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+Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Collier de la Reine, Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18200]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME II ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+Alexandre Dumas
+
+LE COLLIER DE LA REINE
+
+Tome II
+
+(1849-1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Chapitre XLVIII Jeanne protégée.
+Chapitre XLIX Le portefeuille de la reine.
+Chapitre L Où l'on retrouve le docteur Louis.
+Chapitre LI _Aegri somnia_.
+Chapitre LII Où il est démontré que l'autopsie du coeur est plus
+ difficile que celle du corps.
+Chapitre LIII Délire.
+Chapitre LIV Convalescence.
+Chapitre LV Deux coeurs saignants.
+Chapitre LVI Un ministre des finances.
+Chapitre LVII Illusions retrouvées. Secret perdu.
+Chapitre LVIII Le débiteur et le créancier.
+Chapitre LIX Comptes de ménage.
+Chapitre LX Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme.
+Chapitre LXI Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine.
+Chapitre LXII La prisonnière.
+Chapitre LXIII L'observatoire.
+Chapitre LXIV Les deux voisines.
+Chapitre LXV Le rendez-vous.
+Chapitre LXVI La main de la reine.
+Chapitre LXVII Femme et reine.
+Chapitre LXVIII Femme et démon.
+Chapitre LXIX La nuit.
+Chapitre LXX Le congé.
+Chapitre LXXI La jalousie du cardinal
+Chapitre LXXII La fuite.
+Chapitre LXXIII La lettre et le reçu.
+Chapitre LXXIV Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.
+Chapitre LXXV Escrime et diplomatie.
+Chapitre LXXVI Gentilhomme, cardinal et reine.
+Chapitre LXXVII Explications.
+Chapitre LXXVIII L'arrestation.
+Chapitre LXXIX Les procès-verbaux.
+Chapitre LXXX Une dernière accusation.
+Chapitre LXXXI La demande en mariage.
+Chapitre LXXXII Saint-Denis.
+Chapitre LXXXIII Un coeur mort.
+Chapitre LXXXIV Où il est expliqué pourquoi le baron engraissait.
+Chapitre LXXXV Le père et la fiancée.
+Chapitre LXXXVI Après le dragon, la vipère.
+Chapitre LXXXVII Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant
+ chasser le lièvre fut chassé lui-même par les agents de monsieur de
+ Crosne.
+Chapitre LXXXVIII Les tourtereaux sont mis en cage.
+Chapitre LXXXIX La bibliothèque de la reine.
+Chapitre XC Le cabinet du lieutenant de police.
+Chapitre XCI Les interrogatoires.
+Chapitre XCII Dernier espoir perdu.
+Chapitre XCIII Le baptême du petit Beausire.
+Chapitre XCIV La sellette.
+Chapitre XCV D'une grille et d'un abbé.
+Chapitre XCVI L'arrêt.
+Chapitre XCVII L'exécution.
+Chapitre XCVIII Le mariage.
+
+
+
+
+Chapitre XLVIII
+
+Jeanne protégée
+
+
+Maîtresse d'un pareil secret, riche d'un pareil avenir, étayée de deux
+appuis si considérables, Jeanne se sentit forte à lever le monde. Elle
+se donna quinze jours de délai pour commencer de mordre pleinement à la
+grappe savoureuse que la fortune suspendait au-dessus de son front.
+
+Paraître à la cour non plus comme une solliciteuse, non plus comme la
+pauvre mendiante retirée par madame de Boulainvilliers, mais comme une
+descendante des Valois, riche de cent mille livres de rente, avoir un
+mari duc et pair, s'appeler la favorite de la reine, et, par ce temps
+d'intrigues et d'orages, gouverner l'état en gouvernant le roi par
+Marie-Antoinette, voilà tout simplement le panorama qui se déroula
+devant l'inépuisable imagination de la comtesse de La Motte.
+
+Le jour venu, elle ne fit qu'un bond jusqu'à Versailles. Elle n'avait
+pas de lettre d'audience; mais sa foi en sa fortune était devenue telle
+que Jeanne ne doutait plus de voir fléchir l'étiquette devant son désir.
+
+Et elle avait raison.
+
+Tous ces officieux de cour, si fort empressés de deviner les goûts du
+maître, avaient remarqué déjà combien Marie-Antoinette prenait de
+plaisir dans la société de la jolie comtesse.
+
+C'en fut assez pour qu'à son arrivée un huissier intelligent, jaloux de
+se faire bien venir, allât se placer sur le passage de la reine qui
+venait de la chapelle, et là, comme par hasard, prononçât devant le
+gentilhomme de service ces mots:
+
+--Monsieur, comment faire pour madame la comtesse de La Motte-Valois,
+qui n'a pas de lettre d'audience?
+
+La reine causait bas avec madame de Lamballe. Le nom de Jeanne,
+adroitement lancé par cet homme, l'arrêta dans sa conversation.
+
+Elle se retourna.
+
+--Ne dit-on pas, demanda-t-elle, qu'il y a là madame de La Motte-Valois?
+
+--Je crois que oui, Votre Majesté, répliqua le gentilhomme.
+
+--Qui dit cela?
+
+--Cet huissier, madame.
+
+L'huissier s'inclina modestement.
+
+--Je recevrai madame de La Motte-Valois, fit la reine qui continua sa
+route.
+
+Puis en se retirant:
+
+--Vous la conduirez dans le cabinet des bains, dit-elle.
+
+Et elle passa.
+
+Jeanne, à qui cet homme raconta simplement ce qu'il venait de faire,
+porta tout de suite la main à sa bourse, mais l'huissier l'arrêta par un
+sourire.
+
+--Madame la comtesse, veuillez, je vous prie, dit-il, accumuler cette
+dette; vous pourrez bientôt me la payer avec de meilleurs intérêts.
+
+Jeanne remit l'argent dans sa poche.
+
+--Vous avez raison, mon ami, merci.
+
+Pourquoi, se dit-elle, ne protégerais-je pas un huissier qui m'a
+protégée? J'en fais autant pour un cardinal.
+
+Jeanne se trouva bientôt en présence de sa souveraine.
+
+Marie-Antoinette était sérieuse, peu disposée en apparence, peut-être
+même par cela qu'elle avait trop favorisé la comtesse avec une réception
+inespérée.
+
+Au fond, pensa l'amie de monsieur de Rohan, la reine se figure que je
+vais encore mendier.... Avant que j'aie prononcé vingt mots, elle se sera
+déridée ou m'aura fait jeter à la porte.
+
+--Madame, dit la reine, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de parler
+au roi.
+
+--Ah! madame, Votre Majesté n'a été que trop bonne déjà pour moi, et je
+n'attends rien de plus. Je venais....
+
+--Pourquoi venez-vous? dit la reine habile à saisir les transitions.
+Vous n'aviez pas demandé audience. Il y a urgence peut-être... pour
+vous?
+
+--Urgence... oui, madame; mais pour moi... non.
+
+--Pour moi, alors.... Voyons, parlez, comtesse.
+
+Et la reine conduisit Jeanne dans la salle des bains, où ses femmes
+l'attendaient.
+
+La comtesse, voyant autour de la reine tout ce monde, ne commençait pas
+la conversation.
+
+La reine, une fois au bain, renvoya ses femmes.
+
+--Madame, dit Jeanne, Votre Majesté me voit bien embarrassée.
+
+--Comment cela? Je vous le disais bien.
+
+--Votre Majesté sait, je crois le lui avoir dit, toute la grâce que met
+monsieur le cardinal de Rohan à m'obliger?
+
+La reine fronça le sourcil.
+
+--Je ne sais, dit-elle.
+
+--Je croyais....
+
+--N'importe... dites.
+
+--Eh bien! madame, Son Éminence me fit l'honneur avant-hier de me rendre
+visite.
+
+--Ah!
+
+--C'était pour une bonne oeuvre que je préside.
+
+--Très bien, comtesse, très bien. Je donnerai aussi... à votre bonne
+oeuvre.
+
+--Votre Majesté se méprend. J'ai eu l'honneur de lui dire que je ne
+demandais rien. Monsieur le cardinal, selon sa coutume, me parla de la
+bonté de la reine, de sa grâce inépuisable.
+
+--Et demanda que je protégeasse ses protégés?
+
+--D'abord! Oui, Votre Majesté.
+
+--Je le ferai, non pour monsieur le cardinal, mais pour les malheureux
+que j'accueille toujours bien, de quelque part qu'ils viennent.
+Seulement, dites à Son Éminence que je suis fort gênée.
+
+--Hélas! madame, voilà bien ce que je lui dis, et de là vient l'embarras
+que je signalais à la reine.
+
+--Ah! ah!
+
+--J'exprimai à monsieur le cardinal toute la charité si ardente dont
+s'emplit le coeur de Votre Majesté à l'annonce d'une infortune
+quelconque, toute la générosité qui fait vider incessamment la bourse de
+la reine, trop étroite toujours.
+
+--Bien! bien!
+
+--Tenez, monseigneur, lui dis-je, comme exemple, Sa Majesté se rend
+esclave de ses propres bontés. Elle se sacrifie à ses pauvres. Le bien
+qu'elle fait lui tourne à mal, et là-dessus je m'accusai moi-même.
+
+--Comment cela, comtesse, dit la reine, qui écoutait, soit que Jeanne
+eût su la prendre par son faible, soit que l'esprit distingué de
+Marie-Antoinette sentît sous la longueur de ce préambule un vif intérêt,
+résultant pour elle de la préparation.
+
+--Je dis, madame, que Votre Majesté m'avait donné une forte somme
+quelques jours avant; que mille fois, au moins, cela était arrivé depuis
+deux ans à la reine, et que si la reine eût été moins sensible, moins
+généreuse, elle aurait deux millions en caisse, grâce auxquels nulle
+considération ne l'empêcherait de se donner ce beau collier de diamants,
+si noblement, si courageusement, mais, permettez-moi de le dire, madame,
+si injustement repoussé.
+
+La reine rougit et se remit à regarder Jeanne. Évidemment la conclusion
+se renfermait dans la dernière phrase. Y avait-il piège? Y avait-il
+seulement flagornerie? Certes, la question étant ainsi posée, il ne
+pouvait manquer d'y avoir danger pour une reine. Mais Sa Majesté
+rencontra sur le visage de Jeanne tant de douceur, de candide
+bienveillance, tant de vérité pure, que rien n'accusait une pareille
+physionomie d'être perfide ou adulatrice.
+
+Et comme la reine elle-même avait une âme pleine de vraie générosité, et
+que dans la générosité, il y a toujours la force, dans la force toujours
+la solide vérité, alors Marie-Antoinette, poussant un soupir:
+
+--Oui, dit-elle, le collier est beau; il était beau, veux-je dire, et je
+suis bien aise qu'une femme de goût me loue de l'avoir repoussé.
+
+--Si vous saviez, madame, s'écria Jeanne, coupant à propos la phrase,
+comme on finit par connaître les sentiments des gens lorsqu'on porte
+intérêt à ceux que ces gens aiment!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, madame, qu'en apprenant votre héroïque sacrifice du
+collier, je vis monsieur de Rohan pâlir.
+
+--Pâlir!
+
+--En un moment ses yeux se remplirent de larmes. Je ne sais, madame,
+s'il est vrai que monsieur de Rohan soit un bel homme et un seigneur
+accompli, ainsi que beaucoup le prétendent; ce que je sais, c'est qu'en
+ce moment, sa figure, éclairée par le feu de son âme, et toute sillonnée
+de larmes provoquées par votre généreux désintéressement, que dis-je?
+par votre privation sublime, cette figure-là ne sortira jamais de mon
+souvenir.
+
+La reine s'arrêta un moment à faire tomber l'eau du bec de cygne doré
+qui plongeait sur sa baignoire de marbre.
+
+--Eh bien! comtesse, dit-elle, puisque monsieur de Rohan vous a paru si
+beau et si accompli que vous venez de le dire, je ne vous engage pas à
+le lui laisser voir. C'est un prélat mondain, un pasteur qui prend la
+brebis autant pour lui-même que pour le Seigneur.
+
+--Oh! madame.
+
+--Eh bien! quoi? Est-ce que je le calomnie? N'est-ce pas là sa
+réputation? Ne s'en fait-il pas une sorte de gloire? Ne le voyez-vous
+pas, aux jours de cérémonie, agiter ses belles mains en l'air, elles
+sont belles, c'est vrai, pour les rendre plus blanches, et sur ses
+mains, étincelant de la bague pastorale, les dévotes fixant des yeux
+plus brillants que le diamant du cardinal?
+
+Jeanne s'inclina.
+
+--Les trophées du cardinal, poursuivit la reine, emportée, sont
+nombreux. Quelques-uns ont fait scandale. Le prélat est un amoureux
+comme ceux de la Fronde. Le loue qui voudra pour cela, je me récuse,
+allez.
+
+--Eh bien! madame, fit Jeanne mise à l'aise par cette familiarité, comme
+aussi par la situation toute physique de son interlocutrice, je ne sais
+pas si monsieur le cardinal pensait aux dévotes quand il me parlait si
+ardemment des vertus de Votre Majesté; mais tout ce que je sais, c'est
+que ses belles mains, au lieu d'être en l'air, s'appuyaient sur son
+coeur.
+
+La reine secoua la tête en riant forcément.
+
+«Oui-da! pensa Jeanne, est-ce que les choses iraient mieux que nous ne
+le croyions? Est-ce que le dépit serait notre auxiliaire? Oh! nous
+aurions trop de facilités alors.»
+
+La reine reprit vite son air noble et indifférent.
+
+--Continuez, dit-elle.
+
+--Votre Majesté me glace; cette modestie qui lui fait repousser même la
+louange....
+
+--Du cardinal! Oh! oui.
+
+--Mais pourquoi, madame?
+
+--Parce qu'elle m'est suspecte, comtesse.
+
+--Il ne m'appartient pas, répliqua Jeanne avec le plus profond respect,
+de défendre celui qui a été assez malheureux pour être tombé dans la
+disgrâce de Votre Majesté; n'en doutons pas un moment, celui-là est bien
+coupable, puisqu'il a déplu à la reine.
+
+--Monsieur de Rohan ne m'a pas déplu; il m'a offensée. Mais je suis
+reine et chrétienne; et doublement portée, par conséquent, à oublier les
+offenses.
+
+Et la reine dit ces paroles avec cette majestueuse bonté qui
+n'appartient qu'à elle.
+
+Jeanne se tut.
+
+--Vous ne dites plus rien?
+
+--Je serais suspecte à Votre Majesté, j'encourrais sa disgrâce, son
+blâme, en exprimant une opinion qui froisserait la sienne.
+
+--Vous pensez le contraire de ce que je pense à l'égard du cardinal?
+
+--Diamétralement, madame.
+
+--Vous ne parleriez pas ainsi le jour où vous sauriez ce que le prince
+Louis a fait contre moi.
+
+--Je sais seulement ce que je l'ai vu faire pour le service de Votre
+Majesté.
+
+--Des galanteries?
+
+Jeanne s'inclina.
+
+--Des politesses, des souhaits, des compliments? continua la reine.
+
+Jeanne se tut.
+
+--Vous avez pour monsieur de Rohan une amitié vive, comtesse; je ne
+l'attaquerai plus devant vous.
+
+Et la reine se mit à rire.
+
+--Madame, répondit Jeanne, j'aimais mieux votre colère que votre
+raillerie. Ce que ressent monsieur le cardinal pour Votre Majesté est un
+sentiment tellement respectueux, que, j'en suis sûre, s'il voyait la
+reine rire de lui, il mourrait.
+
+--Oh! oh! il a donc bien changé.
+
+--Mais Votre Majesté me faisait l'honneur de me dire l'autre jour que,
+depuis dix ans déjà, monsieur de Rohan était passionnément....
+
+--Je plaisantais, comtesse, dit sévèrement la reine.
+
+Jeanne, réduite au silence, parut à la reine résignée à ne plus lutter,
+mais Marie-Antoinette se trompait bien. Pour ces femmes, nature de tigre
+et de serpent, le moment où elles se replient est toujours le prélude de
+l'attaque; le repos concentré précède l'élan.
+
+--Vous parlez de ces diamants, fit imprudemment la reine. Avouez que
+vous y avez pensé.
+
+--Jour et nuit, madame, dit Jeanne avec la joie d'un général qui voit
+faire sur le champ de bataille une faute décisive à son ennemi. Ils sont
+si beaux, ils iront si bien à Votre Majesté.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, madame, oui, à Votre Majesté.
+
+--Mais ils sont vendus?
+
+--Oui, ils sont vendus.
+
+--À l'ambassadeur de Portugal?
+
+Jeanne secoua doucement la tête.
+
+--Non? fit la reine avec joie.
+
+--Non, madame.
+
+--À qui donc?
+
+--Monsieur de Rohan les a achetés.
+
+La reine fit un bond, et, tout à coup refroidie:
+
+--Ah! fit-elle.
+
+--Tenez, madame, dit Jeanne avec une éloquence pleine de fougue et
+d'entraînement, ce que fait monsieur de Rohan est superbe; c'est un
+moment de générosité, de bon coeur; c'est un beau mouvement; une âme
+comme celle de Votre Majesté ne peut s'empêcher de sympathiser avec tout
+ce qui est bon et sensible. À peine monsieur de Rohan a-t-il su par moi,
+je l'avoue, la gêne momentanée de Votre Majesté:
+
+«--Comment! s'est-il écrié, la reine de France se refuse ce que n'oserait
+se refuser une femme de fermier général? Comment! la reine peut
+s'exposer à voir un jour madame Necker parée de ces diamants?
+
+«Monsieur de Rohan ignorait encore que l'ambassadeur de Portugal les eût
+marchandés. Je le lui appris. Son indignation redoubla.
+
+«--Ce n'est plus, dit-il, une question de plaisir à faire à la reine,
+c'est une question de dignité royale. Je connais l'esprit des cours
+étrangères--vanité, ostentation--, on y rira de la reine de France, qui
+n'a plus d'argent pour satisfaire un goût légitime; et moi, je
+souffrirais qu'on raillât la reine de France! Non, jamais.
+
+«Et il m'a quittée brusquement. Une heure après, je sus qu'il avait
+acheté les diamants.
+
+--Quinze cent mille livres?
+
+--Seize cent mille livres.
+
+--Et quelle a été son intention en les achetant?
+
+--Que, puisqu'ils ne pouvaient être à Votre Majesté, ils ne fussent pas
+du moins à une autre femme.
+
+--Et vous êtes sûre que ce n'est pas pour en faire hommage à quelque
+maîtresse que monsieur de Rohan a acheté ce collier?
+
+--Je suis sûre que c'est pour l'anéantir plutôt que de le voir briller à
+un autre col qu'à celui de la reine.
+
+Marie-Antoinette réfléchit, et sa noble physionomie laissa voir sans
+nuage tout ce qui se passait dans son âme.
+
+--Ce qu'a fait là monsieur de Rohan est bien, dit-elle; c'est un trait
+noble et d'un dévouement délicat.
+
+Jeanne absorbait ardemment ces paroles.
+
+--Vous remercierez donc monsieur de Rohan, continua la reine.
+
+--Oh! oui, madame.
+
+--Vous ajouterez que l'amitié de monsieur de Rohan m'est prouvée, et que
+moi, en honnête homme, ainsi que le dit Catherine[1], j'accepte tout de
+l'amitié, à charge de revanche. Aussi, j'accepte, non pas le don de
+monsieur de Rohan....
+
+ [Note 1: Catherine II de Russie.]
+
+--Quoi donc, alors?
+
+--Mais son avance.... Monsieur de Rohan a bien voulu avancer son argent
+ou son crédit, pour me faire plaisir. Je le rembourserai. Boehmer avait
+demandé du comptant, je crois?
+
+--Oui, madame.
+
+--Combien, deux cent mille livres?
+
+--Deux cent cinquante mille livres.
+
+--C'est le trimestre de la pension que me fait le roi. On me l'a envoyé
+ce matin, d'avance, je le sais, mais enfin on me l'a envoyé.
+
+La reine sonna rapidement ses femmes qui l'habillèrent, après l'avoir
+enveloppée de fines batistes chauffées.
+
+Restée seule avec Jeanne, et réinstallée dans sa chambre, elle dit à la
+comtesse:
+
+--Ouvrez, je vous prie, ce tiroir.
+
+--Le premier?
+
+--Non, le second. Vous voyez un portefeuille?
+
+--Le voici, madame.
+
+--Il renferme deux cent cinquante mille livres. Comptez-les.
+
+Jeanne obéit.
+
+--Portez-les au cardinal. Remerciez-le encore. Dites-lui que chaque mois
+je m'arrangerai pour payer ainsi. On réglera les intérêts. De cette
+façon, j'aurai le collier qui me plaisait tant, et si je me gêne pour le
+payer, au moins je ne gênerai point le roi.
+
+Elle se recueillit une minute.
+
+--Et j'aurai gagné à cela, continua-t-elle, d'apprendre que j'ai un ami
+délicat qui m'a servie....
+
+Elle attendit encore.
+
+--Et une amie qui m'a devinée, fit-elle, en offrant à Jeanne sa main,
+sur laquelle se précipita la comtesse.
+
+Puis, comme elle allait sortir, après avoir encore hésité: «Comtesse,
+dit-elle tout bas, comme si elle avait peur de ce qu'elle disait, vous
+instruirez monsieur de Rohan qu'il sera bien venu à Versailles, et que
+j'ai des remerciements à lui faire.»
+
+Jeanne s'élança hors de l'appartement, non pas ivre, mais insensée de
+joie et d'orgueil satisfait.
+
+Elle serrait les billets de caisse comme un vautour sa proie volée.
+
+
+
+
+Chapitre XLIX
+
+Le portefeuille de la reine
+
+
+Cette fortune, au propre et au figuré, que portait Jeanne de Valois, nul
+n'en sentit l'importance plus que les chevaux, qui la ramenèrent de
+Versailles.
+
+Si jamais chevaux pressés de gagner un prix volèrent dans la carrière,
+ce furent ces deux pauvres chevaux de carrosse de louage.
+
+Leur cocher, stimulé par la comtesse, leur fit croire qu'ils étaient les
+légers quadrupèdes du pays d'Élis, et qu'il y avait à gagner deux
+talents d'or pour le maître, triple ration d'orge mondé pour eux.
+
+Le cardinal n'était pas encore sorti, quand madame de La Motte arriva
+chez lui, tout au milieu de son hôtel et de son monde.
+
+Elle se fit annoncer plus cérémonieusement qu'elle n'avait fait chez la
+reine.
+
+--Vous venez de Versailles? dit-il.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+Il la regardait, elle était impénétrable.
+
+Elle vit son frisson, sa tristesse, son malaise: elle n'eut pitié de
+rien.
+
+--Eh bien? fit-il.
+
+--Eh bien! voyons, monseigneur, que désirez-vous? Parlez un peu, afin
+que je ne me fasse pas trop de reproches.
+
+--Ah! comtesse, vous me dites cela d'un air!...
+
+--Attristant, n'est-ce pas?
+
+--Tuant.
+
+--Vous vouliez que je visse la reine?
+
+--Oui.
+
+--Je l'ai vue.
+
+--Vous vouliez qu'elle me laissât parler de vous, elle qui, plusieurs
+fois, avait témoigné son éloignement pour vous et son mécontentement en
+entendant prononcer votre nom?
+
+--Je vois qu'il faut, si j'ai eu ce désir, renoncer à le voir exaucé.
+
+--Non, la reine m'a parlé de vous.
+
+--Ou plutôt vous avez été assez bonne pour lui parler de moi?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et Sa Majesté a écouté?
+
+--Cela mérite explication.
+
+--Ne me dites pas un mot de plus, comtesse, je vois combien Sa Majesté a
+eu de répugnance....
+
+--Non, pas trop.... J'ai osé parler du collier.
+
+--Osé dire que j'ai pensé....
+
+--À l'acheter pour elle, oui.
+
+--Oh! comtesse, c'est sublime! Et elle a écouté?
+
+--Mais oui.
+
+--Vous lui avez dit que je lui offrais ces diamants?
+
+--Elle a refusé net.
+
+--Je suis perdu.
+
+--Refusé d'accepter le don, oui; mais le prêt....
+
+--Le prêt!... Vous auriez tourné si délicatement l'offre?
+
+--Si délicatement, qu'elle a accepté.
+
+--Je prête à la reine, moi!... Comtesse, est-il possible?
+
+--C'est plus que si vous donniez, n'est-ce pas?
+
+--Mille fois.
+
+--Je le pensais bien. Toutefois Sa Majesté accepte.
+
+Le cardinal se leva, puis se rassit. Il vint encore jusqu'à Jeanne, et,
+lui prenant les mains:
+
+--Ne me trompez pas, dit-il, songez qu'avec un mot, vous pouvez faire de
+moi le dernier des hommes.
+
+--On ne joue pas avec des passions, monseigneur; c'est bon avec le
+ridicule; et les hommes de votre rang et de votre mérite ne peuvent
+jamais être ridicules.
+
+--C'est vrai. Alors ce que vous me dites....
+
+--Est l'exacte vérité.
+
+--J'ai un secret avec la reine?
+
+--Un secret... mortel.
+
+Le cardinal courut à Jeanne, et lui serra la main tendrement.
+
+--J'aime cette poignée de main, dit la comtesse, elle est d'un homme à
+un homme.
+
+--Elle est d'un homme heureux à un ange protecteur.
+
+--Monseigneur, n'exagérez rien.
+
+--Oh! si fait, ma joie, ma reconnaissance... jamais....
+
+--Mais vous exagérez l'une et l'autre. Prêter un million et demi à la
+reine, n'est-ce pas cela qu'il vous fallait?
+
+Le cardinal soupira.
+
+--Buckingham eût demandé autre chose à Anne d'Autriche, monseigneur,
+après ses perles semées sur le parquet de la chambre royale.
+
+--Ce que Buckingham a eu, comtesse, je ne veux pas même le souhaiter,
+fût-ce en rêve.
+
+--Vous vous expliquerez de cela, monseigneur, avec la reine, car elle
+m'a donné ordre de vous avertir qu'elle vous verrait avec plaisir à
+Versailles.
+
+L'imprudente n'eut pas plutôt laissé échapper ces mots, que le cardinal
+blanchit comme un adolescent sous le premier baiser d'amour.
+
+Le fauteuil qui se trouvait à sa portée, il le prit en tâtonnant comme
+un homme ivre.
+
+--Ah! ah! pensa Jeanne, c'est encore plus sérieux que je ne croyais;
+j'avais rêvé le duché, la pairie, cent mille livres de rente, j'irai
+jusqu'à la principauté, jusqu'au demi million de rente; car monsieur de
+Rohan ne travaille ni par ambition, ni par avarice, il travaille par
+amour!
+
+Monsieur de Rohan se remit vite. La joie n'est pas une maladie qui dure
+longtemps, et comme c'était un esprit solide, il jugea convenable de
+parler affaire avec Jeanne, afin de lui faire oublier qu'il venait de
+parler amour.
+
+Elle le laissa faire.
+
+--Mon amie, dit-il en serrant Jeanne dans ses bras, que prétend faire la
+reine de ce prêt que vous lui avez supposé?
+
+--Vous me demandez cela parce que la reine est censée n'avoir pas
+d'argent?
+
+--Tout juste.
+
+--Eh bien! elle prétend vous payer comme si elle payait Boehmer, avec
+cette différence que si elle avait acheté de Boehmer, tout Paris le
+saurait, chose impossible depuis le fameux mot du vaisseau, et que si
+elle faisait faire la moue au roi, toute la France ferait la grimace. La
+reine veut donc avoir en détail les diamants, et les payer en détail.
+Vous lui en fournirez l'occasion; vous êtes pour elle un caissier
+discret, un caissier solvable, dans le cas où elle se trouverait
+embarrassée, voilà tout; elle est heureuse et elle paie, n'en demandez
+pas davantage.
+
+--Elle paie. Comment?
+
+--La reine, femme qui comprend tout, sait bien que vous avez des dettes,
+monseigneur; et puis elle est fière, ce n'est pas une amie qui reçoive
+des présents.... Quand je lui ai dit que vous aviez avancé deux cent
+cinquante mille livres....
+
+--Vous le lui avez dit?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--C'était lui rendre tout de suite l'affaire impossible.
+
+--C'était lui procurer le moyen, la raison de l'accepter. Rien pour
+rien, voilà la devise de la reine.
+
+--Mon Dieu!
+
+Jeanne fouilla tranquillement dans sa poche et en tira le portefeuille
+de Sa Majesté.
+
+--Qu'est cela? dit monsieur de Rohan.
+
+--Un portefeuille qui renferme des billets de caisse pour deux cent
+cinquante mille livres.
+
+--Mais....
+
+--Et la reine vous les adresse avec un beau merci.
+
+--Oh!
+
+--Le compte y est. J'ai compté.
+
+--Il s'agit bien de cela.
+
+--Mais que regardez-vous?
+
+--Je regarde ce portefeuille, que je ne vous connaissais pas.
+
+--Il vous plaît. Cependant il n'est ni beau ni riche.
+
+--Il me plaît, je ne sais pourquoi.
+
+--Vous avez bon goût.
+
+--Vous me raillez? En quoi dites-vous que j'ai bon goût?
+
+--Sans doute, puisque vous avez le même goût que la reine.
+
+--Ce portefeuille....
+
+--Était à la reine, monseigneur....
+
+--Y tenez-vous?
+
+--Oh! beaucoup.
+
+Monsieur de Rohan soupira.
+
+--Cela se conçoit, dit-il.
+
+--Cependant, s'il vous faisait plaisir, dit la comtesse avec ce sourire
+qui perd les saints.
+
+--Vous n'en doutez pas, comtesse; mais je ne veux pas vous en priver.
+
+--Prenez-le.
+
+--Comtesse! s'écria le cardinal entraîné par sa joie, vous êtes l'amie
+la plus précieuse, la plus spirituelle, la plus....
+
+--Oui, oui.
+
+--Et c'est entre nous....
+
+--À la vie, à la mort! on dit toujours cela. Non, je n'ai qu'un mérite.
+
+--Lequel donc?
+
+--Celui d'avoir fait vos affaires avec assez de bonheur et avec beaucoup
+de zèle.
+
+--Si vous n'aviez que ce bonheur-là, mon amie, je dirais que je vous
+vaux presque, attendu que moi, tandis que vous alliez à Versailles,
+pauvre chère, j'ai aussi travaillé pour vous.
+
+Jeanne regarda le cardinal avec surprise.
+
+--Oui, une misère, fit-il. Un homme est venu, mon banquier, me proposer
+des actions sur je ne sais quelle affaire de marais à dessécher ou à
+exploiter.
+
+--Ah!
+
+--C'était un profit certain; j'ai accepté.
+
+--Et bien vous fîtes.
+
+--Oh! vous allez voir que je vous place toujours dans ma pensée au
+premier rang.
+
+--Au deuxième, c'est encore plus que je ne mérite. Mais voyons.
+
+--Mon banquier m'a donné deux cents actions, j'en ai pris le quart pour
+vous, les dernières.
+
+--Oh! monseigneur.
+
+--Laissez-moi donc faire. Deux heures après il est revenu. Le fait seul
+du placement de ces actions en ce jour avait déterminé une hausse de
+cent pour cent. Il me donna cent mille livres.
+
+--Belle spéculation.
+
+--Dont voici votre part, chère comtesse, je veux dire chère amie.
+
+Et du paquet de deux cent cinquante mille livres données par la reine,
+il glissa vingt-cinq mille livres dans la main de Jeanne.
+
+--C'est bien, monseigneur, donnant donnant. Ce qui me flatte le plus,
+c'est que vous avez pensé à moi.
+
+--Il en sera toujours de même, répliqua le cardinal en lui baisant la
+main.
+
+--Attendez-vous à la pareille, dit Jeanne.... Monseigneur, à bientôt, à
+Versailles.
+
+Et elle partit, après avoir donné au cardinal la liste des échéances
+choisies par la reine, et dont la première, à un mois de date, faisait
+une somme de cinq cent mille livres.
+
+
+
+
+Chapitre L
+
+Où l'on retrouve le docteur Louis
+
+
+Peut-être nos lecteurs, en se rappelant dans quelle position difficile
+nous avons laissé monsieur de Charny, nous sauront-ils quelque gré de
+les ramener dans cette antichambre des petits appartements de
+Versailles, dans laquelle le brave marin, que ni les hommes ni les
+éléments n'avaient jamais intimidé, avait fui de peur de se trouver mal
+devant trois femmes: la reine, Andrée, madame de La Motte.
+
+Arrivé au milieu de l'antichambre, monsieur de Charny avait en effet
+compris qu'il lui était impossible d'aller plus loin. Il avait, tout
+chancelant, étendu les bras. On s'était aperçu que les forces lui
+manquaient, et l'on était venu à son secours.
+
+C'était alors que le jeune officier s'était évanoui, et au bout de
+quelques instants était revenu à lui, sans se douter que la reine
+l'avait vu, et peut-être fût accourue à lui dans un premier mouvement
+d'inquiétude, si Andrée ne l'eût arrêtée, bien plus encore par une
+jalousie ardente que par un froid sentiment des convenances.
+
+Au reste, bien avait pris à la reine de rentrer dans sa chambre à l'avis
+donné par Andrée, quel que fût le sentiment qui eût dicté cet avis, car
+à peine la porte s'était-elle refermée sur elle, qu'à travers son
+épaisseur elle entendit le cri de l'huissier:
+
+--Le roi!
+
+C'était en effet le roi qui allait de ses appartements à la terrasse, et
+qui voulait, avant le conseil, visiter ses équipages de chasse, qu'il
+trouvait un peu négligés depuis quelque temps.
+
+En entrant dans l'antichambre, le roi, qui était suivi de quelques
+officiers de sa maison, s'arrêta; il voyait un homme renversé sur
+l'appui d'une fenêtre, et dans une position à alarmer les deux gardes du
+corps qui lui portaient secours, et qui n'avaient pas l'habitude de voir
+s'évanouir pour rien des officiers.
+
+Aussi, tout en soutenant monsieur de Charny, criaient-ils:
+
+--Monsieur! monsieur! qu'avez-vous donc?
+
+Mais la voix manquait au malade, et il lui était impossible de répondre.
+
+Le roi, comprenant à ce silence la gravité du mal, accéléra sa marche.
+
+--Mais oui, dit-il, oui, c'est quelqu'un qui perd connaissance.
+
+À la voix du roi, les deux gardes se retournèrent, et par un mouvement
+machinal, lâchèrent monsieur de Charny qui, soutenu par un reste de
+force, tomba ou plutôt se laissa aller sur les dalles avec un
+gémissement.
+
+--Oh! messieurs, dit le roi, que faites-vous donc?
+
+On se précipita. On releva doucement monsieur de Charny qui avait
+complètement perdu connaissance, et on l'étendit sur un fauteuil.
+
+--Oh! mais, s'écria le roi tout à coup en reconnaissant le jeune
+officier, c'est monsieur de Charny!
+
+--Monsieur de Charny? s'écrièrent les assistants.
+
+--Oui, le neveu de monsieur de Suffren.
+
+Ces mots firent un effet magique. Charny fut en un moment inondé d'eaux
+de senteurs ni plus ni moins que s'il se fût trouvé au milieu de dix
+femmes. Un médecin avait été mandé, il examina vivement le malade.
+
+Le roi, curieux de toute science et compatissant à tous les maux, ne
+voulut pas s'éloigner; il assistait à la consultation.
+
+Le premier soin du médecin fut d'écarter la veste et la chemise du jeune
+homme, afin que l'air touchât sa poitrine; mais, en accomplissant cet
+acte, il trouva ce qu'il ne cherchait point.
+
+--Une blessure! dit le roi redoublant d'intérêt et s'approchant de
+manière à voir de ses propres yeux.
+
+--Oui, oui, murmura monsieur de Charny en essayant de se soulever, et en
+promenant autour de lui des yeux affaiblis, une blessure ancienne qui
+s'est rouverte. Ce n'est rien... rien....
+
+Et sa main serrait imperceptiblement les doigts du médecin.
+
+Un médecin comprend et doit comprendre tout. Celui-là n'était pas un
+médecin de cour, mais un chirurgien des communs de Versailles. Il voulut
+se donner de l'importance.
+
+--Oh! ancienne... cela vous plaît à dire, monsieur; les lèvres sont trop
+fraîches, le sang est trop vermeil: cette blessure n'a pas vingt-quatre
+heures.
+
+Charny, à qui cette contradiction rendit ses forces, se remit sur ses
+pieds et dit:
+
+--Je ne suppose pas que vous m'appreniez à quel moment j'ai reçu ma
+blessure, monsieur; je vous dis et je vous répète qu'elle est ancienne.
+
+Alors, en ce moment, il aperçut et reconnut le roi. Il boutonna sa
+veste, comme honteux d'avoir eu un aussi illustre spectateur de sa
+faiblesse.
+
+--Le roi, dit-il.
+
+--Oui, monsieur de Charny, oui, moi-même, qui bénis le ciel d'être venu
+ici pour vous apporter un peu de soulagement.
+
+--Une égratignure, sire, balbutia Charny; une ancienne blessure, sire,
+voilà tout.
+
+--Ancienne ou nouvelle, dit Louis XVI, la blessure m'a fait voir votre
+sang, sang précieux d'un brave gentilhomme.
+
+--À qui deux heures dans son lit rendront la santé, ajouta Charny, et il
+voulut se lever encore; mais il avait compté sans ses forces. Le cerveau
+embarrassé, les jambes vacillantes, il ne se souleva que pour retomber
+aussitôt dans le fauteuil.
+
+--Allons, dit le roi, il est bien malade.
+
+--Oh! oui, fit le médecin d'un air fin et diplomate, qui sentait sa
+pétition d'avancement; mais cependant on peut le sauver.
+
+Le roi était honnête homme; il avait deviné que Charny cachait quelque
+chose. Ce secret lui était sacré. Tout autre l'eût été cueillir aux
+lèvres du médecin qui l'offrait si obligeamment; mais Louis XVI préféra
+laisser le secret à son propriétaire.
+
+--Je ne veux pas, dit-il, que monsieur de Charny coure aucun risque en
+retournant chez lui. On soignera monsieur de Charny à Versailles; on
+appellera vite son oncle, monsieur de Suffren, et quand on aura remercié
+monsieur de ses soins, et il désignait l'officieux médecin, on ira
+chercher le chirurgien de ma maison, le docteur Louis. Il est, je crois,
+de quartier.
+
+Un officier courut exécuter les ordres du roi. Deux autres s'emparèrent
+de Charny et le transportèrent au bout de la galerie, dans la chambre de
+l'officier des gardes.
+
+Cette scène se passa plus vite que celle de la reine et de monsieur de
+Crosne.
+
+Monsieur de Suffren fut mandé, le docteur Louis appelé en remplacement
+du surnuméraire.
+
+Nous connaissons cet honnête homme, sage et modeste, intelligence moins
+brillante qu'utile, courageux laboureur de ce champ immense de la
+science, où celui-là est plus honoré qui récolte le grain, où celui-là
+n'est pas moins honorable qui ouvre le sillon.
+
+Derrière le chirurgien, penché déjà sur son client, s'empressait le
+bailli de Suffren, à qui une estafette venait d'apporter la nouvelle.
+
+L'illustre marin ne comprenait rien à cette syncope, à ce malaise subit.
+
+Lorsqu'il eut pris la main de Charny et regardé ses yeux ternes:
+
+--Étrange! dit-il, étrange! Savez-vous, docteur, que jamais mon neveu
+n'a été malade.
+
+--Cela ne prouve rien, monsieur le bailli, dit le docteur.
+
+--L'air de Versailles est donc bien lourd, car, je vous le répète, j'ai
+vu Olivier en mer pendant dix ans, et toujours vigoureux, droit comme un
+mât.
+
+--C'est sa blessure, dit un des officiers présents.
+
+--Comment sa blessure! s'écria l'amiral; Olivier n'a jamais été blessé
+de sa vie.
+
+--Oh! pardon, répliqua l'officier en montrant la batiste rougie; mais je
+croyais....
+
+Monsieur de Suffren vit du sang.
+
+--C'est bon, c'est bon, fit avec une brusquerie familière le docteur,
+qui venait de sentir le pouls de son malade, n'allons-nous pas discuter
+l'origine du mal? Nous avons le mal, contentons-nous-en, et
+guérissons-le si c'est possible.
+
+Le bailli aimait les propos sans réplique; il n'avait pas accoutumé les
+chirurgiens de ses équipages à ouater leurs paroles.
+
+--Est-ce bien dangereux, docteur? demanda-t-il avec plus d'émotion qu'il
+n'en voulait montrer.
+
+--À peu près comme une coupure de rasoir au menton.
+
+--Bien. Remerciez le roi, messieurs. Olivier, je te reviendrai voir.
+
+Olivier remua les yeux et les doigts, comme pour remercier à la fois son
+oncle qui le quittait, et le docteur qui lui faisait lâcher prise.
+
+Puis, heureux d'être dans un lit, heureux de se voir abandonné à un
+homme plein d'intelligence et de douceur, il feignit de s'endormir.
+
+Le docteur renvoya tout le monde.
+
+Le fait est qu'Olivier s'endormit, non sans avoir remercié le ciel de
+tout ce qui lui était arrivé, ou plutôt de ce qui ne lui était pas
+advenu de mal en des circonstances si graves.
+
+La fièvre s'était emparée de lui, cette fièvre régénératrice
+merveilleuse de l'humanité, sève éternelle qui fleurit dans le sang de
+l'homme, et servant les desseins de Dieu, c'est-à-dire de l'humanité,
+fait germer la santé dans le malade, ou emporte le vivant au milieu de
+la santé.
+
+Quand Olivier eut bien ruminé, avec cette ardeur des fiévreux, sa scène
+avec Philippe, sa scène avec la reine, sa scène avec le roi, il tomba
+dans un cercle terrible que le sang furieux vient jeter comme un filet
+sur l'intelligence.... Il délira.
+
+Trois heures après, on eût pu l'entendre de la galerie où se promenaient
+quelques gardes; ce que remarquant le docteur, il appela son laquais et
+lui commanda de prendre Olivier dans ses bras. Olivier poussa quelques
+cris plaintifs.
+
+--Roule-lui la couverture sur la tête.
+
+--Et qu'en ferai-je? dit le valet. Il est trop lourd et se défend trop.
+Je vais demander assistance à l'un de messieurs les gardes.
+
+--Vous êtes une poule mouillée, si vous avez peur d'un malade, dit le
+vieux docteur.
+
+--Monsieur....
+
+--Et si vous le trouvez trop lourd, c'est que vous n'êtes pas fort comme
+je l'avais cru. Je vous renverrai donc en Auvergne.
+
+La menace fit son effet. Charny, criant, hurlant, délirant et
+gesticulant, fut enlevé comme une plume par l'Auvergnat à la vue des
+gardes du corps.
+
+Ceux-ci questionnaient Louis et l'entouraient.
+
+--Messieurs, dit le docteur en criant plus fort que Charny pour couvrir
+ses cris, vous entendez bien que je n'irai pas faire une lieue toutes
+les heures pour visiter ce malade que le roi m'a confié. Votre galerie
+est au bout du monde.
+
+--Où le conduisez-vous, alors, docteur?
+
+--Chez moi, comme un paresseux que je suis. J'ai ici, vous le savez,
+deux chambres; je le coucherai dans l'une d'elles, et après-demain, si
+personne ne se mêle de lui, je vous en rendrai compte.
+
+--Mais, docteur, dit l'officier, je vous assure qu'ici le malade est
+très bien; nous aimons tous monsieur de Suffren, et....
+
+--Oui, oui, je connais ces soins-là de camarade à camarade. Le blessé a
+soif, on est bon pour lui; on lui donne à boire et il meurt. Au diable
+les bons soins de messieurs les gardes! On m'a tué ainsi dix malades.
+
+Le docteur parlait encore que déjà Olivier ne pouvait plus être entendu.
+
+--Oui-da! poursuivit le digne médecin, c'est fort bien fait, c'est
+puissamment raisonné. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que le roi
+voudra voir le malade.... Et s'il le voit... il l'entendra.... Diable! il
+n'y a pas à hésiter. Je vais prévenir la reine, elle me donnera un
+conseil.
+
+Le bon docteur ayant pris cette résolution avec cette promptitude
+d'homme à qui la nature compte les secondes, inonda d'eau fraîche le
+visage du blessé, le plaça dans un lit de façon qu'il ne se tuât pas en
+remuant ou en tombant. Il mit un cadenas aux volets, ferma la porte de
+la chambre à double tour, et, la clef dans sa poche, se rendit chez la
+reine, après s'être assuré, en écoutant au dehors, que pas un des cris
+d'Olivier ne pouvait être perçu ou compris.
+
+Il va sans dire que, pour plus de précaution, l'Auvergnat était enfermé
+avec le malade.
+
+Il trouva juste à cette porte madame de Misery, que la reine expédiait
+pour prendre des nouvelles du blessé.
+
+Elle insistait pour entrer.
+
+--Venez, venez, madame, dit-il, je sors.
+
+--Mais, docteur, la reine attend!
+
+--Je vais chez la reine, madame.
+
+--La reine désire....
+
+--La reine en saura tout autant qu'elle en désire savoir, c'est moi qui
+vous le dis, madame. Allons.
+
+Et il fit si bien, qu'il força la dame de Marie-Antoinette à courir pour
+arriver en même temps que lui.
+
+
+
+
+Chapitre LI
+
+_Aegri somnia_[2]
+
+ [Note 2: «Rêve douloureux».]
+
+
+La reine attendait la réponse de madame de Misery, elle n'attendait pas
+le docteur.
+
+Celui-ci entra avec sa familiarité accoutumée.
+
+--Madame, dit-il tout haut, le malade, auquel le roi et Votre Majesté
+s'intéressent, va aussi bien qu'on va quand on a la fièvre.
+
+La reine connaissait le docteur; elle savait toute son horreur pour les
+gens qui, disait-il, poussent des cris entiers quand ils ressentent des
+demi-souffrances.
+
+Elle se figura que monsieur de Charny avait un peu outré sa position.
+Les femmes fortes sont disposées à trouver faibles les hommes forts.
+
+--Le blessé, dit-elle, est un blessé pour rire.
+
+--Eh! eh! fit le docteur.
+
+--Une égratignure.
+
+--Mais non, non, madame; enfin, égratignure ou blessure, tout ce que je
+sais, c'est qu'il a la fièvre.
+
+--Pauvre garçon! Une fièvre assez forte?
+
+--Une fièvre terrible.
+
+--Bah! fit la reine avec effroi; je ne pensais pas que, comme cela...
+tout de suite... la fièvre....
+
+Le docteur regarda un moment la reine.
+
+--Il y a fièvre et fièvre, répliqua-t-il.
+
+--Mon cher Louis, tenez, vous m'effrayez. Vous qui d'ordinaire êtes si
+rassurant, je ne sais vraiment ce que vous avez ce soir.
+
+--Rien d'extraordinaire.
+
+--Ah! par exemple! Vous vous retournez, et vous regardez de droite et de
+gauche, vous avez l'air d'un homme qui voudrait me confier un grand
+secret.
+
+--Eh! qui dit non?
+
+--Vous voyez bien; un secret à propos de fièvre!
+
+--Mais oui.
+
+--De la fièvre de monsieur de Charny.
+
+--Mais oui.
+
+--Et vous me cherchez pour ce secret?
+
+--Mais oui.
+
+--Vite au fait. Vous savez que je suis curieuse. Tenez commençons par le
+commencement.
+
+--Comme Petit-Jean, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon cher docteur.
+
+--Eh bien! madame....
+
+--Eh bien! j'attends, docteur.
+
+--Non, c'est moi qui attends.
+
+--Quoi?
+
+--Que vous me questionniez, madame. Je ne raconte pas bien, mais si on
+me fait des demandes, je réponds comme un livre.
+
+--Eh bien! je vous ai demandé comment va la fièvre de monsieur de
+Charny.
+
+--Non, c'est mal débuté. Demandez-moi d'abord comment il se fait que
+monsieur de Charny soit chez moi, dans une de mes deux petites chambres,
+au lieu d'être dans la galerie ou dans le poste de l'officier des
+gardes.
+
+--Soit, je vous le demande. En effet, c'est étonnant.
+
+--Eh bien! madame, je n'ai pas voulu laisser monsieur de Charny dans
+cette galerie, dans ce poste, comme vous voudrez, parce que monsieur de
+Charny n'est pas un fiévreux ordinaire.
+
+La reine fit un geste de surprise.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Monsieur de Charny, quand il a la fièvre, délire tout de suite.
+
+--Oh! fit la reine, en joignant les mains.
+
+--Et, poursuivit Louis en se rapprochant de la reine, lorsqu'il délire,
+le pauvre jeune homme! il dit une foule de choses extrêmement délicates
+à entendre pour messieurs les gardes du roi ou toute autre personne.
+
+--Docteur!
+
+--Ah! dame! il ne fallait pas me questionner, si vous ne vouliez pas que
+je répondisse.
+
+--Dites toujours, cher docteur.
+
+Et la reine prit la main du bon savant.
+
+--Ce jeune homme est un athée, peut-être, et, dans son délire, il
+blasphème.
+
+--Non pas, non pas. Il a, au contraire, une religion très profonde.
+
+--Il y aurait exaltation peut-être dans ses idées?
+
+--Exaltation, c'est le mot.
+
+La reine composa son visage, et prenant ce superbe sang-froid qui
+accompagne toujours les actes des princes habitués au respect des autres
+et à l'estime d'eux-mêmes, faculté indispensable aux grands de la terre
+pour dominer et ne pas se trahir:
+
+--Monsieur de Charny, dit-elle, m'est recommandé. Il est le neveu de
+monsieur de Suffren, notre héros. Il m'a rendu des services; je veux
+être à son égard comme serait une parente, une amie. Dites-moi donc la
+vérité; je dois et je veux l'entendre.
+
+--Mais, moi, je ne puis vous la dire, répliqua Louis, et puisque Votre
+Majesté tient si fort à la connaître, je ne sais qu'un moyen, c'est que
+Votre Majesté entende elle-même. De cette façon, si quelque chose est
+dit à tort par ce jeune homme, la reine n'en voudra ni à l'indiscret qui
+aura laissé pénétrer le secret, ni à l'imprudent qui l'aura étouffé.
+
+--J'aime votre amitié, s'écria la reine, et crois dès à présent que
+monsieur de Charny dit des choses étranges dans son délire....
+
+--Des choses qu'il est urgent que Votre Majesté entende pour les
+apprécier, fit le bon docteur.
+
+Et il prit doucement la main émue de la reine.
+
+--Mais d'abord, prenez garde, s'écria la reine, je ne fais point ici un
+pas sans avoir quelque charitable espion derrière moi.
+
+--Vous n'aurez que moi, ce soir. Il s'agit de traverser mon corridor,
+qui a une porte à chaque extrémité. Je fermerai celle par laquelle nous
+entrerons, et nul ne sera près de nous, madame.
+
+--Je m'abandonne à mon cher docteur, fit la reine.
+
+Et prenant le bras de Louis, elle se glissa hors des appartements toute
+palpitante de curiosité.
+
+Le docteur tint sa promesse. Jamais roi, marchant au combat ou faisant
+une reconnaissance dans une ville de guerre; jamais reine, escortée en
+aventure, ne fut plus vulgairement éclairée par un capitaine des gardes
+ou un grand-officier du palais.
+
+Le docteur ferma la première porte, s'approcha de la deuxième, à
+laquelle il colla son oreille.
+
+--Eh bien! dit la reine, c'est donc là qu'est votre malade?
+
+--Non pas, madame, il est dans la seconde pièce. Oh! s'il était dans
+celle-ci, vous l'eussiez entendu du bout du corridor. Écoutez déjà de
+cette porte.
+
+On entendait, en effet, le murmure inarticulé de quelques plaintes.
+
+--Il gémit, il souffre, docteur.
+
+--Non pas, non pas, il ne gémit pas du tout. Il parle bel et bien.
+Tenez, je vais ouvrir cette porte.
+
+--Mais je ne veux pas entrer près de lui, s'écria la reine en se
+rejetant en arrière.
+
+--Ce n'est pas non plus cela que je vous propose, dit le docteur. Je
+vous parle seulement d'entrer dans la première chambre, et de là, sans
+crainte d'être vue ou de voir, vous entendrez tout ce qui se dira chez
+le blessé.
+
+--Tous ces mystères, toutes ces préparations me font peur, murmura la
+reine.
+
+--Que sera-ce donc lorsque vous aurez entendu! répliqua le docteur.
+
+Et il entra seul près de Charny.
+
+Vêtu de sa culotte d'uniforme, dont le bon docteur avait dénoué les
+boucles, sa jambe nerveuse et fine prise dans un bas de soie aux
+spirales d'opale et de nacre, ses bras étendus comme ceux d'un cadavre,
+et tout raides dans les manches de batiste froissée, Charny essayait de
+soulever sur l'oreiller sa tête plus lourde que si elle eût été de
+plomb.
+
+Une sueur bouillante ruisselait en perles sur son front, et collait à
+ses tempes les boucles dénouées de ses cheveux.
+
+Abattu, écrasé, inerte, il n'était plus qu'une pensée, qu'un sentiment,
+qu'un reflet; son corps ne vivait plus que sur cette flamme, toujours
+animée et s'irritant elle-même dans son cerveau, comme le lumignon dans
+la veilleuse d'albâtre.
+
+Ce n'est pas une vaine comparaison que nous avons choisie, car cette
+flamme, seule existence de Charny, éclairait fantastiquement et d'une
+façon adoucie certains détails que la mémoire seule n'eût pas traduits
+en longs poèmes.
+
+Charny en était à se raconter lui-même son entrevue dans le fiacre avec
+la dame allemande rencontrée de Paris à Versailles.
+
+--Allemande! allemande! répétait-il toujours.
+
+--Oui, allemande, nous savons cela, dit le docteur, route de Versailles.
+
+--Reine de France, s'écria-t-il tout à coup.
+
+--Eh! fit Louis en regardant dans la chambre de la reine. Rien que cela.
+Qu'en dites-vous, madame?
+
+--Voilà ce qu'il y a d'affreux, murmura Charny; c'est d'aimer un ange,
+une femme, de l'aimer follement, de donner sa vie pour elle, et de
+n'avoir plus en face, quand on s'approche, qu'une reine de velours et
+d'or, un métal ou une étoffe, pas de coeur!
+
+--Oh! fit le docteur en riant d'un rire forcé.
+
+Charny ne fit pas attention à l'interruption.
+
+--J'aimerais, dit-il, une femme mariée. Je l'aimerais avec cet amour
+sauvage qui fait que l'on oublie tout. Eh bien!... je dirais à cette
+femme: «Il nous reste quelques beaux jours sur cette terre; ceux qui
+nous attendent en dehors de l'amour vaudront-ils ces jours-là? Viens,
+ma bien-aimée, tant que tu m'aimeras et que je t'aimerai, ce sera la
+vie des élus. Après, eh bien! après, ce sera la mort, c'est-à-dire la
+vie que nous avons en ce moment.
+
+«Donc gagnons les bénéfices de l'amour.»
+
+--Pas mal raisonné pour un fiévreux, murmura le docteur, bien que cette
+morale fût des moins serrées.
+
+--Mais ses enfants!... s'écria tout à coup Charny avec rage; elle ne
+laissera pas ses deux enfants.
+
+--Voilà l'obstacle, _hic nodus_[3], fit Louis en étanchant la sueur du
+front de Charny, avec un sublime mélange de raillerie et de charité.
+
+ [Note 3: «Ici est la difficulté».]
+
+--Oh! reprit le jeune homme insensible à tout, des enfants, cela
+s'emportera bien dans le pan d'un manteau de voyage, des enfants....
+
+«Voyons, Charny, puisque tu emportes la mère, elle, plus légère qu'une
+plume de fauvette, dans tes bras; puisque tu la soulèves sans rien
+sentir qu'un frisson d'amour au lieu d'un fardeau, est-ce que tu
+n'emporterais pas aussi les enfants de Marie.... Ah!...»
+
+Il poussa un cri terrible.
+
+--Les enfants d'un roi, c'est si lourd qu'on en sentirait le vide dans
+une moitié du monde.
+
+Louis quitta son malade et s'approcha de la reine.
+
+Il la trouva debout, froide et tremblante; il lui prit la main; elle
+avait aussi le frisson.
+
+--Vous aviez raison, dit-elle. C'est plus que du délire, c'est un danger
+réel que court ce jeune homme si on l'entendait.
+
+--Écoutez! écoutez! poursuivit le docteur.
+
+--Non, plus un mot.
+
+--Il s'adoucit. Tenez, le voilà qui prie.
+
+En effet, Charny venait de se soulever et joignait les mains; il fixait
+de grands yeux étonnés dans le vague et le chimérique infini.
+
+--Marie, dit-il d'une voix vibrante et douce, Marie, j'ai bien senti que
+vous m'aimiez. Oh! je n'en dirai rien. Votre pied, Marie, s'est approché
+du mien dans le fiacre, et je me suis senti mourir. Votre main a
+descendu sur la mienne... là... là... je n'en dirai rien, c'est le
+secret de ma vie. Mon sang a beau couler, Marie, de ma blessure, le
+secret ne sortira pas avec lui.
+
+«Mon ennemi a trempé son épée dans mon sang; mais s'il a un peu de mon
+secret à moi, il n'a rien du vôtre. Ne craignez donc rien, Marie; ne me
+dites même pas que vous m'aimez; c'est inutile; puisque vous rougissez,
+vous n'avez rien à m'apprendre.
+
+--Oh! oh! fit le docteur. Ce n'est plus seulement de la fièvre alors;
+voyez comme il est calme... c'est....
+
+--C'est?... fit la reine avec inquiétude.
+
+--C'est une extase, madame: l'extase ressemble à la mémoire. C'est en
+effet la mémoire d'une âme lorsqu'elle se souvient du ciel.
+
+--J'en ai entendu assez, murmura la reine si troublée qu'elle essaya de
+fuir.
+
+Le docteur l'arrêta violemment par la main.
+
+--Madame, madame, dit-il, que voulez-vous?
+
+--Rien, docteur; rien.
+
+--Mais si le roi veut voir son protégé.
+
+--Ah! oui. Oh! ce serait un malheur.
+
+--Que dirai-je?
+
+--Docteur, je n'ai pas une idée, je n'ai pas une parole; ce spectacle
+affreux m'a navrée.
+
+--Et vous lui avez pris sa fièvre à cet extatique, dit tout bas le
+docteur: il y a là cent pulsations au moins.
+
+La reine ne répondit pas, dégagea sa main et disparut.
+
+
+
+
+Chapitre LII
+
+Où il est démontré que l'autopsie du coeur est plus difficile que celle
+du corps
+
+
+Le docteur demeura pensif, regardant s'éloigner la reine.
+
+Puis à lui-même en secouant la tête:
+
+--Il y a dans ce château, murmura-t-il, des mystères qui ne sont pas du
+ressort de la science. Contre les uns, je m'arme de la lancette et je
+leur perce la veine pour les guérir; contre les autres, je m'arme du
+reproche et leur perce le coeur: les guérirai-je?
+
+Puis comme l'accès était passé, il ferma les yeux de Charny, restés
+ouverts et hagards, lui rafraîchit les tempes avec de l'eau et du
+vinaigre, et disposa autour de lui ces soins qui changent l'atmosphère
+brûlante du malade en un paradis de délices.
+
+Alors ayant vu le calme revenir sur les traits du blessé, remarquant que
+ses sanglots se changeaient tout doucement en soupirs, que de vagues
+syllabes s'échappaient de sa bouche au lieu de furieuses paroles:
+
+«Oui, oui, il y avait non seulement sympathie, mais encore influence,
+dit-il; ce délire s'était levé comme pour venir au-devant de la visite
+que le malade a reçue; oui, les atomes humains se déplacent comme dans
+le règne végétal les poussières fécondantes; oui, la pensée a des
+communications invisibles, les cours ont des rapports secrets.»
+
+Tout à coup il tressaillit, et se retourna à moitié, écoutant à la fois
+de l'oreille et de l'oeil.
+
+--Voyons, qui est encore là? murmura-t-il.
+
+En effet, il venait d'entendre comme un murmure et un frôlement de robe
+à l'extrémité du corridor.
+
+--Il est impossible que ce soit la reine, murmura-t-il; elle ne
+reviendrait pas sur une résolution probablement invariable. Voyons.
+
+Et il alla doucement ouvrir une autre porte donnant aussi sur le
+corridor, et avançant la tête sans bruit, il vit à dix pas de lui une
+femme vêtue de longs habits aux plis immobiles, et pareille à la statue
+froide et inerte du désespoir.
+
+Il faisait nuit, la faible lumière placée dans le corridor ne pouvait
+l'éclairer d'un bout à l'autre; mais par une fenêtre passait un rayon de
+lune qui portait sur elle, et qui la faisait visible jusqu'au moment où
+un nuage passerait entre elle et le rayon.
+
+Le docteur rentra doucement, franchit l'espace qui séparait une porte de
+l'autre; puis sans bruit, mais rapidement, il ouvrit celle derrière
+laquelle cette femme était cachée.
+
+Elle poussa un cri, étendit les mains, et rencontra les mains du docteur
+Louis.
+
+--Qui est là? demanda-t-il avec une voix où il y avait plus de pitié que
+de menace; car il devinait, à l'immobilité même de cette ombre, qu'elle
+écoutait plus encore avec le coeur qu'avec l'oreille.
+
+--Moi, docteur, moi, répondit une voix douce et triste.
+
+Quoique cette voix ne fût pas inconnue au docteur, elle n'éveilla en lui
+qu'un vague et lointain souvenir.
+
+--Moi, Andrée de Taverney, docteur.
+
+--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria le docteur, est-ce qu'elle s'est
+trouvée mal?
+
+--_Elle_! s'écria Andrée, _Elle_! Qui donc _Elle_?
+
+Le docteur sentit qu'il venait de commettre une imprudence.
+
+--Pardon, mais j'ai vu tout à l'heure une femme s'éloigner. Peut-être
+était-ce vous?
+
+--Ah! oui, dit Andrée, il est venu une femme avant moi ici, n'est-ce
+pas?
+
+Et Andrée prononça ces paroles avec une ardente curiosité, qui ne laissa
+aucun doute au docteur sur le sentiment qui les avait dictées.
+
+--Ma chère enfant, dit le docteur, il me semble que nous jouons aux
+propos interrompus. De qui me parlez-vous? Que me voulez-vous?
+expliquez-vous!
+
+--Docteur, reprit Andrée avec une voix si triste, qu'elle alla jusqu'au
+fond du coeur de celui qu'elle interrogeait, bon docteur, n'essayez pas
+de me tromper, vous qui avez pris l'habitude de me dire la vérité;
+avouez qu'une femme était ici tout à l'heure, avouez-le moi, aussi bien
+je l'ai vue.
+
+--Eh! qui vous dit qu'il n'est venu personne?
+
+--Oui; mais une femme, une femme, docteur.
+
+--Sans doute, une femme; à moins que vous ne comptiez soutenir cette
+thèse qu'une femme n'est femme que jusqu'à l'âge de quarante ans.
+
+--Celle qui est venue avait quarante ans, docteur, s'écria Andrée,
+respirant pour la première fois; ah!
+
+--Quand je dis quarante ans, je lui fais grâce encore de cinq ou six
+bonnes années; mais il faut être galant avec ses amies, et madame de
+Misery est de mes amies, et même de mes bonnes amies.
+
+--Madame de Misery?
+
+--Sans doute.
+
+--C'est bien elle qui est venue?
+
+--Et pourquoi diable! ne vous le dirais-je pas si c'était une autre?
+
+--Oh! c'est que....
+
+--En vérité, les femmes sont toutes les mêmes, inexplicables; je croyais
+cependant vous connaître, vous particulièrement. Eh bien! non, je ne
+vous connais pas plus que les autres. C'est à se damner.
+
+--Bon et cher docteur!
+
+--Assez. Venons au fait.
+
+Andrée le regarda avec inquiétude.
+
+--Est-ce qu'elle s'est trouvée plus mal? demanda-t-il.
+
+--Qui cela?
+
+--Pardieu! la reine.
+
+--La reine!
+
+--Oui, la reine, pour qui madame de Misery est venue me chercher tout à
+l'heure; la reine, qui a ses suffocations, ses palpitations. Triste
+maladie, ma chère demoiselle, incurable. Donnez-moi donc de ses
+nouvelles si vous êtes venue de sa part, et retournons auprès d'elle.
+
+Et le docteur Louis fit un mouvement qui indiquait son intention de
+quitter la place où il se trouvait.
+
+Mais Andrée l'arrêta doucement, et respirant plus à l'aise.
+
+--Non, cher docteur, dit-elle. Je ne viens point de la part de la reine.
+J'ignorais même qu'elle fût souffrante. Pauvre reine! si je l'eusse
+su.... Tenez, pardonnez-moi, docteur, mais je ne sais plus ce que je dis.
+
+--Je le vois bien.
+
+--Non seulement je ne sais plus ce que je dis, mais ce que je fais.
+
+--Oh! ce que vous faites, moi je le sais: vous vous trouvez mal.
+
+Et, en effet, Andrée avait lâché le bras du docteur; sa main froide
+retombait tout le long de son corps; elle s'inclinait, livide et froide.
+
+Le docteur la redressa, la ranima, l'encouragea.
+
+Andrée alors fit sur elle-même un violent effort. Cette âme vigoureuse,
+qui ne s'était jamais laissée abattre, ni par la douleur physique, ni
+par la douleur morale, tendit ses ressorts d'acier.
+
+--Docteur, dit-elle, vous savez que je suis nerveuse, et que l'obscurité
+me cause d'affreuses terreurs? Je me suis égarée dans l'obscurité, de là
+l'état étrange où je me trouve.
+
+--Et pourquoi diable! vous y exposez-vous, à l'obscurité? Qui vous y
+force? Puisque personne ne vous envoyait ici, puisque rien ne vous y
+amenait.
+
+--Je n'ai pas dit _rien_, docteur, j'ai dit _personne_.
+
+--Ah! ah! des subtilités, ma chère malade. Nous sommes mal ici pour en
+faire. Allons ailleurs, surtout si vous en avez pour longtemps.
+
+--Dix minutes, docteur, c'est tout ce que je vous demande.
+
+--Dix minutes, soit, mais pas debout; mes jambes se refusent
+positivement à ce mode de dialogue; allons nous asseoir.
+
+--Où cela?
+
+--Sur la banquette du corridor, si vous voulez.
+
+--Et là personne ne nous entendra, vous croyez, docteur? demanda Andrée
+avec effroi.
+
+--Personne.
+
+--Pas même le blessé qui est là? continua-t-elle du même ton, en
+indiquant au docteur cette chambre éclairée par un doux reflet bleuâtre,
+dans laquelle son regard plongeait.
+
+--Non, dit le docteur, pas même ce pauvre garçon, et j'ajouterai que si
+quelqu'un nous entend, à coup sûr, ce ne sera point celui-là.
+
+Andrée joignit les mains.
+
+--Ô mon Dieu! il est donc bien mal? dit-elle.
+
+--Le fait est qu'il n'est pas bien. Mais parlons de ce qui vous amène;
+vite, mon enfant, vite; vous savez que la reine m'attend.
+
+--Eh bien! docteur, dit Andrée en poussant un soupir. Nous en parlons,
+ce me semble.
+
+--Quoi! monsieur de Charny?
+
+--C'est de lui qu'il s'agit, docteur, et je venais vous demander de ses
+nouvelles.
+
+Le silence avec lequel le docteur Louis accueillit les paroles
+auxquelles il devait s'attendre cependant fut glacial. En effet, le
+docteur rapprochait en ce moment la démarche d'Andrée de la démarche de
+la reine; il voyait ces deux femmes mues par un même sentiment, et aux
+symptômes il croyait reconnaître que ce sentiment c'était un violent
+amour.
+
+Andrée, qui ignorait la visite de la reine, et qui ne pouvait lire dans
+l'esprit du docteur tout ce qu'il y avait de triste bienveillance et de
+miséricordieuse pitié, prit le silence du docteur pour un blâme,
+peut-être un peu durement formulé, et elle se redressa comme d'habitude
+sous cette pression, toute muette qu'elle fût.
+
+--Cette démarche, vous pouvez l'excuser, ce me semble docteur, dit elle,
+car monsieur de Charny est malade d'une blessure reçue dans un duel, et
+cette blessure c'est mon frère qui la lui a faite.
+
+--Votre frère! s'écria le docteur Louis; c'est monsieur Philippe de
+Taverney qui a blessé monsieur de Charny?
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! mais j'ignorais cette circonstance.
+
+--Mais maintenant que vous le savez, ne comprenez-vous pas que je doive
+m'enquérir de l'état dans lequel il se trouve?
+
+--Oh! si fait, mon enfant, dit le bon docteur, enchanté de trouver une
+occasion d'être indulgent. J'ignorais, moi, je ne pouvais deviner la
+véritable cause.
+
+Et il appuya sur ces derniers mots de manière à prouver à Andrée qu'il
+n'adoptait ses conclusions que sous toutes réserves.
+
+--Voyons, docteur, dit Andrée en s'appuyant des deux mains au bras du
+son interlocuteur, et en le regardant en face, voyons, dites toute votre
+pensée.
+
+--Mais, je l'ai dite. Pourquoi ferais-je des restrictions mentales?
+
+--Un duel entre gentilshommes c'est chose banale, c'est un événement de
+tous les jours.
+
+--La seule chose qui pourrait donner de l'importance à ce duel, ce
+serait le cas où nos deux jeunes gens se seraient battus pour une femme.
+
+--Pour une femme, docteur?
+
+--Oui. Pour vous, par exemple.
+
+--Pour moi! Andrée poussa un profond soupir. Non, docteur, ce n'est pas
+pour moi que monsieur de Charny s'est battu.
+
+Le docteur eut l'air de se contenter de la réponse, mais, d'une façon ou
+de l'autre, il voulut avoir l'explication du soupir.
+
+--Alors, dit-il, je comprends, c'est votre frère qui vous a envoyée pour
+avoir un bulletin exact de la santé du blessé.
+
+--Oui! c'est mon frère! oui, docteur, s'écria Andrée.
+
+Le docteur la regarda à son tour en face.
+
+«Oh! ce que tu as dans le coeur, âme inflexible, je vais bien le
+savoir», murmura-t-il.
+
+Puis, tout haut:
+
+--Eh bien donc! dit-il, je vais vous dire toute la vérité, comme on la
+doit à toute personne intéressée à la connaître. Reportez-la à votre
+frère, et qu'il prenne ses arrangements en conséquence.... Vous
+comprenez.
+
+--Non, docteur, car je cherche ce que vous voulez dire par ces mots:
+«Qu'il prenne ses arrangements en conséquence.»
+
+--Voici.... Un duel, même à présent, n'est pas chose agréable au roi. Le
+roi ne fait plus observer les édits, c'est vrai; mais quand un duel a
+fait scandale, Sa Majesté bannit ou emprisonne.
+
+--C'est vrai, docteur.
+
+--Et quand, par malheur, il y a eu mort d'homme; oh! alors, le roi est
+impitoyable. Eh bien! conseillez à votre cher frère de se mettre à
+couvert pour un temps donné.
+
+--Docteur, s'écria Andrée, docteur, monsieur de Charny est donc bien
+mal?
+
+--Écoutez, chère demoiselle, je vous ai promis la vérité; la voici: vous
+voyez bien ce pauvre garçon qui sort là-bas ou plutôt qui râle dans
+cette chambre?
+
+--Docteur, oui, repartit Andrée d'une voix étranglée; eh bien?...
+
+--Eh bien! s'il n'est pas sauvé demain à pareille heure, si la fièvre
+qui vient de naître et qui le dévore n'a pas cessé, monsieur de Charny,
+demain à pareille heure, sera un homme mort.
+
+Andrée sentit qu'elle allait pousser un cri, elle se serra la gorge,
+elle s'enfonça les ongles dans les chairs, pour éteindre dans la douleur
+physique un peu de cette angoisse qui lui déchirait le coeur.
+
+Louis ne put voir sur ses traits l'effrayant ravage que cette lutte
+avait produit.
+
+Andrée se donnait comme une femme spartiate.
+
+--Mon frère, dit-elle, ne fuira pas; il a combattu monsieur de Charny en
+homme de coeur; s'il a eu le malheur de le frapper, c'était à son corps
+défendant; s'il l'a tué, Dieu le jugera.
+
+--Elle n'était pas venue pour son compte, se dit le docteur; c'est donc
+pour la reine, alors. Voyons si Sa Majesté a poussé la légèreté
+jusque-là.
+
+--Comment la reine a-t-elle pris ce duel? demanda-t-il.
+
+--La reine? je ne sais pas, repartit Andrée. Qu'importe à la reine?
+
+--Mais monsieur de Taverney lui est agréable, je suppose?
+
+--Eh bien! monsieur de Taverney est sauf; espérons que Sa Majesté
+défendra elle-même mon frère, si on l'accusait.
+
+Louis, battu des deux côtés dans sa double hypothèse, abandonna la
+partie.
+
+--Je ne suis pas un physiologiste, dit-il, je ne suis qu'un chirurgien.
+Pourquoi, diable! quand je sais si bien le jeu des muscles et des nerfs,
+vais-je me mêler du jeu des caprices et des passions des femmes?
+
+«Mademoiselle, vous avez appris ce que vous désirez savoir. Faites, ou
+ne faites pas fuir monsieur de Taverney, cela vous regarde. Quant à moi,
+mon devoir est d'essayer à sauver le blessé... cette nuit, sans quoi la
+mort qui continue tranquillement son oeuvre me l'enlèverait dans les
+vingt-quatre heures. Adieu.»
+
+Et il lui ferma doucement, mais net, la porte sur les talons.
+
+Andrée passa une main convulsive sur son front, se vit seule, seule avec
+cette épouvantable réalité. Il lui sembla que déjà la mort, dont venait
+de parler si froidement le docteur, descendait sur cette chambre, et
+passait en blanc suaire dans le corridor obscur.
+
+Le vent de la funèbre apparition glaça ses membres, elle s'enfuit
+jusqu'à son appartement, s'enferma sous un triple tour de clef, et
+tombant à deux genoux sur le tapis de son lit:
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec une énergie sauvage, avec des torrents
+de larmes brûlantes, mon Dieu! vous n'êtes pas injuste, vous n'êtes pas
+insensé; vous n'êtes pas cruel, mon Dieu! Vous pouvez tout, vous ne
+laisserez pas mourir ce jeune homme, qui n'a pas fait de mal, et qui est
+aimé en ce monde. Mon Dieu! nous autres, pauvres humains, nous ne
+croyons vraiment qu'au pouvoir de votre bienfaisance, bien qu'en toute
+occasion nous tremblions devant le pouvoir de votre colère. Mais moi!...
+moi... qui vous supplie, j'ai été assez éprouvée en ce monde, j'ai assez
+souffert sans avoir commis de crime. Eh bien! je ne me suis jamais
+plainte, même à vous; je n'ai jamais douté de vous. Si, aujourd'hui que
+je vous prie; si, aujourd'hui que je conjure; si, aujourd'hui que je
+demande, que je veux la vie d'un jeune homme... si aujourd'hui vous me
+refusiez, ô mon Dieu! je dirais que vous avez abusé contre moi de toutes
+vos forces, et que vous êtes un dieu de sombres colères, de vengeances
+inconnues; je dirais.... Oh! je blasphème, pardon! je blasphème!... et
+vous ne me frappez pas! Pardon, pardon! vous êtes bien le Dieu de la
+clémence et de la miséricorde.
+
+Andrée sentit sa vue s'éteindre, ses muscles plier; elle se renversa
+inanimée, les cheveux épars, et resta comme un cadavre sur le parquet.
+
+Lorsqu'elle se réveilla de ce froid sommeil, et que tout lui vint à
+l'esprit, fantômes et douleurs:
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle avec un accent sinistre, vous avez été
+immiséricordieux; vous m'avez punie, je l'aime!... Oh! oui, je l'aime,
+c'est assez, n'est-ce pas? Maintenant, me le tuerez-vous?
+
+
+
+
+Chapitre LIII
+
+Délire
+
+
+Dieu avait sans doute entendu la prière d'Andrée. Monsieur de Charny ne
+succomba pas à son accès de fièvre.
+
+Le lendemain, tandis qu'elle absorbait avec avidité toutes les nouvelles
+qui lui arrivaient du blessé, celui-ci, grâce aux soins du bon docteur
+Louis, passait de la mort à la vie. L'inflammation avait cédé à
+l'énergie et au remède. La guérison commençait.
+
+Charny une fois sauvé, le docteur Louis s'en occupa moitié moins; le
+sujet cessait d'être intéressant. Pour le médecin le vivant est bien peu
+de chose, surtout lorsqu'il est convalescent ou qu'il se porte bien.
+
+Seulement, au bout de huit jours, pendant lesquels Andrée se rassura
+tout à fait, Louis, qui avait sur le coeur toutes les manifestations de
+son malade pendant la crise, jugea bon de faire transporter Charny dans
+un endroit éloigné. Il voulait dépayser le délire.
+
+Mais Charny, aux premières tentatives qui furent faites, se révolta. Il
+leva sur le docteur des yeux étincelants de colère, lui dit qu'il était
+chez le roi, et que nul n'avait le droit de chasser un homme à qui Sa
+Majesté donnait un asile.
+
+Le docteur, qui n'était pas patient envers les convalescences revêches,
+fit entrer purement et simplement quatre valets en leur ordonnant
+d'enlever le blessé.
+
+Mais Charny se cramponna au bois de son lit, et frappa rudement un des
+hommes en menaçant les autres comme Charles XII à Bender.
+
+Le docteur Louis essaya du raisonnement. Charny fut d'abord assez
+logique, mais comme les valets insistaient, il fit un tel effort que la
+plaie se rouvrit, et avec son sang sa raison se mit à s'enfuir. Il était
+rentré dans un accès de délire plus violent que le premier.
+
+Alors il commença de crier qu'on voulait l'éloigner pour le priver des
+visions qu'il avait eues dans son sommeil, mais que c'était en vain, que
+les visions lui souriraient toujours, qu'on l'aimait et qu'on viendrait
+le voir malgré le docteur: celle qui l'aimait étant d'un rang à ne
+craindre les refus de personne.
+
+À ces mots, le docteur tremblant se hâta de congédier les valets, reprit
+la blessure en sous-oeuvre, et décidé à soigner la raison après le
+corps, il remit la matière en un état satisfaisant, mais il n'arrêta
+point le délire, ce qui commença à l'effrayer, attendu que de
+l'égarement ce malade pouvait passer à la folie.
+
+Tout empira en un jour de telle sorte que le docteur Louis songea aux
+remèdes héroïques. Le malade, non seulement se perdait, mais il perdait
+la reine; à force de parler il criait, à force de se souvenir il
+inventait; le pis était que dans ses moments lucides, et il en avait
+beaucoup, Charny était plus fou que dans sa folie.
+
+Embarrassé au suprême degré, Louis, ne pouvant s'étayer de l'autorité du
+roi, car le malade s'en étayait aussi, résolut d'aller tout dire à la
+reine, et il profita pour faire cette démarche d'un moment où Charny
+dormait, fatigué d'avoir conté ses rêves et d'avoir appelé sa vision.
+
+Il trouva Marie-Antoinette toute pensive et toute radieuse à la fois,
+car elle supposait que le docteur allait lui rendre bon compte de son
+malade.
+
+Mais elle fut bien surprise; dès sa première question, Louis répondit
+vertement que le malade était très malade.
+
+--Comment! s'écria la reine, hier il allait fort bien.
+
+--Non, madame, il allait fort mal.
+
+--Cependant j'ai envoyé Misery, et vous avez répondu par un bon
+bulletin.
+
+--Je me leurrais et voulais vous leurrer.
+
+--Qu'est-ce à dire, répliqua la reine fort pâle, s'il est mal, pourquoi
+me le cacher? Qu'ai-je à craindre, docteur, sinon un malheur, trop
+commun, hélas!
+
+--Madame....
+
+--Et s'il va bien, pourquoi me donner une inquiétude toute naturelle
+quand il s'agit d'un bon serviteur du roi?... Ainsi donc, répondez
+franchement par oui ou par non. Quoi sur la maladie? Quoi sur le malade?
+Y a-t-il danger?
+
+--Pour lui, moins encore que pour d'autres, madame.
+
+--Voilà où commencent les énigmes, docteur, fit la reine impatientée.
+Expliquez-vous.
+
+--C'est malaisé, madame, répondit le docteur. Qu'il vous suffise de
+savoir que le mal du comte de Charny est tout moral. La blessure n'est
+qu'un accessoire dans les souffrances, un prétexte pour le délire.
+
+--Un mal moral! monsieur de Charny!
+
+--Oui, madame; et j'appelle moral tout ce qui ne s'analyse point avec le
+scalpel. Épargnez-moi d'en dire plus long à Votre Majesté.
+
+--Vous voulez dire que le comte... insista la reine.
+
+--Vous le voulez? fit le docteur.
+
+--Mais sans doute, je le veux.
+
+--Eh bien! je veux dire que le comte est amoureux, voilà ce que je veux
+dire. Votre Majesté demande une explication, je m'explique.
+
+La reine fit un mouvement d'épaules qui signifiait: la belle affaire!
+
+--Et vous croyez qu'on guérit comme cela d'une blessure, madame? reprit
+le docteur; non, le mal empire, et du délire passager, monsieur de
+Charny tombera dans une monomanie mortelle. Alors....
+
+--Alors, docteur?
+
+--Vous aurez perdu ce jeune homme, madame.
+
+--En vérité, docteur, vous êtes surprenant avec vos façons. J'aurai
+perdu ce jeune homme! Est-ce que je suis cause, moi, s'il est fou?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais vous me révoltez, docteur.
+
+--Si vous n'en êtes pas cause en ce moment, poursuivit l'inflexible
+docteur en haussant les épaules, vous le serez plus tard.
+
+--Donnez des conseils alors, puisque c'est votre état, dit la reine un
+peu radoucie.
+
+--C'est-à-dire que je fasse une ordonnance?
+
+--Si vous voulez.
+
+--La voici. Que le jeune homme soit guéri par le baume ou par le fer;
+que la femme dont il invoque le nom à chaque instant le tue ou le
+guérisse.
+
+--Voilà bien de vos extrêmes, interrompit la reine reprenant son
+impatience. Tuer... guérir... grands mots! Est-ce qu'on tue un homme
+avec une dureté? Est-ce qu'on guérit un pauvre fou avec un sourire?
+
+--Ah! si vous êtes incrédule, vous aussi, dit le docteur, je n'ai plus
+rien à faire qu'à présenter mes très humbles respects à Votre Majesté.
+
+--Mais, voyons, s'agit-il de moi, d'abord?
+
+--Je n'en sais rien, et n'en veux rien savoir; je vous répète seulement
+que monsieur de Charny est un fou raisonnable, que la raison peut à la
+fois rendre insensé et tuer, que la folie peut rendre raisonnable et
+guérir. Ainsi quand vous voudrez débarrasser ce palais de cris, de rêves
+et de scandale, vous prendrez un parti.
+
+--Lequel?
+
+--Ah! voilà, lequel? Moi, je ne fais que des ordonnances et je ne
+conseille pas. Suis-je bien sûr d'avoir entendu ce que j'ai entendu,
+d'avoir vu ce que mes yeux ont vu?
+
+--Allons, supposez que je vous comprenne, qu'en résultera-t-il?
+
+--Deux bonheurs: l'un, le meilleur pour vous comme pour nous tous, c'est
+que le malade, frappé au coeur par ce stylet infaillible qu'on nomme la
+raison, voie finir son agonie qui commence; l'autre... eh bien!
+l'autre.... Ah! madame, excusez-moi, j'ai eu le tort de voir deux issues
+au labyrinthe. Il n'y en a qu'une pour Marie-Antoinette, pour la reine
+de France.
+
+--Je vous comprends; vous avez parlé avec franchise, docteur. Il faut
+que la femme pour laquelle monsieur de Charny a perdu la raison lui
+rende cette raison de gré ou de force.
+
+--Très bien! C'est cela.
+
+--Il faut qu'elle ait le courage d'aller lui arracher ses rêves,
+c'est-à-dire le serpent rongeur qui vit replié au plus profond de son
+âme.
+
+--Oui, Votre Majesté.
+
+--Faites prévenir quelqu'un; mademoiselle de Taverney, par exemple.
+
+--Mademoiselle de Taverney? dit le docteur.
+
+--Oui, vous disposerez toutes choses pour que le blessé nous reçoive
+convenablement.
+
+--C'est fait, madame.
+
+--Sans ménagement aucun.
+
+--Il le faut bien.
+
+--Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d'aller
+ainsi chercher la vie ou la mort d'un homme.
+
+--C'est ce que je fais tous les jours quand j'aborde une maladie
+inconnue. L'attaquerai-je par le remède qui tue le mal ou par le remède
+qui tue le malade?
+
+--Vous, vous êtes bien sûr de tuer le malade, n'est-ce pas? fit la reine
+en frissonnant.
+
+--Eh! dit le docteur d'un air sombre, quand bien même il mourrait un
+homme pour l'honneur d'une reine, combien n'en meurt-il pas tous les
+jours pour le caprice d'un roi? Allons, madame, allons!
+
+La reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver
+Andrée.
+
+Il était onze heures du matin; Charny, tout habillé, dormait sur un
+fauteuil après l'agitation d'une nuit terrible. Les volets de la
+chambre, fermés avec soin, ne laissaient passer qu'un reflet affaibli du
+jour. Tout ménageait pour le malade cette sensibilité nerveuse cause
+première de sa souffrance.
+
+Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait
+habilement à tous les prétextes d'une recrudescence, et cependant,
+décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui
+pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver.
+
+La reine vêtue d'un habit du matin, coiffée avec une élégance tout
+abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre
+de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas hésiter, de ne pas
+essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour
+produire un violent effet.
+
+Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de
+l'antichambre, qu'une personne penchée sur la porte de la chambre de
+Charny, une femme enveloppée de sa mante, n'eut que le temps de se
+redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée,
+ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité.
+
+--Andrée! s'écria la reine surprise.... Vous, ici?
+
+--Moi! répliqua Andrée pâle et troublée, moi! oui, Votre Majesté. Moi!
+mais Votre Majesté n'y est-elle pas elle-même?
+
+«Oh! oh! complication», murmura le docteur.
+
+--Je vous cherchais partout, dit la reine; où étiez-vous donc?
+
+Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'était pas celui
+de sa bonté ordinaire. C'était comme le prélude d'un interrogatoire,
+c'était comme le symptôme d'un soupçon.
+
+Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne
+donnât la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi,
+toute fière qu'elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois.
+
+--Ici, vous le voyez.
+
+--Sans doute; mais comment ici?
+
+--Madame, répliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majesté me faisait
+chercher; je suis venue.
+
+La reine n'était pas au bout de sa défiance, elle insista.
+
+--Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j'allais?
+
+--C'était facile, madame; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et
+l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, dès
+lors, d'autre but que ce pavillon.
+
+--Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté, bien
+deviné.
+
+Andrée fit un dernier effort.
+
+--Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l'intention de se
+cacher, il n'eût pas fallu se montrer sur les galeries découvertes,
+comme elle l'a fait tout à l'heure pour venir ici. Quand la reine
+traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son
+appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de précéder
+quelqu'un qu'on a vu de loin.
+
+--Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse
+habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, réfléchissant peu, je ne
+crois pas aux réflexions des autres.
+
+La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-être,
+puisqu'elle avait besoin de confidente.
+
+Son âme, d'ailleurs, n'étant pas un composé de coquetterie et de
+défiance, comme l'âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses
+amitiés, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient
+d'elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui
+punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimées de leurs
+amants.
+
+Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite
+mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main
+d'Andrée, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la première
+avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade
+pendant que le docteur restait dehors avec Andrée.
+
+À peine celle-ci eut-elle vu disparaître la reine qu'elle leva vers le
+ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l'expression
+ressemblait à une imprécation furieuse.
+
+Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui
+disant:
+
+--Croyez-vous qu'elle réussira?
+
+--Réussir, et à quoi? mon Dieu! dit Andrée.
+
+--À faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu
+que sa fièvre dure.
+
+--Il guérirait donc ailleurs? s'écria Andrée.
+
+Le docteur la regarda, surpris, inquiet.
+
+--Je crois que oui, dit-il.
+
+--Oh! qu'elle réussisse alors! fit la pauvre fille.
+
+
+
+
+Chapitre LIV
+
+Convalescence
+
+
+Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny.
+
+Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet.
+
+--La reine! murmura-t-il en essayant de se lever.
+
+--La reine, oui, monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine
+qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine
+que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la
+reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté! Voici pourquoi elle
+vient à vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la
+recevoir.
+
+Charny s'était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s'était
+laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique
+et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne
+pouvait se relever.
+
+--Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce
+silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renommé autrefois parmi les
+plus loyaux, s'attache comme un ennemi à la réputation d'une femme? Car
+notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n'est
+pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c'était une
+femme, et vous n'eussiez jamais dû oublier.
+
+Charny, entraîné par ces paroles sorties du coeur, voulut essayer
+d'articuler un mot pour sa défense: Marie-Antoinette ne lui en laissa
+pas le temps.
+
+--Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la
+trahison?
+
+--La trahison... balbutia Charny.
+
+--Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous êtes un insensé, et je vais
+vous ôter le moyen de faire le mal; ou vous êtes un traître, et je vais
+vous punir.
+
+--Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois
+cette accusation précède l'arrêt de mort, dans la bouche d'une femme
+elle déshonore. Reine, tuez-moi; femme, épargnez-moi.
+
+--Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une
+voix altérée.
+
+--Oui, madame.
+
+--Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers...
+le roi?
+
+--Mon Dieu! murmura l'infortuné.
+
+--Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le
+roi est l'époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux
+sur elle; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi,
+c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je
+vénère et que j'aime.
+
+--Oh! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et pour se
+soutenir, il fut obligé d'appuyer une de ses mains sur le parquet.
+
+Son cri traversa le coeur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du
+jeune homme qu'il venait d'être frappé à mort, si elle ne tirait
+promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfoncé.
+
+C'est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s'effraya de la pâleur et
+de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d'appeler au secours.
+
+Mais elle réfléchit que le docteur, qu'Andrée, interpréteraient mal
+cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.
+
+--Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a
+essayé de vous guérir; cette blessure, qui n'était rien, empire par les
+extravagances de votre cerveau. Quand sera-t--elle guérie, cette
+blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle
+scandaleux d'une folie qui l'inquiète? Quand partirez-vous du château?
+
+--Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse.... Je pars, je pars.
+
+Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son
+équilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui
+lui barrait le passage.
+
+À peine eut-il senti le contact de cette poitrine brûlante qui le
+retenait, à peine eut-il plié sous l'étreinte involontaire du bras qui
+le portait, que sa raison l'abandonna entièrement, sa bouche s'ouvrit
+pour laisser passer un souffle dévorant qui n'était point une parole et
+n'osait être un baiser.
+
+La reine elle-même, brûlée par ce contact, fléchie par cette faiblesse,
+n'eut pas le temps de pousser le corps inanimé sur son fauteuil, et elle
+voulut s'enfuir; mais la tête de Charny était retombée en arrière. Elle
+battait le bois du fauteuil, une légère nuance rosée colorait l'écume de
+ses lèvres, une goutte rose et tiède était tombée de son front sur la
+main de Marie-Antoinette.
+
+--Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tué par vous.
+
+La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le
+releva, pressa sa tête morte sur son sein, appuya une main glacée sur le
+coeur du jeune homme.
+
+L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision
+disparut. La femme s'épouvantait d'avoir laissé un souvenir là où elle
+ne croyait donner qu'un dernier adieu.
+
+Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que
+Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'écriant:
+
+--Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que
+le respect que j'ai pour vous....
+
+--Adieu! adieu! dit la reine.
+
+--Madame! oh! pardonnez-moi!
+
+--Je vous pardonne, monsieur de Charny.
+
+--Madame, un dernier regard!
+
+--Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'émotion et de colère,
+si vous n'êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez
+mort ou parti du château.
+
+Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les
+mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu'aux pieds de
+Marie-Antoinette.
+
+Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.
+
+Andrée, dont les yeux dévoraient cette porte depuis le commencement de
+l'entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillante; elle
+vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards
+de celle-là pencher éteints vers le sol.
+
+Frappée au coeur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne
+courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que
+Dieu avait trop donné à cette femme, en lui donnant comme superflu un
+trône et la beauté, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec
+monsieur de Charny.
+
+Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.
+
+Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se
+contenta de dire:
+
+--Eh bien, madame?
+
+La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix étouffée
+par les battements de son coeur.
+
+--Que fera-t-il? répéta le docteur.
+
+--Il partira, murmura la reine.
+
+Et, sans faire attention à Andrée, qui fronçait le sourcil, et à Louis,
+qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de
+la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle,
+et rentra dans son appartement.
+
+Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis,
+d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis
+à elle, la tête baissée, l'oeil fixe et la pensée absente.
+
+Elle n'avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une
+nature comme celle d'Andrée, la reine n'est rien: la rivale est tout.
+
+Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que
+la veille.
+
+Fort jusqu'à l'exagération, hardi jusqu'à la fanfaronnade, il adressa au
+bon docteur des questions si pressées, si énergiques, au sujet de sa
+prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de
+transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par
+une manie d'un autre ordre.
+
+Charny le détrompa bientôt; il ressemblait à ces fers rougis au feu dont
+la teinte s'affaiblit à l'oeil à mesure que la chaleur diminue
+d'intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est
+encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu'on lui présentera.
+
+Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons
+jours. Charny fut réellement si raisonnable qu'il se crut obligé
+d'expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution.
+
+--La reine, dit-il, m'a plus guéri en me faisant honte, que votre
+science, cher docteur, ne l'eût fait avec d'excellents remèdes; me
+prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte
+un cheval avec un mors.
+
+--Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur.
+
+--Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait
+un jour pour me prouver sa force de volonté, qu'il lui avait suffi, dans
+un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le
+sang ne coulât pas et ne réjouît pas l'oeil de l'adversaire. J'ai ri de
+cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fièvre, si ce
+délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je
+gage, en disant: délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus.
+
+--Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur.
+Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement?
+
+--Oh! oui.
+
+--Eh bien! vous ne tarderez pas à voir tout le rapport qu'il y a entre
+le moral et le physique de l'homme. C'est une belle théorie que je
+rédigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain
+de corps en huit jours.
+
+--Cher docteur, merci.
+
+--Et pour commencer vous allez donc partir?
+
+--Quand il vous plaira. Tout de suite.
+
+--Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c'est
+risquer toujours.
+
+--Attendons au soir, docteur.
+
+--Irez-vous loin?
+
+--Au bout du monde, s'il le faut.
+
+--C'est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même
+flegme. Contentons--nous de Versailles d'abord, hein?
+
+--Versailles soit, puisque vous le voulez.
+
+--Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous
+expatrier, que d'être guéri de votre blessure.
+
+Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes.
+
+--C'est vrai, docteur, j'ai une maison à Versailles.
+
+--Eh bien! voilà notre affaire: on vous y portera ce soir.
+
+--C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je désirais faire
+un tour dans mes terres.
+
+--Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont
+pas au bout du monde.
+
+--Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues
+d'ici.
+
+--Vous voyez bien!
+
+Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses
+délicatesses.
+
+Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement éconduits lors de
+leur première tentative emportèrent Charny jusqu'à son carrosse, qui
+l'attendait au guichet des communs.
+
+Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait.
+Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement
+rassuré par le docteur, qui promit d'excuser le départ en le motivant
+par un besoin de changement.
+
+Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse
+satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fenêtres de
+l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais,
+portant un flambeau à la main, éclairait le chemin, sans éclairer la
+physionomie.
+
+Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis,
+prévenus assez à temps pour que le départ n'eût pas l'air d'une fuite.
+
+Escorté jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put
+permettre à ses yeux d'errer sur les fenêtres: celles de la reine
+resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu
+les dames dans sa chambre à coucher.
+
+Celles d'Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux
+de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans
+être aperçue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte.
+
+Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer
+des chevaux sur le pavé sonore.
+
+--S'il n'est pas à moi, murmura Andrée, il n'est plus à personne, du
+moins.
+
+--S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez
+lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit
+des maladies de l'âme! On n'est pas le médecin d'Antiochus et de
+Stratonice pour guérir ces maladies-là.
+
+Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre
+visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hâta d'annoncer que ce
+serait la dernière visite qu'il lui ferait.
+
+Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillerée de confitures
+d'Orléans.
+
+Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la
+visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoyé du roi. Il en fut à
+peu près de même le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui.
+
+Il se levait et marchait dans son jardin.
+
+Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure;
+ses forces étaient revenues. Sa maison n'étant pas encore assez
+délaissée, il demanda au médecin de son oncle et fit demander au docteur
+Louis l'autorisation de partir pour ses terres.
+
+Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de
+la médication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne
+chaise, et que la route de Picardie était unie comme un miroir, et que
+demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement
+voyager, serait folie.
+
+Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au
+roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses
+respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis,
+montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour
+la petite ville de Villers-Cotterêts, d'où il devait gagner le château
+de Boursonnes, situé à une lieue de cette petite ville qu'illustraient
+déjà les premières poésies de Demoustier.
+
+
+
+
+Chapitre LV
+
+Deux coeurs saignants
+
+
+Le lendemain du jour où la reine avait été surprise par Andrée fuyant
+Charny, agenouillé devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant
+son habitude dans la chambre royale, à l'heure de la petite toilette,
+avant la messe.
+
+La reine n'avait pas encore reçu de visite. Elle venait seulement de
+lire un billet de madame de La Motte, et son humeur était riante.
+
+Andrée, plus pâle encore que la veille, avait dans toute sa personne ce
+sérieux et cette froide réserve qui appelle l'attention, et force les
+plus grands à compter avec les plus petits.
+
+Simple, austère pour ainsi dire dans sa toilette, Andrée ressemblait à
+une messagère de malheur, ce malheur fût-il pour elle ou pour d'autres.
+
+La reine était dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point
+garde à cette démarche lente et grave d'Andrée, à ses yeux rougis, à la
+blancheur de ses tempes et de ses mains.
+
+Elle tourna la tête tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre
+son salut amical.
+
+--Bonjour, petite.
+
+Andrée attendit que la reine lui donnât une occasion de partir. Elle
+attendit, bien sûre que son silence, que son immobilité, finiraient par
+attirer les yeux de Marie-Antoinette.
+
+Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de réponse autre qu'une grande
+révérence, la reine se tourna, et obliquement, aperçut ce visage frappé
+de douleur et de rigidité.
+
+--Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andrée? fit-elle en se retournant tout à fait;
+est-ce qu'il t'arrive malheur?
+
+--Un grand malheur, oui, madame, répondit la jeune femme.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je vais quitter Votre Majesté.
+
+--Me quitter! Tu pars?
+
+--Oui, madame.
+
+--Où vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce départ précipité?
+
+--Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections....
+
+La reine leva la tête.
+
+--De famille, ajouta Andrée en rougissant.
+
+La reine rougit à son tour, et l'éclair de leurs deux regards se croisa
+en brillant comme un choc d'épées.
+
+La reine se remit la première.
+
+--Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous étiez heureuse, hier, ce
+me semble?
+
+--Non, madame, répondit fermement Andrée; hier fut encore un des jours
+infortunés de ma vie.
+
+--Ah! fit la reine devenue rêveuse.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Il faudrait me résigner à fatiguer Votre Majesté de détails au-dessous
+d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien à
+attendre des biens de la terre, et je viens demander un congé à Votre
+Majesté pour m'occuper de mon salut.
+
+La reine se leva, et bien que cette demande parût coûter à son orgueil,
+elle vint prendre la main d'Andrée.
+
+--Que signifie cette résolution de mauvaise tête? dit-elle; n'aviez vous
+pas hier un frère, un père, comme aujourd'hui? Étaient-ils moins gênants
+et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous
+laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mère de famille qui rend
+une famille à ceux qui n'en ont pas?
+
+Andrée se mit à trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la
+reine, elle dit:
+
+--Madame, votre bonté me pénètre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai
+résolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne
+m'exposez pas à trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation
+que je me sens.
+
+--Depuis hier alors?
+
+--Veuille Votre Majesté ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet.
+
+--Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de
+confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais à celui qui
+ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets,
+mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez été ici.
+Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amitié ne délaisse pas
+les gens malgré leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'être pour
+moi une amie. Maintenant, Andrée, allez, vous êtes libre.
+
+Andrée fit une révérence de cour et sortit. À la porte, la reine la
+rappela.
+
+--Où allez-vous, Andrée?
+
+--À l'abbaye de Saint-Denis, madame, répondit mademoiselle de Taverney.
+
+--Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-être rien à
+vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est
+trop encore! Vous êtes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de
+Taverney; allez.
+
+Il résulta de là que, sans donner d'autres explications sur lesquelles
+comptait le bon coeur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir,
+Andrée prit au bond la permission de la reine et disparut.
+
+Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperçut que mademoiselle de
+Taverney quittait sur-le-champ le château.
+
+En effet, elle se rendait dans la maison de son père, où, selon qu'elle
+s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frère rêvait; la soeur
+agissait.
+
+À l'aspect d'Andrée, que son service devait à une pareille heure retenir
+au château, Philippe s'avança surpris, presque effrayé.
+
+Effrayé surtout de cette sombre mine, lui que sa soeur n'abordait jamais
+qu'avec un sourire d'amitié tendre, il commença comme avait fait la
+reine: il questionna.
+
+Andrée lui annonça qu'elle venait de quitter le service de la reine; que
+son congé était accepté, qu'elle allait entrer au couvent.
+
+Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reçoit un
+coup inattendu.
+
+--Quoi! dit-il, vous aussi, ma soeur?
+
+--Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire?
+
+--C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des
+Bourbons? s'écria-t-il; vous vous croyez forcée de faire des voeux!
+vous! religieuse par goût, par âme; vous, la moins mondaine des femmes
+et la moins capable d'obéissance éternelle aux lois de l'ascétisme!
+Voyons, que reprochez-vous à la reine?
+
+--On n'a rien à reprocher à la reine, Philippe, répondit froidement la
+jeune femme; vous qui avez tant compté sur la faveur des cours; vous
+qui, plus que personne, y dûtes compter, pourquoi n'avez-vous pu
+demeurer? Pourquoi n'y restâtes-vous pas trois jours? Moi, j'y suis
+restée trois ans.
+
+--La reine est capricieuse parfois, Andrée.
+
+--Si cela est, Philippe, vous pouviez le souffrir, vous, un homme; moi,
+femme, je ne le dois pas, je ne le veux pas; si elle a des caprices, eh
+bien! ses servantes sont là.
+
+--Cela, ma soeur, fit le jeune homme avec contrainte, ne m'apprend pas
+comment vous avez eu des démêlés avec la reine.
+
+--Aucun, je vous jure; en eûtes-vous, Philippe, vous qui l'avez quittée?
+Oh! elle est ingrate, cette femme!
+
+--Il lui faut pardonner, Andrée. La flatterie l'a un peu gâtée, elle est
+bonne au fond.
+
+--Témoin ce qu'elle a fait pour vous, Philippe.
+
+--Qu'a-t-elle fait?
+
+--Vous l'avez oublié déjà? Oh! moi, j'ai meilleure mémoire. Aussi dans
+un seul et même jour, avec une seule et même résolution, je paie votre
+dette et la mienne, Philippe.
+
+--Trop cher, ce me semble, Andrée; ce n'est pas à votre âge, avec votre
+beauté, qu'on renonce au monde. Prenez garde, chère amie, vous le
+quittez jeune, vous le regretterez vieille, et, quand il ne sera plus
+temps, vous y rentrerez alors, désobligeant tous vos amis, dont une
+folie vous aura séparée.
+
+--Vous ne raisonniez pas ainsi, vous, un brave officier tout pétri
+d'honneur et de sentiment, mais peu soucieux de sa renommée ou de sa
+fortune, que là où cent autres ont amassé titres et or vous n'avez su
+faire que des dettes et vous amoindrir, vous ne raisonniez pas ainsi
+quand vous me disiez: _elle_ est capricieuse, Andrée, _elle_ est
+coquette, _elle_ est perfide; j'aime mieux ne la point servir. Comme
+pratique de cette théorie, vous avez renoncé au monde, quoique vous ne
+vous soyez pas fait religieux, et de nous deux, celui qui est le plus
+près des voeux irrévocables, ce n'est pas moi qui vais les faire, c'est
+vous qui les avez déjà faits.
+
+--Vous avez raison, ma soeur, et sans notre père....
+
+--Notre père! ah! Philippe ne parlez pas ainsi, reprit Andrée avec
+amertume, un père ne doit il pas être le soutien de ses enfants ou
+accepter leur appui? C'est à ces conditions seulement qu'il est le père.
+Que fait le nôtre, je vous le demande? Avez-vous jamais eu l'idée de
+confier un secret à monsieur de Taverney? Et le croyez-vous capable de
+vous appeler pour vous dire un de ses secrets à lui! Non, continua
+Andrée avec une expression de chagrin, non, monsieur de Taverney est
+fait pour vivre seul en ce monde.
+
+--Je le veux bien, Andrée, mais il n'est pas fait pour mourir seul.
+
+Ces mots, dits avec une sévérité douce, rappelaient à la jeune femme
+qu'elle laissait à ses colères, à ses aigreurs, à ses rancunes contre le
+monde, une trop grande place dans son coeur.
+
+--Je ne voudrais pas, répondit-elle, que vous me prissiez pour une fille
+sans entrailles; vous savez si je suis une soeur tendre; mais ici-bas
+chacun a voulu tuer en moi l'instinct sympathique qui lui correspondait.
+Dieu m'avait donné en naissant, comme à toute créature, une âme et un
+corps; de cette âme et de ce corps toute créature humaine peut disposer,
+pour son bonheur, en ce monde et dans l'autre. Un homme que je ne
+connaissais pas à pris mon âme, Balsamo. Un homme que je connaissais à
+peine, et qui n'était pas un homme pour moi, a pris mon corps, Gilbert.
+Je vous le répète, Philippe, pour être une bonne et pieuse fille, il ne
+me manque qu'un père. Passons à vous, examinons ce que vous a rapporté
+le service des grands de la terre, à vous qui les aimiez.
+
+Philippe baissa la tête.
+
+--Épargnez-moi, dit-il; les grands de la terre n'étaient pour moi que
+des créatures semblables à moi; je les aimais; Dieu nous a dit de nous
+aimer les uns les autres.
+
+--Oh! Philippe, dit-elle, il n'arrive jamais sur cette terre que le
+coeur aimant réponde directement à qui l'aime; ceux que nous avons
+choisis en choisissent d'autres.
+
+Philippe leva son front pâle et considéra longtemps sa soeur, sans autre
+expression que celle de l'étonnement.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il.
+
+--À rien, à rien, répondit généreusement Andrée, qui recula devant
+l'idée de descendre à des rapports ou à des confidences. Je suis
+frappée, mon frère. Je crois que ma raison souffre; ne donnez à mes
+paroles aucune attention.
+
+--Cependant....
+
+Andrée s'approcha de Philippe et lui prit la main.
+
+--Assez sur ce sujet, mon bien-aimé frère. Je suis venue vous prier de
+me conduire à un couvent: j'ai choisi Saint-Denis; je n'y veux pas faire
+de voeux, soyez tranquille. Cela viendra plus tard, s'il est nécessaire.
+Au lieu de chercher dans un asile ce que la plupart des femmes y veulent
+trouver, l'oubli, moi j'y vais demander la mémoire. Il me semble que
+j'ai trop oublié le Seigneur. Il est le seul roi, le seul maître,
+l'unique consolation, comme l'unique réel afflicteur. En me rapprochant
+de lui, aujourd'hui que je le comprends, j'aurai plus fait pour mon
+bonheur que si tout ce qu'il y a de riche, de fort, de puissant et
+d'aimable dans ce monde avait conspiré pour me faire une vie heureuse. À
+la solitude, mon frère, à la solitude, ce vestibule de la béatitude
+éternelle!... Dans la solitude, Dieu parle au coeur de l'homme; dans la
+solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.
+
+Philippe arrêta Andrée du geste.
+
+--Souvenez-vous, dit-il, que je m'oppose moralement à ce dessein
+désespéré: vous ne m'avez pas fait juge des causes de votre désespoir.
+
+--Désespoir! fit-elle avec un souverain mépris, vous dites désespoir!
+Ah! Dieu merci! je ne pars point désespérée, moi! Regretter avec
+désespoir! Non! non! mille fois non!
+
+Et d'un mouvement plein d'une fierté sauvage, elle jeta sur ses épaules
+la mante de soie qui reposait près d'elle sur un fauteuil.
+
+--Cet excès même de dédain manifeste en vous un état qui ne peut durer,
+reprit Philippe; vous ne voulez pas du mot désespoir, Andrée, acceptez
+le mot dépit.
+
+--Dépit! répliqua la jeune femme, en modifiant son sourire sardonique
+par un sourire plein de fierté. Vous ne croyez pas, mon frère, que
+mademoiselle de Taverney soit si peu forte que de céder sa place en ce
+monde pour un mouvement de dépit. Le dépit, c'est la faiblesse des
+coquettes ou des sottes. L'oeil qui s'est allumé par le dépit se mouille
+bientôt de pleurs, et l'incendie est éteint. Je n'ai pas de dépit,
+Philippe. Je voudrais bien que vous me crussiez, et pour cela, il ne
+s'agirait que de vous interroger vous-même, quand vous avez quelque
+grief à formuler. Répondez, Philippe, si demain vous vous retiriez à la
+Trappe, si vous vous faisiez chartreux, comment appelleriez-vous la
+cause qui vous aurait poussé à cette résolution?
+
+--J'appellerais cette cause un incurable chagrin, ma soeur, dit Philippe
+avec la douce majesté du malheur.
+
+--À la bonne heure, Philippe, voilà un mot qui me convient et que
+j'adopte. Soit, c'est donc un incurable chagrin qui me pousse vers la
+solitude.
+
+--Bien! répondit Philippe, et le frère et la soeur n'auront pas eu de
+dissemblance dans leur vie. Heureux bien également, ils auront toujours
+été malheureux au même degré. Cela fait la bonne famille, Andrée.
+
+Andrée crut que Philippe, emporté par son émotion, lui faisait une
+question nouvelle, et peut-être son coeur inflexible se fût-il brisé
+sous l'étreinte de l'amitié fraternelle.
+
+Mais Philippe savait par expérience que les grandes âmes se suffisent à
+elles seules: il n'inquiéta pas celle d'Andrée dans le retranchement
+qu'elle s'était choisi.
+
+--À quelle heure et quel jour comptez-vous partir? demanda-t-il.
+
+--Demain; aujourd'hui même, s'il était temps encore.
+
+--Ne ferez-vous pas un dernier tour de promenade avec moi dans le parc?
+
+--Non, dit-elle.
+
+Il comprit bien au serrement de main qui accompagna ce refus que la
+jeune femme refusait seulement une occasion de se laisser attendrir.
+
+--Je serai prêt quand vous me ferez avertir, répliqua-t-il.
+
+Et il lui baisa la main, sans ajouter un mot, qui eût fait déborder
+l'amertume de leur coeur.
+
+Andrée, après avoir fait les premiers préparatifs, se retira chez elle
+où elle reçut ce billet de Philippe:
+
+«Vous pouvez voir notre père à cinq heures ce soir. L'adieu est
+indispensable. Monsieur de Taverney crierait à l'abandon, aux mauvais
+procédés.»
+
+Elle répondit:
+
+«À cinq heures, je serai chez monsieur de Taverney en habit de voyage. À
+sept heures nous pouvons être rendus à Saint-Denis. M'accorderez-vous
+votre soirée?»
+
+Pour toute réponse, Philippe cria par la fenêtre, assez proche de
+l'appartement d'Andrée pour qu'Andrée pût l'entendre:
+
+--À cinq heures, les chevaux à la chaise.
+
+
+
+
+Chapitre LVI
+
+Un ministre des finances
+
+
+Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andrée, avait lu un billet
+de madame de La Motte, et qu'elle avait souri.
+
+Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules
+possibles de respect:
+
+«Et Votre Majesté peut être assurée qu'il lui sera fait crédit, et que
+la marchandise sera livrée de confiance.»
+
+Donc, la reine avait souri, et brûlé le petit billet de Jeanne.
+
+Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la société de mademoiselle de
+Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne
+attendait l'honneur d'être admis auprès d'elle.
+
+Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au
+lecteur. L'histoire le lui a assez fait connaître, mais le roman, qui
+dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne
+peut-être un détail plus satisfaisant à l'imagination.
+
+Monsieur de Calonne était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit même,
+qui, sortant de cette génération de la dernière moitié du siècle, peu
+habituée aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du
+malheur suspendu sur la France, mêlait son intérêt à l'intérêt commun,
+disait comme Louis XV: «Après nous la fin du monde»; et cherchait
+partout des fleurs pour parer son dernier jour.
+
+Il savait les affaires, était homme de cour. Tout ce qu'il y eut de
+femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beauté, il
+l'avait cultivé par des hommages pareils à ceux que l'abeille rend aux
+plantes chargées d'arômes et de sucs.
+
+C'était alors le résumé de toutes les connaissances que la conversation
+de sept à huit hommes et de dix à douze femmes. Monsieur de Calonne
+avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec
+Voltaire, rêver avec Rousseau. Enfin il avait été assez fort pour rire
+au nez de la popularité de monsieur Necker.
+
+Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru
+éclairer toute la France; Calonne l'ayant bien observé sur toutes ses
+faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux même de ceux qui le
+craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait
+tressaillir, ne s'étaient accoutumés qu'en tremblant à l'entendre
+bafouer par un homme d'état élégant, de bonne humeur, qui, pour répondre
+à tant de beaux chiffres, se contentait de dire: «À quoi bon prouver
+qu'on ne peut rien prouver.»
+
+En effet, Necker n'avait prouvé qu'une chose, l'impossibilité où il se
+trouvait de continuer à gérer les finances. Monsieur de Calonne, lui,
+les accepta comme un fardeau trop léger pour ses épaules, et dès les
+premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix.
+
+Que voulait monsieur Necker? Des réformes. Ces réformes partielles
+épouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y
+gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient
+et y perdaient trop. Quand Necker voulait opérer une juste répartition
+de l'impôt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les
+revenus du clergé, Necker indiquait brutalement une révolution possible.
+Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il eût fallu
+concentrer toutes ses forces pour l'amener à un résultat général de
+rénovation.
+
+Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible à atteindre, par
+cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une réforme d'abus à ceux
+qui ne veulent point que ces abus soient réformés, n'est-ce pas
+s'exposer à l'opposition des intéressés? Faut-il prévenir l'ennemi de
+l'heure à laquelle on donnera l'assaut à une place?
+
+C'est ce que Calonne avait compris, plus réellement ami de la nation, en
+cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits
+accomplis, car, au lieu de prévenir un mal inévitable, Galonne
+accélérait l'invasion du fléau.
+
+Son plan était hardi, gigantesque, sûr; il s'agissait d'entraîner en
+deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent
+retardée de dix ans; puis la banqueroute étant faite, de dire:
+«Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et
+dévoreront ceux qui ne les nourriront pas.»
+
+Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les conséquences de ce plan ou
+ce plan lui-même? Comment lui, qui avait frémi de rage en lisant le
+compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne
+choisit-il pas entre les deux systèmes, et préféra-t-il se laisser aller
+à l'aventure? C'est le seul compte réel que Louis XVI, homme politique,
+ait à régler avec la postérité. C'était ce fameux principe auquel
+s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le
+mal alors qu'il est invétéré.
+
+Mais pour que le bandeau se soit épaissi de la sorte aux yeux du roi;
+pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperçus, se soit
+montrée aussi aveugle que son époux sur la conduite du ministre,
+l'histoire, on devrait plutôt dire le roman, c'est ici qu'il est le
+bienvenu, va donner quelques détails indispensables.
+
+Monsieur de Calonne entra chez la reine.
+
+Il était beau, grand de taille et noble de manières; il savait faire
+rire les reines et pleurer ses maîtresses. Bien assuré que
+Marie-Antoinette l'avait mandé pour un besoin urgent, il arrivait le
+sourire sur les lèvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine
+renfrognée pour doubler plus tard le mérite de leur consentement!
+
+La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla
+d'abord de mille choses qui n'étaient rien.
+
+--Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de
+Calonne?
+
+--De l'argent? s'écria monsieur de Calonne, mais certainement, madame,
+que nous en avons, nous en avons toujours.
+
+--Voilà qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que
+vous pour répondre ainsi à des demandes d'argent; comme financier vous
+êtes incomparable.
+
+--Quelle somme faut-il à Votre Majesté? répliqua Calonne.
+
+--Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour
+trouver de l'argent là où monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en
+avait pas?
+
+--Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans
+les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avènement au
+ministère, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-là, madame, en
+cherchant le trésor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs
+de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Eh bien! dit-elle.
+
+--Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: «Il n'y a plus
+d'argent», se fût mis à emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la
+première année, et cent vingt-cinq la seconde; s'il était sûr, comme je
+le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisième,
+monsieur Necker eût été un vrai financier; tout le monde peut dire: «Il
+n'y a plus d'argent dans la caisse»; mais tout le monde ne sait pas
+répondre: «Il y en a.»
+
+--C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous félicitais,
+monsieur. Comment paiera-t--on? voilà la difficulté.
+
+--Oh! madame, répondit Calonne avec un sourire dont nul oeil humain ne
+pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous réponds
+bien qu'on paiera.
+
+--Je m'en rapporte à vous, dit la reine, mais causons toujours finances;
+avec vous, c'est une science pleine d'intérêt; ronce chez les autres,
+elle est un arbre à fruits chez vous.
+
+Calonne s'inclina.
+
+--Avez-vous quelques nouvelles idées? demanda la reine; donnez m'en la
+primeur, je vous en prie.
+
+--J'ai une idée, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des
+Français, et sept ou huit millions dans la vôtre; pardon, dans la caisse
+de Sa Majesté.
+
+--Ces millions seront les bienvenus ici et là. Par où arriveront-ils?
+
+--Votre Majesté n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la même
+valeur dans tous les états de l'Europe?
+
+--Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France.
+
+--Votre Majesté a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer
+finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq à six ans,
+dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en résulte que les
+exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en
+Espagne la valeur de quatorze onces d'argent à peu près.
+
+--C'est considérable! dit la reine.
+
+--Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes
+savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis
+d'or.
+
+--Vous allez empêcher cela?
+
+--Immédiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or à quinze
+marcs quatre onces, un quinzième de bénéfice. Votre Majesté comprend que
+pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu'à la Monnaie
+ce bénéfice est donné aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se
+fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis,
+nous en trouverons trente-deux.
+
+--Bénéfice présent, bénéfice futur, s'écria la reine. C'est une idée
+charmante et qui fera fureur.
+
+--Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si
+complètement obtenu votre approbation.
+
+--Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous
+paierez toutes nos dettes.
+
+--Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir à ce que vous
+désirez de moi.
+
+--Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment....
+
+--Quelle somme?
+
+--Oh! beaucoup trop forte peut-être.
+
+Calonne sourit d'une manière qui encouragea la reine.
+
+--Cinq cent mille livres, dit-elle.
+
+--Ah! madame, s'écria-t-il, quelle peur Votre Majesté m'a faite; j'ai
+cru qu'il s'agissait d'une vraie somme.
+
+--Vous pouvez donc?
+
+--Assurément.
+
+--Sans que le roi....
+
+--Ah! madame, voilà qui est impossible; tous mes comptes sont chaque
+mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus,
+et je m'en honore.
+
+--Quand pourrai-je compter sur cette somme?
+
+--Quel jour Votre Majesté en a-t-elle besoin?
+
+--Au cinq du mois prochain seulement.
+
+--Les comptes seront ordonnancés le deux; vous aurez votre argent le
+trois, madame.
+
+--Monsieur de Calonne, merci.
+
+--Mon plus grand bonheur est de plaire à Votre Majesté. Je la supplie de
+ne jamais se gêner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout
+d'amour-propre pour son contrôleur-général des finances.
+
+Il s'était levé, avait salué gracieusement; la reine lui donna sa main à
+baiser.
+
+--Un mot encore, dit-elle.
+
+--J'écoute, madame.
+
+--Cet argent me coûte un remords.
+
+--Un remords... dit-il.
+
+--Oui. C'est pour satisfaire un caprice.
+
+--Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins
+moitié de vrais bénéfices pour notre industrie, notre commerce ou nos
+plaisirs.
+
+--Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une façon
+charmante de me consoler, monsieur.
+
+--Dieu soit loué! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de
+Votre Majesté, et nous irons droit au paradis.
+
+--C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour
+moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple.
+
+--Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur
+chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je
+vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera.
+
+--Pourquoi? dit la reine surprise.
+
+--Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, répondit imperturbablement
+le ministre, et que là où il n'y a rien le roi perd ses droits.
+
+Il salua et sortit.
+
+
+
+
+Chapitre LVII
+
+Illusions retrouvées. Secret perdu
+
+
+À peine monsieur de Calonne traversait-il la galerie pour retourner chez
+lui, que l'ongle d'une main pressée gratta la porte du boudoir de la
+reine.
+
+Jeanne parut.
+
+--Madame, dit-elle, il est là.
+
+--Le cardinal? demanda la reine, un peu étonnée du mot il, qui signifie
+tant de choses prononcé par une femme.
+
+Elle n'acheva pas, Jeanne avait déjà introduit monsieur de Rohan et pris
+congé, en serrant à la dérobée la main du protecteur protégé.
+
+Le prince se trouva seul à trois pas de la reine, à laquelle il fit bien
+respectueusement les saluts obligés.
+
+La reine, voyant cette réserve pleine de tact, fut touchée; elle tendit
+sa main au cardinal, qui n'avait pas encore levé les yeux sur elle.
+
+--Monsieur, dit-elle, on m'a rapporté de vous un trait qui efface bien
+des torts.
+
+--Permettez-moi, dit le prince en tremblant d'une émotion qui n'était
+pas affectée, permettez-moi, madame, de vous affirmer que les torts dont
+parle Votre Majesté seraient bien atténués par un mot d'explication
+entre elle et moi.
+
+--Je ne vous défends point de vous justifier, répliqua la reine avec
+dignité, mais ce que vous me diriez jetterait une ombre sur l'amour et
+le respect que j'ai pour mon pays et ma famille. Vous ne pouvez vous
+disculper qu'en me blessant, monsieur le cardinal. Mais tenez, ne
+touchons pas à ce feu mal éteint, peut-être il brûlerait encore vos
+doigts ou les miens; vous voir sous le nouveau jour qui vous a révélé à
+moi, obligeant, respectueux, dévoué....
+
+--Dévoué jusqu'à la mort, interrompit le cardinal.
+
+--À la bonne heure. Mais, fit Marie-Antoinette en souriant, jusqu'à
+présent, il ne s'agit que de la ruine. Vous me seriez dévoué jusqu'à la
+ruine, monsieur le cardinal? C'est fort beau, bien assez beau.
+Heureusement, j'y mets bon ordre. Vous vivrez et vous ne serez pas
+ruiné, à moins que, comme on le dit, vous ne vous ruiniez vous-même.
+
+--Madame....
+
+--Ce sont vos affaires. Toutefois, en amie, puisque nous voilà bons
+amis, je vous donnerai un conseil: soyez économe, c'est une vertu
+pastorale; le roi vous aimera mieux économe que prodigue.
+
+--Je deviendrai avare pour plaire à Votre Majesté.
+
+--Le roi, reprit la reine avec une nuance délicate, n'aime pas non plus
+les avares.
+
+--Je deviendrai ce que Votre Majesté voudra, interrompit le cardinal
+avec une passion mal déguisée.
+
+--Je vous disais donc, coupa brusquement la reine, que vous ne seriez
+pas ruiné par mon fait. Vous avez répondu pour moi, je vous en remercie,
+mais j'ai de quoi faire honneur à mes engagements; ne vous occupez donc
+plus de ces affaires qui, à partir du premier paiement, ne regarderont
+que moi.
+
+--Pour que l'affaire soit terminée, madame, dit alors le cardinal en
+s'inclinant, il me reste à offrir le collier à Votre Majesté.
+
+En même temps, il tira de sa poche l'écrin, qu'il présenta à la reine.
+
+Elle ne le regarda même pas, ce qui accusait chez elle un bien grand
+désir de le voir, et tremblante de joie elle le déposa sur un
+chiffonnier, mais sous sa main.
+
+Le cardinal essaya ensuite quelques propos de politesse qui furent très
+bien reçus, puis revint sur ce qu'avait dit la reine à propos de leur
+réconciliation.
+
+Mais, comme elle s'était promis de ne pas regarder les diamants devant
+lui, et qu'elle brûlait de les voir, elle ne l'écouta plus qu'avec
+distraction.
+
+Par distraction aussi elle lui abandonna sa main, qu'il baisa d'un air
+transporté. Alors il prit congé croyant gêner, ce qui le combla de joie.
+Un simple ami ne gêne jamais, un indifférent moins encore.
+
+Ainsi se passa cette entrevue, qui ferma toutes les plaies du coeur du
+cardinal. Il sortit de chez la reine, enthousiasmé, ivre d'espérance, et
+prêt à prouver à madame de La Motte une reconnaissance sans bornes pour
+la négociation qu'elle avait si heureusement menée à bien.
+
+Jeanne l'attendait dans son carrosse, cent pas en avant de la barrière;
+elle reçut la protestation ardente de son amitié.
+
+--Eh bien! dit-elle, après la première explosion de cette gratitude,
+serez-vous Richelieu ou Mazarin? La lèvre autrichienne vous a-t-elle
+donné des encouragements d'ambition ou de tendresse? Êtes-vous lancé
+dans la politique ou dans l'intrigue?
+
+--Ne riez pas, chère comtesse, dit le prince; je suis fou de bonheur.
+
+--Déjà!
+
+--Assistez-moi, et dans trois semaines je puis tenir un ministère.
+
+--Peste! dans trois semaines; comme c'est long; l'échéance des premiers
+engagements est fixée à quinze jours d'ici.
+
+--Oh! tous les bonheurs arrivent à la fois: la reine a de l'argent, elle
+paiera; j'aurai eu le mérite de l'intention, seulement. C'est trop peu,
+comtesse, d'honneur! c'est trop peu. Dieu m'est témoin que j'eusse payé
+bien volontiers cette réconciliation au prix de cinq cent mille livres.
+
+--Soyez tranquille, interrompit la comtesse en souriant, vous aurez ce
+mérite-là par-dessus les autres. Y tenez-vous beaucoup?
+
+--J'avoue que je le préférerais; la reine devenue mon obligée....
+
+--Monseigneur, quelque chose me dit que vous jouirez de cette
+satisfaction. Vous y êtes-vous préparé?
+
+--J'ai fait vendre mes derniers biens et engagé pour l'année prochaine
+mes revenus et mes bénéfices.
+
+--Vous avez les cinq cent mille livres, alors?
+
+--Je les ai; seulement, après ce paiement fait, je ne saurai plus
+comment faire.
+
+--Ce paiement, s'écria Jeanne, nous donne un trimestre de tranquillité.
+En trois mois, que d'événements, bon Dieu!
+
+--C'est vrai; mais le roi me fait dire de ne plus faire de dettes.
+
+--Un séjour de deux mois au ministère vous mettra tous vos comptes au
+net.
+
+--Oh! comtesse....
+
+--Ne vous révoltez pas. Si vous ne le faisiez pas, vos cousins le
+feraient.
+
+--Vous avez toujours raison. Où allez-vous?
+
+--Retrouver la reine, savoir l'effet qu'a produit votre présence.
+
+--Très bien. Moi je retourne à Paris.
+
+--Pourquoi? Vous seriez revenu au jeu ce soir. C'est d'une bonne
+tactique; n'abandonnez pas le terrain.
+
+--Il faut malheureusement que je me trouve à un rendez-vous que j'ai
+reçu ce matin avant de partir.
+
+--Un rendez-vous?
+
+--Assez sérieux, si j'en juge par le contenu du billet qu'on m'a fait
+tenir. Voyez....
+
+--Une écriture d'homme! dit la comtesse.
+
+Et elle lut:
+
+«Monseigneur, quelqu'un veut vous entretenir du recouvrement d'une somme
+importante. Cette personne se présentera ce soir chez vous, à Paris,
+pour obtenir l'honneur d'une audience.»
+
+--Anonyme.... Un mendiant.
+
+--Non, comtesse, on ne s'expose pas de gaieté de coeur à être bâtonné
+par mes gens pour s'être joué de moi.
+
+--Vous croyez?
+
+--Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je connais cette écriture.
+
+--Allez donc, monseigneur; d'ailleurs, on ne risque jamais grand-chose
+avec les gens qui promettent de l'argent. Ce qu'il y aurait de pis, ce
+serait qu'ils ne payassent pas. Adieu, monseigneur.
+
+--Comtesse, au bonheur de vous revoir.
+
+--À propos, monseigneur, deux choses.
+
+--Lesquelles?
+
+--Si, par hasard, il allait vous rentrer inopinément une grosse somme?
+
+--Eh bien! comtesse?
+
+--Quelque chose de perdu; une trouvaille! un trésor!
+
+--Je vous entends, espiègle, part à deux, voulez-vous dire?
+
+--Ma foi! monseigneur....
+
+--Vous me portez bonheur, comtesse; pourquoi ne vous en tiendrais je pas
+compte? Ce sera fait. L'autre chose à présent?
+
+--La voici. Ne vous mettez pas à entamer les cinq cent mille livres.
+
+--Oh! ne craignez rien.
+
+Et ils se séparèrent. Puis le cardinal revint à Paris dans une
+atmosphère de félicités célestes.
+
+La vie changeait de face pour lui en effet depuis deux heures. S'il
+n'était qu'amoureux, la reine venait de lui donner plus qu'il n'aurait
+osé espérer d'elle; s'il était ambitieux, elle lui faisait espérer plus
+encore.
+
+Le roi, habilement conduit par sa femme, devenait l'instrument d'une
+fortune que désormais rien ne pourrait arrêter. Le prince Louis se
+sentait plein d'idées; il avait autant de génie politique que pas un de
+ses rivaux, il entendait la question d'amélioration, il ralliait le
+clergé au peuple pour former une de ces solides majorités qui gouvernent
+longtemps par la force et par le droit.
+
+Mettre à la tête de ce mouvement de réforme la reine, qu'il adorait, et
+dont il eût changé la désaffection toujours croissante en une popularité
+sans égale: tel était le rêve du prélat, et ce rêve, un seul mot tendre
+de la reine Marie-Antoinette pouvait le changer en une réalité.
+
+Alors, l'étourdi renonçait à ses faciles triomphes, le mondain se
+faisait philosophe, l'oisif devenait un travailleur infatigable. C'est
+une tâche aisée pour les grands caractères que de changer la pâleur des
+débauchés contre la fatigue de l'étude. Monsieur de Rohan fût allé loin,
+traîné par cet attelage ardent que l'on nomme l'amour et l'ambition.
+
+Il se crut à l'oeuvre dès son retour à Paris, brûla d'un coup une caisse
+de billets amoureux, appela son intendant pour ordonner des réformes,
+fit tailler des plumes par un secrétaire pour écrire des mémoires sur la
+politique de l'Angleterre, qu'il comprenait à merveille, et, depuis une
+heure au travail, il commençait à rentrer dans la possession de
+lui-même, lorsqu'un coup de sonnette l'avertit, dans son cabinet, qu'une
+visite importante lui arrivait.
+
+Un huissier parut.
+
+--Qui est là? demanda le prélat.
+
+--La personne qui a écrit ce matin à monseigneur.
+
+--Sans signer?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Mais cette personne a un nom. Demandez-le-lui.
+
+L'huissier revint le moment d'après:
+
+--Monsieur le comte de Cagliostro, dit-il.
+
+Le prince tressaillit.
+
+--Qu'il entre.
+
+Le comte entra, les portes se refermèrent derrière lui.
+
+--Grand Dieu! s'écria le cardinal, qu'est-ce que je vois?
+
+--N'est-ce pas, monseigneur, dit Cagliostro avec un sourire, que je ne
+suis guère changé?
+
+--Est-il possible... murmura monsieur de Rohan, Joseph Balsamo vivant,
+lui qu'on disait mort dans cet incendie. Joseph Balsamo....
+
+--Comte de Foenix, vivant, oui, monseigneur, et vivant plus que jamais.
+
+--Mais, monsieur, sous quel nom vous présentez-vous alors... et pourquoi
+n'avoir pas gardé l'ancien?
+
+--Précisément, monseigneur, parce qu'il est ancien et qu'il rappelle, à
+moi d'abord, aux autres ensuite, trop de souvenirs tristes ou gênants.
+Je ne parle que de vous, monseigneur; dites-moi, n'eussiez-vous pas
+refusé la porte à Joseph Balsamo?
+
+--Moi! mais, non, monsieur, non.
+
+Et le cardinal, encore stupéfait, n'offrait pas même un siège à
+Cagliostro.
+
+--C'est qu'alors, reprit celui-ci, Votre Éminence a plus de mémoire et
+de probité que tous les autres hommes ensemble.
+
+--Monsieur, vous m'avez autrefois rendu un tel service....
+
+--N'est-ce pas, monseigneur, interrompit Balsamo, que je n'ai pas changé
+d'âge, et que je suis un bien bel échantillon des résultats de mes
+gouttes de vie.
+
+--Je le confesse, monsieur, mais vous êtes au-dessus de l'humanité, vous
+qui dispensez libéralement l'or et la santé à tous.
+
+--La santé, je ne dis pas, monseigneur; mais l'or... non, oh! non pas....
+
+--Vous ne faites plus d'or?
+
+--Non, monseigneur!
+
+--Et mais pourquoi?
+
+--Parce que j'ai perdu la dernière parcelle d'un ingrédient
+indispensable que mon maître, le sage Althotas, m'avait donné après sa
+sortie d'Égypte. La seule recette que je n'aie jamais eue en propre.
+
+--Il l'a gardée?
+
+--Non... c'est-à-dire oui, gardée ou emportée dans le tombeau, comme
+vous voudrez.
+
+--Il est mort.
+
+--Je l'ai perdu.
+
+--Comment n'avez-vous pas prolongé la vie de cet homme, indispensable
+receleur de l'indispensable recette, vous qui vous êtes gardé vivant et
+jeune depuis des siècles, à ce que vous dites?
+
+--Parce que je puis tout contre la maladie, contre la blessure, mais
+rien contre l'accident qui tue sans qu'on m'appelle.
+
+--Et c'est un accident qui a terminé les jours d'Althotas!
+
+--Vous avez dû l'apprendre, puisque vous saviez ma mort, à moi.
+
+--Cet incendie de la rue Saint-Claude, dans lequel vous avez disparu....
+
+--A tué Althotas tout seul, ou plutôt le sage, fatigué de la vie, a
+voulu mourir.
+
+--C'est étrange.
+
+--Non, c'est naturel. Moi, j'ai songé cent fois à en finir de vivre à
+mon tour.
+
+--Oui, mais vous y avez persisté, cependant.
+
+--Parce que j'ai choisi un état de jeunesse dans lequel la belle santé,
+les passions, les plaisirs du corps me procurent encore quelque
+distraction; Althotas, au contraire, avait choisi l'état de vieillesse.
+
+--Il fallait qu'Althotas fît comme vous.
+
+--Non pas, il était un homme profond et supérieur, lui; de toutes les
+choses de ce monde, il ne voulait que la science. Et cette jeunesse au
+sang impérieux, ces passions, ces plaisirs, l'eussent détourné de
+l'éternelle contemplation; monseigneur, il importe d'être exempt
+toujours de fièvre; pour bien penser, il faut pouvoir s'absorber dans
+une somnolence imperturbable.
+
+«Le vieillard médite mieux que le jeune homme, aussi quand la tristesse
+le prend, n'y a-t-il plus de remède. Althotas est mort victime de son
+dévouement à la science. Moi, je vis comme un mondain, je perds mon
+temps et ne fais absolument rien. Je suis une plante... je n'ose dire
+une fleur; je ne vis pas, je respire.
+
+--Oh! murmura le cardinal, avec l'homme ressuscité, voilà tous mes
+étonnements qui renaissent. Vous me rendez, monsieur, à ce temps où la
+magie de vos paroles, où le merveilleux de vos actions doublaient toutes
+mes facultés, et rehaussaient à mes yeux la valeur d'une créature. Vous
+me rappelez les vieux rêves de ma jeunesse. Il y a dix ans, savez--vous,
+que vous m'ayez apparu.
+
+--Je le sais, nous avons bien baissé tous deux, allez. Monseigneur, moi
+je ne suis plus un sage, mais un savant. Vous, vous n'êtes plus un beau
+jeune homme, mais un beau prince. Vous souvient-il, monseigneur, de ce
+jour où dans mon cabinet, rajeuni aujourd'hui par les tapisseries, je
+vous promettais l'amour d'une femme dont ma voyante avait consulté les
+blonds cheveux?
+
+Le cardinal pâlit, puis rougit tout à coup. La terreur et la joie
+venaient de suspendre successivement les battements de son coeur.
+
+--Je me souviens, dit-il, mais avec confusion....
+
+--Voyons, fit Cagliostro en souriant, voyons si je pourrais encore
+passer pour un magicien. Attendez que je me fixe sur cette idée.
+
+Il réfléchit.
+
+--Cette blonde enfant de vos rêves amoureux, dit-il après un silence, où
+est-elle? Que fait-elle? Ah! parbleu! je la vois; oui... et vous-même
+l'avez vue aujourd'hui. Il y a plus encore, vous sortez d'auprès d'elle.
+
+Le cardinal appuya une main glacée sur son coeur palpitant.
+
+--Monsieur, dit-il si bas que Cagliostro l'entendit à peine, par
+grâce....
+
+--Voulez-vous que nous parlions d'autre chose? fit le devin avec
+courtoisie. Oh! je suis bien à vos ordres, monseigneur. Disposez de moi,
+je vous prie.
+
+Et il s'étendit assez librement sur un sofa que le cardinal avait oublié
+de lui indiquer depuis le commencement de cette intéressante
+conversation.
+
+
+
+
+Chapitre LVIII
+
+Le débiteur et le créancier
+
+
+Le cardinal regardait faire son hôte d'un air presque hébété.
+
+--Eh bien! fit celui-ci, maintenant que nous avons renouvelé
+connaissance, monseigneur, causons si vous voulez.
+
+--Oui, reprit le prélat se remettant peu à peu, oui, causons de ce
+recouvrement, que... que....
+
+--Que je vous indiquais dans ma lettre, n'est-ce pas? Votre éminence a
+hâte de savoir....
+
+--Oh! c'était un prétexte, n'est-ce pas, à ce que je présume, du moins.
+
+--Non, monseigneur, pas le moins du monde, c'était une réalité, et des
+plus sérieuses, je vous assure. Ce recouvrement vaut tout à fait la
+peine d'être effectué, attendu qu'il s'agit de cinq cent mille livres,
+et que cinq cent mille livres c'est une somme.
+
+--Et une somme que vous m'avez gracieusement prêtée, même, s'écria le
+cardinal en laissant apparaître sur son visage une légère pâleur.
+
+--Oui, monseigneur, que je vous ai prêtée, dit Balsamo; j'aime à voir
+dans un grand prince comme vous une si bonne mémoire.
+
+Le cardinal avait reçu le coup, il sentait une sueur froide descendre de
+son front à ses joues.
+
+--J'ai cru un moment, dit-il en essayant de sourire, que Joseph Balsamo,
+l'homme surnaturel, avait emporté sa créance dans la tombe, comme il
+avait jeté mon reçu dans le feu.
+
+--Monseigneur, répondit gravement le comte, la vie de Joseph Balsamo est
+indestructible, comme l'est cette feuille de papier que vous croyiez
+anéantie.
+
+«La mort ne peut rien contre l'élixir de vie, le feu ne peut rien contre
+l'amiante.
+
+--Je ne comprends pas, dit le cardinal, à qui un éblouissement passait
+devant les yeux.
+
+--Vous allez comprendre, monseigneur, j'en suis sûr, dit Cagliostro.
+
+--Comment cela?
+
+--En reconnaissant votre signature.
+
+Et il offrit un papier plié au prince, qui, même avant de l'ouvrir,
+s'écria:
+
+--Mon reçu!
+
+--Oui, monseigneur, votre reçu, répondit Cagliostro, avec un léger
+sourire, mitigé encore par une froide révérence.
+
+--Vous l'avez brûlé cependant, monsieur, j'en ai vu la flamme.
+
+--J'ai jeté ce papier dans le feu, c'est vrai, dit le comte, mais comme
+je vous l'ai dit, monseigneur, le hasard a voulu que vous ayez écrit sur
+un morceau d'amiante, au lieu d'écrire sur un papier ordinaire, de sorte
+que j'ai retrouvé le reçu intact sur les charbons consumés.
+
+--Monsieur, dit le cardinal avec une certaine hauteur, car il croyait
+voir dans la représentation de ce reçu une marque de défiance, monsieur,
+croyez bien que je n'eusse pas plus renié ma dette sans ce papier, que
+je ne la renie avec ce papier; ainsi vous avez eu tort de me tromper.
+
+--Moi, vous tromper, monseigneur, je n'en ai pas eu un instant
+l'intention, je vous jure.
+
+Le cardinal fit un signe de tête.
+
+--Vous m'avez fait croire, monsieur, dit-il, que le gage était anéanti.
+
+--Pour vous laisser la jouissance calme et heureuse des cinq cent mille
+livres, répondit à son tour Balsamo, avec un léger mouvement d'épaules.
+
+--Mais enfin, monsieur, continua le cardinal, comment, pendant dix
+années, avez-vous laissé une pareille somme en souffrance?
+
+--Je savais, monseigneur, chez qui elle était placée. Les événements, le
+jeu, les voleurs, m'ont successivement dépouillé de tous mes biens. Mais
+sachant que j'avais cet argent en sûreté, j'ai patienté et attendu
+jusqu'au dernier moment.
+
+--Et le dernier moment est arrivé?
+
+--Hélas! oui, monseigneur!
+
+--De sorte que vous ne pouvez plus patienter ni attendre.
+
+--C'est, en effet, chose impossible pour moi, répondit Cagliostro.
+
+--Ainsi vous me redemandez votre argent?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Dès aujourd'hui.
+
+--S'il vous plaît?
+
+Le cardinal garda un silence tout palpitant de désespoir.
+
+Puis, d'une voix altérée:
+
+--Monsieur le comte, dit-il, les malheureux princes de la terre
+n'improvisent point des fortunes aussi rapides que vous autres
+enchanteurs, qui commandez aux esprits de ténèbres et de lumières.
+
+--Oh! monseigneur, dit Cagliostro, croyez bien que je ne vous eusse pas
+demandé cette somme si je n'avais su d'avance que vous l'aviez.
+
+--J'ai cinq cent mille livres, moi! s'écria le cardinal.
+
+--Trente mille livres en or, dix mille en argent, et le reste en bons de
+caisse.
+
+Le cardinal pâlit.
+
+--Lesquels sont là dans cette armoire de Boule, continua Cagliostro
+
+--Oh! monsieur, vous savez cela?
+
+--Oui, monseigneur, et je sais aussi tout ce qu'il vous a fallu faire de
+sacrifices pour vous procurer cette somme. J'ai ouï dire même que vous
+avez acheté cet argent deux fois sa valeur.
+
+--Oh! c'est bien vrai, cela.
+
+--Mais....
+
+--Mais?... s'écria le malheureux prince.
+
+--Mais moi, monseigneur, continua Cagliostro, depuis dix ans, j'ai vingt
+fois failli mourir de faim ou d'embarras à côté de ce papier, qui
+représentait pour moi un demi-million; et cependant, pour ne point vous
+troubler, j'ai attendu. Je crois donc que nous sommes à peu près
+quittes, monseigneur.
+
+--Quittes, monsieur! s'écria le prince; oh! ne dites pas que nous sommes
+quittes, puisqu'il vous reste l'avantage de m'avoir si généreusement
+prêté une somme de cette importance; quittes! oh! non! non! je suis et
+demeurerai éternellement votre obligé. Seulement, monsieur le comte, je
+vous demande pourquoi vous, qui pouviez depuis dix ans me redemander
+cette somme, vous avez gardé le silence? Pendant ces dix ans, j'eusse eu
+vingt occasions de vous rendre cet argent sans me gêner.
+
+--Tandis qu'aujourd'hui?... demanda Cagliostro.
+
+--Oh! aujourd'hui je ne vous cache point, s'écria le prince, que cette
+restitution que vous exigez, car vous l'exigez, n'est-ce pas?
+
+--Hélas! monseigneur.
+
+--Eh bien! me gêne horriblement.
+
+Cagliostro fit de la tête et des épaules un petit mouvement qui
+signifiait. «Que voulez-vous, monseigneur, cela est ainsi et ne peut
+être autrement.»
+
+--Mais vous qui devinez tout, s'écria le prince; vous qui savez lire au
+fond des coeurs, et même au fond des armoires, ce qui est quelquefois
+bien pis, vous n'en êtes probablement pas à apprendre pourquoi je tiens
+tant à cet argent, et quel est l'usage mystérieux et sacré auquel je le
+destine?
+
+--Vous vous trompez, monseigneur, dit Cagliostro d'un ton glacial; non,
+je ne m'en doute pas, et mes secrets, à moi, m'ont rapporté assez de
+chagrins, de déceptions et de misères, pour que je n'aille point
+m'occuper des secrets d'autrui, à moins qu'ils ne m'intéressent. Il
+m'intéressait de savoir si vous aviez de l'argent ou si vous n'en aviez
+pas, attendu que j'avais de l'argent à réclamer de vous. Mais sachant
+une fois que vous aviez cet argent, peu m'importait de savoir à quoi
+vous le destiniez. D'ailleurs, monseigneur, si je savais en ce moment la
+cause de votre embarras, elle me paraîtrait peut-être fort grave et
+tellement respectable que j'aurais la faiblesse de temporiser encore, ce
+qui, dans les circonstances présentes, je vous le répète,
+m'occasionnerait le plus grand préjudice. Je préfère donc ignorer.
+
+--Oh! monsieur, s'écria le cardinal dont ces dernières paroles venaient
+de réveiller l'orgueil et la susceptibilité, ne croyez pas au moins que
+je veuille vous apitoyer sur mes embarras personnels; vous avez vos
+intérêts: ils sont représentés et garantis par ce billet; ce billet est
+signé de ma main, c'est assez. Vous allez avoir vos cinq cent mille
+livres.
+
+Cagliostro s'inclina.
+
+--Je sais bien, continua le cardinal dévoré par la douleur de perdre en
+une minute tant d'argent, péniblement amassé, je sais, monsieur, que ce
+papier n'est qu'une reconnaissance de la dette, et ne fixe pas
+d'échéance au paiement.
+
+--Votre Éminence veut-elle m'excuser, répliqua le comte; mais je m'en
+rapporte à la lettre de ce reçu, et j'y vois écrit:
+
+«Je reconnais avoir reçu de monsieur Joseph Balsamo la somme de 500 000
+livres, que je lui paierai sur sa première demande.
+
+ «Signé, Louis DE ROHAN»
+
+Le cardinal frissonna de tous ses membres; il avait oublié non seulement
+la dette, mais encore les termes dans lesquels elle était reconnue.
+
+--Vous voyez, monseigneur, continua Balsamo, que je ne demande pas
+l'impossible, moi. Vous ne pouvez pas soit. Seulement, je regrette que
+Votre éminence paraisse oublier que la somme a été donnée par Joseph
+Balsamo spontanément, dans une heure suprême; et cela à qui, à monsieur
+de Rohan, qu'il ne connaissait pas. Voilà, ce me semble, un de ces
+procédés de grand seigneur que monsieur de Rohan, si grand seigneur de
+toute manière, eût pu imiter pour la restitution. Mais vous avez jugé
+que cela ne devait point se faire ainsi, n'en parlons plus; je reprends
+mon billet. Adieu, monseigneur.
+
+Et Cagliostro ploya froidement le papier et s'apprêta à le remettre dans
+sa poche.
+
+Le cardinal l'arrêta.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, un Rohan ne souffre pas que personne au
+monde lui donne des leçons de générosité. D'ailleurs, ici, ce serait
+tout simplement une leçon de probité. Donnez--moi ce billet, monsieur,
+je vous prie, afin que je le paie.
+
+Ce fut Cagliostro alors qui, à son tour, parut hésiter.
+
+En effet, le visage pâle, les yeux gonflés, la main vacillante du
+cardinal semblaient émouvoir en lui une compassion très vive.
+
+Le cardinal, tout fier qu'il fût, comprit cette bonne pensée de
+Cagliostro. Un moment il espéra qu'elle serait suivie d'un bon résultat.
+
+Mais soudain l'oeil du comte s'endurcit, un nuage courut entre ses
+sourcils froncés, et il tendit la main et le billet au cardinal.
+
+Monsieur de Rohan, frappé au coeur, ne perdit pas un instant; il se
+dirigea vers l'armoire qu'avait signalée Cagliostro, et en tira une
+liasse de billets sur la caisse des eaux et forêts; puis il indiqua du
+doigt plusieurs sacs d'argent, et tira un tiroir plein d'or.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, voici vos cinq cent mille livres;
+seulement, je vous dois encore à cette heure deux cent cinquante autres
+mille livres pour les intérêts, en admettant que vous refusiez l'intérêt
+composé, qui ferait une somme plus considérable encore. Je vais faire
+faire les comptes par mon intendant, et vous donner des sûretés pour ce
+paiement en vous priant de vouloir bien m'accorder du temps.
+
+--Monseigneur, répondit Cagliostro, j'ai prêté cinq cent mille livres à
+monsieur de Rohan. Monsieur de Rohan me doit cinq cent mille livres, et
+pas autre chose. Si j'eusse désiré toucher des intérêts, je les eusse
+stipulés dans le reçu. Mandataire ou héritier de Joseph Balsamo, comme
+il vous plaira, car Joseph Balsamo est bien mort, je ne dois accepter
+que les sommes énoncées dans la reconnaissance; vous me les payez, je
+les reçois et vous remercie, en vous priant d'accepter mes respectueuses
+révérences. Je prends donc les billets, monseigneur, et comme j'ai
+instamment besoin de la somme tout entière dans la journée, j'enverrai
+prendre l'or et l'argent que je vous prie de me tenir prêts.
+
+Et sur ces mots, auxquels le cardinal ne trouvait rien à répondre,
+Cagliostro mit la liasse de billets dans sa poche, salua
+respectueusement le prince, aux mains duquel il laissa le billet, et
+sortit.
+
+--Le malheur n'est que pour moi, soupira monsieur de Rohan, après le
+départ de Cagliostro, puisque la reine est en mesure de payer, et qu'à
+elle, au moins, un Joseph Balsamo inattendu ne viendra pas réclamer un
+arriéré de cinq cent mille livres.
+
+
+
+
+Chapitre LIX
+
+Comptes de ménage
+
+
+C'était l'avant-veille du premier paiement indiqué par la reine.
+Monsieur de Calonne n'avait pas encore tenu ses promesses. Ses comptes
+n'étaient point signés du roi.
+
+C'est que le ministre avait eu beaucoup de choses à faire. Il avait un
+peu oublié la reine. Elle, de son côté, ne pensait pas qu'il fût de sa
+dignité de rafraîchir la mémoire au contrôleur des finances. Ayant reçu
+sa promesse, elle attendait.
+
+Cependant, elle commençait à s'inquiéter et à s'informer, à chercher les
+moyens de parler à monsieur de Calonne sans compromettre la reine, quand
+un billet lui vint du ministre.
+
+«Ce soir, disait-il, l'affaire dont Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+me charger sera signée au Conseil, et les fonds seront chez la reine
+demain matin.»
+
+Toute sa gaieté revint aux lèvres de Marie-Antoinette. Elle ne songea
+plus à rien, pas même à ce lendemain si lourd.
+
+On la vit même chercher dans ses promenades les plus secrètes allées,
+comme pour isoler ses pensées de tout contact matériel et mondain.
+
+Elle se promenait encore avec madame de Lamballe et le comte d'Artois
+qui l'avaient rejointe quand le roi entra au Conseil après son dîner.
+
+Le roi était d'une humeur difficile. Les nouvelles de Russie se
+présentaient mauvaises. Un vaisseau s'était perdu dans le golfe de Lion.
+Quelques provinces refusaient l'impôt. Une belle mappemonde, polie et
+vernie par le roi lui-même, avait éclaté de chaleur, et l'Europe se
+trouvait coupée en deux parties, à la jonction du 30e degré de latitude
+avec le 55e de longitude. Sa Majesté boudait tout le monde, même
+monsieur de Calonne.
+
+En vain, celui-ci offrit-il son beau portefeuille parfumé avec sa mine
+riante. Le roi se mit, silencieux et morose, à griffonner sur un morceau
+de papier blanc des hachures qui signifiaient: tempête--comme les
+bonshommes et les chevaux signifiaient: beau temps.
+
+Car la manie du roi était de dessiner pendant les conseils. Louis XVI
+n'aimait pas à regarder les gens en face, il était timide; une plume à
+sa main lui donnait assurance et maintien. Pendant qu'il s'occupait
+ainsi, l'orateur pouvait développer ses arguments; le roi, levant un
+oeil furtif, prenait çà et là un peu du feu de ses regards, tout juste
+autant qu'il en fallait pour ne pas oublier l'homme en jugeant l'idée.
+
+Parlait-il lui-même, et il parlait bien, son dessin ôtait tout air de
+prétention à son discours, il n'avait plus de geste à faire; il pouvait
+s'interrompre ou s'échauffer à loisir, le trait sur le papier remplaçait
+au besoin les ornements de la parole.
+
+Le roi prit donc la plume, selon son habitude, et les ministres
+commencèrent la lecture des projets ou des notes diplomatiques.
+
+Le roi ne souffla pas le mot, il laissa passer la correspondance
+étrangère, comme s'il ne comprenait pas une parole à ce genre de
+travail.
+
+Mais on en vint au détail des comptes du mois; il leva la tête.
+
+Monsieur de Calonne venait d'ouvrir un mémoire relatif à l'emprunt
+projeté pour l'année suivante.
+
+Le roi se mit à faire des hachures avec fureur.
+
+--Toujours emprunter, dit-il, sans savoir comment on rendra; c'est
+pourtant un problème cela, monsieur de Calonne.
+
+--Sire, un emprunt, c'est la saignée faite à une source, l'eau disparaît
+d'ici pour abonder là. Il y a plus, elle se voit doublée par les
+aspirations souterraines. Et d'abord, au lieu de dire comment
+paierons-nous, il faudrait dire: comment et sur quoi emprunterons-nous?
+car le problème dont parlait Votre Majesté n'est pas: avec quoi
+rendra-t-on? mais bien: trouvera--t-on des créanciers?
+
+Le roi poussa les hachures jusqu'au noir le plus opaque; mais il
+n'ajouta pas un mot: ses traits parlaient d'eux-mêmes.
+
+Monsieur de Calonne ayant exposé son plan, avec l'approbation de ses
+collègues, le roi prit le projet et le signa, bien qu'en soupirant.
+
+--Maintenant que nous avons de l'argent, dit monsieur de Calonne en
+riant, dépensons.
+
+Le roi regarda son ministre avec une grimace, et de la hachure fit un
+énorme pâté d'encre.
+
+Monsieur de Calonne lui passa un état, composé de pensions, de
+gratifications, d'encouragements, de dons et de soldes.
+
+Le travail était court, bien détaillé. Le roi tourna les pages et courut
+au total.
+
+--Un million cent mille livres pour si peu! Comment cela se fait-il?
+
+Et il laissa reposer la plume.
+
+--Lisez, sire, lisez, et veuillez remarquer que, sur les onze cent mille
+livres, un seul article est porté à cinq cent mille livres.
+
+--Quel article, monsieur le contrôleur général?
+
+--L'avance faite à Sa Majesté la reine, sire.
+
+--À la reine! s'écria Louis XVI.... Cinq cent mille livres à la reine!
+Eh! monsieur, ce n'est pas possible.
+
+--Pardon, sire; mais le chiffre est exact.
+
+--Cinq cent mille livres à la reine! répéta le roi. Il faut qu'il y ait
+erreur. La semaine dernière... non, la quinzaine, j'ai fait payer le
+trimestre à Sa Majesté.
+
+--Sire, si la reine a eu besoin d'argent--et l'on sait comment Sa
+Majesté en use--, il n'est point extraordinaire....
+
+--Non, non! s'écria le roi, qui éprouva le besoin de faire parler de son
+économie et de concilier quelques applaudissements à la reine quand elle
+irait à l'Opéra; la reine ne veut pas de cette somme-là, monsieur de
+Calonne. La reine m'a dit qu'un vaisseau vaut mieux que des joyaux. La
+reine pense que si la France emprunte pour nourrir ses pauvres, nous
+autres riches nous devons prêter à la France. Donc, si la reine a besoin
+de cet argent, son mérite sera plus grand de l'attendre; et je vous
+garantis, moi, qu'elle l'attendra.
+
+Les ministres applaudirent beaucoup cet élan patriotique du roi, que le
+divin Horace n'eût pas appelé _Uxorius_ en ce moment.
+
+Seul, monsieur de Calonne, qui savait l'embarras de la reine, insista
+sur l'allocation.
+
+--Vraiment, dit le roi, vous êtes plus intéressé pour nous que
+nous-mêmes. Calmez-vous, monsieur de Calonne.
+
+--La reine, sire, m'accusera d'avoir été bien peu zélé pour son service.
+
+--Je plaiderai votre cause auprès d'elle.
+
+--La reine, sire, ne demande jamais que forcée par la nécessité.
+
+--Si la reine a des besoins, ils sont moins impérieux, je l'espère, que
+ceux des pauvres, et elle en conviendra toute la première.
+
+--Sire....
+
+--Article entendu, fit le roi résolument.
+
+Et il prit la plume aux hachures.
+
+--Vous biffez ce crédit, sire? fit monsieur de Calonne consterné.
+
+--Je le biffe, répondit majestueusement Louis XVI. Et il me semble
+entendre d'ici la voix généreuse de la reine me remercier d'avoir si
+bien compris son coeur.
+
+Monsieur de Calonne se mordit les lèvres; Louis, content de ce sacrifice
+personnel héroïque, signa tout le reste avec une bonne foi aveugle.
+
+Et il dessina un beau zèbre, entouré de zéros, en répétant:
+
+--J'ai gagné ce soir cinq cent mille livres: une jolie journée de roi,
+Calonne; vous donnerez cette bonne nouvelle à la reine; vous verrez,
+vous verrez.
+
+--Ah! mon Dieu! sire, murmura le ministre, je serais au désespoir de
+vous ôter la joie de cet aveu. À chacun selon ses mérites.
+
+--Soit, répliqua le roi. Levons la séance. Assez de besogne quand la
+besogne est bonne. Ah! voilà la reine qui revient; allons-nous au-devant
+d'elle, Calonne?
+
+--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais j'ai ma signature.
+
+Et il s'esquiva le plus promptement possible par le corridor.
+
+Le roi alla bravement et tout épanoui au-devant de Marie-Antoinette, qui
+chantait dans le vestibule, en appuyant son bras sur celui du comte
+d'Artois.
+
+--Madame, dit-il, vous avez fait une bonne promenade, n'est-ce pas?
+
+--Excellente, sire, et vous, avez-vous fait un bon travail?
+
+--Jugez-en, je vous ai gagné cinq cent mille livres.
+
+«Calonne a tenu parole», pensa la reine.
+
+--Figurez-vous, ajouta Louis XVI, que Calonne vous avait porté sur le
+crédit pour un demi million.
+
+--Oh! fit Marie-Antoinette en souriant.
+
+--Et moi... j'ai biffé. Voilà cinq cent mille livres de gagnées d'un
+revers de plume.
+
+--Comment, biffé? dit la reine en pâlissant.
+
+--Tout net; cela va vous faire un bien énorme. Bonsoir, madame, bonsoir.
+
+--Sire! Sire!
+
+--J'ai grand-faim. Je rentre. N'est-ce pas que j'ai bien gagné mon
+souper?
+
+--Sire! écoutez donc.
+
+Mais Louis XVI sautilla et s'enfuit, radieux de sa plaisanterie,
+laissant la reine ébahie, muette et consternée.
+
+--Mon frère, faites-moi chercher monsieur de Calonne, dit-elle enfin au
+comte d'Artois, il y a quelque mauvais tour là-dessous.
+
+Justement on apportait à la reine le billet suivant du ministre:
+
+«Votre Majesté aura su que le roi avait refusé le crédit. C'est
+incompréhensible, madame, et je me suis retiré du Conseil, malade et
+pénétré de douleur.»
+
+--Lisez, fit-elle en passant le billet au comte d'Artois.
+
+--Et il y a des gens qui disent que nous dilapidons les finances, ma
+soeur! s'écria le prince. C'est là un procédé....
+
+--De mari, murmura la reine. Adieu, mon frère.
+
+--Recevez mes compliments de condoléance, chère soeur; me voilà averti,
+moi qui voulais demander demain.
+
+--Qu'on m'aille quérir madame de La Motte, dit la reine à madame de
+Misery, après une longue méditation, partout où elle sera, et sur le
+champ.
+
+
+
+
+Chapitre LX
+
+Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme
+
+
+Le courrier qu'on expédia à Paris, à madame de La Motte, trouva la
+comtesse, ou plutôt ne la trouva pas chez le cardinal de Rohan.
+
+Jeanne était allée rendre visite à Son Éminence; elle y avait dîné, elle
+y soupait, et s'entretenait avec lui de cette restitution
+malencontreuse, quand le courrier vint demander si la comtesse se
+trouvait chez monsieur de Rohan.
+
+Le suisse, en habile homme, répondit que Son Éminence était sortie, et
+que madame de La Motte n'était pas à l'hôtel, mais que rien n'était plus
+aisé que de lui faire dire ce dont la reine avait chargé son messager,
+attendu qu'elle viendrait probablement le soir à l'hôtel.
+
+--Qu'elle se rende à Versailles le plus vite qu'il se pourra, dit le
+coureur, et il partit ayant semé le même avis dans tous les domiciles
+présumés de la nomade comtesse.
+
+Mais à peine le messager fut-il parti, que le suisse, faisant sa
+commission sans aller bien loin, envoya sa femme prévenir madame de La
+Motte chez monsieur de Rohan, où les deux associés philosophaient à
+loisir sur l'instabilité des grosses sommes d'argent.
+
+La comtesse, à l'avertissement, comprit qu'il y avait urgence à partir.
+Elle demanda deux bons chevaux au cardinal, qui l'installa lui-même dans
+une berline sans armoiries, et tandis qu'il faisait force commentaires
+sur ce message, la comtesse roulait si bien qu'en une heure elle
+arrivait devant le château.
+
+Quelqu'un l'attendait qui l'introduisit sans retard auprès de
+Marie-Antoinette.
+
+La reine était retirée dans sa chambre. Le service de nuit tout fait:
+plus une femme dans l'appartement, excepté madame de Misery, qui lisait
+dans le petit boudoir.
+
+Marie-Antoinette brodait ou feignait de broder, prêtant une oreille
+inquiète à tous les bruits du dehors, lorsque Jeanne se précipita
+au-devant d'elle.
+
+--Ah! s'écria la reine, vous voici, tant mieux. Une nouvelle...
+comtesse.
+
+--Bonne! madame?
+
+--Jugez-en. Le roi a refusé les cinq cent mille livres.
+
+--À monsieur de Calonne?
+
+--À tout le monde. Le roi ne veut plus me donner d'argent. Ces choses là
+n'arrivent qu'à moi.
+
+--Mon Dieu! murmura la comtesse.
+
+--C'est à ne pas croire, n'est-ce pas, comtesse? Refuser, biffer
+l'ordonnance déjà faite. Enfin, ne parlons plus de ce qui est mort. Vous
+allez vite retourner à Paris.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et dire au cardinal, puisqu'il a mis tant de dévouement à me faire
+plaisir, que j'accepte ses cinq cent mille livres jusqu'au prochain
+trimestre. C'est égoïste de ma part, comtesse! mais il le faut...
+j'abuse.
+
+--Eh! madame, murmura Jeanne, nous sommes perdues, monsieur le cardinal
+n'a plus d'argent.
+
+La reine fit un bond, comme si elle venait d'être blessée ou insultée.
+
+--Plus... d'argent... balbutia-t-elle.
+
+--Madame, une créance sur laquelle ne comptait plus monsieur de Rohan
+lui est revenue. C'était une dette d'honneur, il a payé.
+
+--Cinq cent mille livres?
+
+--Oui, madame.
+
+--Mais....
+
+--Son dernier argent.... Plus de ressources!
+
+La reine s'arrêta comme étourdie par ce malheur.
+
+--Je suis bien éveillée, n'est-ce pas? dit-elle. C'est bien à moi
+qu'arrivent tous ces mécomptes? Comment savez-vous cela, comtesse, que
+monsieur de Rohan n'a plus d'argent?
+
+--Il me contait ce désastre, il y a une heure et demie, madame. Ce
+désastre est d'autant moins réparable que les cinq cent mille livres
+étaient ce qu'on appelle le fond du tiroir.
+
+La reine appuya son front sur ses deux mains.
+
+--Il faut prendre un parti, dit-elle.
+
+«Que va faire la reine?» pensa Jeanne.
+
+--Voyez-vous, comtesse, c'est une leçon terrible, qui me punira d'avoir
+fait en cachette du roi une action de médiocre importance, de médiocre
+ambition ou de mesquine coquetterie. Je n'avais aucun besoin de ce
+collier, avouez-le?
+
+--C'est vrai, madame, mais si une reine ne consultait que ses besoins et
+ses goûts....
+
+--Je veux consulter avant tout ma tranquillité, le bonheur de ma maison.
+Il ne fallait rien moins que ce premier échec pour me prouver à combien
+d'ennuis j'allais m'exposer, combien était féconde en disgrâces la route
+que j'avais choisie, j'y renonce. Allons franchement, allons librement,
+allons simplement.
+
+--Madame!
+
+--Et pour commencer, sacrifions notre vanité sur l'autel du devoir,
+comme dirait monsieur Dorat.
+
+Puis, avec un soupir:
+
+--Ah! ce collier était bien beau, cependant, murmura-t-elle.
+
+--Il l'est encore, madame, et c'est de l'argent vivant, ce collier.
+
+--Dès à présent, il n'est plus qu'un tas de pierres pour moi. Les
+pierres, on en fait, quand on a joué avec elles, ce que font les enfants
+après la partie de marelle, on les jette, on les oublie.
+
+--Que veut dire la reine?
+
+--La reine veut dire, chère comtesse, que vous allez reprendre l'écrin
+apporté... par monsieur de Rohan... le reporter aux joailliers Boehmer
+et Bossange.
+
+--Le leur rendre?
+
+--Précisément.
+
+--Mais, madame, Votre Majesté a donné deux cent cinquante mille livres
+d'arrhes.
+
+--C'est encore deux cent cinquante mille livres que je gagne, comtesse;
+me voilà d'accord avec les comptes du roi.
+
+--Madame! madame! s'écria la comtesse, perdre ainsi un quart de million!
+Car il peut arriver que les joailliers fassent des difficultés pour
+rendre des fonds dont ils auraient disposé.
+
+--J'y compte et leur abandonne les arrhes, à condition que le marché
+sera rompu. Depuis que j'entrevois ce but, comtesse, je me sens plus
+légère. Avec ce collier sont venus s'installer ici les soucis, les
+chagrins, les craintes, les soupçons. Jamais ces diamants n'auraient eu
+assez de feux pour sécher toutes les larmes que je sens peser en nuages
+sur moi. Comtesse, emportez-moi cet écrin tout de suite. Les joailliers
+font là une bonne affaire. Deux cent cinquante mille livres de
+pot-de-vin, c'est un bénéfice; c'est le bénéfice qu'ils faisaient sur
+moi, et, de plus, ils ont le collier. Je pense qu'ils ne se plaindront
+pas, et que nul n'en saura rien.
+
+«Le cardinal n'a agi qu'en vue de me faire plaisir. Vous lui direz que
+mon plaisir est de n'avoir plus ce collier, et s'il est homme d'esprit,
+il me comprendra; s'il est bon prêtre, il m'approuvera et m'affermira
+dans mon sacrifice.»
+
+En disant ces mots, la reine tendait à Jeanne l'écrin fermé. Celle-ci le
+repoussa doucement.
+
+--Madame, dit-elle, pourquoi ne pas essayer d'obtenir encore un délai?
+
+--Demander... non!
+
+--J'ai dit obtenir, madame.
+
+--Demander, c'est s'humilier, comtesse; obtenir, c'est être humiliée. Je
+concevrais peut-être qu'on s'humiliât pour une personne aimée, pour
+sauver une créature vivante, fût-ce son chien; mais pour avoir le droit
+de garder ces pierres qui brûlent comme le charbon allumé sans être plus
+lumineuses et aussi durables, oh! comtesse, voilà ce que nul conseil ne
+pourra jamais me décider à accepter. Jamais! Emportez l'écrin, ma chère,
+emportez!
+
+--Mais songez, madame, au bruit que ces joailliers vont faire, par
+politesse, au moins, et pour vous plaindre. Votre refus sera aussi
+compromettant que l'eût été votre acquiescement. Tout le public saura
+que vous avez eu les diamants en votre pouvoir.
+
+--Nul ne saura rien. Je ne dois plus rien à ces joailliers; je ne les
+recevrai plus; c'est bien le moins qu'ils se taisent pour mes deux cent
+cinquante mille livres; et mes ennemis, au lieu de dire que j'achète des
+diamants un million et demi, diront seulement que je jette mon argent
+dans le commerce. C'est moins désagréable. Emportez, comtesse, emportez,
+et remerciez bien monsieur de Rohan pour sa bonne grâce et sa bonne
+volonté.
+
+Et par un mouvement impérieux, la reine remit l'écrin à Jeanne, qui ne
+sentit pas ce poids entre ses mains sans une certaine émotion.
+
+--Vous n'avez pas de temps à perdre, poursuivit la reine; moins les
+joailliers auront d'inquiétude, plus nous serons assurées du secret;
+repartez vite, et que nul ne voie l'écrin. Touchez d'abord chez vous,
+dans la crainte qu'une visite chez Boehmer à cette heure n'éveille les
+soupçons de la police, qui certainement s'occupe de ce qu'on fait chez
+moi; puis, quand votre retour aura dépisté les espions, rendez-vous chez
+les joailliers, et rapportez-moi un reçu d'eux.
+
+--Oui, madame, il en sera fait ainsi, puisque vous le voulez.
+
+Elle serra l'écrin sous son mantelet, ayant soin que rien ne trahît le
+volume de la boîte, et monta en carrosse avec tout le zèle que réclamait
+l'auguste complice de son action.
+
+D'abord, pour obéir, elle se fit conduire chez elle, et renvoya le
+carrosse chez monsieur de Rohan, afin de ne rien dévoiler du secret au
+cocher qui l'avait conduite. Ensuite, elle se fit déshabiller pour
+prendre un costume moins élégant, plus propre à cette course nocturne.
+
+Sa femme de chambre l'habilla rapidement et observa qu'elle était
+pensive et distraite durant cette opération, ordinairement honorée de
+toute l'attention d'une femme de cour.
+
+Jeanne réellement ne songeait pas à sa toilette, elle se laissait faire,
+elle tendait sa réflexion vers une idée étrange inspirée par l'occasion.
+
+Elle se demandait si le cardinal ne commettait pas une grande faute en
+laissant la reine rendre cette parure, et si la faute commise n'allait
+pas devenir un amoindrissement pour la fortune que monsieur de Rohan
+rêvait et pouvait se flatter d'atteindre, participant aux petits secrets
+de la reine.
+
+Agir selon l'ordre de Marie-Antoinette sans consulter monsieur de Rohan,
+n'était-ce pas manquer aux premiers devoirs de l'association? Fût-il à
+bout de toutes ressources, le cardinal n'aimerait-il pas mieux se vendre
+lui-même que de laisser la reine privée d'un objet qu'elle avait
+convoité?
+
+«Je ne puis faire autrement, se dit Jeanne, que de consulter le
+cardinal.
+
+«Quatorze cent mille livres! ajouta-t-elle dans sa pensée; jamais il
+n'aura quatorze cent mille livres!»
+
+Puis, tout à coup, se tournant vers sa femme de chambre:
+
+--Sortez, Rose, dit-elle.
+
+La femme de chambre obéit et madame de La Motte continua son monologue
+mental.
+
+«Quelle somme! quelle fortune! quelle radieuse vie, et comme toute la
+félicité, tout l'éclat que procure une pareille somme sont bien
+représentés par ce petit serpent en pierres qui flamboie dans l'écrin
+que voici.»
+
+Elle ouvrit l'écrin et se brûla les yeux au contact de ces ruisselantes
+flammes. Elle tira le collier du satin, le roula dans ses doigts,
+l'enferma dans ses deux petites mains en disant:
+
+--Quatorze cent mille livres qui tiennent là-dedans, car ce collier vaut
+quatorze cent mille livres argent réel, et les joailliers le paieraient
+ce prix encore aujourd'hui.
+
+Étrange destinée qui permet à la petite Jeanne de Valois, mendiante et
+obscure, de toucher de sa main la main d'une reine, la première du
+monde, et de posséder dans ses mains aussi, pour une heure il est vrai,
+quatorze cent mille livres, une somme qui ne marche jamais seule en ce
+monde, et que l'on fait toujours escorter par des gardiens armés ou par
+des garanties qui ne peuvent être moindres en France que celles d'un
+cardinal et d'une reine.
+
+«Tout cela dans mes dix doigts!... Comme c'est lourd et comme c'est
+léger!
+
+«Pour emporter en or, précieux métal, l'équivalent de cet écrin,
+j'aurais besoin de deux chevaux; pour l'emporter en billets de caisse...
+et les billets de caisse sont-ils toujours payés? ne faut-il pas signer,
+contrôler? Et puis un billet, c'est du papier: le feu, l'air, l'eau le
+détruisent. Un billet de caisse n'a pas de cours dans tous les pays; il
+trahit son origine, il décèle le nom de son auteur, le nom de son
+porteur. Un billet de caisse après un certain temps perd une partie de
+sa valeur ou sa valeur entière. Les diamants, au contraire, sont la dure
+matière qui résiste à tout, et que tout homme connaît, apprécie, admire
+et achète, à Londres, à Berlin, à Madrid, au Brésil même. Tous
+comprennent un diamant, un diamant surtout de la taille et de l'eau
+qu'on trouve dans ceux-ci! Qu'ils sont beaux! Qu'ils sont admirables!
+Quel ensemble et quel détail! Chacun d'eux détaché vaut peut-être plus,
+proportions gardées, qu'ils ne valent tous ensemble!
+
+«Mais à quoi vais-je penser, dit-elle, tout à coup; vite prenons le
+parti soit d'aller trouver le cardinal, soit de rendre le collier à
+Boehmer, ainsi que m'en a chargé la reine.»
+
+Elle se leva, tenant toujours dans sa main les diamants qui
+s'échauffaient et resplendissaient.
+
+«Ils vont donc rentrer chez le froid bijoutier, qui les pèsera et les
+polira de sa brosse. Eux qui pouvaient briller sur le sein de
+Marie-Antoinette.... Boehmer se récriera d'abord, puis se rassurera en
+songeant qu'il a le bénéfice et conserve la marchandise. Ah! j'oubliais!
+dans quelle forme faut-il que je fasse rédiger le reçu du joaillier?
+C'est grave; oui, il y a dans cette rédaction beaucoup de diplomatie à
+faire. Il faut que l'écrit n'engage, ni Boehmer, ni la reine, ni le
+cardinal, ni moi.
+
+«Je ne rédigerai jamais seule un pareil acte. J'ai besoin d'un conseil.
+
+«Le cardinal.... Oh! non. Si le cardinal m'aimait plus ou s'il était plus
+riche et qu'il me donnât les diamants...»
+
+Elle s'assit sur son sofa, les diamants roulés autour de sa main, la
+tête brûlante, pleine de pensées confuses et qui parfois l'épouvantaient
+et qu'elle repoussait avec une énergie fiévreuse.
+
+Soudain son oeil devint plus calme, plus fixe, plus arrêté sur une image
+de pensée uniforme; elle ne s'aperçut pas que les minutes passaient, que
+tout prenait en elle un aplomb désormais inébranlable; que pareille à
+ces nageurs qui ont posé le pied dans la vase des fleuves, chaque
+mouvement qu'elle faisait pour se dégager la plongeait plus avant. Une
+heure se passa dans cette muette et profonde contemplation d'un but
+mystérieux.
+
+Après quoi elle se leva lentement, pâlie comme la prêtresse par
+l'inspiration, et sonna sa femme de chambre.
+
+Il était deux heures du matin.
+
+--Trouvez-moi un fiacre, dit-elle, ou une brouette s'il n'y a plus de
+voiture.
+
+La servante trouva un fiacre qui dormait dans la vieille rue du Temple.
+
+Madame de La Motte monta seule et renvoya sa camériste.
+
+Dix minutes après, le fiacre s'arrêtait à la porte du pamphlétaire
+Réteau de Villette.
+
+
+
+
+Chapitre LXI
+
+Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine
+
+
+Le résultat de cette visite nocturne faite au pamphlétaire Réteau de
+Villette apparut seulement le lendemain, et voici de quelle façon:
+
+À sept heures du matin, madame de La Motte fit parvenir à la reine une
+lettre qui contenait le reçu des joailliers. Cette pièce importante
+était ainsi conçue:
+
+«Nous soussignés, reconnaissons avoir repris en possession le collier de
+diamants primitivement vendu à la reine moyennant une somme de seize
+cent mille livres, les diamants n'ayant pas agréé à Sa Majesté, qui nous
+a dédommagés de nos démarches et de nos déboursés par l'abandon d'une
+somme de deux cent cinquante mille livres, versée en nos mains.
+
+ «Signé: BOEHMER ET BOSSANGE»
+
+La reine, alors tranquille sur l'affaire qui l'avait tourmentée trop
+longtemps, enferma le reçu dans son chiffonnier et n'y pensa plus.
+
+Mais, par une étrange contradiction, avec ce billet, les joailliers
+Boehmer et Bossange reçurent deux jours après la visite du cardinal de
+Rohan, qui avait conservé, lui, quelques inquiétudes sur le paiement du
+premier solde convenu entre les vendeurs et la reine.
+
+Monsieur de Rohan trouva Boehmer dans sa maison du quai de l'école.
+Depuis le matin, échéance de ce premier terme, s'il y eût eu retard ou
+refus, l'alarme devait être au camp des joailliers.
+
+Mais tout, au contraire, dans la maison de Boehmer, respirait le calme,
+et monsieur de Rohan fut heureux de trouver bon visage aux valets, dos
+rond et queue frétillante au chien du logis. Boehmer reçut son client
+illustre avec l'épanchement de la satisfaction.
+
+--Eh bien! dit le premier, c'était aujourd'hui le terme du paiement. La
+reine a donc payé?
+
+--Monseigneur, non, répondit Boehmer. Sa Majesté n'a pu donner d'argent.
+Vous savez que monsieur de Calonne s'est vu refuser par le roi. Tout le
+monde en parle.
+
+--Oui, tout le monde en parle, Boehmer, et c'est justement ce refus qui
+m'amène.
+
+--Mais, continua le joaillier, Sa Majesté est excellente et de bonne
+volonté. N'ayant pu payer, elle a garanti la dette, et nous n'en
+demandons pas davantage.
+
+--Ah! tant mieux, s'écria le cardinal; garanti la dette, dites-vous?
+c'est très bien; mais... comment?
+
+--De la façon la plus simple et la plus délicate, répliqua le joaillier,
+d'une façon toute royale.
+
+--Par l'entremise de cette spirituelle comtesse, peut-être?
+
+--Non, monseigneur, non. Madame de La Motte n'a pas même paru, et voilà
+ce qui nous a beaucoup flattés, monsieur Bossange et moi.
+
+--Pas paru! la comtesse n'a pas paru?... Croyez bien qu'elle est pour
+quelque chose cependant dans ceci, monsieur Boehmer. Toute bonne
+inspiration doit émaner de la comtesse. Je n'ôte rien à Sa Majesté, vous
+comprenez.
+
+--Monseigneur va juger si Sa Majesté a été délicate et bonne pour nous.
+Des bruits s'étaient répandus sur le refus du roi pour l'ordonnancement
+des cinq cent mille livres; nous autres nous écrivîmes à madame de La
+Motte.
+
+--Quand cela?
+
+--Hier, monseigneur.
+
+--Que répondit-elle?
+
+--Votre Éminence n'en sait rien? dit Boehmer avec une imperceptible
+nuance de respectueuse familiarité.
+
+--Non, voilà trois jours que je n'ai eu l'honneur de voir madame la
+comtesse, repartit le prince en vrai prince.
+
+--Eh bien! monseigneur, madame de La Motte répondit ce seul mot:
+_Attendez_!
+
+--Par écrit?
+
+--Non, monseigneur, de vive voix. Notre lettre priait madame de La Motte
+de vous demander une audience, et de prévenir la reine que le paiement
+approchait.
+
+--Le mot _attendez_ était tout naturel, repartit le cardinal.
+
+--Nous attendîmes donc, monseigneur, et hier au soir nous reçûmes de la
+reine, par un courrier très mystérieux, une lettre.
+
+--Une lettre? À vous, Boehmer?
+
+--Ou plutôt une reconnaissance en bonne forme, monseigneur.
+
+--Voyons! fit le cardinal.
+
+--Oh! je vous la montrerais, si nous ne nous étions juré, mon associé et
+moi, de ne la faire voir à personne.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que cette réserve nous est imposée par la reine elle-même,
+monseigneur; jugez-en, Sa Majesté nous recommande le secret.
+
+--Ah! c'est différent, vous êtes très heureux, vous messieurs les
+bijoutiers, d'avoir des lettres de la reine.
+
+--Pour treize cent cinquante mille livres, monseigneur, dit le joaillier
+en ricanant, on peut avoir....
+
+--Dix millions, et cent millions ne paient pas de certaines choses,
+monsieur, repartit sévèrement le prélat. Enfin, vous êtes bien garantis?
+
+--Autant que possible, monseigneur.
+
+--La reine reconnaît la dette?
+
+--Bien et dûment.
+
+--Et s'engage à payer....
+
+--Dans trois mois cinq cent mille livres; le reste dans le semestre.
+
+--Et... les intérêts?
+
+--Oh! monseigneur, un mot de Sa Majesté les garantit. _Faisons_, ajoute
+Sa Majesté avec bonté, _faisons cette affaire entre nous_; _entre nous_,
+Votre Excellence comprend bien la recommandation; _vous n'aurez pas lieu
+de vous en repentir_. Et elle signe! Dès à présent, voyez-vous,
+monseigneur, c'est pour mon associé comme pour moi une affaire
+d'honneur.
+
+--Me voilà quitte envers vous, monsieur Boehmer, dit le cardinal charmé;
+à bientôt une autre affaire.
+
+--Quand Votre Excellence daignera nous honorer de sa confiance.
+
+--Mais remarquez encore en ceci la main de cette aimable comtesse....
+
+--Nous sommes bien reconnaissants à madame de La Motte, monseigneur, et
+nous sommes convenus, monsieur Bossange et moi, de reconnaître ses
+bontés, quand le collier, payé intégralement, nous aura été remis en
+argent comptant.
+
+--Chut! chut! fit le cardinal, vous ne m'avez pas compris.
+
+Et il regagna son carrosse, escorté par les respects de toute la maison.
+
+On peut maintenant lever le masque. Pour personne le voile n'est resté
+sur la statue. Ce que Jeanne de La Motte a fait contre sa bienfaitrice,
+chacun l'a compris en la voyant emprunter la plume du pamphlétaire
+Réteau de Villette. Plus d'inquiétude chez les joailliers, plus de
+scrupules chez la reine, plus de doute chez le cardinal. Trois mois sont
+donnés à la perpétration du vol et du crime; dans ces trois mois, les
+fruits sinistres auront mûri assez pour que la main scélérate les
+cueille.
+
+Jeanne retourna chez monsieur de Rohan, qui lui demanda comment s'y
+était prise la reine pour assoupir ainsi les exigences des joailliers.
+
+Madame de La Motte répondit que la reine avait fait aux joailliers une
+confidence; que le secret était recommandé; qu'une reine qui paie a déjà
+trop besoin de se cacher, mais qu'elle s'y trouve bien autrement forcée
+encore quand elle demande du crédit.
+
+Le cardinal convint qu'elle avait raison, et en même temps il demanda si
+on se souvenait encore de ses bonnes intentions.
+
+Jeanne fit un tel tableau de la reconnaissance de la reine, que monsieur
+de Rohan fut enthousiasmé bien plus comme galant que comme sujet; bien
+plus dans son orgueil que dans son dévouement.
+
+Jeanne, en menant cette conversation à son but, avait résolu de rentrer
+paisiblement chez elle, de s'aboucher avec un marchand de pierreries, de
+vendre pour cent mille écus de diamants, et de gagner l'Angleterre ou la
+Russie, pays libres, dans lesquels elle vivrait richement avec cette
+somme pendant cinq à six années, au bout desquelles, sans pouvoir être
+inquiétée, elle commencerait à vendre avantageusement, en détail, le
+reste des diamants.
+
+Mais tout ne réussit pas à ses souhaits. Aux premiers diamants qu'elle
+fit voir à deux experts, la surprise des Argus et leurs réserves
+effrayèrent la vendeuse. L'un offrait des sommes méprisables, l'autre
+s'extasiait devant les pierres en disant qu'il n'en avait jamais vu de
+semblables, sinon dans le collier de Boehmer.
+
+Jeanne s'arrêta. Un pas de plus elle était trahie. Elle comprit que
+l'imprudence en pareil cas, c'était la ruine, que la ruine c'était un
+pilori et une prison perpétuelle. Serrant les diamants dans la plus
+profonde de ses cachettes, elle résolut de se munir d'armes défensives
+si solides, d'armes offensives si acérées, qu'en cas de guerre, ceux-là
+fussent vaincus d'avance qui se présenteraient au combat.
+
+Louvoyer entre les désirs du cardinal, qui chercherait toujours à
+savoir, entre les indiscrétions de la reine, qui se vanterait toujours
+d'avoir refusé, c'était un danger terrible. Un mot échangé entre la
+reine et le cardinal, et tout se découvrait. Jeanne se réconforta en
+songeant que le cardinal, amoureux de la reine, avait comme tous les
+amoureux un bandeau sur le front, et par conséquent tomberait dans tous
+les pièges que la ruse lui tendrait sous une ombre d'amour.
+
+Mais ce piège, il fallait qu'une main habile le présentât de façon à y
+prendre les deux intéressés. Il fallait que si la reine découvrait le
+vol, elle n'osât se plaindre, que si le cardinal découvrait la fourbe,
+il se sentît perdu. C'était un coup de maître à jouer contre deux
+adversaires qui, d'avance, avaient toute la galerie pour eux.
+
+Jeanne ne recula pas. Elle était de ces natures intrépides qui poussent
+le mal jusqu'à l'héroïsme, le bien jusqu'au mal. Une seule pensée la
+préoccupa dès ce moment, celle d'empêcher une entrevue du cardinal et de
+la reine.
+
+Tant qu'elle, Jeanne, serait entre eux, rien n'était perdu; si, en
+arrière d'elle, ils échangeaient un mot, ce mot ruinait chez Jeanne la
+fortune de l'avenir, échafaudée sur l'innocuité du passé.
+
+«Ils ne se verront plus, dit-elle. Jamais.
+
+«Cependant, objectait-elle, le cardinal voudra revoir la reine; il y
+tentera.
+
+«N'attendons pas, pensa la rusée, qu'il y tente; inspirons-lui-en
+l'idée. Qu'il veuille la voir; qu'il la demande; qu'il se compromette en
+le demandant.
+
+«Oui, mais s'il n'y a que lui de compromis?»
+
+Et cette pensée la jetait dans une perplexité douloureuse.
+
+«Lui seul étant compromis, la reine avait son recours; elle parle si
+haut, la reine; elle sait si bien arracher un masque aux fourbes!
+
+«Que faire? Pour que la reine ne puisse accuser, il faut qu'elle ne
+puisse ouvrir la bouche; pour fermer cette bouche noble et courageuse,
+il faut en comprimer les ressorts par l'initiative d'une accusation.
+
+«Celui-là n'ose, devant un tribunal, accuser son valet d'avoir volé, qui
+peut être convaincu par son valet d'un crime aussi déshonorant que le
+vol. Que monsieur de Rohan soit compromis par rapport à la reine, il est
+presque sûr que la reine sera compromise quant à monsieur de Rohan.
+
+«Mais que le hasard n'aille pas rapprocher ces deux êtres intéressés à
+découvrir le secret.»
+
+Jeanne recula tout d'abord devant l'énormité du rocher qu'elle
+suspendait sur sa tête. Vivre ainsi, haletante, effarée, sous la menace
+d'une pareille chute.
+
+Oui, mais comment échapper à cette angoisse? Par la fuite! par l'exil,
+par le transport en pays étranger des diamants du collier de la reine.
+
+S'enfuir! chose aisée. Une bonne chaise se procure en dix heures;
+l'espace d'un de ces bons sommeils de Marie-Antoinette; l'intervalle que
+met le cardinal entre un souper avec des amis et son lever du lendemain.
+Que la grande route se développe devant Jeanne; qu'elle offre ses pavés
+infinis aux pieds brûlants des chevaux, cela suffit. Jeanne sera libre,
+saine, sauve en dix heures.
+
+Mais quel scandale! quelle honte! Disparue quoique libre; en sûreté
+quoique proscrite; Jeanne n'est plus une femme de qualité, c'est une
+voleuse, une contumace, que la justice n'atteint pas, mais qu'elle
+désigne, que le fer du bourreau ne brûle pas, elle est trop loin, mais
+que l'opinion dévore et broie.
+
+Non. Elle ne s'enfuira pas. Le comble de l'audace et le comble de
+l'habileté sont comme les deux sommets de l'Atlas, qui ressemblent aux
+jumeaux de la terre. L'un mène à l'autre; l'un vaut l'autre. Qui voit
+l'un, voit l'autre.
+
+Jeanne résolut de payer d'audace et de rester. Elle résolut cela surtout
+quand elle eut entrevu la possibilité de créer, entre le cardinal et la
+reine, une solidarité de terreur pour le jour où l'un ou l'autre
+voudrait s'apercevoir qu'un vol avait été commis dans leur intimité.
+
+Jeanne s'était demandé combien, en deux ans, rapporterait la faveur de
+la reine et l'amour du cardinal; elle avait évalué le revenu de ces deux
+bonheurs à cinq ou six cent mille livres, après lesquelles le dégoût, la
+disgrâce, l'abandon, viendraient faire expier la faveur, la vogue et
+l'engouement.
+
+«Je gagne à mon plan sept à huit cent mille livres», se dit la comtesse.
+
+On verra comment cette âme profonde fraya la route tortueuse qui devait
+aboutir à la honte pour elle, au désespoir pour les autres.
+
+«Rester à Paris, résuma la comtesse, faire ferme en assistant à tout le
+jeu des deux acteurs; ne leur laisser jouer que le rôle utile à mes
+intérêts; choisir parmi les bons moments un moment favorable pour la
+fuite; que ce soit une commission donnée par la reine; que ce soit une
+véritable disgrâce qu'on saisirait au bond.
+
+«Empêcher le cardinal de jamais communiquer avec Marie-Antoinette.
+
+«Voilà surtout la difficulté, puisque monsieur de Rohan est amoureux,
+qu'il est prince, qu'il a droit d'entrer chez Sa Majesté plusieurs fois
+l'année, et que la reine, coquette, avide d'hommages, reconnaissante
+d'ailleurs envers le cardinal, ne se sauvera pas si on la recherche.
+
+«Ce moyen de séparer les deux augustes personnages, les événements le
+fourniront. On aidera les événements.
+
+«Rien ne serait aussi bon, aussi adroit que d'exciter chez la reine
+l'orgueil qui couronne la chasteté. Nul doute qu'une avance un peu vive
+du cardinal ne blesse la femme fine et susceptible. Les natures
+semblables à celles de la reine aiment les hommages, mais redoutent et
+repoussent les attaques.
+
+«Oui, le moyen est infaillible. En conseillant à monsieur de Rohan de se
+déclarer librement, on opérera sur l'esprit de Marie-Antoinette un
+mouvement de dégoût, d'antipathie, qui éloignera pour jamais, non pas le
+prince de la princesse, mais l'homme de la femme, le mâle de la femelle.
+Par cette raison, l'on aura pris des armes contre le cardinal, dont on
+paralysera toutes les manoeuvres au grand jour des hostilités.
+
+«Soit. Mais encore une fois, si l'on rend le cardinal antipathique à la
+reine, on n'agit que sur le cardinal: on laisse rayonner la vertu de la
+reine, c'est-à-dire qu'on affranchit cette princesse, et qu'on lui donne
+cette liberté de langage qui facilite toute accusation et lui donne le
+poids de l'autorité.
+
+«Ce qu'il faut, c'est une preuve contre monsieur de Rohan et contre la
+reine; c'est une épée à double tranchant qui blesse à droite et à
+gauche, qui blesse en sortant du fourreau, qui blesse en coupant le
+fourreau lui-même.
+
+«Ce qu'il faut, c'est une accusation qui fasse pâlir la reine, qui fasse
+rougir le cardinal, qui, accréditée, lave de tout soupçon étranger
+Jeanne, confidente des deux principaux coupables. Ce qu'il faut, c'est
+une combinaison derrière laquelle, retranchée en temps et lieu, Jeanne
+puisse dire: Ne m'accusez pas ou je vous accuse, ne me perdez pas ou je
+vous perds. Laissez-moi la fortune, je vous laisserai l'honneur.
+
+«Cela vaut qu'on le cherche, pensa la perfide comtesse, et je le
+chercherai. Mon temps m'est payé à partir d'aujourd'hui.»
+
+En effet, madame de La Motte s'enfonça dans de bons coussins, s'approcha
+de sa fenêtre, brûlée par le doux soleil, et en présence de Dieu, avec
+le flambeau de Dieu, elle chercha.
+
+
+
+
+Chapitre LXII
+
+La prisonnière
+
+
+Pendant ces agitations de la comtesse, pendant sa rêverie, une scène
+d'un autre ordre se passait dans la rue Saint-Claude, en face de la
+maison habitée par Jeanne.
+
+Monsieur de Cagliostro, on se le rappelle, avait logé dans l'ancien
+hôtel de Balsamo la fugitive Oliva, poursuivie par la police de monsieur
+de Crosne.
+
+Mademoiselle Oliva, fort inquiète, avait accepté avec joie cette
+occasion de fuir à la fois la police et Beausire; elle vivait donc,
+retirée, cachée, tremblante, dans cette demeure mystérieuse, qui avait
+abrité tant de drames terribles, plus terribles, hélas! que l'aventure
+tragi-comique de mademoiselle Nicole Legay.
+
+Cagliostro l'avait comblée de soins et de prévenances: il semblait doux
+à la jeune femme d'être protégée par ce grand seigneur, qui ne demandait
+rien, mais qui semblait espérer beaucoup.
+
+Seulement qu'espérait-il? voilà ce que se demandait inutilement la
+recluse.
+
+Pour mademoiselle Oliva, monsieur de Cagliostro, cet homme qui avait
+dompté Beausire, et triomphé des agents de police, était un dieu
+sauveur. C'était aussi un amant bien épris, puisqu'il respectait.
+
+Car l'amour-propre d'Oliva ne lui permettait pas de croire que
+Cagliostro eût sur elle d'autre vue que d'en faire un jour sa maîtresse.
+
+C'est une vertu, pour les femmes qui n'en ont plus, que de croire qu'on
+puisse les aimer respectueusement. Ce coeur est bien flétri, bien aride,
+bien mort, qui ne compte plus sur l'amour et sur le respect qui suit
+l'amour.
+
+Oliva se mit donc à faire des châteaux en Espagne du fond de son manoir
+de la rue Saint-Claude, châteaux chimériques où ce pauvre Beausire,
+faut-il l'avouer, trouvait bien rarement sa place.
+
+Quand le matin, parée de tous les agréments dont Cagliostro avait meublé
+ses cabinets de toilette, elle jouait à la grande dame, et repassait les
+nuances du rôle de Célimène, elle ne vivait que pour cette heure du jour
+à laquelle Cagliostro venait deux fois la semaine s'informer si elle
+supportait facilement la vie.
+
+Alors, dans son beau salon, au milieu d'un luxe réel et d'un luxe
+intelligent, la petite créature enivrée s'avouait à elle-même que tout
+dans sa vie passée avait été déception, erreur, que contrairement à
+l'assertion du moraliste: La vertu fait le bonheur, c'était le bonheur
+qui fait immanquablement la vertu.
+
+Malheureusement il manquait dans la composition de ce bonheur un élément
+indispensable, pour que le bonheur durât.
+
+Oliva était heureuse, mais Oliva s'ennuyait.
+
+Livres, tableaux, instruments de musique ne l'avaient pas distraite
+suffisamment. Les livres n'étaient pas assez libres, ou ceux qui
+l'étaient avaient été lus trop vite. Les tableaux sont toujours la même
+chose quand on les a regardés une fois--c'est Oliva qui juge et non pas
+nous--, et les instruments de musique n'ont qu'un cri, et jamais une
+voix pour la main ignorante qui les sollicite.
+
+Il faut le dire, Oliva ne tarda pas à s'ennuyer cruellement de son
+bonheur, et souvent elle eut des regrets mouillés de larmes pour ces
+bonnes petites matinées passées à la fenêtre de la rue Dauphine, alors
+que, magnétisant la rue de ses regards, elle faisait lever la tête à
+tous les passants.
+
+Et quelles douces promenades dans le quartier Saint-Germain, quand la
+mule coquette, élevant sur ses talons de deux pouces un pied d'une
+cambrure voluptueuse, chaque pas de la belle marcheuse était un
+triomphe, et arrachait aux admirateurs un petit cri, soit de crainte
+lorsqu'elle glissait, soit de désir quand après le pied se montrait la
+jambe.
+
+Voilà ce que pensait Nicole enfermée. Il est vrai que les agents de
+monsieur le lieutenant de police étaient gens redoutables, il est vrai
+que l'hôpital, dans lequel les femmes s'éteignent dans une captivité
+sordide, ne valait pas l'emprisonnement éphémère et splendide de la rue
+Saint-Claude. Mais à quoi servirait-il d'être femme et d'avoir le droit
+de caprice, si l'on ne s'insurgeait pas parfois contre le bien, pour le
+changer en mal, au moins en rêve?
+
+Et puis tout devient bientôt noir à qui s'ennuie. Nicole regretta
+Beausire, après avoir regretté sa liberté. Avouons que rien ne change
+dans le monde des femmes, depuis le temps où les filles de Judas s'en
+allaient, la veille d'un mariage d'amour, pleurer leur virginité sur la
+montagne.
+
+Nous en sommes arrivé à un jour de deuil et d'agacement dans lequel
+Oliva, privée de toute société, de toute vue, depuis deux semaines,
+entrait dans la plus triste période du mal d'ennui.
+
+Ayant tout épuisé, n'osant se montrer aux fenêtres ni sortir, elle
+commençait à perdre l'appétit de l'estomac, mais non celui de
+l'imagination, lequel redoublait, au contraire, au fur et à mesure que
+l'autre diminuait.
+
+C'est à ce moment d'agitation morale, qu'elle reçut la visite,
+inattendue ce jour-là, de Cagliostro.
+
+Il entra comme il en avait l'habitude, par la porte basse de l'hôtel, et
+vint, par le petit jardin nouvellement tracé dans les cours, heurter aux
+volets de l'appartement occupé par Oliva.
+
+Quatre coups, frappés à intervalles convenus entre eux, étaient le
+signal arrêté d'avance pour que la jeune femme tirât le verrou qu'elle
+avait cru devoir demander comme sûreté entre elle et un visiteur muni de
+clefs.
+
+Oliva ne pensait pas que les précautions fussent inutiles pour bien
+conserver une vertu qu'en certaines occasions elle trouvait pesante.
+
+Au signal donné par Cagliostro, elle ouvrit ses verrous avec une
+rapidité qui témoignait de son besoin d'avoir une conférence.
+
+Vive comme une grisette parisienne, elle s'élança au-devant des pas du
+noble geôlier, pour le caresser, et d'une voix irritée, rauque,
+saccadée:
+
+--Monsieur, s'écria-t-elle, je m'ennuie, sachez cela.
+
+Cagliostro la regarda avec un léger mouvement de tête.
+
+--Vous vous ennuyez, dit-il en refermant la porte, hélas! ma chère
+enfant, c'est un vilain mal.
+
+--Je me déplais ici. J'y meurs.
+
+--Vraiment!
+
+--Oui, j'ai de mauvaises pensées.
+
+--Là! là! fit le comte, en la calmant comme il eût calmé un épagneul, si
+vous n'êtes pas bien chez moi, ne m'en veuillez pas trop. Gardez toute
+votre colère pour monsieur le lieutenant de police, qui est votre
+ennemi.
+
+--Vous m'exaspérez avec votre sang-froid, monsieur, dit Oliva. J'aime
+mieux de bonnes colères que des douceurs pareilles; vous trouvez le
+moyen de me calmer, et cela me rend folle de rage.
+
+--Avouez, mademoiselle, que vous êtes injuste, répondit Cagliostro en
+s'asseyant loin d'elle, avec cette affectation de respect ou
+d'indifférence qui lui réussissait si bien auprès d'Oliva.
+
+--Vous en parlez bien à votre aise, vous, dit-elle; vous allez, vous
+venez, vous respirez; votre vie se compose d'une quantité de plaisirs
+que vous choisissez; moi, je végète dans l'espace que vous m'avez
+limité; je ne respire pas, je tremble. Je vous préviens, monsieur, que
+votre assistance m'est inutile, si elle ne m'empêche pas de mourir.
+
+--Mourir! vous! dit le comte en souriant, allons donc!
+
+--Je vous dis que vous vous conduisez fort mal envers moi, vous oubliez
+que j'aime profondément, passionnément quelqu'un.
+
+--Monsieur Beausire?
+
+--Oui, Beausire. Je l'aime, vous dis-je. Je ne vous l'ai jamais caché,
+je suppose. Vous n'avez pas été vous figurer que j'oublierais mon cher
+Beausire?
+
+--Je l'ai si peu supposé, mademoiselle, que je me suis mis en quatre
+pour avoir de ses nouvelles, et que je vous en apporte.
+
+--Ah! fit Oliva.
+
+--Monsieur de Beausire, continua Cagliostro, est un charmant garçon.
+
+--Parbleu! fit Oliva qui ne voyait pas où on la menait.
+
+--Jeune et joli.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Plein d'imagination.
+
+--De feu... un peu brutal pour moi. Mais... qui aime bien, châtie bien.
+
+--Vous parlez d'or. Vous avez autant de coeur que d'esprit, et d'esprit
+que de beauté: et moi qui sais cela, moi qui m'intéresse à tout amour de
+ce monde--c'est une manie--, j'ai songé à vous rapprocher de monsieur de
+Beausire.
+
+--Ce n'était pas votre idée, il y a un mois, dit Oliva en souriant d'un
+air contraint.
+
+--Écoutez donc, ma chère enfant, tout galant homme qui voit une jolie
+personne cherche à lui plaire quand il est libre comme je le suis.
+Cependant, vous m'avouerez que si je vous ai fait un doigt de cour, cela
+n'a pas duré longtemps, hein?
+
+--C'est vrai, répliqua Oliva du même ton; un quart d'heure au plus.
+
+--C'était bien naturel que je me désistasse, voyant combien vous aimiez
+monsieur de Beausire.
+
+--Oh! ne vous moquez pas de moi.
+
+--Non, sur l'honneur! vous m'avez résisté si bien.
+
+--Oh! n'est-ce pas? s'écria Oliva, enchantée d'avoir été prise en
+flagrant délit de résistance. Oui, avouez que j'ai résisté.
+
+--C'était la suite de votre amour, dit flegmatiquement Cagliostro.
+
+--Mais le vôtre, à vous, riposta Oliva, il n'était guère tenace, alors.
+
+--Je ne suis ni assez vieux, ni assez laid, ni assez sot, ni assez
+pauvre, pour supporter ou les refus, ou les chances d'une défaite,
+mademoiselle; vous eussiez toujours préféré monsieur de Beausire à moi,
+je l'ai senti et j'ai pris mon parti.
+
+--Oh! que non pas, dit la coquette; non pas! Cette fameuse association
+que vous m'avez proposée, vous savez bien, ce droit de me donner le
+bras, de me visiter, de me courtiser en tout bien tout honneur, est-ce
+que ce n'était point un petit reste d'espoir?
+
+Et en disant ces mots, la perfide brûlait de ses yeux trop longtemps
+oisifs le visiteur, qui était venu se prendre au piège.
+
+--Je l'avoue, répondit Cagliostro, vous êtes d'une pénétration à
+laquelle rien ne résiste.
+
+Et il feignit de baisser les yeux pour n'être pas dévoré par le double
+jet de flamme qui jaillissait des regards d'Oliva.
+
+--Revenons à Beausire, dit-elle, piquée de l'immobilité du comte; que
+fait-il, où est-il, ce cher ami?
+
+Alors Cagliostro, la regardant avec un reste de timidité:
+
+--Je disais que j'eusse voulu vous réunir à lui, continua-t-il.
+
+--Non, vous ne disiez pas cela, murmura-t-elle avec dédain; mais puisque
+vous me le dites, je le prends pour dit. Continuez. Pourquoi ne
+l'avez-vous pas amené, c'eût été charitable. Il est libre, lui....
+
+--Parce que, répondit Cagliostro, sans s'étonner de cette ironie,
+monsieur de Beausire, qui est comme vous, qui a trop d'esprit, s'est
+fait aussi une petite affaire avec la police.
+
+--Aussi! s'écria Oliva en pâlissant; car cette fois elle sentait le tuf
+de la vérité.
+
+--Aussi, répéta poliment Cagliostro.
+
+--Qu'a-t-il fait?... balbutia la jeune femme.
+
+--Une charmante espièglerie, un tour de passe infiniment ingénieux;
+j'appelle cela une drôlerie; mais les gens moroses, monsieur de Crosne,
+par exemple, vous savez combien il est lourd, ce monsieur de Crosne; eh
+bien! ils appellent cela un vol.
+
+--Un vol! s'écria Oliva épouvantée; mon Dieu!
+
+--Un joli vol, par exemple; ce qui prouve combien ce pauvre Beausire a
+le goût des belles choses.
+
+--Monsieur... monsieur... il est arrêté?
+
+--Non, mais il est signalé.
+
+--Vous me jurez qu'il n'est point arrêté, qu'il ne court aucun risque?
+
+--Je puis bien vous jurer qu'il n'est point arrêté; mais, quant au
+second point, vous n'aurez pas ma parole. Vous sentez bien, ma chère
+enfant, que lorsqu'on est signalé, on est suivi, ou recherché du moins,
+et qu'avec sa figure, avec sa tournure, avec toutes ses qualités bien
+connues, monsieur de Beausire, s'il se montrait, serait tout de suite
+dépisté par les limiers. Songez donc un peu à ce coup de filet que
+ferait monsieur de Crosne. Prendre vous par monsieur de Beausire, et
+monsieur de Beausire par vous.
+
+--Oh! oui, oui, il faut qu'il se cache! Pauvre garçon! Je vais me cacher
+aussi. Faites-moi fuir hors de France, monsieur. Tâchez de me rendre ce
+service; parce qu'ici, voyez-vous, enfermée, étouffée, je ne résisterais
+pas au désir de faire un jour où l'autre quelque imprudence.
+
+--Qu'appelez-vous imprudence, ma chère demoiselle?
+
+--Mais... me montrer, me donner un peu d'air.
+
+--N'exagérez pas, ma bonne amie; vous êtes déjà toute pâle, et vous
+finiriez par perdre votre belle santé. Monsieur de Beausire ne vous
+aimerait plus. Non; prenez autant d'air que vous voudrez, régalez-vous
+de voir passer quelques figures humaines.
+
+--Allons! s'écria Oliva, voici que vous êtes dépité contre moi, et que
+vous allez aussi m'abandonner. Je vous gêne peut-être?
+
+--Moi? vous êtes folle? Pourquoi me gêneriez-vous? dit-il d'un sérieux
+de glace.
+
+--Parce que... un homme qui a du goût pour une femme, un homme aussi
+considérable que vous, un seigneur aussi beau que vous l'êtes, a le
+droit de s'irriter, de se dégoûter même, si une folle comme moi le
+rebute. Oh! ne me quittez pas, ne me perdez pas, ne me prenez pas en
+haine, monsieur!
+
+Et la jeune femme, aussi effrayée qu'elle avait été coquette, vint
+passer son bras autour du cou de Cagliostro.
+
+--Pauvre petite! dit celui-ci en déposant un chaste baiser sur le front
+d'Oliva; comme elle a peur. N'ayez pas de moi si méchante opinion, ma
+fille. Vous couriez un danger, je vous ai rendu service; j'avais des
+idées sur vous, j'en suis revenu, mais voilà tout. Je n'ai pas plus de
+haine à vous témoigner que vous n'avez de reconnaissance à m'offrir.
+J'ai agi pour moi, vous avez agi pour vous, nous sommes quittes.
+
+--Oh! monsieur, que de bonté, quelle généreuse personne vous faites!
+
+Et Oliva mit deux bras au lieu d'un sur les épaules de Cagliostro.
+
+Mais celui-ci la regardant avec sa tranquillité habituelle:
+
+--Vous voyez bien, Oliva, dit-il, maintenant vous m'offririez votre
+amour, je....
+
+--Eh bien! fit-elle toute rouge.
+
+--Vous m'offririez votre adorable personne, je refuserais, tant j'aime à
+n'inspirer que des sentiments vrais, purs et dégagés de tout intérêt.
+Vous m'avez cru intéressé, vous êtes tombée en ma dépendance. Vous vous
+croyez engagée; je vous croirais plus reconnaissante que sensible, plus
+effrayée qu'amoureuse: restons comme nous sommes. J'accomplis en cela
+votre désir. Je préviens toutes vos délicatesses.
+
+Oliva laissa tomber ses beaux bras et s'éloigna honteuse, humiliée, dupe
+de cette générosité de Cagliostro sur laquelle elle n'avait pas compté.
+
+--Ainsi, dit le comte, ainsi ma chère Oliva, c'est convenu, vous me
+garderez comme un ami, vous aurez toute confiance en moi; vous userez de
+ma maison, de ma bourse et de mon crédit, et....
+
+--Et je me dirai, fit Oliva, qu'il y a des hommes en ce monde bien
+supérieurs à tous ceux que j'ai connus.
+
+Elle prononça ces mots avec un charme et une dignité qui gravèrent un
+trait sur cette âme de bronze dont le corps s'était autrefois appelé
+Balsamo.
+
+«Toute femme est bonne, pensa-t-il, quand on a touché en elle la corde
+qui correspond au coeur.»
+
+Puis se rapprochant de Nicole:
+
+--À partir de ce soir, vous habiterez le dernier étage de l'hôtel. C'est
+un appartement composé de trois pièces placées en observatoire au-dessus
+du boulevard et de la rue Saint-Claude. Les fenêtres donnent sur
+Ménilmontant et sur Belleville. Quelques personnes pourront vous y voir.
+Ce sont des voisins paisibles, ne les craignez pas. Braves gens sans
+relations, sans soupçons de ce que vous pouvez être. Laissez-vous voir
+par eux, sans vous exposer toutefois, et surtout sans jamais vous
+montrer aux passants, car la rue Saint-Claude est parfois explorée par
+les agents de monsieur de Crosne; au moins là vous aurez du soleil.
+
+Oliva frappa joyeusement dans ses mains.
+
+--Voulez-vous que je vous y conduise? dit Cagliostro.
+
+--Ce soir?
+
+--Mais sans doute, ce soir. Est-ce que cela vous gêne?
+
+Oliva regarda profondément Cagliostro. Un vague espoir rentra dans son
+coeur, ou plutôt dans sa tête vaine et pervertie.
+
+--Allons, dit-elle.
+
+Le comte prit une lanterne dans l'antichambre, ouvrit lui-même plusieurs
+portes, et gravissant un escalier, parvint, suivit d'Oliva, au troisième
+étage, dans l'appartement qu'il avait désigné.
+
+Elle trouva le logis tout meublé, tout fleuri, tout habitable.
+
+--On dirait que j'étais attendue ici, s'écria-t-elle.
+
+--Non pas vous, dit le comte, mais moi, qui aime la vue de ce pavillon
+et qui souvent y couche.
+
+Le regard d'Oliva prit les teintes fauves et fulgurantes qui viennent
+iriser parfois les prunelles des chats.
+
+Un mot naissait sur ses lèvres; Cagliostro l'arrêta par ces paroles:
+
+--Rien ne vous manquera ici, votre femme de chambre sera près de vous
+dans un quart d'heure. Bonsoir, mademoiselle.
+
+Et il disparut, après avoir fait une grande révérence mitigée par un
+gracieux sourire.
+
+La pauvre prisonnière tomba assise, consternée, anéantie sur le lit,
+tout prêt, qui attendait dans une élégante alcôve.
+
+--Je ne comprends absolument rien à ce qui m'arrive, murmura-t-elle en
+suivant des yeux cet homme réellement incompréhensible pour elle.
+
+
+
+
+Chapitre LXIII
+
+L'observatoire
+
+
+Oliva se mit au lit après le départ de la femme de chambre que lui
+envoyait Cagliostro.
+
+Elle dormit peu, les pensées de toute nature qui naissaient de son
+entretien avec le comte ne lui donnèrent que rêves éveillés, inquiétudes
+somnolentes; on n'est plus heureux de longtemps quand on est trop riche
+ou trop tranquille, après avoir été trop pauvre ou trop agité.
+
+Oliva plaignit Beausire, elle admira le comte qu'elle ne comprenait pas,
+elle ne le croyait plus timide, elle ne le soupçonnait pas insensible.
+Elle eut fort peur d'être troublée par quelque sylphe durant son
+sommeil, et les moindres bruits du parquet lui causèrent l'agitation
+connue de toute héroïne de roman, qui couche dans la _tour du Nord_.
+
+Avec l'aube s'enfuirent ces terreurs qui n'étaient pas sans charme....
+Nous qui ne craignons pas d'inspirer des soupçons à monsieur Beausire,
+nous pouvons hasarder que Nicole n'entrevit pas l'heure de la parfaite
+sécurité sans un petit reste de dépit coquet. Nuance intraduisible pour
+tout pinceau qui n'a pas signé: Watteau--pour toute plume qui n'a pas
+signé: Marivaux ou Crébillon fils.
+
+Au jour, elle se permit de dormir, savourant la volupté d'absorber dans
+sa chambre fleurie les rayons pourprés du soleil levant, de voir les
+oiseaux courir sur la petite terrasse de cette fenêtre, où leurs ailes
+frôlaient avec des bruits charmants les feuilles des rosiers et les
+fleurs des jasmins d'Espagne.
+
+Et ce fut tard, bien tard, qu'elle se leva, quand deux ou trois heures
+d'un sommeil suave eurent posé sur ses paupières, quand bercée entre les
+bruits de la rue et les engourdissements veloutés du repos, elle se
+sentit assez forte pour rechercher le mouvement, trop forte pour
+demeurer gisante et oisive.
+
+Alors, elle courut tous les coins de cet appartement nouveau, dans
+lequel cet incompréhensible sylphe n'avait pas même, l'ignorant qu'il
+était, pu trouver une trappe, pour venir glisser autour du lit en
+battant des ailes, et cependant les sylphes en ce temps-là, grâce au_
+Comte de Gabalis_, n'avaient rien perdu de leur innocente réputation.
+
+Oliva surprit les richesses de son logis dans la simplicité de
+l'imprévu. Ce ménage de femme avait commencé par être un mobilier
+d'homme. On y trouvait tout ce qui peut faire aimer la vie, on y
+trouvait surtout le grand jour et le grand air, qui changeraient les
+cachots en jardins, si jamais l'air et le jour pénétraient dans une
+prison.
+
+Dire la joie enfantine, c'est-à-dire parfaite, avec laquelle Oliva
+courut à la terrasse, se coucha sur les dalles, au milieu des fleurs et
+des mousses, semblable à une couleuvre qui sort du nid, nous le ferions
+certainement si nous n'avions pas à peindre ses étonnements chaque fois
+qu'un mouvement lui découvrait un nouveau spectacle.
+
+D'abord couchée comme nous venons de le dire, afin de ne pas être vue du
+dehors, elle regarda entre les barreaux du balcon les cimes des arbres
+des boulevards, les maisons du quartier Popincourt et les cheminées,
+océan brumeux dont les vagues inégales s'étageaient à sa droite.
+
+Inondée de soleil, l'oreille tendue au bruit des carrosses roulant, un
+peu rares il est vrai, mais enfin roulant sur le boulevard, elle demeura
+ainsi très heureuse pendant deux heures. Elle déjeuna même du chocolat
+que lui servit sa femme de chambre et lut une gazette avant d'avoir
+songé à regarder dans la rue.
+
+C'était un dangereux plaisir.
+
+Les limiers de monsieur de Crosne, ces chiens humains qui chassent le
+nez en l'air, pouvaient la voir. Quel épouvantable réveil après un
+sommeil si doux!
+
+Mais cette position horizontale ne pouvait durer, toute bonne qu'elle
+fût. Nicole se haussa sur un coude.
+
+Et alors elle vit les noyers de Ménilmontant, les grands arbres du
+cimetière, les myriades de maisons de toutes couleurs qui montaient au
+revers du coteau depuis Charonne jusqu'aux buttes Chaumont, dans des
+bouquets de verdure, ou sur les tranches gypseuses des falaises,
+revêtues de bruyères et de chardons.
+
+Çà et là, dans les chemins, grêles rubans ondulant au col de ces
+montagnettes, dans les sentes des vignes, sur les routes blanches, se
+dessinaient de petits êtres vivants, paysans trottant sur leurs ânes,
+enfants penchés sur le champ que l'on sarcle, vigneronnes découvrant le
+raisin au soleil. Cette rusticité charma Nicole, qui avait toujours
+soupiré après la belle campagne de Taverney, depuis qu'elle avait quitté
+cette campagne pour ce Paris tant désiré.
+
+Elle finit pourtant par se rassasier de la campagne, et comme elle avait
+pris une position commode et sûre dans ses fleurs, comme elle savait
+voir sans risquer d'être vue, elle abaissa ses regards de la montagne à
+la vallée, de l'horizon lointain aux maisons d'en face.
+
+Partout, c'est-à-dire dans l'espace que peuvent embrasser trois maisons,
+Oliva trouva les fenêtres closes ou peu avenantes. Ici trois étages
+habités par de vieux rentiers accrochant des cages au-dehors, ou
+nourrissant des chats à l'intérieur; là, quatre étages dont l'Auvergnat,
+supérieur habitant, arrivait seul à portée de la vue, les autres
+locataires paraissant être absents, partis pour une campagne quelconque.
+Enfin, un peu sur la gauche, à la troisième maison, des rideaux de soie
+jaune, des fleurs, et comme pour meubler ce bien-être, un fauteuil
+moelleux, qui semblait près de la fenêtre attendre son rêveur ou sa
+rêveuse.
+
+Oliva crut distinguer dans cette chambre, dont le soleil faisait
+ressortir la noire obscurité, comme une ombre ambulante à mouvements
+réguliers.
+
+Elle borna là son impatience, se cacha mieux encore qu'elle n'avait fait
+jusque-là, et appelant sa femme de chambre, entama une conversation avec
+elle pour varier les plaisirs de la solitude par ceux de la société
+d'une créature pensante et parlante surtout.
+
+Mais la femme de chambre fut réservée, contre toutes les traditions.
+Elle voulut bien expliquer à sa maîtresse Belleville, Charonne et le
+Père-Lachaise. Elle dit le nom des églises de Saint-Ambroise et de
+Saint-Laurent; elle démontra la courbe du boulevard et son inclinaison
+vers la rive droite de la Seine; mais quand la question tomba sur les
+voisins, la femme de chambre ne trouva pas une parole: elle ne les
+connaissait pas plus que sa maîtresse.
+
+L'appartement clair-obscur, aux rideaux de soie jaune, ne fut pas
+expliqué à Oliva. Rien sur l'ombre ambulante, rien sur le fauteuil.
+
+Si Oliva n'eut pas la satisfaction de connaître sa voisine d'avance, au
+moins put-elle se promettre de faire sa connaissance par elle-même. Elle
+renvoya la trop discrète servante pour se livrer sans témoin à son
+exploration.
+
+L'occasion ne tarda pas à se présenter. Les voisins commencèrent à
+ouvrir leurs portes, à faire leur sieste après le repas, à s'habiller
+pour la promenade de la Place-Royale ou du Chemin-Vert.
+
+Oliva les compta. Ils étaient six, bien assortis dans leur dissemblance,
+comme il convient à des gens qui ont choisi la rue Saint-Claude pour
+leur demeure.
+
+Oliva passa une partie de la journée à voir leurs gestes, à étudier
+leurs habitudes. Elle les passa tous en revue, à l'exception de cette
+ombre agitée qui, sans montrer son visage, était venue s'ensevelir dans
+le fauteuil près de la fenêtre, et s'absorbait dans une immobile
+rêverie.
+
+C'était une femme. Elle avait abandonné sa tête à sa coiffeuse, qui,
+pendant une heure et demie, avait bâti sur le crâne et les tempes un de
+ces édifices babyloniens dans lesquels entraient les minéraux, les
+végétaux, dans lesquels fussent entrés des animaux, si Léonard s'en fût
+mêlé, et si une femme de cette époque eût consenti à faire de sa tête
+une arche de Noé avec ses habitants.
+
+Puis, cette femme coiffée, poudrée, blanche d'ajustements et de
+dentelles, s'était réinstallée dans son fauteuil, le col étagé par des
+oreillers assez durs pour que cette partie du corps soutînt l'équilibre
+du corps entier, et permît au monument de la chevelure de demeurer
+intact, sans souci des tremblements de terre qui pouvaient agiter la
+base.
+
+Cette femme immobile ressemblait à ces dieux indiens calés sur leurs
+sièges, l'oeil fixe, grâce à la fixité de la pensée, roulant seul dans
+son orbite. Selon les besoins du corps ou les caprices de l'esprit,
+sentinelle et bon serviteur actif, il faisait à lui seul tout le service
+de l'idole.
+
+Oliva remarqua combien cette dame, ainsi coiffée, était jolie. Combien
+son pied, posé sur le bord de la fenêtre et balancé dans une petite mule
+de satin rose, était délicat et spirituel. Elle admira le tour du bras,
+et celui de la gorge qui repoussait le corset et le peignoir.
+
+Mais ce qui la frappa par-dessus tout, ce fut cette profondeur de la
+pensée toujours tendue vers un but invisible et vague, pensée tellement
+impérieuse, qu'elle condamnait le corps tout entier à l'immobilité,
+qu'elle l'annihilait par sa volonté.
+
+Cette femme, que nous avons reconnue et qu'Oliva ne pouvait reconnaître,
+ne soupçonnait pas qu'on pût la voir. En face de ses fenêtres, jamais
+fenêtre ne s'était ouverte. L'hôtel de monsieur de Cagliostro n'avait
+jamais, en dépit des fleurs que Nicole avait trouvées, des oiseaux
+qu'elle avait vus voler, découvert ses secrets à sa personne, et à part
+les peintres qui l'avaient restauré, nul vivant ne s'était fait voir à
+la fenêtre.
+
+Pour expliquer ce phénomène contredit par la prétendue habitation de
+Cagliostro dans le pavillon, un mot suffira. Le comte avait, pendant la
+soirée, fait préparer ce logement pour Oliva, comme il l'eût fait
+disposer pour lui. Il s'était pour ainsi dire menti à lui-même, tant ses
+ordres avaient été bien exécutés.
+
+La dame à la belle coiffure restait donc ensevelie dans ses pensées;
+Oliva se figura que cette belle personne, rêvant ainsi, rêvait à ses
+amours traversées.
+
+Sympathie dans la beauté, sympathie dans la solitude, dans l'âge, dans
+l'ennui, que de liens pour attacher l'une à l'autre deux âmes qui
+peut-être se cherchaient, grâce aux combinaisons mystérieuses,
+irrésistibles et intraduisibles du Destin.
+
+Dès qu'elle eut vu cette solitaire pensive, Oliva n'en put détacher ses
+yeux.
+
+Il y avait une sorte de pureté morale dans cette attraction de la femme
+vers la femme. Ces délicatesses sont plus communes qu'on ne croit
+généralement parmi ces malheureuses créatures dont le corps est devenu
+l'agent principal dans les fonctions de la vie.
+
+Pauvres exilées du paradis spirituel, elles regrettent les jardins
+perdus et les anges souriants qui se cachent sous les mystiques
+ombrages.
+
+Oliva crut voir une soeur de son âme dans la belle recluse. Elle
+construisit un roman pareil à son roman, se figurant, la naïve fille,
+qu'on ne pouvait être jolie, élégante, et demeurer perdue rue
+Saint-Claude sans avoir quelque grave inquiétude au fond de son coeur.
+
+Quand elle eut bien forgé d'airain et de diamant sa fable romanesque,
+Oliva, comme toutes les natures exceptionnelles, se laissa enlever par
+sa féerie; elle prit des ailes pour courir dans l'espace au-devant de sa
+compagne, à qui, dans son impatience, elle eût voulu voir pousser des
+ailes pareilles aux siennes.
+
+Mais la dame au monument ne bougeait pas, elle semblait sommeiller sur
+son siège. Deux heures s'étaient écoulées sans qu'elle eût oscillé d'un
+degré.
+
+Oliva se désespérait. Elle n'eût pas fait pour Adonis ou pour Beausire
+le quart des avances qu'elle fit pour l'inconnue.
+
+De guerre lasse, et passant de la tendresse à la haine, elle ouvrit et
+referma dix fois sa croisée; dix fois elle effaroucha les oiseaux dans
+les feuillages, et fit des gestes télégraphiques tellement
+compromettants, que le plus obtus des instruments de monsieur de Crosne,
+s'il eût passé sur le boulevard ou dans le bout de la rue Saint-Claude,
+n'eût pas manqué de les apercevoir et de s'en préoccuper.
+
+Enfin, Nicole arriva à se persuader que la dame aux belles nattes avait
+bien vu tous ses gestes, compris tous ses signaux, mais qu'elle les
+méprisait; qu'elle était vaine ou qu'elle était idiote. Idiote! avec des
+yeux si fins, si spirituels, avec un pied si mobile, une main si
+inquiète! Impossible.
+
+Vaine, oui; vaine comme pouvait l'être à cette époque une femme de la
+grande noblesse envers une bourgeoise.
+
+Oliva, démêlant dans la physionomie de la jeune femme tous les
+caractères de l'aristocratie, conclut qu'elle était orgueilleuse et
+impossible à émouvoir.
+
+Elle renonça.
+
+Tournant le dos avec une bouderie charmante, elle se remit au soleil,
+cette fois le soleil couchant, pour reprendre la société de ses fleurs,
+complaisantes compagnes qui, nobles aussi, élégantes aussi, poudrées
+aussi, coquettes aussi comme les plus grandes dames, se laissent
+cependant toucher, respirer, et rendent en parfum, en fraîcheur et en
+frissonnants contacts, le baiser d'ami ou le baiser d'amour.
+
+Nicole ne réfléchissait pas que cette prétendue orgueilleuse était
+Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, qui, depuis la veille, cherchait
+une idée.
+
+Que cette idée avait pour but d'empêcher Marie-Antoinette et le cardinal
+de Rohan de se voir.
+
+Qu'un intérêt plus grand encore exigeait que le cardinal, tout en ne
+voyant plus la reine dans le particulier, crût fermement qu'il la voyait
+toujours et que, par conséquent, il se contentât de cette vision et
+cessât de réclamer la vue réelle.
+
+Idées graves, bien légitimes excuses de cette préoccupation d'une jeune
+femme à ne pas remuer la tête pendant deux mortelles heures.
+
+Si Nicole eût su tout cela, elle ne se fût pas, de colère, réfugiée au
+milieu de ses fleurs.
+
+Et elle n'eût pas, en s'y plaçant, chassé hors du balcon un pot de
+fraxinelles qui alla tomber dans la rue déserte avec un fracas
+épouvantable.
+
+Oliva, effrayée, regarda vite quel dégât elle avait pu causer.
+
+La dame préoccupée se réveilla au bruit, vit le pot sur le pavé, remonta
+de l'effet à la cause, c'est-à-dire que ses yeux remontèrent du pavé de
+la rue à la terrasse de l'hôtel.
+
+Et elle vit Oliva.
+
+En la voyant, elle poussa un cri sauvage, un cri de terreur, un cri qui
+se termina par un mouvement rapide de tout ce corps si raide et si glacé
+naguère.
+
+Les yeux d'Oliva et ceux de cette dame se rencontrèrent enfin,
+s'interrogèrent, se pénétrèrent les uns les autres.
+
+Jeanne s'écria d'abord:
+
+--La reine!
+
+Puis, tout à coup, joignant les mains et fronçant le sourcil sans oser
+remuer, de peur de faire fuir la vision étrange:
+
+--Oh! murmura-t-elle, je cherchais un moyen, le voilà!
+
+En ce moment, Oliva entendit du bruit derrière elle, et se retourna
+vivement.
+
+Le comte était dans sa chambre; il avait remarqué l'échange des
+reconnaissances.
+
+--Elles se sont vues! dit-il.
+
+Oliva quitta brusquement le balcon.
+
+
+
+
+Chapitre LXIV
+
+Les deux voisines
+
+
+À partir de ce moment où les deux femmes s'étaient aperçues, Oliva, déjà
+fascinée par la grâce de sa voisine, n'affecta plus de la dédaigner; et,
+se tournant avec précaution au milieu de ses fleurs, elle répondit par
+des sourires aux sourires qu'on lui adressait.
+
+Cagliostro, en la visitant, n'avait pas manqué de lui recommander la
+circonspection la plus grande.
+
+--Surtout, avait-il dit, ne voisinez pas.
+
+Ce mot était tombé comme un grêlon sinistre sur la tête d'Oliva, qui
+déjà se faisait une douce occupation des gestes et des saluts de la
+voisine.
+
+Ne pas voisiner, c'était tourner le dos à cette charmante femme, dont
+l'oeil était si brillant et si doux, dont chaque mouvement renfermait
+une séduction, c'était renoncer à entretenir un commerce télégraphique
+sur la pluie et le beau temps, c'était rompre avec une amie. Car
+l'imagination d'Oliva courait à ce point, que Jeanne était déjà pour
+elle un objet curieux et cher.
+
+La sournoise répondit à son protecteur qu'elle se garderait bien de lui
+désobéir, et qu'elle n'entreprendrait aucun commerce avec le voisinage.
+Mais il ne fut pas sitôt parti, qu'elle s'arrangea sur le balcon de
+manière à absorber toute l'attention de sa voisine.
+
+Celle-ci, on peut le croire, ne demandait pas mieux, car aux premières
+avances qui lui furent faites, elle répondit par des saluts et par des
+baisers jetés du doigt.
+
+Oliva correspondit de son mieux à ces aimables avances; elle remarqua
+que l'inconnue ne quittait plus la fenêtre; et que toujours attentive à
+envoyer soit un adieu quand elle sortait, soit un bonjour quand elle
+rentrait, elle semblait avoir concentré toutes ses facultés aimantes sur
+le balcon d'Oliva.
+
+Un pareil état de choses devait être suivi promptement d'une tentative
+de rapprochement.
+
+Voici ce qui arriva:
+
+Cagliostro, en venant voir Oliva deux jours après, se plaignit d'une
+visite qui aurait été rendue à l'hôtel par une personne inconnue.
+
+--Comment cela? fit Oliva un peu rougissante.
+
+--Oui, répondit le comte, une dame très jolie, jeune, élégante, s'est
+présentée, a parlé à un valet attiré par son insistance à sonner. Elle a
+demandé à cet homme qui pouvait être une jeune personne habitant le
+pavillon du troisième, votre appartement, ma chère. Cette femme vous
+désignait assurément. Elle voulait vous voir. Elle vous connaît donc;
+elle a donc sur vous des vues; vous êtes donc découverte? Prenez garde,
+la police a des espions femmes comme des agents hommes, et je vous
+préviens que je ne pourrai refuser de vous rendre si monsieur de Crosne
+vous demande à moi.
+
+Oliva, au lieu de s'effrayer, reconnut vite le portrait de sa voisine,
+elle lui sut un gré infini de sa prévenance, et bien résolue de l'en
+remercier par tous les moyens en son pouvoir, elle dissimula au comte.
+
+--Vous ne tremblez pas? dit Cagliostro.
+
+--Personne ne m'a vue, répliqua Nicole.
+
+--Alors ce n'est pas vous qu'on voulait voir?
+
+--Je ne le pense pas.
+
+--Cependant, pour deviner qu'il y a une femme dans ce pavillon.... Ah!
+prenez garde, prenez garde.
+
+--Eh! monsieur le comte, dit Oliva, comment pourrais-je craindre? Si
+l'on m'a vue, ce que je ne crois pas, on ne me verra plus, et si l'on me
+revoyait, ce serait de loin, car la maison est impénétrable, n'est-ce
+pas?
+
+--Impénétrable, c'est le mot, répondit le comte, car à moins d'escalader
+la muraille, ce qui n'est pas aisé, ou bien d'ouvrir la petite porte
+d'entrée avec une clef comme la mienne, ce qui n'est pas très facile,
+attendu que je ne la quitte pas....
+
+En disant ces mots, il montrait la clef qui lui servait à entrer par la
+porte basse.
+
+--Or, continua-t-il, comme je n'ai pas d'intérêt à vous perdre, je ne
+prêterai la clef à personne; et comme vous n'auriez aucun bénéfice à
+tomber aux mains de monsieur de Crosne, vous ne laisserez pas escalader
+votre muraille. Ainsi, chère enfant, vous êtes prévenue, arrangez vos
+affaires comme il vous plaira.
+
+Oliva se répandit en protestations de tout genre, et se hâta d'éconduire
+le comte, qui n'insista pas trop pour demeurer.
+
+Le lendemain, dès six heures du matin, elle était à son balcon, humant
+l'air pur des coteaux voisins, et dardant un oeil curieux sur les
+fenêtres closes de sa courtoise amie.
+
+Celle-ci, d'ordinaire éveillée à peine vers les onze heures, se montra
+dès qu'Oliva parut. On eût dit qu'elle-même guettait derrière les
+rideaux l'occasion de se faire voir.
+
+Les deux femmes se saluèrent, et Jeanne, s'avançant hors de la fenêtre,
+regarda partout si quelqu'un pouvait l'entendre.
+
+Nul ne parut. Non seulement la rue, mais les fenêtres des maisons
+étaient désertes.
+
+Elle mit alors ses deux mains sur sa bouche en guise de porte-voix, et,
+de cette intonation vibrante et soutenue qui n'est pas un cri, mais qui
+porte plus loin que l'éclat de la voix, elle dit à Oliva:
+
+--J'ai voulu vous rendre visite, madame.
+
+--Chut! fit Oliva en se reculant avec effroi.
+
+Et elle appliqua un doigt sur ses lèvres.
+
+Jeanne, à son tour, fit le plongeon derrière ses rideaux, croyant à la
+présence de quelque indiscret; mais presque aussitôt elle reparut,
+rassurée par le sourire de Nicole.
+
+--On ne peut donc vous voir? reprit-elle.
+
+--Hélas! fit Oliva du geste.
+
+--Attendez, répliqua Jeanne. Peut-on vous adresser des lettres?
+
+--Oh! non, s'écria Oliva épouvantée.
+
+Jeanne réfléchit quelques moments.
+
+Oliva, pour la remercier de sa tendre sollicitude, lui envoya un
+charmant baiser que Jeanne rendit double; après quoi, fermant sa
+fenêtre, elle sortit.
+
+Oliva se dit que l'amie avait trouvé quelque nouvelle ressource, son
+imagination éclatant dans son dernier regard.
+
+Jeanne rentra en effet deux heures après; le soleil était dans toute sa
+force; le petit pavé de la rue brûlait comme le sable d'Espagne pendant
+le _fuego_.
+
+Oliva vit apparaître sa voisine à sa fenêtre avec une arbalète. Jeanne,
+en riant, fit signe à Oliva de s'écarter.
+
+Celle-ci obéit, en riant comme sa compagne, et se réfugia contre son
+volet.
+
+Jeanne, visant avec soin, lança une petite balle de plomb, qui
+malheureusement, au lieu de franchir le balcon, vint heurter un des
+barreaux de fer et tomba dans la rue.
+
+Oliva poussa un cri de désappointement. Jeanne, après avoir haussé les
+épaules avec colère, chercha un moment des yeux son projectile dans la
+rue, puis disparut pendant quelques minutes.
+
+Oliva, penchée, regardait du balcon en bas; une sorte de chiffonnier
+passa, cherchant à droite et à gauche: vit-il ou ne vit-il pas cette
+balle dans le ruisseau? Oliva n'en sut rien; elle se cacha pour n'être
+pas vue elle-même.
+
+Le second effort de Jeanne fut plus heureux.
+
+Son arbalète lança fidèlement, au-delà du balcon dans la chambre de
+Nicole, une seconde balle, autour de laquelle était roulé un billet
+conçu en ces termes:
+
+«Vous m'intéressez, toute belle dame. Je vous trouve charmante et vous
+aime rien qu'à vous voir. Vous êtes donc prisonnière? Savez-vous que
+j'ai en vain essayé de vous visiter? L'enchanteur qui vous garde à vue
+me laissera-t-il jamais approcher de vous pour vous dire ce que je
+ressens de sympathie pour une pauvre victime de la tyrannie des hommes?
+
+«J'ai, comme vous voyez, l'imagination pour servir mes amitiés.
+Voulez-vous être mon amie? Il paraît que vous ne pouvez sortir, vous;
+mais vous pouvez écrire, sans doute, et, comme moi je sors quand je
+veux, attendez que je passe sous votre balcon, et jetez-moi votre
+réponse.
+
+«S'il arrivait que le jeu de l'arbalète fût dangereux et qu'on le
+découvrît, adoptons un moyen de correspondre plus facilement. Laissez
+pendre du haut de votre balcon, à la brune, un peloton de fil;
+attachez-y votre billet. J'y attacherai le mien que vous remonterez sans
+être vue.
+
+«Songez que si vos yeux ne sont pas menteurs, je compte sur un peu de
+cette amitié que vous m'avez inspirée, et qu'à nous deux nous vaincrons
+l'univers.
+
+«Votre amie
+
+«P.-S. Avez-vous vu quelqu'un ramasser mon premier billet?»
+
+Jeanne ne signait pas; elle avait même complètement déguisé son
+écriture.
+
+Oliva tressaillit de joie en recevant le billet. Elle y répondit par les
+lignes suivantes:
+
+«Je vous aime comme vous m'aimez. Je suis en effet une victime de la
+méchanceté des hommes. Mais celui qui me retient ici est un protecteur,
+et non un tyran. Il vient me visiter secrètement une fois par jour. Je
+vous expliquerai tout cela plus tard. J'aime mieux le billet remonté au
+bout d'un fil que l'arbalète.
+
+«Hélas! non, je ne puis sortir: je suis sous clef; mais c'est pour mon
+bien. Oh! que j'aurais de choses à vous dire, si j'avais jamais le
+bonheur de causer avec vous. Il y a tant de détails qu'on ne peut
+écrire!
+
+«Votre premier billet n'a été ramassé par personne, sinon par un vilain
+chiffonnier qui passait; mais ces gens-là ne savent pas lire, et pour
+eux du plomb est du plomb.
+
+«Votre amie,
+
+
+ «OLIVA LEGAY»
+
+
+Oliva signait de toutes ses forces.
+
+Elle fit à la comtesse le geste de dévider un fil; puis, attendant que
+le soir fût venu, elle laissa rouler la pelote en bas dans la rue.
+
+Jeanne était sous le balcon, attrapa le fil et ôta le billet, tous
+mouvements que sa correspondante perçut par le moyen du fil conducteur,
+et elle rentra chez elle pour lire.
+
+Une demi-heure après, elle attachait au bienheureux cordon un billet
+contenant ces mots:
+
+«On fait tout ce qu'on veut. Vous n'êtes pas gardée à vue, puisque je
+vous vois toujours seule. Donc, vous devez avoir toute liberté pour
+recevoir les gens, ou plutôt pour sortir vous-même. Comment votre maison
+ferme-t-elle? Avec une clef? Qui a cette clef? l'homme qui vient vous
+visiter, n'est-ce pas? Cette clef, la garde-t-il si opiniâtrement que
+vous ne puissiez la dérober ou en prendre l'empreinte? Il ne s'agit pas
+de mal faire; il s'agit de vous procurer quelques heures de liberté, de
+douces promenades au bras d'une amie qui vous consolera de tous vos
+malheurs, et vous rendra plus que vous n'avez perdu. Il s'agit même, si
+vous le voulez absolument, de la liberté tout entière. Nous traiterons
+ce sujet dans tous ses détails dans la première entrevue que nous
+aurons.»
+
+Oliva dévora ce billet. Elle sentit monter à sa joue la fièvre de
+l'indépendance, à son coeur la volupté du fruit défendu.
+
+Elle avait remarqué que le comte, chaque fois qu'il entrait chez elle,
+lui apportait soit un livre, soit un bijou, déposait sa petite lanterne
+sourde sur un chiffonnier, sa clef sur la lanterne.
+
+Oliva prépara d'avance un morceau de cire pétrie, sur lequel elle prit
+l'empreinte de sa clef dès la première visite de Cagliostro.
+
+Celui-ci ne tourna pas la tête une seule fois; tandis qu'elle
+accomplissait cette opération, il regardait au balcon les fleurs
+nouvellement écloses. Oliva put donc sans inquiétude mener à bien son
+projet.
+
+Le comte parti, Oliva fit descendre dans une boîte l'empreinte de la
+clef, que Jeanne reçut avec un petit billet.
+
+Et dès le lendemain, vers midi, l'arbalète, moyen extraordinaire et
+expéditif, moyen qui était à la correspondance par le fil ce que le
+télégraphe est au courrier à cheval, l'arbalète lança un billet ainsi
+conçu:
+
+«Ma toute chère, ce soir à onze heures, quand votre jaloux sera parti,
+vous descendrez, vous tirerez les verrous, et vous vous trouverez dans
+les bras de celle qui se dit votre tendre amie.»
+
+Oliva frissonna de joie plus qu'elle n'avait jamais fait aux plus
+tendres billets de Gilbert, dans le printemps des premières amours et
+des premiers rendez-vous.
+
+Elle descendit à onze heures sans avoir remarqué aucun soupçon chez le
+comte. Elle trouva en bas Jeanne qui l'étreignit tendrement, la fit
+monter dans un carrosse arrêté au boulevard et, tout étourdie, toute
+palpitante, toute enivrée, fit avec son amie une promenade de deux
+heures, pendant lesquelles secrets, baisers, projets d'avenir
+s'échangèrent sans relâche entre les deux compagnes.
+
+Jeanne conseilla la première à Oliva de rentrer, pour n'éveiller aucun
+soupçon chez son protecteur. Elle venait d'apprendre que ce protecteur
+était Cagliostro. Elle redoutait le génie de cet homme, et ne voyait de
+sûreté pour ses plans que dans le plus profond mystère.
+
+Oliva s'était livrée sans réserve: Beausire, la police, elle avait tout
+avoué.
+
+Jeanne s'était donnée pour une fille de qualité, vivant avec un amant à
+l'insu de sa famille.
+
+L'une savait tout, l'autre ignorait tout; telle était l'amitié jurée
+entre ces deux femmes.
+
+À dater de ce jour, elles n'eurent plus besoin de l'arbalète, ni même du
+fil, Jeanne avait sa clef. Elle faisait descendre Oliva selon son
+caprice.
+
+Un souper fin, une furtive promenade étaient les appâts auxquels Oliva
+se laissait toujours prendre.
+
+--Monsieur de Cagliostro ne découvre-t-il rien? demandait Jeanne,
+inquiète parfois.
+
+--Lui! en vérité, je lui dirais qu'il ne voudrait pas me croire,
+répondait Oliva.
+
+Huit jours de ces escapades nocturnes firent une habitude, un besoin et
+bien plus un plaisir. Au bout de huit jours, le nom de Jeanne se
+trouvait sur les lèvres d'Oliva bien plus souvent que ne s'y était
+jamais trouvé celui de Gilbert et celui de Beausire.
+
+
+
+
+Chapitre LXV
+
+Le rendez-vous
+
+
+À peine monsieur de Charny était-il arrivé dans ses terres, et renfermé
+chez lui après les premières visites, que le médecin lui ordonna de ne
+plus recevoir personne, et de garder l'appartement, consigne qui fut
+exécutée avec une telle rigueur, que pas un habitant du canton n'aperçut
+plus le héros de ce combat naval qui avait fait tant de bruit par toute
+la France, et que les jeunes filles essayaient toutes de voir, parce
+qu'il était notoirement brave, et qu'on le disait beau.
+
+Charny n'était pourtant pas aussi malade de corps qu'on le disait. Il
+n'avait de mal qu'au coeur et à la tête, mais quel mal, bon Dieu! une
+douleur aiguë, incessante, impitoyable, la douleur d'un souvenir qui
+brûlait, la douleur d'un regret qui déchirait.
+
+L'amour n'est qu'une nostalgie: l'absent pleure un paradis idéal, au
+lieu de pleurer une patrie matérielle, et encore, peut-on admettre, si
+friand que l'on soit de poésie, que la femme bien-aimée ne soit pas un
+paradis un peu plus matériel que celui des anges.
+
+Monsieur de Charny n'y tint pas trois jours. Furieux de voir tous ses
+rêves déflorés par l'impossibilité, effacés par l'espace, il fit courir
+par tout le canton l'ordonnance du médecin que nous avons rapportée;
+puis, confiant la garde de ses portes à un serviteur éprouvé, Olivier
+partit la nuit de son manoir, sur un cheval bien doux et bien rapide. Il
+était à Versailles huit heures après, louant une petite maison derrière
+le parc par l'entremise de son valet de chambre.
+
+Cette maison, abandonnée depuis la mort tragique d'un des gentilshommes
+de la louveterie qui s'y était coupé la gorge, convenait admirablement à
+Charny qui voulait s'y cacher mieux que dans ses terres.
+
+Elle était meublée proprement, avait deux portes, l'une sur une rue
+déserte, l'autre sur l'allée de ronde du parc; et des fenêtres du midi,
+Charny pouvait plonger dans les allées des Charmilles, car les fenêtres,
+ouvrant leurs volets entourés de vignes et de lierre, n'étaient que des
+portes à la hauteur d'un rez-de-chaussée peu élevé pour quiconque eût
+voulu sauter dans le parc royal.
+
+Cette vicinité, déjà bien rare alors, était le privilège accordé à un
+inspecteur des chasses pour que, sans se déranger, il pût surveiller les
+daims et les faisans de Sa Majesté.
+
+On se représentait, rien qu'à voir ces fenêtres joyeusement encadrées
+dans la verdure vigoureuse, le louvetier mélancolique accoudé, un soir
+d'automne, sur celle du milieu, tandis que les biches, faisant craquer
+leurs jambes grêles sur les feuilles sèches, se jouaient au fond des
+couverts, sous un fauve rayon du soleil couchant.
+
+Cette solitude plut à Charny avant toutes les autres. Était-ce par amour
+du paysage? nous le verrons bientôt.
+
+Une fois qu'il fut installé, que tout fut bien clos, que son valet eut
+éteint les curiosités respectueuses du voisinage, Charny, oublié comme
+il oubliait, commença une vie dont l'idée seule fera tressaillir
+quiconque a, dans son passage sur la terre, aimé ou entendu parler de
+l'amour.
+
+En moins de quinze jours, il connut toutes les habitudes du château,
+celles des gardes, il connut les heures auxquelles l'oiseau vient boire
+dans les mares, auxquelles le daim passe en allongeant sa tête effarée.
+Il sut les bons moments du silence, ceux des promenades de la reine ou
+de ses dames, l'instant des rondes; il vécut en un mot de loin avec ceux
+qui vivaient dans ce Trianon, temple de ses adorations insensées.
+
+Comme la saison était belle, comme les nuits douces et parfumées
+donnaient plus de liberté à ses yeux et plus de vague rêverie à son âme,
+il en passait une partie sous les jasmins de sa fenêtre à épier les
+bruits lointains qui venaient du palais, à suivre par les trouées du
+feuillage le jeu des lumières mises en mouvement jusqu'à l'heure du
+coucher.
+
+Bientôt la fenêtre ne lui suffit plus. Il était trop éloigné de ce bruit
+et de ces lumières. Il sauta de sa maison en bas sur le gazon, bien
+certain de ne rencontrer, à cette heure, ni chiens, ni gardes, et il
+chercha la délicieuse, la périlleuse volupté d'aller jusqu'à la lisière
+du taillis, sur la limite qui sépare l'ombre épaisse du clair de lune
+splendide, pour interroger de là ces silhouettes qui passaient noires et
+pâles derrière les rideaux blancs de la reine.
+
+De cette façon, il la voyait tous les jours sans qu'elle le sût.
+
+Il savait la reconnaître à un quart de lieue, alors que, marchant avec
+ses dames ou avec quelque gentilhomme de ses amis, elle jouait avec
+l'ombrelle chinoise qui abritait son large chapeau garni de fleurs.
+
+Nulle démarche, nulle attitude ne pouvait lui donner le change. Il
+savait par coeur toutes les robes de la reine et devinait, au milieu des
+feuilles, le grand fourreau vert à bandes d'un noir moiré qu'elle
+faisait onduler par un mouvement de corps chastement séducteur.
+
+Et quand la vision avait disparu, quand le soir chassant les promeneurs
+lui avait permis d'aller guetter, jusqu'aux statues du péristyle, les
+dernières oscillations de cette ombre aimée, Charny revenait à sa
+fenêtre, regardait de loin, par une percée qu'il avait su faire à la
+futaie, la lumière brillant aux vitres de la reine, puis la disparition
+de cette lumière, et alors il vivait de souvenir et d'espoir, comme il
+venait de vivre de surveillance et d'admiration.
+
+Un soir qu'il était rentré, que deux heures avaient passé sur son
+dernier adieu donné à l'ombre absente, que la rosée tombant des étoiles
+commençait à distiller ses perles blanches sur les feuilles du lierre,
+Charny allait quitter sa fenêtre et se mettre au lit, lorsque le bruit
+d'une serrure grinça timidement à son oreille; il revint à son
+observatoire et écouta.
+
+L'heure était avancée, minuit sonnait encore aux paroisses les plus
+éloignées de Versailles, Charny s'étonna d'entendre un bruit auquel il
+n'était pas accoutumé.
+
+Cette serrure rebelle était celle d'une petite porte du parc, située à
+vingt-cinq pas environ de la maison d'Olivier, et qui jamais ne
+s'ouvrait, sinon dans les jours de grande chasse pour le passage des
+paniers de gibier.
+
+Charny remarqua que ceux qui ouvraient cette porte ne parlaient pas; ils
+refermèrent les verrous et entrèrent dans l'allée qui passait sous les
+fenêtres de sa maison.
+
+Les taillis, les pampres pendants dissimulaient assez volets et
+murailles pour qu'en passant on ne les aperçût pas.
+
+D'ailleurs, ceux qui marchaient là baissaient la tête et hâtaient le
+pas. Charny les distingua confusément dans l'ombre. Seulement, au bruit
+des jupes flottantes, il reconnut deux femmes dont les mantelets de soie
+frissonnaient le long des ramées.
+
+Ces femmes, en tournant la grande allée située en face la fenêtre de
+Charny, furent enveloppées par le rayon plus libre de la lune, et
+Olivier faillit pousser un cri de surprise joyeuse en reconnaissant la
+tournure et la coiffure de Marie-Antoinette, comme aussi le bas de son
+visage éclairé, malgré le reflet sombre de la passe du chapeau. Elle
+tenait une belle rose à la main.
+
+Le coeur tout palpitant, Charny se laissa glisser dans le parc du haut
+de sa fenêtre. Il courut sur l'herbe pour ne pas faire de bruit, se
+cachant derrière les plus gros arbres, et suivant du regard les deux
+femmes, dont la course se ralentissait à chaque minute.
+
+Que devait-il faire? La reine avait une compagne; elle ne courait aucun
+danger. Oh! que n'était-elle seule, il eût bravé les tortures pour
+s'approcher et lui dire à genoux: «Je vous aime!» Oh! que n'était-elle
+menacée par quelque péril immense, il eût jeté sa vie pour sauver cette
+précieuse vie.
+
+Comme il pensait à tout cela en rêvant mille folles tendresses, les deux
+promeneuses s'arrêtèrent soudain; l'une, la plus petite, dit quelques
+mots bas à sa compagne et la quitta.
+
+La reine demeura seule; on voyait l'autre dame hâter sa marche vers un
+but que Charny ne devinait pas encore. La reine, battant le sable avec
+son petit pied, s'adossait à un arbre et s'enveloppait dans sa mante, de
+façon à couvrir même sa tête avec le capuchon qui, l'instant d'avant,
+ondoyait en larges plis soyeux sur son épaule.
+
+Quand Charny la vit seule et ainsi rêveuse, il fit un bond comme pour
+aller tomber à ses genoux.
+
+Mais il réfléchit que trente pas au moins le séparaient d'elle; qu'avant
+qu'il eût franchi ces trente pas, elle le verrait, et, ne le
+reconnaissant pas, prendrait peur; qu'elle crierait ou fuirait; que ses
+cris attireraient sa compagne d'abord, puis quelques gardes; qu'on
+fouillerait le parc; qu'on découvrirait l'indiscret au moins, la
+retraite peut-être, et que c'en était fait à jamais du secret, du
+bonheur et de l'amour.
+
+Il sut s'arrêter et il fit bien, car à peine eut-il réprimé cet élan
+irrésistible que la compagne de la reine reparut et ne revint pas seule.
+
+Charny vit derrière elle, à deux pas, marcher un homme de belle taille,
+enseveli sous un large chapeau, perdu sous un vaste manteau.
+
+Cet homme, dont l'aspect fit trembler de haine et de jalousie monsieur
+de Charny, ne s'avançait pas comme un triomphateur. Chancelant, traînant
+le pied avec hésitation, il semblait marcher à tâtons dans la nuit,
+comme s'il n'eût pas eu pour guide la compagne de la reine, pour but la
+reine elle-même, blanche et droite sous son arbre.
+
+Dès qu'il aperçut Marie-Antoinette, ce tremblement que Charny avait
+remarqué en lui ne fit qu'augmenter. L'inconnu retira son chapeau et en
+balaya la terre pour ainsi dire. Il continuait à s'avancer. Charny le
+vit entrer dans l'épaisseur de l'ombre; il salua profondément et à
+plusieurs reprises.
+
+Cependant la surprise de Charny s'était changée en stupeur. De la
+stupeur il allait bientôt passer à une autre émotion bien autrement
+douloureuse. Que venait faire la reine dans le parc à une heure aussi
+avancée? Qu'y venait faire cet homme? Pourquoi cet homme avait-il
+attendu, caché? Pourquoi la reine l'avait-elle envoyé quérir par sa
+compagne au lieu d'aller elle-même à lui?
+
+Charny faillit perdre la tête. Il se souvint pourtant que la reine
+s'occupait de politique mystérieuse, qu'elle nouait souvent des
+intrigues avec les cours allemandes, relations dont le roi était jaloux
+et qu'il défendait sévèrement.
+
+Peut-être ce cavalier mystérieux était-il un courrier de Schönbrunn ou
+de Berlin, quelque gentilhomme porteur d'un message secret, une de ces
+figures allemandes comme Louis XVI n'en voulait plus voir à Versailles,
+depuis que l'empereur Joseph II s'était permis de venir faire en France
+un cours de philosophie et de politique critique à l'usage de son
+beau-frère le roi Très Chrétien.
+
+Cette idée, semblable au bandeau de glace que le médecin applique sur un
+front brûlant de fièvre, rafraîchit ce pauvre Olivier, lui rendit
+l'intelligence, et calma le délire de sa première colère. La reine,
+d'ailleurs, gardait une pose pleine de décence et même de dignité.
+
+La compagne, placée à trois pas, inquiète, attentive, guetteuse comme
+les amies ou les duègnes des parties carrées de Watteau, dérangeait bien
+par son anxiété complaisante les visées toutes chastes de monsieur de
+Charny. Mais il est aussi dangereux d'être surprise en rendez-vous
+politique qu'il est honteux d'être surprise en rendez-vous d'amour. Et
+rien ne ressemble plus à un homme amoureux qu'un conspirateur. Tous deux
+ont même manteau, même susceptibilité d'oreille, même incertitude dans
+les jambes.
+
+Charny n'eut pas beaucoup de temps pour approfondir ces réflexions; la
+suivante se dérangea et rompit l'entretien. Le cavalier fit un mouvement
+comme pour se prosterner; il recevait sans doute son congé après
+l'audience.
+
+Charny s'effaça derrière son gros arbre. Assurément, le groupe, en se
+séparant, allait passer par fractions devant lui. Retenir son souffle,
+prier les gnomes et les sylphes d'éteindre tous les échos, soit de la
+terre, soit du ciel, c'était la seule chose qui lui restait à faire.
+
+En ce moment il crut voir un objet de nuance claire glisser le long de
+la mante royale; le gentilhomme s'inclina vivement jusque sur l'herbe,
+puis se releva d'un mouvement respectueux et s'enfuit, car il serait
+impossible de qualifier autrement la rapidité de son départ.
+
+Mais il fut arrêté dans sa course par la compagne de la reine, qui
+l'appela d'un petit cri, et, lorsqu'il se fut arrêté, lui jeta à
+demi-voix le mot:
+
+--Attendez.
+
+C'était un cavalier fort obéissant, car il s'arrêta à l'instant même et
+attendit.
+
+Charny vit alors les deux femmes passer, en se tenant le bras, à deux
+pas de sa cachette; l'air déplacé par la robe de la reine fit onduler
+les tiges de gazon presque sous les mains de Charny.
+
+Il sentit les parfums qu'il avait accoutumé d'adorer chez la reine:
+cette verveine mêlée au réséda; double ivresse pour ses sens et pour son
+souvenir.
+
+Les femmes passèrent et disparurent.
+
+Puis, quelques minutes après, vint l'inconnu, dont le jeune homme ne
+s'était plus occupé pendant tout le trajet que fit la reine jusqu'à la
+porte; il baisait avec passion, avec folie, une rose toute fraîche, tout
+embaumée, qui certainement était celle dont Charny avait remarqué la
+beauté quand la reine était entrée dans le parc, et que tout à l'heure
+il venait de voir tomber des mains de sa souveraine.
+
+Une rose, un baiser sur cette rose! S'agissait-il d'ambassade et de
+secrets d'État?
+
+Charny faillit perdre la raison. Il allait s'élancer sur cet homme et
+lui arracher cette fleur, quand la compagne de la reine reparut et cria:
+
+--Venez, monseigneur!
+
+Charny crut à la présence de quelque prince du sang, et s'appuya contre
+l'arbre pour ne pas se laisser tomber à demi mort sur le gazon.
+
+L'inconnu se lança du côté d'où venait la voix et disparut avec la dame.
+
+
+
+
+Chapitre LXVI
+
+La main de la reine
+
+
+Quand Charny fut rentré dans sa maison, tout meurtri de ce coup
+terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le
+frappait.
+
+Ainsi la Providence l'avait ramené à Versailles, lui avait donné cette
+cachette précieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur
+les traces d'un crime commis par la reine au mépris de toute probité
+conjugale, de toute dignité royale, de toute fidélité d'amour.
+
+À n'en pas douter, l'homme ainsi reçu dans le parc était un nouvel
+amant. Charny, dans la fièvre de la nuit, dans le délire de son
+désespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reçu la
+rose était un ambassadeur, et que la rose n'était rien qu'un gage de
+convention secrète, destiné à remplacer une lettre trop compromettante.
+
+Rien ne put prévaloir contre le soupçon. Il ne resta plus au malheureux
+Olivier que d'examiner sa conduite à lui-même et de se demander
+pourquoi, en présence d'un pareil malheur, il était demeuré si
+complètement passif.
+
+Avec un peu de réflexion, rien n'était plus facile que de comprendre
+l'instinct qui avait commandé cette passivité.
+
+Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanément
+du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donné l'impulsion
+n'est autre chose, chez les hommes bien organisés, qu'une combinaison de
+l'habitude et de la réflexion poussée à son plus haut degré de vitesse
+et d'opportunité. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de
+la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa
+curiosité, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il
+se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprès des traîtres
+qu'on veut convaincre que la trahison par réciproque.
+
+S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honoré de la
+confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle
+odieuse, de mauvais goût, dans une sorte de guet-apens que la reine
+n'eût jamais pardonné.
+
+Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne,
+était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût
+sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que
+fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu
+appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant
+d'une si grande hauteur?
+
+Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et
+la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la
+veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente
+fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations
+allaient peut-être se produire.
+
+Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre,
+devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le
+considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet,
+car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le
+considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure,
+n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que
+jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des
+familles?
+
+Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et
+les folles pensées.
+
+Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles.
+Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec
+quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla
+être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit.
+
+Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc,
+silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que
+les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour
+plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la
+nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur
+parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes
+dorment comme nous.
+
+Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit
+sonna.
+
+Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa
+chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui
+devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira,
+les verrous grinceront.
+
+Rien ne troubla la paix du bois.
+
+Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de
+suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire
+en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien
+imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer
+deux jours sans se voir.
+
+«Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.»
+
+Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le
+lendemain l'imprudence de la veille.
+
+Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit.
+
+Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les
+deux femmes dans le costume de la nuit précédente.
+
+--Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il.
+
+Les deux dames firent la même manoeuvre qu'elles avaient faite la
+veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas.
+
+Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour
+ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu
+gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier
+qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme,
+c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en
+droit d'exiger des égards.
+
+Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta
+son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier.
+
+Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille.
+Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa
+le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher
+dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur.
+
+Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y
+avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des
+bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses
+pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là?
+Par où entrait-il?
+
+Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte
+semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous.
+L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par
+là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on
+vînt le chercher.
+
+Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte
+que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine.
+
+Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau
+qu'il avait distingués la veille.
+
+Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve
+respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant
+plus vite, il eût couru.
+
+La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le
+nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante
+faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant
+sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée.
+
+La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny
+n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles
+était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se
+traduire par une protestation ardente.
+
+La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de
+ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la
+parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater
+intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais,
+rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif
+de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le
+diapason de ses élégies.
+
+La reine gardait un silence obstiné.
+
+L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la
+mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement
+du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont
+commencé à boire l'amour.
+
+Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire
+du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu
+seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans
+l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre
+lui-même:
+
+--Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain.
+
+La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché.
+
+Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement
+sur ses tempes en gouttes pesantes.
+
+L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui.
+Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si
+tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les
+supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales.
+
+Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa
+compagne.
+
+Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny.
+
+L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où
+le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut
+vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient.
+
+Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva
+Charny après cette horrible découverte.
+
+La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les
+allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle
+complicité.
+
+Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en
+heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir
+pas la tentation de s'en servir.
+
+Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout
+d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme
+qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se
+percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit
+d'être faible ni d'avoir peur.
+
+Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps
+vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se
+heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore
+sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu.
+
+Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore
+foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au
+lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de
+nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet
+amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait.
+
+Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il
+eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte
+derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur,
+des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe.
+
+«Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea
+Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À
+demain.
+
+«Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui
+coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon coeur.
+
+«Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je
+n'ai jamais aimé.
+
+«Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le
+cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du
+calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.»
+
+Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du
+château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la
+perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus.
+
+En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et
+pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du
+déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte
+cachée et le scandale public?
+
+La fenêtre de la reine était éclairée.
+
+«Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en
+compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit
+Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère.
+
+«Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est
+vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.»
+
+Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés
+le chemin de sa maison.
+
+--Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui,
+à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au
+rendez-vous, madame!
+
+
+
+
+Chapitre LXVII
+
+Femme et reine
+
+
+Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup
+de minuit. Les deux femmes parurent.
+
+C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant
+aux talismans à heures fixes.
+
+Charny avait pris toutes ses résolutions; il voulait reconnaître ce
+soir-là le personnage heureux que favorisait la reine.
+
+Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il
+marcha se cachant derrière les taillis; mais, lorsqu'il fut arrivé à
+l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il
+n'y trouva personne.
+
+La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon.
+
+Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny.
+Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût
+aller jusque-là.
+
+La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil
+duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.
+
+Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur
+elle.
+
+La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux
+de feuillages.
+
+Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un
+semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur
+la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier,
+l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses
+tempes, à sa gorge, et l'étouffa.
+
+Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler
+une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des
+bains d'Apollon.
+
+Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte,
+l'étouffait.
+
+Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de
+la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.
+
+Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint
+et chercha.
+
+La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une
+horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son
+évanouissement avait été bien long.
+
+Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître: reine, amant,
+suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en
+regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier.
+
+Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la
+grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre
+Charny.
+
+La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé.
+
+Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de
+chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers
+état.
+
+Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le
+château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée,
+c'est-à-dire vers dix heures.
+
+La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe.
+
+Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées.
+
+Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine
+était belle.
+
+Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa
+figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais
+brillants d'une douce clarté.
+
+Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit
+et poussa un cri de surprise.
+
+Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui
+lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui.
+
+--Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de
+Charny.
+
+--J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque
+impoli.
+
+Elle s'arrêta stupéfaite; elle à qui jamais une nuance n'échappait.
+
+Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se
+tourna du côté des femmes.
+
+--Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte.
+
+Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.
+
+Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.
+
+Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête.
+
+Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût
+montré encore une fois son visage.
+
+Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche.
+
+La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des
+deux observateurs.
+
+«Aurait-il perdu la tête? pensa-t-elle. Pauvre garçon!»
+
+Et elle revint à lui.
+
+--Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix
+suave.
+
+--Très bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majesté.
+
+Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait
+surprise.
+
+--Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.
+
+--Où logez-vous donc à présent? reprit la reine.
+
+--À Versailles, madame, dit Olivier.
+
+--Depuis combien de temps?
+
+--Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du
+geste et de la voix sur les mots.
+
+La reine ne manifesta aucune émotion; Jeanne tressaillit.
+
+--Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire? demanda la reine à
+Charny avec une douceur angélique.
+
+--Oh! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre
+Majesté.
+
+--Venez! fit-elle brusquement.
+
+«Veillons», pensa Jeanne.
+
+La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit
+non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte,
+ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un
+tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre.
+
+Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.
+
+La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et
+tout son service.
+
+Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages,
+mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs
+épaisses fourrures blanches et bleues.
+
+La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse; elle
+s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit.
+
+Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir
+d'être seule, et s'éloignèrent.
+
+Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses
+mains.
+
+--Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troublé, monsieur.
+
+--Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment
+oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté?
+
+--Plaît-il? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un
+flamboyant regard.
+
+--Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny.
+
+La reine se leva.
+
+--Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous
+croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux
+gentilshommes à jeun.
+
+Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe; mais
+lui, immobile:
+
+--Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que
+suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet.
+
+--Monsieur!
+
+--Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère
+qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du
+respect pour la majesté royale; je crains d'avoir prouvé que j'avais un
+amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: à
+laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet
+adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté?
+
+--Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers
+le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par
+mes gardes.
+
+--Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une
+reine indigne et une femme sans honneur! s'écria Charny ivre de fureur.
+Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc!
+
+Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible,
+Charny vit la reine lever la tête et s'approcher:
+
+--Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un
+état qui me fait pitié; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main
+tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au coeur
+Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle?
+
+--Je vous ai vue! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous
+lui avez donné la rose; vue quand il vous a baisé les mains; vue quand,
+avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon.
+
+La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne
+dormait pas.
+
+--Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous
+retiens; asseyez-vous, vous dis-je.
+
+Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit
+auprès de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le
+regardant jusqu'au fond de l'âme:
+
+--Soyez calme, dit-elle, apaisez le coeur et la tête, et répétez-moi ce
+que vous venez de me dire.
+
+--Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux.
+
+--Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos
+terres?
+
+--Depuis quinze jours.
+
+--Où logez-vous?
+
+--Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès.
+
+--Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc?
+
+Charny affirma du geste.
+
+--Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi?
+
+--Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.
+
+--Où cela?
+
+--Dans le parc.
+
+--À quelle heure? Quel jour?
+
+--À minuit, mardi, pour la première fois.
+
+--Vous m'avez vue?
+
+--Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.
+
+--Quelqu'un m'accompagnait? Reconnaîtriez-vous cette personne?
+
+--Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici; mais je n'oserais
+affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache
+quand on a de ces crimes à commettre.
+
+--Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne,
+mais moi....
+
+--Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous
+vois pas?
+
+Elle frappa du pied avec anxiété.
+
+--Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car
+vous m'avez vue donner une rose.
+
+--Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.
+
+--Vous le connaissez, pourtant?
+
+--On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais.
+
+La reine frappa son front avec une fureur concentrée.
+
+--Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi?...
+
+--Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser.
+
+--Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?...
+
+--Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec
+cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls.
+
+La reine se leva impétueusement.
+
+--Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe.
+
+Charny leva une main au ciel pour jurer.
+
+--Oh!... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le
+jure!
+
+Charny répéta solennellement son geste accusateur.
+
+--Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue?
+
+--Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or;
+mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la
+robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai
+baisé la main pour la première fois! C'est vous, c'est bien vous! Je
+meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon
+honneur! sur mon Dieu! c'était vous, madame; c'était vous!
+
+La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de
+laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la
+dévoraient des yeux.
+
+--Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils,
+par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit
+pas!... Il ne me croirait pas!
+
+Charny baissa la tête.
+
+--Insensé! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie; et elle
+l'entraîna de la terrasse dans sa chambre.
+
+«C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme
+innocente, irréprochable; c'est donc un honneur bien éclatant que celui
+de déshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas
+moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que,
+depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir?
+Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue
+ici, que je ne pouvais être ailleurs? Non... non... il ne me croit pas!
+il ne me croit pas!
+
+--J'ai vu! répliqua froidement Charny.
+
+--Oh! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que déjà
+cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face? Est-ce qu'on ne
+m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a
+pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles
+de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi!
+
+--Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas.
+Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.
+
+La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes
+brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein!
+
+--Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux
+pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu!
+
+Charny se sentit remué jusqu'au fond du coeur par cette simple et
+vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.
+
+La reine garda un instant le silence; puis après avoir réfléchi:
+
+--Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que
+j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la
+nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé
+de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage
+et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine;
+mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la
+nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même
+heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier,
+forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de
+vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble?
+Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous
+venez de me faire souffrir?
+
+Charny serrant son coeur de ses deux mains:
+
+--Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mérite la mort: ne
+m'écrasez pas de votre bonté.
+
+--Oh! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui
+que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la
+louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur,
+et ne laissez rien paraître au-dehors.
+
+Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.
+
+Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de
+Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine,
+se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde.
+
+
+
+
+Chapitre LXVIII
+
+Femme et démon
+
+
+Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine,
+l'empressement de tous deux à lier conversation.
+
+Pour une femme de la force de Jeanne, c'en était plus qu'il n'en fallait
+pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce
+que tout le monde a compris déjà.
+
+Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et
+Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de
+commentaires.
+
+Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa; elle voulait
+démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle
+soupçonnait.
+
+Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le
+monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fut donc réduite aux
+conjectures.
+
+Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de
+Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu
+dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles.
+
+Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu.
+Elle entendit la reine dire à madame de Misery:
+
+--Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à
+huit heures.
+
+Comme la dame d'honneur insistait:
+
+--Je ne recevrai personne, ajouta la reine.
+
+«C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait
+pas.»
+
+La reine, en proie aux émotions de la scène qu'elle avait eue avec
+Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit
+pour la première fois depuis son entrée à la cour.
+
+--Les cartes sont brouillées, dit-elle; à Paris! Il est temps de défaire
+ce que j'ai fait.
+
+Et elle partit aussitôt de Versailles.
+
+Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau
+d'argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même.
+
+Quand elle eut donné à ce présent un coup d'oeil indifférent, quoiqu'il
+fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les
+fenêtres n'étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans
+doute; il faisait très chaud ce jour-là.
+
+Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi,
+insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau,
+chef-d'oeuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une
+lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais.
+
+À l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal
+s'écria:
+
+--Chère comtesse....
+
+Et il s'élança au-devant d'elle.
+
+Jeanne reçut les baisers dont le prélat couvrit ses bras et ses mains.
+Elle se plaça commodément pour soutenir du mieux possible la
+conversation.
+
+Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance, qui ne
+manquaient pas d'une éloquente sincérité.
+
+Jeanne l'interrompit.
+
+--Savez-vous, dit-elle, que vous êtes un délicat amant, monseigneur, et
+que je vous remercie?
+
+--Pourquoi?
+
+--Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce
+matin; c'est pour la précaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer
+dans la petite maison. Vrai, c'est délicat. Votre coeur ne se prostitue
+pas, il se donne.
+
+--À qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n'est à vous, répliqua le
+cardinal.
+
+--Vous n'êtes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous êtes un dieu
+triomphant.
+
+--Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gêne; il me rend
+insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable
+païenne du Jupiter fatigué de ses rayons.
+
+Jeanne sourit.
+
+--Vous venez de Versailles? dit-il avidement.
+
+--Oui.
+
+--Vous... l'avez vue?
+
+--Je... la quitte.
+
+--Elle... n'a... rien dit?
+
+--Eh! que voulez-vous qu'elle dise?
+
+--Pardonnez; ce n'est plus de la curiosité, c'est de la rage.
+
+--Ne me demandez rien.
+
+--Oh! comtesse.
+
+--Non, vous dis-je.
+
+--Comme vous annoncez cela! On croirait, à vous voir, que vous apportez
+une mauvaise nouvelle.
+
+--Monseigneur, ne me faites pas parler.
+
+--Comtesse! comtesse!...
+
+Et le cardinal pâlit.
+
+--Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue
+de fortune; à côté de l'apogée, il y a le commencement du déclin. Mais
+ne me ménagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce
+pas?
+
+--J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur,
+répliqua Jeanne.
+
+--Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un
+bonheur?
+
+--N'avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne.
+
+--Oh!... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec
+l'intelligence de deux coeurs et d'un esprit....
+
+--Un esprit et deux coeurs, monseigneur, n'empêchent jamais des yeux de
+voir dans les feuillages.
+
+--On a vu! s'écria monsieur de Rohan effrayé.
+
+--J'ai tout lieu de le croire.
+
+--Alors... si l'on a vu, on a reconnu?
+
+--Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait
+reconnu, si se secret était au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois
+serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort.
+
+--C'est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu.
+On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce
+que cela n'est pas permis?
+
+--Demandez au roi.
+
+--Le roi sait!
+
+--Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à
+l'hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je
+vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois.
+
+--Plaît-il? s'écria le cardinal; que signifient vos paroles, chère
+comtesse?
+
+--Ne les comprenez-vous pas?
+
+--J'ai peur.
+
+--Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez.
+
+--Que faut-il faire pour cela?
+
+--Ne plus aller à Versailles.
+
+Le cardinal fit un bond.
+
+--Le jour? dit-il en souriant.
+
+--Le jour d'abord, et ensuite la nuit!
+
+Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse.
+
+--Impossible, dit-il.
+
+--À mon tour de vous regarder en face, répondit-elle; vous avez dit, je
+crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plaît?
+
+--Parce que j'ai dans le coeur un amour qui ne finira qu'avec ma vie.
+
+--Je m'en aperçois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en
+arriver plus vite au résultat que vous persistez à retourner dans le
+parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie,
+et tous deux seront tranchés du même coup.
+
+--Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier!
+
+--J'ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de
+danger.
+
+--Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en présence du
+danger même.
+
+--Très bien; mais alors permettez-moi de vous dire....
+
+--Rien, comtesse, rien, s'écria l'amoureux prélat; le sacrifice est
+fait, le sort est jeté; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je
+retournerai à Versailles.
+
+--Tout seul? dit la comtesse.
+
+--Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche.
+
+--Moi, d'abord.
+
+--Elle viendra, elle.
+
+--Vous vous trompez, elle ne viendra pas.
+
+--Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le
+cardinal.
+
+--C'est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure.
+
+--Elle ne veut plus me voir?
+
+--Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseillé.
+
+--Madame, dit le prélat d'un ton pénétré, c'est mal à vous d'enfoncer le
+couteau dans un coeur que vous savez si tendre.
+
+--Ce serait bien plus mal, monseigneur, à moi, de laisser deux folles
+créatures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui
+voudra.
+
+--Comtesse, comtesse, plutôt mourir.
+
+--Cela vous regarde, et c'est aisé.
+
+--Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la
+fin du réprouvé. Béni soit l'enfer où je trouverai ma complice!
+
+--Saint prélat, vous blasphémez! dit la comtesse; sujet, vous détrônez
+votre reine! homme, vous perdez une femme!
+
+Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec délire:
+
+--Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'écria-t-il, et qu'elle ne me
+reniera pas ainsi.
+
+--Je vous parle en son nom.
+
+--C'est un délai qu'elle demande.
+
+--Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre.
+
+--Le parc n'est pas le seul endroit où l'on puisse se voir, il y a mille
+endroits plus sûrs. La reine est venue chez vous, enfin!
+
+--Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel,
+celui de votre secret. Je ne me sens pas de force à le porter longtemps.
+Ce que vos indiscrétions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un
+ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable,
+voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de désespoir.
+
+--Bon Dieu! est-il possible! s'écria monsieur de Rohan, elle ferait
+cela?
+
+--Si vous la voyiez, elle vous ferait pitié.
+
+Le cardinal se leva précipitamment.
+
+--Que faire? dit-il.
+
+--Lui donner la consolation du silence.
+
+--Elle croira que je l'ai oubliée.
+
+Jeanne haussa les épaules.
+
+--Elle m'accusera d'être un lâche.
+
+--Lâche pour la sauver, jamais.
+
+--Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa présence?
+
+--Ne jugez pas celle-là comme vous me jugeriez.
+
+--Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble
+coeur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une
+dernière fois je la verrai; elle saura ma pensée entière, et ce qu'elle
+aura décidé après m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un
+voeu sacré.
+
+Jeanne se leva.
+
+--Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai
+jeté la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez
+donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour
+la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins
+j'en craindrai les éclats.
+
+--Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez! Ô mon Dieu! mais
+avec qui parlerai-je d'elle?
+
+Jeanne ici recorda les scènes de Molière; jamais plus insensé Valère
+n'avait donné à plus rusée Dorine de plus commodes répliques.
+
+--N'avez-vous pas le parc et les échos, dit Jeanne; vous leur apprendrez
+le nom d'Amaryllis.
+
+--Comtesse, ayez pitié. Je suis au désespoir, dit le prélat avec un
+accent parti du coeur.
+
+--Eh bien! répliqua Jeanne avec l'énergie toute brutale du chirurgien
+qui décide l'amputation d'un membre; si vous êtes au désespoir, monsieur
+de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus
+dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant à
+cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne
+manquez pas absolument de coeur et de mémoire, ne risquez pas d'englober
+dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas
+avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine?
+Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici à
+quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore.
+Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne?
+Je le saurai, et dix minutes après je pars! Vous vous en tirerez comme
+vous pourrez.
+
+--C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante; tomber de
+ce bonheur! Oh! j'en mourrai!
+
+--Allons donc, glissa Jeanne à son oreille; vous n'aimez que par
+amour-propre ailleurs.
+
+--Aujourd'hui, c'est par amour, répliqua le cardinal.
+
+--Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'état.
+Voyons, monseigneur, décidez-vous; resté-je ici? Suis-je sur la route de
+Lausanne?
+
+--Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop
+douloureuse.
+
+--Jurez-vous de m'obéir?
+
+--Foi de Rohan!
+
+--Bon! votre calmant est tout trouvé. Je vous défends les entrevues,
+mais je ne défends pas les lettres.
+
+--En vérité! s'écria l'insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire?
+
+--Essayez.
+
+--Et... elle me répondrait?
+
+--J'essaierai.
+
+Le cardinal dévora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange
+tutélaire.
+
+Il dut bien rire le démon qui habitait dans le coeur de la comtesse.
+
+
+
+
+Chapitre LXIX
+
+La nuit
+
+
+Ce jour même, il était quatre heures du soir, lorsqu'un homme à cheval
+s'arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d'Apollon.
+
+Le cavalier faisait une promenade d'agrément, au pas; pensif comme
+Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le col
+du coursier.
+
+Il s'arrêta, ainsi que nous l'avons dit, à l'endroit où monsieur de
+Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet
+endroit, foulé par les fers, et les arbustes étaient broutés tout à
+l'entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture.
+
+Le cavalier mit pied à terre.
+
+--Voici un endroit bien ravagé, dit-il.
+
+Et il approcha du mur.
+
+--Voici des traces d'escalade; voici une porte récemment ouverte. C'est
+bien ce que j'avais pensé.
+
+«On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se
+connaître en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours,
+monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne
+s'est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour
+entrer dans Versailles.
+
+En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait
+son âme avec ce soupir.
+
+--Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une
+les éloquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns,
+il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des
+heureux et des malheureux; sa volonté soit bénie!
+
+«Il faudrait une preuve, cependant. À quel prix, par quel moyen
+l'acquérir?
+
+«Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne
+saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui
+viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.
+
+Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en
+selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l'angle
+du mur.
+
+Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s'était renfermé
+chez lui, attendant un message de sa part.
+
+La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la
+fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la même
+chambre à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit:
+à la porte de la louveterie; mais fenêtre et porte dans ce pavillon
+c'était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu'on pût voir
+tout ce qui arriverait.
+
+Il interrogeait la nuit profonde, espérant d'une minute à l'autre
+entendre le galop d'un cheval ou le pas précipité d'un courrier.
+
+Dix heures et demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle
+avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse,
+elle avait promis ce qu'il lui était impossible de tenir; et, chose
+affreuse à penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas.
+
+Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise les gens
+violemment épris, se reprochait déjà d'avoir été si crédule.
+
+--Comment ai-je pu, s'écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges
+et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir?
+
+Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d'une
+poignée de sable lancée sur les vitres de l'autre fenêtre attira son
+attention et le fit courir du côté du parc.
+
+Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du
+parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet.
+
+Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme
+qui l'attendait, qui l'appelait, c'était la reine!
+
+D'un bond il s'élança par la fenêtre et vint tomber près de
+Marie-Antoinette.
+
+--Ah! vous voilà, monsieur? c'est bien heureux! dit à voix basse la
+reine tout émue; que faisiez-vous donc?
+
+--Vous! vous! madame!... vous-même! est-il possible? répliqua Charny en
+se prosternant.
+
+--Est-ce ainsi que vous attendiez?
+
+--J'attendais du côté de la rue, madame.
+
+--Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple
+de venir par le parc?
+
+--Je n'eusse osé espérer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent
+de reconnaissance passionnée.
+
+Elle l'interrompit.
+
+--Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre épée?
+
+--Oui.
+
+--Bien!... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus?
+
+--Par cette porte.
+
+--Et à quelle heure?
+
+--À minuit, chaque fois.
+
+--Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore.
+Vous n'avez parlé à personne?
+
+--À qui que ce soit.
+
+--Entrons dans le taillis et attendons.
+
+--Oh! Votre Majesté....
+
+La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en
+sens inverse.
+
+--Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au-devant
+de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette
+affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur
+de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon
+nom après avoir usurpé ma ressemblance n'a pas encore été arrêtée, si
+tout ce mystère n'est pas éclairci, vous sentez qu'il y a deux motifs:
+ou l'incapacité de monsieur de Crosne--ce qui n'est rien--, ou sa
+connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi,
+dans mon parc, on se permette l'ignoble comédie que vous m'avez
+signalée, sans être sûr d'un appui direct ou d'une tacite complicité.
+Voilà pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent être
+assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu'à moi-même du soin de
+les démasquer. Qu'en pensez-vous?
+
+--Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche.
+Je suis au désespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de
+soupçons.
+
+--Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine;
+vous savez dire les choses en face; c'est un mérite qui peut blesser
+quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard: mais une
+blessure se guérit.
+
+--Oh! madame, voilà onze heures; je tremble.
+
+--Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour éloigner son
+compagnon.
+
+Charny obéit. Il courut les taillis jusqu'aux murs.
+
+--Personne, fit-il en revenant.
+
+--Où s'est passée la scène que vous racontiez?
+
+--Madame, à l'instant même, en revenant de mon exploration, j'ai reçu un
+coup terrible dans le coeur. Je vous ai aperçue à l'endroit même où ces
+nuits dernières je vis... la fausse reine de France.
+
+--Ici! s'écria la reine en s'éloignant avec dégoût de la place qu'elle
+occupait.
+
+--Sous ce châtaignier, oui, madame.
+
+--Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car
+s'ils y sont venus ils y reviendront.
+
+Charny suivit la reine dans une autre allée. Son coeur battait si fort
+qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait
+s'ouvrir.
+
+Elle, silencieuse et fière, attendait que la preuve vivante de son
+innocence apparût.
+
+Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas.
+
+Une demi-heure s'écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus
+de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun
+de leurs rendez-vous.
+
+Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis de Versailles.
+
+La reine frappa du pied avec impatience.
+
+--Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes
+de malheurs n'arrivent qu'à moi!
+
+Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher
+querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe
+ou d'ironie.
+
+Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une
+attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage
+reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.
+
+La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils
+avaient fait leur première station.
+
+--Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu.
+
+--Ici même, madame.
+
+--Ici, que la femme a donné une rose à l'homme.
+
+--Oui, Votre Majesté.
+
+Et la reine était si faible, si fatiguée du long séjour fait dans ce
+parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tête sur
+sa poitrine.
+
+Insensiblement, ses jambes fléchirent; Charny ne lui donnait pas le
+bras, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse.
+
+Lui, demeurait immobile et sombre.
+
+Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une
+larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs.
+
+Soudain, relevant sa tête:
+
+--Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamnée. J'avais
+promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomniée: Dieu ne le
+veut pas, je m'incline.
+
+--Madame... murmura Charny.
+
+--J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'eût fait à ma place.
+Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand
+elle ne peut régner même sur un coeur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle
+n'obtient pas même l'estime d'un honnête homme? Voyons, monsieur,
+aidez-moi au moins à me relever, pour que je parte; ne me méprisez pas
+au point de me refuser votre main.
+
+Charny se précipita comme un insensé à ses genoux.
+
+--Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'étais un
+malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas?
+
+--Vous! s'écria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous
+me croyez infâme!...
+
+--Oh!... madame.
+
+--Vous!... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m'accusez d'avoir
+donné une fleur ici, là-bas, un baiser, là-bas, mon amour à un autre
+homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas!
+
+--Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine amoureuse. Là aussi
+où je suis, était le fantôme de l'amant. Arrachez-moi le coeur, puisque
+ces deux infernales images vivent dans mon coeur et le dévorent.
+
+Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalté.
+
+--Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'était bien moi, n'est-ce pas?
+dit-elle d'une voix étouffée.... Oh! c'était moi, ne cherchez pas autre
+chose. Eh bien! si à cette même place, sous ce même châtaignier, assise
+comme j'étais, vous à mes pieds comme était l'autre, si je vous serre
+les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans
+mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela à l'autre, n'est-ce
+pas? moi qui ai dit la même chose à l'autre, n'est-ce pas? Si je vous
+dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un être
+au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour
+vous convaincre qu'on n'est pas une infâme quand on a dans le coeur,
+avec le sang des impératrices, le feu divin d'un amour comme celui-là?
+
+Charny poussa un gémissement pareil à celui d'un homme qui expire. La
+reine en lui parlant l'avait enivré de son souffle; il l'avait sentie
+parler, sa main avait brûlé son épaule, sa poitrine avait brûlé son
+coeur, l'haleine avait dévoré ses lèvres.
+
+--Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais à Dieu,
+je penserais trop à vous.
+
+Elle se leva lentement; elle arrêta sur lui deux yeux dont les pleurs
+noyaient la flamme.
+
+--Voulez-vous ma vie? dit-il éperdu.
+
+Elle se tut un moment sans cesser de le regarder.
+
+--Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout où les autres
+sont allés. D'abord ici, ici où fut donnée une rose....
+
+Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brûlé sa
+poitrine.
+
+--Prenez! dit-elle.
+
+Il respira l'odeur embaumée de la fleur, et la serra dans sa poitrine.
+
+--Ici, reprit-elle, l'autre a donné sa main à baiser?
+
+--Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment où son visage
+se trouva enfermé dans les mains brûlantes de la reine.
+
+--Voilà une place purifiée, dit la reine avec un adorable sourire.
+Maintenant, ne sont-ils pas allés aux bains d'Apollon?
+
+Charny, comme si le ciel fût tombé sur sa tête, s'arrêta stupéfait, à
+demi-mort.
+
+--C'est un endroit, dit gaiement la reine, où jamais je n'entre que le
+jour. Allons voir ensemble la porte par où s'enfuyait cet amant de la
+reine.
+
+Joyeuse, légère, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu
+eût jamais béni, elle traversa presque en courant les pelouses qui
+séparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à la porte
+derrière laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux.
+
+--C'est ici, au-dehors, dit Charny.
+
+--J'ai toutes les clefs, répondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny;
+instruisons-nous.
+
+Ils sortirent et se penchèrent pour voir: la lune sortit d'un nuage
+comme pour les aider dans leurs investigations.
+
+Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui
+s'appuyait sur le bras de Charny en écoutant et en regardant les
+buissons d'alentour.
+
+Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en
+l'attirant à elle par une douce pression.
+
+La porte se referma sur eux.
+
+Deux heures sonnaient.
+
+--Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. À demain.
+
+Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'éloigna rapidement
+sous les charmilles, dans la direction du château.
+
+Au-delà de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du
+milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route.
+
+Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine.
+
+
+
+
+Chapitre LXX
+
+Le congé
+
+
+La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller à
+la messe.
+
+Ses gardes avaient ordre de laisser venir à elle tout le monde. C'était
+un dimanche, et Sa Majesté s'éveillant avait dit:
+
+--Voilà un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui.
+
+Elle parut respirer avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire le parfum de
+ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons
+qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son âme auprès
+de Dieu.
+
+Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courbé
+si bas sa tête majestueuse.
+
+Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres
+dimanches sur le passage des appartements à la chapelle, et les degrés
+même des escaliers étaient remplis de gentilshommes et de dames.
+
+Parmi ces dernières brillait modestement, mais élégamment vêtue, madame
+de La Motte.
+
+Et dans la haie double, formée par les gentilshommes, on voyait à droite
+monsieur de Charny, complimenté par beaucoup de ses amis sur sa
+guérison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux.
+
+La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilité
+dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette
+l'arôme est défini, reconnu et apprécié par les connaisseurs. Olivier
+n'était ami de la reine que depuis six heures, mais déjà tout le monde
+se disait l'ami d'Olivier.
+
+Tandis qu'il acceptait toutes ces félicitations avec la bonne mine d'un
+homme véritablement heureux, et que pour lui témoigner plus d'honneur et
+plus d'amitié, toute la gauche de la haie passait à droite, Olivier,
+forcé de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'éparpillait
+autour de lui, aperçut seule, en face, une figure dont la sombre pâleur
+et l'immobilité le frappèrent au milieu de son enivrement.
+
+Il reconnut Philippe de Taverney serré dans son uniforme et la main sur
+la poignée de son épée.
+
+Depuis les visites de politesse faites par ce dernier à l'antichambre de
+son adversaire après leur duel, depuis la séquestration de Charny par le
+docteur Louis, aucune relation n'avait existé entre les deux rivaux.
+
+Charny, en voyant Philippe qui le regardait tranquillement, sans
+bienveillance ni menace, commença par un salut que Philippe lui rendit
+de loin.
+
+Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait:
+
+--Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de
+politesse.
+
+Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de
+gauche, il vint droit à Philippe qui ne bougeait pas.
+
+--Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilité que
+la première fois, je devais vous remercier de l'intérêt que vous avez
+bien voulu prendre à ma santé, mais j'arrive seulement depuis hier.
+
+Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux.
+
+--J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite
+dès demain, et j'espère que vous ne m'aurez pas gardé rancune.
+
+--Nullement, monsieur, répliqua Philippe.
+
+Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dépose la sienne,
+lorsque le tambour annonça l'arrivée de la reine.
+
+--Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir répondu
+au geste amical de Charny.
+
+Et il ponctua cette phrase par une révérence plus mélancolique que
+froide.
+
+Charny, un peu surpris, se hâta de rejoindre ses amis dans la haie à
+droite.
+
+Philippe demeura de son côté, comme s'il eût été en faction.
+
+La reine approchait, on la vit sourire à plusieurs, prendre ou faire
+prendre des places, car de loin elle avait aperçu Charny, et, ne le
+quittant pas du regard, avec cette téméraire bravoure qu'elle mettait
+dans ses amitiés, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle
+prononça tout haut ces paroles:
+
+--Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser
+aujourd'hui.
+
+Charny fut pénétré jusqu'au fond du coeur par l'accent et par le sens de
+ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut là son remerciement
+à la reine.
+
+Soudain, celle-ci fut tirée de sa douce mais dangereuse contemplation
+par le bruit d'un pas, par le son d'une voix étrangère.
+
+Le pas criait à sa gauche sur la dalle, la voix émue mais grave, disait:
+
+--Madame!...
+
+La reine aperçut Philippe; elle ne put réprimer un premier mouvement de
+surprise en se voyant placée entre ces deux hommes, dont elle se
+reprochait peut-être d'aimer trop l'un et pas assez l'autre.
+
+--Vous! monsieur de Taverney, s'écria-t-elle en se remettant; vous! vous
+avez quelque chose à me demander? Oh! parlez.
+
+--Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majesté, dit Philippe en
+s'inclinant sans avoir désarmé la sévère pâleur de son front.
+
+--À l'instant même, monsieur, répliqua la reine en jetant un regard
+furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si près de
+son ancien adversaire; suivez-moi.
+
+Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe
+derrière le sien, et eut laissé Charny à sa place.
+
+Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de
+suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle.
+
+Un quart d'heure après, Philippe était introduit dans la bibliothèque où
+Sa Majesté recevait le dimanche.
+
+--Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjoué,
+entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser,
+j'ai une inquiétude chaque fois qu'un Taverney désire me parler. Vous
+êtes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur
+de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur.
+
+Philippe, plus pâle encore après ce préambule qu'il ne l'avait été
+pendant la scène avec Charny, se contenta de répliquer, voyant combien
+la reine mettait peu d'affection dans son langage:
+
+--Madame, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne lui
+apporte cette fois qu'une bonne nouvelle.
+
+--Ah! c'est une nouvelle! dit la reine.
+
+--Hélas! oui, Votre Majesté.
+
+--Ah! mon Dieu! répliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait
+Philippe si malheureux, voilà que vous avez dit hélas! Pauvre que je
+suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hélas!
+
+--Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si
+pleinement Votre Majesté, que non seulement son noble front ne se
+voilera pas aujourd'hui à l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera
+jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge. À dater d'aujourd'hui,
+madame, le dernier de cette famille à qui Votre Majesté avait daigné
+accorder quelque faveur, va disparaître pour ne plus revenir à la cour
+de France.
+
+La reine, quittant soudain l'air enjoué qu'elle avait pris comme
+ressource contre les émotions présumées de cette entrevue:
+
+--Vous partez! s'écria-t-elle.
+
+--Oui, Votre Majesté.
+
+--Vous... aussi!
+
+Philippe s'inclina.
+
+--Ma soeur, madame, a déjà eu le regret de quitter Votre Majesté,
+dit-il; moi, j'étais bien autrement inutile à la reine, et je pars.
+
+La reine s'assit toute troublée en réfléchissant qu'Andrée avait demandé
+ce congé éternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, où monsieur de
+Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour
+lui.
+
+--Étrange! murmura-t-elle rêveuse, et elle n'ajouta plus un mot.
+
+Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste
+qui congédie.
+
+La reine sortant tout à coup de sa léthargie:
+
+--Où allez-vous? dit-elle.
+
+--Je veux aller rejoindre monsieur de La Pérouse, dit Philippe.
+
+--Monsieur de La Pérouse est à Terre-Neuve en ce moment.
+
+--J'ai tout préparé pour le rejoindre.
+
+--Vous savez qu'on lui prédit une mort affreuse?
+
+--Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais.
+
+--Et vous partez?
+
+Il sourit avec sa beauté si noble et si douce.
+
+--C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Pérouse, dit-il.
+
+La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence.
+
+Philippe, encore une fois, attendit respectueusement.
+
+Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se réveilla plus
+téméraire que jamais.
+
+Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras
+blancs sur sa poitrine:
+
+--Pourquoi partez-vous?
+
+--Parce que je suis très curieux de voyager, répondit-il doucement.
+
+--Mais vous avez déjà fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un
+instant de ce calme héroïque.
+
+--Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien
+et du nouveau ensemble.
+
+La reine fit un geste de dépit et répéta ce qu'elle avait dit à Andrée.
+
+--Race de fer, coeurs d'acier que ces Taverney. Votre soeur et vous,
+vous êtes deux terribles gens, des amis qu'on finit par haïr. Vous
+partez, non pas pour voyager, vous en êtes las, mais pour me quitter.
+Votre soeur était, disait-elle, appelée par la religion, elle cache un
+coeur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est
+partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez être heureux;
+vous! vous voilà parti aussi. Quand je vous disais tout à l'heure que
+les Taverney me portent malheur!
+
+--Épargnez-nous, madame; si Votre Majesté daignait chercher mieux dans
+nos coeurs, elle n'y verrait qu'un dévouement sans limites.
+
+--Écoutez! s'écria la reine avec colère, vous êtes, vous, un quaker,
+elle, une philosophe, des créatures impossibles; elle se figure le monde
+comme un paradis, où l'on n'entre qu'à la condition d'être des saints;
+vous, vous prenez le monde pour l'enfer, où n'entrent que les diables;
+et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce
+que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que
+vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez
+les humains être imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'être
+les moins imparfaites des races humaines; soyez tolérant, ou plutôt ne
+soyez pas égoïste.
+
+Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage.
+
+--Madame, dit-il, l'égoïsme est une vertu, quand on s'en sert pour
+rehausser ses adorations.
+
+Elle rougit.
+
+--Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andrée, et qu'elle
+m'a quittée. C'est que je tenais à vous, et que vous me quittez. Il est
+humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne
+plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison.
+
+--Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit
+froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts élevés comme est
+le vôtre.
+
+--Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous
+blesser.
+
+--Rien ne m'a blessé, madame, reprit vivement Philippe.
+
+--Votre grade a été confirmé; votre fortune est en bon train; je vous
+distinguais....
+
+--Je répète à Votre Majesté que rien ne me plaît à la cour.
+
+--Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?...
+
+--J'aurais la douleur de répondre par un refus à Votre Majesté.
+
+La reine, une troisième fois, se plongea dans cette silencieuse réserve
+qui était à sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur
+fatigué.
+
+Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'éclat:
+
+--Il y a peut-être quelqu'un qui vous déplaît ici? Vous êtes ombrageux,
+dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe.
+
+--Personne ne me déplaît.
+
+--Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny...
+que vous avez blessé en duel... fit la reine en s'animant par degrés. Et
+comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, dès que
+vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez désiré quitter la
+cour.
+
+Philippe ne répondit rien.
+
+La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave,
+crut n'avoir affaire qu'à un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans
+ménagement.
+
+--Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de
+Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que
+vous me demandez votre congé?
+
+Philippe devint plus livide que pâle. Ainsi attaqué, ainsi foulé aux
+pieds, il se releva cruellement.
+
+--Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de
+monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que
+Votre Majesté ne pense, car j'ai rencontré monsieur de Charny vers deux
+heures du matin à la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon.
+
+La reine pâlit à son tour; et, après avoir regardé avec une admiration
+mêlée de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait
+dans sa colère:
+
+--Bien! murmura-t-elle d'une voix éteinte; allez, monsieur, je ne vous
+retiens plus.
+
+Philippe salua pour la dernière fois et partit à pas lents.
+
+La reine tomba foudroyée sur son fauteuil en disant:
+
+--France! pays des nobles coeurs!
+
+
+
+
+Chapitre LXXI
+
+La jalousie du cardinal
+
+
+Cependant le cardinal avait vu se succéder trois nuits bien différentes
+de celles que son imagination faisait revivre sans cesse.
+
+Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence
+mortel après l'agitation de la passion, c'était l'obscurité d'une cave
+après la joyeuse lumière du soleil.
+
+Le cardinal s'était bercé d'abord de l'espoir que son amante, femme
+avant d'être reine, voudrait connaître de quelle nature était l'amour
+qu'on lui témoignait, et si elle plaisait après l'épreuve comme avant.
+Sentiment tout à fait masculin, dont la matérialité devint une arme à
+deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle
+se retourna contre lui.
+
+En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit
+monsieur Delille, il craignit, l'infortuné, que cette épreuve ne lui eût
+été défavorable à lui-même. De là, une angoisse, une terreur, une
+inquiétude dont on ne peut avoir d'idée, si l'on n'a souffert de ces
+névralgies générales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un
+serpent de feu, qui se tord ou se détend par sa propre volonté.
+
+Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une
+demi-journée au domicile de madame de La Motte, dix fois à Versailles.
+
+Le dixième courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait là-bas
+Charny et la reine, et s'applaudissait intérieurement de cette
+impatience du cardinal, à laquelle bientôt elle devrait le succès de son
+entreprise.
+
+Le cardinal, en la voyant, éclata.
+
+--Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillité! Comment! vous me
+savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce
+supplice aller jusqu'à la mort!
+
+--Eh! monseigneur, répliqua Jeanne, patience, s'il vous plaît. Ce que je
+faisais à Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous
+faisiez ici en me désirant.
+
+--On n'est pas cruelle à ce point, dit Son Excellence, radoucie par
+l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on
+là-bas?
+
+--L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre à Paris, soit
+qu'on la subisse à Versailles.
+
+--Voilà ce qui me charme et je vous en remercie; mais....
+
+--Mais?
+
+--Des preuves!
+
+--Ah! bon Dieu! s'écria Jeanne, que dites-vous là, monseigneur! des
+preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... êtes-vous dans votre bon
+sens, monseigneur, pour aller demander à une femme des preuves de ses
+fautes?
+
+--Je ne demande pas une pièce pour un procès, comtesse; je demande un
+gage d'amour.
+
+--Il me semble, fit-elle après avoir regardé Son Excellence d'une
+certaine façon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux.
+
+--Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir
+fort satisfait, fort honoré; mais prenez mon coeur par le vôtre,
+comtesse. Comment accepteriez-vous d'être ainsi jeté de côté après avoir
+eu les apparences de la faveur?
+
+--Vous avez dit les apparences, je crois? répliqua Jeanne du même ton
+railleur.
+
+--Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunité, comtesse;
+il est certain que rien ne m'autorise à me plaindre; mais je me
+plains....
+
+--Alors, monseigneur, je ne puis être responsable de votre
+mécontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de
+cause du tout.
+
+--Comtesse, vous me traitez mal.
+
+--Monseigneur, je répète vos paroles. Je suis votre discussion.
+
+--Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi
+au lieu de me tourmenter.
+
+--Je ne puis vous aider là où je ne vois rien à faire.
+
+--Vous ne voyez rien à faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque
+mot.
+
+--Rien.
+
+--Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec véhémence, tout le monde
+ne dit peut-être pas la même chose que vous.
+
+--Hélas! monseigneur, nous voici arrivés à la colère, et nous ne nous
+comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire
+observer.
+
+--En colère! oui.... Votre mauvaise volonté m'y pousse, comtesse.
+
+--Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice?
+
+--Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez
+faire autrement, je le vois bien.
+
+--Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser?
+
+--Parce que vous devriez me dire toute la vérité, madame.
+
+--La vérité! je vous ai dit celle que je sais.
+
+--Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une
+coquette, qu'elle pousse les gens à l'adorer, et qu'elle les désespère
+après.
+
+Jeanne le regarda d'un air surpris.
+
+--Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie.
+
+En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue
+que la circonstance ne lui eût peut-être pas donnée pour sortir d'une
+aussi difficile position.
+
+--Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa
+passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir.
+
+--Je ne dis pas cela, monseigneur.
+
+--Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gré, ce que
+j'espère encore, elle m'évince pour ne pas alarmer quelque autre amant,
+à qui mes assiduités auront donné l'éveil.
+
+--Ah! monseigneur, s'écria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux
+qu'elle laissait soupçonner bien plus encore qu'elle ne voulait
+déguiser.
+
+--Écoutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernière fois que j'ai vu Sa
+Majesté, je crois avoir entendu marcher dans le massif.
+
+--Folie.
+
+--Et je dirai tout ce que je soupçonne.
+
+--Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et,
+d'ailleurs, s'il était vrai qu'elle fût assez malheureuse pour craindre
+la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez
+injuste pour lui faire un crime du passé qu'elle vous sacrifie?
+
+--Le passé! le passé! Voilà un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si
+ce passé est encore le présent et doit être le futur.
+
+--Fi! monseigneur; vous me parlez comme à un courtier qu'on accuserait
+d'avoir procuré une mauvaise affaire. Vos soupçons, monseigneur, sont
+tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'être pour moi.
+
+--Alors, comtesse, prouvez-moi....
+
+--Ah! monseigneur, si vous répétez ce mot-là, je prendrai l'injure pour
+mon compte.
+
+--Enfin!... m'aime-t-elle un peu?
+
+--Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, répliqua Jeanne, en
+montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour écrire.
+Mettez-vous là et demandez-le-lui à elle-même.
+
+Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne:
+
+--Vous lui remettrez ce billet? dit-il.
+
+--Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait?
+
+--Et... vous me promettez une réponse?
+
+--Si vous n'aviez pas de réponse, comment sauriez-vous à quoi vous en
+tenir?
+
+--Oh! à la bonne heure, voilà comme je vous aime, comtesse.
+
+--N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire.
+
+Il s'assit, prit la plume et commença un billet. Il avait la plume
+éloquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il déchira dix
+feuilles avant de se plaire à lui-même.
+
+--Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez
+jamais.
+
+--C'est que, voyez-vous, comtesse, je me défie de ma tendresse; elle
+déborde malgré moi; elle fatiguerait peut-être la reine.
+
+--Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui écrivez en homme politique,
+elle vous répondra un billet de diplomate. Cela vous regarde.
+
+--Vous avez raison, et vous êtes une vraie femme, coeur et esprit.
+Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le
+nôtre?
+
+Elle sourit.
+
+--Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose à me cacher.
+
+--Lisez par-dessus mon épaule, lisez aussi vite que j'écrirai, si c'est
+possible; car mon coeur est brûlant, ma plume va dévorer le papier.
+
+Il écrivit, en effet; il écrivit une lettre tellement ardente, tellement
+folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes
+protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pensée
+jusqu'à sa signature, se dit à elle-même:
+
+«Il vient d'écrire ce que je n'eusse osé lui dicter.»
+
+Le cardinal relut et dit à Jeanne:
+
+--Est-ce bien ainsi?
+
+--Si elle vous aime, répliqua la traîtresse, vous le verrez demain;
+maintenant tenez-vous en repos.
+
+--Jusqu'à demain, oui.
+
+--Je n'en demande pas plus, monseigneur.
+
+Elle prit le billet cacheté, se laissa embrasser sur les yeux par
+monseigneur, et rentra chez elle vers le soir.
+
+Là, déshabillée, rafraîchie, elle se mit à songer.
+
+La situation était telle que depuis le début elle se l'était promise à
+elle-même.
+
+Encore deux pas, elle touchait le but.
+
+Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du
+cardinal?
+
+Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilité d'accuser
+jamais madame de La Motte, le jour où elle le forcerait de rembourser
+les sommes dues pour le collier.
+
+En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre,
+comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dépositaire d'un secret
+aussi scandaleux.
+
+La reine ne ferait pas d'éclat, et croirait à la haine du cardinal; le
+cardinal croirait à la coquetterie de la reine; mais le débat, s'il yen
+avait, aurait lieu à huis clos, et madame de La Motte seulement
+soupçonnée prendrait ce prétexte pour s'expatrier en réalisant la belle
+somme d'un million et demi.
+
+Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le
+devinerait bien; mais à quoi leur servirait d'ébruiter une alerte si
+étroitement liée à celle du parc et des bains d'Apollon?
+
+Seulement, ce n'était pas assez d'une lettre pour établir tout ce
+système de défense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il écrirait sept
+à huit fois encore.
+
+Quant à la reine, qui sait si dans ce moment même elle ne forgeait pas,
+avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte!
+
+Tant de trouble et de détours aboutissaient, comme pis-aller, à une
+fuite, et Jeanne échafaudait d'avance ses degrés.
+
+D'abord l'échéance, dénonciation des joailliers. La reine allait droit à
+monsieur de Rohan.
+
+Comment?
+
+Par l'entremise de Jeanne, cela était inévitable. Jeanne prévenait le
+cardinal et l'invitait à payer. S'il s'y refusait, menace de publier les
+lettres; il payait.
+
+Le paiement fait, plus de péril. Quant à l'éclat public, restait à vider
+la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur
+d'une reine et d'un prince de l'église, au prix d'un million et demi,
+c'était trop bon marché, Jeanne croyait être sûre d'en avoir trois
+millions quand elle voudrait.
+
+Et pourquoi Jeanne était-elle sûre de son fait quant à la question
+d'intrigue?
+
+C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de
+suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance
+au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'était trompé. C'est qu'une
+seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante,
+irrécusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparaître du
+débat.
+
+Arrivée à ce point de sa méditation, elle s'approcha de la fenêtre, elle
+vit Oliva tout inquiète, toute curieuse à son balcon.
+
+«À nous deux», pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice.
+
+La comtesse fit à Oliva le signe convenu pour qu'elle descendît le soir.
+
+Toute joyeuse après avoir reçu cette communication officielle, Oliva
+rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses méditations.
+
+Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de
+tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart échouent, soit en
+brisant cet instrument de manière à lui faire pousser un gémissement qui
+trahit le secret, soit en le brisant assez incomplètement pour qu'il
+puisse servir à d'autres.
+
+Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se
+laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte.
+
+Il était nécessaire d'imaginer pour elle une fable qui la décidât à
+fuir; une autre qui lui permît de fuir très volontiers.
+
+Les difficultés surgissaient à chaque pas; mais certains esprits
+trouvent à résoudre les difficultés autant de plaisir que certains
+autres à fouler des roses.
+
+Oliva, si fort charmée qu'elle fût de la société de sa nouvelle amie,
+n'était charmée que relativement, c'est-à-dire qu'entrevoyant cette
+liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait délicieuse.
+Mais la sincère Nicole ne dissimulait pas à son amie qu'elle eût mieux
+aimé le grand jour, les promenades au soleil, toutes les réalités enfin
+de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royauté.
+
+Les à-peu-près de la vie, c'étaient Jeanne, ses caresses et son
+intimité; la réalité de la vie, c'était de l'argent et Beausire.
+
+Jeanne, qui avait étudié à fond cette théorie, se promit de l'appliquer
+à la première occasion.
+
+En se résumant, elle donna pour thème à son entretien avec Nicole la
+nécessité de faire disparaître absolument la preuve des supercheries
+criminelles commises dans le parc de Versailles.
+
+La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait à la porte.
+
+Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard désert,
+allèrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer,
+marchait au pas dans le chemin qui va circulairement à Vincennes.
+
+Nicole, bien déguisée dans une robe simple et sous une ample calèche,
+Jeanne vêtue en grisette, nul ne les pouvait reconnaître. Il eût fallu
+d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait
+ce droit. Rien n'avait encore donné l'éveil à la police.
+
+En outre, cette voiture, au lieu d'être un carrosse uni, portait sur ses
+panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune
+violence d'agent n'aurait osé forcer la consigne.
+
+Oliva commença par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec
+usure.
+
+--Oh! que je me suis ennuyée, s'écria Oliva; je vous cherchais, je vous
+invoquais.
+
+--Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous
+eusse fait courir un trop grand danger.
+
+--Comment cela? dit Nicole étonnée.
+
+--Un danger terrible, chère petite, et dont je frémis encore.
+
+--Oh! contez cela bien vite!
+
+--Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui.
+
+--Oui, hélas!
+
+--Et que pour vous distraire vous aviez désiré sortir.
+
+--Ce à quoi vous m'avez aidée si amicalement.
+
+--Vous savez aussi que je vous avais parlé de cet officier du gobelet,
+un peu fou, mais très aimable, qui est amoureux de la reine, à qui vous
+ressemblez un peu.
+
+--Oui, je le sais.
+
+--J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui
+consistait à nous amuser du pauvre garçon, et à le mystifier en lui
+faisant croire à un caprice de la reine pour lui.
+
+--Hélas! soupira Oliva.
+
+--Je ne vous rappellerai pas les deux premières promenades que nous
+fîmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre
+garçon.
+
+Oliva soupira encore.
+
+--De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien joué votre
+petit rôle que notre amant a pris la chose au sérieux.
+
+--C'était peut-être mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le
+trompions, et il ne le mérite pas; c'est un bien charmant cavalier.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oh! oui.
+
+--Mais attendez, le mal n'est pas encore là. Lui avoir donné une rose,
+vous être laissé appeler majesté, avoir donné vos mains à baiser, ce
+sont là des espiègleries.... Mais... ma petite Oliva, il paraît que ce
+n'est pas tout.
+
+Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne eût été forcée
+de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le
+chemin et non pas sa compagne.
+
+--Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout?
+
+--Il y a eu une troisième entrevue, dit Jeanne.
+
+--Oui, fit Oliva en hésitant; vous le savez, puisque vous y étiez.
+
+--Pardon, chère amie, j'étais, comme toujours, à distance, guettant ou
+faisant semblant de guetter pour donner plus de vérité à votre rôle. Je
+n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est passé dans cette grotte. Je ne
+sais que ce que vous m'en avez raconté. Or, vous m'avez raconté, en
+revenant, que vous vous étiez promenée, que vous aviez causé, que les
+roses et les mains baisées avaient continué leur jeu. Moi, je crois tout
+ce qu'on me dit, chère petite.
+
+--Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva.
+
+--Eh bien! ma toute aimable, il paraît que notre fou en dit plus que la
+prétendue reine ne lui en a accordé.
+
+--Quoi?
+
+--Il paraît qu'enivré, étourdi, éperdu, il s'est vanté d'avoir obtenu de
+la reine une preuve irrécusable d'amour partagé. Ce pauvre diable est
+fou, décidément.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva.
+
+--Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne.
+
+--Certes... balbutia Oliva.
+
+--Vous n'eussiez pas, ma chère petite, voulu vous exposer à un danger
+aussi terrible sans me le dire.
+
+Oliva frissonna de la tête aux pieds.
+
+--Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez
+monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui êtes
+courtisée par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins,
+vous ayez été, par caprice, donner à ce fou le droit... de... dire?...
+Non, il a perdu la tête, je n'en démords pas.
+
+--Enfin, s'écria Nicole, quel danger? Voyons!
+
+--Le voici. Nous avons affaire à un fou, c'est-à-dire à un homme qui ne
+craint rien et qui ne ménage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une
+rose donnée, que d'une main baisée, rien à dire; une reine a des roses
+dans son parc, elle a des mains à la disposition de tous ses sujets;
+mais, s'il était vrai qu'à la troisième entrevue.... Ah! ma chère enfant,
+je ne ris plus depuis que j'ai cette idée-là.
+
+Oliva sentit ses dents se serrer de peur.
+
+--Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle.
+
+--Il arrivera d'abord que vous n'êtes pas la reine, pas que je sache, du
+moins.
+
+--Non.
+
+--Et que, ayant usurpé la qualité de Sa Majesté pour commettre une...
+légèreté de ce genre....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, cela s'appelle lèse-majesté. On mène les gens bien loin avec
+ce mot-là.
+
+Oliva cacha son visage dans ses mains.
+
+--Après tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se
+vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux légèretés
+précédentes seront punies de deux à quatre années de prison, et du
+bannissement.
+
+--Prison! bannissement! s'écria Oliva effarée.
+
+--Ce n'est pas irréparable; mais moi je vais toujours prendre mes
+précautions et me mettre à l'abri.
+
+--Vous seriez inquiétée aussi?
+
+--Parbleu! Est-ce qu'il ne me dénoncera pas tout de suite, cet insensé?
+Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura coûté cher.
+
+Oliva se mit à fondre en larmes.
+
+--Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille!
+Oh! esprit enragé! Oh! démon! Je suis possédée, voyez-vous. Après ce
+malheur, j'en irai encore chercher un autre.
+
+--Ne vous désespérez pas, tâchez seulement d'éviter l'éclat.
+
+--Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout
+lui avouer?
+
+--Jolie idée! Un homme qui vous élève à la brochette, en vous
+dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous
+adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence
+avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il
+soupçonnera.
+
+--Mon Dieu! vous avez raison.
+
+--Il y a plus: le bruit de cela va se répandre, la recherche des
+magistrats éveillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si,
+pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas?
+
+--Oh!
+
+--Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que
+deviendrez-vous?
+
+--Je sais que je suis perdue.
+
+--Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement
+Jeanne, en étudiant l'effet de ce dernier coup.
+
+Oliva bondit. D'un coup violent elle démolit tout l'édifice de sa
+coiffure.
+
+--Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-même.
+
+Puis se tournant vers Jeanne.
+
+--Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec désespoir, non, puisque
+vous êtes perdue vous-même.
+
+--J'ai, répliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre,
+une ferme. Si l'on pouvait sans être vue gagner ce refuge avant l'éclat,
+peut-être resterait-il une chance?
+
+--Mais ce fou, il vous connaît, il vous trouvera toujours bien.
+
+--Oh! vous partie, vous cachée, vous introuvable, je ne craindrais plus
+le fou. Je lui dirais tout haut: Vous êtes un insensé d'avancer de
+pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je
+lui dirais: Vous êtes un lâche!
+
+--Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva.
+
+--Je crois que c'est sage, répliqua Jeanne.
+
+--Faut-il partir tout de suite?
+
+--Non, attendez que j'aie préparé toutes choses pour le succès.
+Cachez-vous, ne vous montrez pas, même à moi. Déguisez-vous même en
+regardant dans votre miroir.
+
+--Oui, oui, comptez sur moi, chère amie.
+
+--Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien à nous dire.
+
+--Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos préparatifs?
+
+--Je ne sais; mais faites attention à une chose: d'ici au jour de votre
+départ, je ne me montrerai pas à ma fenêtre. Si vous m'y voyez, comptez
+que ce sera pour le jour même, et tenez-vous prête.
+
+--Oui, merci, ma bonne amie.
+
+Elles retournèrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant
+plus parler à Jeanne, Jeanne songeant trop profondément pour parler à
+Oliva.
+
+En arrivant, elles s'embrassèrent; Oliva demanda humblement pardon à son
+amie de tout ce qu'elle avait causé de malheurs avec son étourderie.
+
+--Je suis femme, répliqua madame de La Motte, en parodiant le poète
+latin, et toute faiblesse de femme m'est familière.
+
+
+
+
+Chapitre LXXII
+
+La fuite
+
+
+Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint.
+
+Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit.
+
+Dès le lendemain, Nicole avait complètement dissimulé son existence à
+tout le monde, nul ne pouvait soupçonner qu'elle habitait la maison et
+la rue Saint-Claude.
+
+Toujours abritée derrière un rideau ou derrière un paravent, toujours
+calfeutrant la fenêtre, en dépit des rayons de soleil qui venaient
+joyeusement y mordre.
+
+Jeanne, qui, de son côté, préparait tout, sachant que le lendemain
+devait amener l'échéance du premier paiement de cinq cent mille livres,
+Jeanne s'arrangeait de façon à ne laisser derrière elle aucun endroit
+sensible pour le moment où la bombe éclaterait.
+
+Ce moment terrible était le dernier but de ses observations.
+
+Elle avait calculé sagement l'alternative d'une fuite qui était facile,
+mais cette fuite c'était l'accusation la plus positive.
+
+Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire;
+rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son
+ennemi, telle fut la détermination de la comtesse.
+
+Voilà pourquoi, dès le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se
+montra vers deux heures à sa fenêtre, pour indiquer à la fausse reine
+qu'il était temps de s'apprêter le soir à prendre du champ.
+
+Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Nécessité
+de s'enfuir signifiait danger; possibilité de fuir signifiait salut.
+
+Elle se mit à envoyer un baiser éloquent à Jeanne, puis fit ses
+préparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets
+précieux de son protecteur.
+
+Jeanne, après son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de
+trouver le carrosse auquel on remettrait la chère destinée de
+mademoiselle Nicole.
+
+Et puis ce fut tout--tout ce que le plus curieux observateur eût pu
+démêler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence
+des deux amies.
+
+Rideaux fermés, fenêtre close, lumière tardivement errante. Puis, on ne
+sait trop quels frôlements, quels bruits mystérieux, quels
+bouleversements auxquels succéda l'ombre avec le silence.
+
+Onze heures du soir sonnaient à Saint-Paul, et le vent de la rivière
+amenait les coups lugubrement espacés jusqu'à la rue Saint-Claude,
+lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste
+attelée de trois vigoureux chevaux.
+
+Sur le siège de cette chaise, un homme enveloppé dans un manteau
+indiquait l'adresse au postillon.
+
+Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrêter au coin
+de la rue du Roi-Doré.
+
+L'homme vint parler à la maîtresse.
+
+--Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Réteau, dit Jeanne; une
+demi-heure suffira. J'amènerai ici quelqu'un qui montera dans la
+voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides à ma petite
+maison d'Amiens.
+
+--Oui, madame la comtesse.
+
+--Là, vous remettrez cette personne à mon métayer Fontaine, qui sait ce
+qui lui reste à faire.
+
+--Oui, madame.
+
+--J'oubliais... vous êtes armé, mon cher Réteau?
+
+--Oui, madame.
+
+--Cette dame est menacée par un fou.... Peut-être voudra-t-on l'arrêter
+en chemin....
+
+--Que ferai-je?
+
+--Vous ferez feu sur quiconque empêcherait votre marche.
+
+--Oui, madame.
+
+--Vous m'avez demandé vingt louis de gratification pour ce que vous
+savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire
+à Londres, où vous m'attendrez avant trois mois.
+
+--Oui, madame.
+
+--Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est
+prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer
+sur-le-champ pour l'Angleterre.
+
+--Comptez sur moi.
+
+--C'est pour vous.
+
+--C'est pour nous, dit monsieur Réteau en baisant la main de la
+comtesse. Ainsi, j'attends.
+
+--Et moi, je vais vous expédier la dame.
+
+Réteau entra dans la chaise à la place de Jeanne, qui, d'un pied léger,
+gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle.
+
+Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-même alluma la
+bougie qui, levée au-dessus du balcon, devait être le signal pour Oliva
+de descendre.
+
+«Elle est fille de précaution», se dit la comtesse en voyant la fenêtre
+sombre.
+
+Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie.
+
+Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou un _oui_, lancé
+imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fenêtre.
+
+«Elle descendra sans avoir rien allumé, se dit Jeanne; ce n'est pas un
+mal.»
+
+Et elle descendit elle-même dans la rue.
+
+La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'était sans doute embarrassée de
+quelques paquets lourds ou gênants.
+
+--La sotte, dit la comtesse en maugréant; que de temps perdu pour des
+chiffons.
+
+Rien ne venait. Jeanne alla jusqu'à la porte en face.
+
+Rien. Elle écouta en collant son oreille aux clous de fer à large tête.
+
+Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna.
+
+Jeanne s'écarta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fenêtres
+s'éclairaient.
+
+Il lui sembla voir se promener une clarté douce dans le vide des
+feuilles sous les doubles rideaux.
+
+--Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misérable? Elle n'a
+pas vu le signal, peut-être. Allons! du courage, remontons.
+
+Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le
+télégraphe de ses bougies.
+
+Aucun signe ne répondit aux siens.
+
+«Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut
+que la drôlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe!
+vive ou morte, elle partira ce soir.»
+
+Elle descendit encore son escalier avec la précipitation d'une lionne
+poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procuré à
+Oliva la liberté nocturne.
+
+Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'hôtel, elle
+s'arrêta.
+
+«Si quelqu'un était là-haut, près d'elle? pensa la comtesse.
+
+«Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si
+je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!»
+
+Elle faillit reculer sur cette supposition périlleuse.
+
+Le bruit du piétinement de ses chevaux sur le pavé sonore la décida.
+
+--Sans péril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de
+péril!
+
+Elle fit tourner le pêne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit.
+
+Jeanne connaissait les localités; son intelligence les lui eût révélées
+lors même qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en fût pas rendu
+compte. L'escalier étant à gauche, Jeanne se lança dans l'escalier.
+
+Pas de bruit, pas de lumière, personne.
+
+Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole.
+
+Là, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; là, derrière cette
+porte, on entendait le bruit d'un pas agité.
+
+Jeanne, haletante, mais étranglant son souffle, écouta. On ne causait
+pas. Oliva était donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute.
+Elle n'était donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard.
+
+Jeanne gratta doucement le bois de la porte.
+
+--Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!...
+
+Le pas s'approcha sur le tapis.
+
+--Ouvrez! ouvrez! dit précipitamment Jeanne.
+
+La porte s'ouvrit, un déluge de lumière inonda Jeanne, qui se trouva en
+face d'un homme porteur d'un flambeau à trois branches. Elle poussa un
+cri terrible en se cachant le visage.
+
+--Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous?
+
+Et il leva doucement la mante de la comtesse.
+
+--Madame la comtesse de La Motte, s'écria-t-il à son tour, avec un ton
+de surprise admirablement naturel.
+
+--Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et près de
+s'évanouir.
+
+Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-là n'était
+jamais apparu à la comtesse. Il ne se présentait pas bien effrayant au
+premier abord, mais en réfléchissant un peu, en observant un peu l'air
+sombre et la profonde dissimulation de cet homme étrange, le danger
+devait paraître épouvantable.
+
+Jeanne faillit perdre la tête, elle recula, elle eut envie de se
+précipiter du haut en bas de l'escalier.
+
+Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant à s'asseoir.
+
+--À quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix
+assurée.
+
+--Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait détacher ses yeux de
+ceux du comte, je venais... je cherchais....
+
+--Permettez, madame, que je sonne pour faire châtier ceux de mes gens
+qui ont la maladresse, la grossièreté de laisser se présenter seule une
+femme de votre rang.
+
+Jeanne trembla. Elle arrêta la main du comte.
+
+--Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombée à
+ce drôle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura
+pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il
+aura dormi après avoir ouvert.
+
+--Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne
+soupçonna pas le piège, je vous en prie.
+
+--C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame?
+
+--Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder.
+
+--Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame,
+veuillez vous expliquer maintenant.
+
+Et une fois cette échappée donnée, Jeanne, qu'on ne soupçonnait plus
+d'avoir ouvert elle-même la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa
+visite. Elle n'y manqua pas.
+
+--Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur
+certains bruits qui courent.
+
+--Quels bruits, madame?
+
+--Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma démarche
+est délicate....
+
+«Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai déjà trouvé.»
+
+--Vous êtes un ami de Son Éminence monseigneur le cardinal de Rohan, dit
+Jeanne.
+
+«Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je
+tiens; mais plus loin je te le défends.»
+
+--Je suis en effet, madame, assez bien avec Son Éminence, dit-il.
+
+--Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prés de vous sur....
+
+--Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie.
+
+--Je vous ai dit que ma position est délicate, monsieur, n'en abusez
+pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me témoigne quelque
+affection, et je voudrais savoir jusqu'à quel point je puis compter....
+Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus épaisses ténèbres des
+esprits et des coeurs.
+
+--Encore un peu de clarté, madame, dit le comte, pour que je sache mieux
+lire dans les ténèbres de votre coeur et de votre esprit.
+
+--Monsieur, on dit que Son Éminence aime ailleurs; que Son Éminence aime
+en haut lieu.... On dit même....
+
+Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renversée, un regard
+plein d'éclairs.
+
+--Madame, dit-il, je lis en effet dans les ténèbres; mais pour bien
+lire, j'ai besoin d'être aidé. Veuillez répondre aux questions que
+voici:
+
+«Comment êtes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je
+demeure.
+
+Jeanne frémit.
+
+--Comment êtes-vous entrée ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets,
+dans cette partie de l'hôtel.
+
+«Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous?
+
+«Vous ne répondez pas? fit-il à la tremblante comtesse; je vais donc
+aider votre intelligence.
+
+«Vous êtes entrée avec une clef que je sens là dans votre poche; la
+voici.
+
+«Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bonté pure, je
+cachais chez moi.
+
+Jeanne chancela comme un arbre déraciné.
+
+--Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je
+commis? N'est-il pas permis à une femme de venir voir une femme?
+Appelez-la, elle vous dira si notre amitié n'est pas avouable....
+
+--Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous
+savez bien qu'elle n'est plus ici.
+
+--Qu'elle n'est plus ici!... s'écria Jeanne épouvantée. Oliva n'est plus
+ici?
+
+--Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-être qu'elle est partie, vous
+qui avez aidé à l'enlèvement?
+
+--À l'enlèvement! moi! moi! s'écria Jeanne qui reprit espoir. On l'a
+enlevée et vous m'accusez?
+
+--Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro.
+
+--Prouvez! fit impudemment la comtesse.
+
+Cagliostro prit un papier sur une table et le montra:
+
+«Monsieur et généreux protecteur, disait le billet adressé à Cagliostro,
+pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de
+Beausire; il vient, il m'emmène, je le suis. Adieu. Recevez l'expression
+de ma reconnaissance.»
+
+--Beausire!... dit Jeanne pétrifiée, Beausire.... Lui qui ne savait pas
+l'adresse d'Oliva!
+
+--Oh! que si fait, madame, répliqua Cagliostro en lui montrant un second
+papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramassé ce papier dans
+l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera
+tombé des poches de monsieur Beausire.
+
+La comtesse lut en frissonnant:
+
+«Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au
+coin du boulevard; il la trouvera et l'emmènera sur-le-champ. C'est une
+amie bien sincère qui le lui conseille. Il est temps.»
+
+--Oh! fit la comtesse en froissant le papier.
+
+--Et il l'a emmenée, dit froidement Cagliostro.
+
+--Mais qui a écrit ce billet? dit Jeanne.
+
+--Vous, apparemment, vous l'amie sincère d'Oliva.
+
+--Mais comment est-il entré ici? s'écria Jeanne, en regardant avec rage
+son impassible interlocuteur.
+
+--Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro à Jeanne.
+
+--Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas.
+
+--Quand on a une clef, on peut en avoir deux, répliqua Cagliostro en la
+regardant en face.
+
+--Vous avez là des pièces convaincantes, répondit lentement la comtesse,
+tandis que moi je n'ai que des soupçons.
+
+--Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vôtres,
+madame.
+
+En disant ces mots, il la congédia par un geste imperceptible.
+
+Elle se mit à descendre; mais le long de cet escalier désert, sombre,
+qu'elle avait monté, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacés,
+devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et à dix reprises: Madame
+la comtesse de La Motte.
+
+Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic
+souffle le feu et le poison.
+
+
+
+
+Chapitre LXXIII
+
+La lettre et le reçu
+
+
+Le lendemain de ce jour était le dernier délai du paiement fixé par la
+reine elle-même aux joailliers Boehmer et Bossange.
+
+Comme la missive de Sa Majesté leur recommandait la circonspection, ils
+attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent.
+
+Et comme chez tous les commerçants, si riches qu'ils soient, c'est une
+grave affaire qu'une rentrée de cinq cent mille livres, les associés
+préparèrent un reçu de la plus belle écriture de la maison.
+
+Le reçu resta inutile; personne ne vint l'échanger contre les cinq cent
+mille livres.
+
+La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente
+d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des
+idées extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier
+n'arriverait peut-être qu'après minuit.
+
+L'aube du lendemain détrompa Boehmer et Bossange de leurs chimères.
+Bossange prit sa résolution et se rendit à Versailles dans un carrosse
+au fond duquel l'attendait son associé.
+
+Il demanda d'être introduit auprès de la reine. On lui répondit que s'il
+n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas.
+
+Étonné, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il
+avait eu le talent de placer çà et là, dans les antichambres, quelque
+petite pierre de rebut, on le protégea pour le mettre sur le passage de
+Sa Majesté lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon.
+
+En effet, Marie-Antoinette, toute frémissante encore de cette entrevue
+avec Charny où elle s'était faite amante sans devenir maîtresse,
+Marie-Antoinette revenait, le coeur plein de joie et l'esprit tout
+radieux, lorsqu'elle aperçut la figure un peu contrite et toute
+respectueuse de Boehmer.
+
+Elle lui fit un sourire qu'il interpréta de la façon la plus heureuse,
+et il se hasarda à demander un moment d'audience que la reine lui promit
+pour deux heures, c'est-à-dire après son dîner. Il alla porter cette
+excellente nouvelle à Bossange qui attendait dans la voiture, et qui,
+souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer à la reine une figure
+disgracieuse.
+
+--Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les
+moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majesté n'ait en son
+tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit à deux heures,
+parce que à deux heures elle sera seule.
+
+Et ils se demandèrent, comme les compagnons de la fable, s'ils
+emporteraient la somme en billets, en or ou en argent.
+
+Deux heures sonnèrent, le joaillier fut à son poste; on l'introduisit
+dans le boudoir de Sa Majesté.
+
+--Qu'est-ce encore, Boehmer, dit la reine du plus loin qu'elle
+l'aperçut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du
+malheur, vous savez?
+
+Boehmer crut que quelqu'un était caché, que la reine avait peur d'être
+entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour répondre en regardant
+autour de lui:
+
+--Oui, madame.
+
+--Que cherchez-vous là? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret,
+hein?
+
+Il ne répondit rien, un peu suffoqué qu'il était par cette
+dissimulation.
+
+--Le même secret qu'autrefois; un joyau à vendre, continua la reine,
+quelque pièce incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a
+personne pour nous entendre.
+
+--Alors... murmura Boehmer.
+
+--Eh bien! quoi?...
+
+--Alors, je puis dire à Sa Majesté....
+
+--Mais dites vite, mon cher Boehmer.
+
+Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire.
+
+--Je puis dire à Sa Majesté que la reine nous a oubliés hier, dit-il en
+montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes.
+
+--Oubliés! en quoi? fit la reine surprise.
+
+--En ce que hier... était le terme....
+
+--Le terme!... quel terme?
+
+--Oh! mais, pardon, Votre Majesté, si je me permets.... Je sais bien
+qu'il y a indiscrétion. Peut-être la reine n'est-elle pas préparée. Ce
+serait un grand malheur: mais, enfin....
+
+--Ah çà! Boehmer, s'écria la reine, je ne comprends pas un mot à tout ce
+que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher.
+
+--C'est que Votre Majesté a perdu la mémoire. C'est bien naturel, au
+milieu de tant de préoccupations.
+
+--La mémoire de quoi? encore un coup.
+
+--C'était hier le premier paiement du collier, dit Boehmer timidement.
+
+--Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine.
+
+--Mais... dit Boehmer en la regardant avec stupéfaction, mais il me
+semble que oui.
+
+--Et ceux à qui vous avez vendu ne vous ont pas payé, mon pauvre
+Boehmer; tant pis. Il faut que ces gens-là fassent comme j'ai fait; il
+faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous
+laissant les acomptes.
+
+--Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur
+imprudent qui reçoit sur la tête un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce
+que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire?
+
+--Je dis, mon pauvre Boehmer, que si dix acheteurs vous rendent votre
+collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres
+de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier.
+
+--Votre Majesté... s'écria Boehmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle
+m'a rendu le collier?
+
+--Mais oui, je le dis, répliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous?
+
+--Quoi! continua le joaillier, Votre Majesté nie m'avoir acheté le
+collier?
+
+--Ah çà! mais quelle comédie jouons-nous, dit sévèrement la reine.
+Est-ce que ce maudit collier est destiné à faire toujours perdre la tête
+à quelqu'un?
+
+--Mais, reprit Boehmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me
+semblait avoir entendu de la bouche même de Votre Majesté... qu'elle
+m'avait _rendu_, Votre Majesté a dit RENDU le collier de diamants.
+
+La reine regarda Boehmer en se croisant les bras.
+
+--Heureusement, dit-elle, que j'ai là de quoi vous rafraîchir la
+mémoire, car vous êtes un homme bien oublieux, monsieur Boehmer, pour ne
+rien dire de plus désagréable.
+
+Elle alla droit à son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit,
+qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Boehmer.
+
+--Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour
+mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait.
+
+Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complète incrédulité,
+puis, par degrés, l'effroi le plus terrible.
+
+--Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reçu qui atteste en si
+bonne forme que vous avez repris le collier; et, à moins que vous n'ayez
+oublié aussi que vous vous appelez Boehmer....
+
+--Mais, madame, s'écria Boehmer étranglant de rage et de frayeur tout
+ensemble, ce n'est pas moi qui ai signé ce reçu-là.
+
+La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants.
+
+--Vous niez! dit-elle.
+
+--Absolument.... Dussé-je laisser ici ma liberté, ma vie, je n'ai jamais
+reçu le collier; je n'ai jamais signé ce reçu. Le billot serait ici, le
+bourreau serait là, que je répéterais encore: non, Votre Majesté, ce
+reçu n'est pas de moi.
+
+--Alors, monsieur, dit la reine en pâlissant légèrement, je vous ai donc
+volé, moi; j'ai donc votre collier, moi?
+
+Boehmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit
+à son tour à la reine....
+
+--Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altérée
+par l'émotion, je ne crois pas que si Votre Majesté m'avait voulu rendre
+le collier, elle eût écrit la reconnaissance que voici.
+
+--Mais, s'écria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais écrit
+cela, moi! Est-ce que c'est là mon écriture?
+
+--C'est signé, dit Boehmer pulvérisé.
+
+--_Marie-Antoinette de France_.... Vous êtes fou! Est-ce que je suis de
+_France_, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche?
+Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie écrit cela! Allons donc,
+monsieur Boehmer, le piège est trop grossier; allez-vous-en le dire à
+vos faussaires.
+
+--À mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'évanouir en
+entendant ces paroles. Votre Majesté me soupçonne, moi, Boehmer?
+
+--Vous me soupçonnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec
+hauteur.
+
+--Mais cette lettre, objecta-t-il encore en désignant le papier qu'elle
+tenait toujours.
+
+--Et ce reçu, répliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait
+pas quitté.
+
+Boehmer fut obligé de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet
+tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air à grands flots, et la couleur
+pourprée de l'apoplexie remplaçait la livide pâleur de la défaillance.
+
+--Rendez-moi mon reçu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez
+votre lettre signée _Antoinette de France_; le premier procureur vous
+dira ce que cela vaut.
+
+En lui ayant jeté le billet, après avoir arraché le reçu de ses mains,
+elle tourna le dos et passa dans une pièce voisine, abandonnant à lui
+seul le malheureux qui n'avait plus une idée, et qui, contre toute
+étiquette, se laissa tomber dans un fauteuil.
+
+Cependant, après quelques minutes qui servirent à le remettre, il
+s'élança, tout étourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange,
+auquel il raconta l'aventure, de façon à se faire soupçonner fort par
+son associé.
+
+Mais il répéta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commença à
+arracher sa perruque, tandis que Boehmer arrachait ses cheveux, ce qui
+fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la
+voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique à la fois.
+
+Cependant, comme on ne peut passer une journée entière dans un carrosse;
+comme, après s'être arraché cheveux ou perruque on trouve le crâne, et
+que sous le crâne sont ou doivent être les idées, les deux joailliers
+trouvèrent celle de se réunir pour forcer, s'il était possible, la porte
+de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblât à une explication.
+
+Ils s'acheminaient donc vers le château, dans un état à faire pitié,
+lorsqu'ils furent rencontrés par un des officiers de la reine qui les
+mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur
+empressement à obéir.
+
+Ils furent introduits sans retard.
+
+
+
+
+Chapitre LXXIV
+
+Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis
+
+
+La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut
+les joailliers:
+
+--Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du
+renfort, Boehmer, tant mieux.
+
+Boehmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à
+faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Boehmer se jeta aux
+pieds de Marie-Antoinette.
+
+Le geste était expressif.
+
+Bossange l'imita comme son associé.
+
+--Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai
+plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à
+votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi,
+dupes de quelque petit mystère... qui n'est plus un mystère pour moi.
+
+--Ah! madame! s'écria Boehmer enthousiasmé par ces paroles de la reine,
+vous ne me soupçonnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot à
+prononcer que celui de faussaire!
+
+--Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire,
+que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus,
+non.
+
+--Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors?
+
+--Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les
+diamants?
+
+--Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers.
+
+--Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me
+regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La
+Motte?
+
+--Pardonnez, madame, nous l'avons vue....
+
+--Et elle ne vous a rien donné... de ma part?
+
+--Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.
+
+--Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?
+
+--Cette lettre? répliqua Boehmer; celle que Votre Majesté a eue dans les
+mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous
+pendant la nuit.
+
+Et il montrait la fausse lettre.
+
+--Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas
+directement de moi.
+
+Elle sonna, un valet de pied parut....
+
+--Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement
+la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu
+personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?
+
+--Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et
+s'informer....
+
+--Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que
+monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire,
+vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en
+vous disant ce mot: _Attendez_, aura voulu.... Non, je ne devine rien et
+je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal,
+et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et
+ajoutez que je sais tout.
+
+Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent
+entre eux un regard moins effrayé.
+
+Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire:
+
+--Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un
+faux est un crime.
+
+Marie-Antoinette fronça le sourcil.
+
+--Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet
+écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est
+indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de
+vous remettre les diamants.
+
+--Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la
+lumière, nous autres honnêtes marchands.
+
+--Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui
+seul peut nous éclairer dans tout ceci.
+
+--Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda
+Boehmer.
+
+--Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous
+tirerai d'embarras. Allez.
+
+Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son
+inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte.
+
+Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous
+l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers
+au-devant de cette vérité si désirée.
+
+Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire
+une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer,
+disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir
+au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui
+interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel
+à sa loyauté, pour ne pas renouer des relations _devenues impossibles_.
+
+En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un
+à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le
+chargeait une main cruelle.
+
+--Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh!
+je me vengerai.
+
+Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les coeurs
+faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de
+l'amour lui-même.
+
+--Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus
+injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris
+par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais,
+si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau.
+
+Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les
+lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion
+impitoyable.
+
+La dernière était un chef-d'oeuvre de barbarie, le coeur du pauvre
+cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel
+que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces
+froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte.
+
+C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel.
+
+Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il
+chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à
+la charge, en disant que Boehmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir
+se retirer que s'ils y étaient contraints par la force.
+
+--Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.
+
+Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat
+qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient
+demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été
+battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été
+appelés à fonctionner devant un prince de l'église.
+
+--Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette
+brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque
+chose ici?
+
+Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés.
+
+--Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Boehmer du coin
+de l'oeil à son associé.
+
+--Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa
+perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à
+tous les assauts.
+
+Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Boehmer, plus prudent,
+restait en arrière.
+
+Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.
+
+--Monseigneur, fit le désespéré Boehmer en hachant chaque syllabe avec
+un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous
+forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.
+
+--Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les
+fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra
+tout simplement à la porte. Faites votre choix.
+
+--Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés!
+
+--Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis
+pas lieutenant de police.
+
+--Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Boehmer
+en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez....
+
+--J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a été
+volé!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un
+mouvement d'intérêt.
+
+--La reine nous a envoyés à vous, monseigneur.
+
+--C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes
+pauvres gens?
+
+--Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.
+
+--Moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Mon cher monsieur Boehmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si
+j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine.
+
+--Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris.
+
+--À qui donc? mon Dieu!
+
+--La reine nie l'avoir eu en sa possession.
+
+--Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez
+un reçu d'elle.
+
+--La reine dit que le reçu est faux.
+
+--Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs.
+
+--Est-ce vrai? dit Boehmer à Bossange, qui répondit par un triple
+assentiment.
+
+--La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez
+elle quand vous lui parlâtes.
+
+--Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.
+
+--Quoi donc encore?
+
+--Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la
+reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous
+prouvant que nous avons repris le collier.
+
+--Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu....
+
+--Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.
+
+--Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien?
+
+--Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que
+nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous
+avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine.
+
+--Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des
+choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes
+opérations avec vous.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier
+sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres.
+
+--C'est vrai, monseigneur.
+
+--Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit,
+du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa
+signature?
+
+--De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine,
+n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Montrez-la-moi.
+
+--La voici.
+
+Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y
+jeta les yeux.
+
+--Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants... _Marie-Antoinette de
+France_.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison
+d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux!
+
+--Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération,
+madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur?
+
+La vérité de cette assertion frappa le cardinal.
+
+--Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé.
+
+Et il sonna comme avait fait la reine.
+
+Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne
+pouvait encore être très loin.
+
+Cependant Boehmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte,
+dans les promesses de la reine, répétaient:
+
+--Où est le collier? Où est le collier?
+
+--Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le
+sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine,
+voilà tout ce que je sais.
+
+--Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les
+deux marchands.
+
+--Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et
+prêt à jeter ces deux créanciers à la porte.
+
+--Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Boehmer et Bossange,
+enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus.
+
+--Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter,
+sous peine d'être roués dans mon hôtel.
+
+--Enfin, il y a un coupable, dit Boehmer d'un ton lamentable, ces deux
+faux ont été faits par quelqu'un?
+
+--Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.
+
+--Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.
+
+--Attendez que j'en aie une moi-même.
+
+--Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi
+bien haut contre vous.
+
+--Et que dit-elle?
+
+--Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non
+pas elle.
+
+--Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la
+reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais
+demain... demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles;
+venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander
+si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce
+qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je
+suis Rohan, je paierai!
+
+Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut
+donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à
+reculons en se touchant le coude.
+
+--À demain donc, balbutia Boehmer, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit
+le cardinal.
+
+
+
+
+Chapitre LXXV
+
+Escrime et diplomatie
+
+
+Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux
+armes de monsieur de Breteuil.
+
+Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et
+de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi
+personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les
+occasions de porter un coup mortel à son ennemi.
+
+La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans
+cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie
+en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le
+faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel
+possible.
+
+Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au
+roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe.
+
+--Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate
+entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a
+pas un nuage au ciel.
+
+--Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité,
+répondit le ministre.
+
+--Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la
+journée commence mal; qu'y a-t-il?
+
+--Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce
+n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère.
+C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.
+
+--Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs
+finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le
+garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez.
+
+--Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler
+d'un collier de diamants?
+
+--Celui de monsieur Boehmer.
+
+--Oui, sire.
+
+--Celui que la reine a refusé?
+
+--Précisément.
+
+--Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le _Suffren_, dit le roi en se
+frottant les mains.
+
+--Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal
+qu'il allait faire, ce collier a été volé.
+
+--Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants
+sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les
+laissera entiers, la police les retrouvera.
+
+--Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire.
+Il s'y mêle des bruits.
+
+--Des bruits! que voulez-vous dire?
+
+--Sire, on prétend que la reine a gardé le collier.
+
+--Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le
+vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le
+collier.
+
+--Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont
+toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop
+blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé....
+
+--Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit
+pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants.
+
+--Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris
+en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai
+pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon
+dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les
+joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde
+le collier.
+
+Le roi pâlit.
+
+--On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après
+tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier
+que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une
+pièce rare et merveilleuse.
+
+«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si
+elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me
+taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette
+affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou
+s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec
+une médisance.
+
+Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du
+roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment
+après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet.
+
+--Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me
+semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains
+de la reine. Soyons logiques.
+
+--Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu
+achever.
+
+--Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron....
+
+Et le bon roi se mit à rire bruyamment.
+
+--Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a
+vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin
+d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.
+
+--Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre
+Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille
+livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien! sire, cet argent, _dit-on_, devait servir à payer le premier
+quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine
+n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer.
+
+--Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au
+doute succède un commencement de vraisemblance.
+
+--Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle
+m'ordonne de conter à Votre Majesté.
+
+--Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon
+Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron,
+qui dès ce moment garda l'avantage.
+
+--Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de
+l'argent.
+
+--À qui? à un juif, n'est-ce pas?
+
+--Non, sire, pas à un juif.
+
+--Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons,
+bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent
+à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans.
+
+On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne.
+
+--Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil.
+
+--Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander
+de l'argent?
+
+--Sire, je n'ose....
+
+--Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en
+reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et
+nommez-moi ce prêteur d'argent.
+
+--Monsieur de Rohan, sire.
+
+--Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan,
+l'homme le plus ruiné de ce royaume!
+
+--Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.
+
+--Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez
+tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux.
+
+--Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me
+forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour
+l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+--Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de
+police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort.
+
+--Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il
+faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent
+pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône.
+
+--Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le
+cardinal laisse donc dire?...
+
+--Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en
+pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la
+vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de
+paiement.
+
+--En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère.
+
+--C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y
+engage envers Votre Majesté.
+
+--Vous dites que vous vous y engagez?
+
+--Sans réserve, sous ma responsabilité, sire.
+
+Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet.
+
+--Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je
+ne vois pas encore ce vol.
+
+--Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la
+reine doit avoir le collier.
+
+--Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez
+bien qu'elle nie, Breteuil.
+
+--Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais
+pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre
+Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur
+pour la plus pure des femmes!
+
+--Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors....
+
+--Mais sire, l'apparence conseille....
+
+--Grave accusation, baron.
+
+--Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est
+indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le
+collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le
+collier ne se retrouve pas, et que le mot _vol_ a été prononcé dans le
+peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine.
+
+--Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez
+raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie.
+
+--Absolument, sire.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce
+n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle?
+
+--Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle.
+Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie
+aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui
+qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure.
+
+--Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?
+
+--Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté;
+n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine.
+
+--Oui, dit le roi, elle me dira la vérité.
+
+--N'en doutons pas un seul instant, sire.
+
+--Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation,
+dites-moi chaque fait, chaque commentaire.
+
+--J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui.
+
+--À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon
+cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.
+
+Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la
+fenêtre.
+
+--Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.
+
+Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau
+aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et
+d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné
+chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles.
+
+--Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant.
+
+--Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun
+délai.
+
+Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en
+veut perdre un autre.
+
+Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait
+accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre
+les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se
+désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence
+de la reine.
+
+Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque
+tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine.
+
+Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.
+
+Un officier vint gratter à la porte du cabinet.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu
+depuis la révélation de monsieur de Breteuil.
+
+L'officier se présenta.
+
+--Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer
+chez elle.
+
+--Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant.
+
+--Peut-être, dit Breteuil.
+
+--Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de
+Breteuil.
+
+--Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.
+
+
+
+
+Chapitre LXXVI
+
+Gentilhomme, cardinal et reine
+
+
+À l'heure où monsieur de Breteuil était entré chez le roi, monsieur de
+Charny, pâle, agité, avait fait demander une audience à la reine.
+
+Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fenêtre de son boudoir donnant
+sur la terrasse, Charny qui insistait pour être introduit.
+
+Elle donna ordre qu'on le fît entrer, avant même qu'il eût achevé sa
+demande.
+
+Car elle cédait au besoin de son coeur; car elle se disait avec une
+noble fierté qu'un amour pur et immatériel comme le sien a droit
+d'entrer à toute heure dans le palais même des reines.
+
+Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et
+d'une voix étouffée:
+
+--Ah! madame, dit-il, quel malheur!
+
+--En effet, qu'avez-vous? s'écria-t-elle en pâlissant de voir son ami si
+pâle.
+
+--Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on
+dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-être, ou ce qu'il saura demain?
+
+Elle frissonna, songeant à cette nuit de chastes délices où peut-être un
+oeil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny.
+
+--Dites tout, je suis forte, répondit-elle en appuyant une main sur son
+coeur.
+
+--On dit, madame, que vous avez acheté un collier à Boehmer et Bossange.
+
+--Je l'ai rendu, fit-elle vivement.
+
+--Écoutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le
+pouvoir payer, que le roi vous en a empêché en refusant de signer un bon
+de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous êtes adressée à quelqu'un
+pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant.
+
+--Vous! s'écria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous!
+monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est
+pas pour eux une injure aussi douce à lancer que le titre d'ami n'est
+une douce vérité consacrée désormais entre nous deux.
+
+Charny s'arrêta confondu par cette éloquence mâle et féconde qui
+s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du coeur de toute
+généreuse femme.
+
+Mais l'intervalle qu'il mit à répondre doubla l'inquiétude de la reine.
+Elle s'écria:
+
+--De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un
+langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris,
+vous?
+
+--Madame, veuillez me prêter une attention soutenue, la circonstance est
+grave. Hier, je suis allé avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les
+joailliers de la cour, Boehmer et Bossange. Mon oncle a rapporté des
+diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parlé de tout et
+de tous. Les joailliers ont raconté à monsieur le bailli une affreuse
+histoire commentée par les ennemis de Votre Majesté. Madame, je suis au
+désespoir; vous avez acheté le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas
+payé, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de
+Rohan l'a payé pour vous.
+
+--Monsieur de Rohan! s'écria la reine.
+
+--Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine;
+celui à qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on
+appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant à
+la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine;
+celui....
+
+--Monsieur, s'écria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis
+plus là, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis.
+
+--Oh! répliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens
+vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me
+rendre un service.
+
+--Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plaît?
+
+--Le danger! madame, insensé qui ne le devine pas. Le cardinal répondant
+pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle
+point ici du mortel déplaisir que peut causer à monsieur de Charny une
+confiance pareille à celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De
+ces douleurs-là on meurt, mais on ne se plaint pas.
+
+--Vous êtes fou! dit Marie-Antoinette avec colère.
+
+--Je ne suis pas fou, madame, mais vous êtes malheureuse, vous êtes
+perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'étais pas trompé,
+vous dis-je. Aujourd'hui a éclaté l'horrible, la mortelle vérité....
+Monsieur de Rohan se vante peut-être....
+
+La reine saisit le bras de Charny.
+
+--Fou! fou! répéta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la
+haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel!
+après ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable....
+Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable...
+avec.... Moi qui jamais n'ai pensé à vous sans prier Dieu de me pardonner
+cette seule pensée que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si
+vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me
+dites jamais que vous me soupçonnez, ou bien fuyez si loin que vous
+n'entendiez pas même le bruit de ma chute au moment de ma mort.
+
+Olivier tordait ses mains avec angoisse.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service
+efficace.
+
+--Un service de vous! s'écria la reine, de vous, plus cruel que mes
+ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me
+soupçonnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me méprise,
+jamais..., monsieur, jamais!
+
+Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine.
+
+--Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gémit et qui
+pleure; les moments sont précieux; ce soir serait trop tard pour faire
+ce qui nous reste à faire. Voulez-vous me sauver du désespoir en vous
+sauvant de l'opprobre?...
+
+--Monsieur!...
+
+--Oh! je ne ménagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne
+m'écoutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous
+de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit à l'ennemi, madame! comme
+dans nos batailles! Droit au danger! droit à la mort! Allons-y ensemble,
+moi comme l'obscur soldat, à mon rang, mais brave, vous le verrez; vous,
+avec la majesté, avec la force, au plus fort de la mêlée. Si vous y
+succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi
+un frère.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?...
+
+--Moi?
+
+--Ne le niez pas.
+
+--Je vous dis....
+
+--Ne dites pas que vous n'avez pas le collier.
+
+--Je vous jure....
+
+--Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore.
+
+--Olivier!
+
+--Il vous reste un moyen de sauver à la fois votre honneur et mon amour.
+Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez payé deux cent
+cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le.
+
+--Qu'est cela?
+
+--Ne regardez pas, prenez et payez.
+
+--Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldées. Olivier!
+vous vous dépouillez pour moi! Vous êtes un bon et noble coeur, et je ne
+marchanderai plus les aveux à un pareil amour. Olivier, je vous aime!
+
+--Acceptez.
+
+--Non; mais je vous aime!
+
+--Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de
+votre part une générosité, c'est de la cruauté qui m'accable.... Vous
+acceptez du cardinal?...
+
+--Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne
+à mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais.
+
+--Qu'allez-vous faire alors?
+
+--C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense
+monsieur de Rohan?
+
+--Il pense que vous êtes sa maîtresse.
+
+--Vous êtes dur, Olivier....
+
+--Je parle comme on parle en face de la mort.
+
+--Que dites-vous que pensent les joailliers?
+
+--Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle.
+
+--Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier?
+
+--Que vous l'avez, que vous l'avez caché, que vous l'avouerez seulement
+quand il aura été payé, soit par le cardinal, dans son amour pour vous,
+soit par le roi, dans sa peur du scandale.
+
+--Bien; et vous Charny, à votre tour, je vous regarde en face et vous
+demande: que pensez-vous des scènes que vous avez vues dans le parc de
+Versailles?
+
+--Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence,
+répliqua énergiquement le digne gentilhomme.
+
+La reine essuya la sueur qui coulait de son front.
+
+--Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumônier de France! cria une
+voix d'huissier dans le corridor.
+
+--Lui! murmura Charny.
+
+--Vous voilà servi à souhait, dit la reine.
+
+--Vous allez le recevoir?
+
+--J'allais le faire appeler.
+
+--Mais, moi....
+
+--Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebâillée pour bien
+entendre.
+
+--Madame!
+
+--Allez vite, voici le cardinal.
+
+Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait
+indiquée, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal.
+
+Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il était resplendissant
+dans son costume d'officiant. Derrière lui se tenait à distance une
+suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur maître.
+
+Parmi ces gens inclinés, on pouvait apercevoir Boehmer et Bossange, un
+peu embarrassés dans leurs vêtements de cérémonie.
+
+La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira
+bientôt sur ses lèvres.
+
+Louis de Rohan était sérieux, triste même. Il avait le calme de l'homme
+courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prêtre qui peut
+avoir à pardonner.
+
+La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout.
+
+--Madame, dit-il, après s'être incliné en tremblant visiblement, j'avais
+plusieurs choses importantes à communiquer à Votre Majesté, qui prend à
+tâche d'éviter ma présence.
+
+--Moi, fit la reine, mais je vous évite si peu, monsieur le cardinal,
+que j'allais vous mander.
+
+Le cardinal jeta un coup d'oeil sur le boudoir.
+
+--Suis-je seul avec Votre Majesté? dit-il à voix basse; ai-je le droit
+de parler en toute liberté?
+
+--En toute liberté, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous
+sommes seuls.
+
+Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme
+caché dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son
+courage et de l'assurance qu'allait avoir, dès les premiers mots,
+monsieur de Charny bien attentif sans doute.
+
+Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la
+reine, de façon à se trouver le plus loin possible de la porte à deux
+battants.
+
+--Voilà bien des préambules, dit la reine, affectant d'être enjouée.
+
+--C'est que... dit le cardinal.
+
+--C'est que?... répéta la reine.
+
+--Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan.
+
+--N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, répliqua vivement
+Marie-Antoinette.
+
+--Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix émue le cardinal.
+
+--Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de
+mots, dites à haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si
+vous me ménagez, je croirai que vous n'êtes pas un homme d'honneur. Oh!
+pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi.
+Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi!
+Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous à me reprocher?
+
+Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus
+largement l'air de la chambre. Enfin, maître de lui-même, il commença en
+ces termes.
+
+
+
+
+Chapitre LXXVII
+
+Explications
+
+
+Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face à
+face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu'à la moindre
+parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues
+des deux parts allaient enfin avoir lieu.
+
+--Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au
+sujet de notre collier?
+
+--Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de
+vous.
+
+--Pourquoi Votre Majesté me réduit-elle depuis si longtemps à ne plus
+communiquer avec elle que par intermédiaire? Pourquoi, si elle a quelque
+sujet de me haïr, ne me le témoigne-t-elle pas en me l'expliquant?
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai
+aucun sujet de vous haïr; mais là n'est pas, je crois, l'objet de notre
+entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un
+renseignement positif, et d'abord où est madame de La Motte?
+
+--J'allais le demander à Votre Majesté.
+
+--Pardon, mais si quelqu'un peut savoir où est madame de La Motte, c'est
+vous, je pense.
+
+--Moi, madame, à quel titre?
+
+--Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le
+cardinal, j'ai eu besoin de parler à madame de La Motte, je l'ai fait
+appeler, on l'a cherchée chez elle à dix reprises: elle n'a rien
+répondu. Cette disparition est étrange, vous m'avouerez.
+
+--Et moi aussi, madame, je m'étonne de cette disparition, car j'ai fait
+prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus répondu à
+moi qu'à Votre Majesté.
+
+--Alors, laissons là la comtesse, monsieur, et parlons de nous.
+
+--Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de
+Votre Majesté m'ont jeté dans un douloureux soupçon, il me semble que
+Votre Majesté me reprochait des assiduités auprès de la comtesse.
+
+--Je ne vous ai encore rien reproché du tout, monsieur, mais patience.
+
+--Oh! madame, c'est qu'un pareil soupçon m'expliquerait toutes les
+susceptibilités de votre âme, et, alors, je comprendrais, tout en me
+désespérant, la rigueur jusque-là inexplicable dont vous avez usé
+vis-à-vis de moi.
+
+--Voilà où nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous êtes
+d'une obscurité impénétrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller
+davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait!
+
+--Madame, s'écria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant
+de la reine, faites-moi la grâce de ne pas changer la conversation: deux
+mots de plus sur le sujet que nous traitions tout à l'heure, et nous
+nous fussions entendus.
+
+--En vérité, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas;
+reprenons le français, je vous prie. Où est ce collier que j'ai rendu
+aux joailliers?
+
+--Le collier que vous avez rendu! s'écria monsieur de Rohan.
+
+--Oui, qu'en avez-vous fait?
+
+--Moi! mais je ne sais pas, madame.
+
+--Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce
+collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prétendent qu'ils ne l'ont
+pas repris. J'ai dans les mains un reçu qui prouve le contraire; les
+joailliers disent que le reçu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un
+mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre
+des suppositions à la place des faits obscurs. Madame de La Motte a
+voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie,
+bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me
+l'avez apporté avec l'offre de payer pour moi, offre....
+
+--Que Votre Majesté a refusée bien durement, dit le cardinal avec un
+soupir.
+
+--Eh bien! oui, vous avez persévéré dans cette idée fixe que je restasse
+en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers
+pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La
+Motte a été faible, elle qui savait mes répugnances, l'impossibilité où
+j'étais de payer, la résolution immuable que j'avais prise de ne pas
+avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspiré avec vous
+par zèle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colère et ne se
+présente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des
+ténèbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette légèreté, cette
+désobéissance à mes ordres formels, vous en serez quitte pour une
+réprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon
+de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pénitence. Mais, par grâce!
+de la clarté, de la clarté, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il
+plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous.
+
+La reine avait prononcé ces paroles avec une telle vivacité, elle les
+avait accentuées si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni osé, ni
+pu l'interrompre, mais aussitôt qu'elle eut cessé:
+
+--Madame, dit-il en étouffant un soupir, je vais répondre à toutes vos
+suppositions. Non, je n'ai pas persévéré dans l'idée que vous deviez
+avoir le collier, attendu que j'étais assuré qu'il était en vos mains.
+Non, je n'ai en rien conspiré avec madame de La Motte au sujet de ce
+collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous
+ne dites l'avoir vous-même.
+
+--Il n'est pas possible, s'écria la reine avec stupeur; vous n'avez pas
+le collier?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'avez pas conseillé à madame de La Motte de demeurer hors de
+tout ceci?
+
+--Non, madame.
+
+--Ce n'est pas vous qui la cachez?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?
+
+--Pas plus que vous, madame.
+
+--Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive?
+
+--Madame, je suis forcé d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus,
+ce n'est pas la première fois que je me plains à la reine de ne pas être
+compris par elle.
+
+--Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas.
+
+--Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en idée mes
+lettres.
+
+--Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez écrit, vous?
+
+--Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le coeur.
+
+La reine se leva.
+
+--Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre;
+finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles
+lettres, et qu'avez-vous sur le coeur ou dans le coeur, je ne sais trop
+comment vous venez de dire cela?
+
+--Mon Dieu! madame, je me suis peut-être laissé aller à dire trop haut
+le secret de mon âme.
+
+--Quel secret! Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal?
+
+--Madame!
+
+--Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre
+un piège, ou qui veut m'embarrasser devant des témoins.
+
+--Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment
+quelqu'un qui écoute?
+
+--Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc,
+mais complètement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le.
+
+--Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas là? Elle
+m'aiderait, elle, notre amie, à réveiller, sinon l'attachement, du moins
+la mémoire de Votre Majesté.
+
+--_Notre_ amie? mon attachement? ma mémoire? Je tombe des nues.
+
+--Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal révolté par le ton aigre de
+la reine, épargnez-moi. Libre à vous de n'aimer plus, n'offensez pas.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria la reine en pâlissant, ah! mon Dieu!... que dit
+cet homme?
+
+--Très bien! continua monsieur de Rohan, qui s'animait à mesure que la
+colère montait en bouillonnant, très bien! Madame, je crois avoir été
+assez discret et assez réservé pour que vous ne me maltraitiez pas; je
+ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de
+me répéter. J'eusse dû savoir que quand une reine a dit: Je ne veux
+plus, c'est une loi aussi impérieuse que lorsqu'une femme a dit: Je
+veux!
+
+La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de
+dentelles.
+
+--Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit: _Je ne
+veux plus_, et j'avais dit: _Je veux_! À qui ai-je dit l'un, à qui ai-je
+dit l'autre?
+
+--Mais à moi, tous les deux.
+
+--À vous?
+
+--Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit
+l'autre.
+
+--Vous êtes un misérable, monsieur de Rohan, vous êtes un menteur!
+
+--Moi!
+
+--Vous êtes un lâche, vous calomniez une femme.
+
+--Moi!
+
+--Vous êtes un traître; vous insultez la reine.
+
+--Et vous, vous êtes une femme sans coeur, une reine sans foi.
+
+--Malheureux!
+
+--Vous m'avez amené par degrés à prendre pour vous un fol amour. Vous
+m'avez laissé m'abreuver d'espérances.
+
+--Des espérances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un scélérat?
+
+--Est-ce moi qui aurais jamais osé vous demander les audiences nocturnes
+que vous m'accordâtes?
+
+La reine poussa un hurlement de rage auquel répondit un long soupir dans
+le boudoir.
+
+--Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais osé venir seul
+dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoyé madame de La
+Motte?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Est-ce moi qui aurais osé voler la clef qui ouvre cette porte de la
+louveterie?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Est-ce moi qui aurais osé vous demander d'apporter la rose que voici?
+Rose adorée! rose maudite! séchée, brûlée sous mes baisers!...
+
+--Mon Dieu!
+
+--Est-ce moi qui vous ai forcée de descendre le lendemain et de me
+donner vos deux mains, dont le parfum dévore incessamment mon cerveau et
+me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher.
+
+--Oh! assez! assez!
+
+--Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais
+osé rêver cette troisième nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux
+perfides amours.
+
+--Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous
+blasphémez!
+
+--Mon Dieu! répliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si
+pour continuer à être aimé de cette femme trompeuse, j'eusse donné mes
+biens, ma liberté, ma vie!
+
+--Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire
+ici même que vous cherchez à me perdre; que vous avez inventé toutes ces
+horreurs; que vous n'êtes pas venu à Versailles la nuit....
+
+--J'y suis venu, répliqua noblement le cardinal.
+
+--Vous êtes mort si vous soutenez ce langage.
+
+--Rohan ne ment pas. J'y suis venu.
+
+--Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous
+ne m'avez pas vue dans le parc....
+
+--Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout à l'heure, mais
+je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, où me conduisait madame
+de La Motte.
+
+--Encore une fois! s'écria la reine livide et tremblante,
+rétractez-vous?
+
+--Non!
+
+--Une seconde fois, dites que vous avez tramé contre moi cette infamie?
+
+--Non!
+
+--Une dernière fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous
+avoir trompé vous-même, que tout cela fut une calomnie, un rêve,
+l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je
+puis l'être?
+
+--Non!
+
+La reine se redressa terrible et solennelle.
+
+--Vous allez donc avoir affaire, dit-elle, à la justice du roi, puisque
+vous récusez la justice de Dieu.
+
+Le cardinal s'inclina sans rien dire.
+
+La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrèrent à la
+fois.
+
+--Qu'on prévienne Sa Majesté, dit-elle en essuyant ses lèvres, que je la
+prie de me faire l'honneur de passer chez moi.
+
+Un officier partit pour exécuter cet ordre. Le cardinal, décidé à tout,
+demeura intrépidement dans un coin de la chambre.
+
+Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer,
+comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face
+de cette porte.
+
+Dix minutes ne s'étaient pas écoulées dans ce terrible jeu de scène, que
+le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles.
+
+On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effarée de
+Boehmer et de Bossange qui flairaient l'orage.
+
+
+
+
+Chapitre LXXVIII
+
+L'arrestation
+
+
+À peine le roi parut-il au seuil du cabinet que la reine l'interpella
+avec une volubilité extraordinaire.
+
+--Sire, dit-elle, voici monsieur le cardinal de Rohan qui dit des choses
+bien incroyables; veuillez donc le prier de vous les répéter.
+
+À ces paroles inattendues, à cette apostrophe soudaine, le cardinal
+pâlit. En effet, la position était si étrange, que le prélat cessait de
+comprendre. Pouvait-il répéter à son roi, le prétendu amant, pouvait-il
+déclarer au mari, le sujet respectueux, tout ce qu'il croyait avoir de
+droits sur la reine et sur la femme?
+
+Mais le roi se retournant vers le cardinal, absorbé dans ses réflexions:
+
+--À propos d'un certain collier, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, vous
+avez des choses incroyables à me dire, et moi des choses incroyables à
+entendre? Parlez donc, j'écoute.
+
+Monsieur de Rohan prit sur-le-champ son parti: des deux difficultés il
+choisirait la moindre; des deux attaques, il subirait la plus honorable
+pour le roi et la reine; et si, imprudemment, on le jetait dans le
+second péril, eh bien! il en sortirait comme un brave homme et comme un
+chevalier.
+
+--À propos du collier, oui, sire, murmura-t-il.
+
+--Mais, monsieur, dit le roi, vous avez donc acheté le collier?
+
+--Sire....
+
+--Oui ou non?
+
+Le cardinal regarda la reine et ne répondit pas.
+
+--Oui ou non? répéta-t-elle. La vérité, monsieur, la vérité; on ne vous
+demande pas autre chose.
+
+Monsieur de Rohan détourna la tête et ne répliqua point.
+
+--Puisque monsieur de Rohan ne veut pas répondre, répondez, vous,
+madame, dit le roi; vous devez savoir quelque chose de tout cela.
+Avez-vous acheté, oui ou non, ce collier?
+
+--Non! dit la reine avec force.
+
+Monsieur de Rohan tressaillit.
+
+--Voici une parole de reine! s'écria le roi avec solennité; prenez-y
+garde, monsieur le cardinal.
+
+Monsieur de Rohan laissa glisser sur ses lèvres un sourire de mépris.
+
+--Vous ne dites rien? fit le roi.
+
+--De quoi m'accuse-t-on, sire?
+
+--Les joailliers disent avoir vendu un collier, à vous ou à la reine.
+Ils montrent un reçu de Sa Majesté.
+
+--Le reçu est faux! dit la reine.
+
+--Les joailliers, continua le roi, disent qu'à défaut de la reine, ils
+sont garantis par des engagements que vous avez pris, monsieur le
+cardinal.
+
+--Je ne refuse pas de payer, sire, dit monsieur de Rohan. Il faut bien
+que ce soit la vérité, puisque la reine le laisse dire.
+
+Et un second regard, plus méprisant que le premier, termina sa phrase et
+sa pensée.
+
+La reine frissonna. Ce mépris du cardinal n'était pas pour elle une
+insulte, puisqu'elle ne la méritait pas, mais ce devait être la
+vengeance d'un honnête homme, elle s'effraya.
+
+--Monsieur le cardinal, reprit le roi, il ne reste pas moins dans cette
+affaire un faux qui a compromis la signature de la reine de France.
+
+--Un autre faux, s'écria la reine, et celui-là peut-il être imputé à un
+gentilhomme, c'est celui qui prétend que les joailliers ont repris le
+collier.
+
+--Libre à la reine, dit monsieur de Rohan du même ton, de m'attribuer
+les deux faux; en avoir fait un, en avoir fabriqué deux, où est la
+différence?
+
+La reine faillit éclater d'indignation, le roi la retint d'un geste.
+
+--Prenez garde, dit-il encore au cardinal, vous aggravez votre position,
+monsieur. Je vous dis: Justifiez-vous, et vous avez l'air d'accuser.
+
+Le cardinal réfléchit un moment; puis, comme s'il succombait sous le
+poids de cette mystérieuse calomnie qui étreignait son honneur:
+
+--Me justifier, dit-il, impossible!
+
+--Monsieur, il y a là des gens qui disent qu'un collier leur a été volé;
+en proposant de le payer vous avouez que vous êtes coupable.
+
+--Qui le croira? dit le cardinal avec un superbe dédain.
+
+--Alors, monsieur, si vous ne supposez pas qu'on le croie, on croira
+donc.
+
+Et un frissonnement de colère bouleversa le visage ordinairement si
+placide du roi....
+
+--Sire, je ne sais rien de ce qui s'est dit, reprit le cardinal, je ne
+sais rien de ce qui s'est fait; tout ce que je puis affirmer, c'est que
+je n'ai pas eu le collier; tout ce que je puis affirmer, c'est que les
+diamants sont au pouvoir de quelqu'un qui devrait se nommer, qui ne le
+veut pas, et me force ainsi à lui dire cette parole de l'Écriture: Le
+mal retombe sur la tête de celui qui l'a commis.
+
+À ces mots, la reine fit un mouvement pour prendre le bras du roi, qui
+lui dit:
+
+--Le débat est entre vous et lui, madame. Une dernière fois, avez-vous
+ce collier?
+
+--Non! sur l'honneur de ma mère, sur la vie de mon fils! répondit la
+reine.
+
+Le roi, plein de joie après cette déclaration, se tourna vers le
+cardinal:
+
+--Alors, c'est une affaire entre la justice et vous, monsieur, dit-il; à
+moins que vous ne préfériez vous en rapporter à ma clémence.
+
+--La clémence des rois est faite pour les coupables, sire, répondit le
+cardinal; je lui préfère la justice des hommes.
+
+--Vous ne voulez rien avouer?
+
+--Je n'ai rien à dire.
+
+--Mais enfin, monsieur! s'écria la reine, votre silence laisse mon
+honneur en jeu!
+
+Le cardinal se tut.
+
+--Eh bien! moi, je ne me tairai pas, continua la reine; ce silence me
+brûle, il atteste une générosité dont je ne veux pas. Apprenez, sire,
+que tout le crime de monsieur le cardinal n'est pas dans la vente ou
+dans le vol du collier.
+
+Monsieur de Rohan releva la tête et pâlit.
+
+--Qu'est-ce à dire? fit le roi inquiet.
+
+--Madame!... murmura le cardinal épouvanté.
+
+--Oh! nulle raison, nulle crainte, nulle faiblesse ne me fermera la
+bouche; j'ai là, dans mon coeur, des motifs qui me pousseraient à crier
+mon innocence sur une place publique.
+
+--Votre innocence! dit le roi. Eh! madame, qui serait assez téméraire ou
+assez lâche pour obliger Votre Majesté à prononcer ce mot!
+
+--Je vous supplie, madame, dit le cardinal.
+
+--Ah! vous commencez à trembler. J'avais donc deviné juste; vos complots
+aiment l'ombre! À moi le grand jour! Sire, sommez monsieur le cardinal
+de vous dire ce qu'il m'a dit tout à l'heure, ici, à cette place.
+
+--Madame! madame! fit monsieur de Rohan, prenez garde; vous passez les
+bornes.
+
+--Plaît-il? fit le roi avec hauteur. Qui donc parle ainsi à la reine? Ce
+n'est pas moi, je suppose?
+
+--Voilà justement, sire, dit Marie-Antoinette. Monsieur le cardinal
+parle ainsi à la reine, parce qu'il prétend en avoir le droit.
+
+--Vous, monsieur! murmura le roi devenu livide.
+
+--Lui! s'écria la reine avec mépris, lui!
+
+--Monsieur le cardinal a des preuves? reprit le roi en faisant un pas
+vers le prince.
+
+--Monsieur de Rohan a des lettres, à ce qu'il dit! fit la reine.
+
+--Voyons, monsieur! insista le roi.
+
+--Ces lettres! cria la reine avec emportement, ces lettres!
+
+Le cardinal passa la main sur son front glacé par la sueur, et sembla
+demander à Dieu comment il avait pu former dans la créature tant
+d'audace et de perfidie. Mais il se tut.
+
+--Oh! ce n'est pas tout, poursuivit la reine, qui s'animait peu à peu
+sous l'influence de sa générosité même, monsieur le cardinal a obtenu
+des rendez-vous.
+
+--Madame! par pitié! fit le roi.
+
+--Par pudeur! dit le cardinal.
+
+--Enfin! monsieur, reprit la reine, si vous n'êtes pas le dernier des
+hommes, si vous tenez quelque chose pour sacré en ce monde, vous avez
+des preuves, fournissez-les.
+
+Monsieur de Rohan releva lentement la tête et répliqua:
+
+--Non! madame, je n'en ai pas.
+
+--Vous n'ajouterez pas ce crime aux autres, continua la reine, vous
+n'entasserez pas sur moi opprobre après opprobre. Vous avez une aide,
+une complice, un témoin dans tout ceci: nommez-le, ou nommez-la.
+
+--Qui donc? s'écria le roi.
+
+--Madame de La Motte, sire, fit la reine.
+
+--Ah! dit le roi, triomphant de voir enfin que ses préventions contre
+Jeanne se trouvaient justifiées; allons donc! Eh bien! qu'on la voie,
+cette femme, qu'on l'interroge.
+
+--Ah! bien oui! s'écria la reine, elle a disparu. Demandez à monsieur ce
+qu'il en a fait. Il avait trop d'intérêt à ce qu'elle ne fût pas en
+cause.
+
+--D'autres l'auront fait disparaître, répliqua le cardinal, qui avaient
+encore plus intérêt que moi. C'est ce qui fait qu'on ne la retrouvera
+point.
+
+--Mais, monsieur, puisque vous êtes innocent, dit la reine avec fureur,
+aidez-nous donc à trouver les coupables.
+
+Mais le cardinal de Rohan, après avoir lancé un dernier regard, tourna
+le dos et croisa ses bras.
+
+--Monsieur! dit le roi offensé, vous allez vous rendre à la Bastille.
+
+Le cardinal s'inclina, puis, d'un ton assuré:
+
+--Ainsi vêtu? dit-il, dans mes habits pontificaux? devant toute la cour?
+Veuillez y réfléchir, sire, le scandale est immense. Il n'en sera que
+plus lourd pour la tête sur laquelle il retombera.
+
+--Je le veux ainsi, fit le roi fort agité.
+
+--C'est une douleur injuste que vous faites prématurément subir à un
+prélat, sire, et la torture avant l'accusation, ce n'est pas légal.
+
+--Il faut qu'il en soit ainsi, répondit le roi en ouvrant la porte de la
+chambre, pour chercher des yeux quelqu'un à qui transmettre son ordre.
+
+Monsieur de Breteuil était là; ses yeux dévorants avaient deviné dans
+l'exaltation de la reine, dans l'agitation du roi, dans l'attitude du
+cardinal, la ruine d'un ennemi.
+
+Le roi n'avait pas achevé de lui parler bas, que le garde des Sceaux,
+usurpant les fonctions du capitaine des gardes, cria d'une voix
+éclatante, qui retentit jusqu'au fond des galeries:
+
+--Arrêtez monsieur le cardinal!
+
+Monsieur de Rohan tressaillit. Les murmures qu'il entendit sous les
+voûtes, l'agitation des courtisans, l'arrivée subite des gardes du corps
+donnaient à cette scène un caractère de sinistre augure.
+
+Le cardinal passa devant la reine sans la saluer, ce qui fit bouillir le
+sang de la fière princesse. Il s'inclina très humblement en passant
+devant le roi, et prit en passant près de monsieur de Breteuil une
+expression de pitié si habilement nuancée, que le baron dut croire qu'il
+ne s'était pas assez vengé.
+
+Un lieutenant des gardes s'approcha timidement et sembla demander au
+cardinal lui-même la confirmation de l'ordre qu'il venait d'entendre.
+
+--Oui, monsieur, lui dit monsieur de Rohan; oui, c'est bien moi qui suis
+arrêté.
+
+--Vous conduirez monsieur à son appartement, en attendant ce que j'aurai
+décidé pendant la messe, dit le roi au milieu d'un silence de mort.
+
+Le roi demeura seul chez la reine, portes ouvertes, tandis que le
+cardinal s'éloignait lentement par la galerie, précédé du lieutenant des
+gardes, le chapeau à la main.
+
+--Madame, dit le roi haletant, parce qu'il s'était contenu à
+grand-peine, vous savez que cela aboutit à un jugement public,
+c'est-à-dire à un scandale, sous lequel tombera l'honneur des coupables?
+
+--Merci! s'écria la reine en serrant avec effusion les mains du roi,
+vous avez choisi le seul moyen de me justifier.
+
+--Vous me remerciez.
+
+--De toute mon âme. Vous avez agi en roi! moi, en reine! croyez-le bien.
+
+--C'est bien, répondit le roi, comblé d'une vive joie, nous aurons
+raison enfin de toutes ces bassesses. Quand le serpent aura été une fois
+pour toutes écrasé par vous et par moi, nous vivrons tranquilles,
+j'espère.
+
+Il baisa la reine au front et rentra chez lui.
+
+Cependant, à l'extrémité de la galerie, monsieur de Rohan avait trouvé
+Boehmer et Bossange à moitié évanouis dans les bras l'un de l'autre.
+
+Puis, à quelque pas de là, le cardinal aperçut son coureur qui, effaré
+de ce désastre, guettait un regard de son maître.
+
+--Monsieur, dit le cardinal à l'officier qui le guidait, en passant
+toute cette journée ici, je vais inquiéter bien du monde; est-ce que je
+ne puis annoncer chez moi que je suis arrêté?
+
+--Oh! monseigneur, pourvu que nul ne vous voie, dit le jeune officier.
+
+Le cardinal remercia; puis, adressant la parole en allemand à son
+coureur, il écrivit quelques mots sur une page de son missel, qu'il
+déchira.
+
+Et derrière l'officier, qui guettait pour ne pas être surpris, le
+cardinal roula cette feuille et la laissa tomber.
+
+--Je vous suis, monsieur, dit-il à l'officier.
+
+En effet, ils disparurent tous deux.
+
+Le coureur fondit sur ce papier comme un vautour sur sa proie, s'élança
+hors du château, enfourcha son cheval et s'enfuit vers Paris.
+
+Le cardinal put le voir aux champs, par une des fenêtres de l'escalier
+qu'il descendait avec son guide.
+
+--Elle me perd, murmura-t-il; je la sauve! C'est pour vous, mon roi, que
+j'agis; c'est pour vous, mon Dieu! qui commandez le pardon des injures;
+c'est pour vous que je pardonne aux autres.... Pardonnez-moi!
+
+
+
+
+Chapitre LXXIX
+
+Les procès-verbaux
+
+
+À peine le roi était-il rentré heureux dans son appartement, signait-il
+l'ordre de conduire monsieur de Rohan à la Bastille, que parut monsieur
+le comte de Provence, lequel entra dans le cabinet en faisant à monsieur
+de Breteuil des signes que celui-ci, malgré tout son respect et sa bonne
+volonté, ne put comprendre.
+
+Mais ce n'était pas au garde des Sceaux que s'adressaient ces signes, le
+prince les multipliait ainsi à dessein d'attirer l'attention du roi qui
+regardait dans une glace tout en rédigeant son ordre.
+
+Cette affectation ne manqua pas son but: le roi aperçut ces signes, et
+après avoir congédié monsieur de Breteuil:
+
+--Pourquoi faisiez-vous signe à Breteuil? dit-il à son frère.
+
+--Oh! sire....
+
+--Cette vivacité de gestes, cet air préoccupé signifient quelque chose?
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Libre à vous de ne pas parler, mon frère, dit le roi d'un air piqué.
+
+--Sire, c'est que je viens d'apprendre l'arrestation de monsieur le
+cardinal de Rohan.
+
+--Eh bien! en quoi cette nouvelle, mon frère, peut-elle causer chez vous
+cette agitation? Est-ce que monsieur de Rohan ne vous paraît pas
+coupable? Est-ce que j'ai tort de frapper même le puissant?
+
+--Tort? non pas, mon frère. Vous n'avez pas tort. Ce n'est pas cela que
+je veux dire.
+
+--Il m'eût fort surpris, monsieur le comte de Provence, que vous
+donnassiez gain de cause, contre la reine, à l'homme qui cherche à la
+déshonorer. Je viens de voir la reine, mon frère, un mot d'elle a
+suffi....
+
+--Oh! sire, à Dieu ne plaise que j'accuse la reine! vous le savez bien.
+Sa Majesté... ma soeur, n'a pas d'ami plus dévoué que moi. Combien de
+fois ne m'est-il pas arrivé de la défendre, au contraire, et ceci soit
+dit sans reproche, même contre vous?
+
+--En vérité, mon frère, on l'accuse donc bien souvent?
+
+--J'ai du malheur, sire; vous m'attaquez sur chacune de mes paroles....
+Je voulais dire que la reine ne me croirait pas elle-même si je
+paraissais douter de son innocence.
+
+--Alors, vous vous applaudissez avec moi de l'humiliation que je fais
+subir au cardinal, du procès qui va en résulter, du scandale qui va
+mettre un terme à toutes les calomnies qu'on n'oserait se permettre
+contre une simple femme de la cour, et dont chacun ose se faire l'écho,
+parce que la reine, dit-on, est au-dessus de ces misères?
+
+--Oui, sire, j'approuve complètement la conduite de Votre Majesté, et je
+dis que tout est pour le mieux, quant à l'affaire du collier.
+
+--Pardieu! mon frère, dit-il, rien de plus clair. Ne voit-on pas d'ici
+monsieur de Rohan se faisant gloire de la familière amitié de la reine,
+concluant, en son nom, un marché pour des diamants qu'elle a refusés, et
+laissant dire que ces diamants ont été pris par la reine ou chez la
+reine, c'est monstrueux, et, comme elle le disait: Que croirait-on, si
+j'avais eu monsieur de Rohan pour compère dans ce trafic mystérieux?
+
+--Sire....
+
+--Et puis, vous ignorez, mon frère, que jamais une calomnie ne s'arrête
+à moitié chemin, que la légèreté de monsieur de Rohan compromet la
+reine, mais que le récit de ces légèretés la déshonore.
+
+--Oh! oui, mon frère, oui, je le répète, vous avez eu bien raison quant
+à ce qui concerne l'affaire du collier.
+
+--Eh bien! mais, dit le roi surpris, est-ce qu'il y a encore une autre
+affaire?
+
+--Mais, sire... la reine a dû vous dire....
+
+--Me dire... quoi donc?
+
+--Sire, vous voulez m'embarrasser. Il est impossible que la reine ne
+vous ait pas dit....
+
+--Quoi donc, monsieur? quoi donc?
+
+--Sire....
+
+--Ah! les fanfaronnades de monsieur de Rohan, ses réticences, ses
+prétendues correspondances?
+
+--Non, sire, non.
+
+--Quoi donc, alors? les entretiens que la reine aurait accordés à
+monsieur de Rohan pour l'affaire du collier en question....
+
+--Non, sire, ce n'est pas cela.
+
+--Tout ce que je sais, reprit le roi, c'est que j'ai en la reine une
+confiance absolue, qu'elle mérite par la noblesse de son caractère. Il
+était facile à Sa Majesté de ne rien dire de tout ce qui se passe. Il
+était facile à elle de payer ou de laisser payer à d'autres, de payer ou
+de laisser dire; la reine, en arrêtant court ces mystères qui devenaient
+des scandales, m'a prouvé qu'elle en appelait à moi avant d'en appeler à
+tout le public. C'est moi que la reine a fait appeler, c'est à moi
+qu'elle a voulu confier le soin de venger son honneur. Elle m'a pris
+pour confesseur, pour juge, la reine m'a donc tout dit.
+
+--Eh bien! répliqua le comte de Provence, moins embarrassé qu'il n'eût
+dû l'être, parce qu'il sentait la conviction du roi moins solide qu'on
+ne voulait le lui faire voir, voilà que vous faites encore le procès à
+mon amitié, à mon respect pour la reine, ma soeur. Si vous procédez
+contre moi avec cette susceptibilité, je ne vous dirai rien, craignant
+toujours, moi qui défends, de passer pour un ennemi ou un accusateur.
+Et, cependant, voyez combien, en ceci, vous manquez de logique. Les
+aveux de la reine vous ont déjà conduit à trouver une vérité qui
+justifie ma soeur. Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'on fît luire à vos
+yeux d'autres clartés, plus propres encore à révéler toute l'innocence
+de notre reine?
+
+--C'est que... dit le roi gêné, vous commencez toujours, mon frère, par
+des circuits dans lesquels je me perds.
+
+--Précautions oratoires, sire, défaut de chaleur. Hélas! j'en demande
+pardon à Sa Majesté; c'est mon vice d'éducation. Cicéron m'a gâté.
+
+--Mon frère, Cicéron n'est jamais louche que quand il défend une
+mauvaise cause; vous en tenez une bonne, soyez clair, pour l'amour de
+Dieu!
+
+--Me critiquer dans ma façon de parler, c'est me réduire au silence.
+
+--Allons, voilà l'_irritabile_ _genus rhetorum_ qui prend la mouche,
+s'écria le roi dupe de cette rouerie du comte de Provence. Au fait,
+avocat, au fait: que savez-vous de plus que ce que m'a dit la reine?
+
+--Mon Dieu! sire, rien et tout. Précisons d'abord ce que vous a dit la
+reine.
+
+--La reine m'a dit qu'elle n'avait pas le collier.
+
+--Bon.
+
+--Elle m'a dit qu'elle n'avait pas signé le reçu des joailliers.
+
+--Bien!
+
+--Elle m'a dit que tout ce qui avait rapport à un arrangement avec
+monsieur de Rohan était une fausseté inventée par ses ennemis.
+
+--Très bien, sire!
+
+--Elle a dit enfin que jamais elle n'avait donné à monsieur de Rohan le
+droit de croire qu'il fût plus qu'un de ses sujets, plus qu'un
+indifférent, plus qu'un inconnu.
+
+--Ah!... elle a dit cela....
+
+--Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, car le cardinal n'a pas
+répliqué.
+
+--Alors, sire, puisque le cardinal n'a rien répliqué, c'est qu'il
+s'avoue menteur, et il donne par ce désaveu raison aux autres bruits qui
+courent sur certaines préférences accordées par la reine à certaines
+personnes.
+
+--Eh! mon Dieu! quoi encore? dit le roi avec découragement.
+
+--Rien que de très absurde, comme vous l'allez voir. Du moment où il a
+été constant que monsieur de Rohan ne s'était pas promené avec la
+reine....
+
+--Comment! s'écria le roi, monsieur de Rohan, disait-on, s'était promené
+avec la reine?
+
+--Ce qui est bien démenti par la reine elle-même, sire, et par le
+désaveu de monsieur de Rohan; mais enfin, du moment où cela est
+constaté, vous comprenez qu'on a dû chercher--la malignité ne s'en est
+pas abstenue--comment il se faisait que la reine se promenât la nuit
+dans le parc de Versailles.
+
+--La nuit, dans le parc de Versailles! La reine!...
+
+--Et avec qui elle se promenait, continua froidement le comte de
+Provence.
+
+--Avec qui?... murmura le roi.
+
+--Sans doute!... Est-ce que tous les yeux ne s'attachent pas à ce que
+fait une reine? Est-ce que ces yeux, que jamais n'éblouit l'éclat du
+jour ou l'éclat de la majesté, ne sont pas plus clairvoyants encore
+quand il s'agit de voir la nuit?
+
+--Mais, mon frère, vous dites là des choses infâmes, prenez-y garde.
+
+--Sire, je répète, et je répète avec une telle indignation que je
+pousserai Votre Majesté, j'en suis sûr, à découvrir la vérité.
+
+--Comment, monsieur! on dit que la reine s'est promenée la nuit, en
+compagnie... dans le parc de Versailles!
+
+--Pas en compagnie, sire, en tête à tête.... Oh! si l'on ne disait que
+compagnie, la chose ne vaudrait pas la peine que nous y prissions garde.
+
+Le roi, éclatant tout à coup:
+
+--Vous m'allez prouver que vous répétez, dit-il, et, pour cela, prouvez
+qu'on a dit.
+
+--Oh! facilement, trop facilement, répondit monsieur de Provence. Il y a
+quatre témoignages: le premier est celui de mon capitaine des chasses,
+qui a vu la reine deux jours de suite, ou plutôt deux nuits de suite,
+sortir du parc de Versailles par la porte de la louveterie. Voici le
+titre: il est revêtu de sa signature. Lisez.
+
+Le roi prit en tremblant le papier, le lut et le rendit à son frère.
+
+--Vous en verrez, sire, un plus curieux; il est du garde de nuit qui
+veille à Trianon. Il déclare que la nuit a été bonne, qu'un coup de feu
+a été tiré, par des braconniers sans doute, dans le bois de Satory; que,
+quant aux parcs, ils ont été calmes, excepté le jour où Sa Majesté la
+reine y a fait une promenade avec un gentilhomme à qui elle donnait le
+bras. Voyez, le procès-verbal est explicite.
+
+Le roi lut encore, frissonna et laissa tomber ses bras à son côté.
+
+--Le troisième, continua imperturbablement monsieur le comte de
+Provence, est du suisse de la porte de l'Est. Cet homme a vu et reconnu
+la reine au moment où elle sortait par la porte de la louveterie. Il dit
+comment la reine était vêtue; voyez, sire; il dit aussi que de loin il
+n'a pu reconnaître le gentilhomme que _Sa Majesté quittait_, c'est
+écrit; mais qu'à sa tournure il l'a pris pour un officier. Ce
+procès-verbal est signé. Il ajoute une chose curieuse, à savoir, que la
+présence de la reine ne peut être révoquée en doute, parce que Sa
+Majesté était accompagnée de madame de La Motte, amie de la reine.
+
+--Amie de la reine! s'écria le roi furieux. Oui, il y a cela: amie de la
+reine!
+
+--Ne veuillez pas de mal à cet honnête serviteur, sire; il ne peut être
+coupable que d'un excès de zèle. Il est chargé de garder, il garde; de
+veiller, il veille.
+
+--Le dernier, continua le comte de Provence, me paraît le plus clair de
+tous. Il est du maître serrurier chargé de vérifier si toutes les portes
+sont fermées après la retraite battue. Cet homme, Votre Majesté le
+connaît, il certifie avoir vu entrer la reine avec un gentilhomme dans
+les bains d'Apollon.
+
+Le roi, pâle et étouffant son ressentiment, arracha le papier des mains
+du comte et le lut.
+
+Monsieur de Provence continua néanmoins pendant cette lecture:
+
+--Il est vrai que madame de La Motte était dehors, à une vingtaine de
+pas, et que la reine ne demeura qu'une heure environ dans cette salle.
+
+--Mais le nom du gentilhomme? s'écria le roi.
+
+--Sire, ce n'est pas dans le rapport qu'on le nomme, il faut pour cela
+que Sa Majesté prenne la peine de parcourir un dernier certificat que
+voici. Il est d'un garde forestier qui se tenait à l'affût derrière le
+mur d'enceinte, près des bains d'Apollon.
+
+--Daté du lendemain, fit le roi.
+
+--Oui, sire, et qui a vu la reine sortir du parc par la petite porte, et
+regarder au-dehors: elle tenait le bras de monsieur de Charny!
+
+--Monsieur de Charny!... s'écria le roi à demi fou de colère et de
+honte; bien... bien.... Attendez-moi ici, comte, nous allons enfin savoir
+la vérité.
+
+Et le roi s'élança hors de son cabinet.
+
+
+
+
+Chapitre LXXX
+
+Une dernière accusation
+
+
+Au moment où le roi avait quitté la chambre de la reine, celle-ci courut
+au boudoir où monsieur de Charny avait pu tout entendre.
+
+Elle en ouvrit la porte, et revint fermer elle-même celle de son
+appartement; puis, tombant sur un fauteuil, comme si elle eût été trop
+faible pour résister à de pareils chocs, elle attendit silencieusement
+ce que déciderait d'elle monsieur de Charny, son juge le plus
+redoutable.
+
+Mais elle n'attendit pas longtemps; le comte sortit du boudoir plus
+triste et plus pâle qu'il n'avait jamais été.
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Madame, répliqua-t-il, vous voyez que tout s'oppose à ce que nous
+soyons amis. Si ce n'est pas ma conviction qui vous blesse, ce sera le
+bruit public désormais; avec le scandale qui est fait aujourd'hui, plus
+de repos pour moi, plus de trêve pour vous. Les ennemis, plus acharnés
+après cette première blessure qui vous est faite, viendront fondre sur
+vous pour boire le sang comme font les mouches sur la gazelle blessée....
+
+--Vous cherchez bien longtemps, dit la reine avec mélancolie, une parole
+naturelle, et vous n'en trouvez pas.
+
+--Je crois n'avoir jamais donné lieu à Votre Majesté de suspecter ma
+franchise, répliqua Charny; si parfois elle a éclaté, c'est avec trop de
+dureté; je vous en demande pardon.
+
+--Alors, dit la reine fort émue, ce que je viens de faire, ce bruit,
+cette agression périlleuse contre un des plus grands seigneurs de ce
+royaume, mon hostilité déclarée avec l'Église, ma renommée exposée aux
+passions des parlements, tout cela ne vous suffit pas. Je ne parle point
+de la confiance à jamais ébranlée chez le roi; vous ne devez pas vous en
+préoccuper, n'est-ce pas?... Le roi! qu'est-ce cela... un époux!
+
+Et elle sourit avec une amertume si douloureuse, que les larmes
+jaillirent de ses yeux.
+
+--Oh! s'écria Charny, vous êtes la plus noble, la plus généreuse des
+femmes. Si je ne vous réponds pas sur-le-champ, comme mon coeur m'y
+contraint, c'est que je me sens inférieur à tout, et que je n'ose
+profaner ce coeur sublime en y demandant une place.
+
+--Monsieur de Charny, vous me croyez coupable.
+
+--Madame!...
+
+--Monsieur de Charny, vous avez ajouté foi aux paroles du cardinal.
+
+--Madame!...
+
+--Monsieur de Charny, je vous somme de me dire quelle impression a faite
+sur vous l'attitude de monsieur de Rohan.
+
+--Je dois le dire, madame, monsieur de Rohan n'a été ni un insensé,
+comme vous le lui avez reproché, ni un homme faible, comme on pourrait
+le croire; c'est un homme convaincu, c'est un homme qui vous aimait, qui
+vous aime, et qui en ce moment est la victime d'une erreur qui le
+conduira, lui, à la ruine, vous....
+
+--Moi?
+
+--Vous, madame, à un déshonneur inévitable.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Devant moi se lève un spectre menaçant, cette femme odieuse, madame de
+La Motte, disparue quand son témoignage peut tout nous rendre, repos,
+honneur, sécurité, pour l'avenir. Cette femme est le mauvais génie de
+votre personne, elle est le fléau de la royauté; cette femme que vous
+avez imprudemment admise à partager vos secrets, et peut-être, hélas!
+votre intimité....
+
+--Mes secrets, mon intimité, ah! monsieur, je vous en prie, s'écria la
+reine.
+
+--Madame, le cardinal vous a dit assez clairement et a assez clairement
+prouvé, que vous aviez avec lui concerté l'achat du collier.
+
+--Ah!... vous revenez sur cela, monsieur de Charny, dit la reine en
+rougissant.
+
+--Pardon, pardon, vous voyez bien que je suis un coeur moins généreux
+que vous, vous voyez bien que je suis indigne, moi, d'être appelé à
+connaître vos pensées. Je cherche à adoucir, j'irrite.
+
+--Tenez, monsieur, fit la reine revenue à une fierté mêlée de colère, ce
+que le roi croit, tout le monde peut le croire; je ne serai pas plus
+facile à mes amis qu'à mon époux. Il me paraît qu'un homme ne peut aimer
+à voir une femme quand il n'a pas d'estime pour cette femme. Je ne parle
+pas de vous, monsieur, interrompit-elle vivement; je ne suis pas une
+femme, moi! je suis une reine; vous n'êtes pas un homme, mais un juge
+pour moi.
+
+Charny s'inclina si bas, que la reine dut trouver suffisante la
+réparation et l'humilité de ce _sujet_ fidèle.
+
+--Je vous avais conseillé, dit-elle tout à coup, de demeurer en vos
+terres; c'était un sage dessein. Loin de la cour à laquelle répugnent
+vos habitudes, votre droiture, votre inexpérience, permettez-moi de le
+dire; loin, dis-je, de la cour, vous eussiez mieux apprécié les
+personnages qui jouent leur rôle sur ce théâtre. Il faut ménager
+l'illusion de l'optique, monsieur de Charny, il faut garder son rouge et
+ses hauts talons devant la foule. Reine trop prompte à la
+condescendance, j'ai négligé d'entretenir, chez ceux qui m'aimaient, le
+prestige éblouissant de la royauté. Ah! monsieur de Charny, l'auréole
+que dessine une couronne au front des reines les dispense de chasteté,
+de douceur, d'esprit, et les dispense surtout de coeur. On est reine,
+monsieur, on domine; à quoi sert de se faire aimer?
+
+--Je ne saurais vous dire, madame, répondit Charny fort ému, combien la
+sévérité de Sa Majesté me fait mal. J'ai pu oublier que vous étiez ma
+reine; mais, rendez-moi cette justice, je n'ai jamais oublié que vous
+fussiez la première des femmes dignes de mon respect et de....
+
+--N'achevez pas, je ne mendie point. Oui, je l'ai dit, une absence vous
+est nécessaire. Quelque chose me dit que votre nom finira par être
+prononcé dans tout ceci.
+
+--Madame, impossible!
+
+--Vous dites, impossible! Eh! réfléchissez donc au pouvoir de ceux qui
+depuis six mois jouent avec ma réputation, avec ma vie; ne disiez-vous
+pas que monsieur le cardinal est _convaincu_ qu'il agit en vue d'une
+_erreur_ dans laquelle on le plonge! Ceux qui opèrent des convictions
+pareilles, monsieur le comte, ceux qui causent des erreurs semblables,
+sont de force à vous prouver que vous êtes un déloyal sujet pour le roi,
+et pour moi un ami honteux. Ceux-là qui inventent si heureusement le
+faux découvrent bien facilement le vrai! Ne perdez pas de temps, le
+péril est grave; retirez-vous dans vos terres, fuyez le scandale qui va
+résulter du procès qu'on me fera: je ne veux pas que ma destinée vous
+entraîne, je ne veux pas que votre carrière se perde. Moi qui, Dieu
+merci! ai l'innocence et la force; mais qui n'ai pas une tache sur ma
+vie; moi qui suis résolue à ouvrir, s'il le faut, ma poitrine pour
+montrer à mes ennemis la pureté de mon coeur; moi je résisterai. Pour
+vous il y aurait la ruine, la diffamation, la prison peut-être;
+remportez cet argent si noblement offert, remportez l'assurance que pas
+un des mouvements généreux de votre âme ne m'a échappé; que pas un de
+vos doutes ne m'a blessée; que pas une de vos souffrances ne m'a laissée
+froide; partez, vous dis-je, et cherchez ailleurs ce que la reine de
+France ne peut plus vous donner: la foi, l'espérance, le bonheur. D'ici
+à ce que Paris sache l'arrestation du cardinal, à ce que le parlement
+soit convoqué, à ce que les témoignages se produisent, je compte une
+quinzaine de jours. Partez! votre oncle a deux vaisseaux prêts à
+Cherbourg et à Nantes, choisissez; mais éloignez-vous de moi. Je porte
+malheur; éloignez-vous de moi. Je ne tenais qu'à une chose en ce monde,
+et comme elle me manque, je me sens perdue.
+
+En disant ces mots, la reine se leva brusquement et sembla donner à
+Charny le congé qui termine les audiences.
+
+Il s'approcha d'elle aussi respectueusement, mais plus vite.
+
+--Votre Majesté, dit-il, d'une voix altérée, vient de me dicter mon
+devoir. Ce n'est pas dans mes terres, ce n'est pas hors de la France
+qu'est le danger, c'est à Versailles, où l'on vous soupçonne, c'est à
+Paris où l'on va vous juger. Il importe, madame, que tout soupçon
+s'efface, que tout arrêt soit une justification, et, comme vous ne
+sauriez avoir un témoin plus loyal, un soutien plus résolu, je reste.
+Ceux qui savent tant de choses, madame, les diront. Mais au moins
+aurons-nous eu le bonheur inestimable pour les gens de coeur de voir nos
+ennemis face à face. Qu'ils tremblent ceux-là devant la majesté d'une
+reine innocente, et devant le courage d'un homme meilleur qu'eux. Oui,
+je reste, madame, et croyez-le bien, Votre Majesté n'a pas besoin de me
+cacher plus longtemps sa pensée; ce que l'on sait bien, c'est que je ne
+fuis pas; ce qu'elle sait bien, c'est que je ne crains rien; ce qu'elle
+sait aussi, c'est que pour ne me plus voir jamais, il n'est pas besoin
+de m'envoyer en exil. Oh! madame! de loin, les coeurs s'entendent, de
+loin les aspirations sont plus ardentes que de près. Vous voulez que je
+parte, pour vous et non pour moi; ne craignez rien; à portée de vous
+secourir, de vous défendre, je ne serai plus à portée de vous offenser
+ou de vous nuire; vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, lorsque durant
+huit jours j'ai habité à cent toises de vous, épiant chacun de vos
+gestes, comptant vos pas, vivant de votre vie?... Eh bien! il en sera de
+même cette fois, car je ne puis exécuter votre volonté, je ne puis
+partir! D'ailleurs, que vous importe!... Est-ce que vous songerez à moi?
+
+Elle fit un mouvement qui l'éloigna du jeune homme.
+
+--Comme il vous plaira, dit-elle, mais... vous m'avez compris, il ne
+faut pas que vous vous trompiez jamais à mes paroles; je ne suis pas une
+coquette, monsieur de Charny; dire ce qu'elle pense, penser ce qu'elle
+dit, voilà le privilège d'une véritable reine: je suis ainsi. Un jour,
+monsieur, je vous ai choisi parmi tous. Je ne sais quoi entraînait mon
+coeur de votre côté. J'avais soif d'une amitié forte et pure; je vous
+l'ai bien laissé voir, n'est-ce pas? Ce n'est plus de même aujourd'hui,
+je ne pense plus ce que je pensais. Votre âme n'est plus soeur de la
+mienne. Je vous le dis aussi franchement: épargnons-nous l'un l'autre.
+
+--C'est bien, madame, interrompit Charny, je n'ai jamais cru que vous
+m'eussiez choisi, je n'ai jamais cru.... Ah! madame, je ne résiste pas à
+l'idée de vous perdre. Madame, je suis ivre de jalousie et de terreur.
+Madame, je ne souffrirai pas que vous m'ôtiez votre coeur; il est à moi,
+vous me l'avez donné, nul ne me le prendra qu'avec ma vie. Soyez femme,
+soyez bonne, n'abusez pas de ma faiblesse, car vous m'avez reproché mes
+doutes tout à l'heure, et vous m'écrasez des vôtres en ce moment.
+
+--Coeur d'enfant, coeur de femme, dit-elle.... Vous voulez que je compte
+sur vous!... Les beaux défenseurs que nous sommes l'un pour l'autre!
+Faible! oh! oui, vous l'êtes, et moi, hélas! je ne suis pas plus forte
+que vous!
+
+--Je ne vous aimerais pas, murmurait-il, si vous étiez autre que vous
+n'êtes.
+
+--Quoi, dit-elle avec un accent vif et passionné, cette reine maudite,
+cette reine perdue, cette femme qu'un parlement va juger, que l'opinion
+va condamner, qu'un mari, son roi, va chasser peut-être, cette femme
+trouve un coeur qui l'aime!
+
+--Un serviteur qui la vénère et qui lui offre tout le sang de son coeur
+en échange d'une larme qu'elle versait tout à l'heure.
+
+--Cette femme, s'écria la reine, est bénie, elle est fière, elle est la
+première des femmes, la plus heureuse de toutes. Cette femme est trop
+heureuse, monsieur de Charny; je ne sais pas comment cette femme a pu se
+plaindre, pardonnez-lui!
+
+Charny tomba aux pieds de Marie-Antoinette et les baisa, dans un
+transport d'amour religieux.
+
+En ce moment, la porte du corridor secret s'ouvrit, et le roi s'arrêta,
+tremblant et comme foudroyé sur le seuil.
+
+Il venait de surprendre l'homme qu'accusait monsieur de Provence aux
+pieds de Marie-Antoinette.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXI
+
+La demande en mariage
+
+
+La reine et Charny échangèrent un coup d'oeil si plein d'effroi, que
+leur plus cruel ennemi eût eu pitié d'eux en ce moment.
+
+Charny se releva lentement, et salua le roi avec un profond respect.
+
+On voyait le coeur de Louis XVI battre violemment sous la dentelle de
+son jabot.
+
+--Ah! dit-il d'une voix sourde... monsieur de Charny!
+
+Le comte ne répondit que par un nouveau salut.
+
+La reine sentit qu'elle ne pouvait parler, et qu'elle était perdue.
+
+Le roi continuant:
+
+--Monsieur de Charny, fit-il avec une mesure incroyable, c'est peu
+honorable pour un gentilhomme d'être pris en flagrant délit de vol.
+
+--De vol! murmura Charny.
+
+--De vol! répéta la reine, qui croyait encore entendre siffler à ses
+oreilles ces horribles accusations touchant le collier, et qui supposa
+que le comte en allait être souillé comme elle.
+
+--Oui, poursuivit le roi, s'agenouiller devant la femme d'un autre,
+c'est un vol; et, quand cette femme est une reine, monsieur, on appelle
+ce crime lèse-majesté. Je vous ferai dire cela, monsieur de Charny, par
+mon garde des Sceaux.
+
+Le comte allait parler; il allait protester de son innocence, lorsque la
+reine, impatiente dans sa générosité, ne voulut pas souffrir qu'on
+accusât d'indignité l'homme qu'elle aimait; elle lui vint en aide.
+
+--Sire, dit-elle vivement, vous êtes, à ce qu'il me paraît, dans une
+voie de mauvais soupçons et de suppositions défavorables; ces soupçons,
+ces préventions tombent à faux, je vous en avertis. Je vois que le
+respect enchaîne la langue du comte; mais moi, qui connais le fond de
+son coeur, je ne le laisserai pas accuser sans le défendre.
+
+Elle s'arrêta là, épuisée par son émotion, effrayée du mensonge qu'elle
+allait être forcée de trouver, éperdue enfin parce qu'elle ne le
+trouvait pas.
+
+Mais cette hésitation, qui lui paraissait odieuse à elle, fier esprit de
+reine, c'était tout simplement le salut de la femme. En ces horribles
+rencontres, où souvent se jouent l'honneur, la vie de celle qu'on a
+surprise, une minute gagnée suffit pour sauver, comme une seconde perdue
+avait suffi pour perdre.
+
+La reine, uniquement par instinct, avait saisi l'occasion du délai; elle
+avait arrêté court le soupçon du roi; elle avait égaré son esprit, elle
+avait raffermi celui du comte. Ces minutes décisives ont des ailes
+rapides sur lesquelles est emportée si loin la conviction d'un jaloux,
+qu'elle ne se retrouve presque jamais, si le démon protecteur des
+envieux d'amour ne la ramène sur les siennes.
+
+--Me direz-vous, par hasard, répondit Louis XVI, tombant du rôle de roi
+au rôle de mari inquiet, que je n'ai pas vu monsieur de Charny
+agenouillé, là, devant vous, madame? Or, pour s'agenouiller sans être
+relevé, il faut....
+
+--Il faut, monsieur, dit sévèrement la reine, qu'un sujet de la reine de
+France ait une grâce à lui demander.... C'est là, je crois, un cas assez
+fréquent à la cour.
+
+--Une grâce à vous demander! s'écria le roi.
+
+--Et une grâce que je ne pouvais accorder, poursuivit la reine. Sans
+quoi, monsieur de Charny n'eût pas insisté, je vous jure, et je l'eusse
+relevé bien vite avec la joie d'accorder selon ses désirs à un
+gentilhomme dont je fais une estime particulière.
+
+Charny respira. L'oeil du roi était devenu indécis, son front se
+désarmait peu à peu de l'insolite menace que leur surprise y avait fait
+monter.
+
+Pendant ce temps, Marie-Antoinette cherchait avec la rage d'être obligée
+de mentir, avec la douleur de ne rien trouver qui fût vraisemblable.
+
+Elle avait cru, en s'avouant impuissante à accorder au comte la grâce
+qu'il sollicitait, enchaîner la curiosité du roi. Elle avait espéré que
+l'interrogatoire en resterait là. Elle se trompait: toute autre femme
+eût été plus habile en témoignant moins de raideur; mais pour elle
+c'était un affreux supplice de mentir devant l'homme qu'elle aimait. Se
+montrer sous ce jour misérable et faux de la supercherie des comédies,
+c'était clore toutes ces faussetés, toutes ces ruses, tous ces manèges
+de l'intrigue du parc par un dénouement conséquent à leur infamie;
+c'était presque s'en montrer coupable: c'était pire que la mort.
+
+Elle hésita encore. Elle eût donné sa vie pour que Charny trouvât le
+mensonge; mais lui, le loyal gentilhomme, il ne le pouvait, il n'y
+pensait même pas. Il craignait trop, dans sa délicatesse, de paraître
+même disposé à défendre l'honneur de la reine.
+
+Ce que nous écrivons ici en beaucoup de lignes, en trop de lignes
+peut-être, bien que la situation soit féconde, une demi-minute suffit
+aux trois acteurs pour le ressentir et l'exprimer.
+
+Marie-Antoinette attendait, suspendue aux lèvres du roi, la question qui
+enfin éclata.
+
+--Voyons, madame, dites-moi quelle est cette grâce qui, vainement
+sollicitée par monsieur de Charny, l'a conduit à s'agenouiller devant
+vous?
+
+Et, comme pour adoucir la dureté de cette question soupçonneuse, le roi
+ajouta:
+
+--Je serai peut-être plus heureux que vous, madame, et monsieur de
+Charny n'aura pas besoin de s'agenouiller devant moi.
+
+--Sire, je vous ai dit que monsieur de Charny demandait une chose
+impossible.
+
+--Laquelle au moins?
+
+«Que peut-on demander à genoux... se disait la reine; que peut-on
+implorer de moi qu'il soit impossible d'accorder?... Voyons! voyons!»
+
+--J'attends, dit le roi.
+
+--Sire, c'est que... la demande de monsieur de Charny est un secret de
+famille.
+
+--Il n'y a pas de secret pour le roi; maître dans son royaume, et père
+de famille intéressé à l'honneur, à la sûreté de tous ses sujets, qui
+sont ses enfants; même, ajouta Louis XVI avec une dignité redoutable,
+même quand ces enfants dénaturés attaquent l'honneur et la sûreté de
+leur père.
+
+La reine bondit sous cette dernière menace du danger.
+
+--Monsieur de Charny, s'écria-t-elle, l'esprit troublé, la main
+tremblante, monsieur de Charny voulait obtenir de moi....
+
+--Quoi donc, madame?
+
+--Une permission pour se marier.
+
+--Vraiment! s'écria le roi rassuré tout d'abord.
+
+Puis, replongé dans sa jalouse inquiétude....
+
+--Eh bien! mais, dit-il, sans remarquer combien la pauvre femme
+souffrait d'avoir prononcé ces mots, combien Charny était pâle de la
+souffrance de la reine; eh bien! en quoi est-il donc impossible de
+marier monsieur de Charny? Est-ce qu'il n'est pas d'une bonne noblesse?
+Est-ce qu'il n'a pas une belle fortune? Est-ce qu'il n'est pas brave et
+beau? En vérité, mais pour ne pas lui donner accès dans une famille, ou
+pour le refuser si l'on est femme, il faut être princesse du sang ou
+mariée; je ne vois que ces deux raisons qui constituent l'impossibilité.
+Ainsi, madame, dites-moi le nom de cette femme que voudrait épouser
+monsieur de Charny, et, si elle n'est ni dans l'un ni dans l'autre cas,
+je vous réponds que je lèverai la difficulté... pour vous plaire.
+
+La reine, amenée par le péril toujours croissant, entraînée par la
+conséquence même du premier mensonge, reprit avec force:
+
+--Non, monsieur, non; il est des difficultés que vous ne pouvez pas
+vaincre. Celle qui nous occupe est de ce genre.
+
+--Raison de plus pour que je sache quelle chose est impossible au roi,
+interrompit Louis XVI avec une sourde colère.
+
+Charny regarda la reine, elle semblait près de chanceler. Il eût fait un
+pas vers elle; le roi l'arrêta par son immobilité. De quel droit, lui,
+qui n'était rien pour cette femme, eût-il offert sa main ou son appui à
+celle que son roi et son époux abandonnait.
+
+«Quelle est donc, se demandait-elle, la puissance contre laquelle le roi
+n'ait pas d'action? Encore cette idée, encore ce secours, mon Dieu!»
+
+Tout à coup une lueur traversa son esprit.
+
+--Ah! Dieu lui-même m'envoie ce secours, murmura-t-elle. Celles qui
+appartiennent à Dieu ne lui peuvent être prises, même par le roi.
+
+Alors, relevant la tête:
+
+--Monsieur, dit-elle enfin au roi, celle que monsieur de Charny voudrait
+épouser est dans un couvent.
+
+--Ah! s'écria le roi, voilà une raison; en effet, il est bien difficile
+d'enlever à Dieu son bien pour le donner aux hommes. Mais cela est
+étrange, que monsieur de Charny ait conçu de si subites amours: jamais
+nul ne m'en a parlé, jamais son oncle même, qui peut tout obtenir de
+moi. Quelle est cette femme que vous aimez, monsieur de Charny?
+dites-le-moi, je vous prie.
+
+La reine sentit une poignante douleur. Elle allait entendre un nom
+sortir de la bouche d'Olivier; elle allait subir la torture de ce
+mensonge. Et qui sait si Charny n'allait pas révéler, soit un nom jadis
+aimé, souvenir encore saignant du passé, soit un nom, gerbe d'amour,
+espérance vague de l'avenir. Pour ne pas recevoir ce coup terrible,
+Marie-Antoinette prit l'avance; elle s'écria tout à coup:
+
+--Mais, sire, vous connaissez celle que monsieur de Charny demande en
+mariage, c'est... mademoiselle Andrée de Taverney.
+
+Charny poussa un cri et cacha son visage dans ses deux mains.
+
+La reine s'appuya la main sur le coeur, et alla tomber presque évanouie
+sur son fauteuil.
+
+--Mademoiselle de Taverney! répéta le roi, mademoiselle de Taverney, qui
+s'est retirée à Saint-Denis?
+
+--Oui, sire, articula faiblement la reine.
+
+--Mais elle n'a pas fait de voeux, que je sache?
+
+--Mais elle doit en faire.
+
+--Nous y mettrons une condition, dit le roi. Cependant, ajouta-t-il avec
+un dernier levain de défiance, pourquoi ferait-elle ses voeux?
+
+--Elle est pauvre, dit Marie-Antoinette; vous n'avez enrichi que son
+père, ajouta-t-elle durement.
+
+--C'est là un tort que je réparerai, madame; monsieur de Charny
+l'aime....
+
+La reine frémit et lança au jeune homme un regard avide, comme pour le
+supplier de nier.
+
+Charny regarda fixement Marie-Antoinette, et ne répondit pas.
+
+--Bien! dit le roi, qui prit ce silence pour un respectueux assentiment;
+et sans doute mademoiselle de Taverney aime monsieur de Charny? Je
+doterai mademoiselle de Taverney, je lui donnerai les cinq cent mille
+livres que je dus refuser l'autre jour, pour vous, à monsieur de
+Calonne. Remerciez la reine, monsieur de Charny, de ce qu'elle a bien
+voulu me raconter cette affaire, et assurer le bonheur de votre vie.
+
+Charny fit un pas en avant et s'inclina comme une pâle statue à qui
+Dieu, par un miracle, aurait un moment donné la vie.
+
+--Oh! cela vaut la peine que vous vous agenouilliez encore une fois, dit
+le roi avec cette légère nuance de raillerie vulgaire qui tempérait trop
+souvent en lui la noblesse traditionnelle de ses ancêtres.
+
+La reine tressaillit, et tendit, par un mouvement spontané, ses deux
+mains au jeune homme. Il se mit à genoux devant elle, et déposa sur ses
+belles mains glacées un baiser dans lequel il suppliait Dieu de lui
+laisser exhaler son âme.
+
+--Allons, dit le roi, laissons maintenant à madame le soin de vos
+affaires; venez, monsieur, venez.
+
+Et il passa devant très vite, de sorte que Charny put se retourner sur
+le seuil, et voir l'ineffable douleur de cet adieu éternel que lui
+envoyaient les yeux de la reine.
+
+La porte se referma entre eux, barrière désormais infranchissable pour
+d'innocentes amours.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXII
+
+Saint-Denis
+
+
+La reine resta seule et désespérée. Tant de coups la frappaient à la
+fois, qu'elle ne savait plus de quel côté venait la plus vive douleur.
+
+Après être demeurée une heure dans cet état de doute et d'abattement,
+elle se dit qu'il était temps de chercher une issue. Le danger
+grossissait. Le roi, fier d'une victoire remportée sur les apparences,
+se hâterait d'en répandre le bruit. Il pouvait arriver que ce bruit fût
+accueilli de telle sorte au-dehors, que tout le bénéfice de la fraude
+commise se trouvât perdu.
+
+Cette fraude, hélas! comme la reine se la reprochait, comme elle eût
+voulu reprendre cette parole envolée, comme elle eût voulu ôter, même à
+Andrée, le bonheur chimérique que peut-être elle allait refuser!
+
+En effet, ici surgissait une autre difficulté. Le nom d'Andrée avait
+tout sauvé devant le roi. Mais qui pouvait répondre de cet esprit
+capricieux, indépendant, volontaire, qu'on appelait mademoiselle de
+Taverney? Qui pouvait compter que cette fière personne aliénerait sa
+liberté, son avenir, au profit d'une reine que peu de jours avant elle
+avait quittée en ennemie.
+
+Alors qu'arrivait-il? Andrée refusait, et c'était vraisemblable; tout
+l'échafaudage mensonger croulait. La reine devenait une intrigante de
+médiocre esprit, Charny un plat sigisbée, un diseur de mensonges, et la
+calomnie changée en accusation prenait les proportions d'un adultère
+incontestable.
+
+Marie-Antoinette sentit sa raison s'égarer à ces réflexions; elle
+faillit céder à leur possibilité; elle plongea sa tête brûlante dans ses
+mains, et attendit.
+
+À qui se fier? Qui donc était l'amie de la reine? madame de Lamballe?
+Oh! la pure raison, la froide et inflexible raison! Pourquoi tenter
+cette virginale imagination, que d'ailleurs ne voudraient pas comprendre
+les dames d'honneur, serviles adulatrices de la prospérité, tremblantes
+au souffle de la disgrâce, disposées peut-être à donner une leçon à leur
+reine quand elle aurait besoin d'un secours?
+
+Il ne restait rien que mademoiselle de Taverney elle-même. C'était un
+coeur de diamant dont les arêtes pouvaient couper le verre, mais dont la
+solidité invincible, dont la pureté profonde pouvaient seules
+sympathiser avec les grandes douleurs d'une reine.
+
+Marie-Antoinette irait donc trouver Andrée. Elle lui exposerait son
+malheur, elle la supplierait de s'immoler. Sans doute Andrée refuserait,
+parce qu'elle n'était pas de celles qui se laissent imposer; mais peu à
+peu, adoucie par ses prières, elle consentirait. Qui sait d'ailleurs
+alors si l'on n'obtiendrait pas un délai; si le premier feu étant passé,
+le roi, apaisé par le consentement apparent des deux fiancés, ne
+finirait point par oublier.... Alors, un voyage arrangerait tout. Andrée,
+Charny, s'éloignant pour quelque temps, jusqu'à ce que l'hydre de la
+calomnie n'eût plus faim, pourraient laisser dire qu'ils s'étaient rendu
+leur parole à l'amiable, et nul ne devinerait alors que ce projet de
+mariage était un jeu.
+
+Ainsi, la liberté de mademoiselle de Taverney n'aurait pas été
+compromise; celle de Charny ne s'aliénerait pas davantage. Il n'y aurait
+plus pour la reine cet affreux remords d'avoir sacrifié deux existences
+à l'égoïsme de son honneur; mais pourtant cet honneur, qui comprenait
+celui de son mari, celui de ses enfants, ne serait pas entamé. Elle le
+transmettrait sans tache à la future reine de France.
+
+Telles étaient ses réflexions.
+
+C'est ainsi qu'elle croyait avoir tout concilié d'avance, convenance et
+intérêts privés. Il fallait bien raisonner avec cette fermeté de
+logique, en présence d'un aussi horrible danger. Il fallait bien s'armer
+de toutes pièces contre un adversaire aussi difficile à combattre que
+mademoiselle de Taverney, quand elle écoutait son orgueil et non son
+coeur.
+
+Lorsqu'elle fut préparée, Marie-Antoinette se décida au départ. Elle eût
+bien voulu prévenir Charny de ne faire aucune fausse démarche, mais elle
+en fut empêchée par l'idée que des espions la guettaient sans doute; que
+tout de sa part serait mal interprété en un pareil moment; et elle avait
+assez expérimenté le sens droit, le dévouement et la résolution
+d'Olivier, pour être convaincue qu'il ratifierait tout ce qu'elle
+jugerait à propos de faire.
+
+Trois heures arrivèrent; le dîner en grande cérémonie, les
+présentations, les visites. La reine reçut tout le monde avec un visage
+serein et une affabilité qui n'ôtait rien à son orgueil bien connu. Elle
+affecta même avec ceux qu'elle jugeait être ses ennemis de montrer une
+fermeté qui convient peu d'ordinaire aux coupables.
+
+Jamais l'affluence n'avait été aussi grande à la cour; jamais la
+curiosité n'avait aussi profondément fouillé les traits d'une reine en
+péril. Marie-Antoinette fit face à tout, terrassa ses ennemis, enivra
+ses amis; changea les indifférents en zélés, les zélés en enthousiastes;
+et parut si belle et si grande que le roi lui en adressa publiquement
+ses félicitations.
+
+Puis, tout bien terminé, déposant ses sourires de commande, rendue à ses
+souvenirs, c'est-à-dire à ses douleurs, seule, bien seule au monde, elle
+changea de toilette, prit un chapeau gris à rubans et à fleurs bleues,
+une robe de soie gris muraille, monta dans son carrosse, et, sans
+gardes, avec une seule dame, elle se fit conduire à Saint-Denis.
+
+C'était l'heure à laquelle les religieuses, rentrées dans leurs
+cellules, passaient du bruit modeste du réfectoire au silence des
+méditations qui précèdent la prière du coucher.
+
+La reine fit appeler au parloir mademoiselle Andrée de Taverney.
+
+Celle-ci, agenouillée, ensevelie dans son peignoir de laine blanche,
+regardait par sa fenêtre la lune se levant derrière les grands tilleuls,
+et, dans cette poésie de la nuit qui commence, elle trouvait le thème de
+toutes les prières ferventes, passionnées, qu'elle envoyait à Dieu pour
+soulager son âme.
+
+Elle buvait à longs traits la douleur irrémédiable de l'absence
+volontaire. Ce supplice n'est connu que des âmes fortes; il est à la
+fois une torture et un plaisir. Il ressemble, pour les angoisses, à
+toutes les douleurs vulgaires. Il aboutit à une volupté que seuls
+peuvent sentir ceux qui savent immoler le bonheur à l'orgueil.
+
+Andrée avait d'elle-même quitté la cour, d'elle-même elle avait rompu
+avec tout ce qui pouvait entretenir son amour. Orgueilleuse comme
+Cléopâtre, elle n'avait pu même supporter l'idée que monsieur de Charny
+eût pensé à une autre femme, cette femme fût-elle la reine.
+
+Aucune preuve pour elle de cet amour brûlant pour une autre. Certes, la
+jalouse Andrée eût tiré de cette preuve toute la conviction qui peut
+faire saigner un coeur. Mais n'avait-elle pas vu Charny passer
+indifféremment auprès d'elle? N'avait-elle pas soupçonné la reine de
+garder, innocemment sans doute, mais de garder les hommages et la
+préférence de Charny?
+
+À quoi bon, dès lors, demeurer à Versailles? Pour mendier des
+compliments? Pour glaner des sourires? Pour obtenir de temps en temps le
+pis-aller d'un bras offert, d'une main touchée, quand dans les
+promenades la reine lui prêterait les politesses de Charny, faute de
+pouvoir les recueillir en ce moment pour elle?
+
+Non, pas de lâche faiblesse, pas de transaction pour cette âme stoïque.
+La vie avec l'amour et la préférence, le cloître avec l'amour et
+l'orgueil blessé.
+
+«Jamais! jamais! se répétait la fière Andrée; celui que j'aime dans
+l'ombre, celui qui n'est pour moi qu'un nuage, un portrait, un souvenir,
+celui-là jamais ne m'offense, toujours il me sourit, il ne sourit qu'à
+moi!»
+
+Voilà pourquoi elle avait passé tant de nuits douloureuses, mais libres;
+voilà pourquoi, heureuse de pleurer quand elle se trouvait faible, de
+maudire quand elle s'exaltait, Andrée préférait l'absence volontaire qui
+lui faisait l'intégrité de son amour et de sa dignité, à la faculté de
+revoir un homme qu'elle haïssait pour être contrainte de l'aimer.
+
+Et, du reste, ces muettes contemplations de l'amour pur, ces extases
+divines du rêve solitaire, c'était bien plus la vie pour la sauvage
+Andrée que les fêtes lumineuses à Versailles, et la nécessité de se
+courber devant des rivales, et la crainte de laisser au grand jour
+échapper le secret enfermé dans son coeur.
+
+Nous avons dit que le soir de la Saint-Louis, la reine vint chercher
+Andrée à Saint-Denis, et qu'elle la trouva rêveuse dans sa cellule.
+
+On vint dire, en effet, à Andrée, que la reine venait d'arriver, que le
+chapitre la recevait au grand parloir, et que Sa Majesté, après les
+premiers compliments, avait demandé si l'on pouvait parler à
+mademoiselle de Taverney.
+
+Chose étrange! il n'en fallut pas plus à Andrée, coeur amolli par
+l'amour, pour bondir au-devant de ce parfum qui lui revenait de
+Versailles, parfum maudit la veille encore, et plus précieux à mesure
+qu'il s'éloignait davantage, précieux comme tout ce qui s'évapore, comme
+tout ce qui s'oublie, précieux comme l'amour!
+
+--La reine! murmura Andrée! la reine à Saint-Denis! la reine qui
+m'appelle!
+
+--Vite, hâtez-vous, lui répondit-on.
+
+Elle se hâta, en effet: elle jeta sur ses épaules la longue mante des
+religieuses, ceignit la ceinture de laine sur sa robe flottante, et,
+sans donner un regard à son petit miroir, elle suivit la tourière qui
+l'était venue chercher.
+
+Mais à peine eut-elle fait cent pas, qu'elle se sentit humiliée d'avoir
+ressenti tant de joie.
+
+«Pourquoi, dit-elle, mon coeur a-t-il tressailli? En quoi cela
+touche-t-il Andrée de Taverney, que la reine de France visite le
+monastère de Saint-Denis? Est-ce de l'orgueil que je ressens? La reine
+n'est pas ici pour moi. Est-ce du bonheur? je n'aime plus la reine.
+
+«Allons! du calme, mauvaise religieuse, qui n'appartient ni à Dieu ni au
+monde; tâche, du moins, de t'appartenir à toi-même.»
+
+Andrée se gourmandait ainsi en descendant le grand degré, et, maîtresse
+de sa volonté, elle éteignit sur ses joues la rougeur fugitive de la
+précipitation, tempéra la rapidité de ses mouvements. Mais, pour en
+arriver là, elle mit plus de temps à achever les six dernières marches,
+qu'elle n'en aurait mis à franchir les trente premières.
+
+Lorsqu'elle arriva derrière le choeur, au parloir de cérémonie, dans
+lequel l'éclat des lustres et des cires grandissait sous les mains
+pressées de quelques soeurs converses, Andrée était froide et pâle.
+
+Quand elle entendit son nom prononcé par la tourière qui la ramenait,
+quand elle aperçut Marie-Antoinette assise sur le fauteuil abbatial,
+tandis qu'à ses côtés s'inclinaient et s'empressaient les plus nobles
+fronts du chapitre, Andrée fut prise de palpitations, qui suspendirent
+sa marche pendant plusieurs secondes.
+
+--Ah! venez donc enfin, que je vous parle, mademoiselle, dit la reine en
+souriant à demi.
+
+Andrée s'approcha et courba la tête.
+
+--Vous permettez, madame, dit la reine en se tournant vers la
+supérieure.
+
+Celle-ci répondit par une révérence et quitta le parloir, suivie de
+toutes ses religieuses.
+
+La reine demeura seule assise avec Andrée, dont le coeur battait si fort
+qu'on eût pu l'entendre sans le bruit plus lent du balancier de la
+vieille horloge.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXIII
+
+Un coeur mort
+
+
+La reine commença l'entretien; c'était dans l'ordre.
+
+--Vous voilà donc, mademoiselle, dit-elle avec un fin sourire; vous me
+faites une impression singulière, savez-vous, en religieuse.
+
+Andrée ne répondit rien.
+
+--Voir une ancienne compagne, poursuivit la reine, déjà perdue pour le
+monde où nous autres nous vivons encore, c'est comme un sévère conseil
+que nous donne la tombe. Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis,
+mademoiselle?
+
+--Madame, répliqua Andrée, qui donc se permettrait de donner des
+conseils à Votre Majesté? La mort elle-même n'avertira la reine que le
+jour où elle la prendra. En effet, comment ferait-elle autrement?
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, madame, une reine est destinée, par la nature de son
+élévation, à ne souffrir en ce monde que les inévitables nécessités.
+Tout ce qui peut améliorer sa vie, elle l'a; tout ce qui peut, chez
+autrui, l'aider à embellir sa carrière, une reine le prend à autrui.
+
+La reine fit un mouvement de surprise.
+
+--Et c'est un droit, se hâta de dire Andrée. Autrui pour une reine,
+c'est une collection de sujets dont les biens, l'honneur et la vie
+appartiennent à des souverains. Vie, honneur et biens, moraux ou
+matériels, sont donc la propriété des reines.
+
+--Voilà des doctrines qui m'étonnent, dit lentement Marie-Antoinette.
+Vous faites d'une souveraine, en ce pays, je ne sais quelle ogresse de
+contes qui engloutit la fortune et le bonheur des simples citoyens.
+Est-ce que je suis cette femme-là, Andrée? Est-ce que sérieusement vous
+avez eu à vous plaindre de moi quand vous étiez à la cour?
+
+--Votre Majesté a eu la bonté de me faire cette question quand je la
+quittai, répliqua Andrée; je répondis, comme aujourd'hui: Non, madame.
+
+--Mais souvent, reprit la reine, un grief nous blesse qui ne nous est
+pas personnel. Ai-je nui à quelqu'un des vôtres, et par conséquent
+mérité les paroles dures que vous venez de m'adresser? Andrée, la
+retraite que vous vous êtes choisie est un asile contre toutes les
+mauvaises passions du monde. Dieu nous y apprend la douceur, la
+modération, l'oubli des injures, vertus dont lui-même est le plus pur
+modèle. Dois-je trouver, en venant voir ici une soeur en Jésus-Christ,
+dois-je trouver un front sévère et des paroles de fiel? Dois-je, moi qui
+accours en amie, rencontrer les reproches ou l'animosité voilée d'une
+ennemie irréconciliable?
+
+Andrée leva les yeux, stupéfaite de cette placidité, à laquelle
+Marie-Antoinette n'avait pas accoutumé ses serviteurs. Elle était
+hautaine et rude aux résistances.
+
+Entendre sans s'irriter les paroles qu'Andrée avait prononcées, c'était
+un effort de patience et d'amitié qui toucha sensiblement la solitaire
+farouche.
+
+--Sa Majesté sait bien, dit-elle plus bas, que les Taverney ne peuvent
+être ses ennemis.
+
+--Je comprends, répliqua la reine; vous ne me pardonnez pas d'avoir été
+froide pour votre frère, et lui-même m'accuse peut-être de légèreté, de
+caprice même?
+
+--Mon frère est un trop respectable sujet pour accuser la reine, dit
+Andrée, en s'efforçant de garder sa raideur.
+
+La reine vit bien qu'elle se rendrait suspecte en augmentant la dose de
+miel destinée à apprivoiser le cerbère. Elle s'arrêta au milieu de ses
+avances.
+
+--Toujours est-il, dit-elle, qu'en venant à Saint-Denis parler à
+Madame[4], j'ai voulu vous voir et vous assurer que de près comme de
+loin, je suis votre amie.
+
+ [Note 4: Louise-Marie de France, fille de Louis XV (voir _Joseph
+ Balsamo_, ch. XXVII).]
+
+Andrée sentit cette nuance; elle craignit d'avoir à son tour offensé qui
+la caressait; elle craignit bien plus encore d'avoir révélé sa plaie
+douloureuse à l'oeil toujours clairvoyant d'une femme.
+
+--Votre Majesté me comble d'honneur et de joie, dit-elle tristement.
+
+--Ne parlez pas ainsi, Andrée, répliqua la reine en lui serrant la main;
+vous me déchirez le coeur. Quoi! il ne sera pas dit qu'une misérable
+reine puisse avoir une amie, puisse disposer d'une âme, puisse reposer
+avec confiance ses yeux sur des yeux charmants comme les vôtres, sans
+soupçonner au fond de ces yeux l'intérêt ou le ressentiment! Oui, oui,
+Andrée, portez-leur envie, à ces reines, à ces maîtresses des biens, de
+l'honneur et de la vie de tous. Oh oui! elles sont reines; oh oui! elles
+possèdent l'or et le sang de leurs peuples; mais le coeur! jamais!
+jamais! Elles ne peuvent le prendre, et il faut qu'on le leur donne.
+
+--Je vous assure, madame, dit Andrée ébranlée par cette chaleureuse
+allocution, que j'ai aimé Votre Majesté autant que j'aimerai jamais en
+ce monde.
+
+Et en disant ces mots, elle rougit et baissa la tête.
+
+--Vous... m'avez... aimée! s'écria la reine, prenant au bond ces
+paroles, vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Oh! madame!
+
+--Je ne vous demande rien, Andrée.... Maudit soit le cloître qui éteint
+si vite le souvenir en de certains coeurs.
+
+--N'accusez pas mon coeur, dit vivement Andrée, il est mort.
+
+--Votre coeur est mort! Vous, Andrée, jeune, belle, vous dites que votre
+coeur est mort! Ah! ne jouez donc pas avec ces mots funèbres. Le coeur
+n'est pas mort chez qui conserve ce sourire, cette beauté; ne dites pas
+cela, Andrée.
+
+--Je vous le répète, madame, rien à la cour, rien au monde n'est plus
+pour moi. Ici, je vis comme l'herbe et la plante; j'ai des joies que je
+comprends seule; voilà pourquoi tout à l'heure, en vous retrouvant,
+splendide et souveraine, je n'ai pas compris de suite, moi, la timide et
+obscure religieuse; mes yeux se sont fermés éblouis par votre éclat; je
+vous supplie de me pardonner: ce n'est pas un crime bien grand que cet
+oubli des glorieuses vanités du monde; mon confesseur m'en félicite
+chaque jour, madame; ne soyez pas, je vous en supplie, plus sévère que
+lui.
+
+--Quoi! vous vous plaisez au couvent? dit la reine.
+
+--J'embrasse avec bonheur la vie solitaire.
+
+--Rien ne reste plus là qui vous recommande les joies du monde?
+
+--Rien.
+
+«Mon Dieu! pensa la reine inquiète, est-ce que j'échouerais?»
+
+Et un frisson mortel parcourut ses veines.
+
+«Essayons de la tenter, se dit-elle; si ce moyen échoue, j'aurai recours
+aux prières. Oh! la prier pour cela, la prier pour accepter monsieur de
+Charny; bonté du ciel! faut-il être assez malheureuse!»
+
+--Andrée, reprit Marie-Antoinette en dominant son émotion, vous venez
+d'exprimer votre satisfaction en des termes qui m'ôtent l'espoir que
+j'avais conçu.
+
+--Quel espoir, madame?
+
+--N'en parlons pas, si vous êtes décidée comme vous venez de le
+paraître.... Hélas! c'était pour moi une ombre de plaisir, elle a fui!
+Tout n'est-il pas une ombre pour moi! N'y pensons plus.
+
+--Mais enfin, madame, par cela même que vous devez tirer de là une
+satisfaction, expliquez-moi....
+
+--À quoi bon. Vous vous êtes retirée du monde, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Bien volontiers?
+
+--Oh! de toute ma volonté.
+
+--Et vous vous applaudissez de ce que vous avez fait?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Vous voyez bien qu'il est superflu de me faire parler. Dieu m'est
+témoin cependant que j'ai cru un moment vous rendre heureuse.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, ingrate qui m'accusiez. Mais aujourd'hui vous avez entrevu
+d'autres joies, vous savez mieux que moi vos goûts et votre vocation. Je
+renonce....
+
+--Enfin, madame, faites-moi l'honneur de me donner un détail.
+
+--Oh! c'est bien simple, je voulais vous ramener à la cour.
+
+--Oh! s'écria Andrée avec un sourire plein d'amertume, moi revenir à la
+cour?... mon Dieu!... Non! non! madame, jamais!... bien qu'il m'en coûte
+de désobéir à Votre Majesté.
+
+La reine frissonna. Son coeur s'emplit d'une douleur inexprimable. Elle
+échouait, puissant navire, sur un atome de granit.
+
+--Vous refusez? murmura-t-elle.
+
+Et pour cacher son trouble, elle enferma son visage dans ses mains.
+
+Andrée, la croyant accablée, vint à elle et s'agenouilla, comme pour
+adoucir par son respect la blessure qu'elle venait de faire à l'amitié
+ou à l'orgueil.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'eussiez-vous fait de moi à la cour, de moi
+triste, de moi nulle, de moi pauvre, de moi maudite, de moi que chacun
+fuit parce que je n'ai pas même su inspirer, misérable que je suis, aux
+femmes la vulgaire inquiétude des rivalités, aux hommes la vulgaire
+sympathie de la différence des sexes.... Ah! madame et chère maîtresse,
+laissez cette religieuse, elle n'est pas même acceptée de Dieu qui la
+trouve encore trop défectueuse, lui qui reçoit les infirmes de corps et
+de coeur. Laissez-moi à ma misère, à mon isolement; laissez-moi.
+
+--Ah! dit la reine en relevant ses yeux, l'état que je venais vous
+proposer donne un démenti à toutes les humiliations dont vous vous
+plaignez! Le mariage dont il s'agit vous faisait l'une des plus grandes
+dames de France.
+
+--Un... mariage! balbutia Andrée stupéfaite.
+
+--Vous refusez, dit la reine, de plus en plus découragée.
+
+--Oh! oui, je refuse, je refuse!
+
+--Andrée... dit-elle.
+
+--Je refuse, madame, je refuse.
+
+Marie-Antoinette se prépara dès lors, avec un affreux serrement de
+coeur, à entamer les supplications. Andrée vint se jeter à la traverse
+au moment où elle se levait indécise, tremblante, éperdue, ne tenant pas
+le premier mot de son discours.
+
+--Au moins, madame, dit-elle en la retenant par sa robe, car elle
+croyait la voir partir, faites-moi cette grâce insigne de me nommer
+l'homme qui m'accepterait pour compagne; j'ai tant souffert d'être
+humiliée dans ma vie, que le nom de cet homme généreux....
+
+Et elle sourit avec une ironie poignante.
+
+--Sera, reprit-elle, le baume que je mettrai désormais sur toutes mes
+blessures d'orgueil.
+
+La reine hésita; mais elle avait besoin de pousser jusqu'au bout.
+
+--Monsieur de Charny, dit-elle d'un ton triste, indifférent.
+
+--Monsieur de Charny! s'écria Andrée avec une explosion effrayante;
+monsieur Olivier de Charny!
+
+--Monsieur Olivier, oui, dit la reine en regardant la jeune fille avec
+étonnement.
+
+--Le neveu de monsieur de Suffren? continua Andrée, dont les joues
+s'empourprèrent, dont les yeux resplendirent comme des étoiles.
+
+--Le neveu de monsieur de Suffren, répondit Marie-Antoinette, de plus en
+plus saisie du changement opéré dans les traits d'Andrée.
+
+--C'est à monsieur Olivier que vous voulez me marier, dites, madame?
+
+--À lui-même.
+
+--Et... il consent?...
+
+--Il vous demande en mariage.
+
+--Oh! j'accepte, j'accepte, dit Andrée, folle et transportée. C'est donc
+moi qu'il aime!... moi qu'il aime comme je l'aimais!
+
+La reine recula livide et tremblante avec un sourd gémissement; elle
+alla tomber terrassée sur un fauteuil, tandis que l'insensée Andrée lui
+baisait les genoux, la robe et mouillait ses mains de larmes, et les
+mordait d'ardents baisers.
+
+--Quand partons-nous? dit-elle enfin, quand la parole put succéder en
+elle aux cris étouffés, aux soupirs.
+
+--Venez, murmura la reine, qui sentait la vie lui échapper, et qui
+voulait sauver son honneur avant de mourir.
+
+Elle se leva, s'appuya sur Andrée, dont les lèvres brûlantes cherchaient
+ses joues glacées; et, tandis que la jeune fille s'apprêtait au départ:
+
+«Eh bien! mon Dieu!... Est-ce assez de souffrances pour un seul coeur?
+dit avec un sanglot amer l'infortunée souveraine, celle qui possédait la
+vie et l'honneur de trente millions de sujets.
+
+«Et il faut que je vous remercie, cependant, mon Dieu! ajouta-t-elle,
+car vous sauvez mes enfants de l'opprobre, vous me donnez le droit de
+mourir sous mon manteau royal!»
+
+
+
+
+Chapitre LXXXIV
+
+Où il est expliqué pourquoi le baron engraissait
+
+
+Tandis que la reine décidait du sort de mademoiselle de Taverney à
+Saint-Denis, Philippe, le coeur déchiré par tout ce qu'il avait appris,
+par tout ce qu'il venait de découvrir, pressait les préparatifs de son
+départ.
+
+Un soldat habitué à courir le monde n'est jamais bien long à faire ses
+malles et à revêtir le manteau de voyage. Mais Philippe avait des motifs
+plus puissants que tout autre pour s'éloigner rapidement de Versailles:
+il ne voulait pas être témoin du déshonneur probable et imminent de la
+reine, son unique passion.
+
+Aussi le vit-on plus ardent que jamais faire seller ses chevaux, charger
+ses armes, entasser dans sa valise ce qu'il avait de plus familier pour
+vivre de la vie d'habitude; et quand il eut terminé tout cela, il fit
+prévenir monsieur de Taverney le père qu'il avait à lui parler.
+
+Le petit vieillard revenait de Versailles, secouant du mieux qu'il
+pouvait ses mollets grêles qui supportaient un ventre rondelet. Le baron
+depuis trois à quatre mois engraissait, ce qui lui donnait une fierté
+facile à comprendre, si l'on songe que le comble de l'obésité devait
+être en lui le signe d'un parfait contentement.
+
+Or, le parfait contentement de monsieur de Taverney, c'est un mot qui
+renferme bien des sens.
+
+Le baron revenait donc tout guilleret de sa promenade au château. Il
+avait le soir pris sa part de tout le scandale du jour. Il avait souri à
+monsieur de Breteuil contre monsieur de Rohan; à messieurs de Soubise et
+de Guémenée contre monsieur de Breteuil; à monsieur de Provence contre
+la reine; à monsieur d'Artois contre monsieur de Provence; à cent
+personnes contre cent autres personnes; à pas une pour quelqu'un. Il
+avait ses provisions de méchancetés, de petites infamies. Panier plein,
+il rentrait heureux.
+
+Lorsqu'il apprit par son valet que son fils désirait lui parler, au lieu
+d'attendre la visite de Philippe, ce fut lui qui traversa tout un palier
+pour venir trouver le voyageur.
+
+Il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre pleine de ce désordre
+qui précède un départ.
+
+Philippe ne s'attendait pas à des éclats de sensibilité, lorsque son
+père apprendrait sa résolution, mais il ne s'attendait pas non plus à
+trop d'indifférence. En effet, Andrée avait déjà quitté la maison
+paternelle, c'était une existence de moins à tourmenter; le vieux baron
+devait sentir du vide, et lorsque ce vide serait complété par l'absence
+du dernier martyr, le baron, pareil aux enfants à qui l'on prend leur
+chien et leur oiseau, pourrait bien pleurnicher, ne fût-ce que par
+égoïsme.
+
+Mais il fut bien étonné, Philippe, quand il entendit le baron s'écrier
+avec un rire de jubilation:
+
+--Ah! mon Dieu! il part, il part....
+
+Philippe s'arrêta et regarda son père avec stupeur.
+
+--J'en étais sûr, continua le baron; je l'eusse parié. Bien joué,
+Philippe, bien joué.
+
+--Plaît-il, monsieur? dit le jeune homme; qu'est-ce qui est bien joué,
+je vous prie?
+
+Le vieillard se mit à chantonner en sautillant sur une jambe et en
+soutenant son commencement de ventre avec ses deux mains.
+
+Il faisait en même temps force clignements d'yeux à Philippe pour qu'il
+congédiât son valet de chambre.
+
+Ce que comprenant, Philippe obéit. Le baron poussa Champagne dehors et
+lui ferma la porte sur les talons. Puis revenant près de son fils:
+
+--Admirable, dit-il à voix basse, admirable!
+
+--Voilà bien des éloges que vous me donnez, monsieur, répondit
+froidement Philippe, sans que je sache en quoi je les ai mérités....
+
+--Ah! ah! ah! fit le vieillard en se dandinant.
+
+--À moins que toute cette hilarité, monsieur, ne soit causée par mon
+départ, qui vous débarrasse de moi.
+
+--Oh, oh, oh!... dit en riant sur une autre note le vieux baron. Là, là,
+ne te contrains pas devant moi, ce n'est pas la peine; tu sais bien que
+je ne suis pas ta dupe.... Ah, ah, ah!
+
+Philippe se croisa les bras en se demandant si ce vieillard ne devenait
+pas fou par quelque coin du cerveau.
+
+--Dupe de quoi? dit-il.
+
+--De ton départ, pardieu! Est-ce que tu te figures que j'y crois à ton
+départ?
+
+--Vous n'y croyez pas?
+
+--Champagne n'est plus ici, je te le répète. Ne te contrains pas
+davantage; d'ailleurs, j'avoue que tu n'avais pas d'autre parti à
+prendre, et tu le prends, c'est bien.
+
+--Monsieur, vous me surprenez à un point!...
+
+--Oui, c'est assez surprenant que j'aie deviné cela; mais que veux-tu,
+Philippe, il n'y a pas d'homme plus curieux que moi, et quand je suis
+curieux, je cherche; il n'y a pas d'homme plus heureux que moi pour
+trouver quand je cherche; donc, j'ai trouvé que tu fais semblant de
+partir, et je t'en félicite.
+
+--Je fais semblant? cria Philippe intrigué.
+
+Le vieillard s'approcha, toucha la poitrine du jeune homme avec ses
+doigts osseux comme des doigts de squelette, et de plus en plus
+confidentiel:
+
+--Parole d'honneur, dit-il, sans cet expédient-là, je suis sûr que tout
+était découvert. Tu prends la chose à temps. Tiens, demain il eût été
+trop tard. Va-t'en vite, mon enfant, va-t'en vite.
+
+--Monsieur, dit Philippe d'un ton glacé, je vous proteste que je ne
+comprends pas un mot, un seul à tout ce que vous me faites l'honneur de
+me dire.
+
+--Où cacheras-tu tes chevaux? continua le vieillard, sans répondre
+directement; tu as une jument très reconnaissable; prends garde qu'on ne
+la voie ici quand on te croira en... À propos, où fais-tu semblant
+d'aller?
+
+--Je passe à Taverney-Maison-Rouge, monsieur.
+
+--Bien... très bien... tu feins d'aller à Maison-Rouge.... Personne ne
+s'en éclaircira.... Oh! mais, très bien.... Cependant, sois prudent; il y
+a bien des yeux braqués sur vous deux.
+
+--Sur nous deux!... Qui?
+
+--_Elle_ est impétueuse, vois-tu, continua le vieillard, elle a des
+fougues capables de tout perdre. Prends garde! sois plus raisonnable
+qu'elle....
+
+--Ah çà! mais, en vérité, s'écria Philippe avec une sourde colère, je
+m'imagine, monsieur, que vous vous divertissez à mes dépens, ce qui
+n'est pas charitable, je vous jure; ce qui n'est pas bon, car vous
+m'exposez, chagrin comme je le suis et irrité, à vous manquer de
+respect.
+
+--Ah bien! oui, le respect; je t'en dispense; tu es assez grand garçon
+pour faire nos affaires, et tu t'en acquittes si bien que tu m'inspires
+du respect à moi. Tu es le Géronte, je suis l'Étourdi. Voyons,
+laisse-moi une adresse à laquelle je puisse te faire parvenir un avis
+s'il arrivait quelque chose de pressant.
+
+--À Taverney, monsieur, dit Philippe, croyant que le vieillard rentrait
+enfin dans son bon sens.
+
+--Eh! tu me la donnes belle!... à Taverney, à quatre-vingts lieues! Tu
+ne te figures pas que si j'ai un conseil important, pressé, à te faire
+passer, je m'amuserai à tuer des courriers sur la route de Taverney par
+vraisemblance? Allons donc, je ne te dis pas de me donner l'adresse de
+ta maison du parc, parce qu'on pourrait y suivre mes émissaires, ou
+reconnaître mes livrées, mais choisis une tierce adresse à distance d'un
+quart d'heure; tu as de l'imagination, que diable! Quand on a fait pour
+ses amours ce que tu viens de faire, on est homme de ressources,
+morbleu!
+
+--Une maison du parc, des amours, de l'imagination! monsieur; nous
+jouons aux énigmes, seulement, vous gardez les mots pour vous.
+
+--Je ne connais pas d'animal plus net et plus discret que toi! s'écria
+le père avec dépit; je n'en connais pas dont les réserves soient plus
+blessantes. Ne dirait-on pas que tu as peur d'être trahi par moi? Ce
+serait bizarre!
+
+--Monsieur! dit Philippe exaspéré.
+
+--C'est bon! c'est bon! garde tes secrets pour toi; garde le secret de
+ta maison louée à l'ancienne louveterie.
+
+--J'ai loué la louveterie, moi?
+
+--Garde le secret des promenades nocturnes faites par toi entre deux
+adorables amies.
+
+--Moi!... je me suis promené, murmura Philippe, pâlissant.
+
+--Garde le secret de ces baisers éclos comme le miel sous les fleurs et
+la rosée.
+
+--Monsieur! rugit Philippe ivre de jalousie furieuse; monsieur! vous
+tairez-vous?
+
+--C'est bon, te dis-je encore, tout ce que tu as fait, je l'ai su,
+t'ai-je dit? T'es-tu douté que je le savais? Mordieu! cela devrait te
+donner de la confiance. Ton intimité avec la reine, tes entreprises
+favorisées, tes excursions dans les bains d'Apollon, mon Dieu! mais
+c'est notre vie et notre fortune à tous. N'aie donc pas peur de moi,
+Philippe.... Confie-toi donc à moi.
+
+--Monsieur, vous me faites horreur! s'écria Philippe en cachant son
+visage dans ses mains.
+
+Et en effet, c'était bien de l'horreur qu'il éprouvait, ce malheureux
+Philippe, pour l'homme qui mettait à nu ses plaies, et non content de
+les avoir dénudées, les agrandissait, les déchirait avec une sorte de
+rage. C'était bien de l'horreur qu'il éprouvait pour l'homme qui lui
+attribuait tout le bonheur d'un autre, et qui, croyant le caresser, le
+flagellait avec le bonheur d'un rival.
+
+Tout ce que le père avait appris, tout ce qu'il avait deviné, tout ce
+que les malveillants mettaient sur le compte de monsieur de Rohan, les
+mieux informés sur le compte de Charny, le baron, lui, le rapportait à
+son fils. Pour lui c'était Philippe que la reine aimait, et poussait peu
+à peu dans l'ombre aux plus hauts échelons du favoritisme. Voilà le
+parfait contentement qui depuis quelques semaines engraissait le ventre
+de monsieur de Taverney.
+
+Quand Philippe eut découvert ce nouveau bourbier d'infamie, il frissonna
+de s'y voir plonger par le seul être qui eût dû faire cause commune avec
+lui pour l'honneur; mais le coup avait été tellement violent, qu'il
+demeura étourdi, muet, pendant que le baron caquetait avec plus de verve
+que jamais.
+
+--Vois, lui disait-il, tu as fait là un chef-d'oeuvre, tu as dépisté
+tout le monde; ce soir cinquante yeux m'ont dit: C'est Rohan. Cent m'ont
+dit: C'est Charny. Deux cents m'ont dit: C'est Rohan et Charny! Pas un,
+entends-tu bien, pas un n'a dit: C'est Taverney. Je te répète que tu as
+fait un chef-d'oeuvre, c'est bien le moins que je t'en fasse mes
+compliments.... Du reste, à toi comme à elle, cela fait honneur, mon
+cher. À elle, parce qu'elle t'a pris; à toi, parce que tu la tiens.
+
+Au moment où Philippe, rendu furieux par ce dernier trait, foudroyait
+d'un regard dévorant l'impitoyable vieillard, d'un regard prélude de la
+tempête, le bruit d'un carrosse retentit dans la cour de l'hôtel, et
+certaines rumeurs, certaines allées et venues d'un caractère étrange,
+appelèrent au-dehors l'attention de Philippe.
+
+On entendit Champagne s'écrier:
+
+--Mademoiselle! c'est mademoiselle!
+
+Et plusieurs voix répétèrent.
+
+--Mademoiselle!...
+
+--Comment, mademoiselle? dit Taverney. Quelle demoiselle est-ce là?
+
+--C'est ma soeur! murmura Philippe, saisi d'étonnement lorsqu'il
+reconnut Andrée qui descendait de carrosse, éclairée par le flambeau du
+suisse.
+
+--Votre soeur! répéta le vieillard.... Andrée?... est-ce possible?
+
+Et Champagne arrivant pour confirmer ce qu'avait annonce Philippe:
+
+--Monsieur, dit-il à Philippe, mademoiselle votre soeur est dans le
+boudoir auprès du grand salon; elle attend monsieur pour lui parler.
+
+--Allons au-devant d'elle, s'écria le baron.
+
+--C'est à moi qu'elle veut avoir affaire, dit Philippe en saluant le
+vieillard; j'irai le premier, s'il vous plait.
+
+Au même instant, un second carrosse entra bruyamment dans la cour.
+
+--Qui diable! vient encore, murmura le baron... c'est la soirée aux
+aventures.
+
+--Monsieur le comte Olivier de Charny! cria la voix du suisse aux valets
+de pied.
+
+--Conduisez monsieur le comte au salon, dit Philippe à Champagne,
+monsieur le baron le recevra. Moi je vais au boudoir parier à ma soeur.
+
+Les deux hommes descendirent lentement l'escalier.
+
+«Que vient faire ici le comte?» se demandait Philippe.
+
+«Qu'est venue faire ici Andrée?» pensait le baron.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXV
+
+Le père et la fiancée
+
+
+Le salon de l'hôtel était situé dans le premier corps de logis, au
+rez-de-chaussée. À sa gauche était le boudoir, avec une sortie sur
+l'escalier, conduisant à l'appartement d'Andrée.
+
+À sa droite, un autre petit salon par lequel on entrait dans le grand.
+Philippe arriva le premier dans le boudoir où attendait sa soeur. Il
+avait, une fois dans le vestibule, doublé le pas pour être plus tôt dans
+les bras de cette compagne chérie.
+
+Aussitôt qu'il eut ouvert la double porte du boudoir, Andrée vint le
+prendre à son col et l'embrassa d'un air joyeux auquel n'était plus
+habitué, depuis longtemps, ce triste amant, ce malheureux frère.
+
+--Bonté du ciel! que t'arrive-t-il donc? demanda le jeune homme à
+Andrée.
+
+--Quelque chose d'heureux! oh! de bien heureux! mon frère.
+
+--Et tu reviens pour me l'annoncer?
+
+--Je reviens pour toujours! s'écria Andrée avec un transport de bonheur
+qui fit de son exclamation un cri éclatant.
+
+--Plus bas, petite soeur, plus bas, dit Philippe; les lambris de cette
+maison ne sont plus habitués à la joie, et de plus, il y a là, dans ce
+salon à côté, ou il va s'y trouver, quelqu'un qui l'entendrait.
+
+--Quelqu'un, fit Andrée; qui donc?
+
+--Écoute, répliqua Philippe.
+
+--Monsieur le comte de Charny! annonça le valet de pied en introduisant
+Olivier du petit salon dans le grand.
+
+--Lui! lui! s'écria Andrée en redoublant ses caresses à son frère. Oh!
+je sais bien ce qu'il vient faire ici, va.
+
+--Tu le sais!
+
+--Tiens! je le sais si bien que je m'aperçois du désordre de ma
+toilette, et que, comme je prévois le moment où je devrai à mon tour
+entrer dans ce salon pour y entendre de mes oreilles ce que vient dire
+monsieur de Charny....
+
+--Parlez-vous sérieusement, ma chère Andrée?
+
+--Écoute, écoute, Philippe, et laisse-moi monter jusqu'à mon
+appartement. La reine m'a ramenée un peu vite, je vais changer mon
+négligé de couvent contre une toilette... de fiancée.
+
+Et sur ce mot qu'elle articula bas à Philippe en l'accompagnant d'un
+baiser joyeux, Andrée, légère et emportée, disparut par l'escalier qui
+montait à son appartement.
+
+Philippe resta seul et appliqua sa joue sur la porte qui communiquait du
+boudoir au salon; il écouta.
+
+Le comte de Charny était entré. Il arpentait lentement le vaste parquet
+et semblait plutôt méditer qu'attendre.
+
+Monsieur de Taverney le père entra à son tour et vint saluer le comte
+avec une politesse recherchée, bien que contrainte.
+
+--À quoi, dit-il enfin, dois-je l'honneur de cette visite imprévue,
+monsieur le comte? en tout cas, croyez qu'elle me comble de joie.
+
+--Je suis venu, monsieur, en cérémonie, comme vous le voyez, et je vous
+prie de m'excuser si je n'ai point amené avec moi mon oncle, monsieur le
+bailli de Suffren, ainsi que j'aurais dû le faire.
+
+--Comment, balbutia le baron, mais je vous excuse, mon cher monsieur de
+Charny.
+
+--Cela était de convenance, je le sais, pour la demande que je me
+prépare à vous présenter.
+
+--Une demande? dit le baron.
+
+--J'ai l'honneur, reprit Charny d'une voix que dominait l'émotion, de
+vous demander la main de mademoiselle Andrée de Taverney, votre fille.
+
+Le baron fit un soubresaut sur son fauteuil. Il ouvrit des yeux
+étincelants qui semblaient dévorer chacune des paroles que venait de
+prononcer le comte de Charny.
+
+--Ma fille!... murmura-t-il, vous me demandez Andrée en mariage!
+
+--Oui, monsieur le baron; à moins que mademoiselle de Taverney ne sente
+quelque répugnance pour cette union.
+
+«Ah çà! mais, pensa le vieillard, la faveur de Philippe est-elle déjà si
+éclatante que l'un de ses rivaux en veuille profiter en épousant sa
+soeur? Ma foi! c'est pas mal joué non plus, monsieur de Charny.»
+
+Et tout haut, avec un sourire:
+
+--Cette recherche est tellement honorable pour notre maison, monsieur le
+comte, dit-il, que j'y accède avec bien de la joie, quant à ce qui me
+regarde, et comme je tiens à ce que vous emportiez d'ici un consentement
+complet, je ferai prévenir ma fille.
+
+--Monsieur, interrompit le comte avec froideur, vous prenez là, je
+pense, un soin inutile. La reine a bien voulu consulter mademoiselle de
+Taverney à cet égard, et la réponse de mademoiselle votre fille m'a été
+favorable.
+
+--Ah! fit le baron, de plus en plus émerveillé, c'est la reine....
+
+--Qui a pris la peine de se transporter à Saint-Denis, oui, monsieur.
+
+Le baron se leva.
+
+--Il ne me reste plus qu'à vous donner connaissance, monsieur le comte,
+dit-il, de ce qui concerne la situation de mademoiselle de Taverney.
+J'ai là-haut les titres de fortune de sa mère. Vous n'épousez pas une
+fille riche, monsieur le comte, et avant de rien conclure....
+
+--Inutile, monsieur le baron, dit sèchement Charny. Je suis riche pour
+deux, et mademoiselle de Taverney n'est pas de ces femmes qu'on
+marchande. Mais cette question que vous vouliez traiter pour votre
+compte, monsieur le baron, il m'est indispensable de la traiter pour le
+mien.
+
+Il achevait à peine ces mots, que la porte du boudoir s'ouvrit, et que
+parut Philippe, pâle, défait, une main dans sa veste, et l'autre
+convulsivement fermée.
+
+Charny le salua cérémonieusement, et reçut un salut pareil.
+
+--Monsieur, dit Philippe, mon père avait raison de vous proposer un
+entretien sur les comptes de famille; nous avons tous deux des
+éclaircissements à vous donner. Tandis que monsieur le baron va monter
+chez lui pour chercher les papiers dont il vous parlait, j'aurai
+l'honneur de traiter la question avec vous plus en détail.
+
+Et Philippe, avec un regard empreint d'une irrécusable autorité,
+congédia le baron, qui sortit mal à son aise, prévoyant quelque
+traverse.
+
+Philippe accompagna le baron jusqu'à la porte de sortie du petit salon,
+pour être sûr que cette pièce demeurerait vide. Il alla regarder de même
+dans le boudoir, et assuré de n'être entendu de personne, sinon par
+celui auquel il s'adressait:
+
+--Monsieur de Charny, dit-il en se croisant les bras en face du comte,
+comment se fait-il que vous osiez venir demander ma soeur en mariage?
+
+Olivier recula et rougit.
+
+--Est-ce, continua Philippe, pour cacher mieux vos amours avec cette
+femme que vous poursuivez, avec cette femme qui vous aime? Est-ce pour
+que vous voyant marié, on ne puisse dire que vous avez une maîtresse?
+
+--En vérité, monsieur... dit Charny chancelant, atterré.
+
+--Est-ce, ajouta Philippe, pour que, devenu l'époux d'une femme qui
+approchera votre maîtresse à toute heure, vous ayez plus de facilité à
+la voir, cette maîtresse adorée?
+
+--Monsieur, vous passez les bornes!
+
+--C'est peut-être, et je crois plutôt cela, continua Philippe en se
+rapprochant de Charny; c'est sans doute pour que, devenu votre
+beau-frère, je ne révèle pas ce que je sais de vos amours passées.
+
+--Ce que vous savez! s'écria Charny épouvanté, prenez garde, prenez
+garde!
+
+--Oui, dit Philippe en s'animant, la maison du louvetier, louée par
+vous; vos promenades mystérieuses dans le parc de Versailles... la
+nuit... vos mains pressées, vos soupirs, et surtout ce tendre échange de
+regards à la petite porte du parc....
+
+--Monsieur, au nom du ciel! monsieur, vous ne savez rien; dites que vous
+ne savez rien.
+
+--Je ne sais rien! s'écria Philippe avec une sanglante ironie. Comment
+ne saurais-je rien, moi qui étais caché dans les broussailles derrière
+la porte des bains d'Apollon, quand vous êtes sorti donnant le bras à la
+reine.
+
+Charny fit deux pas, comme un homme frappé à mort qui cherche un appui
+autour de lui.
+
+Philippe le regarda avec un farouche silence. Il le laissait souffrir,
+il le laissait expier par ce tourment passager les heures d'ineffables
+délices qu'il venait de lui reprocher.
+
+Charny se releva de son affaissement.
+
+--Eh bien! monsieur, dit-il à Philippe, même après ce que vous venez de
+me dire, je vous demande, à vous, la main de mademoiselle de Taverney.
+Si ne n'étais qu'un lâche calculateur, comme vous le supposiez il y a un
+moment, si je me mariais pour moi, je serais tellement misérable, que
+j'aurais peur de l'homme qui tient mon secret et celui de la reine. Mais
+il faut que la reine soit sauvée, monsieur, il le faut.
+
+--En quoi la reine est-elle perdue, dit Philippe, parce que monsieur de
+Taverney l'a vue serrer le bras de monsieur de Charny, et lever au ciel
+des yeux humides de bonheur? En quoi la reine est-elle perdue, parce que
+je sais qu'elle vous aime? Oh! ce n'est pas une raison de sacrifier ma
+soeur, monsieur, et je ne la laisserai pas sacrifier.
+
+--Monsieur, répondit Olivier, savez-vous pourquoi la reine est perdue si
+ce mariage ne se fait pas? C'est que ce matin même, tandis qu'on
+arrêtait monsieur de Rohan, le roi m'a surpris aux genoux de la reine.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Et que la reine, interrogée par son roi jaloux, a répondu que je
+m'agenouillais pour lui demander la main de votre soeur. Voilà pourquoi,
+monsieur, si je n'épouse pas votre soeur, la reine est perdue.
+Comprenez-vous, maintenant?
+
+Un double bruit coupa la phrase d'Olivier: un cri et un soupir. Ils
+partaient tous deux l'un du boudoir, l'autre du petit salon.
+
+Olivier courut au soupir; il vit dans le boudoir Andrée de Taverney
+vêtue de blanc comme une fiancée. Elle avait tout entendu et venait de
+s'évanouir.
+
+Philippe courut au cri dans le petit salon. Il aperçut le corps du baron
+de Taverney, que cette révélation de l'amour de la reine pour Charny
+venait de foudroyer sur la ruine de toutes ses espérances.
+
+Le baron, frappé d'apoplexie, avait rendu le dernier soupir.
+
+La prédiction de Cagliostro était accomplie.
+
+Philippe, qui comprenait tout, même la honte de cette mort, abandonna
+silencieusement le cadavre, et revint au salon, vers Charny, qui
+contemplait en tremblant, et sans oser y toucher, cette belle jeune
+fille froide et inanimée.
+
+Les deux portes ouvertes laissaient voir ces deux corps parallèlement,
+symétriquement posés, pour ainsi dire, à l'endroit où les avait frappés
+le coup de la révélation.
+
+Philippe, les yeux gonflés, le coeur bouillant, eut le courage de
+prendre la parole pour dire à monsieur de Charny:
+
+--Monsieur le baron de Taverney vient de mourir. Après lui, je suis le
+chef de ma famille. Si mademoiselle de Taverney survit, je vous la donne
+en mariage.
+
+Charny regarda le cadavre du baron avec horreur, le corps d'Andrée avec
+désespoir. Philippe arrachait à deux mains ses cheveux, et lança vers le
+ciel une exclamation qui dut émouvoir le coeur de Dieu sur son trône
+éternel.
+
+--Comte de Charny, dit-il après avoir calmé en lui la tempête, je prends
+cet engagement au nom de ma soeur qui ne m'entend pas: elle donnera son
+bonheur à une reine, et moi peut-être un jour serai-je assez heureux
+pour lui donner ma vie. Adieu, monsieur de Charny; adieu, mon
+beau-frère.
+
+Et, saluant Olivier qui ne savait comment s'éloigner sans passer près
+d'une des victimes, Philippe releva Andrée, la réchauffa dans ses bras,
+et livra ainsi passage au comte, qui disparut par le boudoir.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXVI
+
+Après le dragon, la vipère
+
+
+Il est temps pour nous de revenir à ces personnages de notre histoire
+que la nécessité et l'intrigue, aussi bien que la vérité historique, ont
+relégués au deuxième plan.
+
+Oliva se préparait à fuir, pour le compte de Jeanne, quand Beausire,
+prévenu par un avis anonyme, Beausire, haletant après la reprise de
+Nicole, se trouva conduit jusque dans ses bras, et l'enleva de chez
+Cagliostro, tandis que monsieur Réteau de Villette attendait vainement
+au bout de la rue du Roi-Doré.
+
+Pour trouver les heureux amants, que monsieur de Crosne avait tant
+d'intérêt à découvrir, madame de La Motte, qui se sentait dupée, mit en
+campagne tout ce qu'elle eut de gens affidés.
+
+Elle aimait mieux, on le conçoit, veiller elle-même sur son secret, que
+d'en laisser le maniement à d'autres, et pour la bonne gestion de
+l'affaire qu'elle préparait, il était indispensable que Nicole fût
+introuvable.
+
+Il est impossible de dépeindre les angoisses qu'elle eut à subir quand
+chacun de ses émissaires lui annonça, en revenant, que les recherches
+étaient inutiles.
+
+En ce moment même, elle recevait, cachée, ordres sur ordres de paraître
+chez la reine, et de venir répondre de sa conduite au sujet du collier.
+
+Nuitamment, voilée, elle partit pour Bar-sur-Aube, où elle avait un
+pied-à-terre, et y étant arrivée par des chemins de traverse sans avoir
+été reconnue, elle prit le temps d'envisager sa position sous son
+véritable jour.
+
+Elle gagnait ainsi deux ou trois jours, face à face avec elle-même, et
+se donnait le temps, et avec le temps la force de soutenir, par une
+solide fortification intérieure, l'édifice de ses calomnies.
+
+Deux jours de solitude pour cette âme profonde, c'était la lutte au bout
+de laquelle seraient domptés le corps et l'esprit, après laquelle la
+conscience obéissante ne se retournerait plus, instrument dangereux
+contre la coupable, après laquelle le sang aurait pris l'habitude de
+circuler autour du coeur sans monter au visage pour y révéler la honte
+ou la surprise.
+
+La reine, le roi, qui la faisaient chercher, n'apprirent son
+installation à Bar-sur-Aube qu'au moment où elle était déjà préparée à
+faire la guerre. Ils envoyèrent un exprès pour l'amener. Ce fut alors
+qu'elle apprit l'arrestation du cardinal.
+
+Toute autre qu'elle eût été terrassée par cette vigoureuse offensive,
+mais Jeanne n'avait plus rien à ménager. Qu'était une question de
+liberté dans la balance, auprès des questions de vie ou de mort qui s'y
+entassaient chaque jour?
+
+En apprenant la prison du cardinal et l'éclat qu'avait fait
+Marie-Antoinette:
+
+«La reine a brûlé ses vaisseaux, calcula-t-elle froidement; impossible à
+elle de revenir sur le passé. En refusant de transiger avec le cardinal
+et de payer les bijoutiers, elle joue quitte ou double. Cela prouve
+qu'elle compte sans moi, et qu'elle ne soupçonne pas les forces que j'ai
+à ma disposition.»
+
+Voilà de quelles pièces était faite l'armure que portait Jeanne,
+lorsqu'un homme, moitié exempt, moitié messager, se présenta tout à coup
+devant elle, et lui annonça qu'il était chargé de la _ramener à la
+cour_.
+
+Le messager chargé de l'amener à la cour voulait la conduire directement
+chez le roi; mais Jeanne, avec cette habileté qu'on lui connaît:
+
+--Monsieur, dit-elle, vous aimez la reine, n'est-ce pas?
+
+--En doutez-vous, madame la comtesse? repartit le messager.
+
+--Eh bien! au nom de cet amour loyal et du respect que vous avez pour la
+reine, je vous adjure de me conduire chez la reine d'abord.
+
+L'officier voulut faire des objections.
+
+--Vous savez assurément de quoi il s'agit mieux que moi, repartit la
+comtesse. Voilà pourquoi vous comprendrez qu'un entretien secret de la
+reine avec moi est indispensable.
+
+Le messager, tout pétri des idées calomnieuses qui empestaient l'air de
+Versailles depuis plusieurs mois, crut réellement rendre un service à la
+reine en menant madame de La Motte auprès d'elle avant de la montrer au
+roi.
+
+Qu'on se figure la hauteur, l'orgueil, la conscience altière de la reine
+mise en présence de ce démon qu'elle ne connaissait pas encore, mais
+dont elle soupçonnait la perfide influence sur ses affaires.
+
+Qu'on se représente Marie-Antoinette, veuve encore inconsolée de son
+amour qui avait succombé au scandale, Marie-Antoinette, écrasée par
+l'injure d'une accusation qu'elle ne pouvait réfuter, qu'on se la
+représente, après tant de souffrances, se disposant à mettre le pied sur
+la tête du serpent qui l'a mordue!
+
+Le dédain suprême, la colère mal contenue, la haine de femme à femme, le
+sentiment d'une supériorité incomparable de position, voilà quelles
+étaient les armes des adversaires. La reine commença par faire entrer
+comme témoins deux de ses femmes, oeil baissé, lèvres closes, révérence
+lente et solennelle; un coeur plein de mystères, un esprit plein
+d'idées, le désespoir pour dernier moteur, voilà quel était le second
+champion. Madame de La Motte, dès qu'elle aperçut les deux femmes:
+
+--Bon! dit-elle, voilà deux témoins qu'on renverra tout à l'heure.
+
+--Ah! vous voilà enfin, madame! s'écria la reine; on vous trouve enfin!
+
+Jeanne s'inclina une deuxième fois.
+
+--Vous vous cachez donc? dit la reine avec impatience.
+
+--Me cacher! non, madame, répliqua Jeanne d'une voix douce et à peine
+timbrée, comme si l'émotion produite par la majesté royale en altérait
+seule la sonorité ordinaire; je ne me cachais pas; si je me fusse
+cachée, on ne m'eût point trouvée.
+
+--Vous vous êtes enfuie, cependant? Appelons cela comme il vous plaira.
+
+--C'est-à-dire que j'ai quitté Paris, oui, madame.
+
+--Sans ma permission?
+
+--Je craignais que Sa Majesté ne m'accordât pas le petit congé dont
+j'avais besoin pour arranger mes affaires à Bar-sur-Aube, où j'étais
+depuis six jours, quand l'ordre de Sa Majesté m'y vint chercher.
+D'ailleurs, il faut le dire, je ne me croyais pas tellement nécessaire à
+Votre Majesté, que je fusse obligée de la prévenir pour faire une
+absence de huit jours.
+
+--Eh! vous avez raison, madame; pourquoi avez-vous craint mon refus d'un
+congé? Quel congé avez-vous à me demander? Quel congé ai-je à vous
+accorder? Est-ce que vous occupez une charge ici?
+
+Il y eut trop de mépris sur ces derniers mots. Jeanne, blessée, mais
+retenant son sang comme les chats-tigres piqués par la flèche:
+
+--Madame, dit-elle humblement, je n'ai pas de charge à la cour, c'est
+vrai; mais Votre Majesté m'honorait d'une confiance si précieuse que je
+me regardais comme engagée bien plus auprès d'elle par la reconnaissance
+que d'autres ne le sont par le devoir.
+
+Jeanne avait cherché longtemps, elle avait trouvé le mot confiance et
+elle appuyait dessus.
+
+--Cette confiance, répéta la reine, plus écrasante encore de mépris que
+dans sa première apostrophe, nous en allons régler le compte. Avez-vous
+vu le roi?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous le verrez.
+
+Jeanne salua.
+
+--Ce sera un grand honneur pour moi, dit-elle.
+
+La reine chercha un peu de calme pour commencer ses questions avec
+avantage.
+
+Jeanne profita de ce répit pour dire:
+
+--Mais, mon Dieu! madame, comme Votre Majesté se montre sévère à mon
+égard. Je suis toute tremblante.
+
+--Vous n'êtes pas au bout, dit brusquement la reine; savez-vous que
+monsieur de Rohan est à la Bastille?
+
+--On me l'a dit, madame.
+
+--Vous devinez bien pourquoi?
+
+Jeanne regarda fixement la reine, et se tournant vers les femmes dont la
+présence semblait la gêner, répondit:
+
+--Je ne le sais pas, madame.
+
+--Vous savez, cependant, que vous m'avez parlé d'un collier, n'est-ce
+pas?
+
+--D'un collier de diamants; oui, madame.
+
+--Et que vous m'avez proposé, de la part du cardinal, un accommodement
+pour payer ce collier?
+
+--C'est vrai, madame.
+
+--Ai-je accepté ou refusé cet accommodement?
+
+--Votre Majesté a refusé.
+
+--Ah! fit la reine avec une satisfaction mêlée de surprise.
+
+--Sa Majesté a même donné un acompte de deux cent mille livres, ajouta
+Jeanne.
+
+--Bien... et après?
+
+--Après, Sa Majesté ne pouvant payer, parce que monsieur de Calonne lui
+avait refusé de l'argent, a renvoyé l'écrin aux joailliers Boehmer et
+Bossange.
+
+--Par qui renvoyé?
+
+--Par moi.
+
+--Et vous, qu'avez-vous fait?
+
+--Moi, dit lentement Jeanne, qui sentait tout le poids des paroles
+qu'elle allait prononcer; moi, j'ai donné les diamants à monsieur le
+cardinal.
+
+--À monsieur le cardinal! s'écria la reine, et pourquoi s'il vous plaît,
+au lieu de les remettre aux joailliers?
+
+--Parce que, madame, monsieur de Rohan s'étant intéressé à cette
+affaire, qui plaisait à Votre Majesté, je l'eusse blessé en ne lui
+fournissant point l'occasion de la terminer lui-même.
+
+--Mais comment se fait-il que vous ayez tiré un reçu des joailliers?
+
+--Parce que monsieur de Rohan m'a remis ce reçu.
+
+--Mais cette lettre que vous avez, dit-on, remise aux joailliers comme
+venant de moi?
+
+--Monsieur de Rohan m'a priée de la remettre.
+
+--C'est donc en tout et toujours monsieur de Rohan qui s'est mêlé de
+cela! s'écria la reine.
+
+--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, répliqua Jeanne d'un air
+distrait, ni de quoi monsieur de Rohan s'est mêlé.
+
+--Je dis que le reçu des joailliers, remis ou envoyé par moi à vous, est
+faux!
+
+--Faux! dit Jeanne avec candeur; oh! madame!
+
+--Je dis que la prétendue lettre d'acceptation du collier, signée,
+dit-on, de moi, est fausse!
+
+--Oh! s'écria Jeanne plus étonnée en apparence encore que la première
+fois.
+
+--Je dis enfin, poursuivit la reine, que vous avez besoin d'être
+confrontée avec monsieur de Rohan pour nous faire éclaircir cette
+affaire.
+
+--Confrontée! dit Jeanne. Mais, madame, quel besoin de me confronter
+avec monsieur le cardinal?
+
+--Lui-même le demandait.
+
+--Lui?
+
+--Il vous cherchait partout.
+
+--Mais, madame, c'est impossible.
+
+--Il voulait vous prouver, disait-il, que vous l'aviez trompé.
+
+--Oh! pour cela, madame, je demande la confrontation.
+
+--Elle aura lieu, madame, croyez-le bien. Ainsi, vous niez savoir où est
+le collier?
+
+--Comment le saurais-je?
+
+--Vous niez avoir aidé monsieur le cardinal dans certaines intrigues?...
+
+--Votre Majesté a tout droit de me disgracier; mais de m'offenser,
+aucun. Je suis une Valois, madame.
+
+--Monsieur le cardinal a soutenu devant le roi des calomnies qu'il
+espère faire reposer sur des bases sérieuses.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Le cardinal a déclaré m'avoir écrit.
+
+Jeanne regarda la reine en face et ne répliqua rien.
+
+--M'entendez-vous? dit la reine.
+
+--J'entends, oui, Votre Majesté.
+
+--Et que répondez-vous?
+
+--Je répondrai quand on m'aura confrontée avec monsieur le cardinal.
+
+--Jusque-là, si vous savez la vérité, aidez-nous!
+
+--La vérité, madame, c'est que Votre Majesté m'accable sans sujet et me
+maltraite sans raison.
+
+--Ce n'est pas une réponse, cela.
+
+--Je n'en ferai cependant pas d'autre ici, madame.
+
+Et Jeanne regarda les deux femmes encore une fois.
+
+La reine comprit, mais elle ne céda pas. La curiosité ne put l'emporter
+sur le respect humain. Dans les réticences de Jeanne, dans son attitude
+à la fois humble et insolente perçait l'assurance qui résulte d'un
+secret acquis. Ce secret, peut-être la reine l'eût-elle acheté par la
+douceur.
+
+Elle repoussa ce moyen comme indigne d'elle.
+
+--Monsieur de Rohan a été mis à la Bastille pour avoir trop voulu
+parler, dit Marie-Antoinette, prenez garde, madame, d'encourir le même
+sort pour avoir voulu vous taire.
+
+Jeanne enfonça ses ongles dans ses mains, mais elle sourit.
+
+--À une conscience pure, dit-elle, qu'importe la persécution; la
+Bastille me convaincra-t-elle d'un crime que je n'ai pas commis?
+
+La reine regarda Jeanne avec un oeil courroucé.
+
+--Parlerez-vous? dit-elle.
+
+--Je n'ai rien à dire, madame, sinon à vous.
+
+--À moi? Eh bien! est-ce que ce n'est pas à moi que vous parlez?
+
+--Pas à vous seule.
+
+--Ah! nous y voilà, s'écria la reine; vous voulez le huis clos. Vous
+craignez le scandale de l'aveu public après m'avoir infligé le scandale
+du soupçon public.
+
+Jeanne se redressa.
+
+--N'en parlons plus, dit-elle; ce que j'en faisais, c'était pour vous.
+
+--Quelle insolence!
+
+--Je subis respectueusement les injures de ma reine, dit Jeanne sans
+changer de couleur.
+
+--Vous coucherez à la Bastille ce soir, madame de La Motte.
+
+--Soit, madame. Mais avant de me coucher, selon mon habitude, je prierai
+Dieu pour qu'il conserve l'honneur et la joie à Votre Majesté, répliqua
+l'accusée.
+
+La reine, se levant furieuse, passa dans la chambre voisine, en
+repoussant les portes avec violence.
+
+--Après avoir vaincu le dragon, dit-elle, j'écraserai bien la vipère!
+
+«Je sais son jeu par coeur, pensa Jeanne, je crois que j'ai gagné.»
+
+
+
+
+Chapitre LXXXVII
+
+Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant chasser le lièvre
+fut chassé lui-même par les agents de monsieur de Crosne
+
+
+Madame de La Motte fut incarcérée comme l'avait voulu la reine.
+
+Aucune compensation ne parut plus agréable au roi, qui haïssait
+instinctivement cette femme. Le procès s'instruisit sur l'affaire du
+collier avec toute la rage que peuvent mettre des marchands ruinés qui
+espèrent se tirer d'embarras, des accusés qui veulent se tirer de
+l'accusation, et des juges populaires qui ont dans les mains l'honneur
+et la vie d'une reine, sans compter l'amour-propre ou l'esprit de parti.
+
+Ce ne fut qu'un cri par toute la France. Aux nuances de ce cri la reine
+put reconnaître et compter ses partisans ou ses ennemis.
+
+Depuis qu'il était incarcéré, monsieur de Rohan demandait instamment à
+être confronté avec madame de La Motte. Cette satisfaction lui fut
+accordée. Le prince vivait à la Bastille comme un grand seigneur, dans
+une maison qu'il avait louée. Hormis la liberté, tout lui était accordé
+sur sa demande.
+
+Ce procès avait pris dès l'abord des proportions mesquines, eu égard à
+la qualité des personnes incriminées. Aussi s'étonnait-on qu'un Rohan
+pût être inculpé pour vol. Aussi, les officiers et le gouverneur de la
+Bastille témoignaient-ils au cardinal toute la déférence, tout le
+respect dus au malheur. Pour eux ce n'était pas un accusé, mais un homme
+en disgrâce.
+
+Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il fut répandu dans le public que
+monsieur de Rohan tombait victime des intrigues de la cour. Ce ne fut
+plus pour le prince de la sympathie, ce fut de l'enthousiasme.
+
+Et monsieur de Rohan, l'un des premiers parmi les nobles de ce royaume,
+ne comprenait pas que l'amour du peuple lui venait uniquement de ce
+qu'il était persécuté par plus noble que lui. Monsieur de Rohan,
+dernière victime du despotisme, était de fait l'un des premiers
+révolutionnaires de France.
+
+Son entretien avec madame de La Motte fut signalé par un incident
+remarquable. La comtesse, à qui l'on permettait de parler bas toutes les
+fois qu'il s'agissait de la reine, réussit à dire au cardinal:
+
+--Éloignez tout le monde, et je vous donnerai les éclaircissements que
+vous demandez.
+
+Alors monsieur de Rohan désira d'être seul, et de l'interroger à voix
+basse.
+
+On le lui refusa; mais on laissa son conseil s'entretenir avec la
+comtesse.
+
+Quant au collier, elle répondit qu'elle ignorait ce qu'il était devenu,
+mais qu'on aurait bien pu le lui donner à elle.
+
+Et comme le conseil se récriait, étourdi de l'audace de cette femme,
+elle lui demanda si le service qu'elle avait rendu à la reine et au
+cardinal ne valait pas un million?
+
+L'avocat répéta ces mots au cardinal, sur quoi celui-ci pâlit, baissa la
+tête et devina qu'il était tombé dans le piège de cet infernal oiseleur.
+
+Mais s'il pensait déjà, lui, à étouffer le bruit de cette affaire qui
+perdait la reine, ses ennemis, ses amis le poussaient à ne pas
+interrompre les hostilités.
+
+On lui objectait que son honneur était en jeu; qu'il s'agissait d'un
+vol; que sans arrêt du parlement l'innocence n'était pas prouvée.
+
+Or, pour prouver cette innocence, il fallait prouver les rapports du
+cardinal avec la reine, et prouver par conséquent le crime de celle-ci.
+
+À cette réflexion, Jeanne répliqua qu'elle n'accuserait jamais la reine,
+non plus que le cardinal; mais que si on persévérait à la rendre
+responsable du collier, ce qu'elle ne voulait pas faire elle le ferait,
+c'est-à-dire qu'elle prouverait que reine et cardinal avaient intérêt à
+l'accuser de mensonge.
+
+Lorsque ces conclusions furent communiquées au cardinal, le prince
+témoigna tout son mépris pour celle qui parlait de le sacrifier ainsi.
+Il ajouta qu'il comprenait jusqu'à un certain point la conduite de
+Jeanne, mais qu'il ne comprenait pas du tout celle de la reine.
+
+Ces mots, rapportés à Marie-Antoinette et commentés, l'irritaient et la
+faisaient bondir. Elle voulut qu'un interrogatoire particulier fût
+dirigé sur les parties mystérieuses de ce procès. Le grand grief des
+entrevues nocturnes apparut alors, développé dans son plus large jour
+par les calomniateurs et les faiseurs de nouvelles.
+
+Mais ce fut alors que la malheureuse reine se trouva menacée. Jeanne
+affirmait ne pas connaître ce dont on lui parlait, et cela devant les
+gens de la reine; mais vis-à-vis des gens du cardinal, elle n'était pas
+aussi discrète, et répétait toujours:
+
+--Qu'on me laisse tranquille, sinon, je parlerai.
+
+Ces réticences, ces modesties l'avaient posée en héroïne, et
+embrouillaient si bien le procès, que les plus braves éplucheurs de
+dossiers frémissaient en consultant les pièces, et que nul juge
+instructeur n'osait poursuivre les interrogatoires de la comtesse.
+
+Le cardinal fut-il plus faible, plus franc? Avoua-t-il à quelque ami ce
+qu'il appelait son secret d'amour? On ne le sait; on ne doit pas le
+croire, car c'était un noble coeur, bien dévoué, que celui du prince.
+Mais si loyal qu'il eût été dans son silence, le bruit se répandit de
+son colloque avec la reine. Tout ce que le comte de Provence avait dit,
+tout ce que Charny et Philippe avaient su ou vu, tous ces arcanes
+inintelligibles pour tout autre qu'un prétendant comme le frère du roi,
+ou des rivaux d'amour comme Philippe et Charny, tout le mystère de ces
+amours si calomniées et si chastes s'évapora comme un parfum, et fondu
+dans la vulgaire atmosphère, perdit l'arôme illustre de son origine.
+
+On pense si la reine trouva de chauds défenseurs, si monsieur de Rohan
+trouva de zélés champions.
+
+La question n'était plus celle-ci: la reine a-t-elle volé ou non un
+collier de diamants?
+
+Question assez déshonorante en elle-même, pourtant; mais cela ne
+suffisait même plus. La question était: la reine a-t-elle dû laisser
+voler le collier par quelqu'un qui avait pénétré le secret de ses amours
+adultères?
+
+Voilà comment madame de La Motte était parvenue à tourner la difficulté.
+Voilà comment la reine se trouvait engagée dans une voie sans autre
+issue que le déshonneur.
+
+Elle ne se laissa pas abattre, elle résolut de lutter; le roi la
+soutint.
+
+Le ministère aussi la soutint et de toutes ses forces. La reine se
+rappela que monsieur de Rohan était un homme honnête, incapable de
+vouloir perdre une femme. Elle se rappela son assurance quand il jurait
+avoir été admis aux rendez-vous de Versailles.
+
+Elle conclut que le cardinal n'était pas son ennemi direct, et qu'il
+n'avait comme elle qu'un intérêt d'honneur dans la question.
+
+On dirigea dès lors tout l'effort du procès sur la comtesse, et l'on
+chercha activement les traces du collier perdu.
+
+La reine, acceptant le débat sur l'accusation de faiblesse adultère,
+rejetait sur Jeanne la foudroyante accusation du vol frauduleux.
+
+Tout parlait contre la comtesse, ses antécédents, sa première misère,
+son élévation étrange; la noblesse n'acceptait pas cette princesse de
+hasard, le peuple ne pouvait la revendiquer; le peuple hait d'instinct
+les aventuriers, il ne leur pardonne pas même le succès.
+
+Jeanne s'aperçut qu'elle avait fait fausse route, et que la reine, en
+subissant l'accusation, en ne cédant pas à la crainte du bruit,
+engageait le cardinal à l'imiter; que les deux loyautés finiraient par
+s'entendre et par trouver la lumière, et que, même si elles
+succombaient, ce serait dans une chute si terrible qu'elles broieraient
+sous elles la pauvre petite Valois, princesse d'un million volé, qu'elle
+n'avait même plus sous la main pour corrompre ses juges.
+
+On en était là quand un nouvel épisode se produisit, qui changea la face
+des choses.
+
+Monsieur de Beausire et mademoiselle Oliva vivaient heureux et riches
+dans le fond d'une maison de campagne, quand, un jour, monsieur, qui
+avait laissé madame au logis pour s'en aller chasser, tomba dans la
+société de deux des agents que monsieur de Crosne éparpillait par toute
+la France pour obtenir un dénouement à cette intrigue.
+
+Les deux amants ignoraient tout ce qui se passait à Paris; ils ne
+songeaient guère qu'à eux-mêmes. Mademoiselle Oliva engraissait comme
+une belette dans un grenier, et monsieur Beausire, avec le bonheur,
+avait perdu cette inquiète curiosité, signe distinctif des oiseaux
+voleurs comme des hommes de proie, caractère que la nature a donné aux
+uns et aux autres pour leur conservation.
+
+Beausire, disons-nous, était sorti ce jour-là pour chasser le lièvre. Il
+trouva un vol de perdrix qui lui fit traverser une route. Voilà comment,
+en cherchant autre chose que ce qu'il eût dû chercher, il trouva ce
+qu'il ne cherchait pas.
+
+Les agents cherchaient aussi Oliva, et ils trouvèrent Beausire. Ce sont
+là les caprices ordinaires de la chasse.
+
+Un de ces limiers était homme d'esprit. Quand il eut bien reconnu
+Beausire, au lieu de l'arrêter tout brutalement, ce qui n'eût rien
+rapporté, il fit le projet suivant avec son compagnon.
+
+--Beausire chasse; il est donc assez libre et assez riche; il a
+peut-être cinq à six louis dans sa poche, mais il est possible qu'il ait
+deux ou trois cents louis à son domicile. Laissons-le rentrer à ce
+domicile: pénétrons-y et mettons-le à rançon. Beausire, rendu à Paris,
+ne nous rapportera que cent livres, comme toute prise ordinaire; encore
+nous grondera-t-on d'avoir encombré la prison pour un personnage peu
+considérable. Faisons de Beausire une spéculation personnelle.
+
+Ils se mirent à chasser la perdrix comme monsieur Beausire, le lièvre
+comme monsieur Beausire, et appuyant les chiens quand c'était un lièvre,
+et rabattant dans la luzerne quand c'était à la perdrix, ils ne
+quittèrent pas leur homme d'une semelle.
+
+Beausire, voyant les étrangers qui se mêlaient de sa chasse, fut d'abord
+très étonné, et puis très courroucé. Il était devenu jaloux de son
+gibier, comme tout bon gentillâtre; mais il était aussi ombrageux à
+l'endroit des nouvelles connaissances. Au lieu d'interroger lui-même ces
+acolytes que le hasard lui donnait, il poussa droit à un garde qu'il
+apercevait dans la plaine, et le chargea d'aller demander à ces
+messieurs pourquoi ils chassaient sur cette terre.
+
+Le garde répliqua qu'il ne connaissait pas ces messieurs pour être du
+pays, et il ajouta que son désir était de les interrompre dans leur
+chasse, ce qu'il fit. Mais les deux étrangers répliquèrent qu'ils
+chassaient avec leur ami, le monsieur là-bas.
+
+Ils désignaient ainsi Beausire. Le garde les conduisit à lui, malgré
+tout le chagrin que cette confrontation causait au gentilhomme chasseur.
+
+--Monsieur de Linville, dit-il, ces messieurs prétendent qu'ils chassent
+avec vous.
+
+--Avec moi! s'écria Beausire irrité, ah! par exemple!
+
+--Tiens! lui dit l'un des agents tout bas, vous vous appelez donc aussi
+monsieur de Linville, mon cher Beausire?
+
+Beausire tressaillit, lui qui cachait si bien son nom dans ce pays.
+
+Il regarda l'agent, puis son compagnon, en homme effaré, crut
+reconnaître vaguement ces figures, et afin de ne pas envenimer les
+choses, il congédia le garde en prenant sur lui la chasse de ces
+messieurs.
+
+--Vous les connaissez donc? fit le garde.
+
+--Oui, nous venons de nous reconnaître, répliqua un des agents.
+
+Alors Beausire se trouva en présence des deux chasseurs, bien embarrassé
+de leur parler sans se compromettre.
+
+--Offrez-nous à déjeuner, Beausire, dit le plus adroit des agents, chez
+vous.
+
+--Chez moi! mais... s'écria Beausire.
+
+--Vous ne nous ferez pas cette impolitesse, Beausire.
+
+Beausire avait perdu la tête; il se laissa conduire bien plutôt qu'il ne
+conduisit.
+
+Les agents, dès qu'ils aperçurent la petite maison, en louèrent
+l'élégance, la position, les arbres et la perspective, comme des gens de
+goût devaient le faire, et, en réalité, Beausire avait choisi un endroit
+charmant pour y poser le nid de ses amours.
+
+C'était un vallon boisé coupé par une petite rivière; la maison
+s'élevait sur un talus au levant. Une guérite, sorte de clocheton sans
+cloche, servait d'observatoire à Beausire pour dominer la campagne, aux
+jours de spleen, alors que ses idées roses se fanaient et qu'il voyait
+des alguazils dans chaque laboureur penché sur la charrue.
+
+D'un seul côté, cette habitation était visible et riante; des autres,
+elle disparaissait sous les bois et les plis du terrain.
+
+--Comme on est bien caché là-dedans! lui dit un agent avec admiration.
+
+Beausire frémit de la plaisanterie, et entra le premier dans sa maison,
+aux aboiements des chiens de cour.
+
+Les agents l'y suivirent avec force cérémonies.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXVIII
+
+Les tourtereaux sont mis en cage
+
+
+En entrant par la porte de la cour, Beausire avait son idée: il voulait
+faire assez de bruit pour prévenir Oliva d'être sur ses gardes.
+Beausire, sans rien savoir de l'affaire du collier, savait assez de
+choses touchant l'affaire du bal de l'Opéra et celle du baquet de Mesmer
+pour redouter de montrer Oliva à des inconnus.
+
+Il agit raisonnablement; car la jeune femme, qui lisait des romans
+frivoles sur le sofa de son petit salon, entendit aboyer les chiens,
+regarda dans la cour, et vit Beausire accompagné; ce qui l'empêcha de se
+porter au-devant de lui comme à l'ordinaire.
+
+Malheureusement ces deux tourtereaux n'étaient pas hors des serres des
+vautours. Il fallut commander le déjeuner, et un valet maladroit--les
+gens de campagne ne sont pas des Frontins--demanda deux ou trois fois
+s'il fallait prendre les ordres de madame.
+
+Ce mot-là fit dresser les oreilles aux limiers, ils raillèrent
+agréablement Beausire sur cette dame cachée, dont la compagnie était
+pour un ermite l'assaisonnement de toutes les félicités que donnent la
+solitude et l'argent.
+
+Beausire se laissa railler, mais il ne montra pas Oliva.
+
+On servit un gros repas auquel les deux agents firent honneur. On but
+beaucoup et l'on porta souvent la santé de la dame absente.
+
+Au dessert, les têtes s'étant échauffées, messieurs de la police
+jugèrent qu'il serait inhumain de prolonger le supplice de leur hôte.
+Ils amenèrent adroitement la conversation sur le plaisir qu'il y a pour
+les bons coeurs à retrouver d'anciennes connaissances.
+
+Sur quoi Beausire, en débouchant un flacon de liqueur des îles, demanda
+aux deux inconnus à quel endroit et dans quelle circonstance il les
+avait pu rencontrer.
+
+--Nous étions, dit l'un d'eux, les amis d'un de vos associés, lors d'une
+petite affaire que vous fîtes en participation avec plusieurs--l'affaire
+de l'ambassade de Portugal.
+
+Beausire pâlit. Quand on touche à des affaires pareilles, on croit
+toujours sentir un bout de corde dans les plis de sa cravate.
+
+--Ah! vraiment, dit-il tremblant d'embarras, et vous venez me demander
+pour votre ami....
+
+--Au fait, c'est une idée, dit l'alguazil à son camarade, l'introduction
+est plus honnête ainsi. Demander une restitution au nom d'un ami absent,
+c'est moral.
+
+--De plus, cela réserve tous droits sur le reste, répliqua l'ami de ce
+moraliste avec un sourire aigre-doux qui fit frémir Beausire de la tête
+aux pieds.
+
+--Donc?... reprit-il.
+
+--Donc, cher monsieur Beausire, il nous serait agréable que vous
+rendissiez à l'un de nous la part de notre ami. Une dizaine de mille
+livres, je crois.
+
+--Au moins, car on ne parle pas des intérêts, fit le camarade positif.
+
+--Messieurs, répliqua Beausire étranglé par la fermeté de cette demande,
+on n'a pas dix mille livres chez soi, à la campagne.
+
+--Cela se comprend, cher monsieur, et nous n'exigeons que le possible.
+Combien pouvez-vous donner tout de suite?
+
+--J'ai cinquante à soixante louis, pas davantage.
+
+--Nous commencerons par les prendre et vous remercierons de votre
+courtoisie.
+
+«Ah! pensa Beausire, charmé de leur facilité, ils sont de bien bonne
+composition. Est-ce que par hasard ils auraient aussi peur de moi que
+j'ai peur d'eux? Essayons.»
+
+Et il se prit à réfléchir que ces messieurs, en criant bien haut, ne
+réussiraient qu'à s'avouer ses complices, et que pour les autorités de
+la province, ce serait une mauvaise recommandation. Beausire conclut que
+ces gens-là se déclareraient satisfaits, et qu'ils garderaient un absolu
+silence.
+
+Il alla, dans son imprudente confiance, jusqu'à se repentir de n'avoir
+pas offert trente louis au lieu de soixante; mais il se promit de se
+débarrasser bien vite après la somme donnée.
+
+Il comptait sans ses hôtes; ces derniers se trouvaient bien chez lui;
+ils goûtaient cette satisfaction béate que procure une agréable
+digestion; ils étaient bons pour le moment, parce que se montrer
+méchants les eût fatigués.
+
+--C'est un charmant ami que Beausire, dit le Positif à son ami. Soixante
+louis qu'il nous donne sont gracieux à prendre.
+
+--Je vais vous les donner tout de suite, s'écria l'hôte, effrayé de voir
+ses convives éclater en bachiques familiarités.
+
+--Rien ne presse, dirent les deux amis.
+
+--Si fait, si fait, je ne serai libre de ma conscience qu'après avoir
+payé. On est délicat, ou on ne l'est pas.
+
+Et il les voulut quitter pour aller chercher l'argent.
+
+Mais ces messieurs avaient des habitudes de recors, habitudes enracinées
+que l'on perd difficilement lorsqu'on les a une fois prises. Ces
+messieurs ne savaient pas se séparer de leur proie quand une fois ils la
+tenaient. Ainsi, le bon chien de chasse ne lâche-t-il sa perdrix blessée
+que pour la remettre au chasseur.
+
+Le bon recors est celui qui, la prise faite, ne la quitte ni du doigt ni
+de l'oeil. Il sait trop bien comme le destin est capricieux pour les
+chasseurs, et combien ce que l'on ne tient plus est loin.
+
+Aussi tous deux, avec un ensemble admirable, se mirent-ils, tout
+étourdis qu'ils étaient, à crier:
+
+--Monsieur Beausire! mon cher Beausire!
+
+Et à l'arrêter par les pans de son habit de drap vert.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Beausire.
+
+--Ne nous quittez pas, par grâce, dirent-ils en le forçant galamment de
+se rasseoir.
+
+--Mais comment voulez-vous que je vous donne votre argent, si vous ne me
+laissez pas monter?
+
+--Nous vous accompagnerons, répondit le Positif avec une tendresse
+effrayante.
+
+--Mais c'est... la chambre de ma femme, répliqua Beausire.
+
+Ce mot, qu'il regardait comme une fin de non-recevoir, fut pour les
+sbires l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
+
+Leur mécontentement qui couvait--un recors est toujours mécontent de
+quelque chose--prit une forme, un corps, une raison d'être.
+
+--Au fait! cria le premier des agents, pourquoi cachez-vous votre femme?
+
+--Oui. Est-ce que nous ne sommes pas présentables? dit le second.
+
+--Si vous saviez ce qu'on fait pour vous, vous seriez plus honnête,
+reprit le premier.
+
+--Et vous nous donneriez tout ce que nous vous demandons, ajouta
+témérairement le second.
+
+--Ah çà! mais vous le prenez sur un ton bien haut, messieurs, dit
+Beausire.
+
+--Nous voulons voir ta femme, répondit le sbire Positif.
+
+--Et moi, je vous déclare que je vais vous mettre dehors, cria Beausire,
+fort de leur ivresse.
+
+Ils lui répliquèrent par un éclat de rire qui aurait dû le rendre
+prudent. Il n'en tint pas compte et s'obstina.
+
+--Maintenant, dit-il, vous n'aurez pas même l'argent que j'avais promis,
+et vous décamperez.
+
+Ils rirent plus formidablement encore que la première fois.
+
+Beausire tremblant de colère:
+
+--Je vous comprends, dit-il d'une voix étouffée, vous ferez du bruit et
+vous parlerez; mais si vous parlez, vous vous perdrez comme moi.
+
+Ils continuèrent de rire entre eux; la plaisanterie leur paraissait
+excellente. Ce fut leur seule réponse.
+
+Beausire crut les épouvanter par un coup de vigueur et se précipita vers
+l'escalier, non plus comme un homme qui va chercher des louis, mais
+comme un furieux qui va chercher une arme. Les sbires se levèrent de
+table, et, fidèles à leur principe, coururent après Beausire, sur lequel
+ils jetèrent leurs larges mains.
+
+Celui-ci cria, une porte s'ouvrit, une femme parut, troublée, effarée,
+sur le seuil des chambres du premier étage.
+
+En la voyant, les hommes lâchèrent Beausire et poussèrent aussi un cri,
+mais de joie, mais de triomphe, mais d'exaltation sauvage.
+
+Ils venaient de reconnaître celle qui ressemblait si fort à la reine de
+France.
+
+Beausire, qui les crut un moment désarmés par l'apparition d'une femme,
+fut bientôt et cruellement désillusionné.
+
+Le Positif s'approcha de mademoiselle Oliva, et d'un ton trop peu poli,
+eu égard à la ressemblance:
+
+--Ah! ah! fit-il, je vous arrête.
+
+--L'arrêter! cria Beausire; et pourquoi?...
+
+--Parce que monsieur de Crosne nous en a donné l'ordre, repartit l'autre
+agent, et que nous sommes au service de monsieur de Crosne.
+
+La foudre tombant entre les deux amants les eût moins épouvantés que
+cette déclaration.
+
+--Voilà ce que c'est, dit le Positif à Beausire, que de n'avoir pas été
+gentil.
+
+Il manquait de logique cet agent, et son compagnon le lui fit observer,
+en disant:
+
+--Tu as tort, Legrigneux, car si Beausire eût été gentil, il nous eût
+montré madame, et de toute façon nous eussions pris madame.
+
+Beausire avait appuyé dans ses mains sa tête brûlante, il ne pensait
+même pas que ses deux valets, homme et femme, écoutaient au bas de
+l'escalier cette scène étrange qui se passait sur le milieu des marches.
+
+Il eut une idée; elle lui sourit; elle le rafraîchit aussitôt.
+
+--Vous êtes venus pour m'arrêter, moi? dit-il aux agents.
+
+--Non, c'est le hasard, dirent-ils naïvement.
+
+--N'importe, vous pouviez m'arrêter, et pour soixante louis vous me
+laissiez en liberté.
+
+--Oh! non; notre intention était d'en demander encore soixante.
+
+--Et nous n'avons qu'une parole, continua l'autre; aussi, pour cent
+vingt louis nous vous laisserons libre.
+
+--Mais... madame? dit Beausire tremblant.
+
+--Oh! madame, c'est différent, répliqua le Positif.
+
+--Madame vaut deux cents louis, n'est-ce pas? se hâta de dire Beausire.
+
+Les agents recommencèrent ce rire terrible, que, cette fois, Beausire
+comprit, hélas.
+
+--Trois cents... dit-il, quatre cents... mille louis! mais vous la
+laisserez libre.
+
+Les yeux de Beausire étincelaient tandis qu'il parlait ainsi:
+
+--Vous ne répondez rien, dit-il; vous savez que j'ai de l'argent et vous
+voulez me faire payer, c'est trop juste. Je donnerai deux mille louis,
+quarante-huit mille livres, votre fortune à tous les deux, mais
+laissez-lui la liberté.
+
+--Tu l'aimes donc beaucoup, cette femme? dit le Positif.
+
+Ce fut au tour de Beausire à rire, et ce rire ironique fut tellement
+effrayant, il peignait si bien l'amour désespéré qui dévorait ce coeur
+flétri, que les deux sbires en eurent peur et se décidèrent à prendre
+des précautions pour éviter l'explosion du désespoir qu'on lisait dans
+l'oeil égaré de Beausire.
+
+Ils prirent chacun deux pistolets dans leur poche, et les appuyant sur
+la poitrine de Beausire:
+
+--Pour cent mille écus, dit l'un d'eux, nous ne te rendrions pas cette
+femme. Monsieur de Rohan nous la paiera cinq cent mille livres, et la
+reine un million.
+
+Beausire leva les yeux au ciel avec une expression qui eût attendri
+toute autre bête féroce qu'un alguazil.
+
+--Marchons, dit le Positif. Vous devez avoir ici une carriole, quelque
+chose de roulant; faites atteler ce carrosse à madame, vous lui devez
+bien cela.
+
+--Et comme nous sommes de bons diables, reprit l'autre, nous n'abuserons
+pas. On vous emmènera, vous aussi, pour la forme; sur la route, nous
+détournerons les yeux, vous sauterez à bas de la carriole, et nous ne
+nous en apercevrons que lorsque vous aurez mille pas d'avance. Est-ce un
+bon procédé, hein?
+
+Beausire répondit seulement:
+
+--Où elle va, j'irai. Je ne la quitterai jamais dans cette vie.
+
+--Oh! ni dans l'autre! ajouta Oliva glacée de terreur.
+
+--Eh bien! tant mieux, interrompit le Positif, plus on conduit de
+prisonniers à monsieur de Crosne, plus il rit.
+
+Un quart d'heure après, la carriole de Beausire partait de la maison,
+avec les deux amants captifs et leurs gardiens.
+
+
+
+
+Chapitre LXXXIX
+
+La bibliothèque de la reine
+
+
+On peut juger de l'effet que produisit cette capture sur monsieur de
+Crosne.
+
+Les agents ne reçurent probablement pas le million qu'ils espéraient,
+mais il y a tout lieu de penser qu'ils furent satisfaits.
+
+Quant au lieutenant de police, après s'être bien frotté les mains en
+signe de contentement, il se rendit à Versailles dans un carrosse, à la
+suite duquel venait un autre carrosse hermétiquement fermé et cadenassé.
+
+C'était le lendemain du jour où le Positif et son ami avaient remis
+Nicole entre les mains du chef de la police.
+
+Monsieur de Crosne fit entrer ses deux carrosses dans Trianon, descendit
+de celui qu'il occupait, et laissa l'autre à la garde de son premier
+commis.
+
+Il se fit admettre chez la reine, à laquelle, tout d'abord, il avait
+envoyé demander une audience à Trianon.
+
+La reine, qui n'avait garde, depuis un mois, de négliger tout ce qui lui
+arrivait de la part de la police obtempéra sur-le-champ à la demande du
+ministre; elle vint, dès le matin, dans sa maison favorite, et peu
+accompagnée, en cas de secret nécessaire.
+
+Dès que monsieur de Crosne eut été introduit près d'elle, à son air
+rayonnant elle jugea que les nouvelles étaient bonnes.
+
+Pauvre femme! depuis assez longtemps elle voyait autour d'elle des
+visages sombres et réservés.
+
+Un battement de joie, le premier depuis trente mortels jours, agita son
+coeur blessé par tant d'émotions mortelles.
+
+Le magistrat, après lui avoir baisé la main:
+
+--Madame, dit-il, Sa Majesté a-t-elle à Trianon une salle où, sans être
+vue, elle puisse voir ce qui se passe?
+
+--J'ai ma bibliothèque, répondit la reine; derrière les placards, j'ai
+fait ménager des jours dans mon salon de collation, et, quelquefois, en
+goûtant, je m'amusais, avec madame de Lamballe ou avec mademoiselle de
+Taverney, _quand je l'avais_, à regarder les grimaces comiques de l'abbé
+Vermond, lorsqu'il tombait sur un pamphlet où il était question de lui.
+
+--Fort bien, madame, répondit monsieur de Crosne. Maintenant, j'ai en
+bas un carrosse que je voudrais faire entrer dans le château sans que le
+contenu du carrosse fût vu de personne, si ce n'est de Votre Majesté.
+
+--Rien de plus aisé, répliqua la reine; où est-il votre carrosse?
+
+--Dans la première cour, madame.
+
+La reine sonna, quelqu'un vint prendre ses ordres.
+
+--Faites entrer le carrosse que monsieur de Crosne vous désignera,
+dit-elle, dans le grand vestibule, et fermez les deux portes de telle
+sorte qu'il y fasse noir, et que personne ne voie avant moi les
+curiosités que monsieur de Crosne m'apporte.
+
+L'ordre fut exécuté. On savait respecter bien plus que des ordres les
+caprices de la reine. Le carrosse entra sous la voûte près du logis des
+gardes, et versa son contenu dans le corridor sombre.
+
+--Maintenant, madame, dit monsieur de Crosne, veuillez venir avec moi
+dans votre salon de collation, et donner ordre qu'on laisse entrer mon
+commis, avec ce qu'il apportera dans la bibliothèque.
+
+Dix minutes après la reine épiait, palpitante, derrière ses casiers.
+
+Elle vit entrer dans la bibliothèque une forme voilée, que dévoila le
+commis, et qui, reconnue, fit pousser un cri d'effroi à la reine.
+C'était Oliva, vêtue de l'un des costumes les plus aimés de
+Marie-Antoinette.
+
+Elle avait la robe verte à larges bandes moirées noir, la coiffure
+élevée que préférait la reine, des bagues pareilles aux siennes, les
+mules de satin vert à talons énormes: c'était Marie-Antoinette
+elle-même, moins le sang des Césars, que remplaçait le fluide plébéien
+mobile de toutes les voluptés de monsieur Beausire.
+
+La reine crut se voir dans une glace opposée; elle dévora des yeux cette
+apparition.
+
+--Que dit Votre Majesté de cette ressemblance? fit alors monsieur de
+Crosne, triomphant de l'effet qu'il avait produit.
+
+--Je dis... je dis... monsieur... balbutia la reine éperdue. Ah!
+Olivier, pensa-t-elle, pourquoi n'êtes-vous pas là?
+
+--Que veut Votre Majesté?
+
+--Rien, monsieur, rien, sinon que le roi sache bien....
+
+--Et que monsieur de Provence voie, n'est-ce pas, madame?
+
+--Oh! merci, monsieur de Crosne, merci. Mais que fera-t-on à cette
+femme?
+
+--Est-ce bien à cette femme que l'on attribue tout ce qui s'est fait?
+demanda monsieur de Crosne.
+
+--Vous tenez sans doute les fils du complot?
+
+--À peu près, madame.
+
+--Et monsieur de Rohan?
+
+--Monsieur de Rohan ne sait rien encore.
+
+--Oh! dit la reine en cachant sa tête dans ses mains, cette femme-là,
+monsieur, est, je le vois, toute l'erreur du cardinal!
+
+--Soit, madame, mais si c'est l'erreur de monsieur de Rohan, c'est le
+crime d'un autre!
+
+--Cherchez bien, monsieur; vous avez l'honneur de la maison de France
+entre vos mains.
+
+--Et croyez, madame, qu'il est bien placé, répondit monsieur de Crosne.
+
+--Le procès? fit la reine.
+
+--Est en chemin. Partout on nie; mais j'attends le bon moment pour
+lancer cette pièce de conviction que vous avez là dans votre
+bibliothèque.
+
+--Et madame de La Motte?
+
+--Elle ne sait pas que j'ai trouvé cette fille, et accuse monsieur de
+Cagliostro d'avoir monté la tête au cardinal jusqu'à lui faire perdre la
+raison.
+
+--Et monsieur de Cagliostro?
+
+--Monsieur de Cagliostro, que j'ai fait interroger, m'a promis de me
+venir voir ce matin même.
+
+--C'est un homme dangereux.
+
+--Ce sera un homme utile. Piqué par une vipère telle que madame de La
+Motte, il absorbera le venin, et nous rendra du contrepoison.
+
+--Vous espérez des révélations?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Comment cela, monsieur? Oh! dites-moi tout ce qui peut me rassurer.
+
+--Voici mes raisons, madame: madame de La Motte habitait rue
+Saint-Claude....
+
+--Je sais, je sais, dit la reine en rougissant.
+
+--Oui, Votre Majesté fit l'honneur à cette femme de lui être charitable.
+
+--Elle m'en a bien payée! n'est-ce pas? Donc, elle habitait rue
+Saint-Claude.
+
+--Et monsieur de Cagliostro habite précisément en face.
+
+--Et vous supposez?...
+
+--Que s'il y a eu un secret pour l'un ou pour l'autre de ces deux
+voisins, le secret doit appartenir à l'un et à l'autre. Mais pardon,
+madame, voici bientôt l'heure à laquelle j'attends à Paris monsieur de
+Cagliostro, et pour rien au monde je ne voudrais retarder ces
+explications....
+
+--Allez, monsieur, allez, et encore une fois soyez assuré de ma
+reconnaissance.
+
+--Voilà donc, s'écria-t-elle tout en pleurs, quand monsieur de Crosne
+fut parti, voilà une justification qui commence. Je vais lire mon
+triomphe sur tous les visages. Celui du seul ami auquel je tienne à
+prouver que je suis innocente, celui-là seul, je ne le verrai pas!
+
+Cependant, monsieur de Crosne volait vers Paris, et rentrait chez lui,
+où l'attendait monsieur de Cagliostro.
+
+Celui-ci savait tout depuis la veille. Il allait chez Beausire, dont il
+connaissait la retraite, pour le pousser à quitter la France, quand, sur
+la route, entre les deux agents, il le vit dans la carriole. Oliva était
+cachée au fond, toute honteuse et toute larmoyante.
+
+Beausire vit le comte qui les croisait dans sa chaise de poste; il le
+reconnut. L'idée que ce seigneur mystérieux et puissant lui serait de
+quelque utilité changea toutes les idées qu'il s'était faites de ne
+jamais abandonner Oliva.
+
+Il renouvela aux agents la proposition qu'ils lui avaient faite d'une
+évasion. Ceux-ci acceptèrent cent louis qu'il avait, et le lâchèrent
+malgré les pleurs de Nicole.
+
+Cependant, Beausire en embrassant sa maîtresse lui dit à l'oreille:
+
+--Espère; je vais travailler à te sauver.
+
+Et il arpenta vigoureusement dans le sens de la route que suivait
+Cagliostro.
+
+Celui-ci s'était arrêté en tout état de cause; il n'avait plus besoin
+d'aller chercher Beausire, puisque Beausire revenait. Il lui était
+expédient d'attendre Beausire, si quelquefois celui-ci faisait courir
+après lui.
+
+Cagliostro attendait donc depuis une demi-heure au tournant de la route,
+quand il vit arriver pâle, essoufflé, demi-mort, le malheureux amant
+d'Oliva.
+
+Beausire, à l'aspect du carrosse arrêté, poussa le cri de joie du
+naufragé qui touche une planche.
+
+--Qu'y a-t-il, mon enfant? dit le comte en l'aidant à monter près de
+lui.
+
+Beausire raconta toute sa lamentable histoire, que Cagliostro écouta en
+silence.
+
+--Elle est perdue, lui dit-il ensuite.
+
+--Comment cela? s'écria Beausire.
+
+Cagliostro lui raconta ce qu'il ne savait pas, l'intrigue de la rue
+Saint-Claude et celle de Versailles.
+
+Beausire faillit s'évanouir.
+
+--Sauvez-la, sauvez-la, dit-il en tombant à deux genoux dans le
+carrosse, et je vous la donnerai si vous l'aimez toujours.
+
+--Mon ami, répliqua Cagliostro, vous êtes dans l'erreur, je n'ai jamais
+aimé mademoiselle Oliva; je n'avais qu'un but, celui de la soustraire à
+cette vie de débauches que vous lui faisiez partager.
+
+--Mais... dit Beausire, surpris.
+
+--Cela vous étonne? Sachez donc que je suis l'un des syndics d'une
+société de réforme morale, ayant pour but d'arracher au vice tout ce qui
+peut offrir des chances de guérison. J'eusse guéri Oliva en vous
+l'ôtant, voilà pourquoi je vous l'ai ôtée. Qu'elle dise si jamais elle a
+entendu de ma bouche un mot de galanterie; qu'elle dise si mes services
+n'ont pas toujours été désintéressés!
+
+--Raison de plus, monsieur; sauvez-la! sauvez-la!
+
+--J'y veux bien essayer; mais cela dépendra de vous, Beausire.
+
+--Demandez-moi ma vie.
+
+--Je ne demanderai pas tant que cela. Revenez à Paris avec moi, et si
+vous suivez de point en point mes instructions, peut-être sauverons-nous
+votre maîtresse. Je n'y mets qu'une condition.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Je vous la dirai en nous en retournant chez moi, à Paris.
+
+--Oh! j'y souscris d'avance; mais la revoir! la revoir!
+
+--Voilà justement ce à quoi je pense; avant deux heures, vous la
+reverrez.
+
+--Et je l'embrasserai?
+
+--J'y compte; bien plus, vous lui direz ce que je vais vous dire.
+
+Cagliostro reprit, avec Beausire, la route de Paris.
+
+Deux heures après, c'était le soir, il avait rejoint la carriole.
+
+Et une heure après, Beausire achetait cinquante louis aux deux agents le
+droit d'embrasser Nicole et de lui glisser les recommandations du comte.
+
+Les agents admiraient cet amour passionné, ils se promettaient une
+cinquantaine de louis comme cela à chaque double poste.
+
+Mais Beausire ne reparut plus, et la chaise de Cagliostro l'emporta
+rapidement vers Paris, où tant d'événements se préparaient.
+
+Voilà ce qu'il était nécessaire d'apprendre au lecteur avant de lui
+montrer monsieur Cagliostro causant d'affaires avec monsieur de Crosne.
+
+Maintenant, nous pouvons l'introduire dans le cabinet du lieutenant de
+police.
+
+
+
+
+Chapitre XC
+
+Le cabinet du lieutenant de police
+
+
+Monsieur de Crosne savait de Cagliostro tout ce qu'un habile lieutenant
+de police peut savoir d'un homme habitant en France, et ce n'est pas peu
+dire. Il savait tous ses noms passés, tous ses secrets d'alchimiste, de
+magnétisme et de divination; il savait ses prétentions à l'ubiquité, à
+la régénération perpétuelle--il le regardait comme un charlatan grand
+seigneur.
+
+C'était un esprit fort que ce monsieur de Crosne, connaissant toutes les
+ressources de sa charge, bien en cour, indifférent à la faveur, ne
+composant pas avec son orgueil; un homme sur qui n'avait pas prise qui
+voulait.
+
+À celui-là comme à monsieur de Rohan, Cagliostro ne pouvait offrir des
+louis chauds encore du fourneau hermétique; à celui-là, Cagliostro n'eût
+pas offert le bout d'un pistolet, comme Balsamo à monsieur de Sartine; à
+celui-là, Balsamo n'avait plus de Lorenza à redemander, mais Cagliostro
+avait des comptes à rendre.
+
+Voilà pourquoi le comte, au lieu d'attendre les événements, avait cru
+devoir demander audience au magistrat.
+
+Monsieur de Crosne sentait l'avantage de sa position et s'apprêtait à en
+user. Cagliostro sentait l'embarras de la sienne et s'apprêtait à en
+sortir.
+
+Cette partie d'échecs, jouée à découvert, avait un enjeu que l'un des
+deux joueurs ne soupçonnait pas, et ce joueur, il faut l'avouer, ce
+n'était pas monsieur de Crosne.
+
+Celui-ci ne connaissait, nous l'avons dit, de Cagliostro, que le
+charlatan, il ignorait absolument l'adepte. Aux pierres que sema la
+philosophie sur le chemin de la monarchie, tant de gens ne se sont
+heurtés que parce qu'ils ne les voyaient pas.
+
+Monsieur de Crosne attendait de Cagliostro des révélations sur le
+collier, sur les trafics de madame de La Motte. C'était là son
+désavantage. Enfin, il avait droit d'interroger, d'emprisonner, c'était
+là sa supériorité.
+
+Il reçut le comte en homme qui sent son importance, mais qui ne veut
+manquer de politesse envers personne, pas même envers un phénomène.
+
+Cagliostro se surveilla. Il voulut seulement rester grand seigneur, son
+unique faiblesse qu'il crût devoir laisser soupçonner.
+
+--Monsieur, lui dit le lieutenant de police, vous m'avez demandé une
+audience. J'arrive de Versailles exprès pour vous la donner.
+
+--Monsieur, j'avais pensé que vous auriez quelque intérêt à me
+questionner sur ce qui se passe, et, en homme qui connaît tout votre
+mérite et toute l'importance de vos fonctions, je suis venu à vous. Me
+voici.
+
+--Vous questionner? fit le magistrat affectant la surprise; mais sur
+quoi, monsieur, et en quelle qualité?
+
+--Monsieur, répliqua nettement Cagliostro, vous vous occupez fort de
+madame de La Motte, de la disparition du collier.
+
+--L'auriez-vous trouvé? demanda monsieur de Crosne, presque railleur.
+
+--Non, dit gravement le comte. Mais si je n'ai pas trouvé le collier, au
+moins sais-je que madame de La Motte habitait rue Saint-Claude.
+
+--En face de chez vous, monsieur, je le savais aussi, dit le magistrat.
+
+--Alors, monsieur, vous savez ce que faisait madame de La Motte.... N'en
+parlons plus.
+
+--Mais au contraire, dit monsieur de Crosne d'un air indifférent,
+parlons-en.
+
+--Oh! cela n'avait de sel qu'à propos de la petite Oliva, dit
+Cagliostro; mais puisque vous savez tout sur madame de La Motte, je
+n'aurais rien à vous apprendre.
+
+Au nom d'Oliva, monsieur de Crosne tressaillit.
+
+--Que dites-vous d'Oliva? demanda-t-il. Qui est-ce, Oliva?
+
+--Vous ne le savez pas? Ah! monsieur, c'était une curiosité que je
+serais surpris de vous apprendre. Figurez-vous une fille très jolie, une
+taille... des yeux bleus, l'ovale du visage parfait; tenez, un genre de
+beauté qui rappelle un peu celui de Sa Majesté la reine.
+
+--Ah! ah! fit monsieur de Crosne, eh bien?
+
+--Eh bien! cette fille vivait mal, cela me faisait peine; elle avait
+autrefois servi un vieil ami à moi, monsieur de Taverney....
+
+--Le baron qui est mort l'autre jour?
+
+--Précisément, oui, celui qui est mort. Elle avait en outre appartenu à
+un savant homme que vous ne connaissez pas, monsieur le lieutenant de
+police, et qui.... Mais je fais double route, et je m'aperçois que je
+commence à vous gêner.
+
+--Monsieur, veuillez continuer, je vous en prie, au contraire. Cette
+Oliva, disiez-vous?...
+
+--Vivait mal, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle souffrait
+une quasi-misère, avec certain drôle, son amant pour la voler et la
+battre: un de vos plus ordinaires gibiers, monsieur, un aigrefin que
+vous ne devez pas connaître....
+
+--Certain Beausire, peut-être? dit le magistrat, heureux de paraître
+bien informé.
+
+--Ah! vous le connaissez, c'est surprenant, dit Cagliostro avec
+admiration. Très bien! monsieur, vous êtes encore plus devin que moi.
+Or, un jour que le Beausire avait plus battu et plus volé cette fille
+que de coutume, elle vint se réfugier près de moi et me demanda
+protection. Je suis bon, je donnai je ne sais quel coin de pavillon dans
+un de mes hôtels....
+
+--Chez vous!... Elle était chez vous? s'écria le magistrat surpris.
+
+--Sans doute, répliqua Cagliostro, affectant de s'étonner à son tour.
+Pourquoi ne l'aurais-je pas abritée chez moi, je suis garçon?
+
+Et il se mit à rire avec une si savante bonhomie que monsieur de Crosne
+tomba complètement dans le panneau.
+
+--Chez vous! répliqua-t-il; c'est donc pour cela que mes agents ont tant
+cherché pour la trouver.
+
+--Comment, cherché! dit Cagliostro. On cherchait cette petite? A-t-elle
+donc fait quelque chose que je ne sache pas?...
+
+--Non, monsieur, non; poursuivez, je vous en conjure.
+
+--Oh! mon Dieu! j'ai fini. Je la logeai chez moi; voilà tout.
+
+--Mais, non, non! monsieur le comte, ce n'est pas tout, puisque vous
+sembliez tout à l'heure associer à ce nom d'Oliva le nom de madame de La
+Motte.
+
+--Ah! à cause du voisinage, dit Cagliostro.
+
+--Il y autre chose, monsieur le comte.... Vous n'avez pas pour rien dit
+que madame de La Motte et mademoiselle Oliva étaient voisines.
+
+--Oh! mais cela tient à une circonstance qu'il serait inutile de vous
+rapporter. Ce n'est pas au premier magistrat du royaume qu'on doit aller
+conter des billevesées de rentier oisif.
+
+--Vous m'intéressez, monsieur, et plus que vous ne croyez; car cette
+Oliva que vous dites avoir été logée chez vous, je l'ai trouvée en
+province.
+
+--Vous l'avez trouvée!
+
+--Avec le monsieur de Beausire....
+
+--Eh bien, je m'en doutais! s'écria Cagliostro. Elle était avec
+Beausire? Ah! fort bien! fort bien! Réparation soit faite à madame de La
+Motte.
+
+--Comment! que voulez-vous dire? repartit monsieur de Crosne.
+
+--Je dis, monsieur, qu'après avoir un moment soupçonné madame de La
+Motte, je lui fais réparation pleine et entière.
+
+--Soupçonné! de quoi?
+
+--Bon Dieu! vous écoutez donc patiemment tous les commérages? Eh bien!
+sachez qu'au moment où j'avais espoir de corriger cette Oliva, de la
+rejeter dans le travail et l'honnêteté--je m'occupe de morale,
+monsieur--, à ce moment là, quelqu'un vint qui me l'enleva.
+
+--Qui vous l'enleva! Chez vous?
+
+--Chez moi.
+
+--C'est étrange!
+
+--N'est-ce pas? Et je me fusse damné pour soutenir que c'était madame de
+La Motte. À quoi tiennent les jugements du monde!
+
+Monsieur de Crosne se rapprocha de Cagliostro.
+
+--Voyons, dit-il, précisez s'il vous plaît.
+
+--Oh! monsieur, à présent que vous avez trouvé Oliva avec Beausire, rien
+ne me fera penser à madame de La Motte, ni ses assiduités, ni ses
+signes, ni ses correspondances.
+
+--Avec Oliva?
+
+--Mais oui.
+
+--Madame de La Motte et Oliva s'entendaient?
+
+--Parfaitement.
+
+--Elles se voyaient?
+
+--Madame de La Motte avait trouvé moyen de faire sortir chaque nuit
+Oliva.
+
+--Chaque nuit! En êtes-vous sûr?
+
+--Autant qu'un homme peut l'être de ce qu'il a vu, entendu.
+
+--Oh! monsieur, mais vous me dites là des choses que je paierais mille
+livres le mot! Quel bonheur pour moi que vous fassiez de l'or!
+
+--Je n'en fais plus, monsieur, c'était trop cher.
+
+--Mais vous êtes l'ami de monsieur de Rohan?
+
+--Je le crois.
+
+--Mais vous devez savoir pour combien cet élément d'intrigues qu'on
+appelle madame de La Motte entre dans son affaire scandaleuse?
+
+--Non; je veux ignorer cela.
+
+--Mais vous savez peut-être les suites de ces promenades faites par
+Oliva et madame de La Motte?
+
+--Monsieur, il est des choses que l'homme prudent doit toujours tâcher
+d'ignorer, repartit sentencieusement Cagliostro.
+
+--Je ne vais plus avoir l'honneur que de vous demander une chose, dit
+vivement monsieur de Crosne. Avez-vous des preuves que madame de La
+Motte ait correspondu avec Oliva?
+
+--Cent.
+
+--Lesquelles?
+
+--Des billets de madame de La Motte qu'elle lançait chez Oliva avec une
+arbalète qu'on trouvera sans doute en son logis. Plusieurs de ces
+billets, roulés autour d'un morceau de plomb, n'ont pas atteint le but.
+Ils tombaient dans la rue, mes gens ou moi nous en avons ramassé
+plusieurs.
+
+--Monsieur, vous les fourniriez à la justice?
+
+--Oh! monsieur, ils sont d'une telle innocence, que je ne m'en ferais
+pas scrupule, et que je ne croirais pas pour cela mériter un reproche de
+la part de madame de La Motte.
+
+--Et... les preuves des connivences, des rendez-vous?
+
+--Mille.
+
+--Une seule, je vous prie.
+
+--La meilleure. Il paraît que madame de La Motte avait facilité d'entrer
+dans ma maison pour voir Oliva, car je l'y ai vue, moi, le jour même où
+disparut la jeune femme.
+
+--Le jour même?
+
+--Tous mes gens l'ont vue comme moi.
+
+--Ah!... et que venait-elle faire, si Oliva avait disparu?...
+
+--C'est ce que je me suis demandé d'abord, et je ne me l'expliquais pas.
+J'avais vu madame de La Motte descendre d'une voiture de poste qui
+attendait rue du Roi-Doré. Mes gens avaient vu stationner longtemps
+cette voiture, et ma pensée, je l'avoue, était que madame de La Motte
+voulait s'attacher Oliva.
+
+--Vous laissiez faire?
+
+--Pourquoi non? C'est une dame charitable et favorisée du sort, cette
+madame de La Motte. Elle est reçue à la cour. Pourquoi, moi, l'eussé-je
+empêchée de me débarrasser d'Oliva? J'aurais eu tort, vous le voyez,
+puisqu'un autre me l'a enlevée pour la perdre encore.
+
+--Ah! dit monsieur de Crosne méditant profondément, mademoiselle Oliva
+était logée chez vous?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah! mademoiselle Oliva et madame de La Motte se connaissaient, se
+voyaient, sortaient ensemble?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah! madame de La Motte a été vue chez vous, le jour de l'enlèvement
+d'Oliva?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah! vous avez pensé que la comtesse voulait s'attacher cette fille?
+
+--Que penser autrement?
+
+--Mais qu'a dit madame de La Motte, quand elle n'a plus trouvé Oliva
+chez vous?
+
+--Elle m'a paru troublée.
+
+--Vous supposez que c'est ce Beausire qui l'a enlevée?
+
+--Je le suppose uniquement parce que vous me dites qu'il l'a enlevée en
+effet, sinon je ne soupçonnerais rien. Cet homme-là ne savait pas la
+demeure d'Oliva. Qui peut la lui avoir apprise?
+
+--Oliva elle-même.
+
+--Je ne crois pas, car au lieu de se faire enlever par lui chez moi,
+elle se fût enfuie de chez moi chez lui, et je vous prie de croire qu'il
+ne fût pas entré chez moi, si madame de La Motte ne lui eût fait passer
+une clef.
+
+--Elle avait une clef?
+
+--On n'en peut pas douter.
+
+--Quel jour l'enleva-t-on, je vous prie? dit monsieur de Crosne, éclairé
+soudain par le flambeau que lui tendait si habilement Cagliostro.
+
+--Oh! monsieur, pour cela je ne me tromperai pas, c'était la propre
+veille de la Saint-Louis.
+
+--C'est cela! s'écria le lieutenant de police, c'est cela! monsieur,
+vous venez de rendre un service signalé à l'État.
+
+--J'en suis bien heureux, monsieur.
+
+--Et vous en serez remercié comme il convient.
+
+--Par ma conscience d'abord, dit le comte.
+
+Monsieur de Crosne le salua.
+
+--Puis-je compter sur la consignation de ces preuves dont nous parlions?
+dit-il.
+
+--Je suis, monsieur, pour obéir à la justice en toutes choses.
+
+--Eh bien! monsieur, je retiendrai votre parole; à l'honneur de vous
+revoir.
+
+Et il congédia Cagliostro, qui dit en sortant:
+
+--Ah! comtesse, ah! vipère, tu as voulu m'accuser; je crois que tu as
+mordu sur la lime; gare à tes dents!
+
+
+
+
+Chapitre XCI
+
+Les interrogatoires
+
+
+Pendant que monsieur de Crosne causait ainsi avec Cagliostro, monsieur
+de Breteuil se présentait à la Bastille, de la part du roi, pour
+interroger monsieur de Rohan.
+
+Entre ces deux ennemis l'entrevue pouvait être orageuse. Monsieur de
+Breteuil connaissait la fierté de monsieur de Rohan: il avait tiré de
+lui une vengeance assez terrible pour se tenir désormais à des procédés
+de politesse. Il fut plus que poli. Monsieur de Rohan refusa de
+répondre.
+
+Le garde des Sceaux insista; mais monsieur de Rohan déclara qu'il s'en
+rapportait aux mesures que prendraient le parlement et ses juges.
+
+Monsieur de Breteuil dut se retirer devant l'inébranlable volonté de
+l'accusé.
+
+Il fit appeler chez lui madame de La Motte occupée à rédiger des
+mémoires; elle obéit avec empressement.
+
+Monsieur de Breteuil lui expliqua nettement sa situation, qu'elle
+connaissait mieux que personne. Elle répondit qu'elle avait des preuves
+de son innocence, qu'elle fournirait quand besoin serait. Monsieur de
+Breteuil lui fit observer que rien n'était plus urgent.
+
+Toute la fable que Jeanne avait composée, elle la débita; c'étaient
+toujours les mêmes insinuations contre tout le monde, la même
+affirmation que les faux reprochés émanaient elle ne savait d'où.
+
+Elle aussi déclara que le parlement étant saisi de cette affaire, elle
+ne dirait rien d'absolument vrai qu'en présence de monsieur le cardinal,
+et d'après les charges qu'il ferait peser sur elle.
+
+Monsieur de Breteuil alors lui déclara que le cardinal faisait tout
+peser sur elle.
+
+--Tout? dit Jeanne, même le vol?
+
+--Même le vol.
+
+--Veuillez faire répondre à monsieur le cardinal, dit froidement Jeanne,
+que je l'engage à ne pas soutenir plus longtemps un mauvais système de
+défense.
+
+Et ce fut tout. Mais monsieur de Breteuil n'était pas satisfait. Il lui
+fallait quelques détails intimes. Il lui fallait, pour sa logique,
+l'énoncé des causes qui avaient amené le cardinal à tant de témérités
+envers la reine, la reine à tant de colère contre le cardinal.
+
+Il lui fallait l'explication de tous les procès-verbaux recueillis par
+monsieur le comte de Provence, et passés à l'état de bruit public.
+
+Le garde des Sceaux était homme d'esprit, il savait agir sur le
+caractère d'une femme; il promit tout à madame de La Motte si elle
+accusait nettement quelqu'un.
+
+--Prenez garde, lui dit-il, en ne disant rien, vous accusez la reine; si
+vous persistez en cela, prenez garde, vous serez condamnée comme
+coupable de lèse-majesté: c'est la honte, c'est la hart!
+
+--Je n'accuse pas la reine, dit Jeanne; mais pourquoi m'accuse-t-on?
+
+--Accusez alors quelqu'un, dit l'inflexible Breteuil; vous n'avez que ce
+moyen de vous débarrasser vous-même.
+
+Elle se renferma dans un prudent silence, et cette première entrevue
+d'elle et du garde des Sceaux n'eut aucun résultat.
+
+Cependant, le bruit se répandait que des preuves avaient surgi, que les
+diamants s'étaient vendus en Angleterre, où monsieur de Villette fut
+arrêté par les agents de monsieur de Vergennes.
+
+Le premier assaut que Jeanne eut à soutenir fut terrible. Confrontée
+avec le Réteau, qu'elle devait croire son allié jusqu'à la mort, elle
+l'entendit avec terreur avouer humblement qu'il était un faussaire,
+qu'il avait écrit un reçu des diamants, une lettre de la reine,
+falsifiant à la fois les signatures des joailliers et celle de Sa
+Majesté.
+
+Interrogé par quel motif il avait commis ces crimes, il répondit que
+c'était sur la demande de madame de La Motte.
+
+Éperdue, furieuse, elle nia, elle se défendit comme une lionne; elle
+prétendit n'avoir jamais vu, ni connu, ce monsieur Réteau de Villette.
+
+Mais là encore elle reçut deux rudes secousses; deux témoignages
+l'écrasèrent.
+
+Le premier était celui d'un cocher de fiacre, trouvé par monsieur de
+Crosne, qui déclarait avoir mené, au jour et à l'heure cités par Réteau,
+une dame vêtue de telle façon, rue Montmartre.
+
+Cette dame, s'entourant de tant de mystères, qui pouvait-elle être,
+prise par le cocher dans le quartier du marais, sinon madame de La Motte
+qui habitait rue Saint-Claude.
+
+Et quant à la familiarité qui existait entre ces deux complices, comment
+la nier quand un témoin affirmait avoir vu, la veille de la Saint-Louis,
+sur le siège d'une chaise de poste d'où était sortie madame de La Motte,
+monsieur Réteau de Villette, reconnaissable à sa mine pâle et inquiète.
+
+Le témoin était un des principaux serviteurs de monsieur de Cagliostro.
+
+Ce nom fit bondir Jeanne et la poussa aux extrêmes. Elle se répandit en
+accusations contre Cagliostro, qu'elle déclarait avoir, par ses
+sortilèges et ses charmes, fasciné l'esprit du cardinal de Rohan, auquel
+il inspirait ainsi des _idées coupables contre la Majesté royale_.
+
+Là était le premier chaînon de l'accusation adultère.
+
+Monsieur de Rohan se défendit en défendant Cagliostro. Il nia si
+opiniâtrement, que Jeanne, exaspérée, articula, pour la première fois,
+cette accusation d'un amour insensé du cardinal pour la reine.
+
+Monsieur de Cagliostro demanda aussitôt et obtint d'être incarcéré pour
+répondre de son innocence à tout le monde. Accusateurs et juges
+s'enflammant, comme il arrive au premier souffle de la vérité, l'opinion
+publique prit immédiatement fait et cause pour le cardinal et Cagliostro
+contre la reine.
+
+Ce fut alors que cette infortunée princesse, pour faire comprendre sa
+persévérance à suivre le procès, laissa publier les rapports faits au
+roi sur les promenades nocturnes, et en appelant à monsieur de Crosne,
+le somma de déclarer ce qu'il savait.
+
+Le coup, habilement calculé, tomba sur Jeanne et faillit l'anéantir à
+jamais.
+
+L'interrogateur, en plein conseil d'instruction, somma monsieur de Rohan
+de déclarer ce qu'il savait de ces promenades dans les jardins de
+Versailles.
+
+Le cardinal répliqua qu'il ne savait pas mentir, et qu'il en appelait au
+témoignage de madame de La Motte.
+
+Celle-ci nia qu'il y eût jamais eu de promenades faites de son aveu ou à
+sa connaissance.
+
+Elle déclara menteurs les procès-verbaux et relations qui la dénonçaient
+comme ayant paru aux jardins, soit en compagnie de la reine, soit en la
+compagnie du cardinal.
+
+Cette déclaration innocentait Marie-Antoinette, s'il eût été possible de
+croire aux paroles d'une femme accusée de faux et de vol. Mais, venant
+de cette part, la justification semblait être un acte de complaisance,
+et la reine ne supporta pas d'être justifiée de la sorte.
+
+Aussi, quand Jeanne cria le plus fort qu'elle n'avait jamais paru de
+nuit dans le jardin de Versailles, et que jamais elle n'avait rien vu ou
+su des affaires particulières à la reine et au cardinal, à ce moment
+Oliva parut, vivant témoignage qui fit changer l'opinion et détruisit
+tout l'échafaudage de mensonges entassés par la comtesse.
+
+Comment ne fut-elle pas ensevelie sous les ruines? Comment se
+releva-t-elle plus haineuse et plus terrible? Nous n'expliquons pas
+seulement ce phénomène par sa volonté, nous l'expliquons par la fatale
+influence qui s'attachait à la reine.
+
+Oliva confrontée avec le cardinal, quel coup terrible! Monsieur de Rohan
+s'apercevant enfin qu'il avait été joué d'une manière infâme! Cet homme
+plein de délicatesses et de nobles passions, découvrant qu'une
+aventurière, associée à une friponne, l'avaient conduit à mépriser tout
+haut la reine de France, une femme qu'il aimait et qui n'était pas
+coupable!
+
+L'effet de cette apparition sur monsieur de Rohan serait, à notre gré,
+la scène la plus dramatique et la plus importante de cette affaire, si
+nous n'allions, en nous rapprochant de l'histoire, tomber dans la fange,
+le sang et l'horreur.
+
+Quand monsieur de Rohan vit Oliva, cette reine de carrefour, et qu'il se
+rappela la rose, la main serrée et les bains d'Apollon, il pâlit, et eût
+répandu tout son sang aux pieds de Marie-Antoinette, s'il l'eût vue à
+côté de l'autre en ce moment.
+
+Que de pardons, que de remords s'élancèrent de son âme pour aller avec
+ses larmes purifier le dernier degré de ce trône où un jour il avait
+répandu son mépris avec le regret d'un amour dédaigné.
+
+Mais cette consolation même lui était interdite; mais il ne pouvait
+accepter l'identité d'Oliva sans avouer qu'il aimait la véritable reine;
+mais l'aveu de son erreur était une accusation, une souillure. Il laissa
+Jeanne nier tout. Il se tut.
+
+Et lorsque monsieur de Breteuil voulut, avec monsieur de Crosne, forcer
+Jeanne à s'expliquer plus longuement:
+
+--Le meilleur moyen, dit-elle, de prouver que la reine n'a pas été
+promener dans le parc la nuit, c'est de montrer une femme qui ressemble
+à la reine, et qui prétend avoir été dans le parc. On la montre; c'est
+bien.
+
+Cette infâme insinuation eut du succès. Elle infirmait encore une fois
+la vérité.
+
+Mais comme Oliva, dans son inquiétude ingénue, donnait tous les détails
+et toutes les preuves, comme elle n'omettait rien, comme elle se faisait
+bien mieux croire que la comtesse, Jeanne eut recours à un moyen
+désespéré; elle avoua.
+
+Elle avoua qu'elle avait mené le cardinal à Versailles; que Son
+Excellence voulait à tout prix voir la reine, lui donner l'assurance de
+son respectueux attachement; elle avoua, parce qu'elle sentit derrière
+elle tout un parti qu'elle n'avait pas si elle se renfermait dans la
+négative; elle avoua, parce qu'en accusant la reine, c'était se donner
+pour auxiliaires tous les ennemis de la reine, et ils étaient nombreux.
+
+Alors, pour la dixième fois dans cet infernal procès, les rôles
+changèrent: le cardinal joua celui d'une dupe, Oliva celui d'une
+prostituée sans poésie et sans sens, Jeanne celui d'une intrigante; elle
+n'en pouvait choisir de meilleur.
+
+Mais comme, pour faire réussir ce plan ignoble, il fallait que la reine
+jouât aussi un rôle, on lui donna le plus odieux, le plus abject, le
+plus compromettant pour la dignité royale, celui d'une coquette
+étourdie, d'une grisette qui trame des mystifications. Marie-Antoinette
+devint Dorimène conspirant avec Frosine contre monsieur Jourdain,
+cardinal.
+
+Jeanne déclara que ces promenades étaient faites de l'aveu de
+Marie-Antoinette qui, cachée derrière une charmille, écoutait en riant à
+en mourir les discours passionnés de l'amoureux monsieur de Rohan.
+
+Voilà ce que choisit pour son dernier retranchement cette voleuse qui ne
+savait plus où cacher son vol; ce fut le manteau royal fait de l'honneur
+de Marie-Thérèse et de Marie Leckzinska.
+
+La reine succomba sous cette dernière accusation, car elle n'en pouvait
+prouver la fausseté. Elle ne le pouvait, parce que, poussée à bout,
+Jeanne déclara qu'elle publierait toutes les lettres d'amour écrites par
+monsieur de Rohan à la reine, et qu'en effet elle possédait ces lettres
+brûlantes d'une passion insensée.
+
+Elle ne le pouvait, parce que mademoiselle Oliva, qui affirmait avoir
+été poussée par Jeanne dans le parc de Versailles, n'avait pas la preuve
+que quelqu'un écoutât ou n'écoutât pas derrière les charmilles.
+
+Enfin la reine ne pouvait prouver son innocence, parce que trop de gens
+avaient intérêt à prendre ces mensonges infâmes pour la vérité.
+
+
+
+
+Chapitre XCII
+
+Dernier espoir perdu
+
+
+À la façon dont Jeanne avait engagé l'affaire, il devenait impossible,
+on le voit, de découvrir la vérité.
+
+Convaincue irrécusablement, par vingt témoignages émanant de personnes
+dignes de foi, du détournement des diamants, Jeanne n'avait pu se
+décider à passer pour une voleuse vulgaire. Il lui fallait la honte de
+quelqu'un à côté de la sienne. Elle se persuadait que le bruit du
+scandale de Versailles couvrirait si bien son crime, à elle, comtesse de
+La Motte, que fût-elle condamnée, l'arrêt frapperait la reine avant tout
+le monde.
+
+Son calcul avait donc échoué. La reine, en acceptant franchement le
+débat sur la double affaire, le cardinal, en subissant son
+interrogatoire, juges et scandale, enlevaient à leur ennemie l'auréole
+d'innocence qu'elle s'était plu à dorer de toutes ses hypocrites
+réserves.
+
+Mais, chose étrange! le public allait voir se dérouler devant lui un
+procès dans lequel personne ne serait innocent, même ceux qu'absoudrait
+la justice.
+
+Après des confrontations sans nombre, dans lesquelles le cardinal fut
+constamment calme et poli, même avec Jeanne, dans lesquelles Jeanne se
+montra violente et nuisible à tous, l'opinion publique en général, et
+celle des juges en particulier, se trouva formée irrévocablement.
+
+Tous les incidents étaient devenus à peu près impossibles, toutes les
+révélations étaient épuisées. Jeanne s'aperçut qu'elle n'avait produit
+aucun effet sur ses juges.
+
+Elle résuma donc dans le silence du cachot toutes ses forces, toutes ses
+espérances.
+
+De tout ce qui entourait ou servait monsieur de Breteuil, le conseil
+venait à Jeanne de ménager la reine et charger sans pitié le cardinal.
+
+De tout ce qui touchait le cardinal, famille puissante, juges partiaux
+pour la cause populaire, clergé fécond en ressources, le conseil venait
+à madame de La Motte de dire toute la vérité, de démasquer les intrigues
+de cour, et de pousser le bruit à un tel point qu'il s'ensuivît un
+étourdissement mortel aux têtes couronnées.
+
+Ce parti cherchait à intimider Jeanne, il lui représentait encore ce
+qu'elle savait trop bien, que la majorité des juges penchait pour le
+cardinal, qu'elle se briserait sans utilité dans la lutte, et il
+ajoutait que peut-être, à moitié perdue qu'elle était, il valait mieux
+se laisser condamner pour l'affaire des diamants que de soulever les
+crimes de lèse-majesté, limon sanglant endormi au fond des codes
+féodaux, et qu'on n'appelait jamais à la surface d'un procès sans y
+faire monter aussi la mort.
+
+Ce parti semblait sûr de la victoire. Il l'était. L'enthousiasme du
+peuple se manifestait avec celui en faveur du cardinal. Les hommes
+admiraient sa patience et les femmes sa discrétion. Les hommes
+s'indignaient qu'il eût été si lâchement trompé; les femmes ne le
+voulaient pas croire. Pour une quantité de gens, Oliva toute vivante,
+avec sa ressemblance et ses aveux, n'exista jamais, ou si elle existait,
+c'est que la reine l'avait inventée exprès pour la circonstance.
+
+Jeanne réfléchissait à tout cela. Ses avocats eux-mêmes l'abandonnaient,
+ses juges ne dissimulaient pas leur répulsion; les Rohan la chargeaient
+vigoureusement; l'opinion publique la dédaignait. Elle résolut de
+frapper un dernier coup pour donner de l'inquiétude à ses juges, de la
+crainte aux amis du cardinal, du ressort à la haine publique contre
+Marie-Antoinette.
+
+Son moyen devait être celui-ci, quant à la cour.
+
+Faire croire qu'elle avait continuellement ménagé la reine et qu'elle
+allait tout dévoiler si on la poussait à bout.
+
+Quant au cardinal, il fallait faire croire qu'elle ne gardait le silence
+que pour imiter sa délicatesse; mais que, du moment où il parlerait,
+affranchie par cet exemple, elle parlerait aussi, et que tous deux ils
+découvriraient à la fois leur innocence et la vérité.
+
+Ce n'était là, réellement, qu'un résumé de sa conduite pendant
+l'instruction du procès. Mais, il faut le dire, tout mets connu peut se
+rajeunir, grâce à des assaisonnements nouveaux. Voici ce qu'imagina la
+comtesse pour rafraîchir ses deux stratagèmes.
+
+Elle écrivit une lettre à la reine, une lettre dont les termes seuls
+révèlent le caractère et la portée.
+
+«Madame,
+
+«Malgré tout ce que ma position a de pénible et de rigoureux, il ne
+m'est pas échappé une seule plainte. Tous les détours dont on a fait
+usage pour m'extorquer des aveux n'ont contribué qu'à me fortifier dans
+la résolution de ne jamais _compromettre_ ma souveraine.
+
+«Cependant, quelque persuadée que je sois que ma _constance_ et ma
+_discrétion_ doivent me faciliter les moyens de sortir de l'embarras où
+je me trouve, j'avoue que les efforts de la famille de l'_esclave_ (la
+reine appelait ainsi le cardinal aux jours de leur réconciliation) me
+font craindre de devenir sa victime.
+
+«Un long emprisonnement, des confrontations qui ne finissent pas, la
+honte et le désespoir de me voir accusée d'un crime dont je suis
+innocente ont affaibli mon courage, et je tremble que ma constance ne
+succombe à tant de coups portés à la fois.
+
+«Madame peut d'un seul mot mettre fin à cette malheureuse affaire par
+l'entremise de monsieur de Breteuil, qui peut lui donner, aux yeux du
+_ministre_ (le roi) la tournure que son intelligence lui suggérera, sans
+que _madame soit compromise en aucune manière_. C'est la crainte d'être
+obligée _de tout révéler_ qui nécessite la démarche que je fais
+aujourd'hui, persuadée que madame aura égard aux motifs qui me forcent
+d'y recourir, et qu'elle donnera des ordres pour me tirer de la pénible
+situation où je me trouve.
+
+«Je suis, avec un profond respect, de madame, la très humble et
+obéissante servante,
+
+
+ «Comtesse de VALOIS DE LA MOTTE»
+
+
+Jeanne avait tout calculé, comme on le voit.
+
+Ou cette lettre irait à la reine et l'épouvanterait par la persévérance
+qu'elle dénotait, après tant de traverses, et alors la reine, qui devait
+être fatiguée de la lutte, se déciderait à en finir par l'élargissement
+de Jeanne, puisque sa prison et son procès n'avaient rien amené.
+
+Ou, ce qui était bien plus probable, et ce qui est prouvé par la fin
+même de la lettre, Jeanne ne comptait en rien sur la lettre, et c'est
+aisé à démontrer: car lancée ainsi dans le procès, la reine ne pouvait
+rien arrêter sans se condamner elle-même. Il est donc évident que jamais
+Jeanne n'avait compté que sa lettre dût être remise à la reine.
+
+Elle savait que tous ses gardiens étaient dévoués au gouverneur de la
+Bastille, c'est-à-dire à monsieur de Breteuil. Elle savait que tout le
+monde en France faisait de cette affaire du collier une spéculation
+toute politique, ce qui n'était pas arrivé depuis les parlements de
+monsieur de Maupeou. Il était certain que le messager qu'elle chargerait
+de cette lettre, s'il ne la donnait au gouverneur, la garderait pour lui
+ou pour les juges de son opinion. Elle avait enfin disposé toutes choses
+pour que cette lettre, en tombant dans des mains quelconques, y déposât
+un levain de haine, de défiance et d'irrévérence contre la reine.
+
+En même temps qu'elle écrivait cette lettre à Marie-Antoinette, elle en
+rédigeait une autre pour le cardinal.
+
+«Je ne puis concevoir, monseigneur, que vous vous obstiniez à ne pas
+parler clairement. Il me semble que vous n'avez rien de mieux à faire
+que d'accorder une confiance illimitée à nos juges; notre sort en
+deviendrait plus heureux. Quant à moi, je suis résolue à me taire si
+vous ne voulez pas me seconder. Mais que ne parlez-vous? Expliquez
+toutes les circonstances de cette affaire mystérieuse, et je vous jure
+de confirmer tout ce que vous aurez avancé; réfléchissez-y bien,
+monsieur le cardinal, si je prends sur moi de parler la première, et que
+vous désavouiez ce que je pourrais dire, je suis perdue, je n'échapperai
+pas à la vengeance de celle qui veut nous sacrifier.
+
+«Mais vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, mon
+dévouement vous est connu. S'il arrivait qu'_elle_ fût implacable, votre
+cause serait toujours la mienne; je sacrifierais tout pour vous
+soustraire aux effets de _sa_ haine, ou notre disgrâce serait commune.
+
+«P.-S. J'ai écrit à _elle_ une lettre qui la décidera, je l'espère,
+sinon à dire la vérité, du moins à ne pas nous accabler, nous qui
+n'avons d'autre crime à nous reprocher que notre erreur ou notre
+silence.»
+
+Cette lettre artificieuse fut remise par elle au cardinal dans leur
+dernière confrontation au grand parloir de la Bastille et l'on vit le
+cardinal rougir, pâlir et frissonner en présence d'une semblable audace.
+Il sortit pour reprendre haleine.
+
+Quant à la lettre pour la reine, elle fut remise à l'instant même par la
+comtesse à l'abbé Lekel, aumônier de la Bastille, qui avait accompagné
+le cardinal au parloir, et dévoué aux intérêts des Rohan.
+
+--Monsieur, lui dit-elle, vous pouvez, en vous chargeant de ce message,
+faire changer le sort de monsieur de Rohan et le mien. Prenez
+connaissance de ce qu'il renferme. Vous êtes un homme obligé au secret
+par vos devoirs. Vous vous convaincrez que j'ai frappé à la seule porte
+où nous puissions, monsieur le cardinal et moi, demander secours.
+
+L'aumônier refusa.
+
+--Vous ne voyez que moi d'ecclésiastique, répliqua-t-il. Sa Majesté
+croira que vous lui avez écrit d'après mes conseils et que vous m'avez
+tout avoué; je ne puis consentir à me perdre.
+
+--Eh bien! dit Jeanne, désespérant du succès de sa ruse, mais voulant
+contraindre le cardinal par l'intimidation, dites à monsieur de Rohan
+qu'il me reste un moyen de prouver mon innocence, c'est de faire lire
+les lettres qu'il écrivait à la reine. Ce moyen, je répugnais à en user;
+mais, dans notre intérêt commun, je m'y résoudrai.
+
+En voyant l'aumônier épouvanté par ces menaces, elle essaya une dernière
+fois de lui mettre dans les mains sa terrible lettre à la reine.
+
+«S'il prend la lettre, se disait-elle, je suis sauvée, parce que alors,
+en pleine audience, je lui demanderai ce qu'il en a fait, et s'il l'a
+remise à la reine et sommée d'y faire réponse; s'il ne l'a pas remise,
+la reine est perdue; l'hésitation des Rohan aura prouvé son crime et mon
+innocence.»
+
+Mais l'abbé Lekel eut-il à peine la lettre dans les mains, qu'il la
+rendit comme si elle le brûlait.
+
+--Faites attention, dit Jeanne pâle de colère, que vous ne risquez rien,
+car j'ai caché la lettre de la reine dans une enveloppe adressée à
+madame de Misery.
+
+--Raison de plus! s'écria l'abbé, deux personnes sauraient le secret.
+Double motif de ressentiment pour la reine. Non, non, je refuse.
+
+Et il repoussa les doigts de la comtesse.
+
+--Remarquez, dit-elle, que vous me réduisez à faire usage des lettres de
+monsieur de Rohan.
+
+--Soit, repartit l'abbé, faites-en usage, madame.
+
+--Mais, reprit Jeanne tremblante de fureur, comme je vous déclare que la
+preuve d'une correspondance secrète avec Sa Majesté fait tomber sur un
+échafaud la tête du cardinal, vous êtes libre de dire: Soit! Je vous
+aurai averti.
+
+La porte s'ouvrit en ce moment, et le cardinal reparut, superbe et
+courroucé, sur le seuil:
+
+--Faites tomber sur un échafaud la tête d'un Rohan, madame, répondit-il,
+ce ne sera pas la première fois que la Bastille aura vu ce spectacle.
+Mais, puisqu'il en est ainsi, je vous déclare, moi, que je ne
+reprocherai rien à l'échafaud sur lequel roulera ma tête, pourvu que je
+voie celui sur lequel vous serez flétrie comme voleuse et faussaire!
+Venez, l'abbé, venez!
+
+Il tourna le dos à Jeanne, après ces paroles foudroyantes, et sortant
+avec l'aumônier, laissa dans la rage et le désespoir cette malheureuse
+créature, qui ne pouvait faire un mouvement sans se prendre de plus en
+plus dans la fange mortelle où bientôt elle allait plonger tout entière.
+
+
+
+
+Chapitre XCIII
+
+Le baptême du petit Beausire
+
+
+Madame de La Motte s'était fourvoyée dans chacun de ses calculs.
+Cagliostro ne se trompa dans aucun.
+
+À peine à la Bastille, il s'aperçut que le prétexte lui était donné
+enfin de travailler ouvertement à la ruine de cette monarchie que,
+depuis tant d'années, il sapait sourdement avec l'illuminisme et les
+travaux occultes.
+
+Sûr de n'être en rien convaincu, victime arrivée au dénouement le plus
+favorable à ses vues, il tint religieusement sa promesse envers tout le
+monde.
+
+Il prépara les matériaux de cette fameuse lettre de Londres, qui,
+paraissant un mois après l'époque où nous sommes arrivés, fut le premier
+coup de bélier appliqué sur les murs de la vieille Bastille, la première
+hostilité de la révolution, le premier choc matériel qui précéda celui
+du 14 juillet 1789.
+
+Dans cette lettre où Cagliostro, après avoir ruiné roi, reine, cardinal,
+agioteurs publics, ruinait monsieur de Breteuil, personnification de la
+tyrannie ministérielle, notre démolisseur s'exprimait ainsi:
+
+«Oui, je le répète libre après l'avoir dit captif, il n'est pas de crime
+qui ne soit expié par six mois de Bastille. Quelqu'un me demande si je
+retournerai jamais en France? Assurément, ai-je répondu, _pourvu que la
+Bastille soit devenue une promenade publique_. Dieu le veuille! Vous
+avez tout ce qu'il faut pour être heureux, vous autres Français: sol
+fécond, doux climat, bon coeur, gaieté charmante, du génie et des grâces
+propres à tout; sans égaux dans l'art de plaire, sans maîtres dans les
+autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point: c'est
+d'être sûrs de coucher dans vos lits quand vous êtes irréprochables.»
+
+Cagliostro avait tenu sa parole aussi à Oliva. Celle-ci, de son côté,
+fut religieusement fidèle. Il ne lui échappa point un mot qui compromît
+son protecteur. Elle n'eut d'autre aveu funeste que pour madame de La
+Motte, et posa d'une façon nette et irrécusable sa participation
+innocente à une mystification adressée, selon elle, à un gentilhomme
+inconnu qu'on lui avait désigné sous le nom de Louis.
+
+Pendant le temps qui s'était écoulé pour les captifs sous les verrous et
+dans les interrogatoires, Oliva n'avait pas revu son cher Beausire, mais
+elle n'était cependant point abandonnée tout à fait de lui, et, comme on
+va le voir, elle avait de son amant le souvenir que désirait Didon quand
+elle disait en rêvant: Ah! s'il m'était donné de voir jouer sur mes
+genoux un petit Ascagne!
+
+Au mois de mai de l'année 1786, un homme attendait au milieu des pauvres
+sur les degrés du portail de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Il était
+inquiet, haletant, il regardait, sans pouvoir en détacher les yeux, dans
+la direction de la Bastille.
+
+Auprès de lui vint se placer un homme à longue barbe, un des serviteurs
+allemands de Cagliostro, celui que Balsamo employait comme chambellan
+dans ses mystérieuses réceptions de l'ancienne maison de la rue
+Saint-Claude.
+
+Cet homme arrêta la fougue impatiente de Beausire, et lui dit tout bas:
+
+--Attendez, attendez, ils viendront.
+
+--Ah! s'écria l'homme inquiet, c'est vous!
+
+Et comme le _ils viendront_ ne satisfaisait point, à ce qu'il paraît,
+l'homme inquiet, qui continuait à gesticuler plus que de raison,
+l'Allemand lui dit à l'oreille:
+
+--Monsieur Beausire, vous allez tant faire de bruit que la police nous
+verra.... Mon maître vous avait promis des nouvelles, je vous en donne.
+
+--Donnez! donnez, mon ami!
+
+--Plus bas. La mère et l'enfant se portent bien.
+
+--Oh! oh! s'écria Beausire dans un transport de joie impossible à
+décrire, elle est accouchée! elle est sauvée!
+
+--Oui, monsieur; mais tirez à l'écart, je vous prie.
+
+--D'une fille?
+
+--Non, monsieur, d'un garçon.
+
+--Tant mieux! Oh! mon ami, que je suis heureux, que je suis heureux.
+Remerciez bien votre maître; dites-lui bien que ma vie, que tout ce que
+j'ai est à lui....
+
+--Oui, monsieur Beausire, oui, je lui dirai cela quand je le verrai.
+
+--Mon ami, pourquoi me disiez-vous tout à l'heure?... Mais prenez donc
+ces deux louis.
+
+--Monsieur, je n'accepte rien que de mon maître.
+
+--Ah! pardon, je ne voulais pas vous offenser.
+
+--Je le crois, monsieur. Mais vous me disiez?
+
+--Ah! je vous demandais pourquoi, tout à l'heure, vous vous êtes écrié:
+Ils viendront? Qui viendra, s'il vous plaît?
+
+--Je voulais parler du chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin,
+sage-femme, qui ont accouché mademoiselle Oliva.
+
+--Ils viendront ici? Pourquoi?
+
+--Pour faire baptiser l'enfant.
+
+--Je vais voir mon enfant! s'écria Beausire en bondissant comme un
+convulsionnaire. Vous dites que je vais voir le fils d'Oliva! ici, tout
+à l'heure?...
+
+--Ici, tout à l'heure; mais modérez-vous, je vous en supplie; autrement,
+les deux ou trois agents de monsieur de Crosne, que je devine être
+cachés sous les haillons de ces mendiants, vous découvriront et
+devineront que vous avez eu communication avec le prisonnier de la
+Bastille. Vous vous perdrez et vous compromettrez mon maître.
+
+--Oh! s'écria Beausire avec la religion du respect et de la
+reconnaissance, plutôt mourir que de prononcer une syllabe qui nuise à
+mon bienfaiteur. J'étoufferai, s'il le faut, mais je ne dirai plus rien.
+Ils ne viennent pas!...
+
+--Patience.
+
+Beausire se rapprocha de l'Allemand.
+
+--Est-elle un peu heureuse, là-bas? demanda-t-il en joignant les mains.
+
+--Parfaitement heureuse, répondit l'autre. Oh! voici un fiacre qui
+vient.
+
+--Oui, oui.
+
+--Il s'arrête....
+
+--Il y a du blanc, de la dentelle....
+
+--La tavaïolle[5] de l'enfant.
+
+ [Note 5: Linge fin orné de dentelles.]
+
+--Mon Dieu!
+
+Et Beausire fut obligé de s'appuyer sur une colonne pour ne pas
+chanceler, quand il vit sortir du fiacre la sage-femme, le chirurgien et
+un porte-clefs de la Bastille, faisant l'office de témoins dans cette
+rencontre.
+
+Au passage de ces trois personnes, les pauvres s'émurent et nasillèrent
+leurs lamentables réclamations.
+
+On vit alors, chose étrange, le parrain et la marraine passer en
+coudoyant ces misérables, tandis qu'un étranger leur distribuait sa
+monnaie et ses écus en pleurant de joie.
+
+Puis, le petit cortège étant entré dans l'église, Beausire entra
+derrière et vint, avec les prêtres et les fidèles curieux, chercher la
+meilleure place de la sacristie où allait s'accomplir le sacrement du
+baptême.
+
+Le prêtre reconnaissant la sage-femme et le chirurgien, qui plusieurs
+fois déjà avaient eu recours à son ministère pour des circonstances
+pareilles, leur fit un petit salut amical, accompagné d'un sourire.
+
+Beausire salua et sourit avec le prêtre.
+
+La porte de la sacristie se ferma alors, et le prêtre, prenant sa plume,
+commença d'écrire sur son registre les phrases sacramentelles qui
+constituent l'acte d'enregistrement.
+
+Lorsqu'il en vint à demander le nom et les prénoms de l'enfant:
+
+--C'est un garçon, dit le chirurgien, voilà tout ce que je sais.
+
+Et quatre éclats de rire ponctuèrent ce mot, qui ne parut pas assez
+respectueux à Beausire.
+
+--Il a bien un nom quelconque, fût-ce un nom de saint, ajouta le prêtre.
+
+--Oui, la demoiselle a voulu qu'on l'appelât Toussaint.
+
+--Ils y sont tous, alors! répliqua le prêtre en riant de son jeu de
+mots, ce qui emplit la sacristie d'une hilarité nouvelle.
+
+Beausire commençait à perdre patience, mais la sage influence de
+l'Allemand le maintenait encore. Il se contint.
+
+--Eh bien! dit le prêtre, avec ce prénom-là, avec tous saints pour
+patrons, on peut se passer de père. Écrivons: «Aujourd'hui, nous a été
+présenté un enfant du sexe masculin, né hier, à la Bastille, fils de
+Nicole-Oliva Legay et de... père inconnu.»
+
+Beausire s'élança furieux aux côtés du prêtre, et lui retenant le
+poignet avec force:
+
+--Toussaint a un père, s'écria-t-il, comme il a une mère! Il a un tendre
+père qui ne reniera point son sang. Écrivez, je vous prie, que
+Toussaint, né hier, de la demoiselle Nicole-Oliva Legay, est fils de
+Jean-Baptiste Toussaint de Beausire, ici présent!
+
+Qu'on juge de la stupéfaction du prêtre, de celle du parrain et de la
+marraine! La plume tomba des mains du premier, l'enfant faillit tomber
+des bras de la sage-femme.
+
+Beausire le reçut dans les siens, et, le couvrant de baisers avides, il
+laissa tomber sur le front du pauvre petit le premier baptême, le plus
+sacré en ce monde après celui qui vient de Dieu, le baptême des larmes
+paternelles.
+
+Les assistants, malgré leur habitude des scènes dramatiques et le
+scepticisme ordinaire aux voltairiens de cette époque, furent attendris.
+Le prêtre seul garda son sang-froid et révoqua en doute cette paternité;
+peut-être était-il contrarié d'avoir à recommencer ses écritures.
+
+Mais Beausire devina la difficulté; il déposa sur les fonts baptismaux
+trois louis d'or, qui, bien mieux que ses larmes, établirent son droit
+de père et firent briller sa bonne foi.
+
+Le prêtre salua, ramassa les soixante-douze livres, et biffa les deux
+phrases qu'il venait d'écrire en goguenardant sur son registre.
+
+--Seulement, monsieur, dit-il, comme la déclaration de monsieur le
+chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin avait été formelle, vous
+voudrez bien écrire vous-même et certifier que vous vous déclarez le
+père de cet enfant.
+
+--Moi! s'écria Beausire au comble de la joie; mais je l'écrirais de mon
+sang!
+
+Et il saisit la plume avec enthousiasme.
+
+--Prenez garde, lui dit tout bas le porte-clefs Guyon, qui n'avait pas
+oublié son rôle d'homme scrupuleux. Je crois, mon cher monsieur, que
+votre nom sonne mal en de certains endroits; il y a danger à l'écrire
+sur des registres publics, avec une date qui donne à la fois la preuve
+de votre présence et de votre commerce avec une accusée.
+
+--Merci de votre conseil, l'ami, répliqua Beausire avec fierté; il sent
+son honnête homme et vaut les deux louis d'or que je vous offre; mais
+renier le fils de ma femme....
+
+--Elle est votre femme? s'écria le chirurgien.
+
+--Légitime! s'écria le prêtre.
+
+--Que Dieu lui rende la liberté, dit Beausire en tremblant de plaisir,
+et le lendemain Nicole Legay s'appellera de Beausire, comme son fils et
+comme moi.
+
+--En attendant, vous vous risquez, répéta Guyon; je crois qu'on vous
+cherche.
+
+--Ce ne sera pas moi qui vous trahirai, dit le chirurgien.
+
+--Ni moi, dit la sage-femme.
+
+--Ni moi, fit le prêtre.
+
+--Et quand on me trahirait, continua Beausire avec l'exaltation des
+martyrs, je souffrirai jusqu'à la roue pour avoir la consolation de
+reconnaître mon fils.
+
+--S'il était roué, dit tout bas à la sage-femme monsieur Guyon, qui se
+piquait de repartie, ce ne serait pas pour s'être dit le père du petit
+Toussaint.
+
+Et sur cette plaisanterie qui fit sourire dame Chopin, il fut procédé
+dans les formes à l'enregistrement et à la reconnaissance du jeune
+Beausire.
+
+Beausire écrivit sa déclaration dans des termes magnifiques, mais un peu
+verbeux, comme sont les relations de tout exploit dont s'enorgueillit
+l'auteur.
+
+Il la relut, la ponctua, la parapha, et fit parapher par les quatre
+personnes présentes.
+
+Puis, ayant tout lu et vérifié de nouveau, il embrassa son fils, dûment
+baptisé, lui glissa une dizaine de louis sous sa tavaïolle, lui
+suspendit une bague au col, présent destiné à l'accouchée, et, fier
+comme Xénophon pendant sa fameuse retraite, il ouvrit la porte de la
+sacristie, décidé à ne pas user du moindre stratagème pour échapper aux
+sbires, s'il en trouvait d'assez dénaturés pour le saisir en ce moment.
+
+Les groupes de mendiants n'avaient pas quitté l'église. Beausire, s'il
+eût pu les regarder avec des yeux plus fermes, eût peut-être reconnu
+parmi eux ce fameux Positif, auteur de sa disgrâce; mais rien ne bougea.
+La nouvelle distribution que fit Beausire fut reçue avec des: Dieu vous
+garde! sans mesure, et l'heureux père s'échappa de Saint-Paul avec
+toutes les apparences d'un gentilhomme vénéré, choyé, béni et caressé
+des pauvres de sa paroisse.
+
+Quant aux témoins du baptême, ils se retirèrent de leur côté et
+regagnèrent leur fiacre, émerveillés de cette aventure.
+
+Beausire les guetta du coin de la rue Culture-Sainte-Catherine, les vit
+monter en voiture, envoya deux ou trois baisers palpitants à son fils,
+et quand son coeur se fut assez complètement épanché, quand le fiacre
+eut disparu à ses yeux, il songea qu'il ne fallait tenter ni Dieu ni la
+police, et gagna un lieu d'asile connu de lui seul, de Cagliostro et de
+monsieur de Crosne.
+
+C'est-à-dire que monsieur de Crosne, lui aussi, avait tenu parole à
+Cagliostro et n'avait pas fait inquiéter Beausire.
+
+Lorsque l'enfant rentra dans la Bastille et que la dame Chopin eut
+appris à Oliva tant d'aventures surprenantes, celle-ci, passant à son
+plus gros doigt la bague de Beausire, se prit à pleurer aussi, et, ayant
+embrassé son enfant à qui déjà on cherchait une nourrice:
+
+--Non, dit-elle, autrefois monsieur Gilbert, élève de monsieur Rousseau,
+prétendait que toute bonne mère doit nourrir son enfant, je nourrirai
+mon fils; je veux être au moins une bonne mère, ce sera toujours cela.
+
+
+
+
+Chapitre XCIV
+
+La sellette
+
+
+Le jour était venu enfin, après de longs débats, où l'arrêt de la cour
+du parlement allait être provoqué par les conclusions du procureur
+général.
+
+Les accusés, à l'exception de monsieur de Rohan, avaient été transférés
+à la Conciergerie pour être plus rapprochés de la salle d'audience, qui
+s'ouvrait à sept heures chaque matin.
+
+Devant les juges présidés par le premier président d'Aligre, la
+contenance des accusés avait continué d'être ce qu'elle avait été
+pendant l'instruction.
+
+Oliva, franche et timide; Cagliostro, tranquille, supérieur et rayonnant
+parfois de cette splendeur mystique qu'il se plaisait à affecter.
+
+Villette, honteux, bas et pleurant.
+
+Jeanne, insolente, l'oeil étincelant, toujours menaçante et venimeuse.
+
+Le cardinal, simple, rêveur, frappé d'atonie.
+
+Jeanne avait bien vite pris les habitudes de la Conciergerie, et captivé
+par ses caresses mielleuses et ses petits secrets les bonnes grâces de
+la concierge du Palais, de son mari et de son fils.
+
+De cette façon, elle s'était rendu la vie plus douce et les
+communications, plus libres. Il faut toujours plus de place au singe
+qu'au chien, à l'intrigant qu'à l'esprit tranquille.
+
+Les débats n'apprirent rien de nouveau à la France. C'était bien
+toujours ce même collier volé avec audace par l'une ou l'autre des deux
+personnes qu'on accusait et qui s'accusaient réciproquement.
+
+Décider entre les deux quel était le voleur, c'était tout le procès.
+
+Cet esprit qui porte les Français toujours, et qui les portait surtout
+en ce temps-là aux extrêmes, avait greffé un autre procès sur le
+véritable.
+
+Il s'agissait de savoir si la reine avait eu raison de faire arrêter le
+cardinal et de l'accuser de téméraires incivilités.
+
+Pour quiconque raisonnait politique en France, cette annexe au procès
+constituait la cause véritable. Monsieur de Rohan avait-il cru pouvoir
+dire à la reine ce qu'il lui avait dit, agir en son nom, comme il
+l'avait fait; avait-il été l'agent secret de Marie-Antoinette, agent
+désavoué sitôt que l'affaire avait fait du bruit?
+
+En un mot, dans cette cause incidente, le cardinal inculpé avait-il agi
+de bonne foi, comme un confident intime, vis-à-vis de la reine?
+
+S'il avait agi de bonne foi, la reine était donc coupable de toutes ces
+intimités, même innocentes, qu'elle avait niées et que madame de La
+Motte insinuait avoir existé. Et puis, comme total aux yeux de
+l'opinion, qui ne ménage rien, des intimités sont-elles innocentes,
+qu'on est contraint de nier à son mari, à ses ministres, à ses sujets.
+
+Tel est le procès que les conclusions du procureur général vont diriger
+vers son but, vers sa morale.
+
+Le procureur général prit la parole.
+
+Il était l'organe de la cour, il parlait au nom de la dignité royale
+méconnue, outragée, il plaidait pour le principe immense de
+l'inviolabilité royale.
+
+Le procureur général entrait dans le procès réel pour certains accusés;
+il prenait corps à corps le procès incident quant au cardinal. Il ne
+pouvait admettre que dans cette affaire du collier, la reine pût assumer
+sur elle un tort, un seul. Si elle n'en avait aucun, ils tombaient donc
+tous sur la tête du cardinal.
+
+Il conclut donc inflexiblement:
+
+à la condamnation de Villette aux galères;
+
+à la condamnation de Jeanne de La Motte en la marque, le fouet et la
+réclusion à perpétuité dans l'hôpital;
+
+à la mise hors de cause de Cagliostro;
+
+au renvoi pur et simple d'Oliva;
+
+à l'aveu auquel serait contraint le cardinal d'une témérité offensante
+envers la Majesté royale, aveu à la suite duquel il serait banni de la
+présence du roi et de la reine, et dépouillé de ses charges et dignités.
+
+Ce réquisitoire frappa le parlement d'indécision et les accusés de
+terreur. La volonté royale s'y expliquait de telle force, que si l'on
+eût vécu un quart de siècle auparavant, alors même que les parlements
+avaient commencé à secouer le joug et à revendiquer leur prérogative,
+ces conclusions du procureur du roi eussent été dépassées par le zèle et
+le respect des juges pour le principe, encore vénéré, de
+l'infaillibilité du trône.
+
+Mais quatorze conseillers seulement adoptèrent l'opinion complète du
+procureur général, et la division se mit dès lors dans l'assemblée.
+
+On procéda au dernier interrogatoire, formalité presque inutile avec de
+pareils accusés, puisqu'il avait pour but de provoquer des aveux avant
+l'arrêt, et qu'il n'y avait ni paix ni trêve à demander aux acharnés
+adversaires qui luttaient depuis si longtemps. C'était moins leur propre
+absolution qu'ils demandaient que la condamnation de leur partie.
+
+L'usage était que l'accusé comparût devant ses juges assis sur un petit
+siège de bois, siège humble, bas, honteux, déshonoré par le contact des
+accusés qui de ce siège avaient passé à l'échafaud.
+
+C'est là que vint s'asseoir le faussaire Villette, qui demanda pardon
+avec ses larmes et ses prières.
+
+Il déclara tout ce qu'on sait, savoir qu'il était coupable du faux,
+coupable de complicité avec Jeanne de La Motte. Il témoigna que son
+repentir, ses remords étaient déjà pour lui un supplice capable de
+désarmer ses juges.
+
+Celui-là n'intéressait personne; il n'était et ne parut rien autre chose
+qu'un coquin. Congédié par la cour, il regagna en larmoyant sa cellule
+de la Conciergerie.
+
+Après lui parut, à l'entrée de la salle, madame de La Motte, conduite
+par le greffier Frémyn.
+
+Elle était vêtue d'un mantelet et d'une chemise de linon batiste, d'un
+bonnet de gaze sans rubans; une sorte de gaze blanche lui couvrait le
+visage; elle portait ses cheveux sans poudre. Sa présence fit une vive
+impression sur l'assemblée.
+
+Elle venait de subir le premier des outrages auxquels elle était
+réservée: on l'avait fait passer par le petit escalier, comme les
+criminels vulgaires.
+
+La chaleur de la salle, le bruit des conversations, le mouvement des
+têtes qui ondulaient de tous côtés commencèrent par la troubler; ses
+yeux vacillèrent un moment comme pour s'habituer au miroitement de tout
+cet ensemble.
+
+Alors le même greffier qui la tenait par la main la conduisit assez
+vivement à la sellette placée au centre de l'hémicycle et pareille à ce
+petit bloc sinistre qu'on appelle le billot quand il se dresse sur un
+échafaud au lieu de s'élever dans une salle d'audience.
+
+À la vue de ce siège infamant qu'on lui destinait, à elle, orgueilleuse
+de s'appeler Valois, et de tenir en ses mains la destinée d'une reine de
+France, Jeanne de La Motte pâlit, elle jeta un regard courroucé autour
+d'elle, comme pour intimider les juges qui se permettaient cet outrage;
+mais rencontrant partout des volontés fermes, et de la curiosité au lieu
+de miséricorde, elle refoula son indignation furieuse, et s'assit pour
+n'avoir pas l'air de tomber sur la sellette.
+
+On remarqua dans les interrogatoires, qu'elle donnait à ses réponses
+tout le vague duquel les adversaires de la reine eussent pu tirer le
+plus d'avantage pour défendre leur opinion. Elle ne précisa rien que les
+affirmations de son innocence, et força le président de lui adresser une
+question sur l'existence de ces lettres qu'elle disait venir du cardinal
+pour la reine, de celles aussi que la reine aurait écrites au cardinal.
+
+Tout le venin du serpent allait se répandre dans la réponse à cette
+question.
+
+Jeanne commença par protester de son désir de ne pas compromettre la
+reine; elle ajouta que nul mieux que le cardinal ne pouvait répondre à
+la question.
+
+--Invitez-le, dit-elle, à produire ses lettres ou copie, pour en faire
+la lecture et satisfaire votre curiosité. Quant à moi, je ne saurais
+affirmer si ces lettres sont du cardinal à la reine ou de la reine au
+cardinal; je trouve celles-ci trop libres et trop familières d'une
+souveraine à un sujet; je trouve celles-là trop irrévérencieuses, venant
+d'un sujet pour aller à une reine.
+
+Le silence profond, terrible, qui accueillit cette attaque, dut prouver
+à Jeanne qu'elle n'avait inspiré que de l'horreur à ses ennemis, de
+l'effroi à ses partisans, de la défiance à ses juges impartiaux. Elle ne
+quitta la sellette qu'avec le doux espoir que le cardinal y serait assis
+comme elle. Cette vengeance lui suffisait pour ainsi dire. Que
+devint-elle quand, en se retournant pour considérer une dernière fois ce
+siège d'opprobre où elle forçait un Rohan de s'asseoir après elle, elle
+ne vit plus la sellette, que, sur l'ordre de la cour, les huissiers
+avaient fait disparaître et remplacer par un fauteuil.
+
+Un rugissement de rage s'exhala de sa poitrine; elle bondit hors de la
+salle et se mordit les mains avec frénésie.
+
+Son supplice commençait. Le cardinal s'avança lentement à son tour. Il
+venait de descendre de carrosse: la grande porte avait été ouverte pour
+lui.
+
+Deux huissiers, deux greffiers l'accompagnaient; le gouverneur de la
+Bastille marchait à son côté.
+
+À son entrée, un long murmure de sympathie et de respect partit des
+bancs de la cour. Il y fut répondu par une puissante acclamation du
+dehors. C'était le peuple qui saluait l'accusé et le recommandait à ses
+juges.
+
+Le prince Louis était pâle, très ému. Vêtu d'un habit long de cérémonie,
+il se présentait avec le respect et la condescendance dus à des juges
+par un accusé qui accepte leur juridiction et l'invoque.
+
+On montra le fauteuil au cardinal, dont les yeux avaient craint de se
+porter vers l'enceinte, et le président lui ayant adressé un salut et
+une parole encourageante, toute la cour le pria de s'asseoir avec une
+bienveillance qui redoubla la pâleur et l'émotion de l'accusé.
+
+Lorsqu'il prit la parole, sa voix tremblante, coupée de soupirs, ses
+yeux troublés, son maintien humble remuèrent profondément la compassion
+de l'auditoire. Il s'expliqua lentement, présenta des excuses plutôt que
+des preuves, des supplications plutôt que des raisonnements, et
+s'arrêtant tout à coup, lui, l'homme éloquent, disert, il produisit par
+cette paralysie de son esprit et de son courage un effet plus puissant
+que tous les plaidoyers et tous les arguments.
+
+Ensuite parut Oliva; la pauvre fille retrouva la sellette. Bien des gens
+frémirent en voyant cette vivante image de la reine sur le siège honteux
+qu'avait occupé Jeanne de La Motte; ce fantôme de Marie-Antoinette,
+reine de France, sur la sellette des voleuses et des faussaires,
+épouvanta les plus ardents persécuteurs de la monarchie. Ce spectacle
+aussi en allécha plusieurs, comme le sang que l'on fait goûter au tigre.
+
+Mais on se disait partout que la pauvre Oliva venait, au greffe, de
+quitter son enfant, qu'elle allaitait, et quand la porte venait à
+s'ouvrir, les vagissements du fils de monsieur Beausire venaient plaider
+douloureusement en faveur de sa mère.
+
+Après Oliva parut Cagliostro le moins coupable de tous. Il ne lui fut
+pas enjoint de s'asseoir, bien que le fauteuil eût été conservé près de
+la sellette.
+
+La cour craignait le plaidoyer de Cagliostro. Un semblant
+d'interrogatoire, coupé par le _c'est bien_! du président d'Aligre,
+satisfit aux exigences de la formalité.
+
+Et alors, la cour annonça que les débats étaient clos, et que la
+délibération commençait. La foule s'écoula lentement, par les rues et
+les quais, se promettant de revenir dans la nuit, pour entendre l'arrêt,
+qui, disait-on, ne tarderait pas à être prononcé.
+
+
+
+
+Chapitre XCV
+
+D'une grille et d'un abbé
+
+
+Les débats terminés, après le retentissement de l'interrogatoire et les
+émotions de la sellette, tous les prisonniers furent logés pour cette
+nuit à la Conciergerie.
+
+La foule, ainsi que nous l'avons dit, vint au soir se placer en groupes
+silencieux, quoique animés, sur la place du Palais, pour recevoir
+fraîchement la nouvelle de l'arrêt aussitôt qu'il serait rendu.
+
+À Paris, chose étrange! les grands secrets sont précisément ceux que la
+foule connaît avant qu'ils n'aient éclaté dans leur entier
+développement.
+
+La foule attendait donc, en savourant la réglisse anisée dont ses
+fournisseurs ambulants trouvaient l'alimentation première sous la
+première arche du Pont-au-Change.
+
+Il faisait chaud. Les nuages de juin roulaient lourdement les uns sur
+les autres, comme des panaches d'épaisse fumée. Le ciel brillait à
+l'horizon de feux pâles et réitérés.
+
+Tandis que le cardinal, à qui la faveur avait été accordée de se
+promener sur les terrasses qui relient les donjons, s'entretenait avec
+Cagliostro du succès probable de leur mutuelle défense; tandis qu'Oliva,
+dans sa cellule, caressait son petit enfant et le berçait entre ses
+bras; que, dans sa loge, Réteau, l'oeil sec, les ongles dans ses dents,
+comptait en idée les écus promis par monsieur de Crosne et les opposait
+comme total aux mois de captivité que lui promettait le parlement;
+pendant ce temps, Jeanne, retirée en la chambre de la concierge, madame
+Hubert, essayait de distraire son esprit brûlé avec un peu de bruit,
+avec un peu de mouvement.
+
+Cette chambre, haute de plafond, vaste comme une salle, dallée comme une
+galerie, était éclairée sur le quai par une grande fenêtre en ogive. Les
+petites vitres de cette fenêtre interceptaient la plus grande partie du
+jour, comme si, dans cette chambre même où logeaient des gens libres, on
+eût dû épouvanter la liberté, un énorme grillage de fer appliqué
+au-dehors venait sur les vitres mêmes doubler l'obscurité par
+l'entrecroisement des barres de fer et des filets de plomb qui
+encadraient chaque losange de verre.
+
+Du reste, la lumière que tamisait ce double crible était comme adoucie
+pour l'oeil des prisonniers. Elle n'avait plus rien de ce rayonnement
+insolent du soleil libre, elle n'était point faite pour offenser ceux
+qui ne pouvaient sortir. Il y a dans toutes choses, même dans les
+mauvaises que l'homme a faites, si le temps, ce pondérateur
+intermédiaire entre l'homme et Dieu, a passé par-dessus, il y a des
+harmonies qui mitigent et permettent une transition entre la douleur et
+le sourire.
+
+C'est dans cette salle que, depuis sa réclusion à la Conciergerie,
+madame de La Motte vivait tout le jour en compagnie de la concierge, de
+son fils et de son mari. Nous avons dit qu'elle avait l'esprit souple,
+le caractère séduisant. Elle s'était fait aimer de ces gens; elle avait
+trouvé moyen de leur prouver que la reine était une grande coupable. Un
+jour devait venir où, dans cette même salle, une autre concierge,
+apitoyée aussi sur les malheurs d'une prisonnière, la croirait innocente
+en la voyant patiente et bonne, et cette prisonnière, ce serait la
+reine!
+
+Madame de La Motte allait donc--c'est elle-même qui le dit--oublier,
+dans la société de cette concierge et de ses connaissances, ses idées
+mélancoliques, et payait ainsi par sa belle humeur les complaisances
+qu'on avait pour elle. Ce jour-là, jour de la clôture de l'audience,
+quand Jeanne revint auprès de ces bonnes gens, elle les trouva soucieux
+et gênés.
+
+Une nuance n'était pas indifférente à cette femme rusée: elle espérait
+avec rien, elle s'alarmait avec tout. En vain essayait-elle d'arracher
+la vérité à madame Hubert, celle-ci et les siens se renfermèrent dans
+des généralités banales.
+
+Ce jour-là, disons-nous, Jeanne aperçut dans le coin de la cheminé un
+abbé, commensal intermittent de la maison. C'était un ancien secrétaire
+du précepteur de monsieur le comte de Provence; homme simple de façons,
+caustique avec mesure, sachant sa cour, et qui, depuis longtemps éloigné
+de la maison de madame Hubert, était redevenu assidu depuis l'arrivée de
+madame de La Motte à la Conciergerie.
+
+Il y avait aussi deux ou trois des employés supérieurs du Palais; on
+regardait beaucoup madame de La Motte; on parlait peu.
+
+Elle prit gaiement l'initiative.
+
+--Je suis sûre, dit-elle, qu'on cause plus chaudement là-haut que nous
+ne parlons ici.
+
+Un faible murmure d'assentiment, échappé au concierge et à sa femme,
+répondit seul à cette provocation.
+
+--En haut? fit l'abbé, jouant l'ignorance. Où cela, madame la comtesse?
+
+--Dans la salle où mes juges délibèrent, répliqua Jeanne.
+
+--Oh! oui, oui, dit l'abbé.
+
+Et le silence recommença.
+
+--Je crois, dit-elle, que mon attitude d'aujourd'hui a fait bon effet.
+Vous devez déjà savoir cela, n'est-ce pas?
+
+--Mais, oui, madame, dit timidement le concierge.
+
+Et il se leva comme pour rompre l'entretien.
+
+--Votre avis, monsieur l'abbé? reprit Jeanne. Est-ce que mon affaire ne
+se dessine pas bien? Songez qu'on n'articule aucune preuve.
+
+--Il est vrai, madame, dit l'abbé. Aussi, avez-vous beaucoup à espérer.
+
+--N'est-ce pas? s'écria-t-elle.
+
+--Cependant, ajouta l'abbé, supposez que le roi....
+
+--Eh bien! le roi, que fera-t-il? dit Jeanne avec véhémence.
+
+--Eh! madame, le roi peut ne vouloir pas qu'on lui donne un démenti.
+
+--Il ferait condamner monsieur de Rohan alors, c'est impossible.
+
+--Il est vrai que cela est difficile, répondit-on de toutes parts.
+
+--Or, se hâta de glisser Jeanne, dans cette cause, qui dit monsieur de
+Rohan, dit moi.
+
+--Non pas, non pas, reprit l'abbé, vous vous faites illusion, madame. Il
+y aura un accusé absous.... Moi, je pense que ce sera vous, et je
+l'espère, même. Mais il n'y en aura qu'un. Il faut un coupable au roi,
+autrement, que deviendrait la reine?
+
+--C'est vrai, dit sourdement Jeanne, blessée d'être contredite, même sur
+une espérance qu'elle ne faisait qu'affecter. Il faut un coupable au
+roi. Eh bien! alors, monsieur de Rohan est aussi bon que moi pour cela.
+
+Un silence effrayant pour la comtesse s'établit après ces paroles.
+
+L'abbé le rompit le premier.
+
+--Madame, dit-il, le roi n'a pas de rancune, et, sa première colère
+satisfaite, il ne songera plus au passé.
+
+--Mais qu'appelez-vous une colère satisfaite? dit Jeanne avec ironie.
+Néron avait ses colères comme Titus avait les siennes.
+
+--Une condamnation... quelconque, se hâta de dire l'abbé, c'est une
+satisfaction.
+
+--Quelconque!... monsieur, s'écria Jeanne, voilà un affreux mot.... Il
+est trop vague.... Quelconque, c'est tout dire!
+
+--Oh! je ne parle que d'une réclusion dans un couvent, répliqua
+froidement l'abbé; c'est l'idée que, d'après les bruits qui courent, le
+roi aurait adoptée le plus volontiers à votre égard.
+
+Jeanne regarda cet homme avec une terreur qui fit place aussitôt à la
+plus furieuse exaltation.
+
+--La réclusion dans un couvent! dit-elle; c'est-à-dire une mort lente,
+ignominieuse par les détails, une mort féroce qui paraîtra un acte de
+clémence!... La réclusion dans l'_in pace_, n'est-ce pas? Les tortures
+de la faim, du froid, des corrections! Non, assez de supplices, assez de
+honte, assez de malheur pour l'innocence quand la coupable est
+puissante, libre, honorée! La mort tout de suite, mais la mort que
+j'aurai choisie, le libre arbitre pour me punir d'être née à ce monde
+infâme!
+
+Et, sans écouter ni les représentations, ni les prières, sans souffrir
+qu'on l'arrêtât, repoussant le concierge, renversant l'abbé, écartant
+madame Hubert, elle courut à un dressoir pour y chercher un couteau.
+
+Ces trois personnes réussirent à la détourner; elle prit sa course comme
+une panthère que les chasseurs ont inquiétée, non effrayée, et, poussant
+des hurlements d'une colère trop bruyante pour être naturelle, elle
+s'élança dans un cabinet attenant à la salle, et là, soulevant un énorme
+vase de faïence dans lequel végétait un rosier étiolé, elle s'en frappa
+la tête à plusieurs reprises.
+
+Le vase se brisa, un morceau demeura dans la main de cette furie; on vit
+le sang couler sur son front par les gerçures de la peau, qui s'était
+fendue. La concierge se jeta en pleurant dans ses bras. On l'assit sur
+un fauteuil; on l'inonda d'eau de senteur et de vinaigre. Elle s'était
+évanouie après d'affreuses convulsions.
+
+Lorsqu'elle revint à elle, l'abbé pensa qu'elle étouffait.
+
+--Voyez! dit-il, ce grillage intercepte le jour et l'air. N'est-il pas
+possible de faire respirer un peu cette pauvre femme?
+
+Alors, madame Hubert, oubliant tout, courut à une armoire située près de
+la cheminée, en tira une clef qui lui servit à ouvrir ce grillage, et
+aussitôt l'air et la vie entrèrent à flots dans l'appartement.
+
+--Ah! dit l'abbé, je ne savais pas que ce grillage pût s'ouvrir à l'aide
+d'une clef. Pourquoi tant de précautions, mon Dieu?
+
+--C'est l'ordre! répliqua la concierge.
+
+--Oui, je comprends, ajouta l'abbé avec une intention marquée, cette
+fenêtre n'est qu'à sept pieds environ du sol, elle donne sur le quai.
+S'il arrivait que des prisonniers s'échappassent de l'intérieur de la
+Conciergerie, en passant par votre salle, ils trouveraient la liberté
+sans avoir rencontré un seul porte-clefs ni une sentinelle.
+
+--Précisément, dit la concierge.
+
+L'abbé remarqua du coin de l'oeil que madame de La Motte avait entendu,
+compris, qu'elle avait tressailli même, et qu'aussitôt après avoir
+recueilli les paroles de l'abbé elle avait levé les yeux sur l'armoire,
+fermée seulement par un bouton de cuivre, où la concierge serrait cette
+clef de la grille.
+
+C'en fut assez pour lui. Sa présence ne paraissait plus être utile. Il
+prit congé.
+
+Cependant, revenant sur ses pas, comme les personnages de théâtre qui
+font une fausse sortie:
+
+--Que de monde sur la place! dit-il. Toute la foule se porte avec tant
+d'acharnement de ce côté du palais qu'il n'y a pas une âme sur le quai.
+
+Le concierge se pencha au-dehors.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+--Ne pense-t-on pas, poursuivit l'abbé, toujours comme si madame de La
+Motte ne pouvait l'entendre--et elle l'entendait fort bien--, ne
+croit-on pas que l'arrêt sera rendu dans la nuit? Non, n'est-ce pas?
+
+--Je ne suppose pas, dit le concierge, qu'il soit rendu avant demain
+matin.
+
+--Eh bien! ajouta l'abbé, tâchez de laisser reposer un peu cette pauvre
+madame de La Motte. Après tant de secousses, elle doit avoir besoin de
+repos.
+
+--Nous nous retirerons dans notre chambre, dit le brave concierge à sa
+femme, et nous laisserons madame ici sur le fauteuil, à moins qu'elle ne
+veuille s'aller mettre au lit.
+
+Jeanne, se soulevant, rencontra l'oeil de l'abbé, qui guettait sa
+réponse. Elle feignit de se rendormir.
+
+Alors l'abbé disparut, et le concierge et sa femme partirent aussi,
+après avoir refermé doucement la grille et remis la clef à sa place.
+
+Aussitôt qu'elle fut seule, Jeanne ouvrit les yeux.
+
+«L'abbé me conseille de fuir, pensa-t-elle. Peut-on plus clairement
+m'indiquer et la nécessité de l'évasion et le moyen! Me menacer d'une
+condamnation avant l'arrêt des juges, c'est d'un ami qui veut me pousser
+à prendre ma liberté, ce ne peut être d'un barbare qui m'insulte.
+
+«Pour m'enfuir, je n'ai qu'un pas à faire; j'ouvre cette armoire, puis
+cette grille, et me voilà sur le quai désert.
+
+«Désert, oui!... Personne; la lune elle-même se cache dans les cieux.
+
+«Fuir!... Oh! la liberté! le bonheur de retrouver mes richesses... le
+bonheur de rendre à mes ennemis tout le mal qu'ils m'auront fait!»
+
+Elle s'élança vers l'armoire et saisit la clef. Déjà elle s'approchait
+de la serrure du grillage.
+
+Soudain elle crut voir, sur la ligne noire du parapet du pont, une forme
+noire qui en coupait l'uniforme régularité.
+
+«Un homme est là, dit-elle, dans l'ombre; l'abbé, peut-être; il veille
+sur mon évasion; il m'attend pour me prêter secours. Oui, mais si
+c'était un piège... si, descendue sur le quai, j'allais être saisie,
+surprise en flagrant délit d'évasion?... L'évasion, c'est l'aveu du
+crime, l'aveu du moins de la peur! Qui s'évade fuit devant sa
+conscience.... D'où vient cet homme?... Il paraît se rattacher à monsieur
+de Provence.... Qui me dit que ce n'est pas un émissaire de la reine ou
+des Rohan?... Comme on paierait cher, de ce côté, une fausse démarche de
+ma part.... Oui, quelqu'un est là qui guette!...
+
+«Me faire fuir quelques heures avant l'arrêt! Ne le pouvait-on plus tôt
+si l'on m'eût véritablement voulu servir? Mon Dieu! qui sait si déjà la
+nouvelle n'est pas venue à mes ennemis de mon acquittement résolu dans
+le conseil des juges? Qui sait si l'on ne veut parer ce coup terrible
+pour la reine avec une preuve ou un aveu de ma culpabilité. L'aveu, la
+preuve, ce serait ma fuite. Je resterai!»
+
+Jeanne, à partir de ce moment, demeura convaincue qu'elle venait
+d'échapper au piège. Elle sourit, redressa sa tête astucieuse et hardie,
+et d'un pas assuré elle alla remettre la clef du grillage dans la petite
+armoire près de la cheminée.
+
+Puis, se rasseyant dans le fauteuil entre la lumière et la fenêtre, elle
+observa de loin, tout en feignant de dormir, l'ombre de cet homme qui
+guettait, et qui, fatigué sans doute d'attendre, finit par se lever et
+par disparaître avec les premières lueurs de l'aube, à deux heures et
+demie du matin, alors que l'oeil commençait à distinguer l'eau de ses
+rives.
+
+
+
+
+Chapitre XCVI
+
+L'arrêt
+
+
+Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie
+ou noue un nouveau chaînon au chaînon de la veille, la comtesse espéra
+que la nouvelle d'un acquittement allait tout à coup pénétrer dans sa
+prison avec la joie et les félicitations de ses amis.
+
+Avait-elle des amis? Hélas! jamais la fortune, jamais le crédit ne
+demeurent sans cortège, et cependant Jeanne était devenue riche,
+puissante; elle avait reçu, elle avait donné sans s'être fait même l'ami
+banal qui doit brûler le lendemain d'une disgrâce ce qu'il a complimenté
+la veille.
+
+Mais après son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans,
+elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux.
+
+Ce flot pressé de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement à le
+voir pénétrer dans la salle du concierge Hubert.
+
+De l'immobilité d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras à
+elle, Jeanne passa, c'était la pente de son caractère, à une inquiétude
+excessive.
+
+Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine,
+avec ses gardiens, de cacher ses impressions.
+
+Il ne lui était pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle
+passa sa tête au vasistas d'une des fenêtres, et là, anxieuse, elle
+prêta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se
+résolvaient en un murmure confus, après avoir percé l'épaisseur des murs
+du vieux palais de Saint Louis.
+
+Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une véritable explosion,
+des bravos, des cris, des trépignements, quelque chose d'éclatant qui
+l'épouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce fût pour elle
+qu'on témoignât tant de sympathie.
+
+Ces salves bruyantes se répétèrent deux fois et firent place à des
+bruits d'un autre genre.
+
+Il lui sembla que c'était de l'approbation aussi, mais une approbation
+calme et sitôt morte que née.
+
+Bientôt les passants devinrent plus fréquents sur le quai, comme si les
+groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en détail leurs
+masses dispersées.
+
+--Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur,
+en bondissant sur le pavé près du parapet.
+
+Et il jeta une pierre dans la rivière avec cette habileté du jeune
+Parisien qui a consacré beaucoup de ses journées à l'exercice de cet
+art, exhumé de la palestre antique.
+
+--Pour le cardinal! répéta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal
+est acquitté?
+
+Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne.
+
+Elle rentra précipitamment dans la salle.
+
+--Madame, madame, demanda-t-elle à la femme Hubert; qu'entends-je dire:
+_Que c'est heureux pour le cardinal_? Quoi donc est heureux, s'il vous
+plaît?
+
+--Je ne sais, répliqua celle-ci.
+
+Jeanne la regarda bien en face.
+
+--Demandez à votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle.
+
+La concierge obéit par complaisance, et Hubert répondit du dehors:
+
+--Je ne sais pas!
+
+Jeanne, impatiente, froissée, s'arrêta un moment au milieu de la
+chambre.
+
+--Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas à
+ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procès, bien sûr.
+
+--Peut-être, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si
+monsieur de Rohan est acquitté, ce sera un beau jour pour lui, voilà
+tout.
+
+--Vous croyez qu'il sera acquitté? s'écria Jeanne en crispant ses
+doigts.
+
+--Cela peut arriver.
+
+--Moi, alors?...
+
+--Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous?
+
+--étrange hypothèse! murmura Jeanne.
+
+Et elle se remit aux vitres.
+
+--Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller
+chercher ainsi des émotions qui vous arrivent mal compréhensibles du
+dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou
+monsieur Frémyn viennent vous lire....
+
+--L'arrêt.... Non! non!
+
+Et elle écouta.
+
+Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fête, gros bouquets à la
+main. L'odeur des roses monta comme un baume précieux jusqu'à Jeanne,
+qui aspirait tout d'en bas.
+
+--Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher
+homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai.
+
+--Et moi aussi, dit une compagne.
+
+--Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisième.
+
+«De qui veulent-elles parler?» pensa Jeanne.
+
+--C'est qu'il est très bel homme, tu n'es pas dégoûtée, fit une dernière
+à ses amies.
+
+Et tout passa.
+
+--Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitté, il
+est acquitté!
+
+Et elle prononça ces mots avec tant de découragement et de certitude en
+même temps, que les concierges, résolus de ne pas occasionner une
+tempête comme celle de la veille, lui dirent en même temps:
+
+--Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier fût
+absous et libéré?
+
+Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses hôtes,
+et voulant ne rien perdre de leur sympathie:
+
+--Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hélas! me croyez-vous si
+envieuse ou si méchante que je désire le mal de mes compagnons
+d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui!
+qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes
+amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi.
+
+Hubert et sa femme se regardèrent l'un l'autre comme pour mesurer la
+portée de ce qu'ils voulaient faire.
+
+Un fauve éclair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgré elle, les arrêta
+comme ils allaient prendre une décision.
+
+--Vous ne me dites rien? s'écria-t-elle, s'apercevant de sa faute.
+
+--Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas.
+
+À ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La
+concierge, demeurée seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en
+vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence étaient
+sollicités à l'extérieur par les bruits, par les souffles qu'elle
+percevait avec une susceptibilité décuplée de la fièvre.
+
+La concierge, ne pouvant plus l'empêcher de regarder ou d'écouter, se
+résigna.
+
+Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La
+foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement
+compacts, tellement réitérés, que Jeanne en tressaillit à son
+observatoire.
+
+Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient à une voiture découverte
+dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que
+par la foule, marchaient à peine au plus petit pas.
+
+Peu à peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses
+épaules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que
+contenait le carrosse.
+
+Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dôme de
+feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs têtes, la
+comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste.
+
+L'un, pâle de son triomphe, effrayé de sa popularité, demeurait grave,
+étourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui
+arrachaient les mains pour les dévorer de baisers, et se disputaient à
+grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient payée en
+fleurs les plus fraîches et les plus rares.
+
+D'autres, plus heureuses encore, étaient montées sur l'arrière du
+carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles
+qui gênaient leur amour, elles prenaient la tête du personnage idolâtré,
+appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place à
+d'autres heureuses. Cet homme adoré, c'était le cardinal de Rohan.
+
+Son compagnon, frais, joyeux, étincelant, recevait un accueil moins vif,
+mais aussi flatteur, proportion gardée. D'ailleurs, on le payait en
+cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes
+criaient: Vive Cagliostro.
+
+Cette ivresse mit une demi-heure à traverser le Pont-au-Change, et
+jusqu'à son point culminant, Jeanne aperçut les triomphateurs. Elle ne
+perdit pas un détail.
+
+Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la
+reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie à
+Jeanne.
+
+Mais aussitôt:
+
+--Quoi! dit-elle, ils sont déjà libres; déjà pour eux les formalités
+sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on
+rien, à moi?
+
+Le frisson la prit.
+
+À côté d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse,
+attentive à tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et
+ne donnait aucune explication.
+
+Jeanne allait provoquer un éclaircissement devenu indispensable,
+lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du côté du Pont-au-Change.
+
+Un fiacre, entouré de gens, gravissait à son tour la pente du pont.
+
+Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au
+peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des
+plaisanteries un peu libres, des baisers envoyés à la fraîche et
+appétissante fille. Voilà l'encens grossier, il est vrai, mais plus que
+suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief
+du festin splendide offert au cardinal.
+
+Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y
+cachait derrière un de ses amis, qui seul osait se révéler à
+l'admiration publique. Il fit un signe à Oliva, qui descendit de son
+fiacre au milieu des cris changés tant soit peu en huées. Mais pour
+certains acteurs, qu'est-ce que les huées quand on pouvait leur infliger
+les projectiles et les chasser du théâtre?
+
+Oliva, montée dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la
+serrant à l'étouffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et,
+l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu'à Saint-Denis, où l'on
+changea de chevaux sans avoir été gêné par la police.
+
+Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fêtés, se
+demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles.
+
+--Mais moi! moi! s'écria-t-elle, par quel raffinement de cruauté ne me
+déclare-t-on pas l'arrêt qui me concerne?
+
+--Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous.
+
+--Il est impossible que vous ne sachiez rien, répliqua Jeanne, vous
+savez! vous savez! instruisez-moi.
+
+--Madame....
+
+--Si vous n'êtes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je
+souffre.
+
+--Il nous est interdit, madame, à nous bas officiers de la prison, de
+révéler les arrêts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours.
+
+--Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'écria
+Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit
+entrevoir le renouvellement des scènes de la veille.
+
+--Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous.
+
+--Alors, parlez.
+
+--Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas?
+
+--Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez!
+
+--Eh bien! monsieur le cardinal a été absous.
+
+--Je le sais.
+
+--Monsieur de Cagliostro mis hors de cour.
+
+--Je le sais! je le sais!
+
+--Mademoiselle Oliva renvoyée de l'accusation.
+
+--Après? après?...
+
+--Monsieur Réteau de Villette est condamné....
+
+Jeanne tressaillit.
+
+--Aux galères!
+
+--Et moi! et moi? cria-t-elle en trépignant avec fureur.
+
+--Patience, madame, patience. Est-ce là ce que vous avez promis?
+
+--Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi?
+
+--Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en détournant les
+yeux.
+
+Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, éclair aussi vite
+éteint qu'apparu.
+
+Puis elle feignit de s'évanouir avec un grand cri, et se renversa dans
+les bras de ses hôtes.
+
+--Que fût-il donc résulté, dit Hubert bas à l'oreille de sa femme, si je
+lui eusse dit la vérité?
+
+«Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est
+la liberté, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai
+rêvé.... J'ai gagné!»
+
+
+
+
+Chapitre XCVII
+
+L'exécution
+
+
+Jeanne attendait toujours que ce greffier promis par le concierge vînt
+lui lire l'arrêt rendu contre elle.
+
+En effet, n'ayant plus les angoisses du doute, conservant à peine celles
+de la comparaison, c'est-à-dire de l'orgueil, elle se disait:
+
+«Que m'importe à moi, esprit solide je le suppose, que monsieur de Rohan
+ait été regardé comme moins coupable que moi?
+
+«Est-ce à moi qu'on inflige la peine d'une faute? Non. Si j'eusse été
+bien et dûment reconnue Valois par tout le monde, si j'eusse pu avoir,
+comme l'a eue monsieur le cardinal, toute une haie de princes et de ducs
+échelonnés sur le passage des juges, suppliant par leur attitude, par
+leurs crêpes à l'épée, par leurs pleureuses, je ne crois pas qu'on eût
+rien refusé à la pauvre comtesse de La Motte, et certainement, en
+prévision de cette illustre supplique, on eût épargné à la descendante
+des Valois l'affront de la sellette.
+
+«Mais pourquoi s'occuper de tout ce passé qui est mort? La voilà donc
+terminée cette grande affaire de ma vie. Placée d'une façon équivoque
+dans le monde, d'une façon équivoque à la cour, exposée à être renversée
+par le premier souffle venu d'en haut, je végétais, je retournais
+peut-être à cette misère primordiale qui a été l'apprentissage
+douloureux de ma vie. Maintenant, rien de pareil. Bannie! je suis
+bannie! c'est-à-dire que j'ai le droit d'emporter mon million dans ma
+caisse, de vivre sous les orangers de Séville ou d'Agrigente pendant
+l'hiver, en Allemagne ou en Angleterre pendant l'été; c'est-à-dire que
+rien ne m'empêchera, jeune, belle, célèbre, et pouvant expliquer mon
+procès moi-même, de vivre comme je l'entendrai, soit avec mon mari, s'il
+est banni comme moi, et je le sais libre, soit avec les amis que donnent
+toujours le bonheur et la jeunesse!
+
+«Et, ajoutait Jeanne, perdue dans ses pensées ardentes, qu'on vienne me
+dire ensuite à moi la condamnée, à moi la bannie, à moi la pauvre
+humiliée, que je ne suis pas plus riche que la reine, plus honorée que
+la reine, plus absoute que la reine; car il ne s'agissait pas pour elle
+de ma condamnation. Le ver de terre n'importe en rien au lion. Il
+s'agissait de faire condamner monsieur de Rohan, et monsieur de Rohan a
+été mis hors de cause!
+
+«Maintenant, comment vont-ils s'y prendre pour me signifier l'arrêt,
+comme aussi pour me faire conduire hors du royaume? Se vengeront-ils sur
+une femme en l'assujettissant aux pratiques les plus strictes de la
+pénalité? Me confiera-t-on aux archers pour me mener à la frontière? Me
+dira-t-on solennellement: Indigne! le roi vous bannit de son royaume.
+Non, mes maîtres sont débonnaires, fit-elle en souriant; ils ne m'en
+veulent plus à moi. Ils n'en veulent qu'à ce bon peuple parisien qui
+hurle sous leurs balcons: Vive monsieur le cardinal! vive Cagliostro!
+vive le parlement! Voilà leur véritable ennemi: le peuple. Oh! oui,
+c'est leur ennemi direct, puisque j'avais compté, moi, sur l'appui moral
+de l'opinion publique--et que j'ai réussi!»
+
+Jeanne en était là et faisait ses petits préparatifs en réglant ses
+comptes avec elle-même. Elle s'occupait déjà du placement de ses
+diamants, de son établissement à Londres (on était en été), lorsque le
+souvenir de Réteau de Villette lui traversa, non pas le coeur, mais
+l'esprit.
+
+«Pauvre garçon! dit-elle avec un sourire méchant, c'est lui qui a payé
+pour tous. Il faut donc toujours aux expiations une âme vile dans le
+sens philosophique, et chaque fois que ces sortes de nécessités
+surgissent, le bouc émissaire surgit avec le coup qui le dévorera.
+
+«Pauvre Réteau! chétif, misérable, il paie aujourd'hui ses pamphlets
+contre la reine, ses conspirations de plume, et Dieu, qui fait à chacun
+sa part en ce monde, aura voulu faire à celui-là une existence de coups
+de bâton, de louis d'or intermittents, de guets-apens, de cachettes,
+avec un dénouement de galères. Voilà ce que c'est que la ruse au lieu de
+l'intelligence, que la malice au lieu de la méchanceté, que l'esprit
+d'agression sans la persévérance et la force. Combien d'êtres
+malfaisants dans la création, depuis le ciron venimeux jusqu'au
+scorpion, le premier des petits qui se fasse redouter de l'homme! Toutes
+ces infirmités veulent nuire, mais elles n'ont pas l'honneur de la
+lutte: on les écrase.»
+
+Et Jeanne enterrait avec cette pompe commode son complice Réteau, bien
+décidée qu'elle était à s'informer du bagne dans lequel on renfermerait
+le misérable pour ne pas s'y aventurer en voyage, pour ne pas aller
+faire cette humiliation à un malheureux, de lui montrer le bonheur d'une
+ancienne connaissance. Jeanne avait bon coeur.
+
+Elle prit gaiement son repas avec les concierges; ceux-ci avaient
+totalement perdu leur gaieté; ils ne prenaient plus la peine de
+dissimuler leur gêne. Jeanne attribua ce refroidissement à la
+condamnation dont elle venait d'être l'objet. Elle leur en fit
+l'observation. Ils répondirent que rien n'était aussi douloureux pour
+eux que l'aspect des personnes, après un arrêt prononcé.
+
+Jeanne était si heureuse au fond du coeur, elle avait tant de mal à
+dissimuler sa joie, que l'occasion de rester seule, libre avec ses
+pensées, ne pouvait lui être que très agréable. Elle se promit de
+demander après le dîner à retourner dans sa chambre.
+
+Elle fut bien surprise quand le concierge Hubert, prenant la parole au
+dessert, avec une solennité contrainte qu'il n'avait pas l'habitude de
+mettre dans ses relations:
+
+--Madame, dit-il, nous avons l'ordre de ne plus garder à la geôle les
+personnes sur le sort desquelles a statué le parlement.
+
+«Bien, se dit Jeanne, il va au-devant de mes désirs.»
+
+Elle se leva.
+
+--Je ne voudrais pas, répondit-elle, vous mettre en contravention; ce
+serait mal reconnaître les bontés que vous avez eues pour moi.... Je vais
+donc retourner dans ma chambre.
+
+Elle regarda pour voir l'effet de ses paroles. Hubert roulait une clef
+dans ses doigts. La concierge détournait sa tête, comme pour cacher une
+émotion nouvelle.
+
+--Mais, ajouta la comtesse, où viendra-t-on me lire l'arrêt, et quand
+viendra-t-on?
+
+--On attend peut-être que madame soit chez elle, se hâta de dire Hubert.
+
+«Décidément, il m'éloigne», pensa Jeanne.
+
+Et un vague sentiment d'inquiétude la fit tressaillir, aussitôt évaporé
+qu'il avait apparu dans son coeur.
+
+Jeanne monta les trois marches qui conduisaient de cette chambre du
+concierge au couloir du greffe.
+
+La voyant partir, madame Hubert vint à elle précipitamment et lui prit
+les mains, non pas avec respect, non pas avec amitié vraie, non pas avec
+cette susceptibilité qui honore celui qui la témoigne et celui qui en
+est l'objet, mais avec une compassion profonde, avec un élan de pitié
+qui n'échappa point à l'intelligente comtesse, à elle qui remarquait
+tout.
+
+Cette fois, l'impression fut si nette, que Jeanne s'avoua qu'elle
+ressentait de l'effroi; mais l'effroi fut rejeté comme l'avait été
+l'inquiétude, au-dehors de cette âme emplie jusqu'aux bords parla joie
+et l'espérance.
+
+Toutefois, Jeanne voulait demander compte à madame Hubert de sa pitié;
+elle ouvrait la bouche et redescendait deux degrés pour formuler une de
+ces questions précises et vigoureuses comme son esprit, mais elle n'en
+eut pas le temps. Hubert lui prit la main, moins poliment que vivement,
+et ouvrit la porte.
+
+La comtesse se vit dans le couloir. Huit archers de la prévôté
+attendaient là. Qu'attendaient-ils? Voilà ce que se demanda Jeanne en
+les apercevant. Mais la porte du concierge était déjà refermée. En avant
+des archers se trouvait un des porte-clefs ordinaires de la prison,
+celui qui, chaque soir, reconduisait la comtesse à sa chambre.
+
+Cet homme se mit à précéder Jeanne, comme pour lui montrer le chemin.
+
+--Je rentre chez moi? dit la comtesse avec le ton d'une femme qui
+voudrait paraître sûre de ce qu'elle dit, mais qui doute.
+
+--Oui, madame, répliqua le guichetier.
+
+Jeanne saisit la rampe de fer et monta derrière cet homme. Elle entendit
+les archers qui chuchotaient à quelques pas plus loin, mais qui ne
+bougèrent pas de place.
+
+Rassurée, elle se laissa enfermer dans sa chambre, et remercia même
+affectueusement le guichetier. Celui-ci se retira.
+
+Jeanne ne se vit pas plus tôt libre et seule chez elle, que sa joie
+éclata extravagante, joie bâillonnée trop longtemps par ce masque dont
+elle avait caché hypocritement son visage chez le concierge. Cette
+chambre de la Conciergerie, c'était sa loge, à elle, bête fauve un
+moment enchaînée par les hommes, et qu'un caprice de Dieu allait de
+nouveau lancer dans le libre espace du monde.
+
+Et, dans sa tanière ou dans sa loge, quand il fait bien nuit, quand
+aucun bruit n'annonce à la captive la vigilance de ses gardiens; quand
+son flair subtil ne démêle aux alentours aucune trace, alors commencent
+les bondissements de cette nature sauvage. Alors, elle étire ses membres
+pour les assouplir aux élans de l'indépendance attendue; alors, elle a
+des cris, des bonds ou des extases, que ne surprend jamais l'oeil de
+l'homme.
+
+Pour Jeanne, ce fut ainsi. Tout à coup elle entendit marcher dans son
+corridor; elle entendit les clefs tinter dans le trousseau du
+guichetier; elle entendit solliciter la serrure massive.
+
+«Que me veut-on?» pensa-t-elle en se redressant attentive et muette.
+
+Le guichetier entra.
+
+--Qu'y a-t-il, Jean? demanda Jeanne de sa voix douce et indifférente.
+
+--Madame veut-elle me suivre? dit-il.
+
+--Où cela?
+
+--En bas, madame.
+
+--Comment, en bas?...
+
+--Au greffe.
+
+--Pour quoi faire, je vous prie?
+
+--Madame....
+
+Jeanne s'avança vers cet homme qui hésitait, et elle aperçut, à
+l'extrémité du corridor, les archers de la prévôté, que d'abord elle
+avait rencontrés en bas.
+
+--Enfin, s'écria-t-elle avec émotion, dites-moi ce que l'on veut de moi
+au greffe?
+
+--Madame, c'est monsieur Doillot, votre défenseur, qui voudrait vous
+entretenir.
+
+--Au greffe? Pourquoi pas ici, puisque plusieurs fois il a eu la
+permission d'y venir?
+
+--Madame, c'est que monsieur Doillot a reçu des lettres de Versailles,
+et qu'il veut vous en donner connaissance.
+
+Jeanne ne remarqua point combien était illogique cette réponse. Un seul
+mot la frappa: des lettres de Versailles, des lettres de la cour, sans
+doute, apportées par le défenseur lui-même.
+
+--Est-ce que la reine aura intercédé auprès du roi après la publication
+de l'arrêt? Est-ce que?...
+
+Mais à quoi bon faire des conjectures; avait-on le temps, cela était-il
+nécessaire quand, après deux minutes, on pouvait trouver la solution du
+problème.
+
+D'ailleurs, le porte-clefs insistait; il agitait ses clefs comme un
+homme qui, à défaut de bonnes raisons, objecte une consigne.
+
+--Attendez-moi un peu, dit Jeanne, vous voyez que je m'étais déjà
+déshabillée pour prendre un peu de repos, j'ai tant fatigué ces jours
+derniers.
+
+--J'attendrai, madame; mais, je vous en prie, songez que monsieur
+Doillot est pressé.
+
+Jeanne ferma sa porte, passa une robe un peu plus fraîche, prit un
+mantelet, et vivement arrangea ses cheveux. Elle mit à peine cinq
+minutes à ces préparatifs. Son coeur lui disait que monsieur Doillot
+apportait l'ordre de partir sur-le-champ, et le moyen de traverser la
+France d'une façon à la fois discrète et commode! Oui, la reine avait dû
+penser à ce que son ennemie fût enlevée le plus tôt possible. La reine,
+à présent que l'arrêt était rendu, devait s'efforcer d'irriter cette
+ennemie le moins possible, car si la panthère est dangereuse enchaînée,
+que ne doit-on pas craindre d'elle quand elle est libre? Bercée par ces
+heureuses pensées, Jeanne vola plutôt qu'elle ne courut derrière le
+porte-clefs, qui lui fit descendre le petit escalier par où déjà on
+l'avait menée à la salle d'audience. Mais au lieu d'aller jusqu'à cette
+salle, au lieu de tourner à gauche pour entrer au greffe, le geôlier se
+tourna vers une petite porte située à droite.
+
+--Où allez-vous donc? demanda Jeanne, le greffe est ici.
+
+--Venez, venez, madame, dit mielleusement le guichetier; c'est par ici
+que monsieur Doillot vous attend.
+
+Il passa d'abord et attira vers lui la prisonnière, qui entendit fermer
+avec fracas sur elle les verrous extérieurs de cette porte massive.
+
+Jeanne, surprise, mais ne voyant encore personne dans l'obscurité, n'osa
+rien demander de plus à son gardien.
+
+Elle fit deux ou trois pas et s'arrêta. Un jour bleuâtre donnait à la
+chambre où elle se trouvait comme l'aspect d'un intérieur de tombeau.
+
+La lumière filtrait du haut d'un grillage antique par lequel, à travers
+les toiles d'araignées et la centuple couche d'une poussière séculaire,
+quelques rayons blafards parvenaient seuls à donner un peu de leur
+reflet aux murailles.
+
+Jeanne sentit tout à coup le froid; elle sentit l'humidité de ce cachot,
+elle devina quelque chose de terrible dans les yeux flamboyants du
+porte-clefs.
+
+Cependant, elle ne voyait encore que cet homme; lui seul avec la
+prisonnière occupait en ce moment l'intérieur de ces quatre murs, tout
+verdis par l'eau échappée des châssis, tout moisis par le passage d'un
+air que n'avait jamais tiédi le soleil.
+
+--Monsieur, dit-elle alors, en dominant l'impression de terreur qui la
+faisait frissonner, que faisons-nous ici tous deux? Où est monsieur
+Doillot, que vous m'avez promis de me faire voir?
+
+Le porte-clefs ne répondit rien; il se retourna comme pour voir si la
+porte par laquelle ils étaient entrés s'était bien solidement refermée.
+
+Jeanne suivit ce mouvement avec épouvante. L'idée lui vint, comme dans
+ces romans noirâtres de l'époque, qu'elle avait affaire à l'un de ces
+geôliers, fauves amoureux de leurs prisonnières, qui, le jour où la
+proie va leur échapper par la porte ouverte de la cage, se font les
+tyrans de la _belle captive_ et proposent leur amour en échange de la
+liberté.
+
+Jeanne était forte, elle ne redoutait pas les surprises, elle n'avait
+point la pudeur de l'âme. Son imagination luttait avantageusement contre
+les caprices sophistiques de messieurs Crébillon fils et Louvet. Elle
+alla droit au geôlier avec un sourire de prunelle:
+
+--Mon ami, dit-elle, que demandez-vous? Avez-vous à me dire quelque
+chose? Le temps d'une prisonnière, quand elle touche à la liberté, est
+un temps précieux. Vous semblez avoir choisi pour me parler un
+rendez-vous bien sinistre?
+
+L'homme aux clefs ne lui répondit rien, parce qu'il ne comprenait pas.
+Il s'assit au coin de la cheminée basse, et attendit.
+
+--Mais, dit Jeanne, que faisons-nous, je vous le répète?
+
+Et elle craignit d'avoir affaire à un fou.
+
+--Nous attendons maître Doillot, répliqua le guichetier.
+
+Jeanne secoua la tête:
+
+--Vous m'avouerez, dit-elle, que maître Doillot, s'il a des lettres de
+Versailles à me communiquer, prend mal son temps et sa salle
+d'audience.... Ce n'est pas possible que maître Doillot me fasse attendre
+ici. Il y a autre chose.
+
+Elle achevait à peine ces mots, quand une porte qu'elle n'avait pas
+remarquée s'ouvrit en face d'elle.
+
+C'était une de ces trappes arrondies, véritables monuments de bois et de
+fer, qui découpent en s'ouvrant dans le fond qu'elles masquaient une
+sorte de rond cabalistique, au centre duquel personnage ou paysage
+paraissent être vivants par magie.
+
+En effet, derrière cette porte, il y avait des degrés qui plongeaient
+dans quelque corridor mal éclairé, mais plein de vent et de fraîcheur,
+et au-delà de ce corridor, un moment, un seul, aussi rapide que
+l'éclair, Jeanne aperçut, en se haussant sur ses pieds, un espace pareil
+à celui que mesure une place, et dans cet espace, une cohue d'hommes et
+de femmes aux yeux étincelants.
+
+Mais, nous le répétons, ce fut pour Jeanne une vision bien plutôt qu'un
+coup d'oeil; elle n'eut pas même le temps de s'en rendre raison. Devant
+elle, à un plan bien plus rapproché que n'était cette place, trois
+personnes apparurent, montant le dernier degré.
+
+Derrière ces personnes, aux degrés inférieurs sans doute, quatre
+baïonnettes surgirent, blanches et acérées, pareilles à des cierges
+sinistres qui eussent voulu éclairer cette scène.
+
+Mais la porte ronde se referma. Les trois hommes seuls entrèrent dans le
+cachot où se trouvait Jeanne.
+
+Celle-ci marchait de surprise en surprise, ou mieux d'inquiétudes en
+terreurs.
+
+Ce guichetier, qu'elle redoutait l'instant d'avant, elle le vint
+chercher comme pour avoir sa protection contre les inconnus.
+
+Le guichetier se colla sur la muraille même du cachot, montrant par ce
+mouvement qu'il voulait, qu'il devait rester spectateur passif de ce qui
+allait avoir lieu.
+
+Jeanne fut interpellée avant même que l'idée ne lui fût venue de prendre
+la parole.
+
+Ce fut un des trois hommes, le plus jeune, qui commença. Il était vêtu
+de noir. Il avait son chapeau sur la tête, et roulait dans sa main des
+papiers fermés comme la scytale antique.
+
+Les deux autres, imitant l'attitude du guichetier, se dérobaient aux
+regards dans la partie la plus sombre de la salle.
+
+--Vous êtes, madame, dit cet inconnu, Jeanne de Saint-Rémy de Valois,
+épouse de Marc-Antoine-Nicolas comte de La Motte?
+
+--Oui, monsieur, répliqua Jeanne.
+
+--Vous êtes bien née à Fontette, le 22 juillet 1756?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous demeurez bien à Paris, rue Saint-Claude?
+
+--Oui, monsieur.... Mais pourquoi m'adressez-vous toutes ces questions?
+
+--Madame, je suis fâché que vous ne me reconnaissiez pas; j'ai l'honneur
+d'être le greffier de la cour.
+
+--Je vous reconnais.
+
+--Alors, madame, je puis remplir mes fonctions en ma qualité que vous
+venez de reconnaître?
+
+--Un moment, monsieur. À quoi, s'il vous plaît, vos fonctions vous
+obligent-elles?
+
+--À vous lire, madame, l'arrêt qui a été prononcé contre vous en séance
+du 31 mai 1786.
+
+Jeanne frémit. Elle promena autour d'elle un regard plein d'angoisses et
+de défiance. Ce n'est pas sans dessein que nous écrivons le second ce
+mot défiance, qui paraîtrait le moins fort des deux; Jeanne frissonna
+d'une angoisse irréfléchie; elle allumait, pour prendre garde, deux yeux
+terribles dans les ténèbres.
+
+--Vous êtes le greffier Breton, dit-elle alors; mais qui sont ces deux
+messieurs, vos acolytes?
+
+Le greffier allait répondre, lorsque le guichetier, prévenant sa parole,
+s'élança auprès de lui, et, à son oreille, glissa ces mots empreints
+d'une peur ou d'une compassion éloquente:
+
+--Ne le lui dites pas!
+
+Jeanne entendit; elle regarda ces deux hommes plus attentivement qu'elle
+n'avait fait jusqu'alors. Elle s'étonna de voir l'habit gris de fer à
+boutons de fer de l'un, la veste et le bonnet à poil de l'autre;
+l'étrange tablier qui couvrait la poitrine de ce dernier appela
+l'attention de Jeanne; ce tablier semblait brûlé à certains endroits,
+taché de sang et d'huile à d'autres.
+
+Elle recula. On eût dit qu'elle se pliait comme pour prendre un
+vigoureux élan.
+
+Le greffier, s'approchant, lui dit:
+
+--À genoux, s'il vous plaît, madame.
+
+--À genoux! s'écria Jeanne; à genoux! moi!... moi! une Valois, à genoux!
+
+--C'est l'ordre, madame, dit le greffier en s'inclinant.
+
+--Mais, monsieur, objecta Jeanne avec un fatal sourire, vous n'y pensez
+pas, il faut donc que je vous apprenne la loi. On ne se met pas à
+genoux, sinon pour faire amende honorable.
+
+--Eh bien! madame?
+
+--Eh bien! monsieur, on ne fait amende honorable qu'en conséquence d'un
+arrêt qui condamne à une peine infamante. Le bannissement n'est pas, que
+je sache, une peine infamante dans la loi française?
+
+--Je ne vous ai pas dit, madame, que vous fussiez condamnée au
+bannissement, dit le greffier avec une tristesse grave.
+
+--Alors! s'écria Jeanne avec explosion, à quoi donc suis-je condamnée?
+
+--C'est ce que vous allez savoir en écoutant l'arrêt, madame, et, pour
+l'écouter, vous commencerez, s'il vous plaît, par vous mettre à genoux.
+
+--Jamais! jamais!
+
+--Madame, c'est l'article premier de mes instructions.
+
+--Jamais! jamais, vous dis-je!
+
+--Madame, il est écrit que si la condamnée refuse de s'agenouiller....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! la force l'y contraindra.
+
+--La force! envers une femme!
+
+--Une femme ne doit pas plus qu'un homme manquer au respect dû au roi et
+à la justice.
+
+--Et à la reine! n'est-ce pas? cria furieusement Jeanne; car je
+reconnais bien là-dedans la main d'une femme ennemie!
+
+--Vous avez tort d'accuser la reine, madame; Sa Majesté n'est pour rien
+dans la rédaction des arrêts de la cour. Allons, madame, je vous en
+conjure, épargnez-nous la nécessité des violences; à genoux!
+
+--Jamais! jamais! jamais!
+
+Le greffier roula ses papiers, et en tira de sa large poche un fort
+épais qu'il tenait en réserve dans la prévision de ce qui arrivait.
+
+Et il lut l'ordre formel donné par le procureur général à la force
+publique de contraindre l'accusée rebelle à s'agenouiller, pour
+_satisfaire à justice_.
+
+Jeanne s'arc-bouta dans un angle de la prison, en défiant du regard
+cette force publique, qu'elle avait cru être les baïonnettes dressées
+sur l'escalier derrière la porte.
+
+Mais le greffier ne la fit pas ouvrir, cette porte; il fit signe aux
+deux hommes dont nous avons parlé, lesquels deux hommes s'approchèrent
+tranquillement comme ces machines de guerre, trapues et inébranlables,
+qu'on arme contre une muraille dans les sièges.
+
+Un bras de chacun de ces hommes saisit Jeanne sous les épaules et la
+traîna au milieu de la salle, malgré ses cris et ses hurlements.
+
+Le greffier s'assit impassible et attendit.
+
+Jeanne ne voyait pas que pour se faire ainsi traîner, elle avait dû
+s'agenouiller aux trois quarts. Un mot du greffier l'en fit
+s'apercevoir.
+
+--Bien comme cela, dit-il.
+
+Aussitôt le ressort se détendit, Jeanne bondit à deux pieds du sol dans
+les bras des hommes qui la maintenaient.
+
+--Il est bien inutile que vous criiez ainsi, dit le greffier, car on ne
+vous entend pas au-dehors, et ensuite vous n'entendrez pas la lecture
+que je dois vous faire de l'arrêt.
+
+--Permettez que j'entende debout, et j'écouterai en silence, dit Jeanne
+haletante.
+
+--Toutefois qu'un coupable est puni du fouet, dit le greffier, la
+punition est infamante et entraîne la génuflexion.
+
+--Le fouet! hurla Jeanne. Le fouet! Ah! misérable! Le fouet,
+dites-vous?...
+
+Et ses vociférations devinrent telles, qu'elles étourdirent le geôlier,
+le greffier, les deux aides, et que tous ces hommes, perdant la tête,
+commencèrent, comme des gens ivres, à vouloir dompter la matière par la
+matière.
+
+Alors ils se jetèrent sur Jeanne et la terrassèrent; mais elle résista
+victorieusement. Ils voulurent lui faire plier les jarrets; elle raidit
+ses muscles comme des lames d'acier.
+
+Elle restait suspendue en l'air dans les mains de ces hommes, et elle
+agitait ses pieds et ses mains de façon à leur infliger de cruelles
+blessures.
+
+Ils se partagèrent la besogne: un d'eux lui tint les pieds comme dans un
+étau; les deux autres l'enlevèrent par les poignets, et ils criaient au
+greffier:
+
+--Lisez, lisez toujours sa sentence, monsieur le greffier, sans quoi
+nous n'en finirons jamais avec cette enragée!
+
+--Je ne laisserai jamais lire une sentence qui me condamne à l'infamie,
+cria Jeanne en se débattant avec une force surhumaine. Et joignant
+l'action à la menace, elle domina la voix du greffier par des
+rugissements et des cris d'une telle acuité, que pas un mot de ce qu'il
+lut elle ne l'entendit.
+
+Sa lecture achevée, il replia ses papiers et les remit dans sa poche.
+
+Jeanne croyant qu'il avait fini se tut, et essaya de reprendre des
+forces pour braver encore ces hommes. Elle fit succéder aux rugissements
+des éclats de rire plus féroces encore.
+
+--Et, continua le greffier paisiblement comme une fin de formule banale,
+sera la sentence exécutée sur la place des exécutions, cour de justice
+du Palais!
+
+--Publiquement! hurla la malheureuse.... Oh!...
+
+--Monsieur de Paris, je vous livre cette femme, acheva de dire le
+greffier en s'adressant à l'homme au tablier de cuir.
+
+--Qui donc est cet homme? fit Jeanne dans un dernier paroxysme
+d'épouvante et de rage.
+
+--Le bourreau! répondit en s'inclinant le greffier, qui rajustait ses
+manchettes.
+
+À peine le greffier avait-il achevé ce mot, que les deux exécuteurs
+s'emparèrent de Jeanne et l'enlevèrent pour la porter du côté de la
+galerie qu'elle avait aperçue. La défense qu'elle opposa, il faut
+renoncer à la dépeindre. Cette femme qui, dans la vie ordinaire,
+s'évanouissait pour une égratignure, supporta pendant près d'une heure
+les mauvais traitements et les coups des deux exécuteurs; elle fut
+traînée jusqu'à la porte extérieure sans avoir un moment cessé de
+pousser les plus effrayantes clameurs.
+
+Au-delà de ce guichet, où les soldats réunis contenaient la foule, la
+petite cour, dite cour de justice, apparut soudain avec les deux ou
+trois mille spectateurs que la curiosité y avait convoqués depuis les
+préparatifs et l'apparition de l'échafaud.
+
+Sur une estrade élevée d'environ huit pieds, un poteau noir, garni
+d'anneaux de fer, se dressait, surmonté d'un écriteau que le greffier,
+par ordre sans doute, avait tâché de rendre illisible.
+
+Cette estrade n'avait point de rampe; on y montait par une échelle sans
+rampe également. La seule balustrade qu'on y remarquât, c'étaient les
+baïonnettes des archers. Elles en fermaient l'accès comme une grille à
+pointes reluisantes.
+
+La foule, voyant que les portes du palais s'ouvraient, que les
+commissaires venaient avec leur baguette, que le greffier marchait, ses
+papiers à la main, commença son mouvement d'ondulation qui la fait
+ressembler à la mer.
+
+Partout les cris de: La voilà! la voilà! retentissaient avec des
+épithètes peu honorables pour la condamnée, et çà et là quelques
+observations peu charitables pour les juges.
+
+Car Jeanne avait bien raison: elle s'était fait un parti depuis sa
+condamnation. Tels la méprisaient deux mois avant, qui l'eussent
+réhabilitée depuis qu'elle s'était posée en antagoniste de la reine.
+
+Mais monsieur de Crosne avait tout prévu. Les premiers rangs de cette
+salle de spectacle avaient été occupés par un parterre dévoué à ceux qui
+payaient les frais de spectacle. On remarquait là, auprès des agents à
+large carrure, les femmes les plus zélées pour le cardinal de Rohan. On
+avait trouvé le moyen d'utiliser pour la reine les colères éveillées
+contre la reine. Ceux-là même qui avaient si fort applaudi monsieur de
+Rohan par antipathie de Marie-Antoinette, venaient siffler ou huer
+madame de La Motte, assez imprudente pour séparer sa cause d'avec celle
+du cardinal.
+
+Il résulta qu'à son apparition sur la petite place, les cris furieux
+de: _À bas La Motte! Ho la faussaire!_ composèrent la majorité et
+s'exhalèrent des plus vigoureuses poitrines.
+
+Il arriva aussi que ceux qui tentèrent d'exprimer leur pitié pour Jeanne
+ou leur indignation contre l'arrêt qui la frappait furent pris pour des
+ennemis du cardinal par les dames de la Halle, pour des ennemis de la
+reine par les agents, et maltraités en cette double qualité par les deux
+sexes intéressés à soutenir l'avilissement de la condamnée. Jeanne était
+à bout de ses forces, mais non de sa rage; elle cessa de crier, parce
+que ses cris se perdaient dans l'ensemble des bruits et de la lutte.
+Mais de sa voix nette, vibrante, métallique, elle lança quelques mots
+qui firent tomber comme par enchantement tous les murmures.
+
+--Savez-vous qui je suis? dit-elle. Savez-vous que je suis du sang de
+vos rois? Savez-vous qu'on frappe en moi, non pas une coupable, mais une
+rivale; non pas seulement une rivale, mais une complice?
+
+Ici elle fut interrompue par des clameurs lancées à point par les plus
+intelligents employés de monsieur de Crosne.
+
+Mais elle avait soulevé, sinon l'intérêt, du moins la curiosité: la
+curiosité du peuple est une soif qui veut être assouvie. Le silence que
+Jeanne remarqua lui prouva qu'on voulait l'écouter.
+
+--Oui, répéta-t-elle, une complice! On punit en moi celle qui savait les
+secrets de....
+
+--Prenez garde! lui dit à l'oreille le greffier.
+
+Elle se retourna. Le bourreau tenait un fouet à la main.
+
+À cette vue, Jeanne oublia son discours, sa haine, son désir de capter
+la multitude; elle ne vit plus que l'infamie, elle ne craignit plus que
+la douleur.
+
+--Grâce! grâce! cria-t-elle avec une voix déchirante.
+
+Une immense huée couvrit sa prière. Jeanne se cramponna, saisie de
+vertige, aux genoux de l'exécuteur, et réussit à lui saisir la main.
+
+Mais il leva l'autre bras, et laissa retomber le fouet mollement sur les
+épaules de la comtesse.
+
+Chose inouïe, cette femme, que la douleur physique eût terrassée,
+assouplie, domptée peut-être, se redressa quand elle vit qu'on la
+ménageait; se précipitant sur l'aide, elle essaya de le renverser pour
+le jeter hors de l'échafaud dans la place. Tout à coup elle recula.
+
+Cet homme tenait à la main un fer rouge qu'il venait de retirer d'un
+brasier ardent. Il levait, disons-nous, ce fer, et la chaleur dévorante
+qu'il exhalait fit bondir Jeanne en arrière avec un hurlement sauvage.
+
+--Marquée! s'écria-t-elle, marquée!
+
+Tout le peuple répondit à son cri par un cri terrible.
+
+--Oui! oui! rugirent ces trois mille bouches.
+
+--Au secours! au secours! dit Jeanne éperdue, en essayant de rompre les
+cordes dont on venait de lui garrotter les mains.
+
+En même temps le bourreau déchirait, ne pouvant l'ouvrir, la robe de la
+comtesse; et tandis qu'il écartait d'une main tremblante l'étoffe en
+lambeaux, il essayait de prendre le fer ardent que lui offrait son aide.
+
+Mais Jeanne se ruait sur cet homme, le faisant toujours reculer, car il
+n'osait la toucher; en sorte que le bourreau, désespérant de prendre
+l'outil sinistre, commençait à écouter si dans les rangs de la foule
+surgirait quelque anathème contre lui. L'amour-propre le préoccupait.
+
+La foule, palpitante et commençant à admirer la vigoureuse défense de
+cette femme, frémissait d'une sourde impatience; le greffier avait
+descendu l'échelle; les soldats regardaient le spectacle: c'était un
+désordre, une confusion qui présentaient un aspect menaçant.
+
+--Finissez-en! cria une voix partie du premier rang de la foule.
+
+Voix impérieuse, que sans doute reconnut le bourreau, car, renversant
+Jeanne par un élan vigoureux, il la plia en deux et lui courba la tête
+avec sa main gauche.
+
+Elle se releva, plus ardente que le fer dont on la menaçait, et, d'une
+voix qui domina tout le tumulte de la place, toutes les imprécations des
+maladroits bourreaux:
+
+--Lâches Français! s'écria-t-elle, vous ne me défendez pas! Vous me
+laissez torturer!
+
+--Taisez-vous! cria le greffier.
+
+--Taisez-vous! cria le commissaire.
+
+--Me taire!... Ah! bien oui! redit Jeanne, que me fera-t-on? Oui, je
+subis cette honte, c'est ma faute.
+
+--Ah! ah! ah! cria la foule se méprenant au sens de cet aveu.
+
+--Taisez-vous! réitéra le greffier.
+
+--Oui, ma faute, continua Jeanne se tordant toujours, car si j'avais
+voulu parler....
+
+--Taisez-vous! crièrent en rugissant greffiers, commissaires et
+bourreaux.
+
+--Si j'avais voulu dire tout ce que je sais sur la reine, eh bien!... je
+serais pendue; je ne serais pas déshonorée.
+
+Elle n'en put dire davantage; car le commissaire s'élança sur
+l'échafaud, suivi d'agents qui bâillonnèrent la misérable, et la
+livrèrent toute palpitante, toute meurtrie, le visage gonflé, livide,
+sanglant, aux deux exécuteurs, dont l'un avait de nouveau courbé sa
+victime; en même temps, il saisit le fer que son aide réussit à lui
+donner.
+
+Mais Jeanne profita, comme une couleuvre, de l'insuffisance de cette
+main qui lui serrait la nuque; elle bondit une dernière fois, et se
+retournant avec une joie frénétique, offrit sa poitrine au bourreau en
+le regardant d'un oeil provocateur; de sorte que l'instrument fatal, qui
+descendait sur son épaule, la vint frapper au sein droit, imprima son
+sillon fumeux et dévorant dans la chair vive, en arrachant à la victime,
+malgré le bâillon, un de ces hurlements qui n'ont d'équivalent dans
+aucune des intonations que puisse reproduire la voix humaine.
+
+Jeanne s'affaissa sous la douleur, sous la honte. Elle était vaincue.
+Ses lèvres ne laissèrent plus échapper un son, ses membres n'eurent plus
+un tressaillement; elle était bien évanouie, cette fois.
+
+Le bourreau l'emporta, pliée en deux, sur son épaule, et descendit avec
+elle, d'un pas incertain, l'échelle d'ignominie.
+
+Quant au peuple, muet aussi, soit qu'il approuvât, soit qu'il fût
+consterné, il ne s'écoula par les quatre issues de la place qu'après
+avoir vu se refermer sur Jeanne les portes de la Conciergerie; après
+avoir vu l'échafaud se démolir lentement, pièce à pièce; après s'être
+assuré qu'il n'y avait pas d'épilogue au drame effrayant dont le
+parlement venait de lui offrir la représentation.
+
+Les agents surveillèrent jusqu'aux dernières impressions des assistants;
+leurs premières injonctions avaient été si nettement articulées, que
+c'eût été folie d'opposer quelque objection à leur logique armée de
+gourdins et de menottes.
+
+L'objection, s'il s'en produisit, fut calme et tout intérieure. Peu à
+peu, la place reprit son calme ordinaire; seulement, à l'extrémité du
+pont, quand toute cette cohue fut dissipée, deux hommes, jeunes et
+irréfléchis, qui se retiraient comme les autres, eurent ensemble le
+dialogue suivant:
+
+--Est-ce que c'est bien madame de La Motte que le bourreau a marquée; le
+croyez-vous, Maximilien?
+
+--On le dit, mais je ne le crois pas... répliqua le plus grand des deux
+interlocuteurs.
+
+--Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas, que ce n'est pas elle? ajouta
+l'autre, un petit homme à la mine basse, à l'oeil rond et lumineux comme
+l'oeil des oiseaux de nuit, à la chevelure courte et graisseuse; non,
+n'est-ce pas, ce n'est point madame de La Motte qu'ils ont marquée? Les
+suppôts de ces tyrans ont ménagé leur complice. Ils ont trouvé, pour
+décharger d'accusation Marie-Antoinette, une demoiselle Oliva qui
+s'avouât prostituée; ils auront pu trouver une fausse madame de La Motte
+qui s'avouât faussaire. Vous me direz qu'il y a la marque. Bah! comédie
+payée au bourreau, payée à la victime! C'est plus cher, voilà tout.
+
+Le compagnon de cet homme écoutait en balançant sa tête. Il souriait
+sans répondre.
+
+--Que me répondez-vous, dit le petit vilain homme; est-ce que vous ne
+m'approuvez pas?
+
+--C'est beaucoup faire que d'accepter d'être marquée au sein,
+répliqua-t-il; la comédie dont vous parlez ne me paraît pas prouvée.
+Vous êtes plus médecin que moi et vous aurez dû sentir la chair brûlée.
+Souvenir désagréable, je l'avoue.
+
+--Affaire d'argent, vous ai-je dit: on paie une condamnée qui serait
+marquée pour toute autre chose, on la paie pour dire trois à quatre
+phrases pompeuses, et puis on la bâillonne quand elle est près de
+renoncer....
+
+--Là, là, là, dit flegmatiquement celui qu'on avait appelé Maximilien,
+je ne vous suivrai point sur ce terrain-là, c'est peu solide.
+
+--Hum! fit l'autre. Alors, vous ferez comme les autres badauds; vous
+finirez par dire que vous avez vu marquer madame de La Motte; voilà de
+vos caprices. Tout à l'heure ce n'est pas ainsi que vous vous exprimiez,
+car positivement vous m'avez dit: Je ne crois pas que ce soit madame de
+La Motte qu'on ait marquée.
+
+--Non, je ne le crois pas encore, reprit le jeune homme en souriant,
+mais ce n'est pas non plus une de ces condamnées que vous dites.
+
+--Alors, qui est-ce, voyons, quelle est la personne qui a été flétrie,
+là, sur la place, au lieu de madame de La Motte?
+
+--C'est la reine! dit le jeune homme d'une voix aiguë à son sinistre
+compagnon, et il ponctua ces mots de son indéfinissable sourire.
+
+L'autre recula en riant aux éclats et en applaudissant à cette
+plaisanterie, puis regardant autour de lui:
+
+--Adieu, Robespierre, dit-il.
+
+--Adieu, Marat, répondit l'autre.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+
+
+
+Chapitre XCVIII
+
+Le mariage
+
+
+Le jour même de cette exécution, à midi, le roi sortit de son cabinet, à
+Versailles, et on l'entendit congédier monsieur de Provence avec ces
+mots prononcés rudement:
+
+--Monsieur, j'assiste aujourd'hui à une messe de mariage. Ne me parlez
+point ménage et mauvais ménage, je vous prie; ce serait un mauvais
+augure pour les nouveaux époux, que j'aime et que je protégerai.
+
+Le comte de Provence fronça le sourcil en souriant, salua profondément
+son frère et rentra dans ses appartements.
+
+Le roi, poursuivant sa route au milieu de ses courtisans répandus dans
+les galeries, sourit aux uns et regarda fièrement les autres, selon
+qu'il les avait vus favorables ou opposés dans l'affaire que le
+parlement venait de juger.
+
+Il parvint ainsi jusqu'au salon carré, dans lequel se tenait la reine
+toute parée, dans le cercle de ses dames d'honneur et de ses
+gentilshommes.
+
+Marie-Antoinette, pâle sous son rouge, écoutait avec une attention
+affectée les douces questions que madame de Lamballe et monsieur de
+Calonne lui adressaient sur sa santé.
+
+Mais, souvent à la dérobée, elle regardait vers la porte, cherchant
+comme quelqu'un qui brûle de voir et se détournant comme quelqu'un qui
+tremble d'avoir vu.
+
+--Le roi! cria un des huissiers de la chambre. Et dans un flot de
+broderies, de dentelles et de lumière, elle vit entrer Louis XVI, dont
+le premier regard au seuil du salon fut pour elle.
+
+Marie-Antoinette se leva et fit trois pas au-devant du roi, qui lui
+baisa gracieusement la main.
+
+--Vous êtes belle aujourd'hui, belle à miracle, madame! dit-il.
+
+Elle sourit tristement, et, encore une fois, chercha d'un oeil vague au
+milieu de la foule ce point inconnu que nous avons dit qu'elle
+cherchait.
+
+--Nos jeunes époux ne sont-ils pas là? demanda le roi. Midi va sonner,
+ce me semble.
+
+--Sire, répondit la reine avec un effort tellement violent que son rouge
+se gerça sur ses joues et tomba par places, monsieur de Charny seul est
+arrivé; il attend, dans la galerie, que Votre Majesté lui ordonne
+d'entrer.
+
+--Charny!... dit le roi sans remarquer le silence expressif qui avait
+succédé aux paroles de la reine; Charny est là? Qu'il vienne! qu'il
+vienne!
+
+Quelques gentilshommes se détachèrent pour aller au-devant de monsieur
+de Charny.
+
+La reine appuya nerveusement ses doigts sur son coeur et se rassit,
+tournant le dos à la porte.
+
+--Vraiment, c'est qu'il est midi, répéta le roi, la mariée devrait être
+ici.
+
+Comme le roi prononçait ces paroles, monsieur de Charny parut à l'entrée
+du salon; il entendit les derniers mots du roi, et répondit aussitôt:
+
+--Que Votre Majesté veuille bien excuser le retard involontaire de
+mademoiselle de Taverney; depuis la mort de son père, elle n'a pas
+quitté le lit. C'est aujourd'hui qu'elle se lève pour la première fois,
+et elle serait déjà rendue aux ordres du roi sans un évanouissement qui
+vient de la prendre.
+
+--Cette chère enfant aimait tant son père! dit tout haut le roi; mais
+comme elle trouve un bon mari, nous espérons qu'elle se consolera.
+
+La reine écouta, ou plutôt elle entendit sans faire un mouvement.
+Quiconque l'eût suivie des yeux tandis que Charny parlait, eût vu le
+sang se retirer, comme un niveau qui baisse, de son front à son coeur.
+
+Le roi, remarquant l'affluence de noblesse et de clergé qui remplissait
+le salon, leva tout à coup la tête.
+
+--Monsieur de Breteuil, dit-il, avez-vous expédié cet ordre de
+bannissement pour Cagliostro?
+
+--Oui, sire, répliqua humblement le ministre.
+
+Un souffle d'oiseau qui dort eût troublé le silence de l'assemblée.
+
+--Et cette La Motte, qui se dit de Valois, continua le roi d'une voix
+forte, est-ce qu'on ne la marque pas aujourd'hui?
+
+--En ce moment, sire, répliqua le garde des Sceaux, ce doit être fait.
+
+L'oeil de la reine étincela. Un murmure qui voulait être approbatif
+circula dans le salon.
+
+--Cela contrariera monsieur le cardinal, de savoir qu'on a marqué sa
+complice, poursuivit Louis XVI avec une ténacité de rigueur qu'on
+n'avait jamais reconnue en lui avant cette affaire.
+
+Et sur ce mot _sa complice_, adressé à un accusé que le parlement venait
+d'absoudre, sur ce mot qui flétrissait l'idole des Parisiens, sur ce mot
+qui condamnait comme voleur et faussaire un des premiers princes de
+l'église, un des premiers princes français, le roi, comme s'il eût
+envoyé un défi solennel au clergé, aux nobles, aux parlements, au
+peuple, pour soutenir l'honneur de sa femme, le roi promena autour de
+lui un oeil flamboyant de cette colère et de cette majesté que nul
+n'avait senties en France depuis que les yeux de Louis XIV s'étaient
+fermés pour l'éternel sommeil.
+
+Pas un murmure, pas une parole d'assentiment n'accueillirent cette
+vengeance que le roi tirait de tous ceux qui avaient conspiré à
+déshonorer la monarchie. Alors il s'approcha de la reine qui lui tendait
+les deux mains avec l'effusion d'une reconnaissance profonde.
+
+À ce moment parurent à l'extrémité de la galerie mademoiselle de
+Taverney, blanche d'habits comme une fiancée, blanche de visage comme un
+spectre, et Philippe de Taverney, son frère, qui lui donnait la main.
+
+Andrée s'avançait à pas rapides, les regards troublés, le sein haletant;
+elle ne voyait pas, elle n'entendait pas; la main de son frère lui
+donnait la force, le courage, et lui imprimait la direction.
+
+La foule des courtisans sourit sur le passage de la fiancée. Toutes les
+femmes prirent place derrière la reine, tous les hommes se rangèrent
+derrière le roi.
+
+Le bailli de Suffren, tenant par la main Olivier de Charny, vint
+au-devant d'Andrée et de son frère, les salua et se confondit dans le
+groupe des amis particuliers et des parents.
+
+Philippe continua son chemin sans que son oeil eût rencontré celui
+d'Olivier, sans que la pression de ses doigts avertît Andrée qu'elle
+devait lever la tête.
+
+Parvenu en face du roi, il serra la main de sa soeur, et celle-ci, comme
+une morte galvanisée, ouvrit ses grands yeux et vit Louis XVI qui lui
+souriait avec bonté.
+
+Elle salua au milieu du murmure des assistants, qui applaudissaient
+ainsi à sa beauté.
+
+--Mademoiselle, dit le roi en lui prenant la main, vous avez dû attendre
+la fin de votre deuil pour épouser monsieur de Charny; peut-être, si je
+ne vous eusse demandé de hâter le mariage, votre futur époux, malgré son
+impatience, vous eût-il permis de prendre encore un mois de délai; car
+vous souffrez, dit-on, et j'en suis affligé; mais je me dois d'assurer
+le bonheur des bons gentilshommes qui me servent comme monsieur de
+Charny; si vous ne l'eussiez épousé aujourd'hui, je n'assistais pas à
+votre mariage, partant demain pour voyager en France avec la reine.
+Ainsi, j'aurai le plaisir de signer votre contrat aujourd'hui, et de
+vous voir mariée dans ma chapelle. Saluez la reine, mademoiselle, et
+remerciez-la; car Sa Majesté a été toute bonne pour vous.
+
+En même temps, il mena lui-même Andrée à Marie-Antoinette.
+
+Celle-ci s'était dressée les genoux tremblants, les mains glacées. Elle
+n'osa point lever ses yeux, et vit seulement quelque chose de blanc qui
+s'approchait et s'inclinait devant elle.
+
+C'était la robe de mariage d'Andrée.
+
+Le roi rendit aussitôt la main de la fiancée à Philippe, donna la sienne
+à Marie-Antoinette, et d'une voix haute:
+
+--À la chapelle, messieurs, dit-il.
+
+Toute cette foule passa silencieusement derrière Leurs Majestés pour
+aller prendre ses places.
+
+La messe commença aussitôt. La reine l'écouta courbée sur son prie-Dieu,
+la tête ensevelie dans ses mains. Elle pria de toute son âme, de toutes
+ses forces; elle envoya vers le ciel des voeux si ardents que le souffle
+de ses lèvres dévora la trace de ses larmes.
+
+Monsieur de Charny, pâle et beau, sentant sur lui le poids de tous les
+regards, fut calme et brave comme il avait été à son bord, au milieu des
+tourbillons de flammes et des ouragans de la mitraille anglaise;
+seulement il souffrit bien plus.
+
+Philippe, l'oeil attaché sur sa soeur, qu'il voyait tressaillir et
+chanceler, semblait prêt à lui porter secours d'un mot, d'un geste de
+consolation ou d'amitié.
+
+Mais Andrée ne se démentit pas, demeura la tête haute, respirant à
+chaque minute son flacon de sels, mourante et vacillante comme la flamme
+d'une cire, mais debout et persévérant à vivre par la force de sa
+volonté.
+
+Celle-ci n'adressa point de prières au ciel, celle-ci ne fit point de
+voeux pour l'avenir, elle n'avait rien à espérer, rien à craindre; elle
+n'était rien aux hommes, rien à Dieu.
+
+Quand le prêtre parlait, quand la cloche sacrée tintait, quand
+s'accomplissait autour d'elle le mystère divin:
+
+«Suis-je seulement une chrétienne, moi? se disait Andrée. Suis-je un
+être comme les autres, une créature pareille aux autres? M'as-tu faite
+pour la pitié, toi qu'on appelle Dieu souverain, arbitre de toutes
+choses? Toi qu'on dit juste par excellence et qui m'as toujours punie
+sans que j'eusse jamais péché! Toi qu'on dit le Dieu de paix et d'amour,
+et à qui je dois de vivre dans le trouble, les colères, les vengeances
+sanglantes! Toi à qui je dois d'avoir pour mon plus mortel ennemi le
+seul homme que j'eusse aimé!
+
+«Non, continua-t-elle, non, les choses de ce monde et les lois de Dieu
+ne me regardent pas! Sans doute ai-je été maudite avant de naître, et
+mise en naissant hors la loi de l'humanité.»
+
+Puis, revenant à son passé douloureux:
+
+--Étrange! étrange! murmurait-elle. Il y a là, près de moi, un homme
+dont le nom seul prononcé me faisait mourir de bonheur. Si cet homme fût
+venu me demander pour moi-même, j'eusse été forcée de me rouler à ses
+pieds, de lui demander pardon pour _ma faute d'autrefois_, pour votre
+faute, mon Dieu! Et cet homme que j'adorais m'eût peut-être repoussée.
+Voilà qu'aujourd'hui cet homme m'épouse, et c'est lui qui viendra me
+demander pardon à genoux! Étrange! oh! oui, oui, bien étrange!
+
+À ce moment, la voix de l'officiant frappa son oreille. Elle disait:
+
+--Jacques-Olivier de Charny, prenez-vous pour épouse Marie-Andrée de
+Taverney?
+
+--Oui, répondit d'une voix ferme Olivier.
+
+--Et vous, Marie-Andrée de Taverney, prenez-vous pour époux
+Jacques-Olivier de Charny?
+
+--Oui!... répondit Andrée avec une intonation presque sauvage qui fit
+frissonner la reine et tressaillir plus d'une femme dans l'auditoire.
+
+Alors Charny passa l'anneau d'or au doigt de sa femme, et cet anneau
+glissa sans qu'Andrée eût senti la main qui le lui offrait.
+
+Bientôt le roi se leva. La messe était finie. Tous les courtisans
+vinrent saluer dans la galerie les deux époux.
+
+Monsieur de Suffren avait pris en revenant la main de sa nièce; il lui
+promettait, au nom d'Olivier, le bonheur qu'elle méritait d'avoir.
+
+Andrée remercia le bailli sans se dérider un seul moment, et pria
+seulement son oncle de la conduire promptement au roi, pour qu'elle le
+remerciât, car elle se sentait faible.
+
+En même temps, une pâleur effrayante envahit son visage.
+
+Charny la vit de loin, sans oser s'approcher d'elle.
+
+Le bailli traversa le grand salon, mena Andrée au roi, qui la baisa sur
+le front et lui dit:
+
+--Madame la comtesse, passez chez la reine; Sa Majesté veut vous faire
+son présent de noces.
+
+Puis, sur ces mots qu'il croyait être pleins de gracieuseté, le roi se
+retira suivi de toute la cour, laissant la nouvelle mariée éperdue,
+désespérée, au bras de Philippe.
+
+Oh! murmura-t-elle, c'en est trop! c'en est trop, Philippe! Il me
+semblait pourtant avoir assez supporté!...
+
+--Courage, dit tout bas Philippe; encore cette épreuve, ma soeur.
+
+--Non, non, répondit Andrée, je ne le pourrais pas. Les forces d'une
+femme sont limitées; peut-être ferai-je ce qu'on me demande; mais,
+songez-y, Philippe, si _elle_ me parle, si _elle_ me complimente, j'en
+mourrai!
+
+--Vous mourrez s'il le faut, ma chère soeur, dit le jeune homme, et
+alors vous serez plus heureuse que moi, car je voudrais être mort!
+
+Il prononça ces mots d'un accent tellement sombre et douloureux,
+qu'Andrée, comme si elle eût été déchirée par un aiguillon, s'élança en
+avant et pénétra chez la reine.
+
+Olivier la vit passer; il se rangea le long des tapisseries pour ne
+point effleurer sa robe au passage.
+
+Il demeura seul dans le salon avec Philippe, baissant la tête comme son
+beau-frère, et attendant le résultat de cet entretien que la reine
+allait avoir avec Andrée.
+
+Celle-ci trouva Marie-Antoinette dans son grand cabinet.
+
+Malgré la saison, au mois de juin, la reine s'était fait allumer du feu;
+elle était assise dans son fauteuil, la tête renversée en arrière, les
+yeux fermés, les mains jointes comme une morte.
+
+Elle grelottait.
+
+Madame de Misery, qui avait introduit Andrée, tira les portières, ferma
+les portes et sortit de l'appartement.
+
+Andrée, debout, tremblante d'émotion et de colère, tremblante aussi de
+faiblesse, attendait les yeux baissés qu'une parole vînt à son coeur.
+Elle attendait la voix de la reine comme le condamné attend la hache qui
+doit lui trancher la vie.
+
+Assurément, si Marie-Antoinette eût ouvert la bouche en ce moment,
+Andrée, brisée comme elle l'était, eût succombé avant de comprendre ou
+de répondre.
+
+Une minute, un siècle de cette épouvantable souffrance, s'écoula avant
+que la reine eût fait un mouvement.
+
+Enfin elle se leva en s'appuyant les deux mains sur les bras de son
+fauteuil, et prit sur la table un papier, que ses doigts vacillants
+laissèrent échapper plusieurs fois.
+
+Puis, marchant comme une ombre, sans qu'on entendît d'autre bruit que le
+froissement de sa robe sur le tapis, elle vint, le bras étendu vers
+Andrée, et lui remit le papier sans prononcer une parole.
+
+Entre ces deux coeurs, la parole était superflue: la reine n'avait pas
+besoin de provoquer l'intelligence d'Andrée; Andrée ne pouvait douter un
+moment de la grandeur d'âme de la reine.
+
+Toute autre eût supposé que Marie-Antoinette lui offrait un riche
+douaire, ou la signature d'un acte de propriété, ou le brevet de quelque
+charge à la cour.
+
+Andrée devina que le papier contenait autre chose. Elle le prit, et sans
+bouger de la place qu'elle occupait, elle se mit à le lire.
+
+Le bras de Marie-Antoinette retomba. Ses yeux se levèrent lentement sur
+Andrée.
+
+«Andrée, avait écrit la reine, vous m'avez sauvée. Mon honneur me vient
+de vous, ma vie est à vous. Au nom de cet honneur qui vous coûte si
+cher, je vous jure que vous pouvez m'appeler votre soeur. Essayez, vous
+ne me verrez pas rougir.
+
+«Je remets cet écrit entre vos mains; c'est le gage de ma
+reconnaissance; c'est la dot que je vous donne.
+
+«Votre coeur est le plus noble de tous les coeurs; il me saura gré du
+présent que je vous offre.
+
+
+ «Signé: MARIE-ANTOINETTE DE LORRAINE D'AUTRICHE»
+
+
+Andrée, à son tour, regarda la reine. Elle la vit les yeux mouillés de
+larmes, la tête alourdie, attendant une réponse.
+
+Elle traversa lentement la chambre, alla brûler au feu presque éteint le
+billet de la reine, et, saluant profondément, sans articuler une
+syllabe, elle sortit du cabinet.
+
+Marie-Antoinette fit un pas pour l'arrêter, pour la suivre; mais
+l'inflexible comtesse, laissant la porte ouverte, alla retrouver son
+frère dans le salon voisin.
+
+Philippe appela Charny, lui prit la main, qu'il mit dans celle d'Andrée,
+tandis que sur le seuil du cabinet, derrière la portière, qu'elle
+écartait de son bras, la reine assistait à cette scène douloureuse.
+
+Charny s'en alla comme le fiancé de la mort que sa livide fiancée
+emmène; il s'en alla, regardant en arrière la pâle figure de
+Marie-Antoinette qui, de pas en pas, le vit disparaître pour toujours.
+
+Elle le croyait, du moins.
+
+À la porte du château, deux chaises de voyage attendaient. Andrée monta
+dans la première. Et comme Charny se préparait à la suivre....
+
+--Monsieur, dit la nouvelle comtesse, vous partez, je crois, pour la
+Picardie.
+
+--Oui, madame, répondit Charny.
+
+--Et moi, je pars pour le pays où ma mère est morte, monsieur le comte.
+Adieu.
+
+Charny s'inclina sans répondre. Les chevaux emportèrent Andrée seule.
+
+--Restez-vous avec moi pour m'annoncer que vous êtes mon ennemi? dit
+alors Olivier à Philippe.
+
+--Non, monsieur le comte, répliqua celui-ci; vous n'êtes pas mon ennemi,
+puisque vous êtes mon beau-frère.
+
+Olivier lui tendit la main, monta à son tour dans la seconde voiture et
+partit.
+
+Philippe, resté seul, tordit un moment ses bras avec l'angoisse du
+désespoir, et d'une voix étouffée:
+
+--Mon Dieu, dit-il, à ceux qui font leur devoir sur la terre,
+réservez-vous un peu de joie dans le ciel? De la joie, reprit-il
+assombri en regardant une dernière fois vers le château; je parle de
+joie!... À quoi bon! Ceux-là seuls doivent espérer une autre vie qui
+retrouveront là-haut les coeurs qui les aimaient. Personne ne m'aima
+ici-bas, moi; je n'ai pas même comme eux la douceur de désirer la mort.
+
+Puis, il lança vers les cieux un regard sans fiel, un doux reproche de
+chrétien dont la foi chancelle, et disparut, comme Andrée, comme Charny,
+dans le dernier tourbillon de cet orage qui venait de déraciner un
+trône, en broyant tant d'honneurs et tant d'amours!
+
+FIN.
+
+
+
+
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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