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diff --git a/18200-8.txt b/18200-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a8cf83a --- /dev/null +++ b/18200-8.txt @@ -0,0 +1,17460 @@ +Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Collier de la Reine, Tome II + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 18, 2006 [EBook #18200] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Alexandre Dumas + +LE COLLIER DE LA REINE + +Tome II + +(1849-1850) + + + + +Table des matières + + +Chapitre XLVIII Jeanne protégée. +Chapitre XLIX Le portefeuille de la reine. +Chapitre L Où l'on retrouve le docteur Louis. +Chapitre LI _Aegri somnia_. +Chapitre LII Où il est démontré que l'autopsie du coeur est plus + difficile que celle du corps. +Chapitre LIII Délire. +Chapitre LIV Convalescence. +Chapitre LV Deux coeurs saignants. +Chapitre LVI Un ministre des finances. +Chapitre LVII Illusions retrouvées. Secret perdu. +Chapitre LVIII Le débiteur et le créancier. +Chapitre LIX Comptes de ménage. +Chapitre LX Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme. +Chapitre LXI Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine. +Chapitre LXII La prisonnière. +Chapitre LXIII L'observatoire. +Chapitre LXIV Les deux voisines. +Chapitre LXV Le rendez-vous. +Chapitre LXVI La main de la reine. +Chapitre LXVII Femme et reine. +Chapitre LXVIII Femme et démon. +Chapitre LXIX La nuit. +Chapitre LXX Le congé. +Chapitre LXXI La jalousie du cardinal +Chapitre LXXII La fuite. +Chapitre LXXIII La lettre et le reçu. +Chapitre LXXIV Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis. +Chapitre LXXV Escrime et diplomatie. +Chapitre LXXVI Gentilhomme, cardinal et reine. +Chapitre LXXVII Explications. +Chapitre LXXVIII L'arrestation. +Chapitre LXXIX Les procès-verbaux. +Chapitre LXXX Une dernière accusation. +Chapitre LXXXI La demande en mariage. +Chapitre LXXXII Saint-Denis. +Chapitre LXXXIII Un coeur mort. +Chapitre LXXXIV Où il est expliqué pourquoi le baron engraissait. +Chapitre LXXXV Le père et la fiancée. +Chapitre LXXXVI Après le dragon, la vipère. +Chapitre LXXXVII Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant + chasser le lièvre fut chassé lui-même par les agents de monsieur de + Crosne. +Chapitre LXXXVIII Les tourtereaux sont mis en cage. +Chapitre LXXXIX La bibliothèque de la reine. +Chapitre XC Le cabinet du lieutenant de police. +Chapitre XCI Les interrogatoires. +Chapitre XCII Dernier espoir perdu. +Chapitre XCIII Le baptême du petit Beausire. +Chapitre XCIV La sellette. +Chapitre XCV D'une grille et d'un abbé. +Chapitre XCVI L'arrêt. +Chapitre XCVII L'exécution. +Chapitre XCVIII Le mariage. + + + + +Chapitre XLVIII + +Jeanne protégée + + +Maîtresse d'un pareil secret, riche d'un pareil avenir, étayée de deux +appuis si considérables, Jeanne se sentit forte à lever le monde. Elle +se donna quinze jours de délai pour commencer de mordre pleinement à la +grappe savoureuse que la fortune suspendait au-dessus de son front. + +Paraître à la cour non plus comme une solliciteuse, non plus comme la +pauvre mendiante retirée par madame de Boulainvilliers, mais comme une +descendante des Valois, riche de cent mille livres de rente, avoir un +mari duc et pair, s'appeler la favorite de la reine, et, par ce temps +d'intrigues et d'orages, gouverner l'état en gouvernant le roi par +Marie-Antoinette, voilà tout simplement le panorama qui se déroula +devant l'inépuisable imagination de la comtesse de La Motte. + +Le jour venu, elle ne fit qu'un bond jusqu'à Versailles. Elle n'avait +pas de lettre d'audience; mais sa foi en sa fortune était devenue telle +que Jeanne ne doutait plus de voir fléchir l'étiquette devant son désir. + +Et elle avait raison. + +Tous ces officieux de cour, si fort empressés de deviner les goûts du +maître, avaient remarqué déjà combien Marie-Antoinette prenait de +plaisir dans la société de la jolie comtesse. + +C'en fut assez pour qu'à son arrivée un huissier intelligent, jaloux de +se faire bien venir, allât se placer sur le passage de la reine qui +venait de la chapelle, et là, comme par hasard, prononçât devant le +gentilhomme de service ces mots: + +--Monsieur, comment faire pour madame la comtesse de La Motte-Valois, +qui n'a pas de lettre d'audience? + +La reine causait bas avec madame de Lamballe. Le nom de Jeanne, +adroitement lancé par cet homme, l'arrêta dans sa conversation. + +Elle se retourna. + +--Ne dit-on pas, demanda-t-elle, qu'il y a là madame de La Motte-Valois? + +--Je crois que oui, Votre Majesté, répliqua le gentilhomme. + +--Qui dit cela? + +--Cet huissier, madame. + +L'huissier s'inclina modestement. + +--Je recevrai madame de La Motte-Valois, fit la reine qui continua sa +route. + +Puis en se retirant: + +--Vous la conduirez dans le cabinet des bains, dit-elle. + +Et elle passa. + +Jeanne, à qui cet homme raconta simplement ce qu'il venait de faire, +porta tout de suite la main à sa bourse, mais l'huissier l'arrêta par un +sourire. + +--Madame la comtesse, veuillez, je vous prie, dit-il, accumuler cette +dette; vous pourrez bientôt me la payer avec de meilleurs intérêts. + +Jeanne remit l'argent dans sa poche. + +--Vous avez raison, mon ami, merci. + +Pourquoi, se dit-elle, ne protégerais-je pas un huissier qui m'a +protégée? J'en fais autant pour un cardinal. + +Jeanne se trouva bientôt en présence de sa souveraine. + +Marie-Antoinette était sérieuse, peu disposée en apparence, peut-être +même par cela qu'elle avait trop favorisé la comtesse avec une réception +inespérée. + +Au fond, pensa l'amie de monsieur de Rohan, la reine se figure que je +vais encore mendier.... Avant que j'aie prononcé vingt mots, elle se sera +déridée ou m'aura fait jeter à la porte. + +--Madame, dit la reine, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de parler +au roi. + +--Ah! madame, Votre Majesté n'a été que trop bonne déjà pour moi, et je +n'attends rien de plus. Je venais.... + +--Pourquoi venez-vous? dit la reine habile à saisir les transitions. +Vous n'aviez pas demandé audience. Il y a urgence peut-être... pour +vous? + +--Urgence... oui, madame; mais pour moi... non. + +--Pour moi, alors.... Voyons, parlez, comtesse. + +Et la reine conduisit Jeanne dans la salle des bains, où ses femmes +l'attendaient. + +La comtesse, voyant autour de la reine tout ce monde, ne commençait pas +la conversation. + +La reine, une fois au bain, renvoya ses femmes. + +--Madame, dit Jeanne, Votre Majesté me voit bien embarrassée. + +--Comment cela? Je vous le disais bien. + +--Votre Majesté sait, je crois le lui avoir dit, toute la grâce que met +monsieur le cardinal de Rohan à m'obliger? + +La reine fronça le sourcil. + +--Je ne sais, dit-elle. + +--Je croyais.... + +--N'importe... dites. + +--Eh bien! madame, Son Éminence me fit l'honneur avant-hier de me rendre +visite. + +--Ah! + +--C'était pour une bonne oeuvre que je préside. + +--Très bien, comtesse, très bien. Je donnerai aussi... à votre bonne +oeuvre. + +--Votre Majesté se méprend. J'ai eu l'honneur de lui dire que je ne +demandais rien. Monsieur le cardinal, selon sa coutume, me parla de la +bonté de la reine, de sa grâce inépuisable. + +--Et demanda que je protégeasse ses protégés? + +--D'abord! Oui, Votre Majesté. + +--Je le ferai, non pour monsieur le cardinal, mais pour les malheureux +que j'accueille toujours bien, de quelque part qu'ils viennent. +Seulement, dites à Son Éminence que je suis fort gênée. + +--Hélas! madame, voilà bien ce que je lui dis, et de là vient l'embarras +que je signalais à la reine. + +--Ah! ah! + +--J'exprimai à monsieur le cardinal toute la charité si ardente dont +s'emplit le coeur de Votre Majesté à l'annonce d'une infortune +quelconque, toute la générosité qui fait vider incessamment la bourse de +la reine, trop étroite toujours. + +--Bien! bien! + +--Tenez, monseigneur, lui dis-je, comme exemple, Sa Majesté se rend +esclave de ses propres bontés. Elle se sacrifie à ses pauvres. Le bien +qu'elle fait lui tourne à mal, et là-dessus je m'accusai moi-même. + +--Comment cela, comtesse, dit la reine, qui écoutait, soit que Jeanne +eût su la prendre par son faible, soit que l'esprit distingué de +Marie-Antoinette sentît sous la longueur de ce préambule un vif intérêt, +résultant pour elle de la préparation. + +--Je dis, madame, que Votre Majesté m'avait donné une forte somme +quelques jours avant; que mille fois, au moins, cela était arrivé depuis +deux ans à la reine, et que si la reine eût été moins sensible, moins +généreuse, elle aurait deux millions en caisse, grâce auxquels nulle +considération ne l'empêcherait de se donner ce beau collier de diamants, +si noblement, si courageusement, mais, permettez-moi de le dire, madame, +si injustement repoussé. + +La reine rougit et se remit à regarder Jeanne. Évidemment la conclusion +se renfermait dans la dernière phrase. Y avait-il piège? Y avait-il +seulement flagornerie? Certes, la question étant ainsi posée, il ne +pouvait manquer d'y avoir danger pour une reine. Mais Sa Majesté +rencontra sur le visage de Jeanne tant de douceur, de candide +bienveillance, tant de vérité pure, que rien n'accusait une pareille +physionomie d'être perfide ou adulatrice. + +Et comme la reine elle-même avait une âme pleine de vraie générosité, et +que dans la générosité, il y a toujours la force, dans la force toujours +la solide vérité, alors Marie-Antoinette, poussant un soupir: + +--Oui, dit-elle, le collier est beau; il était beau, veux-je dire, et je +suis bien aise qu'une femme de goût me loue de l'avoir repoussé. + +--Si vous saviez, madame, s'écria Jeanne, coupant à propos la phrase, +comme on finit par connaître les sentiments des gens lorsqu'on porte +intérêt à ceux que ces gens aiment! + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, madame, qu'en apprenant votre héroïque sacrifice du +collier, je vis monsieur de Rohan pâlir. + +--Pâlir! + +--En un moment ses yeux se remplirent de larmes. Je ne sais, madame, +s'il est vrai que monsieur de Rohan soit un bel homme et un seigneur +accompli, ainsi que beaucoup le prétendent; ce que je sais, c'est qu'en +ce moment, sa figure, éclairée par le feu de son âme, et toute sillonnée +de larmes provoquées par votre généreux désintéressement, que dis-je? +par votre privation sublime, cette figure-là ne sortira jamais de mon +souvenir. + +La reine s'arrêta un moment à faire tomber l'eau du bec de cygne doré +qui plongeait sur sa baignoire de marbre. + +--Eh bien! comtesse, dit-elle, puisque monsieur de Rohan vous a paru si +beau et si accompli que vous venez de le dire, je ne vous engage pas à +le lui laisser voir. C'est un prélat mondain, un pasteur qui prend la +brebis autant pour lui-même que pour le Seigneur. + +--Oh! madame. + +--Eh bien! quoi? Est-ce que je le calomnie? N'est-ce pas là sa +réputation? Ne s'en fait-il pas une sorte de gloire? Ne le voyez-vous +pas, aux jours de cérémonie, agiter ses belles mains en l'air, elles +sont belles, c'est vrai, pour les rendre plus blanches, et sur ses +mains, étincelant de la bague pastorale, les dévotes fixant des yeux +plus brillants que le diamant du cardinal? + +Jeanne s'inclina. + +--Les trophées du cardinal, poursuivit la reine, emportée, sont +nombreux. Quelques-uns ont fait scandale. Le prélat est un amoureux +comme ceux de la Fronde. Le loue qui voudra pour cela, je me récuse, +allez. + +--Eh bien! madame, fit Jeanne mise à l'aise par cette familiarité, comme +aussi par la situation toute physique de son interlocutrice, je ne sais +pas si monsieur le cardinal pensait aux dévotes quand il me parlait si +ardemment des vertus de Votre Majesté; mais tout ce que je sais, c'est +que ses belles mains, au lieu d'être en l'air, s'appuyaient sur son +coeur. + +La reine secoua la tête en riant forcément. + +«Oui-da! pensa Jeanne, est-ce que les choses iraient mieux que nous ne +le croyions? Est-ce que le dépit serait notre auxiliaire? Oh! nous +aurions trop de facilités alors.» + +La reine reprit vite son air noble et indifférent. + +--Continuez, dit-elle. + +--Votre Majesté me glace; cette modestie qui lui fait repousser même la +louange.... + +--Du cardinal! Oh! oui. + +--Mais pourquoi, madame? + +--Parce qu'elle m'est suspecte, comtesse. + +--Il ne m'appartient pas, répliqua Jeanne avec le plus profond respect, +de défendre celui qui a été assez malheureux pour être tombé dans la +disgrâce de Votre Majesté; n'en doutons pas un moment, celui-là est bien +coupable, puisqu'il a déplu à la reine. + +--Monsieur de Rohan ne m'a pas déplu; il m'a offensée. Mais je suis +reine et chrétienne; et doublement portée, par conséquent, à oublier les +offenses. + +Et la reine dit ces paroles avec cette majestueuse bonté qui +n'appartient qu'à elle. + +Jeanne se tut. + +--Vous ne dites plus rien? + +--Je serais suspecte à Votre Majesté, j'encourrais sa disgrâce, son +blâme, en exprimant une opinion qui froisserait la sienne. + +--Vous pensez le contraire de ce que je pense à l'égard du cardinal? + +--Diamétralement, madame. + +--Vous ne parleriez pas ainsi le jour où vous sauriez ce que le prince +Louis a fait contre moi. + +--Je sais seulement ce que je l'ai vu faire pour le service de Votre +Majesté. + +--Des galanteries? + +Jeanne s'inclina. + +--Des politesses, des souhaits, des compliments? continua la reine. + +Jeanne se tut. + +--Vous avez pour monsieur de Rohan une amitié vive, comtesse; je ne +l'attaquerai plus devant vous. + +Et la reine se mit à rire. + +--Madame, répondit Jeanne, j'aimais mieux votre colère que votre +raillerie. Ce que ressent monsieur le cardinal pour Votre Majesté est un +sentiment tellement respectueux, que, j'en suis sûre, s'il voyait la +reine rire de lui, il mourrait. + +--Oh! oh! il a donc bien changé. + +--Mais Votre Majesté me faisait l'honneur de me dire l'autre jour que, +depuis dix ans déjà, monsieur de Rohan était passionnément.... + +--Je plaisantais, comtesse, dit sévèrement la reine. + +Jeanne, réduite au silence, parut à la reine résignée à ne plus lutter, +mais Marie-Antoinette se trompait bien. Pour ces femmes, nature de tigre +et de serpent, le moment où elles se replient est toujours le prélude de +l'attaque; le repos concentré précède l'élan. + +--Vous parlez de ces diamants, fit imprudemment la reine. Avouez que +vous y avez pensé. + +--Jour et nuit, madame, dit Jeanne avec la joie d'un général qui voit +faire sur le champ de bataille une faute décisive à son ennemi. Ils sont +si beaux, ils iront si bien à Votre Majesté. + +--Comment cela? + +--Oui, madame, oui, à Votre Majesté. + +--Mais ils sont vendus? + +--Oui, ils sont vendus. + +--À l'ambassadeur de Portugal? + +Jeanne secoua doucement la tête. + +--Non? fit la reine avec joie. + +--Non, madame. + +--À qui donc? + +--Monsieur de Rohan les a achetés. + +La reine fit un bond, et, tout à coup refroidie: + +--Ah! fit-elle. + +--Tenez, madame, dit Jeanne avec une éloquence pleine de fougue et +d'entraînement, ce que fait monsieur de Rohan est superbe; c'est un +moment de générosité, de bon coeur; c'est un beau mouvement; une âme +comme celle de Votre Majesté ne peut s'empêcher de sympathiser avec tout +ce qui est bon et sensible. À peine monsieur de Rohan a-t-il su par moi, +je l'avoue, la gêne momentanée de Votre Majesté: + +«--Comment! s'est-il écrié, la reine de France se refuse ce que n'oserait +se refuser une femme de fermier général? Comment! la reine peut +s'exposer à voir un jour madame Necker parée de ces diamants? + +«Monsieur de Rohan ignorait encore que l'ambassadeur de Portugal les eût +marchandés. Je le lui appris. Son indignation redoubla. + +«--Ce n'est plus, dit-il, une question de plaisir à faire à la reine, +c'est une question de dignité royale. Je connais l'esprit des cours +étrangères--vanité, ostentation--, on y rira de la reine de France, qui +n'a plus d'argent pour satisfaire un goût légitime; et moi, je +souffrirais qu'on raillât la reine de France! Non, jamais. + +«Et il m'a quittée brusquement. Une heure après, je sus qu'il avait +acheté les diamants. + +--Quinze cent mille livres? + +--Seize cent mille livres. + +--Et quelle a été son intention en les achetant? + +--Que, puisqu'ils ne pouvaient être à Votre Majesté, ils ne fussent pas +du moins à une autre femme. + +--Et vous êtes sûre que ce n'est pas pour en faire hommage à quelque +maîtresse que monsieur de Rohan a acheté ce collier? + +--Je suis sûre que c'est pour l'anéantir plutôt que de le voir briller à +un autre col qu'à celui de la reine. + +Marie-Antoinette réfléchit, et sa noble physionomie laissa voir sans +nuage tout ce qui se passait dans son âme. + +--Ce qu'a fait là monsieur de Rohan est bien, dit-elle; c'est un trait +noble et d'un dévouement délicat. + +Jeanne absorbait ardemment ces paroles. + +--Vous remercierez donc monsieur de Rohan, continua la reine. + +--Oh! oui, madame. + +--Vous ajouterez que l'amitié de monsieur de Rohan m'est prouvée, et que +moi, en honnête homme, ainsi que le dit Catherine[1], j'accepte tout de +l'amitié, à charge de revanche. Aussi, j'accepte, non pas le don de +monsieur de Rohan.... + + [Note 1: Catherine II de Russie.] + +--Quoi donc, alors? + +--Mais son avance.... Monsieur de Rohan a bien voulu avancer son argent +ou son crédit, pour me faire plaisir. Je le rembourserai. Boehmer avait +demandé du comptant, je crois? + +--Oui, madame. + +--Combien, deux cent mille livres? + +--Deux cent cinquante mille livres. + +--C'est le trimestre de la pension que me fait le roi. On me l'a envoyé +ce matin, d'avance, je le sais, mais enfin on me l'a envoyé. + +La reine sonna rapidement ses femmes qui l'habillèrent, après l'avoir +enveloppée de fines batistes chauffées. + +Restée seule avec Jeanne, et réinstallée dans sa chambre, elle dit à la +comtesse: + +--Ouvrez, je vous prie, ce tiroir. + +--Le premier? + +--Non, le second. Vous voyez un portefeuille? + +--Le voici, madame. + +--Il renferme deux cent cinquante mille livres. Comptez-les. + +Jeanne obéit. + +--Portez-les au cardinal. Remerciez-le encore. Dites-lui que chaque mois +je m'arrangerai pour payer ainsi. On réglera les intérêts. De cette +façon, j'aurai le collier qui me plaisait tant, et si je me gêne pour le +payer, au moins je ne gênerai point le roi. + +Elle se recueillit une minute. + +--Et j'aurai gagné à cela, continua-t-elle, d'apprendre que j'ai un ami +délicat qui m'a servie.... + +Elle attendit encore. + +--Et une amie qui m'a devinée, fit-elle, en offrant à Jeanne sa main, +sur laquelle se précipita la comtesse. + +Puis, comme elle allait sortir, après avoir encore hésité: «Comtesse, +dit-elle tout bas, comme si elle avait peur de ce qu'elle disait, vous +instruirez monsieur de Rohan qu'il sera bien venu à Versailles, et que +j'ai des remerciements à lui faire.» + +Jeanne s'élança hors de l'appartement, non pas ivre, mais insensée de +joie et d'orgueil satisfait. + +Elle serrait les billets de caisse comme un vautour sa proie volée. + + + + +Chapitre XLIX + +Le portefeuille de la reine + + +Cette fortune, au propre et au figuré, que portait Jeanne de Valois, nul +n'en sentit l'importance plus que les chevaux, qui la ramenèrent de +Versailles. + +Si jamais chevaux pressés de gagner un prix volèrent dans la carrière, +ce furent ces deux pauvres chevaux de carrosse de louage. + +Leur cocher, stimulé par la comtesse, leur fit croire qu'ils étaient les +légers quadrupèdes du pays d'Élis, et qu'il y avait à gagner deux +talents d'or pour le maître, triple ration d'orge mondé pour eux. + +Le cardinal n'était pas encore sorti, quand madame de La Motte arriva +chez lui, tout au milieu de son hôtel et de son monde. + +Elle se fit annoncer plus cérémonieusement qu'elle n'avait fait chez la +reine. + +--Vous venez de Versailles? dit-il. + +--Oui, monseigneur. + +Il la regardait, elle était impénétrable. + +Elle vit son frisson, sa tristesse, son malaise: elle n'eut pitié de +rien. + +--Eh bien? fit-il. + +--Eh bien! voyons, monseigneur, que désirez-vous? Parlez un peu, afin +que je ne me fasse pas trop de reproches. + +--Ah! comtesse, vous me dites cela d'un air!... + +--Attristant, n'est-ce pas? + +--Tuant. + +--Vous vouliez que je visse la reine? + +--Oui. + +--Je l'ai vue. + +--Vous vouliez qu'elle me laissât parler de vous, elle qui, plusieurs +fois, avait témoigné son éloignement pour vous et son mécontentement en +entendant prononcer votre nom? + +--Je vois qu'il faut, si j'ai eu ce désir, renoncer à le voir exaucé. + +--Non, la reine m'a parlé de vous. + +--Ou plutôt vous avez été assez bonne pour lui parler de moi? + +--Il est vrai. + +--Et Sa Majesté a écouté? + +--Cela mérite explication. + +--Ne me dites pas un mot de plus, comtesse, je vois combien Sa Majesté a +eu de répugnance.... + +--Non, pas trop.... J'ai osé parler du collier. + +--Osé dire que j'ai pensé.... + +--À l'acheter pour elle, oui. + +--Oh! comtesse, c'est sublime! Et elle a écouté? + +--Mais oui. + +--Vous lui avez dit que je lui offrais ces diamants? + +--Elle a refusé net. + +--Je suis perdu. + +--Refusé d'accepter le don, oui; mais le prêt.... + +--Le prêt!... Vous auriez tourné si délicatement l'offre? + +--Si délicatement, qu'elle a accepté. + +--Je prête à la reine, moi!... Comtesse, est-il possible? + +--C'est plus que si vous donniez, n'est-ce pas? + +--Mille fois. + +--Je le pensais bien. Toutefois Sa Majesté accepte. + +Le cardinal se leva, puis se rassit. Il vint encore jusqu'à Jeanne, et, +lui prenant les mains: + +--Ne me trompez pas, dit-il, songez qu'avec un mot, vous pouvez faire de +moi le dernier des hommes. + +--On ne joue pas avec des passions, monseigneur; c'est bon avec le +ridicule; et les hommes de votre rang et de votre mérite ne peuvent +jamais être ridicules. + +--C'est vrai. Alors ce que vous me dites.... + +--Est l'exacte vérité. + +--J'ai un secret avec la reine? + +--Un secret... mortel. + +Le cardinal courut à Jeanne, et lui serra la main tendrement. + +--J'aime cette poignée de main, dit la comtesse, elle est d'un homme à +un homme. + +--Elle est d'un homme heureux à un ange protecteur. + +--Monseigneur, n'exagérez rien. + +--Oh! si fait, ma joie, ma reconnaissance... jamais.... + +--Mais vous exagérez l'une et l'autre. Prêter un million et demi à la +reine, n'est-ce pas cela qu'il vous fallait? + +Le cardinal soupira. + +--Buckingham eût demandé autre chose à Anne d'Autriche, monseigneur, +après ses perles semées sur le parquet de la chambre royale. + +--Ce que Buckingham a eu, comtesse, je ne veux pas même le souhaiter, +fût-ce en rêve. + +--Vous vous expliquerez de cela, monseigneur, avec la reine, car elle +m'a donné ordre de vous avertir qu'elle vous verrait avec plaisir à +Versailles. + +L'imprudente n'eut pas plutôt laissé échapper ces mots, que le cardinal +blanchit comme un adolescent sous le premier baiser d'amour. + +Le fauteuil qui se trouvait à sa portée, il le prit en tâtonnant comme +un homme ivre. + +--Ah! ah! pensa Jeanne, c'est encore plus sérieux que je ne croyais; +j'avais rêvé le duché, la pairie, cent mille livres de rente, j'irai +jusqu'à la principauté, jusqu'au demi million de rente; car monsieur de +Rohan ne travaille ni par ambition, ni par avarice, il travaille par +amour! + +Monsieur de Rohan se remit vite. La joie n'est pas une maladie qui dure +longtemps, et comme c'était un esprit solide, il jugea convenable de +parler affaire avec Jeanne, afin de lui faire oublier qu'il venait de +parler amour. + +Elle le laissa faire. + +--Mon amie, dit-il en serrant Jeanne dans ses bras, que prétend faire la +reine de ce prêt que vous lui avez supposé? + +--Vous me demandez cela parce que la reine est censée n'avoir pas +d'argent? + +--Tout juste. + +--Eh bien! elle prétend vous payer comme si elle payait Boehmer, avec +cette différence que si elle avait acheté de Boehmer, tout Paris le +saurait, chose impossible depuis le fameux mot du vaisseau, et que si +elle faisait faire la moue au roi, toute la France ferait la grimace. La +reine veut donc avoir en détail les diamants, et les payer en détail. +Vous lui en fournirez l'occasion; vous êtes pour elle un caissier +discret, un caissier solvable, dans le cas où elle se trouverait +embarrassée, voilà tout; elle est heureuse et elle paie, n'en demandez +pas davantage. + +--Elle paie. Comment? + +--La reine, femme qui comprend tout, sait bien que vous avez des dettes, +monseigneur; et puis elle est fière, ce n'est pas une amie qui reçoive +des présents.... Quand je lui ai dit que vous aviez avancé deux cent +cinquante mille livres.... + +--Vous le lui avez dit? + +--Pourquoi pas? + +--C'était lui rendre tout de suite l'affaire impossible. + +--C'était lui procurer le moyen, la raison de l'accepter. Rien pour +rien, voilà la devise de la reine. + +--Mon Dieu! + +Jeanne fouilla tranquillement dans sa poche et en tira le portefeuille +de Sa Majesté. + +--Qu'est cela? dit monsieur de Rohan. + +--Un portefeuille qui renferme des billets de caisse pour deux cent +cinquante mille livres. + +--Mais.... + +--Et la reine vous les adresse avec un beau merci. + +--Oh! + +--Le compte y est. J'ai compté. + +--Il s'agit bien de cela. + +--Mais que regardez-vous? + +--Je regarde ce portefeuille, que je ne vous connaissais pas. + +--Il vous plaît. Cependant il n'est ni beau ni riche. + +--Il me plaît, je ne sais pourquoi. + +--Vous avez bon goût. + +--Vous me raillez? En quoi dites-vous que j'ai bon goût? + +--Sans doute, puisque vous avez le même goût que la reine. + +--Ce portefeuille.... + +--Était à la reine, monseigneur.... + +--Y tenez-vous? + +--Oh! beaucoup. + +Monsieur de Rohan soupira. + +--Cela se conçoit, dit-il. + +--Cependant, s'il vous faisait plaisir, dit la comtesse avec ce sourire +qui perd les saints. + +--Vous n'en doutez pas, comtesse; mais je ne veux pas vous en priver. + +--Prenez-le. + +--Comtesse! s'écria le cardinal entraîné par sa joie, vous êtes l'amie +la plus précieuse, la plus spirituelle, la plus.... + +--Oui, oui. + +--Et c'est entre nous.... + +--À la vie, à la mort! on dit toujours cela. Non, je n'ai qu'un mérite. + +--Lequel donc? + +--Celui d'avoir fait vos affaires avec assez de bonheur et avec beaucoup +de zèle. + +--Si vous n'aviez que ce bonheur-là, mon amie, je dirais que je vous +vaux presque, attendu que moi, tandis que vous alliez à Versailles, +pauvre chère, j'ai aussi travaillé pour vous. + +Jeanne regarda le cardinal avec surprise. + +--Oui, une misère, fit-il. Un homme est venu, mon banquier, me proposer +des actions sur je ne sais quelle affaire de marais à dessécher ou à +exploiter. + +--Ah! + +--C'était un profit certain; j'ai accepté. + +--Et bien vous fîtes. + +--Oh! vous allez voir que je vous place toujours dans ma pensée au +premier rang. + +--Au deuxième, c'est encore plus que je ne mérite. Mais voyons. + +--Mon banquier m'a donné deux cents actions, j'en ai pris le quart pour +vous, les dernières. + +--Oh! monseigneur. + +--Laissez-moi donc faire. Deux heures après il est revenu. Le fait seul +du placement de ces actions en ce jour avait déterminé une hausse de +cent pour cent. Il me donna cent mille livres. + +--Belle spéculation. + +--Dont voici votre part, chère comtesse, je veux dire chère amie. + +Et du paquet de deux cent cinquante mille livres données par la reine, +il glissa vingt-cinq mille livres dans la main de Jeanne. + +--C'est bien, monseigneur, donnant donnant. Ce qui me flatte le plus, +c'est que vous avez pensé à moi. + +--Il en sera toujours de même, répliqua le cardinal en lui baisant la +main. + +--Attendez-vous à la pareille, dit Jeanne.... Monseigneur, à bientôt, à +Versailles. + +Et elle partit, après avoir donné au cardinal la liste des échéances +choisies par la reine, et dont la première, à un mois de date, faisait +une somme de cinq cent mille livres. + + + + +Chapitre L + +Où l'on retrouve le docteur Louis + + +Peut-être nos lecteurs, en se rappelant dans quelle position difficile +nous avons laissé monsieur de Charny, nous sauront-ils quelque gré de +les ramener dans cette antichambre des petits appartements de +Versailles, dans laquelle le brave marin, que ni les hommes ni les +éléments n'avaient jamais intimidé, avait fui de peur de se trouver mal +devant trois femmes: la reine, Andrée, madame de La Motte. + +Arrivé au milieu de l'antichambre, monsieur de Charny avait en effet +compris qu'il lui était impossible d'aller plus loin. Il avait, tout +chancelant, étendu les bras. On s'était aperçu que les forces lui +manquaient, et l'on était venu à son secours. + +C'était alors que le jeune officier s'était évanoui, et au bout de +quelques instants était revenu à lui, sans se douter que la reine +l'avait vu, et peut-être fût accourue à lui dans un premier mouvement +d'inquiétude, si Andrée ne l'eût arrêtée, bien plus encore par une +jalousie ardente que par un froid sentiment des convenances. + +Au reste, bien avait pris à la reine de rentrer dans sa chambre à l'avis +donné par Andrée, quel que fût le sentiment qui eût dicté cet avis, car +à peine la porte s'était-elle refermée sur elle, qu'à travers son +épaisseur elle entendit le cri de l'huissier: + +--Le roi! + +C'était en effet le roi qui allait de ses appartements à la terrasse, et +qui voulait, avant le conseil, visiter ses équipages de chasse, qu'il +trouvait un peu négligés depuis quelque temps. + +En entrant dans l'antichambre, le roi, qui était suivi de quelques +officiers de sa maison, s'arrêta; il voyait un homme renversé sur +l'appui d'une fenêtre, et dans une position à alarmer les deux gardes du +corps qui lui portaient secours, et qui n'avaient pas l'habitude de voir +s'évanouir pour rien des officiers. + +Aussi, tout en soutenant monsieur de Charny, criaient-ils: + +--Monsieur! monsieur! qu'avez-vous donc? + +Mais la voix manquait au malade, et il lui était impossible de répondre. + +Le roi, comprenant à ce silence la gravité du mal, accéléra sa marche. + +--Mais oui, dit-il, oui, c'est quelqu'un qui perd connaissance. + +À la voix du roi, les deux gardes se retournèrent, et par un mouvement +machinal, lâchèrent monsieur de Charny qui, soutenu par un reste de +force, tomba ou plutôt se laissa aller sur les dalles avec un +gémissement. + +--Oh! messieurs, dit le roi, que faites-vous donc? + +On se précipita. On releva doucement monsieur de Charny qui avait +complètement perdu connaissance, et on l'étendit sur un fauteuil. + +--Oh! mais, s'écria le roi tout à coup en reconnaissant le jeune +officier, c'est monsieur de Charny! + +--Monsieur de Charny? s'écrièrent les assistants. + +--Oui, le neveu de monsieur de Suffren. + +Ces mots firent un effet magique. Charny fut en un moment inondé d'eaux +de senteurs ni plus ni moins que s'il se fût trouvé au milieu de dix +femmes. Un médecin avait été mandé, il examina vivement le malade. + +Le roi, curieux de toute science et compatissant à tous les maux, ne +voulut pas s'éloigner; il assistait à la consultation. + +Le premier soin du médecin fut d'écarter la veste et la chemise du jeune +homme, afin que l'air touchât sa poitrine; mais, en accomplissant cet +acte, il trouva ce qu'il ne cherchait point. + +--Une blessure! dit le roi redoublant d'intérêt et s'approchant de +manière à voir de ses propres yeux. + +--Oui, oui, murmura monsieur de Charny en essayant de se soulever, et en +promenant autour de lui des yeux affaiblis, une blessure ancienne qui +s'est rouverte. Ce n'est rien... rien.... + +Et sa main serrait imperceptiblement les doigts du médecin. + +Un médecin comprend et doit comprendre tout. Celui-là n'était pas un +médecin de cour, mais un chirurgien des communs de Versailles. Il voulut +se donner de l'importance. + +--Oh! ancienne... cela vous plaît à dire, monsieur; les lèvres sont trop +fraîches, le sang est trop vermeil: cette blessure n'a pas vingt-quatre +heures. + +Charny, à qui cette contradiction rendit ses forces, se remit sur ses +pieds et dit: + +--Je ne suppose pas que vous m'appreniez à quel moment j'ai reçu ma +blessure, monsieur; je vous dis et je vous répète qu'elle est ancienne. + +Alors, en ce moment, il aperçut et reconnut le roi. Il boutonna sa +veste, comme honteux d'avoir eu un aussi illustre spectateur de sa +faiblesse. + +--Le roi, dit-il. + +--Oui, monsieur de Charny, oui, moi-même, qui bénis le ciel d'être venu +ici pour vous apporter un peu de soulagement. + +--Une égratignure, sire, balbutia Charny; une ancienne blessure, sire, +voilà tout. + +--Ancienne ou nouvelle, dit Louis XVI, la blessure m'a fait voir votre +sang, sang précieux d'un brave gentilhomme. + +--À qui deux heures dans son lit rendront la santé, ajouta Charny, et il +voulut se lever encore; mais il avait compté sans ses forces. Le cerveau +embarrassé, les jambes vacillantes, il ne se souleva que pour retomber +aussitôt dans le fauteuil. + +--Allons, dit le roi, il est bien malade. + +--Oh! oui, fit le médecin d'un air fin et diplomate, qui sentait sa +pétition d'avancement; mais cependant on peut le sauver. + +Le roi était honnête homme; il avait deviné que Charny cachait quelque +chose. Ce secret lui était sacré. Tout autre l'eût été cueillir aux +lèvres du médecin qui l'offrait si obligeamment; mais Louis XVI préféra +laisser le secret à son propriétaire. + +--Je ne veux pas, dit-il, que monsieur de Charny coure aucun risque en +retournant chez lui. On soignera monsieur de Charny à Versailles; on +appellera vite son oncle, monsieur de Suffren, et quand on aura remercié +monsieur de ses soins, et il désignait l'officieux médecin, on ira +chercher le chirurgien de ma maison, le docteur Louis. Il est, je crois, +de quartier. + +Un officier courut exécuter les ordres du roi. Deux autres s'emparèrent +de Charny et le transportèrent au bout de la galerie, dans la chambre de +l'officier des gardes. + +Cette scène se passa plus vite que celle de la reine et de monsieur de +Crosne. + +Monsieur de Suffren fut mandé, le docteur Louis appelé en remplacement +du surnuméraire. + +Nous connaissons cet honnête homme, sage et modeste, intelligence moins +brillante qu'utile, courageux laboureur de ce champ immense de la +science, où celui-là est plus honoré qui récolte le grain, où celui-là +n'est pas moins honorable qui ouvre le sillon. + +Derrière le chirurgien, penché déjà sur son client, s'empressait le +bailli de Suffren, à qui une estafette venait d'apporter la nouvelle. + +L'illustre marin ne comprenait rien à cette syncope, à ce malaise subit. + +Lorsqu'il eut pris la main de Charny et regardé ses yeux ternes: + +--Étrange! dit-il, étrange! Savez-vous, docteur, que jamais mon neveu +n'a été malade. + +--Cela ne prouve rien, monsieur le bailli, dit le docteur. + +--L'air de Versailles est donc bien lourd, car, je vous le répète, j'ai +vu Olivier en mer pendant dix ans, et toujours vigoureux, droit comme un +mât. + +--C'est sa blessure, dit un des officiers présents. + +--Comment sa blessure! s'écria l'amiral; Olivier n'a jamais été blessé +de sa vie. + +--Oh! pardon, répliqua l'officier en montrant la batiste rougie; mais je +croyais.... + +Monsieur de Suffren vit du sang. + +--C'est bon, c'est bon, fit avec une brusquerie familière le docteur, +qui venait de sentir le pouls de son malade, n'allons-nous pas discuter +l'origine du mal? Nous avons le mal, contentons-nous-en, et +guérissons-le si c'est possible. + +Le bailli aimait les propos sans réplique; il n'avait pas accoutumé les +chirurgiens de ses équipages à ouater leurs paroles. + +--Est-ce bien dangereux, docteur? demanda-t-il avec plus d'émotion qu'il +n'en voulait montrer. + +--À peu près comme une coupure de rasoir au menton. + +--Bien. Remerciez le roi, messieurs. Olivier, je te reviendrai voir. + +Olivier remua les yeux et les doigts, comme pour remercier à la fois son +oncle qui le quittait, et le docteur qui lui faisait lâcher prise. + +Puis, heureux d'être dans un lit, heureux de se voir abandonné à un +homme plein d'intelligence et de douceur, il feignit de s'endormir. + +Le docteur renvoya tout le monde. + +Le fait est qu'Olivier s'endormit, non sans avoir remercié le ciel de +tout ce qui lui était arrivé, ou plutôt de ce qui ne lui était pas +advenu de mal en des circonstances si graves. + +La fièvre s'était emparée de lui, cette fièvre régénératrice +merveilleuse de l'humanité, sève éternelle qui fleurit dans le sang de +l'homme, et servant les desseins de Dieu, c'est-à-dire de l'humanité, +fait germer la santé dans le malade, ou emporte le vivant au milieu de +la santé. + +Quand Olivier eut bien ruminé, avec cette ardeur des fiévreux, sa scène +avec Philippe, sa scène avec la reine, sa scène avec le roi, il tomba +dans un cercle terrible que le sang furieux vient jeter comme un filet +sur l'intelligence.... Il délira. + +Trois heures après, on eût pu l'entendre de la galerie où se promenaient +quelques gardes; ce que remarquant le docteur, il appela son laquais et +lui commanda de prendre Olivier dans ses bras. Olivier poussa quelques +cris plaintifs. + +--Roule-lui la couverture sur la tête. + +--Et qu'en ferai-je? dit le valet. Il est trop lourd et se défend trop. +Je vais demander assistance à l'un de messieurs les gardes. + +--Vous êtes une poule mouillée, si vous avez peur d'un malade, dit le +vieux docteur. + +--Monsieur.... + +--Et si vous le trouvez trop lourd, c'est que vous n'êtes pas fort comme +je l'avais cru. Je vous renverrai donc en Auvergne. + +La menace fit son effet. Charny, criant, hurlant, délirant et +gesticulant, fut enlevé comme une plume par l'Auvergnat à la vue des +gardes du corps. + +Ceux-ci questionnaient Louis et l'entouraient. + +--Messieurs, dit le docteur en criant plus fort que Charny pour couvrir +ses cris, vous entendez bien que je n'irai pas faire une lieue toutes +les heures pour visiter ce malade que le roi m'a confié. Votre galerie +est au bout du monde. + +--Où le conduisez-vous, alors, docteur? + +--Chez moi, comme un paresseux que je suis. J'ai ici, vous le savez, +deux chambres; je le coucherai dans l'une d'elles, et après-demain, si +personne ne se mêle de lui, je vous en rendrai compte. + +--Mais, docteur, dit l'officier, je vous assure qu'ici le malade est +très bien; nous aimons tous monsieur de Suffren, et.... + +--Oui, oui, je connais ces soins-là de camarade à camarade. Le blessé a +soif, on est bon pour lui; on lui donne à boire et il meurt. Au diable +les bons soins de messieurs les gardes! On m'a tué ainsi dix malades. + +Le docteur parlait encore que déjà Olivier ne pouvait plus être entendu. + +--Oui-da! poursuivit le digne médecin, c'est fort bien fait, c'est +puissamment raisonné. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que le roi +voudra voir le malade.... Et s'il le voit... il l'entendra.... Diable! il +n'y a pas à hésiter. Je vais prévenir la reine, elle me donnera un +conseil. + +Le bon docteur ayant pris cette résolution avec cette promptitude +d'homme à qui la nature compte les secondes, inonda d'eau fraîche le +visage du blessé, le plaça dans un lit de façon qu'il ne se tuât pas en +remuant ou en tombant. Il mit un cadenas aux volets, ferma la porte de +la chambre à double tour, et, la clef dans sa poche, se rendit chez la +reine, après s'être assuré, en écoutant au dehors, que pas un des cris +d'Olivier ne pouvait être perçu ou compris. + +Il va sans dire que, pour plus de précaution, l'Auvergnat était enfermé +avec le malade. + +Il trouva juste à cette porte madame de Misery, que la reine expédiait +pour prendre des nouvelles du blessé. + +Elle insistait pour entrer. + +--Venez, venez, madame, dit-il, je sors. + +--Mais, docteur, la reine attend! + +--Je vais chez la reine, madame. + +--La reine désire.... + +--La reine en saura tout autant qu'elle en désire savoir, c'est moi qui +vous le dis, madame. Allons. + +Et il fit si bien, qu'il força la dame de Marie-Antoinette à courir pour +arriver en même temps que lui. + + + + +Chapitre LI + +_Aegri somnia_[2] + + [Note 2: «Rêve douloureux».] + + +La reine attendait la réponse de madame de Misery, elle n'attendait pas +le docteur. + +Celui-ci entra avec sa familiarité accoutumée. + +--Madame, dit-il tout haut, le malade, auquel le roi et Votre Majesté +s'intéressent, va aussi bien qu'on va quand on a la fièvre. + +La reine connaissait le docteur; elle savait toute son horreur pour les +gens qui, disait-il, poussent des cris entiers quand ils ressentent des +demi-souffrances. + +Elle se figura que monsieur de Charny avait un peu outré sa position. +Les femmes fortes sont disposées à trouver faibles les hommes forts. + +--Le blessé, dit-elle, est un blessé pour rire. + +--Eh! eh! fit le docteur. + +--Une égratignure. + +--Mais non, non, madame; enfin, égratignure ou blessure, tout ce que je +sais, c'est qu'il a la fièvre. + +--Pauvre garçon! Une fièvre assez forte? + +--Une fièvre terrible. + +--Bah! fit la reine avec effroi; je ne pensais pas que, comme cela... +tout de suite... la fièvre.... + +Le docteur regarda un moment la reine. + +--Il y a fièvre et fièvre, répliqua-t-il. + +--Mon cher Louis, tenez, vous m'effrayez. Vous qui d'ordinaire êtes si +rassurant, je ne sais vraiment ce que vous avez ce soir. + +--Rien d'extraordinaire. + +--Ah! par exemple! Vous vous retournez, et vous regardez de droite et de +gauche, vous avez l'air d'un homme qui voudrait me confier un grand +secret. + +--Eh! qui dit non? + +--Vous voyez bien; un secret à propos de fièvre! + +--Mais oui. + +--De la fièvre de monsieur de Charny. + +--Mais oui. + +--Et vous me cherchez pour ce secret? + +--Mais oui. + +--Vite au fait. Vous savez que je suis curieuse. Tenez commençons par le +commencement. + +--Comme Petit-Jean, n'est-ce pas? + +--Oui, mon cher docteur. + +--Eh bien! madame.... + +--Eh bien! j'attends, docteur. + +--Non, c'est moi qui attends. + +--Quoi? + +--Que vous me questionniez, madame. Je ne raconte pas bien, mais si on +me fait des demandes, je réponds comme un livre. + +--Eh bien! je vous ai demandé comment va la fièvre de monsieur de +Charny. + +--Non, c'est mal débuté. Demandez-moi d'abord comment il se fait que +monsieur de Charny soit chez moi, dans une de mes deux petites chambres, +au lieu d'être dans la galerie ou dans le poste de l'officier des +gardes. + +--Soit, je vous le demande. En effet, c'est étonnant. + +--Eh bien! madame, je n'ai pas voulu laisser monsieur de Charny dans +cette galerie, dans ce poste, comme vous voudrez, parce que monsieur de +Charny n'est pas un fiévreux ordinaire. + +La reine fit un geste de surprise. + +--Que voulez-vous dire? + +--Monsieur de Charny, quand il a la fièvre, délire tout de suite. + +--Oh! fit la reine, en joignant les mains. + +--Et, poursuivit Louis en se rapprochant de la reine, lorsqu'il délire, +le pauvre jeune homme! il dit une foule de choses extrêmement délicates +à entendre pour messieurs les gardes du roi ou toute autre personne. + +--Docteur! + +--Ah! dame! il ne fallait pas me questionner, si vous ne vouliez pas que +je répondisse. + +--Dites toujours, cher docteur. + +Et la reine prit la main du bon savant. + +--Ce jeune homme est un athée, peut-être, et, dans son délire, il +blasphème. + +--Non pas, non pas. Il a, au contraire, une religion très profonde. + +--Il y aurait exaltation peut-être dans ses idées? + +--Exaltation, c'est le mot. + +La reine composa son visage, et prenant ce superbe sang-froid qui +accompagne toujours les actes des princes habitués au respect des autres +et à l'estime d'eux-mêmes, faculté indispensable aux grands de la terre +pour dominer et ne pas se trahir: + +--Monsieur de Charny, dit-elle, m'est recommandé. Il est le neveu de +monsieur de Suffren, notre héros. Il m'a rendu des services; je veux +être à son égard comme serait une parente, une amie. Dites-moi donc la +vérité; je dois et je veux l'entendre. + +--Mais, moi, je ne puis vous la dire, répliqua Louis, et puisque Votre +Majesté tient si fort à la connaître, je ne sais qu'un moyen, c'est que +Votre Majesté entende elle-même. De cette façon, si quelque chose est +dit à tort par ce jeune homme, la reine n'en voudra ni à l'indiscret qui +aura laissé pénétrer le secret, ni à l'imprudent qui l'aura étouffé. + +--J'aime votre amitié, s'écria la reine, et crois dès à présent que +monsieur de Charny dit des choses étranges dans son délire.... + +--Des choses qu'il est urgent que Votre Majesté entende pour les +apprécier, fit le bon docteur. + +Et il prit doucement la main émue de la reine. + +--Mais d'abord, prenez garde, s'écria la reine, je ne fais point ici un +pas sans avoir quelque charitable espion derrière moi. + +--Vous n'aurez que moi, ce soir. Il s'agit de traverser mon corridor, +qui a une porte à chaque extrémité. Je fermerai celle par laquelle nous +entrerons, et nul ne sera près de nous, madame. + +--Je m'abandonne à mon cher docteur, fit la reine. + +Et prenant le bras de Louis, elle se glissa hors des appartements toute +palpitante de curiosité. + +Le docteur tint sa promesse. Jamais roi, marchant au combat ou faisant +une reconnaissance dans une ville de guerre; jamais reine, escortée en +aventure, ne fut plus vulgairement éclairée par un capitaine des gardes +ou un grand-officier du palais. + +Le docteur ferma la première porte, s'approcha de la deuxième, à +laquelle il colla son oreille. + +--Eh bien! dit la reine, c'est donc là qu'est votre malade? + +--Non pas, madame, il est dans la seconde pièce. Oh! s'il était dans +celle-ci, vous l'eussiez entendu du bout du corridor. Écoutez déjà de +cette porte. + +On entendait, en effet, le murmure inarticulé de quelques plaintes. + +--Il gémit, il souffre, docteur. + +--Non pas, non pas, il ne gémit pas du tout. Il parle bel et bien. +Tenez, je vais ouvrir cette porte. + +--Mais je ne veux pas entrer près de lui, s'écria la reine en se +rejetant en arrière. + +--Ce n'est pas non plus cela que je vous propose, dit le docteur. Je +vous parle seulement d'entrer dans la première chambre, et de là, sans +crainte d'être vue ou de voir, vous entendrez tout ce qui se dira chez +le blessé. + +--Tous ces mystères, toutes ces préparations me font peur, murmura la +reine. + +--Que sera-ce donc lorsque vous aurez entendu! répliqua le docteur. + +Et il entra seul près de Charny. + +Vêtu de sa culotte d'uniforme, dont le bon docteur avait dénoué les +boucles, sa jambe nerveuse et fine prise dans un bas de soie aux +spirales d'opale et de nacre, ses bras étendus comme ceux d'un cadavre, +et tout raides dans les manches de batiste froissée, Charny essayait de +soulever sur l'oreiller sa tête plus lourde que si elle eût été de +plomb. + +Une sueur bouillante ruisselait en perles sur son front, et collait à +ses tempes les boucles dénouées de ses cheveux. + +Abattu, écrasé, inerte, il n'était plus qu'une pensée, qu'un sentiment, +qu'un reflet; son corps ne vivait plus que sur cette flamme, toujours +animée et s'irritant elle-même dans son cerveau, comme le lumignon dans +la veilleuse d'albâtre. + +Ce n'est pas une vaine comparaison que nous avons choisie, car cette +flamme, seule existence de Charny, éclairait fantastiquement et d'une +façon adoucie certains détails que la mémoire seule n'eût pas traduits +en longs poèmes. + +Charny en était à se raconter lui-même son entrevue dans le fiacre avec +la dame allemande rencontrée de Paris à Versailles. + +--Allemande! allemande! répétait-il toujours. + +--Oui, allemande, nous savons cela, dit le docteur, route de Versailles. + +--Reine de France, s'écria-t-il tout à coup. + +--Eh! fit Louis en regardant dans la chambre de la reine. Rien que cela. +Qu'en dites-vous, madame? + +--Voilà ce qu'il y a d'affreux, murmura Charny; c'est d'aimer un ange, +une femme, de l'aimer follement, de donner sa vie pour elle, et de +n'avoir plus en face, quand on s'approche, qu'une reine de velours et +d'or, un métal ou une étoffe, pas de coeur! + +--Oh! fit le docteur en riant d'un rire forcé. + +Charny ne fit pas attention à l'interruption. + +--J'aimerais, dit-il, une femme mariée. Je l'aimerais avec cet amour +sauvage qui fait que l'on oublie tout. Eh bien!... je dirais à cette +femme: «Il nous reste quelques beaux jours sur cette terre; ceux qui +nous attendent en dehors de l'amour vaudront-ils ces jours-là? Viens, +ma bien-aimée, tant que tu m'aimeras et que je t'aimerai, ce sera la +vie des élus. Après, eh bien! après, ce sera la mort, c'est-à-dire la +vie que nous avons en ce moment. + +«Donc gagnons les bénéfices de l'amour.» + +--Pas mal raisonné pour un fiévreux, murmura le docteur, bien que cette +morale fût des moins serrées. + +--Mais ses enfants!... s'écria tout à coup Charny avec rage; elle ne +laissera pas ses deux enfants. + +--Voilà l'obstacle, _hic nodus_[3], fit Louis en étanchant la sueur du +front de Charny, avec un sublime mélange de raillerie et de charité. + + [Note 3: «Ici est la difficulté».] + +--Oh! reprit le jeune homme insensible à tout, des enfants, cela +s'emportera bien dans le pan d'un manteau de voyage, des enfants.... + +«Voyons, Charny, puisque tu emportes la mère, elle, plus légère qu'une +plume de fauvette, dans tes bras; puisque tu la soulèves sans rien +sentir qu'un frisson d'amour au lieu d'un fardeau, est-ce que tu +n'emporterais pas aussi les enfants de Marie.... Ah!...» + +Il poussa un cri terrible. + +--Les enfants d'un roi, c'est si lourd qu'on en sentirait le vide dans +une moitié du monde. + +Louis quitta son malade et s'approcha de la reine. + +Il la trouva debout, froide et tremblante; il lui prit la main; elle +avait aussi le frisson. + +--Vous aviez raison, dit-elle. C'est plus que du délire, c'est un danger +réel que court ce jeune homme si on l'entendait. + +--Écoutez! écoutez! poursuivit le docteur. + +--Non, plus un mot. + +--Il s'adoucit. Tenez, le voilà qui prie. + +En effet, Charny venait de se soulever et joignait les mains; il fixait +de grands yeux étonnés dans le vague et le chimérique infini. + +--Marie, dit-il d'une voix vibrante et douce, Marie, j'ai bien senti que +vous m'aimiez. Oh! je n'en dirai rien. Votre pied, Marie, s'est approché +du mien dans le fiacre, et je me suis senti mourir. Votre main a +descendu sur la mienne... là... là... je n'en dirai rien, c'est le +secret de ma vie. Mon sang a beau couler, Marie, de ma blessure, le +secret ne sortira pas avec lui. + +«Mon ennemi a trempé son épée dans mon sang; mais s'il a un peu de mon +secret à moi, il n'a rien du vôtre. Ne craignez donc rien, Marie; ne me +dites même pas que vous m'aimez; c'est inutile; puisque vous rougissez, +vous n'avez rien à m'apprendre. + +--Oh! oh! fit le docteur. Ce n'est plus seulement de la fièvre alors; +voyez comme il est calme... c'est.... + +--C'est?... fit la reine avec inquiétude. + +--C'est une extase, madame: l'extase ressemble à la mémoire. C'est en +effet la mémoire d'une âme lorsqu'elle se souvient du ciel. + +--J'en ai entendu assez, murmura la reine si troublée qu'elle essaya de +fuir. + +Le docteur l'arrêta violemment par la main. + +--Madame, madame, dit-il, que voulez-vous? + +--Rien, docteur; rien. + +--Mais si le roi veut voir son protégé. + +--Ah! oui. Oh! ce serait un malheur. + +--Que dirai-je? + +--Docteur, je n'ai pas une idée, je n'ai pas une parole; ce spectacle +affreux m'a navrée. + +--Et vous lui avez pris sa fièvre à cet extatique, dit tout bas le +docteur: il y a là cent pulsations au moins. + +La reine ne répondit pas, dégagea sa main et disparut. + + + + +Chapitre LII + +Où il est démontré que l'autopsie du coeur est plus difficile que celle +du corps + + +Le docteur demeura pensif, regardant s'éloigner la reine. + +Puis à lui-même en secouant la tête: + +--Il y a dans ce château, murmura-t-il, des mystères qui ne sont pas du +ressort de la science. Contre les uns, je m'arme de la lancette et je +leur perce la veine pour les guérir; contre les autres, je m'arme du +reproche et leur perce le coeur: les guérirai-je? + +Puis comme l'accès était passé, il ferma les yeux de Charny, restés +ouverts et hagards, lui rafraîchit les tempes avec de l'eau et du +vinaigre, et disposa autour de lui ces soins qui changent l'atmosphère +brûlante du malade en un paradis de délices. + +Alors ayant vu le calme revenir sur les traits du blessé, remarquant que +ses sanglots se changeaient tout doucement en soupirs, que de vagues +syllabes s'échappaient de sa bouche au lieu de furieuses paroles: + +«Oui, oui, il y avait non seulement sympathie, mais encore influence, +dit-il; ce délire s'était levé comme pour venir au-devant de la visite +que le malade a reçue; oui, les atomes humains se déplacent comme dans +le règne végétal les poussières fécondantes; oui, la pensée a des +communications invisibles, les cours ont des rapports secrets.» + +Tout à coup il tressaillit, et se retourna à moitié, écoutant à la fois +de l'oreille et de l'oeil. + +--Voyons, qui est encore là? murmura-t-il. + +En effet, il venait d'entendre comme un murmure et un frôlement de robe +à l'extrémité du corridor. + +--Il est impossible que ce soit la reine, murmura-t-il; elle ne +reviendrait pas sur une résolution probablement invariable. Voyons. + +Et il alla doucement ouvrir une autre porte donnant aussi sur le +corridor, et avançant la tête sans bruit, il vit à dix pas de lui une +femme vêtue de longs habits aux plis immobiles, et pareille à la statue +froide et inerte du désespoir. + +Il faisait nuit, la faible lumière placée dans le corridor ne pouvait +l'éclairer d'un bout à l'autre; mais par une fenêtre passait un rayon de +lune qui portait sur elle, et qui la faisait visible jusqu'au moment où +un nuage passerait entre elle et le rayon. + +Le docteur rentra doucement, franchit l'espace qui séparait une porte de +l'autre; puis sans bruit, mais rapidement, il ouvrit celle derrière +laquelle cette femme était cachée. + +Elle poussa un cri, étendit les mains, et rencontra les mains du docteur +Louis. + +--Qui est là? demanda-t-il avec une voix où il y avait plus de pitié que +de menace; car il devinait, à l'immobilité même de cette ombre, qu'elle +écoutait plus encore avec le coeur qu'avec l'oreille. + +--Moi, docteur, moi, répondit une voix douce et triste. + +Quoique cette voix ne fût pas inconnue au docteur, elle n'éveilla en lui +qu'un vague et lointain souvenir. + +--Moi, Andrée de Taverney, docteur. + +--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria le docteur, est-ce qu'elle s'est +trouvée mal? + +--_Elle_! s'écria Andrée, _Elle_! Qui donc _Elle_? + +Le docteur sentit qu'il venait de commettre une imprudence. + +--Pardon, mais j'ai vu tout à l'heure une femme s'éloigner. Peut-être +était-ce vous? + +--Ah! oui, dit Andrée, il est venu une femme avant moi ici, n'est-ce +pas? + +Et Andrée prononça ces paroles avec une ardente curiosité, qui ne laissa +aucun doute au docteur sur le sentiment qui les avait dictées. + +--Ma chère enfant, dit le docteur, il me semble que nous jouons aux +propos interrompus. De qui me parlez-vous? Que me voulez-vous? +expliquez-vous! + +--Docteur, reprit Andrée avec une voix si triste, qu'elle alla jusqu'au +fond du coeur de celui qu'elle interrogeait, bon docteur, n'essayez pas +de me tromper, vous qui avez pris l'habitude de me dire la vérité; +avouez qu'une femme était ici tout à l'heure, avouez-le moi, aussi bien +je l'ai vue. + +--Eh! qui vous dit qu'il n'est venu personne? + +--Oui; mais une femme, une femme, docteur. + +--Sans doute, une femme; à moins que vous ne comptiez soutenir cette +thèse qu'une femme n'est femme que jusqu'à l'âge de quarante ans. + +--Celle qui est venue avait quarante ans, docteur, s'écria Andrée, +respirant pour la première fois; ah! + +--Quand je dis quarante ans, je lui fais grâce encore de cinq ou six +bonnes années; mais il faut être galant avec ses amies, et madame de +Misery est de mes amies, et même de mes bonnes amies. + +--Madame de Misery? + +--Sans doute. + +--C'est bien elle qui est venue? + +--Et pourquoi diable! ne vous le dirais-je pas si c'était une autre? + +--Oh! c'est que.... + +--En vérité, les femmes sont toutes les mêmes, inexplicables; je croyais +cependant vous connaître, vous particulièrement. Eh bien! non, je ne +vous connais pas plus que les autres. C'est à se damner. + +--Bon et cher docteur! + +--Assez. Venons au fait. + +Andrée le regarda avec inquiétude. + +--Est-ce qu'elle s'est trouvée plus mal? demanda-t-il. + +--Qui cela? + +--Pardieu! la reine. + +--La reine! + +--Oui, la reine, pour qui madame de Misery est venue me chercher tout à +l'heure; la reine, qui a ses suffocations, ses palpitations. Triste +maladie, ma chère demoiselle, incurable. Donnez-moi donc de ses +nouvelles si vous êtes venue de sa part, et retournons auprès d'elle. + +Et le docteur Louis fit un mouvement qui indiquait son intention de +quitter la place où il se trouvait. + +Mais Andrée l'arrêta doucement, et respirant plus à l'aise. + +--Non, cher docteur, dit-elle. Je ne viens point de la part de la reine. +J'ignorais même qu'elle fût souffrante. Pauvre reine! si je l'eusse +su.... Tenez, pardonnez-moi, docteur, mais je ne sais plus ce que je dis. + +--Je le vois bien. + +--Non seulement je ne sais plus ce que je dis, mais ce que je fais. + +--Oh! ce que vous faites, moi je le sais: vous vous trouvez mal. + +Et, en effet, Andrée avait lâché le bras du docteur; sa main froide +retombait tout le long de son corps; elle s'inclinait, livide et froide. + +Le docteur la redressa, la ranima, l'encouragea. + +Andrée alors fit sur elle-même un violent effort. Cette âme vigoureuse, +qui ne s'était jamais laissée abattre, ni par la douleur physique, ni +par la douleur morale, tendit ses ressorts d'acier. + +--Docteur, dit-elle, vous savez que je suis nerveuse, et que l'obscurité +me cause d'affreuses terreurs? Je me suis égarée dans l'obscurité, de là +l'état étrange où je me trouve. + +--Et pourquoi diable! vous y exposez-vous, à l'obscurité? Qui vous y +force? Puisque personne ne vous envoyait ici, puisque rien ne vous y +amenait. + +--Je n'ai pas dit _rien_, docteur, j'ai dit _personne_. + +--Ah! ah! des subtilités, ma chère malade. Nous sommes mal ici pour en +faire. Allons ailleurs, surtout si vous en avez pour longtemps. + +--Dix minutes, docteur, c'est tout ce que je vous demande. + +--Dix minutes, soit, mais pas debout; mes jambes se refusent +positivement à ce mode de dialogue; allons nous asseoir. + +--Où cela? + +--Sur la banquette du corridor, si vous voulez. + +--Et là personne ne nous entendra, vous croyez, docteur? demanda Andrée +avec effroi. + +--Personne. + +--Pas même le blessé qui est là? continua-t-elle du même ton, en +indiquant au docteur cette chambre éclairée par un doux reflet bleuâtre, +dans laquelle son regard plongeait. + +--Non, dit le docteur, pas même ce pauvre garçon, et j'ajouterai que si +quelqu'un nous entend, à coup sûr, ce ne sera point celui-là. + +Andrée joignit les mains. + +--Ô mon Dieu! il est donc bien mal? dit-elle. + +--Le fait est qu'il n'est pas bien. Mais parlons de ce qui vous amène; +vite, mon enfant, vite; vous savez que la reine m'attend. + +--Eh bien! docteur, dit Andrée en poussant un soupir. Nous en parlons, +ce me semble. + +--Quoi! monsieur de Charny? + +--C'est de lui qu'il s'agit, docteur, et je venais vous demander de ses +nouvelles. + +Le silence avec lequel le docteur Louis accueillit les paroles +auxquelles il devait s'attendre cependant fut glacial. En effet, le +docteur rapprochait en ce moment la démarche d'Andrée de la démarche de +la reine; il voyait ces deux femmes mues par un même sentiment, et aux +symptômes il croyait reconnaître que ce sentiment c'était un violent +amour. + +Andrée, qui ignorait la visite de la reine, et qui ne pouvait lire dans +l'esprit du docteur tout ce qu'il y avait de triste bienveillance et de +miséricordieuse pitié, prit le silence du docteur pour un blâme, +peut-être un peu durement formulé, et elle se redressa comme d'habitude +sous cette pression, toute muette qu'elle fût. + +--Cette démarche, vous pouvez l'excuser, ce me semble docteur, dit elle, +car monsieur de Charny est malade d'une blessure reçue dans un duel, et +cette blessure c'est mon frère qui la lui a faite. + +--Votre frère! s'écria le docteur Louis; c'est monsieur Philippe de +Taverney qui a blessé monsieur de Charny? + +--Sans doute. + +--Oh! mais j'ignorais cette circonstance. + +--Mais maintenant que vous le savez, ne comprenez-vous pas que je doive +m'enquérir de l'état dans lequel il se trouve? + +--Oh! si fait, mon enfant, dit le bon docteur, enchanté de trouver une +occasion d'être indulgent. J'ignorais, moi, je ne pouvais deviner la +véritable cause. + +Et il appuya sur ces derniers mots de manière à prouver à Andrée qu'il +n'adoptait ses conclusions que sous toutes réserves. + +--Voyons, docteur, dit Andrée en s'appuyant des deux mains au bras du +son interlocuteur, et en le regardant en face, voyons, dites toute votre +pensée. + +--Mais, je l'ai dite. Pourquoi ferais-je des restrictions mentales? + +--Un duel entre gentilshommes c'est chose banale, c'est un événement de +tous les jours. + +--La seule chose qui pourrait donner de l'importance à ce duel, ce +serait le cas où nos deux jeunes gens se seraient battus pour une femme. + +--Pour une femme, docteur? + +--Oui. Pour vous, par exemple. + +--Pour moi! Andrée poussa un profond soupir. Non, docteur, ce n'est pas +pour moi que monsieur de Charny s'est battu. + +Le docteur eut l'air de se contenter de la réponse, mais, d'une façon ou +de l'autre, il voulut avoir l'explication du soupir. + +--Alors, dit-il, je comprends, c'est votre frère qui vous a envoyée pour +avoir un bulletin exact de la santé du blessé. + +--Oui! c'est mon frère! oui, docteur, s'écria Andrée. + +Le docteur la regarda à son tour en face. + +«Oh! ce que tu as dans le coeur, âme inflexible, je vais bien le +savoir», murmura-t-il. + +Puis, tout haut: + +--Eh bien donc! dit-il, je vais vous dire toute la vérité, comme on la +doit à toute personne intéressée à la connaître. Reportez-la à votre +frère, et qu'il prenne ses arrangements en conséquence.... Vous +comprenez. + +--Non, docteur, car je cherche ce que vous voulez dire par ces mots: +«Qu'il prenne ses arrangements en conséquence.» + +--Voici.... Un duel, même à présent, n'est pas chose agréable au roi. Le +roi ne fait plus observer les édits, c'est vrai; mais quand un duel a +fait scandale, Sa Majesté bannit ou emprisonne. + +--C'est vrai, docteur. + +--Et quand, par malheur, il y a eu mort d'homme; oh! alors, le roi est +impitoyable. Eh bien! conseillez à votre cher frère de se mettre à +couvert pour un temps donné. + +--Docteur, s'écria Andrée, docteur, monsieur de Charny est donc bien +mal? + +--Écoutez, chère demoiselle, je vous ai promis la vérité; la voici: vous +voyez bien ce pauvre garçon qui sort là-bas ou plutôt qui râle dans +cette chambre? + +--Docteur, oui, repartit Andrée d'une voix étranglée; eh bien?... + +--Eh bien! s'il n'est pas sauvé demain à pareille heure, si la fièvre +qui vient de naître et qui le dévore n'a pas cessé, monsieur de Charny, +demain à pareille heure, sera un homme mort. + +Andrée sentit qu'elle allait pousser un cri, elle se serra la gorge, +elle s'enfonça les ongles dans les chairs, pour éteindre dans la douleur +physique un peu de cette angoisse qui lui déchirait le coeur. + +Louis ne put voir sur ses traits l'effrayant ravage que cette lutte +avait produit. + +Andrée se donnait comme une femme spartiate. + +--Mon frère, dit-elle, ne fuira pas; il a combattu monsieur de Charny en +homme de coeur; s'il a eu le malheur de le frapper, c'était à son corps +défendant; s'il l'a tué, Dieu le jugera. + +--Elle n'était pas venue pour son compte, se dit le docteur; c'est donc +pour la reine, alors. Voyons si Sa Majesté a poussé la légèreté +jusque-là. + +--Comment la reine a-t-elle pris ce duel? demanda-t-il. + +--La reine? je ne sais pas, repartit Andrée. Qu'importe à la reine? + +--Mais monsieur de Taverney lui est agréable, je suppose? + +--Eh bien! monsieur de Taverney est sauf; espérons que Sa Majesté +défendra elle-même mon frère, si on l'accusait. + +Louis, battu des deux côtés dans sa double hypothèse, abandonna la +partie. + +--Je ne suis pas un physiologiste, dit-il, je ne suis qu'un chirurgien. +Pourquoi, diable! quand je sais si bien le jeu des muscles et des nerfs, +vais-je me mêler du jeu des caprices et des passions des femmes? + +«Mademoiselle, vous avez appris ce que vous désirez savoir. Faites, ou +ne faites pas fuir monsieur de Taverney, cela vous regarde. Quant à moi, +mon devoir est d'essayer à sauver le blessé... cette nuit, sans quoi la +mort qui continue tranquillement son oeuvre me l'enlèverait dans les +vingt-quatre heures. Adieu.» + +Et il lui ferma doucement, mais net, la porte sur les talons. + +Andrée passa une main convulsive sur son front, se vit seule, seule avec +cette épouvantable réalité. Il lui sembla que déjà la mort, dont venait +de parler si froidement le docteur, descendait sur cette chambre, et +passait en blanc suaire dans le corridor obscur. + +Le vent de la funèbre apparition glaça ses membres, elle s'enfuit +jusqu'à son appartement, s'enferma sous un triple tour de clef, et +tombant à deux genoux sur le tapis de son lit: + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec une énergie sauvage, avec des torrents +de larmes brûlantes, mon Dieu! vous n'êtes pas injuste, vous n'êtes pas +insensé; vous n'êtes pas cruel, mon Dieu! Vous pouvez tout, vous ne +laisserez pas mourir ce jeune homme, qui n'a pas fait de mal, et qui est +aimé en ce monde. Mon Dieu! nous autres, pauvres humains, nous ne +croyons vraiment qu'au pouvoir de votre bienfaisance, bien qu'en toute +occasion nous tremblions devant le pouvoir de votre colère. Mais moi!... +moi... qui vous supplie, j'ai été assez éprouvée en ce monde, j'ai assez +souffert sans avoir commis de crime. Eh bien! je ne me suis jamais +plainte, même à vous; je n'ai jamais douté de vous. Si, aujourd'hui que +je vous prie; si, aujourd'hui que je conjure; si, aujourd'hui que je +demande, que je veux la vie d'un jeune homme... si aujourd'hui vous me +refusiez, ô mon Dieu! je dirais que vous avez abusé contre moi de toutes +vos forces, et que vous êtes un dieu de sombres colères, de vengeances +inconnues; je dirais.... Oh! je blasphème, pardon! je blasphème!... et +vous ne me frappez pas! Pardon, pardon! vous êtes bien le Dieu de la +clémence et de la miséricorde. + +Andrée sentit sa vue s'éteindre, ses muscles plier; elle se renversa +inanimée, les cheveux épars, et resta comme un cadavre sur le parquet. + +Lorsqu'elle se réveilla de ce froid sommeil, et que tout lui vint à +l'esprit, fantômes et douleurs: + +--Mon Dieu! murmura-t-elle avec un accent sinistre, vous avez été +immiséricordieux; vous m'avez punie, je l'aime!... Oh! oui, je l'aime, +c'est assez, n'est-ce pas? Maintenant, me le tuerez-vous? + + + + +Chapitre LIII + +Délire + + +Dieu avait sans doute entendu la prière d'Andrée. Monsieur de Charny ne +succomba pas à son accès de fièvre. + +Le lendemain, tandis qu'elle absorbait avec avidité toutes les nouvelles +qui lui arrivaient du blessé, celui-ci, grâce aux soins du bon docteur +Louis, passait de la mort à la vie. L'inflammation avait cédé à +l'énergie et au remède. La guérison commençait. + +Charny une fois sauvé, le docteur Louis s'en occupa moitié moins; le +sujet cessait d'être intéressant. Pour le médecin le vivant est bien peu +de chose, surtout lorsqu'il est convalescent ou qu'il se porte bien. + +Seulement, au bout de huit jours, pendant lesquels Andrée se rassura +tout à fait, Louis, qui avait sur le coeur toutes les manifestations de +son malade pendant la crise, jugea bon de faire transporter Charny dans +un endroit éloigné. Il voulait dépayser le délire. + +Mais Charny, aux premières tentatives qui furent faites, se révolta. Il +leva sur le docteur des yeux étincelants de colère, lui dit qu'il était +chez le roi, et que nul n'avait le droit de chasser un homme à qui Sa +Majesté donnait un asile. + +Le docteur, qui n'était pas patient envers les convalescences revêches, +fit entrer purement et simplement quatre valets en leur ordonnant +d'enlever le blessé. + +Mais Charny se cramponna au bois de son lit, et frappa rudement un des +hommes en menaçant les autres comme Charles XII à Bender. + +Le docteur Louis essaya du raisonnement. Charny fut d'abord assez +logique, mais comme les valets insistaient, il fit un tel effort que la +plaie se rouvrit, et avec son sang sa raison se mit à s'enfuir. Il était +rentré dans un accès de délire plus violent que le premier. + +Alors il commença de crier qu'on voulait l'éloigner pour le priver des +visions qu'il avait eues dans son sommeil, mais que c'était en vain, que +les visions lui souriraient toujours, qu'on l'aimait et qu'on viendrait +le voir malgré le docteur: celle qui l'aimait étant d'un rang à ne +craindre les refus de personne. + +À ces mots, le docteur tremblant se hâta de congédier les valets, reprit +la blessure en sous-oeuvre, et décidé à soigner la raison après le +corps, il remit la matière en un état satisfaisant, mais il n'arrêta +point le délire, ce qui commença à l'effrayer, attendu que de +l'égarement ce malade pouvait passer à la folie. + +Tout empira en un jour de telle sorte que le docteur Louis songea aux +remèdes héroïques. Le malade, non seulement se perdait, mais il perdait +la reine; à force de parler il criait, à force de se souvenir il +inventait; le pis était que dans ses moments lucides, et il en avait +beaucoup, Charny était plus fou que dans sa folie. + +Embarrassé au suprême degré, Louis, ne pouvant s'étayer de l'autorité du +roi, car le malade s'en étayait aussi, résolut d'aller tout dire à la +reine, et il profita pour faire cette démarche d'un moment où Charny +dormait, fatigué d'avoir conté ses rêves et d'avoir appelé sa vision. + +Il trouva Marie-Antoinette toute pensive et toute radieuse à la fois, +car elle supposait que le docteur allait lui rendre bon compte de son +malade. + +Mais elle fut bien surprise; dès sa première question, Louis répondit +vertement que le malade était très malade. + +--Comment! s'écria la reine, hier il allait fort bien. + +--Non, madame, il allait fort mal. + +--Cependant j'ai envoyé Misery, et vous avez répondu par un bon +bulletin. + +--Je me leurrais et voulais vous leurrer. + +--Qu'est-ce à dire, répliqua la reine fort pâle, s'il est mal, pourquoi +me le cacher? Qu'ai-je à craindre, docteur, sinon un malheur, trop +commun, hélas! + +--Madame.... + +--Et s'il va bien, pourquoi me donner une inquiétude toute naturelle +quand il s'agit d'un bon serviteur du roi?... Ainsi donc, répondez +franchement par oui ou par non. Quoi sur la maladie? Quoi sur le malade? +Y a-t-il danger? + +--Pour lui, moins encore que pour d'autres, madame. + +--Voilà où commencent les énigmes, docteur, fit la reine impatientée. +Expliquez-vous. + +--C'est malaisé, madame, répondit le docteur. Qu'il vous suffise de +savoir que le mal du comte de Charny est tout moral. La blessure n'est +qu'un accessoire dans les souffrances, un prétexte pour le délire. + +--Un mal moral! monsieur de Charny! + +--Oui, madame; et j'appelle moral tout ce qui ne s'analyse point avec le +scalpel. Épargnez-moi d'en dire plus long à Votre Majesté. + +--Vous voulez dire que le comte... insista la reine. + +--Vous le voulez? fit le docteur. + +--Mais sans doute, je le veux. + +--Eh bien! je veux dire que le comte est amoureux, voilà ce que je veux +dire. Votre Majesté demande une explication, je m'explique. + +La reine fit un mouvement d'épaules qui signifiait: la belle affaire! + +--Et vous croyez qu'on guérit comme cela d'une blessure, madame? reprit +le docteur; non, le mal empire, et du délire passager, monsieur de +Charny tombera dans une monomanie mortelle. Alors.... + +--Alors, docteur? + +--Vous aurez perdu ce jeune homme, madame. + +--En vérité, docteur, vous êtes surprenant avec vos façons. J'aurai +perdu ce jeune homme! Est-ce que je suis cause, moi, s'il est fou? + +--Sans doute. + +--Mais vous me révoltez, docteur. + +--Si vous n'en êtes pas cause en ce moment, poursuivit l'inflexible +docteur en haussant les épaules, vous le serez plus tard. + +--Donnez des conseils alors, puisque c'est votre état, dit la reine un +peu radoucie. + +--C'est-à-dire que je fasse une ordonnance? + +--Si vous voulez. + +--La voici. Que le jeune homme soit guéri par le baume ou par le fer; +que la femme dont il invoque le nom à chaque instant le tue ou le +guérisse. + +--Voilà bien de vos extrêmes, interrompit la reine reprenant son +impatience. Tuer... guérir... grands mots! Est-ce qu'on tue un homme +avec une dureté? Est-ce qu'on guérit un pauvre fou avec un sourire? + +--Ah! si vous êtes incrédule, vous aussi, dit le docteur, je n'ai plus +rien à faire qu'à présenter mes très humbles respects à Votre Majesté. + +--Mais, voyons, s'agit-il de moi, d'abord? + +--Je n'en sais rien, et n'en veux rien savoir; je vous répète seulement +que monsieur de Charny est un fou raisonnable, que la raison peut à la +fois rendre insensé et tuer, que la folie peut rendre raisonnable et +guérir. Ainsi quand vous voudrez débarrasser ce palais de cris, de rêves +et de scandale, vous prendrez un parti. + +--Lequel? + +--Ah! voilà, lequel? Moi, je ne fais que des ordonnances et je ne +conseille pas. Suis-je bien sûr d'avoir entendu ce que j'ai entendu, +d'avoir vu ce que mes yeux ont vu? + +--Allons, supposez que je vous comprenne, qu'en résultera-t-il? + +--Deux bonheurs: l'un, le meilleur pour vous comme pour nous tous, c'est +que le malade, frappé au coeur par ce stylet infaillible qu'on nomme la +raison, voie finir son agonie qui commence; l'autre... eh bien! +l'autre.... Ah! madame, excusez-moi, j'ai eu le tort de voir deux issues +au labyrinthe. Il n'y en a qu'une pour Marie-Antoinette, pour la reine +de France. + +--Je vous comprends; vous avez parlé avec franchise, docteur. Il faut +que la femme pour laquelle monsieur de Charny a perdu la raison lui +rende cette raison de gré ou de force. + +--Très bien! C'est cela. + +--Il faut qu'elle ait le courage d'aller lui arracher ses rêves, +c'est-à-dire le serpent rongeur qui vit replié au plus profond de son +âme. + +--Oui, Votre Majesté. + +--Faites prévenir quelqu'un; mademoiselle de Taverney, par exemple. + +--Mademoiselle de Taverney? dit le docteur. + +--Oui, vous disposerez toutes choses pour que le blessé nous reçoive +convenablement. + +--C'est fait, madame. + +--Sans ménagement aucun. + +--Il le faut bien. + +--Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d'aller +ainsi chercher la vie ou la mort d'un homme. + +--C'est ce que je fais tous les jours quand j'aborde une maladie +inconnue. L'attaquerai-je par le remède qui tue le mal ou par le remède +qui tue le malade? + +--Vous, vous êtes bien sûr de tuer le malade, n'est-ce pas? fit la reine +en frissonnant. + +--Eh! dit le docteur d'un air sombre, quand bien même il mourrait un +homme pour l'honneur d'une reine, combien n'en meurt-il pas tous les +jours pour le caprice d'un roi? Allons, madame, allons! + +La reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver +Andrée. + +Il était onze heures du matin; Charny, tout habillé, dormait sur un +fauteuil après l'agitation d'une nuit terrible. Les volets de la +chambre, fermés avec soin, ne laissaient passer qu'un reflet affaibli du +jour. Tout ménageait pour le malade cette sensibilité nerveuse cause +première de sa souffrance. + +Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait +habilement à tous les prétextes d'une recrudescence, et cependant, +décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui +pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver. + +La reine vêtue d'un habit du matin, coiffée avec une élégance tout +abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre +de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas hésiter, de ne pas +essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour +produire un violent effet. + +Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de +l'antichambre, qu'une personne penchée sur la porte de la chambre de +Charny, une femme enveloppée de sa mante, n'eut que le temps de se +redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée, +ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité. + +--Andrée! s'écria la reine surprise.... Vous, ici? + +--Moi! répliqua Andrée pâle et troublée, moi! oui, Votre Majesté. Moi! +mais Votre Majesté n'y est-elle pas elle-même? + +«Oh! oh! complication», murmura le docteur. + +--Je vous cherchais partout, dit la reine; où étiez-vous donc? + +Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'était pas celui +de sa bonté ordinaire. C'était comme le prélude d'un interrogatoire, +c'était comme le symptôme d'un soupçon. + +Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne +donnât la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi, +toute fière qu'elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois. + +--Ici, vous le voyez. + +--Sans doute; mais comment ici? + +--Madame, répliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majesté me faisait +chercher; je suis venue. + +La reine n'était pas au bout de sa défiance, elle insista. + +--Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j'allais? + +--C'était facile, madame; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et +l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, dès +lors, d'autre but que ce pavillon. + +--Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté, bien +deviné. + +Andrée fit un dernier effort. + +--Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l'intention de se +cacher, il n'eût pas fallu se montrer sur les galeries découvertes, +comme elle l'a fait tout à l'heure pour venir ici. Quand la reine +traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son +appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de précéder +quelqu'un qu'on a vu de loin. + +--Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse +habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, réfléchissant peu, je ne +crois pas aux réflexions des autres. + +La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-être, +puisqu'elle avait besoin de confidente. + +Son âme, d'ailleurs, n'étant pas un composé de coquetterie et de +défiance, comme l'âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses +amitiés, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient +d'elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui +punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimées de leurs +amants. + +Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite +mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main +d'Andrée, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la première +avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade +pendant que le docteur restait dehors avec Andrée. + +À peine celle-ci eut-elle vu disparaître la reine qu'elle leva vers le +ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l'expression +ressemblait à une imprécation furieuse. + +Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui +disant: + +--Croyez-vous qu'elle réussira? + +--Réussir, et à quoi? mon Dieu! dit Andrée. + +--À faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu +que sa fièvre dure. + +--Il guérirait donc ailleurs? s'écria Andrée. + +Le docteur la regarda, surpris, inquiet. + +--Je crois que oui, dit-il. + +--Oh! qu'elle réussisse alors! fit la pauvre fille. + + + + +Chapitre LIV + +Convalescence + + +Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny. + +Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet. + +--La reine! murmura-t-il en essayant de se lever. + +--La reine, oui, monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine +qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine +que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la +reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté! Voici pourquoi elle +vient à vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la +recevoir. + +Charny s'était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s'était +laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique +et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne +pouvait se relever. + +--Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce +silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renommé autrefois parmi les +plus loyaux, s'attache comme un ennemi à la réputation d'une femme? Car +notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n'est +pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c'était une +femme, et vous n'eussiez jamais dû oublier. + +Charny, entraîné par ces paroles sorties du coeur, voulut essayer +d'articuler un mot pour sa défense: Marie-Antoinette ne lui en laissa +pas le temps. + +--Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la +trahison? + +--La trahison... balbutia Charny. + +--Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous êtes un insensé, et je vais +vous ôter le moyen de faire le mal; ou vous êtes un traître, et je vais +vous punir. + +--Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois +cette accusation précède l'arrêt de mort, dans la bouche d'une femme +elle déshonore. Reine, tuez-moi; femme, épargnez-moi. + +--Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une +voix altérée. + +--Oui, madame. + +--Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers... +le roi? + +--Mon Dieu! murmura l'infortuné. + +--Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le +roi est l'époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux +sur elle; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi, +c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je +vénère et que j'aime. + +--Oh! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et pour se +soutenir, il fut obligé d'appuyer une de ses mains sur le parquet. + +Son cri traversa le coeur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du +jeune homme qu'il venait d'être frappé à mort, si elle ne tirait +promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfoncé. + +C'est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s'effraya de la pâleur et +de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d'appeler au secours. + +Mais elle réfléchit que le docteur, qu'Andrée, interpréteraient mal +cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains. + +--Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a +essayé de vous guérir; cette blessure, qui n'était rien, empire par les +extravagances de votre cerveau. Quand sera-t--elle guérie, cette +blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle +scandaleux d'une folie qui l'inquiète? Quand partirez-vous du château? + +--Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse.... Je pars, je pars. + +Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son +équilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui +lui barrait le passage. + +À peine eut-il senti le contact de cette poitrine brûlante qui le +retenait, à peine eut-il plié sous l'étreinte involontaire du bras qui +le portait, que sa raison l'abandonna entièrement, sa bouche s'ouvrit +pour laisser passer un souffle dévorant qui n'était point une parole et +n'osait être un baiser. + +La reine elle-même, brûlée par ce contact, fléchie par cette faiblesse, +n'eut pas le temps de pousser le corps inanimé sur son fauteuil, et elle +voulut s'enfuir; mais la tête de Charny était retombée en arrière. Elle +battait le bois du fauteuil, une légère nuance rosée colorait l'écume de +ses lèvres, une goutte rose et tiède était tombée de son front sur la +main de Marie-Antoinette. + +--Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tué par vous. + +La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le +releva, pressa sa tête morte sur son sein, appuya une main glacée sur le +coeur du jeune homme. + +L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision +disparut. La femme s'épouvantait d'avoir laissé un souvenir là où elle +ne croyait donner qu'un dernier adieu. + +Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que +Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'écriant: + +--Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que +le respect que j'ai pour vous.... + +--Adieu! adieu! dit la reine. + +--Madame! oh! pardonnez-moi! + +--Je vous pardonne, monsieur de Charny. + +--Madame, un dernier regard! + +--Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'émotion et de colère, +si vous n'êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez +mort ou parti du château. + +Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les +mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu'aux pieds de +Marie-Antoinette. + +Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger. + +Andrée, dont les yeux dévoraient cette porte depuis le commencement de +l'entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillante; elle +vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards +de celle-là pencher éteints vers le sol. + +Frappée au coeur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne +courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que +Dieu avait trop donné à cette femme, en lui donnant comme superflu un +trône et la beauté, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec +monsieur de Charny. + +Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune. + +Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se +contenta de dire: + +--Eh bien, madame? + +La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix étouffée +par les battements de son coeur. + +--Que fera-t-il? répéta le docteur. + +--Il partira, murmura la reine. + +Et, sans faire attention à Andrée, qui fronçait le sourcil, et à Louis, +qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de +la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle, +et rentra dans son appartement. + +Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis, +d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis +à elle, la tête baissée, l'oeil fixe et la pensée absente. + +Elle n'avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une +nature comme celle d'Andrée, la reine n'est rien: la rivale est tout. + +Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que +la veille. + +Fort jusqu'à l'exagération, hardi jusqu'à la fanfaronnade, il adressa au +bon docteur des questions si pressées, si énergiques, au sujet de sa +prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de +transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par +une manie d'un autre ordre. + +Charny le détrompa bientôt; il ressemblait à ces fers rougis au feu dont +la teinte s'affaiblit à l'oeil à mesure que la chaleur diminue +d'intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est +encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu'on lui présentera. + +Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons +jours. Charny fut réellement si raisonnable qu'il se crut obligé +d'expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution. + +--La reine, dit-il, m'a plus guéri en me faisant honte, que votre +science, cher docteur, ne l'eût fait avec d'excellents remèdes; me +prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte +un cheval avec un mors. + +--Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur. + +--Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait +un jour pour me prouver sa force de volonté, qu'il lui avait suffi, dans +un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le +sang ne coulât pas et ne réjouît pas l'oeil de l'adversaire. J'ai ri de +cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fièvre, si ce +délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je +gage, en disant: délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus. + +--Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur. +Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement? + +--Oh! oui. + +--Eh bien! vous ne tarderez pas à voir tout le rapport qu'il y a entre +le moral et le physique de l'homme. C'est une belle théorie que je +rédigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain +de corps en huit jours. + +--Cher docteur, merci. + +--Et pour commencer vous allez donc partir? + +--Quand il vous plaira. Tout de suite. + +--Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c'est +risquer toujours. + +--Attendons au soir, docteur. + +--Irez-vous loin? + +--Au bout du monde, s'il le faut. + +--C'est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même +flegme. Contentons--nous de Versailles d'abord, hein? + +--Versailles soit, puisque vous le voulez. + +--Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous +expatrier, que d'être guéri de votre blessure. + +Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes. + +--C'est vrai, docteur, j'ai une maison à Versailles. + +--Eh bien! voilà notre affaire: on vous y portera ce soir. + +--C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je désirais faire +un tour dans mes terres. + +--Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont +pas au bout du monde. + +--Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues +d'ici. + +--Vous voyez bien! + +Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses +délicatesses. + +Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement éconduits lors de +leur première tentative emportèrent Charny jusqu'à son carrosse, qui +l'attendait au guichet des communs. + +Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait. +Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement +rassuré par le docteur, qui promit d'excuser le départ en le motivant +par un besoin de changement. + +Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse +satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fenêtres de +l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais, +portant un flambeau à la main, éclairait le chemin, sans éclairer la +physionomie. + +Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis, +prévenus assez à temps pour que le départ n'eût pas l'air d'une fuite. + +Escorté jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put +permettre à ses yeux d'errer sur les fenêtres: celles de la reine +resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu +les dames dans sa chambre à coucher. + +Celles d'Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux +de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans +être aperçue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte. + +Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer +des chevaux sur le pavé sonore. + +--S'il n'est pas à moi, murmura Andrée, il n'est plus à personne, du +moins. + +--S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez +lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit +des maladies de l'âme! On n'est pas le médecin d'Antiochus et de +Stratonice pour guérir ces maladies-là. + +Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre +visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hâta d'annoncer que ce +serait la dernière visite qu'il lui ferait. + +Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillerée de confitures +d'Orléans. + +Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la +visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoyé du roi. Il en fut à +peu près de même le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui. + +Il se levait et marchait dans son jardin. + +Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure; +ses forces étaient revenues. Sa maison n'étant pas encore assez +délaissée, il demanda au médecin de son oncle et fit demander au docteur +Louis l'autorisation de partir pour ses terres. + +Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de +la médication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne +chaise, et que la route de Picardie était unie comme un miroir, et que +demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement +voyager, serait folie. + +Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au +roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses +respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis, +montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour +la petite ville de Villers-Cotterêts, d'où il devait gagner le château +de Boursonnes, situé à une lieue de cette petite ville qu'illustraient +déjà les premières poésies de Demoustier. + + + + +Chapitre LV + +Deux coeurs saignants + + +Le lendemain du jour où la reine avait été surprise par Andrée fuyant +Charny, agenouillé devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant +son habitude dans la chambre royale, à l'heure de la petite toilette, +avant la messe. + +La reine n'avait pas encore reçu de visite. Elle venait seulement de +lire un billet de madame de La Motte, et son humeur était riante. + +Andrée, plus pâle encore que la veille, avait dans toute sa personne ce +sérieux et cette froide réserve qui appelle l'attention, et force les +plus grands à compter avec les plus petits. + +Simple, austère pour ainsi dire dans sa toilette, Andrée ressemblait à +une messagère de malheur, ce malheur fût-il pour elle ou pour d'autres. + +La reine était dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point +garde à cette démarche lente et grave d'Andrée, à ses yeux rougis, à la +blancheur de ses tempes et de ses mains. + +Elle tourna la tête tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre +son salut amical. + +--Bonjour, petite. + +Andrée attendit que la reine lui donnât une occasion de partir. Elle +attendit, bien sûre que son silence, que son immobilité, finiraient par +attirer les yeux de Marie-Antoinette. + +Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de réponse autre qu'une grande +révérence, la reine se tourna, et obliquement, aperçut ce visage frappé +de douleur et de rigidité. + +--Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andrée? fit-elle en se retournant tout à fait; +est-ce qu'il t'arrive malheur? + +--Un grand malheur, oui, madame, répondit la jeune femme. + +--Quoi donc? + +--Je vais quitter Votre Majesté. + +--Me quitter! Tu pars? + +--Oui, madame. + +--Où vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce départ précipité? + +--Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections.... + +La reine leva la tête. + +--De famille, ajouta Andrée en rougissant. + +La reine rougit à son tour, et l'éclair de leurs deux regards se croisa +en brillant comme un choc d'épées. + +La reine se remit la première. + +--Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous étiez heureuse, hier, ce +me semble? + +--Non, madame, répondit fermement Andrée; hier fut encore un des jours +infortunés de ma vie. + +--Ah! fit la reine devenue rêveuse. + +Et elle ajouta: + +--Expliquez-vous. + +--Il faudrait me résigner à fatiguer Votre Majesté de détails au-dessous +d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien à +attendre des biens de la terre, et je viens demander un congé à Votre +Majesté pour m'occuper de mon salut. + +La reine se leva, et bien que cette demande parût coûter à son orgueil, +elle vint prendre la main d'Andrée. + +--Que signifie cette résolution de mauvaise tête? dit-elle; n'aviez vous +pas hier un frère, un père, comme aujourd'hui? Étaient-ils moins gênants +et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous +laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mère de famille qui rend +une famille à ceux qui n'en ont pas? + +Andrée se mit à trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la +reine, elle dit: + +--Madame, votre bonté me pénètre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai +résolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne +m'exposez pas à trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation +que je me sens. + +--Depuis hier alors? + +--Veuille Votre Majesté ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet. + +--Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de +confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais à celui qui +ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets, +mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez été ici. +Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amitié ne délaisse pas +les gens malgré leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'être pour +moi une amie. Maintenant, Andrée, allez, vous êtes libre. + +Andrée fit une révérence de cour et sortit. À la porte, la reine la +rappela. + +--Où allez-vous, Andrée? + +--À l'abbaye de Saint-Denis, madame, répondit mademoiselle de Taverney. + +--Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-être rien à +vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est +trop encore! Vous êtes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de +Taverney; allez. + +Il résulta de là que, sans donner d'autres explications sur lesquelles +comptait le bon coeur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir, +Andrée prit au bond la permission de la reine et disparut. + +Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperçut que mademoiselle de +Taverney quittait sur-le-champ le château. + +En effet, elle se rendait dans la maison de son père, où, selon qu'elle +s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frère rêvait; la soeur +agissait. + +À l'aspect d'Andrée, que son service devait à une pareille heure retenir +au château, Philippe s'avança surpris, presque effrayé. + +Effrayé surtout de cette sombre mine, lui que sa soeur n'abordait jamais +qu'avec un sourire d'amitié tendre, il commença comme avait fait la +reine: il questionna. + +Andrée lui annonça qu'elle venait de quitter le service de la reine; que +son congé était accepté, qu'elle allait entrer au couvent. + +Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reçoit un +coup inattendu. + +--Quoi! dit-il, vous aussi, ma soeur? + +--Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire? + +--C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des +Bourbons? s'écria-t-il; vous vous croyez forcée de faire des voeux! +vous! religieuse par goût, par âme; vous, la moins mondaine des femmes +et la moins capable d'obéissance éternelle aux lois de l'ascétisme! +Voyons, que reprochez-vous à la reine? + +--On n'a rien à reprocher à la reine, Philippe, répondit froidement la +jeune femme; vous qui avez tant compté sur la faveur des cours; vous +qui, plus que personne, y dûtes compter, pourquoi n'avez-vous pu +demeurer? Pourquoi n'y restâtes-vous pas trois jours? Moi, j'y suis +restée trois ans. + +--La reine est capricieuse parfois, Andrée. + +--Si cela est, Philippe, vous pouviez le souffrir, vous, un homme; moi, +femme, je ne le dois pas, je ne le veux pas; si elle a des caprices, eh +bien! ses servantes sont là. + +--Cela, ma soeur, fit le jeune homme avec contrainte, ne m'apprend pas +comment vous avez eu des démêlés avec la reine. + +--Aucun, je vous jure; en eûtes-vous, Philippe, vous qui l'avez quittée? +Oh! elle est ingrate, cette femme! + +--Il lui faut pardonner, Andrée. La flatterie l'a un peu gâtée, elle est +bonne au fond. + +--Témoin ce qu'elle a fait pour vous, Philippe. + +--Qu'a-t-elle fait? + +--Vous l'avez oublié déjà? Oh! moi, j'ai meilleure mémoire. Aussi dans +un seul et même jour, avec une seule et même résolution, je paie votre +dette et la mienne, Philippe. + +--Trop cher, ce me semble, Andrée; ce n'est pas à votre âge, avec votre +beauté, qu'on renonce au monde. Prenez garde, chère amie, vous le +quittez jeune, vous le regretterez vieille, et, quand il ne sera plus +temps, vous y rentrerez alors, désobligeant tous vos amis, dont une +folie vous aura séparée. + +--Vous ne raisonniez pas ainsi, vous, un brave officier tout pétri +d'honneur et de sentiment, mais peu soucieux de sa renommée ou de sa +fortune, que là où cent autres ont amassé titres et or vous n'avez su +faire que des dettes et vous amoindrir, vous ne raisonniez pas ainsi +quand vous me disiez: _elle_ est capricieuse, Andrée, _elle_ est +coquette, _elle_ est perfide; j'aime mieux ne la point servir. Comme +pratique de cette théorie, vous avez renoncé au monde, quoique vous ne +vous soyez pas fait religieux, et de nous deux, celui qui est le plus +près des voeux irrévocables, ce n'est pas moi qui vais les faire, c'est +vous qui les avez déjà faits. + +--Vous avez raison, ma soeur, et sans notre père.... + +--Notre père! ah! Philippe ne parlez pas ainsi, reprit Andrée avec +amertume, un père ne doit il pas être le soutien de ses enfants ou +accepter leur appui? C'est à ces conditions seulement qu'il est le père. +Que fait le nôtre, je vous le demande? Avez-vous jamais eu l'idée de +confier un secret à monsieur de Taverney? Et le croyez-vous capable de +vous appeler pour vous dire un de ses secrets à lui! Non, continua +Andrée avec une expression de chagrin, non, monsieur de Taverney est +fait pour vivre seul en ce monde. + +--Je le veux bien, Andrée, mais il n'est pas fait pour mourir seul. + +Ces mots, dits avec une sévérité douce, rappelaient à la jeune femme +qu'elle laissait à ses colères, à ses aigreurs, à ses rancunes contre le +monde, une trop grande place dans son coeur. + +--Je ne voudrais pas, répondit-elle, que vous me prissiez pour une fille +sans entrailles; vous savez si je suis une soeur tendre; mais ici-bas +chacun a voulu tuer en moi l'instinct sympathique qui lui correspondait. +Dieu m'avait donné en naissant, comme à toute créature, une âme et un +corps; de cette âme et de ce corps toute créature humaine peut disposer, +pour son bonheur, en ce monde et dans l'autre. Un homme que je ne +connaissais pas à pris mon âme, Balsamo. Un homme que je connaissais à +peine, et qui n'était pas un homme pour moi, a pris mon corps, Gilbert. +Je vous le répète, Philippe, pour être une bonne et pieuse fille, il ne +me manque qu'un père. Passons à vous, examinons ce que vous a rapporté +le service des grands de la terre, à vous qui les aimiez. + +Philippe baissa la tête. + +--Épargnez-moi, dit-il; les grands de la terre n'étaient pour moi que +des créatures semblables à moi; je les aimais; Dieu nous a dit de nous +aimer les uns les autres. + +--Oh! Philippe, dit-elle, il n'arrive jamais sur cette terre que le +coeur aimant réponde directement à qui l'aime; ceux que nous avons +choisis en choisissent d'autres. + +Philippe leva son front pâle et considéra longtemps sa soeur, sans autre +expression que celle de l'étonnement. + +--Pourquoi me dites-vous cela? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il. + +--À rien, à rien, répondit généreusement Andrée, qui recula devant +l'idée de descendre à des rapports ou à des confidences. Je suis +frappée, mon frère. Je crois que ma raison souffre; ne donnez à mes +paroles aucune attention. + +--Cependant.... + +Andrée s'approcha de Philippe et lui prit la main. + +--Assez sur ce sujet, mon bien-aimé frère. Je suis venue vous prier de +me conduire à un couvent: j'ai choisi Saint-Denis; je n'y veux pas faire +de voeux, soyez tranquille. Cela viendra plus tard, s'il est nécessaire. +Au lieu de chercher dans un asile ce que la plupart des femmes y veulent +trouver, l'oubli, moi j'y vais demander la mémoire. Il me semble que +j'ai trop oublié le Seigneur. Il est le seul roi, le seul maître, +l'unique consolation, comme l'unique réel afflicteur. En me rapprochant +de lui, aujourd'hui que je le comprends, j'aurai plus fait pour mon +bonheur que si tout ce qu'il y a de riche, de fort, de puissant et +d'aimable dans ce monde avait conspiré pour me faire une vie heureuse. À +la solitude, mon frère, à la solitude, ce vestibule de la béatitude +éternelle!... Dans la solitude, Dieu parle au coeur de l'homme; dans la +solitude, l'homme parle au coeur de Dieu. + +Philippe arrêta Andrée du geste. + +--Souvenez-vous, dit-il, que je m'oppose moralement à ce dessein +désespéré: vous ne m'avez pas fait juge des causes de votre désespoir. + +--Désespoir! fit-elle avec un souverain mépris, vous dites désespoir! +Ah! Dieu merci! je ne pars point désespérée, moi! Regretter avec +désespoir! Non! non! mille fois non! + +Et d'un mouvement plein d'une fierté sauvage, elle jeta sur ses épaules +la mante de soie qui reposait près d'elle sur un fauteuil. + +--Cet excès même de dédain manifeste en vous un état qui ne peut durer, +reprit Philippe; vous ne voulez pas du mot désespoir, Andrée, acceptez +le mot dépit. + +--Dépit! répliqua la jeune femme, en modifiant son sourire sardonique +par un sourire plein de fierté. Vous ne croyez pas, mon frère, que +mademoiselle de Taverney soit si peu forte que de céder sa place en ce +monde pour un mouvement de dépit. Le dépit, c'est la faiblesse des +coquettes ou des sottes. L'oeil qui s'est allumé par le dépit se mouille +bientôt de pleurs, et l'incendie est éteint. Je n'ai pas de dépit, +Philippe. Je voudrais bien que vous me crussiez, et pour cela, il ne +s'agirait que de vous interroger vous-même, quand vous avez quelque +grief à formuler. Répondez, Philippe, si demain vous vous retiriez à la +Trappe, si vous vous faisiez chartreux, comment appelleriez-vous la +cause qui vous aurait poussé à cette résolution? + +--J'appellerais cette cause un incurable chagrin, ma soeur, dit Philippe +avec la douce majesté du malheur. + +--À la bonne heure, Philippe, voilà un mot qui me convient et que +j'adopte. Soit, c'est donc un incurable chagrin qui me pousse vers la +solitude. + +--Bien! répondit Philippe, et le frère et la soeur n'auront pas eu de +dissemblance dans leur vie. Heureux bien également, ils auront toujours +été malheureux au même degré. Cela fait la bonne famille, Andrée. + +Andrée crut que Philippe, emporté par son émotion, lui faisait une +question nouvelle, et peut-être son coeur inflexible se fût-il brisé +sous l'étreinte de l'amitié fraternelle. + +Mais Philippe savait par expérience que les grandes âmes se suffisent à +elles seules: il n'inquiéta pas celle d'Andrée dans le retranchement +qu'elle s'était choisi. + +--À quelle heure et quel jour comptez-vous partir? demanda-t-il. + +--Demain; aujourd'hui même, s'il était temps encore. + +--Ne ferez-vous pas un dernier tour de promenade avec moi dans le parc? + +--Non, dit-elle. + +Il comprit bien au serrement de main qui accompagna ce refus que la +jeune femme refusait seulement une occasion de se laisser attendrir. + +--Je serai prêt quand vous me ferez avertir, répliqua-t-il. + +Et il lui baisa la main, sans ajouter un mot, qui eût fait déborder +l'amertume de leur coeur. + +Andrée, après avoir fait les premiers préparatifs, se retira chez elle +où elle reçut ce billet de Philippe: + +«Vous pouvez voir notre père à cinq heures ce soir. L'adieu est +indispensable. Monsieur de Taverney crierait à l'abandon, aux mauvais +procédés.» + +Elle répondit: + +«À cinq heures, je serai chez monsieur de Taverney en habit de voyage. À +sept heures nous pouvons être rendus à Saint-Denis. M'accorderez-vous +votre soirée?» + +Pour toute réponse, Philippe cria par la fenêtre, assez proche de +l'appartement d'Andrée pour qu'Andrée pût l'entendre: + +--À cinq heures, les chevaux à la chaise. + + + + +Chapitre LVI + +Un ministre des finances + + +Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andrée, avait lu un billet +de madame de La Motte, et qu'elle avait souri. + +Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules +possibles de respect: + +«Et Votre Majesté peut être assurée qu'il lui sera fait crédit, et que +la marchandise sera livrée de confiance.» + +Donc, la reine avait souri, et brûlé le petit billet de Jeanne. + +Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la société de mademoiselle de +Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne +attendait l'honneur d'être admis auprès d'elle. + +Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au +lecteur. L'histoire le lui a assez fait connaître, mais le roman, qui +dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne +peut-être un détail plus satisfaisant à l'imagination. + +Monsieur de Calonne était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit même, +qui, sortant de cette génération de la dernière moitié du siècle, peu +habituée aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du +malheur suspendu sur la France, mêlait son intérêt à l'intérêt commun, +disait comme Louis XV: «Après nous la fin du monde»; et cherchait +partout des fleurs pour parer son dernier jour. + +Il savait les affaires, était homme de cour. Tout ce qu'il y eut de +femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beauté, il +l'avait cultivé par des hommages pareils à ceux que l'abeille rend aux +plantes chargées d'arômes et de sucs. + +C'était alors le résumé de toutes les connaissances que la conversation +de sept à huit hommes et de dix à douze femmes. Monsieur de Calonne +avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec +Voltaire, rêver avec Rousseau. Enfin il avait été assez fort pour rire +au nez de la popularité de monsieur Necker. + +Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru +éclairer toute la France; Calonne l'ayant bien observé sur toutes ses +faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux même de ceux qui le +craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait +tressaillir, ne s'étaient accoutumés qu'en tremblant à l'entendre +bafouer par un homme d'état élégant, de bonne humeur, qui, pour répondre +à tant de beaux chiffres, se contentait de dire: «À quoi bon prouver +qu'on ne peut rien prouver.» + +En effet, Necker n'avait prouvé qu'une chose, l'impossibilité où il se +trouvait de continuer à gérer les finances. Monsieur de Calonne, lui, +les accepta comme un fardeau trop léger pour ses épaules, et dès les +premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix. + +Que voulait monsieur Necker? Des réformes. Ces réformes partielles +épouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y +gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient +et y perdaient trop. Quand Necker voulait opérer une juste répartition +de l'impôt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les +revenus du clergé, Necker indiquait brutalement une révolution possible. +Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il eût fallu +concentrer toutes ses forces pour l'amener à un résultat général de +rénovation. + +Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible à atteindre, par +cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une réforme d'abus à ceux +qui ne veulent point que ces abus soient réformés, n'est-ce pas +s'exposer à l'opposition des intéressés? Faut-il prévenir l'ennemi de +l'heure à laquelle on donnera l'assaut à une place? + +C'est ce que Calonne avait compris, plus réellement ami de la nation, en +cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits +accomplis, car, au lieu de prévenir un mal inévitable, Galonne +accélérait l'invasion du fléau. + +Son plan était hardi, gigantesque, sûr; il s'agissait d'entraîner en +deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent +retardée de dix ans; puis la banqueroute étant faite, de dire: +«Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et +dévoreront ceux qui ne les nourriront pas.» + +Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les conséquences de ce plan ou +ce plan lui-même? Comment lui, qui avait frémi de rage en lisant le +compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne +choisit-il pas entre les deux systèmes, et préféra-t-il se laisser aller +à l'aventure? C'est le seul compte réel que Louis XVI, homme politique, +ait à régler avec la postérité. C'était ce fameux principe auquel +s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le +mal alors qu'il est invétéré. + +Mais pour que le bandeau se soit épaissi de la sorte aux yeux du roi; +pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperçus, se soit +montrée aussi aveugle que son époux sur la conduite du ministre, +l'histoire, on devrait plutôt dire le roman, c'est ici qu'il est le +bienvenu, va donner quelques détails indispensables. + +Monsieur de Calonne entra chez la reine. + +Il était beau, grand de taille et noble de manières; il savait faire +rire les reines et pleurer ses maîtresses. Bien assuré que +Marie-Antoinette l'avait mandé pour un besoin urgent, il arrivait le +sourire sur les lèvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine +renfrognée pour doubler plus tard le mérite de leur consentement! + +La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla +d'abord de mille choses qui n'étaient rien. + +--Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de +Calonne? + +--De l'argent? s'écria monsieur de Calonne, mais certainement, madame, +que nous en avons, nous en avons toujours. + +--Voilà qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que +vous pour répondre ainsi à des demandes d'argent; comme financier vous +êtes incomparable. + +--Quelle somme faut-il à Votre Majesté? répliqua Calonne. + +--Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour +trouver de l'argent là où monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en +avait pas? + +--Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans +les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avènement au +ministère, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-là, madame, en +cherchant le trésor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs +de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins. + +La reine se mit à rire. + +--Eh bien! dit-elle. + +--Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: «Il n'y a plus +d'argent», se fût mis à emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la +première année, et cent vingt-cinq la seconde; s'il était sûr, comme je +le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisième, +monsieur Necker eût été un vrai financier; tout le monde peut dire: «Il +n'y a plus d'argent dans la caisse»; mais tout le monde ne sait pas +répondre: «Il y en a.» + +--C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous félicitais, +monsieur. Comment paiera-t--on? voilà la difficulté. + +--Oh! madame, répondit Calonne avec un sourire dont nul oeil humain ne +pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous réponds +bien qu'on paiera. + +--Je m'en rapporte à vous, dit la reine, mais causons toujours finances; +avec vous, c'est une science pleine d'intérêt; ronce chez les autres, +elle est un arbre à fruits chez vous. + +Calonne s'inclina. + +--Avez-vous quelques nouvelles idées? demanda la reine; donnez m'en la +primeur, je vous en prie. + +--J'ai une idée, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des +Français, et sept ou huit millions dans la vôtre; pardon, dans la caisse +de Sa Majesté. + +--Ces millions seront les bienvenus ici et là. Par où arriveront-ils? + +--Votre Majesté n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la même +valeur dans tous les états de l'Europe? + +--Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France. + +--Votre Majesté a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer +finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq à six ans, +dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en résulte que les +exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en +Espagne la valeur de quatorze onces d'argent à peu près. + +--C'est considérable! dit la reine. + +--Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes +savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis +d'or. + +--Vous allez empêcher cela? + +--Immédiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or à quinze +marcs quatre onces, un quinzième de bénéfice. Votre Majesté comprend que +pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu'à la Monnaie +ce bénéfice est donné aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se +fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis, +nous en trouverons trente-deux. + +--Bénéfice présent, bénéfice futur, s'écria la reine. C'est une idée +charmante et qui fera fureur. + +--Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si +complètement obtenu votre approbation. + +--Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous +paierez toutes nos dettes. + +--Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir à ce que vous +désirez de moi. + +--Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment.... + +--Quelle somme? + +--Oh! beaucoup trop forte peut-être. + +Calonne sourit d'une manière qui encouragea la reine. + +--Cinq cent mille livres, dit-elle. + +--Ah! madame, s'écria-t-il, quelle peur Votre Majesté m'a faite; j'ai +cru qu'il s'agissait d'une vraie somme. + +--Vous pouvez donc? + +--Assurément. + +--Sans que le roi.... + +--Ah! madame, voilà qui est impossible; tous mes comptes sont chaque +mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus, +et je m'en honore. + +--Quand pourrai-je compter sur cette somme? + +--Quel jour Votre Majesté en a-t-elle besoin? + +--Au cinq du mois prochain seulement. + +--Les comptes seront ordonnancés le deux; vous aurez votre argent le +trois, madame. + +--Monsieur de Calonne, merci. + +--Mon plus grand bonheur est de plaire à Votre Majesté. Je la supplie de +ne jamais se gêner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout +d'amour-propre pour son contrôleur-général des finances. + +Il s'était levé, avait salué gracieusement; la reine lui donna sa main à +baiser. + +--Un mot encore, dit-elle. + +--J'écoute, madame. + +--Cet argent me coûte un remords. + +--Un remords... dit-il. + +--Oui. C'est pour satisfaire un caprice. + +--Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins +moitié de vrais bénéfices pour notre industrie, notre commerce ou nos +plaisirs. + +--Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une façon +charmante de me consoler, monsieur. + +--Dieu soit loué! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de +Votre Majesté, et nous irons droit au paradis. + +--C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour +moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple. + +--Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur +chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je +vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera. + +--Pourquoi? dit la reine surprise. + +--Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, répondit imperturbablement +le ministre, et que là où il n'y a rien le roi perd ses droits. + +Il salua et sortit. + + + + +Chapitre LVII + +Illusions retrouvées. Secret perdu + + +À peine monsieur de Calonne traversait-il la galerie pour retourner chez +lui, que l'ongle d'une main pressée gratta la porte du boudoir de la +reine. + +Jeanne parut. + +--Madame, dit-elle, il est là. + +--Le cardinal? demanda la reine, un peu étonnée du mot il, qui signifie +tant de choses prononcé par une femme. + +Elle n'acheva pas, Jeanne avait déjà introduit monsieur de Rohan et pris +congé, en serrant à la dérobée la main du protecteur protégé. + +Le prince se trouva seul à trois pas de la reine, à laquelle il fit bien +respectueusement les saluts obligés. + +La reine, voyant cette réserve pleine de tact, fut touchée; elle tendit +sa main au cardinal, qui n'avait pas encore levé les yeux sur elle. + +--Monsieur, dit-elle, on m'a rapporté de vous un trait qui efface bien +des torts. + +--Permettez-moi, dit le prince en tremblant d'une émotion qui n'était +pas affectée, permettez-moi, madame, de vous affirmer que les torts dont +parle Votre Majesté seraient bien atténués par un mot d'explication +entre elle et moi. + +--Je ne vous défends point de vous justifier, répliqua la reine avec +dignité, mais ce que vous me diriez jetterait une ombre sur l'amour et +le respect que j'ai pour mon pays et ma famille. Vous ne pouvez vous +disculper qu'en me blessant, monsieur le cardinal. Mais tenez, ne +touchons pas à ce feu mal éteint, peut-être il brûlerait encore vos +doigts ou les miens; vous voir sous le nouveau jour qui vous a révélé à +moi, obligeant, respectueux, dévoué.... + +--Dévoué jusqu'à la mort, interrompit le cardinal. + +--À la bonne heure. Mais, fit Marie-Antoinette en souriant, jusqu'à +présent, il ne s'agit que de la ruine. Vous me seriez dévoué jusqu'à la +ruine, monsieur le cardinal? C'est fort beau, bien assez beau. +Heureusement, j'y mets bon ordre. Vous vivrez et vous ne serez pas +ruiné, à moins que, comme on le dit, vous ne vous ruiniez vous-même. + +--Madame.... + +--Ce sont vos affaires. Toutefois, en amie, puisque nous voilà bons +amis, je vous donnerai un conseil: soyez économe, c'est une vertu +pastorale; le roi vous aimera mieux économe que prodigue. + +--Je deviendrai avare pour plaire à Votre Majesté. + +--Le roi, reprit la reine avec une nuance délicate, n'aime pas non plus +les avares. + +--Je deviendrai ce que Votre Majesté voudra, interrompit le cardinal +avec une passion mal déguisée. + +--Je vous disais donc, coupa brusquement la reine, que vous ne seriez +pas ruiné par mon fait. Vous avez répondu pour moi, je vous en remercie, +mais j'ai de quoi faire honneur à mes engagements; ne vous occupez donc +plus de ces affaires qui, à partir du premier paiement, ne regarderont +que moi. + +--Pour que l'affaire soit terminée, madame, dit alors le cardinal en +s'inclinant, il me reste à offrir le collier à Votre Majesté. + +En même temps, il tira de sa poche l'écrin, qu'il présenta à la reine. + +Elle ne le regarda même pas, ce qui accusait chez elle un bien grand +désir de le voir, et tremblante de joie elle le déposa sur un +chiffonnier, mais sous sa main. + +Le cardinal essaya ensuite quelques propos de politesse qui furent très +bien reçus, puis revint sur ce qu'avait dit la reine à propos de leur +réconciliation. + +Mais, comme elle s'était promis de ne pas regarder les diamants devant +lui, et qu'elle brûlait de les voir, elle ne l'écouta plus qu'avec +distraction. + +Par distraction aussi elle lui abandonna sa main, qu'il baisa d'un air +transporté. Alors il prit congé croyant gêner, ce qui le combla de joie. +Un simple ami ne gêne jamais, un indifférent moins encore. + +Ainsi se passa cette entrevue, qui ferma toutes les plaies du coeur du +cardinal. Il sortit de chez la reine, enthousiasmé, ivre d'espérance, et +prêt à prouver à madame de La Motte une reconnaissance sans bornes pour +la négociation qu'elle avait si heureusement menée à bien. + +Jeanne l'attendait dans son carrosse, cent pas en avant de la barrière; +elle reçut la protestation ardente de son amitié. + +--Eh bien! dit-elle, après la première explosion de cette gratitude, +serez-vous Richelieu ou Mazarin? La lèvre autrichienne vous a-t-elle +donné des encouragements d'ambition ou de tendresse? Êtes-vous lancé +dans la politique ou dans l'intrigue? + +--Ne riez pas, chère comtesse, dit le prince; je suis fou de bonheur. + +--Déjà! + +--Assistez-moi, et dans trois semaines je puis tenir un ministère. + +--Peste! dans trois semaines; comme c'est long; l'échéance des premiers +engagements est fixée à quinze jours d'ici. + +--Oh! tous les bonheurs arrivent à la fois: la reine a de l'argent, elle +paiera; j'aurai eu le mérite de l'intention, seulement. C'est trop peu, +comtesse, d'honneur! c'est trop peu. Dieu m'est témoin que j'eusse payé +bien volontiers cette réconciliation au prix de cinq cent mille livres. + +--Soyez tranquille, interrompit la comtesse en souriant, vous aurez ce +mérite-là par-dessus les autres. Y tenez-vous beaucoup? + +--J'avoue que je le préférerais; la reine devenue mon obligée.... + +--Monseigneur, quelque chose me dit que vous jouirez de cette +satisfaction. Vous y êtes-vous préparé? + +--J'ai fait vendre mes derniers biens et engagé pour l'année prochaine +mes revenus et mes bénéfices. + +--Vous avez les cinq cent mille livres, alors? + +--Je les ai; seulement, après ce paiement fait, je ne saurai plus +comment faire. + +--Ce paiement, s'écria Jeanne, nous donne un trimestre de tranquillité. +En trois mois, que d'événements, bon Dieu! + +--C'est vrai; mais le roi me fait dire de ne plus faire de dettes. + +--Un séjour de deux mois au ministère vous mettra tous vos comptes au +net. + +--Oh! comtesse.... + +--Ne vous révoltez pas. Si vous ne le faisiez pas, vos cousins le +feraient. + +--Vous avez toujours raison. Où allez-vous? + +--Retrouver la reine, savoir l'effet qu'a produit votre présence. + +--Très bien. Moi je retourne à Paris. + +--Pourquoi? Vous seriez revenu au jeu ce soir. C'est d'une bonne +tactique; n'abandonnez pas le terrain. + +--Il faut malheureusement que je me trouve à un rendez-vous que j'ai +reçu ce matin avant de partir. + +--Un rendez-vous? + +--Assez sérieux, si j'en juge par le contenu du billet qu'on m'a fait +tenir. Voyez.... + +--Une écriture d'homme! dit la comtesse. + +Et elle lut: + +«Monseigneur, quelqu'un veut vous entretenir du recouvrement d'une somme +importante. Cette personne se présentera ce soir chez vous, à Paris, +pour obtenir l'honneur d'une audience.» + +--Anonyme.... Un mendiant. + +--Non, comtesse, on ne s'expose pas de gaieté de coeur à être bâtonné +par mes gens pour s'être joué de moi. + +--Vous croyez? + +--Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je connais cette écriture. + +--Allez donc, monseigneur; d'ailleurs, on ne risque jamais grand-chose +avec les gens qui promettent de l'argent. Ce qu'il y aurait de pis, ce +serait qu'ils ne payassent pas. Adieu, monseigneur. + +--Comtesse, au bonheur de vous revoir. + +--À propos, monseigneur, deux choses. + +--Lesquelles? + +--Si, par hasard, il allait vous rentrer inopinément une grosse somme? + +--Eh bien! comtesse? + +--Quelque chose de perdu; une trouvaille! un trésor! + +--Je vous entends, espiègle, part à deux, voulez-vous dire? + +--Ma foi! monseigneur.... + +--Vous me portez bonheur, comtesse; pourquoi ne vous en tiendrais je pas +compte? Ce sera fait. L'autre chose à présent? + +--La voici. Ne vous mettez pas à entamer les cinq cent mille livres. + +--Oh! ne craignez rien. + +Et ils se séparèrent. Puis le cardinal revint à Paris dans une +atmosphère de félicités célestes. + +La vie changeait de face pour lui en effet depuis deux heures. S'il +n'était qu'amoureux, la reine venait de lui donner plus qu'il n'aurait +osé espérer d'elle; s'il était ambitieux, elle lui faisait espérer plus +encore. + +Le roi, habilement conduit par sa femme, devenait l'instrument d'une +fortune que désormais rien ne pourrait arrêter. Le prince Louis se +sentait plein d'idées; il avait autant de génie politique que pas un de +ses rivaux, il entendait la question d'amélioration, il ralliait le +clergé au peuple pour former une de ces solides majorités qui gouvernent +longtemps par la force et par le droit. + +Mettre à la tête de ce mouvement de réforme la reine, qu'il adorait, et +dont il eût changé la désaffection toujours croissante en une popularité +sans égale: tel était le rêve du prélat, et ce rêve, un seul mot tendre +de la reine Marie-Antoinette pouvait le changer en une réalité. + +Alors, l'étourdi renonçait à ses faciles triomphes, le mondain se +faisait philosophe, l'oisif devenait un travailleur infatigable. C'est +une tâche aisée pour les grands caractères que de changer la pâleur des +débauchés contre la fatigue de l'étude. Monsieur de Rohan fût allé loin, +traîné par cet attelage ardent que l'on nomme l'amour et l'ambition. + +Il se crut à l'oeuvre dès son retour à Paris, brûla d'un coup une caisse +de billets amoureux, appela son intendant pour ordonner des réformes, +fit tailler des plumes par un secrétaire pour écrire des mémoires sur la +politique de l'Angleterre, qu'il comprenait à merveille, et, depuis une +heure au travail, il commençait à rentrer dans la possession de +lui-même, lorsqu'un coup de sonnette l'avertit, dans son cabinet, qu'une +visite importante lui arrivait. + +Un huissier parut. + +--Qui est là? demanda le prélat. + +--La personne qui a écrit ce matin à monseigneur. + +--Sans signer? + +--Oui, monseigneur. + +--Mais cette personne a un nom. Demandez-le-lui. + +L'huissier revint le moment d'après: + +--Monsieur le comte de Cagliostro, dit-il. + +Le prince tressaillit. + +--Qu'il entre. + +Le comte entra, les portes se refermèrent derrière lui. + +--Grand Dieu! s'écria le cardinal, qu'est-ce que je vois? + +--N'est-ce pas, monseigneur, dit Cagliostro avec un sourire, que je ne +suis guère changé? + +--Est-il possible... murmura monsieur de Rohan, Joseph Balsamo vivant, +lui qu'on disait mort dans cet incendie. Joseph Balsamo.... + +--Comte de Foenix, vivant, oui, monseigneur, et vivant plus que jamais. + +--Mais, monsieur, sous quel nom vous présentez-vous alors... et pourquoi +n'avoir pas gardé l'ancien? + +--Précisément, monseigneur, parce qu'il est ancien et qu'il rappelle, à +moi d'abord, aux autres ensuite, trop de souvenirs tristes ou gênants. +Je ne parle que de vous, monseigneur; dites-moi, n'eussiez-vous pas +refusé la porte à Joseph Balsamo? + +--Moi! mais, non, monsieur, non. + +Et le cardinal, encore stupéfait, n'offrait pas même un siège à +Cagliostro. + +--C'est qu'alors, reprit celui-ci, Votre Éminence a plus de mémoire et +de probité que tous les autres hommes ensemble. + +--Monsieur, vous m'avez autrefois rendu un tel service.... + +--N'est-ce pas, monseigneur, interrompit Balsamo, que je n'ai pas changé +d'âge, et que je suis un bien bel échantillon des résultats de mes +gouttes de vie. + +--Je le confesse, monsieur, mais vous êtes au-dessus de l'humanité, vous +qui dispensez libéralement l'or et la santé à tous. + +--La santé, je ne dis pas, monseigneur; mais l'or... non, oh! non pas.... + +--Vous ne faites plus d'or? + +--Non, monseigneur! + +--Et mais pourquoi? + +--Parce que j'ai perdu la dernière parcelle d'un ingrédient +indispensable que mon maître, le sage Althotas, m'avait donné après sa +sortie d'Égypte. La seule recette que je n'aie jamais eue en propre. + +--Il l'a gardée? + +--Non... c'est-à-dire oui, gardée ou emportée dans le tombeau, comme +vous voudrez. + +--Il est mort. + +--Je l'ai perdu. + +--Comment n'avez-vous pas prolongé la vie de cet homme, indispensable +receleur de l'indispensable recette, vous qui vous êtes gardé vivant et +jeune depuis des siècles, à ce que vous dites? + +--Parce que je puis tout contre la maladie, contre la blessure, mais +rien contre l'accident qui tue sans qu'on m'appelle. + +--Et c'est un accident qui a terminé les jours d'Althotas! + +--Vous avez dû l'apprendre, puisque vous saviez ma mort, à moi. + +--Cet incendie de la rue Saint-Claude, dans lequel vous avez disparu.... + +--A tué Althotas tout seul, ou plutôt le sage, fatigué de la vie, a +voulu mourir. + +--C'est étrange. + +--Non, c'est naturel. Moi, j'ai songé cent fois à en finir de vivre à +mon tour. + +--Oui, mais vous y avez persisté, cependant. + +--Parce que j'ai choisi un état de jeunesse dans lequel la belle santé, +les passions, les plaisirs du corps me procurent encore quelque +distraction; Althotas, au contraire, avait choisi l'état de vieillesse. + +--Il fallait qu'Althotas fît comme vous. + +--Non pas, il était un homme profond et supérieur, lui; de toutes les +choses de ce monde, il ne voulait que la science. Et cette jeunesse au +sang impérieux, ces passions, ces plaisirs, l'eussent détourné de +l'éternelle contemplation; monseigneur, il importe d'être exempt +toujours de fièvre; pour bien penser, il faut pouvoir s'absorber dans +une somnolence imperturbable. + +«Le vieillard médite mieux que le jeune homme, aussi quand la tristesse +le prend, n'y a-t-il plus de remède. Althotas est mort victime de son +dévouement à la science. Moi, je vis comme un mondain, je perds mon +temps et ne fais absolument rien. Je suis une plante... je n'ose dire +une fleur; je ne vis pas, je respire. + +--Oh! murmura le cardinal, avec l'homme ressuscité, voilà tous mes +étonnements qui renaissent. Vous me rendez, monsieur, à ce temps où la +magie de vos paroles, où le merveilleux de vos actions doublaient toutes +mes facultés, et rehaussaient à mes yeux la valeur d'une créature. Vous +me rappelez les vieux rêves de ma jeunesse. Il y a dix ans, savez--vous, +que vous m'ayez apparu. + +--Je le sais, nous avons bien baissé tous deux, allez. Monseigneur, moi +je ne suis plus un sage, mais un savant. Vous, vous n'êtes plus un beau +jeune homme, mais un beau prince. Vous souvient-il, monseigneur, de ce +jour où dans mon cabinet, rajeuni aujourd'hui par les tapisseries, je +vous promettais l'amour d'une femme dont ma voyante avait consulté les +blonds cheveux? + +Le cardinal pâlit, puis rougit tout à coup. La terreur et la joie +venaient de suspendre successivement les battements de son coeur. + +--Je me souviens, dit-il, mais avec confusion.... + +--Voyons, fit Cagliostro en souriant, voyons si je pourrais encore +passer pour un magicien. Attendez que je me fixe sur cette idée. + +Il réfléchit. + +--Cette blonde enfant de vos rêves amoureux, dit-il après un silence, où +est-elle? Que fait-elle? Ah! parbleu! je la vois; oui... et vous-même +l'avez vue aujourd'hui. Il y a plus encore, vous sortez d'auprès d'elle. + +Le cardinal appuya une main glacée sur son coeur palpitant. + +--Monsieur, dit-il si bas que Cagliostro l'entendit à peine, par +grâce.... + +--Voulez-vous que nous parlions d'autre chose? fit le devin avec +courtoisie. Oh! je suis bien à vos ordres, monseigneur. Disposez de moi, +je vous prie. + +Et il s'étendit assez librement sur un sofa que le cardinal avait oublié +de lui indiquer depuis le commencement de cette intéressante +conversation. + + + + +Chapitre LVIII + +Le débiteur et le créancier + + +Le cardinal regardait faire son hôte d'un air presque hébété. + +--Eh bien! fit celui-ci, maintenant que nous avons renouvelé +connaissance, monseigneur, causons si vous voulez. + +--Oui, reprit le prélat se remettant peu à peu, oui, causons de ce +recouvrement, que... que.... + +--Que je vous indiquais dans ma lettre, n'est-ce pas? Votre éminence a +hâte de savoir.... + +--Oh! c'était un prétexte, n'est-ce pas, à ce que je présume, du moins. + +--Non, monseigneur, pas le moins du monde, c'était une réalité, et des +plus sérieuses, je vous assure. Ce recouvrement vaut tout à fait la +peine d'être effectué, attendu qu'il s'agit de cinq cent mille livres, +et que cinq cent mille livres c'est une somme. + +--Et une somme que vous m'avez gracieusement prêtée, même, s'écria le +cardinal en laissant apparaître sur son visage une légère pâleur. + +--Oui, monseigneur, que je vous ai prêtée, dit Balsamo; j'aime à voir +dans un grand prince comme vous une si bonne mémoire. + +Le cardinal avait reçu le coup, il sentait une sueur froide descendre de +son front à ses joues. + +--J'ai cru un moment, dit-il en essayant de sourire, que Joseph Balsamo, +l'homme surnaturel, avait emporté sa créance dans la tombe, comme il +avait jeté mon reçu dans le feu. + +--Monseigneur, répondit gravement le comte, la vie de Joseph Balsamo est +indestructible, comme l'est cette feuille de papier que vous croyiez +anéantie. + +«La mort ne peut rien contre l'élixir de vie, le feu ne peut rien contre +l'amiante. + +--Je ne comprends pas, dit le cardinal, à qui un éblouissement passait +devant les yeux. + +--Vous allez comprendre, monseigneur, j'en suis sûr, dit Cagliostro. + +--Comment cela? + +--En reconnaissant votre signature. + +Et il offrit un papier plié au prince, qui, même avant de l'ouvrir, +s'écria: + +--Mon reçu! + +--Oui, monseigneur, votre reçu, répondit Cagliostro, avec un léger +sourire, mitigé encore par une froide révérence. + +--Vous l'avez brûlé cependant, monsieur, j'en ai vu la flamme. + +--J'ai jeté ce papier dans le feu, c'est vrai, dit le comte, mais comme +je vous l'ai dit, monseigneur, le hasard a voulu que vous ayez écrit sur +un morceau d'amiante, au lieu d'écrire sur un papier ordinaire, de sorte +que j'ai retrouvé le reçu intact sur les charbons consumés. + +--Monsieur, dit le cardinal avec une certaine hauteur, car il croyait +voir dans la représentation de ce reçu une marque de défiance, monsieur, +croyez bien que je n'eusse pas plus renié ma dette sans ce papier, que +je ne la renie avec ce papier; ainsi vous avez eu tort de me tromper. + +--Moi, vous tromper, monseigneur, je n'en ai pas eu un instant +l'intention, je vous jure. + +Le cardinal fit un signe de tête. + +--Vous m'avez fait croire, monsieur, dit-il, que le gage était anéanti. + +--Pour vous laisser la jouissance calme et heureuse des cinq cent mille +livres, répondit à son tour Balsamo, avec un léger mouvement d'épaules. + +--Mais enfin, monsieur, continua le cardinal, comment, pendant dix +années, avez-vous laissé une pareille somme en souffrance? + +--Je savais, monseigneur, chez qui elle était placée. Les événements, le +jeu, les voleurs, m'ont successivement dépouillé de tous mes biens. Mais +sachant que j'avais cet argent en sûreté, j'ai patienté et attendu +jusqu'au dernier moment. + +--Et le dernier moment est arrivé? + +--Hélas! oui, monseigneur! + +--De sorte que vous ne pouvez plus patienter ni attendre. + +--C'est, en effet, chose impossible pour moi, répondit Cagliostro. + +--Ainsi vous me redemandez votre argent? + +--Oui, monseigneur. + +--Dès aujourd'hui. + +--S'il vous plaît? + +Le cardinal garda un silence tout palpitant de désespoir. + +Puis, d'une voix altérée: + +--Monsieur le comte, dit-il, les malheureux princes de la terre +n'improvisent point des fortunes aussi rapides que vous autres +enchanteurs, qui commandez aux esprits de ténèbres et de lumières. + +--Oh! monseigneur, dit Cagliostro, croyez bien que je ne vous eusse pas +demandé cette somme si je n'avais su d'avance que vous l'aviez. + +--J'ai cinq cent mille livres, moi! s'écria le cardinal. + +--Trente mille livres en or, dix mille en argent, et le reste en bons de +caisse. + +Le cardinal pâlit. + +--Lesquels sont là dans cette armoire de Boule, continua Cagliostro + +--Oh! monsieur, vous savez cela? + +--Oui, monseigneur, et je sais aussi tout ce qu'il vous a fallu faire de +sacrifices pour vous procurer cette somme. J'ai ouï dire même que vous +avez acheté cet argent deux fois sa valeur. + +--Oh! c'est bien vrai, cela. + +--Mais.... + +--Mais?... s'écria le malheureux prince. + +--Mais moi, monseigneur, continua Cagliostro, depuis dix ans, j'ai vingt +fois failli mourir de faim ou d'embarras à côté de ce papier, qui +représentait pour moi un demi-million; et cependant, pour ne point vous +troubler, j'ai attendu. Je crois donc que nous sommes à peu près +quittes, monseigneur. + +--Quittes, monsieur! s'écria le prince; oh! ne dites pas que nous sommes +quittes, puisqu'il vous reste l'avantage de m'avoir si généreusement +prêté une somme de cette importance; quittes! oh! non! non! je suis et +demeurerai éternellement votre obligé. Seulement, monsieur le comte, je +vous demande pourquoi vous, qui pouviez depuis dix ans me redemander +cette somme, vous avez gardé le silence? Pendant ces dix ans, j'eusse eu +vingt occasions de vous rendre cet argent sans me gêner. + +--Tandis qu'aujourd'hui?... demanda Cagliostro. + +--Oh! aujourd'hui je ne vous cache point, s'écria le prince, que cette +restitution que vous exigez, car vous l'exigez, n'est-ce pas? + +--Hélas! monseigneur. + +--Eh bien! me gêne horriblement. + +Cagliostro fit de la tête et des épaules un petit mouvement qui +signifiait. «Que voulez-vous, monseigneur, cela est ainsi et ne peut +être autrement.» + +--Mais vous qui devinez tout, s'écria le prince; vous qui savez lire au +fond des coeurs, et même au fond des armoires, ce qui est quelquefois +bien pis, vous n'en êtes probablement pas à apprendre pourquoi je tiens +tant à cet argent, et quel est l'usage mystérieux et sacré auquel je le +destine? + +--Vous vous trompez, monseigneur, dit Cagliostro d'un ton glacial; non, +je ne m'en doute pas, et mes secrets, à moi, m'ont rapporté assez de +chagrins, de déceptions et de misères, pour que je n'aille point +m'occuper des secrets d'autrui, à moins qu'ils ne m'intéressent. Il +m'intéressait de savoir si vous aviez de l'argent ou si vous n'en aviez +pas, attendu que j'avais de l'argent à réclamer de vous. Mais sachant +une fois que vous aviez cet argent, peu m'importait de savoir à quoi +vous le destiniez. D'ailleurs, monseigneur, si je savais en ce moment la +cause de votre embarras, elle me paraîtrait peut-être fort grave et +tellement respectable que j'aurais la faiblesse de temporiser encore, ce +qui, dans les circonstances présentes, je vous le répète, +m'occasionnerait le plus grand préjudice. Je préfère donc ignorer. + +--Oh! monsieur, s'écria le cardinal dont ces dernières paroles venaient +de réveiller l'orgueil et la susceptibilité, ne croyez pas au moins que +je veuille vous apitoyer sur mes embarras personnels; vous avez vos +intérêts: ils sont représentés et garantis par ce billet; ce billet est +signé de ma main, c'est assez. Vous allez avoir vos cinq cent mille +livres. + +Cagliostro s'inclina. + +--Je sais bien, continua le cardinal dévoré par la douleur de perdre en +une minute tant d'argent, péniblement amassé, je sais, monsieur, que ce +papier n'est qu'une reconnaissance de la dette, et ne fixe pas +d'échéance au paiement. + +--Votre Éminence veut-elle m'excuser, répliqua le comte; mais je m'en +rapporte à la lettre de ce reçu, et j'y vois écrit: + +«Je reconnais avoir reçu de monsieur Joseph Balsamo la somme de 500 000 +livres, que je lui paierai sur sa première demande. + + «Signé, Louis DE ROHAN» + +Le cardinal frissonna de tous ses membres; il avait oublié non seulement +la dette, mais encore les termes dans lesquels elle était reconnue. + +--Vous voyez, monseigneur, continua Balsamo, que je ne demande pas +l'impossible, moi. Vous ne pouvez pas soit. Seulement, je regrette que +Votre éminence paraisse oublier que la somme a été donnée par Joseph +Balsamo spontanément, dans une heure suprême; et cela à qui, à monsieur +de Rohan, qu'il ne connaissait pas. Voilà, ce me semble, un de ces +procédés de grand seigneur que monsieur de Rohan, si grand seigneur de +toute manière, eût pu imiter pour la restitution. Mais vous avez jugé +que cela ne devait point se faire ainsi, n'en parlons plus; je reprends +mon billet. Adieu, monseigneur. + +Et Cagliostro ploya froidement le papier et s'apprêta à le remettre dans +sa poche. + +Le cardinal l'arrêta. + +--Monsieur le comte, dit-il, un Rohan ne souffre pas que personne au +monde lui donne des leçons de générosité. D'ailleurs, ici, ce serait +tout simplement une leçon de probité. Donnez--moi ce billet, monsieur, +je vous prie, afin que je le paie. + +Ce fut Cagliostro alors qui, à son tour, parut hésiter. + +En effet, le visage pâle, les yeux gonflés, la main vacillante du +cardinal semblaient émouvoir en lui une compassion très vive. + +Le cardinal, tout fier qu'il fût, comprit cette bonne pensée de +Cagliostro. Un moment il espéra qu'elle serait suivie d'un bon résultat. + +Mais soudain l'oeil du comte s'endurcit, un nuage courut entre ses +sourcils froncés, et il tendit la main et le billet au cardinal. + +Monsieur de Rohan, frappé au coeur, ne perdit pas un instant; il se +dirigea vers l'armoire qu'avait signalée Cagliostro, et en tira une +liasse de billets sur la caisse des eaux et forêts; puis il indiqua du +doigt plusieurs sacs d'argent, et tira un tiroir plein d'or. + +--Monsieur le comte, dit-il, voici vos cinq cent mille livres; +seulement, je vous dois encore à cette heure deux cent cinquante autres +mille livres pour les intérêts, en admettant que vous refusiez l'intérêt +composé, qui ferait une somme plus considérable encore. Je vais faire +faire les comptes par mon intendant, et vous donner des sûretés pour ce +paiement en vous priant de vouloir bien m'accorder du temps. + +--Monseigneur, répondit Cagliostro, j'ai prêté cinq cent mille livres à +monsieur de Rohan. Monsieur de Rohan me doit cinq cent mille livres, et +pas autre chose. Si j'eusse désiré toucher des intérêts, je les eusse +stipulés dans le reçu. Mandataire ou héritier de Joseph Balsamo, comme +il vous plaira, car Joseph Balsamo est bien mort, je ne dois accepter +que les sommes énoncées dans la reconnaissance; vous me les payez, je +les reçois et vous remercie, en vous priant d'accepter mes respectueuses +révérences. Je prends donc les billets, monseigneur, et comme j'ai +instamment besoin de la somme tout entière dans la journée, j'enverrai +prendre l'or et l'argent que je vous prie de me tenir prêts. + +Et sur ces mots, auxquels le cardinal ne trouvait rien à répondre, +Cagliostro mit la liasse de billets dans sa poche, salua +respectueusement le prince, aux mains duquel il laissa le billet, et +sortit. + +--Le malheur n'est que pour moi, soupira monsieur de Rohan, après le +départ de Cagliostro, puisque la reine est en mesure de payer, et qu'à +elle, au moins, un Joseph Balsamo inattendu ne viendra pas réclamer un +arriéré de cinq cent mille livres. + + + + +Chapitre LIX + +Comptes de ménage + + +C'était l'avant-veille du premier paiement indiqué par la reine. +Monsieur de Calonne n'avait pas encore tenu ses promesses. Ses comptes +n'étaient point signés du roi. + +C'est que le ministre avait eu beaucoup de choses à faire. Il avait un +peu oublié la reine. Elle, de son côté, ne pensait pas qu'il fût de sa +dignité de rafraîchir la mémoire au contrôleur des finances. Ayant reçu +sa promesse, elle attendait. + +Cependant, elle commençait à s'inquiéter et à s'informer, à chercher les +moyens de parler à monsieur de Calonne sans compromettre la reine, quand +un billet lui vint du ministre. + +«Ce soir, disait-il, l'affaire dont Votre Majesté m'a fait l'honneur de +me charger sera signée au Conseil, et les fonds seront chez la reine +demain matin.» + +Toute sa gaieté revint aux lèvres de Marie-Antoinette. Elle ne songea +plus à rien, pas même à ce lendemain si lourd. + +On la vit même chercher dans ses promenades les plus secrètes allées, +comme pour isoler ses pensées de tout contact matériel et mondain. + +Elle se promenait encore avec madame de Lamballe et le comte d'Artois +qui l'avaient rejointe quand le roi entra au Conseil après son dîner. + +Le roi était d'une humeur difficile. Les nouvelles de Russie se +présentaient mauvaises. Un vaisseau s'était perdu dans le golfe de Lion. +Quelques provinces refusaient l'impôt. Une belle mappemonde, polie et +vernie par le roi lui-même, avait éclaté de chaleur, et l'Europe se +trouvait coupée en deux parties, à la jonction du 30e degré de latitude +avec le 55e de longitude. Sa Majesté boudait tout le monde, même +monsieur de Calonne. + +En vain, celui-ci offrit-il son beau portefeuille parfumé avec sa mine +riante. Le roi se mit, silencieux et morose, à griffonner sur un morceau +de papier blanc des hachures qui signifiaient: tempête--comme les +bonshommes et les chevaux signifiaient: beau temps. + +Car la manie du roi était de dessiner pendant les conseils. Louis XVI +n'aimait pas à regarder les gens en face, il était timide; une plume à +sa main lui donnait assurance et maintien. Pendant qu'il s'occupait +ainsi, l'orateur pouvait développer ses arguments; le roi, levant un +oeil furtif, prenait çà et là un peu du feu de ses regards, tout juste +autant qu'il en fallait pour ne pas oublier l'homme en jugeant l'idée. + +Parlait-il lui-même, et il parlait bien, son dessin ôtait tout air de +prétention à son discours, il n'avait plus de geste à faire; il pouvait +s'interrompre ou s'échauffer à loisir, le trait sur le papier remplaçait +au besoin les ornements de la parole. + +Le roi prit donc la plume, selon son habitude, et les ministres +commencèrent la lecture des projets ou des notes diplomatiques. + +Le roi ne souffla pas le mot, il laissa passer la correspondance +étrangère, comme s'il ne comprenait pas une parole à ce genre de +travail. + +Mais on en vint au détail des comptes du mois; il leva la tête. + +Monsieur de Calonne venait d'ouvrir un mémoire relatif à l'emprunt +projeté pour l'année suivante. + +Le roi se mit à faire des hachures avec fureur. + +--Toujours emprunter, dit-il, sans savoir comment on rendra; c'est +pourtant un problème cela, monsieur de Calonne. + +--Sire, un emprunt, c'est la saignée faite à une source, l'eau disparaît +d'ici pour abonder là. Il y a plus, elle se voit doublée par les +aspirations souterraines. Et d'abord, au lieu de dire comment +paierons-nous, il faudrait dire: comment et sur quoi emprunterons-nous? +car le problème dont parlait Votre Majesté n'est pas: avec quoi +rendra-t-on? mais bien: trouvera--t-on des créanciers? + +Le roi poussa les hachures jusqu'au noir le plus opaque; mais il +n'ajouta pas un mot: ses traits parlaient d'eux-mêmes. + +Monsieur de Calonne ayant exposé son plan, avec l'approbation de ses +collègues, le roi prit le projet et le signa, bien qu'en soupirant. + +--Maintenant que nous avons de l'argent, dit monsieur de Calonne en +riant, dépensons. + +Le roi regarda son ministre avec une grimace, et de la hachure fit un +énorme pâté d'encre. + +Monsieur de Calonne lui passa un état, composé de pensions, de +gratifications, d'encouragements, de dons et de soldes. + +Le travail était court, bien détaillé. Le roi tourna les pages et courut +au total. + +--Un million cent mille livres pour si peu! Comment cela se fait-il? + +Et il laissa reposer la plume. + +--Lisez, sire, lisez, et veuillez remarquer que, sur les onze cent mille +livres, un seul article est porté à cinq cent mille livres. + +--Quel article, monsieur le contrôleur général? + +--L'avance faite à Sa Majesté la reine, sire. + +--À la reine! s'écria Louis XVI.... Cinq cent mille livres à la reine! +Eh! monsieur, ce n'est pas possible. + +--Pardon, sire; mais le chiffre est exact. + +--Cinq cent mille livres à la reine! répéta le roi. Il faut qu'il y ait +erreur. La semaine dernière... non, la quinzaine, j'ai fait payer le +trimestre à Sa Majesté. + +--Sire, si la reine a eu besoin d'argent--et l'on sait comment Sa +Majesté en use--, il n'est point extraordinaire.... + +--Non, non! s'écria le roi, qui éprouva le besoin de faire parler de son +économie et de concilier quelques applaudissements à la reine quand elle +irait à l'Opéra; la reine ne veut pas de cette somme-là, monsieur de +Calonne. La reine m'a dit qu'un vaisseau vaut mieux que des joyaux. La +reine pense que si la France emprunte pour nourrir ses pauvres, nous +autres riches nous devons prêter à la France. Donc, si la reine a besoin +de cet argent, son mérite sera plus grand de l'attendre; et je vous +garantis, moi, qu'elle l'attendra. + +Les ministres applaudirent beaucoup cet élan patriotique du roi, que le +divin Horace n'eût pas appelé _Uxorius_ en ce moment. + +Seul, monsieur de Calonne, qui savait l'embarras de la reine, insista +sur l'allocation. + +--Vraiment, dit le roi, vous êtes plus intéressé pour nous que +nous-mêmes. Calmez-vous, monsieur de Calonne. + +--La reine, sire, m'accusera d'avoir été bien peu zélé pour son service. + +--Je plaiderai votre cause auprès d'elle. + +--La reine, sire, ne demande jamais que forcée par la nécessité. + +--Si la reine a des besoins, ils sont moins impérieux, je l'espère, que +ceux des pauvres, et elle en conviendra toute la première. + +--Sire.... + +--Article entendu, fit le roi résolument. + +Et il prit la plume aux hachures. + +--Vous biffez ce crédit, sire? fit monsieur de Calonne consterné. + +--Je le biffe, répondit majestueusement Louis XVI. Et il me semble +entendre d'ici la voix généreuse de la reine me remercier d'avoir si +bien compris son coeur. + +Monsieur de Calonne se mordit les lèvres; Louis, content de ce sacrifice +personnel héroïque, signa tout le reste avec une bonne foi aveugle. + +Et il dessina un beau zèbre, entouré de zéros, en répétant: + +--J'ai gagné ce soir cinq cent mille livres: une jolie journée de roi, +Calonne; vous donnerez cette bonne nouvelle à la reine; vous verrez, +vous verrez. + +--Ah! mon Dieu! sire, murmura le ministre, je serais au désespoir de +vous ôter la joie de cet aveu. À chacun selon ses mérites. + +--Soit, répliqua le roi. Levons la séance. Assez de besogne quand la +besogne est bonne. Ah! voilà la reine qui revient; allons-nous au-devant +d'elle, Calonne? + +--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais j'ai ma signature. + +Et il s'esquiva le plus promptement possible par le corridor. + +Le roi alla bravement et tout épanoui au-devant de Marie-Antoinette, qui +chantait dans le vestibule, en appuyant son bras sur celui du comte +d'Artois. + +--Madame, dit-il, vous avez fait une bonne promenade, n'est-ce pas? + +--Excellente, sire, et vous, avez-vous fait un bon travail? + +--Jugez-en, je vous ai gagné cinq cent mille livres. + +«Calonne a tenu parole», pensa la reine. + +--Figurez-vous, ajouta Louis XVI, que Calonne vous avait porté sur le +crédit pour un demi million. + +--Oh! fit Marie-Antoinette en souriant. + +--Et moi... j'ai biffé. Voilà cinq cent mille livres de gagnées d'un +revers de plume. + +--Comment, biffé? dit la reine en pâlissant. + +--Tout net; cela va vous faire un bien énorme. Bonsoir, madame, bonsoir. + +--Sire! Sire! + +--J'ai grand-faim. Je rentre. N'est-ce pas que j'ai bien gagné mon +souper? + +--Sire! écoutez donc. + +Mais Louis XVI sautilla et s'enfuit, radieux de sa plaisanterie, +laissant la reine ébahie, muette et consternée. + +--Mon frère, faites-moi chercher monsieur de Calonne, dit-elle enfin au +comte d'Artois, il y a quelque mauvais tour là-dessous. + +Justement on apportait à la reine le billet suivant du ministre: + +«Votre Majesté aura su que le roi avait refusé le crédit. C'est +incompréhensible, madame, et je me suis retiré du Conseil, malade et +pénétré de douleur.» + +--Lisez, fit-elle en passant le billet au comte d'Artois. + +--Et il y a des gens qui disent que nous dilapidons les finances, ma +soeur! s'écria le prince. C'est là un procédé.... + +--De mari, murmura la reine. Adieu, mon frère. + +--Recevez mes compliments de condoléance, chère soeur; me voilà averti, +moi qui voulais demander demain. + +--Qu'on m'aille quérir madame de La Motte, dit la reine à madame de +Misery, après une longue méditation, partout où elle sera, et sur le +champ. + + + + +Chapitre LX + +Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme + + +Le courrier qu'on expédia à Paris, à madame de La Motte, trouva la +comtesse, ou plutôt ne la trouva pas chez le cardinal de Rohan. + +Jeanne était allée rendre visite à Son Éminence; elle y avait dîné, elle +y soupait, et s'entretenait avec lui de cette restitution +malencontreuse, quand le courrier vint demander si la comtesse se +trouvait chez monsieur de Rohan. + +Le suisse, en habile homme, répondit que Son Éminence était sortie, et +que madame de La Motte n'était pas à l'hôtel, mais que rien n'était plus +aisé que de lui faire dire ce dont la reine avait chargé son messager, +attendu qu'elle viendrait probablement le soir à l'hôtel. + +--Qu'elle se rende à Versailles le plus vite qu'il se pourra, dit le +coureur, et il partit ayant semé le même avis dans tous les domiciles +présumés de la nomade comtesse. + +Mais à peine le messager fut-il parti, que le suisse, faisant sa +commission sans aller bien loin, envoya sa femme prévenir madame de La +Motte chez monsieur de Rohan, où les deux associés philosophaient à +loisir sur l'instabilité des grosses sommes d'argent. + +La comtesse, à l'avertissement, comprit qu'il y avait urgence à partir. +Elle demanda deux bons chevaux au cardinal, qui l'installa lui-même dans +une berline sans armoiries, et tandis qu'il faisait force commentaires +sur ce message, la comtesse roulait si bien qu'en une heure elle +arrivait devant le château. + +Quelqu'un l'attendait qui l'introduisit sans retard auprès de +Marie-Antoinette. + +La reine était retirée dans sa chambre. Le service de nuit tout fait: +plus une femme dans l'appartement, excepté madame de Misery, qui lisait +dans le petit boudoir. + +Marie-Antoinette brodait ou feignait de broder, prêtant une oreille +inquiète à tous les bruits du dehors, lorsque Jeanne se précipita +au-devant d'elle. + +--Ah! s'écria la reine, vous voici, tant mieux. Une nouvelle... +comtesse. + +--Bonne! madame? + +--Jugez-en. Le roi a refusé les cinq cent mille livres. + +--À monsieur de Calonne? + +--À tout le monde. Le roi ne veut plus me donner d'argent. Ces choses là +n'arrivent qu'à moi. + +--Mon Dieu! murmura la comtesse. + +--C'est à ne pas croire, n'est-ce pas, comtesse? Refuser, biffer +l'ordonnance déjà faite. Enfin, ne parlons plus de ce qui est mort. Vous +allez vite retourner à Paris. + +--Oui, madame. + +--Et dire au cardinal, puisqu'il a mis tant de dévouement à me faire +plaisir, que j'accepte ses cinq cent mille livres jusqu'au prochain +trimestre. C'est égoïste de ma part, comtesse! mais il le faut... +j'abuse. + +--Eh! madame, murmura Jeanne, nous sommes perdues, monsieur le cardinal +n'a plus d'argent. + +La reine fit un bond, comme si elle venait d'être blessée ou insultée. + +--Plus... d'argent... balbutia-t-elle. + +--Madame, une créance sur laquelle ne comptait plus monsieur de Rohan +lui est revenue. C'était une dette d'honneur, il a payé. + +--Cinq cent mille livres? + +--Oui, madame. + +--Mais.... + +--Son dernier argent.... Plus de ressources! + +La reine s'arrêta comme étourdie par ce malheur. + +--Je suis bien éveillée, n'est-ce pas? dit-elle. C'est bien à moi +qu'arrivent tous ces mécomptes? Comment savez-vous cela, comtesse, que +monsieur de Rohan n'a plus d'argent? + +--Il me contait ce désastre, il y a une heure et demie, madame. Ce +désastre est d'autant moins réparable que les cinq cent mille livres +étaient ce qu'on appelle le fond du tiroir. + +La reine appuya son front sur ses deux mains. + +--Il faut prendre un parti, dit-elle. + +«Que va faire la reine?» pensa Jeanne. + +--Voyez-vous, comtesse, c'est une leçon terrible, qui me punira d'avoir +fait en cachette du roi une action de médiocre importance, de médiocre +ambition ou de mesquine coquetterie. Je n'avais aucun besoin de ce +collier, avouez-le? + +--C'est vrai, madame, mais si une reine ne consultait que ses besoins et +ses goûts.... + +--Je veux consulter avant tout ma tranquillité, le bonheur de ma maison. +Il ne fallait rien moins que ce premier échec pour me prouver à combien +d'ennuis j'allais m'exposer, combien était féconde en disgrâces la route +que j'avais choisie, j'y renonce. Allons franchement, allons librement, +allons simplement. + +--Madame! + +--Et pour commencer, sacrifions notre vanité sur l'autel du devoir, +comme dirait monsieur Dorat. + +Puis, avec un soupir: + +--Ah! ce collier était bien beau, cependant, murmura-t-elle. + +--Il l'est encore, madame, et c'est de l'argent vivant, ce collier. + +--Dès à présent, il n'est plus qu'un tas de pierres pour moi. Les +pierres, on en fait, quand on a joué avec elles, ce que font les enfants +après la partie de marelle, on les jette, on les oublie. + +--Que veut dire la reine? + +--La reine veut dire, chère comtesse, que vous allez reprendre l'écrin +apporté... par monsieur de Rohan... le reporter aux joailliers Boehmer +et Bossange. + +--Le leur rendre? + +--Précisément. + +--Mais, madame, Votre Majesté a donné deux cent cinquante mille livres +d'arrhes. + +--C'est encore deux cent cinquante mille livres que je gagne, comtesse; +me voilà d'accord avec les comptes du roi. + +--Madame! madame! s'écria la comtesse, perdre ainsi un quart de million! +Car il peut arriver que les joailliers fassent des difficultés pour +rendre des fonds dont ils auraient disposé. + +--J'y compte et leur abandonne les arrhes, à condition que le marché +sera rompu. Depuis que j'entrevois ce but, comtesse, je me sens plus +légère. Avec ce collier sont venus s'installer ici les soucis, les +chagrins, les craintes, les soupçons. Jamais ces diamants n'auraient eu +assez de feux pour sécher toutes les larmes que je sens peser en nuages +sur moi. Comtesse, emportez-moi cet écrin tout de suite. Les joailliers +font là une bonne affaire. Deux cent cinquante mille livres de +pot-de-vin, c'est un bénéfice; c'est le bénéfice qu'ils faisaient sur +moi, et, de plus, ils ont le collier. Je pense qu'ils ne se plaindront +pas, et que nul n'en saura rien. + +«Le cardinal n'a agi qu'en vue de me faire plaisir. Vous lui direz que +mon plaisir est de n'avoir plus ce collier, et s'il est homme d'esprit, +il me comprendra; s'il est bon prêtre, il m'approuvera et m'affermira +dans mon sacrifice.» + +En disant ces mots, la reine tendait à Jeanne l'écrin fermé. Celle-ci le +repoussa doucement. + +--Madame, dit-elle, pourquoi ne pas essayer d'obtenir encore un délai? + +--Demander... non! + +--J'ai dit obtenir, madame. + +--Demander, c'est s'humilier, comtesse; obtenir, c'est être humiliée. Je +concevrais peut-être qu'on s'humiliât pour une personne aimée, pour +sauver une créature vivante, fût-ce son chien; mais pour avoir le droit +de garder ces pierres qui brûlent comme le charbon allumé sans être plus +lumineuses et aussi durables, oh! comtesse, voilà ce que nul conseil ne +pourra jamais me décider à accepter. Jamais! Emportez l'écrin, ma chère, +emportez! + +--Mais songez, madame, au bruit que ces joailliers vont faire, par +politesse, au moins, et pour vous plaindre. Votre refus sera aussi +compromettant que l'eût été votre acquiescement. Tout le public saura +que vous avez eu les diamants en votre pouvoir. + +--Nul ne saura rien. Je ne dois plus rien à ces joailliers; je ne les +recevrai plus; c'est bien le moins qu'ils se taisent pour mes deux cent +cinquante mille livres; et mes ennemis, au lieu de dire que j'achète des +diamants un million et demi, diront seulement que je jette mon argent +dans le commerce. C'est moins désagréable. Emportez, comtesse, emportez, +et remerciez bien monsieur de Rohan pour sa bonne grâce et sa bonne +volonté. + +Et par un mouvement impérieux, la reine remit l'écrin à Jeanne, qui ne +sentit pas ce poids entre ses mains sans une certaine émotion. + +--Vous n'avez pas de temps à perdre, poursuivit la reine; moins les +joailliers auront d'inquiétude, plus nous serons assurées du secret; +repartez vite, et que nul ne voie l'écrin. Touchez d'abord chez vous, +dans la crainte qu'une visite chez Boehmer à cette heure n'éveille les +soupçons de la police, qui certainement s'occupe de ce qu'on fait chez +moi; puis, quand votre retour aura dépisté les espions, rendez-vous chez +les joailliers, et rapportez-moi un reçu d'eux. + +--Oui, madame, il en sera fait ainsi, puisque vous le voulez. + +Elle serra l'écrin sous son mantelet, ayant soin que rien ne trahît le +volume de la boîte, et monta en carrosse avec tout le zèle que réclamait +l'auguste complice de son action. + +D'abord, pour obéir, elle se fit conduire chez elle, et renvoya le +carrosse chez monsieur de Rohan, afin de ne rien dévoiler du secret au +cocher qui l'avait conduite. Ensuite, elle se fit déshabiller pour +prendre un costume moins élégant, plus propre à cette course nocturne. + +Sa femme de chambre l'habilla rapidement et observa qu'elle était +pensive et distraite durant cette opération, ordinairement honorée de +toute l'attention d'une femme de cour. + +Jeanne réellement ne songeait pas à sa toilette, elle se laissait faire, +elle tendait sa réflexion vers une idée étrange inspirée par l'occasion. + +Elle se demandait si le cardinal ne commettait pas une grande faute en +laissant la reine rendre cette parure, et si la faute commise n'allait +pas devenir un amoindrissement pour la fortune que monsieur de Rohan +rêvait et pouvait se flatter d'atteindre, participant aux petits secrets +de la reine. + +Agir selon l'ordre de Marie-Antoinette sans consulter monsieur de Rohan, +n'était-ce pas manquer aux premiers devoirs de l'association? Fût-il à +bout de toutes ressources, le cardinal n'aimerait-il pas mieux se vendre +lui-même que de laisser la reine privée d'un objet qu'elle avait +convoité? + +«Je ne puis faire autrement, se dit Jeanne, que de consulter le +cardinal. + +«Quatorze cent mille livres! ajouta-t-elle dans sa pensée; jamais il +n'aura quatorze cent mille livres!» + +Puis, tout à coup, se tournant vers sa femme de chambre: + +--Sortez, Rose, dit-elle. + +La femme de chambre obéit et madame de La Motte continua son monologue +mental. + +«Quelle somme! quelle fortune! quelle radieuse vie, et comme toute la +félicité, tout l'éclat que procure une pareille somme sont bien +représentés par ce petit serpent en pierres qui flamboie dans l'écrin +que voici.» + +Elle ouvrit l'écrin et se brûla les yeux au contact de ces ruisselantes +flammes. Elle tira le collier du satin, le roula dans ses doigts, +l'enferma dans ses deux petites mains en disant: + +--Quatorze cent mille livres qui tiennent là-dedans, car ce collier vaut +quatorze cent mille livres argent réel, et les joailliers le paieraient +ce prix encore aujourd'hui. + +Étrange destinée qui permet à la petite Jeanne de Valois, mendiante et +obscure, de toucher de sa main la main d'une reine, la première du +monde, et de posséder dans ses mains aussi, pour une heure il est vrai, +quatorze cent mille livres, une somme qui ne marche jamais seule en ce +monde, et que l'on fait toujours escorter par des gardiens armés ou par +des garanties qui ne peuvent être moindres en France que celles d'un +cardinal et d'une reine. + +«Tout cela dans mes dix doigts!... Comme c'est lourd et comme c'est +léger! + +«Pour emporter en or, précieux métal, l'équivalent de cet écrin, +j'aurais besoin de deux chevaux; pour l'emporter en billets de caisse... +et les billets de caisse sont-ils toujours payés? ne faut-il pas signer, +contrôler? Et puis un billet, c'est du papier: le feu, l'air, l'eau le +détruisent. Un billet de caisse n'a pas de cours dans tous les pays; il +trahit son origine, il décèle le nom de son auteur, le nom de son +porteur. Un billet de caisse après un certain temps perd une partie de +sa valeur ou sa valeur entière. Les diamants, au contraire, sont la dure +matière qui résiste à tout, et que tout homme connaît, apprécie, admire +et achète, à Londres, à Berlin, à Madrid, au Brésil même. Tous +comprennent un diamant, un diamant surtout de la taille et de l'eau +qu'on trouve dans ceux-ci! Qu'ils sont beaux! Qu'ils sont admirables! +Quel ensemble et quel détail! Chacun d'eux détaché vaut peut-être plus, +proportions gardées, qu'ils ne valent tous ensemble! + +«Mais à quoi vais-je penser, dit-elle, tout à coup; vite prenons le +parti soit d'aller trouver le cardinal, soit de rendre le collier à +Boehmer, ainsi que m'en a chargé la reine.» + +Elle se leva, tenant toujours dans sa main les diamants qui +s'échauffaient et resplendissaient. + +«Ils vont donc rentrer chez le froid bijoutier, qui les pèsera et les +polira de sa brosse. Eux qui pouvaient briller sur le sein de +Marie-Antoinette.... Boehmer se récriera d'abord, puis se rassurera en +songeant qu'il a le bénéfice et conserve la marchandise. Ah! j'oubliais! +dans quelle forme faut-il que je fasse rédiger le reçu du joaillier? +C'est grave; oui, il y a dans cette rédaction beaucoup de diplomatie à +faire. Il faut que l'écrit n'engage, ni Boehmer, ni la reine, ni le +cardinal, ni moi. + +«Je ne rédigerai jamais seule un pareil acte. J'ai besoin d'un conseil. + +«Le cardinal.... Oh! non. Si le cardinal m'aimait plus ou s'il était plus +riche et qu'il me donnât les diamants...» + +Elle s'assit sur son sofa, les diamants roulés autour de sa main, la +tête brûlante, pleine de pensées confuses et qui parfois l'épouvantaient +et qu'elle repoussait avec une énergie fiévreuse. + +Soudain son oeil devint plus calme, plus fixe, plus arrêté sur une image +de pensée uniforme; elle ne s'aperçut pas que les minutes passaient, que +tout prenait en elle un aplomb désormais inébranlable; que pareille à +ces nageurs qui ont posé le pied dans la vase des fleuves, chaque +mouvement qu'elle faisait pour se dégager la plongeait plus avant. Une +heure se passa dans cette muette et profonde contemplation d'un but +mystérieux. + +Après quoi elle se leva lentement, pâlie comme la prêtresse par +l'inspiration, et sonna sa femme de chambre. + +Il était deux heures du matin. + +--Trouvez-moi un fiacre, dit-elle, ou une brouette s'il n'y a plus de +voiture. + +La servante trouva un fiacre qui dormait dans la vieille rue du Temple. + +Madame de La Motte monta seule et renvoya sa camériste. + +Dix minutes après, le fiacre s'arrêtait à la porte du pamphlétaire +Réteau de Villette. + + + + +Chapitre LXI + +Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine + + +Le résultat de cette visite nocturne faite au pamphlétaire Réteau de +Villette apparut seulement le lendemain, et voici de quelle façon: + +À sept heures du matin, madame de La Motte fit parvenir à la reine une +lettre qui contenait le reçu des joailliers. Cette pièce importante +était ainsi conçue: + +«Nous soussignés, reconnaissons avoir repris en possession le collier de +diamants primitivement vendu à la reine moyennant une somme de seize +cent mille livres, les diamants n'ayant pas agréé à Sa Majesté, qui nous +a dédommagés de nos démarches et de nos déboursés par l'abandon d'une +somme de deux cent cinquante mille livres, versée en nos mains. + + «Signé: BOEHMER ET BOSSANGE» + +La reine, alors tranquille sur l'affaire qui l'avait tourmentée trop +longtemps, enferma le reçu dans son chiffonnier et n'y pensa plus. + +Mais, par une étrange contradiction, avec ce billet, les joailliers +Boehmer et Bossange reçurent deux jours après la visite du cardinal de +Rohan, qui avait conservé, lui, quelques inquiétudes sur le paiement du +premier solde convenu entre les vendeurs et la reine. + +Monsieur de Rohan trouva Boehmer dans sa maison du quai de l'école. +Depuis le matin, échéance de ce premier terme, s'il y eût eu retard ou +refus, l'alarme devait être au camp des joailliers. + +Mais tout, au contraire, dans la maison de Boehmer, respirait le calme, +et monsieur de Rohan fut heureux de trouver bon visage aux valets, dos +rond et queue frétillante au chien du logis. Boehmer reçut son client +illustre avec l'épanchement de la satisfaction. + +--Eh bien! dit le premier, c'était aujourd'hui le terme du paiement. La +reine a donc payé? + +--Monseigneur, non, répondit Boehmer. Sa Majesté n'a pu donner d'argent. +Vous savez que monsieur de Calonne s'est vu refuser par le roi. Tout le +monde en parle. + +--Oui, tout le monde en parle, Boehmer, et c'est justement ce refus qui +m'amène. + +--Mais, continua le joaillier, Sa Majesté est excellente et de bonne +volonté. N'ayant pu payer, elle a garanti la dette, et nous n'en +demandons pas davantage. + +--Ah! tant mieux, s'écria le cardinal; garanti la dette, dites-vous? +c'est très bien; mais... comment? + +--De la façon la plus simple et la plus délicate, répliqua le joaillier, +d'une façon toute royale. + +--Par l'entremise de cette spirituelle comtesse, peut-être? + +--Non, monseigneur, non. Madame de La Motte n'a pas même paru, et voilà +ce qui nous a beaucoup flattés, monsieur Bossange et moi. + +--Pas paru! la comtesse n'a pas paru?... Croyez bien qu'elle est pour +quelque chose cependant dans ceci, monsieur Boehmer. Toute bonne +inspiration doit émaner de la comtesse. Je n'ôte rien à Sa Majesté, vous +comprenez. + +--Monseigneur va juger si Sa Majesté a été délicate et bonne pour nous. +Des bruits s'étaient répandus sur le refus du roi pour l'ordonnancement +des cinq cent mille livres; nous autres nous écrivîmes à madame de La +Motte. + +--Quand cela? + +--Hier, monseigneur. + +--Que répondit-elle? + +--Votre Éminence n'en sait rien? dit Boehmer avec une imperceptible +nuance de respectueuse familiarité. + +--Non, voilà trois jours que je n'ai eu l'honneur de voir madame la +comtesse, repartit le prince en vrai prince. + +--Eh bien! monseigneur, madame de La Motte répondit ce seul mot: +_Attendez_! + +--Par écrit? + +--Non, monseigneur, de vive voix. Notre lettre priait madame de La Motte +de vous demander une audience, et de prévenir la reine que le paiement +approchait. + +--Le mot _attendez_ était tout naturel, repartit le cardinal. + +--Nous attendîmes donc, monseigneur, et hier au soir nous reçûmes de la +reine, par un courrier très mystérieux, une lettre. + +--Une lettre? À vous, Boehmer? + +--Ou plutôt une reconnaissance en bonne forme, monseigneur. + +--Voyons! fit le cardinal. + +--Oh! je vous la montrerais, si nous ne nous étions juré, mon associé et +moi, de ne la faire voir à personne. + +--Et pourquoi? + +--Parce que cette réserve nous est imposée par la reine elle-même, +monseigneur; jugez-en, Sa Majesté nous recommande le secret. + +--Ah! c'est différent, vous êtes très heureux, vous messieurs les +bijoutiers, d'avoir des lettres de la reine. + +--Pour treize cent cinquante mille livres, monseigneur, dit le joaillier +en ricanant, on peut avoir.... + +--Dix millions, et cent millions ne paient pas de certaines choses, +monsieur, repartit sévèrement le prélat. Enfin, vous êtes bien garantis? + +--Autant que possible, monseigneur. + +--La reine reconnaît la dette? + +--Bien et dûment. + +--Et s'engage à payer.... + +--Dans trois mois cinq cent mille livres; le reste dans le semestre. + +--Et... les intérêts? + +--Oh! monseigneur, un mot de Sa Majesté les garantit. _Faisons_, ajoute +Sa Majesté avec bonté, _faisons cette affaire entre nous_; _entre nous_, +Votre Excellence comprend bien la recommandation; _vous n'aurez pas lieu +de vous en repentir_. Et elle signe! Dès à présent, voyez-vous, +monseigneur, c'est pour mon associé comme pour moi une affaire +d'honneur. + +--Me voilà quitte envers vous, monsieur Boehmer, dit le cardinal charmé; +à bientôt une autre affaire. + +--Quand Votre Excellence daignera nous honorer de sa confiance. + +--Mais remarquez encore en ceci la main de cette aimable comtesse.... + +--Nous sommes bien reconnaissants à madame de La Motte, monseigneur, et +nous sommes convenus, monsieur Bossange et moi, de reconnaître ses +bontés, quand le collier, payé intégralement, nous aura été remis en +argent comptant. + +--Chut! chut! fit le cardinal, vous ne m'avez pas compris. + +Et il regagna son carrosse, escorté par les respects de toute la maison. + +On peut maintenant lever le masque. Pour personne le voile n'est resté +sur la statue. Ce que Jeanne de La Motte a fait contre sa bienfaitrice, +chacun l'a compris en la voyant emprunter la plume du pamphlétaire +Réteau de Villette. Plus d'inquiétude chez les joailliers, plus de +scrupules chez la reine, plus de doute chez le cardinal. Trois mois sont +donnés à la perpétration du vol et du crime; dans ces trois mois, les +fruits sinistres auront mûri assez pour que la main scélérate les +cueille. + +Jeanne retourna chez monsieur de Rohan, qui lui demanda comment s'y +était prise la reine pour assoupir ainsi les exigences des joailliers. + +Madame de La Motte répondit que la reine avait fait aux joailliers une +confidence; que le secret était recommandé; qu'une reine qui paie a déjà +trop besoin de se cacher, mais qu'elle s'y trouve bien autrement forcée +encore quand elle demande du crédit. + +Le cardinal convint qu'elle avait raison, et en même temps il demanda si +on se souvenait encore de ses bonnes intentions. + +Jeanne fit un tel tableau de la reconnaissance de la reine, que monsieur +de Rohan fut enthousiasmé bien plus comme galant que comme sujet; bien +plus dans son orgueil que dans son dévouement. + +Jeanne, en menant cette conversation à son but, avait résolu de rentrer +paisiblement chez elle, de s'aboucher avec un marchand de pierreries, de +vendre pour cent mille écus de diamants, et de gagner l'Angleterre ou la +Russie, pays libres, dans lesquels elle vivrait richement avec cette +somme pendant cinq à six années, au bout desquelles, sans pouvoir être +inquiétée, elle commencerait à vendre avantageusement, en détail, le +reste des diamants. + +Mais tout ne réussit pas à ses souhaits. Aux premiers diamants qu'elle +fit voir à deux experts, la surprise des Argus et leurs réserves +effrayèrent la vendeuse. L'un offrait des sommes méprisables, l'autre +s'extasiait devant les pierres en disant qu'il n'en avait jamais vu de +semblables, sinon dans le collier de Boehmer. + +Jeanne s'arrêta. Un pas de plus elle était trahie. Elle comprit que +l'imprudence en pareil cas, c'était la ruine, que la ruine c'était un +pilori et une prison perpétuelle. Serrant les diamants dans la plus +profonde de ses cachettes, elle résolut de se munir d'armes défensives +si solides, d'armes offensives si acérées, qu'en cas de guerre, ceux-là +fussent vaincus d'avance qui se présenteraient au combat. + +Louvoyer entre les désirs du cardinal, qui chercherait toujours à +savoir, entre les indiscrétions de la reine, qui se vanterait toujours +d'avoir refusé, c'était un danger terrible. Un mot échangé entre la +reine et le cardinal, et tout se découvrait. Jeanne se réconforta en +songeant que le cardinal, amoureux de la reine, avait comme tous les +amoureux un bandeau sur le front, et par conséquent tomberait dans tous +les pièges que la ruse lui tendrait sous une ombre d'amour. + +Mais ce piège, il fallait qu'une main habile le présentât de façon à y +prendre les deux intéressés. Il fallait que si la reine découvrait le +vol, elle n'osât se plaindre, que si le cardinal découvrait la fourbe, +il se sentît perdu. C'était un coup de maître à jouer contre deux +adversaires qui, d'avance, avaient toute la galerie pour eux. + +Jeanne ne recula pas. Elle était de ces natures intrépides qui poussent +le mal jusqu'à l'héroïsme, le bien jusqu'au mal. Une seule pensée la +préoccupa dès ce moment, celle d'empêcher une entrevue du cardinal et de +la reine. + +Tant qu'elle, Jeanne, serait entre eux, rien n'était perdu; si, en +arrière d'elle, ils échangeaient un mot, ce mot ruinait chez Jeanne la +fortune de l'avenir, échafaudée sur l'innocuité du passé. + +«Ils ne se verront plus, dit-elle. Jamais. + +«Cependant, objectait-elle, le cardinal voudra revoir la reine; il y +tentera. + +«N'attendons pas, pensa la rusée, qu'il y tente; inspirons-lui-en +l'idée. Qu'il veuille la voir; qu'il la demande; qu'il se compromette en +le demandant. + +«Oui, mais s'il n'y a que lui de compromis?» + +Et cette pensée la jetait dans une perplexité douloureuse. + +«Lui seul étant compromis, la reine avait son recours; elle parle si +haut, la reine; elle sait si bien arracher un masque aux fourbes! + +«Que faire? Pour que la reine ne puisse accuser, il faut qu'elle ne +puisse ouvrir la bouche; pour fermer cette bouche noble et courageuse, +il faut en comprimer les ressorts par l'initiative d'une accusation. + +«Celui-là n'ose, devant un tribunal, accuser son valet d'avoir volé, qui +peut être convaincu par son valet d'un crime aussi déshonorant que le +vol. Que monsieur de Rohan soit compromis par rapport à la reine, il est +presque sûr que la reine sera compromise quant à monsieur de Rohan. + +«Mais que le hasard n'aille pas rapprocher ces deux êtres intéressés à +découvrir le secret.» + +Jeanne recula tout d'abord devant l'énormité du rocher qu'elle +suspendait sur sa tête. Vivre ainsi, haletante, effarée, sous la menace +d'une pareille chute. + +Oui, mais comment échapper à cette angoisse? Par la fuite! par l'exil, +par le transport en pays étranger des diamants du collier de la reine. + +S'enfuir! chose aisée. Une bonne chaise se procure en dix heures; +l'espace d'un de ces bons sommeils de Marie-Antoinette; l'intervalle que +met le cardinal entre un souper avec des amis et son lever du lendemain. +Que la grande route se développe devant Jeanne; qu'elle offre ses pavés +infinis aux pieds brûlants des chevaux, cela suffit. Jeanne sera libre, +saine, sauve en dix heures. + +Mais quel scandale! quelle honte! Disparue quoique libre; en sûreté +quoique proscrite; Jeanne n'est plus une femme de qualité, c'est une +voleuse, une contumace, que la justice n'atteint pas, mais qu'elle +désigne, que le fer du bourreau ne brûle pas, elle est trop loin, mais +que l'opinion dévore et broie. + +Non. Elle ne s'enfuira pas. Le comble de l'audace et le comble de +l'habileté sont comme les deux sommets de l'Atlas, qui ressemblent aux +jumeaux de la terre. L'un mène à l'autre; l'un vaut l'autre. Qui voit +l'un, voit l'autre. + +Jeanne résolut de payer d'audace et de rester. Elle résolut cela surtout +quand elle eut entrevu la possibilité de créer, entre le cardinal et la +reine, une solidarité de terreur pour le jour où l'un ou l'autre +voudrait s'apercevoir qu'un vol avait été commis dans leur intimité. + +Jeanne s'était demandé combien, en deux ans, rapporterait la faveur de +la reine et l'amour du cardinal; elle avait évalué le revenu de ces deux +bonheurs à cinq ou six cent mille livres, après lesquelles le dégoût, la +disgrâce, l'abandon, viendraient faire expier la faveur, la vogue et +l'engouement. + +«Je gagne à mon plan sept à huit cent mille livres», se dit la comtesse. + +On verra comment cette âme profonde fraya la route tortueuse qui devait +aboutir à la honte pour elle, au désespoir pour les autres. + +«Rester à Paris, résuma la comtesse, faire ferme en assistant à tout le +jeu des deux acteurs; ne leur laisser jouer que le rôle utile à mes +intérêts; choisir parmi les bons moments un moment favorable pour la +fuite; que ce soit une commission donnée par la reine; que ce soit une +véritable disgrâce qu'on saisirait au bond. + +«Empêcher le cardinal de jamais communiquer avec Marie-Antoinette. + +«Voilà surtout la difficulté, puisque monsieur de Rohan est amoureux, +qu'il est prince, qu'il a droit d'entrer chez Sa Majesté plusieurs fois +l'année, et que la reine, coquette, avide d'hommages, reconnaissante +d'ailleurs envers le cardinal, ne se sauvera pas si on la recherche. + +«Ce moyen de séparer les deux augustes personnages, les événements le +fourniront. On aidera les événements. + +«Rien ne serait aussi bon, aussi adroit que d'exciter chez la reine +l'orgueil qui couronne la chasteté. Nul doute qu'une avance un peu vive +du cardinal ne blesse la femme fine et susceptible. Les natures +semblables à celles de la reine aiment les hommages, mais redoutent et +repoussent les attaques. + +«Oui, le moyen est infaillible. En conseillant à monsieur de Rohan de se +déclarer librement, on opérera sur l'esprit de Marie-Antoinette un +mouvement de dégoût, d'antipathie, qui éloignera pour jamais, non pas le +prince de la princesse, mais l'homme de la femme, le mâle de la femelle. +Par cette raison, l'on aura pris des armes contre le cardinal, dont on +paralysera toutes les manoeuvres au grand jour des hostilités. + +«Soit. Mais encore une fois, si l'on rend le cardinal antipathique à la +reine, on n'agit que sur le cardinal: on laisse rayonner la vertu de la +reine, c'est-à-dire qu'on affranchit cette princesse, et qu'on lui donne +cette liberté de langage qui facilite toute accusation et lui donne le +poids de l'autorité. + +«Ce qu'il faut, c'est une preuve contre monsieur de Rohan et contre la +reine; c'est une épée à double tranchant qui blesse à droite et à +gauche, qui blesse en sortant du fourreau, qui blesse en coupant le +fourreau lui-même. + +«Ce qu'il faut, c'est une accusation qui fasse pâlir la reine, qui fasse +rougir le cardinal, qui, accréditée, lave de tout soupçon étranger +Jeanne, confidente des deux principaux coupables. Ce qu'il faut, c'est +une combinaison derrière laquelle, retranchée en temps et lieu, Jeanne +puisse dire: Ne m'accusez pas ou je vous accuse, ne me perdez pas ou je +vous perds. Laissez-moi la fortune, je vous laisserai l'honneur. + +«Cela vaut qu'on le cherche, pensa la perfide comtesse, et je le +chercherai. Mon temps m'est payé à partir d'aujourd'hui.» + +En effet, madame de La Motte s'enfonça dans de bons coussins, s'approcha +de sa fenêtre, brûlée par le doux soleil, et en présence de Dieu, avec +le flambeau de Dieu, elle chercha. + + + + +Chapitre LXII + +La prisonnière + + +Pendant ces agitations de la comtesse, pendant sa rêverie, une scène +d'un autre ordre se passait dans la rue Saint-Claude, en face de la +maison habitée par Jeanne. + +Monsieur de Cagliostro, on se le rappelle, avait logé dans l'ancien +hôtel de Balsamo la fugitive Oliva, poursuivie par la police de monsieur +de Crosne. + +Mademoiselle Oliva, fort inquiète, avait accepté avec joie cette +occasion de fuir à la fois la police et Beausire; elle vivait donc, +retirée, cachée, tremblante, dans cette demeure mystérieuse, qui avait +abrité tant de drames terribles, plus terribles, hélas! que l'aventure +tragi-comique de mademoiselle Nicole Legay. + +Cagliostro l'avait comblée de soins et de prévenances: il semblait doux +à la jeune femme d'être protégée par ce grand seigneur, qui ne demandait +rien, mais qui semblait espérer beaucoup. + +Seulement qu'espérait-il? voilà ce que se demandait inutilement la +recluse. + +Pour mademoiselle Oliva, monsieur de Cagliostro, cet homme qui avait +dompté Beausire, et triomphé des agents de police, était un dieu +sauveur. C'était aussi un amant bien épris, puisqu'il respectait. + +Car l'amour-propre d'Oliva ne lui permettait pas de croire que +Cagliostro eût sur elle d'autre vue que d'en faire un jour sa maîtresse. + +C'est une vertu, pour les femmes qui n'en ont plus, que de croire qu'on +puisse les aimer respectueusement. Ce coeur est bien flétri, bien aride, +bien mort, qui ne compte plus sur l'amour et sur le respect qui suit +l'amour. + +Oliva se mit donc à faire des châteaux en Espagne du fond de son manoir +de la rue Saint-Claude, châteaux chimériques où ce pauvre Beausire, +faut-il l'avouer, trouvait bien rarement sa place. + +Quand le matin, parée de tous les agréments dont Cagliostro avait meublé +ses cabinets de toilette, elle jouait à la grande dame, et repassait les +nuances du rôle de Célimène, elle ne vivait que pour cette heure du jour +à laquelle Cagliostro venait deux fois la semaine s'informer si elle +supportait facilement la vie. + +Alors, dans son beau salon, au milieu d'un luxe réel et d'un luxe +intelligent, la petite créature enivrée s'avouait à elle-même que tout +dans sa vie passée avait été déception, erreur, que contrairement à +l'assertion du moraliste: La vertu fait le bonheur, c'était le bonheur +qui fait immanquablement la vertu. + +Malheureusement il manquait dans la composition de ce bonheur un élément +indispensable, pour que le bonheur durât. + +Oliva était heureuse, mais Oliva s'ennuyait. + +Livres, tableaux, instruments de musique ne l'avaient pas distraite +suffisamment. Les livres n'étaient pas assez libres, ou ceux qui +l'étaient avaient été lus trop vite. Les tableaux sont toujours la même +chose quand on les a regardés une fois--c'est Oliva qui juge et non pas +nous--, et les instruments de musique n'ont qu'un cri, et jamais une +voix pour la main ignorante qui les sollicite. + +Il faut le dire, Oliva ne tarda pas à s'ennuyer cruellement de son +bonheur, et souvent elle eut des regrets mouillés de larmes pour ces +bonnes petites matinées passées à la fenêtre de la rue Dauphine, alors +que, magnétisant la rue de ses regards, elle faisait lever la tête à +tous les passants. + +Et quelles douces promenades dans le quartier Saint-Germain, quand la +mule coquette, élevant sur ses talons de deux pouces un pied d'une +cambrure voluptueuse, chaque pas de la belle marcheuse était un +triomphe, et arrachait aux admirateurs un petit cri, soit de crainte +lorsqu'elle glissait, soit de désir quand après le pied se montrait la +jambe. + +Voilà ce que pensait Nicole enfermée. Il est vrai que les agents de +monsieur le lieutenant de police étaient gens redoutables, il est vrai +que l'hôpital, dans lequel les femmes s'éteignent dans une captivité +sordide, ne valait pas l'emprisonnement éphémère et splendide de la rue +Saint-Claude. Mais à quoi servirait-il d'être femme et d'avoir le droit +de caprice, si l'on ne s'insurgeait pas parfois contre le bien, pour le +changer en mal, au moins en rêve? + +Et puis tout devient bientôt noir à qui s'ennuie. Nicole regretta +Beausire, après avoir regretté sa liberté. Avouons que rien ne change +dans le monde des femmes, depuis le temps où les filles de Judas s'en +allaient, la veille d'un mariage d'amour, pleurer leur virginité sur la +montagne. + +Nous en sommes arrivé à un jour de deuil et d'agacement dans lequel +Oliva, privée de toute société, de toute vue, depuis deux semaines, +entrait dans la plus triste période du mal d'ennui. + +Ayant tout épuisé, n'osant se montrer aux fenêtres ni sortir, elle +commençait à perdre l'appétit de l'estomac, mais non celui de +l'imagination, lequel redoublait, au contraire, au fur et à mesure que +l'autre diminuait. + +C'est à ce moment d'agitation morale, qu'elle reçut la visite, +inattendue ce jour-là, de Cagliostro. + +Il entra comme il en avait l'habitude, par la porte basse de l'hôtel, et +vint, par le petit jardin nouvellement tracé dans les cours, heurter aux +volets de l'appartement occupé par Oliva. + +Quatre coups, frappés à intervalles convenus entre eux, étaient le +signal arrêté d'avance pour que la jeune femme tirât le verrou qu'elle +avait cru devoir demander comme sûreté entre elle et un visiteur muni de +clefs. + +Oliva ne pensait pas que les précautions fussent inutiles pour bien +conserver une vertu qu'en certaines occasions elle trouvait pesante. + +Au signal donné par Cagliostro, elle ouvrit ses verrous avec une +rapidité qui témoignait de son besoin d'avoir une conférence. + +Vive comme une grisette parisienne, elle s'élança au-devant des pas du +noble geôlier, pour le caresser, et d'une voix irritée, rauque, +saccadée: + +--Monsieur, s'écria-t-elle, je m'ennuie, sachez cela. + +Cagliostro la regarda avec un léger mouvement de tête. + +--Vous vous ennuyez, dit-il en refermant la porte, hélas! ma chère +enfant, c'est un vilain mal. + +--Je me déplais ici. J'y meurs. + +--Vraiment! + +--Oui, j'ai de mauvaises pensées. + +--Là! là! fit le comte, en la calmant comme il eût calmé un épagneul, si +vous n'êtes pas bien chez moi, ne m'en veuillez pas trop. Gardez toute +votre colère pour monsieur le lieutenant de police, qui est votre +ennemi. + +--Vous m'exaspérez avec votre sang-froid, monsieur, dit Oliva. J'aime +mieux de bonnes colères que des douceurs pareilles; vous trouvez le +moyen de me calmer, et cela me rend folle de rage. + +--Avouez, mademoiselle, que vous êtes injuste, répondit Cagliostro en +s'asseyant loin d'elle, avec cette affectation de respect ou +d'indifférence qui lui réussissait si bien auprès d'Oliva. + +--Vous en parlez bien à votre aise, vous, dit-elle; vous allez, vous +venez, vous respirez; votre vie se compose d'une quantité de plaisirs +que vous choisissez; moi, je végète dans l'espace que vous m'avez +limité; je ne respire pas, je tremble. Je vous préviens, monsieur, que +votre assistance m'est inutile, si elle ne m'empêche pas de mourir. + +--Mourir! vous! dit le comte en souriant, allons donc! + +--Je vous dis que vous vous conduisez fort mal envers moi, vous oubliez +que j'aime profondément, passionnément quelqu'un. + +--Monsieur Beausire? + +--Oui, Beausire. Je l'aime, vous dis-je. Je ne vous l'ai jamais caché, +je suppose. Vous n'avez pas été vous figurer que j'oublierais mon cher +Beausire? + +--Je l'ai si peu supposé, mademoiselle, que je me suis mis en quatre +pour avoir de ses nouvelles, et que je vous en apporte. + +--Ah! fit Oliva. + +--Monsieur de Beausire, continua Cagliostro, est un charmant garçon. + +--Parbleu! fit Oliva qui ne voyait pas où on la menait. + +--Jeune et joli. + +--N'est-ce pas? + +--Plein d'imagination. + +--De feu... un peu brutal pour moi. Mais... qui aime bien, châtie bien. + +--Vous parlez d'or. Vous avez autant de coeur que d'esprit, et d'esprit +que de beauté: et moi qui sais cela, moi qui m'intéresse à tout amour de +ce monde--c'est une manie--, j'ai songé à vous rapprocher de monsieur de +Beausire. + +--Ce n'était pas votre idée, il y a un mois, dit Oliva en souriant d'un +air contraint. + +--Écoutez donc, ma chère enfant, tout galant homme qui voit une jolie +personne cherche à lui plaire quand il est libre comme je le suis. +Cependant, vous m'avouerez que si je vous ai fait un doigt de cour, cela +n'a pas duré longtemps, hein? + +--C'est vrai, répliqua Oliva du même ton; un quart d'heure au plus. + +--C'était bien naturel que je me désistasse, voyant combien vous aimiez +monsieur de Beausire. + +--Oh! ne vous moquez pas de moi. + +--Non, sur l'honneur! vous m'avez résisté si bien. + +--Oh! n'est-ce pas? s'écria Oliva, enchantée d'avoir été prise en +flagrant délit de résistance. Oui, avouez que j'ai résisté. + +--C'était la suite de votre amour, dit flegmatiquement Cagliostro. + +--Mais le vôtre, à vous, riposta Oliva, il n'était guère tenace, alors. + +--Je ne suis ni assez vieux, ni assez laid, ni assez sot, ni assez +pauvre, pour supporter ou les refus, ou les chances d'une défaite, +mademoiselle; vous eussiez toujours préféré monsieur de Beausire à moi, +je l'ai senti et j'ai pris mon parti. + +--Oh! que non pas, dit la coquette; non pas! Cette fameuse association +que vous m'avez proposée, vous savez bien, ce droit de me donner le +bras, de me visiter, de me courtiser en tout bien tout honneur, est-ce +que ce n'était point un petit reste d'espoir? + +Et en disant ces mots, la perfide brûlait de ses yeux trop longtemps +oisifs le visiteur, qui était venu se prendre au piège. + +--Je l'avoue, répondit Cagliostro, vous êtes d'une pénétration à +laquelle rien ne résiste. + +Et il feignit de baisser les yeux pour n'être pas dévoré par le double +jet de flamme qui jaillissait des regards d'Oliva. + +--Revenons à Beausire, dit-elle, piquée de l'immobilité du comte; que +fait-il, où est-il, ce cher ami? + +Alors Cagliostro, la regardant avec un reste de timidité: + +--Je disais que j'eusse voulu vous réunir à lui, continua-t-il. + +--Non, vous ne disiez pas cela, murmura-t-elle avec dédain; mais puisque +vous me le dites, je le prends pour dit. Continuez. Pourquoi ne +l'avez-vous pas amené, c'eût été charitable. Il est libre, lui.... + +--Parce que, répondit Cagliostro, sans s'étonner de cette ironie, +monsieur de Beausire, qui est comme vous, qui a trop d'esprit, s'est +fait aussi une petite affaire avec la police. + +--Aussi! s'écria Oliva en pâlissant; car cette fois elle sentait le tuf +de la vérité. + +--Aussi, répéta poliment Cagliostro. + +--Qu'a-t-il fait?... balbutia la jeune femme. + +--Une charmante espièglerie, un tour de passe infiniment ingénieux; +j'appelle cela une drôlerie; mais les gens moroses, monsieur de Crosne, +par exemple, vous savez combien il est lourd, ce monsieur de Crosne; eh +bien! ils appellent cela un vol. + +--Un vol! s'écria Oliva épouvantée; mon Dieu! + +--Un joli vol, par exemple; ce qui prouve combien ce pauvre Beausire a +le goût des belles choses. + +--Monsieur... monsieur... il est arrêté? + +--Non, mais il est signalé. + +--Vous me jurez qu'il n'est point arrêté, qu'il ne court aucun risque? + +--Je puis bien vous jurer qu'il n'est point arrêté; mais, quant au +second point, vous n'aurez pas ma parole. Vous sentez bien, ma chère +enfant, que lorsqu'on est signalé, on est suivi, ou recherché du moins, +et qu'avec sa figure, avec sa tournure, avec toutes ses qualités bien +connues, monsieur de Beausire, s'il se montrait, serait tout de suite +dépisté par les limiers. Songez donc un peu à ce coup de filet que +ferait monsieur de Crosne. Prendre vous par monsieur de Beausire, et +monsieur de Beausire par vous. + +--Oh! oui, oui, il faut qu'il se cache! Pauvre garçon! Je vais me cacher +aussi. Faites-moi fuir hors de France, monsieur. Tâchez de me rendre ce +service; parce qu'ici, voyez-vous, enfermée, étouffée, je ne résisterais +pas au désir de faire un jour où l'autre quelque imprudence. + +--Qu'appelez-vous imprudence, ma chère demoiselle? + +--Mais... me montrer, me donner un peu d'air. + +--N'exagérez pas, ma bonne amie; vous êtes déjà toute pâle, et vous +finiriez par perdre votre belle santé. Monsieur de Beausire ne vous +aimerait plus. Non; prenez autant d'air que vous voudrez, régalez-vous +de voir passer quelques figures humaines. + +--Allons! s'écria Oliva, voici que vous êtes dépité contre moi, et que +vous allez aussi m'abandonner. Je vous gêne peut-être? + +--Moi? vous êtes folle? Pourquoi me gêneriez-vous? dit-il d'un sérieux +de glace. + +--Parce que... un homme qui a du goût pour une femme, un homme aussi +considérable que vous, un seigneur aussi beau que vous l'êtes, a le +droit de s'irriter, de se dégoûter même, si une folle comme moi le +rebute. Oh! ne me quittez pas, ne me perdez pas, ne me prenez pas en +haine, monsieur! + +Et la jeune femme, aussi effrayée qu'elle avait été coquette, vint +passer son bras autour du cou de Cagliostro. + +--Pauvre petite! dit celui-ci en déposant un chaste baiser sur le front +d'Oliva; comme elle a peur. N'ayez pas de moi si méchante opinion, ma +fille. Vous couriez un danger, je vous ai rendu service; j'avais des +idées sur vous, j'en suis revenu, mais voilà tout. Je n'ai pas plus de +haine à vous témoigner que vous n'avez de reconnaissance à m'offrir. +J'ai agi pour moi, vous avez agi pour vous, nous sommes quittes. + +--Oh! monsieur, que de bonté, quelle généreuse personne vous faites! + +Et Oliva mit deux bras au lieu d'un sur les épaules de Cagliostro. + +Mais celui-ci la regardant avec sa tranquillité habituelle: + +--Vous voyez bien, Oliva, dit-il, maintenant vous m'offririez votre +amour, je.... + +--Eh bien! fit-elle toute rouge. + +--Vous m'offririez votre adorable personne, je refuserais, tant j'aime à +n'inspirer que des sentiments vrais, purs et dégagés de tout intérêt. +Vous m'avez cru intéressé, vous êtes tombée en ma dépendance. Vous vous +croyez engagée; je vous croirais plus reconnaissante que sensible, plus +effrayée qu'amoureuse: restons comme nous sommes. J'accomplis en cela +votre désir. Je préviens toutes vos délicatesses. + +Oliva laissa tomber ses beaux bras et s'éloigna honteuse, humiliée, dupe +de cette générosité de Cagliostro sur laquelle elle n'avait pas compté. + +--Ainsi, dit le comte, ainsi ma chère Oliva, c'est convenu, vous me +garderez comme un ami, vous aurez toute confiance en moi; vous userez de +ma maison, de ma bourse et de mon crédit, et.... + +--Et je me dirai, fit Oliva, qu'il y a des hommes en ce monde bien +supérieurs à tous ceux que j'ai connus. + +Elle prononça ces mots avec un charme et une dignité qui gravèrent un +trait sur cette âme de bronze dont le corps s'était autrefois appelé +Balsamo. + +«Toute femme est bonne, pensa-t-il, quand on a touché en elle la corde +qui correspond au coeur.» + +Puis se rapprochant de Nicole: + +--À partir de ce soir, vous habiterez le dernier étage de l'hôtel. C'est +un appartement composé de trois pièces placées en observatoire au-dessus +du boulevard et de la rue Saint-Claude. Les fenêtres donnent sur +Ménilmontant et sur Belleville. Quelques personnes pourront vous y voir. +Ce sont des voisins paisibles, ne les craignez pas. Braves gens sans +relations, sans soupçons de ce que vous pouvez être. Laissez-vous voir +par eux, sans vous exposer toutefois, et surtout sans jamais vous +montrer aux passants, car la rue Saint-Claude est parfois explorée par +les agents de monsieur de Crosne; au moins là vous aurez du soleil. + +Oliva frappa joyeusement dans ses mains. + +--Voulez-vous que je vous y conduise? dit Cagliostro. + +--Ce soir? + +--Mais sans doute, ce soir. Est-ce que cela vous gêne? + +Oliva regarda profondément Cagliostro. Un vague espoir rentra dans son +coeur, ou plutôt dans sa tête vaine et pervertie. + +--Allons, dit-elle. + +Le comte prit une lanterne dans l'antichambre, ouvrit lui-même plusieurs +portes, et gravissant un escalier, parvint, suivit d'Oliva, au troisième +étage, dans l'appartement qu'il avait désigné. + +Elle trouva le logis tout meublé, tout fleuri, tout habitable. + +--On dirait que j'étais attendue ici, s'écria-t-elle. + +--Non pas vous, dit le comte, mais moi, qui aime la vue de ce pavillon +et qui souvent y couche. + +Le regard d'Oliva prit les teintes fauves et fulgurantes qui viennent +iriser parfois les prunelles des chats. + +Un mot naissait sur ses lèvres; Cagliostro l'arrêta par ces paroles: + +--Rien ne vous manquera ici, votre femme de chambre sera près de vous +dans un quart d'heure. Bonsoir, mademoiselle. + +Et il disparut, après avoir fait une grande révérence mitigée par un +gracieux sourire. + +La pauvre prisonnière tomba assise, consternée, anéantie sur le lit, +tout prêt, qui attendait dans une élégante alcôve. + +--Je ne comprends absolument rien à ce qui m'arrive, murmura-t-elle en +suivant des yeux cet homme réellement incompréhensible pour elle. + + + + +Chapitre LXIII + +L'observatoire + + +Oliva se mit au lit après le départ de la femme de chambre que lui +envoyait Cagliostro. + +Elle dormit peu, les pensées de toute nature qui naissaient de son +entretien avec le comte ne lui donnèrent que rêves éveillés, inquiétudes +somnolentes; on n'est plus heureux de longtemps quand on est trop riche +ou trop tranquille, après avoir été trop pauvre ou trop agité. + +Oliva plaignit Beausire, elle admira le comte qu'elle ne comprenait pas, +elle ne le croyait plus timide, elle ne le soupçonnait pas insensible. +Elle eut fort peur d'être troublée par quelque sylphe durant son +sommeil, et les moindres bruits du parquet lui causèrent l'agitation +connue de toute héroïne de roman, qui couche dans la _tour du Nord_. + +Avec l'aube s'enfuirent ces terreurs qui n'étaient pas sans charme.... +Nous qui ne craignons pas d'inspirer des soupçons à monsieur Beausire, +nous pouvons hasarder que Nicole n'entrevit pas l'heure de la parfaite +sécurité sans un petit reste de dépit coquet. Nuance intraduisible pour +tout pinceau qui n'a pas signé: Watteau--pour toute plume qui n'a pas +signé: Marivaux ou Crébillon fils. + +Au jour, elle se permit de dormir, savourant la volupté d'absorber dans +sa chambre fleurie les rayons pourprés du soleil levant, de voir les +oiseaux courir sur la petite terrasse de cette fenêtre, où leurs ailes +frôlaient avec des bruits charmants les feuilles des rosiers et les +fleurs des jasmins d'Espagne. + +Et ce fut tard, bien tard, qu'elle se leva, quand deux ou trois heures +d'un sommeil suave eurent posé sur ses paupières, quand bercée entre les +bruits de la rue et les engourdissements veloutés du repos, elle se +sentit assez forte pour rechercher le mouvement, trop forte pour +demeurer gisante et oisive. + +Alors, elle courut tous les coins de cet appartement nouveau, dans +lequel cet incompréhensible sylphe n'avait pas même, l'ignorant qu'il +était, pu trouver une trappe, pour venir glisser autour du lit en +battant des ailes, et cependant les sylphes en ce temps-là, grâce au_ +Comte de Gabalis_, n'avaient rien perdu de leur innocente réputation. + +Oliva surprit les richesses de son logis dans la simplicité de +l'imprévu. Ce ménage de femme avait commencé par être un mobilier +d'homme. On y trouvait tout ce qui peut faire aimer la vie, on y +trouvait surtout le grand jour et le grand air, qui changeraient les +cachots en jardins, si jamais l'air et le jour pénétraient dans une +prison. + +Dire la joie enfantine, c'est-à-dire parfaite, avec laquelle Oliva +courut à la terrasse, se coucha sur les dalles, au milieu des fleurs et +des mousses, semblable à une couleuvre qui sort du nid, nous le ferions +certainement si nous n'avions pas à peindre ses étonnements chaque fois +qu'un mouvement lui découvrait un nouveau spectacle. + +D'abord couchée comme nous venons de le dire, afin de ne pas être vue du +dehors, elle regarda entre les barreaux du balcon les cimes des arbres +des boulevards, les maisons du quartier Popincourt et les cheminées, +océan brumeux dont les vagues inégales s'étageaient à sa droite. + +Inondée de soleil, l'oreille tendue au bruit des carrosses roulant, un +peu rares il est vrai, mais enfin roulant sur le boulevard, elle demeura +ainsi très heureuse pendant deux heures. Elle déjeuna même du chocolat +que lui servit sa femme de chambre et lut une gazette avant d'avoir +songé à regarder dans la rue. + +C'était un dangereux plaisir. + +Les limiers de monsieur de Crosne, ces chiens humains qui chassent le +nez en l'air, pouvaient la voir. Quel épouvantable réveil après un +sommeil si doux! + +Mais cette position horizontale ne pouvait durer, toute bonne qu'elle +fût. Nicole se haussa sur un coude. + +Et alors elle vit les noyers de Ménilmontant, les grands arbres du +cimetière, les myriades de maisons de toutes couleurs qui montaient au +revers du coteau depuis Charonne jusqu'aux buttes Chaumont, dans des +bouquets de verdure, ou sur les tranches gypseuses des falaises, +revêtues de bruyères et de chardons. + +Çà et là, dans les chemins, grêles rubans ondulant au col de ces +montagnettes, dans les sentes des vignes, sur les routes blanches, se +dessinaient de petits êtres vivants, paysans trottant sur leurs ânes, +enfants penchés sur le champ que l'on sarcle, vigneronnes découvrant le +raisin au soleil. Cette rusticité charma Nicole, qui avait toujours +soupiré après la belle campagne de Taverney, depuis qu'elle avait quitté +cette campagne pour ce Paris tant désiré. + +Elle finit pourtant par se rassasier de la campagne, et comme elle avait +pris une position commode et sûre dans ses fleurs, comme elle savait +voir sans risquer d'être vue, elle abaissa ses regards de la montagne à +la vallée, de l'horizon lointain aux maisons d'en face. + +Partout, c'est-à-dire dans l'espace que peuvent embrasser trois maisons, +Oliva trouva les fenêtres closes ou peu avenantes. Ici trois étages +habités par de vieux rentiers accrochant des cages au-dehors, ou +nourrissant des chats à l'intérieur; là, quatre étages dont l'Auvergnat, +supérieur habitant, arrivait seul à portée de la vue, les autres +locataires paraissant être absents, partis pour une campagne quelconque. +Enfin, un peu sur la gauche, à la troisième maison, des rideaux de soie +jaune, des fleurs, et comme pour meubler ce bien-être, un fauteuil +moelleux, qui semblait près de la fenêtre attendre son rêveur ou sa +rêveuse. + +Oliva crut distinguer dans cette chambre, dont le soleil faisait +ressortir la noire obscurité, comme une ombre ambulante à mouvements +réguliers. + +Elle borna là son impatience, se cacha mieux encore qu'elle n'avait fait +jusque-là, et appelant sa femme de chambre, entama une conversation avec +elle pour varier les plaisirs de la solitude par ceux de la société +d'une créature pensante et parlante surtout. + +Mais la femme de chambre fut réservée, contre toutes les traditions. +Elle voulut bien expliquer à sa maîtresse Belleville, Charonne et le +Père-Lachaise. Elle dit le nom des églises de Saint-Ambroise et de +Saint-Laurent; elle démontra la courbe du boulevard et son inclinaison +vers la rive droite de la Seine; mais quand la question tomba sur les +voisins, la femme de chambre ne trouva pas une parole: elle ne les +connaissait pas plus que sa maîtresse. + +L'appartement clair-obscur, aux rideaux de soie jaune, ne fut pas +expliqué à Oliva. Rien sur l'ombre ambulante, rien sur le fauteuil. + +Si Oliva n'eut pas la satisfaction de connaître sa voisine d'avance, au +moins put-elle se promettre de faire sa connaissance par elle-même. Elle +renvoya la trop discrète servante pour se livrer sans témoin à son +exploration. + +L'occasion ne tarda pas à se présenter. Les voisins commencèrent à +ouvrir leurs portes, à faire leur sieste après le repas, à s'habiller +pour la promenade de la Place-Royale ou du Chemin-Vert. + +Oliva les compta. Ils étaient six, bien assortis dans leur dissemblance, +comme il convient à des gens qui ont choisi la rue Saint-Claude pour +leur demeure. + +Oliva passa une partie de la journée à voir leurs gestes, à étudier +leurs habitudes. Elle les passa tous en revue, à l'exception de cette +ombre agitée qui, sans montrer son visage, était venue s'ensevelir dans +le fauteuil près de la fenêtre, et s'absorbait dans une immobile +rêverie. + +C'était une femme. Elle avait abandonné sa tête à sa coiffeuse, qui, +pendant une heure et demie, avait bâti sur le crâne et les tempes un de +ces édifices babyloniens dans lesquels entraient les minéraux, les +végétaux, dans lesquels fussent entrés des animaux, si Léonard s'en fût +mêlé, et si une femme de cette époque eût consenti à faire de sa tête +une arche de Noé avec ses habitants. + +Puis, cette femme coiffée, poudrée, blanche d'ajustements et de +dentelles, s'était réinstallée dans son fauteuil, le col étagé par des +oreillers assez durs pour que cette partie du corps soutînt l'équilibre +du corps entier, et permît au monument de la chevelure de demeurer +intact, sans souci des tremblements de terre qui pouvaient agiter la +base. + +Cette femme immobile ressemblait à ces dieux indiens calés sur leurs +sièges, l'oeil fixe, grâce à la fixité de la pensée, roulant seul dans +son orbite. Selon les besoins du corps ou les caprices de l'esprit, +sentinelle et bon serviteur actif, il faisait à lui seul tout le service +de l'idole. + +Oliva remarqua combien cette dame, ainsi coiffée, était jolie. Combien +son pied, posé sur le bord de la fenêtre et balancé dans une petite mule +de satin rose, était délicat et spirituel. Elle admira le tour du bras, +et celui de la gorge qui repoussait le corset et le peignoir. + +Mais ce qui la frappa par-dessus tout, ce fut cette profondeur de la +pensée toujours tendue vers un but invisible et vague, pensée tellement +impérieuse, qu'elle condamnait le corps tout entier à l'immobilité, +qu'elle l'annihilait par sa volonté. + +Cette femme, que nous avons reconnue et qu'Oliva ne pouvait reconnaître, +ne soupçonnait pas qu'on pût la voir. En face de ses fenêtres, jamais +fenêtre ne s'était ouverte. L'hôtel de monsieur de Cagliostro n'avait +jamais, en dépit des fleurs que Nicole avait trouvées, des oiseaux +qu'elle avait vus voler, découvert ses secrets à sa personne, et à part +les peintres qui l'avaient restauré, nul vivant ne s'était fait voir à +la fenêtre. + +Pour expliquer ce phénomène contredit par la prétendue habitation de +Cagliostro dans le pavillon, un mot suffira. Le comte avait, pendant la +soirée, fait préparer ce logement pour Oliva, comme il l'eût fait +disposer pour lui. Il s'était pour ainsi dire menti à lui-même, tant ses +ordres avaient été bien exécutés. + +La dame à la belle coiffure restait donc ensevelie dans ses pensées; +Oliva se figura que cette belle personne, rêvant ainsi, rêvait à ses +amours traversées. + +Sympathie dans la beauté, sympathie dans la solitude, dans l'âge, dans +l'ennui, que de liens pour attacher l'une à l'autre deux âmes qui +peut-être se cherchaient, grâce aux combinaisons mystérieuses, +irrésistibles et intraduisibles du Destin. + +Dès qu'elle eut vu cette solitaire pensive, Oliva n'en put détacher ses +yeux. + +Il y avait une sorte de pureté morale dans cette attraction de la femme +vers la femme. Ces délicatesses sont plus communes qu'on ne croit +généralement parmi ces malheureuses créatures dont le corps est devenu +l'agent principal dans les fonctions de la vie. + +Pauvres exilées du paradis spirituel, elles regrettent les jardins +perdus et les anges souriants qui se cachent sous les mystiques +ombrages. + +Oliva crut voir une soeur de son âme dans la belle recluse. Elle +construisit un roman pareil à son roman, se figurant, la naïve fille, +qu'on ne pouvait être jolie, élégante, et demeurer perdue rue +Saint-Claude sans avoir quelque grave inquiétude au fond de son coeur. + +Quand elle eut bien forgé d'airain et de diamant sa fable romanesque, +Oliva, comme toutes les natures exceptionnelles, se laissa enlever par +sa féerie; elle prit des ailes pour courir dans l'espace au-devant de sa +compagne, à qui, dans son impatience, elle eût voulu voir pousser des +ailes pareilles aux siennes. + +Mais la dame au monument ne bougeait pas, elle semblait sommeiller sur +son siège. Deux heures s'étaient écoulées sans qu'elle eût oscillé d'un +degré. + +Oliva se désespérait. Elle n'eût pas fait pour Adonis ou pour Beausire +le quart des avances qu'elle fit pour l'inconnue. + +De guerre lasse, et passant de la tendresse à la haine, elle ouvrit et +referma dix fois sa croisée; dix fois elle effaroucha les oiseaux dans +les feuillages, et fit des gestes télégraphiques tellement +compromettants, que le plus obtus des instruments de monsieur de Crosne, +s'il eût passé sur le boulevard ou dans le bout de la rue Saint-Claude, +n'eût pas manqué de les apercevoir et de s'en préoccuper. + +Enfin, Nicole arriva à se persuader que la dame aux belles nattes avait +bien vu tous ses gestes, compris tous ses signaux, mais qu'elle les +méprisait; qu'elle était vaine ou qu'elle était idiote. Idiote! avec des +yeux si fins, si spirituels, avec un pied si mobile, une main si +inquiète! Impossible. + +Vaine, oui; vaine comme pouvait l'être à cette époque une femme de la +grande noblesse envers une bourgeoise. + +Oliva, démêlant dans la physionomie de la jeune femme tous les +caractères de l'aristocratie, conclut qu'elle était orgueilleuse et +impossible à émouvoir. + +Elle renonça. + +Tournant le dos avec une bouderie charmante, elle se remit au soleil, +cette fois le soleil couchant, pour reprendre la société de ses fleurs, +complaisantes compagnes qui, nobles aussi, élégantes aussi, poudrées +aussi, coquettes aussi comme les plus grandes dames, se laissent +cependant toucher, respirer, et rendent en parfum, en fraîcheur et en +frissonnants contacts, le baiser d'ami ou le baiser d'amour. + +Nicole ne réfléchissait pas que cette prétendue orgueilleuse était +Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, qui, depuis la veille, cherchait +une idée. + +Que cette idée avait pour but d'empêcher Marie-Antoinette et le cardinal +de Rohan de se voir. + +Qu'un intérêt plus grand encore exigeait que le cardinal, tout en ne +voyant plus la reine dans le particulier, crût fermement qu'il la voyait +toujours et que, par conséquent, il se contentât de cette vision et +cessât de réclamer la vue réelle. + +Idées graves, bien légitimes excuses de cette préoccupation d'une jeune +femme à ne pas remuer la tête pendant deux mortelles heures. + +Si Nicole eût su tout cela, elle ne se fût pas, de colère, réfugiée au +milieu de ses fleurs. + +Et elle n'eût pas, en s'y plaçant, chassé hors du balcon un pot de +fraxinelles qui alla tomber dans la rue déserte avec un fracas +épouvantable. + +Oliva, effrayée, regarda vite quel dégât elle avait pu causer. + +La dame préoccupée se réveilla au bruit, vit le pot sur le pavé, remonta +de l'effet à la cause, c'est-à-dire que ses yeux remontèrent du pavé de +la rue à la terrasse de l'hôtel. + +Et elle vit Oliva. + +En la voyant, elle poussa un cri sauvage, un cri de terreur, un cri qui +se termina par un mouvement rapide de tout ce corps si raide et si glacé +naguère. + +Les yeux d'Oliva et ceux de cette dame se rencontrèrent enfin, +s'interrogèrent, se pénétrèrent les uns les autres. + +Jeanne s'écria d'abord: + +--La reine! + +Puis, tout à coup, joignant les mains et fronçant le sourcil sans oser +remuer, de peur de faire fuir la vision étrange: + +--Oh! murmura-t-elle, je cherchais un moyen, le voilà! + +En ce moment, Oliva entendit du bruit derrière elle, et se retourna +vivement. + +Le comte était dans sa chambre; il avait remarqué l'échange des +reconnaissances. + +--Elles se sont vues! dit-il. + +Oliva quitta brusquement le balcon. + + + + +Chapitre LXIV + +Les deux voisines + + +À partir de ce moment où les deux femmes s'étaient aperçues, Oliva, déjà +fascinée par la grâce de sa voisine, n'affecta plus de la dédaigner; et, +se tournant avec précaution au milieu de ses fleurs, elle répondit par +des sourires aux sourires qu'on lui adressait. + +Cagliostro, en la visitant, n'avait pas manqué de lui recommander la +circonspection la plus grande. + +--Surtout, avait-il dit, ne voisinez pas. + +Ce mot était tombé comme un grêlon sinistre sur la tête d'Oliva, qui +déjà se faisait une douce occupation des gestes et des saluts de la +voisine. + +Ne pas voisiner, c'était tourner le dos à cette charmante femme, dont +l'oeil était si brillant et si doux, dont chaque mouvement renfermait +une séduction, c'était renoncer à entretenir un commerce télégraphique +sur la pluie et le beau temps, c'était rompre avec une amie. Car +l'imagination d'Oliva courait à ce point, que Jeanne était déjà pour +elle un objet curieux et cher. + +La sournoise répondit à son protecteur qu'elle se garderait bien de lui +désobéir, et qu'elle n'entreprendrait aucun commerce avec le voisinage. +Mais il ne fut pas sitôt parti, qu'elle s'arrangea sur le balcon de +manière à absorber toute l'attention de sa voisine. + +Celle-ci, on peut le croire, ne demandait pas mieux, car aux premières +avances qui lui furent faites, elle répondit par des saluts et par des +baisers jetés du doigt. + +Oliva correspondit de son mieux à ces aimables avances; elle remarqua +que l'inconnue ne quittait plus la fenêtre; et que toujours attentive à +envoyer soit un adieu quand elle sortait, soit un bonjour quand elle +rentrait, elle semblait avoir concentré toutes ses facultés aimantes sur +le balcon d'Oliva. + +Un pareil état de choses devait être suivi promptement d'une tentative +de rapprochement. + +Voici ce qui arriva: + +Cagliostro, en venant voir Oliva deux jours après, se plaignit d'une +visite qui aurait été rendue à l'hôtel par une personne inconnue. + +--Comment cela? fit Oliva un peu rougissante. + +--Oui, répondit le comte, une dame très jolie, jeune, élégante, s'est +présentée, a parlé à un valet attiré par son insistance à sonner. Elle a +demandé à cet homme qui pouvait être une jeune personne habitant le +pavillon du troisième, votre appartement, ma chère. Cette femme vous +désignait assurément. Elle voulait vous voir. Elle vous connaît donc; +elle a donc sur vous des vues; vous êtes donc découverte? Prenez garde, +la police a des espions femmes comme des agents hommes, et je vous +préviens que je ne pourrai refuser de vous rendre si monsieur de Crosne +vous demande à moi. + +Oliva, au lieu de s'effrayer, reconnut vite le portrait de sa voisine, +elle lui sut un gré infini de sa prévenance, et bien résolue de l'en +remercier par tous les moyens en son pouvoir, elle dissimula au comte. + +--Vous ne tremblez pas? dit Cagliostro. + +--Personne ne m'a vue, répliqua Nicole. + +--Alors ce n'est pas vous qu'on voulait voir? + +--Je ne le pense pas. + +--Cependant, pour deviner qu'il y a une femme dans ce pavillon.... Ah! +prenez garde, prenez garde. + +--Eh! monsieur le comte, dit Oliva, comment pourrais-je craindre? Si +l'on m'a vue, ce que je ne crois pas, on ne me verra plus, et si l'on me +revoyait, ce serait de loin, car la maison est impénétrable, n'est-ce +pas? + +--Impénétrable, c'est le mot, répondit le comte, car à moins d'escalader +la muraille, ce qui n'est pas aisé, ou bien d'ouvrir la petite porte +d'entrée avec une clef comme la mienne, ce qui n'est pas très facile, +attendu que je ne la quitte pas.... + +En disant ces mots, il montrait la clef qui lui servait à entrer par la +porte basse. + +--Or, continua-t-il, comme je n'ai pas d'intérêt à vous perdre, je ne +prêterai la clef à personne; et comme vous n'auriez aucun bénéfice à +tomber aux mains de monsieur de Crosne, vous ne laisserez pas escalader +votre muraille. Ainsi, chère enfant, vous êtes prévenue, arrangez vos +affaires comme il vous plaira. + +Oliva se répandit en protestations de tout genre, et se hâta d'éconduire +le comte, qui n'insista pas trop pour demeurer. + +Le lendemain, dès six heures du matin, elle était à son balcon, humant +l'air pur des coteaux voisins, et dardant un oeil curieux sur les +fenêtres closes de sa courtoise amie. + +Celle-ci, d'ordinaire éveillée à peine vers les onze heures, se montra +dès qu'Oliva parut. On eût dit qu'elle-même guettait derrière les +rideaux l'occasion de se faire voir. + +Les deux femmes se saluèrent, et Jeanne, s'avançant hors de la fenêtre, +regarda partout si quelqu'un pouvait l'entendre. + +Nul ne parut. Non seulement la rue, mais les fenêtres des maisons +étaient désertes. + +Elle mit alors ses deux mains sur sa bouche en guise de porte-voix, et, +de cette intonation vibrante et soutenue qui n'est pas un cri, mais qui +porte plus loin que l'éclat de la voix, elle dit à Oliva: + +--J'ai voulu vous rendre visite, madame. + +--Chut! fit Oliva en se reculant avec effroi. + +Et elle appliqua un doigt sur ses lèvres. + +Jeanne, à son tour, fit le plongeon derrière ses rideaux, croyant à la +présence de quelque indiscret; mais presque aussitôt elle reparut, +rassurée par le sourire de Nicole. + +--On ne peut donc vous voir? reprit-elle. + +--Hélas! fit Oliva du geste. + +--Attendez, répliqua Jeanne. Peut-on vous adresser des lettres? + +--Oh! non, s'écria Oliva épouvantée. + +Jeanne réfléchit quelques moments. + +Oliva, pour la remercier de sa tendre sollicitude, lui envoya un +charmant baiser que Jeanne rendit double; après quoi, fermant sa +fenêtre, elle sortit. + +Oliva se dit que l'amie avait trouvé quelque nouvelle ressource, son +imagination éclatant dans son dernier regard. + +Jeanne rentra en effet deux heures après; le soleil était dans toute sa +force; le petit pavé de la rue brûlait comme le sable d'Espagne pendant +le _fuego_. + +Oliva vit apparaître sa voisine à sa fenêtre avec une arbalète. Jeanne, +en riant, fit signe à Oliva de s'écarter. + +Celle-ci obéit, en riant comme sa compagne, et se réfugia contre son +volet. + +Jeanne, visant avec soin, lança une petite balle de plomb, qui +malheureusement, au lieu de franchir le balcon, vint heurter un des +barreaux de fer et tomba dans la rue. + +Oliva poussa un cri de désappointement. Jeanne, après avoir haussé les +épaules avec colère, chercha un moment des yeux son projectile dans la +rue, puis disparut pendant quelques minutes. + +Oliva, penchée, regardait du balcon en bas; une sorte de chiffonnier +passa, cherchant à droite et à gauche: vit-il ou ne vit-il pas cette +balle dans le ruisseau? Oliva n'en sut rien; elle se cacha pour n'être +pas vue elle-même. + +Le second effort de Jeanne fut plus heureux. + +Son arbalète lança fidèlement, au-delà du balcon dans la chambre de +Nicole, une seconde balle, autour de laquelle était roulé un billet +conçu en ces termes: + +«Vous m'intéressez, toute belle dame. Je vous trouve charmante et vous +aime rien qu'à vous voir. Vous êtes donc prisonnière? Savez-vous que +j'ai en vain essayé de vous visiter? L'enchanteur qui vous garde à vue +me laissera-t-il jamais approcher de vous pour vous dire ce que je +ressens de sympathie pour une pauvre victime de la tyrannie des hommes? + +«J'ai, comme vous voyez, l'imagination pour servir mes amitiés. +Voulez-vous être mon amie? Il paraît que vous ne pouvez sortir, vous; +mais vous pouvez écrire, sans doute, et, comme moi je sors quand je +veux, attendez que je passe sous votre balcon, et jetez-moi votre +réponse. + +«S'il arrivait que le jeu de l'arbalète fût dangereux et qu'on le +découvrît, adoptons un moyen de correspondre plus facilement. Laissez +pendre du haut de votre balcon, à la brune, un peloton de fil; +attachez-y votre billet. J'y attacherai le mien que vous remonterez sans +être vue. + +«Songez que si vos yeux ne sont pas menteurs, je compte sur un peu de +cette amitié que vous m'avez inspirée, et qu'à nous deux nous vaincrons +l'univers. + +«Votre amie + +«P.-S. Avez-vous vu quelqu'un ramasser mon premier billet?» + +Jeanne ne signait pas; elle avait même complètement déguisé son +écriture. + +Oliva tressaillit de joie en recevant le billet. Elle y répondit par les +lignes suivantes: + +«Je vous aime comme vous m'aimez. Je suis en effet une victime de la +méchanceté des hommes. Mais celui qui me retient ici est un protecteur, +et non un tyran. Il vient me visiter secrètement une fois par jour. Je +vous expliquerai tout cela plus tard. J'aime mieux le billet remonté au +bout d'un fil que l'arbalète. + +«Hélas! non, je ne puis sortir: je suis sous clef; mais c'est pour mon +bien. Oh! que j'aurais de choses à vous dire, si j'avais jamais le +bonheur de causer avec vous. Il y a tant de détails qu'on ne peut +écrire! + +«Votre premier billet n'a été ramassé par personne, sinon par un vilain +chiffonnier qui passait; mais ces gens-là ne savent pas lire, et pour +eux du plomb est du plomb. + +«Votre amie, + + + «OLIVA LEGAY» + + +Oliva signait de toutes ses forces. + +Elle fit à la comtesse le geste de dévider un fil; puis, attendant que +le soir fût venu, elle laissa rouler la pelote en bas dans la rue. + +Jeanne était sous le balcon, attrapa le fil et ôta le billet, tous +mouvements que sa correspondante perçut par le moyen du fil conducteur, +et elle rentra chez elle pour lire. + +Une demi-heure après, elle attachait au bienheureux cordon un billet +contenant ces mots: + +«On fait tout ce qu'on veut. Vous n'êtes pas gardée à vue, puisque je +vous vois toujours seule. Donc, vous devez avoir toute liberté pour +recevoir les gens, ou plutôt pour sortir vous-même. Comment votre maison +ferme-t-elle? Avec une clef? Qui a cette clef? l'homme qui vient vous +visiter, n'est-ce pas? Cette clef, la garde-t-il si opiniâtrement que +vous ne puissiez la dérober ou en prendre l'empreinte? Il ne s'agit pas +de mal faire; il s'agit de vous procurer quelques heures de liberté, de +douces promenades au bras d'une amie qui vous consolera de tous vos +malheurs, et vous rendra plus que vous n'avez perdu. Il s'agit même, si +vous le voulez absolument, de la liberté tout entière. Nous traiterons +ce sujet dans tous ses détails dans la première entrevue que nous +aurons.» + +Oliva dévora ce billet. Elle sentit monter à sa joue la fièvre de +l'indépendance, à son coeur la volupté du fruit défendu. + +Elle avait remarqué que le comte, chaque fois qu'il entrait chez elle, +lui apportait soit un livre, soit un bijou, déposait sa petite lanterne +sourde sur un chiffonnier, sa clef sur la lanterne. + +Oliva prépara d'avance un morceau de cire pétrie, sur lequel elle prit +l'empreinte de sa clef dès la première visite de Cagliostro. + +Celui-ci ne tourna pas la tête une seule fois; tandis qu'elle +accomplissait cette opération, il regardait au balcon les fleurs +nouvellement écloses. Oliva put donc sans inquiétude mener à bien son +projet. + +Le comte parti, Oliva fit descendre dans une boîte l'empreinte de la +clef, que Jeanne reçut avec un petit billet. + +Et dès le lendemain, vers midi, l'arbalète, moyen extraordinaire et +expéditif, moyen qui était à la correspondance par le fil ce que le +télégraphe est au courrier à cheval, l'arbalète lança un billet ainsi +conçu: + +«Ma toute chère, ce soir à onze heures, quand votre jaloux sera parti, +vous descendrez, vous tirerez les verrous, et vous vous trouverez dans +les bras de celle qui se dit votre tendre amie.» + +Oliva frissonna de joie plus qu'elle n'avait jamais fait aux plus +tendres billets de Gilbert, dans le printemps des premières amours et +des premiers rendez-vous. + +Elle descendit à onze heures sans avoir remarqué aucun soupçon chez le +comte. Elle trouva en bas Jeanne qui l'étreignit tendrement, la fit +monter dans un carrosse arrêté au boulevard et, tout étourdie, toute +palpitante, toute enivrée, fit avec son amie une promenade de deux +heures, pendant lesquelles secrets, baisers, projets d'avenir +s'échangèrent sans relâche entre les deux compagnes. + +Jeanne conseilla la première à Oliva de rentrer, pour n'éveiller aucun +soupçon chez son protecteur. Elle venait d'apprendre que ce protecteur +était Cagliostro. Elle redoutait le génie de cet homme, et ne voyait de +sûreté pour ses plans que dans le plus profond mystère. + +Oliva s'était livrée sans réserve: Beausire, la police, elle avait tout +avoué. + +Jeanne s'était donnée pour une fille de qualité, vivant avec un amant à +l'insu de sa famille. + +L'une savait tout, l'autre ignorait tout; telle était l'amitié jurée +entre ces deux femmes. + +À dater de ce jour, elles n'eurent plus besoin de l'arbalète, ni même du +fil, Jeanne avait sa clef. Elle faisait descendre Oliva selon son +caprice. + +Un souper fin, une furtive promenade étaient les appâts auxquels Oliva +se laissait toujours prendre. + +--Monsieur de Cagliostro ne découvre-t-il rien? demandait Jeanne, +inquiète parfois. + +--Lui! en vérité, je lui dirais qu'il ne voudrait pas me croire, +répondait Oliva. + +Huit jours de ces escapades nocturnes firent une habitude, un besoin et +bien plus un plaisir. Au bout de huit jours, le nom de Jeanne se +trouvait sur les lèvres d'Oliva bien plus souvent que ne s'y était +jamais trouvé celui de Gilbert et celui de Beausire. + + + + +Chapitre LXV + +Le rendez-vous + + +À peine monsieur de Charny était-il arrivé dans ses terres, et renfermé +chez lui après les premières visites, que le médecin lui ordonna de ne +plus recevoir personne, et de garder l'appartement, consigne qui fut +exécutée avec une telle rigueur, que pas un habitant du canton n'aperçut +plus le héros de ce combat naval qui avait fait tant de bruit par toute +la France, et que les jeunes filles essayaient toutes de voir, parce +qu'il était notoirement brave, et qu'on le disait beau. + +Charny n'était pourtant pas aussi malade de corps qu'on le disait. Il +n'avait de mal qu'au coeur et à la tête, mais quel mal, bon Dieu! une +douleur aiguë, incessante, impitoyable, la douleur d'un souvenir qui +brûlait, la douleur d'un regret qui déchirait. + +L'amour n'est qu'une nostalgie: l'absent pleure un paradis idéal, au +lieu de pleurer une patrie matérielle, et encore, peut-on admettre, si +friand que l'on soit de poésie, que la femme bien-aimée ne soit pas un +paradis un peu plus matériel que celui des anges. + +Monsieur de Charny n'y tint pas trois jours. Furieux de voir tous ses +rêves déflorés par l'impossibilité, effacés par l'espace, il fit courir +par tout le canton l'ordonnance du médecin que nous avons rapportée; +puis, confiant la garde de ses portes à un serviteur éprouvé, Olivier +partit la nuit de son manoir, sur un cheval bien doux et bien rapide. Il +était à Versailles huit heures après, louant une petite maison derrière +le parc par l'entremise de son valet de chambre. + +Cette maison, abandonnée depuis la mort tragique d'un des gentilshommes +de la louveterie qui s'y était coupé la gorge, convenait admirablement à +Charny qui voulait s'y cacher mieux que dans ses terres. + +Elle était meublée proprement, avait deux portes, l'une sur une rue +déserte, l'autre sur l'allée de ronde du parc; et des fenêtres du midi, +Charny pouvait plonger dans les allées des Charmilles, car les fenêtres, +ouvrant leurs volets entourés de vignes et de lierre, n'étaient que des +portes à la hauteur d'un rez-de-chaussée peu élevé pour quiconque eût +voulu sauter dans le parc royal. + +Cette vicinité, déjà bien rare alors, était le privilège accordé à un +inspecteur des chasses pour que, sans se déranger, il pût surveiller les +daims et les faisans de Sa Majesté. + +On se représentait, rien qu'à voir ces fenêtres joyeusement encadrées +dans la verdure vigoureuse, le louvetier mélancolique accoudé, un soir +d'automne, sur celle du milieu, tandis que les biches, faisant craquer +leurs jambes grêles sur les feuilles sèches, se jouaient au fond des +couverts, sous un fauve rayon du soleil couchant. + +Cette solitude plut à Charny avant toutes les autres. Était-ce par amour +du paysage? nous le verrons bientôt. + +Une fois qu'il fut installé, que tout fut bien clos, que son valet eut +éteint les curiosités respectueuses du voisinage, Charny, oublié comme +il oubliait, commença une vie dont l'idée seule fera tressaillir +quiconque a, dans son passage sur la terre, aimé ou entendu parler de +l'amour. + +En moins de quinze jours, il connut toutes les habitudes du château, +celles des gardes, il connut les heures auxquelles l'oiseau vient boire +dans les mares, auxquelles le daim passe en allongeant sa tête effarée. +Il sut les bons moments du silence, ceux des promenades de la reine ou +de ses dames, l'instant des rondes; il vécut en un mot de loin avec ceux +qui vivaient dans ce Trianon, temple de ses adorations insensées. + +Comme la saison était belle, comme les nuits douces et parfumées +donnaient plus de liberté à ses yeux et plus de vague rêverie à son âme, +il en passait une partie sous les jasmins de sa fenêtre à épier les +bruits lointains qui venaient du palais, à suivre par les trouées du +feuillage le jeu des lumières mises en mouvement jusqu'à l'heure du +coucher. + +Bientôt la fenêtre ne lui suffit plus. Il était trop éloigné de ce bruit +et de ces lumières. Il sauta de sa maison en bas sur le gazon, bien +certain de ne rencontrer, à cette heure, ni chiens, ni gardes, et il +chercha la délicieuse, la périlleuse volupté d'aller jusqu'à la lisière +du taillis, sur la limite qui sépare l'ombre épaisse du clair de lune +splendide, pour interroger de là ces silhouettes qui passaient noires et +pâles derrière les rideaux blancs de la reine. + +De cette façon, il la voyait tous les jours sans qu'elle le sût. + +Il savait la reconnaître à un quart de lieue, alors que, marchant avec +ses dames ou avec quelque gentilhomme de ses amis, elle jouait avec +l'ombrelle chinoise qui abritait son large chapeau garni de fleurs. + +Nulle démarche, nulle attitude ne pouvait lui donner le change. Il +savait par coeur toutes les robes de la reine et devinait, au milieu des +feuilles, le grand fourreau vert à bandes d'un noir moiré qu'elle +faisait onduler par un mouvement de corps chastement séducteur. + +Et quand la vision avait disparu, quand le soir chassant les promeneurs +lui avait permis d'aller guetter, jusqu'aux statues du péristyle, les +dernières oscillations de cette ombre aimée, Charny revenait à sa +fenêtre, regardait de loin, par une percée qu'il avait su faire à la +futaie, la lumière brillant aux vitres de la reine, puis la disparition +de cette lumière, et alors il vivait de souvenir et d'espoir, comme il +venait de vivre de surveillance et d'admiration. + +Un soir qu'il était rentré, que deux heures avaient passé sur son +dernier adieu donné à l'ombre absente, que la rosée tombant des étoiles +commençait à distiller ses perles blanches sur les feuilles du lierre, +Charny allait quitter sa fenêtre et se mettre au lit, lorsque le bruit +d'une serrure grinça timidement à son oreille; il revint à son +observatoire et écouta. + +L'heure était avancée, minuit sonnait encore aux paroisses les plus +éloignées de Versailles, Charny s'étonna d'entendre un bruit auquel il +n'était pas accoutumé. + +Cette serrure rebelle était celle d'une petite porte du parc, située à +vingt-cinq pas environ de la maison d'Olivier, et qui jamais ne +s'ouvrait, sinon dans les jours de grande chasse pour le passage des +paniers de gibier. + +Charny remarqua que ceux qui ouvraient cette porte ne parlaient pas; ils +refermèrent les verrous et entrèrent dans l'allée qui passait sous les +fenêtres de sa maison. + +Les taillis, les pampres pendants dissimulaient assez volets et +murailles pour qu'en passant on ne les aperçût pas. + +D'ailleurs, ceux qui marchaient là baissaient la tête et hâtaient le +pas. Charny les distingua confusément dans l'ombre. Seulement, au bruit +des jupes flottantes, il reconnut deux femmes dont les mantelets de soie +frissonnaient le long des ramées. + +Ces femmes, en tournant la grande allée située en face la fenêtre de +Charny, furent enveloppées par le rayon plus libre de la lune, et +Olivier faillit pousser un cri de surprise joyeuse en reconnaissant la +tournure et la coiffure de Marie-Antoinette, comme aussi le bas de son +visage éclairé, malgré le reflet sombre de la passe du chapeau. Elle +tenait une belle rose à la main. + +Le coeur tout palpitant, Charny se laissa glisser dans le parc du haut +de sa fenêtre. Il courut sur l'herbe pour ne pas faire de bruit, se +cachant derrière les plus gros arbres, et suivant du regard les deux +femmes, dont la course se ralentissait à chaque minute. + +Que devait-il faire? La reine avait une compagne; elle ne courait aucun +danger. Oh! que n'était-elle seule, il eût bravé les tortures pour +s'approcher et lui dire à genoux: «Je vous aime!» Oh! que n'était-elle +menacée par quelque péril immense, il eût jeté sa vie pour sauver cette +précieuse vie. + +Comme il pensait à tout cela en rêvant mille folles tendresses, les deux +promeneuses s'arrêtèrent soudain; l'une, la plus petite, dit quelques +mots bas à sa compagne et la quitta. + +La reine demeura seule; on voyait l'autre dame hâter sa marche vers un +but que Charny ne devinait pas encore. La reine, battant le sable avec +son petit pied, s'adossait à un arbre et s'enveloppait dans sa mante, de +façon à couvrir même sa tête avec le capuchon qui, l'instant d'avant, +ondoyait en larges plis soyeux sur son épaule. + +Quand Charny la vit seule et ainsi rêveuse, il fit un bond comme pour +aller tomber à ses genoux. + +Mais il réfléchit que trente pas au moins le séparaient d'elle; qu'avant +qu'il eût franchi ces trente pas, elle le verrait, et, ne le +reconnaissant pas, prendrait peur; qu'elle crierait ou fuirait; que ses +cris attireraient sa compagne d'abord, puis quelques gardes; qu'on +fouillerait le parc; qu'on découvrirait l'indiscret au moins, la +retraite peut-être, et que c'en était fait à jamais du secret, du +bonheur et de l'amour. + +Il sut s'arrêter et il fit bien, car à peine eut-il réprimé cet élan +irrésistible que la compagne de la reine reparut et ne revint pas seule. + +Charny vit derrière elle, à deux pas, marcher un homme de belle taille, +enseveli sous un large chapeau, perdu sous un vaste manteau. + +Cet homme, dont l'aspect fit trembler de haine et de jalousie monsieur +de Charny, ne s'avançait pas comme un triomphateur. Chancelant, traînant +le pied avec hésitation, il semblait marcher à tâtons dans la nuit, +comme s'il n'eût pas eu pour guide la compagne de la reine, pour but la +reine elle-même, blanche et droite sous son arbre. + +Dès qu'il aperçut Marie-Antoinette, ce tremblement que Charny avait +remarqué en lui ne fit qu'augmenter. L'inconnu retira son chapeau et en +balaya la terre pour ainsi dire. Il continuait à s'avancer. Charny le +vit entrer dans l'épaisseur de l'ombre; il salua profondément et à +plusieurs reprises. + +Cependant la surprise de Charny s'était changée en stupeur. De la +stupeur il allait bientôt passer à une autre émotion bien autrement +douloureuse. Que venait faire la reine dans le parc à une heure aussi +avancée? Qu'y venait faire cet homme? Pourquoi cet homme avait-il +attendu, caché? Pourquoi la reine l'avait-elle envoyé quérir par sa +compagne au lieu d'aller elle-même à lui? + +Charny faillit perdre la tête. Il se souvint pourtant que la reine +s'occupait de politique mystérieuse, qu'elle nouait souvent des +intrigues avec les cours allemandes, relations dont le roi était jaloux +et qu'il défendait sévèrement. + +Peut-être ce cavalier mystérieux était-il un courrier de Schönbrunn ou +de Berlin, quelque gentilhomme porteur d'un message secret, une de ces +figures allemandes comme Louis XVI n'en voulait plus voir à Versailles, +depuis que l'empereur Joseph II s'était permis de venir faire en France +un cours de philosophie et de politique critique à l'usage de son +beau-frère le roi Très Chrétien. + +Cette idée, semblable au bandeau de glace que le médecin applique sur un +front brûlant de fièvre, rafraîchit ce pauvre Olivier, lui rendit +l'intelligence, et calma le délire de sa première colère. La reine, +d'ailleurs, gardait une pose pleine de décence et même de dignité. + +La compagne, placée à trois pas, inquiète, attentive, guetteuse comme +les amies ou les duègnes des parties carrées de Watteau, dérangeait bien +par son anxiété complaisante les visées toutes chastes de monsieur de +Charny. Mais il est aussi dangereux d'être surprise en rendez-vous +politique qu'il est honteux d'être surprise en rendez-vous d'amour. Et +rien ne ressemble plus à un homme amoureux qu'un conspirateur. Tous deux +ont même manteau, même susceptibilité d'oreille, même incertitude dans +les jambes. + +Charny n'eut pas beaucoup de temps pour approfondir ces réflexions; la +suivante se dérangea et rompit l'entretien. Le cavalier fit un mouvement +comme pour se prosterner; il recevait sans doute son congé après +l'audience. + +Charny s'effaça derrière son gros arbre. Assurément, le groupe, en se +séparant, allait passer par fractions devant lui. Retenir son souffle, +prier les gnomes et les sylphes d'éteindre tous les échos, soit de la +terre, soit du ciel, c'était la seule chose qui lui restait à faire. + +En ce moment il crut voir un objet de nuance claire glisser le long de +la mante royale; le gentilhomme s'inclina vivement jusque sur l'herbe, +puis se releva d'un mouvement respectueux et s'enfuit, car il serait +impossible de qualifier autrement la rapidité de son départ. + +Mais il fut arrêté dans sa course par la compagne de la reine, qui +l'appela d'un petit cri, et, lorsqu'il se fut arrêté, lui jeta à +demi-voix le mot: + +--Attendez. + +C'était un cavalier fort obéissant, car il s'arrêta à l'instant même et +attendit. + +Charny vit alors les deux femmes passer, en se tenant le bras, à deux +pas de sa cachette; l'air déplacé par la robe de la reine fit onduler +les tiges de gazon presque sous les mains de Charny. + +Il sentit les parfums qu'il avait accoutumé d'adorer chez la reine: +cette verveine mêlée au réséda; double ivresse pour ses sens et pour son +souvenir. + +Les femmes passèrent et disparurent. + +Puis, quelques minutes après, vint l'inconnu, dont le jeune homme ne +s'était plus occupé pendant tout le trajet que fit la reine jusqu'à la +porte; il baisait avec passion, avec folie, une rose toute fraîche, tout +embaumée, qui certainement était celle dont Charny avait remarqué la +beauté quand la reine était entrée dans le parc, et que tout à l'heure +il venait de voir tomber des mains de sa souveraine. + +Une rose, un baiser sur cette rose! S'agissait-il d'ambassade et de +secrets d'État? + +Charny faillit perdre la raison. Il allait s'élancer sur cet homme et +lui arracher cette fleur, quand la compagne de la reine reparut et cria: + +--Venez, monseigneur! + +Charny crut à la présence de quelque prince du sang, et s'appuya contre +l'arbre pour ne pas se laisser tomber à demi mort sur le gazon. + +L'inconnu se lança du côté d'où venait la voix et disparut avec la dame. + + + + +Chapitre LXVI + +La main de la reine + + +Quand Charny fut rentré dans sa maison, tout meurtri de ce coup +terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le +frappait. + +Ainsi la Providence l'avait ramené à Versailles, lui avait donné cette +cachette précieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur +les traces d'un crime commis par la reine au mépris de toute probité +conjugale, de toute dignité royale, de toute fidélité d'amour. + +À n'en pas douter, l'homme ainsi reçu dans le parc était un nouvel +amant. Charny, dans la fièvre de la nuit, dans le délire de son +désespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reçu la +rose était un ambassadeur, et que la rose n'était rien qu'un gage de +convention secrète, destiné à remplacer une lettre trop compromettante. + +Rien ne put prévaloir contre le soupçon. Il ne resta plus au malheureux +Olivier que d'examiner sa conduite à lui-même et de se demander +pourquoi, en présence d'un pareil malheur, il était demeuré si +complètement passif. + +Avec un peu de réflexion, rien n'était plus facile que de comprendre +l'instinct qui avait commandé cette passivité. + +Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanément +du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donné l'impulsion +n'est autre chose, chez les hommes bien organisés, qu'une combinaison de +l'habitude et de la réflexion poussée à son plus haut degré de vitesse +et d'opportunité. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de +la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa +curiosité, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il +se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprès des traîtres +qu'on veut convaincre que la trahison par réciproque. + +S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honoré de la +confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle +odieuse, de mauvais goût, dans une sorte de guet-apens que la reine +n'eût jamais pardonné. + +Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne, +était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût +sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que +fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu +appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant +d'une si grande hauteur? + +Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et +la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la +veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente +fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations +allaient peut-être se produire. + +Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre, +devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le +considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet, +car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le +considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure, +n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que +jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des +familles? + +Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et +les folles pensées. + +Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles. +Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec +quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla +être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit. + +Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc, +silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que +les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour +plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la +nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur +parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes +dorment comme nous. + +Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit +sonna. + +Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa +chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui +devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira, +les verrous grinceront. + +Rien ne troubla la paix du bois. + +Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de +suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire +en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien +imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer +deux jours sans se voir. + +«Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.» + +Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le +lendemain l'imprudence de la veille. + +Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit. + +Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les +deux femmes dans le costume de la nuit précédente. + +--Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il. + +Les deux dames firent la même manoeuvre qu'elles avaient faite la +veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas. + +Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour +ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu +gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier +qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme, +c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en +droit d'exiger des égards. + +Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta +son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier. + +Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille. +Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa +le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher +dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur. + +Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y +avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des +bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses +pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là? +Par où entrait-il? + +Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte +semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous. +L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par +là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on +vînt le chercher. + +Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte +que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine. + +Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau +qu'il avait distingués la veille. + +Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve +respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant +plus vite, il eût couru. + +La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le +nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante +faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant +sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée. + +La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny +n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles +était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se +traduire par une protestation ardente. + +La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de +ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la +parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater +intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais, +rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif +de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le +diapason de ses élégies. + +La reine gardait un silence obstiné. + +L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la +mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement +du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont +commencé à boire l'amour. + +Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire +du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu +seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans +l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre +lui-même: + +--Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain. + +La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché. + +Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement +sur ses tempes en gouttes pesantes. + +L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui. +Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si +tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les +supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales. + +Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa +compagne. + +Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny. + +L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où +le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut +vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient. + +Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva +Charny après cette horrible découverte. + +La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les +allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle +complicité. + +Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en +heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir +pas la tentation de s'en servir. + +Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout +d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme +qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se +percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit +d'être faible ni d'avoir peur. + +Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps +vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se +heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore +sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu. + +Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore +foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au +lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de +nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet +amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait. + +Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il +eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte +derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur, +des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe. + +«Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea +Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À +demain. + +«Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui +coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon coeur. + +«Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je +n'ai jamais aimé. + +«Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le +cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du +calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.» + +Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du +château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la +perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus. + +En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et +pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du +déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte +cachée et le scandale public? + +La fenêtre de la reine était éclairée. + +«Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en +compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit +Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère. + +«Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est +vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.» + +Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés +le chemin de sa maison. + +--Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui, +à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au +rendez-vous, madame! + + + + +Chapitre LXVII + +Femme et reine + + +Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup +de minuit. Les deux femmes parurent. + +C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant +aux talismans à heures fixes. + +Charny avait pris toutes ses résolutions; il voulait reconnaître ce +soir-là le personnage heureux que favorisait la reine. + +Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il +marcha se cachant derrière les taillis; mais, lorsqu'il fut arrivé à +l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il +n'y trouva personne. + +La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon. + +Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny. +Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût +aller jusque-là. + +La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil +duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu. + +Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur +elle. + +La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux +de feuillages. + +Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un +semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur +la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier, +l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses +tempes, à sa gorge, et l'étouffa. + +Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler +une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des +bains d'Apollon. + +Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte, +l'étouffait. + +Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de +la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur. + +Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint +et chercha. + +La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une +horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son +évanouissement avait été bien long. + +Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître: reine, amant, +suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en +regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier. + +Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la +grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre +Charny. + +La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé. + +Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de +chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers +état. + +Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le +château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée, +c'est-à-dire vers dix heures. + +La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe. + +Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées. + +Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine +était belle. + +Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa +figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais +brillants d'une douce clarté. + +Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit +et poussa un cri de surprise. + +Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui +lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui. + +--Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de +Charny. + +--J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque +impoli. + +Elle s'arrêta stupéfaite; elle à qui jamais une nuance n'échappait. + +Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se +tourna du côté des femmes. + +--Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte. + +Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier. + +Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement. + +Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête. + +Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût +montré encore une fois son visage. + +Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche. + +La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des +deux observateurs. + +«Aurait-il perdu la tête? pensa-t-elle. Pauvre garçon!» + +Et elle revint à lui. + +--Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix +suave. + +--Très bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majesté. + +Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait +surprise. + +--Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive. + +--Où logez-vous donc à présent? reprit la reine. + +--À Versailles, madame, dit Olivier. + +--Depuis combien de temps? + +--Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du +geste et de la voix sur les mots. + +La reine ne manifesta aucune émotion; Jeanne tressaillit. + +--Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire? demanda la reine à +Charny avec une douceur angélique. + +--Oh! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre +Majesté. + +--Venez! fit-elle brusquement. + +«Veillons», pensa Jeanne. + +La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit +non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte, +ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un +tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre. + +Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne. + +La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et +tout son service. + +Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages, +mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs +épaisses fourrures blanches et bleues. + +La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse; elle +s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit. + +Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir +d'être seule, et s'éloignèrent. + +Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses +mains. + +--Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troublé, monsieur. + +--Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment +oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté? + +--Plaît-il? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un +flamboyant regard. + +--Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny. + +La reine se leva. + +--Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous +croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux +gentilshommes à jeun. + +Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe; mais +lui, immobile: + +--Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que +suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet. + +--Monsieur! + +--Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère +qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du +respect pour la majesté royale; je crains d'avoir prouvé que j'avais un +amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: à +laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet +adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté? + +--Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers +le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par +mes gardes. + +--Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une +reine indigne et une femme sans honneur! s'écria Charny ivre de fureur. +Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc! + +Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible, +Charny vit la reine lever la tête et s'approcher: + +--Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un +état qui me fait pitié; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main +tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au coeur +Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle? + +--Je vous ai vue! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous +lui avez donné la rose; vue quand il vous a baisé les mains; vue quand, +avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon. + +La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne +dormait pas. + +--Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous +retiens; asseyez-vous, vous dis-je. + +Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit +auprès de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le +regardant jusqu'au fond de l'âme: + +--Soyez calme, dit-elle, apaisez le coeur et la tête, et répétez-moi ce +que vous venez de me dire. + +--Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux. + +--Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos +terres? + +--Depuis quinze jours. + +--Où logez-vous? + +--Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès. + +--Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc? + +Charny affirma du geste. + +--Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi? + +--Je parle d'abord de vous, que j'ai vue. + +--Où cela? + +--Dans le parc. + +--À quelle heure? Quel jour? + +--À minuit, mardi, pour la première fois. + +--Vous m'avez vue? + +--Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait. + +--Quelqu'un m'accompagnait? Reconnaîtriez-vous cette personne? + +--Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici; mais je n'oserais +affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache +quand on a de ces crimes à commettre. + +--Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne, +mais moi.... + +--Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous +vois pas? + +Elle frappa du pied avec anxiété. + +--Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car +vous m'avez vue donner une rose. + +--Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre. + +--Vous le connaissez, pourtant? + +--On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais. + +La reine frappa son front avec une fureur concentrée. + +--Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi?... + +--Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser. + +--Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?... + +--Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec +cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls. + +La reine se leva impétueusement. + +--Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe. + +Charny leva une main au ciel pour jurer. + +--Oh!... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le +jure! + +Charny répéta solennellement son geste accusateur. + +--Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue? + +--Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or; +mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la +robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai +baisé la main pour la première fois! C'est vous, c'est bien vous! Je +meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon +honneur! sur mon Dieu! c'était vous, madame; c'était vous! + +La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de +laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la +dévoraient des yeux. + +--Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils, +par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit +pas!... Il ne me croirait pas! + +Charny baissa la tête. + +--Insensé! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie; et elle +l'entraîna de la terrasse dans sa chambre. + +«C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme +innocente, irréprochable; c'est donc un honneur bien éclatant que celui +de déshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas +moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que, +depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir? +Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue +ici, que je ne pouvais être ailleurs? Non... non... il ne me croit pas! +il ne me croit pas! + +--J'ai vu! répliqua froidement Charny. + +--Oh! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que déjà +cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face? Est-ce qu'on ne +m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a +pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles +de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi! + +--Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas. +Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois. + +La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes +brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein! + +--Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux +pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu! + +Charny se sentit remué jusqu'au fond du coeur par cette simple et +vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains. + +La reine garda un instant le silence; puis après avoir réfléchi: + +--Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que +j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la +nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé +de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage +et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine; +mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la +nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même +heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier, +forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de +vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble? +Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous +venez de me faire souffrir? + +Charny serrant son coeur de ses deux mains: + +--Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mérite la mort: ne +m'écrasez pas de votre bonté. + +--Oh! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui +que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la +louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur, +et ne laissez rien paraître au-dehors. + +Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit. + +Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de +Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine, +se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde. + + + + +Chapitre LXVIII + +Femme et démon + + +Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine, +l'empressement de tous deux à lier conversation. + +Pour une femme de la force de Jeanne, c'en était plus qu'il n'en fallait +pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce +que tout le monde a compris déjà. + +Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et +Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de +commentaires. + +Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa; elle voulait +démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle +soupçonnait. + +Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le +monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fut donc réduite aux +conjectures. + +Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de +Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu +dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles. + +Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu. +Elle entendit la reine dire à madame de Misery: + +--Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à +huit heures. + +Comme la dame d'honneur insistait: + +--Je ne recevrai personne, ajouta la reine. + +«C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait +pas.» + +La reine, en proie aux émotions de la scène qu'elle avait eue avec +Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit +pour la première fois depuis son entrée à la cour. + +--Les cartes sont brouillées, dit-elle; à Paris! Il est temps de défaire +ce que j'ai fait. + +Et elle partit aussitôt de Versailles. + +Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau +d'argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même. + +Quand elle eut donné à ce présent un coup d'oeil indifférent, quoiqu'il +fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les +fenêtres n'étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans +doute; il faisait très chaud ce jour-là. + +Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi, +insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau, +chef-d'oeuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une +lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais. + +À l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal +s'écria: + +--Chère comtesse.... + +Et il s'élança au-devant d'elle. + +Jeanne reçut les baisers dont le prélat couvrit ses bras et ses mains. +Elle se plaça commodément pour soutenir du mieux possible la +conversation. + +Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance, qui ne +manquaient pas d'une éloquente sincérité. + +Jeanne l'interrompit. + +--Savez-vous, dit-elle, que vous êtes un délicat amant, monseigneur, et +que je vous remercie? + +--Pourquoi? + +--Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce +matin; c'est pour la précaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer +dans la petite maison. Vrai, c'est délicat. Votre coeur ne se prostitue +pas, il se donne. + +--À qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n'est à vous, répliqua le +cardinal. + +--Vous n'êtes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous êtes un dieu +triomphant. + +--Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gêne; il me rend +insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable +païenne du Jupiter fatigué de ses rayons. + +Jeanne sourit. + +--Vous venez de Versailles? dit-il avidement. + +--Oui. + +--Vous... l'avez vue? + +--Je... la quitte. + +--Elle... n'a... rien dit? + +--Eh! que voulez-vous qu'elle dise? + +--Pardonnez; ce n'est plus de la curiosité, c'est de la rage. + +--Ne me demandez rien. + +--Oh! comtesse. + +--Non, vous dis-je. + +--Comme vous annoncez cela! On croirait, à vous voir, que vous apportez +une mauvaise nouvelle. + +--Monseigneur, ne me faites pas parler. + +--Comtesse! comtesse!... + +Et le cardinal pâlit. + +--Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue +de fortune; à côté de l'apogée, il y a le commencement du déclin. Mais +ne me ménagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce +pas? + +--J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur, +répliqua Jeanne. + +--Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un +bonheur? + +--N'avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne. + +--Oh!... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec +l'intelligence de deux coeurs et d'un esprit.... + +--Un esprit et deux coeurs, monseigneur, n'empêchent jamais des yeux de +voir dans les feuillages. + +--On a vu! s'écria monsieur de Rohan effrayé. + +--J'ai tout lieu de le croire. + +--Alors... si l'on a vu, on a reconnu? + +--Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait +reconnu, si se secret était au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois +serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort. + +--C'est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu. +On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce +que cela n'est pas permis? + +--Demandez au roi. + +--Le roi sait! + +--Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à +l'hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je +vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois. + +--Plaît-il? s'écria le cardinal; que signifient vos paroles, chère +comtesse? + +--Ne les comprenez-vous pas? + +--J'ai peur. + +--Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez. + +--Que faut-il faire pour cela? + +--Ne plus aller à Versailles. + +Le cardinal fit un bond. + +--Le jour? dit-il en souriant. + +--Le jour d'abord, et ensuite la nuit! + +Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse. + +--Impossible, dit-il. + +--À mon tour de vous regarder en face, répondit-elle; vous avez dit, je +crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plaît? + +--Parce que j'ai dans le coeur un amour qui ne finira qu'avec ma vie. + +--Je m'en aperçois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en +arriver plus vite au résultat que vous persistez à retourner dans le +parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie, +et tous deux seront tranchés du même coup. + +--Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier! + +--J'ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de +danger. + +--Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en présence du +danger même. + +--Très bien; mais alors permettez-moi de vous dire.... + +--Rien, comtesse, rien, s'écria l'amoureux prélat; le sacrifice est +fait, le sort est jeté; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je +retournerai à Versailles. + +--Tout seul? dit la comtesse. + +--Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche. + +--Moi, d'abord. + +--Elle viendra, elle. + +--Vous vous trompez, elle ne viendra pas. + +--Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le +cardinal. + +--C'est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure. + +--Elle ne veut plus me voir? + +--Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseillé. + +--Madame, dit le prélat d'un ton pénétré, c'est mal à vous d'enfoncer le +couteau dans un coeur que vous savez si tendre. + +--Ce serait bien plus mal, monseigneur, à moi, de laisser deux folles +créatures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui +voudra. + +--Comtesse, comtesse, plutôt mourir. + +--Cela vous regarde, et c'est aisé. + +--Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la +fin du réprouvé. Béni soit l'enfer où je trouverai ma complice! + +--Saint prélat, vous blasphémez! dit la comtesse; sujet, vous détrônez +votre reine! homme, vous perdez une femme! + +Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec délire: + +--Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'écria-t-il, et qu'elle ne me +reniera pas ainsi. + +--Je vous parle en son nom. + +--C'est un délai qu'elle demande. + +--Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre. + +--Le parc n'est pas le seul endroit où l'on puisse se voir, il y a mille +endroits plus sûrs. La reine est venue chez vous, enfin! + +--Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel, +celui de votre secret. Je ne me sens pas de force à le porter longtemps. +Ce que vos indiscrétions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un +ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable, +voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de désespoir. + +--Bon Dieu! est-il possible! s'écria monsieur de Rohan, elle ferait +cela? + +--Si vous la voyiez, elle vous ferait pitié. + +Le cardinal se leva précipitamment. + +--Que faire? dit-il. + +--Lui donner la consolation du silence. + +--Elle croira que je l'ai oubliée. + +Jeanne haussa les épaules. + +--Elle m'accusera d'être un lâche. + +--Lâche pour la sauver, jamais. + +--Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa présence? + +--Ne jugez pas celle-là comme vous me jugeriez. + +--Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble +coeur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une +dernière fois je la verrai; elle saura ma pensée entière, et ce qu'elle +aura décidé après m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un +voeu sacré. + +Jeanne se leva. + +--Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai +jeté la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez +donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour +la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins +j'en craindrai les éclats. + +--Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez! Ô mon Dieu! mais +avec qui parlerai-je d'elle? + +Jeanne ici recorda les scènes de Molière; jamais plus insensé Valère +n'avait donné à plus rusée Dorine de plus commodes répliques. + +--N'avez-vous pas le parc et les échos, dit Jeanne; vous leur apprendrez +le nom d'Amaryllis. + +--Comtesse, ayez pitié. Je suis au désespoir, dit le prélat avec un +accent parti du coeur. + +--Eh bien! répliqua Jeanne avec l'énergie toute brutale du chirurgien +qui décide l'amputation d'un membre; si vous êtes au désespoir, monsieur +de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus +dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant à +cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne +manquez pas absolument de coeur et de mémoire, ne risquez pas d'englober +dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas +avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine? +Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici à +quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore. +Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne? +Je le saurai, et dix minutes après je pars! Vous vous en tirerez comme +vous pourrez. + +--C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante; tomber de +ce bonheur! Oh! j'en mourrai! + +--Allons donc, glissa Jeanne à son oreille; vous n'aimez que par +amour-propre ailleurs. + +--Aujourd'hui, c'est par amour, répliqua le cardinal. + +--Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'état. +Voyons, monseigneur, décidez-vous; resté-je ici? Suis-je sur la route de +Lausanne? + +--Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop +douloureuse. + +--Jurez-vous de m'obéir? + +--Foi de Rohan! + +--Bon! votre calmant est tout trouvé. Je vous défends les entrevues, +mais je ne défends pas les lettres. + +--En vérité! s'écria l'insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire? + +--Essayez. + +--Et... elle me répondrait? + +--J'essaierai. + +Le cardinal dévora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange +tutélaire. + +Il dut bien rire le démon qui habitait dans le coeur de la comtesse. + + + + +Chapitre LXIX + +La nuit + + +Ce jour même, il était quatre heures du soir, lorsqu'un homme à cheval +s'arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d'Apollon. + +Le cavalier faisait une promenade d'agrément, au pas; pensif comme +Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le col +du coursier. + +Il s'arrêta, ainsi que nous l'avons dit, à l'endroit où monsieur de +Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet +endroit, foulé par les fers, et les arbustes étaient broutés tout à +l'entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture. + +Le cavalier mit pied à terre. + +--Voici un endroit bien ravagé, dit-il. + +Et il approcha du mur. + +--Voici des traces d'escalade; voici une porte récemment ouverte. C'est +bien ce que j'avais pensé. + +«On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se +connaître en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours, +monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne +s'est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour +entrer dans Versailles. + +En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait +son âme avec ce soupir. + +--Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une +les éloquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns, +il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des +heureux et des malheureux; sa volonté soit bénie! + +«Il faudrait une preuve, cependant. À quel prix, par quel moyen +l'acquérir? + +«Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne +saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui +viennent. Ce soir, je serai dans les buissons. + +Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en +selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l'angle +du mur. + +Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s'était renfermé +chez lui, attendant un message de sa part. + +La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la +fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la même +chambre à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit: +à la porte de la louveterie; mais fenêtre et porte dans ce pavillon +c'était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu'on pût voir +tout ce qui arriverait. + +Il interrogeait la nuit profonde, espérant d'une minute à l'autre +entendre le galop d'un cheval ou le pas précipité d'un courrier. + +Dix heures et demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle +avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse, +elle avait promis ce qu'il lui était impossible de tenir; et, chose +affreuse à penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas. + +Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise les gens +violemment épris, se reprochait déjà d'avoir été si crédule. + +--Comment ai-je pu, s'écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges +et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir? + +Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d'une +poignée de sable lancée sur les vitres de l'autre fenêtre attira son +attention et le fit courir du côté du parc. + +Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du +parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet. + +Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme +qui l'attendait, qui l'appelait, c'était la reine! + +D'un bond il s'élança par la fenêtre et vint tomber près de +Marie-Antoinette. + +--Ah! vous voilà, monsieur? c'est bien heureux! dit à voix basse la +reine tout émue; que faisiez-vous donc? + +--Vous! vous! madame!... vous-même! est-il possible? répliqua Charny en +se prosternant. + +--Est-ce ainsi que vous attendiez? + +--J'attendais du côté de la rue, madame. + +--Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple +de venir par le parc? + +--Je n'eusse osé espérer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent +de reconnaissance passionnée. + +Elle l'interrompit. + +--Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre épée? + +--Oui. + +--Bien!... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus? + +--Par cette porte. + +--Et à quelle heure? + +--À minuit, chaque fois. + +--Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore. +Vous n'avez parlé à personne? + +--À qui que ce soit. + +--Entrons dans le taillis et attendons. + +--Oh! Votre Majesté.... + +La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en +sens inverse. + +--Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au-devant +de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette +affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur +de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon +nom après avoir usurpé ma ressemblance n'a pas encore été arrêtée, si +tout ce mystère n'est pas éclairci, vous sentez qu'il y a deux motifs: +ou l'incapacité de monsieur de Crosne--ce qui n'est rien--, ou sa +connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi, +dans mon parc, on se permette l'ignoble comédie que vous m'avez +signalée, sans être sûr d'un appui direct ou d'une tacite complicité. +Voilà pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent être +assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu'à moi-même du soin de +les démasquer. Qu'en pensez-vous? + +--Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche. +Je suis au désespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de +soupçons. + +--Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine; +vous savez dire les choses en face; c'est un mérite qui peut blesser +quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard: mais une +blessure se guérit. + +--Oh! madame, voilà onze heures; je tremble. + +--Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour éloigner son +compagnon. + +Charny obéit. Il courut les taillis jusqu'aux murs. + +--Personne, fit-il en revenant. + +--Où s'est passée la scène que vous racontiez? + +--Madame, à l'instant même, en revenant de mon exploration, j'ai reçu un +coup terrible dans le coeur. Je vous ai aperçue à l'endroit même où ces +nuits dernières je vis... la fausse reine de France. + +--Ici! s'écria la reine en s'éloignant avec dégoût de la place qu'elle +occupait. + +--Sous ce châtaignier, oui, madame. + +--Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car +s'ils y sont venus ils y reviendront. + +Charny suivit la reine dans une autre allée. Son coeur battait si fort +qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait +s'ouvrir. + +Elle, silencieuse et fière, attendait que la preuve vivante de son +innocence apparût. + +Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas. + +Une demi-heure s'écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus +de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun +de leurs rendez-vous. + +Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis de Versailles. + +La reine frappa du pied avec impatience. + +--Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes +de malheurs n'arrivent qu'à moi! + +Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher +querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe +ou d'ironie. + +Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une +attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage +reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges. + +La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils +avaient fait leur première station. + +--Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu. + +--Ici même, madame. + +--Ici, que la femme a donné une rose à l'homme. + +--Oui, Votre Majesté. + +Et la reine était si faible, si fatiguée du long séjour fait dans ce +parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tête sur +sa poitrine. + +Insensiblement, ses jambes fléchirent; Charny ne lui donnait pas le +bras, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse. + +Lui, demeurait immobile et sombre. + +Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une +larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs. + +Soudain, relevant sa tête: + +--Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamnée. J'avais +promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomniée: Dieu ne le +veut pas, je m'incline. + +--Madame... murmura Charny. + +--J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'eût fait à ma place. +Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand +elle ne peut régner même sur un coeur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle +n'obtient pas même l'estime d'un honnête homme? Voyons, monsieur, +aidez-moi au moins à me relever, pour que je parte; ne me méprisez pas +au point de me refuser votre main. + +Charny se précipita comme un insensé à ses genoux. + +--Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'étais un +malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas? + +--Vous! s'écria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous +me croyez infâme!... + +--Oh!... madame. + +--Vous!... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m'accusez d'avoir +donné une fleur ici, là-bas, un baiser, là-bas, mon amour à un autre +homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas! + +--Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine amoureuse. Là aussi +où je suis, était le fantôme de l'amant. Arrachez-moi le coeur, puisque +ces deux infernales images vivent dans mon coeur et le dévorent. + +Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalté. + +--Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'était bien moi, n'est-ce pas? +dit-elle d'une voix étouffée.... Oh! c'était moi, ne cherchez pas autre +chose. Eh bien! si à cette même place, sous ce même châtaignier, assise +comme j'étais, vous à mes pieds comme était l'autre, si je vous serre +les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans +mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela à l'autre, n'est-ce +pas? moi qui ai dit la même chose à l'autre, n'est-ce pas? Si je vous +dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un être +au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour +vous convaincre qu'on n'est pas une infâme quand on a dans le coeur, +avec le sang des impératrices, le feu divin d'un amour comme celui-là? + +Charny poussa un gémissement pareil à celui d'un homme qui expire. La +reine en lui parlant l'avait enivré de son souffle; il l'avait sentie +parler, sa main avait brûlé son épaule, sa poitrine avait brûlé son +coeur, l'haleine avait dévoré ses lèvres. + +--Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais à Dieu, +je penserais trop à vous. + +Elle se leva lentement; elle arrêta sur lui deux yeux dont les pleurs +noyaient la flamme. + +--Voulez-vous ma vie? dit-il éperdu. + +Elle se tut un moment sans cesser de le regarder. + +--Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout où les autres +sont allés. D'abord ici, ici où fut donnée une rose.... + +Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brûlé sa +poitrine. + +--Prenez! dit-elle. + +Il respira l'odeur embaumée de la fleur, et la serra dans sa poitrine. + +--Ici, reprit-elle, l'autre a donné sa main à baiser? + +--Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment où son visage +se trouva enfermé dans les mains brûlantes de la reine. + +--Voilà une place purifiée, dit la reine avec un adorable sourire. +Maintenant, ne sont-ils pas allés aux bains d'Apollon? + +Charny, comme si le ciel fût tombé sur sa tête, s'arrêta stupéfait, à +demi-mort. + +--C'est un endroit, dit gaiement la reine, où jamais je n'entre que le +jour. Allons voir ensemble la porte par où s'enfuyait cet amant de la +reine. + +Joyeuse, légère, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu +eût jamais béni, elle traversa presque en courant les pelouses qui +séparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à la porte +derrière laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux. + +--C'est ici, au-dehors, dit Charny. + +--J'ai toutes les clefs, répondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny; +instruisons-nous. + +Ils sortirent et se penchèrent pour voir: la lune sortit d'un nuage +comme pour les aider dans leurs investigations. + +Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui +s'appuyait sur le bras de Charny en écoutant et en regardant les +buissons d'alentour. + +Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en +l'attirant à elle par une douce pression. + +La porte se referma sur eux. + +Deux heures sonnaient. + +--Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. À demain. + +Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'éloigna rapidement +sous les charmilles, dans la direction du château. + +Au-delà de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du +milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route. + +Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine. + + + + +Chapitre LXX + +Le congé + + +La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller à +la messe. + +Ses gardes avaient ordre de laisser venir à elle tout le monde. C'était +un dimanche, et Sa Majesté s'éveillant avait dit: + +--Voilà un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui. + +Elle parut respirer avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire le parfum de +ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons +qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son âme auprès +de Dieu. + +Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courbé +si bas sa tête majestueuse. + +Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres +dimanches sur le passage des appartements à la chapelle, et les degrés +même des escaliers étaient remplis de gentilshommes et de dames. + +Parmi ces dernières brillait modestement, mais élégamment vêtue, madame +de La Motte. + +Et dans la haie double, formée par les gentilshommes, on voyait à droite +monsieur de Charny, complimenté par beaucoup de ses amis sur sa +guérison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux. + +La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilité +dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette +l'arôme est défini, reconnu et apprécié par les connaisseurs. Olivier +n'était ami de la reine que depuis six heures, mais déjà tout le monde +se disait l'ami d'Olivier. + +Tandis qu'il acceptait toutes ces félicitations avec la bonne mine d'un +homme véritablement heureux, et que pour lui témoigner plus d'honneur et +plus d'amitié, toute la gauche de la haie passait à droite, Olivier, +forcé de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'éparpillait +autour de lui, aperçut seule, en face, une figure dont la sombre pâleur +et l'immobilité le frappèrent au milieu de son enivrement. + +Il reconnut Philippe de Taverney serré dans son uniforme et la main sur +la poignée de son épée. + +Depuis les visites de politesse faites par ce dernier à l'antichambre de +son adversaire après leur duel, depuis la séquestration de Charny par le +docteur Louis, aucune relation n'avait existé entre les deux rivaux. + +Charny, en voyant Philippe qui le regardait tranquillement, sans +bienveillance ni menace, commença par un salut que Philippe lui rendit +de loin. + +Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait: + +--Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de +politesse. + +Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de +gauche, il vint droit à Philippe qui ne bougeait pas. + +--Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilité que +la première fois, je devais vous remercier de l'intérêt que vous avez +bien voulu prendre à ma santé, mais j'arrive seulement depuis hier. + +Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux. + +--J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite +dès demain, et j'espère que vous ne m'aurez pas gardé rancune. + +--Nullement, monsieur, répliqua Philippe. + +Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dépose la sienne, +lorsque le tambour annonça l'arrivée de la reine. + +--Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir répondu +au geste amical de Charny. + +Et il ponctua cette phrase par une révérence plus mélancolique que +froide. + +Charny, un peu surpris, se hâta de rejoindre ses amis dans la haie à +droite. + +Philippe demeura de son côté, comme s'il eût été en faction. + +La reine approchait, on la vit sourire à plusieurs, prendre ou faire +prendre des places, car de loin elle avait aperçu Charny, et, ne le +quittant pas du regard, avec cette téméraire bravoure qu'elle mettait +dans ses amitiés, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle +prononça tout haut ces paroles: + +--Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser +aujourd'hui. + +Charny fut pénétré jusqu'au fond du coeur par l'accent et par le sens de +ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut là son remerciement +à la reine. + +Soudain, celle-ci fut tirée de sa douce mais dangereuse contemplation +par le bruit d'un pas, par le son d'une voix étrangère. + +Le pas criait à sa gauche sur la dalle, la voix émue mais grave, disait: + +--Madame!... + +La reine aperçut Philippe; elle ne put réprimer un premier mouvement de +surprise en se voyant placée entre ces deux hommes, dont elle se +reprochait peut-être d'aimer trop l'un et pas assez l'autre. + +--Vous! monsieur de Taverney, s'écria-t-elle en se remettant; vous! vous +avez quelque chose à me demander? Oh! parlez. + +--Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majesté, dit Philippe en +s'inclinant sans avoir désarmé la sévère pâleur de son front. + +--À l'instant même, monsieur, répliqua la reine en jetant un regard +furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si près de +son ancien adversaire; suivez-moi. + +Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe +derrière le sien, et eut laissé Charny à sa place. + +Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de +suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle. + +Un quart d'heure après, Philippe était introduit dans la bibliothèque où +Sa Majesté recevait le dimanche. + +--Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjoué, +entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser, +j'ai une inquiétude chaque fois qu'un Taverney désire me parler. Vous +êtes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur +de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur. + +Philippe, plus pâle encore après ce préambule qu'il ne l'avait été +pendant la scène avec Charny, se contenta de répliquer, voyant combien +la reine mettait peu d'affection dans son langage: + +--Madame, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne lui +apporte cette fois qu'une bonne nouvelle. + +--Ah! c'est une nouvelle! dit la reine. + +--Hélas! oui, Votre Majesté. + +--Ah! mon Dieu! répliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait +Philippe si malheureux, voilà que vous avez dit hélas! Pauvre que je +suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hélas! + +--Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si +pleinement Votre Majesté, que non seulement son noble front ne se +voilera pas aujourd'hui à l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera +jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge. À dater d'aujourd'hui, +madame, le dernier de cette famille à qui Votre Majesté avait daigné +accorder quelque faveur, va disparaître pour ne plus revenir à la cour +de France. + +La reine, quittant soudain l'air enjoué qu'elle avait pris comme +ressource contre les émotions présumées de cette entrevue: + +--Vous partez! s'écria-t-elle. + +--Oui, Votre Majesté. + +--Vous... aussi! + +Philippe s'inclina. + +--Ma soeur, madame, a déjà eu le regret de quitter Votre Majesté, +dit-il; moi, j'étais bien autrement inutile à la reine, et je pars. + +La reine s'assit toute troublée en réfléchissant qu'Andrée avait demandé +ce congé éternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, où monsieur de +Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour +lui. + +--Étrange! murmura-t-elle rêveuse, et elle n'ajouta plus un mot. + +Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste +qui congédie. + +La reine sortant tout à coup de sa léthargie: + +--Où allez-vous? dit-elle. + +--Je veux aller rejoindre monsieur de La Pérouse, dit Philippe. + +--Monsieur de La Pérouse est à Terre-Neuve en ce moment. + +--J'ai tout préparé pour le rejoindre. + +--Vous savez qu'on lui prédit une mort affreuse? + +--Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais. + +--Et vous partez? + +Il sourit avec sa beauté si noble et si douce. + +--C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Pérouse, dit-il. + +La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence. + +Philippe, encore une fois, attendit respectueusement. + +Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se réveilla plus +téméraire que jamais. + +Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras +blancs sur sa poitrine: + +--Pourquoi partez-vous? + +--Parce que je suis très curieux de voyager, répondit-il doucement. + +--Mais vous avez déjà fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un +instant de ce calme héroïque. + +--Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien +et du nouveau ensemble. + +La reine fit un geste de dépit et répéta ce qu'elle avait dit à Andrée. + +--Race de fer, coeurs d'acier que ces Taverney. Votre soeur et vous, +vous êtes deux terribles gens, des amis qu'on finit par haïr. Vous +partez, non pas pour voyager, vous en êtes las, mais pour me quitter. +Votre soeur était, disait-elle, appelée par la religion, elle cache un +coeur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est +partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez être heureux; +vous! vous voilà parti aussi. Quand je vous disais tout à l'heure que +les Taverney me portent malheur! + +--Épargnez-nous, madame; si Votre Majesté daignait chercher mieux dans +nos coeurs, elle n'y verrait qu'un dévouement sans limites. + +--Écoutez! s'écria la reine avec colère, vous êtes, vous, un quaker, +elle, une philosophe, des créatures impossibles; elle se figure le monde +comme un paradis, où l'on n'entre qu'à la condition d'être des saints; +vous, vous prenez le monde pour l'enfer, où n'entrent que les diables; +et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce +que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que +vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez +les humains être imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'être +les moins imparfaites des races humaines; soyez tolérant, ou plutôt ne +soyez pas égoïste. + +Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage. + +--Madame, dit-il, l'égoïsme est une vertu, quand on s'en sert pour +rehausser ses adorations. + +Elle rougit. + +--Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andrée, et qu'elle +m'a quittée. C'est que je tenais à vous, et que vous me quittez. Il est +humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne +plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison. + +--Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit +froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts élevés comme est +le vôtre. + +--Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous +blesser. + +--Rien ne m'a blessé, madame, reprit vivement Philippe. + +--Votre grade a été confirmé; votre fortune est en bon train; je vous +distinguais.... + +--Je répète à Votre Majesté que rien ne me plaît à la cour. + +--Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?... + +--J'aurais la douleur de répondre par un refus à Votre Majesté. + +La reine, une troisième fois, se plongea dans cette silencieuse réserve +qui était à sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur +fatigué. + +Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'éclat: + +--Il y a peut-être quelqu'un qui vous déplaît ici? Vous êtes ombrageux, +dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe. + +--Personne ne me déplaît. + +--Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny... +que vous avez blessé en duel... fit la reine en s'animant par degrés. Et +comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, dès que +vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez désiré quitter la +cour. + +Philippe ne répondit rien. + +La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave, +crut n'avoir affaire qu'à un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans +ménagement. + +--Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de +Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que +vous me demandez votre congé? + +Philippe devint plus livide que pâle. Ainsi attaqué, ainsi foulé aux +pieds, il se releva cruellement. + +--Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de +monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que +Votre Majesté ne pense, car j'ai rencontré monsieur de Charny vers deux +heures du matin à la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon. + +La reine pâlit à son tour; et, après avoir regardé avec une admiration +mêlée de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait +dans sa colère: + +--Bien! murmura-t-elle d'une voix éteinte; allez, monsieur, je ne vous +retiens plus. + +Philippe salua pour la dernière fois et partit à pas lents. + +La reine tomba foudroyée sur son fauteuil en disant: + +--France! pays des nobles coeurs! + + + + +Chapitre LXXI + +La jalousie du cardinal + + +Cependant le cardinal avait vu se succéder trois nuits bien différentes +de celles que son imagination faisait revivre sans cesse. + +Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence +mortel après l'agitation de la passion, c'était l'obscurité d'une cave +après la joyeuse lumière du soleil. + +Le cardinal s'était bercé d'abord de l'espoir que son amante, femme +avant d'être reine, voudrait connaître de quelle nature était l'amour +qu'on lui témoignait, et si elle plaisait après l'épreuve comme avant. +Sentiment tout à fait masculin, dont la matérialité devint une arme à +deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle +se retourna contre lui. + +En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit +monsieur Delille, il craignit, l'infortuné, que cette épreuve ne lui eût +été défavorable à lui-même. De là, une angoisse, une terreur, une +inquiétude dont on ne peut avoir d'idée, si l'on n'a souffert de ces +névralgies générales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un +serpent de feu, qui se tord ou se détend par sa propre volonté. + +Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une +demi-journée au domicile de madame de La Motte, dix fois à Versailles. + +Le dixième courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait là-bas +Charny et la reine, et s'applaudissait intérieurement de cette +impatience du cardinal, à laquelle bientôt elle devrait le succès de son +entreprise. + +Le cardinal, en la voyant, éclata. + +--Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillité! Comment! vous me +savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce +supplice aller jusqu'à la mort! + +--Eh! monseigneur, répliqua Jeanne, patience, s'il vous plaît. Ce que je +faisais à Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous +faisiez ici en me désirant. + +--On n'est pas cruelle à ce point, dit Son Excellence, radoucie par +l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on +là-bas? + +--L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre à Paris, soit +qu'on la subisse à Versailles. + +--Voilà ce qui me charme et je vous en remercie; mais.... + +--Mais? + +--Des preuves! + +--Ah! bon Dieu! s'écria Jeanne, que dites-vous là, monseigneur! des +preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... êtes-vous dans votre bon +sens, monseigneur, pour aller demander à une femme des preuves de ses +fautes? + +--Je ne demande pas une pièce pour un procès, comtesse; je demande un +gage d'amour. + +--Il me semble, fit-elle après avoir regardé Son Excellence d'une +certaine façon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux. + +--Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir +fort satisfait, fort honoré; mais prenez mon coeur par le vôtre, +comtesse. Comment accepteriez-vous d'être ainsi jeté de côté après avoir +eu les apparences de la faveur? + +--Vous avez dit les apparences, je crois? répliqua Jeanne du même ton +railleur. + +--Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunité, comtesse; +il est certain que rien ne m'autorise à me plaindre; mais je me +plains.... + +--Alors, monseigneur, je ne puis être responsable de votre +mécontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de +cause du tout. + +--Comtesse, vous me traitez mal. + +--Monseigneur, je répète vos paroles. Je suis votre discussion. + +--Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi +au lieu de me tourmenter. + +--Je ne puis vous aider là où je ne vois rien à faire. + +--Vous ne voyez rien à faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque +mot. + +--Rien. + +--Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec véhémence, tout le monde +ne dit peut-être pas la même chose que vous. + +--Hélas! monseigneur, nous voici arrivés à la colère, et nous ne nous +comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire +observer. + +--En colère! oui.... Votre mauvaise volonté m'y pousse, comtesse. + +--Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice? + +--Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez +faire autrement, je le vois bien. + +--Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser? + +--Parce que vous devriez me dire toute la vérité, madame. + +--La vérité! je vous ai dit celle que je sais. + +--Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une +coquette, qu'elle pousse les gens à l'adorer, et qu'elle les désespère +après. + +Jeanne le regarda d'un air surpris. + +--Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie. + +En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue +que la circonstance ne lui eût peut-être pas donnée pour sortir d'une +aussi difficile position. + +--Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa +passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir. + +--Je ne dis pas cela, monseigneur. + +--Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gré, ce que +j'espère encore, elle m'évince pour ne pas alarmer quelque autre amant, +à qui mes assiduités auront donné l'éveil. + +--Ah! monseigneur, s'écria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux +qu'elle laissait soupçonner bien plus encore qu'elle ne voulait +déguiser. + +--Écoutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernière fois que j'ai vu Sa +Majesté, je crois avoir entendu marcher dans le massif. + +--Folie. + +--Et je dirai tout ce que je soupçonne. + +--Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et, +d'ailleurs, s'il était vrai qu'elle fût assez malheureuse pour craindre +la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez +injuste pour lui faire un crime du passé qu'elle vous sacrifie? + +--Le passé! le passé! Voilà un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si +ce passé est encore le présent et doit être le futur. + +--Fi! monseigneur; vous me parlez comme à un courtier qu'on accuserait +d'avoir procuré une mauvaise affaire. Vos soupçons, monseigneur, sont +tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'être pour moi. + +--Alors, comtesse, prouvez-moi.... + +--Ah! monseigneur, si vous répétez ce mot-là, je prendrai l'injure pour +mon compte. + +--Enfin!... m'aime-t-elle un peu? + +--Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, répliqua Jeanne, en +montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour écrire. +Mettez-vous là et demandez-le-lui à elle-même. + +Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne: + +--Vous lui remettrez ce billet? dit-il. + +--Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait? + +--Et... vous me promettez une réponse? + +--Si vous n'aviez pas de réponse, comment sauriez-vous à quoi vous en +tenir? + +--Oh! à la bonne heure, voilà comme je vous aime, comtesse. + +--N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire. + +Il s'assit, prit la plume et commença un billet. Il avait la plume +éloquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il déchira dix +feuilles avant de se plaire à lui-même. + +--Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez +jamais. + +--C'est que, voyez-vous, comtesse, je me défie de ma tendresse; elle +déborde malgré moi; elle fatiguerait peut-être la reine. + +--Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui écrivez en homme politique, +elle vous répondra un billet de diplomate. Cela vous regarde. + +--Vous avez raison, et vous êtes une vraie femme, coeur et esprit. +Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le +nôtre? + +Elle sourit. + +--Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose à me cacher. + +--Lisez par-dessus mon épaule, lisez aussi vite que j'écrirai, si c'est +possible; car mon coeur est brûlant, ma plume va dévorer le papier. + +Il écrivit, en effet; il écrivit une lettre tellement ardente, tellement +folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes +protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pensée +jusqu'à sa signature, se dit à elle-même: + +«Il vient d'écrire ce que je n'eusse osé lui dicter.» + +Le cardinal relut et dit à Jeanne: + +--Est-ce bien ainsi? + +--Si elle vous aime, répliqua la traîtresse, vous le verrez demain; +maintenant tenez-vous en repos. + +--Jusqu'à demain, oui. + +--Je n'en demande pas plus, monseigneur. + +Elle prit le billet cacheté, se laissa embrasser sur les yeux par +monseigneur, et rentra chez elle vers le soir. + +Là, déshabillée, rafraîchie, elle se mit à songer. + +La situation était telle que depuis le début elle se l'était promise à +elle-même. + +Encore deux pas, elle touchait le but. + +Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du +cardinal? + +Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilité d'accuser +jamais madame de La Motte, le jour où elle le forcerait de rembourser +les sommes dues pour le collier. + +En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre, +comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dépositaire d'un secret +aussi scandaleux. + +La reine ne ferait pas d'éclat, et croirait à la haine du cardinal; le +cardinal croirait à la coquetterie de la reine; mais le débat, s'il yen +avait, aurait lieu à huis clos, et madame de La Motte seulement +soupçonnée prendrait ce prétexte pour s'expatrier en réalisant la belle +somme d'un million et demi. + +Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le +devinerait bien; mais à quoi leur servirait d'ébruiter une alerte si +étroitement liée à celle du parc et des bains d'Apollon? + +Seulement, ce n'était pas assez d'une lettre pour établir tout ce +système de défense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il écrirait sept +à huit fois encore. + +Quant à la reine, qui sait si dans ce moment même elle ne forgeait pas, +avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte! + +Tant de trouble et de détours aboutissaient, comme pis-aller, à une +fuite, et Jeanne échafaudait d'avance ses degrés. + +D'abord l'échéance, dénonciation des joailliers. La reine allait droit à +monsieur de Rohan. + +Comment? + +Par l'entremise de Jeanne, cela était inévitable. Jeanne prévenait le +cardinal et l'invitait à payer. S'il s'y refusait, menace de publier les +lettres; il payait. + +Le paiement fait, plus de péril. Quant à l'éclat public, restait à vider +la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur +d'une reine et d'un prince de l'église, au prix d'un million et demi, +c'était trop bon marché, Jeanne croyait être sûre d'en avoir trois +millions quand elle voudrait. + +Et pourquoi Jeanne était-elle sûre de son fait quant à la question +d'intrigue? + +C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de +suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance +au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'était trompé. C'est qu'une +seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante, +irrécusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparaître du +débat. + +Arrivée à ce point de sa méditation, elle s'approcha de la fenêtre, elle +vit Oliva tout inquiète, toute curieuse à son balcon. + +«À nous deux», pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice. + +La comtesse fit à Oliva le signe convenu pour qu'elle descendît le soir. + +Toute joyeuse après avoir reçu cette communication officielle, Oliva +rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses méditations. + +Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de +tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart échouent, soit en +brisant cet instrument de manière à lui faire pousser un gémissement qui +trahit le secret, soit en le brisant assez incomplètement pour qu'il +puisse servir à d'autres. + +Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se +laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte. + +Il était nécessaire d'imaginer pour elle une fable qui la décidât à +fuir; une autre qui lui permît de fuir très volontiers. + +Les difficultés surgissaient à chaque pas; mais certains esprits +trouvent à résoudre les difficultés autant de plaisir que certains +autres à fouler des roses. + +Oliva, si fort charmée qu'elle fût de la société de sa nouvelle amie, +n'était charmée que relativement, c'est-à-dire qu'entrevoyant cette +liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait délicieuse. +Mais la sincère Nicole ne dissimulait pas à son amie qu'elle eût mieux +aimé le grand jour, les promenades au soleil, toutes les réalités enfin +de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royauté. + +Les à-peu-près de la vie, c'étaient Jeanne, ses caresses et son +intimité; la réalité de la vie, c'était de l'argent et Beausire. + +Jeanne, qui avait étudié à fond cette théorie, se promit de l'appliquer +à la première occasion. + +En se résumant, elle donna pour thème à son entretien avec Nicole la +nécessité de faire disparaître absolument la preuve des supercheries +criminelles commises dans le parc de Versailles. + +La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait à la porte. + +Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard désert, +allèrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer, +marchait au pas dans le chemin qui va circulairement à Vincennes. + +Nicole, bien déguisée dans une robe simple et sous une ample calèche, +Jeanne vêtue en grisette, nul ne les pouvait reconnaître. Il eût fallu +d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait +ce droit. Rien n'avait encore donné l'éveil à la police. + +En outre, cette voiture, au lieu d'être un carrosse uni, portait sur ses +panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune +violence d'agent n'aurait osé forcer la consigne. + +Oliva commença par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec +usure. + +--Oh! que je me suis ennuyée, s'écria Oliva; je vous cherchais, je vous +invoquais. + +--Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous +eusse fait courir un trop grand danger. + +--Comment cela? dit Nicole étonnée. + +--Un danger terrible, chère petite, et dont je frémis encore. + +--Oh! contez cela bien vite! + +--Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui. + +--Oui, hélas! + +--Et que pour vous distraire vous aviez désiré sortir. + +--Ce à quoi vous m'avez aidée si amicalement. + +--Vous savez aussi que je vous avais parlé de cet officier du gobelet, +un peu fou, mais très aimable, qui est amoureux de la reine, à qui vous +ressemblez un peu. + +--Oui, je le sais. + +--J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui +consistait à nous amuser du pauvre garçon, et à le mystifier en lui +faisant croire à un caprice de la reine pour lui. + +--Hélas! soupira Oliva. + +--Je ne vous rappellerai pas les deux premières promenades que nous +fîmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre +garçon. + +Oliva soupira encore. + +--De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien joué votre +petit rôle que notre amant a pris la chose au sérieux. + +--C'était peut-être mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le +trompions, et il ne le mérite pas; c'est un bien charmant cavalier. + +--N'est-ce pas? + +--Oh! oui. + +--Mais attendez, le mal n'est pas encore là. Lui avoir donné une rose, +vous être laissé appeler majesté, avoir donné vos mains à baiser, ce +sont là des espiègleries.... Mais... ma petite Oliva, il paraît que ce +n'est pas tout. + +Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne eût été forcée +de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le +chemin et non pas sa compagne. + +--Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout? + +--Il y a eu une troisième entrevue, dit Jeanne. + +--Oui, fit Oliva en hésitant; vous le savez, puisque vous y étiez. + +--Pardon, chère amie, j'étais, comme toujours, à distance, guettant ou +faisant semblant de guetter pour donner plus de vérité à votre rôle. Je +n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est passé dans cette grotte. Je ne +sais que ce que vous m'en avez raconté. Or, vous m'avez raconté, en +revenant, que vous vous étiez promenée, que vous aviez causé, que les +roses et les mains baisées avaient continué leur jeu. Moi, je crois tout +ce qu'on me dit, chère petite. + +--Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva. + +--Eh bien! ma toute aimable, il paraît que notre fou en dit plus que la +prétendue reine ne lui en a accordé. + +--Quoi? + +--Il paraît qu'enivré, étourdi, éperdu, il s'est vanté d'avoir obtenu de +la reine une preuve irrécusable d'amour partagé. Ce pauvre diable est +fou, décidément. + +--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva. + +--Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne. + +--Certes... balbutia Oliva. + +--Vous n'eussiez pas, ma chère petite, voulu vous exposer à un danger +aussi terrible sans me le dire. + +Oliva frissonna de la tête aux pieds. + +--Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez +monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui êtes +courtisée par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins, +vous ayez été, par caprice, donner à ce fou le droit... de... dire?... +Non, il a perdu la tête, je n'en démords pas. + +--Enfin, s'écria Nicole, quel danger? Voyons! + +--Le voici. Nous avons affaire à un fou, c'est-à-dire à un homme qui ne +craint rien et qui ne ménage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une +rose donnée, que d'une main baisée, rien à dire; une reine a des roses +dans son parc, elle a des mains à la disposition de tous ses sujets; +mais, s'il était vrai qu'à la troisième entrevue.... Ah! ma chère enfant, +je ne ris plus depuis que j'ai cette idée-là. + +Oliva sentit ses dents se serrer de peur. + +--Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle. + +--Il arrivera d'abord que vous n'êtes pas la reine, pas que je sache, du +moins. + +--Non. + +--Et que, ayant usurpé la qualité de Sa Majesté pour commettre une... +légèreté de ce genre.... + +--Eh bien? + +--Eh bien, cela s'appelle lèse-majesté. On mène les gens bien loin avec +ce mot-là. + +Oliva cacha son visage dans ses mains. + +--Après tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se +vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux légèretés +précédentes seront punies de deux à quatre années de prison, et du +bannissement. + +--Prison! bannissement! s'écria Oliva effarée. + +--Ce n'est pas irréparable; mais moi je vais toujours prendre mes +précautions et me mettre à l'abri. + +--Vous seriez inquiétée aussi? + +--Parbleu! Est-ce qu'il ne me dénoncera pas tout de suite, cet insensé? +Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura coûté cher. + +Oliva se mit à fondre en larmes. + +--Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille! +Oh! esprit enragé! Oh! démon! Je suis possédée, voyez-vous. Après ce +malheur, j'en irai encore chercher un autre. + +--Ne vous désespérez pas, tâchez seulement d'éviter l'éclat. + +--Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout +lui avouer? + +--Jolie idée! Un homme qui vous élève à la brochette, en vous +dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous +adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence +avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il +soupçonnera. + +--Mon Dieu! vous avez raison. + +--Il y a plus: le bruit de cela va se répandre, la recherche des +magistrats éveillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si, +pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas? + +--Oh! + +--Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que +deviendrez-vous? + +--Je sais que je suis perdue. + +--Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement +Jeanne, en étudiant l'effet de ce dernier coup. + +Oliva bondit. D'un coup violent elle démolit tout l'édifice de sa +coiffure. + +--Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-même. + +Puis se tournant vers Jeanne. + +--Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec désespoir, non, puisque +vous êtes perdue vous-même. + +--J'ai, répliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre, +une ferme. Si l'on pouvait sans être vue gagner ce refuge avant l'éclat, +peut-être resterait-il une chance? + +--Mais ce fou, il vous connaît, il vous trouvera toujours bien. + +--Oh! vous partie, vous cachée, vous introuvable, je ne craindrais plus +le fou. Je lui dirais tout haut: Vous êtes un insensé d'avancer de +pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je +lui dirais: Vous êtes un lâche! + +--Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva. + +--Je crois que c'est sage, répliqua Jeanne. + +--Faut-il partir tout de suite? + +--Non, attendez que j'aie préparé toutes choses pour le succès. +Cachez-vous, ne vous montrez pas, même à moi. Déguisez-vous même en +regardant dans votre miroir. + +--Oui, oui, comptez sur moi, chère amie. + +--Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien à nous dire. + +--Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos préparatifs? + +--Je ne sais; mais faites attention à une chose: d'ici au jour de votre +départ, je ne me montrerai pas à ma fenêtre. Si vous m'y voyez, comptez +que ce sera pour le jour même, et tenez-vous prête. + +--Oui, merci, ma bonne amie. + +Elles retournèrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant +plus parler à Jeanne, Jeanne songeant trop profondément pour parler à +Oliva. + +En arrivant, elles s'embrassèrent; Oliva demanda humblement pardon à son +amie de tout ce qu'elle avait causé de malheurs avec son étourderie. + +--Je suis femme, répliqua madame de La Motte, en parodiant le poète +latin, et toute faiblesse de femme m'est familière. + + + + +Chapitre LXXII + +La fuite + + +Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint. + +Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit. + +Dès le lendemain, Nicole avait complètement dissimulé son existence à +tout le monde, nul ne pouvait soupçonner qu'elle habitait la maison et +la rue Saint-Claude. + +Toujours abritée derrière un rideau ou derrière un paravent, toujours +calfeutrant la fenêtre, en dépit des rayons de soleil qui venaient +joyeusement y mordre. + +Jeanne, qui, de son côté, préparait tout, sachant que le lendemain +devait amener l'échéance du premier paiement de cinq cent mille livres, +Jeanne s'arrangeait de façon à ne laisser derrière elle aucun endroit +sensible pour le moment où la bombe éclaterait. + +Ce moment terrible était le dernier but de ses observations. + +Elle avait calculé sagement l'alternative d'une fuite qui était facile, +mais cette fuite c'était l'accusation la plus positive. + +Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire; +rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son +ennemi, telle fut la détermination de la comtesse. + +Voilà pourquoi, dès le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se +montra vers deux heures à sa fenêtre, pour indiquer à la fausse reine +qu'il était temps de s'apprêter le soir à prendre du champ. + +Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Nécessité +de s'enfuir signifiait danger; possibilité de fuir signifiait salut. + +Elle se mit à envoyer un baiser éloquent à Jeanne, puis fit ses +préparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets +précieux de son protecteur. + +Jeanne, après son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de +trouver le carrosse auquel on remettrait la chère destinée de +mademoiselle Nicole. + +Et puis ce fut tout--tout ce que le plus curieux observateur eût pu +démêler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence +des deux amies. + +Rideaux fermés, fenêtre close, lumière tardivement errante. Puis, on ne +sait trop quels frôlements, quels bruits mystérieux, quels +bouleversements auxquels succéda l'ombre avec le silence. + +Onze heures du soir sonnaient à Saint-Paul, et le vent de la rivière +amenait les coups lugubrement espacés jusqu'à la rue Saint-Claude, +lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste +attelée de trois vigoureux chevaux. + +Sur le siège de cette chaise, un homme enveloppé dans un manteau +indiquait l'adresse au postillon. + +Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrêter au coin +de la rue du Roi-Doré. + +L'homme vint parler à la maîtresse. + +--Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Réteau, dit Jeanne; une +demi-heure suffira. J'amènerai ici quelqu'un qui montera dans la +voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides à ma petite +maison d'Amiens. + +--Oui, madame la comtesse. + +--Là, vous remettrez cette personne à mon métayer Fontaine, qui sait ce +qui lui reste à faire. + +--Oui, madame. + +--J'oubliais... vous êtes armé, mon cher Réteau? + +--Oui, madame. + +--Cette dame est menacée par un fou.... Peut-être voudra-t-on l'arrêter +en chemin.... + +--Que ferai-je? + +--Vous ferez feu sur quiconque empêcherait votre marche. + +--Oui, madame. + +--Vous m'avez demandé vingt louis de gratification pour ce que vous +savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire +à Londres, où vous m'attendrez avant trois mois. + +--Oui, madame. + +--Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est +prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer +sur-le-champ pour l'Angleterre. + +--Comptez sur moi. + +--C'est pour vous. + +--C'est pour nous, dit monsieur Réteau en baisant la main de la +comtesse. Ainsi, j'attends. + +--Et moi, je vais vous expédier la dame. + +Réteau entra dans la chaise à la place de Jeanne, qui, d'un pied léger, +gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle. + +Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-même alluma la +bougie qui, levée au-dessus du balcon, devait être le signal pour Oliva +de descendre. + +«Elle est fille de précaution», se dit la comtesse en voyant la fenêtre +sombre. + +Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie. + +Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou un _oui_, lancé +imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fenêtre. + +«Elle descendra sans avoir rien allumé, se dit Jeanne; ce n'est pas un +mal.» + +Et elle descendit elle-même dans la rue. + +La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'était sans doute embarrassée de +quelques paquets lourds ou gênants. + +--La sotte, dit la comtesse en maugréant; que de temps perdu pour des +chiffons. + +Rien ne venait. Jeanne alla jusqu'à la porte en face. + +Rien. Elle écouta en collant son oreille aux clous de fer à large tête. + +Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna. + +Jeanne s'écarta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fenêtres +s'éclairaient. + +Il lui sembla voir se promener une clarté douce dans le vide des +feuilles sous les doubles rideaux. + +--Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misérable? Elle n'a +pas vu le signal, peut-être. Allons! du courage, remontons. + +Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le +télégraphe de ses bougies. + +Aucun signe ne répondit aux siens. + +«Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut +que la drôlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe! +vive ou morte, elle partira ce soir.» + +Elle descendit encore son escalier avec la précipitation d'une lionne +poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procuré à +Oliva la liberté nocturne. + +Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'hôtel, elle +s'arrêta. + +«Si quelqu'un était là-haut, près d'elle? pensa la comtesse. + +«Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si +je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!» + +Elle faillit reculer sur cette supposition périlleuse. + +Le bruit du piétinement de ses chevaux sur le pavé sonore la décida. + +--Sans péril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de +péril! + +Elle fit tourner le pêne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit. + +Jeanne connaissait les localités; son intelligence les lui eût révélées +lors même qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en fût pas rendu +compte. L'escalier étant à gauche, Jeanne se lança dans l'escalier. + +Pas de bruit, pas de lumière, personne. + +Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole. + +Là, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; là, derrière cette +porte, on entendait le bruit d'un pas agité. + +Jeanne, haletante, mais étranglant son souffle, écouta. On ne causait +pas. Oliva était donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute. +Elle n'était donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard. + +Jeanne gratta doucement le bois de la porte. + +--Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!... + +Le pas s'approcha sur le tapis. + +--Ouvrez! ouvrez! dit précipitamment Jeanne. + +La porte s'ouvrit, un déluge de lumière inonda Jeanne, qui se trouva en +face d'un homme porteur d'un flambeau à trois branches. Elle poussa un +cri terrible en se cachant le visage. + +--Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous? + +Et il leva doucement la mante de la comtesse. + +--Madame la comtesse de La Motte, s'écria-t-il à son tour, avec un ton +de surprise admirablement naturel. + +--Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et près de +s'évanouir. + +Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-là n'était +jamais apparu à la comtesse. Il ne se présentait pas bien effrayant au +premier abord, mais en réfléchissant un peu, en observant un peu l'air +sombre et la profonde dissimulation de cet homme étrange, le danger +devait paraître épouvantable. + +Jeanne faillit perdre la tête, elle recula, elle eut envie de se +précipiter du haut en bas de l'escalier. + +Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant à s'asseoir. + +--À quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix +assurée. + +--Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait détacher ses yeux de +ceux du comte, je venais... je cherchais.... + +--Permettez, madame, que je sonne pour faire châtier ceux de mes gens +qui ont la maladresse, la grossièreté de laisser se présenter seule une +femme de votre rang. + +Jeanne trembla. Elle arrêta la main du comte. + +--Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombée à +ce drôle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura +pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il +aura dormi après avoir ouvert. + +--Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne +soupçonna pas le piège, je vous en prie. + +--C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame? + +--Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder. + +--Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame, +veuillez vous expliquer maintenant. + +Et une fois cette échappée donnée, Jeanne, qu'on ne soupçonnait plus +d'avoir ouvert elle-même la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa +visite. Elle n'y manqua pas. + +--Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur +certains bruits qui courent. + +--Quels bruits, madame? + +--Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma démarche +est délicate.... + +«Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai déjà trouvé.» + +--Vous êtes un ami de Son Éminence monseigneur le cardinal de Rohan, dit +Jeanne. + +«Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je +tiens; mais plus loin je te le défends.» + +--Je suis en effet, madame, assez bien avec Son Éminence, dit-il. + +--Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prés de vous sur.... + +--Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie. + +--Je vous ai dit que ma position est délicate, monsieur, n'en abusez +pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me témoigne quelque +affection, et je voudrais savoir jusqu'à quel point je puis compter.... +Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus épaisses ténèbres des +esprits et des coeurs. + +--Encore un peu de clarté, madame, dit le comte, pour que je sache mieux +lire dans les ténèbres de votre coeur et de votre esprit. + +--Monsieur, on dit que Son Éminence aime ailleurs; que Son Éminence aime +en haut lieu.... On dit même.... + +Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renversée, un regard +plein d'éclairs. + +--Madame, dit-il, je lis en effet dans les ténèbres; mais pour bien +lire, j'ai besoin d'être aidé. Veuillez répondre aux questions que +voici: + +«Comment êtes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je +demeure. + +Jeanne frémit. + +--Comment êtes-vous entrée ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets, +dans cette partie de l'hôtel. + +«Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous? + +«Vous ne répondez pas? fit-il à la tremblante comtesse; je vais donc +aider votre intelligence. + +«Vous êtes entrée avec une clef que je sens là dans votre poche; la +voici. + +«Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bonté pure, je +cachais chez moi. + +Jeanne chancela comme un arbre déraciné. + +--Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je +commis? N'est-il pas permis à une femme de venir voir une femme? +Appelez-la, elle vous dira si notre amitié n'est pas avouable.... + +--Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous +savez bien qu'elle n'est plus ici. + +--Qu'elle n'est plus ici!... s'écria Jeanne épouvantée. Oliva n'est plus +ici? + +--Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-être qu'elle est partie, vous +qui avez aidé à l'enlèvement? + +--À l'enlèvement! moi! moi! s'écria Jeanne qui reprit espoir. On l'a +enlevée et vous m'accusez? + +--Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro. + +--Prouvez! fit impudemment la comtesse. + +Cagliostro prit un papier sur une table et le montra: + +«Monsieur et généreux protecteur, disait le billet adressé à Cagliostro, +pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de +Beausire; il vient, il m'emmène, je le suis. Adieu. Recevez l'expression +de ma reconnaissance.» + +--Beausire!... dit Jeanne pétrifiée, Beausire.... Lui qui ne savait pas +l'adresse d'Oliva! + +--Oh! que si fait, madame, répliqua Cagliostro en lui montrant un second +papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramassé ce papier dans +l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera +tombé des poches de monsieur Beausire. + +La comtesse lut en frissonnant: + +«Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au +coin du boulevard; il la trouvera et l'emmènera sur-le-champ. C'est une +amie bien sincère qui le lui conseille. Il est temps.» + +--Oh! fit la comtesse en froissant le papier. + +--Et il l'a emmenée, dit froidement Cagliostro. + +--Mais qui a écrit ce billet? dit Jeanne. + +--Vous, apparemment, vous l'amie sincère d'Oliva. + +--Mais comment est-il entré ici? s'écria Jeanne, en regardant avec rage +son impassible interlocuteur. + +--Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro à Jeanne. + +--Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas. + +--Quand on a une clef, on peut en avoir deux, répliqua Cagliostro en la +regardant en face. + +--Vous avez là des pièces convaincantes, répondit lentement la comtesse, +tandis que moi je n'ai que des soupçons. + +--Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vôtres, +madame. + +En disant ces mots, il la congédia par un geste imperceptible. + +Elle se mit à descendre; mais le long de cet escalier désert, sombre, +qu'elle avait monté, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacés, +devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et à dix reprises: Madame +la comtesse de La Motte. + +Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic +souffle le feu et le poison. + + + + +Chapitre LXXIII + +La lettre et le reçu + + +Le lendemain de ce jour était le dernier délai du paiement fixé par la +reine elle-même aux joailliers Boehmer et Bossange. + +Comme la missive de Sa Majesté leur recommandait la circonspection, ils +attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent. + +Et comme chez tous les commerçants, si riches qu'ils soient, c'est une +grave affaire qu'une rentrée de cinq cent mille livres, les associés +préparèrent un reçu de la plus belle écriture de la maison. + +Le reçu resta inutile; personne ne vint l'échanger contre les cinq cent +mille livres. + +La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente +d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des +idées extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier +n'arriverait peut-être qu'après minuit. + +L'aube du lendemain détrompa Boehmer et Bossange de leurs chimères. +Bossange prit sa résolution et se rendit à Versailles dans un carrosse +au fond duquel l'attendait son associé. + +Il demanda d'être introduit auprès de la reine. On lui répondit que s'il +n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas. + +Étonné, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il +avait eu le talent de placer çà et là, dans les antichambres, quelque +petite pierre de rebut, on le protégea pour le mettre sur le passage de +Sa Majesté lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon. + +En effet, Marie-Antoinette, toute frémissante encore de cette entrevue +avec Charny où elle s'était faite amante sans devenir maîtresse, +Marie-Antoinette revenait, le coeur plein de joie et l'esprit tout +radieux, lorsqu'elle aperçut la figure un peu contrite et toute +respectueuse de Boehmer. + +Elle lui fit un sourire qu'il interpréta de la façon la plus heureuse, +et il se hasarda à demander un moment d'audience que la reine lui promit +pour deux heures, c'est-à-dire après son dîner. Il alla porter cette +excellente nouvelle à Bossange qui attendait dans la voiture, et qui, +souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer à la reine une figure +disgracieuse. + +--Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les +moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majesté n'ait en son +tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit à deux heures, +parce que à deux heures elle sera seule. + +Et ils se demandèrent, comme les compagnons de la fable, s'ils +emporteraient la somme en billets, en or ou en argent. + +Deux heures sonnèrent, le joaillier fut à son poste; on l'introduisit +dans le boudoir de Sa Majesté. + +--Qu'est-ce encore, Boehmer, dit la reine du plus loin qu'elle +l'aperçut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du +malheur, vous savez? + +Boehmer crut que quelqu'un était caché, que la reine avait peur d'être +entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour répondre en regardant +autour de lui: + +--Oui, madame. + +--Que cherchez-vous là? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret, +hein? + +Il ne répondit rien, un peu suffoqué qu'il était par cette +dissimulation. + +--Le même secret qu'autrefois; un joyau à vendre, continua la reine, +quelque pièce incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a +personne pour nous entendre. + +--Alors... murmura Boehmer. + +--Eh bien! quoi?... + +--Alors, je puis dire à Sa Majesté.... + +--Mais dites vite, mon cher Boehmer. + +Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire. + +--Je puis dire à Sa Majesté que la reine nous a oubliés hier, dit-il en +montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes. + +--Oubliés! en quoi? fit la reine surprise. + +--En ce que hier... était le terme.... + +--Le terme!... quel terme? + +--Oh! mais, pardon, Votre Majesté, si je me permets.... Je sais bien +qu'il y a indiscrétion. Peut-être la reine n'est-elle pas préparée. Ce +serait un grand malheur: mais, enfin.... + +--Ah çà! Boehmer, s'écria la reine, je ne comprends pas un mot à tout ce +que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher. + +--C'est que Votre Majesté a perdu la mémoire. C'est bien naturel, au +milieu de tant de préoccupations. + +--La mémoire de quoi? encore un coup. + +--C'était hier le premier paiement du collier, dit Boehmer timidement. + +--Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine. + +--Mais... dit Boehmer en la regardant avec stupéfaction, mais il me +semble que oui. + +--Et ceux à qui vous avez vendu ne vous ont pas payé, mon pauvre +Boehmer; tant pis. Il faut que ces gens-là fassent comme j'ai fait; il +faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous +laissant les acomptes. + +--Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur +imprudent qui reçoit sur la tête un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce +que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire? + +--Je dis, mon pauvre Boehmer, que si dix acheteurs vous rendent votre +collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres +de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier. + +--Votre Majesté... s'écria Boehmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle +m'a rendu le collier? + +--Mais oui, je le dis, répliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous? + +--Quoi! continua le joaillier, Votre Majesté nie m'avoir acheté le +collier? + +--Ah çà! mais quelle comédie jouons-nous, dit sévèrement la reine. +Est-ce que ce maudit collier est destiné à faire toujours perdre la tête +à quelqu'un? + +--Mais, reprit Boehmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me +semblait avoir entendu de la bouche même de Votre Majesté... qu'elle +m'avait _rendu_, Votre Majesté a dit RENDU le collier de diamants. + +La reine regarda Boehmer en se croisant les bras. + +--Heureusement, dit-elle, que j'ai là de quoi vous rafraîchir la +mémoire, car vous êtes un homme bien oublieux, monsieur Boehmer, pour ne +rien dire de plus désagréable. + +Elle alla droit à son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit, +qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Boehmer. + +--Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour +mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait. + +Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complète incrédulité, +puis, par degrés, l'effroi le plus terrible. + +--Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reçu qui atteste en si +bonne forme que vous avez repris le collier; et, à moins que vous n'ayez +oublié aussi que vous vous appelez Boehmer.... + +--Mais, madame, s'écria Boehmer étranglant de rage et de frayeur tout +ensemble, ce n'est pas moi qui ai signé ce reçu-là. + +La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants. + +--Vous niez! dit-elle. + +--Absolument.... Dussé-je laisser ici ma liberté, ma vie, je n'ai jamais +reçu le collier; je n'ai jamais signé ce reçu. Le billot serait ici, le +bourreau serait là, que je répéterais encore: non, Votre Majesté, ce +reçu n'est pas de moi. + +--Alors, monsieur, dit la reine en pâlissant légèrement, je vous ai donc +volé, moi; j'ai donc votre collier, moi? + +Boehmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit +à son tour à la reine.... + +--Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altérée +par l'émotion, je ne crois pas que si Votre Majesté m'avait voulu rendre +le collier, elle eût écrit la reconnaissance que voici. + +--Mais, s'écria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais écrit +cela, moi! Est-ce que c'est là mon écriture? + +--C'est signé, dit Boehmer pulvérisé. + +--_Marie-Antoinette de France_.... Vous êtes fou! Est-ce que je suis de +_France_, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche? +Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie écrit cela! Allons donc, +monsieur Boehmer, le piège est trop grossier; allez-vous-en le dire à +vos faussaires. + +--À mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'évanouir en +entendant ces paroles. Votre Majesté me soupçonne, moi, Boehmer? + +--Vous me soupçonnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec +hauteur. + +--Mais cette lettre, objecta-t-il encore en désignant le papier qu'elle +tenait toujours. + +--Et ce reçu, répliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait +pas quitté. + +Boehmer fut obligé de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet +tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air à grands flots, et la couleur +pourprée de l'apoplexie remplaçait la livide pâleur de la défaillance. + +--Rendez-moi mon reçu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez +votre lettre signée _Antoinette de France_; le premier procureur vous +dira ce que cela vaut. + +En lui ayant jeté le billet, après avoir arraché le reçu de ses mains, +elle tourna le dos et passa dans une pièce voisine, abandonnant à lui +seul le malheureux qui n'avait plus une idée, et qui, contre toute +étiquette, se laissa tomber dans un fauteuil. + +Cependant, après quelques minutes qui servirent à le remettre, il +s'élança, tout étourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange, +auquel il raconta l'aventure, de façon à se faire soupçonner fort par +son associé. + +Mais il répéta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commença à +arracher sa perruque, tandis que Boehmer arrachait ses cheveux, ce qui +fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la +voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique à la fois. + +Cependant, comme on ne peut passer une journée entière dans un carrosse; +comme, après s'être arraché cheveux ou perruque on trouve le crâne, et +que sous le crâne sont ou doivent être les idées, les deux joailliers +trouvèrent celle de se réunir pour forcer, s'il était possible, la porte +de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblât à une explication. + +Ils s'acheminaient donc vers le château, dans un état à faire pitié, +lorsqu'ils furent rencontrés par un des officiers de la reine qui les +mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur +empressement à obéir. + +Ils furent introduits sans retard. + + + + +Chapitre LXXIV + +Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis + + +La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut +les joailliers: + +--Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du +renfort, Boehmer, tant mieux. + +Boehmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à +faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Boehmer se jeta aux +pieds de Marie-Antoinette. + +Le geste était expressif. + +Bossange l'imita comme son associé. + +--Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai +plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à +votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi, +dupes de quelque petit mystère... qui n'est plus un mystère pour moi. + +--Ah! madame! s'écria Boehmer enthousiasmé par ces paroles de la reine, +vous ne me soupçonnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot à +prononcer que celui de faussaire! + +--Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire, +que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus, +non. + +--Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors? + +--Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les +diamants? + +--Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers. + +--Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me +regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La +Motte? + +--Pardonnez, madame, nous l'avons vue.... + +--Et elle ne vous a rien donné... de ma part? + +--Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez. + +--Mais cette lettre de moi, qui l'a remise? + +--Cette lettre? répliqua Boehmer; celle que Votre Majesté a eue dans les +mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous +pendant la nuit. + +Et il montrait la fausse lettre. + +--Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas +directement de moi. + +Elle sonna, un valet de pied parut.... + +--Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement +la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu +personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan? + +--Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et +s'informer.... + +--Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que +monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire, +vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en +vous disant ce mot: _Attendez_, aura voulu.... Non, je ne devine rien et +je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal, +et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et +ajoutez que je sais tout. + +Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent +entre eux un regard moins effrayé. + +Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire: + +--Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un +faux est un crime. + +Marie-Antoinette fronça le sourcil. + +--Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet +écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est +indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de +vous remettre les diamants. + +--Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la +lumière, nous autres honnêtes marchands. + +--Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui +seul peut nous éclairer dans tout ceci. + +--Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda +Boehmer. + +--Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous +tirerai d'embarras. Allez. + +Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son +inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte. + +Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous +l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers +au-devant de cette vérité si désirée. + +Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire +une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer, +disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir +au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui +interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel +à sa loyauté, pour ne pas renouer des relations _devenues impossibles_. + +En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un +à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le +chargeait une main cruelle. + +--Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh! +je me vengerai. + +Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les coeurs +faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de +l'amour lui-même. + +--Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus +injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris +par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais, +si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau. + +Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les +lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion +impitoyable. + +La dernière était un chef-d'oeuvre de barbarie, le coeur du pauvre +cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel +que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces +froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte. + +C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel. + +Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il +chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à +la charge, en disant que Boehmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir +se retirer que s'ils y étaient contraints par la force. + +--Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer. + +Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat +qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient +demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été +battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été +appelés à fonctionner devant un prince de l'église. + +--Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette +brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque +chose ici? + +Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés. + +--Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Boehmer du coin +de l'oeil à son associé. + +--Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa +perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à +tous les assauts. + +Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Boehmer, plus prudent, +restait en arrière. + +Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement. + +--Monseigneur, fit le désespéré Boehmer en hachant chaque syllabe avec +un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous +forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince. + +--Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les +fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra +tout simplement à la porte. Faites votre choix. + +--Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés! + +--Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis +pas lieutenant de police. + +--Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Boehmer +en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez.... + +--J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a été +volé! + +--Oui, monseigneur. + +--En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un +mouvement d'intérêt. + +--La reine nous a envoyés à vous, monseigneur. + +--C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes +pauvres gens? + +--Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait. + +--Moi? + +--Sans doute. + +--Mon cher monsieur Boehmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si +j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine. + +--Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris. + +--À qui donc? mon Dieu! + +--La reine nie l'avoir eu en sa possession. + +--Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez +un reçu d'elle. + +--La reine dit que le reçu est faux. + +--Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs. + +--Est-ce vrai? dit Boehmer à Bossange, qui répondit par un triple +assentiment. + +--La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez +elle quand vous lui parlâtes. + +--Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout. + +--Quoi donc encore? + +--Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la +reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous +prouvant que nous avons repris le collier. + +--Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu.... + +--Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien. + +--Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien? + +--Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que +nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous +avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine. + +--Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des +choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes +opérations avec vous. + +--Oui, monseigneur. + +--D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier +sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres. + +--C'est vrai, monseigneur. + +--Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit, +du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa +signature? + +--De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine, +n'est-ce pas, monseigneur? + +--Montrez-la-moi. + +--La voici. + +Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y +jeta les yeux. + +--Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants... _Marie-Antoinette de +France_.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison +d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux! + +--Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération, +madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur? + +La vérité de cette assertion frappa le cardinal. + +--Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé. + +Et il sonna comme avait fait la reine. + +Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne +pouvait encore être très loin. + +Cependant Boehmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte, +dans les promesses de la reine, répétaient: + +--Où est le collier? Où est le collier? + +--Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le +sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine, +voilà tout ce que je sais. + +--Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les +deux marchands. + +--Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et +prêt à jeter ces deux créanciers à la porte. + +--Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Boehmer et Bossange, +enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus. + +--Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter, +sous peine d'être roués dans mon hôtel. + +--Enfin, il y a un coupable, dit Boehmer d'un ton lamentable, ces deux +faux ont été faits par quelqu'un? + +--Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur. + +--Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes. + +--Eh bien, alors? + +--Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel. + +--Attendez que j'en aie une moi-même. + +--Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi +bien haut contre vous. + +--Et que dit-elle? + +--Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non +pas elle. + +--Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la +reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais +demain... demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles; +venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander +si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce +qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je +suis Rohan, je paierai! + +Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut +donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à +reculons en se touchant le coude. + +--À demain donc, balbutia Boehmer, n'est-ce pas, monseigneur? + +--À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit +le cardinal. + + + + +Chapitre LXXV + +Escrime et diplomatie + + +Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux +armes de monsieur de Breteuil. + +Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et +de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi +personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les +occasions de porter un coup mortel à son ennemi. + +La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans +cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie +en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le +faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel +possible. + +Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au +roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe. + +--Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate +entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a +pas un nuage au ciel. + +--Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité, +répondit le ministre. + +--Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la +journée commence mal; qu'y a-t-il? + +--Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce +n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère. +C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police. + +--Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs +finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le +garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez. + +--Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler +d'un collier de diamants? + +--Celui de monsieur Boehmer. + +--Oui, sire. + +--Celui que la reine a refusé? + +--Précisément. + +--Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le _Suffren_, dit le roi en se +frottant les mains. + +--Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal +qu'il allait faire, ce collier a été volé. + +--Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants +sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les +laissera entiers, la police les retrouvera. + +--Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire. +Il s'y mêle des bruits. + +--Des bruits! que voulez-vous dire? + +--Sire, on prétend que la reine a gardé le collier. + +--Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le +vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le +collier. + +--Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont +toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop +blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé.... + +--Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit +pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants. + +--Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris +en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai +pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon +dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les +joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde +le collier. + +Le roi pâlit. + +--On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après +tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier +que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une +pièce rare et merveilleuse. + +«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si +elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me +taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette +affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou +s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec +une médisance. + +Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du +roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment +après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet. + +--Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me +semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains +de la reine. Soyons logiques. + +--Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu +achever. + +--Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron.... + +Et le bon roi se mit à rire bruyamment. + +--Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a +vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin +d'argent, et je ne lui en donne pas toujours. + +--Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre +Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille +livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer. + +--C'est vrai. + +--Eh bien! sire, cet argent, _dit-on_, devait servir à payer le premier +quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine +n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer. + +--Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au +doute succède un commencement de vraisemblance. + +--Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle +m'ordonne de conter à Votre Majesté. + +--Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon +Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron, +qui dès ce moment garda l'avantage. + +--Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de +l'argent. + +--À qui? à un juif, n'est-ce pas? + +--Non, sire, pas à un juif. + +--Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons, +bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent +à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans. + +On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne. + +--Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil. + +--Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander +de l'argent? + +--Sire, je n'ose.... + +--Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en +reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et +nommez-moi ce prêteur d'argent. + +--Monsieur de Rohan, sire. + +--Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan, +l'homme le plus ruiné de ce royaume! + +--Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux. + +--Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez +tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux. + +--Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me +forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour +l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine. + +Le roi fronça le sourcil. + +--Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de +police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort. + +--Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il +faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent +pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône. + +--Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le +cardinal laisse donc dire?... + +--Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en +pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la +vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de +paiement. + +--En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère. + +--C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y +engage envers Votre Majesté. + +--Vous dites que vous vous y engagez? + +--Sans réserve, sous ma responsabilité, sire. + +Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet. + +--Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je +ne vois pas encore ce vol. + +--Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la +reine doit avoir le collier. + +--Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez +bien qu'elle nie, Breteuil. + +--Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais +pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre +Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur +pour la plus pure des femmes! + +--Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors.... + +--Mais sire, l'apparence conseille.... + +--Grave accusation, baron. + +--Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est +indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le +collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le +collier ne se retrouve pas, et que le mot _vol_ a été prononcé dans le +peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine. + +--Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez +raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie. + +--Absolument, sire. + +--Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce +n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle? + +--Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle. +Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie +aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui +qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure. + +--Que faire alors? Lui parler? Le faire venir? + +--Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté; +n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine. + +--Oui, dit le roi, elle me dira la vérité. + +--N'en doutons pas un seul instant, sire. + +--Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation, +dites-moi chaque fait, chaque commentaire. + +--J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui. + +--À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon +cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai. + +Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la +fenêtre. + +--Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez. + +Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau +aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et +d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné +chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles. + +--Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant. + +--Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun +délai. + +Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en +veut perdre un autre. + +Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait +accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre +les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se +désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence +de la reine. + +Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque +tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine. + +Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture. + +Un officier vint gratter à la porte du cabinet. + +--Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu +depuis la révélation de monsieur de Breteuil. + +L'officier se présenta. + +--Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer +chez elle. + +--Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant. + +--Peut-être, dit Breteuil. + +--Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de +Breteuil. + +--Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux. + + + + +Chapitre LXXVI + +Gentilhomme, cardinal et reine + + +À l'heure où monsieur de Breteuil était entré chez le roi, monsieur de +Charny, pâle, agité, avait fait demander une audience à la reine. + +Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fenêtre de son boudoir donnant +sur la terrasse, Charny qui insistait pour être introduit. + +Elle donna ordre qu'on le fît entrer, avant même qu'il eût achevé sa +demande. + +Car elle cédait au besoin de son coeur; car elle se disait avec une +noble fierté qu'un amour pur et immatériel comme le sien a droit +d'entrer à toute heure dans le palais même des reines. + +Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et +d'une voix étouffée: + +--Ah! madame, dit-il, quel malheur! + +--En effet, qu'avez-vous? s'écria-t-elle en pâlissant de voir son ami si +pâle. + +--Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on +dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-être, ou ce qu'il saura demain? + +Elle frissonna, songeant à cette nuit de chastes délices où peut-être un +oeil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny. + +--Dites tout, je suis forte, répondit-elle en appuyant une main sur son +coeur. + +--On dit, madame, que vous avez acheté un collier à Boehmer et Bossange. + +--Je l'ai rendu, fit-elle vivement. + +--Écoutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le +pouvoir payer, que le roi vous en a empêché en refusant de signer un bon +de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous êtes adressée à quelqu'un +pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant. + +--Vous! s'écria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous! +monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est +pas pour eux une injure aussi douce à lancer que le titre d'ami n'est +une douce vérité consacrée désormais entre nous deux. + +Charny s'arrêta confondu par cette éloquence mâle et féconde qui +s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du coeur de toute +généreuse femme. + +Mais l'intervalle qu'il mit à répondre doubla l'inquiétude de la reine. +Elle s'écria: + +--De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un +langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris, +vous? + +--Madame, veuillez me prêter une attention soutenue, la circonstance est +grave. Hier, je suis allé avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les +joailliers de la cour, Boehmer et Bossange. Mon oncle a rapporté des +diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parlé de tout et +de tous. Les joailliers ont raconté à monsieur le bailli une affreuse +histoire commentée par les ennemis de Votre Majesté. Madame, je suis au +désespoir; vous avez acheté le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas +payé, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de +Rohan l'a payé pour vous. + +--Monsieur de Rohan! s'écria la reine. + +--Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine; +celui à qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on +appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant à +la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine; +celui.... + +--Monsieur, s'écria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis +plus là, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis. + +--Oh! répliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens +vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me +rendre un service. + +--Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plaît? + +--Le danger! madame, insensé qui ne le devine pas. Le cardinal répondant +pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle +point ici du mortel déplaisir que peut causer à monsieur de Charny une +confiance pareille à celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De +ces douleurs-là on meurt, mais on ne se plaint pas. + +--Vous êtes fou! dit Marie-Antoinette avec colère. + +--Je ne suis pas fou, madame, mais vous êtes malheureuse, vous êtes +perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'étais pas trompé, +vous dis-je. Aujourd'hui a éclaté l'horrible, la mortelle vérité.... +Monsieur de Rohan se vante peut-être.... + +La reine saisit le bras de Charny. + +--Fou! fou! répéta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la +haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel! +après ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable.... +Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable... +avec.... Moi qui jamais n'ai pensé à vous sans prier Dieu de me pardonner +cette seule pensée que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si +vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me +dites jamais que vous me soupçonnez, ou bien fuyez si loin que vous +n'entendiez pas même le bruit de ma chute au moment de ma mort. + +Olivier tordait ses mains avec angoisse. + +--Écoutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service +efficace. + +--Un service de vous! s'écria la reine, de vous, plus cruel que mes +ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me +soupçonnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me méprise, +jamais..., monsieur, jamais! + +Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine. + +--Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gémit et qui +pleure; les moments sont précieux; ce soir serait trop tard pour faire +ce qui nous reste à faire. Voulez-vous me sauver du désespoir en vous +sauvant de l'opprobre?... + +--Monsieur!... + +--Oh! je ne ménagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne +m'écoutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous +de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit à l'ennemi, madame! comme +dans nos batailles! Droit au danger! droit à la mort! Allons-y ensemble, +moi comme l'obscur soldat, à mon rang, mais brave, vous le verrez; vous, +avec la majesté, avec la force, au plus fort de la mêlée. Si vous y +succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi +un frère.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?... + +--Moi? + +--Ne le niez pas. + +--Je vous dis.... + +--Ne dites pas que vous n'avez pas le collier. + +--Je vous jure.... + +--Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore. + +--Olivier! + +--Il vous reste un moyen de sauver à la fois votre honneur et mon amour. +Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez payé deux cent +cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le. + +--Qu'est cela? + +--Ne regardez pas, prenez et payez. + +--Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldées. Olivier! +vous vous dépouillez pour moi! Vous êtes un bon et noble coeur, et je ne +marchanderai plus les aveux à un pareil amour. Olivier, je vous aime! + +--Acceptez. + +--Non; mais je vous aime! + +--Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de +votre part une générosité, c'est de la cruauté qui m'accable.... Vous +acceptez du cardinal?... + +--Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne +à mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais. + +--Qu'allez-vous faire alors? + +--C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense +monsieur de Rohan? + +--Il pense que vous êtes sa maîtresse. + +--Vous êtes dur, Olivier.... + +--Je parle comme on parle en face de la mort. + +--Que dites-vous que pensent les joailliers? + +--Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle. + +--Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier? + +--Que vous l'avez, que vous l'avez caché, que vous l'avouerez seulement +quand il aura été payé, soit par le cardinal, dans son amour pour vous, +soit par le roi, dans sa peur du scandale. + +--Bien; et vous Charny, à votre tour, je vous regarde en face et vous +demande: que pensez-vous des scènes que vous avez vues dans le parc de +Versailles? + +--Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence, +répliqua énergiquement le digne gentilhomme. + +La reine essuya la sueur qui coulait de son front. + +--Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumônier de France! cria une +voix d'huissier dans le corridor. + +--Lui! murmura Charny. + +--Vous voilà servi à souhait, dit la reine. + +--Vous allez le recevoir? + +--J'allais le faire appeler. + +--Mais, moi.... + +--Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebâillée pour bien +entendre. + +--Madame! + +--Allez vite, voici le cardinal. + +Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait +indiquée, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal. + +Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il était resplendissant +dans son costume d'officiant. Derrière lui se tenait à distance une +suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur maître. + +Parmi ces gens inclinés, on pouvait apercevoir Boehmer et Bossange, un +peu embarrassés dans leurs vêtements de cérémonie. + +La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira +bientôt sur ses lèvres. + +Louis de Rohan était sérieux, triste même. Il avait le calme de l'homme +courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prêtre qui peut +avoir à pardonner. + +La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout. + +--Madame, dit-il, après s'être incliné en tremblant visiblement, j'avais +plusieurs choses importantes à communiquer à Votre Majesté, qui prend à +tâche d'éviter ma présence. + +--Moi, fit la reine, mais je vous évite si peu, monsieur le cardinal, +que j'allais vous mander. + +Le cardinal jeta un coup d'oeil sur le boudoir. + +--Suis-je seul avec Votre Majesté? dit-il à voix basse; ai-je le droit +de parler en toute liberté? + +--En toute liberté, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous +sommes seuls. + +Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme +caché dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son +courage et de l'assurance qu'allait avoir, dès les premiers mots, +monsieur de Charny bien attentif sans doute. + +Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la +reine, de façon à se trouver le plus loin possible de la porte à deux +battants. + +--Voilà bien des préambules, dit la reine, affectant d'être enjouée. + +--C'est que... dit le cardinal. + +--C'est que?... répéta la reine. + +--Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan. + +--N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, répliqua vivement +Marie-Antoinette. + +--Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix émue le cardinal. + +--Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de +mots, dites à haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si +vous me ménagez, je croirai que vous n'êtes pas un homme d'honneur. Oh! +pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi. +Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi! +Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous à me reprocher? + +Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus +largement l'air de la chambre. Enfin, maître de lui-même, il commença en +ces termes. + + + + +Chapitre LXXVII + +Explications + + +Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face à +face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu'à la moindre +parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues +des deux parts allaient enfin avoir lieu. + +--Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au +sujet de notre collier? + +--Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de +vous. + +--Pourquoi Votre Majesté me réduit-elle depuis si longtemps à ne plus +communiquer avec elle que par intermédiaire? Pourquoi, si elle a quelque +sujet de me haïr, ne me le témoigne-t-elle pas en me l'expliquant? + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai +aucun sujet de vous haïr; mais là n'est pas, je crois, l'objet de notre +entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un +renseignement positif, et d'abord où est madame de La Motte? + +--J'allais le demander à Votre Majesté. + +--Pardon, mais si quelqu'un peut savoir où est madame de La Motte, c'est +vous, je pense. + +--Moi, madame, à quel titre? + +--Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le +cardinal, j'ai eu besoin de parler à madame de La Motte, je l'ai fait +appeler, on l'a cherchée chez elle à dix reprises: elle n'a rien +répondu. Cette disparition est étrange, vous m'avouerez. + +--Et moi aussi, madame, je m'étonne de cette disparition, car j'ai fait +prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus répondu à +moi qu'à Votre Majesté. + +--Alors, laissons là la comtesse, monsieur, et parlons de nous. + +--Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de +Votre Majesté m'ont jeté dans un douloureux soupçon, il me semble que +Votre Majesté me reprochait des assiduités auprès de la comtesse. + +--Je ne vous ai encore rien reproché du tout, monsieur, mais patience. + +--Oh! madame, c'est qu'un pareil soupçon m'expliquerait toutes les +susceptibilités de votre âme, et, alors, je comprendrais, tout en me +désespérant, la rigueur jusque-là inexplicable dont vous avez usé +vis-à-vis de moi. + +--Voilà où nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous êtes +d'une obscurité impénétrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller +davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait! + +--Madame, s'écria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant +de la reine, faites-moi la grâce de ne pas changer la conversation: deux +mots de plus sur le sujet que nous traitions tout à l'heure, et nous +nous fussions entendus. + +--En vérité, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas; +reprenons le français, je vous prie. Où est ce collier que j'ai rendu +aux joailliers? + +--Le collier que vous avez rendu! s'écria monsieur de Rohan. + +--Oui, qu'en avez-vous fait? + +--Moi! mais je ne sais pas, madame. + +--Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce +collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prétendent qu'ils ne l'ont +pas repris. J'ai dans les mains un reçu qui prouve le contraire; les +joailliers disent que le reçu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un +mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre +des suppositions à la place des faits obscurs. Madame de La Motte a +voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie, +bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me +l'avez apporté avec l'offre de payer pour moi, offre.... + +--Que Votre Majesté a refusée bien durement, dit le cardinal avec un +soupir. + +--Eh bien! oui, vous avez persévéré dans cette idée fixe que je restasse +en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers +pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La +Motte a été faible, elle qui savait mes répugnances, l'impossibilité où +j'étais de payer, la résolution immuable que j'avais prise de ne pas +avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspiré avec vous +par zèle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colère et ne se +présente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des +ténèbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette légèreté, cette +désobéissance à mes ordres formels, vous en serez quitte pour une +réprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon +de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pénitence. Mais, par grâce! +de la clarté, de la clarté, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il +plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous. + +La reine avait prononcé ces paroles avec une telle vivacité, elle les +avait accentuées si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni osé, ni +pu l'interrompre, mais aussitôt qu'elle eut cessé: + +--Madame, dit-il en étouffant un soupir, je vais répondre à toutes vos +suppositions. Non, je n'ai pas persévéré dans l'idée que vous deviez +avoir le collier, attendu que j'étais assuré qu'il était en vos mains. +Non, je n'ai en rien conspiré avec madame de La Motte au sujet de ce +collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous +ne dites l'avoir vous-même. + +--Il n'est pas possible, s'écria la reine avec stupeur; vous n'avez pas +le collier? + +--Non, madame. + +--Vous n'avez pas conseillé à madame de La Motte de demeurer hors de +tout ceci? + +--Non, madame. + +--Ce n'est pas vous qui la cachez? + +--Non, madame. + +--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue? + +--Pas plus que vous, madame. + +--Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive? + +--Madame, je suis forcé d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus, +ce n'est pas la première fois que je me plains à la reine de ne pas être +compris par elle. + +--Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas. + +--Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en idée mes +lettres. + +--Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez écrit, vous? + +--Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le coeur. + +La reine se leva. + +--Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre; +finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles +lettres, et qu'avez-vous sur le coeur ou dans le coeur, je ne sais trop +comment vous venez de dire cela? + +--Mon Dieu! madame, je me suis peut-être laissé aller à dire trop haut +le secret de mon âme. + +--Quel secret! Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal? + +--Madame! + +--Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre +un piège, ou qui veut m'embarrasser devant des témoins. + +--Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment +quelqu'un qui écoute? + +--Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc, +mais complètement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le. + +--Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas là? Elle +m'aiderait, elle, notre amie, à réveiller, sinon l'attachement, du moins +la mémoire de Votre Majesté. + +--_Notre_ amie? mon attachement? ma mémoire? Je tombe des nues. + +--Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal révolté par le ton aigre de +la reine, épargnez-moi. Libre à vous de n'aimer plus, n'offensez pas. + +--Ah! mon Dieu! s'écria la reine en pâlissant, ah! mon Dieu!... que dit +cet homme? + +--Très bien! continua monsieur de Rohan, qui s'animait à mesure que la +colère montait en bouillonnant, très bien! Madame, je crois avoir été +assez discret et assez réservé pour que vous ne me maltraitiez pas; je +ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de +me répéter. J'eusse dû savoir que quand une reine a dit: Je ne veux +plus, c'est une loi aussi impérieuse que lorsqu'une femme a dit: Je +veux! + +La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de +dentelles. + +--Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit: _Je ne +veux plus_, et j'avais dit: _Je veux_! À qui ai-je dit l'un, à qui ai-je +dit l'autre? + +--Mais à moi, tous les deux. + +--À vous? + +--Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit +l'autre. + +--Vous êtes un misérable, monsieur de Rohan, vous êtes un menteur! + +--Moi! + +--Vous êtes un lâche, vous calomniez une femme. + +--Moi! + +--Vous êtes un traître; vous insultez la reine. + +--Et vous, vous êtes une femme sans coeur, une reine sans foi. + +--Malheureux! + +--Vous m'avez amené par degrés à prendre pour vous un fol amour. Vous +m'avez laissé m'abreuver d'espérances. + +--Des espérances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un scélérat? + +--Est-ce moi qui aurais jamais osé vous demander les audiences nocturnes +que vous m'accordâtes? + +La reine poussa un hurlement de rage auquel répondit un long soupir dans +le boudoir. + +--Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais osé venir seul +dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoyé madame de La +Motte? + +--Mon Dieu! + +--Est-ce moi qui aurais osé voler la clef qui ouvre cette porte de la +louveterie? + +--Mon Dieu! + +--Est-ce moi qui aurais osé vous demander d'apporter la rose que voici? +Rose adorée! rose maudite! séchée, brûlée sous mes baisers!... + +--Mon Dieu! + +--Est-ce moi qui vous ai forcée de descendre le lendemain et de me +donner vos deux mains, dont le parfum dévore incessamment mon cerveau et +me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher. + +--Oh! assez! assez! + +--Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais +osé rêver cette troisième nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux +perfides amours. + +--Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous +blasphémez! + +--Mon Dieu! répliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si +pour continuer à être aimé de cette femme trompeuse, j'eusse donné mes +biens, ma liberté, ma vie! + +--Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire +ici même que vous cherchez à me perdre; que vous avez inventé toutes ces +horreurs; que vous n'êtes pas venu à Versailles la nuit.... + +--J'y suis venu, répliqua noblement le cardinal. + +--Vous êtes mort si vous soutenez ce langage. + +--Rohan ne ment pas. J'y suis venu. + +--Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous +ne m'avez pas vue dans le parc.... + +--Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout à l'heure, mais +je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, où me conduisait madame +de La Motte. + +--Encore une fois! s'écria la reine livide et tremblante, +rétractez-vous? + +--Non! + +--Une seconde fois, dites que vous avez tramé contre moi cette infamie? + +--Non! + +--Une dernière fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous +avoir trompé vous-même, que tout cela fut une calomnie, un rêve, +l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je +puis l'être? + +--Non! + +La reine se redressa terrible et solennelle. + +--Vous allez donc avoir affaire, dit-elle, à la justice du roi, puisque +vous récusez la justice de Dieu. + +Le cardinal s'inclina sans rien dire. + +La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrèrent à la +fois. + +--Qu'on prévienne Sa Majesté, dit-elle en essuyant ses lèvres, que je la +prie de me faire l'honneur de passer chez moi. + +Un officier partit pour exécuter cet ordre. Le cardinal, décidé à tout, +demeura intrépidement dans un coin de la chambre. + +Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer, +comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face +de cette porte. + +Dix minutes ne s'étaient pas écoulées dans ce terrible jeu de scène, que +le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles. + +On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effarée de +Boehmer et de Bossange qui flairaient l'orage. + + + + +Chapitre LXXVIII + +L'arrestation + + +À peine le roi parut-il au seuil du cabinet que la reine l'interpella +avec une volubilité extraordinaire. + +--Sire, dit-elle, voici monsieur le cardinal de Rohan qui dit des choses +bien incroyables; veuillez donc le prier de vous les répéter. + +À ces paroles inattendues, à cette apostrophe soudaine, le cardinal +pâlit. En effet, la position était si étrange, que le prélat cessait de +comprendre. Pouvait-il répéter à son roi, le prétendu amant, pouvait-il +déclarer au mari, le sujet respectueux, tout ce qu'il croyait avoir de +droits sur la reine et sur la femme? + +Mais le roi se retournant vers le cardinal, absorbé dans ses réflexions: + +--À propos d'un certain collier, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, vous +avez des choses incroyables à me dire, et moi des choses incroyables à +entendre? Parlez donc, j'écoute. + +Monsieur de Rohan prit sur-le-champ son parti: des deux difficultés il +choisirait la moindre; des deux attaques, il subirait la plus honorable +pour le roi et la reine; et si, imprudemment, on le jetait dans le +second péril, eh bien! il en sortirait comme un brave homme et comme un +chevalier. + +--À propos du collier, oui, sire, murmura-t-il. + +--Mais, monsieur, dit le roi, vous avez donc acheté le collier? + +--Sire.... + +--Oui ou non? + +Le cardinal regarda la reine et ne répondit pas. + +--Oui ou non? répéta-t-elle. La vérité, monsieur, la vérité; on ne vous +demande pas autre chose. + +Monsieur de Rohan détourna la tête et ne répliqua point. + +--Puisque monsieur de Rohan ne veut pas répondre, répondez, vous, +madame, dit le roi; vous devez savoir quelque chose de tout cela. +Avez-vous acheté, oui ou non, ce collier? + +--Non! dit la reine avec force. + +Monsieur de Rohan tressaillit. + +--Voici une parole de reine! s'écria le roi avec solennité; prenez-y +garde, monsieur le cardinal. + +Monsieur de Rohan laissa glisser sur ses lèvres un sourire de mépris. + +--Vous ne dites rien? fit le roi. + +--De quoi m'accuse-t-on, sire? + +--Les joailliers disent avoir vendu un collier, à vous ou à la reine. +Ils montrent un reçu de Sa Majesté. + +--Le reçu est faux! dit la reine. + +--Les joailliers, continua le roi, disent qu'à défaut de la reine, ils +sont garantis par des engagements que vous avez pris, monsieur le +cardinal. + +--Je ne refuse pas de payer, sire, dit monsieur de Rohan. Il faut bien +que ce soit la vérité, puisque la reine le laisse dire. + +Et un second regard, plus méprisant que le premier, termina sa phrase et +sa pensée. + +La reine frissonna. Ce mépris du cardinal n'était pas pour elle une +insulte, puisqu'elle ne la méritait pas, mais ce devait être la +vengeance d'un honnête homme, elle s'effraya. + +--Monsieur le cardinal, reprit le roi, il ne reste pas moins dans cette +affaire un faux qui a compromis la signature de la reine de France. + +--Un autre faux, s'écria la reine, et celui-là peut-il être imputé à un +gentilhomme, c'est celui qui prétend que les joailliers ont repris le +collier. + +--Libre à la reine, dit monsieur de Rohan du même ton, de m'attribuer +les deux faux; en avoir fait un, en avoir fabriqué deux, où est la +différence? + +La reine faillit éclater d'indignation, le roi la retint d'un geste. + +--Prenez garde, dit-il encore au cardinal, vous aggravez votre position, +monsieur. Je vous dis: Justifiez-vous, et vous avez l'air d'accuser. + +Le cardinal réfléchit un moment; puis, comme s'il succombait sous le +poids de cette mystérieuse calomnie qui étreignait son honneur: + +--Me justifier, dit-il, impossible! + +--Monsieur, il y a là des gens qui disent qu'un collier leur a été volé; +en proposant de le payer vous avouez que vous êtes coupable. + +--Qui le croira? dit le cardinal avec un superbe dédain. + +--Alors, monsieur, si vous ne supposez pas qu'on le croie, on croira +donc. + +Et un frissonnement de colère bouleversa le visage ordinairement si +placide du roi.... + +--Sire, je ne sais rien de ce qui s'est dit, reprit le cardinal, je ne +sais rien de ce qui s'est fait; tout ce que je puis affirmer, c'est que +je n'ai pas eu le collier; tout ce que je puis affirmer, c'est que les +diamants sont au pouvoir de quelqu'un qui devrait se nommer, qui ne le +veut pas, et me force ainsi à lui dire cette parole de l'Écriture: Le +mal retombe sur la tête de celui qui l'a commis. + +À ces mots, la reine fit un mouvement pour prendre le bras du roi, qui +lui dit: + +--Le débat est entre vous et lui, madame. Une dernière fois, avez-vous +ce collier? + +--Non! sur l'honneur de ma mère, sur la vie de mon fils! répondit la +reine. + +Le roi, plein de joie après cette déclaration, se tourna vers le +cardinal: + +--Alors, c'est une affaire entre la justice et vous, monsieur, dit-il; à +moins que vous ne préfériez vous en rapporter à ma clémence. + +--La clémence des rois est faite pour les coupables, sire, répondit le +cardinal; je lui préfère la justice des hommes. + +--Vous ne voulez rien avouer? + +--Je n'ai rien à dire. + +--Mais enfin, monsieur! s'écria la reine, votre silence laisse mon +honneur en jeu! + +Le cardinal se tut. + +--Eh bien! moi, je ne me tairai pas, continua la reine; ce silence me +brûle, il atteste une générosité dont je ne veux pas. Apprenez, sire, +que tout le crime de monsieur le cardinal n'est pas dans la vente ou +dans le vol du collier. + +Monsieur de Rohan releva la tête et pâlit. + +--Qu'est-ce à dire? fit le roi inquiet. + +--Madame!... murmura le cardinal épouvanté. + +--Oh! nulle raison, nulle crainte, nulle faiblesse ne me fermera la +bouche; j'ai là, dans mon coeur, des motifs qui me pousseraient à crier +mon innocence sur une place publique. + +--Votre innocence! dit le roi. Eh! madame, qui serait assez téméraire ou +assez lâche pour obliger Votre Majesté à prononcer ce mot! + +--Je vous supplie, madame, dit le cardinal. + +--Ah! vous commencez à trembler. J'avais donc deviné juste; vos complots +aiment l'ombre! À moi le grand jour! Sire, sommez monsieur le cardinal +de vous dire ce qu'il m'a dit tout à l'heure, ici, à cette place. + +--Madame! madame! fit monsieur de Rohan, prenez garde; vous passez les +bornes. + +--Plaît-il? fit le roi avec hauteur. Qui donc parle ainsi à la reine? Ce +n'est pas moi, je suppose? + +--Voilà justement, sire, dit Marie-Antoinette. Monsieur le cardinal +parle ainsi à la reine, parce qu'il prétend en avoir le droit. + +--Vous, monsieur! murmura le roi devenu livide. + +--Lui! s'écria la reine avec mépris, lui! + +--Monsieur le cardinal a des preuves? reprit le roi en faisant un pas +vers le prince. + +--Monsieur de Rohan a des lettres, à ce qu'il dit! fit la reine. + +--Voyons, monsieur! insista le roi. + +--Ces lettres! cria la reine avec emportement, ces lettres! + +Le cardinal passa la main sur son front glacé par la sueur, et sembla +demander à Dieu comment il avait pu former dans la créature tant +d'audace et de perfidie. Mais il se tut. + +--Oh! ce n'est pas tout, poursuivit la reine, qui s'animait peu à peu +sous l'influence de sa générosité même, monsieur le cardinal a obtenu +des rendez-vous. + +--Madame! par pitié! fit le roi. + +--Par pudeur! dit le cardinal. + +--Enfin! monsieur, reprit la reine, si vous n'êtes pas le dernier des +hommes, si vous tenez quelque chose pour sacré en ce monde, vous avez +des preuves, fournissez-les. + +Monsieur de Rohan releva lentement la tête et répliqua: + +--Non! madame, je n'en ai pas. + +--Vous n'ajouterez pas ce crime aux autres, continua la reine, vous +n'entasserez pas sur moi opprobre après opprobre. Vous avez une aide, +une complice, un témoin dans tout ceci: nommez-le, ou nommez-la. + +--Qui donc? s'écria le roi. + +--Madame de La Motte, sire, fit la reine. + +--Ah! dit le roi, triomphant de voir enfin que ses préventions contre +Jeanne se trouvaient justifiées; allons donc! Eh bien! qu'on la voie, +cette femme, qu'on l'interroge. + +--Ah! bien oui! s'écria la reine, elle a disparu. Demandez à monsieur ce +qu'il en a fait. Il avait trop d'intérêt à ce qu'elle ne fût pas en +cause. + +--D'autres l'auront fait disparaître, répliqua le cardinal, qui avaient +encore plus intérêt que moi. C'est ce qui fait qu'on ne la retrouvera +point. + +--Mais, monsieur, puisque vous êtes innocent, dit la reine avec fureur, +aidez-nous donc à trouver les coupables. + +Mais le cardinal de Rohan, après avoir lancé un dernier regard, tourna +le dos et croisa ses bras. + +--Monsieur! dit le roi offensé, vous allez vous rendre à la Bastille. + +Le cardinal s'inclina, puis, d'un ton assuré: + +--Ainsi vêtu? dit-il, dans mes habits pontificaux? devant toute la cour? +Veuillez y réfléchir, sire, le scandale est immense. Il n'en sera que +plus lourd pour la tête sur laquelle il retombera. + +--Je le veux ainsi, fit le roi fort agité. + +--C'est une douleur injuste que vous faites prématurément subir à un +prélat, sire, et la torture avant l'accusation, ce n'est pas légal. + +--Il faut qu'il en soit ainsi, répondit le roi en ouvrant la porte de la +chambre, pour chercher des yeux quelqu'un à qui transmettre son ordre. + +Monsieur de Breteuil était là; ses yeux dévorants avaient deviné dans +l'exaltation de la reine, dans l'agitation du roi, dans l'attitude du +cardinal, la ruine d'un ennemi. + +Le roi n'avait pas achevé de lui parler bas, que le garde des Sceaux, +usurpant les fonctions du capitaine des gardes, cria d'une voix +éclatante, qui retentit jusqu'au fond des galeries: + +--Arrêtez monsieur le cardinal! + +Monsieur de Rohan tressaillit. Les murmures qu'il entendit sous les +voûtes, l'agitation des courtisans, l'arrivée subite des gardes du corps +donnaient à cette scène un caractère de sinistre augure. + +Le cardinal passa devant la reine sans la saluer, ce qui fit bouillir le +sang de la fière princesse. Il s'inclina très humblement en passant +devant le roi, et prit en passant près de monsieur de Breteuil une +expression de pitié si habilement nuancée, que le baron dut croire qu'il +ne s'était pas assez vengé. + +Un lieutenant des gardes s'approcha timidement et sembla demander au +cardinal lui-même la confirmation de l'ordre qu'il venait d'entendre. + +--Oui, monsieur, lui dit monsieur de Rohan; oui, c'est bien moi qui suis +arrêté. + +--Vous conduirez monsieur à son appartement, en attendant ce que j'aurai +décidé pendant la messe, dit le roi au milieu d'un silence de mort. + +Le roi demeura seul chez la reine, portes ouvertes, tandis que le +cardinal s'éloignait lentement par la galerie, précédé du lieutenant des +gardes, le chapeau à la main. + +--Madame, dit le roi haletant, parce qu'il s'était contenu à +grand-peine, vous savez que cela aboutit à un jugement public, +c'est-à-dire à un scandale, sous lequel tombera l'honneur des coupables? + +--Merci! s'écria la reine en serrant avec effusion les mains du roi, +vous avez choisi le seul moyen de me justifier. + +--Vous me remerciez. + +--De toute mon âme. Vous avez agi en roi! moi, en reine! croyez-le bien. + +--C'est bien, répondit le roi, comblé d'une vive joie, nous aurons +raison enfin de toutes ces bassesses. Quand le serpent aura été une fois +pour toutes écrasé par vous et par moi, nous vivrons tranquilles, +j'espère. + +Il baisa la reine au front et rentra chez lui. + +Cependant, à l'extrémité de la galerie, monsieur de Rohan avait trouvé +Boehmer et Bossange à moitié évanouis dans les bras l'un de l'autre. + +Puis, à quelque pas de là, le cardinal aperçut son coureur qui, effaré +de ce désastre, guettait un regard de son maître. + +--Monsieur, dit le cardinal à l'officier qui le guidait, en passant +toute cette journée ici, je vais inquiéter bien du monde; est-ce que je +ne puis annoncer chez moi que je suis arrêté? + +--Oh! monseigneur, pourvu que nul ne vous voie, dit le jeune officier. + +Le cardinal remercia; puis, adressant la parole en allemand à son +coureur, il écrivit quelques mots sur une page de son missel, qu'il +déchira. + +Et derrière l'officier, qui guettait pour ne pas être surpris, le +cardinal roula cette feuille et la laissa tomber. + +--Je vous suis, monsieur, dit-il à l'officier. + +En effet, ils disparurent tous deux. + +Le coureur fondit sur ce papier comme un vautour sur sa proie, s'élança +hors du château, enfourcha son cheval et s'enfuit vers Paris. + +Le cardinal put le voir aux champs, par une des fenêtres de l'escalier +qu'il descendait avec son guide. + +--Elle me perd, murmura-t-il; je la sauve! C'est pour vous, mon roi, que +j'agis; c'est pour vous, mon Dieu! qui commandez le pardon des injures; +c'est pour vous que je pardonne aux autres.... Pardonnez-moi! + + + + +Chapitre LXXIX + +Les procès-verbaux + + +À peine le roi était-il rentré heureux dans son appartement, signait-il +l'ordre de conduire monsieur de Rohan à la Bastille, que parut monsieur +le comte de Provence, lequel entra dans le cabinet en faisant à monsieur +de Breteuil des signes que celui-ci, malgré tout son respect et sa bonne +volonté, ne put comprendre. + +Mais ce n'était pas au garde des Sceaux que s'adressaient ces signes, le +prince les multipliait ainsi à dessein d'attirer l'attention du roi qui +regardait dans une glace tout en rédigeant son ordre. + +Cette affectation ne manqua pas son but: le roi aperçut ces signes, et +après avoir congédié monsieur de Breteuil: + +--Pourquoi faisiez-vous signe à Breteuil? dit-il à son frère. + +--Oh! sire.... + +--Cette vivacité de gestes, cet air préoccupé signifient quelque chose? + +--Sans doute, mais.... + +--Libre à vous de ne pas parler, mon frère, dit le roi d'un air piqué. + +--Sire, c'est que je viens d'apprendre l'arrestation de monsieur le +cardinal de Rohan. + +--Eh bien! en quoi cette nouvelle, mon frère, peut-elle causer chez vous +cette agitation? Est-ce que monsieur de Rohan ne vous paraît pas +coupable? Est-ce que j'ai tort de frapper même le puissant? + +--Tort? non pas, mon frère. Vous n'avez pas tort. Ce n'est pas cela que +je veux dire. + +--Il m'eût fort surpris, monsieur le comte de Provence, que vous +donnassiez gain de cause, contre la reine, à l'homme qui cherche à la +déshonorer. Je viens de voir la reine, mon frère, un mot d'elle a +suffi.... + +--Oh! sire, à Dieu ne plaise que j'accuse la reine! vous le savez bien. +Sa Majesté... ma soeur, n'a pas d'ami plus dévoué que moi. Combien de +fois ne m'est-il pas arrivé de la défendre, au contraire, et ceci soit +dit sans reproche, même contre vous? + +--En vérité, mon frère, on l'accuse donc bien souvent? + +--J'ai du malheur, sire; vous m'attaquez sur chacune de mes paroles.... +Je voulais dire que la reine ne me croirait pas elle-même si je +paraissais douter de son innocence. + +--Alors, vous vous applaudissez avec moi de l'humiliation que je fais +subir au cardinal, du procès qui va en résulter, du scandale qui va +mettre un terme à toutes les calomnies qu'on n'oserait se permettre +contre une simple femme de la cour, et dont chacun ose se faire l'écho, +parce que la reine, dit-on, est au-dessus de ces misères? + +--Oui, sire, j'approuve complètement la conduite de Votre Majesté, et je +dis que tout est pour le mieux, quant à l'affaire du collier. + +--Pardieu! mon frère, dit-il, rien de plus clair. Ne voit-on pas d'ici +monsieur de Rohan se faisant gloire de la familière amitié de la reine, +concluant, en son nom, un marché pour des diamants qu'elle a refusés, et +laissant dire que ces diamants ont été pris par la reine ou chez la +reine, c'est monstrueux, et, comme elle le disait: Que croirait-on, si +j'avais eu monsieur de Rohan pour compère dans ce trafic mystérieux? + +--Sire.... + +--Et puis, vous ignorez, mon frère, que jamais une calomnie ne s'arrête +à moitié chemin, que la légèreté de monsieur de Rohan compromet la +reine, mais que le récit de ces légèretés la déshonore. + +--Oh! oui, mon frère, oui, je le répète, vous avez eu bien raison quant +à ce qui concerne l'affaire du collier. + +--Eh bien! mais, dit le roi surpris, est-ce qu'il y a encore une autre +affaire? + +--Mais, sire... la reine a dû vous dire.... + +--Me dire... quoi donc? + +--Sire, vous voulez m'embarrasser. Il est impossible que la reine ne +vous ait pas dit.... + +--Quoi donc, monsieur? quoi donc? + +--Sire.... + +--Ah! les fanfaronnades de monsieur de Rohan, ses réticences, ses +prétendues correspondances? + +--Non, sire, non. + +--Quoi donc, alors? les entretiens que la reine aurait accordés à +monsieur de Rohan pour l'affaire du collier en question.... + +--Non, sire, ce n'est pas cela. + +--Tout ce que je sais, reprit le roi, c'est que j'ai en la reine une +confiance absolue, qu'elle mérite par la noblesse de son caractère. Il +était facile à Sa Majesté de ne rien dire de tout ce qui se passe. Il +était facile à elle de payer ou de laisser payer à d'autres, de payer ou +de laisser dire; la reine, en arrêtant court ces mystères qui devenaient +des scandales, m'a prouvé qu'elle en appelait à moi avant d'en appeler à +tout le public. C'est moi que la reine a fait appeler, c'est à moi +qu'elle a voulu confier le soin de venger son honneur. Elle m'a pris +pour confesseur, pour juge, la reine m'a donc tout dit. + +--Eh bien! répliqua le comte de Provence, moins embarrassé qu'il n'eût +dû l'être, parce qu'il sentait la conviction du roi moins solide qu'on +ne voulait le lui faire voir, voilà que vous faites encore le procès à +mon amitié, à mon respect pour la reine, ma soeur. Si vous procédez +contre moi avec cette susceptibilité, je ne vous dirai rien, craignant +toujours, moi qui défends, de passer pour un ennemi ou un accusateur. +Et, cependant, voyez combien, en ceci, vous manquez de logique. Les +aveux de la reine vous ont déjà conduit à trouver une vérité qui +justifie ma soeur. Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'on fît luire à vos +yeux d'autres clartés, plus propres encore à révéler toute l'innocence +de notre reine? + +--C'est que... dit le roi gêné, vous commencez toujours, mon frère, par +des circuits dans lesquels je me perds. + +--Précautions oratoires, sire, défaut de chaleur. Hélas! j'en demande +pardon à Sa Majesté; c'est mon vice d'éducation. Cicéron m'a gâté. + +--Mon frère, Cicéron n'est jamais louche que quand il défend une +mauvaise cause; vous en tenez une bonne, soyez clair, pour l'amour de +Dieu! + +--Me critiquer dans ma façon de parler, c'est me réduire au silence. + +--Allons, voilà l'_irritabile_ _genus rhetorum_ qui prend la mouche, +s'écria le roi dupe de cette rouerie du comte de Provence. Au fait, +avocat, au fait: que savez-vous de plus que ce que m'a dit la reine? + +--Mon Dieu! sire, rien et tout. Précisons d'abord ce que vous a dit la +reine. + +--La reine m'a dit qu'elle n'avait pas le collier. + +--Bon. + +--Elle m'a dit qu'elle n'avait pas signé le reçu des joailliers. + +--Bien! + +--Elle m'a dit que tout ce qui avait rapport à un arrangement avec +monsieur de Rohan était une fausseté inventée par ses ennemis. + +--Très bien, sire! + +--Elle a dit enfin que jamais elle n'avait donné à monsieur de Rohan le +droit de croire qu'il fût plus qu'un de ses sujets, plus qu'un +indifférent, plus qu'un inconnu. + +--Ah!... elle a dit cela.... + +--Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, car le cardinal n'a pas +répliqué. + +--Alors, sire, puisque le cardinal n'a rien répliqué, c'est qu'il +s'avoue menteur, et il donne par ce désaveu raison aux autres bruits qui +courent sur certaines préférences accordées par la reine à certaines +personnes. + +--Eh! mon Dieu! quoi encore? dit le roi avec découragement. + +--Rien que de très absurde, comme vous l'allez voir. Du moment où il a +été constant que monsieur de Rohan ne s'était pas promené avec la +reine.... + +--Comment! s'écria le roi, monsieur de Rohan, disait-on, s'était promené +avec la reine? + +--Ce qui est bien démenti par la reine elle-même, sire, et par le +désaveu de monsieur de Rohan; mais enfin, du moment où cela est +constaté, vous comprenez qu'on a dû chercher--la malignité ne s'en est +pas abstenue--comment il se faisait que la reine se promenât la nuit +dans le parc de Versailles. + +--La nuit, dans le parc de Versailles! La reine!... + +--Et avec qui elle se promenait, continua froidement le comte de +Provence. + +--Avec qui?... murmura le roi. + +--Sans doute!... Est-ce que tous les yeux ne s'attachent pas à ce que +fait une reine? Est-ce que ces yeux, que jamais n'éblouit l'éclat du +jour ou l'éclat de la majesté, ne sont pas plus clairvoyants encore +quand il s'agit de voir la nuit? + +--Mais, mon frère, vous dites là des choses infâmes, prenez-y garde. + +--Sire, je répète, et je répète avec une telle indignation que je +pousserai Votre Majesté, j'en suis sûr, à découvrir la vérité. + +--Comment, monsieur! on dit que la reine s'est promenée la nuit, en +compagnie... dans le parc de Versailles! + +--Pas en compagnie, sire, en tête à tête.... Oh! si l'on ne disait que +compagnie, la chose ne vaudrait pas la peine que nous y prissions garde. + +Le roi, éclatant tout à coup: + +--Vous m'allez prouver que vous répétez, dit-il, et, pour cela, prouvez +qu'on a dit. + +--Oh! facilement, trop facilement, répondit monsieur de Provence. Il y a +quatre témoignages: le premier est celui de mon capitaine des chasses, +qui a vu la reine deux jours de suite, ou plutôt deux nuits de suite, +sortir du parc de Versailles par la porte de la louveterie. Voici le +titre: il est revêtu de sa signature. Lisez. + +Le roi prit en tremblant le papier, le lut et le rendit à son frère. + +--Vous en verrez, sire, un plus curieux; il est du garde de nuit qui +veille à Trianon. Il déclare que la nuit a été bonne, qu'un coup de feu +a été tiré, par des braconniers sans doute, dans le bois de Satory; que, +quant aux parcs, ils ont été calmes, excepté le jour où Sa Majesté la +reine y a fait une promenade avec un gentilhomme à qui elle donnait le +bras. Voyez, le procès-verbal est explicite. + +Le roi lut encore, frissonna et laissa tomber ses bras à son côté. + +--Le troisième, continua imperturbablement monsieur le comte de +Provence, est du suisse de la porte de l'Est. Cet homme a vu et reconnu +la reine au moment où elle sortait par la porte de la louveterie. Il dit +comment la reine était vêtue; voyez, sire; il dit aussi que de loin il +n'a pu reconnaître le gentilhomme que _Sa Majesté quittait_, c'est +écrit; mais qu'à sa tournure il l'a pris pour un officier. Ce +procès-verbal est signé. Il ajoute une chose curieuse, à savoir, que la +présence de la reine ne peut être révoquée en doute, parce que Sa +Majesté était accompagnée de madame de La Motte, amie de la reine. + +--Amie de la reine! s'écria le roi furieux. Oui, il y a cela: amie de la +reine! + +--Ne veuillez pas de mal à cet honnête serviteur, sire; il ne peut être +coupable que d'un excès de zèle. Il est chargé de garder, il garde; de +veiller, il veille. + +--Le dernier, continua le comte de Provence, me paraît le plus clair de +tous. Il est du maître serrurier chargé de vérifier si toutes les portes +sont fermées après la retraite battue. Cet homme, Votre Majesté le +connaît, il certifie avoir vu entrer la reine avec un gentilhomme dans +les bains d'Apollon. + +Le roi, pâle et étouffant son ressentiment, arracha le papier des mains +du comte et le lut. + +Monsieur de Provence continua néanmoins pendant cette lecture: + +--Il est vrai que madame de La Motte était dehors, à une vingtaine de +pas, et que la reine ne demeura qu'une heure environ dans cette salle. + +--Mais le nom du gentilhomme? s'écria le roi. + +--Sire, ce n'est pas dans le rapport qu'on le nomme, il faut pour cela +que Sa Majesté prenne la peine de parcourir un dernier certificat que +voici. Il est d'un garde forestier qui se tenait à l'affût derrière le +mur d'enceinte, près des bains d'Apollon. + +--Daté du lendemain, fit le roi. + +--Oui, sire, et qui a vu la reine sortir du parc par la petite porte, et +regarder au-dehors: elle tenait le bras de monsieur de Charny! + +--Monsieur de Charny!... s'écria le roi à demi fou de colère et de +honte; bien... bien.... Attendez-moi ici, comte, nous allons enfin savoir +la vérité. + +Et le roi s'élança hors de son cabinet. + + + + +Chapitre LXXX + +Une dernière accusation + + +Au moment où le roi avait quitté la chambre de la reine, celle-ci courut +au boudoir où monsieur de Charny avait pu tout entendre. + +Elle en ouvrit la porte, et revint fermer elle-même celle de son +appartement; puis, tombant sur un fauteuil, comme si elle eût été trop +faible pour résister à de pareils chocs, elle attendit silencieusement +ce que déciderait d'elle monsieur de Charny, son juge le plus +redoutable. + +Mais elle n'attendit pas longtemps; le comte sortit du boudoir plus +triste et plus pâle qu'il n'avait jamais été. + +--Eh bien? dit-elle. + +--Madame, répliqua-t-il, vous voyez que tout s'oppose à ce que nous +soyons amis. Si ce n'est pas ma conviction qui vous blesse, ce sera le +bruit public désormais; avec le scandale qui est fait aujourd'hui, plus +de repos pour moi, plus de trêve pour vous. Les ennemis, plus acharnés +après cette première blessure qui vous est faite, viendront fondre sur +vous pour boire le sang comme font les mouches sur la gazelle blessée.... + +--Vous cherchez bien longtemps, dit la reine avec mélancolie, une parole +naturelle, et vous n'en trouvez pas. + +--Je crois n'avoir jamais donné lieu à Votre Majesté de suspecter ma +franchise, répliqua Charny; si parfois elle a éclaté, c'est avec trop de +dureté; je vous en demande pardon. + +--Alors, dit la reine fort émue, ce que je viens de faire, ce bruit, +cette agression périlleuse contre un des plus grands seigneurs de ce +royaume, mon hostilité déclarée avec l'Église, ma renommée exposée aux +passions des parlements, tout cela ne vous suffit pas. Je ne parle point +de la confiance à jamais ébranlée chez le roi; vous ne devez pas vous en +préoccuper, n'est-ce pas?... Le roi! qu'est-ce cela... un époux! + +Et elle sourit avec une amertume si douloureuse, que les larmes +jaillirent de ses yeux. + +--Oh! s'écria Charny, vous êtes la plus noble, la plus généreuse des +femmes. Si je ne vous réponds pas sur-le-champ, comme mon coeur m'y +contraint, c'est que je me sens inférieur à tout, et que je n'ose +profaner ce coeur sublime en y demandant une place. + +--Monsieur de Charny, vous me croyez coupable. + +--Madame!... + +--Monsieur de Charny, vous avez ajouté foi aux paroles du cardinal. + +--Madame!... + +--Monsieur de Charny, je vous somme de me dire quelle impression a faite +sur vous l'attitude de monsieur de Rohan. + +--Je dois le dire, madame, monsieur de Rohan n'a été ni un insensé, +comme vous le lui avez reproché, ni un homme faible, comme on pourrait +le croire; c'est un homme convaincu, c'est un homme qui vous aimait, qui +vous aime, et qui en ce moment est la victime d'une erreur qui le +conduira, lui, à la ruine, vous.... + +--Moi? + +--Vous, madame, à un déshonneur inévitable. + +--Mon Dieu! + +--Devant moi se lève un spectre menaçant, cette femme odieuse, madame de +La Motte, disparue quand son témoignage peut tout nous rendre, repos, +honneur, sécurité, pour l'avenir. Cette femme est le mauvais génie de +votre personne, elle est le fléau de la royauté; cette femme que vous +avez imprudemment admise à partager vos secrets, et peut-être, hélas! +votre intimité.... + +--Mes secrets, mon intimité, ah! monsieur, je vous en prie, s'écria la +reine. + +--Madame, le cardinal vous a dit assez clairement et a assez clairement +prouvé, que vous aviez avec lui concerté l'achat du collier. + +--Ah!... vous revenez sur cela, monsieur de Charny, dit la reine en +rougissant. + +--Pardon, pardon, vous voyez bien que je suis un coeur moins généreux +que vous, vous voyez bien que je suis indigne, moi, d'être appelé à +connaître vos pensées. Je cherche à adoucir, j'irrite. + +--Tenez, monsieur, fit la reine revenue à une fierté mêlée de colère, ce +que le roi croit, tout le monde peut le croire; je ne serai pas plus +facile à mes amis qu'à mon époux. Il me paraît qu'un homme ne peut aimer +à voir une femme quand il n'a pas d'estime pour cette femme. Je ne parle +pas de vous, monsieur, interrompit-elle vivement; je ne suis pas une +femme, moi! je suis une reine; vous n'êtes pas un homme, mais un juge +pour moi. + +Charny s'inclina si bas, que la reine dut trouver suffisante la +réparation et l'humilité de ce _sujet_ fidèle. + +--Je vous avais conseillé, dit-elle tout à coup, de demeurer en vos +terres; c'était un sage dessein. Loin de la cour à laquelle répugnent +vos habitudes, votre droiture, votre inexpérience, permettez-moi de le +dire; loin, dis-je, de la cour, vous eussiez mieux apprécié les +personnages qui jouent leur rôle sur ce théâtre. Il faut ménager +l'illusion de l'optique, monsieur de Charny, il faut garder son rouge et +ses hauts talons devant la foule. Reine trop prompte à la +condescendance, j'ai négligé d'entretenir, chez ceux qui m'aimaient, le +prestige éblouissant de la royauté. Ah! monsieur de Charny, l'auréole +que dessine une couronne au front des reines les dispense de chasteté, +de douceur, d'esprit, et les dispense surtout de coeur. On est reine, +monsieur, on domine; à quoi sert de se faire aimer? + +--Je ne saurais vous dire, madame, répondit Charny fort ému, combien la +sévérité de Sa Majesté me fait mal. J'ai pu oublier que vous étiez ma +reine; mais, rendez-moi cette justice, je n'ai jamais oublié que vous +fussiez la première des femmes dignes de mon respect et de.... + +--N'achevez pas, je ne mendie point. Oui, je l'ai dit, une absence vous +est nécessaire. Quelque chose me dit que votre nom finira par être +prononcé dans tout ceci. + +--Madame, impossible! + +--Vous dites, impossible! Eh! réfléchissez donc au pouvoir de ceux qui +depuis six mois jouent avec ma réputation, avec ma vie; ne disiez-vous +pas que monsieur le cardinal est _convaincu_ qu'il agit en vue d'une +_erreur_ dans laquelle on le plonge! Ceux qui opèrent des convictions +pareilles, monsieur le comte, ceux qui causent des erreurs semblables, +sont de force à vous prouver que vous êtes un déloyal sujet pour le roi, +et pour moi un ami honteux. Ceux-là qui inventent si heureusement le +faux découvrent bien facilement le vrai! Ne perdez pas de temps, le +péril est grave; retirez-vous dans vos terres, fuyez le scandale qui va +résulter du procès qu'on me fera: je ne veux pas que ma destinée vous +entraîne, je ne veux pas que votre carrière se perde. Moi qui, Dieu +merci! ai l'innocence et la force; mais qui n'ai pas une tache sur ma +vie; moi qui suis résolue à ouvrir, s'il le faut, ma poitrine pour +montrer à mes ennemis la pureté de mon coeur; moi je résisterai. Pour +vous il y aurait la ruine, la diffamation, la prison peut-être; +remportez cet argent si noblement offert, remportez l'assurance que pas +un des mouvements généreux de votre âme ne m'a échappé; que pas un de +vos doutes ne m'a blessée; que pas une de vos souffrances ne m'a laissée +froide; partez, vous dis-je, et cherchez ailleurs ce que la reine de +France ne peut plus vous donner: la foi, l'espérance, le bonheur. D'ici +à ce que Paris sache l'arrestation du cardinal, à ce que le parlement +soit convoqué, à ce que les témoignages se produisent, je compte une +quinzaine de jours. Partez! votre oncle a deux vaisseaux prêts à +Cherbourg et à Nantes, choisissez; mais éloignez-vous de moi. Je porte +malheur; éloignez-vous de moi. Je ne tenais qu'à une chose en ce monde, +et comme elle me manque, je me sens perdue. + +En disant ces mots, la reine se leva brusquement et sembla donner à +Charny le congé qui termine les audiences. + +Il s'approcha d'elle aussi respectueusement, mais plus vite. + +--Votre Majesté, dit-il, d'une voix altérée, vient de me dicter mon +devoir. Ce n'est pas dans mes terres, ce n'est pas hors de la France +qu'est le danger, c'est à Versailles, où l'on vous soupçonne, c'est à +Paris où l'on va vous juger. Il importe, madame, que tout soupçon +s'efface, que tout arrêt soit une justification, et, comme vous ne +sauriez avoir un témoin plus loyal, un soutien plus résolu, je reste. +Ceux qui savent tant de choses, madame, les diront. Mais au moins +aurons-nous eu le bonheur inestimable pour les gens de coeur de voir nos +ennemis face à face. Qu'ils tremblent ceux-là devant la majesté d'une +reine innocente, et devant le courage d'un homme meilleur qu'eux. Oui, +je reste, madame, et croyez-le bien, Votre Majesté n'a pas besoin de me +cacher plus longtemps sa pensée; ce que l'on sait bien, c'est que je ne +fuis pas; ce qu'elle sait bien, c'est que je ne crains rien; ce qu'elle +sait aussi, c'est que pour ne me plus voir jamais, il n'est pas besoin +de m'envoyer en exil. Oh! madame! de loin, les coeurs s'entendent, de +loin les aspirations sont plus ardentes que de près. Vous voulez que je +parte, pour vous et non pour moi; ne craignez rien; à portée de vous +secourir, de vous défendre, je ne serai plus à portée de vous offenser +ou de vous nuire; vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, lorsque durant +huit jours j'ai habité à cent toises de vous, épiant chacun de vos +gestes, comptant vos pas, vivant de votre vie?... Eh bien! il en sera de +même cette fois, car je ne puis exécuter votre volonté, je ne puis +partir! D'ailleurs, que vous importe!... Est-ce que vous songerez à moi? + +Elle fit un mouvement qui l'éloigna du jeune homme. + +--Comme il vous plaira, dit-elle, mais... vous m'avez compris, il ne +faut pas que vous vous trompiez jamais à mes paroles; je ne suis pas une +coquette, monsieur de Charny; dire ce qu'elle pense, penser ce qu'elle +dit, voilà le privilège d'une véritable reine: je suis ainsi. Un jour, +monsieur, je vous ai choisi parmi tous. Je ne sais quoi entraînait mon +coeur de votre côté. J'avais soif d'une amitié forte et pure; je vous +l'ai bien laissé voir, n'est-ce pas? Ce n'est plus de même aujourd'hui, +je ne pense plus ce que je pensais. Votre âme n'est plus soeur de la +mienne. Je vous le dis aussi franchement: épargnons-nous l'un l'autre. + +--C'est bien, madame, interrompit Charny, je n'ai jamais cru que vous +m'eussiez choisi, je n'ai jamais cru.... Ah! madame, je ne résiste pas à +l'idée de vous perdre. Madame, je suis ivre de jalousie et de terreur. +Madame, je ne souffrirai pas que vous m'ôtiez votre coeur; il est à moi, +vous me l'avez donné, nul ne me le prendra qu'avec ma vie. Soyez femme, +soyez bonne, n'abusez pas de ma faiblesse, car vous m'avez reproché mes +doutes tout à l'heure, et vous m'écrasez des vôtres en ce moment. + +--Coeur d'enfant, coeur de femme, dit-elle.... Vous voulez que je compte +sur vous!... Les beaux défenseurs que nous sommes l'un pour l'autre! +Faible! oh! oui, vous l'êtes, et moi, hélas! je ne suis pas plus forte +que vous! + +--Je ne vous aimerais pas, murmurait-il, si vous étiez autre que vous +n'êtes. + +--Quoi, dit-elle avec un accent vif et passionné, cette reine maudite, +cette reine perdue, cette femme qu'un parlement va juger, que l'opinion +va condamner, qu'un mari, son roi, va chasser peut-être, cette femme +trouve un coeur qui l'aime! + +--Un serviteur qui la vénère et qui lui offre tout le sang de son coeur +en échange d'une larme qu'elle versait tout à l'heure. + +--Cette femme, s'écria la reine, est bénie, elle est fière, elle est la +première des femmes, la plus heureuse de toutes. Cette femme est trop +heureuse, monsieur de Charny; je ne sais pas comment cette femme a pu se +plaindre, pardonnez-lui! + +Charny tomba aux pieds de Marie-Antoinette et les baisa, dans un +transport d'amour religieux. + +En ce moment, la porte du corridor secret s'ouvrit, et le roi s'arrêta, +tremblant et comme foudroyé sur le seuil. + +Il venait de surprendre l'homme qu'accusait monsieur de Provence aux +pieds de Marie-Antoinette. + + + + +Chapitre LXXXI + +La demande en mariage + + +La reine et Charny échangèrent un coup d'oeil si plein d'effroi, que +leur plus cruel ennemi eût eu pitié d'eux en ce moment. + +Charny se releva lentement, et salua le roi avec un profond respect. + +On voyait le coeur de Louis XVI battre violemment sous la dentelle de +son jabot. + +--Ah! dit-il d'une voix sourde... monsieur de Charny! + +Le comte ne répondit que par un nouveau salut. + +La reine sentit qu'elle ne pouvait parler, et qu'elle était perdue. + +Le roi continuant: + +--Monsieur de Charny, fit-il avec une mesure incroyable, c'est peu +honorable pour un gentilhomme d'être pris en flagrant délit de vol. + +--De vol! murmura Charny. + +--De vol! répéta la reine, qui croyait encore entendre siffler à ses +oreilles ces horribles accusations touchant le collier, et qui supposa +que le comte en allait être souillé comme elle. + +--Oui, poursuivit le roi, s'agenouiller devant la femme d'un autre, +c'est un vol; et, quand cette femme est une reine, monsieur, on appelle +ce crime lèse-majesté. Je vous ferai dire cela, monsieur de Charny, par +mon garde des Sceaux. + +Le comte allait parler; il allait protester de son innocence, lorsque la +reine, impatiente dans sa générosité, ne voulut pas souffrir qu'on +accusât d'indignité l'homme qu'elle aimait; elle lui vint en aide. + +--Sire, dit-elle vivement, vous êtes, à ce qu'il me paraît, dans une +voie de mauvais soupçons et de suppositions défavorables; ces soupçons, +ces préventions tombent à faux, je vous en avertis. Je vois que le +respect enchaîne la langue du comte; mais moi, qui connais le fond de +son coeur, je ne le laisserai pas accuser sans le défendre. + +Elle s'arrêta là, épuisée par son émotion, effrayée du mensonge qu'elle +allait être forcée de trouver, éperdue enfin parce qu'elle ne le +trouvait pas. + +Mais cette hésitation, qui lui paraissait odieuse à elle, fier esprit de +reine, c'était tout simplement le salut de la femme. En ces horribles +rencontres, où souvent se jouent l'honneur, la vie de celle qu'on a +surprise, une minute gagnée suffit pour sauver, comme une seconde perdue +avait suffi pour perdre. + +La reine, uniquement par instinct, avait saisi l'occasion du délai; elle +avait arrêté court le soupçon du roi; elle avait égaré son esprit, elle +avait raffermi celui du comte. Ces minutes décisives ont des ailes +rapides sur lesquelles est emportée si loin la conviction d'un jaloux, +qu'elle ne se retrouve presque jamais, si le démon protecteur des +envieux d'amour ne la ramène sur les siennes. + +--Me direz-vous, par hasard, répondit Louis XVI, tombant du rôle de roi +au rôle de mari inquiet, que je n'ai pas vu monsieur de Charny +agenouillé, là, devant vous, madame? Or, pour s'agenouiller sans être +relevé, il faut.... + +--Il faut, monsieur, dit sévèrement la reine, qu'un sujet de la reine de +France ait une grâce à lui demander.... C'est là, je crois, un cas assez +fréquent à la cour. + +--Une grâce à vous demander! s'écria le roi. + +--Et une grâce que je ne pouvais accorder, poursuivit la reine. Sans +quoi, monsieur de Charny n'eût pas insisté, je vous jure, et je l'eusse +relevé bien vite avec la joie d'accorder selon ses désirs à un +gentilhomme dont je fais une estime particulière. + +Charny respira. L'oeil du roi était devenu indécis, son front se +désarmait peu à peu de l'insolite menace que leur surprise y avait fait +monter. + +Pendant ce temps, Marie-Antoinette cherchait avec la rage d'être obligée +de mentir, avec la douleur de ne rien trouver qui fût vraisemblable. + +Elle avait cru, en s'avouant impuissante à accorder au comte la grâce +qu'il sollicitait, enchaîner la curiosité du roi. Elle avait espéré que +l'interrogatoire en resterait là. Elle se trompait: toute autre femme +eût été plus habile en témoignant moins de raideur; mais pour elle +c'était un affreux supplice de mentir devant l'homme qu'elle aimait. Se +montrer sous ce jour misérable et faux de la supercherie des comédies, +c'était clore toutes ces faussetés, toutes ces ruses, tous ces manèges +de l'intrigue du parc par un dénouement conséquent à leur infamie; +c'était presque s'en montrer coupable: c'était pire que la mort. + +Elle hésita encore. Elle eût donné sa vie pour que Charny trouvât le +mensonge; mais lui, le loyal gentilhomme, il ne le pouvait, il n'y +pensait même pas. Il craignait trop, dans sa délicatesse, de paraître +même disposé à défendre l'honneur de la reine. + +Ce que nous écrivons ici en beaucoup de lignes, en trop de lignes +peut-être, bien que la situation soit féconde, une demi-minute suffit +aux trois acteurs pour le ressentir et l'exprimer. + +Marie-Antoinette attendait, suspendue aux lèvres du roi, la question qui +enfin éclata. + +--Voyons, madame, dites-moi quelle est cette grâce qui, vainement +sollicitée par monsieur de Charny, l'a conduit à s'agenouiller devant +vous? + +Et, comme pour adoucir la dureté de cette question soupçonneuse, le roi +ajouta: + +--Je serai peut-être plus heureux que vous, madame, et monsieur de +Charny n'aura pas besoin de s'agenouiller devant moi. + +--Sire, je vous ai dit que monsieur de Charny demandait une chose +impossible. + +--Laquelle au moins? + +«Que peut-on demander à genoux... se disait la reine; que peut-on +implorer de moi qu'il soit impossible d'accorder?... Voyons! voyons!» + +--J'attends, dit le roi. + +--Sire, c'est que... la demande de monsieur de Charny est un secret de +famille. + +--Il n'y a pas de secret pour le roi; maître dans son royaume, et père +de famille intéressé à l'honneur, à la sûreté de tous ses sujets, qui +sont ses enfants; même, ajouta Louis XVI avec une dignité redoutable, +même quand ces enfants dénaturés attaquent l'honneur et la sûreté de +leur père. + +La reine bondit sous cette dernière menace du danger. + +--Monsieur de Charny, s'écria-t-elle, l'esprit troublé, la main +tremblante, monsieur de Charny voulait obtenir de moi.... + +--Quoi donc, madame? + +--Une permission pour se marier. + +--Vraiment! s'écria le roi rassuré tout d'abord. + +Puis, replongé dans sa jalouse inquiétude.... + +--Eh bien! mais, dit-il, sans remarquer combien la pauvre femme +souffrait d'avoir prononcé ces mots, combien Charny était pâle de la +souffrance de la reine; eh bien! en quoi est-il donc impossible de +marier monsieur de Charny? Est-ce qu'il n'est pas d'une bonne noblesse? +Est-ce qu'il n'a pas une belle fortune? Est-ce qu'il n'est pas brave et +beau? En vérité, mais pour ne pas lui donner accès dans une famille, ou +pour le refuser si l'on est femme, il faut être princesse du sang ou +mariée; je ne vois que ces deux raisons qui constituent l'impossibilité. +Ainsi, madame, dites-moi le nom de cette femme que voudrait épouser +monsieur de Charny, et, si elle n'est ni dans l'un ni dans l'autre cas, +je vous réponds que je lèverai la difficulté... pour vous plaire. + +La reine, amenée par le péril toujours croissant, entraînée par la +conséquence même du premier mensonge, reprit avec force: + +--Non, monsieur, non; il est des difficultés que vous ne pouvez pas +vaincre. Celle qui nous occupe est de ce genre. + +--Raison de plus pour que je sache quelle chose est impossible au roi, +interrompit Louis XVI avec une sourde colère. + +Charny regarda la reine, elle semblait près de chanceler. Il eût fait un +pas vers elle; le roi l'arrêta par son immobilité. De quel droit, lui, +qui n'était rien pour cette femme, eût-il offert sa main ou son appui à +celle que son roi et son époux abandonnait. + +«Quelle est donc, se demandait-elle, la puissance contre laquelle le roi +n'ait pas d'action? Encore cette idée, encore ce secours, mon Dieu!» + +Tout à coup une lueur traversa son esprit. + +--Ah! Dieu lui-même m'envoie ce secours, murmura-t-elle. Celles qui +appartiennent à Dieu ne lui peuvent être prises, même par le roi. + +Alors, relevant la tête: + +--Monsieur, dit-elle enfin au roi, celle que monsieur de Charny voudrait +épouser est dans un couvent. + +--Ah! s'écria le roi, voilà une raison; en effet, il est bien difficile +d'enlever à Dieu son bien pour le donner aux hommes. Mais cela est +étrange, que monsieur de Charny ait conçu de si subites amours: jamais +nul ne m'en a parlé, jamais son oncle même, qui peut tout obtenir de +moi. Quelle est cette femme que vous aimez, monsieur de Charny? +dites-le-moi, je vous prie. + +La reine sentit une poignante douleur. Elle allait entendre un nom +sortir de la bouche d'Olivier; elle allait subir la torture de ce +mensonge. Et qui sait si Charny n'allait pas révéler, soit un nom jadis +aimé, souvenir encore saignant du passé, soit un nom, gerbe d'amour, +espérance vague de l'avenir. Pour ne pas recevoir ce coup terrible, +Marie-Antoinette prit l'avance; elle s'écria tout à coup: + +--Mais, sire, vous connaissez celle que monsieur de Charny demande en +mariage, c'est... mademoiselle Andrée de Taverney. + +Charny poussa un cri et cacha son visage dans ses deux mains. + +La reine s'appuya la main sur le coeur, et alla tomber presque évanouie +sur son fauteuil. + +--Mademoiselle de Taverney! répéta le roi, mademoiselle de Taverney, qui +s'est retirée à Saint-Denis? + +--Oui, sire, articula faiblement la reine. + +--Mais elle n'a pas fait de voeux, que je sache? + +--Mais elle doit en faire. + +--Nous y mettrons une condition, dit le roi. Cependant, ajouta-t-il avec +un dernier levain de défiance, pourquoi ferait-elle ses voeux? + +--Elle est pauvre, dit Marie-Antoinette; vous n'avez enrichi que son +père, ajouta-t-elle durement. + +--C'est là un tort que je réparerai, madame; monsieur de Charny +l'aime.... + +La reine frémit et lança au jeune homme un regard avide, comme pour le +supplier de nier. + +Charny regarda fixement Marie-Antoinette, et ne répondit pas. + +--Bien! dit le roi, qui prit ce silence pour un respectueux assentiment; +et sans doute mademoiselle de Taverney aime monsieur de Charny? Je +doterai mademoiselle de Taverney, je lui donnerai les cinq cent mille +livres que je dus refuser l'autre jour, pour vous, à monsieur de +Calonne. Remerciez la reine, monsieur de Charny, de ce qu'elle a bien +voulu me raconter cette affaire, et assurer le bonheur de votre vie. + +Charny fit un pas en avant et s'inclina comme une pâle statue à qui +Dieu, par un miracle, aurait un moment donné la vie. + +--Oh! cela vaut la peine que vous vous agenouilliez encore une fois, dit +le roi avec cette légère nuance de raillerie vulgaire qui tempérait trop +souvent en lui la noblesse traditionnelle de ses ancêtres. + +La reine tressaillit, et tendit, par un mouvement spontané, ses deux +mains au jeune homme. Il se mit à genoux devant elle, et déposa sur ses +belles mains glacées un baiser dans lequel il suppliait Dieu de lui +laisser exhaler son âme. + +--Allons, dit le roi, laissons maintenant à madame le soin de vos +affaires; venez, monsieur, venez. + +Et il passa devant très vite, de sorte que Charny put se retourner sur +le seuil, et voir l'ineffable douleur de cet adieu éternel que lui +envoyaient les yeux de la reine. + +La porte se referma entre eux, barrière désormais infranchissable pour +d'innocentes amours. + + + + +Chapitre LXXXII + +Saint-Denis + + +La reine resta seule et désespérée. Tant de coups la frappaient à la +fois, qu'elle ne savait plus de quel côté venait la plus vive douleur. + +Après être demeurée une heure dans cet état de doute et d'abattement, +elle se dit qu'il était temps de chercher une issue. Le danger +grossissait. Le roi, fier d'une victoire remportée sur les apparences, +se hâterait d'en répandre le bruit. Il pouvait arriver que ce bruit fût +accueilli de telle sorte au-dehors, que tout le bénéfice de la fraude +commise se trouvât perdu. + +Cette fraude, hélas! comme la reine se la reprochait, comme elle eût +voulu reprendre cette parole envolée, comme elle eût voulu ôter, même à +Andrée, le bonheur chimérique que peut-être elle allait refuser! + +En effet, ici surgissait une autre difficulté. Le nom d'Andrée avait +tout sauvé devant le roi. Mais qui pouvait répondre de cet esprit +capricieux, indépendant, volontaire, qu'on appelait mademoiselle de +Taverney? Qui pouvait compter que cette fière personne aliénerait sa +liberté, son avenir, au profit d'une reine que peu de jours avant elle +avait quittée en ennemie. + +Alors qu'arrivait-il? Andrée refusait, et c'était vraisemblable; tout +l'échafaudage mensonger croulait. La reine devenait une intrigante de +médiocre esprit, Charny un plat sigisbée, un diseur de mensonges, et la +calomnie changée en accusation prenait les proportions d'un adultère +incontestable. + +Marie-Antoinette sentit sa raison s'égarer à ces réflexions; elle +faillit céder à leur possibilité; elle plongea sa tête brûlante dans ses +mains, et attendit. + +À qui se fier? Qui donc était l'amie de la reine? madame de Lamballe? +Oh! la pure raison, la froide et inflexible raison! Pourquoi tenter +cette virginale imagination, que d'ailleurs ne voudraient pas comprendre +les dames d'honneur, serviles adulatrices de la prospérité, tremblantes +au souffle de la disgrâce, disposées peut-être à donner une leçon à leur +reine quand elle aurait besoin d'un secours? + +Il ne restait rien que mademoiselle de Taverney elle-même. C'était un +coeur de diamant dont les arêtes pouvaient couper le verre, mais dont la +solidité invincible, dont la pureté profonde pouvaient seules +sympathiser avec les grandes douleurs d'une reine. + +Marie-Antoinette irait donc trouver Andrée. Elle lui exposerait son +malheur, elle la supplierait de s'immoler. Sans doute Andrée refuserait, +parce qu'elle n'était pas de celles qui se laissent imposer; mais peu à +peu, adoucie par ses prières, elle consentirait. Qui sait d'ailleurs +alors si l'on n'obtiendrait pas un délai; si le premier feu étant passé, +le roi, apaisé par le consentement apparent des deux fiancés, ne +finirait point par oublier.... Alors, un voyage arrangerait tout. Andrée, +Charny, s'éloignant pour quelque temps, jusqu'à ce que l'hydre de la +calomnie n'eût plus faim, pourraient laisser dire qu'ils s'étaient rendu +leur parole à l'amiable, et nul ne devinerait alors que ce projet de +mariage était un jeu. + +Ainsi, la liberté de mademoiselle de Taverney n'aurait pas été +compromise; celle de Charny ne s'aliénerait pas davantage. Il n'y aurait +plus pour la reine cet affreux remords d'avoir sacrifié deux existences +à l'égoïsme de son honneur; mais pourtant cet honneur, qui comprenait +celui de son mari, celui de ses enfants, ne serait pas entamé. Elle le +transmettrait sans tache à la future reine de France. + +Telles étaient ses réflexions. + +C'est ainsi qu'elle croyait avoir tout concilié d'avance, convenance et +intérêts privés. Il fallait bien raisonner avec cette fermeté de +logique, en présence d'un aussi horrible danger. Il fallait bien s'armer +de toutes pièces contre un adversaire aussi difficile à combattre que +mademoiselle de Taverney, quand elle écoutait son orgueil et non son +coeur. + +Lorsqu'elle fut préparée, Marie-Antoinette se décida au départ. Elle eût +bien voulu prévenir Charny de ne faire aucune fausse démarche, mais elle +en fut empêchée par l'idée que des espions la guettaient sans doute; que +tout de sa part serait mal interprété en un pareil moment; et elle avait +assez expérimenté le sens droit, le dévouement et la résolution +d'Olivier, pour être convaincue qu'il ratifierait tout ce qu'elle +jugerait à propos de faire. + +Trois heures arrivèrent; le dîner en grande cérémonie, les +présentations, les visites. La reine reçut tout le monde avec un visage +serein et une affabilité qui n'ôtait rien à son orgueil bien connu. Elle +affecta même avec ceux qu'elle jugeait être ses ennemis de montrer une +fermeté qui convient peu d'ordinaire aux coupables. + +Jamais l'affluence n'avait été aussi grande à la cour; jamais la +curiosité n'avait aussi profondément fouillé les traits d'une reine en +péril. Marie-Antoinette fit face à tout, terrassa ses ennemis, enivra +ses amis; changea les indifférents en zélés, les zélés en enthousiastes; +et parut si belle et si grande que le roi lui en adressa publiquement +ses félicitations. + +Puis, tout bien terminé, déposant ses sourires de commande, rendue à ses +souvenirs, c'est-à-dire à ses douleurs, seule, bien seule au monde, elle +changea de toilette, prit un chapeau gris à rubans et à fleurs bleues, +une robe de soie gris muraille, monta dans son carrosse, et, sans +gardes, avec une seule dame, elle se fit conduire à Saint-Denis. + +C'était l'heure à laquelle les religieuses, rentrées dans leurs +cellules, passaient du bruit modeste du réfectoire au silence des +méditations qui précèdent la prière du coucher. + +La reine fit appeler au parloir mademoiselle Andrée de Taverney. + +Celle-ci, agenouillée, ensevelie dans son peignoir de laine blanche, +regardait par sa fenêtre la lune se levant derrière les grands tilleuls, +et, dans cette poésie de la nuit qui commence, elle trouvait le thème de +toutes les prières ferventes, passionnées, qu'elle envoyait à Dieu pour +soulager son âme. + +Elle buvait à longs traits la douleur irrémédiable de l'absence +volontaire. Ce supplice n'est connu que des âmes fortes; il est à la +fois une torture et un plaisir. Il ressemble, pour les angoisses, à +toutes les douleurs vulgaires. Il aboutit à une volupté que seuls +peuvent sentir ceux qui savent immoler le bonheur à l'orgueil. + +Andrée avait d'elle-même quitté la cour, d'elle-même elle avait rompu +avec tout ce qui pouvait entretenir son amour. Orgueilleuse comme +Cléopâtre, elle n'avait pu même supporter l'idée que monsieur de Charny +eût pensé à une autre femme, cette femme fût-elle la reine. + +Aucune preuve pour elle de cet amour brûlant pour une autre. Certes, la +jalouse Andrée eût tiré de cette preuve toute la conviction qui peut +faire saigner un coeur. Mais n'avait-elle pas vu Charny passer +indifféremment auprès d'elle? N'avait-elle pas soupçonné la reine de +garder, innocemment sans doute, mais de garder les hommages et la +préférence de Charny? + +À quoi bon, dès lors, demeurer à Versailles? Pour mendier des +compliments? Pour glaner des sourires? Pour obtenir de temps en temps le +pis-aller d'un bras offert, d'une main touchée, quand dans les +promenades la reine lui prêterait les politesses de Charny, faute de +pouvoir les recueillir en ce moment pour elle? + +Non, pas de lâche faiblesse, pas de transaction pour cette âme stoïque. +La vie avec l'amour et la préférence, le cloître avec l'amour et +l'orgueil blessé. + +«Jamais! jamais! se répétait la fière Andrée; celui que j'aime dans +l'ombre, celui qui n'est pour moi qu'un nuage, un portrait, un souvenir, +celui-là jamais ne m'offense, toujours il me sourit, il ne sourit qu'à +moi!» + +Voilà pourquoi elle avait passé tant de nuits douloureuses, mais libres; +voilà pourquoi, heureuse de pleurer quand elle se trouvait faible, de +maudire quand elle s'exaltait, Andrée préférait l'absence volontaire qui +lui faisait l'intégrité de son amour et de sa dignité, à la faculté de +revoir un homme qu'elle haïssait pour être contrainte de l'aimer. + +Et, du reste, ces muettes contemplations de l'amour pur, ces extases +divines du rêve solitaire, c'était bien plus la vie pour la sauvage +Andrée que les fêtes lumineuses à Versailles, et la nécessité de se +courber devant des rivales, et la crainte de laisser au grand jour +échapper le secret enfermé dans son coeur. + +Nous avons dit que le soir de la Saint-Louis, la reine vint chercher +Andrée à Saint-Denis, et qu'elle la trouva rêveuse dans sa cellule. + +On vint dire, en effet, à Andrée, que la reine venait d'arriver, que le +chapitre la recevait au grand parloir, et que Sa Majesté, après les +premiers compliments, avait demandé si l'on pouvait parler à +mademoiselle de Taverney. + +Chose étrange! il n'en fallut pas plus à Andrée, coeur amolli par +l'amour, pour bondir au-devant de ce parfum qui lui revenait de +Versailles, parfum maudit la veille encore, et plus précieux à mesure +qu'il s'éloignait davantage, précieux comme tout ce qui s'évapore, comme +tout ce qui s'oublie, précieux comme l'amour! + +--La reine! murmura Andrée! la reine à Saint-Denis! la reine qui +m'appelle! + +--Vite, hâtez-vous, lui répondit-on. + +Elle se hâta, en effet: elle jeta sur ses épaules la longue mante des +religieuses, ceignit la ceinture de laine sur sa robe flottante, et, +sans donner un regard à son petit miroir, elle suivit la tourière qui +l'était venue chercher. + +Mais à peine eut-elle fait cent pas, qu'elle se sentit humiliée d'avoir +ressenti tant de joie. + +«Pourquoi, dit-elle, mon coeur a-t-il tressailli? En quoi cela +touche-t-il Andrée de Taverney, que la reine de France visite le +monastère de Saint-Denis? Est-ce de l'orgueil que je ressens? La reine +n'est pas ici pour moi. Est-ce du bonheur? je n'aime plus la reine. + +«Allons! du calme, mauvaise religieuse, qui n'appartient ni à Dieu ni au +monde; tâche, du moins, de t'appartenir à toi-même.» + +Andrée se gourmandait ainsi en descendant le grand degré, et, maîtresse +de sa volonté, elle éteignit sur ses joues la rougeur fugitive de la +précipitation, tempéra la rapidité de ses mouvements. Mais, pour en +arriver là, elle mit plus de temps à achever les six dernières marches, +qu'elle n'en aurait mis à franchir les trente premières. + +Lorsqu'elle arriva derrière le choeur, au parloir de cérémonie, dans +lequel l'éclat des lustres et des cires grandissait sous les mains +pressées de quelques soeurs converses, Andrée était froide et pâle. + +Quand elle entendit son nom prononcé par la tourière qui la ramenait, +quand elle aperçut Marie-Antoinette assise sur le fauteuil abbatial, +tandis qu'à ses côtés s'inclinaient et s'empressaient les plus nobles +fronts du chapitre, Andrée fut prise de palpitations, qui suspendirent +sa marche pendant plusieurs secondes. + +--Ah! venez donc enfin, que je vous parle, mademoiselle, dit la reine en +souriant à demi. + +Andrée s'approcha et courba la tête. + +--Vous permettez, madame, dit la reine en se tournant vers la +supérieure. + +Celle-ci répondit par une révérence et quitta le parloir, suivie de +toutes ses religieuses. + +La reine demeura seule assise avec Andrée, dont le coeur battait si fort +qu'on eût pu l'entendre sans le bruit plus lent du balancier de la +vieille horloge. + + + + +Chapitre LXXXIII + +Un coeur mort + + +La reine commença l'entretien; c'était dans l'ordre. + +--Vous voilà donc, mademoiselle, dit-elle avec un fin sourire; vous me +faites une impression singulière, savez-vous, en religieuse. + +Andrée ne répondit rien. + +--Voir une ancienne compagne, poursuivit la reine, déjà perdue pour le +monde où nous autres nous vivons encore, c'est comme un sévère conseil +que nous donne la tombe. Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, +mademoiselle? + +--Madame, répliqua Andrée, qui donc se permettrait de donner des +conseils à Votre Majesté? La mort elle-même n'avertira la reine que le +jour où elle la prendra. En effet, comment ferait-elle autrement? + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, madame, une reine est destinée, par la nature de son +élévation, à ne souffrir en ce monde que les inévitables nécessités. +Tout ce qui peut améliorer sa vie, elle l'a; tout ce qui peut, chez +autrui, l'aider à embellir sa carrière, une reine le prend à autrui. + +La reine fit un mouvement de surprise. + +--Et c'est un droit, se hâta de dire Andrée. Autrui pour une reine, +c'est une collection de sujets dont les biens, l'honneur et la vie +appartiennent à des souverains. Vie, honneur et biens, moraux ou +matériels, sont donc la propriété des reines. + +--Voilà des doctrines qui m'étonnent, dit lentement Marie-Antoinette. +Vous faites d'une souveraine, en ce pays, je ne sais quelle ogresse de +contes qui engloutit la fortune et le bonheur des simples citoyens. +Est-ce que je suis cette femme-là, Andrée? Est-ce que sérieusement vous +avez eu à vous plaindre de moi quand vous étiez à la cour? + +--Votre Majesté a eu la bonté de me faire cette question quand je la +quittai, répliqua Andrée; je répondis, comme aujourd'hui: Non, madame. + +--Mais souvent, reprit la reine, un grief nous blesse qui ne nous est +pas personnel. Ai-je nui à quelqu'un des vôtres, et par conséquent +mérité les paroles dures que vous venez de m'adresser? Andrée, la +retraite que vous vous êtes choisie est un asile contre toutes les +mauvaises passions du monde. Dieu nous y apprend la douceur, la +modération, l'oubli des injures, vertus dont lui-même est le plus pur +modèle. Dois-je trouver, en venant voir ici une soeur en Jésus-Christ, +dois-je trouver un front sévère et des paroles de fiel? Dois-je, moi qui +accours en amie, rencontrer les reproches ou l'animosité voilée d'une +ennemie irréconciliable? + +Andrée leva les yeux, stupéfaite de cette placidité, à laquelle +Marie-Antoinette n'avait pas accoutumé ses serviteurs. Elle était +hautaine et rude aux résistances. + +Entendre sans s'irriter les paroles qu'Andrée avait prononcées, c'était +un effort de patience et d'amitié qui toucha sensiblement la solitaire +farouche. + +--Sa Majesté sait bien, dit-elle plus bas, que les Taverney ne peuvent +être ses ennemis. + +--Je comprends, répliqua la reine; vous ne me pardonnez pas d'avoir été +froide pour votre frère, et lui-même m'accuse peut-être de légèreté, de +caprice même? + +--Mon frère est un trop respectable sujet pour accuser la reine, dit +Andrée, en s'efforçant de garder sa raideur. + +La reine vit bien qu'elle se rendrait suspecte en augmentant la dose de +miel destinée à apprivoiser le cerbère. Elle s'arrêta au milieu de ses +avances. + +--Toujours est-il, dit-elle, qu'en venant à Saint-Denis parler à +Madame[4], j'ai voulu vous voir et vous assurer que de près comme de +loin, je suis votre amie. + + [Note 4: Louise-Marie de France, fille de Louis XV (voir _Joseph + Balsamo_, ch. XXVII).] + +Andrée sentit cette nuance; elle craignit d'avoir à son tour offensé qui +la caressait; elle craignit bien plus encore d'avoir révélé sa plaie +douloureuse à l'oeil toujours clairvoyant d'une femme. + +--Votre Majesté me comble d'honneur et de joie, dit-elle tristement. + +--Ne parlez pas ainsi, Andrée, répliqua la reine en lui serrant la main; +vous me déchirez le coeur. Quoi! il ne sera pas dit qu'une misérable +reine puisse avoir une amie, puisse disposer d'une âme, puisse reposer +avec confiance ses yeux sur des yeux charmants comme les vôtres, sans +soupçonner au fond de ces yeux l'intérêt ou le ressentiment! Oui, oui, +Andrée, portez-leur envie, à ces reines, à ces maîtresses des biens, de +l'honneur et de la vie de tous. Oh oui! elles sont reines; oh oui! elles +possèdent l'or et le sang de leurs peuples; mais le coeur! jamais! +jamais! Elles ne peuvent le prendre, et il faut qu'on le leur donne. + +--Je vous assure, madame, dit Andrée ébranlée par cette chaleureuse +allocution, que j'ai aimé Votre Majesté autant que j'aimerai jamais en +ce monde. + +Et en disant ces mots, elle rougit et baissa la tête. + +--Vous... m'avez... aimée! s'écria la reine, prenant au bond ces +paroles, vous ne m'aimez donc plus? + +--Oh! madame! + +--Je ne vous demande rien, Andrée.... Maudit soit le cloître qui éteint +si vite le souvenir en de certains coeurs. + +--N'accusez pas mon coeur, dit vivement Andrée, il est mort. + +--Votre coeur est mort! Vous, Andrée, jeune, belle, vous dites que votre +coeur est mort! Ah! ne jouez donc pas avec ces mots funèbres. Le coeur +n'est pas mort chez qui conserve ce sourire, cette beauté; ne dites pas +cela, Andrée. + +--Je vous le répète, madame, rien à la cour, rien au monde n'est plus +pour moi. Ici, je vis comme l'herbe et la plante; j'ai des joies que je +comprends seule; voilà pourquoi tout à l'heure, en vous retrouvant, +splendide et souveraine, je n'ai pas compris de suite, moi, la timide et +obscure religieuse; mes yeux se sont fermés éblouis par votre éclat; je +vous supplie de me pardonner: ce n'est pas un crime bien grand que cet +oubli des glorieuses vanités du monde; mon confesseur m'en félicite +chaque jour, madame; ne soyez pas, je vous en supplie, plus sévère que +lui. + +--Quoi! vous vous plaisez au couvent? dit la reine. + +--J'embrasse avec bonheur la vie solitaire. + +--Rien ne reste plus là qui vous recommande les joies du monde? + +--Rien. + +«Mon Dieu! pensa la reine inquiète, est-ce que j'échouerais?» + +Et un frisson mortel parcourut ses veines. + +«Essayons de la tenter, se dit-elle; si ce moyen échoue, j'aurai recours +aux prières. Oh! la prier pour cela, la prier pour accepter monsieur de +Charny; bonté du ciel! faut-il être assez malheureuse!» + +--Andrée, reprit Marie-Antoinette en dominant son émotion, vous venez +d'exprimer votre satisfaction en des termes qui m'ôtent l'espoir que +j'avais conçu. + +--Quel espoir, madame? + +--N'en parlons pas, si vous êtes décidée comme vous venez de le +paraître.... Hélas! c'était pour moi une ombre de plaisir, elle a fui! +Tout n'est-il pas une ombre pour moi! N'y pensons plus. + +--Mais enfin, madame, par cela même que vous devez tirer de là une +satisfaction, expliquez-moi.... + +--À quoi bon. Vous vous êtes retirée du monde, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Bien volontiers? + +--Oh! de toute ma volonté. + +--Et vous vous applaudissez de ce que vous avez fait? + +--Plus que jamais. + +--Vous voyez bien qu'il est superflu de me faire parler. Dieu m'est +témoin cependant que j'ai cru un moment vous rendre heureuse. + +--Moi? + +--Oui, vous, ingrate qui m'accusiez. Mais aujourd'hui vous avez entrevu +d'autres joies, vous savez mieux que moi vos goûts et votre vocation. Je +renonce.... + +--Enfin, madame, faites-moi l'honneur de me donner un détail. + +--Oh! c'est bien simple, je voulais vous ramener à la cour. + +--Oh! s'écria Andrée avec un sourire plein d'amertume, moi revenir à la +cour?... mon Dieu!... Non! non! madame, jamais!... bien qu'il m'en coûte +de désobéir à Votre Majesté. + +La reine frissonna. Son coeur s'emplit d'une douleur inexprimable. Elle +échouait, puissant navire, sur un atome de granit. + +--Vous refusez? murmura-t-elle. + +Et pour cacher son trouble, elle enferma son visage dans ses mains. + +Andrée, la croyant accablée, vint à elle et s'agenouilla, comme pour +adoucir par son respect la blessure qu'elle venait de faire à l'amitié +ou à l'orgueil. + +--Voyons, dit-elle, qu'eussiez-vous fait de moi à la cour, de moi +triste, de moi nulle, de moi pauvre, de moi maudite, de moi que chacun +fuit parce que je n'ai pas même su inspirer, misérable que je suis, aux +femmes la vulgaire inquiétude des rivalités, aux hommes la vulgaire +sympathie de la différence des sexes.... Ah! madame et chère maîtresse, +laissez cette religieuse, elle n'est pas même acceptée de Dieu qui la +trouve encore trop défectueuse, lui qui reçoit les infirmes de corps et +de coeur. Laissez-moi à ma misère, à mon isolement; laissez-moi. + +--Ah! dit la reine en relevant ses yeux, l'état que je venais vous +proposer donne un démenti à toutes les humiliations dont vous vous +plaignez! Le mariage dont il s'agit vous faisait l'une des plus grandes +dames de France. + +--Un... mariage! balbutia Andrée stupéfaite. + +--Vous refusez, dit la reine, de plus en plus découragée. + +--Oh! oui, je refuse, je refuse! + +--Andrée... dit-elle. + +--Je refuse, madame, je refuse. + +Marie-Antoinette se prépara dès lors, avec un affreux serrement de +coeur, à entamer les supplications. Andrée vint se jeter à la traverse +au moment où elle se levait indécise, tremblante, éperdue, ne tenant pas +le premier mot de son discours. + +--Au moins, madame, dit-elle en la retenant par sa robe, car elle +croyait la voir partir, faites-moi cette grâce insigne de me nommer +l'homme qui m'accepterait pour compagne; j'ai tant souffert d'être +humiliée dans ma vie, que le nom de cet homme généreux.... + +Et elle sourit avec une ironie poignante. + +--Sera, reprit-elle, le baume que je mettrai désormais sur toutes mes +blessures d'orgueil. + +La reine hésita; mais elle avait besoin de pousser jusqu'au bout. + +--Monsieur de Charny, dit-elle d'un ton triste, indifférent. + +--Monsieur de Charny! s'écria Andrée avec une explosion effrayante; +monsieur Olivier de Charny! + +--Monsieur Olivier, oui, dit la reine en regardant la jeune fille avec +étonnement. + +--Le neveu de monsieur de Suffren? continua Andrée, dont les joues +s'empourprèrent, dont les yeux resplendirent comme des étoiles. + +--Le neveu de monsieur de Suffren, répondit Marie-Antoinette, de plus en +plus saisie du changement opéré dans les traits d'Andrée. + +--C'est à monsieur Olivier que vous voulez me marier, dites, madame? + +--À lui-même. + +--Et... il consent?... + +--Il vous demande en mariage. + +--Oh! j'accepte, j'accepte, dit Andrée, folle et transportée. C'est donc +moi qu'il aime!... moi qu'il aime comme je l'aimais! + +La reine recula livide et tremblante avec un sourd gémissement; elle +alla tomber terrassée sur un fauteuil, tandis que l'insensée Andrée lui +baisait les genoux, la robe et mouillait ses mains de larmes, et les +mordait d'ardents baisers. + +--Quand partons-nous? dit-elle enfin, quand la parole put succéder en +elle aux cris étouffés, aux soupirs. + +--Venez, murmura la reine, qui sentait la vie lui échapper, et qui +voulait sauver son honneur avant de mourir. + +Elle se leva, s'appuya sur Andrée, dont les lèvres brûlantes cherchaient +ses joues glacées; et, tandis que la jeune fille s'apprêtait au départ: + +«Eh bien! mon Dieu!... Est-ce assez de souffrances pour un seul coeur? +dit avec un sanglot amer l'infortunée souveraine, celle qui possédait la +vie et l'honneur de trente millions de sujets. + +«Et il faut que je vous remercie, cependant, mon Dieu! ajouta-t-elle, +car vous sauvez mes enfants de l'opprobre, vous me donnez le droit de +mourir sous mon manteau royal!» + + + + +Chapitre LXXXIV + +Où il est expliqué pourquoi le baron engraissait + + +Tandis que la reine décidait du sort de mademoiselle de Taverney à +Saint-Denis, Philippe, le coeur déchiré par tout ce qu'il avait appris, +par tout ce qu'il venait de découvrir, pressait les préparatifs de son +départ. + +Un soldat habitué à courir le monde n'est jamais bien long à faire ses +malles et à revêtir le manteau de voyage. Mais Philippe avait des motifs +plus puissants que tout autre pour s'éloigner rapidement de Versailles: +il ne voulait pas être témoin du déshonneur probable et imminent de la +reine, son unique passion. + +Aussi le vit-on plus ardent que jamais faire seller ses chevaux, charger +ses armes, entasser dans sa valise ce qu'il avait de plus familier pour +vivre de la vie d'habitude; et quand il eut terminé tout cela, il fit +prévenir monsieur de Taverney le père qu'il avait à lui parler. + +Le petit vieillard revenait de Versailles, secouant du mieux qu'il +pouvait ses mollets grêles qui supportaient un ventre rondelet. Le baron +depuis trois à quatre mois engraissait, ce qui lui donnait une fierté +facile à comprendre, si l'on songe que le comble de l'obésité devait +être en lui le signe d'un parfait contentement. + +Or, le parfait contentement de monsieur de Taverney, c'est un mot qui +renferme bien des sens. + +Le baron revenait donc tout guilleret de sa promenade au château. Il +avait le soir pris sa part de tout le scandale du jour. Il avait souri à +monsieur de Breteuil contre monsieur de Rohan; à messieurs de Soubise et +de Guémenée contre monsieur de Breteuil; à monsieur de Provence contre +la reine; à monsieur d'Artois contre monsieur de Provence; à cent +personnes contre cent autres personnes; à pas une pour quelqu'un. Il +avait ses provisions de méchancetés, de petites infamies. Panier plein, +il rentrait heureux. + +Lorsqu'il apprit par son valet que son fils désirait lui parler, au lieu +d'attendre la visite de Philippe, ce fut lui qui traversa tout un palier +pour venir trouver le voyageur. + +Il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre pleine de ce désordre +qui précède un départ. + +Philippe ne s'attendait pas à des éclats de sensibilité, lorsque son +père apprendrait sa résolution, mais il ne s'attendait pas non plus à +trop d'indifférence. En effet, Andrée avait déjà quitté la maison +paternelle, c'était une existence de moins à tourmenter; le vieux baron +devait sentir du vide, et lorsque ce vide serait complété par l'absence +du dernier martyr, le baron, pareil aux enfants à qui l'on prend leur +chien et leur oiseau, pourrait bien pleurnicher, ne fût-ce que par +égoïsme. + +Mais il fut bien étonné, Philippe, quand il entendit le baron s'écrier +avec un rire de jubilation: + +--Ah! mon Dieu! il part, il part.... + +Philippe s'arrêta et regarda son père avec stupeur. + +--J'en étais sûr, continua le baron; je l'eusse parié. Bien joué, +Philippe, bien joué. + +--Plaît-il, monsieur? dit le jeune homme; qu'est-ce qui est bien joué, +je vous prie? + +Le vieillard se mit à chantonner en sautillant sur une jambe et en +soutenant son commencement de ventre avec ses deux mains. + +Il faisait en même temps force clignements d'yeux à Philippe pour qu'il +congédiât son valet de chambre. + +Ce que comprenant, Philippe obéit. Le baron poussa Champagne dehors et +lui ferma la porte sur les talons. Puis revenant près de son fils: + +--Admirable, dit-il à voix basse, admirable! + +--Voilà bien des éloges que vous me donnez, monsieur, répondit +froidement Philippe, sans que je sache en quoi je les ai mérités.... + +--Ah! ah! ah! fit le vieillard en se dandinant. + +--À moins que toute cette hilarité, monsieur, ne soit causée par mon +départ, qui vous débarrasse de moi. + +--Oh, oh, oh!... dit en riant sur une autre note le vieux baron. Là, là, +ne te contrains pas devant moi, ce n'est pas la peine; tu sais bien que +je ne suis pas ta dupe.... Ah, ah, ah! + +Philippe se croisa les bras en se demandant si ce vieillard ne devenait +pas fou par quelque coin du cerveau. + +--Dupe de quoi? dit-il. + +--De ton départ, pardieu! Est-ce que tu te figures que j'y crois à ton +départ? + +--Vous n'y croyez pas? + +--Champagne n'est plus ici, je te le répète. Ne te contrains pas +davantage; d'ailleurs, j'avoue que tu n'avais pas d'autre parti à +prendre, et tu le prends, c'est bien. + +--Monsieur, vous me surprenez à un point!... + +--Oui, c'est assez surprenant que j'aie deviné cela; mais que veux-tu, +Philippe, il n'y a pas d'homme plus curieux que moi, et quand je suis +curieux, je cherche; il n'y a pas d'homme plus heureux que moi pour +trouver quand je cherche; donc, j'ai trouvé que tu fais semblant de +partir, et je t'en félicite. + +--Je fais semblant? cria Philippe intrigué. + +Le vieillard s'approcha, toucha la poitrine du jeune homme avec ses +doigts osseux comme des doigts de squelette, et de plus en plus +confidentiel: + +--Parole d'honneur, dit-il, sans cet expédient-là, je suis sûr que tout +était découvert. Tu prends la chose à temps. Tiens, demain il eût été +trop tard. Va-t'en vite, mon enfant, va-t'en vite. + +--Monsieur, dit Philippe d'un ton glacé, je vous proteste que je ne +comprends pas un mot, un seul à tout ce que vous me faites l'honneur de +me dire. + +--Où cacheras-tu tes chevaux? continua le vieillard, sans répondre +directement; tu as une jument très reconnaissable; prends garde qu'on ne +la voie ici quand on te croira en... À propos, où fais-tu semblant +d'aller? + +--Je passe à Taverney-Maison-Rouge, monsieur. + +--Bien... très bien... tu feins d'aller à Maison-Rouge.... Personne ne +s'en éclaircira.... Oh! mais, très bien.... Cependant, sois prudent; il y +a bien des yeux braqués sur vous deux. + +--Sur nous deux!... Qui? + +--_Elle_ est impétueuse, vois-tu, continua le vieillard, elle a des +fougues capables de tout perdre. Prends garde! sois plus raisonnable +qu'elle.... + +--Ah çà! mais, en vérité, s'écria Philippe avec une sourde colère, je +m'imagine, monsieur, que vous vous divertissez à mes dépens, ce qui +n'est pas charitable, je vous jure; ce qui n'est pas bon, car vous +m'exposez, chagrin comme je le suis et irrité, à vous manquer de +respect. + +--Ah bien! oui, le respect; je t'en dispense; tu es assez grand garçon +pour faire nos affaires, et tu t'en acquittes si bien que tu m'inspires +du respect à moi. Tu es le Géronte, je suis l'Étourdi. Voyons, +laisse-moi une adresse à laquelle je puisse te faire parvenir un avis +s'il arrivait quelque chose de pressant. + +--À Taverney, monsieur, dit Philippe, croyant que le vieillard rentrait +enfin dans son bon sens. + +--Eh! tu me la donnes belle!... à Taverney, à quatre-vingts lieues! Tu +ne te figures pas que si j'ai un conseil important, pressé, à te faire +passer, je m'amuserai à tuer des courriers sur la route de Taverney par +vraisemblance? Allons donc, je ne te dis pas de me donner l'adresse de +ta maison du parc, parce qu'on pourrait y suivre mes émissaires, ou +reconnaître mes livrées, mais choisis une tierce adresse à distance d'un +quart d'heure; tu as de l'imagination, que diable! Quand on a fait pour +ses amours ce que tu viens de faire, on est homme de ressources, +morbleu! + +--Une maison du parc, des amours, de l'imagination! monsieur; nous +jouons aux énigmes, seulement, vous gardez les mots pour vous. + +--Je ne connais pas d'animal plus net et plus discret que toi! s'écria +le père avec dépit; je n'en connais pas dont les réserves soient plus +blessantes. Ne dirait-on pas que tu as peur d'être trahi par moi? Ce +serait bizarre! + +--Monsieur! dit Philippe exaspéré. + +--C'est bon! c'est bon! garde tes secrets pour toi; garde le secret de +ta maison louée à l'ancienne louveterie. + +--J'ai loué la louveterie, moi? + +--Garde le secret des promenades nocturnes faites par toi entre deux +adorables amies. + +--Moi!... je me suis promené, murmura Philippe, pâlissant. + +--Garde le secret de ces baisers éclos comme le miel sous les fleurs et +la rosée. + +--Monsieur! rugit Philippe ivre de jalousie furieuse; monsieur! vous +tairez-vous? + +--C'est bon, te dis-je encore, tout ce que tu as fait, je l'ai su, +t'ai-je dit? T'es-tu douté que je le savais? Mordieu! cela devrait te +donner de la confiance. Ton intimité avec la reine, tes entreprises +favorisées, tes excursions dans les bains d'Apollon, mon Dieu! mais +c'est notre vie et notre fortune à tous. N'aie donc pas peur de moi, +Philippe.... Confie-toi donc à moi. + +--Monsieur, vous me faites horreur! s'écria Philippe en cachant son +visage dans ses mains. + +Et en effet, c'était bien de l'horreur qu'il éprouvait, ce malheureux +Philippe, pour l'homme qui mettait à nu ses plaies, et non content de +les avoir dénudées, les agrandissait, les déchirait avec une sorte de +rage. C'était bien de l'horreur qu'il éprouvait pour l'homme qui lui +attribuait tout le bonheur d'un autre, et qui, croyant le caresser, le +flagellait avec le bonheur d'un rival. + +Tout ce que le père avait appris, tout ce qu'il avait deviné, tout ce +que les malveillants mettaient sur le compte de monsieur de Rohan, les +mieux informés sur le compte de Charny, le baron, lui, le rapportait à +son fils. Pour lui c'était Philippe que la reine aimait, et poussait peu +à peu dans l'ombre aux plus hauts échelons du favoritisme. Voilà le +parfait contentement qui depuis quelques semaines engraissait le ventre +de monsieur de Taverney. + +Quand Philippe eut découvert ce nouveau bourbier d'infamie, il frissonna +de s'y voir plonger par le seul être qui eût dû faire cause commune avec +lui pour l'honneur; mais le coup avait été tellement violent, qu'il +demeura étourdi, muet, pendant que le baron caquetait avec plus de verve +que jamais. + +--Vois, lui disait-il, tu as fait là un chef-d'oeuvre, tu as dépisté +tout le monde; ce soir cinquante yeux m'ont dit: C'est Rohan. Cent m'ont +dit: C'est Charny. Deux cents m'ont dit: C'est Rohan et Charny! Pas un, +entends-tu bien, pas un n'a dit: C'est Taverney. Je te répète que tu as +fait un chef-d'oeuvre, c'est bien le moins que je t'en fasse mes +compliments.... Du reste, à toi comme à elle, cela fait honneur, mon +cher. À elle, parce qu'elle t'a pris; à toi, parce que tu la tiens. + +Au moment où Philippe, rendu furieux par ce dernier trait, foudroyait +d'un regard dévorant l'impitoyable vieillard, d'un regard prélude de la +tempête, le bruit d'un carrosse retentit dans la cour de l'hôtel, et +certaines rumeurs, certaines allées et venues d'un caractère étrange, +appelèrent au-dehors l'attention de Philippe. + +On entendit Champagne s'écrier: + +--Mademoiselle! c'est mademoiselle! + +Et plusieurs voix répétèrent. + +--Mademoiselle!... + +--Comment, mademoiselle? dit Taverney. Quelle demoiselle est-ce là? + +--C'est ma soeur! murmura Philippe, saisi d'étonnement lorsqu'il +reconnut Andrée qui descendait de carrosse, éclairée par le flambeau du +suisse. + +--Votre soeur! répéta le vieillard.... Andrée?... est-ce possible? + +Et Champagne arrivant pour confirmer ce qu'avait annonce Philippe: + +--Monsieur, dit-il à Philippe, mademoiselle votre soeur est dans le +boudoir auprès du grand salon; elle attend monsieur pour lui parler. + +--Allons au-devant d'elle, s'écria le baron. + +--C'est à moi qu'elle veut avoir affaire, dit Philippe en saluant le +vieillard; j'irai le premier, s'il vous plait. + +Au même instant, un second carrosse entra bruyamment dans la cour. + +--Qui diable! vient encore, murmura le baron... c'est la soirée aux +aventures. + +--Monsieur le comte Olivier de Charny! cria la voix du suisse aux valets +de pied. + +--Conduisez monsieur le comte au salon, dit Philippe à Champagne, +monsieur le baron le recevra. Moi je vais au boudoir parier à ma soeur. + +Les deux hommes descendirent lentement l'escalier. + +«Que vient faire ici le comte?» se demandait Philippe. + +«Qu'est venue faire ici Andrée?» pensait le baron. + + + + +Chapitre LXXXV + +Le père et la fiancée + + +Le salon de l'hôtel était situé dans le premier corps de logis, au +rez-de-chaussée. À sa gauche était le boudoir, avec une sortie sur +l'escalier, conduisant à l'appartement d'Andrée. + +À sa droite, un autre petit salon par lequel on entrait dans le grand. +Philippe arriva le premier dans le boudoir où attendait sa soeur. Il +avait, une fois dans le vestibule, doublé le pas pour être plus tôt dans +les bras de cette compagne chérie. + +Aussitôt qu'il eut ouvert la double porte du boudoir, Andrée vint le +prendre à son col et l'embrassa d'un air joyeux auquel n'était plus +habitué, depuis longtemps, ce triste amant, ce malheureux frère. + +--Bonté du ciel! que t'arrive-t-il donc? demanda le jeune homme à +Andrée. + +--Quelque chose d'heureux! oh! de bien heureux! mon frère. + +--Et tu reviens pour me l'annoncer? + +--Je reviens pour toujours! s'écria Andrée avec un transport de bonheur +qui fit de son exclamation un cri éclatant. + +--Plus bas, petite soeur, plus bas, dit Philippe; les lambris de cette +maison ne sont plus habitués à la joie, et de plus, il y a là, dans ce +salon à côté, ou il va s'y trouver, quelqu'un qui l'entendrait. + +--Quelqu'un, fit Andrée; qui donc? + +--Écoute, répliqua Philippe. + +--Monsieur le comte de Charny! annonça le valet de pied en introduisant +Olivier du petit salon dans le grand. + +--Lui! lui! s'écria Andrée en redoublant ses caresses à son frère. Oh! +je sais bien ce qu'il vient faire ici, va. + +--Tu le sais! + +--Tiens! je le sais si bien que je m'aperçois du désordre de ma +toilette, et que, comme je prévois le moment où je devrai à mon tour +entrer dans ce salon pour y entendre de mes oreilles ce que vient dire +monsieur de Charny.... + +--Parlez-vous sérieusement, ma chère Andrée? + +--Écoute, écoute, Philippe, et laisse-moi monter jusqu'à mon +appartement. La reine m'a ramenée un peu vite, je vais changer mon +négligé de couvent contre une toilette... de fiancée. + +Et sur ce mot qu'elle articula bas à Philippe en l'accompagnant d'un +baiser joyeux, Andrée, légère et emportée, disparut par l'escalier qui +montait à son appartement. + +Philippe resta seul et appliqua sa joue sur la porte qui communiquait du +boudoir au salon; il écouta. + +Le comte de Charny était entré. Il arpentait lentement le vaste parquet +et semblait plutôt méditer qu'attendre. + +Monsieur de Taverney le père entra à son tour et vint saluer le comte +avec une politesse recherchée, bien que contrainte. + +--À quoi, dit-il enfin, dois-je l'honneur de cette visite imprévue, +monsieur le comte? en tout cas, croyez qu'elle me comble de joie. + +--Je suis venu, monsieur, en cérémonie, comme vous le voyez, et je vous +prie de m'excuser si je n'ai point amené avec moi mon oncle, monsieur le +bailli de Suffren, ainsi que j'aurais dû le faire. + +--Comment, balbutia le baron, mais je vous excuse, mon cher monsieur de +Charny. + +--Cela était de convenance, je le sais, pour la demande que je me +prépare à vous présenter. + +--Une demande? dit le baron. + +--J'ai l'honneur, reprit Charny d'une voix que dominait l'émotion, de +vous demander la main de mademoiselle Andrée de Taverney, votre fille. + +Le baron fit un soubresaut sur son fauteuil. Il ouvrit des yeux +étincelants qui semblaient dévorer chacune des paroles que venait de +prononcer le comte de Charny. + +--Ma fille!... murmura-t-il, vous me demandez Andrée en mariage! + +--Oui, monsieur le baron; à moins que mademoiselle de Taverney ne sente +quelque répugnance pour cette union. + +«Ah çà! mais, pensa le vieillard, la faveur de Philippe est-elle déjà si +éclatante que l'un de ses rivaux en veuille profiter en épousant sa +soeur? Ma foi! c'est pas mal joué non plus, monsieur de Charny.» + +Et tout haut, avec un sourire: + +--Cette recherche est tellement honorable pour notre maison, monsieur le +comte, dit-il, que j'y accède avec bien de la joie, quant à ce qui me +regarde, et comme je tiens à ce que vous emportiez d'ici un consentement +complet, je ferai prévenir ma fille. + +--Monsieur, interrompit le comte avec froideur, vous prenez là, je +pense, un soin inutile. La reine a bien voulu consulter mademoiselle de +Taverney à cet égard, et la réponse de mademoiselle votre fille m'a été +favorable. + +--Ah! fit le baron, de plus en plus émerveillé, c'est la reine.... + +--Qui a pris la peine de se transporter à Saint-Denis, oui, monsieur. + +Le baron se leva. + +--Il ne me reste plus qu'à vous donner connaissance, monsieur le comte, +dit-il, de ce qui concerne la situation de mademoiselle de Taverney. +J'ai là-haut les titres de fortune de sa mère. Vous n'épousez pas une +fille riche, monsieur le comte, et avant de rien conclure.... + +--Inutile, monsieur le baron, dit sèchement Charny. Je suis riche pour +deux, et mademoiselle de Taverney n'est pas de ces femmes qu'on +marchande. Mais cette question que vous vouliez traiter pour votre +compte, monsieur le baron, il m'est indispensable de la traiter pour le +mien. + +Il achevait à peine ces mots, que la porte du boudoir s'ouvrit, et que +parut Philippe, pâle, défait, une main dans sa veste, et l'autre +convulsivement fermée. + +Charny le salua cérémonieusement, et reçut un salut pareil. + +--Monsieur, dit Philippe, mon père avait raison de vous proposer un +entretien sur les comptes de famille; nous avons tous deux des +éclaircissements à vous donner. Tandis que monsieur le baron va monter +chez lui pour chercher les papiers dont il vous parlait, j'aurai +l'honneur de traiter la question avec vous plus en détail. + +Et Philippe, avec un regard empreint d'une irrécusable autorité, +congédia le baron, qui sortit mal à son aise, prévoyant quelque +traverse. + +Philippe accompagna le baron jusqu'à la porte de sortie du petit salon, +pour être sûr que cette pièce demeurerait vide. Il alla regarder de même +dans le boudoir, et assuré de n'être entendu de personne, sinon par +celui auquel il s'adressait: + +--Monsieur de Charny, dit-il en se croisant les bras en face du comte, +comment se fait-il que vous osiez venir demander ma soeur en mariage? + +Olivier recula et rougit. + +--Est-ce, continua Philippe, pour cacher mieux vos amours avec cette +femme que vous poursuivez, avec cette femme qui vous aime? Est-ce pour +que vous voyant marié, on ne puisse dire que vous avez une maîtresse? + +--En vérité, monsieur... dit Charny chancelant, atterré. + +--Est-ce, ajouta Philippe, pour que, devenu l'époux d'une femme qui +approchera votre maîtresse à toute heure, vous ayez plus de facilité à +la voir, cette maîtresse adorée? + +--Monsieur, vous passez les bornes! + +--C'est peut-être, et je crois plutôt cela, continua Philippe en se +rapprochant de Charny; c'est sans doute pour que, devenu votre +beau-frère, je ne révèle pas ce que je sais de vos amours passées. + +--Ce que vous savez! s'écria Charny épouvanté, prenez garde, prenez +garde! + +--Oui, dit Philippe en s'animant, la maison du louvetier, louée par +vous; vos promenades mystérieuses dans le parc de Versailles... la +nuit... vos mains pressées, vos soupirs, et surtout ce tendre échange de +regards à la petite porte du parc.... + +--Monsieur, au nom du ciel! monsieur, vous ne savez rien; dites que vous +ne savez rien. + +--Je ne sais rien! s'écria Philippe avec une sanglante ironie. Comment +ne saurais-je rien, moi qui étais caché dans les broussailles derrière +la porte des bains d'Apollon, quand vous êtes sorti donnant le bras à la +reine. + +Charny fit deux pas, comme un homme frappé à mort qui cherche un appui +autour de lui. + +Philippe le regarda avec un farouche silence. Il le laissait souffrir, +il le laissait expier par ce tourment passager les heures d'ineffables +délices qu'il venait de lui reprocher. + +Charny se releva de son affaissement. + +--Eh bien! monsieur, dit-il à Philippe, même après ce que vous venez de +me dire, je vous demande, à vous, la main de mademoiselle de Taverney. +Si ne n'étais qu'un lâche calculateur, comme vous le supposiez il y a un +moment, si je me mariais pour moi, je serais tellement misérable, que +j'aurais peur de l'homme qui tient mon secret et celui de la reine. Mais +il faut que la reine soit sauvée, monsieur, il le faut. + +--En quoi la reine est-elle perdue, dit Philippe, parce que monsieur de +Taverney l'a vue serrer le bras de monsieur de Charny, et lever au ciel +des yeux humides de bonheur? En quoi la reine est-elle perdue, parce que +je sais qu'elle vous aime? Oh! ce n'est pas une raison de sacrifier ma +soeur, monsieur, et je ne la laisserai pas sacrifier. + +--Monsieur, répondit Olivier, savez-vous pourquoi la reine est perdue si +ce mariage ne se fait pas? C'est que ce matin même, tandis qu'on +arrêtait monsieur de Rohan, le roi m'a surpris aux genoux de la reine. + +--Mon Dieu! + +--Et que la reine, interrogée par son roi jaloux, a répondu que je +m'agenouillais pour lui demander la main de votre soeur. Voilà pourquoi, +monsieur, si je n'épouse pas votre soeur, la reine est perdue. +Comprenez-vous, maintenant? + +Un double bruit coupa la phrase d'Olivier: un cri et un soupir. Ils +partaient tous deux l'un du boudoir, l'autre du petit salon. + +Olivier courut au soupir; il vit dans le boudoir Andrée de Taverney +vêtue de blanc comme une fiancée. Elle avait tout entendu et venait de +s'évanouir. + +Philippe courut au cri dans le petit salon. Il aperçut le corps du baron +de Taverney, que cette révélation de l'amour de la reine pour Charny +venait de foudroyer sur la ruine de toutes ses espérances. + +Le baron, frappé d'apoplexie, avait rendu le dernier soupir. + +La prédiction de Cagliostro était accomplie. + +Philippe, qui comprenait tout, même la honte de cette mort, abandonna +silencieusement le cadavre, et revint au salon, vers Charny, qui +contemplait en tremblant, et sans oser y toucher, cette belle jeune +fille froide et inanimée. + +Les deux portes ouvertes laissaient voir ces deux corps parallèlement, +symétriquement posés, pour ainsi dire, à l'endroit où les avait frappés +le coup de la révélation. + +Philippe, les yeux gonflés, le coeur bouillant, eut le courage de +prendre la parole pour dire à monsieur de Charny: + +--Monsieur le baron de Taverney vient de mourir. Après lui, je suis le +chef de ma famille. Si mademoiselle de Taverney survit, je vous la donne +en mariage. + +Charny regarda le cadavre du baron avec horreur, le corps d'Andrée avec +désespoir. Philippe arrachait à deux mains ses cheveux, et lança vers le +ciel une exclamation qui dut émouvoir le coeur de Dieu sur son trône +éternel. + +--Comte de Charny, dit-il après avoir calmé en lui la tempête, je prends +cet engagement au nom de ma soeur qui ne m'entend pas: elle donnera son +bonheur à une reine, et moi peut-être un jour serai-je assez heureux +pour lui donner ma vie. Adieu, monsieur de Charny; adieu, mon +beau-frère. + +Et, saluant Olivier qui ne savait comment s'éloigner sans passer près +d'une des victimes, Philippe releva Andrée, la réchauffa dans ses bras, +et livra ainsi passage au comte, qui disparut par le boudoir. + + + + +Chapitre LXXXVI + +Après le dragon, la vipère + + +Il est temps pour nous de revenir à ces personnages de notre histoire +que la nécessité et l'intrigue, aussi bien que la vérité historique, ont +relégués au deuxième plan. + +Oliva se préparait à fuir, pour le compte de Jeanne, quand Beausire, +prévenu par un avis anonyme, Beausire, haletant après la reprise de +Nicole, se trouva conduit jusque dans ses bras, et l'enleva de chez +Cagliostro, tandis que monsieur Réteau de Villette attendait vainement +au bout de la rue du Roi-Doré. + +Pour trouver les heureux amants, que monsieur de Crosne avait tant +d'intérêt à découvrir, madame de La Motte, qui se sentait dupée, mit en +campagne tout ce qu'elle eut de gens affidés. + +Elle aimait mieux, on le conçoit, veiller elle-même sur son secret, que +d'en laisser le maniement à d'autres, et pour la bonne gestion de +l'affaire qu'elle préparait, il était indispensable que Nicole fût +introuvable. + +Il est impossible de dépeindre les angoisses qu'elle eut à subir quand +chacun de ses émissaires lui annonça, en revenant, que les recherches +étaient inutiles. + +En ce moment même, elle recevait, cachée, ordres sur ordres de paraître +chez la reine, et de venir répondre de sa conduite au sujet du collier. + +Nuitamment, voilée, elle partit pour Bar-sur-Aube, où elle avait un +pied-à-terre, et y étant arrivée par des chemins de traverse sans avoir +été reconnue, elle prit le temps d'envisager sa position sous son +véritable jour. + +Elle gagnait ainsi deux ou trois jours, face à face avec elle-même, et +se donnait le temps, et avec le temps la force de soutenir, par une +solide fortification intérieure, l'édifice de ses calomnies. + +Deux jours de solitude pour cette âme profonde, c'était la lutte au bout +de laquelle seraient domptés le corps et l'esprit, après laquelle la +conscience obéissante ne se retournerait plus, instrument dangereux +contre la coupable, après laquelle le sang aurait pris l'habitude de +circuler autour du coeur sans monter au visage pour y révéler la honte +ou la surprise. + +La reine, le roi, qui la faisaient chercher, n'apprirent son +installation à Bar-sur-Aube qu'au moment où elle était déjà préparée à +faire la guerre. Ils envoyèrent un exprès pour l'amener. Ce fut alors +qu'elle apprit l'arrestation du cardinal. + +Toute autre qu'elle eût été terrassée par cette vigoureuse offensive, +mais Jeanne n'avait plus rien à ménager. Qu'était une question de +liberté dans la balance, auprès des questions de vie ou de mort qui s'y +entassaient chaque jour? + +En apprenant la prison du cardinal et l'éclat qu'avait fait +Marie-Antoinette: + +«La reine a brûlé ses vaisseaux, calcula-t-elle froidement; impossible à +elle de revenir sur le passé. En refusant de transiger avec le cardinal +et de payer les bijoutiers, elle joue quitte ou double. Cela prouve +qu'elle compte sans moi, et qu'elle ne soupçonne pas les forces que j'ai +à ma disposition.» + +Voilà de quelles pièces était faite l'armure que portait Jeanne, +lorsqu'un homme, moitié exempt, moitié messager, se présenta tout à coup +devant elle, et lui annonça qu'il était chargé de la _ramener à la +cour_. + +Le messager chargé de l'amener à la cour voulait la conduire directement +chez le roi; mais Jeanne, avec cette habileté qu'on lui connaît: + +--Monsieur, dit-elle, vous aimez la reine, n'est-ce pas? + +--En doutez-vous, madame la comtesse? repartit le messager. + +--Eh bien! au nom de cet amour loyal et du respect que vous avez pour la +reine, je vous adjure de me conduire chez la reine d'abord. + +L'officier voulut faire des objections. + +--Vous savez assurément de quoi il s'agit mieux que moi, repartit la +comtesse. Voilà pourquoi vous comprendrez qu'un entretien secret de la +reine avec moi est indispensable. + +Le messager, tout pétri des idées calomnieuses qui empestaient l'air de +Versailles depuis plusieurs mois, crut réellement rendre un service à la +reine en menant madame de La Motte auprès d'elle avant de la montrer au +roi. + +Qu'on se figure la hauteur, l'orgueil, la conscience altière de la reine +mise en présence de ce démon qu'elle ne connaissait pas encore, mais +dont elle soupçonnait la perfide influence sur ses affaires. + +Qu'on se représente Marie-Antoinette, veuve encore inconsolée de son +amour qui avait succombé au scandale, Marie-Antoinette, écrasée par +l'injure d'une accusation qu'elle ne pouvait réfuter, qu'on se la +représente, après tant de souffrances, se disposant à mettre le pied sur +la tête du serpent qui l'a mordue! + +Le dédain suprême, la colère mal contenue, la haine de femme à femme, le +sentiment d'une supériorité incomparable de position, voilà quelles +étaient les armes des adversaires. La reine commença par faire entrer +comme témoins deux de ses femmes, oeil baissé, lèvres closes, révérence +lente et solennelle; un coeur plein de mystères, un esprit plein +d'idées, le désespoir pour dernier moteur, voilà quel était le second +champion. Madame de La Motte, dès qu'elle aperçut les deux femmes: + +--Bon! dit-elle, voilà deux témoins qu'on renverra tout à l'heure. + +--Ah! vous voilà enfin, madame! s'écria la reine; on vous trouve enfin! + +Jeanne s'inclina une deuxième fois. + +--Vous vous cachez donc? dit la reine avec impatience. + +--Me cacher! non, madame, répliqua Jeanne d'une voix douce et à peine +timbrée, comme si l'émotion produite par la majesté royale en altérait +seule la sonorité ordinaire; je ne me cachais pas; si je me fusse +cachée, on ne m'eût point trouvée. + +--Vous vous êtes enfuie, cependant? Appelons cela comme il vous plaira. + +--C'est-à-dire que j'ai quitté Paris, oui, madame. + +--Sans ma permission? + +--Je craignais que Sa Majesté ne m'accordât pas le petit congé dont +j'avais besoin pour arranger mes affaires à Bar-sur-Aube, où j'étais +depuis six jours, quand l'ordre de Sa Majesté m'y vint chercher. +D'ailleurs, il faut le dire, je ne me croyais pas tellement nécessaire à +Votre Majesté, que je fusse obligée de la prévenir pour faire une +absence de huit jours. + +--Eh! vous avez raison, madame; pourquoi avez-vous craint mon refus d'un +congé? Quel congé avez-vous à me demander? Quel congé ai-je à vous +accorder? Est-ce que vous occupez une charge ici? + +Il y eut trop de mépris sur ces derniers mots. Jeanne, blessée, mais +retenant son sang comme les chats-tigres piqués par la flèche: + +--Madame, dit-elle humblement, je n'ai pas de charge à la cour, c'est +vrai; mais Votre Majesté m'honorait d'une confiance si précieuse que je +me regardais comme engagée bien plus auprès d'elle par la reconnaissance +que d'autres ne le sont par le devoir. + +Jeanne avait cherché longtemps, elle avait trouvé le mot confiance et +elle appuyait dessus. + +--Cette confiance, répéta la reine, plus écrasante encore de mépris que +dans sa première apostrophe, nous en allons régler le compte. Avez-vous +vu le roi? + +--Non, madame. + +--Vous le verrez. + +Jeanne salua. + +--Ce sera un grand honneur pour moi, dit-elle. + +La reine chercha un peu de calme pour commencer ses questions avec +avantage. + +Jeanne profita de ce répit pour dire: + +--Mais, mon Dieu! madame, comme Votre Majesté se montre sévère à mon +égard. Je suis toute tremblante. + +--Vous n'êtes pas au bout, dit brusquement la reine; savez-vous que +monsieur de Rohan est à la Bastille? + +--On me l'a dit, madame. + +--Vous devinez bien pourquoi? + +Jeanne regarda fixement la reine, et se tournant vers les femmes dont la +présence semblait la gêner, répondit: + +--Je ne le sais pas, madame. + +--Vous savez, cependant, que vous m'avez parlé d'un collier, n'est-ce +pas? + +--D'un collier de diamants; oui, madame. + +--Et que vous m'avez proposé, de la part du cardinal, un accommodement +pour payer ce collier? + +--C'est vrai, madame. + +--Ai-je accepté ou refusé cet accommodement? + +--Votre Majesté a refusé. + +--Ah! fit la reine avec une satisfaction mêlée de surprise. + +--Sa Majesté a même donné un acompte de deux cent mille livres, ajouta +Jeanne. + +--Bien... et après? + +--Après, Sa Majesté ne pouvant payer, parce que monsieur de Calonne lui +avait refusé de l'argent, a renvoyé l'écrin aux joailliers Boehmer et +Bossange. + +--Par qui renvoyé? + +--Par moi. + +--Et vous, qu'avez-vous fait? + +--Moi, dit lentement Jeanne, qui sentait tout le poids des paroles +qu'elle allait prononcer; moi, j'ai donné les diamants à monsieur le +cardinal. + +--À monsieur le cardinal! s'écria la reine, et pourquoi s'il vous plaît, +au lieu de les remettre aux joailliers? + +--Parce que, madame, monsieur de Rohan s'étant intéressé à cette +affaire, qui plaisait à Votre Majesté, je l'eusse blessé en ne lui +fournissant point l'occasion de la terminer lui-même. + +--Mais comment se fait-il que vous ayez tiré un reçu des joailliers? + +--Parce que monsieur de Rohan m'a remis ce reçu. + +--Mais cette lettre que vous avez, dit-on, remise aux joailliers comme +venant de moi? + +--Monsieur de Rohan m'a priée de la remettre. + +--C'est donc en tout et toujours monsieur de Rohan qui s'est mêlé de +cela! s'écria la reine. + +--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, répliqua Jeanne d'un air +distrait, ni de quoi monsieur de Rohan s'est mêlé. + +--Je dis que le reçu des joailliers, remis ou envoyé par moi à vous, est +faux! + +--Faux! dit Jeanne avec candeur; oh! madame! + +--Je dis que la prétendue lettre d'acceptation du collier, signée, +dit-on, de moi, est fausse! + +--Oh! s'écria Jeanne plus étonnée en apparence encore que la première +fois. + +--Je dis enfin, poursuivit la reine, que vous avez besoin d'être +confrontée avec monsieur de Rohan pour nous faire éclaircir cette +affaire. + +--Confrontée! dit Jeanne. Mais, madame, quel besoin de me confronter +avec monsieur le cardinal? + +--Lui-même le demandait. + +--Lui? + +--Il vous cherchait partout. + +--Mais, madame, c'est impossible. + +--Il voulait vous prouver, disait-il, que vous l'aviez trompé. + +--Oh! pour cela, madame, je demande la confrontation. + +--Elle aura lieu, madame, croyez-le bien. Ainsi, vous niez savoir où est +le collier? + +--Comment le saurais-je? + +--Vous niez avoir aidé monsieur le cardinal dans certaines intrigues?... + +--Votre Majesté a tout droit de me disgracier; mais de m'offenser, +aucun. Je suis une Valois, madame. + +--Monsieur le cardinal a soutenu devant le roi des calomnies qu'il +espère faire reposer sur des bases sérieuses. + +--Je ne comprends pas. + +--Le cardinal a déclaré m'avoir écrit. + +Jeanne regarda la reine en face et ne répliqua rien. + +--M'entendez-vous? dit la reine. + +--J'entends, oui, Votre Majesté. + +--Et que répondez-vous? + +--Je répondrai quand on m'aura confrontée avec monsieur le cardinal. + +--Jusque-là, si vous savez la vérité, aidez-nous! + +--La vérité, madame, c'est que Votre Majesté m'accable sans sujet et me +maltraite sans raison. + +--Ce n'est pas une réponse, cela. + +--Je n'en ferai cependant pas d'autre ici, madame. + +Et Jeanne regarda les deux femmes encore une fois. + +La reine comprit, mais elle ne céda pas. La curiosité ne put l'emporter +sur le respect humain. Dans les réticences de Jeanne, dans son attitude +à la fois humble et insolente perçait l'assurance qui résulte d'un +secret acquis. Ce secret, peut-être la reine l'eût-elle acheté par la +douceur. + +Elle repoussa ce moyen comme indigne d'elle. + +--Monsieur de Rohan a été mis à la Bastille pour avoir trop voulu +parler, dit Marie-Antoinette, prenez garde, madame, d'encourir le même +sort pour avoir voulu vous taire. + +Jeanne enfonça ses ongles dans ses mains, mais elle sourit. + +--À une conscience pure, dit-elle, qu'importe la persécution; la +Bastille me convaincra-t-elle d'un crime que je n'ai pas commis? + +La reine regarda Jeanne avec un oeil courroucé. + +--Parlerez-vous? dit-elle. + +--Je n'ai rien à dire, madame, sinon à vous. + +--À moi? Eh bien! est-ce que ce n'est pas à moi que vous parlez? + +--Pas à vous seule. + +--Ah! nous y voilà, s'écria la reine; vous voulez le huis clos. Vous +craignez le scandale de l'aveu public après m'avoir infligé le scandale +du soupçon public. + +Jeanne se redressa. + +--N'en parlons plus, dit-elle; ce que j'en faisais, c'était pour vous. + +--Quelle insolence! + +--Je subis respectueusement les injures de ma reine, dit Jeanne sans +changer de couleur. + +--Vous coucherez à la Bastille ce soir, madame de La Motte. + +--Soit, madame. Mais avant de me coucher, selon mon habitude, je prierai +Dieu pour qu'il conserve l'honneur et la joie à Votre Majesté, répliqua +l'accusée. + +La reine, se levant furieuse, passa dans la chambre voisine, en +repoussant les portes avec violence. + +--Après avoir vaincu le dragon, dit-elle, j'écraserai bien la vipère! + +«Je sais son jeu par coeur, pensa Jeanne, je crois que j'ai gagné.» + + + + +Chapitre LXXXVII + +Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant chasser le lièvre +fut chassé lui-même par les agents de monsieur de Crosne + + +Madame de La Motte fut incarcérée comme l'avait voulu la reine. + +Aucune compensation ne parut plus agréable au roi, qui haïssait +instinctivement cette femme. Le procès s'instruisit sur l'affaire du +collier avec toute la rage que peuvent mettre des marchands ruinés qui +espèrent se tirer d'embarras, des accusés qui veulent se tirer de +l'accusation, et des juges populaires qui ont dans les mains l'honneur +et la vie d'une reine, sans compter l'amour-propre ou l'esprit de parti. + +Ce ne fut qu'un cri par toute la France. Aux nuances de ce cri la reine +put reconnaître et compter ses partisans ou ses ennemis. + +Depuis qu'il était incarcéré, monsieur de Rohan demandait instamment à +être confronté avec madame de La Motte. Cette satisfaction lui fut +accordée. Le prince vivait à la Bastille comme un grand seigneur, dans +une maison qu'il avait louée. Hormis la liberté, tout lui était accordé +sur sa demande. + +Ce procès avait pris dès l'abord des proportions mesquines, eu égard à +la qualité des personnes incriminées. Aussi s'étonnait-on qu'un Rohan +pût être inculpé pour vol. Aussi, les officiers et le gouverneur de la +Bastille témoignaient-ils au cardinal toute la déférence, tout le +respect dus au malheur. Pour eux ce n'était pas un accusé, mais un homme +en disgrâce. + +Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il fut répandu dans le public que +monsieur de Rohan tombait victime des intrigues de la cour. Ce ne fut +plus pour le prince de la sympathie, ce fut de l'enthousiasme. + +Et monsieur de Rohan, l'un des premiers parmi les nobles de ce royaume, +ne comprenait pas que l'amour du peuple lui venait uniquement de ce +qu'il était persécuté par plus noble que lui. Monsieur de Rohan, +dernière victime du despotisme, était de fait l'un des premiers +révolutionnaires de France. + +Son entretien avec madame de La Motte fut signalé par un incident +remarquable. La comtesse, à qui l'on permettait de parler bas toutes les +fois qu'il s'agissait de la reine, réussit à dire au cardinal: + +--Éloignez tout le monde, et je vous donnerai les éclaircissements que +vous demandez. + +Alors monsieur de Rohan désira d'être seul, et de l'interroger à voix +basse. + +On le lui refusa; mais on laissa son conseil s'entretenir avec la +comtesse. + +Quant au collier, elle répondit qu'elle ignorait ce qu'il était devenu, +mais qu'on aurait bien pu le lui donner à elle. + +Et comme le conseil se récriait, étourdi de l'audace de cette femme, +elle lui demanda si le service qu'elle avait rendu à la reine et au +cardinal ne valait pas un million? + +L'avocat répéta ces mots au cardinal, sur quoi celui-ci pâlit, baissa la +tête et devina qu'il était tombé dans le piège de cet infernal oiseleur. + +Mais s'il pensait déjà, lui, à étouffer le bruit de cette affaire qui +perdait la reine, ses ennemis, ses amis le poussaient à ne pas +interrompre les hostilités. + +On lui objectait que son honneur était en jeu; qu'il s'agissait d'un +vol; que sans arrêt du parlement l'innocence n'était pas prouvée. + +Or, pour prouver cette innocence, il fallait prouver les rapports du +cardinal avec la reine, et prouver par conséquent le crime de celle-ci. + +À cette réflexion, Jeanne répliqua qu'elle n'accuserait jamais la reine, +non plus que le cardinal; mais que si on persévérait à la rendre +responsable du collier, ce qu'elle ne voulait pas faire elle le ferait, +c'est-à-dire qu'elle prouverait que reine et cardinal avaient intérêt à +l'accuser de mensonge. + +Lorsque ces conclusions furent communiquées au cardinal, le prince +témoigna tout son mépris pour celle qui parlait de le sacrifier ainsi. +Il ajouta qu'il comprenait jusqu'à un certain point la conduite de +Jeanne, mais qu'il ne comprenait pas du tout celle de la reine. + +Ces mots, rapportés à Marie-Antoinette et commentés, l'irritaient et la +faisaient bondir. Elle voulut qu'un interrogatoire particulier fût +dirigé sur les parties mystérieuses de ce procès. Le grand grief des +entrevues nocturnes apparut alors, développé dans son plus large jour +par les calomniateurs et les faiseurs de nouvelles. + +Mais ce fut alors que la malheureuse reine se trouva menacée. Jeanne +affirmait ne pas connaître ce dont on lui parlait, et cela devant les +gens de la reine; mais vis-à-vis des gens du cardinal, elle n'était pas +aussi discrète, et répétait toujours: + +--Qu'on me laisse tranquille, sinon, je parlerai. + +Ces réticences, ces modesties l'avaient posée en héroïne, et +embrouillaient si bien le procès, que les plus braves éplucheurs de +dossiers frémissaient en consultant les pièces, et que nul juge +instructeur n'osait poursuivre les interrogatoires de la comtesse. + +Le cardinal fut-il plus faible, plus franc? Avoua-t-il à quelque ami ce +qu'il appelait son secret d'amour? On ne le sait; on ne doit pas le +croire, car c'était un noble coeur, bien dévoué, que celui du prince. +Mais si loyal qu'il eût été dans son silence, le bruit se répandit de +son colloque avec la reine. Tout ce que le comte de Provence avait dit, +tout ce que Charny et Philippe avaient su ou vu, tous ces arcanes +inintelligibles pour tout autre qu'un prétendant comme le frère du roi, +ou des rivaux d'amour comme Philippe et Charny, tout le mystère de ces +amours si calomniées et si chastes s'évapora comme un parfum, et fondu +dans la vulgaire atmosphère, perdit l'arôme illustre de son origine. + +On pense si la reine trouva de chauds défenseurs, si monsieur de Rohan +trouva de zélés champions. + +La question n'était plus celle-ci: la reine a-t-elle volé ou non un +collier de diamants? + +Question assez déshonorante en elle-même, pourtant; mais cela ne +suffisait même plus. La question était: la reine a-t-elle dû laisser +voler le collier par quelqu'un qui avait pénétré le secret de ses amours +adultères? + +Voilà comment madame de La Motte était parvenue à tourner la difficulté. +Voilà comment la reine se trouvait engagée dans une voie sans autre +issue que le déshonneur. + +Elle ne se laissa pas abattre, elle résolut de lutter; le roi la +soutint. + +Le ministère aussi la soutint et de toutes ses forces. La reine se +rappela que monsieur de Rohan était un homme honnête, incapable de +vouloir perdre une femme. Elle se rappela son assurance quand il jurait +avoir été admis aux rendez-vous de Versailles. + +Elle conclut que le cardinal n'était pas son ennemi direct, et qu'il +n'avait comme elle qu'un intérêt d'honneur dans la question. + +On dirigea dès lors tout l'effort du procès sur la comtesse, et l'on +chercha activement les traces du collier perdu. + +La reine, acceptant le débat sur l'accusation de faiblesse adultère, +rejetait sur Jeanne la foudroyante accusation du vol frauduleux. + +Tout parlait contre la comtesse, ses antécédents, sa première misère, +son élévation étrange; la noblesse n'acceptait pas cette princesse de +hasard, le peuple ne pouvait la revendiquer; le peuple hait d'instinct +les aventuriers, il ne leur pardonne pas même le succès. + +Jeanne s'aperçut qu'elle avait fait fausse route, et que la reine, en +subissant l'accusation, en ne cédant pas à la crainte du bruit, +engageait le cardinal à l'imiter; que les deux loyautés finiraient par +s'entendre et par trouver la lumière, et que, même si elles +succombaient, ce serait dans une chute si terrible qu'elles broieraient +sous elles la pauvre petite Valois, princesse d'un million volé, qu'elle +n'avait même plus sous la main pour corrompre ses juges. + +On en était là quand un nouvel épisode se produisit, qui changea la face +des choses. + +Monsieur de Beausire et mademoiselle Oliva vivaient heureux et riches +dans le fond d'une maison de campagne, quand, un jour, monsieur, qui +avait laissé madame au logis pour s'en aller chasser, tomba dans la +société de deux des agents que monsieur de Crosne éparpillait par toute +la France pour obtenir un dénouement à cette intrigue. + +Les deux amants ignoraient tout ce qui se passait à Paris; ils ne +songeaient guère qu'à eux-mêmes. Mademoiselle Oliva engraissait comme +une belette dans un grenier, et monsieur Beausire, avec le bonheur, +avait perdu cette inquiète curiosité, signe distinctif des oiseaux +voleurs comme des hommes de proie, caractère que la nature a donné aux +uns et aux autres pour leur conservation. + +Beausire, disons-nous, était sorti ce jour-là pour chasser le lièvre. Il +trouva un vol de perdrix qui lui fit traverser une route. Voilà comment, +en cherchant autre chose que ce qu'il eût dû chercher, il trouva ce +qu'il ne cherchait pas. + +Les agents cherchaient aussi Oliva, et ils trouvèrent Beausire. Ce sont +là les caprices ordinaires de la chasse. + +Un de ces limiers était homme d'esprit. Quand il eut bien reconnu +Beausire, au lieu de l'arrêter tout brutalement, ce qui n'eût rien +rapporté, il fit le projet suivant avec son compagnon. + +--Beausire chasse; il est donc assez libre et assez riche; il a +peut-être cinq à six louis dans sa poche, mais il est possible qu'il ait +deux ou trois cents louis à son domicile. Laissons-le rentrer à ce +domicile: pénétrons-y et mettons-le à rançon. Beausire, rendu à Paris, +ne nous rapportera que cent livres, comme toute prise ordinaire; encore +nous grondera-t-on d'avoir encombré la prison pour un personnage peu +considérable. Faisons de Beausire une spéculation personnelle. + +Ils se mirent à chasser la perdrix comme monsieur Beausire, le lièvre +comme monsieur Beausire, et appuyant les chiens quand c'était un lièvre, +et rabattant dans la luzerne quand c'était à la perdrix, ils ne +quittèrent pas leur homme d'une semelle. + +Beausire, voyant les étrangers qui se mêlaient de sa chasse, fut d'abord +très étonné, et puis très courroucé. Il était devenu jaloux de son +gibier, comme tout bon gentillâtre; mais il était aussi ombrageux à +l'endroit des nouvelles connaissances. Au lieu d'interroger lui-même ces +acolytes que le hasard lui donnait, il poussa droit à un garde qu'il +apercevait dans la plaine, et le chargea d'aller demander à ces +messieurs pourquoi ils chassaient sur cette terre. + +Le garde répliqua qu'il ne connaissait pas ces messieurs pour être du +pays, et il ajouta que son désir était de les interrompre dans leur +chasse, ce qu'il fit. Mais les deux étrangers répliquèrent qu'ils +chassaient avec leur ami, le monsieur là-bas. + +Ils désignaient ainsi Beausire. Le garde les conduisit à lui, malgré +tout le chagrin que cette confrontation causait au gentilhomme chasseur. + +--Monsieur de Linville, dit-il, ces messieurs prétendent qu'ils chassent +avec vous. + +--Avec moi! s'écria Beausire irrité, ah! par exemple! + +--Tiens! lui dit l'un des agents tout bas, vous vous appelez donc aussi +monsieur de Linville, mon cher Beausire? + +Beausire tressaillit, lui qui cachait si bien son nom dans ce pays. + +Il regarda l'agent, puis son compagnon, en homme effaré, crut +reconnaître vaguement ces figures, et afin de ne pas envenimer les +choses, il congédia le garde en prenant sur lui la chasse de ces +messieurs. + +--Vous les connaissez donc? fit le garde. + +--Oui, nous venons de nous reconnaître, répliqua un des agents. + +Alors Beausire se trouva en présence des deux chasseurs, bien embarrassé +de leur parler sans se compromettre. + +--Offrez-nous à déjeuner, Beausire, dit le plus adroit des agents, chez +vous. + +--Chez moi! mais... s'écria Beausire. + +--Vous ne nous ferez pas cette impolitesse, Beausire. + +Beausire avait perdu la tête; il se laissa conduire bien plutôt qu'il ne +conduisit. + +Les agents, dès qu'ils aperçurent la petite maison, en louèrent +l'élégance, la position, les arbres et la perspective, comme des gens de +goût devaient le faire, et, en réalité, Beausire avait choisi un endroit +charmant pour y poser le nid de ses amours. + +C'était un vallon boisé coupé par une petite rivière; la maison +s'élevait sur un talus au levant. Une guérite, sorte de clocheton sans +cloche, servait d'observatoire à Beausire pour dominer la campagne, aux +jours de spleen, alors que ses idées roses se fanaient et qu'il voyait +des alguazils dans chaque laboureur penché sur la charrue. + +D'un seul côté, cette habitation était visible et riante; des autres, +elle disparaissait sous les bois et les plis du terrain. + +--Comme on est bien caché là-dedans! lui dit un agent avec admiration. + +Beausire frémit de la plaisanterie, et entra le premier dans sa maison, +aux aboiements des chiens de cour. + +Les agents l'y suivirent avec force cérémonies. + + + + +Chapitre LXXXVIII + +Les tourtereaux sont mis en cage + + +En entrant par la porte de la cour, Beausire avait son idée: il voulait +faire assez de bruit pour prévenir Oliva d'être sur ses gardes. +Beausire, sans rien savoir de l'affaire du collier, savait assez de +choses touchant l'affaire du bal de l'Opéra et celle du baquet de Mesmer +pour redouter de montrer Oliva à des inconnus. + +Il agit raisonnablement; car la jeune femme, qui lisait des romans +frivoles sur le sofa de son petit salon, entendit aboyer les chiens, +regarda dans la cour, et vit Beausire accompagné; ce qui l'empêcha de se +porter au-devant de lui comme à l'ordinaire. + +Malheureusement ces deux tourtereaux n'étaient pas hors des serres des +vautours. Il fallut commander le déjeuner, et un valet maladroit--les +gens de campagne ne sont pas des Frontins--demanda deux ou trois fois +s'il fallait prendre les ordres de madame. + +Ce mot-là fit dresser les oreilles aux limiers, ils raillèrent +agréablement Beausire sur cette dame cachée, dont la compagnie était +pour un ermite l'assaisonnement de toutes les félicités que donnent la +solitude et l'argent. + +Beausire se laissa railler, mais il ne montra pas Oliva. + +On servit un gros repas auquel les deux agents firent honneur. On but +beaucoup et l'on porta souvent la santé de la dame absente. + +Au dessert, les têtes s'étant échauffées, messieurs de la police +jugèrent qu'il serait inhumain de prolonger le supplice de leur hôte. +Ils amenèrent adroitement la conversation sur le plaisir qu'il y a pour +les bons coeurs à retrouver d'anciennes connaissances. + +Sur quoi Beausire, en débouchant un flacon de liqueur des îles, demanda +aux deux inconnus à quel endroit et dans quelle circonstance il les +avait pu rencontrer. + +--Nous étions, dit l'un d'eux, les amis d'un de vos associés, lors d'une +petite affaire que vous fîtes en participation avec plusieurs--l'affaire +de l'ambassade de Portugal. + +Beausire pâlit. Quand on touche à des affaires pareilles, on croit +toujours sentir un bout de corde dans les plis de sa cravate. + +--Ah! vraiment, dit-il tremblant d'embarras, et vous venez me demander +pour votre ami.... + +--Au fait, c'est une idée, dit l'alguazil à son camarade, l'introduction +est plus honnête ainsi. Demander une restitution au nom d'un ami absent, +c'est moral. + +--De plus, cela réserve tous droits sur le reste, répliqua l'ami de ce +moraliste avec un sourire aigre-doux qui fit frémir Beausire de la tête +aux pieds. + +--Donc?... reprit-il. + +--Donc, cher monsieur Beausire, il nous serait agréable que vous +rendissiez à l'un de nous la part de notre ami. Une dizaine de mille +livres, je crois. + +--Au moins, car on ne parle pas des intérêts, fit le camarade positif. + +--Messieurs, répliqua Beausire étranglé par la fermeté de cette demande, +on n'a pas dix mille livres chez soi, à la campagne. + +--Cela se comprend, cher monsieur, et nous n'exigeons que le possible. +Combien pouvez-vous donner tout de suite? + +--J'ai cinquante à soixante louis, pas davantage. + +--Nous commencerons par les prendre et vous remercierons de votre +courtoisie. + +«Ah! pensa Beausire, charmé de leur facilité, ils sont de bien bonne +composition. Est-ce que par hasard ils auraient aussi peur de moi que +j'ai peur d'eux? Essayons.» + +Et il se prit à réfléchir que ces messieurs, en criant bien haut, ne +réussiraient qu'à s'avouer ses complices, et que pour les autorités de +la province, ce serait une mauvaise recommandation. Beausire conclut que +ces gens-là se déclareraient satisfaits, et qu'ils garderaient un absolu +silence. + +Il alla, dans son imprudente confiance, jusqu'à se repentir de n'avoir +pas offert trente louis au lieu de soixante; mais il se promit de se +débarrasser bien vite après la somme donnée. + +Il comptait sans ses hôtes; ces derniers se trouvaient bien chez lui; +ils goûtaient cette satisfaction béate que procure une agréable +digestion; ils étaient bons pour le moment, parce que se montrer +méchants les eût fatigués. + +--C'est un charmant ami que Beausire, dit le Positif à son ami. Soixante +louis qu'il nous donne sont gracieux à prendre. + +--Je vais vous les donner tout de suite, s'écria l'hôte, effrayé de voir +ses convives éclater en bachiques familiarités. + +--Rien ne presse, dirent les deux amis. + +--Si fait, si fait, je ne serai libre de ma conscience qu'après avoir +payé. On est délicat, ou on ne l'est pas. + +Et il les voulut quitter pour aller chercher l'argent. + +Mais ces messieurs avaient des habitudes de recors, habitudes enracinées +que l'on perd difficilement lorsqu'on les a une fois prises. Ces +messieurs ne savaient pas se séparer de leur proie quand une fois ils la +tenaient. Ainsi, le bon chien de chasse ne lâche-t-il sa perdrix blessée +que pour la remettre au chasseur. + +Le bon recors est celui qui, la prise faite, ne la quitte ni du doigt ni +de l'oeil. Il sait trop bien comme le destin est capricieux pour les +chasseurs, et combien ce que l'on ne tient plus est loin. + +Aussi tous deux, avec un ensemble admirable, se mirent-ils, tout +étourdis qu'ils étaient, à crier: + +--Monsieur Beausire! mon cher Beausire! + +Et à l'arrêter par les pans de son habit de drap vert. + +--Qu'y a-t-il? demanda Beausire. + +--Ne nous quittez pas, par grâce, dirent-ils en le forçant galamment de +se rasseoir. + +--Mais comment voulez-vous que je vous donne votre argent, si vous ne me +laissez pas monter? + +--Nous vous accompagnerons, répondit le Positif avec une tendresse +effrayante. + +--Mais c'est... la chambre de ma femme, répliqua Beausire. + +Ce mot, qu'il regardait comme une fin de non-recevoir, fut pour les +sbires l'étincelle qui mit le feu aux poudres. + +Leur mécontentement qui couvait--un recors est toujours mécontent de +quelque chose--prit une forme, un corps, une raison d'être. + +--Au fait! cria le premier des agents, pourquoi cachez-vous votre femme? + +--Oui. Est-ce que nous ne sommes pas présentables? dit le second. + +--Si vous saviez ce qu'on fait pour vous, vous seriez plus honnête, +reprit le premier. + +--Et vous nous donneriez tout ce que nous vous demandons, ajouta +témérairement le second. + +--Ah çà! mais vous le prenez sur un ton bien haut, messieurs, dit +Beausire. + +--Nous voulons voir ta femme, répondit le sbire Positif. + +--Et moi, je vous déclare que je vais vous mettre dehors, cria Beausire, +fort de leur ivresse. + +Ils lui répliquèrent par un éclat de rire qui aurait dû le rendre +prudent. Il n'en tint pas compte et s'obstina. + +--Maintenant, dit-il, vous n'aurez pas même l'argent que j'avais promis, +et vous décamperez. + +Ils rirent plus formidablement encore que la première fois. + +Beausire tremblant de colère: + +--Je vous comprends, dit-il d'une voix étouffée, vous ferez du bruit et +vous parlerez; mais si vous parlez, vous vous perdrez comme moi. + +Ils continuèrent de rire entre eux; la plaisanterie leur paraissait +excellente. Ce fut leur seule réponse. + +Beausire crut les épouvanter par un coup de vigueur et se précipita vers +l'escalier, non plus comme un homme qui va chercher des louis, mais +comme un furieux qui va chercher une arme. Les sbires se levèrent de +table, et, fidèles à leur principe, coururent après Beausire, sur lequel +ils jetèrent leurs larges mains. + +Celui-ci cria, une porte s'ouvrit, une femme parut, troublée, effarée, +sur le seuil des chambres du premier étage. + +En la voyant, les hommes lâchèrent Beausire et poussèrent aussi un cri, +mais de joie, mais de triomphe, mais d'exaltation sauvage. + +Ils venaient de reconnaître celle qui ressemblait si fort à la reine de +France. + +Beausire, qui les crut un moment désarmés par l'apparition d'une femme, +fut bientôt et cruellement désillusionné. + +Le Positif s'approcha de mademoiselle Oliva, et d'un ton trop peu poli, +eu égard à la ressemblance: + +--Ah! ah! fit-il, je vous arrête. + +--L'arrêter! cria Beausire; et pourquoi?... + +--Parce que monsieur de Crosne nous en a donné l'ordre, repartit l'autre +agent, et que nous sommes au service de monsieur de Crosne. + +La foudre tombant entre les deux amants les eût moins épouvantés que +cette déclaration. + +--Voilà ce que c'est, dit le Positif à Beausire, que de n'avoir pas été +gentil. + +Il manquait de logique cet agent, et son compagnon le lui fit observer, +en disant: + +--Tu as tort, Legrigneux, car si Beausire eût été gentil, il nous eût +montré madame, et de toute façon nous eussions pris madame. + +Beausire avait appuyé dans ses mains sa tête brûlante, il ne pensait +même pas que ses deux valets, homme et femme, écoutaient au bas de +l'escalier cette scène étrange qui se passait sur le milieu des marches. + +Il eut une idée; elle lui sourit; elle le rafraîchit aussitôt. + +--Vous êtes venus pour m'arrêter, moi? dit-il aux agents. + +--Non, c'est le hasard, dirent-ils naïvement. + +--N'importe, vous pouviez m'arrêter, et pour soixante louis vous me +laissiez en liberté. + +--Oh! non; notre intention était d'en demander encore soixante. + +--Et nous n'avons qu'une parole, continua l'autre; aussi, pour cent +vingt louis nous vous laisserons libre. + +--Mais... madame? dit Beausire tremblant. + +--Oh! madame, c'est différent, répliqua le Positif. + +--Madame vaut deux cents louis, n'est-ce pas? se hâta de dire Beausire. + +Les agents recommencèrent ce rire terrible, que, cette fois, Beausire +comprit, hélas. + +--Trois cents... dit-il, quatre cents... mille louis! mais vous la +laisserez libre. + +Les yeux de Beausire étincelaient tandis qu'il parlait ainsi: + +--Vous ne répondez rien, dit-il; vous savez que j'ai de l'argent et vous +voulez me faire payer, c'est trop juste. Je donnerai deux mille louis, +quarante-huit mille livres, votre fortune à tous les deux, mais +laissez-lui la liberté. + +--Tu l'aimes donc beaucoup, cette femme? dit le Positif. + +Ce fut au tour de Beausire à rire, et ce rire ironique fut tellement +effrayant, il peignait si bien l'amour désespéré qui dévorait ce coeur +flétri, que les deux sbires en eurent peur et se décidèrent à prendre +des précautions pour éviter l'explosion du désespoir qu'on lisait dans +l'oeil égaré de Beausire. + +Ils prirent chacun deux pistolets dans leur poche, et les appuyant sur +la poitrine de Beausire: + +--Pour cent mille écus, dit l'un d'eux, nous ne te rendrions pas cette +femme. Monsieur de Rohan nous la paiera cinq cent mille livres, et la +reine un million. + +Beausire leva les yeux au ciel avec une expression qui eût attendri +toute autre bête féroce qu'un alguazil. + +--Marchons, dit le Positif. Vous devez avoir ici une carriole, quelque +chose de roulant; faites atteler ce carrosse à madame, vous lui devez +bien cela. + +--Et comme nous sommes de bons diables, reprit l'autre, nous n'abuserons +pas. On vous emmènera, vous aussi, pour la forme; sur la route, nous +détournerons les yeux, vous sauterez à bas de la carriole, et nous ne +nous en apercevrons que lorsque vous aurez mille pas d'avance. Est-ce un +bon procédé, hein? + +Beausire répondit seulement: + +--Où elle va, j'irai. Je ne la quitterai jamais dans cette vie. + +--Oh! ni dans l'autre! ajouta Oliva glacée de terreur. + +--Eh bien! tant mieux, interrompit le Positif, plus on conduit de +prisonniers à monsieur de Crosne, plus il rit. + +Un quart d'heure après, la carriole de Beausire partait de la maison, +avec les deux amants captifs et leurs gardiens. + + + + +Chapitre LXXXIX + +La bibliothèque de la reine + + +On peut juger de l'effet que produisit cette capture sur monsieur de +Crosne. + +Les agents ne reçurent probablement pas le million qu'ils espéraient, +mais il y a tout lieu de penser qu'ils furent satisfaits. + +Quant au lieutenant de police, après s'être bien frotté les mains en +signe de contentement, il se rendit à Versailles dans un carrosse, à la +suite duquel venait un autre carrosse hermétiquement fermé et cadenassé. + +C'était le lendemain du jour où le Positif et son ami avaient remis +Nicole entre les mains du chef de la police. + +Monsieur de Crosne fit entrer ses deux carrosses dans Trianon, descendit +de celui qu'il occupait, et laissa l'autre à la garde de son premier +commis. + +Il se fit admettre chez la reine, à laquelle, tout d'abord, il avait +envoyé demander une audience à Trianon. + +La reine, qui n'avait garde, depuis un mois, de négliger tout ce qui lui +arrivait de la part de la police obtempéra sur-le-champ à la demande du +ministre; elle vint, dès le matin, dans sa maison favorite, et peu +accompagnée, en cas de secret nécessaire. + +Dès que monsieur de Crosne eut été introduit près d'elle, à son air +rayonnant elle jugea que les nouvelles étaient bonnes. + +Pauvre femme! depuis assez longtemps elle voyait autour d'elle des +visages sombres et réservés. + +Un battement de joie, le premier depuis trente mortels jours, agita son +coeur blessé par tant d'émotions mortelles. + +Le magistrat, après lui avoir baisé la main: + +--Madame, dit-il, Sa Majesté a-t-elle à Trianon une salle où, sans être +vue, elle puisse voir ce qui se passe? + +--J'ai ma bibliothèque, répondit la reine; derrière les placards, j'ai +fait ménager des jours dans mon salon de collation, et, quelquefois, en +goûtant, je m'amusais, avec madame de Lamballe ou avec mademoiselle de +Taverney, _quand je l'avais_, à regarder les grimaces comiques de l'abbé +Vermond, lorsqu'il tombait sur un pamphlet où il était question de lui. + +--Fort bien, madame, répondit monsieur de Crosne. Maintenant, j'ai en +bas un carrosse que je voudrais faire entrer dans le château sans que le +contenu du carrosse fût vu de personne, si ce n'est de Votre Majesté. + +--Rien de plus aisé, répliqua la reine; où est-il votre carrosse? + +--Dans la première cour, madame. + +La reine sonna, quelqu'un vint prendre ses ordres. + +--Faites entrer le carrosse que monsieur de Crosne vous désignera, +dit-elle, dans le grand vestibule, et fermez les deux portes de telle +sorte qu'il y fasse noir, et que personne ne voie avant moi les +curiosités que monsieur de Crosne m'apporte. + +L'ordre fut exécuté. On savait respecter bien plus que des ordres les +caprices de la reine. Le carrosse entra sous la voûte près du logis des +gardes, et versa son contenu dans le corridor sombre. + +--Maintenant, madame, dit monsieur de Crosne, veuillez venir avec moi +dans votre salon de collation, et donner ordre qu'on laisse entrer mon +commis, avec ce qu'il apportera dans la bibliothèque. + +Dix minutes après la reine épiait, palpitante, derrière ses casiers. + +Elle vit entrer dans la bibliothèque une forme voilée, que dévoila le +commis, et qui, reconnue, fit pousser un cri d'effroi à la reine. +C'était Oliva, vêtue de l'un des costumes les plus aimés de +Marie-Antoinette. + +Elle avait la robe verte à larges bandes moirées noir, la coiffure +élevée que préférait la reine, des bagues pareilles aux siennes, les +mules de satin vert à talons énormes: c'était Marie-Antoinette +elle-même, moins le sang des Césars, que remplaçait le fluide plébéien +mobile de toutes les voluptés de monsieur Beausire. + +La reine crut se voir dans une glace opposée; elle dévora des yeux cette +apparition. + +--Que dit Votre Majesté de cette ressemblance? fit alors monsieur de +Crosne, triomphant de l'effet qu'il avait produit. + +--Je dis... je dis... monsieur... balbutia la reine éperdue. Ah! +Olivier, pensa-t-elle, pourquoi n'êtes-vous pas là? + +--Que veut Votre Majesté? + +--Rien, monsieur, rien, sinon que le roi sache bien.... + +--Et que monsieur de Provence voie, n'est-ce pas, madame? + +--Oh! merci, monsieur de Crosne, merci. Mais que fera-t-on à cette +femme? + +--Est-ce bien à cette femme que l'on attribue tout ce qui s'est fait? +demanda monsieur de Crosne. + +--Vous tenez sans doute les fils du complot? + +--À peu près, madame. + +--Et monsieur de Rohan? + +--Monsieur de Rohan ne sait rien encore. + +--Oh! dit la reine en cachant sa tête dans ses mains, cette femme-là, +monsieur, est, je le vois, toute l'erreur du cardinal! + +--Soit, madame, mais si c'est l'erreur de monsieur de Rohan, c'est le +crime d'un autre! + +--Cherchez bien, monsieur; vous avez l'honneur de la maison de France +entre vos mains. + +--Et croyez, madame, qu'il est bien placé, répondit monsieur de Crosne. + +--Le procès? fit la reine. + +--Est en chemin. Partout on nie; mais j'attends le bon moment pour +lancer cette pièce de conviction que vous avez là dans votre +bibliothèque. + +--Et madame de La Motte? + +--Elle ne sait pas que j'ai trouvé cette fille, et accuse monsieur de +Cagliostro d'avoir monté la tête au cardinal jusqu'à lui faire perdre la +raison. + +--Et monsieur de Cagliostro? + +--Monsieur de Cagliostro, que j'ai fait interroger, m'a promis de me +venir voir ce matin même. + +--C'est un homme dangereux. + +--Ce sera un homme utile. Piqué par une vipère telle que madame de La +Motte, il absorbera le venin, et nous rendra du contrepoison. + +--Vous espérez des révélations? + +--J'en suis sûr. + +--Comment cela, monsieur? Oh! dites-moi tout ce qui peut me rassurer. + +--Voici mes raisons, madame: madame de La Motte habitait rue +Saint-Claude.... + +--Je sais, je sais, dit la reine en rougissant. + +--Oui, Votre Majesté fit l'honneur à cette femme de lui être charitable. + +--Elle m'en a bien payée! n'est-ce pas? Donc, elle habitait rue +Saint-Claude. + +--Et monsieur de Cagliostro habite précisément en face. + +--Et vous supposez?... + +--Que s'il y a eu un secret pour l'un ou pour l'autre de ces deux +voisins, le secret doit appartenir à l'un et à l'autre. Mais pardon, +madame, voici bientôt l'heure à laquelle j'attends à Paris monsieur de +Cagliostro, et pour rien au monde je ne voudrais retarder ces +explications.... + +--Allez, monsieur, allez, et encore une fois soyez assuré de ma +reconnaissance. + +--Voilà donc, s'écria-t-elle tout en pleurs, quand monsieur de Crosne +fut parti, voilà une justification qui commence. Je vais lire mon +triomphe sur tous les visages. Celui du seul ami auquel je tienne à +prouver que je suis innocente, celui-là seul, je ne le verrai pas! + +Cependant, monsieur de Crosne volait vers Paris, et rentrait chez lui, +où l'attendait monsieur de Cagliostro. + +Celui-ci savait tout depuis la veille. Il allait chez Beausire, dont il +connaissait la retraite, pour le pousser à quitter la France, quand, sur +la route, entre les deux agents, il le vit dans la carriole. Oliva était +cachée au fond, toute honteuse et toute larmoyante. + +Beausire vit le comte qui les croisait dans sa chaise de poste; il le +reconnut. L'idée que ce seigneur mystérieux et puissant lui serait de +quelque utilité changea toutes les idées qu'il s'était faites de ne +jamais abandonner Oliva. + +Il renouvela aux agents la proposition qu'ils lui avaient faite d'une +évasion. Ceux-ci acceptèrent cent louis qu'il avait, et le lâchèrent +malgré les pleurs de Nicole. + +Cependant, Beausire en embrassant sa maîtresse lui dit à l'oreille: + +--Espère; je vais travailler à te sauver. + +Et il arpenta vigoureusement dans le sens de la route que suivait +Cagliostro. + +Celui-ci s'était arrêté en tout état de cause; il n'avait plus besoin +d'aller chercher Beausire, puisque Beausire revenait. Il lui était +expédient d'attendre Beausire, si quelquefois celui-ci faisait courir +après lui. + +Cagliostro attendait donc depuis une demi-heure au tournant de la route, +quand il vit arriver pâle, essoufflé, demi-mort, le malheureux amant +d'Oliva. + +Beausire, à l'aspect du carrosse arrêté, poussa le cri de joie du +naufragé qui touche une planche. + +--Qu'y a-t-il, mon enfant? dit le comte en l'aidant à monter près de +lui. + +Beausire raconta toute sa lamentable histoire, que Cagliostro écouta en +silence. + +--Elle est perdue, lui dit-il ensuite. + +--Comment cela? s'écria Beausire. + +Cagliostro lui raconta ce qu'il ne savait pas, l'intrigue de la rue +Saint-Claude et celle de Versailles. + +Beausire faillit s'évanouir. + +--Sauvez-la, sauvez-la, dit-il en tombant à deux genoux dans le +carrosse, et je vous la donnerai si vous l'aimez toujours. + +--Mon ami, répliqua Cagliostro, vous êtes dans l'erreur, je n'ai jamais +aimé mademoiselle Oliva; je n'avais qu'un but, celui de la soustraire à +cette vie de débauches que vous lui faisiez partager. + +--Mais... dit Beausire, surpris. + +--Cela vous étonne? Sachez donc que je suis l'un des syndics d'une +société de réforme morale, ayant pour but d'arracher au vice tout ce qui +peut offrir des chances de guérison. J'eusse guéri Oliva en vous +l'ôtant, voilà pourquoi je vous l'ai ôtée. Qu'elle dise si jamais elle a +entendu de ma bouche un mot de galanterie; qu'elle dise si mes services +n'ont pas toujours été désintéressés! + +--Raison de plus, monsieur; sauvez-la! sauvez-la! + +--J'y veux bien essayer; mais cela dépendra de vous, Beausire. + +--Demandez-moi ma vie. + +--Je ne demanderai pas tant que cela. Revenez à Paris avec moi, et si +vous suivez de point en point mes instructions, peut-être sauverons-nous +votre maîtresse. Je n'y mets qu'une condition. + +--Laquelle, monsieur? + +--Je vous la dirai en nous en retournant chez moi, à Paris. + +--Oh! j'y souscris d'avance; mais la revoir! la revoir! + +--Voilà justement ce à quoi je pense; avant deux heures, vous la +reverrez. + +--Et je l'embrasserai? + +--J'y compte; bien plus, vous lui direz ce que je vais vous dire. + +Cagliostro reprit, avec Beausire, la route de Paris. + +Deux heures après, c'était le soir, il avait rejoint la carriole. + +Et une heure après, Beausire achetait cinquante louis aux deux agents le +droit d'embrasser Nicole et de lui glisser les recommandations du comte. + +Les agents admiraient cet amour passionné, ils se promettaient une +cinquantaine de louis comme cela à chaque double poste. + +Mais Beausire ne reparut plus, et la chaise de Cagliostro l'emporta +rapidement vers Paris, où tant d'événements se préparaient. + +Voilà ce qu'il était nécessaire d'apprendre au lecteur avant de lui +montrer monsieur Cagliostro causant d'affaires avec monsieur de Crosne. + +Maintenant, nous pouvons l'introduire dans le cabinet du lieutenant de +police. + + + + +Chapitre XC + +Le cabinet du lieutenant de police + + +Monsieur de Crosne savait de Cagliostro tout ce qu'un habile lieutenant +de police peut savoir d'un homme habitant en France, et ce n'est pas peu +dire. Il savait tous ses noms passés, tous ses secrets d'alchimiste, de +magnétisme et de divination; il savait ses prétentions à l'ubiquité, à +la régénération perpétuelle--il le regardait comme un charlatan grand +seigneur. + +C'était un esprit fort que ce monsieur de Crosne, connaissant toutes les +ressources de sa charge, bien en cour, indifférent à la faveur, ne +composant pas avec son orgueil; un homme sur qui n'avait pas prise qui +voulait. + +À celui-là comme à monsieur de Rohan, Cagliostro ne pouvait offrir des +louis chauds encore du fourneau hermétique; à celui-là, Cagliostro n'eût +pas offert le bout d'un pistolet, comme Balsamo à monsieur de Sartine; à +celui-là, Balsamo n'avait plus de Lorenza à redemander, mais Cagliostro +avait des comptes à rendre. + +Voilà pourquoi le comte, au lieu d'attendre les événements, avait cru +devoir demander audience au magistrat. + +Monsieur de Crosne sentait l'avantage de sa position et s'apprêtait à en +user. Cagliostro sentait l'embarras de la sienne et s'apprêtait à en +sortir. + +Cette partie d'échecs, jouée à découvert, avait un enjeu que l'un des +deux joueurs ne soupçonnait pas, et ce joueur, il faut l'avouer, ce +n'était pas monsieur de Crosne. + +Celui-ci ne connaissait, nous l'avons dit, de Cagliostro, que le +charlatan, il ignorait absolument l'adepte. Aux pierres que sema la +philosophie sur le chemin de la monarchie, tant de gens ne se sont +heurtés que parce qu'ils ne les voyaient pas. + +Monsieur de Crosne attendait de Cagliostro des révélations sur le +collier, sur les trafics de madame de La Motte. C'était là son +désavantage. Enfin, il avait droit d'interroger, d'emprisonner, c'était +là sa supériorité. + +Il reçut le comte en homme qui sent son importance, mais qui ne veut +manquer de politesse envers personne, pas même envers un phénomène. + +Cagliostro se surveilla. Il voulut seulement rester grand seigneur, son +unique faiblesse qu'il crût devoir laisser soupçonner. + +--Monsieur, lui dit le lieutenant de police, vous m'avez demandé une +audience. J'arrive de Versailles exprès pour vous la donner. + +--Monsieur, j'avais pensé que vous auriez quelque intérêt à me +questionner sur ce qui se passe, et, en homme qui connaît tout votre +mérite et toute l'importance de vos fonctions, je suis venu à vous. Me +voici. + +--Vous questionner? fit le magistrat affectant la surprise; mais sur +quoi, monsieur, et en quelle qualité? + +--Monsieur, répliqua nettement Cagliostro, vous vous occupez fort de +madame de La Motte, de la disparition du collier. + +--L'auriez-vous trouvé? demanda monsieur de Crosne, presque railleur. + +--Non, dit gravement le comte. Mais si je n'ai pas trouvé le collier, au +moins sais-je que madame de La Motte habitait rue Saint-Claude. + +--En face de chez vous, monsieur, je le savais aussi, dit le magistrat. + +--Alors, monsieur, vous savez ce que faisait madame de La Motte.... N'en +parlons plus. + +--Mais au contraire, dit monsieur de Crosne d'un air indifférent, +parlons-en. + +--Oh! cela n'avait de sel qu'à propos de la petite Oliva, dit +Cagliostro; mais puisque vous savez tout sur madame de La Motte, je +n'aurais rien à vous apprendre. + +Au nom d'Oliva, monsieur de Crosne tressaillit. + +--Que dites-vous d'Oliva? demanda-t-il. Qui est-ce, Oliva? + +--Vous ne le savez pas? Ah! monsieur, c'était une curiosité que je +serais surpris de vous apprendre. Figurez-vous une fille très jolie, une +taille... des yeux bleus, l'ovale du visage parfait; tenez, un genre de +beauté qui rappelle un peu celui de Sa Majesté la reine. + +--Ah! ah! fit monsieur de Crosne, eh bien? + +--Eh bien! cette fille vivait mal, cela me faisait peine; elle avait +autrefois servi un vieil ami à moi, monsieur de Taverney.... + +--Le baron qui est mort l'autre jour? + +--Précisément, oui, celui qui est mort. Elle avait en outre appartenu à +un savant homme que vous ne connaissez pas, monsieur le lieutenant de +police, et qui.... Mais je fais double route, et je m'aperçois que je +commence à vous gêner. + +--Monsieur, veuillez continuer, je vous en prie, au contraire. Cette +Oliva, disiez-vous?... + +--Vivait mal, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle souffrait +une quasi-misère, avec certain drôle, son amant pour la voler et la +battre: un de vos plus ordinaires gibiers, monsieur, un aigrefin que +vous ne devez pas connaître.... + +--Certain Beausire, peut-être? dit le magistrat, heureux de paraître +bien informé. + +--Ah! vous le connaissez, c'est surprenant, dit Cagliostro avec +admiration. Très bien! monsieur, vous êtes encore plus devin que moi. +Or, un jour que le Beausire avait plus battu et plus volé cette fille +que de coutume, elle vint se réfugier près de moi et me demanda +protection. Je suis bon, je donnai je ne sais quel coin de pavillon dans +un de mes hôtels.... + +--Chez vous!... Elle était chez vous? s'écria le magistrat surpris. + +--Sans doute, répliqua Cagliostro, affectant de s'étonner à son tour. +Pourquoi ne l'aurais-je pas abritée chez moi, je suis garçon? + +Et il se mit à rire avec une si savante bonhomie que monsieur de Crosne +tomba complètement dans le panneau. + +--Chez vous! répliqua-t-il; c'est donc pour cela que mes agents ont tant +cherché pour la trouver. + +--Comment, cherché! dit Cagliostro. On cherchait cette petite? A-t-elle +donc fait quelque chose que je ne sache pas?... + +--Non, monsieur, non; poursuivez, je vous en conjure. + +--Oh! mon Dieu! j'ai fini. Je la logeai chez moi; voilà tout. + +--Mais, non, non! monsieur le comte, ce n'est pas tout, puisque vous +sembliez tout à l'heure associer à ce nom d'Oliva le nom de madame de La +Motte. + +--Ah! à cause du voisinage, dit Cagliostro. + +--Il y autre chose, monsieur le comte.... Vous n'avez pas pour rien dit +que madame de La Motte et mademoiselle Oliva étaient voisines. + +--Oh! mais cela tient à une circonstance qu'il serait inutile de vous +rapporter. Ce n'est pas au premier magistrat du royaume qu'on doit aller +conter des billevesées de rentier oisif. + +--Vous m'intéressez, monsieur, et plus que vous ne croyez; car cette +Oliva que vous dites avoir été logée chez vous, je l'ai trouvée en +province. + +--Vous l'avez trouvée! + +--Avec le monsieur de Beausire.... + +--Eh bien, je m'en doutais! s'écria Cagliostro. Elle était avec +Beausire? Ah! fort bien! fort bien! Réparation soit faite à madame de La +Motte. + +--Comment! que voulez-vous dire? repartit monsieur de Crosne. + +--Je dis, monsieur, qu'après avoir un moment soupçonné madame de La +Motte, je lui fais réparation pleine et entière. + +--Soupçonné! de quoi? + +--Bon Dieu! vous écoutez donc patiemment tous les commérages? Eh bien! +sachez qu'au moment où j'avais espoir de corriger cette Oliva, de la +rejeter dans le travail et l'honnêteté--je m'occupe de morale, +monsieur--, à ce moment là, quelqu'un vint qui me l'enleva. + +--Qui vous l'enleva! Chez vous? + +--Chez moi. + +--C'est étrange! + +--N'est-ce pas? Et je me fusse damné pour soutenir que c'était madame de +La Motte. À quoi tiennent les jugements du monde! + +Monsieur de Crosne se rapprocha de Cagliostro. + +--Voyons, dit-il, précisez s'il vous plaît. + +--Oh! monsieur, à présent que vous avez trouvé Oliva avec Beausire, rien +ne me fera penser à madame de La Motte, ni ses assiduités, ni ses +signes, ni ses correspondances. + +--Avec Oliva? + +--Mais oui. + +--Madame de La Motte et Oliva s'entendaient? + +--Parfaitement. + +--Elles se voyaient? + +--Madame de La Motte avait trouvé moyen de faire sortir chaque nuit +Oliva. + +--Chaque nuit! En êtes-vous sûr? + +--Autant qu'un homme peut l'être de ce qu'il a vu, entendu. + +--Oh! monsieur, mais vous me dites là des choses que je paierais mille +livres le mot! Quel bonheur pour moi que vous fassiez de l'or! + +--Je n'en fais plus, monsieur, c'était trop cher. + +--Mais vous êtes l'ami de monsieur de Rohan? + +--Je le crois. + +--Mais vous devez savoir pour combien cet élément d'intrigues qu'on +appelle madame de La Motte entre dans son affaire scandaleuse? + +--Non; je veux ignorer cela. + +--Mais vous savez peut-être les suites de ces promenades faites par +Oliva et madame de La Motte? + +--Monsieur, il est des choses que l'homme prudent doit toujours tâcher +d'ignorer, repartit sentencieusement Cagliostro. + +--Je ne vais plus avoir l'honneur que de vous demander une chose, dit +vivement monsieur de Crosne. Avez-vous des preuves que madame de La +Motte ait correspondu avec Oliva? + +--Cent. + +--Lesquelles? + +--Des billets de madame de La Motte qu'elle lançait chez Oliva avec une +arbalète qu'on trouvera sans doute en son logis. Plusieurs de ces +billets, roulés autour d'un morceau de plomb, n'ont pas atteint le but. +Ils tombaient dans la rue, mes gens ou moi nous en avons ramassé +plusieurs. + +--Monsieur, vous les fourniriez à la justice? + +--Oh! monsieur, ils sont d'une telle innocence, que je ne m'en ferais +pas scrupule, et que je ne croirais pas pour cela mériter un reproche de +la part de madame de La Motte. + +--Et... les preuves des connivences, des rendez-vous? + +--Mille. + +--Une seule, je vous prie. + +--La meilleure. Il paraît que madame de La Motte avait facilité d'entrer +dans ma maison pour voir Oliva, car je l'y ai vue, moi, le jour même où +disparut la jeune femme. + +--Le jour même? + +--Tous mes gens l'ont vue comme moi. + +--Ah!... et que venait-elle faire, si Oliva avait disparu?... + +--C'est ce que je me suis demandé d'abord, et je ne me l'expliquais pas. +J'avais vu madame de La Motte descendre d'une voiture de poste qui +attendait rue du Roi-Doré. Mes gens avaient vu stationner longtemps +cette voiture, et ma pensée, je l'avoue, était que madame de La Motte +voulait s'attacher Oliva. + +--Vous laissiez faire? + +--Pourquoi non? C'est une dame charitable et favorisée du sort, cette +madame de La Motte. Elle est reçue à la cour. Pourquoi, moi, l'eussé-je +empêchée de me débarrasser d'Oliva? J'aurais eu tort, vous le voyez, +puisqu'un autre me l'a enlevée pour la perdre encore. + +--Ah! dit monsieur de Crosne méditant profondément, mademoiselle Oliva +était logée chez vous? + +--Oui, monsieur. + +--Ah! mademoiselle Oliva et madame de La Motte se connaissaient, se +voyaient, sortaient ensemble? + +--Oui, monsieur. + +--Ah! madame de La Motte a été vue chez vous, le jour de l'enlèvement +d'Oliva? + +--Oui, monsieur. + +--Ah! vous avez pensé que la comtesse voulait s'attacher cette fille? + +--Que penser autrement? + +--Mais qu'a dit madame de La Motte, quand elle n'a plus trouvé Oliva +chez vous? + +--Elle m'a paru troublée. + +--Vous supposez que c'est ce Beausire qui l'a enlevée? + +--Je le suppose uniquement parce que vous me dites qu'il l'a enlevée en +effet, sinon je ne soupçonnerais rien. Cet homme-là ne savait pas la +demeure d'Oliva. Qui peut la lui avoir apprise? + +--Oliva elle-même. + +--Je ne crois pas, car au lieu de se faire enlever par lui chez moi, +elle se fût enfuie de chez moi chez lui, et je vous prie de croire qu'il +ne fût pas entré chez moi, si madame de La Motte ne lui eût fait passer +une clef. + +--Elle avait une clef? + +--On n'en peut pas douter. + +--Quel jour l'enleva-t-on, je vous prie? dit monsieur de Crosne, éclairé +soudain par le flambeau que lui tendait si habilement Cagliostro. + +--Oh! monsieur, pour cela je ne me tromperai pas, c'était la propre +veille de la Saint-Louis. + +--C'est cela! s'écria le lieutenant de police, c'est cela! monsieur, +vous venez de rendre un service signalé à l'État. + +--J'en suis bien heureux, monsieur. + +--Et vous en serez remercié comme il convient. + +--Par ma conscience d'abord, dit le comte. + +Monsieur de Crosne le salua. + +--Puis-je compter sur la consignation de ces preuves dont nous parlions? +dit-il. + +--Je suis, monsieur, pour obéir à la justice en toutes choses. + +--Eh bien! monsieur, je retiendrai votre parole; à l'honneur de vous +revoir. + +Et il congédia Cagliostro, qui dit en sortant: + +--Ah! comtesse, ah! vipère, tu as voulu m'accuser; je crois que tu as +mordu sur la lime; gare à tes dents! + + + + +Chapitre XCI + +Les interrogatoires + + +Pendant que monsieur de Crosne causait ainsi avec Cagliostro, monsieur +de Breteuil se présentait à la Bastille, de la part du roi, pour +interroger monsieur de Rohan. + +Entre ces deux ennemis l'entrevue pouvait être orageuse. Monsieur de +Breteuil connaissait la fierté de monsieur de Rohan: il avait tiré de +lui une vengeance assez terrible pour se tenir désormais à des procédés +de politesse. Il fut plus que poli. Monsieur de Rohan refusa de +répondre. + +Le garde des Sceaux insista; mais monsieur de Rohan déclara qu'il s'en +rapportait aux mesures que prendraient le parlement et ses juges. + +Monsieur de Breteuil dut se retirer devant l'inébranlable volonté de +l'accusé. + +Il fit appeler chez lui madame de La Motte occupée à rédiger des +mémoires; elle obéit avec empressement. + +Monsieur de Breteuil lui expliqua nettement sa situation, qu'elle +connaissait mieux que personne. Elle répondit qu'elle avait des preuves +de son innocence, qu'elle fournirait quand besoin serait. Monsieur de +Breteuil lui fit observer que rien n'était plus urgent. + +Toute la fable que Jeanne avait composée, elle la débita; c'étaient +toujours les mêmes insinuations contre tout le monde, la même +affirmation que les faux reprochés émanaient elle ne savait d'où. + +Elle aussi déclara que le parlement étant saisi de cette affaire, elle +ne dirait rien d'absolument vrai qu'en présence de monsieur le cardinal, +et d'après les charges qu'il ferait peser sur elle. + +Monsieur de Breteuil alors lui déclara que le cardinal faisait tout +peser sur elle. + +--Tout? dit Jeanne, même le vol? + +--Même le vol. + +--Veuillez faire répondre à monsieur le cardinal, dit froidement Jeanne, +que je l'engage à ne pas soutenir plus longtemps un mauvais système de +défense. + +Et ce fut tout. Mais monsieur de Breteuil n'était pas satisfait. Il lui +fallait quelques détails intimes. Il lui fallait, pour sa logique, +l'énoncé des causes qui avaient amené le cardinal à tant de témérités +envers la reine, la reine à tant de colère contre le cardinal. + +Il lui fallait l'explication de tous les procès-verbaux recueillis par +monsieur le comte de Provence, et passés à l'état de bruit public. + +Le garde des Sceaux était homme d'esprit, il savait agir sur le +caractère d'une femme; il promit tout à madame de La Motte si elle +accusait nettement quelqu'un. + +--Prenez garde, lui dit-il, en ne disant rien, vous accusez la reine; si +vous persistez en cela, prenez garde, vous serez condamnée comme +coupable de lèse-majesté: c'est la honte, c'est la hart! + +--Je n'accuse pas la reine, dit Jeanne; mais pourquoi m'accuse-t-on? + +--Accusez alors quelqu'un, dit l'inflexible Breteuil; vous n'avez que ce +moyen de vous débarrasser vous-même. + +Elle se renferma dans un prudent silence, et cette première entrevue +d'elle et du garde des Sceaux n'eut aucun résultat. + +Cependant, le bruit se répandait que des preuves avaient surgi, que les +diamants s'étaient vendus en Angleterre, où monsieur de Villette fut +arrêté par les agents de monsieur de Vergennes. + +Le premier assaut que Jeanne eut à soutenir fut terrible. Confrontée +avec le Réteau, qu'elle devait croire son allié jusqu'à la mort, elle +l'entendit avec terreur avouer humblement qu'il était un faussaire, +qu'il avait écrit un reçu des diamants, une lettre de la reine, +falsifiant à la fois les signatures des joailliers et celle de Sa +Majesté. + +Interrogé par quel motif il avait commis ces crimes, il répondit que +c'était sur la demande de madame de La Motte. + +Éperdue, furieuse, elle nia, elle se défendit comme une lionne; elle +prétendit n'avoir jamais vu, ni connu, ce monsieur Réteau de Villette. + +Mais là encore elle reçut deux rudes secousses; deux témoignages +l'écrasèrent. + +Le premier était celui d'un cocher de fiacre, trouvé par monsieur de +Crosne, qui déclarait avoir mené, au jour et à l'heure cités par Réteau, +une dame vêtue de telle façon, rue Montmartre. + +Cette dame, s'entourant de tant de mystères, qui pouvait-elle être, +prise par le cocher dans le quartier du marais, sinon madame de La Motte +qui habitait rue Saint-Claude. + +Et quant à la familiarité qui existait entre ces deux complices, comment +la nier quand un témoin affirmait avoir vu, la veille de la Saint-Louis, +sur le siège d'une chaise de poste d'où était sortie madame de La Motte, +monsieur Réteau de Villette, reconnaissable à sa mine pâle et inquiète. + +Le témoin était un des principaux serviteurs de monsieur de Cagliostro. + +Ce nom fit bondir Jeanne et la poussa aux extrêmes. Elle se répandit en +accusations contre Cagliostro, qu'elle déclarait avoir, par ses +sortilèges et ses charmes, fasciné l'esprit du cardinal de Rohan, auquel +il inspirait ainsi des _idées coupables contre la Majesté royale_. + +Là était le premier chaînon de l'accusation adultère. + +Monsieur de Rohan se défendit en défendant Cagliostro. Il nia si +opiniâtrement, que Jeanne, exaspérée, articula, pour la première fois, +cette accusation d'un amour insensé du cardinal pour la reine. + +Monsieur de Cagliostro demanda aussitôt et obtint d'être incarcéré pour +répondre de son innocence à tout le monde. Accusateurs et juges +s'enflammant, comme il arrive au premier souffle de la vérité, l'opinion +publique prit immédiatement fait et cause pour le cardinal et Cagliostro +contre la reine. + +Ce fut alors que cette infortunée princesse, pour faire comprendre sa +persévérance à suivre le procès, laissa publier les rapports faits au +roi sur les promenades nocturnes, et en appelant à monsieur de Crosne, +le somma de déclarer ce qu'il savait. + +Le coup, habilement calculé, tomba sur Jeanne et faillit l'anéantir à +jamais. + +L'interrogateur, en plein conseil d'instruction, somma monsieur de Rohan +de déclarer ce qu'il savait de ces promenades dans les jardins de +Versailles. + +Le cardinal répliqua qu'il ne savait pas mentir, et qu'il en appelait au +témoignage de madame de La Motte. + +Celle-ci nia qu'il y eût jamais eu de promenades faites de son aveu ou à +sa connaissance. + +Elle déclara menteurs les procès-verbaux et relations qui la dénonçaient +comme ayant paru aux jardins, soit en compagnie de la reine, soit en la +compagnie du cardinal. + +Cette déclaration innocentait Marie-Antoinette, s'il eût été possible de +croire aux paroles d'une femme accusée de faux et de vol. Mais, venant +de cette part, la justification semblait être un acte de complaisance, +et la reine ne supporta pas d'être justifiée de la sorte. + +Aussi, quand Jeanne cria le plus fort qu'elle n'avait jamais paru de +nuit dans le jardin de Versailles, et que jamais elle n'avait rien vu ou +su des affaires particulières à la reine et au cardinal, à ce moment +Oliva parut, vivant témoignage qui fit changer l'opinion et détruisit +tout l'échafaudage de mensonges entassés par la comtesse. + +Comment ne fut-elle pas ensevelie sous les ruines? Comment se +releva-t-elle plus haineuse et plus terrible? Nous n'expliquons pas +seulement ce phénomène par sa volonté, nous l'expliquons par la fatale +influence qui s'attachait à la reine. + +Oliva confrontée avec le cardinal, quel coup terrible! Monsieur de Rohan +s'apercevant enfin qu'il avait été joué d'une manière infâme! Cet homme +plein de délicatesses et de nobles passions, découvrant qu'une +aventurière, associée à une friponne, l'avaient conduit à mépriser tout +haut la reine de France, une femme qu'il aimait et qui n'était pas +coupable! + +L'effet de cette apparition sur monsieur de Rohan serait, à notre gré, +la scène la plus dramatique et la plus importante de cette affaire, si +nous n'allions, en nous rapprochant de l'histoire, tomber dans la fange, +le sang et l'horreur. + +Quand monsieur de Rohan vit Oliva, cette reine de carrefour, et qu'il se +rappela la rose, la main serrée et les bains d'Apollon, il pâlit, et eût +répandu tout son sang aux pieds de Marie-Antoinette, s'il l'eût vue à +côté de l'autre en ce moment. + +Que de pardons, que de remords s'élancèrent de son âme pour aller avec +ses larmes purifier le dernier degré de ce trône où un jour il avait +répandu son mépris avec le regret d'un amour dédaigné. + +Mais cette consolation même lui était interdite; mais il ne pouvait +accepter l'identité d'Oliva sans avouer qu'il aimait la véritable reine; +mais l'aveu de son erreur était une accusation, une souillure. Il laissa +Jeanne nier tout. Il se tut. + +Et lorsque monsieur de Breteuil voulut, avec monsieur de Crosne, forcer +Jeanne à s'expliquer plus longuement: + +--Le meilleur moyen, dit-elle, de prouver que la reine n'a pas été +promener dans le parc la nuit, c'est de montrer une femme qui ressemble +à la reine, et qui prétend avoir été dans le parc. On la montre; c'est +bien. + +Cette infâme insinuation eut du succès. Elle infirmait encore une fois +la vérité. + +Mais comme Oliva, dans son inquiétude ingénue, donnait tous les détails +et toutes les preuves, comme elle n'omettait rien, comme elle se faisait +bien mieux croire que la comtesse, Jeanne eut recours à un moyen +désespéré; elle avoua. + +Elle avoua qu'elle avait mené le cardinal à Versailles; que Son +Excellence voulait à tout prix voir la reine, lui donner l'assurance de +son respectueux attachement; elle avoua, parce qu'elle sentit derrière +elle tout un parti qu'elle n'avait pas si elle se renfermait dans la +négative; elle avoua, parce qu'en accusant la reine, c'était se donner +pour auxiliaires tous les ennemis de la reine, et ils étaient nombreux. + +Alors, pour la dixième fois dans cet infernal procès, les rôles +changèrent: le cardinal joua celui d'une dupe, Oliva celui d'une +prostituée sans poésie et sans sens, Jeanne celui d'une intrigante; elle +n'en pouvait choisir de meilleur. + +Mais comme, pour faire réussir ce plan ignoble, il fallait que la reine +jouât aussi un rôle, on lui donna le plus odieux, le plus abject, le +plus compromettant pour la dignité royale, celui d'une coquette +étourdie, d'une grisette qui trame des mystifications. Marie-Antoinette +devint Dorimène conspirant avec Frosine contre monsieur Jourdain, +cardinal. + +Jeanne déclara que ces promenades étaient faites de l'aveu de +Marie-Antoinette qui, cachée derrière une charmille, écoutait en riant à +en mourir les discours passionnés de l'amoureux monsieur de Rohan. + +Voilà ce que choisit pour son dernier retranchement cette voleuse qui ne +savait plus où cacher son vol; ce fut le manteau royal fait de l'honneur +de Marie-Thérèse et de Marie Leckzinska. + +La reine succomba sous cette dernière accusation, car elle n'en pouvait +prouver la fausseté. Elle ne le pouvait, parce que, poussée à bout, +Jeanne déclara qu'elle publierait toutes les lettres d'amour écrites par +monsieur de Rohan à la reine, et qu'en effet elle possédait ces lettres +brûlantes d'une passion insensée. + +Elle ne le pouvait, parce que mademoiselle Oliva, qui affirmait avoir +été poussée par Jeanne dans le parc de Versailles, n'avait pas la preuve +que quelqu'un écoutât ou n'écoutât pas derrière les charmilles. + +Enfin la reine ne pouvait prouver son innocence, parce que trop de gens +avaient intérêt à prendre ces mensonges infâmes pour la vérité. + + + + +Chapitre XCII + +Dernier espoir perdu + + +À la façon dont Jeanne avait engagé l'affaire, il devenait impossible, +on le voit, de découvrir la vérité. + +Convaincue irrécusablement, par vingt témoignages émanant de personnes +dignes de foi, du détournement des diamants, Jeanne n'avait pu se +décider à passer pour une voleuse vulgaire. Il lui fallait la honte de +quelqu'un à côté de la sienne. Elle se persuadait que le bruit du +scandale de Versailles couvrirait si bien son crime, à elle, comtesse de +La Motte, que fût-elle condamnée, l'arrêt frapperait la reine avant tout +le monde. + +Son calcul avait donc échoué. La reine, en acceptant franchement le +débat sur la double affaire, le cardinal, en subissant son +interrogatoire, juges et scandale, enlevaient à leur ennemie l'auréole +d'innocence qu'elle s'était plu à dorer de toutes ses hypocrites +réserves. + +Mais, chose étrange! le public allait voir se dérouler devant lui un +procès dans lequel personne ne serait innocent, même ceux qu'absoudrait +la justice. + +Après des confrontations sans nombre, dans lesquelles le cardinal fut +constamment calme et poli, même avec Jeanne, dans lesquelles Jeanne se +montra violente et nuisible à tous, l'opinion publique en général, et +celle des juges en particulier, se trouva formée irrévocablement. + +Tous les incidents étaient devenus à peu près impossibles, toutes les +révélations étaient épuisées. Jeanne s'aperçut qu'elle n'avait produit +aucun effet sur ses juges. + +Elle résuma donc dans le silence du cachot toutes ses forces, toutes ses +espérances. + +De tout ce qui entourait ou servait monsieur de Breteuil, le conseil +venait à Jeanne de ménager la reine et charger sans pitié le cardinal. + +De tout ce qui touchait le cardinal, famille puissante, juges partiaux +pour la cause populaire, clergé fécond en ressources, le conseil venait +à madame de La Motte de dire toute la vérité, de démasquer les intrigues +de cour, et de pousser le bruit à un tel point qu'il s'ensuivît un +étourdissement mortel aux têtes couronnées. + +Ce parti cherchait à intimider Jeanne, il lui représentait encore ce +qu'elle savait trop bien, que la majorité des juges penchait pour le +cardinal, qu'elle se briserait sans utilité dans la lutte, et il +ajoutait que peut-être, à moitié perdue qu'elle était, il valait mieux +se laisser condamner pour l'affaire des diamants que de soulever les +crimes de lèse-majesté, limon sanglant endormi au fond des codes +féodaux, et qu'on n'appelait jamais à la surface d'un procès sans y +faire monter aussi la mort. + +Ce parti semblait sûr de la victoire. Il l'était. L'enthousiasme du +peuple se manifestait avec celui en faveur du cardinal. Les hommes +admiraient sa patience et les femmes sa discrétion. Les hommes +s'indignaient qu'il eût été si lâchement trompé; les femmes ne le +voulaient pas croire. Pour une quantité de gens, Oliva toute vivante, +avec sa ressemblance et ses aveux, n'exista jamais, ou si elle existait, +c'est que la reine l'avait inventée exprès pour la circonstance. + +Jeanne réfléchissait à tout cela. Ses avocats eux-mêmes l'abandonnaient, +ses juges ne dissimulaient pas leur répulsion; les Rohan la chargeaient +vigoureusement; l'opinion publique la dédaignait. Elle résolut de +frapper un dernier coup pour donner de l'inquiétude à ses juges, de la +crainte aux amis du cardinal, du ressort à la haine publique contre +Marie-Antoinette. + +Son moyen devait être celui-ci, quant à la cour. + +Faire croire qu'elle avait continuellement ménagé la reine et qu'elle +allait tout dévoiler si on la poussait à bout. + +Quant au cardinal, il fallait faire croire qu'elle ne gardait le silence +que pour imiter sa délicatesse; mais que, du moment où il parlerait, +affranchie par cet exemple, elle parlerait aussi, et que tous deux ils +découvriraient à la fois leur innocence et la vérité. + +Ce n'était là, réellement, qu'un résumé de sa conduite pendant +l'instruction du procès. Mais, il faut le dire, tout mets connu peut se +rajeunir, grâce à des assaisonnements nouveaux. Voici ce qu'imagina la +comtesse pour rafraîchir ses deux stratagèmes. + +Elle écrivit une lettre à la reine, une lettre dont les termes seuls +révèlent le caractère et la portée. + +«Madame, + +«Malgré tout ce que ma position a de pénible et de rigoureux, il ne +m'est pas échappé une seule plainte. Tous les détours dont on a fait +usage pour m'extorquer des aveux n'ont contribué qu'à me fortifier dans +la résolution de ne jamais _compromettre_ ma souveraine. + +«Cependant, quelque persuadée que je sois que ma _constance_ et ma +_discrétion_ doivent me faciliter les moyens de sortir de l'embarras où +je me trouve, j'avoue que les efforts de la famille de l'_esclave_ (la +reine appelait ainsi le cardinal aux jours de leur réconciliation) me +font craindre de devenir sa victime. + +«Un long emprisonnement, des confrontations qui ne finissent pas, la +honte et le désespoir de me voir accusée d'un crime dont je suis +innocente ont affaibli mon courage, et je tremble que ma constance ne +succombe à tant de coups portés à la fois. + +«Madame peut d'un seul mot mettre fin à cette malheureuse affaire par +l'entremise de monsieur de Breteuil, qui peut lui donner, aux yeux du +_ministre_ (le roi) la tournure que son intelligence lui suggérera, sans +que _madame soit compromise en aucune manière_. C'est la crainte d'être +obligée _de tout révéler_ qui nécessite la démarche que je fais +aujourd'hui, persuadée que madame aura égard aux motifs qui me forcent +d'y recourir, et qu'elle donnera des ordres pour me tirer de la pénible +situation où je me trouve. + +«Je suis, avec un profond respect, de madame, la très humble et +obéissante servante, + + + «Comtesse de VALOIS DE LA MOTTE» + + +Jeanne avait tout calculé, comme on le voit. + +Ou cette lettre irait à la reine et l'épouvanterait par la persévérance +qu'elle dénotait, après tant de traverses, et alors la reine, qui devait +être fatiguée de la lutte, se déciderait à en finir par l'élargissement +de Jeanne, puisque sa prison et son procès n'avaient rien amené. + +Ou, ce qui était bien plus probable, et ce qui est prouvé par la fin +même de la lettre, Jeanne ne comptait en rien sur la lettre, et c'est +aisé à démontrer: car lancée ainsi dans le procès, la reine ne pouvait +rien arrêter sans se condamner elle-même. Il est donc évident que jamais +Jeanne n'avait compté que sa lettre dût être remise à la reine. + +Elle savait que tous ses gardiens étaient dévoués au gouverneur de la +Bastille, c'est-à-dire à monsieur de Breteuil. Elle savait que tout le +monde en France faisait de cette affaire du collier une spéculation +toute politique, ce qui n'était pas arrivé depuis les parlements de +monsieur de Maupeou. Il était certain que le messager qu'elle chargerait +de cette lettre, s'il ne la donnait au gouverneur, la garderait pour lui +ou pour les juges de son opinion. Elle avait enfin disposé toutes choses +pour que cette lettre, en tombant dans des mains quelconques, y déposât +un levain de haine, de défiance et d'irrévérence contre la reine. + +En même temps qu'elle écrivait cette lettre à Marie-Antoinette, elle en +rédigeait une autre pour le cardinal. + +«Je ne puis concevoir, monseigneur, que vous vous obstiniez à ne pas +parler clairement. Il me semble que vous n'avez rien de mieux à faire +que d'accorder une confiance illimitée à nos juges; notre sort en +deviendrait plus heureux. Quant à moi, je suis résolue à me taire si +vous ne voulez pas me seconder. Mais que ne parlez-vous? Expliquez +toutes les circonstances de cette affaire mystérieuse, et je vous jure +de confirmer tout ce que vous aurez avancé; réfléchissez-y bien, +monsieur le cardinal, si je prends sur moi de parler la première, et que +vous désavouiez ce que je pourrais dire, je suis perdue, je n'échapperai +pas à la vengeance de celle qui veut nous sacrifier. + +«Mais vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, mon +dévouement vous est connu. S'il arrivait qu'_elle_ fût implacable, votre +cause serait toujours la mienne; je sacrifierais tout pour vous +soustraire aux effets de _sa_ haine, ou notre disgrâce serait commune. + +«P.-S. J'ai écrit à _elle_ une lettre qui la décidera, je l'espère, +sinon à dire la vérité, du moins à ne pas nous accabler, nous qui +n'avons d'autre crime à nous reprocher que notre erreur ou notre +silence.» + +Cette lettre artificieuse fut remise par elle au cardinal dans leur +dernière confrontation au grand parloir de la Bastille et l'on vit le +cardinal rougir, pâlir et frissonner en présence d'une semblable audace. +Il sortit pour reprendre haleine. + +Quant à la lettre pour la reine, elle fut remise à l'instant même par la +comtesse à l'abbé Lekel, aumônier de la Bastille, qui avait accompagné +le cardinal au parloir, et dévoué aux intérêts des Rohan. + +--Monsieur, lui dit-elle, vous pouvez, en vous chargeant de ce message, +faire changer le sort de monsieur de Rohan et le mien. Prenez +connaissance de ce qu'il renferme. Vous êtes un homme obligé au secret +par vos devoirs. Vous vous convaincrez que j'ai frappé à la seule porte +où nous puissions, monsieur le cardinal et moi, demander secours. + +L'aumônier refusa. + +--Vous ne voyez que moi d'ecclésiastique, répliqua-t-il. Sa Majesté +croira que vous lui avez écrit d'après mes conseils et que vous m'avez +tout avoué; je ne puis consentir à me perdre. + +--Eh bien! dit Jeanne, désespérant du succès de sa ruse, mais voulant +contraindre le cardinal par l'intimidation, dites à monsieur de Rohan +qu'il me reste un moyen de prouver mon innocence, c'est de faire lire +les lettres qu'il écrivait à la reine. Ce moyen, je répugnais à en user; +mais, dans notre intérêt commun, je m'y résoudrai. + +En voyant l'aumônier épouvanté par ces menaces, elle essaya une dernière +fois de lui mettre dans les mains sa terrible lettre à la reine. + +«S'il prend la lettre, se disait-elle, je suis sauvée, parce que alors, +en pleine audience, je lui demanderai ce qu'il en a fait, et s'il l'a +remise à la reine et sommée d'y faire réponse; s'il ne l'a pas remise, +la reine est perdue; l'hésitation des Rohan aura prouvé son crime et mon +innocence.» + +Mais l'abbé Lekel eut-il à peine la lettre dans les mains, qu'il la +rendit comme si elle le brûlait. + +--Faites attention, dit Jeanne pâle de colère, que vous ne risquez rien, +car j'ai caché la lettre de la reine dans une enveloppe adressée à +madame de Misery. + +--Raison de plus! s'écria l'abbé, deux personnes sauraient le secret. +Double motif de ressentiment pour la reine. Non, non, je refuse. + +Et il repoussa les doigts de la comtesse. + +--Remarquez, dit-elle, que vous me réduisez à faire usage des lettres de +monsieur de Rohan. + +--Soit, repartit l'abbé, faites-en usage, madame. + +--Mais, reprit Jeanne tremblante de fureur, comme je vous déclare que la +preuve d'une correspondance secrète avec Sa Majesté fait tomber sur un +échafaud la tête du cardinal, vous êtes libre de dire: Soit! Je vous +aurai averti. + +La porte s'ouvrit en ce moment, et le cardinal reparut, superbe et +courroucé, sur le seuil: + +--Faites tomber sur un échafaud la tête d'un Rohan, madame, répondit-il, +ce ne sera pas la première fois que la Bastille aura vu ce spectacle. +Mais, puisqu'il en est ainsi, je vous déclare, moi, que je ne +reprocherai rien à l'échafaud sur lequel roulera ma tête, pourvu que je +voie celui sur lequel vous serez flétrie comme voleuse et faussaire! +Venez, l'abbé, venez! + +Il tourna le dos à Jeanne, après ces paroles foudroyantes, et sortant +avec l'aumônier, laissa dans la rage et le désespoir cette malheureuse +créature, qui ne pouvait faire un mouvement sans se prendre de plus en +plus dans la fange mortelle où bientôt elle allait plonger tout entière. + + + + +Chapitre XCIII + +Le baptême du petit Beausire + + +Madame de La Motte s'était fourvoyée dans chacun de ses calculs. +Cagliostro ne se trompa dans aucun. + +À peine à la Bastille, il s'aperçut que le prétexte lui était donné +enfin de travailler ouvertement à la ruine de cette monarchie que, +depuis tant d'années, il sapait sourdement avec l'illuminisme et les +travaux occultes. + +Sûr de n'être en rien convaincu, victime arrivée au dénouement le plus +favorable à ses vues, il tint religieusement sa promesse envers tout le +monde. + +Il prépara les matériaux de cette fameuse lettre de Londres, qui, +paraissant un mois après l'époque où nous sommes arrivés, fut le premier +coup de bélier appliqué sur les murs de la vieille Bastille, la première +hostilité de la révolution, le premier choc matériel qui précéda celui +du 14 juillet 1789. + +Dans cette lettre où Cagliostro, après avoir ruiné roi, reine, cardinal, +agioteurs publics, ruinait monsieur de Breteuil, personnification de la +tyrannie ministérielle, notre démolisseur s'exprimait ainsi: + +«Oui, je le répète libre après l'avoir dit captif, il n'est pas de crime +qui ne soit expié par six mois de Bastille. Quelqu'un me demande si je +retournerai jamais en France? Assurément, ai-je répondu, _pourvu que la +Bastille soit devenue une promenade publique_. Dieu le veuille! Vous +avez tout ce qu'il faut pour être heureux, vous autres Français: sol +fécond, doux climat, bon coeur, gaieté charmante, du génie et des grâces +propres à tout; sans égaux dans l'art de plaire, sans maîtres dans les +autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point: c'est +d'être sûrs de coucher dans vos lits quand vous êtes irréprochables.» + +Cagliostro avait tenu sa parole aussi à Oliva. Celle-ci, de son côté, +fut religieusement fidèle. Il ne lui échappa point un mot qui compromît +son protecteur. Elle n'eut d'autre aveu funeste que pour madame de La +Motte, et posa d'une façon nette et irrécusable sa participation +innocente à une mystification adressée, selon elle, à un gentilhomme +inconnu qu'on lui avait désigné sous le nom de Louis. + +Pendant le temps qui s'était écoulé pour les captifs sous les verrous et +dans les interrogatoires, Oliva n'avait pas revu son cher Beausire, mais +elle n'était cependant point abandonnée tout à fait de lui, et, comme on +va le voir, elle avait de son amant le souvenir que désirait Didon quand +elle disait en rêvant: Ah! s'il m'était donné de voir jouer sur mes +genoux un petit Ascagne! + +Au mois de mai de l'année 1786, un homme attendait au milieu des pauvres +sur les degrés du portail de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Il était +inquiet, haletant, il regardait, sans pouvoir en détacher les yeux, dans +la direction de la Bastille. + +Auprès de lui vint se placer un homme à longue barbe, un des serviteurs +allemands de Cagliostro, celui que Balsamo employait comme chambellan +dans ses mystérieuses réceptions de l'ancienne maison de la rue +Saint-Claude. + +Cet homme arrêta la fougue impatiente de Beausire, et lui dit tout bas: + +--Attendez, attendez, ils viendront. + +--Ah! s'écria l'homme inquiet, c'est vous! + +Et comme le _ils viendront_ ne satisfaisait point, à ce qu'il paraît, +l'homme inquiet, qui continuait à gesticuler plus que de raison, +l'Allemand lui dit à l'oreille: + +--Monsieur Beausire, vous allez tant faire de bruit que la police nous +verra.... Mon maître vous avait promis des nouvelles, je vous en donne. + +--Donnez! donnez, mon ami! + +--Plus bas. La mère et l'enfant se portent bien. + +--Oh! oh! s'écria Beausire dans un transport de joie impossible à +décrire, elle est accouchée! elle est sauvée! + +--Oui, monsieur; mais tirez à l'écart, je vous prie. + +--D'une fille? + +--Non, monsieur, d'un garçon. + +--Tant mieux! Oh! mon ami, que je suis heureux, que je suis heureux. +Remerciez bien votre maître; dites-lui bien que ma vie, que tout ce que +j'ai est à lui.... + +--Oui, monsieur Beausire, oui, je lui dirai cela quand je le verrai. + +--Mon ami, pourquoi me disiez-vous tout à l'heure?... Mais prenez donc +ces deux louis. + +--Monsieur, je n'accepte rien que de mon maître. + +--Ah! pardon, je ne voulais pas vous offenser. + +--Je le crois, monsieur. Mais vous me disiez? + +--Ah! je vous demandais pourquoi, tout à l'heure, vous vous êtes écrié: +Ils viendront? Qui viendra, s'il vous plaît? + +--Je voulais parler du chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin, +sage-femme, qui ont accouché mademoiselle Oliva. + +--Ils viendront ici? Pourquoi? + +--Pour faire baptiser l'enfant. + +--Je vais voir mon enfant! s'écria Beausire en bondissant comme un +convulsionnaire. Vous dites que je vais voir le fils d'Oliva! ici, tout +à l'heure?... + +--Ici, tout à l'heure; mais modérez-vous, je vous en supplie; autrement, +les deux ou trois agents de monsieur de Crosne, que je devine être +cachés sous les haillons de ces mendiants, vous découvriront et +devineront que vous avez eu communication avec le prisonnier de la +Bastille. Vous vous perdrez et vous compromettrez mon maître. + +--Oh! s'écria Beausire avec la religion du respect et de la +reconnaissance, plutôt mourir que de prononcer une syllabe qui nuise à +mon bienfaiteur. J'étoufferai, s'il le faut, mais je ne dirai plus rien. +Ils ne viennent pas!... + +--Patience. + +Beausire se rapprocha de l'Allemand. + +--Est-elle un peu heureuse, là-bas? demanda-t-il en joignant les mains. + +--Parfaitement heureuse, répondit l'autre. Oh! voici un fiacre qui +vient. + +--Oui, oui. + +--Il s'arrête.... + +--Il y a du blanc, de la dentelle.... + +--La tavaïolle[5] de l'enfant. + + [Note 5: Linge fin orné de dentelles.] + +--Mon Dieu! + +Et Beausire fut obligé de s'appuyer sur une colonne pour ne pas +chanceler, quand il vit sortir du fiacre la sage-femme, le chirurgien et +un porte-clefs de la Bastille, faisant l'office de témoins dans cette +rencontre. + +Au passage de ces trois personnes, les pauvres s'émurent et nasillèrent +leurs lamentables réclamations. + +On vit alors, chose étrange, le parrain et la marraine passer en +coudoyant ces misérables, tandis qu'un étranger leur distribuait sa +monnaie et ses écus en pleurant de joie. + +Puis, le petit cortège étant entré dans l'église, Beausire entra +derrière et vint, avec les prêtres et les fidèles curieux, chercher la +meilleure place de la sacristie où allait s'accomplir le sacrement du +baptême. + +Le prêtre reconnaissant la sage-femme et le chirurgien, qui plusieurs +fois déjà avaient eu recours à son ministère pour des circonstances +pareilles, leur fit un petit salut amical, accompagné d'un sourire. + +Beausire salua et sourit avec le prêtre. + +La porte de la sacristie se ferma alors, et le prêtre, prenant sa plume, +commença d'écrire sur son registre les phrases sacramentelles qui +constituent l'acte d'enregistrement. + +Lorsqu'il en vint à demander le nom et les prénoms de l'enfant: + +--C'est un garçon, dit le chirurgien, voilà tout ce que je sais. + +Et quatre éclats de rire ponctuèrent ce mot, qui ne parut pas assez +respectueux à Beausire. + +--Il a bien un nom quelconque, fût-ce un nom de saint, ajouta le prêtre. + +--Oui, la demoiselle a voulu qu'on l'appelât Toussaint. + +--Ils y sont tous, alors! répliqua le prêtre en riant de son jeu de +mots, ce qui emplit la sacristie d'une hilarité nouvelle. + +Beausire commençait à perdre patience, mais la sage influence de +l'Allemand le maintenait encore. Il se contint. + +--Eh bien! dit le prêtre, avec ce prénom-là, avec tous saints pour +patrons, on peut se passer de père. Écrivons: «Aujourd'hui, nous a été +présenté un enfant du sexe masculin, né hier, à la Bastille, fils de +Nicole-Oliva Legay et de... père inconnu.» + +Beausire s'élança furieux aux côtés du prêtre, et lui retenant le +poignet avec force: + +--Toussaint a un père, s'écria-t-il, comme il a une mère! Il a un tendre +père qui ne reniera point son sang. Écrivez, je vous prie, que +Toussaint, né hier, de la demoiselle Nicole-Oliva Legay, est fils de +Jean-Baptiste Toussaint de Beausire, ici présent! + +Qu'on juge de la stupéfaction du prêtre, de celle du parrain et de la +marraine! La plume tomba des mains du premier, l'enfant faillit tomber +des bras de la sage-femme. + +Beausire le reçut dans les siens, et, le couvrant de baisers avides, il +laissa tomber sur le front du pauvre petit le premier baptême, le plus +sacré en ce monde après celui qui vient de Dieu, le baptême des larmes +paternelles. + +Les assistants, malgré leur habitude des scènes dramatiques et le +scepticisme ordinaire aux voltairiens de cette époque, furent attendris. +Le prêtre seul garda son sang-froid et révoqua en doute cette paternité; +peut-être était-il contrarié d'avoir à recommencer ses écritures. + +Mais Beausire devina la difficulté; il déposa sur les fonts baptismaux +trois louis d'or, qui, bien mieux que ses larmes, établirent son droit +de père et firent briller sa bonne foi. + +Le prêtre salua, ramassa les soixante-douze livres, et biffa les deux +phrases qu'il venait d'écrire en goguenardant sur son registre. + +--Seulement, monsieur, dit-il, comme la déclaration de monsieur le +chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin avait été formelle, vous +voudrez bien écrire vous-même et certifier que vous vous déclarez le +père de cet enfant. + +--Moi! s'écria Beausire au comble de la joie; mais je l'écrirais de mon +sang! + +Et il saisit la plume avec enthousiasme. + +--Prenez garde, lui dit tout bas le porte-clefs Guyon, qui n'avait pas +oublié son rôle d'homme scrupuleux. Je crois, mon cher monsieur, que +votre nom sonne mal en de certains endroits; il y a danger à l'écrire +sur des registres publics, avec une date qui donne à la fois la preuve +de votre présence et de votre commerce avec une accusée. + +--Merci de votre conseil, l'ami, répliqua Beausire avec fierté; il sent +son honnête homme et vaut les deux louis d'or que je vous offre; mais +renier le fils de ma femme.... + +--Elle est votre femme? s'écria le chirurgien. + +--Légitime! s'écria le prêtre. + +--Que Dieu lui rende la liberté, dit Beausire en tremblant de plaisir, +et le lendemain Nicole Legay s'appellera de Beausire, comme son fils et +comme moi. + +--En attendant, vous vous risquez, répéta Guyon; je crois qu'on vous +cherche. + +--Ce ne sera pas moi qui vous trahirai, dit le chirurgien. + +--Ni moi, dit la sage-femme. + +--Ni moi, fit le prêtre. + +--Et quand on me trahirait, continua Beausire avec l'exaltation des +martyrs, je souffrirai jusqu'à la roue pour avoir la consolation de +reconnaître mon fils. + +--S'il était roué, dit tout bas à la sage-femme monsieur Guyon, qui se +piquait de repartie, ce ne serait pas pour s'être dit le père du petit +Toussaint. + +Et sur cette plaisanterie qui fit sourire dame Chopin, il fut procédé +dans les formes à l'enregistrement et à la reconnaissance du jeune +Beausire. + +Beausire écrivit sa déclaration dans des termes magnifiques, mais un peu +verbeux, comme sont les relations de tout exploit dont s'enorgueillit +l'auteur. + +Il la relut, la ponctua, la parapha, et fit parapher par les quatre +personnes présentes. + +Puis, ayant tout lu et vérifié de nouveau, il embrassa son fils, dûment +baptisé, lui glissa une dizaine de louis sous sa tavaïolle, lui +suspendit une bague au col, présent destiné à l'accouchée, et, fier +comme Xénophon pendant sa fameuse retraite, il ouvrit la porte de la +sacristie, décidé à ne pas user du moindre stratagème pour échapper aux +sbires, s'il en trouvait d'assez dénaturés pour le saisir en ce moment. + +Les groupes de mendiants n'avaient pas quitté l'église. Beausire, s'il +eût pu les regarder avec des yeux plus fermes, eût peut-être reconnu +parmi eux ce fameux Positif, auteur de sa disgrâce; mais rien ne bougea. +La nouvelle distribution que fit Beausire fut reçue avec des: Dieu vous +garde! sans mesure, et l'heureux père s'échappa de Saint-Paul avec +toutes les apparences d'un gentilhomme vénéré, choyé, béni et caressé +des pauvres de sa paroisse. + +Quant aux témoins du baptême, ils se retirèrent de leur côté et +regagnèrent leur fiacre, émerveillés de cette aventure. + +Beausire les guetta du coin de la rue Culture-Sainte-Catherine, les vit +monter en voiture, envoya deux ou trois baisers palpitants à son fils, +et quand son coeur se fut assez complètement épanché, quand le fiacre +eut disparu à ses yeux, il songea qu'il ne fallait tenter ni Dieu ni la +police, et gagna un lieu d'asile connu de lui seul, de Cagliostro et de +monsieur de Crosne. + +C'est-à-dire que monsieur de Crosne, lui aussi, avait tenu parole à +Cagliostro et n'avait pas fait inquiéter Beausire. + +Lorsque l'enfant rentra dans la Bastille et que la dame Chopin eut +appris à Oliva tant d'aventures surprenantes, celle-ci, passant à son +plus gros doigt la bague de Beausire, se prit à pleurer aussi, et, ayant +embrassé son enfant à qui déjà on cherchait une nourrice: + +--Non, dit-elle, autrefois monsieur Gilbert, élève de monsieur Rousseau, +prétendait que toute bonne mère doit nourrir son enfant, je nourrirai +mon fils; je veux être au moins une bonne mère, ce sera toujours cela. + + + + +Chapitre XCIV + +La sellette + + +Le jour était venu enfin, après de longs débats, où l'arrêt de la cour +du parlement allait être provoqué par les conclusions du procureur +général. + +Les accusés, à l'exception de monsieur de Rohan, avaient été transférés +à la Conciergerie pour être plus rapprochés de la salle d'audience, qui +s'ouvrait à sept heures chaque matin. + +Devant les juges présidés par le premier président d'Aligre, la +contenance des accusés avait continué d'être ce qu'elle avait été +pendant l'instruction. + +Oliva, franche et timide; Cagliostro, tranquille, supérieur et rayonnant +parfois de cette splendeur mystique qu'il se plaisait à affecter. + +Villette, honteux, bas et pleurant. + +Jeanne, insolente, l'oeil étincelant, toujours menaçante et venimeuse. + +Le cardinal, simple, rêveur, frappé d'atonie. + +Jeanne avait bien vite pris les habitudes de la Conciergerie, et captivé +par ses caresses mielleuses et ses petits secrets les bonnes grâces de +la concierge du Palais, de son mari et de son fils. + +De cette façon, elle s'était rendu la vie plus douce et les +communications, plus libres. Il faut toujours plus de place au singe +qu'au chien, à l'intrigant qu'à l'esprit tranquille. + +Les débats n'apprirent rien de nouveau à la France. C'était bien +toujours ce même collier volé avec audace par l'une ou l'autre des deux +personnes qu'on accusait et qui s'accusaient réciproquement. + +Décider entre les deux quel était le voleur, c'était tout le procès. + +Cet esprit qui porte les Français toujours, et qui les portait surtout +en ce temps-là aux extrêmes, avait greffé un autre procès sur le +véritable. + +Il s'agissait de savoir si la reine avait eu raison de faire arrêter le +cardinal et de l'accuser de téméraires incivilités. + +Pour quiconque raisonnait politique en France, cette annexe au procès +constituait la cause véritable. Monsieur de Rohan avait-il cru pouvoir +dire à la reine ce qu'il lui avait dit, agir en son nom, comme il +l'avait fait; avait-il été l'agent secret de Marie-Antoinette, agent +désavoué sitôt que l'affaire avait fait du bruit? + +En un mot, dans cette cause incidente, le cardinal inculpé avait-il agi +de bonne foi, comme un confident intime, vis-à-vis de la reine? + +S'il avait agi de bonne foi, la reine était donc coupable de toutes ces +intimités, même innocentes, qu'elle avait niées et que madame de La +Motte insinuait avoir existé. Et puis, comme total aux yeux de +l'opinion, qui ne ménage rien, des intimités sont-elles innocentes, +qu'on est contraint de nier à son mari, à ses ministres, à ses sujets. + +Tel est le procès que les conclusions du procureur général vont diriger +vers son but, vers sa morale. + +Le procureur général prit la parole. + +Il était l'organe de la cour, il parlait au nom de la dignité royale +méconnue, outragée, il plaidait pour le principe immense de +l'inviolabilité royale. + +Le procureur général entrait dans le procès réel pour certains accusés; +il prenait corps à corps le procès incident quant au cardinal. Il ne +pouvait admettre que dans cette affaire du collier, la reine pût assumer +sur elle un tort, un seul. Si elle n'en avait aucun, ils tombaient donc +tous sur la tête du cardinal. + +Il conclut donc inflexiblement: + +à la condamnation de Villette aux galères; + +à la condamnation de Jeanne de La Motte en la marque, le fouet et la +réclusion à perpétuité dans l'hôpital; + +à la mise hors de cause de Cagliostro; + +au renvoi pur et simple d'Oliva; + +à l'aveu auquel serait contraint le cardinal d'une témérité offensante +envers la Majesté royale, aveu à la suite duquel il serait banni de la +présence du roi et de la reine, et dépouillé de ses charges et dignités. + +Ce réquisitoire frappa le parlement d'indécision et les accusés de +terreur. La volonté royale s'y expliquait de telle force, que si l'on +eût vécu un quart de siècle auparavant, alors même que les parlements +avaient commencé à secouer le joug et à revendiquer leur prérogative, +ces conclusions du procureur du roi eussent été dépassées par le zèle et +le respect des juges pour le principe, encore vénéré, de +l'infaillibilité du trône. + +Mais quatorze conseillers seulement adoptèrent l'opinion complète du +procureur général, et la division se mit dès lors dans l'assemblée. + +On procéda au dernier interrogatoire, formalité presque inutile avec de +pareils accusés, puisqu'il avait pour but de provoquer des aveux avant +l'arrêt, et qu'il n'y avait ni paix ni trêve à demander aux acharnés +adversaires qui luttaient depuis si longtemps. C'était moins leur propre +absolution qu'ils demandaient que la condamnation de leur partie. + +L'usage était que l'accusé comparût devant ses juges assis sur un petit +siège de bois, siège humble, bas, honteux, déshonoré par le contact des +accusés qui de ce siège avaient passé à l'échafaud. + +C'est là que vint s'asseoir le faussaire Villette, qui demanda pardon +avec ses larmes et ses prières. + +Il déclara tout ce qu'on sait, savoir qu'il était coupable du faux, +coupable de complicité avec Jeanne de La Motte. Il témoigna que son +repentir, ses remords étaient déjà pour lui un supplice capable de +désarmer ses juges. + +Celui-là n'intéressait personne; il n'était et ne parut rien autre chose +qu'un coquin. Congédié par la cour, il regagna en larmoyant sa cellule +de la Conciergerie. + +Après lui parut, à l'entrée de la salle, madame de La Motte, conduite +par le greffier Frémyn. + +Elle était vêtue d'un mantelet et d'une chemise de linon batiste, d'un +bonnet de gaze sans rubans; une sorte de gaze blanche lui couvrait le +visage; elle portait ses cheveux sans poudre. Sa présence fit une vive +impression sur l'assemblée. + +Elle venait de subir le premier des outrages auxquels elle était +réservée: on l'avait fait passer par le petit escalier, comme les +criminels vulgaires. + +La chaleur de la salle, le bruit des conversations, le mouvement des +têtes qui ondulaient de tous côtés commencèrent par la troubler; ses +yeux vacillèrent un moment comme pour s'habituer au miroitement de tout +cet ensemble. + +Alors le même greffier qui la tenait par la main la conduisit assez +vivement à la sellette placée au centre de l'hémicycle et pareille à ce +petit bloc sinistre qu'on appelle le billot quand il se dresse sur un +échafaud au lieu de s'élever dans une salle d'audience. + +À la vue de ce siège infamant qu'on lui destinait, à elle, orgueilleuse +de s'appeler Valois, et de tenir en ses mains la destinée d'une reine de +France, Jeanne de La Motte pâlit, elle jeta un regard courroucé autour +d'elle, comme pour intimider les juges qui se permettaient cet outrage; +mais rencontrant partout des volontés fermes, et de la curiosité au lieu +de miséricorde, elle refoula son indignation furieuse, et s'assit pour +n'avoir pas l'air de tomber sur la sellette. + +On remarqua dans les interrogatoires, qu'elle donnait à ses réponses +tout le vague duquel les adversaires de la reine eussent pu tirer le +plus d'avantage pour défendre leur opinion. Elle ne précisa rien que les +affirmations de son innocence, et força le président de lui adresser une +question sur l'existence de ces lettres qu'elle disait venir du cardinal +pour la reine, de celles aussi que la reine aurait écrites au cardinal. + +Tout le venin du serpent allait se répandre dans la réponse à cette +question. + +Jeanne commença par protester de son désir de ne pas compromettre la +reine; elle ajouta que nul mieux que le cardinal ne pouvait répondre à +la question. + +--Invitez-le, dit-elle, à produire ses lettres ou copie, pour en faire +la lecture et satisfaire votre curiosité. Quant à moi, je ne saurais +affirmer si ces lettres sont du cardinal à la reine ou de la reine au +cardinal; je trouve celles-ci trop libres et trop familières d'une +souveraine à un sujet; je trouve celles-là trop irrévérencieuses, venant +d'un sujet pour aller à une reine. + +Le silence profond, terrible, qui accueillit cette attaque, dut prouver +à Jeanne qu'elle n'avait inspiré que de l'horreur à ses ennemis, de +l'effroi à ses partisans, de la défiance à ses juges impartiaux. Elle ne +quitta la sellette qu'avec le doux espoir que le cardinal y serait assis +comme elle. Cette vengeance lui suffisait pour ainsi dire. Que +devint-elle quand, en se retournant pour considérer une dernière fois ce +siège d'opprobre où elle forçait un Rohan de s'asseoir après elle, elle +ne vit plus la sellette, que, sur l'ordre de la cour, les huissiers +avaient fait disparaître et remplacer par un fauteuil. + +Un rugissement de rage s'exhala de sa poitrine; elle bondit hors de la +salle et se mordit les mains avec frénésie. + +Son supplice commençait. Le cardinal s'avança lentement à son tour. Il +venait de descendre de carrosse: la grande porte avait été ouverte pour +lui. + +Deux huissiers, deux greffiers l'accompagnaient; le gouverneur de la +Bastille marchait à son côté. + +À son entrée, un long murmure de sympathie et de respect partit des +bancs de la cour. Il y fut répondu par une puissante acclamation du +dehors. C'était le peuple qui saluait l'accusé et le recommandait à ses +juges. + +Le prince Louis était pâle, très ému. Vêtu d'un habit long de cérémonie, +il se présentait avec le respect et la condescendance dus à des juges +par un accusé qui accepte leur juridiction et l'invoque. + +On montra le fauteuil au cardinal, dont les yeux avaient craint de se +porter vers l'enceinte, et le président lui ayant adressé un salut et +une parole encourageante, toute la cour le pria de s'asseoir avec une +bienveillance qui redoubla la pâleur et l'émotion de l'accusé. + +Lorsqu'il prit la parole, sa voix tremblante, coupée de soupirs, ses +yeux troublés, son maintien humble remuèrent profondément la compassion +de l'auditoire. Il s'expliqua lentement, présenta des excuses plutôt que +des preuves, des supplications plutôt que des raisonnements, et +s'arrêtant tout à coup, lui, l'homme éloquent, disert, il produisit par +cette paralysie de son esprit et de son courage un effet plus puissant +que tous les plaidoyers et tous les arguments. + +Ensuite parut Oliva; la pauvre fille retrouva la sellette. Bien des gens +frémirent en voyant cette vivante image de la reine sur le siège honteux +qu'avait occupé Jeanne de La Motte; ce fantôme de Marie-Antoinette, +reine de France, sur la sellette des voleuses et des faussaires, +épouvanta les plus ardents persécuteurs de la monarchie. Ce spectacle +aussi en allécha plusieurs, comme le sang que l'on fait goûter au tigre. + +Mais on se disait partout que la pauvre Oliva venait, au greffe, de +quitter son enfant, qu'elle allaitait, et quand la porte venait à +s'ouvrir, les vagissements du fils de monsieur Beausire venaient plaider +douloureusement en faveur de sa mère. + +Après Oliva parut Cagliostro le moins coupable de tous. Il ne lui fut +pas enjoint de s'asseoir, bien que le fauteuil eût été conservé près de +la sellette. + +La cour craignait le plaidoyer de Cagliostro. Un semblant +d'interrogatoire, coupé par le _c'est bien_! du président d'Aligre, +satisfit aux exigences de la formalité. + +Et alors, la cour annonça que les débats étaient clos, et que la +délibération commençait. La foule s'écoula lentement, par les rues et +les quais, se promettant de revenir dans la nuit, pour entendre l'arrêt, +qui, disait-on, ne tarderait pas à être prononcé. + + + + +Chapitre XCV + +D'une grille et d'un abbé + + +Les débats terminés, après le retentissement de l'interrogatoire et les +émotions de la sellette, tous les prisonniers furent logés pour cette +nuit à la Conciergerie. + +La foule, ainsi que nous l'avons dit, vint au soir se placer en groupes +silencieux, quoique animés, sur la place du Palais, pour recevoir +fraîchement la nouvelle de l'arrêt aussitôt qu'il serait rendu. + +À Paris, chose étrange! les grands secrets sont précisément ceux que la +foule connaît avant qu'ils n'aient éclaté dans leur entier +développement. + +La foule attendait donc, en savourant la réglisse anisée dont ses +fournisseurs ambulants trouvaient l'alimentation première sous la +première arche du Pont-au-Change. + +Il faisait chaud. Les nuages de juin roulaient lourdement les uns sur +les autres, comme des panaches d'épaisse fumée. Le ciel brillait à +l'horizon de feux pâles et réitérés. + +Tandis que le cardinal, à qui la faveur avait été accordée de se +promener sur les terrasses qui relient les donjons, s'entretenait avec +Cagliostro du succès probable de leur mutuelle défense; tandis qu'Oliva, +dans sa cellule, caressait son petit enfant et le berçait entre ses +bras; que, dans sa loge, Réteau, l'oeil sec, les ongles dans ses dents, +comptait en idée les écus promis par monsieur de Crosne et les opposait +comme total aux mois de captivité que lui promettait le parlement; +pendant ce temps, Jeanne, retirée en la chambre de la concierge, madame +Hubert, essayait de distraire son esprit brûlé avec un peu de bruit, +avec un peu de mouvement. + +Cette chambre, haute de plafond, vaste comme une salle, dallée comme une +galerie, était éclairée sur le quai par une grande fenêtre en ogive. Les +petites vitres de cette fenêtre interceptaient la plus grande partie du +jour, comme si, dans cette chambre même où logeaient des gens libres, on +eût dû épouvanter la liberté, un énorme grillage de fer appliqué +au-dehors venait sur les vitres mêmes doubler l'obscurité par +l'entrecroisement des barres de fer et des filets de plomb qui +encadraient chaque losange de verre. + +Du reste, la lumière que tamisait ce double crible était comme adoucie +pour l'oeil des prisonniers. Elle n'avait plus rien de ce rayonnement +insolent du soleil libre, elle n'était point faite pour offenser ceux +qui ne pouvaient sortir. Il y a dans toutes choses, même dans les +mauvaises que l'homme a faites, si le temps, ce pondérateur +intermédiaire entre l'homme et Dieu, a passé par-dessus, il y a des +harmonies qui mitigent et permettent une transition entre la douleur et +le sourire. + +C'est dans cette salle que, depuis sa réclusion à la Conciergerie, +madame de La Motte vivait tout le jour en compagnie de la concierge, de +son fils et de son mari. Nous avons dit qu'elle avait l'esprit souple, +le caractère séduisant. Elle s'était fait aimer de ces gens; elle avait +trouvé moyen de leur prouver que la reine était une grande coupable. Un +jour devait venir où, dans cette même salle, une autre concierge, +apitoyée aussi sur les malheurs d'une prisonnière, la croirait innocente +en la voyant patiente et bonne, et cette prisonnière, ce serait la +reine! + +Madame de La Motte allait donc--c'est elle-même qui le dit--oublier, +dans la société de cette concierge et de ses connaissances, ses idées +mélancoliques, et payait ainsi par sa belle humeur les complaisances +qu'on avait pour elle. Ce jour-là, jour de la clôture de l'audience, +quand Jeanne revint auprès de ces bonnes gens, elle les trouva soucieux +et gênés. + +Une nuance n'était pas indifférente à cette femme rusée: elle espérait +avec rien, elle s'alarmait avec tout. En vain essayait-elle d'arracher +la vérité à madame Hubert, celle-ci et les siens se renfermèrent dans +des généralités banales. + +Ce jour-là, disons-nous, Jeanne aperçut dans le coin de la cheminé un +abbé, commensal intermittent de la maison. C'était un ancien secrétaire +du précepteur de monsieur le comte de Provence; homme simple de façons, +caustique avec mesure, sachant sa cour, et qui, depuis longtemps éloigné +de la maison de madame Hubert, était redevenu assidu depuis l'arrivée de +madame de La Motte à la Conciergerie. + +Il y avait aussi deux ou trois des employés supérieurs du Palais; on +regardait beaucoup madame de La Motte; on parlait peu. + +Elle prit gaiement l'initiative. + +--Je suis sûre, dit-elle, qu'on cause plus chaudement là-haut que nous +ne parlons ici. + +Un faible murmure d'assentiment, échappé au concierge et à sa femme, +répondit seul à cette provocation. + +--En haut? fit l'abbé, jouant l'ignorance. Où cela, madame la comtesse? + +--Dans la salle où mes juges délibèrent, répliqua Jeanne. + +--Oh! oui, oui, dit l'abbé. + +Et le silence recommença. + +--Je crois, dit-elle, que mon attitude d'aujourd'hui a fait bon effet. +Vous devez déjà savoir cela, n'est-ce pas? + +--Mais, oui, madame, dit timidement le concierge. + +Et il se leva comme pour rompre l'entretien. + +--Votre avis, monsieur l'abbé? reprit Jeanne. Est-ce que mon affaire ne +se dessine pas bien? Songez qu'on n'articule aucune preuve. + +--Il est vrai, madame, dit l'abbé. Aussi, avez-vous beaucoup à espérer. + +--N'est-ce pas? s'écria-t-elle. + +--Cependant, ajouta l'abbé, supposez que le roi.... + +--Eh bien! le roi, que fera-t-il? dit Jeanne avec véhémence. + +--Eh! madame, le roi peut ne vouloir pas qu'on lui donne un démenti. + +--Il ferait condamner monsieur de Rohan alors, c'est impossible. + +--Il est vrai que cela est difficile, répondit-on de toutes parts. + +--Or, se hâta de glisser Jeanne, dans cette cause, qui dit monsieur de +Rohan, dit moi. + +--Non pas, non pas, reprit l'abbé, vous vous faites illusion, madame. Il +y aura un accusé absous.... Moi, je pense que ce sera vous, et je +l'espère, même. Mais il n'y en aura qu'un. Il faut un coupable au roi, +autrement, que deviendrait la reine? + +--C'est vrai, dit sourdement Jeanne, blessée d'être contredite, même sur +une espérance qu'elle ne faisait qu'affecter. Il faut un coupable au +roi. Eh bien! alors, monsieur de Rohan est aussi bon que moi pour cela. + +Un silence effrayant pour la comtesse s'établit après ces paroles. + +L'abbé le rompit le premier. + +--Madame, dit-il, le roi n'a pas de rancune, et, sa première colère +satisfaite, il ne songera plus au passé. + +--Mais qu'appelez-vous une colère satisfaite? dit Jeanne avec ironie. +Néron avait ses colères comme Titus avait les siennes. + +--Une condamnation... quelconque, se hâta de dire l'abbé, c'est une +satisfaction. + +--Quelconque!... monsieur, s'écria Jeanne, voilà un affreux mot.... Il +est trop vague.... Quelconque, c'est tout dire! + +--Oh! je ne parle que d'une réclusion dans un couvent, répliqua +froidement l'abbé; c'est l'idée que, d'après les bruits qui courent, le +roi aurait adoptée le plus volontiers à votre égard. + +Jeanne regarda cet homme avec une terreur qui fit place aussitôt à la +plus furieuse exaltation. + +--La réclusion dans un couvent! dit-elle; c'est-à-dire une mort lente, +ignominieuse par les détails, une mort féroce qui paraîtra un acte de +clémence!... La réclusion dans l'_in pace_, n'est-ce pas? Les tortures +de la faim, du froid, des corrections! Non, assez de supplices, assez de +honte, assez de malheur pour l'innocence quand la coupable est +puissante, libre, honorée! La mort tout de suite, mais la mort que +j'aurai choisie, le libre arbitre pour me punir d'être née à ce monde +infâme! + +Et, sans écouter ni les représentations, ni les prières, sans souffrir +qu'on l'arrêtât, repoussant le concierge, renversant l'abbé, écartant +madame Hubert, elle courut à un dressoir pour y chercher un couteau. + +Ces trois personnes réussirent à la détourner; elle prit sa course comme +une panthère que les chasseurs ont inquiétée, non effrayée, et, poussant +des hurlements d'une colère trop bruyante pour être naturelle, elle +s'élança dans un cabinet attenant à la salle, et là, soulevant un énorme +vase de faïence dans lequel végétait un rosier étiolé, elle s'en frappa +la tête à plusieurs reprises. + +Le vase se brisa, un morceau demeura dans la main de cette furie; on vit +le sang couler sur son front par les gerçures de la peau, qui s'était +fendue. La concierge se jeta en pleurant dans ses bras. On l'assit sur +un fauteuil; on l'inonda d'eau de senteur et de vinaigre. Elle s'était +évanouie après d'affreuses convulsions. + +Lorsqu'elle revint à elle, l'abbé pensa qu'elle étouffait. + +--Voyez! dit-il, ce grillage intercepte le jour et l'air. N'est-il pas +possible de faire respirer un peu cette pauvre femme? + +Alors, madame Hubert, oubliant tout, courut à une armoire située près de +la cheminée, en tira une clef qui lui servit à ouvrir ce grillage, et +aussitôt l'air et la vie entrèrent à flots dans l'appartement. + +--Ah! dit l'abbé, je ne savais pas que ce grillage pût s'ouvrir à l'aide +d'une clef. Pourquoi tant de précautions, mon Dieu? + +--C'est l'ordre! répliqua la concierge. + +--Oui, je comprends, ajouta l'abbé avec une intention marquée, cette +fenêtre n'est qu'à sept pieds environ du sol, elle donne sur le quai. +S'il arrivait que des prisonniers s'échappassent de l'intérieur de la +Conciergerie, en passant par votre salle, ils trouveraient la liberté +sans avoir rencontré un seul porte-clefs ni une sentinelle. + +--Précisément, dit la concierge. + +L'abbé remarqua du coin de l'oeil que madame de La Motte avait entendu, +compris, qu'elle avait tressailli même, et qu'aussitôt après avoir +recueilli les paroles de l'abbé elle avait levé les yeux sur l'armoire, +fermée seulement par un bouton de cuivre, où la concierge serrait cette +clef de la grille. + +C'en fut assez pour lui. Sa présence ne paraissait plus être utile. Il +prit congé. + +Cependant, revenant sur ses pas, comme les personnages de théâtre qui +font une fausse sortie: + +--Que de monde sur la place! dit-il. Toute la foule se porte avec tant +d'acharnement de ce côté du palais qu'il n'y a pas une âme sur le quai. + +Le concierge se pencha au-dehors. + +--C'est vrai, dit-il. + +--Ne pense-t-on pas, poursuivit l'abbé, toujours comme si madame de La +Motte ne pouvait l'entendre--et elle l'entendait fort bien--, ne +croit-on pas que l'arrêt sera rendu dans la nuit? Non, n'est-ce pas? + +--Je ne suppose pas, dit le concierge, qu'il soit rendu avant demain +matin. + +--Eh bien! ajouta l'abbé, tâchez de laisser reposer un peu cette pauvre +madame de La Motte. Après tant de secousses, elle doit avoir besoin de +repos. + +--Nous nous retirerons dans notre chambre, dit le brave concierge à sa +femme, et nous laisserons madame ici sur le fauteuil, à moins qu'elle ne +veuille s'aller mettre au lit. + +Jeanne, se soulevant, rencontra l'oeil de l'abbé, qui guettait sa +réponse. Elle feignit de se rendormir. + +Alors l'abbé disparut, et le concierge et sa femme partirent aussi, +après avoir refermé doucement la grille et remis la clef à sa place. + +Aussitôt qu'elle fut seule, Jeanne ouvrit les yeux. + +«L'abbé me conseille de fuir, pensa-t-elle. Peut-on plus clairement +m'indiquer et la nécessité de l'évasion et le moyen! Me menacer d'une +condamnation avant l'arrêt des juges, c'est d'un ami qui veut me pousser +à prendre ma liberté, ce ne peut être d'un barbare qui m'insulte. + +«Pour m'enfuir, je n'ai qu'un pas à faire; j'ouvre cette armoire, puis +cette grille, et me voilà sur le quai désert. + +«Désert, oui!... Personne; la lune elle-même se cache dans les cieux. + +«Fuir!... Oh! la liberté! le bonheur de retrouver mes richesses... le +bonheur de rendre à mes ennemis tout le mal qu'ils m'auront fait!» + +Elle s'élança vers l'armoire et saisit la clef. Déjà elle s'approchait +de la serrure du grillage. + +Soudain elle crut voir, sur la ligne noire du parapet du pont, une forme +noire qui en coupait l'uniforme régularité. + +«Un homme est là, dit-elle, dans l'ombre; l'abbé, peut-être; il veille +sur mon évasion; il m'attend pour me prêter secours. Oui, mais si +c'était un piège... si, descendue sur le quai, j'allais être saisie, +surprise en flagrant délit d'évasion?... L'évasion, c'est l'aveu du +crime, l'aveu du moins de la peur! Qui s'évade fuit devant sa +conscience.... D'où vient cet homme?... Il paraît se rattacher à monsieur +de Provence.... Qui me dit que ce n'est pas un émissaire de la reine ou +des Rohan?... Comme on paierait cher, de ce côté, une fausse démarche de +ma part.... Oui, quelqu'un est là qui guette!... + +«Me faire fuir quelques heures avant l'arrêt! Ne le pouvait-on plus tôt +si l'on m'eût véritablement voulu servir? Mon Dieu! qui sait si déjà la +nouvelle n'est pas venue à mes ennemis de mon acquittement résolu dans +le conseil des juges? Qui sait si l'on ne veut parer ce coup terrible +pour la reine avec une preuve ou un aveu de ma culpabilité. L'aveu, la +preuve, ce serait ma fuite. Je resterai!» + +Jeanne, à partir de ce moment, demeura convaincue qu'elle venait +d'échapper au piège. Elle sourit, redressa sa tête astucieuse et hardie, +et d'un pas assuré elle alla remettre la clef du grillage dans la petite +armoire près de la cheminée. + +Puis, se rasseyant dans le fauteuil entre la lumière et la fenêtre, elle +observa de loin, tout en feignant de dormir, l'ombre de cet homme qui +guettait, et qui, fatigué sans doute d'attendre, finit par se lever et +par disparaître avec les premières lueurs de l'aube, à deux heures et +demie du matin, alors que l'oeil commençait à distinguer l'eau de ses +rives. + + + + +Chapitre XCVI + +L'arrêt + + +Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie +ou noue un nouveau chaînon au chaînon de la veille, la comtesse espéra +que la nouvelle d'un acquittement allait tout à coup pénétrer dans sa +prison avec la joie et les félicitations de ses amis. + +Avait-elle des amis? Hélas! jamais la fortune, jamais le crédit ne +demeurent sans cortège, et cependant Jeanne était devenue riche, +puissante; elle avait reçu, elle avait donné sans s'être fait même l'ami +banal qui doit brûler le lendemain d'une disgrâce ce qu'il a complimenté +la veille. + +Mais après son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans, +elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux. + +Ce flot pressé de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement à le +voir pénétrer dans la salle du concierge Hubert. + +De l'immobilité d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras à +elle, Jeanne passa, c'était la pente de son caractère, à une inquiétude +excessive. + +Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine, +avec ses gardiens, de cacher ses impressions. + +Il ne lui était pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle +passa sa tête au vasistas d'une des fenêtres, et là, anxieuse, elle +prêta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se +résolvaient en un murmure confus, après avoir percé l'épaisseur des murs +du vieux palais de Saint Louis. + +Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une véritable explosion, +des bravos, des cris, des trépignements, quelque chose d'éclatant qui +l'épouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce fût pour elle +qu'on témoignât tant de sympathie. + +Ces salves bruyantes se répétèrent deux fois et firent place à des +bruits d'un autre genre. + +Il lui sembla que c'était de l'approbation aussi, mais une approbation +calme et sitôt morte que née. + +Bientôt les passants devinrent plus fréquents sur le quai, comme si les +groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en détail leurs +masses dispersées. + +--Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur, +en bondissant sur le pavé près du parapet. + +Et il jeta une pierre dans la rivière avec cette habileté du jeune +Parisien qui a consacré beaucoup de ses journées à l'exercice de cet +art, exhumé de la palestre antique. + +--Pour le cardinal! répéta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal +est acquitté? + +Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne. + +Elle rentra précipitamment dans la salle. + +--Madame, madame, demanda-t-elle à la femme Hubert; qu'entends-je dire: +_Que c'est heureux pour le cardinal_? Quoi donc est heureux, s'il vous +plaît? + +--Je ne sais, répliqua celle-ci. + +Jeanne la regarda bien en face. + +--Demandez à votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle. + +La concierge obéit par complaisance, et Hubert répondit du dehors: + +--Je ne sais pas! + +Jeanne, impatiente, froissée, s'arrêta un moment au milieu de la +chambre. + +--Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas à +ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procès, bien sûr. + +--Peut-être, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si +monsieur de Rohan est acquitté, ce sera un beau jour pour lui, voilà +tout. + +--Vous croyez qu'il sera acquitté? s'écria Jeanne en crispant ses +doigts. + +--Cela peut arriver. + +--Moi, alors?... + +--Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous? + +--étrange hypothèse! murmura Jeanne. + +Et elle se remit aux vitres. + +--Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller +chercher ainsi des émotions qui vous arrivent mal compréhensibles du +dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou +monsieur Frémyn viennent vous lire.... + +--L'arrêt.... Non! non! + +Et elle écouta. + +Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fête, gros bouquets à la +main. L'odeur des roses monta comme un baume précieux jusqu'à Jeanne, +qui aspirait tout d'en bas. + +--Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher +homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai. + +--Et moi aussi, dit une compagne. + +--Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisième. + +«De qui veulent-elles parler?» pensa Jeanne. + +--C'est qu'il est très bel homme, tu n'es pas dégoûtée, fit une dernière +à ses amies. + +Et tout passa. + +--Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitté, il +est acquitté! + +Et elle prononça ces mots avec tant de découragement et de certitude en +même temps, que les concierges, résolus de ne pas occasionner une +tempête comme celle de la veille, lui dirent en même temps: + +--Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier fût +absous et libéré? + +Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses hôtes, +et voulant ne rien perdre de leur sympathie: + +--Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hélas! me croyez-vous si +envieuse ou si méchante que je désire le mal de mes compagnons +d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui! +qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes +amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi. + +Hubert et sa femme se regardèrent l'un l'autre comme pour mesurer la +portée de ce qu'ils voulaient faire. + +Un fauve éclair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgré elle, les arrêta +comme ils allaient prendre une décision. + +--Vous ne me dites rien? s'écria-t-elle, s'apercevant de sa faute. + +--Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas. + +À ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La +concierge, demeurée seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en +vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence étaient +sollicités à l'extérieur par les bruits, par les souffles qu'elle +percevait avec une susceptibilité décuplée de la fièvre. + +La concierge, ne pouvant plus l'empêcher de regarder ou d'écouter, se +résigna. + +Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La +foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement +compacts, tellement réitérés, que Jeanne en tressaillit à son +observatoire. + +Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient à une voiture découverte +dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que +par la foule, marchaient à peine au plus petit pas. + +Peu à peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses +épaules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que +contenait le carrosse. + +Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dôme de +feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs têtes, la +comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste. + +L'un, pâle de son triomphe, effrayé de sa popularité, demeurait grave, +étourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui +arrachaient les mains pour les dévorer de baisers, et se disputaient à +grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient payée en +fleurs les plus fraîches et les plus rares. + +D'autres, plus heureuses encore, étaient montées sur l'arrière du +carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles +qui gênaient leur amour, elles prenaient la tête du personnage idolâtré, +appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place à +d'autres heureuses. Cet homme adoré, c'était le cardinal de Rohan. + +Son compagnon, frais, joyeux, étincelant, recevait un accueil moins vif, +mais aussi flatteur, proportion gardée. D'ailleurs, on le payait en +cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes +criaient: Vive Cagliostro. + +Cette ivresse mit une demi-heure à traverser le Pont-au-Change, et +jusqu'à son point culminant, Jeanne aperçut les triomphateurs. Elle ne +perdit pas un détail. + +Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la +reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie à +Jeanne. + +Mais aussitôt: + +--Quoi! dit-elle, ils sont déjà libres; déjà pour eux les formalités +sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on +rien, à moi? + +Le frisson la prit. + +À côté d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse, +attentive à tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et +ne donnait aucune explication. + +Jeanne allait provoquer un éclaircissement devenu indispensable, +lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du côté du Pont-au-Change. + +Un fiacre, entouré de gens, gravissait à son tour la pente du pont. + +Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au +peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des +plaisanteries un peu libres, des baisers envoyés à la fraîche et +appétissante fille. Voilà l'encens grossier, il est vrai, mais plus que +suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief +du festin splendide offert au cardinal. + +Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y +cachait derrière un de ses amis, qui seul osait se révéler à +l'admiration publique. Il fit un signe à Oliva, qui descendit de son +fiacre au milieu des cris changés tant soit peu en huées. Mais pour +certains acteurs, qu'est-ce que les huées quand on pouvait leur infliger +les projectiles et les chasser du théâtre? + +Oliva, montée dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la +serrant à l'étouffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et, +l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu'à Saint-Denis, où l'on +changea de chevaux sans avoir été gêné par la police. + +Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fêtés, se +demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles. + +--Mais moi! moi! s'écria-t-elle, par quel raffinement de cruauté ne me +déclare-t-on pas l'arrêt qui me concerne? + +--Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous. + +--Il est impossible que vous ne sachiez rien, répliqua Jeanne, vous +savez! vous savez! instruisez-moi. + +--Madame.... + +--Si vous n'êtes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je +souffre. + +--Il nous est interdit, madame, à nous bas officiers de la prison, de +révéler les arrêts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours. + +--Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'écria +Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit +entrevoir le renouvellement des scènes de la veille. + +--Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous. + +--Alors, parlez. + +--Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas? + +--Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez! + +--Eh bien! monsieur le cardinal a été absous. + +--Je le sais. + +--Monsieur de Cagliostro mis hors de cour. + +--Je le sais! je le sais! + +--Mademoiselle Oliva renvoyée de l'accusation. + +--Après? après?... + +--Monsieur Réteau de Villette est condamné.... + +Jeanne tressaillit. + +--Aux galères! + +--Et moi! et moi? cria-t-elle en trépignant avec fureur. + +--Patience, madame, patience. Est-ce là ce que vous avez promis? + +--Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi? + +--Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en détournant les +yeux. + +Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, éclair aussi vite +éteint qu'apparu. + +Puis elle feignit de s'évanouir avec un grand cri, et se renversa dans +les bras de ses hôtes. + +--Que fût-il donc résulté, dit Hubert bas à l'oreille de sa femme, si je +lui eusse dit la vérité? + +«Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est +la liberté, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai +rêvé.... J'ai gagné!» + + + + +Chapitre XCVII + +L'exécution + + +Jeanne attendait toujours que ce greffier promis par le concierge vînt +lui lire l'arrêt rendu contre elle. + +En effet, n'ayant plus les angoisses du doute, conservant à peine celles +de la comparaison, c'est-à-dire de l'orgueil, elle se disait: + +«Que m'importe à moi, esprit solide je le suppose, que monsieur de Rohan +ait été regardé comme moins coupable que moi? + +«Est-ce à moi qu'on inflige la peine d'une faute? Non. Si j'eusse été +bien et dûment reconnue Valois par tout le monde, si j'eusse pu avoir, +comme l'a eue monsieur le cardinal, toute une haie de princes et de ducs +échelonnés sur le passage des juges, suppliant par leur attitude, par +leurs crêpes à l'épée, par leurs pleureuses, je ne crois pas qu'on eût +rien refusé à la pauvre comtesse de La Motte, et certainement, en +prévision de cette illustre supplique, on eût épargné à la descendante +des Valois l'affront de la sellette. + +«Mais pourquoi s'occuper de tout ce passé qui est mort? La voilà donc +terminée cette grande affaire de ma vie. Placée d'une façon équivoque +dans le monde, d'une façon équivoque à la cour, exposée à être renversée +par le premier souffle venu d'en haut, je végétais, je retournais +peut-être à cette misère primordiale qui a été l'apprentissage +douloureux de ma vie. Maintenant, rien de pareil. Bannie! je suis +bannie! c'est-à-dire que j'ai le droit d'emporter mon million dans ma +caisse, de vivre sous les orangers de Séville ou d'Agrigente pendant +l'hiver, en Allemagne ou en Angleterre pendant l'été; c'est-à-dire que +rien ne m'empêchera, jeune, belle, célèbre, et pouvant expliquer mon +procès moi-même, de vivre comme je l'entendrai, soit avec mon mari, s'il +est banni comme moi, et je le sais libre, soit avec les amis que donnent +toujours le bonheur et la jeunesse! + +«Et, ajoutait Jeanne, perdue dans ses pensées ardentes, qu'on vienne me +dire ensuite à moi la condamnée, à moi la bannie, à moi la pauvre +humiliée, que je ne suis pas plus riche que la reine, plus honorée que +la reine, plus absoute que la reine; car il ne s'agissait pas pour elle +de ma condamnation. Le ver de terre n'importe en rien au lion. Il +s'agissait de faire condamner monsieur de Rohan, et monsieur de Rohan a +été mis hors de cause! + +«Maintenant, comment vont-ils s'y prendre pour me signifier l'arrêt, +comme aussi pour me faire conduire hors du royaume? Se vengeront-ils sur +une femme en l'assujettissant aux pratiques les plus strictes de la +pénalité? Me confiera-t-on aux archers pour me mener à la frontière? Me +dira-t-on solennellement: Indigne! le roi vous bannit de son royaume. +Non, mes maîtres sont débonnaires, fit-elle en souriant; ils ne m'en +veulent plus à moi. Ils n'en veulent qu'à ce bon peuple parisien qui +hurle sous leurs balcons: Vive monsieur le cardinal! vive Cagliostro! +vive le parlement! Voilà leur véritable ennemi: le peuple. Oh! oui, +c'est leur ennemi direct, puisque j'avais compté, moi, sur l'appui moral +de l'opinion publique--et que j'ai réussi!» + +Jeanne en était là et faisait ses petits préparatifs en réglant ses +comptes avec elle-même. Elle s'occupait déjà du placement de ses +diamants, de son établissement à Londres (on était en été), lorsque le +souvenir de Réteau de Villette lui traversa, non pas le coeur, mais +l'esprit. + +«Pauvre garçon! dit-elle avec un sourire méchant, c'est lui qui a payé +pour tous. Il faut donc toujours aux expiations une âme vile dans le +sens philosophique, et chaque fois que ces sortes de nécessités +surgissent, le bouc émissaire surgit avec le coup qui le dévorera. + +«Pauvre Réteau! chétif, misérable, il paie aujourd'hui ses pamphlets +contre la reine, ses conspirations de plume, et Dieu, qui fait à chacun +sa part en ce monde, aura voulu faire à celui-là une existence de coups +de bâton, de louis d'or intermittents, de guets-apens, de cachettes, +avec un dénouement de galères. Voilà ce que c'est que la ruse au lieu de +l'intelligence, que la malice au lieu de la méchanceté, que l'esprit +d'agression sans la persévérance et la force. Combien d'êtres +malfaisants dans la création, depuis le ciron venimeux jusqu'au +scorpion, le premier des petits qui se fasse redouter de l'homme! Toutes +ces infirmités veulent nuire, mais elles n'ont pas l'honneur de la +lutte: on les écrase.» + +Et Jeanne enterrait avec cette pompe commode son complice Réteau, bien +décidée qu'elle était à s'informer du bagne dans lequel on renfermerait +le misérable pour ne pas s'y aventurer en voyage, pour ne pas aller +faire cette humiliation à un malheureux, de lui montrer le bonheur d'une +ancienne connaissance. Jeanne avait bon coeur. + +Elle prit gaiement son repas avec les concierges; ceux-ci avaient +totalement perdu leur gaieté; ils ne prenaient plus la peine de +dissimuler leur gêne. Jeanne attribua ce refroidissement à la +condamnation dont elle venait d'être l'objet. Elle leur en fit +l'observation. Ils répondirent que rien n'était aussi douloureux pour +eux que l'aspect des personnes, après un arrêt prononcé. + +Jeanne était si heureuse au fond du coeur, elle avait tant de mal à +dissimuler sa joie, que l'occasion de rester seule, libre avec ses +pensées, ne pouvait lui être que très agréable. Elle se promit de +demander après le dîner à retourner dans sa chambre. + +Elle fut bien surprise quand le concierge Hubert, prenant la parole au +dessert, avec une solennité contrainte qu'il n'avait pas l'habitude de +mettre dans ses relations: + +--Madame, dit-il, nous avons l'ordre de ne plus garder à la geôle les +personnes sur le sort desquelles a statué le parlement. + +«Bien, se dit Jeanne, il va au-devant de mes désirs.» + +Elle se leva. + +--Je ne voudrais pas, répondit-elle, vous mettre en contravention; ce +serait mal reconnaître les bontés que vous avez eues pour moi.... Je vais +donc retourner dans ma chambre. + +Elle regarda pour voir l'effet de ses paroles. Hubert roulait une clef +dans ses doigts. La concierge détournait sa tête, comme pour cacher une +émotion nouvelle. + +--Mais, ajouta la comtesse, où viendra-t-on me lire l'arrêt, et quand +viendra-t-on? + +--On attend peut-être que madame soit chez elle, se hâta de dire Hubert. + +«Décidément, il m'éloigne», pensa Jeanne. + +Et un vague sentiment d'inquiétude la fit tressaillir, aussitôt évaporé +qu'il avait apparu dans son coeur. + +Jeanne monta les trois marches qui conduisaient de cette chambre du +concierge au couloir du greffe. + +La voyant partir, madame Hubert vint à elle précipitamment et lui prit +les mains, non pas avec respect, non pas avec amitié vraie, non pas avec +cette susceptibilité qui honore celui qui la témoigne et celui qui en +est l'objet, mais avec une compassion profonde, avec un élan de pitié +qui n'échappa point à l'intelligente comtesse, à elle qui remarquait +tout. + +Cette fois, l'impression fut si nette, que Jeanne s'avoua qu'elle +ressentait de l'effroi; mais l'effroi fut rejeté comme l'avait été +l'inquiétude, au-dehors de cette âme emplie jusqu'aux bords parla joie +et l'espérance. + +Toutefois, Jeanne voulait demander compte à madame Hubert de sa pitié; +elle ouvrait la bouche et redescendait deux degrés pour formuler une de +ces questions précises et vigoureuses comme son esprit, mais elle n'en +eut pas le temps. Hubert lui prit la main, moins poliment que vivement, +et ouvrit la porte. + +La comtesse se vit dans le couloir. Huit archers de la prévôté +attendaient là. Qu'attendaient-ils? Voilà ce que se demanda Jeanne en +les apercevant. Mais la porte du concierge était déjà refermée. En avant +des archers se trouvait un des porte-clefs ordinaires de la prison, +celui qui, chaque soir, reconduisait la comtesse à sa chambre. + +Cet homme se mit à précéder Jeanne, comme pour lui montrer le chemin. + +--Je rentre chez moi? dit la comtesse avec le ton d'une femme qui +voudrait paraître sûre de ce qu'elle dit, mais qui doute. + +--Oui, madame, répliqua le guichetier. + +Jeanne saisit la rampe de fer et monta derrière cet homme. Elle entendit +les archers qui chuchotaient à quelques pas plus loin, mais qui ne +bougèrent pas de place. + +Rassurée, elle se laissa enfermer dans sa chambre, et remercia même +affectueusement le guichetier. Celui-ci se retira. + +Jeanne ne se vit pas plus tôt libre et seule chez elle, que sa joie +éclata extravagante, joie bâillonnée trop longtemps par ce masque dont +elle avait caché hypocritement son visage chez le concierge. Cette +chambre de la Conciergerie, c'était sa loge, à elle, bête fauve un +moment enchaînée par les hommes, et qu'un caprice de Dieu allait de +nouveau lancer dans le libre espace du monde. + +Et, dans sa tanière ou dans sa loge, quand il fait bien nuit, quand +aucun bruit n'annonce à la captive la vigilance de ses gardiens; quand +son flair subtil ne démêle aux alentours aucune trace, alors commencent +les bondissements de cette nature sauvage. Alors, elle étire ses membres +pour les assouplir aux élans de l'indépendance attendue; alors, elle a +des cris, des bonds ou des extases, que ne surprend jamais l'oeil de +l'homme. + +Pour Jeanne, ce fut ainsi. Tout à coup elle entendit marcher dans son +corridor; elle entendit les clefs tinter dans le trousseau du +guichetier; elle entendit solliciter la serrure massive. + +«Que me veut-on?» pensa-t-elle en se redressant attentive et muette. + +Le guichetier entra. + +--Qu'y a-t-il, Jean? demanda Jeanne de sa voix douce et indifférente. + +--Madame veut-elle me suivre? dit-il. + +--Où cela? + +--En bas, madame. + +--Comment, en bas?... + +--Au greffe. + +--Pour quoi faire, je vous prie? + +--Madame.... + +Jeanne s'avança vers cet homme qui hésitait, et elle aperçut, à +l'extrémité du corridor, les archers de la prévôté, que d'abord elle +avait rencontrés en bas. + +--Enfin, s'écria-t-elle avec émotion, dites-moi ce que l'on veut de moi +au greffe? + +--Madame, c'est monsieur Doillot, votre défenseur, qui voudrait vous +entretenir. + +--Au greffe? Pourquoi pas ici, puisque plusieurs fois il a eu la +permission d'y venir? + +--Madame, c'est que monsieur Doillot a reçu des lettres de Versailles, +et qu'il veut vous en donner connaissance. + +Jeanne ne remarqua point combien était illogique cette réponse. Un seul +mot la frappa: des lettres de Versailles, des lettres de la cour, sans +doute, apportées par le défenseur lui-même. + +--Est-ce que la reine aura intercédé auprès du roi après la publication +de l'arrêt? Est-ce que?... + +Mais à quoi bon faire des conjectures; avait-on le temps, cela était-il +nécessaire quand, après deux minutes, on pouvait trouver la solution du +problème. + +D'ailleurs, le porte-clefs insistait; il agitait ses clefs comme un +homme qui, à défaut de bonnes raisons, objecte une consigne. + +--Attendez-moi un peu, dit Jeanne, vous voyez que je m'étais déjà +déshabillée pour prendre un peu de repos, j'ai tant fatigué ces jours +derniers. + +--J'attendrai, madame; mais, je vous en prie, songez que monsieur +Doillot est pressé. + +Jeanne ferma sa porte, passa une robe un peu plus fraîche, prit un +mantelet, et vivement arrangea ses cheveux. Elle mit à peine cinq +minutes à ces préparatifs. Son coeur lui disait que monsieur Doillot +apportait l'ordre de partir sur-le-champ, et le moyen de traverser la +France d'une façon à la fois discrète et commode! Oui, la reine avait dû +penser à ce que son ennemie fût enlevée le plus tôt possible. La reine, +à présent que l'arrêt était rendu, devait s'efforcer d'irriter cette +ennemie le moins possible, car si la panthère est dangereuse enchaînée, +que ne doit-on pas craindre d'elle quand elle est libre? Bercée par ces +heureuses pensées, Jeanne vola plutôt qu'elle ne courut derrière le +porte-clefs, qui lui fit descendre le petit escalier par où déjà on +l'avait menée à la salle d'audience. Mais au lieu d'aller jusqu'à cette +salle, au lieu de tourner à gauche pour entrer au greffe, le geôlier se +tourna vers une petite porte située à droite. + +--Où allez-vous donc? demanda Jeanne, le greffe est ici. + +--Venez, venez, madame, dit mielleusement le guichetier; c'est par ici +que monsieur Doillot vous attend. + +Il passa d'abord et attira vers lui la prisonnière, qui entendit fermer +avec fracas sur elle les verrous extérieurs de cette porte massive. + +Jeanne, surprise, mais ne voyant encore personne dans l'obscurité, n'osa +rien demander de plus à son gardien. + +Elle fit deux ou trois pas et s'arrêta. Un jour bleuâtre donnait à la +chambre où elle se trouvait comme l'aspect d'un intérieur de tombeau. + +La lumière filtrait du haut d'un grillage antique par lequel, à travers +les toiles d'araignées et la centuple couche d'une poussière séculaire, +quelques rayons blafards parvenaient seuls à donner un peu de leur +reflet aux murailles. + +Jeanne sentit tout à coup le froid; elle sentit l'humidité de ce cachot, +elle devina quelque chose de terrible dans les yeux flamboyants du +porte-clefs. + +Cependant, elle ne voyait encore que cet homme; lui seul avec la +prisonnière occupait en ce moment l'intérieur de ces quatre murs, tout +verdis par l'eau échappée des châssis, tout moisis par le passage d'un +air que n'avait jamais tiédi le soleil. + +--Monsieur, dit-elle alors, en dominant l'impression de terreur qui la +faisait frissonner, que faisons-nous ici tous deux? Où est monsieur +Doillot, que vous m'avez promis de me faire voir? + +Le porte-clefs ne répondit rien; il se retourna comme pour voir si la +porte par laquelle ils étaient entrés s'était bien solidement refermée. + +Jeanne suivit ce mouvement avec épouvante. L'idée lui vint, comme dans +ces romans noirâtres de l'époque, qu'elle avait affaire à l'un de ces +geôliers, fauves amoureux de leurs prisonnières, qui, le jour où la +proie va leur échapper par la porte ouverte de la cage, se font les +tyrans de la _belle captive_ et proposent leur amour en échange de la +liberté. + +Jeanne était forte, elle ne redoutait pas les surprises, elle n'avait +point la pudeur de l'âme. Son imagination luttait avantageusement contre +les caprices sophistiques de messieurs Crébillon fils et Louvet. Elle +alla droit au geôlier avec un sourire de prunelle: + +--Mon ami, dit-elle, que demandez-vous? Avez-vous à me dire quelque +chose? Le temps d'une prisonnière, quand elle touche à la liberté, est +un temps précieux. Vous semblez avoir choisi pour me parler un +rendez-vous bien sinistre? + +L'homme aux clefs ne lui répondit rien, parce qu'il ne comprenait pas. +Il s'assit au coin de la cheminée basse, et attendit. + +--Mais, dit Jeanne, que faisons-nous, je vous le répète? + +Et elle craignit d'avoir affaire à un fou. + +--Nous attendons maître Doillot, répliqua le guichetier. + +Jeanne secoua la tête: + +--Vous m'avouerez, dit-elle, que maître Doillot, s'il a des lettres de +Versailles à me communiquer, prend mal son temps et sa salle +d'audience.... Ce n'est pas possible que maître Doillot me fasse attendre +ici. Il y a autre chose. + +Elle achevait à peine ces mots, quand une porte qu'elle n'avait pas +remarquée s'ouvrit en face d'elle. + +C'était une de ces trappes arrondies, véritables monuments de bois et de +fer, qui découpent en s'ouvrant dans le fond qu'elles masquaient une +sorte de rond cabalistique, au centre duquel personnage ou paysage +paraissent être vivants par magie. + +En effet, derrière cette porte, il y avait des degrés qui plongeaient +dans quelque corridor mal éclairé, mais plein de vent et de fraîcheur, +et au-delà de ce corridor, un moment, un seul, aussi rapide que +l'éclair, Jeanne aperçut, en se haussant sur ses pieds, un espace pareil +à celui que mesure une place, et dans cet espace, une cohue d'hommes et +de femmes aux yeux étincelants. + +Mais, nous le répétons, ce fut pour Jeanne une vision bien plutôt qu'un +coup d'oeil; elle n'eut pas même le temps de s'en rendre raison. Devant +elle, à un plan bien plus rapproché que n'était cette place, trois +personnes apparurent, montant le dernier degré. + +Derrière ces personnes, aux degrés inférieurs sans doute, quatre +baïonnettes surgirent, blanches et acérées, pareilles à des cierges +sinistres qui eussent voulu éclairer cette scène. + +Mais la porte ronde se referma. Les trois hommes seuls entrèrent dans le +cachot où se trouvait Jeanne. + +Celle-ci marchait de surprise en surprise, ou mieux d'inquiétudes en +terreurs. + +Ce guichetier, qu'elle redoutait l'instant d'avant, elle le vint +chercher comme pour avoir sa protection contre les inconnus. + +Le guichetier se colla sur la muraille même du cachot, montrant par ce +mouvement qu'il voulait, qu'il devait rester spectateur passif de ce qui +allait avoir lieu. + +Jeanne fut interpellée avant même que l'idée ne lui fût venue de prendre +la parole. + +Ce fut un des trois hommes, le plus jeune, qui commença. Il était vêtu +de noir. Il avait son chapeau sur la tête, et roulait dans sa main des +papiers fermés comme la scytale antique. + +Les deux autres, imitant l'attitude du guichetier, se dérobaient aux +regards dans la partie la plus sombre de la salle. + +--Vous êtes, madame, dit cet inconnu, Jeanne de Saint-Rémy de Valois, +épouse de Marc-Antoine-Nicolas comte de La Motte? + +--Oui, monsieur, répliqua Jeanne. + +--Vous êtes bien née à Fontette, le 22 juillet 1756? + +--Oui, monsieur. + +--Vous demeurez bien à Paris, rue Saint-Claude? + +--Oui, monsieur.... Mais pourquoi m'adressez-vous toutes ces questions? + +--Madame, je suis fâché que vous ne me reconnaissiez pas; j'ai l'honneur +d'être le greffier de la cour. + +--Je vous reconnais. + +--Alors, madame, je puis remplir mes fonctions en ma qualité que vous +venez de reconnaître? + +--Un moment, monsieur. À quoi, s'il vous plaît, vos fonctions vous +obligent-elles? + +--À vous lire, madame, l'arrêt qui a été prononcé contre vous en séance +du 31 mai 1786. + +Jeanne frémit. Elle promena autour d'elle un regard plein d'angoisses et +de défiance. Ce n'est pas sans dessein que nous écrivons le second ce +mot défiance, qui paraîtrait le moins fort des deux; Jeanne frissonna +d'une angoisse irréfléchie; elle allumait, pour prendre garde, deux yeux +terribles dans les ténèbres. + +--Vous êtes le greffier Breton, dit-elle alors; mais qui sont ces deux +messieurs, vos acolytes? + +Le greffier allait répondre, lorsque le guichetier, prévenant sa parole, +s'élança auprès de lui, et, à son oreille, glissa ces mots empreints +d'une peur ou d'une compassion éloquente: + +--Ne le lui dites pas! + +Jeanne entendit; elle regarda ces deux hommes plus attentivement qu'elle +n'avait fait jusqu'alors. Elle s'étonna de voir l'habit gris de fer à +boutons de fer de l'un, la veste et le bonnet à poil de l'autre; +l'étrange tablier qui couvrait la poitrine de ce dernier appela +l'attention de Jeanne; ce tablier semblait brûlé à certains endroits, +taché de sang et d'huile à d'autres. + +Elle recula. On eût dit qu'elle se pliait comme pour prendre un +vigoureux élan. + +Le greffier, s'approchant, lui dit: + +--À genoux, s'il vous plaît, madame. + +--À genoux! s'écria Jeanne; à genoux! moi!... moi! une Valois, à genoux! + +--C'est l'ordre, madame, dit le greffier en s'inclinant. + +--Mais, monsieur, objecta Jeanne avec un fatal sourire, vous n'y pensez +pas, il faut donc que je vous apprenne la loi. On ne se met pas à +genoux, sinon pour faire amende honorable. + +--Eh bien! madame? + +--Eh bien! monsieur, on ne fait amende honorable qu'en conséquence d'un +arrêt qui condamne à une peine infamante. Le bannissement n'est pas, que +je sache, une peine infamante dans la loi française? + +--Je ne vous ai pas dit, madame, que vous fussiez condamnée au +bannissement, dit le greffier avec une tristesse grave. + +--Alors! s'écria Jeanne avec explosion, à quoi donc suis-je condamnée? + +--C'est ce que vous allez savoir en écoutant l'arrêt, madame, et, pour +l'écouter, vous commencerez, s'il vous plaît, par vous mettre à genoux. + +--Jamais! jamais! + +--Madame, c'est l'article premier de mes instructions. + +--Jamais! jamais, vous dis-je! + +--Madame, il est écrit que si la condamnée refuse de s'agenouiller.... + +--Eh bien? + +--Eh bien! la force l'y contraindra. + +--La force! envers une femme! + +--Une femme ne doit pas plus qu'un homme manquer au respect dû au roi et +à la justice. + +--Et à la reine! n'est-ce pas? cria furieusement Jeanne; car je +reconnais bien là-dedans la main d'une femme ennemie! + +--Vous avez tort d'accuser la reine, madame; Sa Majesté n'est pour rien +dans la rédaction des arrêts de la cour. Allons, madame, je vous en +conjure, épargnez-nous la nécessité des violences; à genoux! + +--Jamais! jamais! jamais! + +Le greffier roula ses papiers, et en tira de sa large poche un fort +épais qu'il tenait en réserve dans la prévision de ce qui arrivait. + +Et il lut l'ordre formel donné par le procureur général à la force +publique de contraindre l'accusée rebelle à s'agenouiller, pour +_satisfaire à justice_. + +Jeanne s'arc-bouta dans un angle de la prison, en défiant du regard +cette force publique, qu'elle avait cru être les baïonnettes dressées +sur l'escalier derrière la porte. + +Mais le greffier ne la fit pas ouvrir, cette porte; il fit signe aux +deux hommes dont nous avons parlé, lesquels deux hommes s'approchèrent +tranquillement comme ces machines de guerre, trapues et inébranlables, +qu'on arme contre une muraille dans les sièges. + +Un bras de chacun de ces hommes saisit Jeanne sous les épaules et la +traîna au milieu de la salle, malgré ses cris et ses hurlements. + +Le greffier s'assit impassible et attendit. + +Jeanne ne voyait pas que pour se faire ainsi traîner, elle avait dû +s'agenouiller aux trois quarts. Un mot du greffier l'en fit +s'apercevoir. + +--Bien comme cela, dit-il. + +Aussitôt le ressort se détendit, Jeanne bondit à deux pieds du sol dans +les bras des hommes qui la maintenaient. + +--Il est bien inutile que vous criiez ainsi, dit le greffier, car on ne +vous entend pas au-dehors, et ensuite vous n'entendrez pas la lecture +que je dois vous faire de l'arrêt. + +--Permettez que j'entende debout, et j'écouterai en silence, dit Jeanne +haletante. + +--Toutefois qu'un coupable est puni du fouet, dit le greffier, la +punition est infamante et entraîne la génuflexion. + +--Le fouet! hurla Jeanne. Le fouet! Ah! misérable! Le fouet, +dites-vous?... + +Et ses vociférations devinrent telles, qu'elles étourdirent le geôlier, +le greffier, les deux aides, et que tous ces hommes, perdant la tête, +commencèrent, comme des gens ivres, à vouloir dompter la matière par la +matière. + +Alors ils se jetèrent sur Jeanne et la terrassèrent; mais elle résista +victorieusement. Ils voulurent lui faire plier les jarrets; elle raidit +ses muscles comme des lames d'acier. + +Elle restait suspendue en l'air dans les mains de ces hommes, et elle +agitait ses pieds et ses mains de façon à leur infliger de cruelles +blessures. + +Ils se partagèrent la besogne: un d'eux lui tint les pieds comme dans un +étau; les deux autres l'enlevèrent par les poignets, et ils criaient au +greffier: + +--Lisez, lisez toujours sa sentence, monsieur le greffier, sans quoi +nous n'en finirons jamais avec cette enragée! + +--Je ne laisserai jamais lire une sentence qui me condamne à l'infamie, +cria Jeanne en se débattant avec une force surhumaine. Et joignant +l'action à la menace, elle domina la voix du greffier par des +rugissements et des cris d'une telle acuité, que pas un mot de ce qu'il +lut elle ne l'entendit. + +Sa lecture achevée, il replia ses papiers et les remit dans sa poche. + +Jeanne croyant qu'il avait fini se tut, et essaya de reprendre des +forces pour braver encore ces hommes. Elle fit succéder aux rugissements +des éclats de rire plus féroces encore. + +--Et, continua le greffier paisiblement comme une fin de formule banale, +sera la sentence exécutée sur la place des exécutions, cour de justice +du Palais! + +--Publiquement! hurla la malheureuse.... Oh!... + +--Monsieur de Paris, je vous livre cette femme, acheva de dire le +greffier en s'adressant à l'homme au tablier de cuir. + +--Qui donc est cet homme? fit Jeanne dans un dernier paroxysme +d'épouvante et de rage. + +--Le bourreau! répondit en s'inclinant le greffier, qui rajustait ses +manchettes. + +À peine le greffier avait-il achevé ce mot, que les deux exécuteurs +s'emparèrent de Jeanne et l'enlevèrent pour la porter du côté de la +galerie qu'elle avait aperçue. La défense qu'elle opposa, il faut +renoncer à la dépeindre. Cette femme qui, dans la vie ordinaire, +s'évanouissait pour une égratignure, supporta pendant près d'une heure +les mauvais traitements et les coups des deux exécuteurs; elle fut +traînée jusqu'à la porte extérieure sans avoir un moment cessé de +pousser les plus effrayantes clameurs. + +Au-delà de ce guichet, où les soldats réunis contenaient la foule, la +petite cour, dite cour de justice, apparut soudain avec les deux ou +trois mille spectateurs que la curiosité y avait convoqués depuis les +préparatifs et l'apparition de l'échafaud. + +Sur une estrade élevée d'environ huit pieds, un poteau noir, garni +d'anneaux de fer, se dressait, surmonté d'un écriteau que le greffier, +par ordre sans doute, avait tâché de rendre illisible. + +Cette estrade n'avait point de rampe; on y montait par une échelle sans +rampe également. La seule balustrade qu'on y remarquât, c'étaient les +baïonnettes des archers. Elles en fermaient l'accès comme une grille à +pointes reluisantes. + +La foule, voyant que les portes du palais s'ouvraient, que les +commissaires venaient avec leur baguette, que le greffier marchait, ses +papiers à la main, commença son mouvement d'ondulation qui la fait +ressembler à la mer. + +Partout les cris de: La voilà! la voilà! retentissaient avec des +épithètes peu honorables pour la condamnée, et çà et là quelques +observations peu charitables pour les juges. + +Car Jeanne avait bien raison: elle s'était fait un parti depuis sa +condamnation. Tels la méprisaient deux mois avant, qui l'eussent +réhabilitée depuis qu'elle s'était posée en antagoniste de la reine. + +Mais monsieur de Crosne avait tout prévu. Les premiers rangs de cette +salle de spectacle avaient été occupés par un parterre dévoué à ceux qui +payaient les frais de spectacle. On remarquait là, auprès des agents à +large carrure, les femmes les plus zélées pour le cardinal de Rohan. On +avait trouvé le moyen d'utiliser pour la reine les colères éveillées +contre la reine. Ceux-là même qui avaient si fort applaudi monsieur de +Rohan par antipathie de Marie-Antoinette, venaient siffler ou huer +madame de La Motte, assez imprudente pour séparer sa cause d'avec celle +du cardinal. + +Il résulta qu'à son apparition sur la petite place, les cris furieux +de: _À bas La Motte! Ho la faussaire!_ composèrent la majorité et +s'exhalèrent des plus vigoureuses poitrines. + +Il arriva aussi que ceux qui tentèrent d'exprimer leur pitié pour Jeanne +ou leur indignation contre l'arrêt qui la frappait furent pris pour des +ennemis du cardinal par les dames de la Halle, pour des ennemis de la +reine par les agents, et maltraités en cette double qualité par les deux +sexes intéressés à soutenir l'avilissement de la condamnée. Jeanne était +à bout de ses forces, mais non de sa rage; elle cessa de crier, parce +que ses cris se perdaient dans l'ensemble des bruits et de la lutte. +Mais de sa voix nette, vibrante, métallique, elle lança quelques mots +qui firent tomber comme par enchantement tous les murmures. + +--Savez-vous qui je suis? dit-elle. Savez-vous que je suis du sang de +vos rois? Savez-vous qu'on frappe en moi, non pas une coupable, mais une +rivale; non pas seulement une rivale, mais une complice? + +Ici elle fut interrompue par des clameurs lancées à point par les plus +intelligents employés de monsieur de Crosne. + +Mais elle avait soulevé, sinon l'intérêt, du moins la curiosité: la +curiosité du peuple est une soif qui veut être assouvie. Le silence que +Jeanne remarqua lui prouva qu'on voulait l'écouter. + +--Oui, répéta-t-elle, une complice! On punit en moi celle qui savait les +secrets de.... + +--Prenez garde! lui dit à l'oreille le greffier. + +Elle se retourna. Le bourreau tenait un fouet à la main. + +À cette vue, Jeanne oublia son discours, sa haine, son désir de capter +la multitude; elle ne vit plus que l'infamie, elle ne craignit plus que +la douleur. + +--Grâce! grâce! cria-t-elle avec une voix déchirante. + +Une immense huée couvrit sa prière. Jeanne se cramponna, saisie de +vertige, aux genoux de l'exécuteur, et réussit à lui saisir la main. + +Mais il leva l'autre bras, et laissa retomber le fouet mollement sur les +épaules de la comtesse. + +Chose inouïe, cette femme, que la douleur physique eût terrassée, +assouplie, domptée peut-être, se redressa quand elle vit qu'on la +ménageait; se précipitant sur l'aide, elle essaya de le renverser pour +le jeter hors de l'échafaud dans la place. Tout à coup elle recula. + +Cet homme tenait à la main un fer rouge qu'il venait de retirer d'un +brasier ardent. Il levait, disons-nous, ce fer, et la chaleur dévorante +qu'il exhalait fit bondir Jeanne en arrière avec un hurlement sauvage. + +--Marquée! s'écria-t-elle, marquée! + +Tout le peuple répondit à son cri par un cri terrible. + +--Oui! oui! rugirent ces trois mille bouches. + +--Au secours! au secours! dit Jeanne éperdue, en essayant de rompre les +cordes dont on venait de lui garrotter les mains. + +En même temps le bourreau déchirait, ne pouvant l'ouvrir, la robe de la +comtesse; et tandis qu'il écartait d'une main tremblante l'étoffe en +lambeaux, il essayait de prendre le fer ardent que lui offrait son aide. + +Mais Jeanne se ruait sur cet homme, le faisant toujours reculer, car il +n'osait la toucher; en sorte que le bourreau, désespérant de prendre +l'outil sinistre, commençait à écouter si dans les rangs de la foule +surgirait quelque anathème contre lui. L'amour-propre le préoccupait. + +La foule, palpitante et commençant à admirer la vigoureuse défense de +cette femme, frémissait d'une sourde impatience; le greffier avait +descendu l'échelle; les soldats regardaient le spectacle: c'était un +désordre, une confusion qui présentaient un aspect menaçant. + +--Finissez-en! cria une voix partie du premier rang de la foule. + +Voix impérieuse, que sans doute reconnut le bourreau, car, renversant +Jeanne par un élan vigoureux, il la plia en deux et lui courba la tête +avec sa main gauche. + +Elle se releva, plus ardente que le fer dont on la menaçait, et, d'une +voix qui domina tout le tumulte de la place, toutes les imprécations des +maladroits bourreaux: + +--Lâches Français! s'écria-t-elle, vous ne me défendez pas! Vous me +laissez torturer! + +--Taisez-vous! cria le greffier. + +--Taisez-vous! cria le commissaire. + +--Me taire!... Ah! bien oui! redit Jeanne, que me fera-t-on? Oui, je +subis cette honte, c'est ma faute. + +--Ah! ah! ah! cria la foule se méprenant au sens de cet aveu. + +--Taisez-vous! réitéra le greffier. + +--Oui, ma faute, continua Jeanne se tordant toujours, car si j'avais +voulu parler.... + +--Taisez-vous! crièrent en rugissant greffiers, commissaires et +bourreaux. + +--Si j'avais voulu dire tout ce que je sais sur la reine, eh bien!... je +serais pendue; je ne serais pas déshonorée. + +Elle n'en put dire davantage; car le commissaire s'élança sur +l'échafaud, suivi d'agents qui bâillonnèrent la misérable, et la +livrèrent toute palpitante, toute meurtrie, le visage gonflé, livide, +sanglant, aux deux exécuteurs, dont l'un avait de nouveau courbé sa +victime; en même temps, il saisit le fer que son aide réussit à lui +donner. + +Mais Jeanne profita, comme une couleuvre, de l'insuffisance de cette +main qui lui serrait la nuque; elle bondit une dernière fois, et se +retournant avec une joie frénétique, offrit sa poitrine au bourreau en +le regardant d'un oeil provocateur; de sorte que l'instrument fatal, qui +descendait sur son épaule, la vint frapper au sein droit, imprima son +sillon fumeux et dévorant dans la chair vive, en arrachant à la victime, +malgré le bâillon, un de ces hurlements qui n'ont d'équivalent dans +aucune des intonations que puisse reproduire la voix humaine. + +Jeanne s'affaissa sous la douleur, sous la honte. Elle était vaincue. +Ses lèvres ne laissèrent plus échapper un son, ses membres n'eurent plus +un tressaillement; elle était bien évanouie, cette fois. + +Le bourreau l'emporta, pliée en deux, sur son épaule, et descendit avec +elle, d'un pas incertain, l'échelle d'ignominie. + +Quant au peuple, muet aussi, soit qu'il approuvât, soit qu'il fût +consterné, il ne s'écoula par les quatre issues de la place qu'après +avoir vu se refermer sur Jeanne les portes de la Conciergerie; après +avoir vu l'échafaud se démolir lentement, pièce à pièce; après s'être +assuré qu'il n'y avait pas d'épilogue au drame effrayant dont le +parlement venait de lui offrir la représentation. + +Les agents surveillèrent jusqu'aux dernières impressions des assistants; +leurs premières injonctions avaient été si nettement articulées, que +c'eût été folie d'opposer quelque objection à leur logique armée de +gourdins et de menottes. + +L'objection, s'il s'en produisit, fut calme et tout intérieure. Peu à +peu, la place reprit son calme ordinaire; seulement, à l'extrémité du +pont, quand toute cette cohue fut dissipée, deux hommes, jeunes et +irréfléchis, qui se retiraient comme les autres, eurent ensemble le +dialogue suivant: + +--Est-ce que c'est bien madame de La Motte que le bourreau a marquée; le +croyez-vous, Maximilien? + +--On le dit, mais je ne le crois pas... répliqua le plus grand des deux +interlocuteurs. + +--Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas, que ce n'est pas elle? ajouta +l'autre, un petit homme à la mine basse, à l'oeil rond et lumineux comme +l'oeil des oiseaux de nuit, à la chevelure courte et graisseuse; non, +n'est-ce pas, ce n'est point madame de La Motte qu'ils ont marquée? Les +suppôts de ces tyrans ont ménagé leur complice. Ils ont trouvé, pour +décharger d'accusation Marie-Antoinette, une demoiselle Oliva qui +s'avouât prostituée; ils auront pu trouver une fausse madame de La Motte +qui s'avouât faussaire. Vous me direz qu'il y a la marque. Bah! comédie +payée au bourreau, payée à la victime! C'est plus cher, voilà tout. + +Le compagnon de cet homme écoutait en balançant sa tête. Il souriait +sans répondre. + +--Que me répondez-vous, dit le petit vilain homme; est-ce que vous ne +m'approuvez pas? + +--C'est beaucoup faire que d'accepter d'être marquée au sein, +répliqua-t-il; la comédie dont vous parlez ne me paraît pas prouvée. +Vous êtes plus médecin que moi et vous aurez dû sentir la chair brûlée. +Souvenir désagréable, je l'avoue. + +--Affaire d'argent, vous ai-je dit: on paie une condamnée qui serait +marquée pour toute autre chose, on la paie pour dire trois à quatre +phrases pompeuses, et puis on la bâillonne quand elle est près de +renoncer.... + +--Là, là, là, dit flegmatiquement celui qu'on avait appelé Maximilien, +je ne vous suivrai point sur ce terrain-là, c'est peu solide. + +--Hum! fit l'autre. Alors, vous ferez comme les autres badauds; vous +finirez par dire que vous avez vu marquer madame de La Motte; voilà de +vos caprices. Tout à l'heure ce n'est pas ainsi que vous vous exprimiez, +car positivement vous m'avez dit: Je ne crois pas que ce soit madame de +La Motte qu'on ait marquée. + +--Non, je ne le crois pas encore, reprit le jeune homme en souriant, +mais ce n'est pas non plus une de ces condamnées que vous dites. + +--Alors, qui est-ce, voyons, quelle est la personne qui a été flétrie, +là, sur la place, au lieu de madame de La Motte? + +--C'est la reine! dit le jeune homme d'une voix aiguë à son sinistre +compagnon, et il ponctua ces mots de son indéfinissable sourire. + +L'autre recula en riant aux éclats et en applaudissant à cette +plaisanterie, puis regardant autour de lui: + +--Adieu, Robespierre, dit-il. + +--Adieu, Marat, répondit l'autre. + +Et ils se séparèrent. + + + + +Chapitre XCVIII + +Le mariage + + +Le jour même de cette exécution, à midi, le roi sortit de son cabinet, à +Versailles, et on l'entendit congédier monsieur de Provence avec ces +mots prononcés rudement: + +--Monsieur, j'assiste aujourd'hui à une messe de mariage. Ne me parlez +point ménage et mauvais ménage, je vous prie; ce serait un mauvais +augure pour les nouveaux époux, que j'aime et que je protégerai. + +Le comte de Provence fronça le sourcil en souriant, salua profondément +son frère et rentra dans ses appartements. + +Le roi, poursuivant sa route au milieu de ses courtisans répandus dans +les galeries, sourit aux uns et regarda fièrement les autres, selon +qu'il les avait vus favorables ou opposés dans l'affaire que le +parlement venait de juger. + +Il parvint ainsi jusqu'au salon carré, dans lequel se tenait la reine +toute parée, dans le cercle de ses dames d'honneur et de ses +gentilshommes. + +Marie-Antoinette, pâle sous son rouge, écoutait avec une attention +affectée les douces questions que madame de Lamballe et monsieur de +Calonne lui adressaient sur sa santé. + +Mais, souvent à la dérobée, elle regardait vers la porte, cherchant +comme quelqu'un qui brûle de voir et se détournant comme quelqu'un qui +tremble d'avoir vu. + +--Le roi! cria un des huissiers de la chambre. Et dans un flot de +broderies, de dentelles et de lumière, elle vit entrer Louis XVI, dont +le premier regard au seuil du salon fut pour elle. + +Marie-Antoinette se leva et fit trois pas au-devant du roi, qui lui +baisa gracieusement la main. + +--Vous êtes belle aujourd'hui, belle à miracle, madame! dit-il. + +Elle sourit tristement, et, encore une fois, chercha d'un oeil vague au +milieu de la foule ce point inconnu que nous avons dit qu'elle +cherchait. + +--Nos jeunes époux ne sont-ils pas là? demanda le roi. Midi va sonner, +ce me semble. + +--Sire, répondit la reine avec un effort tellement violent que son rouge +se gerça sur ses joues et tomba par places, monsieur de Charny seul est +arrivé; il attend, dans la galerie, que Votre Majesté lui ordonne +d'entrer. + +--Charny!... dit le roi sans remarquer le silence expressif qui avait +succédé aux paroles de la reine; Charny est là? Qu'il vienne! qu'il +vienne! + +Quelques gentilshommes se détachèrent pour aller au-devant de monsieur +de Charny. + +La reine appuya nerveusement ses doigts sur son coeur et se rassit, +tournant le dos à la porte. + +--Vraiment, c'est qu'il est midi, répéta le roi, la mariée devrait être +ici. + +Comme le roi prononçait ces paroles, monsieur de Charny parut à l'entrée +du salon; il entendit les derniers mots du roi, et répondit aussitôt: + +--Que Votre Majesté veuille bien excuser le retard involontaire de +mademoiselle de Taverney; depuis la mort de son père, elle n'a pas +quitté le lit. C'est aujourd'hui qu'elle se lève pour la première fois, +et elle serait déjà rendue aux ordres du roi sans un évanouissement qui +vient de la prendre. + +--Cette chère enfant aimait tant son père! dit tout haut le roi; mais +comme elle trouve un bon mari, nous espérons qu'elle se consolera. + +La reine écouta, ou plutôt elle entendit sans faire un mouvement. +Quiconque l'eût suivie des yeux tandis que Charny parlait, eût vu le +sang se retirer, comme un niveau qui baisse, de son front à son coeur. + +Le roi, remarquant l'affluence de noblesse et de clergé qui remplissait +le salon, leva tout à coup la tête. + +--Monsieur de Breteuil, dit-il, avez-vous expédié cet ordre de +bannissement pour Cagliostro? + +--Oui, sire, répliqua humblement le ministre. + +Un souffle d'oiseau qui dort eût troublé le silence de l'assemblée. + +--Et cette La Motte, qui se dit de Valois, continua le roi d'une voix +forte, est-ce qu'on ne la marque pas aujourd'hui? + +--En ce moment, sire, répliqua le garde des Sceaux, ce doit être fait. + +L'oeil de la reine étincela. Un murmure qui voulait être approbatif +circula dans le salon. + +--Cela contrariera monsieur le cardinal, de savoir qu'on a marqué sa +complice, poursuivit Louis XVI avec une ténacité de rigueur qu'on +n'avait jamais reconnue en lui avant cette affaire. + +Et sur ce mot _sa complice_, adressé à un accusé que le parlement venait +d'absoudre, sur ce mot qui flétrissait l'idole des Parisiens, sur ce mot +qui condamnait comme voleur et faussaire un des premiers princes de +l'église, un des premiers princes français, le roi, comme s'il eût +envoyé un défi solennel au clergé, aux nobles, aux parlements, au +peuple, pour soutenir l'honneur de sa femme, le roi promena autour de +lui un oeil flamboyant de cette colère et de cette majesté que nul +n'avait senties en France depuis que les yeux de Louis XIV s'étaient +fermés pour l'éternel sommeil. + +Pas un murmure, pas une parole d'assentiment n'accueillirent cette +vengeance que le roi tirait de tous ceux qui avaient conspiré à +déshonorer la monarchie. Alors il s'approcha de la reine qui lui tendait +les deux mains avec l'effusion d'une reconnaissance profonde. + +À ce moment parurent à l'extrémité de la galerie mademoiselle de +Taverney, blanche d'habits comme une fiancée, blanche de visage comme un +spectre, et Philippe de Taverney, son frère, qui lui donnait la main. + +Andrée s'avançait à pas rapides, les regards troublés, le sein haletant; +elle ne voyait pas, elle n'entendait pas; la main de son frère lui +donnait la force, le courage, et lui imprimait la direction. + +La foule des courtisans sourit sur le passage de la fiancée. Toutes les +femmes prirent place derrière la reine, tous les hommes se rangèrent +derrière le roi. + +Le bailli de Suffren, tenant par la main Olivier de Charny, vint +au-devant d'Andrée et de son frère, les salua et se confondit dans le +groupe des amis particuliers et des parents. + +Philippe continua son chemin sans que son oeil eût rencontré celui +d'Olivier, sans que la pression de ses doigts avertît Andrée qu'elle +devait lever la tête. + +Parvenu en face du roi, il serra la main de sa soeur, et celle-ci, comme +une morte galvanisée, ouvrit ses grands yeux et vit Louis XVI qui lui +souriait avec bonté. + +Elle salua au milieu du murmure des assistants, qui applaudissaient +ainsi à sa beauté. + +--Mademoiselle, dit le roi en lui prenant la main, vous avez dû attendre +la fin de votre deuil pour épouser monsieur de Charny; peut-être, si je +ne vous eusse demandé de hâter le mariage, votre futur époux, malgré son +impatience, vous eût-il permis de prendre encore un mois de délai; car +vous souffrez, dit-on, et j'en suis affligé; mais je me dois d'assurer +le bonheur des bons gentilshommes qui me servent comme monsieur de +Charny; si vous ne l'eussiez épousé aujourd'hui, je n'assistais pas à +votre mariage, partant demain pour voyager en France avec la reine. +Ainsi, j'aurai le plaisir de signer votre contrat aujourd'hui, et de +vous voir mariée dans ma chapelle. Saluez la reine, mademoiselle, et +remerciez-la; car Sa Majesté a été toute bonne pour vous. + +En même temps, il mena lui-même Andrée à Marie-Antoinette. + +Celle-ci s'était dressée les genoux tremblants, les mains glacées. Elle +n'osa point lever ses yeux, et vit seulement quelque chose de blanc qui +s'approchait et s'inclinait devant elle. + +C'était la robe de mariage d'Andrée. + +Le roi rendit aussitôt la main de la fiancée à Philippe, donna la sienne +à Marie-Antoinette, et d'une voix haute: + +--À la chapelle, messieurs, dit-il. + +Toute cette foule passa silencieusement derrière Leurs Majestés pour +aller prendre ses places. + +La messe commença aussitôt. La reine l'écouta courbée sur son prie-Dieu, +la tête ensevelie dans ses mains. Elle pria de toute son âme, de toutes +ses forces; elle envoya vers le ciel des voeux si ardents que le souffle +de ses lèvres dévora la trace de ses larmes. + +Monsieur de Charny, pâle et beau, sentant sur lui le poids de tous les +regards, fut calme et brave comme il avait été à son bord, au milieu des +tourbillons de flammes et des ouragans de la mitraille anglaise; +seulement il souffrit bien plus. + +Philippe, l'oeil attaché sur sa soeur, qu'il voyait tressaillir et +chanceler, semblait prêt à lui porter secours d'un mot, d'un geste de +consolation ou d'amitié. + +Mais Andrée ne se démentit pas, demeura la tête haute, respirant à +chaque minute son flacon de sels, mourante et vacillante comme la flamme +d'une cire, mais debout et persévérant à vivre par la force de sa +volonté. + +Celle-ci n'adressa point de prières au ciel, celle-ci ne fit point de +voeux pour l'avenir, elle n'avait rien à espérer, rien à craindre; elle +n'était rien aux hommes, rien à Dieu. + +Quand le prêtre parlait, quand la cloche sacrée tintait, quand +s'accomplissait autour d'elle le mystère divin: + +«Suis-je seulement une chrétienne, moi? se disait Andrée. Suis-je un +être comme les autres, une créature pareille aux autres? M'as-tu faite +pour la pitié, toi qu'on appelle Dieu souverain, arbitre de toutes +choses? Toi qu'on dit juste par excellence et qui m'as toujours punie +sans que j'eusse jamais péché! Toi qu'on dit le Dieu de paix et d'amour, +et à qui je dois de vivre dans le trouble, les colères, les vengeances +sanglantes! Toi à qui je dois d'avoir pour mon plus mortel ennemi le +seul homme que j'eusse aimé! + +«Non, continua-t-elle, non, les choses de ce monde et les lois de Dieu +ne me regardent pas! Sans doute ai-je été maudite avant de naître, et +mise en naissant hors la loi de l'humanité.» + +Puis, revenant à son passé douloureux: + +--Étrange! étrange! murmurait-elle. Il y a là, près de moi, un homme +dont le nom seul prononcé me faisait mourir de bonheur. Si cet homme fût +venu me demander pour moi-même, j'eusse été forcée de me rouler à ses +pieds, de lui demander pardon pour _ma faute d'autrefois_, pour votre +faute, mon Dieu! Et cet homme que j'adorais m'eût peut-être repoussée. +Voilà qu'aujourd'hui cet homme m'épouse, et c'est lui qui viendra me +demander pardon à genoux! Étrange! oh! oui, oui, bien étrange! + +À ce moment, la voix de l'officiant frappa son oreille. Elle disait: + +--Jacques-Olivier de Charny, prenez-vous pour épouse Marie-Andrée de +Taverney? + +--Oui, répondit d'une voix ferme Olivier. + +--Et vous, Marie-Andrée de Taverney, prenez-vous pour époux +Jacques-Olivier de Charny? + +--Oui!... répondit Andrée avec une intonation presque sauvage qui fit +frissonner la reine et tressaillir plus d'une femme dans l'auditoire. + +Alors Charny passa l'anneau d'or au doigt de sa femme, et cet anneau +glissa sans qu'Andrée eût senti la main qui le lui offrait. + +Bientôt le roi se leva. La messe était finie. Tous les courtisans +vinrent saluer dans la galerie les deux époux. + +Monsieur de Suffren avait pris en revenant la main de sa nièce; il lui +promettait, au nom d'Olivier, le bonheur qu'elle méritait d'avoir. + +Andrée remercia le bailli sans se dérider un seul moment, et pria +seulement son oncle de la conduire promptement au roi, pour qu'elle le +remerciât, car elle se sentait faible. + +En même temps, une pâleur effrayante envahit son visage. + +Charny la vit de loin, sans oser s'approcher d'elle. + +Le bailli traversa le grand salon, mena Andrée au roi, qui la baisa sur +le front et lui dit: + +--Madame la comtesse, passez chez la reine; Sa Majesté veut vous faire +son présent de noces. + +Puis, sur ces mots qu'il croyait être pleins de gracieuseté, le roi se +retira suivi de toute la cour, laissant la nouvelle mariée éperdue, +désespérée, au bras de Philippe. + +Oh! murmura-t-elle, c'en est trop! c'en est trop, Philippe! Il me +semblait pourtant avoir assez supporté!... + +--Courage, dit tout bas Philippe; encore cette épreuve, ma soeur. + +--Non, non, répondit Andrée, je ne le pourrais pas. Les forces d'une +femme sont limitées; peut-être ferai-je ce qu'on me demande; mais, +songez-y, Philippe, si _elle_ me parle, si _elle_ me complimente, j'en +mourrai! + +--Vous mourrez s'il le faut, ma chère soeur, dit le jeune homme, et +alors vous serez plus heureuse que moi, car je voudrais être mort! + +Il prononça ces mots d'un accent tellement sombre et douloureux, +qu'Andrée, comme si elle eût été déchirée par un aiguillon, s'élança en +avant et pénétra chez la reine. + +Olivier la vit passer; il se rangea le long des tapisseries pour ne +point effleurer sa robe au passage. + +Il demeura seul dans le salon avec Philippe, baissant la tête comme son +beau-frère, et attendant le résultat de cet entretien que la reine +allait avoir avec Andrée. + +Celle-ci trouva Marie-Antoinette dans son grand cabinet. + +Malgré la saison, au mois de juin, la reine s'était fait allumer du feu; +elle était assise dans son fauteuil, la tête renversée en arrière, les +yeux fermés, les mains jointes comme une morte. + +Elle grelottait. + +Madame de Misery, qui avait introduit Andrée, tira les portières, ferma +les portes et sortit de l'appartement. + +Andrée, debout, tremblante d'émotion et de colère, tremblante aussi de +faiblesse, attendait les yeux baissés qu'une parole vînt à son coeur. +Elle attendait la voix de la reine comme le condamné attend la hache qui +doit lui trancher la vie. + +Assurément, si Marie-Antoinette eût ouvert la bouche en ce moment, +Andrée, brisée comme elle l'était, eût succombé avant de comprendre ou +de répondre. + +Une minute, un siècle de cette épouvantable souffrance, s'écoula avant +que la reine eût fait un mouvement. + +Enfin elle se leva en s'appuyant les deux mains sur les bras de son +fauteuil, et prit sur la table un papier, que ses doigts vacillants +laissèrent échapper plusieurs fois. + +Puis, marchant comme une ombre, sans qu'on entendît d'autre bruit que le +froissement de sa robe sur le tapis, elle vint, le bras étendu vers +Andrée, et lui remit le papier sans prononcer une parole. + +Entre ces deux coeurs, la parole était superflue: la reine n'avait pas +besoin de provoquer l'intelligence d'Andrée; Andrée ne pouvait douter un +moment de la grandeur d'âme de la reine. + +Toute autre eût supposé que Marie-Antoinette lui offrait un riche +douaire, ou la signature d'un acte de propriété, ou le brevet de quelque +charge à la cour. + +Andrée devina que le papier contenait autre chose. Elle le prit, et sans +bouger de la place qu'elle occupait, elle se mit à le lire. + +Le bras de Marie-Antoinette retomba. Ses yeux se levèrent lentement sur +Andrée. + +«Andrée, avait écrit la reine, vous m'avez sauvée. Mon honneur me vient +de vous, ma vie est à vous. Au nom de cet honneur qui vous coûte si +cher, je vous jure que vous pouvez m'appeler votre soeur. Essayez, vous +ne me verrez pas rougir. + +«Je remets cet écrit entre vos mains; c'est le gage de ma +reconnaissance; c'est la dot que je vous donne. + +«Votre coeur est le plus noble de tous les coeurs; il me saura gré du +présent que je vous offre. + + + «Signé: MARIE-ANTOINETTE DE LORRAINE D'AUTRICHE» + + +Andrée, à son tour, regarda la reine. Elle la vit les yeux mouillés de +larmes, la tête alourdie, attendant une réponse. + +Elle traversa lentement la chambre, alla brûler au feu presque éteint le +billet de la reine, et, saluant profondément, sans articuler une +syllabe, elle sortit du cabinet. + +Marie-Antoinette fit un pas pour l'arrêter, pour la suivre; mais +l'inflexible comtesse, laissant la porte ouverte, alla retrouver son +frère dans le salon voisin. + +Philippe appela Charny, lui prit la main, qu'il mit dans celle d'Andrée, +tandis que sur le seuil du cabinet, derrière la portière, qu'elle +écartait de son bras, la reine assistait à cette scène douloureuse. + +Charny s'en alla comme le fiancé de la mort que sa livide fiancée +emmène; il s'en alla, regardant en arrière la pâle figure de +Marie-Antoinette qui, de pas en pas, le vit disparaître pour toujours. + +Elle le croyait, du moins. + +À la porte du château, deux chaises de voyage attendaient. Andrée monta +dans la première. Et comme Charny se préparait à la suivre.... + +--Monsieur, dit la nouvelle comtesse, vous partez, je crois, pour la +Picardie. + +--Oui, madame, répondit Charny. + +--Et moi, je pars pour le pays où ma mère est morte, monsieur le comte. +Adieu. + +Charny s'inclina sans répondre. Les chevaux emportèrent Andrée seule. + +--Restez-vous avec moi pour m'annoncer que vous êtes mon ennemi? dit +alors Olivier à Philippe. + +--Non, monsieur le comte, répliqua celui-ci; vous n'êtes pas mon ennemi, +puisque vous êtes mon beau-frère. + +Olivier lui tendit la main, monta à son tour dans la seconde voiture et +partit. + +Philippe, resté seul, tordit un moment ses bras avec l'angoisse du +désespoir, et d'une voix étouffée: + +--Mon Dieu, dit-il, à ceux qui font leur devoir sur la terre, +réservez-vous un peu de joie dans le ciel? De la joie, reprit-il +assombri en regardant une dernière fois vers le château; je parle de +joie!... À quoi bon! Ceux-là seuls doivent espérer une autre vie qui +retrouveront là-haut les coeurs qui les aimaient. Personne ne m'aima +ici-bas, moi; je n'ai pas même comme eux la douceur de désirer la mort. + +Puis, il lança vers les cieux un regard sans fiel, un doux reproche de +chrétien dont la foi chancelle, et disparut, comme Andrée, comme Charny, +dans le dernier tourbillon de cet orage qui venait de déraciner un +trône, en broyant tant d'honneurs et tant d'amours! + +FIN. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME II *** + +***** This file should be named 18200-8.txt or 18200-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18200/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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