il
+en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin o&ugrave; sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent &ecirc;tre l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cloaque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Veux-tu toujours y p&eacute;n&eacute;trer?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir, r&eacute;pondit Di&eacute;go en s'avan&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Il passa devant Pi&eacute;tro, poussa tout &agrave; fait le battant de la lourde
+porte, et essaya de faire quelques pas en avant.</p>
+
+<p>Nous disons &laquo;essaya&raquo; car l'Italien ne put p&eacute;n&eacute;trer dans la salle. Certes
+Di&eacute;go, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoy&eacute; de
+Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience charg&eacute;e de meurtres
+et de pillages, poss&eacute;dait une solidit&eacute; de nerfs &agrave; l'&eacute;preuve des plus
+rudes atteintes; eh bien! telle &eacute;tait la monstruosit&eacute; repoussante du
+hideux spectacle qui s'offrit &agrave; ses yeux, que le brigand, l'assassin, le
+pers&eacute;cuteur sans piti&eacute; du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord
+p&eacute;trifi&eacute; et clou&eacute; sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un
+violent effort pour s'arracher &agrave; la contemplation qui le fascinait, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.</p>
+
+<p>C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re, rien
+dans les plus sanglantes annales du moyen &acirc;ge, rien parmi les narrations
+des atrocit&eacute;s commises par les peuplades les plus sauvages, rien m&ecirc;me
+dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne
+peut donner une id&eacute;e du terrifiant tableau qu'offrait l'int&eacute;rieur des
+prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le
+repr&eacute;sentant de la R&eacute;publique une et indivisible, l'envoy&eacute;
+extraordinaire de la Convention nationale.</p>
+
+<p>La salle de laquelle venait de sortir si pr&eacute;cipitamment le citoyen
+Fougueray, apr&egrave;s avoir tent&eacute; d'en affronter l'acc&egrave;s, &eacute;tait une de celles
+consacr&eacute;es aux prisonniers destin&eacute;s aux noyades et aux mitraillades, &agrave;
+ceux qui &eacute;taient conduits &agrave; la mort sans avoir paru devant les juges, &agrave;
+ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la
+<i>repr&eacute;sentation</i> aux bons sans-culottes de la &laquo;compagnie Marat.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un vaste parall&eacute;logramme &eacute;clair&eacute; sur la cour int&eacute;rieure de la
+prison par quatre fen&ecirc;tres perc&eacute;es r&eacute;guli&egrave;rement dans une &eacute;paisse
+muraille, et soigneusement grill&eacute;es. Des contrevents en forme de
+soufflet ne laissaient p&eacute;n&eacute;trer que difficilement un jour blafard
+&eacute;quivalant &agrave; la demi-obscurit&eacute; du cr&eacute;puscule. Les murs, enti&egrave;rement nus,
+soutenaient un plafond tr&egrave;s bas. Une seule porte permettait d'entrer
+dans cette salle: c'&eacute;tait celle qu'avait ouverte le porte-clefs.</p>
+
+<p>Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pi&egrave;ce, &eacute;tait &eacute;tendue
+une sorte de liti&egrave;re de paille, semblable &agrave; celle que l'on voit dans les
+&eacute;curies mal tenues; cette paille putr&eacute;fi&eacute;e, pourrie par le temps,
+s'&eacute;tait transform&eacute;e en un fumier aux exhalaisons f&eacute;tides qu'auraient
+refus&eacute; des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par
+envahir la salle enti&egrave;re, gisaient p&ecirc;le-m&ecirc;le, entass&eacute;s les uns sur les
+autres d'une muraille &agrave; l'autre, et tellement nombreux et serr&eacute;s
+qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus
+formant une couche humaine.</p>
+
+<p>Ces corps &eacute;taient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de
+tous &acirc;ges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux
+qui &eacute;taient &agrave; terre &eacute;taient morts!</p>
+
+<p>Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers;
+cinq seulement &eacute;taient debout. Ceux-l&agrave; seuls vivaient encore! De ces
+cadavres amoncel&eacute;s en une masse repoussante, les premiers &eacute;taient l&agrave;
+depuis plus d'un mois!</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les salles repr&eacute;sentent-elles donc le m&ecirc;me spectacle? demanda
+Di&eacute;go en se remettant &agrave; peine du sentiment d'horreur et de d&eacute;go&ucirc;t qu'il
+venait d'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes sans exception, r&eacute;pondit Pi&eacute;tro.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi n'enl&egrave;ve-t-on pas les morts?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand m&ecirc;me, qui oserait toucher
+aux cadavres? C'est trop d&eacute;j&agrave; de respirer les miasmes qui &eacute;manent de
+leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Derni&egrave;rement un
+guichetier, celui d'en bas, est tomb&eacute; asphyxi&eacute; en ouvrant la porte de sa
+salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se
+d&eacute;vouer &agrave; cette t&acirc;che p&eacute;rilleuse, de leur rendre la libert&eacute; apr&egrave;s
+l'ex&eacute;cution. Quarante se sont pr&eacute;sent&eacute;s. Trente ont p&eacute;ri avant la fin du
+travail.</p>
+
+<p>&mdash;Et les dix autres?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui avaient surv&eacute;cu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Carrier les a fait guillotiner le soir m&ecirc;me, disant qu'ils allaient
+ainsi &ecirc;tre libres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque
+tous les soirs, le poste de garde est d&eacute;cim&eacute; quand il ne meurt pas tout
+entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y r&eacute;sister. Et
+puis la faim tue pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;La faim?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ne les nourrit-on pas?</p>
+
+<p>&mdash;On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain
+m&ecirc;l&eacute; de paille. Encore voil&agrave;-t-il quarante-six heures que la
+distribution n'a &eacute;t&eacute; faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de
+quoi la payer meurent de soif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superpos&eacute;s les uns sur les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. Les premiers morts ayant occup&eacute; toute la place de
+la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-l&agrave; ont &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute;s pour se coucher de s'&eacute;tendre sur les d&eacute;funts. Dans la salle d'en
+bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante
+prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours,
+d&eacute;blay&eacute; les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui
+ouvrir les portes!...</p>
+
+<p>Di&eacute;go, &eacute;pouvant&eacute; de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua
+cependant &agrave; interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si
+ignobles d&eacute;tails que nous nous refusons &agrave; les transcrire ici. Que ceux
+qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire
+consultent toute la s&eacute;rie du <i>Moniteur</i> du 1<sup>er</sup> au 25 frimaire an III
+(du 20 novembre au 15 d&eacute;cembre 1794), &eacute;poque du proc&egrave;s de Carrier;
+qu'ils lisent attentivement les rapports faits &agrave; la Convention sur le
+proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dress&eacute; contre lui, les
+d&eacute;positions des t&eacute;moins oculaires, entre autres celles du citoyen
+Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la
+ville martyre, qu'ils &eacute;tudient les m&eacute;moires de l'&eacute;poque, et ils
+trouveront, non seulement tous les d&eacute;tails qui pr&eacute;c&egrave;dent donn&eacute;s par
+Pi&eacute;tro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous
+ne voulons pas d&eacute;crire<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Di&eacute;go, atterr&eacute;, ne pouvait revenir de la stup&eacute;faction dans laquelle le
+r&eacute;cit de son ancien compagnon l'avait plong&eacute;. Enfin, secouant la t&ecirc;te
+pour en chasser les id&eacute;es terrifiantes qui s'y &eacute;taient log&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit-il avec insouciance, apr&egrave;s tout, cela ne me regarde pas;
+mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il
+para&icirc;t qu'il &eacute;tait temps que j'arrivasse.</p>
+
+<p>Puis, continuant sa pens&eacute;e et s'adressant &agrave; Pi&eacute;tro:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Le compagnon du prisonnier Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a &eacute;chapp&eacute; belle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a appel&eacute; trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller avec les autres, donc!</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a pas r&eacute;pondu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;On ne l'a donc pas cherch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne r&eacute;pond pas, on suppose
+qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc &ccedil;a que j'avais entendu dire que plusieurs s'&eacute;taient sauv&eacute;s
+par ce moyen.</p>
+
+<p>Allons, pensa Di&eacute;go, Carfor ne m'avait pas tromp&eacute;; il avait fait
+pr&eacute;venir Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire maintenant? demanda Pi&eacute;tro en voyant son compagnon
+garder le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Am&egrave;ne le marquis dans ta chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans l'autre prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! lis ces papiers, r&eacute;pondit Di&eacute;go en tendant &agrave; Pi&eacute;tro les
+feuilles qu'il avait dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, r&eacute;pondit le ge&ocirc;lier, je ne sais pas lire, je pr&eacute;f&egrave;re m'en
+rapporter &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;Fais donc vite.</p>
+
+<p>Fougueray rentra dans la pi&egrave;ce dans laquelle il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en
+premier, et Pi&eacute;tro se hasarda dans la salle.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, l'amant d'Hermosa et le mari de la mis&eacute;rable
+&eacute;taient en pr&eacute;sence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans
+depuis le jour o&ugrave; nous l'avons quitt&eacute; lors de sa fuite de l'abbaye de
+Plogastel. Ses traits amaigris d&eacute;notaient tout ce qu'il avait souffert
+de douleurs et de privations, de chagrins et d'inqui&eacute;tudes, de honte et
+de mis&egrave;re. C'&eacute;tait v&eacute;ritablement grand miracle que le marquis e&ucirc;t pu
+r&eacute;sister au s&eacute;jour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en
+respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les
+terroristes infligeaient &agrave; leurs victimes.</p>
+
+<p>Ainsi que Marcof l'avait racont&eacute; &agrave; Boishardy, Philippe et Jocelyn
+faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats
+r&eacute;publicains conduisaient de Saint-Nazaire &agrave; Nantes, lorsque l'intr&eacute;pide
+marin avait attaqu&eacute; l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu
+qu'ils fussent demeur&eacute;s aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et
+son fid&egrave;le serviteur avaient donc &eacute;t&eacute; conduits au ch&acirc;teau d'Aulx
+d'abord, puis transf&eacute;r&eacute;s ensuite dans l'int&eacute;rieur de la ville.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE MARCH&Eacute;</a></h3>
+
+<p>Lorsque le marquis entra dans la pi&egrave;ce o&ugrave; l'attendait son estimable
+beau-fr&egrave;re, Di&eacute;go s'&eacute;tait brusquement retourn&eacute;, afin que le jour, qui
+p&eacute;n&eacute;trait par une &eacute;troite fen&ecirc;tre, ne tomb&acirc;t pas tout d'abord sur ses
+traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En d&eacute;pit de lui-m&ecirc;me,
+l'Italien se sentait &eacute;mu, non de commis&eacute;ration pour sa victime, mais de
+la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-&ecirc;tre, et il
+aurait entre les mains la lettre qui mettait &agrave; sa discr&eacute;tion cette
+fortune si ardemment convoit&eacute;e, si laborieusement poursuivie. Il avait
+voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux
+mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait
+&eacute;norm&eacute;ment sur l'impression caus&eacute;e par ces horreurs pour d&eacute;cider
+Philippe, dont il connaissait la fermet&eacute;. Puis, &agrave; d&eacute;faut de ce moyen, il
+en tenait un autre en r&eacute;serve: celui-l&agrave; concernait l'amour du marquis
+pour sa seconde femme.</p>
+
+<p>Enfin, ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me, il se retourna froidement. Philippe, dont les
+yeux rougis par les veilles &eacute;taient devenus d'une faiblesse extr&ecirc;me, ne
+distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un
+interrogatoire, il se retourna vers Pi&eacute;tro qui demeurait sur le seuil de
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me conduisez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, citoyen, r&eacute;pondit le ge&ocirc;lier.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un veut te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen.</p>
+
+<p>Et Pi&eacute;tro d&eacute;signa du geste le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; du comit&eacute; de Salut public. Le
+marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui
+indiquait.</p>
+
+<p>Philippe, en d&eacute;pit de son s&eacute;jour prolong&eacute; dans les prisons, n'avait rien
+perdu de sa dignit&eacute; morale. C'&eacute;tait toujours ce beau gentilhomme aux
+fa&ccedil;ons &eacute;l&eacute;gantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur.
+En apercevant Di&eacute;go, qu'il reconnut au premier coup d'&oelig;il, le sang lui
+monta au visage.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, r&eacute;pondit Di&eacute;go avec une
+ironique politesse et en faisant un geste &agrave; Pi&eacute;tro, qui sortit et
+referma la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait &ecirc;tre! murmura le marquis avec un m&eacute;pris profond.</p>
+
+<p>Di&eacute;go sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'attendais gu&egrave;re, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette
+brutalit&eacute; de langage qui &eacute;tait de mode &agrave; cette triste &eacute;poque.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; victime d'une inf&acirc;me d&eacute;lation; puisqu'il s'agissait de
+l&acirc;chet&eacute;, je devais penser &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Loc-Ronan!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'&eacute;cria Di&eacute;go avec
+col&egrave;re, car il craignait que quelque surveillant, en r&ocirc;dant dans le
+corridor, n'entend&icirc;t le marquis lui donner un titre qui entra&icirc;nait alors
+le dernier supplice pour ceux qui le portaient.</p>
+
+<p>Philippe devina la pens&eacute;e de son interlocuteur, mais il se contenta de
+hausser d&eacute;daigneusement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une
+hauteur extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Causer quelques instants, avec vous, cher beau-fr&egrave;re, r&eacute;pondit Di&eacute;go
+avec une affabilit&eacute; railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus que nous devons avoir bien des choses &agrave; nous dire!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni
+terres, ni ch&acirc;teaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un bien plus pr&eacute;cieux que tout cela &agrave; d&eacute;fendre, et ce bien
+c'est la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc &agrave; ma vie que vous en voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la d&eacute;fendre, mon cher beau-fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, qui vous ai toujours appr&eacute;ci&eacute; comme vous le m&eacute;ritez.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis condamn&eacute;, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai h&acirc;te de
+mourir pour &ecirc;tre d&eacute;livr&eacute; de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant
+de vous, je la repousserais!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit Di&eacute;go, la mort est une vilaine chose, surtout par la
+fa&ccedil;on dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble
+qu'&ecirc;tre noy&eacute; dans la Loire ou fusill&eacute; sur la place du D&eacute;partement....</p>
+
+<p>&mdash;Vaut mieux mille fois que d'&ecirc;tre guillotin&eacute; devant une foule
+sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la
+mort du soldat; ce doit &ecirc;tre la mienne. Mourir noy&eacute; dans le fleuve,
+c'est quitter la vie entour&eacute; de pauvres innocents qui vous font cort&egrave;ge
+pour monter au ciel. L'une ou l'autre fa&ccedil;on de gagner l'&eacute;ternel sommeil
+ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme,
+presque avec impatience.</p>
+
+<p>Di&eacute;go se mordit les l&egrave;vres. Les ex&eacute;cutions n'avaient nullement port&eacute;
+l'effroi dans l'&acirc;me du sto&iuml;que gentilhomme, et le bandit avait perdu en
+vain quatre jours &agrave; attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! s'&eacute;cria Di&eacute;go; causons au contraire, et plus que jamais je
+tiens &agrave; votre aimable compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; entendre, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre vous trompez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons voir.</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go, apr&egrave;s une l&eacute;g&egrave;re pause, reprit d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de votre seconde femme.</p>
+
+<p>&mdash;De Julie! s'&eacute;cria Philippe avec un violent mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;D'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arr&ecirc;t&eacute;e de nouveau,
+elle qu'un miracle avait sauv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit o&ugrave; elle se
+cache!</p>
+
+<p>Philippe poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que nous avons &agrave; causer! continua Di&eacute;go en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! s'&eacute;cria le marquis en levant les mains vers le ciel;
+Seigneur! qui me d&eacute;livrera donc de ces maudits attach&eacute;s &agrave; mes pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les grands mots! r&eacute;pondit l'Italien. Les phrases &agrave; la Voltaire!
+Ceci est un peu bien pass&eacute; de mode, je vous en avertis. Et puis, vous
+venez de commettre une &eacute;norme faute de grammaire. Vous employez le
+pluriel. Vous dites: &laquo;<i>les maudits!</i>&raquo; Erreur, cher beau-fr&egrave;re, grave
+erreur. Il fallait vous &eacute;crier: &laquo;<i>le maudit!</i>&raquo; car j'ai une bonne
+nouvelle &agrave; vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort.
+Le diable ait son &acirc;me! n'est-ce pas? Allons, je vois &agrave; votre physionomie
+que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le
+plus t&ocirc;t possible ce cher fr&egrave;re que je pleure tous les jours. Mais, bah!
+j'ai l'&acirc;me chevill&eacute;e dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez
+seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce
+et belle Hermosa, que vous avez tant aim&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Causer, je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;A propos des choses les plus int&eacute;ressantes pour nous deux. Mais
+d'abord n'&ecirc;tes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner
+que vous &eacute;tiez vivant, vous &agrave; l'enterrement duquel j'ai assist&eacute; jadis?</p>
+
+<p>&mdash;Allez au but!</p>
+
+<p>&mdash;Pour y arriver, je suis contraint de faire un d&eacute;tour.</p>
+
+<p>Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure. Je commence, et je vous r&eacute;ponds que vous ne
+languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la
+vie, la libert&eacute; et la tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;En personne!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me m&eacute;connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Fougueray, vous m'avez dit &agrave; l'instant que vous connaissiez la
+retraite o&ugrave; s'est cach&eacute;e mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron. Si vous m'avez
+parl&eacute; ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce
+secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette
+conversation qui me soul&egrave;ve le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui
+m'am&egrave;ne. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune,
+r&eacute;alis&eacute;e jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle
+seule poss&egrave;de le secret. Eh bien! je veux conna&icirc;tre ce secret et avoir
+cette fortune. Suis-je suffisamment clair et pr&eacute;cis?</p>
+
+<p>&mdash;Inf&acirc;me! s'&eacute;cria le marquis, vous voulez d&eacute;pouiller une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est &agrave; moi que vous venez le dire!</p>
+
+<p>&mdash;Pour que vous m'aidiez!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le ferez.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vous dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai ce secret aujourd'hui m&ecirc;me, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou
+sans cela....</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela?</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne Ch&acirc;teau-Giron sera arr&ecirc;t&eacute;e demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me tromper; vous ne savez pas o&ugrave; est Julie.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous
+demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien.
+Vous savez peut-&ecirc;tre le secret; mais je sais &eacute;galement que vous ne me le
+r&eacute;v&eacute;lerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de
+Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je
+lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou
+je remettrai cette lettre, et d&egrave;s lors il faut bien que je sache o&ugrave; est
+la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans
+quel int&eacute;r&ecirc;t l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est
+parfaitement logique. Vous ne me r&eacute;pondez pas? Vous me croyez plus
+ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, &agrave;
+demi convaincu, pressait douloureusement sa noble t&ecirc;te entre ses mains
+amaigries:</p>
+
+<p>&mdash;Le soir m&ecirc;me du jour o&ugrave; vous vous &ecirc;tes fait passer pour mort, vous
+avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous &ecirc;tes rendu &agrave; l'abbaye de
+Plogastel, abbaye dans laquelle nous &eacute;tions nous-m&ecirc;mes; mais nous
+ignorions compl&egrave;tement votre pr&eacute;sence. Dans les cellules souterraines,
+vous avez retrouv&eacute; votre femme, Julie de Ch&acirc;teau-Giron. Puis vous vous
+&ecirc;tes sauv&eacute; &agrave; Audierne, et l&agrave;, le fils d'une fermi&egrave;re des environs vous
+a fait passer sur son navire de p&ecirc;che et vous a conduit en Angleterre
+ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en
+pensez-vous, mon cher beau-fr&egrave;re? Ma police est-elle convenablement
+faite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc vous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; tous ces d&eacute;tails? dit Philippe avec
+stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous serait agr&eacute;able &agrave; savoir? Je vais vous le dire, d'autant que
+le myst&egrave;re m'importe peu maintenant. Huit jours apr&egrave;s votre d&eacute;part de
+France, un homme me racontait ces &eacute;v&eacute;nements qu'il tenait de la bouche
+m&ecirc;me de celui qui vous avait embarqu&eacute; et qui vous avait parfaitement
+reconnu. Cet homme &eacute;tait un simple berger et se nommait Carfor. Gr&acirc;ce
+aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exer&ccedil;ait une grande
+influence sur le pays, et le p&ecirc;cheur en question &eacute;tait &agrave; la d&eacute;votion du
+pr&eacute;tendu sorcier. Celui-ci s'est renseign&eacute; d'abord et m'a racont&eacute;
+ensuite. Voil&agrave; tout. Le fait est simple et croyable, car vous &eacute;tiez hors
+de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre.
+Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver &agrave;
+Londres, je me mis &agrave; votre recherche. Vous veniez de rejoindre les
+&eacute;migr&eacute;s en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des
+gens &agrave; moi pour me suppl&eacute;er, et depuis deux ans, depuis votre &eacute;tonnante
+r&eacute;surrection, j'ai connu jour par jour vos moindres d&eacute;marches....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aviez-vous donc &agrave; gagner en agissant ainsi? je ne poss&eacute;dais plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout &agrave; l'heure.
+Laissez-moi achever. C'est sur ma d&eacute;nonciation, ainsi que vous le
+supposez, que vous avez &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; en d&eacute;barquant sur les c&ocirc;tes de
+France. C'est encore d'apr&egrave;s mes ordres que vous &ecirc;tes vivant
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s vos ordres!</p>
+
+<p>&mdash;Je le r&eacute;p&egrave;te, c'est gr&acirc;ce &agrave; moi que vous vivez.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'accepte pas l'existence &agrave; ce prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours apr&egrave;s votre
+incarc&eacute;ration, votre ge&ocirc;lier vous apporta vos provisions de pain et de
+riz comme &agrave; l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouv&eacute; un
+billet?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disait ce billet?</p>
+
+<p>&mdash;Il me recommandait de ne pas r&eacute;pondre dans le cas o&ugrave; mon nom serait
+appel&eacute;; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il
+&eacute;tait sign&eacute;: &laquo;un ami inconnu.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous en aviez connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait &eacute;t&eacute; dict&eacute; par moi et enferm&eacute; sous mes yeux dans le pain qui
+vous &eacute;tait destin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m'avez donn&eacute; cet avertissement salutaire que pour &ecirc;tre
+toujours &agrave; m&ecirc;me de torturer mon c&oelig;ur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai donn&eacute; cet avis pour vous pr&eacute;server de la mort et ne pas
+ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au
+fait, maintenant que vous connaissez les principaux d&eacute;tails. Il me faut
+la fortune enti&egrave;re de votre femme. Cette fortune une fois entre mes
+mains, vous serez d&eacute;livr&eacute; sur l'heure et vous aurez les moyens de
+quitter Nantes la nuit m&ecirc;me de mon entrevue avec la citoyenne de
+Ch&acirc;teau-Giron. Libre &agrave; vous alors de rejoindre votre seconde femme et de
+vivre aupr&egrave;s d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant
+Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant
+de r&eacute;pondre: la libert&eacute; pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie.
+C'est l'amour de Julie de Ch&acirc;teau-Giron; c'est votre bonheur et le sien;
+c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour
+votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en
+prenez qu'&agrave; vous de tous les malheurs qui en r&eacute;sulteront. Vous ne
+mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que
+vous aimez. Julie arr&ecirc;t&eacute;e sera d'abord jet&eacute;e en prison, puis elle
+servira de jouet aux amis de Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! s'&eacute;cria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!</p>
+
+<p>Et, plus rapide que la pens&eacute;e, le marquis s'&eacute;lan&ccedil;a sur Di&eacute;go et
+l'&eacute;treignit. On sait que les col&egrave;res de Philippe &eacute;taient terribles.
+L'acc&egrave;s que l'Italien avait provoqu&eacute; d&eacute;cuplait les forces du prisonnier;
+mais malheureusement ces forces &eacute;taient presque &eacute;teintes par les
+souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition,
+ou plut&ocirc;t le pronostic inf&acirc;me de Di&eacute;go, avait tellement surexcit&eacute; le
+courroux du marquis que, malgr&eacute; toute sa vigueur, l'Italien plia et fut
+&agrave; demi renvers&eacute;. Mais h&eacute;las! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis
+quarante-six heures. Le fait &eacute;tait exact. Il y avait pr&egrave;s de deux jours
+que Philippe n'avait mang&eacute;! Di&eacute;go sentit donc mollir les bras qui
+l'&eacute;treignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son
+si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe d&eacute;sormais incapable
+de r&eacute;sistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de
+Carrier: puis ensuite elle sera noy&eacute;e ou fusill&eacute;e. Tu crois, citoyen
+Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose &agrave;
+voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof
+le chouan, de Marcof ton fr&egrave;re, entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! r&eacute;p&eacute;ta Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il est &agrave; Nantes, et, suivant son habitude de folle t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, il y
+est venu accompagn&eacute; seulement de deux hommes. Il est arriv&eacute; hier soir.
+Il te cherche sans doute; mais je le d&eacute;fie de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'ici. Tous
+mes ordres sont donn&eacute;s. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir.
+Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains.
+Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui
+ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?</p>
+
+<p>Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de m&eacute;pris sur l'homme qui
+lui parlait ainsi avec une brutalit&eacute; si horrible. Il parut h&eacute;siter.
+Puis les forces l'abandonn&egrave;rent, et il retomba sur sa chaise en
+comprimant son front entre ses mains crisp&eacute;es. Di&eacute;go le couvait sous ses
+regards ardents.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cide-toi! dit-il.</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Pi&eacute;tro entra.</p>
+
+<p>&mdash;On te demande de la part de Carrier, dit-il &agrave; Di&eacute;go.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Son aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il attende.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pinard est retrouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! je te suis.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro sortit et referma la porte. Di&eacute;go revint vivement vers le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures je serai de retour, dit-il. R&eacute;fl&eacute;chis, et sache bien
+qu'il faut que ta r&eacute;ponse soit d&eacute;cisive. La libert&eacute; et la vie en &eacute;change
+de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton fr&egrave;re et la
+tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant,
+j'agirais comme si tu avais refus&eacute;. Tu vois que la t&ecirc;te est bonne et que
+je pr&eacute;vois tout. Adieu! ou plut&ocirc;t au revoir; &agrave; bient&ocirc;t!</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors.</p>
+
+<p>Philippe &eacute;tait atterr&eacute;. Il n'entendit pas Pi&eacute;tro rentrer pr&egrave;s de lui. Le
+ge&ocirc;lier s'arr&ecirc;ta cependant devant le gentilhomme, et, le consid&eacute;rant
+attentivement, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce pauvre homme est le fr&egrave;re de Marcof! Eh bien! je vais d'abord
+lui donner la moiti&eacute; de mon pain. Apr&egrave;s, nous verrons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI</a></h3>
+
+<p>Di&eacute;go trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous
+deux se dirig&egrave;rent rapidement vers Richebourg. Carrier &eacute;tait seul dans
+son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc! dit-il brutalement &agrave; Di&eacute;go en le voyant appara&icirc;tre sur le
+seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau &agrave; te
+communiquer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u une lettre de Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui te l'a remise?</p>
+
+<p>&mdash;Un sans-culotte de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle &eacute;t&eacute;
+apport&eacute;e &agrave; Nantes, et par qui a-t-elle &eacute;t&eacute; donn&eacute;e au sans-culotte?</p>
+
+<p>&mdash;Par un paysan breton de Saint-&Eacute;tienne, un rude patriote que nous
+connaissons depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre est bien de Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons-la!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens; relis-la moi.</p>
+
+<p>Et Carrier tendit &agrave; Di&eacute;go une feuille de papier soigneusement pli&eacute;e que
+l'Italien prit avec une mauvaise humeur &eacute;vidente.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>&laquo;Citoyen repr&eacute;sentant,<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Tu as d&ucirc; apprendre que j'&eacute;tais tomb&eacute;, la nuit derni&egrave;re, entre les
+mains des brigands qui avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans Nantes. J'ai endur&eacute; les
+tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai d&ucirc; me montrer
+digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il prot&eacute;g&eacute;. J'ai pu retrouver,
+parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les
+suivaient &agrave; contre-c&oelig;ur. Nous nous sommes compris; les instants
+&eacute;taient pr&eacute;cieux; nous avons agi sans retard.</p>
+
+<p>&laquo;A l'heure o&ugrave; je t'&eacute;cris, je suis libre, mais je suis oblig&eacute; de me
+cacher jusqu'&agrave; la nuit prochaine. Alors j'arriverai &agrave; Nantes avec
+les deux patriotes qui m'ont sauv&eacute;. Les brigands seront punis de
+leur infamie, car j'ai d&eacute;couvert le secret de leur retraite.</p>
+
+<p>&laquo;Envoie donc &agrave; dix heures du soir la compagnie Marat &agrave; la porte qui
+avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai l&agrave;, et cette nuit m&ecirc;me je
+m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras
+en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.</p></div>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Salut et fraternit&eacute;,</span><br />
+</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 18em;">&laquo;Pinard.&raquo;</span></p>
+
+<p>Di&eacute;go replia froidement la lettre, la remit &agrave; Carrier et plongea ses
+regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier d&eacute;tourna la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que feras-tu? demanda l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferais-tu &agrave; ma place? r&eacute;pondit Carrier en &eacute;ludant ainsi une
+r&eacute;ponse &agrave; la question si nettement pos&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ferais?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray
+d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux
+de la compagnie Marat, et je ferais arr&ecirc;ter Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;ter Pinard!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, je le d&eacute;porterais... verticalement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait
+avec toi les ran&ccedil;ons que je te ferai donner, parce que Pinard te g&ecirc;ne,
+et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des
+millions que nous avons &agrave; toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux du marquis de Loc-Ronan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui avais donc promis quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Il le fallait bien!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je commence. Et o&ugrave; en est cette affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera termin&eacute;e aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons l'argent? s'&eacute;cria Carrier dont les yeux brill&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment toucherai-je, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes
+mains, j'irai &agrave; la Roche-Bernard l'&eacute;changer contre une autre qui me
+r&eacute;v&eacute;lera l'endroit o&ugrave; est enfoui le tr&eacute;sor. Donne-moi une escorte pour
+aller &agrave; la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener &agrave; Nantes mort
+ou vif.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble &agrave; l'endroit indiqu&eacute;
+et nous partagerons.</p>
+
+<p>Cette fois, Di&eacute;go agissait avec franchise et sans la moindre
+arri&egrave;re-pens&eacute;e. Il pr&eacute;f&eacute;rait de beaucoup avoir affaire &agrave; Carrier plut&ocirc;t
+qu'&agrave; Pinard. Il avait esp&eacute;r&eacute; que le lieutenant du proconsul aurait &eacute;t&eacute;
+massacr&eacute;, et il avait nourri la pens&eacute;e de s'approprier enti&egrave;rement la
+fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite
+qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit
+de son manque de foi &agrave; son &eacute;gard ne n&eacute;gligerait rien pour se venger.
+Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul,
+faire dispara&icirc;tre Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.</p>
+
+<p>Avec sa rapidit&eacute; de conception ordinaire, Di&eacute;go avait envisag&eacute; la
+situation sous ses diff&eacute;rentes faces et s'&eacute;tait promptement d&eacute;cid&eacute;,
+ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'&eacute;tait
+fait jour dans sa pens&eacute;e. L'ancien bandit r&eacute;fl&eacute;chissait qu'Yvonne
+demeurait seule &agrave; sa merci; sa passion &eacute;touff&eacute;e se r&eacute;veilla tout &agrave; coup
+en voyant les obstacles tomber.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Carrier se laissait aller &agrave; des id&eacute;es qui, quoique
+diff&eacute;rentes, devaient aboutir au m&ecirc;me but. Il trouvait plus simple et
+plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en m&ecirc;me temps il
+songeait aux moyens de ramener Fougueray &agrave; Nantes apr&egrave;s avoir d&eacute;pouill&eacute;
+le tr&eacute;sor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il
+ne doutait pas qu'il ne parv&icirc;nt &agrave; s'approprier la somme tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussi, apr&egrave;s quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle
+plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux faire dispara&icirc;tre Pinard? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Di&eacute;go sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;A une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le feras arr&ecirc;ter?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir m&ecirc;me, s'il se pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne sortiras pas de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne suffit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu pour te rassurer compl&egrave;tement?</p>
+
+<p>&mdash;Une certitude mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>&mdash;Parle!</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate,
+et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demand&eacute;e pour te rendre
+&agrave; la Roche-Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pars, qui arr&ecirc;tera Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te d&eacute;fies de moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me
+tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la crainte que la tentation ne soit forte?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs &agrave; Pinard, et
+ce ne sera qu'apr&egrave;s l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au
+Bouffay.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?</p>
+
+<p>&mdash;Agis en cons&eacute;quence; d&eacute;fends jusqu'&agrave; nouvel ordre l'acc&egrave;s des prisons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison.</p>
+
+<p>Et Carrier appela &agrave; haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du
+cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Chaux est-il en bas? demanda Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-le monter.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, Chaux faisait son entr&eacute;e dans le cabinet du
+proconsul. Carrier &eacute;crivit rapidement quelques lignes et tendit le
+papier au sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'ex&eacute;cuteras toi-m&ecirc;me; prends des
+hommes de garde avec toi et que personne ne puisse p&eacute;n&eacute;trer dans les
+prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais
+guillotiner toi et tous les ge&ocirc;liers si j'apprenais que quelqu'un e&ucirc;t pu
+voir un prisonnier.</p>
+
+<p>Chaux sortit sans r&eacute;pondre. Carrier paraissait &ecirc;tre de mauvaise humeur,
+et dans ces moments-l&agrave; ses meilleurs amis eux-m&ecirc;mes, ses plus d&eacute;vou&eacute;s
+lieutenants n'osaient lui adresser la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, dit Fougueray apr&egrave;s la sortie du sans-culotte.</p>
+
+<p>Carrier donna un violent coup de poing sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de moi! s'&eacute;cria-t-il dans un style plus &eacute;nergique que
+celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, r&eacute;pondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce
+cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me dis d'emp&ecirc;cher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au
+Bouffay que mon aide de camp t'a trouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu as vu le marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.</p>
+
+<p>Fougueray haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Me crois-tu donc un niais? dit-il d&eacute;daigneusement. Si j'avais la
+lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais
+ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur
+la route en tournant le dos &agrave; la ville.</p>
+
+<p>Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu
+n'as pu avoir cette lettre....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis &agrave; tel point
+qu'il n'oserait pas m&ecirc;me se tuer pour m'&eacute;chapper. Les millions seront &agrave;
+nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la m&ecirc;me chambre. Ce
+soir, &agrave; onze heures, je serai &agrave; la prison, et je ne reviendrai ici
+qu'avec la lettre, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerai l'ordre &agrave; Chaux de ne pas te quitter depuis ton entr&eacute;e au
+Bouffay jusqu'&agrave; ton retour ici.</p>
+
+<p>&mdash;A ton aise!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Carrier, va &agrave; tes affaires, et &agrave; ce soir! Oh! nous
+avons joyeuse r&eacute;union &agrave; souper, tu sais?</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour
+pouvoir entrer dans les prisons, et en m&ecirc;me temps je t'am&egrave;nerai
+quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Homme ou femme?</p>
+
+<p>&mdash;Femme.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Blonde comme un &eacute;pi et blanche comme un ci-devant lis.</p>
+
+<p>&mdash;Aimable?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est un peu folle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-&ecirc;tre sa
+raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Am&egrave;ne ta prot&eacute;g&eacute;e;
+je lui r&eacute;serve bon accueil, d'autant plus qu'Ang&eacute;lique et Hermosa
+commencent &agrave; me fatiguer.</p>
+
+<p>&mdash;Sultan! r&eacute;pondit Di&eacute;go en riant. Cet aristocrate de Salomon n'&eacute;tait
+qu'un caniche pour la fid&eacute;lit&eacute; aupr&egrave;s de toi! Allons, &agrave; ce soir. Tu
+seras content!</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go, &eacute;changeant une poign&eacute;e de main avec le proconsul, quitta le
+cabinet de travail.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le
+regardant s'&eacute;loigner, dans cinquante, toi, tu seras d&eacute;port&eacute;
+verticalement!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes
+ordres! se disait de son c&ocirc;t&eacute; Di&eacute;go, en traversant la cour. Ah! j'ai eu
+un acc&egrave;s de loyaut&eacute; et de franchise, et tu ne m'en sais pas gr&eacute;! Eh
+bien! tant pis pour toi! D&eacute;cid&eacute;ment, tu n'auras rien, et j'aurai tout!
+Imb&eacute;cile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings!
+Est-ce que j'aurais &eacute;t&eacute; assez b&ecirc;te pour les employer tous! Il m'en reste
+un, et avec celui-l&agrave; j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA MARCHANDE A LA TOILETTE</a></h3>
+
+<p>Di&eacute;go &eacute;tait sorti et avait gagn&eacute; la place. Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta en
+r&eacute;fl&eacute;chissant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Le renard, dit-il, est capable de me faire &eacute;pier, et cinq minutes
+apr&egrave;s mon entr&eacute;e au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me
+servirait donc &agrave; rien qu'&agrave; me faire prendre. Il faut trouver autre
+chose!</p>
+
+<p>Et l'Italien se remit en marche, la t&ecirc;te pench&eacute;e, le front soucieux,
+dans l'attitude de quelqu'un qui m&eacute;dite, absorb&eacute; dans sa pens&eacute;e.
+L'imagination du bandit &eacute;tait de celles qu'on ne prend jamais sans vert:
+son cerveau, &eacute;clos sous le soleil des Calabres, &eacute;tait dou&eacute; d'une
+activit&eacute; d&eacute;vorante. Bient&ocirc;t son &oelig;il &eacute;tincela et sa l&egrave;vre &eacute;baucha un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout me sert! dit-il joyeusement, m&ecirc;me l'id&eacute;e que j'ai eue de lui
+conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en
+cons&eacute;quence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures
+cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir
+de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis &agrave; la place du
+D&eacute;partement avec Carrier; &agrave; six heures, nous assistons, toujours
+ensemble, aux noyades. Je parle de la beaut&eacute; d'Yvonne; je monte la t&ecirc;te
+au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des
+soldats et je vais &agrave; la porte de l'Erdre; j'attends Pinard &agrave; dix heures;
+je l'exp&eacute;die au d&eacute;p&ocirc;t, o&ugrave; je le fais &eacute;crouer moi-m&ecirc;me. A onze heures, je
+conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son
+habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du
+marquis sous un pr&eacute;texte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis
+que Carrier emm&egrave;ne Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot
+dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et
+bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se d&eacute;cide pas imm&eacute;diatement, je le
+presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul!
+Quant &agrave; Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier
+a assez d'elle, il saura bien s'en d&eacute;barrasser, et il nous rendra
+service &agrave; tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco!
+je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il
+s'agit maintenant, c'est de faire la le&ccedil;on &agrave; la Bretonne, et de parer sa
+beaut&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'elle fascine le citoyen repr&eacute;sentant!</p>
+
+<p>Et Di&eacute;go, le front haut, la face illumin&eacute;e, la physionomie rayonnante,
+le regard charg&eacute; de ruses, s'engagea dans l'int&eacute;rieur de la ville, se
+dirigeant vers la demeure de Pinard.</p>
+
+<p>Di&eacute;go avan&ccedil;ait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour,
+form&eacute; par l'embranchement sur un m&ecirc;me point de trois rues diff&eacute;rentes,
+ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur une petite boutique de la plus modeste
+apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un v&eacute;ritable amas
+de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de
+bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin,
+qui, s'&eacute;talant p&ecirc;le-m&ecirc;le, offraient un coup d'&oelig;il bizarre et
+indescriptible.</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte d'entr&eacute;e, sur un cartouche de bois peint en rouge,
+et support&eacute; par deux tringles de fer scell&eacute;es dans la muraille, on
+lisait en lettres blanches ces mots significatifs:</p>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">A LA CUR&Eacute;E DES ARISTOCRATES.</span>
+</p>
+
+<p>Puis, sur la vitre sup&eacute;rieure de la porte &eacute;tait coll&eacute;e une large bande
+de papier blanc, avec cette autre inscription:</p>
+
+<p class="center">
+LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,<br />
+<span class="smcap">MARCHANDE A LA TOILETTE.</span><br />
+</p>
+
+<p>Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne
+Carbagnolles, &eacute;tait, disait-on, la ni&egrave;ce du bourreau de Nantes, et
+trafiquait des effets de femme, <i>des d&eacute;froques de la guillotine</i>,
+suivant le langage des sans-culottes, d&eacute;froques que son digne oncle lui
+envoyait.</p>
+
+<p>Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui,
+en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette f&ecirc;l&eacute;e, et p&eacute;n&eacute;tra dans
+l'int&eacute;rieur du magasin. Une femme de trente &agrave; trente-cinq ans, petite,
+grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se
+tenait derri&egrave;re le comptoir. Cette femme &eacute;tait la citoyenne
+Carbagnolles.</p>
+
+<p>Affable, avenante, gaie, d'une loquacit&eacute; remarquable, la main fine et
+potel&eacute;e, les dents blanches, les l&egrave;vres rouges, le nez en l'air, la t&ecirc;te
+ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conserv&eacute;e pour
+son &acirc;ge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes ann&eacute;es sans faire sourire
+ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces
+aimables marchandes, dont la r&eacute;putation de coquetterie et les mani&egrave;res
+provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abb&eacute;s
+parfum&eacute;s, pour amener la fortune dans une maison.</p>
+
+<p>Heureusement pour la citoyenne qu'elle &eacute;tait ni&egrave;ce du citoyen ex&eacute;cuteur;
+car, ayant conserv&eacute; des fa&ccedil;ons du temps pass&eacute; et des id&eacute;es tant soit peu
+anti-r&eacute;publicaines, elle avait souvent excit&eacute; les froncements de
+sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de
+mod&eacute;rantisme, en d&eacute;pit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parent&eacute;
+avec le bourreau &eacute;tait une &eacute;gide puissante; aussi la citoyenne
+continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne
+plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux cam&eacute;ristes
+des <i>impures</i>, et d'&ecirc;tre oblig&eacute;e, chaque fois qu'un v&ecirc;tement nouveau
+entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.</p>
+
+<p>Di&eacute;go qui, d'apr&egrave;s l'enseigne et le nom, s'attendait &agrave; trouver dans la
+boutique une de ces cr&eacute;atures stigmatis&eacute;es &agrave; jamais par le titre de
+&laquo;<i>tricoteuses</i>&raquo; qu'on leur avait donn&eacute; &agrave; Paris, Di&eacute;go fut surpris de
+l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis
+en r&eacute;miniscence d'aristocratie par les fa&ccedil;ons de la citoyenne
+Carbagnolles, l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de Salut public porta la main &agrave; son
+jabot, et reprenant le laisser-aller &eacute;l&eacute;gant dont avait su se doter le
+comte de Fougueray:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, r&eacute;pondit la marchande en
+montrant l'&eacute;mail &eacute;clatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux
+une robe en belle &eacute;toffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux;
+tiens, regarde, examine.</p>
+
+<p>Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaqu&eacute;e contre
+la muraille, et se mit en devoir de d&eacute;nombrer les richesses qu'elle
+renfermait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici des robes de ci-devant duchesses, fra&icirc;ches et jolies &agrave; faire
+p&acirc;mer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes <i>p&eacute;kin velout&eacute; et
+lact&eacute;</i>, des caracos <i>&agrave; la cavali&egrave;re</i>, des robes <i>rondes &agrave; la
+parisienne</i>, des chemises <i>&agrave; la pr&ecirc;tresse</i>, des ceintures <i>&agrave; la Junon</i>,
+des robes <i>au lever de V&eacute;nus</i>, des baigneuses; voil&agrave; des fichus <i>&agrave; la
+Marie-Ant</i>..., <i>&agrave; la citoyenne Capet</i>, reprit-elle en se mordant les
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Di&eacute;go la regarda en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te d&eacute;noncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin
+bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut
+des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui
+est n&eacute;cessaire &agrave; la toilette compl&egrave;te d'une jeune et jolie femme. Je ne
+paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de
+le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle
+devait montrer; je paye en pi&egrave;ces d'or &agrave; l'effigie de l'ex-tyran!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous donner tout ce que vous demandez, r&eacute;pondit madame
+Carbagnolles en souriant finement et en substituant le &laquo;<i>vous</i>&raquo;
+aristocratique au &laquo;<i>toi</i>&raquo; sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme
+qui payait en or avait droit &agrave; cette subtile distinction.</p>
+
+<p>La marchande attira &agrave; elle un escabeau, y monta l&eacute;g&egrave;rement, et posa son
+pied sur le comptoir pour &ecirc;tre mieux &agrave; m&ecirc;me d'atteindre une s&eacute;rie de
+cartons verts plac&eacute;s dans des rayons &eacute;lev&eacute;s tout autour du magasin. Or,
+si la citoyenne avait la main fine et potel&eacute;e, son pied &eacute;tait mignon et
+cambr&eacute;. Ce petit pied, gracieusement chauss&eacute; d'un bas bien blanc et d'un
+joli soulier &agrave; boucle d'acier, attira l'&oelig;il de l'acheteur.</p>
+
+<p>Tandis que Di&eacute;go caressait du regard un bas de jambe &eacute;l&eacute;gamment model&eacute;
+que d&eacute;couvrait une jupe fort courte, la marchande avait tir&eacute; du rayon
+deux cartons, qu'elle d&eacute;posa successivement sur le comptoir, puis elle
+sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que d&eacute;sirait
+Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de c&ocirc;t&eacute; tout ce
+qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la
+coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par
+une personne qui l'accompagnerait.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiqui&egrave;re en ouvrant son registre
+de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de
+tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de
+bons patriotes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! citoyenne, &eacute;cris simplement &laquo;l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut
+public de Paris&raquo;, r&eacute;pondit Di&eacute;go en se redressant sous cette pompeuse
+d&eacute;nomination. Mon nom n'a pas besoin d'&ecirc;tre ajout&eacute; &agrave; ce titre.</p>
+
+<p>La marchande &eacute;crivit la patriotique qualit&eacute; de l'acheteur; puis elle
+appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats
+faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa
+un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.</p>
+
+<p>La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen dispara&icirc;tre,
+puis, s'&eacute;lan&ccedil;ant hors de son comptoir, elle courut &agrave; son
+arri&egrave;re-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avan&ccedil;a vers
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Un r&eacute;publicain comme moi, r&eacute;pondit la marchande; il a des fa&ccedil;ons de
+gentilhomme, il ne s'est pas formalis&eacute; de l'absence du tutoiement, et il
+a souri lorsque j'ai prononc&eacute; &agrave; demi le nom de la feue reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se nomme-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, r&eacute;pondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son
+nom; mais en revanche, il s'est qualifi&eacute; d'envoy&eacute; du Comit&eacute; de Salut
+public de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Un envoy&eacute; du Comit&eacute; de Salut public, madame Rosine? r&eacute;p&eacute;ta vivement
+l'inconnu. Vous &ecirc;tes certaine de ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;crit ce titre sous sa dict&eacute;e.</p>
+
+<p>L'homme fit un geste &eacute;nergique, puis faisant rapidement quelques pas
+dans la chambre, il s'arr&ecirc;ta en se frappant le front.</p>
+
+<p>&mdash;Un envoy&eacute; du Comit&eacute; de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il
+doit &ecirc;tre tout-puissant &agrave; Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons &agrave;
+son gr&eacute;! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage
+pr&eacute;cieux! Il faut que je devienne ma&icirc;tre de cet homme!</p>
+
+<p>Et l'homme s'avan&ccedil;a vers la porte. La marchande l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? demanda-t-elle avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache o&ugrave; il va, o&ugrave;
+je dois le retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira o&ugrave; il
+s'est rendu; alors le jour sera tomb&eacute;, et vous pourrez sortir sans
+danger.</p>
+
+<p>L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un si&egrave;ge, &eacute;treignit
+le manche d'un poignard plac&eacute; dans sa ceinture, tandis que son &oelig;il
+sombre lan&ccedil;ait un &eacute;clair charg&eacute; de menaces.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'AMOUR D'UN BANDIT</a></h3>
+
+<p>Di&eacute;go continuait rapidement sa route, toujours accompagn&eacute; par la femme
+qui portait ses riches emplettes. Arriv&eacute; &agrave; la porte de Pinard, il
+cong&eacute;dia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de
+l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger &eacute;tait
+ferm&eacute;e &agrave; triple tour. Di&eacute;go introduisit la lame d'un poignard dans la
+serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Apr&egrave;s quelques secondes
+d'un travail opini&acirc;tre, il y r&eacute;ussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien
+entra.</p>
+
+<p>Yvonne &eacute;tait dans la seconde pi&egrave;ce. La pauvre enfant, accroupie par
+terre, tenait sa t&ecirc;te dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle
+paraissait plus calme. Au bruit que fit Di&eacute;go, elle se leva avec un
+mouvement de terreur et se r&eacute;fugia dans un angle de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!</p>
+
+<p>Di&eacute;go l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'effor&ccedil;ant de donner &agrave; sa
+voix toute la suavit&eacute; dont elle &eacute;tait capable.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ch&egrave;re Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda la jeune fille en s'avan&ccedil;ant timidement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Un ami?</p>
+
+<p>Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois,
+elle ne fit aucun mouvement pouvant d&eacute;celer qu'elle reconn&ucirc;t son
+interlocuteur ou qu'elle &eacute;prouv&acirc;t un moment de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'int&eacute;resse
+&agrave; vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Quitter cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui....</p>
+
+<p>Yvonne demeura immobile. Elle parut r&eacute;fl&eacute;chir profond&eacute;ment; puis une
+expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'&eacute;cria avec une
+terreur indicible:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas fuir?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous resterez donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il le veut.</p>
+
+<p>&mdash;Carfor, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Yvonne ne r&eacute;pondit pas; mais elle se mit &agrave; trembler si fort que Di&eacute;go
+crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu
+&agrave; peu. L'Italien pensa qu'il &eacute;tait prudent de changer le sujet de
+l'entretien.</p>
+
+<p>Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait d&eacute;pos&eacute; en entrant,
+il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et
+qui avait encore conserv&eacute; une certaine fra&icirc;cheur. Il &eacute;tait &eacute;vident que
+la pauvre victime &agrave; laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas d&ucirc;
+faire un long s&eacute;jour dans les prisons. Di&eacute;go pr&eacute;senta le v&ecirc;tement &agrave; la
+jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces beaux souliers aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est &agrave; vous et pour vous, ma belle petite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... je puis les prendre... me parer...?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite
+je vous emm&egrave;nerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison o&ugrave; il y
+a de vives lumi&egrave;res, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous
+souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le
+mis&eacute;rable vous donnait.</p>
+
+<p>Yvonne n'&eacute;coutait pas.</p>
+
+<p>Absorb&eacute;e dans la contemplation des &eacute;l&eacute;gants objets qu'elle avait sous
+les yeux, et qu'elle maniait d'une main fr&eacute;missante comme l'enfant
+auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment d&eacute;sir&eacute;, elle ne
+se lassait pas de d&eacute;plier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux
+&eacute;tincelants.</p>
+
+<p>Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la
+couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait
+&eacute;tablir une comparaison int&eacute;rieure entre sa pauvret&eacute; et ces richesses,
+et un combat visible avait lieu dans son &acirc;me. &Eacute;videmment elle doutait
+que tout cela p&ucirc;t &ecirc;tre pour elle, et elle h&eacute;sitait &agrave; s'en parer. Enfin
+la coquetterie, ce sentiment inn&eacute; chez la femme et qui l'abandonne
+rarement, m&ecirc;me lorsque la raison est &eacute;gar&eacute;e, la coquetterie l'emporta.
+Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers
+coquets.</p>
+
+<p>Alors elle se regarda avec une admiration na&iuml;ve et profonde; elle
+joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les
+plis trou&eacute;s de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant
+se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fi&egrave;vre du plaisir
+donnait de l'&eacute;clat &agrave; son teint et ranimait ses l&egrave;vres p&acirc;lies. Di&eacute;go la
+contemplait en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il;
+et ce brigand de Carrier sera trop heureux!</p>
+
+<p>Yvonne s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e pr&egrave;s de la table. S'imaginant dans sa folie &ecirc;tre
+seule, elle commen&ccedil;a lentement &agrave; d&eacute;grafer son justin. Le corsage tomba
+en glissant sur ses bras, et ses &eacute;paules rondes et blanches, ravissantes
+encore de suaves contours, en d&eacute;pit des tortures qu'elle avait subies,
+apparurent dans toute leur d&eacute;licate beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Les yeux de Di&eacute;go &eacute;tincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir
+dans son c&oelig;ur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis
+allum&eacute;e.</p>
+
+<p>La jeune fille se mit alors &agrave; chanter d'une voix douce et m&eacute;lancolique
+une vieille complainte de la Cornouaille, tout en d&eacute;tachant les &eacute;pingles
+qui retenaient &agrave; peine ses cheveux, lesquels se d&eacute;roul&egrave;rent autour
+d'elle en splendide manteau aux reflets dor&eacute;s. Ses bras nus, arrondis
+gracieusement au-dessus de sa t&ecirc;te, s'effor&ccedil;aient en vain de r&eacute;unir le
+flot de ses boucles soyeuses. Elle &eacute;tait ainsi ravissante de coquetterie
+enfantine.</p>
+
+<p>Di&eacute;go, s'avan&ccedil;ant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit
+pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de
+la jeune fille, et l'attirant &agrave; lui sans mot dire, il voulut la presser
+tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se d&eacute;gagea vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? que voulez-vous? s'&eacute;cria-t-elle avec cet accent de
+terreur particulier aux personnes que l'on r&eacute;veille subitement, les
+arrachant par un fait mat&eacute;riel au r&ecirc;ve qui les ber&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Di&eacute;go ne r&eacute;pondit pas; mais il s'avan&ccedil;a encore, et s'effor&ccedil;a de saisir
+la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se d&eacute;battre.
+Cependant, au contact de ces mains fr&eacute;missantes effleurant ses &eacute;paules,
+Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula
+vivement....</p>
+
+<p>Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais d&eacute;faut &agrave; la femme, lui fit
+chercher &agrave; couvrir ses &eacute;paules &agrave; l'aide de ses v&ecirc;tements en d&eacute;sordre;
+mais Di&eacute;go ne lui en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable Carrier! s'&eacute;cria-t-il avec la rage des bandits de son esp&egrave;ce
+habitu&eacute;s &agrave; ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions;
+au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne
+les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix
+br&egrave;ve et saccad&eacute;e, et avec une expression hideuse. Je t'aime,
+entends-tu!</p>
+
+<p>Et le mis&eacute;rable, enla&ccedil;ant sa victime, imprima ses l&egrave;vres sur les &eacute;paules
+et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insens&eacute;e poussait des cris
+inarticul&eacute;s en s'effor&ccedil;ant de se soustraire &agrave; cette horrible &eacute;treinte.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, avec une supr&ecirc;me &eacute;nergie, elle s'arracha des bras de
+l'Italien, et, se jetant brusquement en arri&egrave;re, elle passa la main sur
+son front br&ucirc;lant en lan&ccedil;ant autour d'elle des regards rapides. Dans ses
+regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui &eacute;claira soudain sa
+physionomie enti&egrave;re. Redressant la t&ecirc;te, et &eacute;tendant la main vers son
+pers&eacute;cuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et
+sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son &ecirc;tre fr&eacute;mit,
+agit&eacute; par un frisson convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous &ecirc;tes
+le comte de Fougueray!</p>
+
+<p>Di&eacute;go, stup&eacute;fait du changement &eacute;trange qui venait de s'op&eacute;rer dans la
+jeune fille, recula malgr&eacute; lui; mais, se remettant promptement, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a vers elle, la saisit de nouveau, et s'effor&ccedil;a de l'enlever de
+terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlac&eacute;e par les bras vigoureux de
+Fougueray, elle se d&eacute;battait sans pouvoir &eacute;chapper au mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Va! disait Di&eacute;go tout en contenant les mouvements de la jeune fille;
+va! personne ne peut venir &agrave; ton aide.</p>
+
+<p>Yvonne poussait des cris d&eacute;chirants. Malheureusement pour la pauvre
+enfant, la maison que Pinard avait choisie pour g&icirc;te &eacute;tait habit&eacute;e par
+lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite
+de Carrier. Di&eacute;go avait dit vrai; Yvonne &eacute;tait &agrave; sa merci, et nul ne
+pouvait la secourir.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les forces manquaient &agrave; la jeune fille. &Eacute;puis&eacute;e par la lutte, elle
+demeura inerte et sans d&eacute;fense entre les mains du bandit. Di&eacute;go laissa
+&eacute;chapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses
+l&egrave;vres la t&ecirc;te virginale de la fianc&eacute;e de Jahoua.</p>
+
+<p>Yvonne ne sentit m&ecirc;me pas le baiser impur dont le monstre souilla ses
+beaux yeux &eacute;teints. Di&eacute;go, entra&icirc;n&eacute; par une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie, porta la
+main sur les v&ecirc;tements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant.
+Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore
+&agrave; s'&eacute;chapper des bras de l'Italien. Elle se pr&eacute;cipita dans la premi&egrave;re
+pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Mais Di&eacute;go l'avait suivie.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa
+proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.</p>
+
+<p>En effet, personne ne r&eacute;pondit aux cris de la jeune fille. La pauvre
+enfant, haletante et sans force, implorait la mis&eacute;ricorde divine. Dieu
+seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; Di&eacute;go emportait Yvonne &agrave; demi-&eacute;vanouie, la porte
+d'entr&eacute;e, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait
+sauter la serrure, la porte d'entr&eacute;e s'ouvrit avec fracas, et un homme
+bondit d'un seul &eacute;lan jusqu'au milieu de la pi&egrave;ce. Di&eacute;go s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Par un double mouvement plus rapide que l'&eacute;clair, il fut sur la
+d&eacute;fensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un
+pistolet pass&eacute; &agrave; sa ceinture et l'arma.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e du nouveau personnage qui venait interrompre cette sc&egrave;ne
+&eacute;pouvantable, avait &eacute;t&eacute; si brusque, que celui-ci demeura lui-m&ecirc;me comme
+&eacute;tourdi de son action et dans un premier moment d'ind&eacute;cision inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>A la vue de cet homme, Yvonne s'&eacute;tait redress&eacute;e, et ses yeux
+d&eacute;mesur&eacute;ment ouverts, sa bouche b&eacute;ante, indiquaient une &eacute;motion
+violente, terrible, venant se joindre encore &agrave; celle qu'elle &eacute;prouvait
+d&eacute;j&agrave;. Tous trois demeur&egrave;rent un instant immobiles; mais cet instant fut
+court.</p>
+
+<p>Le nouveau venu se trouvait plac&eacute; en face d'Yvonne; ses regards
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent tout &agrave; coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant
+s'&eacute;chappa de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! s'&eacute;cria-t-il d'une voix rauque et &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis se retournant sur Di&eacute;go:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ajouta-t-il avec une expression de f&eacute;rocit&eacute; inou&iuml;e. Tu vas mourir!</p>
+
+<p>Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'&eacute;lan&ccedil;ant sur sa proie, il
+tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de Salut public
+s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras
+du d&eacute;fenseur d'Yvonne; mais telle &eacute;tait la force de cet homme et la
+puissance de la folle col&egrave;re qui le dominait, qu'il ne sentit m&ecirc;me pas
+la blessure dont le sang partit &agrave; flots.</p>
+
+<p>&Eacute;treignant son adversaire &agrave; la gorge, il le terrassa d'un seul effort
+comme il e&ucirc;t pli&eacute; un faible roseau. Le bandit r&acirc;la sous cette &eacute;nergique
+pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au
+violet, et il demeura &eacute;tendu sur le sol, la poitrine &eacute;cras&eacute;e par le
+genou puissant de son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant &agrave; Yvonne et en
+lan&ccedil;ant autour de lui un regard rapide et investigateur.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascin&eacute;e par le
+spectacle qu'elle avait sous les yeux, &eacute;tait incapable de comprendre et
+d'agir. Alors l'homme qui &eacute;tait venu si miraculeusement au secours
+d'Yvonne &eacute;treignit Di&eacute;go d'une seule main, en contenant tous ses
+mouvements, et de l'autre il arracha un poignard plac&eacute; &agrave; sa ceinture,
+puis, se penchant sur le mis&eacute;rable, il lui saisit le bras droit, le
+contraignit &agrave; l'&eacute;tendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le
+parquet, et levant la lame tranchante et ac&eacute;r&eacute;e, il la laissa retomber
+en traversant cette main, qu'il cloua litt&eacute;ralement sur le plancher.
+Di&eacute;go poussa un cri aigu de douleur, auquel r&eacute;pondit un cri de joie
+&eacute;chapp&eacute; des l&egrave;vres d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec! s'&eacute;cria la jeune fille en se pr&eacute;cipitant dans les bras de son
+sauveur.</p>
+
+<p>Keinec, car c'&eacute;tait lui, contempla quelques instants en silence la jolie
+Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait,
+qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait
+abattre, qu'il croyait perdue &agrave; jamais, et que le hasard venait de lui
+faire retrouver. Keinec ignorait la pr&eacute;sence &agrave; Nantes de la pauvre fille
+du vieux p&ecirc;cheur dont il avait r&eacute;cemment veng&eacute; la mort.</p>
+
+<p>Keinec n'avait pas assist&eacute; &agrave; l'interrogatoire que Marcof s'&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;
+&agrave; faire subir &agrave; Pinard dans le cellier de la petite ferme de
+Saint-&Eacute;tienne.</p>
+
+<p>Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retourn&acirc;t
+sur-le-champ &agrave; Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se
+mettre &agrave; m&ecirc;me de conna&icirc;tre l'&eacute;motion que provoquerait la connaissance du
+combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir
+ce qui r&eacute;sulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie
+Marat.</p>
+
+<p>Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il &eacute;tait urgent de
+ne pas tomber dans un pi&egrave;ge et de pouvoir &ecirc;tre pr&eacute;venus en cas de
+besoin. En cons&eacute;quence, Keinec &eacute;tait remont&eacute; &agrave; cheval sur l'heure, et
+tandis que se pr&eacute;parait le supplice de Carfor, il avait repris la route
+qu'il venait de parcourir.</p>
+
+<p>Marcof, lors de ses pr&eacute;c&eacute;dents s&eacute;jours &agrave; Nantes, s'&eacute;tait mis en rapport
+avec la marchande &agrave; la toilette, dont, en sa qualit&eacute; de chef royaliste,
+il connaissait les secr&egrave;tes fonctions. Ce fut &agrave; elle qu'il adressa le
+chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant
+de veiller &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; du jeune homme. S'il y avait danger &agrave; p&eacute;n&eacute;trer
+dans la ville, la jolie marchande devait en pr&eacute;venir Keinec, lequel
+aurait plac&eacute; &agrave; la porte de l'Erdre, pr&egrave;s la tour Gillet, un signal
+convenu.</p>
+
+<p>Keinec, en entendant le titre que s'&eacute;tait donn&eacute; l'acheteur qui venait de
+quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pens&eacute; judicieusement que la
+capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante
+utilit&eacute;, et il avait r&eacute;solu, puisque l'occasion s'en pr&eacute;sentait, de s'en
+emparer co&ucirc;te que co&ucirc;te. La femme qui avait accompagn&eacute; l'envoy&eacute; du
+Comit&eacute; de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donn&eacute; au
+jeune homme l'adresse de la maison &agrave; la porte de laquelle elle avait
+laiss&eacute; le citoyen Fougueray, et Keinec s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur la piste.</p>
+
+<p>La vue d'une femme violent&eacute;e par celui qu'il venait chercher avait tout
+d'abord excit&eacute; sa col&egrave;re; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme
+qui implorait secours d'une voix d&eacute;faillante, cette col&egrave;re avait atteint
+le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de
+la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien &agrave; craindre et que
+lui n'avait plus &agrave; frapper, Keinec sentait une &eacute;motion profonde succ&eacute;der
+&agrave; la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et
+roulaient sur ses joues bronz&eacute;es. Enfin, terrass&eacute;e par la joie, cette
+nature de fer ne put dominer le trouble qui s'&eacute;tait empar&eacute; d'elle, et,
+se laissant tomber &agrave; deux genoux, le jeune homme murmura &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray!
+maintenant je puis mourir, Yvonne est sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>Quant &agrave; Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralys&eacute;e par le
+travail myst&eacute;rieux qui s'op&eacute;rait dans son cerveau, elle ne quittait pas
+du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le
+moment lucide provoqu&eacute; par la force de la sc&egrave;ne terrible &agrave; laquelle elle
+venait d'assister. Puis ses regards se d&eacute;tach&egrave;rent de Keinec et
+parcoururent la chambre. Alors un &eacute;tonnement profond se peignit sur sa
+physionomie expressive; on e&ucirc;t dit qu'elle voyait pour la premi&egrave;re fois
+le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de
+nouveau s'arr&ecirc;ter sur le hardi Breton.</p>
+
+<p>En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme
+attir&eacute;e par un fluide magn&eacute;tique, et elle &eacute;couta attentivement l'action
+de gr&acirc;ces que pronon&ccedil;ait son sauveur.</p>
+
+<p>Alors son front s'&eacute;claira subitement; elle parut en proie &agrave; un trouble
+extr&ecirc;me, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant
+pieusement pr&egrave;s de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente
+pri&egrave;re. Mais cette fois la pri&egrave;re ne fut pas interrompue par des phrases
+sans suite; cette fois la pens&eacute;e pr&eacute;sida &agrave; l'action, et les pleurs qui
+inond&egrave;rent son visage ne s'&eacute;chapp&egrave;rent plus en sanglots convulsifs.
+C'&eacute;taient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait
+la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de
+Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son &oelig;il limpide, dans
+lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec,
+remercions Dieu ensemble, car, dans sa mis&eacute;ricorde, il a permis non
+seulement que tu sois venu &agrave; temps pour me sauver, mais encore que je
+puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'&eacute;tais folle tout &agrave; l'heure,
+maintenant j'ai toute ma raison.</p>
+
+<p>Yvonne disait vrai. Par un ph&eacute;nom&egrave;ne physiologique assez commun dans
+certains cas d'ali&eacute;nation mentale, les secousses successives que venait
+de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le
+couvrait. Yvonne avait recouvr&eacute; la raison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES TROIS SANS-CULOTTES</a></h3>
+
+<p>Deux heures environ apr&egrave;s la sc&egrave;ne qui venait d'avoir lieu dans le logis
+du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment o&ugrave; la nuit close
+s'&eacute;tendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux
+dire trois sans-culottes aux allures avin&eacute;es, d&eacute;braill&eacute;es et
+chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre,
+se dirigeant vers la tour Gillet, pr&egrave;s de laquelle s'ouvrait la porte de
+la ville par o&ugrave; &eacute;taient entr&eacute;s, la veille au soir, Boishardy, Marcof et
+Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des &eacute;paulettes
+d'officier attach&eacute;es sur les &eacute;paules de sa carmagnole, hurlaient &agrave;
+tue-t&ecirc;te un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait plac&eacute; entre
+eux deux, ne chantait pas. Arriv&eacute;s en face de la tour, les chanteurs,
+sans discontinuer leur symphonie, examin&egrave;rent chacun, d'un &oelig;il
+&eacute;trangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la
+vieille forteresse.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, l'entr&eacute;e est libre! r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>Ces paroles br&egrave;ves s'&eacute;chang&egrave;rent entre deux rimes, et les trois
+promeneurs s'avanc&egrave;rent plus chancelants que jamais vers la porte
+devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci pr&eacute;senta les armes &agrave;
+l'officier, se fit montrer les cartes de civisme &eacute;pur&eacute; des deux autres
+citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois
+reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se
+trouvait plac&eacute; au milieu et qui gardait le silence, lan&ccedil;a un regard du
+c&ocirc;t&eacute; du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait
+n&eacute;gligemment la main &agrave; la crosse d'un pistolet qui sortait &agrave; moiti&eacute; de
+la poche de sa carmagnole.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'imprudence si tu tiens &agrave; la vie! murmura-t-il &agrave; l'oreille de
+l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.</p>
+
+<p>La porte franchie, les nouveaux arriv&eacute;s s'engag&egrave;rent dans l'int&eacute;rieur de
+la ville; mais plus ils avan&ccedil;aient et moins bruyant devenait leur chant,
+moins avin&eacute;e paraissait leur d&eacute;marche; enfin les jambes s'affermirent,
+les bustes se redress&egrave;rent et les bouches se turent compl&egrave;tement. Ils
+venaient d'atteindre l'extr&eacute;mit&eacute; de la place du D&eacute;partement, pav&eacute;e plus
+encore peut-&ecirc;tre que la veille de cadavres ensanglant&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisi&egrave;me
+sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donn&eacute; rendez-vous, n'est-ce
+pas, Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Boishardy, r&eacute;pondit le marin, sans doute, et le gars ne va
+pas tarder &agrave; venir, si toutefois Carfor ne nous a pas tromp&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous aurais-je tromp&eacute;s? r&eacute;pondit le troisi&egrave;me
+interlocuteur, qui n'&eacute;tait autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je
+pas fait ce que vous avez voulu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justice &agrave; te rendre, et tu n'y as m&ecirc;me pas mis trop de mauvaise
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu tiendras ta parole, Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai jamais failli &agrave; un serment?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras la vie sauve, mais tu sais &agrave; quelles conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider &agrave; d&eacute;livrer le marquis et
+Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le r&eacute;p&egrave;te. Veux-tu
+que je t'y conduise?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Marcof; attendons Keinec, d&egrave;s qu'il sera venu, je
+l'enverrai d&eacute;livrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois &agrave;
+la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir, fit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! si le pauvre gars n'a pas &eacute;t&eacute; reconnu et arr&ecirc;t&eacute;, fit observer
+Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais donn&eacute; le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor,
+comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et
+sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en pr&icirc;t le
+costume.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai; mais ces &eacute;paulettes me p&egrave;sent, fit le chef royaliste en
+arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui
+chancelait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma blessure me fait horriblement souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous as-tu contraints &agrave; te martyriser, puisque tu devais
+finir par parler?</p>
+
+<p>Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit Boishardy d'un air m&eacute;content, je n'aime pas ces
+demi-p&acirc;moisons et ces acc&egrave;s de douleur. Le tigre fait patte de velours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais il est entre les griffes du lion! r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste apr&egrave;s un
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais envoy&eacute; chez Rosine, et s'il lui &eacute;tait arriv&eacute; malheur, elle
+aurait trouv&eacute; moyen de nous pr&eacute;venir. La tour Gillet ne portait aucun
+signal, donc tout doit bien aller.</p>
+
+<p>Marcof s'arr&ecirc;ta en fixant son &oelig;il d'aigle sur un point noir qui
+apparaissait dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit &ecirc;tre Keinec! Voyez donc,
+Boishardy.</p>
+
+<p>Boishardy s'avan&ccedil;a avec pr&eacute;caution et se trouva bient&ocirc;t en face d'un
+nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arr&ecirc;ta
+brusquement &agrave; deux pas du chef royaliste: c'&eacute;tait effectivement le jeune
+Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;e! r&eacute;pondit Keinec avec un &eacute;lan joyeux impossible &agrave; exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? s'&eacute;cri&egrave;rent en m&ecirc;me temps Boishardy et Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne! Yvonne est sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as retrouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Carfor, et je suis arriv&eacute; &agrave; temps.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Explique-toi?</p>
+
+<p>Keinec raconta rapidement la sc&egrave;ne qui avait eu lieu entre lui et Di&eacute;go.
+Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le mis&eacute;rable Italien; il
+ne l'avait aper&ccedil;u qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des
+souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'&eacute;loignement avait
+emp&ecirc;ch&eacute; Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc
+qu'il avait solidement garrott&eacute; l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public avec
+lequel il avait lutt&eacute;, et qu'il l'avait laiss&eacute; sous la garde d'Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons cela plus tard, r&eacute;pondit Marcof. Maintenant, ne perdons
+pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauv&eacute;e! songeons &agrave;
+Philippe et &agrave; Jocelyn!</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe &agrave; ce qui te reste
+&agrave; faire. Voici le moment d&eacute;cisif arriv&eacute;. Tu vas payer de ta personne.
+Rappelle-toi qu'&agrave; la moindre h&eacute;sitation tu es mort!</p>
+
+<p>Carfor ne r&eacute;pondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se
+dirig&egrave;rent vers le Bouffay. Arriv&eacute;s au poste de garde, Pinard demanda le
+chef et se fit reconna&icirc;tre. Quelques sans-culottes &eacute;taient l&agrave;; ils
+pouss&egrave;rent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la
+compagnie Marat. Carfor, toujours enlac&eacute; &agrave; Marcof, les remercia de leurs
+d&eacute;monstrations d'amiti&eacute; et voulut passer outre, mais l'officier de garde
+l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;On n'entre pas! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, on n'entre pas? r&eacute;pondit Pinard avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne me reconnais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je suis l'ami de Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a ordre du citoyen repr&eacute;sentant de ne laisser p&eacute;n&eacute;trer qui que ce
+soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept &agrave;
+peine.</p>
+
+<p>Cet ordre, on se le rappelle, avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; le matin par Carrier &agrave;
+l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec
+inqui&eacute;tude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entr&eacute;e de la
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons &agrave; onze heures, dit-il en entra&icirc;nant Carfor.</p>
+
+<p>Tous quatre retourn&egrave;rent sur leurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous
+ne rencontrerons personne.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent la place et gagn&egrave;rent les rives de la Loire. Apr&egrave;s
+avoir jet&eacute; un regard investigateur autour de lui et s'&ecirc;tre assur&eacute; de la
+solitude compl&egrave;te de l'endroit o&ugrave; il se trouvait, Marcof s'arr&ecirc;ta et ses
+compagnons l'imit&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;cheux contre-temps! dit Boishardy.</p>
+
+<p>Marcof frappa du pied avec impatience. Tout &agrave; coup il saisit la main de
+Carfor et s'&eacute;cria brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu nous avais tromp&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! fit le sans-culotte d'une voix d&eacute;chirante; j'ai dit la v&eacute;rit&eacute;,
+je ne vous trompe pas.</p>
+
+<p>Marcof haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu s&ucirc;r que Carrier ait ajout&eacute; foi &agrave; ta lettre? demanda Boishardy en
+s'adressant &agrave; Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Cet ordre en serait-il la cons&eacute;quence?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aussi avoir fait &eacute;crire cette lettre! s'&eacute;cria le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi! r&eacute;pliqua le chef royaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mieux r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pens&eacute;, et
+cela &eacute;tait indubitable, que Pinard serait reconnu &agrave; son entr&eacute;e dans la
+ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au
+besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu
+faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe?
+Non, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai! r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'en adressant &agrave; Carrier la lettre dont vous parlez,
+poursuivit M. de Boishardy, en le pr&eacute;venant de l'arriv&eacute;e de Pinard et
+surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre
+tranquillit&eacute; provisoire &eacute;tait assur&eacute;e, et de notre tranquillit&eacute; pr&eacute;sente
+d&eacute;pend la r&eacute;ussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la
+nuit derni&egrave;re m'ont mis en go&ucirc;t de bataille. J'ai pens&eacute; que nous
+pourrions tirer parti de la recommandation faite au repr&eacute;sentant
+d'envoyer un d&eacute;tachement de sans-culottes &agrave; la porte de l'Erdre.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends! s'&eacute;cria Marcof; l'ordre que vous avez donn&eacute; ce matin &agrave;
+K&eacute;rouac est une cons&eacute;quence de tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Il est all&eacute; au placis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ce soir, &agrave; onze heures, Fleur-de-Ch&ecirc;ne et une partie de nos gars
+seront embusqu&eacute;s sur la route de Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'&agrave; un moment donn&eacute;, nous exterminerons les sans-culottes,
+qui croient marcher &agrave; une victoire facile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de
+l'un de nous. Il s'&eacute;chappera plus facilement pendant que nous
+ferraillerons.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout irait bien si nous pouvions p&eacute;n&eacute;trer dans la prison avant
+onze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y p&eacute;n&eacute;trerons!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon plan.</p>
+
+<p>&mdash;Dites! fit vivement le chef royaliste.</p>
+
+<p>Marcof r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants, puis s'adressant &agrave; Carfor:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.</p>
+
+<p>&mdash;Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, r&eacute;pondit Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu vas lui en demander l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut que j'aille &agrave; Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet
+ordre que tu exiges.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas y aller!</p>
+
+<p>Carfor ne put ma&icirc;triser un violent geste de joie, et son &oelig;il fauve
+lan&ccedil;a un &eacute;clair sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'&eacute;cria Boishardy, vous allez vous fier &agrave; cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! r&eacute;pondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soud&eacute;
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous iriez avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! Marcof! r&eacute;fl&eacute;chissez!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait!</p>
+
+<p>&mdash;Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tani&egrave;re de
+b&ecirc;tes f&eacute;roces. Si vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;, si rien ne peut vous arr&ecirc;ter, eh
+bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas
+seul!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'&eacute;cria Keinec &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune
+d&eacute;fiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du
+prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tu&eacute;, il faut que vous
+viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le
+sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma
+r&eacute;solution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'ob&eacute;ir; toi,
+Keinec, je je te l'ordonne!</p>
+
+<p>Les deux hommes demeur&egrave;rent ind&eacute;cis. Enfin Boishardy poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;irai! ajouta Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes amis, r&eacute;pondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans
+retard. Je vais &agrave; Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que
+je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de
+mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il
+l'aura, j'en r&eacute;ponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier h&eacute;site,
+mais j'aurai cet ordre ou nous p&eacute;rirons tous. Courez donc tous deux
+aupr&egrave;s d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure.
+Je vous attendrai au pied m&ecirc;me de la guillotine. C'est le dernier
+endroit o&ugrave; l'on ira chercher des honn&ecirc;tes gens. A bient&ocirc;t!</p>
+
+<p>Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition
+nouvelle, entra&icirc;na rapidement Pinard stup&eacute;fait d'une pareille
+d&eacute;termination. Le sans-culotte ne pouvait croire &agrave; tant d'audace, et il
+se sentait petit &agrave; c&ocirc;t&eacute; du terrible marin. C'&eacute;tait, comme l'avait dit
+Marcof, le tigre dompt&eacute; par le lion.</p>
+
+<p>Boishardy et Keinec gard&egrave;rent d'abord le silence en suivant de l'&oelig;il
+l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu &agrave; peu dans l'&eacute;paisseur
+de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les
+poings avec col&egrave;re. Puis touchant l'&eacute;paule de Keinec:</p>
+
+<p>&mdash;Viens! lui dit-il; h&acirc;tons-nous, et ensuite tenons-nous pr&ecirc;ts &agrave; porter
+secours &agrave; Marcof.</p>
+
+<p>Tous deux s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; leur tour, et gagn&egrave;rent promptement le quartier
+qu'habitait Pinard. Keinec p&eacute;n&eacute;tra dans l'int&eacute;rieur de la maison.
+Boishardy le suivit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE FIL D'ARIANE</a></h3>
+
+<p>Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre
+et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait h&acirc;te de
+rejoindre Yvonne; Boishardy &eacute;tait impatient de se trouver en face du
+prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clart&eacute;, brillant
+sur le palier du deuxi&egrave;me &eacute;tage, vint activer leurs pas, et bient&ocirc;t ils
+eurent atteint la porte d'entr&eacute;e du mis&eacute;rable logis.</p>
+
+<p>Au pied de cette porte, accroupie sur la derni&egrave;re marche de l'escalier,
+ils aper&ccedil;urent, &agrave; la lueur s'&eacute;chappant d'une petite lampe pos&eacute;e sur le
+carreau, Yvonne, dormant doucement la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre la muraille,
+et les mains jointes comme si le sommeil f&ucirc;t venu la surprendre dans la
+pri&egrave;re. La jeune fille avait c&eacute;d&eacute; &agrave; la fatigue morale aussi bien qu'&agrave;
+l'&eacute;puisement physique, et elle s'&eacute;tait endormie. La pauvre enfant
+n'avait pas voulu rester dans la m&ecirc;me pi&egrave;ce que Di&eacute;go, bien que celui-ci
+fut incapable d'essayer un seul mouvement.</p>
+
+<p>Keinec avait solidement attach&eacute; l'Italien au pied du lit de Pinard; et
+comme il n'avait pas pris la pr&eacute;caution de bander la blessure que son
+poignard avait faite en traversant la main du mis&eacute;rable, le sang avait
+continu&eacute; &agrave; couler avec violence, et Di&eacute;go avait senti ses forces
+diminuer d'heure en heure. Une &eacute;pouvantable crainte s'&eacute;tait empar&eacute;e de
+lui. Une pens&eacute;e horrible le torturait. Cette pens&eacute;e &eacute;tait que,
+peut-&ecirc;tre, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'&eacute;puisement et de
+faim. Il voyait, comme dans un r&ecirc;ve fantastique, d&eacute;filer devant lui
+toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamn&eacute; &agrave; une semblable
+mort. B&acirc;illonn&eacute; &eacute;troitement, il ne pouvait articuler un son, et tout
+espoir d'&ecirc;tre secouru &eacute;tait bien perdu pour lui. Cependant, de temps &agrave;
+autre, semblable au noy&eacute; qui se raccroche &agrave; une branche fr&ecirc;le et
+d&eacute;licate, et croit trouver un moyen de salut, Di&eacute;go se reprenait &agrave;
+songer &agrave; Pinard.</p>
+
+<p>&mdash;Il est libre, pensait-il; il rentrera &agrave; Nantes ce soir; il viendra ici
+et il me d&eacute;livrera.</p>
+
+<p>Puis une autre r&eacute;flexion venait an&eacute;antir cette supr&ecirc;me esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Carrier le fera dispara&icirc;tre. Il sera arr&ecirc;t&eacute; et noy&eacute; ce soir peut-&ecirc;tre;
+et c'est de moi qu'est n&eacute;e cette inspiration! Oh! tous mes plans
+d&eacute;truits, tout mon avenir bris&eacute; par un hasard fatal. Maudite soit cette
+passion inspir&eacute;e par Yvonne! Maudite soit la pens&eacute;e qui m'est venue de
+me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison?
+Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en d&eacute;pit de nous-m&ecirc;mes?
+Un Dieu! reprit-il en fr&eacute;missant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas
+y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela
+n'est pas! cela n'est pas!</p>
+
+<p>Et l'&oelig;il de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel,
+semblait lui jeter un regard de menace et de d&eacute;fi. Le marquis de
+Loc-Ronan commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre veng&eacute; des supplices que lui avait inflig&eacute;s
+son bourreau.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, &agrave; l'&eacute;puisement caus&eacute; par la perte du sang, se joignirent les
+hallucinations provoqu&eacute;es par la fi&egrave;vre. Di&eacute;go vit alors passer sous ses
+yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa
+vie ant&eacute;rieure, et le cort&egrave;ge de ses victimes.</p>
+
+<p>A chaque crime, &agrave; chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien
+poussait un blasph&egrave;me nouveau esp&eacute;rant conjurer ces apparitions
+sinistres; mais la justice divine, ni&eacute;e par cette &acirc;me d&eacute;prav&eacute;e, semblait
+s'acharner &agrave; une juste vengeance. Di&eacute;go ne se vit d&eacute;livr&eacute; de cette sorte
+de revue r&eacute;trospective que pour retomber dans les angoisses du pr&eacute;sent.
+Ce fut en ce moment qu'un bruit ext&eacute;rieur le fit tressaillir.
+L'esp&eacute;rance et la crainte se succ&eacute;d&egrave;rent dans sa pens&eacute;e, et son esprit
+tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances &eacute;nervantes de
+l'inqui&eacute;tude et de l'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a bless&eacute;? est-ce la
+d&eacute;livrance? est-ce la mort?</p>
+
+<p>Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait &eacute;mu l'Italien.
+Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La
+jeune fille tendit la main &agrave; son sauveur, tandis que le chef royaliste
+la contemplait en souriant avec bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en d&eacute;signant Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, r&eacute;pondit le jeune homme.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas.
+Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas &agrave;
+Nantes, et tu serais la victime de ce mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le
+gentilhomme, l'attirant doucement &agrave; lui, d&eacute;posa un baiser sur son front
+p&acirc;li.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, j'ai &eacute;t&eacute; folle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les monstres! fit Boishardy avec une col&egrave;re sourde. Enfin, mon
+enfant, vous &ecirc;tes sauv&eacute;e maintenant, et d&eacute;sormais vous aurez de braves
+c&oelig;urs pour vous d&eacute;fendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je
+viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire
+deux fois sa blessure qui l'a contraint &agrave; rester au placis.</p>
+
+<p>En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et
+Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes.
+Une &eacute;motion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voil&egrave;rent et il
+devint d'une p&acirc;leur extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime toujours! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Puis une r&eacute;volution subite sembla s'accomplir dans son &acirc;me, et une
+douceur ineffable rempla&ccedil;a peu &agrave; peu l'expression de haine qui avait
+envahi ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon
+Dieu! permettez que je sois tu&eacute; cette nuit!</p>
+
+<p>Boishardy se mordait les l&egrave;vres. Le gentilhomme avait compris ce qui se
+passait dans l'&acirc;me des deux jeunes gens, et il se repentait du mot
+imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant &eacute;carter le nuage
+sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de
+changer le sujet de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;En haut, r&eacute;pondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Montons alors, et h&acirc;tons-nous!</p>
+
+<p>Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'&eacute;tait aper&ccedil;ue des
+sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle
+sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son &acirc;me.</p>
+
+<p>Pendant les quelques heures qu'ils &eacute;taient demeur&eacute;s ensemble, Keinec
+avait racont&eacute; une majeure partie des &eacute;v&eacute;nements qui s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;
+depuis la nuit fatale o&ugrave; Raphael avait enlev&eacute; la jolie Bretonne.
+Seulement, par un sentiment d'une d&eacute;licatesse exquise, il ne lui avait
+pas fait part du serment &eacute;chang&eacute; entre lui et Jahoua, lors de la fuite
+de Di&eacute;go, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne &agrave;
+celui qui parviendrait le premier &agrave; retrouver la jeune fille et qui
+l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.</p>
+
+<p>Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caract&egrave;re
+imp&eacute;tueux de Keinec, s'&eacute;tait donc sentie saisie par une terreur vague en
+remarquant l'alt&eacute;ration des traits du jeune homme, et, &agrave; cette terreur,
+venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait
+toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire &agrave; Boishardy que son fianc&eacute;
+&eacute;tait bless&eacute;, et elle avait compris que, lui aussi, &eacute;tait demeur&eacute;
+fid&egrave;le. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en
+rencontrant celui de Keinec, arr&ecirc;ta subitement sur ses l&egrave;vres les
+questions pr&ecirc;tes &agrave; s'en &eacute;chapper. Elle baissa la t&ecirc;te et comprima un
+soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu
+dans l'&acirc;me du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les
+yeux vers le ciel avec une expression de r&eacute;signation infinie.</p>
+
+<p>Boishardy p&eacute;n&eacute;trait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne
+pr&ecirc;te &agrave; le suivre, et se penchant vers son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua sera gu&eacute;ri lors de notre arriv&eacute;e, dit-il &agrave; voix basse, et il
+t'aime plus que jamais!</p>
+
+<p>Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonn&egrave;rent d'un supr&ecirc;me &eacute;clat de joie,
+et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta &agrave; ses l&egrave;vres avant
+que celui-ci e&ucirc;t pu deviner son intention et arr&ecirc;ter ce mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Sois b&eacute;ni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de cl&eacute;mence!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! r&eacute;pondit Keinec. Entrons maintenant et h&acirc;tons-nous! Marcof est
+peut-&ecirc;tre en p&eacute;ril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes &agrave;
+combattre, de p&eacute;rils &agrave; braver, d'ennemis &agrave; frapper!</p>
+
+<p>Le jeune homme pronon&ccedil;a ces derniers mots avec un tel &eacute;lan de f&eacute;rocit&eacute;
+sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son &ecirc;tre. Boishardy comprit encore
+ce qui se passait dans le c&oelig;ur du pauvre gars.</p>
+
+<p>&mdash;Ton c&oelig;ur est aussi grand par la bont&eacute; que par le courage, dit-il.
+Viens! ne pensons plus qu'&agrave; notre mission.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la bont&eacute;, r&eacute;pondit Keinec en pressant la main que le
+gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!</p>
+
+<p>Yvonne demeura dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce et les deux hommes pass&egrave;rent dans
+celle o&ugrave; &eacute;tait attach&eacute; Di&eacute;go.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">UN SOUPER CHEZ CARRIER.</a></h3>
+
+<p>Tandis que Boishardy reconnaissait l'inf&acirc;me beau-fr&egrave;re du marquis de
+Loc-Ronan sous le costume de l'envoy&eacute; du Comit&eacute; de salut public, Marcof
+et Carfor p&eacute;n&eacute;traient dans la maison du citoyen proconsul. En passant
+devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer
+davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger pass&eacute; sous
+le sien. Le sans-culotte comprit &agrave; merveille. Les sentinelles,
+reconnaissant Pinard, lui livr&egrave;rent passage sans difficult&eacute;. La
+compagnie Marat savait que son lieutenant &eacute;tait attendu chez Carrier.
+Pinard marcha donc droit au cabinet du repr&eacute;sentant.</p>
+
+<p>Carrier &eacute;tait alors chez Ang&eacute;lique, dont l'appartement &eacute;tait situ&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tage sup&eacute;rieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il
+l&acirc;cha un juron &eacute;nergique exprimant &agrave; moiti&eacute; ce qui se passait en lui.
+Cependant faisant contre fortune bon c&oelig;ur (au fond il craignait son
+lieutenant), il se h&acirc;ta de descendre et p&eacute;n&eacute;tra dans son cabinet avec de
+grandes d&eacute;monstrations de joie.</p>
+
+<p>Pinard, sous l'&eacute;treinte de Marcof, joua son r&ocirc;le &agrave; merveille. Il savait
+que la moindre h&eacute;sitation de sa part, le plus l&eacute;ger signe surpris, la
+plus simple parole empreinte de trahison eussent &eacute;t&eacute; le signal d'une
+mort imm&eacute;diate. Il pr&eacute;senta Marcof comme l'un des braves patriotes
+annonc&eacute;s dans sa lettre du matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui t'a aid&eacute; &agrave; fuir? demanda Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le marin en s'avan&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc s&eacute;journ&eacute; parmi les brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu partout, dans les environs de Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont os&eacute;
+p&eacute;n&eacute;trer ici la nuit derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qui les commandait?</p>
+
+<p>&mdash;Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre &agrave; m&ecirc;me, dans quelques
+heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face &agrave; face
+avec eux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Pinard m'annon&ccedil;ait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?</p>
+
+<p>&mdash;Mon compagnon est au Bouffay.</p>
+
+<p>&mdash;Il devait venir avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous
+battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons
+parfaitement. Si tu en doutes, demande &agrave; Pinard; il sait ce que nous
+pouvons faire....</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, Marcof s'&eacute;tait peu &agrave; peu rapproch&eacute; du proconsul.
+Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pens&eacute;e rapide
+venait de traverser son cerveau. Carrier &eacute;tait l&agrave;, en face de lui, &agrave;
+port&eacute;e de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il
+s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Une h&eacute;sitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En
+une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se r&eacute;v&eacute;la
+&agrave; lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitu&eacute; &agrave;
+frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras arm&eacute; sur
+un &ecirc;tre sans d&eacute;fense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un
+homme, quel qu'il f&ucirc;t, qui se livrait &agrave; ses coups sans d&eacute;fiance,
+n'&eacute;tait-ce pas l'action d'un l&acirc;che qu'il allait accomplir? Marcof
+recula.</p>
+
+<p>Carrier ne se doutait pas du danger momentan&eacute; qu'il venait de courir.
+Pinard, profitant du moment d'h&eacute;sitation du marin, s'&eacute;tait avanc&eacute; peu &agrave;
+peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la t&ecirc;te. Du geste
+il rappela pr&egrave;s de lui le sans-culotte.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, lui dit-il. A toi &agrave; parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce
+que je veux faire et ce que je demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est de l'argent, je t'avertis que la R&eacute;publique est pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pinard va te le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut, r&eacute;pondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les
+prisons et de disposer de deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les
+regards s'&eacute;claircirent.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crains qu'ils n'&eacute;chappent, et tu veux les tuer toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu as devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laisse-les o&ugrave; ils sont, alors; ils souffriront davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je veux les avoir entre les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y tiens donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cela pourra se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois pas d'inconv&eacute;nient.</p>
+
+<p>&mdash;Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refus&eacute; l'entr&eacute;e
+des prisons.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;cris-le, je vais signer.</p>
+
+<p>Et Carrier d&eacute;signa du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier,
+plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un si&egrave;ge, prit
+place, et posa la main sur une feuille orn&eacute;e de l'en-t&ecirc;te r&eacute;publicain.
+Pinard &eacute;touffa un soupir de joie. Son &oelig;il vitreux s'&eacute;claircit
+brusquement, et il fit un pas en arri&egrave;re. Marcof lui tournait le dos, et
+Carrier plac&eacute; entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant
+de la compagnie Marat s'avan&ccedil;a silencieusement vers la porte; profitant
+du moment de libert&eacute; que lui avait imprudemment laiss&eacute; le marin, il
+allait fuir, il allait s'&eacute;lancer au dehors. D&eacute;j&agrave; il &eacute;tendait la main
+pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en &eacute;tait fait
+de Marcof; car la libert&eacute; de Pinard c'&eacute;tait la mort imm&eacute;diate du fr&egrave;re
+de Philippe de Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier;
+l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-&ecirc;tre lui co&ucirc;ter la
+vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'&eacute;tendue du
+plancher de la pi&egrave;ce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel
+Carfor posa le pied, cependant avec une pr&eacute;caution extr&ecirc;me, rappela le
+marin &agrave; la situation pr&eacute;sente. D'un seul bond il fut debout, et sa main
+saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit &agrave;
+merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillit&eacute; d'esprit
+qui &eacute;tait loin de son &acirc;me. Carrier n'avait rien vu, rien devin&eacute;; il
+songeait &agrave; Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il
+cherchait &agrave; s'expliquer l'absence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas &eacute;crire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.</p>
+
+<p>Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa famili&egrave;rement la main sur
+l'&eacute;paule gauche, et appuya son doigt l&eacute;g&egrave;rement sur la naissance du cou.
+Pinard devint p&acirc;le comme un linceul, tout son corps frissonna
+convulsivement, et il se pr&eacute;cipita vers le fauteuil plac&eacute; devant le
+bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t! dit-il en attirant fi&eacute;vreusement &agrave; lui la feuille de
+papier que Marcof avait repouss&eacute;e. Que faut-il &eacute;crire?</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.</p>
+
+<p>Pinard tra&ccedil;a rapidement quelques lignes et passa l'ordre pr&eacute;par&eacute; et la
+plume au citoyen repr&eacute;sentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha
+pour signer. Mais relevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-il en s'adressant &agrave; Marcof qui avait repris le bras de
+Pinard; &agrave; propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux
+avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait? r&eacute;pondit le marin, que toutes ces lenteurs
+commen&ccedil;aient singuli&egrave;rement &agrave; impatienter.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne
+dois et ne puis livrer. Le bien de la R&eacute;publique avant tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceux-l&agrave; n'int&eacute;ressent gu&egrave;re le salut de la R&eacute;publique! Il s'agit
+d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.</p>
+
+<p>&mdash;Un domestique seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non; lui et son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment les nommes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas sous quel nom le dernier a &eacute;t&eacute; &eacute;crou&eacute;; mais le premier
+se nomme Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en l&acirc;chant la plume.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof &eacute;tonn&eacute; de l'accent avec lequel le
+proconsul venait de r&eacute;p&eacute;ter le nom du vieux serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Carrier, cela demande r&eacute;flexion alors.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me pla&icirc;t de r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne me pla&icirc;t pas d'attendre, &agrave; moi! s'&eacute;cria Marcof qui sentait
+qu'il allait bient&ocirc;t ne plus &ecirc;tre ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Carrier &agrave; une sorte de valet qui parut timidement
+sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, r&eacute;pondit le pauvre diable, c'est le souper.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le souper?</p>
+
+<p>&mdash;Il est pr&ecirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;A table, alors! s'&eacute;cria le proconsul avec une joie manifeste; &agrave; table!</p>
+
+<p>&mdash;Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s souper, citoyen!...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, &agrave; table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons
+ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras.
+Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.</p>
+
+<p>Marcof d&eacute;vora son impatience. Il sentait, &agrave; n'en pas douter, qu'un &eacute;clat
+perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris
+par le bras et s'effor&ccedil;ait de l'entra&icirc;ner.</p>
+
+<p>Le marin n'h&eacute;sita plus. Se d&eacute;gageant doucement, il saisit la main de
+Pinard qu'il voulait avoir toujours &agrave; sa port&eacute;e; et s'adressant &agrave;
+Carrier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;pondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais
+boire!</p>
+
+<p>Puis se penchant &agrave; l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait
+la porte communiquant avec le salon:</p>
+
+<p>&mdash;Garde &agrave; toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir!
+Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il
+signe.</p>
+
+<p>Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa
+pens&eacute;e courait rapidement vers un plus vaste horizon; il esp&eacute;rait
+pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'&eacute;tait cette inspiration
+g&eacute;n&eacute;reuse qui lui avait donn&eacute; la force de dominer sa nature violente et
+imp&eacute;tueuse.</p>
+
+<p>Carrier, lui, avait accueilli avec une joie r&eacute;elle l'annonce du souper
+qui le dispensait et de signer imm&eacute;diatement l'ordre demand&eacute; et de
+donner une explication de son refus.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s que Fougueray sera arriv&eacute;, se disait-il, je saurai &agrave; quoi m'en
+tenir. Alors j'agirai en cons&eacute;quence et je ferai envoyer ce dr&ocirc;le au
+d&eacute;p&ocirc;t. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me
+d&eacute;rober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se
+trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs,
+j'ai tout &agrave; gagner en attendant et rien &agrave; perdre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Pinard, lui aussi se r&eacute;jouissait de ce retard, car il se disait
+de son c&ocirc;t&eacute; qu'il &eacute;tait impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire
+pr&eacute;sidant &agrave; toutes les orgies du proconsul, il ne trouv&acirc;t moyen de se
+d&eacute;barrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois &eacute;taient
+donc entr&eacute;s dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pens&eacute;es
+bien diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Ce salon, dans lequel ils venaient de p&eacute;n&eacute;trer, &eacute;tait une vaste pi&egrave;ce,
+aux proportions &eacute;l&eacute;gantes, splendidement &eacute;clair&eacute;e, et envahie, comme
+cela &eacute;tait la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu
+choisie. Rien n'&eacute;tait plus &eacute;trange, plus incroyable, plus
+pittoresquement hideux que la vue de cette soci&eacute;t&eacute; bizarre qui formait
+la cour du proconsul. On y voyait des g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains, des
+officiers sup&eacute;rieurs de la garnison de Nantes en sabots et en &eacute;paulettes
+de laine, suivant l'usage de l'&eacute;poque; des membres du d&eacute;partement en
+carmagnoles, la t&ecirc;te coiff&eacute;e du bonnet phrygien, les bras nus, les
+manches d&eacute;chir&eacute;es; des juges au tribunal r&eacute;volutionnaire, sans gilet et
+sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux v&ecirc;tements
+sales, graisseux, macul&eacute;s de taches de sang; des fournisseurs, des
+habitu&eacute;s des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossi&egrave;res, aux
+propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards
+&eacute;hont&eacute;s.</p>
+
+<p>Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe &agrave;
+la bouche, se pr&eacute;lassant sur des si&egrave;ges soyeux que le sybaritisme du
+citoyen repr&eacute;sentant avait fait mettre en r&eacute;quisition dans les somptueux
+h&ocirc;tels des ex-grands seigneurs. Des blasph&egrave;mes effrayants retentissaient
+dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de
+violentes disputes, mais c'&eacute;taient tout simplement les fleurs dont on
+ornait le langage.</p>
+
+<p>Marcof, l'intr&eacute;pide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour &agrave;
+tour visit&eacute; les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les
+lieux de d&eacute;bauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof
+n'avait jamais contempl&eacute; un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus
+d&eacute;gradant pour l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre esquiv&eacute; des empressements dont lui et Pinard &eacute;taient
+l'objet, il avait entra&icirc;n&eacute; son compagnon dans un angle de la pi&egrave;ce, et,
+quoique Carrier f&ucirc;t venu l'y retrouver, absorb&eacute; qu'il &eacute;tait par ce qu'il
+voyait et ce qu'il entendait, &agrave; peine &eacute;coutait-il le citoyen
+repr&eacute;sentant. Enfin la pr&eacute;sence d'esprit lui revint. Il comprit que
+rester en arri&egrave;re des autres serait se mettre mal dans la pens&eacute;e du
+proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon &agrave;
+l'annonce que le souper &eacute;tait servi, et tous pass&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le dans la
+salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de
+lui, et Carfor se laissa tomber sur un si&egrave;ge &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui que l'on
+pouvait, &agrave; bon droit, nommer son ma&icirc;tre. Deux places seules demeur&egrave;rent
+vides: l'une &agrave; la gauche de Carrier, l'autre &agrave; la droite de Marcof.</p>
+
+<p>La table &eacute;tait servie avec une profusion qui contrastait outrageusement
+avec l'&eacute;tat de famine dans lequel &eacute;tait plong&eacute;e la ville enti&egrave;re; mais
+Carrier &eacute;tait sensuel, mais Carrier &eacute;tait ma&icirc;tre absolu, mais Carrier ne
+reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions,
+ses go&ucirc;ts ou ses moindres d&eacute;sirs, et peu lui importait qu'une partie de
+la population mour&ucirc;t de faim et de mis&egrave;re, pourvu qu'il ne manqu&acirc;t de
+rien. D'ailleurs plus la mortalit&eacute; serait grande et plus vite sa mission
+serait accomplie, puisque la seule qu'il se f&ucirc;t donn&eacute;e &eacute;tait de tuer, de
+tuer toujours.</p>
+
+<p>Le placement des convives excita bien par-ci par-l&agrave; quelques querelles,
+beaucoup de blasph&egrave;mes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses
+&eacute;taient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage
+d'amuser singuli&egrave;rement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme
+se r&eacute;tablit presque.</p>
+
+<p>&mdash;Servez! dit alors Carrier d'une voix de ma&icirc;tre, et pr&eacute;venez les
+citoyennes que nous les attendons!</p>
+
+<p>Les valets, ou pour nous servir du style de l'&eacute;poque, &laquo;les officieux&raquo;,
+s'empress&egrave;rent d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est le citoyen d&eacute;l&eacute;gu&eacute;? demanda Grandmaison, plac&eacute; sur le m&ecirc;me
+rang que Marcof et presque an face de Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;Fougueray? r&eacute;pondit le repr&eacute;sentant. Je ne sais ce qu'il fait; il
+devrait &ecirc;tre ici.</p>
+
+<p>Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Fougueray! r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un d&eacute;l&eacute;gu&eacute; du Comit&eacute; de salut public de Paris, dit Goullin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en
+touchant, ainsi qu'il l'avait d&eacute;j&agrave; fait dans le cabinet de Carrier, le
+sans-culotte entre les deux &eacute;paules.</p>
+
+<p>Pinard se courba sous la faible pression, et lan&ccedil;a &agrave; son voisin un
+regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le
+comte de Fougueray avec lequel tu &eacute;tais en relation politique? R&eacute;ponds
+nettement, r&eacute;ponds vite!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit pr&eacute;cipitamment Carfor; c'est le m&ecirc;me! Ne me touche pas,
+je t'en conjure! Je souffre trop!</p>
+
+<p>Marcof laissa &eacute;chapper de ses l&egrave;vres un sifflement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se dit-il, c'est d&eacute;cid&eacute;ment Dieu qui m'a conduit &agrave; Nantes!</p>
+
+<p>En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de
+beaut&eacute; et de parure firent leur entr&eacute;e dans la salle. Tous les regards
+se tourn&egrave;rent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de
+toutes parts. Ces deux femmes &eacute;taient Ang&eacute;lique Caron et Hermosa.</p>
+
+<p>La situation se compliquait singuli&egrave;rement pour Marcof. Le marin
+reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait
+suivre devait d&eacute;cider de son sort et du succ&egrave;s de la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Sur un double signe de Carrier, Ang&eacute;lique accourut prendre place &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, et l'Italienne se dirigea fi&egrave;rement vers le si&egrave;ge rest&eacute; vide &agrave; la
+droite de Marcof. Hermosa, occup&eacute;e de r&eacute;pondre aux propos qu'on lui
+adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait
+&ecirc;tre son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment
+devenait horriblement critique.</p>
+
+<p>Marcof, r&eacute;solu &agrave; tout, la main droite appuy&eacute;e sur la crosse de son
+pistolet, se tourna compl&egrave;tement vers Pinard, avec lequel il parut
+engag&eacute; dans une conversation des plus int&eacute;ressantes. Il entendit, sans
+bouger, le murmure soyeux de la jupe qui fr&ocirc;lait sa chaise; il sentit
+Hermosa prendre place et s'installer &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Alors, tout en paraissant jouer n&eacute;gligemment avec l'arme meurtri&egrave;re
+qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur
+la table, et la tenant de fa&ccedil;on &agrave; ce que le canon mena&ccedil;ant f&ucirc;t dirig&eacute;
+vers Hermosa, il se retourna lentement. Une r&eacute;solution terrible se
+lisait sur son front, et ses yeux &eacute;tincel&egrave;rent de menaces.</p>
+
+<p>Le geste de Marcof avait attir&eacute; tout d'abord l'attention de sa voisine,
+qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la t&ecirc;te,
+et ils se trouv&egrave;rent subitement tous deux face &agrave; face.</p>
+
+<p>Hermosa p&acirc;lit affreusement. Du premier coup d'&oelig;il elle reconnut le
+fr&egrave;re du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant,
+l'avait interrog&eacute;e dans la for&ecirc;t de Plogastel, l'homme auquel enfin elle
+avait vou&eacute; une mortelle haine.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait tellement tendue, que le moindre incident pouvait en
+rompre l'&eacute;quilibre, et transformer le souper en une sc&egrave;ne sanglante.
+Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si
+nettement l'arr&ecirc;t de sa mort &agrave; la plus l&eacute;g&egrave;re imprudence, qu'elle
+refoula au fond de sa poitrine le cri pr&ecirc;t &agrave; jaillir de sa gorge.</p>
+
+<p>Les autres convives, heureusement, &eacute;taient trop occup&eacute;s &agrave; vider les
+bouteilles et &agrave; f&ecirc;ter les mets qui encombraient la table, pour pr&ecirc;ter
+attention &agrave; ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! citoyen, cria tout &agrave; coup Carrier en s'adressant &agrave; Marcof; eh!
+citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oubli&eacute; de
+m'annoncer ton nom!</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle le tueur de hy&egrave;nes, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Le tueur de hy&egrave;nes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable as-tu pris ce nom-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas pris, on me l'a donn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;En Afrique!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc tu&eacute; des hy&egrave;nes?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es marin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant tu restes &agrave; terre pour faire la chasse aux aristocrates?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! &agrave; ta sant&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;A la tienne et &agrave; celle de la citoyenne! r&eacute;pondit Marcof en &eacute;levant son
+verre de la main gauche, tandis que de la droite il enla&ccedil;ait Hermosa et
+l'attirait &agrave; lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire &agrave; la
+table du proconsul.</p>
+
+<p>Hermosa plia sous l'&eacute;treinte du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof &agrave; l'oreille, en effleurant de
+ses l&egrave;vres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.</p>
+
+<p>&mdash;Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infid&egrave;le, je te fais d&eacute;porter ce
+soir!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain d&eacute;faut, citoyen, et qui
+sent l'aristocrate. Libert&eacute;, &eacute;galit&eacute;, c'est ma devise! Donc, si tu es
+libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous
+sommes &eacute;gaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la nation! hurla l'assembl&eacute;e tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo le tueur de hy&egrave;nes!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la libert&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Vive l'&eacute;galit&eacute;! cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Marcof grandissait en popularit&eacute;. Carrier lui-m&ecirc;me, habitu&eacute; &agrave; voir tout
+plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. N&eacute;ron aussi
+avait ses bons jours.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique
+que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ton
+assiette?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas d'usage ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et la libert&eacute; donc? D'ailleurs, demande &agrave; Pinard pourquoi je ne quitte
+jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu
+as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton s&eacute;jour parmi les
+aristocrates t'a rendu muet?</p>
+
+<p>Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du mis&eacute;rable, appuya le
+doigt sur la place qu'il avait d&eacute;j&agrave; touch&eacute;e deux fois. Carfor se
+redressa comme s'il venait d'&ecirc;tre mordu par un serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc! r&eacute;p&eacute;ta Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je &agrave; dire? s'&eacute;cria le sans-culotte avec une volubilit&eacute;
+fi&eacute;vreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et
+tendait les veines de son cou; qu'ai-je &agrave; dire, si ce n'est que tu es le
+meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hy&egrave;nes!</p>
+
+<p>Pinard s'arr&ecirc;ta. Ses traits crisp&eacute;s exprimaient une douleur effrayante.
+Mais l'orgie montait rapidement &agrave; son comble; les paroles
+s'entre-croisaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Personne, pas m&ecirc;me Carrier, ne fit
+attention &agrave; l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit
+seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de
+Pinard avait une grande r&eacute;putation, on chanta les louanges du nouveau
+venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le
+regard plus suppliant que jamais, il murmura &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Par piti&eacute;, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux
+mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres donc?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un damn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, songe &agrave; ceux que tu as fait souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pensa Carfor, duss&eacute;-je &ecirc;tre tu&eacute; cette nuit par toi, tu ne sortiras
+pas vivant de cette maison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">PI&Eacute;TRO</a></h3>
+
+<p>Un tumulte &eacute;tourdissant r&eacute;gnait dans la salle. On &eacute;tait &agrave; peine &agrave; la
+moiti&eacute; du souper, et presque tous les convives &eacute;taient ivres. Carrier
+prodiguait ses caresses &agrave; Ang&eacute;lique Caron. Chacun criait, jurait,
+blasph&eacute;mait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers
+Hermosa, &agrave; laquelle il n'avait encore adress&eacute; la parole que pour lui
+donner l'avertissement que nous connaissons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit sourdement la courtisane.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela t'&eacute;tonne de me rencontrer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y viens-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu vraiment curieuse de le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ne joue pas la com&eacute;die en prenant des airs de reine. Je te
+connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! ma&icirc;tresse de
+Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'id&eacute;e que ce sera l&agrave; ton
+dernier amour.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ce souper sera ton dernier repas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je l'esp&egrave;re; tu vois que je suis franche.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas
+avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'&eacute;chapper de mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de continuer &agrave; &ecirc;tre franche.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;A propos des questions que je vais t'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;Des questions, &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au
+milieu de ce bruit &eacute;pouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement,
+ne t'&eacute;tonne pas de ce que je me tiens &agrave; demi pench&eacute; vers ce cher Pinard;
+c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un &oelig;il sur
+lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera
+pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus
+de deux ann&eacute;es tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience. Cette m&ecirc;me nuit, je trouvai dans l'abbaye de
+Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy,
+et passait pour ton fr&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait mon fr&egrave;re, interrompit Hermosa.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela est f&acirc;cheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui
+qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les
+Calabres.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Il l'a avou&eacute; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin &eacute;tait plus
+instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que
+tu voudras, je ne r&eacute;pondrai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne r&eacute;pondras plus?</p>
+
+<p>Hermosa garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite
+histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est l&agrave;, assis pr&egrave;s de moi. Cette
+nuit, nous &eacute;tions ensemble &agrave; quelques lieues de Nantes. J'avais &agrave; lui
+parler d'affaires, et j'&eacute;tais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi
+ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus
+simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer &agrave; blanc une petite
+plaque de t&ocirc;le et je l'ai appliqu&eacute;e sur l'&eacute;paule droite du citoyen. La
+chair a cri&eacute;, la plaque s'est enfonc&eacute;e, et lorsque je l'ai enlev&eacute;e, elle
+emportait avec elle la peau et laissait l'&eacute;paule &agrave; vif. Alors j'ai fait
+scier une &eacute;trille d'&eacute;curie et j'en ai appliqu&eacute; un morceau du c&ocirc;t&eacute; des
+piquants, bien entendu, sur la br&ucirc;lure. Puis, j'ai fait attacher
+solidement l'&eacute;trille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus,
+je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un
+geste &agrave; accomplir pour le voir tomber &agrave; genoux et demander gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela pr&eacute;cis&eacute;ment; mais ce qui est incontestable, c'est
+que je puis te br&ucirc;ler la cervelle avec ce pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le ferais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait assurer ta mort.</p>
+
+<p>&mdash;On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre
+pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que
+causera ta mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane domin&eacute;e compl&egrave;tement par
+son interlocuteur dont elle connaissait l'audace &agrave; toute &eacute;preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu r&eacute;pondes &agrave; mes questions.</p>
+
+<p>&mdash;Encore?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! Regarde! le canon de cette arme est &agrave; deux pouces de ta
+poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu r&eacute;pondre, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... oui!</p>
+
+<p>&mdash;Franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Rapha&euml;l &eacute;tait-il ton fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il donc vol&eacute; le titre qu'il portait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, Carrier t'a appel&eacute;e Hermosa. Est-ce ton nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Loc-Ronan!</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne mens pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux conna&icirc;tre le myst&egrave;re qui t'environne, s'&eacute;cria Marcof avec
+violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc va mourir? r&eacute;pondit Carrier qui depuis un moment pr&ecirc;tait une
+attention singuli&egrave;re &agrave; ce qui se passait en face de lui et remarquait
+enfin la contenance d'Hermosa.</p>
+
+<p>Marcof, entra&icirc;n&eacute; par la violence de son caract&egrave;re, avait abandonn&eacute; toute
+prudence.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le
+canon de son pistolet sur le front de la courtisane:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, &eacute;pouvant&eacute;, se leva avec
+pr&eacute;cipitation. Tous les convives, surpris, h&eacute;sit&egrave;rent un moment; mais ce
+moment eut &agrave; peine la dur&eacute;e d'un &eacute;clair.</p>
+
+<p>Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant
+l'instant o&ugrave; Marcof se levait, il avait arrach&eacute; le second pistolet qui
+pendait &agrave; la ceinture du marin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.</p>
+
+<p>Marcof fit un bond en arri&egrave;re au moment o&ugrave; Carfor pressait la d&eacute;tente,
+et la balle, dirig&eacute;e par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin
+et brisa le cr&acirc;ne de la courtisane. Le corps inanim&eacute; d'Hermosa
+s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'&eacute;pouvante
+r&eacute;pondit &agrave; la d&eacute;tonation. Marcof comprit qu'il &eacute;tait perdu.</p>
+
+<p>Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses
+nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient
+face. Les flambeaux gliss&egrave;rent, les bougies s'&eacute;teignirent et l'obscurit&eacute;
+rempla&ccedil;a subitement l'&eacute;clat des lumi&egrave;res. Alors le marin, son poignard
+&agrave; la main, s'&eacute;lan&ccedil;a, abattant et renversant tout ce qui lui faisait
+obstacle.</p>
+
+<p>Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du p&ecirc;le-m&ecirc;le. Dans
+l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une
+fen&ecirc;tre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'h&eacute;sita pas un moment, il la
+franchit et sauta en dehors. Il &eacute;tait tomb&eacute; devant le poste m&ecirc;me de la
+compagnie Marat. La sentinelle croisa la ba&iuml;onnette sur lui. Le marin se
+releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla &agrave; ses oreilles et
+h&acirc;ta encore sa course.</p>
+
+<p>Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arriv&eacute; sur la
+place, il se pr&eacute;cipita vers l'&eacute;chafaud. Boishardy et Keinec l'y
+attendaient.</p>
+
+<p>&mdash;Perdu! s'&eacute;cria Marcof avec d&eacute;sespoir; tout est perdu par ma faute!</p>
+
+<p>&mdash;Non! r&eacute;pondit Boishardy, tout est sauv&eacute;; nous pouvons p&eacute;n&eacute;trer dans la
+prison!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Il est neuf heures &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un blanc-seing de Carrier!</p>
+
+<p>&mdash;Un blanc-seing de Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard.
+J'ai trouv&eacute; ce papier dans la poche du prisonnier fait tant&ocirc;t par
+Keinec; venez, h&acirc;tons-nous!</p>
+
+<p>La prison &eacute;tait voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes.
+Boishardy s'avan&ccedil;a le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Ordre de Carrier! dit-il en pr&eacute;sentant la feuille tout ouverte &agrave;
+l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir
+de la petite table devant laquelle il &eacute;tait assis:</p>
+
+<p>&mdash;Passez, citoyens, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois ce qu'il nous faut? r&eacute;pondit Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux
+ge&ocirc;liers.</p>
+
+<p>Boishardy, Marcof et Keinec p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la prison. Marcof laissait
+agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrep&ocirc;t,
+comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner
+par un grenadier charg&eacute; d'appuyer leur demande. Il avait gard&eacute; par
+devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de
+mettre sa responsabilit&eacute; &agrave; couvert.</p>
+
+<p>Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du
+citoyen repr&eacute;sentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de
+Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le
+grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Jocelyn... et Loc-Ronan... r&eacute;p&eacute;ta l'inspecteur; mais ils sont ex&eacute;cut&eacute;s
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, r&eacute;pondit Marcof; Pinard m'a affirm&eacute; le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre a-t-il raison.... En tous cas, ils ont &eacute;t&eacute; incarc&eacute;r&eacute;s dans
+la salle num&eacute;ro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est cette salle?</p>
+
+<p>&mdash;Au fond de la deuxi&egrave;me cour, escalier H, troisi&egrave;me &eacute;tage; voici
+l'ordre pour le ge&ocirc;lier de service.... Veux-tu que je te fasse
+accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, r&eacute;pondit Boishardy, nous trouverons bien.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqu&eacute;,
+un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de
+garde, retentit dans la premi&egrave;re cour.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;lanc&egrave;rent plus rapides que la pens&eacute;e. A la faible lueur d'une
+lanterne fumeuse qui &eacute;clairait le corridor, ils distingu&egrave;rent deux
+portes se faisant face. L'une d'elles portait le num&eacute;ro 7. L'autre &eacute;tait
+surmont&eacute;e de cette inscription trac&eacute;e en lettres noires:</p>
+
+<p class="center">
+<span class="smcap">CHAMBRE DU SURVEILLANT</span></p>
+
+<p>Boishardy heurta violemment &agrave; cette derni&egrave;re. Elle s'ouvrit aussit&ocirc;t et
+Pi&eacute;tro parut sur le seuil. Il tenait &agrave; la main une petite lampe.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Loc-Ronan? r&eacute;p&eacute;ta le ge&ocirc;lier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, tonnerre! s'&eacute;cria Marcof en avan&ccedil;ant.</p>
+
+<p>La figure du marin se trouvait alors en lumi&egrave;re. Pi&eacute;tro poussa une
+exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! r&eacute;pondit le marin en tirant son poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le ge&ocirc;lier
+tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconna&icirc;tre Pi&eacute;tro le Calabrais?</p>
+
+<p>&mdash;Pi&eacute;tro?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon gar&ccedil;on, rends-moi un dernier
+service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont plus dans la salle commune.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dans ma chambre. J'ai su que cet homme &eacute;tait ton fr&egrave;re, et je
+voulais le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Brave gar&ccedil;on! s'&eacute;cria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Philippe est l&agrave;? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, r&eacute;pondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser
+la porte et se pr&eacute;cipitait dans les bras de ses amis.</p>
+
+<p>Keinec, pendant ce temps, p&eacute;n&eacute;tra dans la chambre et s'approcha vivement
+de la fen&ecirc;tre donnant sur la cour. Il aper&ccedil;ut des sans-culottes portant
+des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes cern&eacute;s! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'&agrave; mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins nous mourrons ensemble, r&eacute;pondit Philippe. Une arme!
+Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>Le vieux Jocelyn s'avan&ccedil;ait &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Ils montent, cria Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons toujours de vaincre, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fuyons, interrompit Pi&eacute;tro. Venez, venez, suivez-moi. Que
+l'un de vous seulement &eacute;teigne la lanterne.</p>
+
+<p>Keinec brisa la lampe. Pi&eacute;tro alors saisit la main de Marcof et
+l'entra&icirc;na dans l'obscurit&eacute;. Leurs compagnons les suivirent. On
+entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient h&acirc;tivement
+l'escalier. L'obscurit&eacute; pouvait encore prot&eacute;ger Pi&eacute;tro et ceux qu'il
+dirigeait; mais cette obscurit&eacute; allait cesser, car d&eacute;j&agrave; la lueur des
+torches apparaissait &agrave; l'entr&eacute;e du corridor.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro venait d'atteindre l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e. Il poussa une porte tout
+ouverte, et p&eacute;n&eacute;tra dans une petite pi&egrave;ce dans laquelle br&ucirc;lait une
+bougie enferm&eacute;e dans une lanterne sourde. Tous se pr&eacute;cipit&egrave;rent. Pi&eacute;tro
+referma la porte et poussa deux verrous int&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;La porte est doubl&eacute;e de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous
+aurons le temps de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave;? demanda Boishardy.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro d&eacute;signa les fen&ecirc;tres. Il y en avait trois toutes garnies de
+barreaux de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Ils le sont, r&eacute;pondit le ge&ocirc;lier. D&eacute;tachez-les vite.</p>
+
+<p>Keinec, Boishardy et Jocelyn s'&eacute;lanc&egrave;rent. Effectivement, les barreaux
+des trois fen&ecirc;tres, sci&eacute;s habilement, aux deux extr&eacute;mit&eacute;s, n'offrirent
+aucune r&eacute;sistance. Pendant ce temps, Pi&eacute;tro, ouvrant un coffre, en
+tirait trois cordes &agrave; n&oelig;uds.</p>
+
+<p>&mdash;Attachez cela, dit-il; j'ai m&eacute;nag&eacute; un barreau expr&egrave;s. Comme il n'y a
+pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au
+dehors de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Marcof, tu avais donc tout pr&eacute;par&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Puisque cet homme &eacute;tait ton fr&egrave;re, je devais le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta Philippe, ce pauvre gar&ccedil;on m'avait promis de fuir avec
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Les cordes sont attach&eacute;es, cria Keinec.</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit &eacute;pouvantable &eacute;clata dans le corridor, et la porte
+trembla sous les coups de la hache.</p>
+
+<p>&mdash;Partez! fit Pi&eacute;tro.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous p&eacute;rirons tous.</p>
+
+<p>L'h&eacute;sitation n'&eacute;tait pas possible; la porte commen&ccedil;ait &agrave; se fendre.
+Philippe enjamba une fen&ecirc;tre. Pi&eacute;tro s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'autre, et Marcof
+aida Jocelyn &agrave; escalader la troisi&egrave;me. Tous trois disparurent.</p>
+
+<p>&mdash;A nous! fit M. de Boishardy. D&eacute;p&ecirc;chons!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps en effet. La porte volait en &eacute;clats, les fers des piques
+la traversaient. Les plaques de t&ocirc;le offraient seules encore une minime
+r&eacute;sistance. Pinard, l'&oelig;il en feu, l'&eacute;cume aux l&egrave;vres, excitait les
+sans-culottes. Boishardy et Keinec &eacute;taient d&eacute;j&agrave; au dehors; leur t&ecirc;te
+passait encore au-dessus de l'appui de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc! cria le gentilhomme &agrave; Marcof qui restait immobile.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la porte tomba, renvers&eacute;e dans l'int&eacute;rieur. Marcof venait de
+saisir la corde &agrave; n&oelig;uds.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! cria-t-il &agrave; ses compagnons qui se laiss&egrave;rent glisser rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Coupez les cordes, hurla Pinard en se pr&eacute;cipitant vers la fen&ecirc;tre sur
+laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....</p>
+
+<p>Il ne put achever. Une balle lui fracassait la m&acirc;choire. Marcof laissa
+tomber son pistolet d&eacute;sarm&eacute;, et se laissant glisser rapidement, il
+acheva de descendre. Philippe le re&ccedil;ut dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Keinec? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti en &eacute;claireur, r&eacute;pondit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! ordonna Boishardy; on se bat &agrave; l'une des portes de la ville.</p>
+
+<p>Keinec accourait.</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Ch&ecirc;ne vient d'attaquer, dit-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous sommes sauv&eacute;s; en avant!</p>
+
+<p>Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'&eacute;lanc&egrave;rent dans la
+direction de l'Erdre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment Fleur-de-Ch&ecirc;ne est-il d&eacute;j&agrave; &agrave; Nantes? demanda Marcof sans
+ralentir la marche.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec lui a port&eacute; l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait
+pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Ch&ecirc;ne a attaqu&eacute; trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! qu'il tienne jusqu'&agrave; notre arriv&eacute;e, et nous passerons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il tiendra. Il a d&ucirc; surprendre la garde; il avait le mot de passe.</p>
+
+<p>&mdash;Qui le lui avait donc donn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Boishardy?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon c&ocirc;t&eacute;. Savez-vous quel &eacute;tait
+l'homme que j'ai trouv&eacute; chez Pinard?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait le comte de Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Fougueray?</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouv&eacute;
+le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la prison.
+C'est lui qui m'a donn&eacute; le mot de passe que j'ai transmis &agrave;
+Fleur-de-Ch&ecirc;ne, et gr&acirc;ce auquel Keinec a pu sortir de la ville et
+conduire Yvonne pr&egrave;s de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a &eacute;t&eacute;
+long, mais enfin j'en suis venu &agrave; bout.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort?</p>
+
+<p>&mdash;Les souffrances l'ont tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la v&eacute;rit&eacute;? Je ne saurai donc jamais
+ce qu'&eacute;tait r&eacute;ellement ce bandit?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit Pi&eacute;tro qui n'avait pas quitt&eacute; Marcof, et venait
+d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connaissais cet homme? s'&eacute;cria le marin avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme se nommait Di&eacute;go, celui dont tu as d&eacute;truit la bande dans les
+Abruzzes, la nuit m&ecirc;me o&ugrave; tu nous as quitt&eacute;s. Rappelle-toi les deux
+voyageurs assassin&eacute;s, la jeune fille sauv&eacute;e par toi, et tu devineras la
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends....</p>
+
+<p>&mdash;Attention! interrompit Boishardy, nous voici en pr&eacute;sence de l'ennemi!</p>
+
+<p>Ils venaient en effet d'arriver pr&egrave;s de la porte de la ville d'o&ugrave;
+partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats
+r&eacute;publicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Ch&ecirc;ne,
+opposaient n&eacute;anmoins une vive r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, &agrave;
+la t&ecirc;te des sans-culottes, d&eacute;boucha sur la petite place au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; Boishardy et ses compagnons s'&eacute;lan&ccedil;aient vers les leurs.</p>
+
+<p>Le tambour battant la charge annon&ccedil;ait en m&ecirc;me temps la rapide arriv&eacute;e
+d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait
+devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage co&ucirc;te que co&ucirc;te.
+Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Fleur-de-Ch&ecirc;ne arr&ecirc;ta l'&eacute;lan de ses hommes. Les soldats de
+garde, d&eacute;cim&eacute;s, se repli&egrave;rent sur les sans-culottes. Un passage &eacute;tait
+libre. Boishardy en profita habilement.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Ch&ecirc;ne pour prot&eacute;ger la
+retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, partez tous! je r&eacute;ponds du reste! r&eacute;pondit le chouan qui
+venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.</p>
+
+<p>Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entra&icirc;n&egrave;rent malgr&eacute; lui. En ce
+moment le combat recommen&ccedil;a. Fleur-de-Ch&ecirc;ne soutint bravement le choc.
+Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs
+soldats et les gars les plus d&eacute;termin&eacute;s du placis.</p>
+
+<p>Les sans-culottes recul&egrave;rent; mais les soldats r&eacute;publicains les
+soutinrent. Alors une tuerie &eacute;pouvantable ensanglanta la porte de la
+ville. Apr&egrave;s une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Ch&ecirc;ne, bless&eacute;,
+donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.</p>
+
+<p>Les chouans, &agrave; un signal donn&eacute;, se dispers&egrave;rent tout &agrave; coup, et, mettant
+l'obscurit&eacute; &agrave; profit, s'&eacute;lanc&egrave;rent dans la campagne. L'officier bleu qui
+avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il
+craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par exp&eacute;rience les ruses
+royalistes. Pendant ce temps, Pinard &eacute;tait transport&eacute; sans connaissance
+dans la maison du proconsul.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Marcof, &agrave; Boishardy, &agrave; Philippe, &agrave; Yvonne et &agrave; leurs compagnons,
+ils avaient atteint Saint-&Eacute;tienne. La mission du marin &eacute;tait accomplie;
+il avait sauv&eacute; son fr&egrave;re. Seul Keinec &eacute;tait triste et sombre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a><a href="#table">&Eacute;PILOGUE</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE FOUGUERAY</a></h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ie" id="Ie"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">ALG&Eacute;SIRAS</a></h3>
+
+<p>A l'extr&eacute;mit&eacute; sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la p&eacute;ninsule
+espagnole, et &agrave; l'entr&eacute;e de ce canal &eacute;troit creus&eacute; entre les deux vieux
+continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque
+cataclysme effroyable, et qui du lac m&eacute;diterran&eacute;en a fait une mer
+tributaire du vaste Oc&eacute;an, se creuse dans les terres, en d&eacute;coupures
+capricieuses, une &eacute;norme baie, profonde et s&ucirc;re, fr&eacute;quent&eacute;e d&egrave;s
+l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les
+nations maritimes. Cette baie est celle d'Alg&eacute;siras, dont les deux bras,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; droite et &agrave; gauche dans les eaux bleu&acirc;tres qui les
+baignent, semblent s'efforcer de tendre &agrave; l'Afrique une main amie, que
+celle-ci refuse de prendre en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Par un ph&eacute;nom&egrave;ne bizarre, et qui prouve jusqu'&agrave; l'&eacute;vidence que jadis les
+deux continents ont &eacute;t&eacute; violemment d&eacute;sunis, tout ce qui est saillie dans
+l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar &agrave; la
+pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre d&eacute;coup&eacute;e par le
+milieu &agrave; l'aide d'un seul coup d'un emporte-pi&egrave;ce: ici un promontoire,
+en face une baie; &agrave; droite et &agrave; gauche, les deux versants oppos&eacute;s d'une
+montagne tranch&eacute;e par son centre en deux parties &eacute;gales. De sorte que
+si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux
+et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un
+m&ecirc;me tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de
+casse-t&ecirc;te chinois qui font la joie et le d&eacute;sespoir de l'enfance.
+N&eacute;anmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilit&eacute;
+orientale et se recule devant les d&eacute;monstrations amicales que lui font
+les deux bras &eacute;tendues de sa vieille s&oelig;ur l'Europe. Ces deux bras, ces
+deux points extr&ecirc;mes, sont Gibraltar et Tarifa.</p>
+
+<p>Gibraltar, avec sa montagne aride descendant &agrave; pic dans la mer, comme
+s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant
+sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses
+jardins impossibles, sa fum&eacute;e de charbon de terre, ses sentinelles aux
+habits rouges, abrit&eacute;es des ardeurs du ciel sous de petits toits en
+paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs
+gueules mena&ccedil;antes comme des milliers de t&ecirc;tes d'&eacute;pingles enfonc&eacute;es dans
+une grosse pelotte de soie brune.</p>
+
+<p>Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes
+envelopp&eacute;es dans leur &laquo;<i>haich</i>&raquo; savamment drap&eacute;, qui leur couvre la
+figure et ne laisse passer que l'&eacute;clair d'un grand &oelig;il noir frang&eacute; de
+cils d'&eacute;b&egrave;ne; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts
+feuillages, et ses rues d&eacute;sertes &agrave; l'heure du soleil.</p>
+
+<p>Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, &agrave; droite,
+San-Roque, &agrave; gauche, Alg&eacute;siras, toutes deux v&eacute;ritables villes
+espagnoles, toutes deux filles non d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;es de la po&eacute;tique Andalousie.
+Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la t&ecirc;te un
+soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azur&eacute;e. Gibraltar est
+un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais
+l'ont fait monter pour le passer &agrave; leur doigt. Ils ont d&eacute;daign&eacute; les
+autres points du golfe dont la position topographique, pour &ecirc;tre tout
+aussi pittoresque, est bien moins d&eacute;fendue par la nature. Mais ces
+consid&eacute;rations, dont le d&eacute;veloppement nous entra&icirc;nerait trop loin, ne
+sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que,
+sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous
+venons de nommer. Treize mois se sont &eacute;coul&eacute;s depuis le moment o&ugrave; nous
+avons interrompu notre r&eacute;cit. C'est au mois de janvier 1794 que nous
+allons le reprendre.</p>
+
+<p>Il est dix heures du matin; l'air est ti&egrave;de et le soleil rayonnant. Une
+forte brise de l'est souffle dans le d&eacute;troit et augmente la force du
+courant qui porte la M&eacute;diterran&eacute;e vers l'Oc&eacute;an. Un navire vient de
+doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce
+navire est le lougre <i>le Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>A l'avant, le vieux Bervic est appuy&eacute; sur les bastingages et contemple
+avec indiff&eacute;rence le riche paysage qui se d&eacute;roule sous ses regards
+blas&eacute;s. Un groupe de cinq personnes est &agrave; l'arri&egrave;re. C'est d'abord
+Marcof, puis Keinec, Jahoua et Pi&eacute;tro. Ils entourent un si&egrave;ge sur lequel
+est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, &agrave;
+l'expression m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte
+d'un cachet ind&eacute;finissable de distinction et de noblesse. Sa bouche
+souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards
+bienveillants, indiquent l'ineffable bont&eacute; de l'ange qui a souffert et
+qui pardonne &agrave; ses bourreaux. Elle &eacute;coute avec une anxi&eacute;t&eacute; visible les
+paroles de Marcof, qui semble terminer un long r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pi&eacute;tro vous donnera plus de d&eacute;tails, mademoiselle. Qu'il compl&egrave;te mes
+r&eacute;v&eacute;lations.</p>
+
+<p>L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bont&eacute; de parler &agrave;
+votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus l&eacute;gers d&eacute;tails.
+Vous devez penser &agrave; quel point ce r&eacute;cit m'int&eacute;resse. Ne vous inqui&eacute;tez
+pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache
+tout.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro interrogea Marcof du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! r&eacute;pondit le marin.</p>
+
+<p>L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et
+commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai d&eacute;j&agrave; racont&eacute; &agrave; Marcof,
+et je le tiens de la bouche m&ecirc;me de Cavaccioli, l'ami de Di&eacute;go. Voici ce
+qui s'est pass&eacute; apr&egrave;s que Marcof vous eut arrach&eacute;e &agrave; une mort certaine.
+Di&eacute;go et Rapha&euml;l avaient emport&eacute; la cassette contenant les papiers de
+vos deux fr&egrave;res. Il para&icirc;t que dans ces papiers ils d&eacute;couvrirent un
+secret de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Secret que je puis vous r&eacute;v&eacute;ler maintenant, interrompit l'inconnue,
+car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs,
+qu'en 1768 mon p&egrave;re fut exil&eacute; de France par ordre du roi Louis XV. Il
+avait eu le malheur de d&eacute;plaire &agrave; madame Du Barry, et de s'&ecirc;tre d&eacute;clar&eacute;
+le partisan z&eacute;l&eacute; de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir
+le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille
+s'installer &agrave; Rome. Nous &eacute;tions trois enfants. L'a&icirc;n&eacute;, mon fr&egrave;re, qui
+devait un jour h&eacute;riter du nom et des armes de la famille, &eacute;tait alors le
+vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi
+enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premi&egrave;res ann&eacute;es de notre
+s&eacute;jour dans la capitale du monde chr&eacute;tien se pass&egrave;rent calmes et
+heureuses. Mon p&egrave;re avait fait r&eacute;aliser une grande partie de sa fortune.
+Il ne poss&eacute;dait plus en France qu'une petite terre situ&eacute;e dans la basse
+Normandie. Nous vivions grandement &agrave; Rome. Enfin le malheur s'abattit
+sur nous. Nous perd&icirc;mes notre p&egrave;re. Mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; sollicita du roi
+notre rentr&eacute;e en France et il l'obtint. Nous r&eacute;sol&ucirc;mes de quitter
+l'Italie. Nous &eacute;tions alors en 1774.</p>
+
+<p>La pauvre femme s'arr&ecirc;ta comme domin&eacute;e par l'&eacute;motion, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait douze ann&eacute;es que j'avais quitt&eacute; la France. Notre nom
+n'&eacute;tait pas oubli&eacute;; mais il n'en devait pas &ecirc;tre de m&ecirc;me de nos
+personnes. Nous &eacute;tions enfants lors du d&eacute;part de notre p&egrave;re, et nous
+allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconna&icirc;trait? Nous
+n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous
+recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous &eacute;tions bien seuls
+tous trois. Aussi n'&eacute;tions-nous pas press&eacute;s de revoir la patrie. Mon
+fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de
+l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif d&eacute;sir de
+parcourir les Calabres. Nous part&icirc;mes. H&eacute;las! qui nous ayant vus joyeux
+au d&eacute;part aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les
+suites de ce voyage? Mes deux fr&egrave;res tu&eacute;s sous mes yeux! Et moi!...
+moi!... Oh! que serais-je devenue sans la mis&eacute;ricordieuse intervention
+de celui qui m'a d&eacute;fendue au p&eacute;ril de ses jours! Marcof! comment vous
+exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;En aimant ceux pr&egrave;s desquels je vous conduis, r&eacute;pondit le marin, qui
+d'un geste d&eacute;signait la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous donc si pr&egrave;s du port?</p>
+
+<p>&mdash;Voici Alg&eacute;siras, et bient&ocirc;t des mains amies vont serrer les v&ocirc;tres. Il
+y a entre vous et eux la fraternit&eacute; du malheur, car vous avez tous
+souffert les tortures impos&eacute;es par les m&ecirc;mes bourreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre
+une telle infamie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir en &eacute;coutant Pi&eacute;tro. Continue, mon ami.</p>
+
+<p>Pi&eacute;tro reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La cassette que Di&eacute;go et Rapha&euml;l avaient emport&eacute;e contenait
+probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire,
+mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par &eacute;crit un compte
+r&eacute;gulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal.
+H&eacute;las! je pr&eacute;vois que ce soin pu&eacute;ril est devenu la source d'une partie
+des malheurs qui sont arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne
+en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom
+de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la r&eacute;solution
+de remplacer vos deux fr&egrave;res. Ils avaient en leur puissance tous vos
+papiers de famille. Ils &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me &acirc;ge que les deux
+gentilshommes assassin&eacute;s. Ils ne manquaient ni d'esprit ni
+d'intelligence; lors m&ecirc;me qu'ils vous eussent rencontr&eacute;e, ils vous
+eussent accus&eacute;e d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Di&eacute;go
+avait ramass&eacute; dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa
+ma&icirc;tresse. Cette cr&eacute;ature, belle comme une madone du Titien, avait seize
+ans &agrave; peine &agrave; l'&eacute;poque dont vous parlez. Mais son artifice et sa
+perfidie avaient devanc&eacute; l'&acirc;ge pour en faire une courtisane &eacute;hont&eacute;e et
+dangereuse. A elle revint le r&ocirc;le de la jeune fille. Hermosa se fit
+appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms vol&eacute;s qu'ils
+s'embarqu&egrave;rent &agrave; Messine. C'est l&agrave; tout ce que Cavaccioli en avait su.</p>
+
+<p>&mdash;Le reste est facile &agrave; comprendre, reprit Marcof. Une fois &agrave; Paris, les
+bandits dissip&egrave;rent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de
+la beaut&eacute; d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la premi&egrave;re proie qui
+tomba dans leurs filets.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle. Le premier, Rapha&euml;l, fut empoisonn&eacute; par ses deux
+complices. Hermosa, elle, tomba frapp&eacute;e par une balle qui m'&eacute;tait
+destin&eacute;e, et Di&eacute;go fut tu&eacute; par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent
+parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes d&eacute;crets sont
+in&eacute;vitables.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorb&eacute;e dans de
+sombres r&eacute;flexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux
+pens&eacute;es qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant &agrave; Marcof:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dans quelques heures, je vais conna&icirc;tre le marquis de
+Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la c&ocirc;te
+voisine.</p>
+
+<p>Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur
+Alg&eacute;siras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite,
+accroch&eacute;es &agrave; la base du rocher d&eacute;nud&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dans moins d'une heure, mademoiselle, r&eacute;pondit le marin, vous serez
+pr&egrave;s du marquis et de sa digne femme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a quitt&eacute; le voile?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le
+nom de son &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'&agrave; ce
+jour, j'avais voulu vous laisser enti&egrave;rement &agrave; vos tristes souvenirs et
+ne pas y m&ecirc;ler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, gr&acirc;ce au
+ciel, la force vous est revenue, et apr&egrave;s vous avoir racont&eacute; les
+diff&eacute;rentes particularit&eacute;s de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis
+reprendre mon r&eacute;cit au moment o&ugrave; je l'avais interrompu. Nous avons
+encore pr&egrave;s d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous
+pla&icirc;t-il de m'&eacute;couter?</p>
+
+<p>&mdash;De grand c&oelig;ur; parlez vite. Vous vous &eacute;tiez arr&ecirc;t&eacute; &agrave; l'instant o&ugrave;,
+gr&acirc;ce &agrave; votre d&eacute;vouement, &agrave; celui de vos amis, vous veniez d'arracher
+votre fr&egrave;re, pardon, M. le marquis....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire &laquo;mon fr&egrave;re&raquo;. Philippe a fait
+serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre fr&egrave;re, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de
+l'arracher, dis-je, &agrave; une mort certaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me, mademoiselle. Je vous ferai gr&acirc;ce, cependant, des
+d&eacute;tails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois,
+et de la joie qu'&eacute;prouva mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron en revoyant son
+&eacute;poux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonn&acirc;t, momentan&eacute;ment au moins,
+cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa sant&eacute;
+d&eacute;labr&eacute;e ordonnait imp&eacute;rieusement le calme et le repos. Lui ne voulait
+pas partir; il se devait, disait-il, &agrave; ses amis et &agrave; la cause royale. Sa
+pauvre femme se d&eacute;sesp&eacute;rait. Encore six semaines de fatigues, et
+Philippe se mourrait d'&eacute;puisement. Alors je n'h&eacute;sitai plus; j'employai
+la ruse et la force pour l'embarquer &agrave; bord de mon lougre. Une fois en
+mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille
+dont je vous ai parl&eacute;, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si
+cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le
+malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre
+la sant&eacute; &agrave; Philippe. J'avais toujours &eacute;t&eacute; charm&eacute; par le paysage qui nous
+entoure; je connaissais quelques braves gens &agrave; Alg&eacute;siras, et cette
+petite ville pr&eacute;sentant toutes les conditions exigibles, je r&eacute;solus d'y
+conduire Philippe. Puis j'&eacute;tais pouss&eacute; encore par deux autres pens&eacute;es;
+je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En
+Italie, j'avais deux missions &agrave; remplir; la premi&egrave;re vous concernait.</p>
+
+<p>&mdash;Brave et excellent c&oelig;ur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une
+&eacute;motion profonde; vous n'avez jamais song&eacute; qu'aux autres, et vous avez
+&eacute;t&eacute; la providence de tous ceux qui vous ont approch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je remplissais un devoir, mademoiselle. Pi&eacute;tro, en me racontant la
+v&eacute;rit&eacute;, en m'apprenant quels &eacute;taient les deux gentilshommes dont Di&eacute;go
+et Rapha&euml;l avaient pris les noms, Pi&eacute;tro me parla de la jeune fille qui
+les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;e par
+moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle &eacute;tait devenue.
+Lorsque, arriv&eacute;s tous deux &agrave; Messine, je vous avais remise dans cette
+maison de sant&eacute;, mademoiselle, votre &eacute;tat alarmant ne me permettait pas
+d'esp&eacute;rer une prompte gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, interrompit Marie-Augustine; j'&eacute;tais priv&eacute;e de la raison. La
+terreur m'avait rendue folle. H&eacute;las! je suis rest&eacute;e dix-sept ans dans ce
+malheureux &eacute;tat! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonn&eacute;e. Et pourtant
+j'&eacute;tais pauvre, je ne poss&eacute;dais rien. Ce digne homme avait gard&eacute; un si
+profond souvenir de votre g&eacute;n&eacute;reuse action, Marcof, car il savait, lui,
+ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-&agrave;-dire que vous m'aviez
+laiss&eacute; tout ce que vous poss&eacute;diez, payant de votre travail votre passage
+en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conserv&eacute; de cette
+action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse n&eacute;e de
+l'admiration qu'elle lui avait inspir&eacute;e. Quand, il y a deux ans, je
+revins &agrave; la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent n&eacute;cessaire pour me
+mettre &agrave; m&ecirc;me de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer &agrave;
+Messine. C'&eacute;tait dans l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; vous m'aviez laiss&eacute;e que vous
+deviez me retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais ces d&eacute;tails, reprit Marcof. Mon fr&egrave;re lui-m&ecirc;me m'engagea
+vivement &agrave; me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener pr&egrave;s
+de lui si vous viviez encore. Cette esp&egrave;ce de similitude qui r&eacute;gnait
+entre les malheurs qui vous avaient accabl&eacute;s tous deux, lui faisait
+consid&eacute;rer mademoiselle de Fougueray comme faisant r&eacute;ellement partie de
+sa famille. Julie elle-m&ecirc;me d&eacute;sirait vivement vous conna&icirc;tre, car elle
+vous savait d&eacute;sormais seule au monde. Aller &agrave; Messine et vous ramener
+pr&egrave;s d'eux &eacute;tait donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Et le second? demanda Marie-Augustine.</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, Marcof appela un mousse qui r&ocirc;dait autour du m&acirc;t
+d'artimon. L'enfant accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille
+en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant, r&eacute;pondit le mousse en se pr&eacute;cipitant pour ex&eacute;cuter
+l'ordre qu'il venait de recevoir.</p>
+
+<p>Il reparut promptement tenant &agrave; la main le portefeuille indiqu&eacute;. Marcof
+le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constell&eacute;e de
+cachets; au centre &eacute;taient empreintes sur la cire les armes papales. La
+suscription portait:</p>
+
+<p class="center">
+<i>A Mademoiselle Julie de Ch&acirc;teau-Giron.</i></p>
+
+<p>Les cachets &eacute;taient volants. Marcof tendit l'enveloppe &agrave; mademoiselle de
+Fougueray.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? r&eacute;pondit-elle en tournant l'enveloppe de tous
+c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez ouvrir et lire.</p>
+
+<p>Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle d&eacute;ploya une
+large feuille de parchemin couverte d'&eacute;critures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle apr&egrave;s l'avoir parcourue du regard. Sa Saintet&eacute; consent &agrave;
+relever mademoiselle de Ch&acirc;teau-Giron des v&oelig;ux qu'elle avait prononc&eacute;s.
+Il lui est permis de demeurer pr&egrave;s de son &eacute;poux et de reprendre le titre
+auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touch&eacute; &agrave;
+Civita-Vecchia et que vous &ecirc;tes all&eacute; &agrave; Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela m&ecirc;me, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre
+&agrave; la marquise?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie!</p>
+
+<p>En ce moment Bervic, son chapeau cir&eacute; &agrave; la main, s'approcha du groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est par&eacute; pour le mouillage, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, r&eacute;pondit Marcof.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Keinec qui &eacute;tait demeur&eacute; immobile pr&egrave;s de Jahoua,
+sans m&ecirc;ler un mot &agrave; la conversation qui venait d'avoir lieu:</p>
+
+<p>&mdash;Veille &agrave; la man&oelig;uvre, lui dit-il.</p>
+
+<p>Keinec s'&eacute;lan&ccedil;a sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du
+bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa &eacute;chapper un geste
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai que je serais compl&egrave;tement heureux si ces deux gars pouvaient
+l'&ecirc;tre &eacute;galement.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres jeunes gens!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plaignez-les, car ils sont v&eacute;ritablement &agrave; plaindre. Jadis
+ennemis acharn&eacute;s, maintenant fr&egrave;res d&eacute;vou&eacute;s l'un &agrave; l'autre, le bonheur
+du premier doit faire le malheur du second.</p>
+
+<p>&mdash;Leur amour n'a pas faibli?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel Yvonne aime-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle pr&eacute;f&egrave;re Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec;
+c'est lui qu'elle doit &eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai
+racont&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille devait &eacute;pouser celui qui la sauverait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et Keinec est celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est davantage, en effet. C'est un c&oelig;ur d'or que celui de ce
+gar&ccedil;on-l&agrave;. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas
+&ecirc;tre un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce
+qui se passe dans son &acirc;me. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarqu&acirc;t
+pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'&eacute;pouser. Il a
+volontairement retard&eacute; le mariage. Lors de notre arriv&eacute;e &agrave; Alg&eacute;siras, il
+a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte
+perp&eacute;tuelle de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser
+vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu
+quitter mon bord pour ne pas demeurer seul &agrave; terre pr&egrave;s d'Yvonne. Oh!
+les pauvres enfants sont v&eacute;ritablement malheureux. Cependant il faut que
+cet &eacute;tat de choses ait un terme. Nous allons d&eacute;barquer, et le mariage
+doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste d&eacute;nouement.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.</p>
+
+<p>&mdash;Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.</p>
+
+<p>La cha&icirc;ne fila sur le fer de l'&eacute;cubier et une l&eacute;g&egrave;re secousse indiqua
+que l'ancre venait de mordre le fond de sable.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe &agrave; tribord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'&eacute;cria Marcof en se penchant sur le
+bastingage.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; Marie-Augustine:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous pr&eacute;sente votre
+nouvelle famille.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Fougueray, tr&egrave;s &eacute;mue, se leva et s'appuya sur le bras
+que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant sur le pont, se retournait pour donner la main &agrave; sa charmante
+femme. Yvonne venait apr&egrave;s elle. Keinec descendit lentement du banc de
+quart; Jahoua le saisit par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fianc&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres bien, n'est-ce pas? r&eacute;pondit Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le bon fermier en s'effor&ccedil;ant de sourire; je suis heureux
+puisque tu vas l'&ecirc;tre, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.</p>
+
+<p>Et Jahoua entra&icirc;na Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof
+avait pr&eacute;sent&eacute; mademoiselle de Fougueray &agrave; son fr&egrave;re et &agrave; la marquise de
+Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en
+pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues.
+Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIe" id="IIe"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table"><i>Le Moniteur</i> DU 25 FRIMAIRE AN III</a></h3>
+
+<p>Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison situ&eacute;e sur le
+bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers
+et de grenadiers.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour qui suivit l'arriv&eacute;e du <i>Jean-Louis</i>, la joie la
+plus vive r&eacute;gnait parmi la petite famille.</p>
+
+<p>Marie-Augustine avait trouv&eacute; une s&oelig;ur dans la personne de Julie de
+Loc-Ronan.</p>
+
+<p>Marcof, heureux du bonheur dont, &agrave; juste titre, chacun le pr&eacute;tendait
+l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une pr&eacute;occupation, celle
+de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec &eacute;tait sombre
+et r&ecirc;veur: Yvonne lui prodiguait en vain des t&eacute;moignages de tendresse.
+Jahoua affectait inutilement une indiff&eacute;rence compl&egrave;te &agrave; l'&eacute;gard de la
+jeune fille, rien ne parvenait &agrave; dissiper les nuages qui couvraient le
+front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les pr&eacute;occupations
+de son fr&egrave;re. Il aimait Yvonne qui l'avait entour&eacute; de soins dignes d'une
+fille d&eacute;vou&eacute;e. Son c&oelig;ur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui
+avait risqu&eacute; ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur
+d'&acirc;me du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le
+d&eacute;sespoir et le chagrin le d&eacute;voraient. Mais Jahoua tenait son serment;
+Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.</p>
+
+<p>Le soir du jour dont nous venons de parler, les diff&eacute;rents personnages
+qui habitaient la petite maison d'Alg&eacute;siras &eacute;taient r&eacute;unis dans une
+vaste salle du rez-de-chauss&eacute;e. Marcof venait d'entrer en tenant &agrave; la
+main un paquet de journaux.</p>
+
+<p>Le courrier anglais de Gibraltar avait apport&eacute;, le jour m&ecirc;me, des
+nouvelles de France.</p>
+
+<p>Chacun &eacute;tait avide de conna&icirc;tre ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les
+journaux et les parcourut rapidement. Tout &agrave; coup il fit un geste
+d'&eacute;tonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ce journal... r&eacute;pondit Philippe en d&eacute;signant le num&eacute;ro du <i>Moniteur</i>
+qui portait la date du 25 frimaire an <span class="smcap">III</span> de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de Carrier.</p>
+
+<p>&mdash;De Carrier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Encore de nouveaux crimes?</p>
+
+<p>&mdash;Non; un juste ch&acirc;timent.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Guillotin&eacute; &agrave; Paris, le 13 d&eacute;cembre dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Marcof; il y a une justice au ciel!</p>
+
+<p>Et, s'emparant du journal, il lut &agrave; haute voix les d&eacute;tails de la
+condamnation du terrible proconsul.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir donn&eacute; rapidement connaissance du proc&egrave;s, il en arriva aux
+lignes suivantes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;...S&eacute;ance du 25 frimaire an <span class="smcap">III</span> de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise une et
+indivisible.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s de longs d&eacute;bats, apr&egrave;s une d&eacute;fense habilement con&ccedil;ue, le
+repr&eacute;sentant du peuple Carrier, sur la d&eacute;claration de nombreux
+t&eacute;moins, dont les paroles ont fait plus d'une fois fr&eacute;mir
+l'auditoire, a &eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute; coupable d'avoir donn&eacute; des ordres
+d'ex&eacute;cution, sans jugement pr&eacute;alable, sign&eacute;s de lui, et que le
+tribunal lui repr&eacute;sente.</p>
+
+<p>&laquo;Deux de ses coaccus&eacute;s, le citoyen Pinard et le citoyen
+Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre
+comme membre du comit&eacute; du d&eacute;partement, convaincus de complicit&eacute;
+avec le citoyen repr&eacute;sentant, sont &eacute;galement d&eacute;clar&eacute;s coupables.</p>
+
+<p>&laquo;En cons&eacute;quence, les accus&eacute;s Carrier, Pinard et Grandmaison sont
+condamn&eacute;s &agrave; la peine de mort.</p>
+
+<p>&laquo;Les autres accus&eacute;s, consid&eacute;r&eacute;s comme instruments passifs, sont
+renvoy&eacute;s purement et simplement, d&eacute;clar&eacute;s innocents des crimes
+reproch&eacute;s aux trois premiers.&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'&eacute;cria Marcof en s'interrompant, ce mis&eacute;rable Carfor n'avait
+pas &eacute;t&eacute; tu&eacute; par moi, comme je l'esp&eacute;rais. Je l'avais cependant vu
+tomber, et ma balle l'avait atteint &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au
+crime?</p>
+
+<p>&mdash;Rien autre que ses propres instincts, r&eacute;pondit Jahoua. J'ai connu
+jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'&ecirc;tre berger, sorcier et espion,
+il avait &eacute;t&eacute; gar&ccedil;on de ferme chez mon p&egrave;re. Ob&eacute;issant &agrave; ses vices
+&eacute;pouvantables, il avait vol&eacute; et laiss&eacute; accuser un pauvre gars innocent.
+Ce fut moi qui d&eacute;couvris son crime et qui avertis mon p&egrave;re. Un hasard me
+fit surprendre Carfor au moment o&ugrave; il accomplissait un nouveau vol.
+Chass&eacute; honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop
+l&acirc;che pour me braver ouvertement, il chercha &agrave; exploiter la haine d'un
+ami.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit &agrave; commettre
+un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arriv&eacute; sans l'intervention de
+Marcof!</p>
+
+<p>&mdash;Il a conserv&eacute; jusqu'au dernier moment toute l'atrocit&eacute; de son
+caract&egrave;re, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici
+ce que l'on &eacute;crit sur l'ex&eacute;cution de ces trois hommes: &laquo;Carrier et ses
+deux coaccus&eacute;s ont march&eacute; tous trois &agrave; l'&eacute;chafaud, le premier protestant
+&eacute;nergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'ex&eacute;cuter
+les ordres de la Convention. Au moment de l'ex&eacute;cution, et tandis que les
+aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le
+premier, Pinard, transport&eacute; d'une sorte de rage, se pr&eacute;cipita t&ecirc;te
+baiss&eacute;e sur Carrier, et, le frappant &agrave; la poitrine avec violence, le
+jeta presque sans vie sur les degr&eacute;s de l'&eacute;chafaud. Peut-&ecirc;tre allait-il
+se porter &agrave; de nouveaux exc&egrave;s sur son complice, lorsqu'on parvint &agrave;
+l'entra&icirc;ner et &agrave; le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanim&eacute;,
+subit le dernier la peine capitale.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? j'&eacute;craserais sans piti&eacute; le scorpion que je rencontrerais sur
+ma route. Agir ainsi, c'est rendre service &agrave; l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand
+soulagement pour nous: et puisque vous &ecirc;tes r&eacute;solu &agrave; retourner en
+France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas &agrave; redouter les
+poursuites de ces hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc d&eacute;cid&eacute;, fr&egrave;re? demanda Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, repartit Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pars... et je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut &eacute;galement. Tu n'es plus seul et tu as pr&egrave;s de toi une
+pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour
+elle et consacre-toi &agrave; son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est
+pris, mes ordres sont donn&eacute;s. Demain <i>le Jean-Louis</i> reprend la mer.
+Peut-&ecirc;tre pourras-tu bient&ocirc;t rentrer en France. Nous avons emport&eacute; en
+partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il
+arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une ann&eacute;e. Allons, mes
+amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments
+soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon c&oelig;ur comme un souvenir
+doux et bienfaisant qui m'aidera &agrave; supporter les fatigues et les
+dangers.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s ton mariage, ma fille; je veux assister &agrave; la b&eacute;n&eacute;diction
+nuptiale avant mon d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon
+matin; car j'ai pr&eacute;venu le pr&ecirc;tre aujourd'hui m&ecirc;me, et il b&eacute;nira les
+&eacute;poux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une gr&acirc;ce &agrave; vous
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi partir avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, mon gars.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre &agrave; terre.
+La Bretagne est saccag&eacute;e, ma ferme est br&ucirc;l&eacute;e; je n'ai plus rien.
+Engagez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ta place est pr&ecirc;te &agrave; mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.</p>
+
+<p>&mdash;Merci!</p>
+
+<p>Keinec se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? demanda Marcof.</p>
+
+<p>&mdash;A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte &agrave;
+terre le peu que je poss&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec toi, dit vivement le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.</p>
+
+<p>Et, sans attendre une r&eacute;ponse, le jeune homme s'&eacute;lan&ccedil;a au dehors. Marcof
+frappa du pied avec impatience. Yvonne s'&eacute;tait lev&eacute;e avec inqui&eacute;tude.
+Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le faire, dit-il; moi-m&ecirc;me je vais &agrave; bord pour donner les
+derniers ordres, je saurai bien le ramener.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une heure du matin venait de sonner &agrave; la charmante &eacute;glise de la petite
+ville, et un morne silence r&eacute;gnait dans le jardin attenante l'habitation
+du marquis. Une fen&ecirc;tre du rez-de-chauss&eacute;e donnant sur un massif &eacute;tait
+seule ouverte. Yvonne, la t&ecirc;te envelopp&eacute;e dans ses petites mains, y
+&eacute;tait accoud&eacute;e. La pauvre enfant pleurait en &eacute;touffant ses sanglots.
+Tout &agrave; coup les branches du massif s'&eacute;cart&egrave;rent, une ombre traversa
+rapidement l'all&eacute;e et s'approcha de la fen&ecirc;tre. Yvonne surprise releva
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Jahoua! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une derni&egrave;re fois
+et te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois sans crainte! il est &agrave; bord avec Marcof. Mais &eacute;coute, Yvonne,
+le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai
+aim&eacute;e, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moiti&eacute; de ce qui
+me reste &agrave; vivre pour qu'il me f&ucirc;t permis de passer l'autre moiti&eacute; pr&egrave;s
+de toi. H&eacute;las! un pareil bonheur m'est refus&eacute;! Tu pleures, tu es &eacute;mue,
+tu m'aimes encore peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est au nom de notre amour &agrave; tous deux, que je te conjure de
+m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui
+appartiens. Nous nous devons au serment prononc&eacute; lorsque nous te
+croyions &agrave; jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauv&eacute;e. Keinec a veng&eacute; la
+mort de ton p&egrave;re. Keinec t'aime autant que je t'aime. &Eacute;pouse-le, Yvonne,
+&eacute;pouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour
+amour. C'est un grand c&oelig;ur, fais qu'il soit heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure,
+par la m&eacute;moire de mon p&egrave;re, d'&ecirc;tre pour lui une compagne aimante et
+fid&egrave;le; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie;
+laisse-moi pleurer cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la
+force n&eacute;cessaire pour accomplir le sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et &ecirc;tre digne de
+toi et de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?</p>
+
+<p>&mdash;Keinec conna&icirc;t mon amour; Keinec sait que tu m'as aim&eacute;; ma pr&eacute;sence
+pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, apr&egrave;s
+la b&eacute;n&eacute;diction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli
+dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est l&agrave; tout ce que je
+voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va
+recevoir ta foi.</p>
+
+<p>Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille,
+s'&eacute;lan&ccedil;a sans oser tourner la t&ecirc;te, et disparut dans le jardin. Yvonne
+leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fen&ecirc;tre, alla s'agenouiller
+devant une image de la Vierge appos&eacute;e dans un angle de la chambre. Le
+silence r&eacute;gna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif m&ecirc;me
+qu'avait travers&eacute; Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la
+conversation pr&eacute;c&eacute;dente, s'&eacute;tait tenu blotti sans mouvement. Cet homme
+&eacute;tait Keinec.</p>
+
+<p>Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne
+sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire,
+lorsque Jahoua &eacute;tait arriv&eacute;. Alors il avait &eacute;cout&eacute;. Lorsque le jardin
+&eacute;tait devenu d&eacute;sert et silencieux, il s'&eacute;tait relev&eacute; doucement, ainsi
+que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit
+ensuite quelques pas dans la direction de la fen&ecirc;tre d'Yvonne, puis il
+s'arr&ecirc;ta de nouveau.</p>
+
+<p>Enfin, prenant un parti d&eacute;cisif, il traversa le jardin, franchit le
+petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.</p>
+
+<p><i>Le Jean-Louis</i> se balan&ccedil;ait &agrave; une demi-lieue en rade. Aucune
+embarcation n'&eacute;tait sur la gr&egrave;ve. Keinec se d&eacute;shabilla, attacha ses
+effets sur une planche, se jeta &agrave; la nage, et, poussant la planche
+devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arriv&eacute; sous le beaupr&eacute;, il
+saisit une amarre et grimpa lestement &agrave; bord. Bervic veillait sur le
+pont.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.</p>
+
+<p>&mdash;Dans sa cabine, r&eacute;pondit le vieux marin.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Et Keinec s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'entrepont.</p>
+
+<p>Marcof effectivement &eacute;tait assis dans son hamac, et paraissait absorb&eacute;
+dans ses r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Keinec courut &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde
+alt&eacute;ration des traits de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux qu'Yvonne soit heureuse! r&eacute;pondit Keinec d'une voix sourde; je
+veux que tu m'aides &agrave; assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il
+faut que tu fasses.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIe" id="IIIe"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE MARIAGE</a></h3>
+
+<p>A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper &agrave;
+la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la
+jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amiti&eacute; et un t&eacute;moignage
+d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait s&eacute;ch&eacute; ses larmes,
+Yvonne &eacute;coutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles
+murmur&eacute;es &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>Julie surtout, la sainte cr&eacute;ature qui, mieux que personne, comprenait
+l'abn&eacute;gation de soi-m&ecirc;me, Julie, qui avait devin&eacute; depuis longtemps ce
+qui se passait dans le c&oelig;ur de la jeune fille, lui prodiguait les mots
+les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne &eacute;tait pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le mariage devait avoir lieu &agrave; huit. Yvonne voulut aller saluer le
+marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof aupr&egrave;s de Philippe.
+Elles n'y trouv&egrave;rent que Jahoua qui, par&eacute; de ses plus beaux habits,
+devait servir de t&eacute;moin &agrave; la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Philippe; il se pr&eacute;pare sans doute. Il aura pass&eacute; la
+nuit &agrave; bord du <i>Jean-Louis</i>, et Marcof va nous le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua
+en s'approchant de la fen&ecirc;tre qu'il ouvrit.</p>
+
+<p>Le fermier poussa un cri &eacute;touff&eacute;. Puis il passa la main sur ses yeux et
+regarda encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? s'&eacute;cria Julie effray&eacute;e en accourant pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Le Jean-Louis</i> n'est plus au mouillage!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! s'&eacute;cria Philippe en s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.</p>
+
+<p>En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous
+remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Marcof?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous a-t-il donn&eacute; cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus t&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le commandant m'avait ordonn&eacute; express&eacute;ment de ne la remettre
+&agrave; monseigneur qu'au moment de la c&eacute;l&eacute;bration du mariage, et huit heures
+viennent seulement de sonner.</p>
+
+<p>Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.</p>
+
+<p>Tous attendaient avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.</p>
+
+<p>Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier &agrave; Julie:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit-il, je me sens trop &eacute;mu.</p>
+
+<p>Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Cher fr&egrave;re, lut-elle, au moment o&ugrave; tu recevras ces lignes, <i>le
+Jean-Louis</i> sera en plein d&eacute;troit. Il met le cap sur la France.
+Keinec est &agrave; bord. Le brave gars a voulu jusqu'&agrave; la fin se
+sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.</p>
+
+<p>&laquo;Sa volont&eacute; expresse est qu'Yvonne &eacute;pouse Jahoua ce matin m&ecirc;me. Il
+l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer
+cette nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude o&ugrave; il
+est que sa volont&eacute; sera accomplie. Je lui en ai engag&eacute; ma parole.
+Que Jahoua et Yvonne ob&eacute;issent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon
+fr&egrave;re, je vais o&ugrave; tu sais: servir mon pays, et combattre les
+ennemis de la France.</p>
+
+<p>&laquo;A bient&ocirc;t, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux
+tous; et quand le vent mugira, quand la temp&ecirc;te grondera, priez
+quelquefois pour les marins. Au revoir, fr&egrave;re; au revoir &agrave; tous
+ceux que j'aime.</p></div>
+
+<p class="smcap center">
+&laquo;Marcof.&raquo;</p>
+
+<p>Julie s'arr&ecirc;ta. Des larmes &eacute;taient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait
+et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avan&ccedil;a lentement vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu?
+Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le pr&ecirc;tre vous
+attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour
+qu'il envoie l'oubli &agrave; l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos
+&agrave; tous.</p>
+
+<p>A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient &agrave; toutes vol&eacute;es
+pendant la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale.</p>
+
+<p>Yvonne et Jahoua, courb&eacute;s religieusement devant l'autel, &eacute;changeaient
+leur foi en pr&eacute;sence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray
+et du vieux Jocelyn.</p>
+
+<p>A l'instant o&ugrave; le pr&ecirc;tre officiant &eacute;levait, en s'agenouillant, le divin
+calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les c&ocirc;tes du
+Maroc.</p>
+
+<p>Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie fran&ccedil;aise:
+c'&eacute;tait le lougre <i>le Jean-Louis</i>.</p>
+
+<p>Deux hommes, &agrave; l'arri&egrave;re, laissaient errer leurs regards sur l'azur de
+la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Keinec, disait l'un, jadis je t'avais propos&eacute; de devenir mon second;
+aujourd'hui tu me le demandes, la moiti&eacute; de ce que j'ai t'appartient. Tu
+as perdu ta fianc&eacute;e, mais tu as retrouv&eacute; un p&egrave;re. Viens dans mes bras,
+enfant, et sois fort, car ton c&oelig;ur est grand! Le pass&eacute; porte le voile
+des veuves, l'avenir celui des vierges. Derri&egrave;re nous les souvenirs,
+devant nous l'immensit&eacute; de l'esp&eacute;rance. La main de Dieu sait mettre un
+baume sur chaque blessure! Esp&egrave;re et regarde en avant!</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ob&eacute;issant &eacute;tait le nom de guerre de M. de Cormatin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Nom de guerre de M. de Chantereau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Plusieurs &eacute;crivains ont cherch&eacute; &agrave; &eacute;tablir le chiffre des
+victimes immol&eacute;es pendant l'&eacute;poque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux
+qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le r&eacute;publicain
+Prud'homme: partisan de la R&eacute;volution, il a recueilli dans six gros
+volumes tous les d&eacute;tails des &eacute;v&eacute;nements qui se passaient sous ses yeux.
+</p><p>
+Deux de ces volumes sont consacr&eacute;s &agrave; un dictionnaire o&ugrave; chaque
+<i>condamn&eacute;</i> se trouve inscrit, &agrave; sa lettre alphab&eacute;tique, avec ses noms,
+pr&eacute;noms, &acirc;ge, lieu de naissance, qualit&eacute;, domicile, profession, date et
+motif de la condamnation, jour et lieu de l'ex&eacute;cution.
+</p><p>
+Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de
+Carrier &agrave; Nantes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="victimes">
+<tr><td align='center'><i>Victimes sous le proconsulat de Carrier &agrave; Nantes.</i></td></tr>
+<tr><td align='center'>En tout 32,360 qu'il faut r&eacute;partir ainsi qu'il suit:</td></tr>
+<tr><td align='left'>Enfants au-dessous de 12 ans, <i>noy&eacute;s</i></td><td align='center'>1,500</td></tr>
+<tr><td align='left'>Id. id. <i>fusill&eacute;s</i></td><td align='center'>500</td></tr>
+<tr><td align='left'>Femmes <i>noy&eacute;es</i></td><td align='center'>500</td></tr>
+<tr><td align='left'>Id. <i>fusill&eacute;es</i></td><td align='center'>264</td></tr>
+<tr><td align='left'>Pr&ecirc;tres <i>noy&eacute;s</i></td><td align='center'>460</td></tr>
+<tr><td align='left'> Id. <i>fusill&eacute;s</i></td><td align='center'>300</td></tr>
+<tr><td align='left'>Nobles <i>noy&eacute;s</i></td><td align='center'>1,400</td></tr>
+<tr><td align='left'>Artisans <i>noy&eacute;s</i></td><td align='center'>3,300</td></tr>
+<tr><td align='left'> Id. <i>fusill&eacute;s</i></td><td align='center'>2,000</td></tr>
+<tr><td align='left'><i>Guillotin&eacute;s</i> en tout</td><td align='center'>9,136</td></tr>
+<tr><td align='left'><i>Morts de faim</i> dans les prisons</td><td align='center'>5,000</td></tr>
+<tr><td align='left'><i>Morts du typhus</i> dans les prisons</td><td align='center'>8,000</td></tr>
+<tr><td align='left'></td><td align='center'>&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td align='left'>Total</td><td align='center'>32,360</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+Or, le consulat de Carrier de Nantes a dur&eacute; deux cent trente jours.
+</p><p>
+C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour.
+</p><p>
+Quand on consulte les tables de population de cette &eacute;poque, et que l'on
+trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on
+r&eacute;fl&eacute;chit que les trois quarts de ces 32,360 victimes &eacute;taient prises au
+sein m&ecirc;me de cette population, on en vient &agrave; douter que de tels exc&egrave;s de
+f&eacute;rocit&eacute; aient pu trouver place dans un cerveau humain.
+</p><p>
+Cependant les faits sont l&agrave;.<br />
+<span style="margin-left: 20.0em;">(<i>Note de l'auteur.</i>)</span>
+</p></div></div>
+
+
+<h3>SCEAUX.&mdash;IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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