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+The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le marquis de Loc-Ronan
+
+Author: Ernest Capendu
+
+Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
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+
+ERNEST CAPENDU
+
+LE MARQUIS DE LOC-RONAN
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Édition in-18, à 1 franc 25
+
+(_Franco par la poste_)
+
+Mademoiselle la Ruine 2 vol.
+Les Colonnes d'Hercule 1 vol.
+Arthur Gaudinet 2 vol.
+Surcouf 1 vol.
+Marcof le Malouin 1 vol.
+Le Marquis de Loc-Ronan 1 vol.
+Le Chat du bord 1 vol.
+Blancs et bleus 1 vol.
+La Mary-Morgan 1 vol.
+Voeu de Haine 1 vol.
+Le Pré Catelan 1 vol.
+
+Sceaux.--Impr. Charaire et fils
+PARIS
+A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
+9, RUE DE VERNEUIL, 9
+
+
+
+
+
+MARCOF LE MALOUIN
+
+DEUXIÈME ÉPISODE
+
+LE MARQUIS DE LOC-RONAN
+
+
+
+
+I
+
+LA GUERRE DE L'OUEST
+
+
+Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, à quelques lieues au sud de
+Redon, et à peu de distance de la mer, s'étend, ou pour mieux dire
+s'étendait une magnifique forêt dont les arbres, pressés et entrelaçant
+leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation
+n'avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois
+seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient dû se montrer
+jaloux presque autant de la vétusté de leurs chênes, que de celle de
+leurs parchemins.
+
+Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce
+quadrilatère naturel formé par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac,
+seront sans doute prêts à nous accuser d'inexactitude en lisant les
+lignes précédentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du déboisement
+s'est par malheur emparée de la population des exploiteurs
+territoriaux, c'est à peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve
+quelque reste de ces forêts magnifiques plantées par les druides, forêts
+qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si
+grandement noble, qu'elles ont inspiré les poètes du moyen âge, et
+qu'ils n'ont pas voulu d'autre séjour pour théâtre des exploits des
+chevaliers de la _Table-Ronde_, des amours de la belle _Geneviève_, et
+des enchantements du fameux _Merlin_.
+
+Avant que la Révolution eût appuyé sur les têtes son niveau égalitaire,
+coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop
+droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur
+aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé
+d'ajoncs et de genêts, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou
+dans quelque marais de longue étendue.
+
+Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du
+département de la Loire-Inférieure, de Nantes à Pont-Château, de Blain
+même à Guéméné, le _sillon de Bretagne_ forme une série de collines dont
+la pente, presque insensible sur le versant opposé à la Loire, est
+beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l'étendue de ce
+vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et où donne le
+cours inférieur de la Loire qu'on aperçoit jusqu'à son embouchure dans
+l'Océan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des
+forêts, des landes et des marais.
+
+Avant les premières années de ce siècle, la route de Nantes à Redon ne
+traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire à la
+Vilaine, l'oeil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chênes
+gigantesques, les champs de bruyères et les cépées séculaires. Au
+confluent de l'Isac et de la Vilaine, la forêt prenait des proportions
+véritablement grandioses et pouvait, à bon droit, passer pour l'une des
+plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites
+sauvages et pittoresques.
+
+Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l'Ouest était
+dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un
+acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou
+sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables
+représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants,
+et fertilisée par leurs cadavres.
+
+--Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier républicain, c'est
+de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton!
+
+C'est que, ainsi que l'avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la
+Vendée étaient tout entières en armes, et que l'armée royaliste s'était
+augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrère,
+depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se réunir si
+spontanément. Les paysans s'étaient levés lentement, ainsi que l'avait
+fait observer Boishardy; mais, une fois levés, ils marchèrent
+audacieusement en avant.
+
+Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés
+à l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes.
+Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tête de cette armée,
+dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau
+était le coeur.
+
+On connaît les premiers efforts tentés dès 1791 par les gentilshommes de
+Bretagne pour opposer une digue à l'influence révolutionnaire.
+L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef
+arrêtèrent momentanément l'explosion du vaste complot mûri dans l'ombre.
+Mais si les bras manquaient encore, les têtes étaient prêtes, et
+attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les
+esprits à la révolte. Le décret relatif à la levée des trois cent mille
+hommes fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
+
+Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous
+les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de
+Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage
+dans tous les coeurs. Le soir même, six jeunes gens qui rentraient dans
+leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par
+un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus,
+les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un
+colporteur marchand de laine, père de cinq enfants, et qui se nommait
+Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses
+auditeurs, il se met à leur tête, fait un appel aux gars du pays,
+recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 à la
+Poitevinière. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce
+signal, tout paysan valide fait sa prière, prend son chapelet et son
+fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mère ou
+sa femme, et court rejoindre ses frères à travers les haies.
+
+Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84e de ligne et
+par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau,
+qui commande, fait braquer sur les assiégeants une pièce de six; mais
+les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de
+victoires, se jettent tous à la fois ventre à terre, laissent passer la
+mitraille sur leurs têtes, se relèvent, s'élancent, et enlèvent la pièce
+avec ses artilleurs.
+
+Ces premiers progrès donnent à la révolte d'énormes et rapides
+développements qui viennent porter l'inquiétude jusqu'au sein de la
+capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l'article 6
+condamne à mort les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant
+seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou
+qui ont exercé des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou
+depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays
+insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas à étouffer la guerre,
+devait lui donner un caractère ouvertement politique. C'est ce qui
+arriva.
+
+Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbée,
+Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent
+rapidement à la tête des révoltés, les uns habitant la Vendée, les
+autres arrivant à la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement,
+distribués de tous côtés, portaient:
+
+«Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel
+jour, à tel endroit, avec ses armes et du pain.»
+
+Là, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie
+choisissait son capitaine par acclamation: c'était d'ordinaire le paysan
+connu pour être le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient
+l'obéissance jusqu'à la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la
+cavalerie. L'aspect de ces troupes était des plus étranges: c'étaient
+des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des
+selles entremêlées de bâts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs
+de tête; des reliques attachées à des cocardes blanches, des cordes et
+des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu'aucun
+n'oubliait, c'était d'attacher à sa boutonnière, à côté du chapelet et
+du sacré coeur, sa cuiller de bois ou d'étain. Les chefs n'avaient guère
+plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient à leur
+costume villageois qu'une longue plume blanche fixée à la Henri IV sur
+le bord relevé de leur chapeau.
+
+La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La
+première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de
+contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la
+plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils à deux
+coups et de pistolets. C'était là le corps des éclaireurs, l'infanterie
+légère, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils
+faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux
+douaniers. Leur tactique était simple: se porter rapidement le long des
+haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dépasser. Alors, se
+cachant derrière les plus légers obstacles, ne tirant qu'à petite
+portée, et, grâce à leur adresse, abattant un homme à chaque coup, ils
+devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi
+dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans
+qu'il lui fût permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.
+
+Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la
+Catalogne un pendant à cette guerre d'extermination. Les guérilleros
+avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendéens.
+
+La seconde classe de l'armée royaliste était celle formée par les
+paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant,
+au maniement du fusil. C'était la cohorte des braves, le bataillon sacré
+toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans
+la retraite. Tandis que la majorité d'entre eux se dressait en muraille
+inébranlable en face de l'armée républicaine, une partie soutenait les
+tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement
+lorsque les ailes commençaient à plier.
+
+Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de
+«le Vengeur». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros
+du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l'effroi qui mettait
+les bleus en fuite sur leur sanglant passage. _Le Vengeur_ devait tomber
+anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul
+de ses hommes. C'était à Cholet que devait s'élever son tombeau.
+
+La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal
+armés, s'établissait en une masse confuse autour des canons et des
+caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les
+plus audacieux, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la
+bataille, à la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout à la
+garde du pays après la dispersion des soldats.
+
+Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu
+qui leur avait été désigné, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur
+charge, la troupe entière s'agenouillait dévotement, chantait un
+cantique, et recevait l'absolution du prêtre qui, après avoir béni les
+armes, se mêlait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou
+exciter les timides en leur montrant le crucifix.
+
+La manière de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que
+l'avant-garde se portait intrépidement sur le front de l'ennemi, tout le
+corps d'armée enveloppait les républicains, et se dispersait à droite et
+à gauche au commandement de: «Égaillez-vous, les gars!» Ce cercle
+invisible se resserrait alors en tiraillant à travers les haies, et, si
+les bleus ne parvenaient point à se dégager, ils périssaient tous dans
+quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.
+
+Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides
+Vendéens s'élançaient en faisant le plongeon à chaque décharge. «Ventre
+à terre, les gars!» criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité
+de la foudre, ils bondissaient sur les pièces dont ils s'emparaient en
+exterminant les canonniers.
+
+Au premier pas des républicains en arrière, un cri sauvage des paysans
+annonçait leur déroute. Ce cri trouvait à l'instant, de proche en
+proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable
+fourmilière des broussailles, des genêts, des coteaux et des ravins, de
+la forêt et de la plaine, des marais et des champs de bruyère, se
+ruaient avec acharnement à la poursuite et au carnage.
+
+On comprend quel était l'avantage des indigènes dans ce labyrinthe
+fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours.
+Vaincus, ils évitaient de même la poursuite des vainqueurs; aussi en
+pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde à rallier
+leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions
+dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fût le dénouement, le
+paysan retournait à son champ, embrasser sa femme et _prendre une
+chemise blanche_, quitte à revenir quelques jours après, avec une
+religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces
+habitudes était une des conditions du succès: on en eut la preuve,
+lorsque, le cercle des opérations s'élargissant, on voulut assujettir
+ces vainqueurs indisciplinés à des excursions plus éloignées et à une
+plus longue présence sous les armes.
+
+Tout Vendéen fit d'abord la guerre à ses frais, payant ses dépenses de
+sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les
+châteaux et les chaumières furent brûlés, on émit des bons au nom du
+roi; les paroisses se cotisèrent pour les fournitures des grains, des
+boeufs et des moutons. Les femmes apprêtaient le pain, et, à genoux sur
+les routes où les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet
+en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumône de la
+foi.
+
+Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers
+établis dans toutes les communes, et toujours prêts à partir. C'étaient
+souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les
+dépêches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant à merveille
+les moindres détours du pays, se glissaient invisibles à travers les
+lignes des bleus.
+
+En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique
+au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les
+grands arbres. Ils appliquaient à ces arbres des échelles portatives,
+observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un
+son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrêtée
+d'avance possédait différentes significations, suivant la note émise par
+le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou
+mauvaise nouvelle à tous ceux qu'elle intéressait. La disposition des
+ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des
+Alouettes, près les Herbiers, étaient consultés à toute heure par les
+divisions du centre.
+
+Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de
+deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant
+d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruautés inouïes se
+commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'écoulait, plus
+la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux
+côtés de force et d'ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par
+le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que
+l'épithète de «_tigre_», quatre cents soldats bleus prisonniers furent
+égorgés à Machecoul. Sauveur, receveur à La Roche-Bernard, ayant refusé
+de livrer sa caisse aux insurgés qui s'étaient emparés de la ville aux
+cris de «Vive le roi!» fut attaché à un arbre et fusillé.
+
+A partir du mois d'avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne
+devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins,
+le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulèvement des
+populations et faire atteindre à la guerre civile toute l'apogée de sa
+rage.
+
+Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors à celle commencée sous
+les auspices de La Rouairie, et qui n'était, pour ainsi dire, qu'une
+intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de
+Louis XVIII fut faite et lue à l'armée vendéenne, qui s'empara le jour
+même de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força
+le lendemain le château à se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les
+royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flèche, même sur
+Paris.
+
+La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et
+à l'est, l'étranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants
+déchiraient son sein.
+
+La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et
+de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les
+amoindrir.
+
+Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s'emparer de
+Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef
+royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les
+assiégeants. Pendant plusieurs jours, l'armée des blancs, désolée,
+demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son père. Un vieux
+paysan annonça ainsi la mort du général:
+
+--Le bon général a rendu l'âme à qui la lui avait donnée pour venger sa
+gloire.
+
+Cathelineau laissa un nom respecté: aucun chef plus que lui n'a
+représenté le caractère vendéen. On le surnommait le «_saint d'Anjou_».
+
+Le 5 juillet, Westerman fut défait à Châtillon. Les 17 et 18,
+Labarollière fut battu à Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus
+menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute
+l'étendue de son territoire.
+
+Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents,
+furent mandés à Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point
+d'illusion: les dangers de la République existaient en Vendée; cette
+guerre réagissait sur l'extérieur.
+
+--Détruisez la Vendée, s'écriait Barrère, Valenciennes et Condé ne
+seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Détruisez la Vendée, l'Anglais
+ne s'occupera plus de Dunkerque! Détruisez la Vendée, le Rhin sera
+délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la
+Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements
+fédéralistes, sur les frontières envahies.
+
+La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux
+que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne,
+et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation:
+
+«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient
+exterminés avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie
+l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit
+l'accomplir! La reconnaissance nationale attend à cette époque tous
+ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la
+liberté et la République!»
+
+Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire; mais autre chose
+est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le
+champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre généraux en Vendée, où
+Canclaux se proposait d'opérer un grand mouvement offensif et battait
+effectivement Bonchamp, dans le moment même où un décret le destituait,
+ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.
+
+Cependant l'armée de Mayence, ayant Kléber à sa tête, avançait à marches
+forcées. Le 18 septembre, elle rencontra à Torfou les royalistes. Le
+combat fut sanglant, et les républicains battus après une lutte
+épouvantable.
+
+Les Vendéens les appelaient, par dérision, les «Faïençais»; mais les
+républicains ne devaient pas tarder à prendre leur revanche: la bataille
+de Cholet, la seule qui eut le caractère des batailles militaires, vint
+porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y
+fut carnage, acharnement, héroïsme de part et d'autre. Les Vendéens
+s'élancèrent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et
+enfoncèrent d'abord les bataillons ennemis.
+
+Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier à cheval, et le représentant
+Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais
+les Mayençais accouraient la baïonnette en avant. Kléber, Marceau,
+Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout était
+encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d'Elbée et
+Bonchamp tombèrent grièvement blessés.
+
+Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se
+dispersèrent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient
+faits au commencement de l'action.
+
+Quatre jours après, le 18 du même mois, les bleus, marchant sur
+Beaupréau, entendirent tout à coup les cris de:
+
+--Vive la République! vive Bonchamp.
+
+C'étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades.
+Ils racontèrent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le
+dernier soupir: Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant,
+avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes:
+
+--Grâce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.
+
+Puis il mourut. Bonchamp était l'homme le plus aimé, le plus vénéré de
+l'armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit
+qu'il en avait été le meilleur général.
+
+Les Vendéens passèrent alors sur la rive droite de la Loire, et les
+représentants écrivirent à la Convention: «La Vendée n'est plus!» Le
+décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre était
+donc exécuté dès le 18 du mois. Les Parisiens se livrèrent à un
+enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L'opinion de
+Kléber, qui prétendait que tout n'était pas fini, devait l'emporter avec
+le temps.
+
+Moins de quinze jours après, on apprit que les Vendéens existaient
+encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine
+poitrine. Le commandement des «bleus» fut donné à Chalbos, et les
+royalistes, prenant pour chef suprême La Rochejacquelein, avec Stofflet
+sous ses ordres, attaquèrent Granville le 14 novembre. Ne réussissant
+pas à prendre la place, ils furent vengés par leurs succès à Pontorson,
+à Dol et à Anhain, qui rallumèrent leur ardeur prête à s'éteindre. Les
+armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres
+d'Antoine Rossignol, célèbre par ses continuels revers, bien que le
+comité de Salut public l'appelât son «fils aîné». Ce fut alors que, sur
+la proposition de Kléber, Marceau, à vingt-deux ans, devint général en
+chef de l'armée républicaine.
+
+Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais,
+car la Bretagne vint à ce moment au secours de sa soeur la Vendée. Jean
+Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom,
+avait rejoint, avec ses bandes, l'armée de La Rochejacquelein à Laval,
+et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille
+Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer
+définitivement la «chouannerie».
+
+
+
+
+II
+
+LE PLACIS DE SAINT-GILDAS
+
+
+Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique forêt de
+Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révèlent la rigueur de
+l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau
+blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris être
+les vapeurs d'un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par
+des régions plus froides, se congèlent en petites aiguilles, et,
+continuant de descendre, se rencontrent, s'émoussent, se pressent et
+s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et
+soufflant par rafales, s'engouffre dans la forêt et la fait trembler
+jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et à cette
+époque de la saison, le crépuscule du soir commence à assombrir cette
+partie de l'hémisphère boréal où se trouve le vieux monde. La nuit va
+descendre rapidement.
+
+Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vêtu du costume breton,
+portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacré
+coeur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisière de la forêt. Une
+paire de pistolets est passée à sa ceinture de cuir qui supporte déjà un
+sabre sans fourreau; une carabine est appuyée sur son épaule; il porte
+en sautoir une poire à poudre, et dans un mouchoir noué devant lui
+quelques douzaines de balles de calibre.
+
+Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que
+cet homme n'est pas resté étranger à la guerre épouvantable qui déchire
+la province.
+
+Au moment où nous le rencontrons, il se dirige vers la forêt de
+Saint-Gildas. Cette forêt était alors au pouvoir des royalistes, comme
+tout le pays environnant jusqu'à Nantes, et les chouans y avaient établi
+un «placis».
+
+On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une
+forêt. Les royalistes choisissaient pour cela une clairière de plusieurs
+arpents entourée d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois
+mort, étaient bâties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on
+réservait un arbre, ou, à son défaut, on élevait un poteau sur lequel on
+plaçait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse était dressé
+au pied.
+
+C'était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui
+avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brûlées par les
+bleus. Les uns s'occupaient à moudre du grain, les autres fondaient des
+balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des
+cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blessés et de
+quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les
+environs, qui dans les genêts, qui sur les arbres, étaient toujours
+prêtes à donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas était
+commandé par M. de Boishardy.
+
+Avant de s'engager dans la forêt, l'homme fit entendre le cri de la
+chouette. Un cri pareil lui répondit; puis le son d'une corne, répété
+successivement, annonça au placis l'arrivée d'un paysan.
+
+En pénétrant dans la clairière, le chouan s'arrêta:
+
+--Te voilà, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc
+échappé aux balles des bleus?
+
+--Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.
+
+--Tu as été attaqué?
+
+--J'ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume.
+
+--Et tu n'as pas été blessé, Keinec?
+
+--Non, Fleur-de-Chêne.
+
+--Ils ont tiré sur toi, pourtant?
+
+--Les balles m'ont sifflé aux oreilles.
+
+--Le pauvre Jahoua va être bien heureux de te revoir; depuis douze jours
+que tu es parti, il ne parle que de toi.
+
+--Comment va-t-il?
+
+--Mieux.
+
+--Sa blessure est fermée?
+
+--Pas encore, mais cela ne tardera pas.
+
+--Tant mieux.
+
+--Ah çà! vous vous aimez donc bien?
+
+--Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant
+sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.
+
+--C'est donc ça qu'on vous appelle les inséparables?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu venir le voir?
+
+--Non, il faut que je parle à M. de Boishardy.
+
+--Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs.
+
+--Lesquels?
+
+--Tu les verras tout à l'heure quand ils vont sortir.
+
+--Dis toujours leurs noms!
+
+--Non! fit Fleur-de-Chêne en souriant avec finesse.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas parler?
+
+--Je tiens à te faire une surprise.
+
+--Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me
+faire les noms des chefs qui sont là?
+
+--J'ai idée qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.
+
+--Eh bien, dis-le donc!
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obéissant[1].
+
+ [Note 1: Obéissant était le nom de guerre de M. de Cormatin.]
+
+--Après?
+
+--Serviteur[2].
+
+ [Note 2: Nom de guerre de M. de Chantereau.]
+
+--Et puis?...
+
+--Devine!
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Un ancien ami à toi.
+
+--Marcof? s'écria Keinec dont les yeux brillèrent de joie.
+
+--Lui-même!
+
+--Oh! le ciel soit béni! Depuis quand est-il ici?
+
+--Depuis deux heures.
+
+--Et son lougre?
+
+--Il est près de Poenestin.
+
+--Mène-moi près de Marcof, Fleur-de-Chêne!
+
+--Tout à l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conférence.
+Attends un peu!
+
+--Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras dès que
+je pourrai entrer.
+
+--Sois calme, mon gars.
+
+Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane à la
+porte de laquelle travaillait une jeune fille.
+
+--Bonjour, Mariic, dit Keinec.
+
+--Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne.
+
+--Jahoua est au lit?
+
+--Hélas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.
+
+--Tu le soignes toujours bien?
+
+--Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.
+
+--Merci, ma fille.
+
+Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas
+entassés dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une
+petite lampe éclairait ce modeste réduit.
+
+Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait
+la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tête et cachait une
+partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant
+entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se
+soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.
+
+--Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.
+
+--Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.
+
+--Brave Jahoua!
+
+--Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai
+détesté autrefois.
+
+--Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de
+me couper le poignet.
+
+--Ne pensons plus à nous. Tu viens de la Cornouaille?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? Aucune nouvelle?
+
+--Aucune!
+
+--Elle sera morte!
+
+--Assassinée par les bleus, peut-être!
+
+--Pauvre Yvonne! murmura le blessé.
+
+Deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec
+fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts
+s'enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de
+sombres pensées.
+
+Après un silence, Jahoua leva la tête.
+
+--Tu as été à Fouesnan? demanda-t-il.
+
+--Oui, dit Keinec.
+
+--Et tu n'as rien entendu dire?
+
+--Le village est brûlé, les gars sont sauvés, je n'ai vu personne.
+
+--Et à Plogastel?
+
+--Rien non plus.
+
+--Et le vieil Yvon?
+
+--Il est mort.
+
+--Mort! répéta Jahoua.
+
+--Mort! il y a sept mois.
+
+--Pauvre homme! le chagrin l'aura tué!
+
+--Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans
+son lit, il a été assassiné dans les genêts.
+
+--Assassiné! s'écria Jahoua; par qui donc?
+
+--Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait
+de Quimper, où il s'était rendu, espérant toujours recueillir quelques
+nouvelles de sa fille, il a été arrêté par une troupe de sans-culottes
+de Rosporden, qui rentraient en ville après avoir été fraterniser, comme
+ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier:
+«_Vive la République!_» Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu
+connaissais le vieux pêcheur; tu penses si on pouvait le faire céder
+facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par
+les cris de: «_Vive le roi!_» Les bandits exaspérés le contraignirent à
+se mettre à genoux, et comme Yvon ne se rendait pas à leurs ordres
+réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetèrent sur
+lui, le terrassèrent, le garrottèrent, et, l'attachant ensuite à un
+arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargèrent en riant leurs
+fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les
+trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition.
+
+--Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes.
+
+--Je les ai sus, moi, répondit Keinec.
+
+--Alors nous vengerons Yvon!
+
+--C'est fait!
+
+--Que dis-tu, mon gars?
+
+--Je dis que je me suis rendu à Rosporden; que je m'y suis caché trois
+jours de suite. Le deuxième jour, à la nuit tombante, je me suis glissé
+dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un
+d'eux dormait, je l'ai poignardé. L'autre a voulu crier et se défendre,
+je lui ai brisé le crâne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je
+m'embusquai en guettant le troisième, et la balle de ma carabine
+l'atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir.
+Yvon était vengé. La mission que m'avait confiée M. de Boishardy avait
+été remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je
+partis, et me voilà!
+
+Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:
+
+--Je suis allé aussi à la baie des Trépassés.
+
+--Et Carfor?
+
+--Il n'a pas reparu.
+
+--Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé,
+je suis tenté de croire à la vertu de ses sortilèges.
+
+--C'est étrange, en effet.
+
+--Quand nous l'avons forcé à nous dire ce qu'était devenue Yvonne, il
+était brisé par la douleur.
+
+--Je me souviens. Et même nous l'avions porté dans cette crevasse des
+falaises dont nous avions fermé l'ouverture.
+
+--Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir là!
+
+--Le lendemain, cependant, il n'y était plus.
+
+--Et personne ne l'avait vu dans le pays.
+
+--Qui a pu le délivrer?
+
+--Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait été le découvrir dans
+cet endroit.
+
+--D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.
+
+--Et pourtant il n'y était plus.
+
+--Il aura appelé le diable à son aide!
+
+En ce moment Fleur-de-Chêne entra dans la cabane.
+
+--Viens! dit-il à Keinec.
+
+Le jeune homme s'empressa de le suivre, après avoir promis à Jahoua de
+revenir promptement.
+
+
+
+
+III
+
+LA CONFÉRENCE
+
+
+Keinec et son guide traversèrent le placis, et pénétrèrent dans le
+réduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entrée.
+
+--Attends! fit Fleur-de-Chêne en laissant Keinec sur le seuil, et en
+disparaissant dans l'intérieur.
+
+Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux
+compartiments. Fleur-de-Chêne reparut promptement dans le premier.
+
+--Faut-il entrer? demanda Keinec.
+
+--Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.
+
+Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait
+confusément un bruit de voix animées s'échapper de l'intérieur.
+
+La demeure du chef n'était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans
+la première pièce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde,
+celle-ci était la chambre à coucher, une paillasse de fougère étendue
+dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chêne
+composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes étaient assis autour
+de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée
+et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume à peu près
+semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré
+par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le
+cinquième seul semblait très soigné dans sa mise. Il portait des bottes
+molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours
+cramoisi. Un panache vert s'épanouissait sur son chapeau, et il tenait à
+la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le
+haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de
+Cormatin. Le troisième, M. de Chantereau. Le quatrième, l'homme au
+panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé
+de l'émigration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires
+actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier
+venait Marcof, dont l'oeil intelligent échangeait souvent avec celui de
+Boishardy de nombreux signes qui échappaient à leurs interlocuteurs.
+
+La conférence touchait à son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau
+venaient de se lever. Boishardy leur remit à chacun une feuille de
+papier sur laquelle se lisaient des caractères d'impression.
+
+--N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout,
+c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.
+
+--Quel décret, mon très cher? demanda le marquis d'une voix grêle et
+avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et
+le ton ferme et impératif de Boishardy.
+
+--Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout à l'heure.
+
+--Vous plairait-il de le relire?
+
+--Volontiers.
+
+Boishardy ouvrit l'une des feuilles.
+
+--Décret du 31 juillet 1793, dit-il.
+
+--Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit
+être connu de tous.
+
+--Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il
+paraît qu'il est resté longtemps en carton à Paris, car il n'est arrivé
+ici et n'a été placardé qu'il y a quinze jours.
+
+--Continuez alors.
+
+Boishardy reprit:
+
+--Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages,
+dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de
+brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrêtés, les voici:
+
+Arrêtons et décrétons ce qui suit:
+
+«1º Tous les bois, taillis et genêts de la Vendée et de la Bretagne
+seront livrés aux flammes;
+
+«2º Les forêts seront rasées;
+
+«3º Les récoltes coupées et portées sur les derrières de l'armée;
+
+«4º Les bestiaux saisis;
+
+«5º Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l'intérieur;
+
+«6º Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes
+réfugiés;
+
+«7º Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis
+seize ans jusqu'à soixante, devront prendre les armes dans les districts
+limitrophes, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie et traités
+comme tels par tous les bons patriotes.»
+
+Boishardy jeta le papier sur la table.
+
+--Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle
+mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces
+articles, ne se défendront-ils pas jusqu'à la mort?
+
+--Sans doute! répondit Cormatin.
+
+--Permettez, fit le marquis en s'éventant gracieusement avec son
+mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut
+écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes.
+
+--C'est ce à quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau.
+
+--Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.
+
+--Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.
+
+--Il faut d'abord élire des chefs.
+
+--Nous en avons.
+
+--Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.
+
+--Douteriez-vous de la mienne?
+
+--Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnaîtrez
+qu'il y a en France des noms au-dessus du vôtre.
+
+--Où sont-ils, ceux-là?
+
+--A l'étranger.
+
+--Eh bien, qu'ils y restent!
+
+--Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.
+
+--Qu'ils viennent, alors! s'écria Marcof en frappant sur la table.
+
+--Ils viendront, messieurs, ils viendront!
+
+--Quand il n'y aura plus rien à faire, n'est-ce pas, monsieur le
+marquis?
+
+--Vous prenez d'étranges libertés, mon cher.
+
+--Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons à être
+fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et
+qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie,
+viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle
+dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout
+au moins qu'elle les défende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette
+émigration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme
+d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Répondez, monsieur le
+marquis! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui
+les en empêche? qui s'oppose à leur venue parmi nous? qui les retient de
+l'autre côté du Rhin, où il n'y a rien à faire? Pourquoi ces retards?
+Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer à combattre
+dans nos rangs et à donner leur sang comme nous avons donné le nôtre?
+Leur place n'est-elle pas auprès de nous? Encore une fois, monsieur,
+répondez!
+
+Boishardy s'arrêta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement.
+Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un
+mot.
+
+--Quand monsieur de Jausset a parlé d'hommes de naissance pour
+commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi.
+
+--Après?... fit dédaigneusement le marquis.
+
+--Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.
+
+--C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous
+avez obéi à un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour
+pourrir dans les grades inférieurs.
+
+--Comme moi, n'est-ce pas?
+
+--Comme vous, mon cher.
+
+Marcof pâlit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrêta.
+
+--Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et
+je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine.
+
+Puis, se tournant vers le marquis:
+
+--Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous
+considèrent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui
+gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur
+ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en
+votre profit vous-même.
+
+--Qu'est-ce donc, je vous prie?
+
+--C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit à rien, et qu'ils ne
+pourront être désormais quelque chose qu'avec notre permission et notre
+volonté.
+
+--Très bien! dirent les autres chefs.
+
+--Et quant à vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant
+ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la
+moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la
+moitié, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.
+
+--Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu'à partir de ce jour
+vous n'êtes qu'un simple soldat.
+
+--En vertu de quoi?
+
+--En vertu de ceci.
+
+Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.
+
+--Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale
+le comte de Provence.
+
+--Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le
+papier et en le rendant au marquis.
+
+--Vous comprenez?
+
+--Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si
+vous en êtes digne.
+
+--En doutez-vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous m'insultez! s'écria le marquis en portant la main à la garde de
+son épée.
+
+--Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain.
+
+--Pardon! je croyais être entre gentilshommes. Mais répondez nettement.
+Refusez-vous oui, ou non, de m'obéir?
+
+--Oui, mille fois oui!
+
+--Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.
+
+--Faites.
+
+--On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.
+
+--Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le
+marquis de Jausset.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que, s'écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller
+avec votre brevet sur la poitrine.
+
+--Vous oseriez?
+
+--N'en doutez pas.
+
+--Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici,
+monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l'émigration, et nous
+saurons nous en passer encore. Je vous engage à retourner à Gand: c'est
+là qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant
+d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout
+gentilhomme que vous êtes, vous pourriez bien être accroché à une
+branche de chêne.
+
+--Messieurs! messieurs! s'écria le marquis blême de colère, il faut que
+l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!
+
+--Assez! fit Boishardy.
+
+Il appela Fleur-de-Chêne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.
+
+--Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il
+en désignant le marquis. Tu le mèneras à La Roche-Bernard, et là
+monsieur s'embarquera pour aller où bon lui semblera.
+
+Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec
+des brevets dans leur poche.
+
+--Les émigrés sont fous, dit Chantereau.
+
+--Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions
+cette scène et reprenons notre conversation au moment où cet imbécile
+empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles
+de la Vendée?
+
+--Mauvaises, répondit le chouan en s'avançant. Depuis la bataille de
+Cholet, Charette s'est tenu isolé dans l'île de Noirmoutier, dont il a
+fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut
+dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux
+Herbiers l'a confirmé dans son commandement en chef.
+
+--Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est
+passé ici se rendant en Vendée cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu
+de nouvelles.
+
+--Si; ils se sont vus à Maulevrier.
+
+--L'entrevue a été mauvaise. Ils ne s'aiment pas.
+
+--Oh! s'écria Marcof; toujours la même chose donc; ici comme parmi les
+bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs
+forces? Ils font passer l'intérêt personnel avant le salut de la
+royauté, les causes particulières avant la cause commune? De stupides
+rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?
+
+--La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin.
+
+--Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.
+
+--Où il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des
+siennes! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs.
+
+--Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta
+Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonné de garder à tout prix ce
+placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sûre
+en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos
+campements et tenez-vous, prêts à agir et à vous replier sur moi au
+premier signal. Adieu, messieurs! fidèles toujours et quand même, c'est
+notre devise. Que personne ne l'oublie!
+
+Les deux chefs prirent congé et s'éloignèrent. Marcof et Boishardy
+demeurèrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis,
+Boishardy s'approchant vivement du marin:
+
+--Vous avez donc été à Nantes? dit-il.
+
+--Oui, répondit Marcof.
+
+--Si vous aviez été reconnu?
+
+--Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je dû affronter des
+dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.
+
+--Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous réussi?
+
+--Malheureusement non.
+
+--Ainsi, il est toujours dans les prisons?
+
+--Toujours.
+
+--Et cet infâme Carrier continue à mettre en pratique son système
+d'extermination?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Philippe est perdu, alors?
+
+--Perdu, si je ne parviens à le sauver avant huit jours.
+
+--Le sauver! Est-ce possible?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais vous le tenterez?
+
+--Je partirai pour Nantes demain même.
+
+--C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.
+
+--Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou
+nous mourrons ensemble.
+
+--Quels sont vos projets?
+
+--Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation.
+
+--Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'à lui!
+
+--Peut-être.
+
+Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se
+poser en face de Marcof:
+
+--Vous partez demain? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauvé Philippe?
+
+--Ou que nous serons morts tous deux.
+
+--Bien!
+
+--Vous m'approuvez, n'est-ce pas?
+
+--Je fais mieux.
+
+--Comment cela? dit Marcof étonné.
+
+--Je vous aide.
+
+--Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laissé mes hommes à bord de mon
+lougre.
+
+--Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un coeur dévoués qui vous
+secondent et agissent comme un autre vous-même si, par malheur, vous
+succombiez.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Avez-vous choisi quelqu'un?
+
+--Personne encore.
+
+--Alors ne choisissez pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'irai avec vous.
+
+--Vous, Boishardy?
+
+--Moi-même.
+
+--Mais....
+
+--Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?
+
+--Si fait! tonnerre! à nous deux nous le sauverons.
+
+Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa
+poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses
+paupières.
+
+
+
+
+IV
+
+M. DE BOISHARDY
+
+
+M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les
+braves coeurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si
+loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le
+marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha
+profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se
+comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à
+défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'oeil ferme et
+rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle
+a de noble et de périlleux.
+
+M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la
+chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille
+terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la
+cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute
+rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de
+royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait
+dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il
+chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent
+les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait
+songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection.
+
+Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il
+avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se
+trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir.
+Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un
+homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et
+que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre.
+Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité
+de la force.
+
+Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A
+sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes
+filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse
+révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des
+causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.
+
+Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le
+redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres
+l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient
+pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa
+gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et
+chacun voulait le voir.
+
+Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut
+soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que
+nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793,
+dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il
+ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus
+redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec
+lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein
+était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes
+et les communes, en appelant les paysans aux armes.
+
+--C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos
+enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas
+mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la
+Convention nationale.
+
+La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher.
+Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres,
+si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et
+bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom,
+son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son
+intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans
+l'armée vendéenne.
+
+Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de
+l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission
+de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La
+Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre
+chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers
+les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au
+milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la
+guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est,
+espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le
+territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy
+leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son
+ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé
+depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète,
+opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes
+délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il
+le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des
+ennemis de sa cause.
+
+A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra
+dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât.
+Boishardy lui fit signe d'approcher.
+
+--Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il.
+
+--Oui, commandant.
+
+--Qui cela?
+
+--Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de
+quinze jours.
+
+--Il est revenu?
+
+--Il arrive à l'instant.
+
+--Bien!
+
+--Faut-il le faire entrer?
+
+--Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons
+avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.
+
+--Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.
+
+--Oui.
+
+--Qui donc avez-vous envoyé là?
+
+--Un homme sûr.
+
+--Qui se nomme?
+
+--Keinec.
+
+--Tonnerre!... qu'il entre vite!
+
+Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant
+Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui
+tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit
+pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa
+poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement.
+
+--Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof.
+
+--Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en
+me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant
+auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot.
+
+--Tant mieux! car Keinec est un brave coeur et un gars solide. J'ai été,
+moi aussi, à même de l'apprécier.
+
+En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy
+s'assit, et, s'adressant au jeune homme:
+
+--Tu as accompli ta mission? dit-il.
+
+--Oui, commandant.
+
+--Tu as vu La Bourdonnaie?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Quelles nouvelles de la Cornouaille?
+
+--Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à
+Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.
+
+--Après?
+
+--Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans
+les forêts.
+
+--Ils les ont pris?
+
+--Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés.
+
+--Et Yvon? fit Marcof vivement.
+
+--Il est mort!
+
+--Tué?
+
+--Martyrisé par les républicains!
+
+--Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un
+magnifique mouvement de colère.
+
+--Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été
+réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts.
+
+--Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.
+
+--Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux
+amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans
+l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars
+et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise
+par la famine.
+
+--C'est tout?
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Un papier que je dois vous remettre.
+
+Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de
+parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il
+l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte
+de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première
+colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et
+détaillée de la position politique et financière de chacun des individus
+désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la
+demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux.
+Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre
+rouge, une des lettres: S.--R.--T.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.
+
+--Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en
+suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes.
+
+--Et que veulent dire ces lettres?
+
+--S.--R.--T.?
+
+--Oui.
+
+--Surveiller, Rançonner, Tuer.
+
+--Je comprends.
+
+--Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos
+amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque
+individu désigné sera traité en conséquence.
+
+--Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises?
+
+--Oui.
+
+--Avec succès?
+
+--Certes.
+
+Marcof fit un geste d'étonnement.
+
+--Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy.
+
+--Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi
+marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui
+frappent.
+
+--Que voulez-vous? le résultat est contre vous.
+
+--C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je
+commandais à de pareils soldats.
+
+--Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent
+aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant.
+Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous?
+
+--C'est juste.
+
+--Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins,
+et je suis à vous pour ce qui nous est personnel.
+
+Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers.
+
+--Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours?
+Le placis se passera-t-il de vous?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale.
+
+--Elle sera ignorée, répondit Boishardy à voix basse en désignant Keinec.
+
+--Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof
+à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon
+je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes.
+
+--Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous
+trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux.
+
+--Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.
+
+--Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy.
+
+Puis s'adressant au jeune homme.
+
+--Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux
+entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est
+entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette
+nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne,
+il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends?
+
+--Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne.
+
+--Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon
+absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme
+et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais
+près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en
+l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je
+donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de
+malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à
+Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort
+possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais
+pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui
+remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette
+table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu
+entends bien, n'est-ce pas?
+
+--Oui, commandant.
+
+--Nous pouvons nous fier à toi?
+
+--Eh bien! non, dit résolument Keinec.
+
+--Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un
+geste d'étonnement.
+
+--Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme
+d'un ton ferme.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vais vous le dire, commandant.
+
+Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.
+
+--Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme
+d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé.
+
+--Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son
+interlocuteur.
+
+--Avec Marcof?
+
+--Oui encore.
+
+--J'irai avec vous.
+
+--Toi!
+
+--Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites
+vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez
+emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de
+plus aide toujours. Acceptez le mien.
+
+Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'oeil, et saisissant
+la main du marin:
+
+--Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je
+te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de
+courage, quelque sublime oeuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le
+sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret;
+garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma
+prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert
+du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres
+ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce
+but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je
+veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!
+
+--Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.
+
+--Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.
+
+--Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais
+plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je
+désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je
+t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu
+m'as vu à l'oeuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur
+mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète.
+Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos
+côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la
+cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous
+ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour
+les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang
+prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre.
+C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une
+fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.
+
+Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et
+fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent
+que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui
+s'était emparée de son coeur. On sentait que le jeune homme,
+profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme.
+Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de
+fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait
+pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le
+premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de
+Keinec.
+
+--Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui
+dit-il enfin.
+
+--Merci! s'écria le jeune homme.
+
+Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les
+porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté,
+il salua et sortit.
+
+--Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy
+lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau
+n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière
+au vent.
+
+--Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof.
+
+--Je le crois aussi.
+
+--Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout
+est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver
+celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret
+que je vais vous confier.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il
+faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette
+main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un
+acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je
+n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur.
+
+Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes
+en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés
+dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les
+déposa sur la table devant Boishardy.
+
+--Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.
+
+Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers
+avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se
+dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de
+l'autel improvisé. Marcof l'appela.
+
+--Où est Jahoua? lui demanda-t-il.
+
+--Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en
+désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de
+pénétrer Keinec.
+
+Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux
+jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains,
+comme deux frères.
+
+--Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et
+Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas
+encore pénétré.
+
+--Tu espères donc toujours? répondit Jahoua.
+
+--Dieu est bon, et sa puissance est infinie!
+
+--Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant.
+
+Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet.
+
+
+
+
+V
+
+LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN
+
+
+Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna
+la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se
+promenait avec agitation dans la petite pièce.
+
+--Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.
+
+--Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien?
+
+--Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces
+mystères.
+
+--Comment cela?
+
+--J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de
+Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et
+j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle
+s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette
+résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout
+d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y
+a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie
+et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous
+avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de
+la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette
+aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle
+se plaçait.
+
+--Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait.
+
+--Le croyez-vous?
+
+--Philippe l'avait épousée!
+
+--Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère.
+
+--Qui vous le fait penser?
+
+--La conduite de cette femme.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu
+autrement son rang.
+
+--Comment cela? Je ne comprends pas.
+
+--C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le
+château de La Guiomarais?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie
+vint mourir?
+
+--Je le sais.
+
+--Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles
+que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat.
+Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva
+charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort
+jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé
+cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait
+la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet
+qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une
+coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul,
+et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous
+le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre,
+séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse!
+
+--La misérable! murmura Marcof.
+
+--Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en
+agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable
+qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus
+ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous
+le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à
+s'évader en abusant de son empire sur le coeur de ce malheureux dont le
+corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y
+réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques
+jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la
+dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me
+répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus
+belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il
+ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir
+les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je
+fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard,
+où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas
+facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un
+rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet
+homme, elle parvint à fuir.
+
+--Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans
+tache des Loc-Ronan!
+
+--Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général
+républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le
+conduire à La Guiomarais.
+
+--Elle le fit?
+
+--Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on
+découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un
+bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom
+de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à
+deux doigts de sa perte.
+
+--Et qu'est-elle devenue?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires?
+
+--Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement
+d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse.
+
+--Et cette femme?
+
+--Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.
+
+--Si cela est, nous la verrons à Nantes.
+
+--Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en
+souriant.
+
+Puis changeant de ton:
+
+--Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je
+savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces
+deux années que nous venons de parcourir.
+
+--Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis
+qu'il s'est fait passer pour mort.
+
+--Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes?
+
+--Par mademoiselle de Château-Giron.
+
+--Sa seconde femme?
+
+--Oui.
+
+--Un ange de bonté, dit-on.
+
+--Et l'on a raison de le dire.
+
+--Où est-elle?
+
+--A bord de mon lougre.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis six semaines.
+
+--Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier
+point.
+
+--Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en
+Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois
+enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois
+lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la
+Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les
+nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres
+qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint
+jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors,
+Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en
+demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi
+jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était
+en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne
+pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom
+supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si
+cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant
+être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient
+attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il
+était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en
+quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être
+heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son
+coeur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses
+jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour
+de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient
+ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit
+des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de
+lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils
+avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque
+les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de
+cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus
+qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés,
+ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur
+escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux
+prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.
+
+--Commandés par qui? demanda Boishardy.
+
+--Par moi.
+
+--Par vous?
+
+--Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là.
+
+--Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours
+seulement sur nos côtes.
+
+--Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal
+d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en
+décembre.
+
+--Comment ne l'ai-je pas su alors?
+
+--Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre,
+j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant
+Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens
+s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque
+jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de
+les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre
+puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et
+prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le
+pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous
+le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins.
+
+--Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant.
+
+--En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une
+semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et
+à me rendre à Paimboeuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau
+tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains,
+traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la
+ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement.
+Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt
+repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et
+nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte
+avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce
+point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que
+j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers
+royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de
+l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous
+attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les
+bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme
+bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire
+s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en
+deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi,
+je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre
+attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient
+l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait
+de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les
+prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent.
+
+--Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour
+reprendre haleine.
+
+Le marin continua:
+
+--J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la
+moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où
+l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir,
+il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir
+contre les républicains, je donnai l'ordre de _s'égailler_ dans les
+genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas
+prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous
+côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais
+l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et
+nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers
+avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la
+fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient
+abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté,
+je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver
+leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient
+d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la
+Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles,
+terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance.
+Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y
+soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre
+compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés,
+prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des
+religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains
+comme pour m'adresser une prière.
+
+«--Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.
+
+«--Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.
+
+«--Vous êtes marin?
+
+«--Oui, ma soeur.
+
+«--Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?
+
+«--Le _Jean-Louis_.»
+
+Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me
+sembla murmurer de vives actions de grâces.
+
+«--Qu'avez-donc, ma soeur? lui demandai-je de plus en plus surpris.
+
+«--Il faut que je vous parle! me dit-elle.
+
+«--Quand cela?
+
+«--Sur l'heure; sans perdre un instant.»
+
+Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement
+mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler.
+J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se
+décida.
+
+«--Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai
+souvent entendu parler de vous.
+
+«--Par qui donc?
+
+«--Par ceux qu'il vous faut sauver.
+
+«--Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui
+me serrait le coeur.
+
+«--Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.
+
+«--Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous?
+
+«--Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.»
+
+Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression
+douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je
+vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient
+été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni
+Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à
+leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le
+tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne
+que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les
+femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire
+équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn
+étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer,
+je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon
+âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic
+prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner
+Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle
+de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une
+résolution. J'installai la pauvre femme à bord du _Jean-Louis_, et je la
+laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes,
+résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par
+les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour
+de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été
+enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais
+il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je
+vins vous trouver.
+
+--Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.
+
+--Oui.
+
+--Vous ne m'avez cependant parlé de rien.
+
+--Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait
+été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été
+incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à
+Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne
+rapportai aucun renseignement positif.
+
+--Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?
+
+--Je sais qu'il existe encore, voilà tout.
+
+--En êtes-vous certain?
+
+--Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs
+jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous
+savez que l'exécution suit de près la condamnation.
+
+--Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh
+bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent
+faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons.
+
+A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les
+sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy.
+D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution
+que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la
+saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la
+nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.
+
+Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le
+chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la
+route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du
+campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de
+se faire reconnaître.
+
+Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un
+carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux
+sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même
+mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses
+dernières instructions et piqua sa monture.
+
+--En avant! murmura Marcof.
+
+Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit,
+que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs
+têtes, faisaient plus épaisses encore.
+
+
+
+
+VI
+
+NANTES
+
+
+Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci
+comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes
+comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de
+la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route
+dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé
+et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices.
+
+De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les
+obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême
+en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même
+certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements
+heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées
+pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom
+illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères.
+
+Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres,
+rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres
+voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour
+devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles!
+
+Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui
+aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de
+la Bretagne.
+
+Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement
+constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous
+les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant
+devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies
+des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit
+puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des
+fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le
+lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie
+révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever.
+Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée
+pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui
+savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes
+gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est
+que la triste solitude.
+
+L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des
+métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination
+romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps
+subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette
+prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large
+de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de
+commerce.
+
+Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa
+source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis,
+ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir
+le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé
+d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette
+série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la
+souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le
+bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua.
+Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et
+du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville
+même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours
+d'eau, dont un grand fleuve.
+
+«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors
+du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un
+meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix!
+que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui
+avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...»
+
+En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par
+son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale
+actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle
+maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit
+le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit
+pas de pareil en France.»
+
+Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute
+sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait
+consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes.
+
+Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces
+hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux,
+nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal.
+Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien,
+qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir
+faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser
+avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le
+dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui
+de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie
+d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il
+n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement
+faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne
+savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour.
+Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus
+s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter
+les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se
+prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux
+amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du
+couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui,
+en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour
+un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes
+féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la
+contrée, et transforma le couvent en abbaye.
+
+Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation
+éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs
+rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour
+sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était
+écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une
+certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine
+l'atteindrait de période en période.
+
+En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa
+jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et
+faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit
+encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant
+au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela
+ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque
+toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans
+ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë,
+rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit
+la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages,
+après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels,
+chassèrent les habitants qui s'enfuirent.
+
+Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus
+qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut
+de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée
+imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée
+d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).
+
+Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs
+heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine
+jaillit, qui fut nommée la _fontaine de Notre-Dame_.
+
+Ce miracle, en portant l'épouvante dans le coeur des Northmans, augmenta
+l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain
+voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui
+avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes
+conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe
+basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un
+passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur
+les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le
+coeur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque
+animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et,
+grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur,
+bien que durant le Xe, le XIe siècle et une partie du XIIe, des
+indispositions fréquentes entravassent la marche du rétablissement
+complet.
+
+Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors,
+duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou
+la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône
+ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la
+désoler par de continuelles dissensions intestines.
+
+En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la
+ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante
+vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en
+1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il
+ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut
+la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous
+du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne.
+
+On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité.
+Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le
+protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au
+duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité.
+
+Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit
+une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la
+troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps
+après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes.
+L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres
+absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne
+prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que
+nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait
+au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de
+«tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la
+bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus
+l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle
+du duc, et on le voit même, dans un acte du XIIIe siècle, affirmer
+que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne
+relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il
+entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du
+comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de
+Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur
+leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel.
+On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de
+Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale.
+
+Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent
+de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas
+d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut
+le théâtre au XIVe siècle, elle se déclara pourtant avec énergie
+contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin,
+elle saisit la première occasion de revenir au duc.
+
+Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du
+duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre,
+Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa
+assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du
+duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII.
+Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les
+Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque
+que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de
+la Bretagne indépendante.
+
+François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en
+1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus
+tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne
+n'étaient pas de petits compagnons.»
+
+Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les
+puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi
+florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers,
+et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du
+dernier duc.
+
+Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux
+navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle
+devait voir encore sa prospérité augmenter.
+
+A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des
+prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize
+mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur
+l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement
+ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.
+
+Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible
+époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers
+en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait
+massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa
+énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On
+lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés
+dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les
+échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de
+maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de
+pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux
+habitants de se porter à aucun excès contre eux.»
+
+Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte
+en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Béarnais
+triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance
+religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté,
+interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux
+et de tant de crimes.
+
+Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu
+l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la
+tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha
+complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!
+
+Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le
+cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de
+Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir
+que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais
+était tombé.
+
+Pendant le cours du XVIIIe siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa
+splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle
+étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux
+vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une
+ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.
+
+Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au
+sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement,
+devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant
+abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et
+sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.
+
+La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait
+donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République.
+Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent
+la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.
+
+--Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre!
+disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons
+tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque
+parlera de capituler!
+
+L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et
+Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce
+sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne
+trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.
+
+Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de
+Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à
+Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe
+de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la
+souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement
+éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que
+l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage,
+manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y
+restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les
+boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants,
+épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude
+rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la
+dévastation.
+
+La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers
+entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île
+Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin,
+qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient
+pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville
+était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle
+part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui
+décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais
+mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est
+que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant
+une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.
+
+Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un
+perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins,
+dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions
+journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs,
+de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux
+chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible
+spectacle.
+
+Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En
+pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des
+crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler
+l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée
+par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches
+tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus
+braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à
+la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur
+cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces
+monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien
+ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par
+son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus
+abject par ses vices.
+
+Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur
+procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la
+poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la
+Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.
+
+Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il
+contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit
+une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la
+Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux
+départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir
+quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une
+mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une
+exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis
+Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes,
+on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et
+Gillet, lui avaient préparé les voies.
+
+Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du
+département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des
+instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à
+employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était
+simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et
+c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au
+reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait
+prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les
+prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le
+proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis
+florissante, maintenant morne et dévastée.
+
+
+
+
+VII
+
+LA COMPAGNIE MARAT
+
+
+La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux
+lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située
+dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une
+habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une
+résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.
+
+Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient
+l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce
+nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou
+chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits
+de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat,
+dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.
+
+Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin,
+Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et
+de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par
+cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous
+prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle
+que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le
+moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur
+qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père;
+Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie
+qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles
+qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.
+
+La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée
+par ses membres, de _fouiller_ les gros négociants. Le jour où Carrier
+l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion
+Vincent la Montagne:
+
+«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que
+d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent
+les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à
+votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons
+sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un
+vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»
+
+Puis, le même jour, le proconsul décrétait «_l'arrestation de tous les
+gens riches et de tous les gens d'esprit_». Décret d'une absurdité
+telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe
+intact dans les archives de Nantes.
+
+C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de
+rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande
+pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les
+bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne
+s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs
+poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les
+filles prostituées.
+
+En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier
+les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but
+qu'il atteignit promptement.
+
+La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à
+la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses
+sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces
+sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu
+élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole
+brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et
+le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette
+cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles
+de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des
+gouttelettes sanglantes.
+
+Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie
+Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement
+vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de
+quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front
+bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque
+imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater,
+un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante;
+tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres,
+étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et
+effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les
+satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement
+mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient
+rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et
+dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux
+Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.
+
+--Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face
+patibulaire en lui tendant cordialement la main.
+
+--Bonjour, Brutus! répondit Pinard.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--De l'entrepôt.
+
+--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?
+
+--Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de
+Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des
+airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces
+brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir
+qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.
+
+--Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que
+vingt-trois ce matin.
+
+--Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute
+neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.
+
+--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.
+
+--Je vais vous conter cela.
+
+Pinard se recueillit quelques instants.
+
+--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses
+auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce
+matin?...
+
+--Oui, répondit le sans-culotte.
+
+--Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que
+trente-cinq par jour.
+
+--Gonchon est un modéré! s'écria une voix.
+
+--Un suspect! dit un autre.
+
+--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent
+pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze
+par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà
+soixante.
+
+--C'est évident! dit Brutus.
+
+--Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois,
+fit observer Cincinnatus.
+
+--Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux
+que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.
+
+--Alors, faut trouver un moyen.
+
+--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.
+
+--Faut les brûler en masse!
+
+--Faites sauter les prisons avec eux!
+
+--Faites marcher le rasoir national jour et nuit!
+
+--Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez
+bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Parle vite!
+
+--Raconte-nous cela!
+
+--La parole est à Pinard.
+
+Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le
+lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux
+entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et
+commença:
+
+--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous
+connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre
+extrémité de la ville?
+
+--Oui! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques
+centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse
+une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la
+main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?
+
+--Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.
+
+--A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.
+
+--En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.
+
+--Un pur patriote!
+
+--Dame! il était à Paris en septembre.
+
+--Vive Pinard! hurla la bande.
+
+--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!
+
+--On ne jugera pas! répondit Pinard.
+
+--C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.
+
+--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.
+
+--Oui! oui! oui!
+
+--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au
+citoyen Carrier?
+
+--Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.
+
+--Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je
+désigne Brutus et Chaux.
+
+Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs
+bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au
+milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea
+vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et
+Brutus le suivirent.
+
+La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y
+pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de
+passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet
+précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les
+vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de
+ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses
+deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient
+le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de
+passer.
+
+--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.
+
+--Si fait.
+
+--Alors je vais lui parler.
+
+--Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre
+d'empêcher d'entrer.
+
+--Alors nous allons attendre dans le salon.
+
+--Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.
+
+Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et
+entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges
+en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes
+au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un
+moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps
+de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux,
+tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque
+chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers
+l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au
+salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.
+
+--Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme
+bouffée de fumée.
+
+--Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.
+
+--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en
+riant.
+
+--Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda
+Pinard.
+
+--Laquelle?
+
+--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les
+jours.
+
+--Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend
+ce qui lui plaît.
+
+--Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!
+
+--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites
+pour nous amuser?
+
+--Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur
+promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient
+cela, et elles sont douces comme des agneaux!
+
+--Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées
+dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.
+
+--Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.
+
+--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux
+jours?
+
+--Tiens! il a eu un peu raison.
+
+--Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les
+deux[3]!
+
+ [Note 3: Historique.]
+
+--Imbécile! qu'est-ce que cela fait?
+
+--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai
+visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique
+d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus
+de deux mois.
+
+--Eh bien?
+
+--On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être
+expédié depuis longtemps.
+
+--Comment le nommes-tu?
+
+--Jocelyn.
+
+--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.
+
+--Tu le connais aussi?
+
+--Je l'ai vu en Bretagne autrefois.
+
+--C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.
+
+--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le
+faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre
+aristocrate aussi!
+
+--Tu les a vus?
+
+--Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.
+
+--J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis
+trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce
+compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien
+d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en réponds.
+
+--J'irai voir cela, répondit Pinard.
+
+--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?
+
+--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais
+j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et
+nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.
+
+--Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes
+aristocrates de créanciers y passeront.
+
+--Et tu seras libéré?...
+
+--Sans que ça me coûte rien, au contraire!
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SULTAN TERRORISTE
+
+
+Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur
+éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire
+agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des
+chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.
+
+Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces
+et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge
+garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au
+plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins,
+écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que
+suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un
+moelleux tapis.
+
+Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées
+par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses
+pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si
+connus: _Liberté, égalité ou la mort!_ Une gravure, représentant une
+petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place
+d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre
+doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.
+
+ Français, le bonheur idéal
+ Ne pourra régner parmi nous,
+ Que quand les rois périront tous
+ Sous le rasoir national...
+
+Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:
+
+_Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux
+modérés!_
+
+En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de
+Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de
+noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces
+raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être
+brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier
+avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de
+géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à
+l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de
+septembre.
+
+Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large
+divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.
+
+Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou
+plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme
+avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente
+ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières
+dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par
+un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez.
+Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé.
+Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande.
+
+Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur
+démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine
+étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de
+constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la
+taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec
+un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore.
+
+Le côté moral de cette créature peu séduisante répondait entièrement au
+côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts
+remplissaient tellement son coeur, que la plus petite qualité n'avait pu
+y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir
+les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance.
+
+Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du
+ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.
+
+Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa
+femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il
+s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le
+récréait quelquefois.
+
+--Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela
+m'amuse[4].
+
+ [Note 4: Historique.]
+
+Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec
+succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était
+sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût
+comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que
+l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées
+pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire
+jeter en prison.
+
+Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se
+montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier
+avait peur de sa femme.
+
+Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il
+éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que
+lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main
+pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme.
+Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et
+le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme
+cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement,
+si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment,
+le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses
+et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais
+le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages
+fréquentes.
+
+Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y
+avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable.
+Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec
+laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était
+bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et
+avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé,
+ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec
+ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le
+voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes
+pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux
+et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté.
+
+Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il
+portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la
+boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de
+la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille.
+
+Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire,
+la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec
+acharnement.
+
+C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la
+place.
+
+Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille,
+au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se
+prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées
+deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national,
+toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes
+deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier.
+Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se
+déroulaient sur les épaules des deux femmes.
+
+La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à
+vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes
+flamboyaient dans l'ombre, dégageant leur fluide magnétique; ses
+sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec
+la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus
+rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable
+perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de
+distinction naturelle.
+
+Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons
+des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne
+cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de
+franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe
+camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues
+sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés
+de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel
+ils reposaient.
+
+Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la
+favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche
+assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande
+qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive,
+spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le
+proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures
+propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la
+compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et
+l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du
+monstre sanguinaire.
+
+L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques
+années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et
+certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure
+étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus
+accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose,
+plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique
+qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'oeil sur
+sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité
+morale.
+
+Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne
+Carrier tricotait philosophiquement.
+
+--Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à
+tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de
+douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût?
+
+--Je la trouve excellente.
+
+--Eh bien, nous l'essayerons ce soir.
+
+--Sur qui?
+
+--Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier.
+
+--Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique.
+
+--Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse
+un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se
+détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée
+d'Angélique Caron.
+
+--Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la
+douleur.
+
+--Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?
+
+--Explique-toi mieux, je te comprendrai.
+
+--Hermosa comprend bien, elle.
+
+--Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela,
+répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus
+d'intelligence que moi, elle a plus d'années.
+
+--Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle
+venait d'être mordue par un serpent.
+
+--Je veux dire ce que je dis.
+
+--Insolente!
+
+--Insolente, oui; menteuse, non.
+
+--Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez
+toutes les deux.
+
+--Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique.
+
+--C'est qu'il me plaît d'être ainsi.
+
+--Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en
+s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.
+
+--Ah! cela te tient au coeur?
+
+--Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?
+
+--Et tu les hais, n'est-ce pas?
+
+--Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la
+Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout.
+
+--Lesquels?
+
+--Boishardy d'abord.
+
+--Et puis?
+
+--Un marin nommé Marcof.
+
+--Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne
+le crois.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu le sauras plus tard.
+
+--Mais ce projet? fit Angélique avec impatience.
+
+--Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras
+autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se
+renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser
+de la bête venimeuse qui l'enlaçait.
+
+Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du
+cabinet s'ouvrit brusquement.
+
+--Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et
+en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes.
+
+Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit.
+Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.
+
+--C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer.
+
+--Je ne reçois personne!
+
+--Il dit que tu le recevras.
+
+--Son nom, alors?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne
+connais pas! s'écria Carrier avec fureur.
+
+--Il a une carte de civisme du comité de Paris.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?
+
+--Adresse-le au secrétaire.
+
+--Bien! répondit le sans-culotte en se retirant.
+
+Cinq minutes après, il rentra.
+
+--Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais
+incarcérer.
+
+--C'est le citoyen qui veut entrer.
+
+--Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là.
+
+--Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien
+timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés
+extraordinaires du Comité de salut public de Paris?
+
+Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se
+présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un
+peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près
+semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa
+tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux.
+
+--Diégo! murmura-t-elle.
+
+Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui,
+à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En
+l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de
+ton:
+
+--Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement.
+
+--Oui! répondit le nouveau venu.
+
+--Où sont tes pouvoirs?
+
+--Les voici.
+
+Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et
+tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir
+et les parcourut rapidement.
+
+--Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur
+l'inconnu.
+
+--Tout autant que toi, répondit ce dernier.
+
+--Alors nous nous entendrons.
+
+--Je le pense.
+
+--Tu as à me parler?
+
+--Sans doute.
+
+--Immédiatement?
+
+--Oui.
+
+--Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui
+voudrait me déranger!
+
+Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard
+autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.
+
+--Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie.
+
+Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à
+l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula
+vivement.
+
+--L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.
+
+--Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier.
+
+--Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas,
+n'est-ce pas?
+
+--Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?
+
+--Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée.
+
+--Toi?
+
+--Moi-même.
+
+--Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?
+
+--Elle trouve que tu vas lentement.
+
+--Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?
+
+--Si fait.
+
+--Eh bien!
+
+--Elle les approuve.
+
+--Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me
+reprocher ma lenteur.
+
+Puis se retournant vers les femmes:
+
+--Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le
+citoyen.
+
+Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la
+suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux
+femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un
+regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut
+refermée avec soin.
+
+
+
+
+IX
+
+LES PROJETS DE CARRIER
+
+
+Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La
+défiance se lisait dans les yeux du proconsul.
+
+--Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son
+interlocuteur passait de sa personne.
+
+Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui.
+
+--Ton nom? répéta-t-il.
+
+--Le citoyen Fougueray.
+
+--Tu es un pur?
+
+--Ma mission te le dit assez.
+
+--Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?
+
+--Non.
+
+--Je vais te le dire.
+
+--J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.
+
+--J'entends un républicain capable de boire on verre de sang
+d'aristocrate (_sic_).
+
+--Verse, je boirai.
+
+--Bien! Assieds-toi, alors, et causons.
+
+Les deux hommes s'installèrent sur le divan.
+
+--Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?
+
+--Oui.
+
+--Et qu'elle l'approuve?
+
+--Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller
+l'exécution.
+
+--Veux-tu que je te l'explique en détail?
+
+--Cela me fera un véritable plaisir.
+
+--Eh bien! écoute-moi.
+
+--Je suis tout oreilles.
+
+Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son
+interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter
+en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors,
+n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre.
+
+Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non
+seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait
+manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire
+un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il
+avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur
+qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu
+facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses
+gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au
+procureur.
+
+--Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi
+dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la
+France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates
+abondent le plus?
+
+--Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que
+Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.
+
+--Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement
+rechercher les brigands pour les incarcérer.
+
+--C'était ton devoir.
+
+--Et je l'ai accompli.
+
+--Nous n'en doutons pas à Paris.
+
+--Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont
+petites; elles regorgent d'aristocrates.
+
+--Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.
+
+--Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un
+poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay,
+les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des
+cachots.
+
+--Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?
+
+--Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais.
+
+--Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je
+comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des
+prisonniers. Après?
+
+--Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite
+qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément
+aux braves sans-culottes.
+
+--C'est ce moyen que tu cherchais?...
+
+--Et que j'ai trouvé.
+
+--Voyons cela!
+
+--J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à
+Saint-Nazaire.
+
+--Bon!
+
+--On clouera avec soin les sabords.
+
+--Très bien.
+
+--Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de
+ces navires.
+
+--Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront
+que l'on va les déporter tout simplement.
+
+--C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant
+d'un sourire monstrueux.
+
+--J'écoute avec la plus scrupuleuse attention.
+
+--Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on
+ferme l'entrée du pont avec des planches....
+
+--Bien clouées également?
+
+--Sans doute!
+
+--Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là.
+
+--Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se
+retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache
+dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.
+
+--Très bien!
+
+--J'appellerai cela «_les déportations verticales_,» ajouta Carrier en
+riant.
+
+--Des baignades révolutionnaires, fit Diégo.
+
+--Et la Loire sera «_la baignoire nationale!_»
+
+--Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas!
+
+--Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de
+t'avoir envoyé ici!
+
+--Et quand commencerons-nous?
+
+--Ce soir.
+
+--Qui est-ce qui prendra le premier bain?
+
+--Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet
+effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les
+autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.
+
+--A quelle heure la fête?
+
+--A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras?
+
+--Naturellement.
+
+--Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate
+de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!
+
+En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet.
+
+--Entrez! cria Carrier.
+
+La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans
+l'entre-bâillement.
+
+--Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier.
+
+--Quoi?
+
+--Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire
+une motion.
+
+--Qu'ils entrent! ce sont des bons!
+
+Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola.
+Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait
+commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard
+et Diégo se touchèrent la main.
+
+--Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double
+mouvement.
+
+--Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux
+aristocrates en septembre à Paris.
+
+--Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo;
+n'est-ce pas, Carfor?
+
+--Je ne m'appelle plus comme cela.
+
+--Tiens, tu as changé de nom?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi!
+
+--Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie
+des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé,
+et j'en ai changé.
+
+--Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement
+lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons
+auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.
+
+Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.
+
+--Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo.
+
+--Je me nomme Pinard.
+
+--Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la
+Convention?
+
+--Moi-même.
+
+--Je t'en fais mes compliments.
+
+--Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.
+
+--Te faire une motion.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt.
+
+--Tu as donc une idée aussi?
+
+--Et une bonne.
+
+--Dis-nous cela.
+
+Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les
+prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'oeil de Carrier
+flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main.
+
+--Adopté! cria-t-il.
+
+--Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant.
+
+--Cela n'empêchera pas.
+
+--C'est juste! nous irons plus vite.
+
+Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait
+conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais
+encore avait été _honorablement mentionné au procès-verbal de la
+séance_.
+
+En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la
+guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les
+honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de
+joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa
+assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux
+noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir!
+
+Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu
+et assisterait à l'oeuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le
+navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette
+double opération.
+
+Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina.
+Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait
+prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que
+le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir.
+Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les
+retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien
+et le proconsul restèrent seuls de nouveau.
+
+--J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Carrier.
+
+--Il s'agit d'une affaire importante.
+
+--Concernant la République?
+
+--Oui et non.
+
+--Explique-toi.
+
+Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre,
+et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul.
+
+--Lis cela! dit-il.
+
+Carrier se pencha en avant et lut à voix haute:
+
+ «Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui
+ ordonne, au nom de la République française, une et indivisible,
+ d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen
+ Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et
+ détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels
+ j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.
+
+ «Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des
+ mains du citoyen Fougueray.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ «Robespierre.
+
+ «Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»
+
+Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants.
+
+--Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se
+nomme Jocelyn? dit-il.
+
+--C'est cela même, répondit Diégo.
+
+--Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire
+guillotiner ces deux hommes.
+
+--Ainsi ils sont dans les prisons!
+
+--Je le crois.
+
+--Tu n'en es pas sûr?
+
+--Non.
+
+--Comment cela?
+
+--Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.
+
+--N'as-tu pas les registres?
+
+--Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces
+gueux-là?
+
+--Alors, j'irai voir moi-même.
+
+--Va, si tu veux.
+
+--Donne-moi un laissez-passer pour la geôle.
+
+Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes
+qu'il signa.
+
+--Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo.
+
+Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.
+
+--Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent
+encore, je prendrai des précautions pour l'avenir.
+
+--Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands?
+
+--Énormément.
+
+--Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent?
+
+--Non pas.
+
+--Alors que voulez-vous?
+
+--Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit
+de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment
+venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.
+
+--Plus tard.
+
+--Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?
+
+--Certainement.
+
+Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta
+en posant la main sur son épaule.
+
+--J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces
+deux hommes est un ci-devant.
+
+--Oui.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Que t'importe?
+
+--Dis toujours.
+
+--Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.
+
+--Enfin?...
+
+--Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.
+
+--Et Jocelyn?
+
+--C'est son domestique.
+
+--Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui
+flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah!
+ah! fit-il encore.
+
+--Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience.
+
+--Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:
+
+--Nous partagerons! dit-il.
+
+--Quoi? répondit Diégo avec étonnement.
+
+--Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous
+moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de
+celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr.
+
+--Tu crois?
+
+--Certainement.
+
+--Tu te trompes.
+
+--Impossible!
+
+--Si fait, te dis-je!
+
+--Alors je le ferai noyer ce soir.
+
+Diégo fit un geste violent.
+
+--Et la lettre de Robespierre? dit-il.
+
+--Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la
+reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire
+rendre compte de mes actions.
+
+--Renard!... murmura Diégo.
+
+--Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait
+dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien
+et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu
+n'as rien à craindre.
+
+--Eh bien! veux-tu être franc?
+
+--Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.
+
+--A la bonne heure!
+
+--A notre aise, alors.
+
+--Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que
+répondrais-tu?
+
+--As-tu donc des propositions à me faire?
+
+--Suppose-le.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi?
+
+--Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.
+
+--Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les
+persécuter... comprends-tu?
+
+--Je commence.
+
+--Que ferais-tu?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il
+ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce
+que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!...
+Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la
+République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait
+révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas
+être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs
+dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des
+rançons?
+
+--Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère.
+
+--Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où
+étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.
+
+--Citoyen Fougueray!...
+
+--Tu vas me menacer de me faire arrêter?
+
+--Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant
+démasqué.
+
+Diégo haussa les épaules.
+
+--Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide!
+répondit-il.
+
+--Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.
+
+Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur
+la poitrine du proconsul.
+
+--Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.
+
+
+
+
+X
+
+A BON CHAT BON RAT
+
+
+Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le
+misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa
+poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en
+écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris.
+
+--Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es
+qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu
+parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu
+stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le
+moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité
+de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à
+te communiquer un autre document.
+
+Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille
+et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté
+des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même
+forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le
+second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de
+Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de
+salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les
+quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré,
+n'osait bouger de place ni prononcer un mot.
+
+--Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter
+en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le
+Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de
+mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles
+ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose
+sur un pied plus convenable. Tu entends?
+
+--Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que
+Diégo donnait à la conversation.
+
+--Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le
+marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler
+comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut
+durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce
+jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à
+l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en
+position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons,
+prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!
+
+--Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.
+
+--Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!
+
+--Mais ce Loc-Ronan?
+
+--Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre
+millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la
+somme.
+
+--Je veux moitié! dit Carrier en se levant.
+
+--Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!
+
+--Est-ce conclu?
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--J'aurai moitié des rançons.
+
+--Je ne partage pas seul.
+
+--Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.
+
+--Soit.
+
+--C'est convenu?
+
+--Arrêté.
+
+--Je savais bien que nous finirions par nous entendre.
+
+--Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas
+mort, et dépêchons.
+
+--Tu es pressé maintenant?
+
+--Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi
+comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?
+
+--C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui
+est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune,
+réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée
+dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où,
+mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En
+passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille,
+et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile
+ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet,
+je l'ai laissé marcher avec les autres.
+
+--Il est mort?
+
+--Certainement.
+
+--Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette
+manière de procéder.
+
+--Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et
+ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa
+femme a échappé.
+
+--Où est-elle?
+
+--A La Roche-Bernard.
+
+--Qui l'a conduite là?
+
+--Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis.
+
+--Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet
+homme.
+
+--Imprudente! dit Diégo entre ses dents.
+
+Carrier ne l'entendit pas.
+
+--Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son
+mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.
+
+--C'est probable.
+
+--Toute sa fortune y passera.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis.
+
+--Adopté.
+
+--Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre
+pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en
+prison et qu'il va être jugé.
+
+--Et il y consentira?
+
+--J'en réponds.
+
+--En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à
+la place du département.
+
+--Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux
+seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser
+durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la
+terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse
+une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville.
+
+--Elle sera faite.
+
+--Et demain, nous commencerons à empocher.
+
+--C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et
+rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement
+imaginé.
+
+Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier
+retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit
+Pinard qui l'attendait.
+
+Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de
+salut public.
+
+--Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.
+
+--Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les
+mitraillades de ce soir? répondit Diégo.
+
+--Bah! ils sont donnés depuis longtemps.
+
+--Alors, allons chez toi.
+
+--Soit.
+
+Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay.
+
+--Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec
+précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui
+longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?
+
+--Enchanté.
+
+--Ça marche alors?
+
+--Supérieurement.
+
+--Carrier en est?
+
+--Parbleu! je te l'avais bien dit.
+
+--As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs?
+
+--Oui.
+
+--Et... qu'est-ce qu'il a dit?
+
+--Rien.
+
+--Il les a crus bons?
+
+--Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide.
+
+--Alors il ne doute de rien?
+
+--Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement
+imité les signatures.
+
+--Dame! j'y avais mis tous mes soins.
+
+--Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul.
+
+--Tu as vu comme j'ai joué mon rôle.
+
+--Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom!
+
+--C'était superbe!
+
+--Carrier partagera avec moi les rançons.
+
+--Bonne affaire; et pour le marquis?
+
+--Je lui ai promis moitié.
+
+--Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?
+
+--Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien!
+
+--Et si Carrier se fâche?
+
+--Tant pis pour lui!
+
+--Il pourrait te causer des désagréments.
+
+--Et à toi aussi.
+
+--Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à
+l'oeil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur
+dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient.
+
+--Très bien.
+
+--Mais toi?
+
+--Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier
+m'inquiète, et son affaire sera claire!
+
+--Ah! nous sommes de rudes joueurs.
+
+--C'est pour cela que nous gagnerons la partie.
+
+--Espérons-le.
+
+En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas
+de laquelle demeurait Pinard.
+
+--A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé
+l'homme que tu m'as adressé.
+
+--Piétro?
+
+--Oui.
+
+--C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai
+dit?
+
+--Oui.
+
+--Il est guichetier à la prison?
+
+--C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.
+
+--Très bien!
+
+--Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle
+de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants.
+
+--Ils vivent encore, n'est-ce pas?
+
+--Certainement.
+
+--C'est que Carrier m'avait parlé du typhus.
+
+--Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils
+valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que
+répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de
+les faire remettre dans la salle commune.
+
+--Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser
+noyer ou fusiller, à leur choix.
+
+--Pourquoi quatre jours encore?
+
+--Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte
+beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs
+j'attends de nouveaux renseignements indispensables.
+
+--Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte
+d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise.
+
+--Il n'y a personne chez toi?
+
+--Personne que la petite.
+
+--Elle est toujours dans le même état?
+
+--Toujours.
+
+--Pourquoi l'as-tu gardée?
+
+--Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont
+fait endurer ces brigands que tu connais.
+
+--En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof.
+
+--Ça, c'est bien vrai.
+
+--Mais je le retrouverai.
+
+--Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en
+l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux
+hommes se trouvaient.
+
+La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage
+de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement
+d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille
+grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles
+et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre
+d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille.
+Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine,
+laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte,
+communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle
+d'entrée.
+
+Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de
+la table.
+
+--As-tu soif? demanda le sans-culotte.
+
+--Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo.
+
+--Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de
+gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les
+premiers crus de Bordeaux, rien que cela.
+
+--Du vin girondin!
+
+--Il vaut mieux que les députés de son pays.
+
+--Fais-m'en goûter, alors.
+
+--Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait
+dans l'intérieur.
+
+Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix
+rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement
+sur le seuil.
+
+En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer,
+Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.
+
+--Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de
+son compagnon.
+
+--Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la
+jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne
+comme une gravure ancienne.
+
+--Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.
+
+Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position.
+Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais
+ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie,
+était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le
+froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme
+l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous
+cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux
+blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses
+soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de
+ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de
+regard. Ils étaient d'une fixité étrange.
+
+De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait
+murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se
+rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint
+langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite,
+puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur
+perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage
+indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un
+cri s'étouffait dans sa gorge.
+
+Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des
+larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait.
+Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant
+parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal
+à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers
+la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un
+mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité,
+elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave
+eût obéi à un maître cruel et redouté.
+
+Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les
+bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche
+de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la
+tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son oeil fauve d'où se
+dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent
+fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours
+craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.
+
+Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se
+passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque,
+sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la
+malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et
+machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa
+largeur.
+
+--Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers
+l'âme damnée du proconsul.
+
+--Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire
+triomphant.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune
+fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de
+la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles
+pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement,
+déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans
+l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs.
+
+--Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il
+déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien!
+comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement
+le service et à se rendre utile en société!
+
+--Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix.
+
+--Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!
+
+--Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas.
+
+--Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend
+parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue
+à la muraille.
+
+--Tu la bats?
+
+--Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne
+comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.
+
+Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains,
+il l'attira vers lui:
+
+--Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre.
+
+La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses
+grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le
+don de la vue.
+
+--Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre?
+
+La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était
+captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du
+temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard.
+
+--Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en
+désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris.
+
+--Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal,
+je ne veux pas te battre, moi!
+
+--Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête.
+
+--Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.
+
+Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se
+reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa
+pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement;
+puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa
+pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une.
+Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira
+sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa
+alors une exclamation joyeuse.
+
+--Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je
+recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie.
+
+Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son
+plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son
+visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la
+montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.
+
+--Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria
+Diégo en s'adressant à son ami.
+
+Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre
+enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents
+serrées et les mains frémissantes.
+
+Tout à coup son oeil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se
+dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle
+arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui
+déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle
+roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en
+tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec
+abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement.
+
+--Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur.
+
+--Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde
+bouteille.
+
+--Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le
+fixait sur moi.
+
+--Tu te trompes, mon cher.
+
+--Mais cependant....
+
+--Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que
+le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.
+
+--Tu crois?
+
+--Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de
+trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et
+lui adressait la parole pour se distraire.
+
+Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il
+se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras.
+
+--Où faut-il la transporter? demanda-t-il.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique.
+
+--Je te demande où est son lit, pour l'y porter.
+
+--Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié
+pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée
+ouverte permettait d'apercevoir.
+
+--Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant.
+
+--Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en
+occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule
+les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle
+en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à
+m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt.
+
+--Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.
+
+--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de
+l'oeil par ce mouvement familier à tous les buveurs.
+
+--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.
+
+Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il
+rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son
+interlocuteur.
+
+--Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le
+verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé
+entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par
+Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander
+asile.
+
+--Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou,
+interrompit Diégo.
+
+--Possible.
+
+--C'est moi qui t'ai sauvé.
+
+--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher
+ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à
+prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à
+l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait
+infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton
+aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne
+pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu
+acceptas.
+
+--Oui.
+
+--A condition que j'en ferais ce que je voudrais.
+
+--Mais tu ne devais jamais la tuer.
+
+--J'ai changé d'avis aujourd'hui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver
+toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent
+plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
+
+--Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.
+
+--C'est cela, pour qu'on la soigne.
+
+--Eh bien?
+
+--Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on
+la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre
+cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai
+pris des renseignements là-dessus.
+
+--Alors je la garderai près de moi.
+
+--Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.
+
+--Quand cela serait?
+
+--Impossible.
+
+--Non!
+
+--Ne suis-je pas libre?
+
+--Non.
+
+--Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.
+
+--Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous
+compromettre tous deux.
+
+--Et en quoi nous compromettrais-je?
+
+--Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle
+pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces
+êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici
+seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher.
+
+--C'est possible! dit Diégo en réfléchissant.
+
+--Alors, adieu nos beaux projets!
+
+L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son
+front et il paraissait méditer profondément; son oeil même se détourna
+du corps de la pauvre Bretonne.
+
+Pinard vida un nouveau verre et continua:
+
+--Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les
+signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant
+de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public;
+bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer
+mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie
+de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme,
+sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à
+son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de
+la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce
+soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer
+d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est
+entre mes mains.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le
+comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!
+
+--Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais
+rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon
+secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser
+jamais.
+
+--Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec
+cynisme.
+
+--Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me
+mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de
+Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du
+courage, tu en conviendras?
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à
+reculer, ne nous fâchons pas.
+
+--Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de
+cette petite bonne à guillotiner?
+
+--Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir
+martyriser.
+
+--Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit
+subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne
+penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en
+elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore,
+et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais
+mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle
+me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave,
+mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa
+folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente
+la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules!
+Chacun de ses gémissements me fait du bien au coeur. En gardant Yvonne
+près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si
+aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne
+m'échappe.
+
+Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le
+misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si
+largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se
+demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de
+lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir
+ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva
+et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard
+de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne
+toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par
+arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.
+
+Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression.
+Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa
+ensuite sur la table. Son parti était arrêté.
+
+--Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te
+l'abandonne, l'argent vaut mieux.
+
+--Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.
+
+--Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.
+
+--C'est juste.
+
+--Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des
+aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le
+marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer.
+Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas
+non plus à dédaigner.
+
+--C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés,
+tous ces tyrans.
+
+--Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?
+
+--Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils
+n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!
+
+--Partons alors.
+
+--Partons!
+
+Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune
+fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le
+bouton de la serrure et s'arrêta.
+
+--Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir;
+convenons de nos faits.
+
+--Soit.
+
+--Dans trois jours tu iras à l'entrepôt.
+
+--Oui.
+
+--Tu verras le marquis.
+
+--Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après
+l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de
+penser.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite? Le reste me regarde.
+
+--Tu iras chercher les écus?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne
+peut pas m'aller.
+
+--Comment veux-tu faire, alors?
+
+--Nous ne nous quitterons pas.
+
+--Mais encore faut-il sortir de Nantes.
+
+--Nous en sortirons ensemble.
+
+--Cependant....
+
+--Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te
+conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et
+nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé.
+
+--Comme tu voudras.
+
+--Convenu alors?
+
+--Convenu!
+
+--Eh bien! partons.
+
+Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son
+compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas
+lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent
+la maison.
+
+
+
+
+XI
+
+LA FOLLE
+
+
+Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un
+léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle:
+l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira
+doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières
+alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité.
+
+Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement
+connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine,
+elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang
+perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en
+attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de
+force.
+
+La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les
+mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en
+avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible
+comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna
+lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce
+qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux
+bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle
+recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son
+habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite
+et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la
+Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des
+mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots.
+Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries
+parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau
+malade.
+
+--Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.
+
+La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et
+marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient
+à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.
+
+--J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer
+son corsage et en arrachant son justin délabré.
+
+Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela
+lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la
+terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps
+penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause
+d'une personne qui écoute attentivement.
+
+--Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter
+le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon
+recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?
+
+Puis, s'adressant à un personnage imaginaire:
+
+--Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu
+d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?...
+Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne
+me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le
+jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la
+route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait
+sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....
+
+Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle
+poussa un cri et se débattit en reculant.
+
+--Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais
+pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce
+cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse.
+Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je
+vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que
+je me....
+
+Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier
+encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée
+effrayante la dominait évidemment.
+
+--La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés!
+Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!...
+Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne
+m'oubliez pas!!...
+
+Yvonne s'arrêta encore.
+
+--Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il
+m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!...
+Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!...
+répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un
+autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on
+introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva
+doucement et marcha sur la pointe du pied.
+
+--C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua....
+
+La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine
+fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et
+l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du
+sans-culotte:
+
+--C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!
+
+--Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment
+d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite.
+
+Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne,
+l'embrassa familièrement.
+
+--C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais
+défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait!
+
+--Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant.
+
+Yvonne poussa un cri.
+
+--Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?
+
+--Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je
+me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage,
+je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même!
+continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus
+tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux
+pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates
+des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur
+montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la
+Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier.
+C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira!
+
+Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à
+trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des
+angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.
+
+--Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je
+vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en
+pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir!
+
+L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha
+sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une
+chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et
+gras.
+
+Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse:
+
+--Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!
+
+La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se
+dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons,
+frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en
+faisaient ressortir la laideur repoussante.
+
+Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son
+front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout
+ce qu'elle avait d'insensé.
+
+--Ian Carfor! s'écria-t-elle.
+
+Le sans-culotte la saisit par le bras.
+
+--Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois
+que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.
+
+Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques
+pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la
+table avec colère.
+
+--Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de
+prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira
+à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier.
+Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait
+par trop dangereux de la laisser vivre!
+
+
+
+
+XII
+
+JULIE DE CHÂTEAU-GIRON
+
+
+Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du
+petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité
+sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève
+orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui
+de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se
+mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à
+leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un
+gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus
+ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de
+ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde
+sur les côtes de Bretagne.
+
+Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la
+première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son
+sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard
+n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en
+1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit
+port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile
+sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant
+de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des
+vivres, des munitions, et souvent des soldats _blancs_.
+
+Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les
+côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des
+ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la
+rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire.
+
+Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés
+les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés
+sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du
+présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.
+
+Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes
+de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu
+à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord
+avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit
+espace pour accomplir des promenades interminables.
+
+Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'oeil vigilant du chef,
+et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une
+femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années
+auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette
+femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux
+regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par
+la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les
+épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet
+de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la
+prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger
+bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses
+de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant,
+accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme,
+s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant
+près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing
+paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa
+tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux
+hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le
+lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le
+ciel noir en poussant un profond soupir.
+
+--Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof
+aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort?
+Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?
+
+Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant du _Jean-Louis_; un
+matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se
+retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant
+avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la
+brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait
+attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier,
+semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues,
+retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de
+l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons.
+
+--Une embarcation! dit-il à voix basse.
+
+--La vois-tu? demanda le contremaître.
+
+--Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des
+rames.
+
+--Dans quelle aire?
+
+--A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans
+l'obscurité.
+
+--Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la
+voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques.
+Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement!
+
+Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant
+auprès de la religieuse:
+
+--Va prévenir le patron! dit-il.
+
+L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que
+ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à
+l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot
+s'avançait certainement dans les eaux du lougre.
+
+Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant
+lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau
+goudronné.
+
+--Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on
+signale une embarcation à bâbord.
+
+--Venant de terre?
+
+--Oui, maître! On le suppose, du moins.
+
+--Qu'on ne la laisse pas accoster!
+
+Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des
+bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il
+s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée
+près de lui.
+
+--Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main
+délicate sur le bras du second du _Jean-Louis_.
+
+--Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre
+doux et agréable le rude accent de son organe.
+
+--Que vient-on de vous dire, mon ami?
+
+--Rien d'important, madame.
+
+--Mais encore?
+
+--On me signale une embarcation venant de terre.
+
+--Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui,
+et une embarcation du bord serait allée le prendre.
+
+--Qui croyez-vous que ce soit, alors?
+
+--Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés.
+
+--Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.
+
+--Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent
+bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné
+l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.
+
+--Et si ce sont des amis?
+
+--Ils se feront reconnaître.
+
+--Tenez! je crois entendre le bruit des rames.
+
+--Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la
+religieuse pour monter sur le bastingage.
+
+Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en
+tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se
+précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en
+saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les
+deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un
+goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa
+le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir
+accoster le lougre.
+
+Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et
+attendit.
+
+--Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic.
+
+--Bien! répondit le vieux maître d'équipage.
+
+Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange
+des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse
+s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors
+très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de
+l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les
+flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'oeil rapide autour
+de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au
+combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière.
+
+--Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse.
+
+Aucune réponse ne lui fut faite.
+
+--Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois.
+
+Un nouveau silence suivit ces paroles.
+
+--Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se
+redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart.
+
+Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le
+commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner
+l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.
+
+--Ce sont des amis! murmura un matelot.
+
+--C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos
+carabines et attention!
+
+Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre.
+
+--Le commandant! s'écria le mousse avec joie.
+
+--Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit
+loué! le Seigneur a exaucé ma prière.
+
+Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau
+coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord,
+s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une
+double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât.
+L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un
+bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à
+bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec,
+s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.
+
+--Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous
+faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis
+content, vous êtes de vrais matelots.
+
+Puis, se tournant vers le vieux maître:
+
+--Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.
+
+--Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement.
+
+--Tu feras donner double ration à l'équipage.
+
+--Oui, commandant.
+
+En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite
+main.
+
+--Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et
+en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce
+chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.
+
+--Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves
+gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.
+
+--Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse
+souveraine.
+
+Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales
+avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy,
+examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard
+où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de
+Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin,
+était redescendue dans l'entrepont.
+
+--Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne
+m'attendais pas à voir ce que je vois.
+
+--Comment cela? répondit Marcof en souriant.
+
+--Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau
+du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!
+
+--Vous trouvez?
+
+--D'honneur! je suis dans l'admiration.
+
+--Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le
+marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous
+pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_
+s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache
+au poing et le poignard aux dents!
+
+--Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la
+bouche, rien qu'en y pensant.
+
+--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?
+
+--Parce que des brigands nous y contraignent.
+
+--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher
+que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze
+lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus
+fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les
+yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.
+
+--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement
+que nous pourrons sauver Philippe.
+
+--Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame
+la marquise de Loc-Ronan?
+
+--Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.
+
+Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire
+et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans
+son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux
+qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant
+les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce
+titre à tous les points de vue et à tous les égards.
+
+Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres
+antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la
+religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble
+élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan,
+enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans
+un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il
+voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.
+
+Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient
+suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de
+guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve
+naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est
+rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur
+représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à
+demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en
+ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables:
+bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion.
+Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de
+l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se
+trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne
+l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse.
+Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les
+parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et,
+le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but.
+Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font
+emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment
+artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.
+
+A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir
+qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné
+à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues
+avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à
+l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des
+précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les
+boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs,
+sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du
+Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux
+pieds le moelleux appui de sa laine vierge.
+
+Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde,
+ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ,
+véritable chef-d'oeuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc
+d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de
+tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et
+grandiose, inviter à la prière.
+
+Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci
+rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les
+moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres
+de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du
+_Jean-Louis_, s'était sentie remuée jusqu'au fond du coeur à la vue des
+prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.
+
+--Vous êtes reine et maîtresse à bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit
+le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura
+désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés
+seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.
+
+Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari,
+que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir
+même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la
+religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles
+âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les
+instants.
+
+On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son
+premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à
+la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy.
+Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait
+avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide
+d'un miracle.
+
+--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la
+marquise.
+
+--Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte
+confiance dans la protection divine.
+
+C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés
+sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend
+les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et
+la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin.
+Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort
+suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de
+Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement
+que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son
+intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir,
+et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne
+s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à
+bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part
+active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.
+
+Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans
+l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et
+vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se
+dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait
+extérieurement à la porte de la religieuse:
+
+--Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous
+recevoir.
+
+Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant
+la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et
+Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se
+tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin
+présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité
+noble et empressée.
+
+La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des
+démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa
+main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide,
+précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des
+banalités d'usage.
+
+Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui
+inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce
+qu'elle ressentait au fond de son coeur.
+
+--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe
+meurt, je mourrai!
+
+En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de
+foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent
+profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement
+pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres
+relatifs au départ.
+
+--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.
+
+--Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le
+vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous
+mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis.
+Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à
+enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en
+défends l'entrée!
+
+--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.
+
+Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise
+demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le
+vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.
+
+--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que
+je sois restée fidèle à mes voeux dans ces temps où chacun n'a plus le
+respect de ses serments?
+
+--Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.
+
+--Puis, après un léger silence, il reprit:
+
+--Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans
+le monde?
+
+--Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.
+
+Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait
+confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la
+pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable
+sujet.
+
+Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait
+absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du
+navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.
+
+--Nous prenons la mer? dit-il.
+
+--Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que
+Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement,
+hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.
+
+Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la
+marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.
+
+Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manoeuvre et à la
+marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il
+appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver
+Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA ROUTE DE NANTES
+
+
+Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic
+descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du
+Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.
+
+--Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant
+toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.
+
+--Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?
+
+--Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de
+Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue
+étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la
+ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de
+Lavau.
+
+--Vous n'y pensez pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus,
+qui ont même établi garnison à Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos
+dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de
+Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?
+
+--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte,
+nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un
+navire en état de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de
+l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en
+quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.
+
+--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres,
+Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée
+de fusil du Croisic.
+
+--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec
+descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de
+pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher
+dans les bruyères de Saint-Étienne.
+
+--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.
+
+Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer,
+Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait
+stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure
+ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le
+lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment
+retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.
+
+On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année;
+aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui
+apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof,
+ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre
+que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve.
+Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des
+précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit
+Lavau que vers quatre heures du matin.
+
+Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre
+d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes
+nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne
+s'y trouvait.
+
+--Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le
+jour venu, nous nous mettrons en route.
+
+Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations
+à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du
+commandement.
+
+--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître.
+Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster
+aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute
+communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie
+comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des
+boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras
+au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq
+jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et
+tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des
+ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si
+je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas
+le lougre.
+
+Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais
+à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très
+vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots;
+mais Marcof l'arrêta.
+
+--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi
+tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans,
+pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!
+
+Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une
+dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on
+venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls.
+Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et
+l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.
+
+A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus
+majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le
+_Jean-Louis_, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de
+l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue
+des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins
+encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler.
+Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra
+une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.
+
+--Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant
+entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.
+
+--Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.
+
+--Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas
+possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.
+
+--Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui
+flottait à la suite du premier; celui-là remue!
+
+--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.
+
+--Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.
+
+Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps
+morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De
+minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les
+trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue
+de ce spectacle étrange et épouvantable.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier?
+Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!
+
+Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans
+les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames
+le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de
+ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas
+s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes
+sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se
+trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.
+
+--Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui
+demanda-t-il brusquement.
+
+--Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est
+une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la
+Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce
+que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!
+
+--Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.
+
+Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.
+
+--Philippe! dirent-ils ensemble.
+
+Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et
+s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en
+face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que
+tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait
+été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof
+de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua
+respectueusement.
+
+Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la
+rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite
+anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient
+l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation
+au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il
+avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts,
+des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse
+merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois
+mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile,
+néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les
+ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes,
+s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant
+soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à
+Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.
+
+--Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de
+celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les
+terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses
+compagnons.
+
+--Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil.
+
+--Je le crois aussi.
+
+--J'avais calculé notre départ en conséquence.
+
+--A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais
+fous? dit Boishardy en se frappant le front.
+
+--Pourquoi donc? demanda Marcof.
+
+--Regardez nos habits.
+
+--Eh bien?
+
+--Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je
+crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde
+noire!
+
+--Vous dites vrai.
+
+--Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois
+pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en
+suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à
+Keinec qui demeurait sombre et silencieux.
+
+Le jeune homme releva la tête.
+
+--Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel
+costume, mais que j'y entrerai.
+
+--Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour
+moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la
+gueule de ce Carrier que Dieu confonde!
+
+--J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien.
+Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux;
+là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de
+sans-culottes: nous serons méconnaissables!
+
+--Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de
+pareilles défroques.
+
+--Connaissez-vous un meilleur déguisement?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Va donc pour cette livrée de valets de bourreau!
+
+--J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon
+but!
+
+--Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne
+pensons qu'à Philippe.
+
+--Et à Yvonne! murmura Keinec.
+
+Marcof l'entendit.
+
+--Tu espères donc encore? demanda-t-il.
+
+--J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.
+
+--Pauvre enfant! soupira le marin.
+
+--J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua
+Keinec; peut-être Yvonne y est-elle?
+
+--Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.
+
+--Celle que j'aime, monsieur le comte.
+
+--Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof.
+Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il
+d'excellents conseils.
+
+--Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un
+peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher.
+
+Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis
+il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité
+sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il
+entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait
+en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage
+sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa
+selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement
+son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.
+
+En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de
+Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof.
+
+--Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le marin.
+
+--Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon
+signe.
+
+--Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles
+prononcées par ce misérable chevalier.
+
+--Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel?
+
+--Oui.
+
+--Et quelles étaient ces paroles?
+
+--Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à
+la justice... elle n'est pas notre soeur, c'est sa maîtresse à lui...
+à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un
+mouvement de colère.
+
+--Mais qui accusait-il de sa mort?
+
+--Le comte de Fougueray.
+
+--Son frère?
+
+--Il disait que cet homme n'était pas son frère!
+
+--Comment cela?
+
+--Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour
+savoir.
+
+--Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en
+parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des
+hallucinations étranges.
+
+--Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme
+avait conscience de ses paroles.
+
+--Qui vous porte à le croire?
+
+--Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas
+le frère du comte.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans
+les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes,
+mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure
+était demeurée gravée dans ma mémoire.
+
+--Et il a avoué cela?
+
+--Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?
+
+--Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.
+
+--Que pensez-vous de cela, Marcof?
+
+--Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait
+ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le
+comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse
+que se trouverait le noeud de cette intrigue, et malheureusement je ne
+puis répondre moi-même.
+
+--C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément.
+
+--Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant
+du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la
+droite des voyageurs.
+
+--Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la
+gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés
+que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant
+son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant
+la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon
+coeur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la
+retient prisonnière.
+
+--Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof.
+
+--N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été
+tué, j'en suis sûr.
+
+--Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets
+qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je
+t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.
+
+--Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront
+fait souffrir!
+
+Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la
+poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune
+homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y
+faillirait pas.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA PLACE DU DÉPARTEMENT
+
+
+Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes
+au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous
+les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement
+ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite
+rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des
+principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la
+Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du
+duché de Bretagne.
+
+Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le
+pillage.
+
+Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que
+l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A
+peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la
+nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis
+les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement
+réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent
+encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant
+que la nuit dans le coeur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait
+un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux
+trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la
+liberté.
+
+Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette
+solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes
+auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui
+couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait.
+Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait
+comme ne pouvant lui convenir.
+
+Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible,
+avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de
+succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands
+et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces
+jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques
+ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain.
+
+Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize
+ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac
+d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient
+fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit
+qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop
+neuf encore pour avoir été dédaigné par _monsieur de Nantes_, comme on
+disait sous l'ancien régime.
+
+Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à
+souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains
+de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les
+basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la
+partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons.
+
+--Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à
+lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.
+
+--Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se
+cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses
+forces.
+
+--Ah! tu ne veux pas lâcher?
+
+--Non!
+
+--Dis-le voir encore?
+
+--Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile?
+
+--Tiens!...
+
+Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez,
+lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions
+gigantesques.
+
+--Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai
+que tu es un aristocrate!
+
+--Essaie donc un peu!
+
+--Oui, je te dénoncerai!
+
+--Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!
+
+--Et Pinard est l'ami de papa!
+
+--Je te ferai passer sous le rasoir national!
+
+--Et toi dans la baignoire nationale!
+
+--Je le dirai au club!
+
+--Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés
+muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet?
+
+--Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société
+régénérée.
+
+Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément.
+
+--Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait
+rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai!
+
+--Oui, pour de vrai!
+
+--Pourquoi donc qu'on t'a reçu?
+
+--Ah! voilà!
+
+--Raconte-nous ça! hurla la bande.
+
+--J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que
+vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir.
+
+--Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.
+
+--Veux-tu me laisser parler, imbécile!
+
+Et Pichet reprit:
+
+--V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le
+secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa
+crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et
+j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur
+le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple
+d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière.
+
+--Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait:
+«Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante
+millions d'aristocrates et cent millions de modérés!»
+
+--C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et
+qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à
+la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les
+enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus
+au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné
+les honneurs de la séance.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un
+des jeunes compagnons du narrateur.
+
+--C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté
+de la tribune.
+
+--Et t'as eu les honneurs de la séance, toi?
+
+--Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des
+coups!
+
+Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était
+évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis;
+aussi se redressant avec satisfaction:
+
+--Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai
+patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa.
+
+Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son
+triomphe, ce couplet alors des plus à la mode:
+
+ La guillotine là-bas
+ Fait toujours merveille!
+ Le tranchant ne mollit pas,
+ La loi frappe et veille.
+ Mais quand viendra-t-elle ici
+ Travailler en raccourci?
+ Cette guillotine, ô gué?
+ Cette guillotine.
+
+Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont
+son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet
+qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle,
+pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque
+des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon
+résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla
+celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva
+attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers
+d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des
+chevaux et des voyageurs.
+
+Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers
+la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de
+l'époque: carmagnole bleue de _tyran_, pantalons courts, ceinture rouge,
+sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et
+descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux
+côtoyant les rives de l'Erdre.
+
+Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits
+nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des
+sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul
+ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit
+de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent
+étonnés et inquiets.
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy.
+
+--Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof.
+
+--Pas possible!
+
+--Cependant c'est bien le bruit du canon.
+
+--Sans doute.
+
+--Avançons toujours!
+
+--Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner.
+
+Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les
+enfants. Pichet accourut le premier.
+
+--Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire
+le canon?
+
+--Oui, que je le sais, répondit l'enfant.
+
+--Pourquoi alors?
+
+--C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!
+
+--On se bat donc!
+
+--Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier.
+
+Marcof et Boishardy se regardèrent.
+
+--Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.
+
+Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se
+retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec
+la crinière de son cheval:
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier?
+demanda-t-il avec aisance.
+
+--Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis
+deux jours?
+
+--Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.
+
+--Oh bien! alors, vous ne savez pas.
+
+--Qu'est-ce que nous ne savons pas?
+
+--La nouvelle invention du citoyen, donc.
+
+--Et tu la connais, toi?
+
+--Je crois bien! papa m'y a mené hier.
+
+--Où cela?
+
+--A la place du Département donc!
+
+--Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département?
+
+--Tiens! on y tue les brigands!
+
+--On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec
+impatience.
+
+--Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel
+interlocuteur.
+
+On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant
+l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole:
+
+--Si tu sais quelque chose, explique-toi!
+
+--Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les
+aristocrates....
+
+--On ne juge plus?
+
+--Eh non! c'était trop long.
+
+--Après?
+
+--La guillotine ne va plus assez vite....
+
+--Alors?
+
+--Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à
+l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur
+ont tiré dessus avec des fusils et des canons.
+
+--Tu es sûr de ce que tu dis?
+
+--Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement
+joli, citoyen!
+
+--Et on recommence ce soir!
+
+--Oui; ça sera comme ça tous les jours.
+
+Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy
+comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant
+encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous
+trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du
+cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit
+silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.
+
+--C'est fini! s'écria Marcof.
+
+--Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous
+perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes
+par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt
+faite.
+
+--Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces
+paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais
+faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau
+lui-même.
+
+--Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit,
+si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.
+
+Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart
+d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile
+de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs
+continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre.
+Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy
+s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se
+jeta de côté.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa
+monture.
+
+Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de
+distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre.
+
+--Un cadavre! dit-il.
+
+--En voici un second! continua Marcof.
+
+--Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin
+sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que
+du sang!
+
+--Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix
+frémissante.
+
+Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A
+chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé.
+Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et
+se baissant de temps à autre.
+
+--Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.
+
+--Tonnerre! la place est pavée de cadavres!
+
+Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et
+glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux
+et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois
+cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang.
+C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en
+bas âge.
+
+A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de
+Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de
+sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on
+pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur
+froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se
+regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent
+de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi
+ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur
+coeur.
+
+Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux
+tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant.
+C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en
+chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements
+s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des
+lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des
+os se brisant sous ces mâchoires affamées.
+
+On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se
+remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules
+ensanglantées et avides de carnage.
+
+--Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.
+
+--Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.
+
+--Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune
+homme presque agenouillé sur la terre humide.
+
+--Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les
+laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon
+sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et
+sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci
+tous les bleus que je pourrai atteindre.
+
+Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de
+résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec
+remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place.
+Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur
+horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux
+sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les
+chairs mortes.
+
+--Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une
+horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui
+flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en
+ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que
+nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!
+
+--Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent
+alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est
+presque un sacrilège!
+
+--Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!
+
+--Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces
+monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort?
+D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en
+tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes
+immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.
+
+--Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.
+
+
+
+
+XV
+
+LA VILLE MARTYRE
+
+
+Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant
+derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées
+affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs
+s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent
+dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans
+laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler
+n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait
+assister.
+
+A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les
+contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et
+une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient
+du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des
+musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet
+rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au
+public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «_propres à
+entretenir_, disaient-ils, _dans l'âme des bons citoyens, la gaieté
+républicaine_,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre
+une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle,
+s'apprêtait à chanter.
+
+--_La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!_ dit-elle,
+par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates.
+Premier couplet.
+
+Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette
+chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une
+attention profonde et de fréquentes marques de sympathie.
+
+ Vous vouliez être toujours grands,
+ Traitant les sans-culottes
+ De canailles et de brigands;
+ Ils ont paré vos bottes
+ Par le triomphe des vertus.
+ Pour que vous ne nous trompiez plus,
+ La justice vous sape;
+ Ducs et comtes, marquis, barons,
+ Pour trop soutenir les Bourbons,
+ Mettez votre tête à la trappe.
+
+Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy
+échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait
+autour de lui un regard sombre et menaçant.
+
+--Deuxième couplet, reprit la chanteuse.
+
+ Vous qui paraissiez plus hardis
+ Que des ci-devant pages,
+ Croyant d'aller en paradis
+ Suivant les vieux usages;
+ Vous riez, allant au néant,
+ Dans la charrette en reculant,
+ Comme écrevisse et CRAPPE (_sic_);
+ Montez le petit escalier,
+ Rira bien qui rira dernier,
+ Passez votre tête à la trappe!
+
+A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements
+redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage.
+
+Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de
+continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée
+qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un
+libraire et avait pour enseigne: A Notre-Dame de la Guillotine. Le
+marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur
+le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une
+persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point
+que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda
+brusquement pourquoi il le fixait ainsi.
+
+--Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai
+cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de
+plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau
+titre: _La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie
+républicaine, propre à former les bons citoyens._» Je tiens également
+les journaux de Paris: _l'Anti-Brissotin_, la _Trompette du père
+Bellerose_, _la Discipline républicaine_.
+
+Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy
+du coude:
+
+--Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en
+montre. Celui-ci est curieux!
+
+En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif:
+
+«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.»
+
+Puis, au-dessous, on lisait:
+
+«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame
+du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux,
+contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des
+passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et
+qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de
+juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses
+par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française
+(_sic_).
+
+--Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le
+meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.
+
+--Niveau? répéta Marcof avec étonnement.
+
+--Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy,
+ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent,
+et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août!
+
+--C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement
+fait.
+
+--Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le
+tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est
+aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est
+guillotiné ou se guillotinera.
+
+Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon
+pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la
+justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il
+comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui
+la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur,
+il haussa les épaules avec un geste de pitié.
+
+--Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais,
+vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a
+gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu
+parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne
+soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?
+
+Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un
+mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât
+du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un
+acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans
+la montre et le tendit à Boishardy.
+
+--C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que
+je veux aider à te régénérer.
+
+Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa
+bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du
+libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les
+mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober
+promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse
+ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand
+n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il
+la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:
+
+--Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates
+exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?
+
+--Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des
+guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la
+ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la
+collection complète?
+
+--Oui! dit Marcof en avançant à son tour.
+
+--La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le
+marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées
+semblables à celles que débitent les crieurs des rues.
+
+Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les
+listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché
+au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.
+
+--Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant
+sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que
+tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela
+se voit.
+
+Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère
+commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme,
+poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula
+vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.
+
+--Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois
+livres qu'il tenait à la main.
+
+Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol
+chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie
+courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique
+parfaitement de circonstance: «_Doit-on regretter l'or quand on peut
+s'en passer?_» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette
+phrase sentimentale: «_Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore._»
+
+Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En
+ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se
+désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en
+profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.
+
+--Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des
+aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en
+jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais
+patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres,
+et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.
+
+Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa
+poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis
+qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.
+
+--Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa
+main les feuilles qu'il venait d'acheter.
+
+--Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!
+
+--Bon espoir, alors!
+
+--Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux
+dont nous avons heurté les cadavres.
+
+--N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la
+rue. Tournons-nous à droite ou à gauche?
+
+--A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et
+ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur
+Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir.
+
+--A qui nous adresserons-nous?
+
+--Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je
+me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop
+éveiller les soupçons.
+
+Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon
+attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à
+assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient
+Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay,
+ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible
+épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la
+place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule
+immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y
+pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur
+blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son
+aspect avait de lugubre.
+
+--On tue encore ici? murmura Boishardy.
+
+--On tue partout à Nantes! répondit Marcof.
+
+--Tournons bride alors; j'en ai assez!
+
+Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues.
+
+--Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon
+coeur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu!
+souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne
+commettons point d'imprudence.
+
+--Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la
+dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en
+plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première
+tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel
+j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire
+provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes
+spectateurs.
+
+--Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains
+la colère du pauvre gars.
+
+Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser
+échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit
+un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point.
+Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu
+plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée
+l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de
+joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire
+dans la direction de l'échafaud.
+
+--Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi
+dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées
+de la foule, ah! voici la «_bière roulante!_»
+
+--Les aristocrates vont mettre «_la tête à la chatière!_» ajouta un
+autre.
+
+--Et ce soir, ils seront en «_terre libre!_» (au cimetière.)
+
+--Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!
+
+--Faut bien déblayer le sol de la république!
+
+--Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux
+représentations ce soir. Les gueux vont «_éternuer dans le sac!_» Les
+autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de
+fer et de plomb!
+
+Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un
+bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce
+refrain d'un style sauvage et infâme:
+
+ Mettons-nous en oraison,
+ Maguingueringon,
+ Devant sainte guillotinette,
+ Maguingueringon,
+ Maguingueringuette.
+
+Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser
+voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils
+étaient tombés au milieu d'une bande de la «_compagnie Marat_.»
+
+Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de
+ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des
+regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des
+soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la
+bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur
+l'encolure de son cheval.
+
+--Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et
+en s'adressant au sans-culotte de la «_compagnie Marat_» qui pérorait
+dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh!
+citoyen, donne-moi du feu!
+
+--Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en
+frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.
+
+Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent.
+
+--Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée;
+maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.
+
+--Lequel? répondit Brutus.
+
+--D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?
+
+--Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi
+les tièdes et les timorés.
+
+--Ah! tu es de la «compagnie Marat?»
+
+--Tu ne connais donc pas le costume?
+
+--Non.
+
+--Comment, non?
+
+--Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes.
+
+--D'oùsque tu viens, pour lors?
+
+--De Brest.
+
+--Ça va-t-il là bas?
+
+--Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois.
+
+--Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai
+patriote!
+
+--C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des
+purs, j'en réponds.
+
+--Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous
+arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les
+mitrailles de la place du Département?
+
+--Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la
+conversation.
+
+--C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de
+ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais
+soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc encore?
+
+--D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit
+heures du soir, et puis après les déportations verticales.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc!
+
+Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les
+noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille.
+Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de
+cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai.
+
+--Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation!
+Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la
+place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'oeil.
+
+Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «_Ça ira!_» tandis que Boishardy
+saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.
+
+--Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on
+va commencer.
+
+En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les
+flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher
+par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de
+sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se
+trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans
+la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste
+ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre
+réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa
+veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Coeur. En l'apercevant,
+Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il
+venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui
+marchait à la mort.
+
+--Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla
+Brutus en arrêtant la monture du jeune homme.
+
+Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «_bière
+roulante_» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus,
+avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce
+qui se passait dans l'âme du jeune Breton.
+
+--Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les
+reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais
+un!
+
+--C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié
+complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur
+qui lui adressait la parole.
+
+Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami;
+mais Brutus ne lui en donna pas le temps.
+
+--Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate
+toi-même! dit-il d'un ton menaçant.
+
+Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:
+
+--Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet
+aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et
+savoir ce qui en retourne.
+
+--Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!
+
+--Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt!
+ajouta un sans-culotte.
+
+La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui
+attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent
+simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit
+pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant
+retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de
+terre, et le jeta sur le cou de son cheval.
+
+--Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.
+
+Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses
+populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont
+il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là
+furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant,
+le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.
+
+--Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant
+aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses
+pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi
+bon sans-culotte que lui.
+
+Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet
+de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et
+étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier
+des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au
+milieu des sans-culottes.
+
+--C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.
+
+--Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant.
+
+--C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.
+
+Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui
+les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la
+terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont
+nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen
+s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette:
+
+--Vive le roi!
+
+A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des
+menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts.
+Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et
+lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort
+heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui
+les entouraient.
+
+--Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans
+profit pour personne.
+
+--Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc!
+il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!
+
+--Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire!
+
+--C'est bien! je me tais! mais....
+
+Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse
+de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution.
+Brutus l'observait du coin de l'oeil.
+
+--Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en
+réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de
+vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.
+
+Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins,
+lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête
+venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce
+fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.
+
+Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette
+étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un
+vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux
+blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait
+calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un
+peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé,
+malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur
+folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions
+nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison
+vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud,
+le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme
+se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau
+s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et
+la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de
+la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires
+cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables
+ne respectaient pas même la mort.
+
+--Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les
+yeux étincelaient.
+
+--En v'là des épaules de satin! répondit un autre.
+
+--Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la
+tête de la belle jeune femme.
+
+Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête
+pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se
+vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent
+avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de
+périr.
+
+--La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en
+avant la baignoire nationale et les déportations verticales!
+
+Puis, se retournant vers Boishardy:
+
+--Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que
+tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième
+représentation!»
+
+--Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste.
+
+--Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des
+Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux
+et tes amis.
+
+En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne
+représentait une guillotine avec cet exergue: «Au Rasoir national.»
+Puis, au-dessous, en lettres énormes: «_Ici on s'honore du titre de
+citoyen!_» (sic).
+
+La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais.
+Boishardy regarda Marcof.
+
+--Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous
+soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements
+utiles.
+
+--Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors.
+
+--Volontiers.
+
+Boishardy se retourna vers Brutus:
+
+--Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.
+
+--Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps.
+
+--Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie.
+
+--Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.
+
+Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret.
+En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la
+place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait
+plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en
+les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa
+dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur
+l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:
+
+--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.
+
+--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!
+
+--Alors j'en suis.
+
+--Naturellement.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?
+
+--Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse
+payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les
+envoyer au dépôt.
+
+--Garde-t'en bien!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle
+est pleine d'or.
+
+Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.
+
+--Bah! fit-il. Tu es sûr?
+
+--Puisque je te répète que j'ai vu!
+
+--Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.
+
+--Mais tu me garderas ma part?
+
+--Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes
+pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils
+sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à
+partager.
+
+--Fais pour le mieux.
+
+Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le
+sans-culotte revint auprès de ses compagnons.
+
+--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses
+collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie
+de la compagnie Marat; nous les tenons!
+
+--Qui ça? demanda l'un d'eux.
+
+--Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.
+
+--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.
+
+--J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner
+le mérite de la découverte.
+
+--Si nous les dénoncions?
+
+--Eh! non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a
+deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?
+
+--Si, je l'ai vu.
+
+--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y
+connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec
+Pinard et Carrier!
+
+--C'est une idée, cela!
+
+--J'en ai toujours, Spartacus!
+
+--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons
+nos sabres et nos pistolets.
+
+--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui
+qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.
+
+--Si nous prévenions Pinard, tout de même?
+
+--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations,
+nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la
+couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.
+
+--Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.
+
+En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de
+sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache
+d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le
+bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la
+foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent
+ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque
+côté du grand escalier du Bouffay.
+
+--V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES NOYADES
+
+
+Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux
+ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et
+croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus.
+Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une
+jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.
+
+Carrier appelait cela «_les mariages républicains_.» On entendait des
+gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et
+des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des
+baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.
+
+--Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir,
+vieux! comment ça va?
+
+--Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des
+chefs des noyeurs.
+
+--Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands
+d'aristocrates?
+
+--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il
+drôle, ce Brutus!
+
+Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château
+d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château
+d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop
+mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A
+partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux
+prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison
+lorsqu'ils marchaient au supplice.
+
+--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.
+
+--Quoi?
+
+--On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.
+
+--Bah!
+
+--Et un fameux, encore.
+
+--Qui l'a rendu?
+
+--Grandmaison.
+
+--Et quoi qui dit, ce décret?
+
+--Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver
+le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents
+et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).
+
+--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!
+
+Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.
+
+On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle;
+de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec
+désespoir:
+
+--Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.
+
+Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes,
+la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir
+seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers
+parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy
+et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à
+la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant,
+Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations
+verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de
+mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux,
+présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du
+Département.
+
+--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les
+idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié
+un envoyé du Comité de salut public.
+
+--Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.
+
+--Fougueray, répondit Brutus.
+
+--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir
+cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.
+
+--Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.
+
+--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.
+
+--C'est facile.
+
+--Quand cela?
+
+--Ce soir, si tu veux.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je
+l'enverrai chercher; je sais où le trouver.
+
+Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un
+regard rapide.
+
+--Le ciel est pour nous! murmura le marin.
+
+Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
+
+--Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des
+hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
+
+--Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont
+plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
+
+Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers.
+Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de
+l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le
+milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches,
+l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne
+permettait pas de distinguer très bien.
+
+Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la
+foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le
+bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage
+en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation
+était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
+
+--La suite à demain!
+
+Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le
+quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs
+yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de
+leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble
+les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était
+haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
+
+Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de
+la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue
+trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux
+avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci
+l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse
+d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur
+et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos
+grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.
+
+La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux,
+regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en
+pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons
+sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques
+se croisaient dans l'air.
+
+Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde
+réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces
+rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre
+se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof
+se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes
+qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous.
+Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.
+
+--Et maintenant, dit Brutus, allons boire!
+
+La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient
+rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas
+quittés depuis les noyades.
+
+--Keinec? dit le marin à voix basse.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin;
+qu'en penses-tu?
+
+--Je pense comme toi, Marcof!
+
+--C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal,
+frappe tant que ton bras pourra frapper.
+
+--C'est dommage qu'ils ne soient que sept.
+
+--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il
+faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.
+
+--Et moi aussi! répondit Keinec.
+
+Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une
+maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les
+bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers,
+dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.
+
+Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation,
+devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un
+des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui
+servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier
+tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier
+général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs
+économistes du XVIIIe siècle, avait voulu mettre ses théories en
+pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais,
+agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais
+tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses
+concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il
+recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à
+peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les
+émigrés, sa famille ayant pris la fuite.
+
+La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos,
+fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin,
+nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à
+profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui
+équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir
+d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles,
+travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres
+élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres,
+des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans
+l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait
+sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la
+maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement
+des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de
+rendez-vous.
+
+Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi,
+lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte
+s'ouvrit-elle aussitôt.
+
+--Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le
+seuil.
+
+--Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin
+rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer
+demain matin.
+
+Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui
+parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et
+tous entrèrent dans le cabaret.
+
+
+
+
+XVII
+
+CHOUANS ET SANS-CULOTTES
+
+
+Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres
+donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier
+général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous
+prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le
+sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la
+cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.
+
+--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.
+
+--Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.
+
+--Bien sûr?
+
+--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y
+trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes
+compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de
+Claude, le cabaretier de Richebourg.
+
+Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours
+auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime
+avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus
+sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:
+
+--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?
+
+--Personne que vous.
+
+--Eh bien!... tu vas filer toi-même.
+
+--Moi?
+
+--Et vivement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ça ne te regarde pas.
+
+--Et où veux-tu que j'aille à cette heure?
+
+--Ça m'est tout à fait égal.
+
+--Mais....
+
+--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.
+
+--Faut donc que je vous laisse ma maison?
+
+--Oui.
+
+--Toute la nuit?
+
+--Oui.
+
+--Cependant....
+
+--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en
+train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des
+aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des
+aristocrates?
+
+Un geste atroce accompagna la phrase.
+
+--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux
+aubergiste en frissonnant de tous ses membres.
+
+Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du
+cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de
+désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.
+
+--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!
+
+--Oui, citoyen oui!
+
+Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande
+salle.
+
+--J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous
+la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je
+saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a
+désigné Niveau.
+
+Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste
+table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se
+trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en
+remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La
+conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres
+de la compagnie Marat.
+
+--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative
+à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce
+soir?
+
+--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département,
+répondit Spartacus.
+
+--Pourquoi?
+
+--Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien quoi?
+
+--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces
+gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont
+la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!
+
+--Mais on ne les juge donc pas?
+
+--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils
+pas tous coupables?
+
+--Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi,
+qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas?
+Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que
+tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?
+
+--C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes,
+et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou
+vivants.
+
+--Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien.
+Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.
+
+--Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me
+renseigner, lui?
+
+--Le citoyen Fougueray?
+
+--Oui.
+
+--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!
+
+--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué
+du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.
+
+--Bah! nous verrons demain matin.
+
+--Non, ce soir!
+
+--Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?
+
+--Énormément.
+
+--Cette nuit?
+
+--Je te l'ai dit.
+
+--Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te
+renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?
+
+--Ça ne te regarde pas.
+
+--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et
+peut-être par le désir de faire naître une querelle.
+
+--Comment as-tu prononcé?
+
+--J'ai dit: «Je veux le savoir!»
+
+Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise,
+et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint
+cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du
+geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:
+
+--Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.
+
+--Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate,
+moi!
+
+--Eh bien! je vais lire pour toi.
+
+Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui,
+récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard:
+«_Liberté! Égalité! ou la Mort!_»
+
+--Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que
+bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre
+de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux
+savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre!
+Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé
+un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te
+trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?
+
+--Je comprends que tu es un aristocrate!
+
+--Bah! tu crois?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! crois-le!
+
+--Va, tu feras connaissance avec la guillotine!
+
+--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore
+trempé!
+
+Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui
+bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept
+ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait
+donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien
+brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.
+
+Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir
+seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait
+preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur
+son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait
+prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que
+le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud,
+lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour
+passer une partie de sa colère.
+
+--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de
+faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu
+tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!
+
+Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains
+et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna
+et s'adressant à Brutus:
+
+--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.
+
+--Non!
+
+--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.
+
+--Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te
+promener, tu me feras une commission.
+
+--Avec plaisir, citoyen Brutus.
+
+--Tu vas aller à Richebourg.
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Tu connais la maison de Carrier?
+
+--Sans doute.
+
+--Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras
+que des amis l'attendent chez toi.
+
+--C'est tout?
+
+--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la
+patrie est en danger! Ça le pressera.
+
+--Bien.
+
+--Il nous trouvera encore ici dans deux heures.
+
+--J'y vais!
+
+--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que
+maître Nicoud s'esquivait avec empressement.
+
+--Oui, répondit le marin.
+
+--Alors buvons, et pas de rancune.
+
+--Buvons, je le veux bien.
+
+--Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.
+
+--Parlons-en.
+
+--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?
+
+--Depuis deux jours.
+
+--Et il est bien avec Carrier?
+
+--Je crois bien, c'est un ami de Pinard.
+
+--Qu'est-ce que c'est que Pinard?
+
+--Comment tu ne connais pas Pinard?
+
+--Non.
+
+--C'est drôle!
+
+--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous
+avions quitté Nantes.
+
+--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat.
+Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier;
+c'est lui qui fixe les rançons?
+
+--Quelles rançons?
+
+--Celles que payent les prisonniers.
+
+--Les nobles?
+
+--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un
+liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros
+négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.
+
+--Tiens! c'est très adroit, cela.
+
+--Tu trouves?
+
+--Parbleu!
+
+--Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu
+approuves les rançons?
+
+--Très bien!
+
+--Et si tu étais incarcéré, tu payerais?
+
+--Peut-être.
+
+--Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant
+de la porte à laquelle il donna un tour de clef.
+
+Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les
+choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit
+néanmoins d'un ton parfaitement calme:
+
+--Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?
+
+--Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses
+compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur
+sabre.
+
+Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en
+un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux
+compagnons.
+
+--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.
+
+--Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.
+
+--Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?
+
+--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.
+
+--Et puis après?
+
+--Après?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à
+moins que....
+
+--Que quoi?
+
+--Que nous ne nous entendions.
+
+--Alors parle.
+
+--Nous avons besoin d'argent.
+
+--Bon.
+
+--Il nous en faut.
+
+--Combien?
+
+--Vingt-cinq louis chacun.
+
+--En assignats?
+
+--En or!
+
+--Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.
+
+--Tout juste.
+
+--Et tu crois que nous payerons?
+
+--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.
+
+--Pour qui nous prends-tu donc?
+
+--Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent
+affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes
+sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!
+
+--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers
+ses deux compagnons. Faut-il payer?
+
+--C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.
+
+--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le
+visage de ses amis.
+
+--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons
+payer... mais pas en argent.
+
+--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.
+
+--Je ne t'en parle pas non plus.
+
+--De quoi parles-tu alors?
+
+--D'un bon avis que je vais vous donner.
+
+--C'est une monnaie qui n'a pas cours.
+
+--Peut-être. Écoute-moi seulement.
+
+Et Boishardy se leva à son tour.
+
+--Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas?
+demanda-t-il en haussant la voix.
+
+--Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma
+poche.
+
+--Vous savez que leur tête est mise à prix?
+
+--Oui.
+
+--Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?
+
+--Trois mille livres.
+
+--Voulez-vous les gagner?
+
+--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux
+nous le livrer?
+
+--Oui.
+
+--Quand cela?
+
+--Ce soir même.
+
+--Loin d'ici?
+
+--Tout près.
+
+--Et comment le nommes-tu?
+
+--Boishardy!
+
+--Tu nous le livreras?
+
+--Je vous le jure!
+
+--Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.
+
+--Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en
+livrerons deux au lieu d'un.
+
+--Comment s'appelle le second?
+
+--Marcof le Malouin.
+
+--Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats
+nous amenaient de Saint-Nazaire?
+
+--Lui-même.
+
+--Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il
+donnerait deux mille livres de plus.
+
+--Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a
+dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout
+des vergues de son navire tous les misérables qui composent la
+compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis
+étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son
+tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de
+le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur,
+ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner!
+Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables
+tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de
+coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh
+bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M.
+de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route
+de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du
+sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!
+
+--Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.
+
+Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés
+de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils
+étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns
+étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus,
+toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la
+salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la
+gorge, l'envoya rouler sous la table.
+
+--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai
+fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.
+
+Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était
+un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les
+premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.
+
+Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux
+tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit
+rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans
+cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible.
+Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois
+chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le
+choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant
+lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un
+vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait
+au dehors.
+
+Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient
+seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne
+se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les
+coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au
+commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune
+homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa
+de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de
+l'agonie.
+
+Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus
+sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du
+Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel
+s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des
+invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les
+chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris
+mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui
+se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui
+avaient perdu les leurs.
+
+Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient
+rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux
+autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy,
+demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop
+longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur
+permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient
+adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine
+ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la
+porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait
+être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler
+auprès de ses compagnons.
+
+Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir
+d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à
+terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était
+veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
+
+Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des
+corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche
+entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un oeil étincelant
+l'horrible spectacle.
+
+--Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache.
+Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées
+aux âmes de l'enfer.
+
+--Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que
+sept!
+
+--Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous
+recommencerons bientôt.
+
+--Dieu le veuille! fit Keinec.
+
+--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur
+l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces
+charognes.
+
+--La Loire est proche....
+
+--Eh bien! jetons-y ces cadavres.
+
+--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par
+trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont.
+Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que
+Brutus a envoyé chercher.
+
+--Croyez-vous donc qu'il vienne?
+
+--Je l'espère.
+
+--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du
+loup!
+
+--Toujours est-il que nous devons l'attendre.
+
+--Soit; attendons.
+
+--Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé
+nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.
+
+Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche
+et la tendit à Keinec.
+
+--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on
+s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que
+tu as été près de la guillotine.
+
+--On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en
+ce moment n'en est que plus exact.
+
+--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.
+
+Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa
+ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils
+repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des
+sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.
+
+
+
+
+XVIII
+
+MAÎTRE NICOUD
+
+
+Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge,
+il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir
+la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le
+sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient
+au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg
+et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui
+l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le
+renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de
+Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud
+l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.
+
+--De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.
+
+--De la part du citoyen Brutus.
+
+--Où est-il, le citoyen Brutus?
+
+--Chez moi.
+
+--A l'auberge du quai?
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Il est seul?
+
+--Oh! non; il est avec des amis.
+
+--Lesquels?
+
+--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne
+connais pas.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?
+
+--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.
+
+--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?
+
+--C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur
+conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait
+voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné
+de venir le chercher.
+
+Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à
+connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire
+quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir.
+A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette
+démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût?
+Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard,
+avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement
+logique, il pensa à éclaircir la situation.
+
+--C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le
+citoyen Fougueray moi-même.
+
+--Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?
+
+--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout,
+fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes
+hommes et je t'envoie au dépôt.
+
+--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud.
+C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?
+
+--Oui.
+
+Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant
+le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et
+maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du
+proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.
+
+--Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu
+l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain
+soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il
+réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de
+me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus.
+Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres
+au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter
+des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus
+probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui
+accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons
+affaire.
+
+L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les
+rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et
+les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux,
+priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des
+sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit
+la rive du fleuve.
+
+--Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté
+la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je
+remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que
+m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je
+serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne,
+demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée
+verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de
+Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis
+quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!
+
+Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il
+s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix
+arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus
+distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à
+quelque distance et complètement séparée des autres.
+
+--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?
+
+Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le
+vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment
+même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se
+terminer.
+
+La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante
+était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres
+l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois
+les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait
+Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à
+l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la
+fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres
+percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le
+cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la
+cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours
+ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte
+conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse,
+mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait
+sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec
+la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était
+l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier
+conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été
+commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait
+exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud
+avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par
+une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.
+
+La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de
+sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée,
+non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par
+Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus
+utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres
+donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de
+clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir
+prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises
+pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de
+fer.
+
+Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure
+était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les
+contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants
+n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement,
+essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un
+faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait
+seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se
+passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.
+
+Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin
+situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit
+le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme
+satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il
+attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme
+parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir
+l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur
+lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans
+le voir.
+
+En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et
+éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour
+étouffer un cri.
+
+--Keinec! murmura-t-il.
+
+Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison
+que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à
+Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....
+
+Pinard s'arrêta.
+
+--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience
+d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?
+
+Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à
+coup il se frappa le front.
+
+--C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait
+partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est
+qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe
+dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à
+tout ceci.
+
+Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture
+dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une
+fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour
+de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées
+sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il
+atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé
+que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une
+épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord
+de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.
+
+Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs
+de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il
+vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses
+regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard
+reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.
+
+Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui
+tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes,
+et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés
+des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce
+massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son
+attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.
+
+Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son
+compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le
+sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés
+avec les cadavres.
+
+Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit
+un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la
+renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le
+verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers
+l'intérieur de la ville.
+
+--Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte
+que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le
+soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de
+doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.
+
+Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De
+joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de
+mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette
+maison était le cabaret à l'enseigne du «_Rasoir national_,» cabaret où
+Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour
+le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat,
+frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
+
+Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en
+fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le coeur de
+dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une
+vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres
+debout et vociférant.
+
+--Vive Pinard! hurla la bande.
+
+--Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais
+il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des
+leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!
+
+--Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.
+
+--Par qui? demandèrent sept ou huit voix.
+
+--Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont
+souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.
+
+--Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec
+stupéfaction.
+
+--Oui! répondit Pinard.
+
+--Sont-ils nombreux?
+
+--Où sont-ils?
+
+--Quand les as-tu vus?
+
+Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte
+effroyable.
+
+--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en
+s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la
+salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne
+crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais
+peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.
+
+--Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?
+
+--Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands
+causaient tranquillement assis auprès d'eux.
+
+A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne
+connurent plus de bornes.
+
+--A mort les chouans! s'écria-t-on.
+
+--A la Loire les aristocrates!
+
+--Vengeons nos frères!
+
+--Mort aux aristocrates!
+
+Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de
+la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de
+lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et
+leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée,
+qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la
+porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard,
+se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait
+se dire. Cet homme était Keinec.
+
+Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue,
+lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était
+d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force
+invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le
+dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En
+reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le
+secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu
+du terrible ami du proconsul.
+
+Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du
+danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au
+bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui
+avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant
+à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de
+derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux,
+demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et
+haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner
+les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques
+explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette
+époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous
+propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux
+yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une
+allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait
+le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la
+témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans
+secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la
+Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait
+la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui
+l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage,
+avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte
+desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de
+l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de
+chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer
+dans leur coeur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer
+ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En
+conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant
+l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «_carmagnole de
+Barrère_»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et
+splendidement colorée.
+
+Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se
+réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la
+prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel
+tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout
+entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept
+de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur,
+l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort,
+promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage,
+partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même
+mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'oeil les
+satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et
+de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il
+fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu
+contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard,
+qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais
+encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante.
+
+D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec;
+de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison
+et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès
+du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans
+Nantes. Aussi son oeil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et,
+voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:
+
+--Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois
+encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la
+véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A
+vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont
+osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A
+vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre
+sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la
+nation!
+
+--Vive la nation! hurla l'auditoire.
+
+--En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint
+son apogée.
+
+Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard
+les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand
+silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de
+vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait
+avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour
+prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin
+qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre
+vers le cabaret isolé.
+
+
+
+
+XIX
+
+LION ET TIGRE
+
+
+Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au
+guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure
+s'était écoulée depuis le départ de Keinec.
+
+--Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!
+
+--Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé,
+répondit Boishardy.
+
+--Et Keinec?
+
+--Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.
+
+--Lui serait-il arrivé malheur?
+
+--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui
+nous a si dignement secondés!
+
+--Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.
+
+--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous
+arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.
+
+--Vous avez raison.
+
+--Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.
+
+--C'est vrai; il n'y a plus d'huile.
+
+--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!
+
+--Qu'importe!
+
+--Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!
+
+--Eh bien! sortons alors.
+
+--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons
+Keinec.
+
+Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour,
+l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la
+terre.
+
+--Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.
+
+--Un galop de chevaux?
+
+--Non.
+
+--Des pas d'hommes?
+
+--Non plus.
+
+--Qu'entendez-vous donc alors?
+
+--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.
+
+--Allons sur le quai.
+
+Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur
+la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse
+encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le
+faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et
+l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.
+
+Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était
+devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes
+dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement
+dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention
+profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard
+humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le
+vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la
+ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et
+indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait
+rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.
+
+--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent
+par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à
+voix basse.
+
+Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.
+
+--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet
+d'une illusion.
+
+--Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au
+diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons
+de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à
+deux pas devant soi....
+
+Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:
+
+--Entendez-vous? dit-il.
+
+--Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est
+cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le
+bruit des chevaux.
+
+--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.
+N'apercevez-vous rien?
+
+--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!
+
+Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se
+tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme
+et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en
+plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et
+une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement
+fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans
+faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque
+insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et
+s'arrêta brusquement.
+
+--Les chevaux! s'écria Marcof.
+
+C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.
+
+--Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en
+voyant le jeune homme s'élancer à terre.
+
+--Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il
+est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous
+étions perdus.
+
+--Comment cela? demandèrent les deux hommes.
+
+--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et
+piquons! Il y va de notre salut.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Vous le saurez. A cheval! à cheval!
+
+L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement
+pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs
+savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.
+Ils sautèrent donc lestement en selle.
+
+--Regardez! fit Keinec en se retournant.
+
+Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment
+l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du
+quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,
+purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui
+s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux
+partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le
+bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il
+serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.
+
+--Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.
+
+--Oui, répondit Keinec.
+
+--Tu en es sûr? ajouta Boishardy.
+
+--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.
+
+--Et qui donnait cet ordre?
+
+--Celui qui a découvert notre présence dans la ville.
+
+--Le connais-tu?
+
+--Oui.
+
+--Quel est-il?
+
+--Ian Carfor!
+
+--Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si
+brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian
+Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?
+
+--Oui.
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Et tu ne l'as pas tué?
+
+--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne
+savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.
+
+--Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de
+Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,
+Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à
+l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de
+l'auberge.
+
+Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du
+_Rasoir national_. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de
+son cheval.
+
+--Descends! dit-il à Keinec.
+
+Keinec obéit.
+
+--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de
+nos chevaux et nous suivre au pas.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une
+vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons
+commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand
+nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont
+fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez.
+Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce
+que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous
+puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.
+
+--Et Philippe?
+
+--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;
+maintenant, j'en réponds.
+
+--C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je
+m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que
+vous m'appeliez vous-même.
+
+--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.
+
+La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés
+à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près
+d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de
+Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui
+pouvait dissimuler leur marche.
+
+--Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou
+deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles
+meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture.
+Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit
+est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce
+poignard.
+
+Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole
+en remit une à Keinec et garda l'autre.
+
+--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge,
+mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui
+meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?
+
+--Parfaitement! répondit Keinec.
+
+--Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne,
+peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans
+la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.
+
+--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons
+Carfor!
+
+--Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui
+qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?
+ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce
+qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!
+Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de
+vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux
+qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus
+vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le
+premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est
+dit, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la
+lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.
+
+Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour,
+lorsque Marcof le retint encore par la main.
+
+--Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux
+sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de
+la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où
+tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que
+je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble!
+Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels
+nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du
+brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend
+peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi
+la main, et songe à Yvonne!
+
+Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent
+pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna
+le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.
+
+Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de
+ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que
+ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il
+ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret
+et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison
+éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,
+placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de
+l'obscurité profonde.
+
+Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du
+reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec
+n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance
+sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la
+moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait
+le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient
+symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton
+de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient
+dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se
+présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la
+vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle
+il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes.
+Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses
+subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans.
+Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.
+
+--Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme
+des lâches!
+
+Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait
+justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que
+l'approche du danger avait menacé d'éteindre.
+
+--Fouillons la cuisine! dit un des assistants.
+
+Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine
+située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui
+donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la
+salle.
+
+--Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la
+maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!
+
+Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois
+hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la
+porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux
+sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les
+distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient
+avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le
+cabaret.
+
+Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis
+atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient
+chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard
+qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets
+placés sur deux lignes parallèles.
+
+Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de
+ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'oeil ardemment fixé
+en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps
+ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve
+guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait
+vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le
+sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres,
+éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.
+
+Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant
+presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté,
+appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant
+vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer
+sans éveiller l'attention du patriote.
+
+En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage
+du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité
+de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer
+leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations
+ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit
+tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin
+profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et
+atteignit la maison; là il se blottit et attendit.
+
+La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à
+l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le
+royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre
+pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main
+droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la
+poitrine.
+
+Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle
+toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se
+réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.
+Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,
+atteignit l'endroit où se tenait Marcof.
+
+Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une
+arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un
+sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide
+que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,
+qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé,
+roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se
+redressait-il, que Keinec était devant lui.
+
+--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard
+ensanglanté.
+
+--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous
+le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du
+berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne
+faut pas l'assommer.
+
+--Je tâcherai.
+
+--Viens.
+
+Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y
+régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne
+désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs
+premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la
+maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de
+l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard
+avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.
+
+--Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.
+
+--Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en
+voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre
+soupçon et le prit pour un des siens.
+
+--Est-il en haut, en bas, dans la cour?
+
+--Est-ce que je le sais?
+
+--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que
+cet ordre ne permet aucun retard?
+
+--Attends, alors, je vais l'appeler.
+
+Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:
+
+--Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!
+
+--Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Eh bien, dis que l'on monte!
+
+--Monte! répéta le sans-culotte.
+
+Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,
+il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait
+l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que
+Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le
+digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux
+venus.
+
+Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de
+trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet
+de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup
+éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.
+
+--Les aristocrates! les....
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais
+Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte.
+Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il
+portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte
+leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de
+Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer
+l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de
+l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna
+à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent
+seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une
+cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la
+bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.
+
+Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième
+combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec
+avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.
+
+--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.
+
+Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné
+l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et
+la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes.
+Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le
+brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien
+berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la
+pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui
+accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé
+d'ennemis menaçants.
+
+
+
+
+XX
+
+BOISHARDY, EN AVANT!
+
+
+A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans
+la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à
+l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à
+feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre
+ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés.
+Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant
+auxiliaire.
+
+Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une
+rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement
+de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les
+menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa
+Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes
+qui accouraient de toutes parts.
+
+L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un
+corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la
+porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,
+Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans
+être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le
+jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la
+vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses
+épaules.
+
+Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et,
+se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa
+hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle
+donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait
+communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le
+corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si
+audacieusement le lieutenant de Carrier.
+
+Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites
+successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie
+sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les
+cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au
+milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs
+mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait
+abattu déjà trois de leurs compagnons.
+
+Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se
+précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles
+assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes
+quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient
+s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent
+attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes
+se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa
+physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être,
+enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à
+contempler.
+
+Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les
+vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il
+n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer
+encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa
+farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il
+avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par
+les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée
+subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces
+herculéennes.
+
+Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et
+ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était
+plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au
+couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause
+royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait
+punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts
+crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide,
+frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les
+étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des
+lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les
+sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs
+poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les
+coups du marin.
+
+En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à
+ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura
+l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache,
+qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et
+les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la
+main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts
+à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa
+ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près.
+Cependant la position n'était plus tenable.
+
+Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins
+favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait
+pas de lutter longtemps.
+
+Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait
+à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une
+sueur abondante l'aveuglait par moments.
+
+Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups
+qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.
+
+Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait
+être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui
+servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang
+passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit
+enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs
+brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent
+simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui
+pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres.
+C'était Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait à son tour.
+
+Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour
+de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours
+Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait
+impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et
+s'était élancé au secours de son ami.
+
+Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et
+d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés
+encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne
+s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait
+d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque
+impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il
+étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique
+s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus
+terrible.
+
+Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les
+misérables prirent la fuite par le verger.
+
+Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main
+ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce
+moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy
+l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et
+poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait
+son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au
+galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau
+se dégagea et il secoua la tête.
+
+--Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.
+
+--Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la
+compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--A la bonne heure! Et toi, Keinec?
+
+--Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait!
+Marcof a agi seul.
+
+--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé
+la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.
+
+--Et cette fois je ne le lâcherai pas.
+
+--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait
+seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste,
+nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs
+monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi
+martyr.
+
+--En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?
+
+--A Saint-Étienne, répondit Marcof.
+
+--Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.
+
+--Oui.
+
+--Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.
+
+--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous
+soyons certains qu'il soit bien gardé.
+
+--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.
+
+--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès.
+Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à
+Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant
+sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires,
+et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne
+de bandits.
+
+--S'il ne voulait pas parler?
+
+--Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais
+l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le
+scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera,
+cela ne m'inquiète pas!
+
+Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste,
+Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de
+poing du jeune Breton.
+
+La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui
+fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps
+que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit
+au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa
+gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de
+tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance,
+il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse
+inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était
+attaché donnait à son corps.
+
+--Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof,
+lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que
+vous en ferez?
+
+--Je ne sais encore, répondit le marin.
+
+--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?
+
+Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le
+misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi,
+qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.
+
+--Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.
+
+
+
+
+XXI
+
+KÉROUAC
+
+
+Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois
+cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient
+en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en
+partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la
+campagne environnante.
+
+--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus;
+prenons par Saint-Herblain.
+
+--Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile.
+Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là,
+nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.
+
+Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant
+le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois
+hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt
+doublé les dernières maisons du petit bourg.
+
+La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et
+se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice.
+Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient
+d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient
+dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le
+sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir
+complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà
+par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de
+l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les
+veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des
+cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une
+strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau
+connaissance.
+
+Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères
+dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils
+galopaient toujours cependant.
+
+Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris
+qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de
+bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée
+dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans
+ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas,
+ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité
+semblait plus profonde encore.
+
+Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au
+rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une
+modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré
+l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un
+vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En
+apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la
+plus vive.
+
+--Vous avez donc réussi? dit-il.
+
+--Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon
+brave Kérouac.
+
+--Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des
+vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts;
+grand Dieu! seriez-vous blessés?
+
+--Non pas, tonnerre!
+
+--Vous vous êtes battus cependant?
+
+--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te
+raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter
+chez toi le prisonnier.
+
+--Un prisonnier!
+
+--Fait à Nantes cette nuit même.
+
+--Qui donc?
+
+--Pinard.
+
+--Le lieutenant de Carrier?
+
+--En personne!
+
+--Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir
+amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère
+et ma fille!
+
+--Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.
+
+--Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer
+Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du
+sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.
+
+Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première
+pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.
+
+--Pas ici, dit-il.
+
+--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.
+
+--Oui.
+
+Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée
+de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.
+
+--L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme,
+dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait
+autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés
+dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers
+de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en
+prévision de l'hiver.
+
+--Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave.
+Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et
+lie-le solidement au croc le moins élevé.
+
+Keinec s'empressa d'obéir.
+
+--Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a
+conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces
+sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire
+parler.
+
+--Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.
+
+En ce moment Kérouac entra dans le cellier.
+
+--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et
+en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.
+
+Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à
+Marcof.
+
+--Le drôle revient à lui, dit-il.
+
+--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma
+fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!
+
+Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien
+berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur
+la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé
+l'exécution de son plan.
+
+--Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne
+veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous
+soyons avertis des moindres événements du dehors.
+
+Le vieillard hésita.
+
+--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.
+
+--Non.
+
+--Tu me le promets?
+
+--Je te le jure.
+
+--Alors je vais veiller.
+
+Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à
+la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait
+encore ses sanglots.
+
+--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?
+
+--Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa
+fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de
+Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a
+été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler
+la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui
+apprenait qu'il avait perdu sa fille.
+
+--Les monstres! murmura le gentilhomme.
+
+Puis désignant Pinard:
+
+--Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.
+
+--Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de
+satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à
+frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le
+jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il
+est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce
+qu'il soit revenu complètement à lui.
+
+Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et
+enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.
+
+--Le voilà réveillé! dit froidement le marin.
+
+--Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te
+vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté
+est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai
+rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais
+aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que
+mon corps!
+
+--Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous
+défie; eh bien! nous allons voir.
+
+Et s'adressant à Keinec:
+
+--Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.
+
+Keinec sortit vivement.
+
+--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.
+
+--Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan
+pour faire obéir les éléphants.
+
+--Et quel est ce procédé?
+
+--Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive
+sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on
+enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il
+n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est
+insurmontable.
+
+Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.
+
+--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme
+vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.
+
+--Et vous croyez qu'il parlera?
+
+--Vous allez voir par vous-même.
+
+Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque
+de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui
+servait de manche.
+
+--Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit
+tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le
+prisonnier.
+
+Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de
+toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et
+présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux
+charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du
+prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa
+chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la
+face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des
+poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer
+d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé,
+agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard,
+ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement.
+Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se
+lisait sur son front légèrement relevé.
+
+--La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.
+
+--Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces
+à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.
+
+--Donnez-moi cela alors! dit le marin.
+
+Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc
+on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous
+les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient
+scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint
+vers Pinard.
+
+
+
+
+XXII
+
+LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
+
+
+A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans
+le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer
+les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans
+l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était
+essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient
+lieu à Nantes.
+
+Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement
+au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention
+donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans
+assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les
+réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.
+
+Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était
+tout naturellement au nombre des invités.
+
+Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans
+tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté
+d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des
+paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car
+tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à
+propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne
+paraissait nullement disposée à abandonner sa part.
+
+Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais
+qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête
+d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux
+seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez
+considérables.
+
+--Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en
+rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des
+rouages nécessaires pour faire marcher l'oeuvre; mais une fois nos
+efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai
+de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime
+sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de
+ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa
+propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!
+
+Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser
+dans la paume de sa main.
+
+--Et Carrier? dit Hermosa.
+
+--Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à
+craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens
+violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices,
+qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le
+faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien
+confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois
+le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus
+dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer
+plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre
+ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait
+falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?
+
+--Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la
+marquise.
+
+--Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à
+l'argent! tu n'as plus de poésie!
+
+--J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.
+
+--Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est
+fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que
+jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble
+société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et
+j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car
+demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette
+partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons
+ensemble.
+
+Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se
+levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des
+cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois
+quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le
+salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le
+vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner
+la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du
+corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança
+vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.
+
+Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la
+compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont
+toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de
+paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les
+murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à
+profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du
+patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie
+abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture
+grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par
+Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:
+
+ «NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.»
+
+Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné
+d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:
+
+ Marat, du peuple vengeur,
+ De nos droits la ferme colonne,
+ De l'égalité défenseur,
+ Ta mort a fait couler nos pleurs,
+ Des vertus reçois la couronne;
+ Ton temple sera dans nos coeurs!
+ Mourir pour la patrie,
+ C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
+
+De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes:
+
+ Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.
+ Ennemis de la patrie, modérez votre joie;
+ Il aura des vengeurs!
+
+De tous côtés l'oeil ne rencontrait que médailles en plâtre et en
+ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier,
+avec cet exergue:
+
+ MARTYR DE LA LIBERTÉ!
+
+Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les
+murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette
+affiche était ainsi conçue:
+
+ LEPELLETIER.
+
+ Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassiné
+ Par un brigand.
+
+ BRUTUS.
+
+ Le vrai défenseur des lois républicaines
+ Et l'ennemi juré des rois.
+
+ MARAT.
+
+ Le véritable ami du peuple,
+ Fut assassiné par les ennemis du peuple.
+
+Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on
+lisait ce quatrain:
+
+ Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,
+ Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé,
+ Est tombé sous les coups d'une horde flétrie.
+ Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé!
+
+Puis ces inscriptions placées et répétées partout:
+
+«_Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les
+sans-culottes!_»
+
+Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi
+lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête:
+
+«_Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée
+de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon._»
+
+C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et
+de coeurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine!
+Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse
+exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient.
+
+Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le
+corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux
+et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde
+de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul.
+L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les
+petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître
+Nicoud.
+
+Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné
+l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour,
+sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout
+simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était
+empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les
+promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de
+place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et
+l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793).
+
+Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus
+ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à
+proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit
+messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux
+premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se
+prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se
+permettaient assez familièrement à son endroit.
+
+On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du
+quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les
+royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants
+avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment
+de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt
+par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte,
+disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la
+charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution
+qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils
+ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés
+les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant,
+maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui
+criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne
+pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir
+conseil.
+
+Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de
+bouche en bouche. La position en effet était difficile.
+
+Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en
+arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le
+proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui
+annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus
+de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas
+reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on
+arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité
+aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de
+la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en
+route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire
+monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils
+trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de
+ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où
+nous l'avons laissé.
+
+Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le
+cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être
+massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes.
+Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à
+prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute
+participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait
+étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A
+mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes
+parts.
+
+Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une
+sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de
+pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître.
+L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au
+dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses
+bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué
+le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour
+de la maison du proconsul.
+
+Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du
+Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa
+qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer
+le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette
+exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons
+citoyens.
+
+Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se
+précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les
+mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés
+expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient
+pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la
+nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa
+connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de
+courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le
+royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof.
+
+Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir
+l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et
+anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne
+fallait pas se laisser entraîner par le découragement.
+
+--Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut
+pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien.
+
+Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé,
+battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la
+corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit
+dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la
+tête des sans-culottes.
+
+--Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer
+tranquillement Fougueray.
+
+En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et
+un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en
+connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble.
+Fougueray les interrompit et leur imposa silence.
+
+--Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à
+recevoir ses ordres.
+
+Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes
+qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première
+colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre
+avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit
+précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où
+nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui
+causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa.
+
+--J'ai à te parler, lui dit-il.
+
+--D'affaires? demanda le proconsul.
+
+--Oui.
+
+--Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain
+matin.
+
+--Non pas!
+
+--Je te répète que je ne t'écouterai pas.
+
+Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:
+
+--Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même.
+
+Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de
+tous ses membres. Son oeil vitreux exprima une terreur invincible.
+
+--Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que
+Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie.
+
+--Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray.
+
+--Ils ont attaqué la ville?
+
+--Non.
+
+--Qu'ont-ils fait alors?
+
+--Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens
+dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures
+vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes,
+les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.
+
+Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray
+raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.
+
+--Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant
+son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.
+
+--Malheureusement, la chose est exacte.
+
+--Impossible! te dis-je.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de
+hardiesse.
+
+--Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et
+cet homme, je le connais.
+
+--Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui
+a tué seul près de vingt sans-culottes?
+
+--Lui, aidé de deux autres.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Marcof le Malouin.
+
+--Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers
+venant de Saint-Nazaire?
+
+--Lui-même.
+
+--Et les deux hommes qui accompagnaient?
+
+--J'ignore qui ils sont.
+
+--Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?
+
+--Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je
+vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses
+plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux
+portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger
+doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.
+
+--C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations
+sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les
+prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du
+diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin,
+n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand
+même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on
+exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance
+de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la
+République!
+
+Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout
+scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre
+pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec
+stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec
+un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le
+peu de trouble que ressentait sa conscience.
+
+--Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans
+preuves, sans indices de culpabilité?
+
+--Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul.
+
+Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille
+imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant:
+
+--D'ailleurs, lis la loi contre les _suspects_, et tu verras qu'on peut
+arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret.
+
+Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des
+phrases:
+
+ «Doivent dorénavant être considérés comme _suspects_ et mis en état
+ d'arrestation et d'incarcération:
+
+ «1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie
+ par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.
+
+ «2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs
+ de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont
+ toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur
+ affectée.
+
+ «3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les
+ événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+ fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des
+ patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité,
+ une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un
+ modéré ou d'un aristocrate.
+
+ «4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels
+ la loi est obligée de prendre des mesures.
+
+ «5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou
+ patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les
+ contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les
+ modérés, et s'intéressent à leur sort.
+
+ «6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui
+ intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir
+ le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur
+ service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.
+
+ «7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution
+ républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son
+ établissement et sa durée.
+
+ «8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien
+ fait pour elle.
+
+ «9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse
+ qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
+ empêchent.
+
+ «10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des
+ signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la
+ liberté.
+
+ «11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou
+ fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.
+
+ «12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi,
+ partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au
+ Champ de Mars.»
+
+--Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant
+la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi
+maintenant qui est, ou plutôt qui n'est pas _suspect_ en France? Est-ce
+qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis
+le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me
+tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes
+ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen.
+Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile
+de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place?
+
+--La place de Pinard?
+
+--Oui.
+
+--En quoi consistait-elle?
+
+--Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la
+compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me
+donnait à signer.
+
+--C'est tout?
+
+--Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma
+confiance.
+
+--Et tu la reporteras sur moi?
+
+--Je te le promets.
+
+--Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et
+je te réponds du reste.
+
+--Tu veilleras à la sûreté de ma personne?
+
+--A mon tour, je te le promets.
+
+Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes
+républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en
+déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les
+blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui
+aplanissant tous les obstacles.
+
+--Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres
+à donner et de leur exécution.
+
+Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit.
+On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa
+fureur et de son cynisme.
+
+Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et
+en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul
+était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au
+sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron
+une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les
+plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était
+parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce
+à la bonne volonté de Fougueray.
+
+Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé
+du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs.
+Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement
+apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il
+allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait
+Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien
+autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion
+commune.
+
+--Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage,
+lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons
+peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à
+protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas
+fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me
+donne les millions en question, après, nous verrons bien!
+
+Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient.
+Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la
+pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis
+quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse
+et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un
+fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:
+
+--Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je
+me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que
+jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés
+disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof!
+tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la
+tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les
+moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il?
+continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce
+qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je
+les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour,
+j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour
+Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me
+restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord du _Jean-Louis_.
+
+Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y
+prit une lettre qu'il parcourut du regard.
+
+--Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie
+était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le
+patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé
+que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce
+vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné
+Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre
+mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement,
+et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes
+projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les
+prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas.
+
+Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse:
+
+«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre _le Jean-Louis_ est à l'ancre
+près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles
+n'est pas à bord.»
+
+--Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre.
+
+Il en ouvrit une autre.
+
+«20 frimaire, lut-il.»
+
+--Ah! c'est cela.
+
+«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le
+patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le
+titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron
+est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»
+
+Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant
+pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.
+
+--Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du
+_Jean-Louis_ et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est
+incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge
+du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le
+changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre
+heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps
+d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et
+j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère
+s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un
+sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard
+disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle
+heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir
+attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable
+perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à
+Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une
+heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a
+prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco!
+quelle succession de bonheurs!
+
+Ici Diégo s'arrêta brusquement.
+
+--Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un
+moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il,
+j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!
+
+Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la
+signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et
+le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les
+différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:
+
+--Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de
+voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma
+fortune!
+
+
+
+
+XXIII
+
+L'ENTREPÔT
+
+
+L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison
+principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la
+guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg
+où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison
+de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les
+différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la
+garnison.
+
+Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié
+par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur
+lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant.
+
+Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui
+faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute
+que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation.
+
+Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au
+gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un
+sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le
+conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le
+mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat
+d'apparence, au teint fortement basané et à l'oeil expressif.
+
+Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa
+échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira.
+Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée
+par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier.
+Piétro joignit les mains en poussant une exclamation.
+
+--Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo!
+
+--Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant
+l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec
+l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné.
+
+--Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux
+mois.
+
+--Heureusement pour toi encore.
+
+--Sans doute, et je ne le nie pas.
+
+--Tu te rappelles donc ce que tu me dois?
+
+--Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère!
+Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu
+me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le
+métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne.
+
+--A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu
+avais quitté le pays?
+
+--Nos bandes avaient été détruites.
+
+--Par qui?
+
+--Par les carabiniers, donc!
+
+--Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles?
+
+--A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est
+mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si
+j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je
+la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me
+trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de
+barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse,
+puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on
+prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais....
+
+--Tu t'étais trompé!
+
+--Je le sais.
+
+--Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misère et de faim,
+comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi.
+
+--Aussi te suis-je dévoué, Diégo!
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--Mets-moi à l'épreuve.
+
+--Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux
+prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés.
+
+--Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?
+
+--Oui.
+
+--C'est d'eux qu'il s'agit?
+
+--Précisément.
+
+--Ils sont là!
+
+--Dans la salle commune?
+
+--Sans doute; il n'y a de place nulle part.
+
+--Tu vas me conduire près d'eux.
+
+--Il vaut mieux qu'ils viennent ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu n'as donc pas encore visité les prisons?
+
+--Non.
+
+--Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas
+entrer.
+
+Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce
+traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte
+toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le
+trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume
+traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme
+serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant
+de chêne massif.
+
+Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper
+Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer
+les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.
+
+--C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro.
+
+--Les prisonniers sont-ils donc morts?
+
+--Presque tous.
+
+--Mais les deux hommes dont je te parlais?
+
+--Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du
+moins.
+
+--Comment; tu le crois?
+
+--Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles;
+car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il
+en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.
+
+--Mais enfin où sont-ils?
+
+--Ils doivent être là.
+
+--Dans ce cloaque?
+
+--Oui. Veux-tu toujours y pénétrer?
+
+--Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant.
+
+Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde
+porte, et essaya de faire quelques pas en avant.
+
+Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes
+Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de
+Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres
+et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus
+rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du
+hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le
+persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord
+pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un
+violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il
+s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.
+
+C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien
+dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations
+des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même
+dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne
+peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des
+prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le
+représentant de la République une et indivisible, l'envoyé
+extraordinaire de la Convention nationale.
+
+La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen
+Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles
+consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à
+ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à
+ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la
+_représentation_ aux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.»
+
+C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la
+prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse
+muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de
+soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard
+équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus,
+soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer
+dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs.
+
+Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue
+une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les
+écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps,
+s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient
+refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par
+envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les
+autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés
+qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus
+formant une couche humaine.
+
+Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de
+tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux
+qui étaient à terre étaient morts!
+
+Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers;
+cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces
+cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là
+depuis plus d'un mois!
+
+--Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda
+Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il
+venait d'éprouver.
+
+--Toutes sans exception, répondit Piétro.
+
+--Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts?
+
+--Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher
+aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de
+leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un
+guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa
+salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se
+dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après
+l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du
+travail.
+
+--Et les dix autres?
+
+--Ceux qui avaient survécu?
+
+--Oui.
+
+--Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient
+ainsi être libres.
+
+--Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?
+
+--De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque
+tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout
+entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et
+puis la faim tue pas mal.
+
+--La faim?
+
+--Sans doute.
+
+--Ne les nourrit-on pas?
+
+--On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain
+mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la
+distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de
+quoi la payer meurent de soif.
+
+--Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres?
+
+--Pourquoi?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de
+la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été
+obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en
+bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante
+prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours,
+déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui
+ouvrir les portes!...
+
+Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua
+cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si
+ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux
+qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire
+consultent toute la série du _Moniteur_ du 1er au 25 frimaire an III
+(du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier;
+qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le
+proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les
+dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen
+Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la
+ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils
+trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par
+Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous
+ne voulons pas décrire[5].
+
+ [Note 5: Plusieurs écrivains ont cherché à établir le chiffre des
+ victimes immolées pendant l'époque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux
+ qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le républicain
+ Prud'homme: partisan de la Révolution, il a recueilli dans six gros
+ volumes tous les détails des événements qui se passaient sous ses yeux.
+
+ Deux de ces volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque
+ _condamné_ se trouve inscrit, à sa lettre alphabétique, avec ses noms,
+ prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et
+ motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution.
+
+ Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de
+ Carrier à Nantes:
+
+ _Victimes sous le proconsulat de Carrier à Nantes._
+ En tout 32,360 qu'il faut répartir ainsi qu'il suit:
+
+ Enfants au-dessous de 12 ans, _noyés_ 1,500
+ Id. id. _fusillés_ 500
+ Femmes _noyées_ 500
+ Id. _fusillées_ 264
+ Prêtres _noyés_ 460
+ Id. _fusillés_ 300
+ Nobles _noyés_ 1,400
+ Artisans _noyés_ 3,300
+ Id. _fusillés_ 2,000
+ _Guillotinés_ en tout 9,136
+ _Morts de faim_ dans les prisons 5,000
+ _Morts du typhus_ dans les prisons 8,000
+ ------
+ Total 32,360
+
+ Or, le consulat de Carrier de Nantes a duré deux cent trente jours.
+
+ C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour.
+
+ Quand on consulte les tables de population de cette époque, et que l'on
+ trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on
+ réfléchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes étaient prises au
+ sein même de cette population, on en vient à douter que de tels excès de
+ férocité aient pu trouver place dans un cerveau humain.
+
+ Cependant les faits sont là.
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le
+récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête
+pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées:
+
+--Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas;
+mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il
+paraît qu'il était temps que j'arrivasse.
+
+Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro:
+
+--Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?
+
+--Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?
+
+--Le compagnon du prisonnier Jocelyn.
+
+--Ah! c'est un marquis?
+
+--Oui.
+
+--Tiens! tiens! tiens!
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Il l'a échappé belle!
+
+--Comment cela?
+
+--On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour aller avec les autres, donc!
+
+--Et il n'a pas répondu?
+
+--Non.
+
+--On ne l'a donc pas cherché?
+
+--Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose
+qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.
+
+--C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés
+par ce moyen.
+
+Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait
+prévenir Philippe.
+
+--Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon
+garder le silence.
+
+--Amène le marquis dans ta chambre.
+
+--Sans l'autre prisonnier?
+
+--Oui.
+
+--Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?
+
+--Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les
+feuilles qu'il avait dans sa poche.
+
+--Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en
+rapporter à toi.
+
+--Fais donc vite.
+
+Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en
+premier, et Piétro se hasarda dans la salle.
+
+Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable
+étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans
+depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de
+Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert
+de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et
+de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu
+résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en
+respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les
+terroristes infligeaient à leurs victimes.
+
+Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn
+faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats
+républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide
+marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu
+qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et
+son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx
+d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE MARCHÉ
+
+
+Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable
+beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui
+pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses
+traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même,
+l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de
+la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il
+aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette
+fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait
+voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux
+mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait
+énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider
+Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il
+en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis
+pour sa seconde femme.
+
+Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les
+yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne
+distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un
+interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de
+la porte:
+
+--Où me conduisez-vous? demanda-t-il.
+
+--Ici, citoyen, répondit le geôlier.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Quelqu'un veut te parler.
+
+--Qui cela?
+
+--Le citoyen.
+
+Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le
+marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui
+indiquait.
+
+Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien
+perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux
+façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur.
+En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'oeil, le sang lui
+monta au visage.
+
+--Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.
+
+--Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une
+ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et
+referma la porte.
+
+--Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond.
+
+Diégo sourit.
+
+--Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette
+brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque.
+
+--Si fait, je vous attendais.
+
+--Bah! vraiment?
+
+--J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de
+lâcheté, je devais penser à vous.
+
+--Citoyen Loc-Ronan!
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec
+colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le
+corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors
+le dernier supplice pour ceux qui le portaient.
+
+Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de
+hausser dédaigneusement les épaules.
+
+--Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une
+hauteur extrême.
+
+--Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo
+avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous
+sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire!
+
+--Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni
+terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?
+
+--Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien
+c'est la vie.
+
+--Est-ce donc à ma vie que vous en voulez?
+
+--Je veux la défendre, mon cher beau-frère.
+
+--Vous?
+
+--Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez.
+
+--Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de
+mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant
+de vous, je la repousserais!
+
+--Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la
+façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble
+qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département....
+
+--Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule
+sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la
+mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve,
+c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège
+pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil
+ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme,
+presque avec impatience.
+
+Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté
+l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en
+vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la
+chambre.
+
+--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.
+
+--Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je
+tiens à votre aimable compagnie.
+
+--Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Peut-être vous trompez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est ce que nous allons voir.
+
+Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:
+
+--Il s'agit de votre seconde femme.
+
+--De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.
+
+--D'elle-même.
+
+--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau,
+elle qu'un miracle avait sauvée?
+
+--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se
+cache!
+
+Philippe poussa un soupir.
+
+--Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.
+
+--Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel;
+Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!
+
+--Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire!
+Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous
+venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le
+pluriel. Vous dites: «_les maudits!_» Erreur, cher beau-frère, grave
+erreur. Il fallait vous écrier: «_le maudit!_» car j'ai une bonne
+nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort.
+Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie
+que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le
+plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah!
+j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez
+seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce
+et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.
+
+--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me
+voulez-vous?
+
+--Causer, je vous l'ai dit.
+
+--A quel propos?
+
+--A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais
+d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner
+que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?
+
+--Allez au but!
+
+--Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.
+
+Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.
+
+--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.
+
+--A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne
+languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la
+vie, la liberté et la tranquillité.
+
+--Vous?
+
+--En personne!
+
+--Je n'y crois pas.
+
+--Vous me méconnaissez.
+
+--M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la
+retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez
+parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce
+secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette
+conversation qui me soulève le coeur!
+
+--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui
+m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune,
+réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle
+seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir
+cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?
+
+--Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!
+
+--Parfaitement.
+
+--Et c'est à moi que vous venez le dire!
+
+--Pour que vous m'aidiez!
+
+--Moi?
+
+--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.
+
+--Jamais!
+
+--Vous le ferez.
+
+--Jamais, vous dis-je!
+
+--J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou
+sans cela....
+
+--Sans cela?
+
+--La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.
+
+--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.
+
+--Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous
+demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien.
+Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le
+révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de
+Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je
+lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou
+je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est
+la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans
+quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est
+parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus
+ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.
+
+Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à
+demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains
+amaigries:
+
+--Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous
+avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de
+Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous
+ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines,
+vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous
+êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous
+a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre
+ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en
+pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement
+faite?
+
+--Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec
+stupeur.
+
+--Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que
+le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de
+France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche
+même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement
+reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce
+aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande
+influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du
+prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté
+ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors
+de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre.
+Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à
+Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les
+émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des
+gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante
+résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....
+
+--Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus
+rien.
+
+--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure.
+Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le
+supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de
+France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant
+aujourd'hui.
+
+--D'après vos ordres!
+
+--Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.
+
+--Je n'accepte pas l'existence à ce prix.
+
+--Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre
+incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de
+riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un
+billet?
+
+--Si fait.
+
+--Que vous disait ce billet?
+
+--Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait
+appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il
+était signé: «un ami inconnu.»
+
+--C'est bien cela.
+
+--Ainsi vous en aviez connaissance?
+
+--Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui
+vous était destiné.
+
+--Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être
+toujours à même de torturer mon coeur, n'est-ce pas?
+
+--Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas
+ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au
+fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut
+la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes
+mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de
+quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de
+Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de
+vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant
+Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant
+de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie.
+C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien;
+c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour
+votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en
+prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne
+mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que
+vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle
+servira de jouet aux amis de Carrier.
+
+--Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!
+
+Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et
+l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles.
+L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier;
+mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les
+souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition,
+ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le
+courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut
+à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.
+
+Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis
+quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours
+que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui
+l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son
+siège.
+
+--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable
+de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de
+Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen
+Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à
+voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof
+le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?
+
+--Marcof! répéta Philippe.
+
+--Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y
+est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir.
+Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous
+mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir.
+Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains.
+Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui
+ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?
+
+Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui
+lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter.
+Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en
+comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses
+regards ardents.
+
+--Décide-toi! dit-il.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.
+
+--On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.
+
+--Qui cela?
+
+--Son aide de camp.
+
+--Qu'il attende.
+
+--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!
+
+--Pinard est retrouvé?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien! je te suis.
+
+Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le
+marquis.
+
+--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien
+qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange
+de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la
+tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant,
+j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que
+je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!
+
+Et Diégo s'élança au dehors.
+
+Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le
+geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant
+attentivement, il murmura:
+
+--Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord
+lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.
+
+
+
+
+XXV
+
+A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI
+
+
+Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous
+deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans
+son cabinet.
+
+--Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le
+seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te
+communiquer.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.
+
+--J'ai reçu une lettre de Pinard.
+
+--Quand cela?
+
+--A l'instant.
+
+--Et qui te l'a remise?
+
+--Un sans-culotte de garde.
+
+--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été
+apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?
+
+--Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous
+connaissons depuis longtemps.
+
+--Et cette lettre est bien de Pinard?
+
+--Sans doute.
+
+--Voyons-la!
+
+--Tiens; relis-la moi.
+
+Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que
+l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+ «Citoyen représentant,
+
+ «Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les
+ mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les
+ tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer
+ digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver,
+ parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les
+ suivaient à contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants
+ étaient précieux; nous avons agi sans retard.
+
+ «A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me
+ cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec
+ les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de
+ leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.
+
+ «Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui
+ avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je
+ m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras
+ en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ «Pinard.»
+
+Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses
+regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.
+
+--Que feras-tu? demanda l'Italien.
+
+--Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une
+réponse à la question si nettement posée.
+
+--Ce que je ferais?...
+
+--Oui.
+
+--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray
+d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux
+de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.
+
+--Arrêter Pinard!
+
+--Parfaitement.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite, je le déporterais... verticalement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait
+avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne,
+et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des
+millions que nous avons à toucher.
+
+--Ceux du marquis de Loc-Ronan?
+
+--Oui.
+
+--Tu lui avais donc promis quelque chose?
+
+--Il le fallait bien!
+
+--Comment cela?
+
+--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le
+marquis.
+
+--C'est vrai.
+
+--Comprends-tu, maintenant?
+
+--Je commence. Et où en est cette affaire?
+
+--Elle sera terminée aujourd'hui même.
+
+--Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.
+
+--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.
+
+--Comment toucherai-je, moi?
+
+--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes
+mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me
+révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour
+aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort
+ou vif.
+
+--J'accepte.
+
+--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué
+et nous partagerons.
+
+Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre
+arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt
+qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été
+massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la
+fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite
+qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit
+de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger.
+Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul,
+faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.
+
+Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la
+situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé,
+ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était
+fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne
+demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup
+en voyant les obstacles tomber.
+
+De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique
+différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et
+plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il
+songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé
+le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il
+ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.
+
+Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle
+plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la
+question.
+
+--Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.
+
+--Oui, répondit Diégo sans hésiter.
+
+--J'y consens.
+
+--Très bien.
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.
+
+--Soit.
+
+--Tu le feras arrêter?
+
+--Ce soir même, s'il se présente.
+
+--Mais tu ne sortiras pas de la ville?
+
+--Je te le promets.
+
+--Cela ne suffit pas.
+
+--Que veux-tu pour te rassurer complètement?
+
+--Une certitude matérielle.
+
+--Parle!
+
+--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate,
+et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre
+à la Roche-Bernard.
+
+--Si je pars, qui arrêtera Pinard?
+
+--C'est juste.
+
+--Tu te défies de moi?
+
+--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me
+tromper.
+
+--Dans la crainte que la tentation ne soit forte?
+
+--Précisément.
+
+--Alors, autre chose.
+
+--Quoi?
+
+--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et
+ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au
+Bouffay.
+
+--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?
+
+--Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.
+
+--Tu as raison.
+
+Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du
+cabinet.
+
+--Chaux est-il en bas? demanda Carrier.
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Fais-le monter.
+
+Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du
+proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le
+papier au sans-culotte.
+
+--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des
+hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les
+prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais
+guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu
+voir un prisonnier.
+
+Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur,
+et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués
+lieutenants n'osaient lui adresser la parole.
+
+--Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.
+
+Carrier donna un violent coup de poing sur la table.
+
+--Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que
+celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!
+
+--C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce
+cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.
+
+--Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au
+Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Eh bien! tu as vu le marquis!
+
+--Oui.
+
+--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.
+
+Fougueray haussa les épaules.
+
+--Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la
+lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais
+ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur
+la route en tournant le dos à la ville.
+
+Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.
+
+--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu
+n'as pu avoir cette lettre....
+
+--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point
+qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à
+nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce
+soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici
+qu'avec la lettre, j'en réponds.
+
+--Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au
+Bouffay jusqu'à ton retour ici.
+
+--A ton aise!
+
+--Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous
+avons joyeuse réunion à souper, tu sais?
+
+--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour
+pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai
+quelqu'un.
+
+--Homme ou femme?
+
+--Femme.
+
+--Jeune?
+
+--Vingt ans.
+
+--Jolie?
+
+--Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.
+
+--Aimable?
+
+--Elle est un peu folle.
+
+--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa
+raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée;
+je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa
+commencent à me fatiguer.
+
+--Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était
+qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu
+seras content!
+
+Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le
+cabinet de travail.
+
+--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le
+regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté
+verticalement!
+
+--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes
+ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu
+un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh
+bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout!
+Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings!
+Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste
+un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!
+
+
+
+
+XXVI
+
+LA MARCHANDE A LA TOILETTE
+
+
+Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en
+réfléchissant profondément.
+
+--Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes
+après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me
+servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre
+chose!
+
+Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux,
+dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée.
+L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert:
+son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une
+activité dévorante. Bientôt son oeil étincela et sa lèvre ébaucha un
+sourire.
+
+--Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui
+conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en
+conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures
+cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir
+de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du
+Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours
+ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête
+au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des
+soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures;
+je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je
+conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son
+habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du
+marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis
+que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot
+dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et
+bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le
+presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul!
+Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier
+a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra
+service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco!
+je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il
+s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa
+beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!
+
+Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante,
+le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se
+dirigeant vers la demeure de Pinard.
+
+Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour,
+formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes,
+ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste
+apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas
+de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de
+bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin,
+qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'oeil bizarre et
+indescriptible.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge,
+et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on
+lisait en lettres blanches ces mots significatifs:
+
+ A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
+
+Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande
+de papier blanc, avec cette autre inscription:
+
+ LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,
+ MARCHANDE A LA TOILETTE.
+
+Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne
+Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et
+trafiquait des effets de femme, _des défroques de la guillotine_,
+suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui
+envoyait.
+
+Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui,
+en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans
+l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite,
+grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se
+tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne
+Carbagnolles.
+
+Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et
+potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête
+ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour
+son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire
+ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces
+aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières
+provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés
+parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
+
+Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur;
+car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu
+anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de
+sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de
+modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté
+avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne
+continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne
+plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes
+des _impures_, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau
+entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
+
+Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la
+boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de
+«_tricoteuses_» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de
+l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis
+en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne
+Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son
+jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le
+comte de Fougueray:
+
+--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
+
+--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en
+montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux
+une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux;
+tiens, regarde, examine.
+
+Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre
+la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle
+renfermait.
+
+--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire
+pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pékin velouté et
+lacté_, des caracos _à la cavalière_, des robes _rondes à la
+parisienne_, des chemises _à la prêtresse_, des ceintures _à la Junon_,
+des robes _au lever de Vénus_, des baigneuses; voilà des fichus _à la
+Marie-Ant_..., _à la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les
+lèvres.
+
+Diégo la regarda en souriant.
+
+--Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin
+bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut
+des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui
+est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne
+paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de
+le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle
+devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!
+
+--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame
+Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «_vous_»
+aristocratique au «_toi_» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme
+qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.
+
+La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son
+pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de
+cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or,
+si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et
+cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un
+joli soulier à boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur.
+
+Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé
+que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon
+deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle
+sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait
+Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce
+qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la
+coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par
+une personne qui l'accompagnerait.
+
+--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre
+de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de
+tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de
+bons patriotes?
+
+--Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut
+public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse
+dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.
+
+La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle
+appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats
+faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa
+un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.
+
+La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître,
+puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son
+arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers
+elle.
+
+--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?
+
+--Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de
+gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il
+a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.
+
+--Mais comment se nomme-t-il?
+
+--Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son
+nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut
+public de Paris.
+
+--Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement
+l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?
+
+--J'ai écrit ce titre sous sa dictée.
+
+L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas
+dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.
+
+--Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il
+doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à
+son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage
+précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!
+
+Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.
+
+--Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.
+
+--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où
+je dois le retrouver!
+
+--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il
+s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans
+danger.
+
+L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit
+le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son oeil
+sombre lançait un éclair chargé de menaces.
+
+
+
+
+XXVII
+
+L'AMOUR D'UN BANDIT
+
+
+Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme
+qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il
+congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de
+l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était
+fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la
+serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes
+d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien
+entra.
+
+Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par
+terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle
+paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un
+mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.
+
+--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!
+
+Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa
+voix toute la suavité dont elle était capable.
+
+--Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.
+
+--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.
+
+--C'est un ami.
+
+--Un ami?
+
+Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois,
+elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son
+interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.
+
+--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse
+à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?
+
+--Quitter cette maison?
+
+--Oui....
+
+Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une
+expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une
+terreur indicible:
+
+--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.
+
+--Vous ne voulez pas fuir?
+
+--Non.
+
+--Vous resterez donc ici?
+
+--Il le veut.
+
+--Carfor, n'est-ce pas?
+
+Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo
+crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu
+à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de
+l'entretien.
+
+Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant,
+il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et
+qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que
+la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû
+faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la
+jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.
+
+--C'est pour moi? demanda-t-elle.
+
+--Oui, répondit l'Italien.
+
+--Pour moi? Bien vrai?
+
+--Sans doute.
+
+--Et ces beaux souliers aussi?
+
+--Certainement.
+
+--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?
+
+--Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.
+
+--Alors... je puis les prendre... me parer...?
+
+--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite
+je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y
+a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous
+souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le
+misérable vous donnait.
+
+Yvonne n'écoutait pas.
+
+Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous
+les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant
+auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne
+se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux
+étincelants.
+
+Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la
+couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait
+établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses,
+et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait
+que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin
+la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne
+rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta.
+Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers
+coquets.
+
+Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle
+joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les
+plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant
+se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir
+donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la
+contemplait en silence.
+
+--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il;
+et ce brigand de Carrier sera trop heureux!
+
+Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être
+seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba
+en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes
+encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies,
+apparurent dans toute leur délicate beauté.
+
+Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir
+dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis
+allumée.
+
+La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique
+une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles
+qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour
+d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis
+gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le
+flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie
+enfantine.
+
+Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit
+pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de
+la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser
+tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.
+
+--Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de
+terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les
+arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.
+
+Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir
+la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre.
+Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules,
+Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula
+vivement....
+
+Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit
+chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre;
+mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce
+habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions;
+au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne
+les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix
+brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime,
+entends-tu!
+
+Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules
+et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris
+inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.
+
+Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de
+l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur
+son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses
+regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa
+physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son
+persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et
+sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit,
+agité par un frisson convulsif.
+
+--Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes
+le comte de Fougueray!
+
+Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la
+jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il
+s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de
+terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de
+Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.
+
+--Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille;
+va! personne ne peut venir à ton aide.
+
+Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre
+enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par
+lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite
+de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne
+pouvait la secourir.
+
+Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle
+demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa
+échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses
+lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.
+
+Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses
+beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la
+main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant.
+Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore
+à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première
+pièce.
+
+--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.
+
+Mais Diégo l'avait suivie.
+
+--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa
+proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.
+
+En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre
+enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu
+seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.
+
+Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte
+d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait
+sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme
+bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.
+
+Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la
+défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un
+pistolet passé à sa ceinture et l'arma.
+
+L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène
+épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme
+étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.
+
+A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux
+démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion
+violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait
+déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut
+court.
+
+Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards
+s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant
+s'échappa de sa poitrine.
+
+--Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.
+
+Puis se retournant sur Diégo:
+
+--Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!
+
+Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il
+tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public
+s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras
+du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la
+puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas
+la blessure dont le sang partit à flots.
+
+Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort
+comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique
+pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au
+violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le
+genou puissant de son ennemi.
+
+--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en
+lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.
+
+Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le
+spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et
+d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours
+d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses
+mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture,
+puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le
+contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le
+parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber
+en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher.
+Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie
+échappé des lèvres d'Yvonne.
+
+--Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son
+sauveur.
+
+Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie
+Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait,
+qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait
+abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui
+faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille
+du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.
+
+Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé
+à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de
+Saint-Étienne.
+
+Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât
+sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se
+mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du
+combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir
+ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie
+Marat.
+
+Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de
+ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de
+besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et
+tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route
+qu'il venait de parcourir.
+
+Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport
+avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste,
+il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le
+chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant
+de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer
+dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel
+aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal
+convenu.
+
+Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de
+quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la
+capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante
+utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en
+emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du
+Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au
+jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait
+laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.
+
+La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout
+d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme
+qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint
+le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de
+la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que
+lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder
+à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et
+roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette
+nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et,
+se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:
+
+--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray!
+maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!
+
+Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le
+travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas
+du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le
+moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle
+venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et
+parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa
+physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois
+le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de
+nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.
+
+En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme
+attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action
+de grâces que prononçait son sauveur.
+
+Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble
+extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant
+pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente
+prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases
+sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui
+inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs.
+C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait
+la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de
+Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.
+
+--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans
+lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec,
+remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non
+seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je
+puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure,
+maintenant j'ai toute ma raison.
+
+Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans
+certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait
+de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le
+couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LES TROIS SANS-CULOTTES
+
+
+Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis
+du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close
+s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux
+dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et
+chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre,
+se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de
+la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et
+Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes
+d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à
+tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre
+eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs,
+sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un oeil
+étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la
+vieille forteresse.
+
+--Rien! dit l'un d'eux.
+
+--Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.
+
+Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois
+promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte
+devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à
+l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres
+citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois
+reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se
+trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du
+côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait
+négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de
+la poche de sa carmagnole.
+
+--Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de
+l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.
+
+La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de
+la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant,
+moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent,
+les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils
+venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus
+encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.
+
+--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième
+sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce
+pas, Marcof?
+
+--Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va
+pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.
+
+--Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième
+interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je
+pas fait ce que vous avez voulu?
+
+--C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise
+volonté.
+
+--Alors tu tiendras ta parole, Marcof?
+
+--Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?
+
+--Non!
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?
+
+--Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?
+
+--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et
+Jocelyn.
+
+--C'est cela même.
+
+--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu
+que je t'y conduise?
+
+--Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je
+l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à
+la prison.
+
+--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec
+impatience.
+
+--Il va venir, fit Marcof.
+
+--Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer
+Boishardy.
+
+--Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor,
+comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et
+sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le
+costume.
+
+--Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en
+arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui
+chancelait.
+
+--Ma blessure me fait horriblement souffrir!
+
+--Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais
+finir par parler?
+
+Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.
+
+--Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces
+demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.
+
+--Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.
+
+--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un
+silence.
+
+--Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle
+aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun
+signal, donc tout doit bien aller.
+
+Marcof s'arrêta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui
+apparaissait dans les ténèbres.
+
+--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc,
+Boishardy.
+
+Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un
+nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta
+brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune
+Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.
+
+--Eh bien? demanda le marin.
+
+--Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.
+
+--Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.
+
+--Yvonne! Yvonne est sauvée!
+
+--Tu l'as retrouvée?
+
+--Oui.
+
+--Où cela?
+
+--Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.
+
+--Comment? Explique-toi?
+
+Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo.
+Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il
+ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des
+souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait
+empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc
+qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec
+lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.
+
+--Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons
+pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à
+Philippe et à Jocelyn!
+
+Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:
+
+--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste
+à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne.
+Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!
+
+Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se
+dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le
+chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils
+poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la
+compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs
+démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde
+l'arrêta.
+
+--On n'entre pas! dit-il.
+
+--Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est la consigne.
+
+--Est-ce que tu ne me reconnais pas?
+
+--Si fait.
+
+--Tu sais que je suis l'ami de Carrier?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien?
+
+--Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce
+soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à
+peine.
+
+Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à
+l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec
+inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la
+prison.
+
+--Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.
+
+Tous quatre retournèrent sur leurs pas.
+
+--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous
+ne rencontrerons personne.
+
+Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après
+avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la
+solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses
+compagnons l'imitèrent.
+
+--Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.
+
+Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de
+Carfor et s'écria brusquement:
+
+--Si tu nous avais trompés!
+
+--Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité,
+je ne vous trompe pas.
+
+Marcof haussa les épaules.
+
+--Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en
+s'adressant à Pinard.
+
+--Je le crois.
+
+--Cet ordre en serait-il la conséquence?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.
+
+--Pourquoi! répliqua le chef royaliste.
+
+--Oui.
+
+--Pour mieux réussir.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et
+cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la
+ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au
+besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu
+faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe?
+Non, n'est-ce pas?
+
+--Cela est vrai! répondit Marcof.
+
+--Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez,
+poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et
+surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre
+tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente
+dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la
+nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous
+pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant
+d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.
+
+--Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à
+Kérouac est une conséquence de tout ceci.
+
+--Sans doute.
+
+--Il est allé au placis?
+
+--Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars
+seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.
+
+--De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes,
+qui croient marcher à une victoire facile.
+
+--C'est cela.
+
+--Mais Philippe?
+
+--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de
+l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous
+ferraillerons.
+
+--Admirable!
+
+--Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant
+onze heures.
+
+--Nous y pénétrerons!
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai mon plan.
+
+--Dites! fit vivement le chef royaliste.
+
+Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:
+
+--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.
+
+--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.
+
+--Alors tu vas lui en demander l'ordre.
+
+--Quand cela?
+
+--Tout de suite.
+
+--Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet
+ordre que tu exiges.
+
+--Tu vas y aller!
+
+Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son oeil fauve
+lança un éclair sinistre.
+
+--Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?
+
+--Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé
+à ses côtés.
+
+--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.
+
+--Eh bien! sans doute!
+
+--Quoi! vous iriez avec lui?
+
+--Certainement.
+
+--Et nous?
+
+--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.
+
+--Marcof! Marcof! réfléchissez!
+
+--A quoi?
+
+--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité
+tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!
+
+--Si fait!
+
+--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de
+bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh
+bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas
+seul!
+
+--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.
+
+--Non, s'écria Keinec à son tour.
+
+--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune
+défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention
+générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du
+prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous
+viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le
+sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma
+résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi,
+Keinec, je te l'ordonne!
+
+Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.
+
+--Faites donc, dit-il.
+
+--J'obéirai! ajouta Keinec.
+
+--Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans
+retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que
+je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de
+mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il
+l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite,
+mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux
+auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure.
+Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier
+endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!
+
+Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition
+nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille
+détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il
+se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit
+Marcof, le tigre dompté par le lion.
+
+Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'oeil
+l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur
+de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les
+poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:
+
+--Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter
+secours à Marcof.
+
+Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier
+qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison.
+Boishardy le suivit.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE FIL D'ARIANE
+
+
+Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre
+et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de
+rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du
+prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant
+sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils
+eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.
+
+Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier,
+ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le
+carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille,
+et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la
+prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à
+l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant
+n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci
+fut incapable d'essayer un seul mouvement.
+
+Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et
+comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son
+poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait
+continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces
+diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de
+lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que,
+peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de
+faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui
+toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable
+mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout
+espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à
+autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et
+délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à
+songer à Pinard.
+
+--Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici
+et il me délivrera.
+
+Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.
+
+--Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être;
+et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans
+détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette
+passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de
+me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison?
+Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes?
+Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas
+y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela
+n'est pas! cela n'est pas!
+
+Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel,
+semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de
+Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés
+son bourreau.
+
+Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les
+hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses
+yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa
+vie antérieure, et le cortège de ses victimes.
+
+A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien
+poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions
+sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait
+s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte
+de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent.
+Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir.
+L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit
+tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de
+l'inquiétude et de l'anxiété.
+
+--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la
+délivrance? est-ce la mort?
+
+Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien.
+Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La
+jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste
+la contemplait en souriant avec bonté.
+
+--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.
+
+--Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
+
+Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:
+
+--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas.
+Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à
+Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.
+
+La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le
+gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front
+pâli.
+
+--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!
+
+--Hélas! monseigneur, j'ai été folle!
+
+--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon
+enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves
+coeurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je
+viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire
+deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.
+
+En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et
+Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes.
+Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il
+devint d'une pâleur extrême.
+
+--Elle l'aime toujours! pensa-t-il.
+
+Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une
+douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait
+envahi ses traits.
+
+--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon
+Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!
+
+Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se
+passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot
+imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage
+sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de
+changer le sujet de la conversation.
+
+--Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.
+
+--En haut, répondit le jeune homme.
+
+--Montons alors, et hâtons-nous!
+
+Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des
+sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle
+sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.
+
+Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec
+avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé
+depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne.
+Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait
+pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite
+de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à
+celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui
+l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.
+
+Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère
+impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en
+remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur,
+venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait
+toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé
+était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré
+fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en
+rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les
+questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un
+soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu
+dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les
+yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie.
+
+Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne
+prête à le suivre, et se penchant vers son oreille:
+
+--Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il
+t'aime plus que jamais!
+
+Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie,
+et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant
+que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement.
+
+--Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence!
+
+--Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.
+
+--Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est
+peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à
+combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper!
+
+Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité
+sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore
+ce qui se passait dans le coeur du pauvre gars.
+
+--Ton coeur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il.
+Viens! ne pensons plus qu'à notre mission.
+
+--Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le
+gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!
+
+Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans
+celle où était attaché Diégo.
+
+
+
+
+XXX
+
+UN SOUPER CHEZ CARRIER.
+
+
+Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de
+Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof
+et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant
+devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer
+davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous
+le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles,
+reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La
+compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier.
+Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant.
+
+Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à
+l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il
+lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui.
+Cependant faisant contre fortune bon coeur (au fond il craignait son
+lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de
+grandes démonstrations de joie.
+
+Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait
+que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la
+plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une
+mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes
+annoncés dans sa lettre du matin.
+
+--C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier.
+
+--Oui, répondit le marin en s'avançant.
+
+--Tu as donc séjourné parmi les brigands.
+
+--Comme tu le dis.
+
+--Longtemps?
+
+--Trois mois.
+
+--Où cela?
+
+--Un peu partout, dans les environs de Nantes.
+
+--Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?
+
+--Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé
+pénétrer ici la nuit dernière.
+
+--Qui les commandait?
+
+--Boishardy.
+
+--Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques
+heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.
+
+--Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face
+avec eux!
+
+--Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?
+
+--Mon compagnon est au Bouffay.
+
+--Il devait venir avec toi.
+
+--Il n'a pas voulu.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous
+battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons
+parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous
+pouvons faire....
+
+Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul.
+Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide
+venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à
+portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il
+s'arrêta.
+
+Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En
+une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla
+à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à
+frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur
+un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un
+homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance,
+n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof
+recula.
+
+Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir.
+Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à
+peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste
+il rappela près de lui le sans-culotte.
+
+--Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce
+que je veux faire et ce que je demande.
+
+--Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.
+
+--Oui.
+
+--Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre.
+
+--Je ne veux pas d'argent.
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Pinard va te le dire.
+
+--Parle, alors.
+
+--Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les
+prisons et de disposer de deux hommes.
+
+--C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les
+regards s'éclaircirent.
+
+--Peut-être, répondit le marin.
+
+--Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même.
+
+--Je crois que tu as deviné.
+
+--Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage.
+
+--Non; je veux les avoir entre les mains.
+
+--Tu y tiens donc bien?
+
+--Beaucoup.
+
+--Eh bien, cela pourra se faire.
+
+--Ce soir?
+
+--Je n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée
+des prisons.
+
+--Écris-le, je vais signer.
+
+Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier,
+plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit
+place, et posa la main sur une feuille ornée de l'entête républicain.
+Pinard étouffa un soupir de joie. Son oeil vitreux s'éclaircit
+brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et
+Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant
+de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant
+du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il
+allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main
+pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait
+de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère
+de Philippe de Loc-Ronan.
+
+Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier;
+l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la
+vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du
+plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel
+Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le
+marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main
+saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à
+merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit
+qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il
+songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il
+cherchait à s'expliquer l'absence.
+
+--Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.
+
+--Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.
+
+Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur
+l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou.
+Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna
+convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le
+bureau.
+
+--Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de
+papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire?
+
+--L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.
+
+Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la
+plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha
+pour signer. Mais relevant la tête.
+
+--A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de
+Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux
+avoir?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs
+commençaient singulièrement à impatienter.
+
+--Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne
+dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout.
+
+--Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit
+d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.
+
+--Un domestique seul?
+
+--Non; lui et son compagnon.
+
+--Et comment les nommes-tu?
+
+--Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier
+se nomme Jocelyn.
+
+--Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume.
+
+--Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le
+proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur.
+
+--Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il me plaît de réfléchir.
+
+--Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait
+qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même.
+
+--Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit doucement.
+
+--Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement
+sur le seuil.
+
+--Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper.
+
+--Eh bien, le souper?
+
+--Il est prêt....
+
+--A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table!
+
+--Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine.
+
+--Quel ordre?
+
+--Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.
+
+--Après souper, citoyen!...
+
+--Cependant....
+
+--Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons
+ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras.
+Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.
+
+Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat
+perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris
+par le bras et s'efforçait de l'entraîner.
+
+Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de
+Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à
+Carrier:
+
+--Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais
+boire!
+
+Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait
+la porte communiquant avec le salon:
+
+--Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir!
+Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il
+signe.
+
+Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa
+pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait
+pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration
+généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et
+impétueuse.
+
+Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper
+qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de
+donner une explication de son refus.
+
+--Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en
+tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au
+dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me
+dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se
+trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs,
+j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.
+
+Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait
+de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire
+présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se
+débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient
+donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées
+bien différentes.
+
+Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce,
+aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme
+cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu
+choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus
+pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait
+la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des
+officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes
+de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en
+carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les
+manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et
+sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements
+sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des
+habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux
+propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards
+éhontés.
+
+Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à
+la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du
+citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux
+hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient
+dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de
+violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on
+ornait le langage.
+
+Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à
+tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les
+lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof
+n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus
+dégradant pour l'espèce humaine.
+
+Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient
+l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et,
+quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il
+voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen
+représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que
+rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du
+proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à
+l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la
+salle à manger.
+
+Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de
+lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on
+pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent
+vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof.
+
+La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement
+avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais
+Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne
+reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions,
+ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de
+la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de
+rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission
+serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de
+tuer toujours.
+
+Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles,
+beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses
+étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage
+d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme
+se rétablit presque.
+
+--Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les
+citoyennes que nous les attendons!
+
+Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux»,
+s'empressèrent d'obéir.
+
+--Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même
+rang que Marcof et presque en face de Carrier.
+
+--Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il
+devrait être ici.
+
+Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.
+
+--Fougueray! répéta-t-il.
+
+--Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin.
+
+--Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en
+touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le
+sans-culotte entre les deux épaules.
+
+Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un
+regard suppliant.
+
+--Oui, répondit-il.
+
+--Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le
+comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds
+nettement, réponds vite!
+
+--C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas,
+je t'en conjure! Je souffre trop!
+
+Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie.
+
+--Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes!
+
+En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de
+beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards
+se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de
+toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa.
+
+La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin
+reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait
+suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée.
+
+Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses
+côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la
+droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui
+adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait
+être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment
+devenait horriblement critique.
+
+Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son
+pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut
+engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans
+bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit
+Hermosa prendre place et s'installer à son côté.
+
+Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière
+qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur
+la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé
+vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se
+lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces.
+
+Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine,
+qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme
+à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête,
+et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face.
+
+Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'oeil elle reconnut le
+frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant,
+l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle
+avait voué une mortelle haine.
+
+La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en
+rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante.
+Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si
+nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle
+refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge.
+
+Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les
+bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter
+attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.
+
+--Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh!
+citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de
+m'annoncer ton nom!
+
+--On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof.
+
+--Le tueur de hyènes?
+
+--Oui.
+
+--Où diable as-tu pris ce nom-là?
+
+--Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné.
+
+--Où cela?
+
+--En Afrique!
+
+--Tu as donc tué des hyènes?
+
+--Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.
+
+--Est-ce que tu es marin?
+
+--Mais oui.
+
+--Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates?
+
+--Tu l'as deviné.
+
+--Bravo! à ta santé!
+
+--A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son
+verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et
+l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la
+table du proconsul.
+
+Hermosa plia sous l'étreinte du marin.
+
+--Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de
+ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.
+
+--Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce
+soir!
+
+--Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui
+sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es
+libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous
+sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!
+
+--Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière.
+
+--Bravo le tueur de hyènes!
+
+--Vive la liberté!
+
+--Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts.
+
+Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout
+plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi
+avait ses bons jours.
+
+--Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique
+que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton
+assiette?
+
+--Justement.
+
+--Mais ce n'est pas d'usage ici.
+
+--Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte
+jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu
+as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les
+aristocrates t'a rendu muet?
+
+Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le
+doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se
+redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent.
+
+--Parle donc! répéta Marcof.
+
+--Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité
+fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et
+tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le
+meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes!
+
+Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante.
+Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles
+s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit
+attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit
+seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de
+Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau
+venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le
+regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse:
+
+--Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux
+mourir!
+
+--Tu souffres donc?
+
+--Comme un damné.
+
+--Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir!
+
+--Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras
+pas vivant de cette maison.
+
+
+
+
+XXXI
+
+PIÉTRO
+
+
+Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la
+moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier
+prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait,
+blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers
+Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui
+donner l'avertissement que nous connaissons.
+
+--Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.
+
+--Oui, répondit sourdement la courtisane.
+
+--Et cela t'étonne de me rencontrer ici?
+
+--Qu'y viens-tu faire?
+
+--Es-tu vraiment curieuse de le savoir?
+
+--Peut-être.
+
+--Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te
+connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de
+Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton
+dernier amour.
+
+--Comme ce souper sera ton dernier repas.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche.
+
+--A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas
+avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de continuer à être franche.
+
+--A quel propos?
+
+--A propos des questions que je vais t'adresser.
+
+--Des questions, à moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au
+milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement,
+ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard;
+c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un oeil sur
+lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera
+pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus
+de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?
+
+--Oui. Après?
+
+--Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de
+Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy,
+et passait pour ton frère....
+
+--C'était mon frère, interrompit Hermosa.
+
+--Vraiment?
+
+--Certes!
+
+--Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui
+qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les
+Calabres.
+
+--Impossible!
+
+--Bah! Il l'a avoué lui-même.
+
+--Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus
+instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que
+tu voudras, je ne répondrai plus.
+
+--Tu ne répondras plus?
+
+Hermosa garda le silence.
+
+--Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite
+histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette
+nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui
+parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi
+ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus
+simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite
+plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La
+chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle
+emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait
+scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des
+piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher
+solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus,
+je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un
+geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce!
+
+--Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?
+
+--Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est
+que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet.
+
+--Tu ne le ferais pas!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ce serait assurer ta mort.
+
+--On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre
+pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que
+causera ta mort.
+
+--Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par
+son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve.
+
+--Je veux que tu répondes à mes questions.
+
+--Encore?
+
+--Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta
+poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre?
+
+--Mais....
+
+--Veux-tu répondre, oui ou non?
+
+--Eh bien!... oui!
+
+--Franchement?
+
+--Franchement.
+
+--Ce Raphaël était-il ton frère?
+
+--Non!
+
+--Avait-il donc volé le titre qu'il portait?
+
+--Oui!
+
+--Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom?
+
+--Oui.
+
+--Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?
+
+--Non!
+
+--Mais qui es-tu?
+
+--Qui je suis?
+
+--Oui.
+
+--La marquise de Loc-Ronan!
+
+--Mensonge!
+
+--Tu sais bien que je ne mens pas!
+
+--Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec
+violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!
+
+--Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une
+attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait
+enfin la contenance d'Hermosa.
+
+Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute
+prudence.
+
+Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le
+canon de son pistolet sur le front de la courtisane:
+
+--Réponds! s'écria-t-il.
+
+Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec
+précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce
+moment eut à peine la durée d'un éclair.
+
+Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant
+l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui
+pendait à la ceinture du marin.
+
+--C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.
+
+Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente,
+et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin
+et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa
+s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante
+répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu.
+
+Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses
+nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient
+face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité
+remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard
+à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait
+obstacle.
+
+Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans
+l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une
+fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la
+franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la
+compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se
+releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et
+hâta encore sa course.
+
+Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la
+place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y
+attendaient.
+
+--Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute!
+
+--Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la
+prison!
+
+--Comment cela? Il est neuf heures à peine.
+
+--J'ai un blanc-seing de Carrier!
+
+--Un blanc-seing de Carrier?
+
+--Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard.
+J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par
+Keinec; venez, hâtons-nous!
+
+La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes.
+Boishardy s'avança le premier.
+
+--Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à
+l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir
+de la petite table devant laquelle il était assis:
+
+--Passez, citoyens, dit-il.
+
+--Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy.
+
+--Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux
+geôliers.
+
+Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait
+agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt,
+comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner
+par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par
+devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de
+mettre sa responsabilité à couvert.
+
+Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du
+citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de
+Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le
+grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.
+
+--Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés
+depuis longtemps.
+
+--Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire.
+
+--Quand cela?
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans
+la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.
+
+--Et où est cette salle?
+
+--Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici
+l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse
+accompagner?
+
+--Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien.
+
+Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué,
+un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de
+garde, retentit dans la première cour.
+
+Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une
+lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux
+portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était
+surmontée de cette inscription tracée en lettres noires:
+
+ CHAMBRE DU SURVEILLANT
+
+Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et
+Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe.
+
+--Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.
+
+--Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.
+
+--Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier.
+
+--Eh oui, tonnerre! s'écria Marcof en avançant.
+
+La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une
+exclamation joyeuse.
+
+--Marcof! s'écria-t-il.
+
+--Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard.
+
+--Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier
+tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais?
+
+--Piétro?
+
+--Lui-même.
+
+--Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier
+service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.
+
+--Le marquis?
+
+--Oui.
+
+--Ils ne sont plus dans la salle commune.
+
+--Où sont-ils?
+
+--Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je
+voulais le sauver.
+
+--Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.
+
+--Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy.
+
+--Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser
+la porte et se précipitait dans les bras de ses amis.
+
+Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement
+de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant
+des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.
+
+--Nous sommes cernés! s'écria-t-il.
+
+--Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir.
+
+--Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme!
+Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...
+
+--Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue.
+
+Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour.
+
+--Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.
+
+--Ils montent, cria Keinec.
+
+--Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof.
+
+--Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que
+l'un de vous seulement éteigne la lanterne.
+
+Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et
+l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On
+entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement
+l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il
+dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des
+torches apparaissait à l'entrée du corridor.
+
+Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout
+ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une
+bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro
+referma la porte et poussa deux verrous intérieurs.
+
+--La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous
+aurons le temps de fuir.
+
+--Par où? demanda Boishardy.
+
+Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de
+barreaux de fer.
+
+--Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.
+
+--Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite.
+
+Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux
+des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent
+aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en
+tirait trois cordes à noeuds.
+
+--Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a
+pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au
+dehors de ce côté.
+
+--Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé?
+
+--Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver.
+
+--Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec
+nous.
+
+--Les cordes sont attachées, cria Keinec.
+
+En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte
+trembla sous les coups de la hache.
+
+--Partez! fit Piétro.
+
+--Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof.
+
+--Mais....
+
+--Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous.
+
+L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre.
+Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof
+aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent.
+
+--A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons!
+
+Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques
+la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime
+résistance. Pinard, l'oeil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les
+sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête
+passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre.
+
+--Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile.
+
+Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de
+saisir la corde à noeuds.
+
+--Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement.
+
+--Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur
+laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....
+
+Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa
+tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il
+acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras.
+
+--En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...
+
+--Où est Keinec? demanda Marcof.
+
+--Il est parti en éclaireur, répondit Philippe.
+
+--Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville.
+
+Keinec accourait.
+
+--Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement.
+
+--Alors, nous sommes sauvés; en avant!
+
+Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la
+direction de l'Erdre.
+
+--Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans
+ralentir la marche.
+
+--Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait
+pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt.
+
+--Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons.
+
+--Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe.
+
+--Qui le lui avait donc donné?
+
+--Moi.
+
+--Vous, Boishardy?
+
+--Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était
+l'homme que j'ai trouvé chez Pinard?
+
+--Non.
+
+--C'était le comte de Fougueray.
+
+--Le comte de Fougueray?
+
+--Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé
+le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison.
+C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à
+Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et
+conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été
+long, mais enfin j'en suis venu à bout.
+
+--Et qu'est-il devenu?
+
+--Il est mort.
+
+--Mort?
+
+--Les souffrances l'ont tué.
+
+--Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais
+ce qu'était réellement ce bandit?
+
+--Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait
+d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais
+tout.
+
+--Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement.
+
+--Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les
+Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux
+voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la
+vérité.
+
+--Oh! je comprends....
+
+--Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi!
+
+Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où
+partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats
+républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne,
+opposaient néanmoins une vive résistance.
+
+Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à
+la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même
+où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs.
+
+Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée
+d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait
+devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte.
+Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.
+
+Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de
+garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était
+libre. Boishardy en profita habilement.
+
+--Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la
+retraite.
+
+--Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui
+venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.
+
+Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce
+moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc.
+Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs
+soldats et les gars les plus déterminés du placis.
+
+Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les
+soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la
+ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé,
+donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.
+
+Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant
+l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui
+avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il
+craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses
+royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance
+dans la maison du proconsul.
+
+Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons,
+ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie;
+il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+MADEMOISELLE DE FOUGUERAY
+
+
+
+
+I
+
+ALGÉSIRAS
+
+
+A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule
+espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux
+continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque
+cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer
+tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures
+capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès
+l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les
+nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras,
+s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les
+baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que
+celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.
+
+Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les
+deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans
+l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la
+pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le
+milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire,
+en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une
+montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que
+si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux
+et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un
+même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de
+casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance.
+Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité
+orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font
+les deux bras étendues de sa vieille soeur l'Europe. Ces deux bras, ces
+deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.
+
+Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme
+s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant
+sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses
+jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux
+habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en
+paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs
+gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans
+une grosse pelotte de soie brune.
+
+Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes
+enveloppées dans leur «_haich_» savamment drapé, qui leur couvre la
+figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand oeil noir frangé de
+cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts
+feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.
+
+Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite,
+San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes
+espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie.
+Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un
+soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est
+un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais
+l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les
+autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout
+aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces
+considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne
+sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que,
+sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous
+venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous
+avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous
+allons le reprendre.
+
+Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une
+forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du
+courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de
+doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce
+navire est le lougre _le Jean-Louis_.
+
+A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple
+avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards
+blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord
+Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel
+est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à
+l'expression mélancolique.
+
+Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte
+d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche
+souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards
+bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et
+qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les
+paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.
+
+--Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.
+
+--Après?
+
+--Oui.
+
+--Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes
+révélations.
+
+L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.
+
+--Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à
+votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails.
+Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez
+pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache
+tout.
+
+Piétro interrogea Marcof du regard.
+
+--Parle! répondit le marin.
+
+L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et
+commença:
+
+--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof,
+et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce
+qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine.
+Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de
+vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un
+secret de famille.
+
+--Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue,
+car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs,
+qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il
+avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré
+le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir
+le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille
+s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui
+devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le
+vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi
+enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre
+séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et
+heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune.
+Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse
+Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit
+sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi
+notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter
+l'Italie. Nous étions alors en 1774.
+
+La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:
+
+--Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom
+n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos
+personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous
+allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous
+n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous
+recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls
+tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon
+frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de
+l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de
+parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux
+au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les
+suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!...
+moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention
+de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous
+exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?
+
+--En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui
+d'un geste désignait la terre.
+
+--Sommes-nous donc si près du port?
+
+--Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il
+y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous
+souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.
+
+--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre
+une telle infamie?
+
+--Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.
+
+Piétro reprit:
+
+--La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait
+probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire,
+mademoiselle.
+
+--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte
+régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal.
+Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie
+des malheurs qui sont arrivés.
+
+--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne
+en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom
+de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution
+de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos
+papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux
+gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni
+d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous
+eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo
+avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa
+maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize
+ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa
+perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et
+dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit
+appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils
+s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.
+
+--Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les
+bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de
+la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui
+tomba dans leurs filets.
+
+--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.
+
+--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux
+complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était
+destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent
+parlé.
+
+--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont
+inévitables.
+
+Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de
+sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux
+pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:
+
+--Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de
+Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte
+voisine.
+
+Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur
+Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite,
+accrochées à la base du rocher dénudé.
+
+--Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez
+près du marquis et de sa digne femme.
+
+--Elle a quitté le voile?
+
+--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le
+nom de son époux.
+
+--Comment cela?
+
+--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce
+jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et
+ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au
+ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les
+différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis
+reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons
+encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous
+plaît-il de m'écouter?
+
+--De grand coeur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où,
+grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher
+votre frère, pardon, M. le marquis....
+
+--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait
+serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.
+
+--Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de
+l'arracher, dis-je, à une mort certaine.
+
+--C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des
+détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois,
+et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son
+époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins,
+cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé
+délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait
+pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa
+pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et
+Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai
+la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en
+mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille
+dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si
+cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le
+malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre
+la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous
+entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette
+petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y
+conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées;
+je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En
+Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait.
+
+--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une
+émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez
+été la providence de tous ceux qui vous ont approché.
+
+--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la
+vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo
+et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui
+les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par
+moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue.
+Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette
+maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas
+d'espérer une prompte guérison.
+
+--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La
+terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce
+malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant
+j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si
+profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui,
+ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez
+laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage
+en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette
+action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de
+l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je
+revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me
+mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France
+était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à
+Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous
+deviez me retrouver.
+
+--J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea
+vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près
+de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait
+entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait
+considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de
+sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle
+vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener
+près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.
+
+--Et le second? demanda Marie-Augustine.
+
+Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât
+d'artimon. L'enfant accourut.
+
+--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille
+en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.
+
+--Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter
+l'ordre qu'il venait de recevoir.
+
+Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof
+le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de
+cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La
+suscription portait:
+
+ _A Mademoiselle Julie de Château-Giron._
+
+Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de
+Fougueray.
+
+--Prenez! dit-il.
+
+--Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous
+côtés.
+
+--Veuillez ouvrir et lire.
+
+Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une
+large feuille de parchemin couverte d'écritures.
+
+--Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à
+relever mademoiselle de Château-Giron des voeux qu'elle avait prononcés.
+Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre
+auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à
+Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome?
+
+--Pour cela même, mademoiselle.
+
+--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre
+à la marquise?
+
+--Je vous en prie!
+
+En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe.
+
+--Tout est paré pour le mouillage, dit-il.
+
+--Bien, répondit Marcof.
+
+Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua,
+sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu:
+
+--Veille à la manoeuvre, lui dit-il.
+
+Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du
+bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste
+d'impatience.
+
+--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.
+
+--J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient
+l'être également.
+
+--Pauvres jeunes gens!
+
+--Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis
+ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur
+du premier doit faire le malheur du second.
+
+--Leur amour n'a pas faibli?
+
+--Nullement.
+
+--Et lequel Yvonne aime-t-elle?
+
+--Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec;
+c'est lui qu'elle doit épouser.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai
+racontée?
+
+--La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait?
+
+--Oui, et Keinec est celui-là.
+
+--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.
+
+--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce
+garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas
+être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce
+qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât
+pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a
+volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il
+a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte
+perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser
+vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu
+quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh!
+les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que
+cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage
+doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement.
+
+--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.
+
+--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.
+
+La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua
+que l'ancre venait de mordre le fond de sable.
+
+--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord.
+
+--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le
+bastingage.
+
+Puis, s'adressant à Marie-Augustine:
+
+--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre
+nouvelle famille.
+
+Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras
+que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe,
+s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante
+femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de
+quart; Jahoua le saisit par le bras.
+
+--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée!
+
+--Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec.
+
+--Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux
+puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.
+
+Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof
+avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de
+Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.
+
+--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en
+pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues.
+Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?
+
+
+
+
+II
+
+_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III
+
+
+Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le
+bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers
+et de grenadiers.
+
+Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du _Jean-Louis_, la joie la
+plus vive régnait parmi la petite famille.
+
+Marie-Augustine avait trouvé une soeur dans la personne de Julie de
+Loc-Ronan.
+
+Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait
+l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle
+de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre
+et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse.
+Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la
+jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le
+front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations
+de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une
+fille dévouée. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui
+avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur
+d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le
+désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment;
+Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.
+
+Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages
+qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une
+vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la
+main un paquet de journaux.
+
+Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des
+nouvelles de France.
+
+Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les
+journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste
+d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.
+
+--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.
+
+--Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du _Moniteur_
+qui portait la date du 25 frimaire an III de la République française.
+
+--Eh bien? fit Marcof.
+
+--Il s'agit de Carrier.
+
+--De Carrier?
+
+--Oui.
+
+--Encore de nouveaux crimes?
+
+--Non; un juste châtiment.
+
+--Il est mort?
+
+--Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier.
+
+--Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel!
+
+Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la
+condamnation du terrible proconsul.
+
+Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux
+lignes suivantes:
+
+ «...Séance du 25 frimaire an III de la République française une et
+ indivisible.
+
+ «Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le
+ représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux
+ témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir
+ l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres
+ d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le
+ tribunal lui représente.
+
+ «Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen
+ Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre
+ comme membre du comité du département, convaincus de complicité
+ avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables.
+
+ «En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont
+ condamnés à la peine de mort.
+
+ «Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont
+ renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes
+ reprochés aux trois premiers.»
+
+--Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait
+pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu
+tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête.
+
+--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au
+crime?
+
+--Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu
+jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion,
+il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices
+épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent.
+Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me
+fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol.
+Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop
+lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un
+ami.
+
+--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre
+un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de
+Marcof!
+
+--Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son
+caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici
+ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses
+deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant
+énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter
+les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les
+aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le
+premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête
+baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le
+jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il
+se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à
+l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé,
+subit le dernier la peine capitale.»
+
+--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper
+moi-même.
+
+--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.
+
+--Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur
+ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité.
+
+--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand
+soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en
+France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les
+poursuites de ces hommes.
+
+--Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe.
+
+--Il le faut, repartit Marcof.
+
+--Tu pars... et je reste.
+
+--Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une
+pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour
+elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est
+pris, mes ordres sont donnés. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer.
+Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en
+partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il
+arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes
+amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments
+soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir
+doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les
+dangers.
+
+--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.
+
+--Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction
+nuptiale avant mon départ.
+
+--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon
+matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les
+époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous
+demander.
+
+--Laquelle?
+
+--Laissez-moi partir avec vous.
+
+--Volontiers, mon gars.
+
+--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre.
+La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien.
+Engagez-moi!
+
+--Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.
+
+--Merci!
+
+Keinec se leva brusquement.
+
+--Où vas-tu? demanda Marcof.
+
+--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à
+terre le peu que je possède.
+
+--Je vais avec toi, dit vivement le fermier.
+
+--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.
+
+Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof
+frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude.
+Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.
+
+--Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les
+derniers ordres, je saurai bien le ramener.
+
+ * * * * *
+
+Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite
+ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation
+du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était
+seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y
+était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots.
+Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa
+rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva
+la tête.
+
+--Jahoua! murmura-t-elle.
+
+--Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois
+et te parler.
+
+--Keinec?
+
+--Il n'est pas revenu.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne,
+le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai
+aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui
+me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près
+de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue,
+tu m'aimes encore peut-être?
+
+--Oui, murmura la jeune fille.
+
+--Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de
+m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui
+appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te
+croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la
+mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne,
+épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour
+amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux!
+
+--Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure,
+par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et
+fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie;
+laisse-moi pleurer cette nuit.
+
+--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la
+force nécessaire pour accomplir le sacrifice.
+
+--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de
+toi et de lui.
+
+--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être.
+
+--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?
+
+--Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence
+pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après
+la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli
+dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je
+voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va
+recevoir ta foi.
+
+Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille,
+s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne
+leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller
+devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le
+silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même
+qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la
+conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme
+était Keinec.
+
+Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne
+sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire,
+lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin
+était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi
+que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit
+ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il
+s'arrêta de nouveau.
+
+Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le
+petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.
+
+_Le Jean-Louis_ se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune
+embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses
+effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche
+devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il
+saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le
+pont.
+
+--Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.
+
+--Dans sa cabine, répondit le vieux marin.
+
+--Merci.
+
+Et Keinec s'élança dans l'entrepont.
+
+Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé
+dans ses rêveries.
+
+Keinec courut à lui.
+
+--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde
+altération des traits de son ami.
+
+--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je
+veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il
+faut que tu fasses.
+
+
+
+
+III
+
+LE MARIAGE
+
+
+A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à
+la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la
+jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage
+d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes,
+Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles
+murmurées à son oreille.
+
+Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait
+l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce
+qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots
+les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête.
+
+Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le
+marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe.
+Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits,
+devait servir de témoin à la jeune fille.
+
+--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement.
+
+--Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la
+nuit à bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener.
+
+--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua
+en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit.
+
+Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et
+regarda encore.
+
+--Mon Dieu! dit-il.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui.
+
+--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage!
+
+--Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant.
+
+--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.
+
+En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.
+
+--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers
+lui.
+
+--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous
+remettre.
+
+--Marcof?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et quand vous a-t-il donné cette lettre?
+
+--Ce matin, à quatre heures.
+
+--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?
+
+--Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre
+à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures
+viennent seulement de sonner.
+
+Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.
+
+Tous attendaient avec anxiété.
+
+Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.
+
+Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie:
+
+--Lisez, dit-il, je me sens trop ému.
+
+Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:
+
+ «Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, _le
+ Jean-Louis_ sera en plein détroit. Il met le cap sur la France.
+ Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se
+ sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.
+
+ «Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il
+ l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer
+ cette nuit.
+
+ «Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il
+ est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole.
+ Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon
+ frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les
+ ennemis de la France.
+
+ «A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux
+ tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez
+ quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous
+ ceux que j'aime.
+
+ «Marcof.»
+
+Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait
+et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux.
+
+--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu?
+Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous
+attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour
+qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos
+à tous.
+
+A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées
+pendant la bénédiction nuptiale.
+
+Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient
+leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray
+et du vieux Jocelyn.
+
+A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin
+calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du
+Maroc.
+
+Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française:
+c'était le lougre _le Jean-Louis_.
+
+Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de
+la mer.
+
+--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second;
+aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu
+as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras,
+enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le passé porte le voile
+des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs,
+devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un
+baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+*** END: FULL LICENSE ***
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