summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/18169-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '18169-8.txt')
-rw-r--r--18169-8.txt4401
1 files changed, 4401 insertions, 0 deletions
diff --git a/18169-8.txt b/18169-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..9395631
--- /dev/null
+++ b/18169-8.txt
@@ -0,0 +1,4401 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mesure pour mesure, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mesure pour mesure
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+ MESURE POUR MESURE
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR MESURE POUR MESURE
+
+
+Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait
+féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, d'un
+certain Georges Whestone, intitulée _Promas et Cassandra_, composition
+pitoyable, est devenue une de ses meilleures comédies. Peut-être
+n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone de profiter de son travail;
+car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les
+événements de _Mesure pour mesure_ et Shakspeare n'avait besoin que
+d'une idée première pour construire sa fable et la mettre en action.
+Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge
+prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la soeur qui demande la
+grâce de son frère. Condamné par le prince à être puni de mort, après
+avoir épousé la jeune fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par
+les prières de celle qui oublie sa vengeance dès que le coupable est
+devenu son époux.
+
+L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare pour
+mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu'une
+froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l'eût préférée
+plus touchée du sort de son frère, et prête à faire le sacrifice
+d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore Angelo, son
+hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux dépens de son honneur
+suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence. Il ne faut pas
+oublier qu'élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui
+pouvait souiller son corps qu'elle est accoutumée à considérer comme un
+vase d'élection; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si
+elle est moins dramatique que la passion, elle amène ici cette scène si
+vraie où Claudio, après avoir écouté avec résignation le sermon du moine
+et se croyant détaché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir,
+cet instinct inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec
+ardeur tout ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux
+contraste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti par
+l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur
+de l'existence!
+
+Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est un
+de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il
+soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que
+Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et
+de dignité au costume monastique. C'est une remarque qui n'a pas échappé
+à Schlegel au sujet du vénérable religieux que nous avons déjà vu dans
+la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_. Mais le philosophe se
+trahit sous le capuchon qui le cache dans l'exhortation sur la vie et
+le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques
+boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par
+l'auteur des _Nuits_.
+
+En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie
+bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n'ont
+pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d'autres
+créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe constamment
+la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement
+exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité d'action et de lieu
+y est assez bien conservée.
+
+_Mesure pour mesure_, selon Malone, fut composée en 1603.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ VINCENTIO, duc de Vienne.
+ ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc.
+ ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration.
+ CLAUDIO, jeune seigneur.
+ LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.
+ DEUX GENTILSHOMMES.
+ VARRIUS[1], courtisan de la suite du duc.
+ LE PRÉVÔT DE LA PRISON.
+ THOMAS,}
+ PIERRE,} religieux franciscains.
+ UN JUGE.
+ LE COUDE[2], officier de police.
+ L'ÉCUME[3], jeune fou.
+ UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.
+ ABHORSON, bourreau.
+ BERNARDINO, prisonnier débauché.
+ ISABELLE, soeur de Claudio.
+ MARIANNE, fiancée à Angelo.
+ JULIETTE, maîtresse de Claudio.
+ FRANCESCA, religieuse.
+ MADAME OVERDONE, entremetteuse.
+ Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.
+
+[Note 1: Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais
+c'est un personnage muet.]
+
+[Note 2: _Elbow._]
+
+[Note 3: _Froth._]
+
+
+La scène est à Vienne.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement du palais du duc.
+
+
+LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS _et suite_.
+
+LE DUC.--Escalus!
+
+ESCALUS.--Seigneur!
+
+LE DUC.--Vouloir vous expliquer les principes de l'administration
+paraîtrait en moi une affectation vaine et discours inutiles, puisque
+je sais que vos propres connaissances dans l'art de gouverner surpassent
+tous les conseils et les instructions que pourrait vous donner mon
+expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous dire: votre capacité
+égalant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert[4]. Le
+caractère de notre population, les lois de notre cité, les formes de
+la justice sont des matières que vous possédez à fond, autant qu'aucun
+homme instruit par l'art et la pratique que nous nous rappelions.
+Voilà notre commission, dont nous ne voudrions pas vous voir vous
+écarter.--(_A un domestique._) Allez dire à Angelo de se rendre
+ici.--Quelle opinion avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car
+vous savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier pour nous
+représenter dans notre absence, que nous l'avons armé de toute la
+puissance de notre autorité, revêtu de tout l'empire de notre amour, et
+que nous lui avons transmis enfin par sa commission tous les organes de
+notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?
+
+[Note 4: Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont pu
+remplir.]
+
+ESCALUS.--S'il est dans Vienne un homme digne d'être revêtu d'un si
+grand honneur, et de si hautes fonctions, c'est le seigneur Angelo.
+
+(Entre Angelo.)
+
+LE DUC.--Le voilà qui vient.
+
+ANGELO.--Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir
+vos ordres.
+
+LE DUC.--Angelo, votre vie présente un certain caractère où l'oeil
+observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et
+vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous
+consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage
+personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches:
+ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus
+restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les
+avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands
+desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme
+une déesse intéressée qui retient pour elle l'honneur d'un créancier, en
+exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions
+à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que
+ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre
+absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne
+reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus,
+quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission.
+
+ANGELO.--Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi
+une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste
+image.
+
+LE DUC.--Ne cherchez point de prétextes: ce n'est qu'après un choix
+bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les
+honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont
+si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération,
+et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous
+vous écrirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous
+trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous
+arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de
+remplir les devoirs de vos fonctions.
+
+ANGELO.--Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous
+accompagner jusqu'à une certaine distance.
+
+LE DUC.--Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon
+honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est
+la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des
+lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main.
+Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas à
+me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements
+soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et les saluts
+retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les
+recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.
+
+ANGELO.--Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!
+
+ESCALUS.--Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!
+
+LE DUC.--Je vous remercie, adieu.
+
+(Le duc sort.)
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de
+libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les
+devoirs de ma place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore
+bien au fait de leur étendue et de leur nature.
+
+ANGELO.--Je suis dans le même cas.--Retirons-nous ensemble, et nous ne
+tarderons pas à nous satisfaire sur ce point.
+
+ESCALUS.--J'accompagne Votre Seigneurie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue de Vienne.
+
+LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.
+
+
+LUCIO.--Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas en accommodement
+avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le
+roi.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non
+pas celle du roi de Hongrie!
+
+SECOND GENTILHOMME.--Amen!
+
+LUCIO.--Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix
+commandements, mais qui en effaça un de la table.
+
+SECOND GENTILHOMME.--_Tu ne voleras point?_
+
+LUCIO.--Oui: il effaça celui-là.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Aussi était-ce là un commandement qui commandait
+au capitaine et à ses compagnons de renoncer à leurs fonctions: car ils
+ne s'embarquaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat
+qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière
+qui demande la paix.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Jamais je n'ai entendu aucun soldat la
+désapprouver.
+
+LUCIO.--Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, là
+où on disait les grâces.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Quoi donc? en vers?
+
+LUCIO.--Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Je le pense, et dans toutes les religions?
+
+LUCIO.--Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute
+controverse; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute
+grâce.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Dans ce cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux
+entre nous.
+
+LUCIO.--Je l'accorde, comme entre le velours et la lisière; vous êtes la
+lisière.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et vous le velours; un excellent velours, une
+pièce de première qualité. J'aimerais autant servir de lisière à une
+serge anglaise, que d'être râpé comme vous l'êtes pour un velours
+français[5]. Est-ce que je parle sensiblement maintenant?
+
+[Note 5: Équivoque entre le mot _pil'd_, terme qui désigne la qualité du
+velours, et _pill'd_, qui signifie _épilé, chauve_.]
+
+LUCIO.--Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours.
+J'apprendrai d'après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant
+j'oublierai de boire après vous.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Je crois que je me suis fait tort, n'est-ce pas?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Certainement, que tu sois pincé ou non.
+
+LUCIO.--Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. J'ai acheté chez
+elle des maladies jusqu'à la somme de....
+
+SECOND GENTILHOMME.--Combien, je vous prie?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Devinez.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Jusqu'à trois mille dollars par an.[6]
+
+[Note 6: _Dollars_ et _dolours_, équivoque qui revient souvent dans
+Shakspeare.]
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et plus.
+
+LUCIO.--Une couronne française de plus.[7]
+
+[Note 7: Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire un
+écu, pour la _couronne de Vénus_.]
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Vous me croyez toujours des maladies; mais vous
+vous trompez: je suis sain.
+
+LUCIO.--Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous
+êtes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a
+fait de vous sa proie.
+
+(Entre madame Overdone.)
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la
+plus forte sciatique?
+
+MADAME OVERDONE.--Bien, bien, on vient d'arrêter et de mettre en prison
+quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Qui est-ce, je vous prie?
+
+MADAME OVERDONE.--Hé! c'est Claudio, le seigneur Claudio.
+
+LUCIO.--Claudio en prison? Cela n'est pas.
+
+MADAME OVERDONE.--Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrêter; je
+l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici à trois
+jours il doit avoir la tête tranchée.
+
+LUCIO.--Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût
+vrai: en êtes-vous bien sûre?
+
+MADAME OVERDONE.--Je n'en suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir
+donné un enfant à mademoiselle Juliette.
+
+LUCIO.--Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait promis de venir
+me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.
+
+SECOND GENTILHOMME.--D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez
+de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on
+a publiée.
+
+LUCIO.--Partons: allons savoir la vérité du fait.
+
+(Ils sortent.)
+
+MADAME OVERDONE, _seule_.--Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au
+gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (_Entre le bouffon._) Eh
+bien, quelles nouvelles?
+
+LE BOUFFON--Là-bas, on emmène un homme en prison.
+
+MADAME OVERDONE.--Oui; et qu'a-t-il fait?
+
+LE BOUFFON.--Une femme.
+
+MADAME OVERDONE.--Mais quel est son délit?
+
+LE BOUFFON.--D'avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui.
+
+MADAME OVERDONE.--Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?
+
+LE BOUFFON.--Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous
+n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas?
+
+MADAME OVERDONE.--Quelle ordonnance, mon ami?
+
+LE BOUFFON.--Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront
+jetées bas.
+
+MADAME OVERDONE.--Et que deviendront celles de la cité?
+
+LE BOUFFON.--Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi,
+si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur.
+
+MADAME OVERDONE.--Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs
+seront-elles abattues?
+
+LE BOUFFON.--Jusqu'aux fondements, madame.
+
+MADAME OVERDONE.--Voilà vraiment un changement dans l'État! Que
+deviendrai-je?
+
+LE BOUFFON.--Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent
+pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin
+pour cela de changer d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du
+courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu
+vos yeux au service, on vous prendra en considération.
+
+MADAME OVERDONE.--Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous.
+
+LE BOUFFON.--Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt,
+et voici madame Juliette.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE _et des_ OFFICIERS DE JUSTICE,
+_puis_ LUCIO _et les_ DEUX GENTILSHOMMES.
+
+
+CLAUDIO, _au prévôt_.--Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au
+public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé.
+
+LE PRÉVÔT.--Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais
+sur un ordre spécial du seigneur Angelo.
+
+CLAUDIO.--Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité, peut nous faire
+payer notre délit au poids[8]: tels sont les décrets du ciel! Elle
+frappe qui elle veut, épargne qui elle veut; et elle est toujours juste.
+
+[Note 8: Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode
+plus sûre que celle de la numération des espèces.]
+
+LUCIO.--Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?
+
+CLAUDIO.--De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme
+l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un
+usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement
+le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont
+altérés, et en buvant nous mourons.
+
+LUCIO.--Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers,
+j'enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j'aime
+encore mieux être un faquin en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel
+est ton crime, Claudio?
+
+CLAUDIO.--Ce serait le commettre encore que d'en parler.
+
+LUCIO.--Quoi, est-ce un meurtre?
+
+CLAUDIO.--Non.
+
+LUCIO.--Une débauche?
+
+CLAUDIO.--Si tu veux.
+
+LE PRÉVÔT.--Allons! monsieur, il faut marcher.
+
+CLAUDIO.--Encore un mot, mon ami.--(_Il prend Lucio à part._) Lucio, un
+mot à l'oreille.
+
+LUCIO.--Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.--Est-ce qu'on regarde
+de si près à la débauche?
+
+CLAUDIO.--Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la
+possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement
+ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les
+cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement dans
+la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents,
+auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le
+temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
+notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne
+de Juliette.
+
+LUCIO.--Un enfant, peut-être?
+
+CLAUDIO.--Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui
+remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'éclat de la
+nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le
+gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
+empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la tyrannie est
+attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds...
+Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois
+pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure
+rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois
+fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution; et
+aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces
+décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c'est pour faire
+parler de lui.
+
+LUCIO.--Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules,
+qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie
+après le duc, et appelles-en à lui.
+
+CLAUDIO--Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.--Je t'en
+conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer
+au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de
+ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprès
+du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder son coeur. Je fonde
+là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet
+et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un
+talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole,
+et elle sait persuader.
+
+LUCIO.--Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des
+autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des
+peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien
+fâché que tu perdisses si follement à un jeu de _tic tac_. Je vais la
+trouver.
+
+CLAUDIO.--Je te remercie, bon ami Lucio.
+
+LUCIO.--D'ici à deux heures...
+
+CLAUDIO.--Allons, prévôt, marchons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Un monastère.
+
+Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.
+
+
+LE DUC.--Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point
+que le faible trait de l'amour puisse percer un sein bien armé. Le motif
+qui m'engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus
+sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.
+
+LE MOINE.--Votre Altesse peut-elle s'expliquer?
+
+LE DUC.--Mon saint père, nul ne sait mieux que vous combien j'aimai
+toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les
+assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance.
+J'ai confié au soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs
+austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit
+voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire répandre ce bruit dans
+le peuple, et c'est ce qu'on croit. A présent, mon père, vous allez me
+demander pourquoi j'en agis ainsi?
+
+LE MOINE.--Volontiers, seigneur.
+
+LE DUC.--Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins
+et mors nécessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laissé
+dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne
+va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes
+qu'un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses
+enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent à la fin un
+objet de moquerie plutôt que de crainte, il en est de même maintenant
+de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont morts eux-mêmes; la
+licence tire la justice par le nez; l'enfant bat sa nourrice, et tout
+ordre est renversé.
+
+LE MOINE--Il dépendait de Votre Altesse de dégager la justice de ses
+liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable
+en vous que dans le seigneur Angelo.
+
+LE DUC.--J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque c'est par ma
+faute que j'ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une
+tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions
+que j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les crimes que de
+leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà
+pourquoi, mon père, j'ai chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri
+de mon nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère, qui ne
+sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est pour suivre son
+administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frères, observer
+à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir
+un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment je dois me conduire
+pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai, à
+loisir, d'autres raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement
+celle-ci.--Angelo est austère; il est en garde contre l'envie: à peine
+avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la
+pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son
+caractère, ce que sont nos hommes à belles apparences.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Un couvent de femmes.
+
+ISABELLE, FRANCESCA, _ensuite_ LUCIO.
+
+
+ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses?
+
+FRANCESCA.--Ne sont-ils pas assez étendus?
+
+ISABELLE.--Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en
+désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une règle plus
+étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire.
+
+LUCIO, _au dehors_.--Holà, quelqu'un! la paix soit en ces lieux!
+
+ISABELLE.--Qui est-ce qui appelle?
+
+FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef,
+et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas
+encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera
+plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors,
+si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou
+si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle
+encore; je vous prie, répondez-lui.
+
+(Francesca sort.)
+
+ISABELLE.--Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?
+
+LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent
+assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle,
+novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère
+Claudio?
+
+ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette
+question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis
+cette Isabelle, et sa soeur.
+
+LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses;
+il est en prison.
+
+ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi?
+
+LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être
+son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa
+bonne amie.
+
+ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi!
+
+LUCIO.--C'est la vérité.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché
+familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la
+langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous
+regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit
+immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec
+sincérité comme à une sainte.
+
+[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est-à-dire quand le vanneau
+s'éloigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.]
+
+ISABELLE.--Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.
+
+LUCIO.--Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère
+et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui
+mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence
+d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein
+annonce son heureuse culture et son industrie.
+
+ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?
+
+LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine?
+
+ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms
+par amitié.
+
+LUCIO.--C'est elle.
+
+ISABELLE.--Oh! qu'il l'épouse!
+
+LUCIO.--Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange
+manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans
+l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par
+ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a
+fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A
+sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne
+l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne
+sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais
+qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de
+l'esprit, l'étude et le jeûne.--Pour intimider l'abus et la licence
+qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme
+des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses
+dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait
+emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la
+rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est
+perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir
+Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous
+et votre malheureux frère.
+
+ISABELLE.--En veut-il donc à sa vie?
+
+LUCIO.--Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le
+prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.
+
+ISABELLE.--Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire
+du bien?
+
+LUCIO.--Essayez votre pouvoir.
+
+ISABELLE.--Mon pouvoir! hélas! je doute...
+
+LUCIO.--Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le
+bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter.
+Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
+une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que
+si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi
+certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.
+
+ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire.
+
+LUCIO.--Mais, promptement.
+
+ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que
+le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous
+rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir,
+de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.
+
+LUCIO.--Je prends congé de vous.
+
+ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu.
+
+(Ils se séparent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un appartement dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT[10], OFFICIERS _et suite_.
+
+[Note 10: Le prévôt est ici une espèce de geôlier.]
+
+
+ANGELO.--Il ne faut pas que nous fassions de la loi un épouvantail pour
+effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu'en voyant son immobilité,
+familiarisés par l'habitude, ils osent venir se percher sur l'objet même
+de leur terreur.
+
+ESCALUS.--Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons le glaive de
+la loi que pour blesser légèrement, plutôt que pour frapper des coups
+mortels. Hélas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien
+noble père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu la
+plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si
+l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et
+qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet de vos voeux, que laisser
+agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous
+n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour
+laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi.
+
+ANGELO.--Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre chose de
+succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury qui condamne un prisonnier
+à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent,
+renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font
+le procès; mais la justice saisit le crime là où il se montre à elle.
+Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout
+simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais
+nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais
+y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que
+j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi
+qui le condamne, je tomberai dans la même offense, mon jugement doit
+être à l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut
+intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.
+
+ESCALUS.--Que ce soit comme le voudra votre sagesse.
+
+ANGELO.--Où est le prévôt?
+
+LE PRÉVÔT.--Ici, s'il plaît à Votre Honneur.
+
+ANGELO.--Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures;
+amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare à la mort, car il est au
+terme de son pèlerinage.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+ESCALUS.--Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi
+à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d'autres succombent par
+la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent
+d'aucun[11]; d'autres sont condamnés pour une faute unique.
+
+[Note 11: _Brakes of vice_. Les commentateurs ont donné mille
+explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens
+le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.]
+
+(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.)
+
+LE COUDE.--Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un État
+que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les
+maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu'on les amène.
+
+ANGELO.--Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il?
+
+LE COUDE.--Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre
+constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur,
+et j'amène ici devant Votre Grandeur deux insignes _bienfaiteurs_.
+
+ANGELO.--Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne
+sont-ce pas des malfaiteurs?
+
+LE COUDE.--Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien
+ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sûr, exempts
+de toutes les _profanations mondaines_ qui sont du devoir de tout bon
+chrétien.
+
+ESCALUS.--Voilà qui coule de source; voilà un officier bien sensé.
+
+ANGELO.--Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est
+votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude?
+
+LE BOUFFON.--Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude.
+
+ANGELO, _au Bouffon_.--Qui êtes-vous?
+
+LE COUDE.--Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; un meuble de
+mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises moeurs, dont la
+maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et
+aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi
+une fort mauvaise maison.
+
+ESCALUS.--Comment savez-vous cela?
+
+LE COUDE.--Ma femme, monsieur, que je _déteste_, devant le ciel et
+devant Votre Grandeur...
+
+ESCALUS.--Comment? votre femme?
+
+LE COUDE.--Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnête
+femme...
+
+ESCALUS.--Et c'est pour cela que vous la _détestez_?
+
+LE COUDE.--Je dis, monsieur, que je me _détesterai_ moi-même, aussi bien
+qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux
+regretter sa vie; car c'est une vilaine maison.
+
+ESCALUS.--Comment savez-vous cela, constable?
+
+LE COUDE.--Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au
+vice _cardinal_[12], aurait pu être accusée en fornication, en adultère
+et en toutes sortes d'impuretés dans cette maison.
+
+[Note 12: Cardinal est ici pour _charnel_.]
+
+ESCALUS.--Par les intrigues de cette femme?
+
+LE COUDE.--Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a
+craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est
+pas.
+
+LE COUDE.--Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le,
+_honnête homme_.
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre?
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous
+votre respect, de pruneaux cuits; nous n'en avions que deux, monsieur,
+dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans un plat de
+fruits, un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces
+plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats.
+
+ESCALUS.--Continue, continue: peu importe le plat.
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle: vous avez raison,
+monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme
+je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai
+dit, de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le
+plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste,
+comme j'ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous
+savez, maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.
+
+L'ÉCUME.--Non, vraiment.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien: comme vous étiez donc, si vous vous en souvenez,
+à casser les noyaux des susdits pruneaux.
+
+L'ÉCUME.--Oui, c'est vrai, j'étais là.
+
+LE BOUFFON.--Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous
+le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que
+vous savez, à moins qu'ils n'observassent un bon régime, comme je vous
+disais.
+
+L'ÉCUME.--Tout cela est vrai.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! fort bien, alors...
+
+ESCALUS.--Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. Qu'a-t-on fait à la
+femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite
+à ce qu'on lui a fait.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur ne peut en venir là encore.
+
+ESCALUS.--Ce n'est pas mon intention, non plus.
+
+LE BOUFFON.--Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de
+Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considérez maître l'Écume, que
+voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an,
+dont le père est mort à la Toussaint.--N'était-ce pas à la Toussaint,
+maître l'Écume?
+
+L'ÉCUME.--Le soir de la Toussaint.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien: j'espère que ce sont là des vérités. Lui,
+monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret.--C'était à _la
+Grappe-de-Raisin_, où vous aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?
+
+L'ÉCUME.--Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne
+pour l'hiver.
+
+LE BOUFFON.--Allons, fort bien. J'espère que ce sont là des vérités.
+
+ANGELO, _à Escalus_.--Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand
+les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser
+entendre leur affaire, avec l'espérance que vous trouverez matière à les
+faire tous fouetter.
+
+ESCALUS.--Je m'y attends. Salut, seigneur. (_Angelo sort._)--Allons,
+l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois?
+
+LE BOUFFON.--Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu qu'on lui ait fait une
+fois.
+
+LE COUDE.--Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a
+fait à ma femme.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.
+
+ESCALUS.--Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a fait.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, considérez bien le visage
+de cet homme-là.--Mon bon l'Écume, regardez sa Grandeur: c'est pour de
+bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage?
+
+ESCALUS.--Oui, fort bien.
+
+LE BOUFFON.--Non, je vous prie, remarquez-le bien.
+
+ESCALUS.--Eh bien! c'est ce que je fais.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa
+figure?
+
+ESCALUS.--Mais non.
+
+LE BOUFFON.--Je veux supposer[13] sur le livre sacré, que sa figure est
+ce qu'il a de pis en lui.--Eh bien! si la figure est la pire chose qu'il
+y ait en lui, comment maître l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la
+femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.
+
+ESCALUS.--Il a raison: constable, que répondez-vous à cela?
+
+LE COUDE.--Premièrement, s'il vous plaît, la maison est une maison
+_respectée_; ensuite, cet homme est un drôle _respecté_, et sa maîtresse
+est une femme _respectée_[14].
+
+[Note 13: Supposer pour _déposer_.]
+
+[Note 14: Pour _suspectée_.]
+
+LE BOUFFON.--Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus
+_respectée_ qu'aucun de nous tous.
+
+LE COUDE.--Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore
+à venir qu'elle ait jamais été _respectée_ par homme, femme, ou enfant.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, elle a été _respectée_ avec lui, avant qu'il
+l'eut épousée.
+
+ESCALUS.--Lequel est le plus sage ici, la Justice ou
+l'Iniquité[15]?--Cela est-il vrai?
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--O scélérat, vaurien, méchant Hannibal[16]! Moi,
+j'ai été _respecté_ avec elle avant que je fusse marié avec elle?
+Si jamais j'ai été _respecté_ avec elle, ou elle avec moi, que Votre
+Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat
+Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de _batterie_.
+
+[Note 15: Personnages des _Moralités_. La Justice est ici pour le
+constable et l'Iniquité pour le fou.]
+
+[Note 16: Cannibale.]
+
+ESCALUS.--S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre
+action en diffamation.
+
+LE COUDE.--Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-là.
+Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin?
+
+ESCALUS.--Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquités que
+tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme à
+l'ordinaire, jusqu'à ce que tu saches ce qu'elles sont.
+
+LE COUDE.--Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.--Tu vois bien,
+coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas
+continuer.
+
+ESCALUS, _à l'Écume._--Où êtes-vous né, mon ami?
+
+L'ÉCUME.--Ici, à Vienne, monsieur.
+
+ESCALUS.--Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?
+
+L'ÉCUME.--Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.
+
+ESCALUS.--Bon. (_Au bouffon._) De quel métier êtes-vous, monsieur?
+
+LE BOUFFON.--Garçon de taverne, le garçon d'une pauvre veuve.
+
+ESCALUS.--Le nom de votre maîtresse?
+
+LE BOUFFON.--Madame Overdone.
+
+ESCALUS.--A-t-elle eu plus d'un mari?
+
+LE BOUFFON.--Neuf, monsieur: Overdone[17] pour le dernier.
+
+[Note 17: _Overdone by the last_, «épuisée par le dernier.» _Overdone_
+fait ici calembour.]
+
+ESCALUS.--Neuf!--Approchez-vous de moi, maître l'Écume. Maître l'Écume,
+je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garçons de
+taverne; ils vous soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre:
+allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.
+
+L'ÉCUME.--Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, jamais je ne vais
+dans aucune chambre de taverne, que je n'y sois attiré par quelqu'un.
+
+ESCALUS.--Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. (_L'Écume sort._)
+Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le
+garçon de taverne?
+
+LE BOUFFON.--Pompée.
+
+ESCALUS.--Et quoi encore?
+
+LE BOUFFON.--Haut-de-chausses, monsieur.
+
+ESCALUS.--Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses[18] est ce qu'il
+y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal,
+vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie un entremetteur,
+Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de
+garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité;
+vous vous en trouverez bien.
+
+[Note 18: _Bum_. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.]
+
+LE BOUFFON.--Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui
+voudrait vivre.
+
+ESCALUS.--Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En étant un agent
+d'infamie... Que pensez-vous du métier, Pompée? Est-ce là un métier
+permis?
+
+LE BOUFFON.--Si la loi veut le permettre, monsieur.
+
+ESCALUS.--Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et il ne sera pas
+permis à Vienne.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur est-elle dans l'intention de mutiler toute
+la jeunesse de la ville?
+
+ESCALUS.--Non, Pompée.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira
+donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi
+les prostituées et les vauriens, vous n'aurez plus rien à craindre des
+entremetteurs.
+
+ESCALUS.--Il y a de jolies ordonnances qui commencent à s'exécuter, je
+peux vous en assurer; il n'y va que d'être pendu et décapité.
+
+LE BOUFFON.--Si vous pendez et décapitez tous ceux qui commettent ce
+péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la
+commission de trouver des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne
+pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour
+trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites:
+Pompée me l'avait bien dit.
+
+ESCALUS.--Grand merci, bon Pompée; et, en récompense de votre prophétie,
+écoutez-moi bien:--je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas
+devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas me
+dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je vous y retrouve,
+Pompée[19], je vous chasserai à grands coups jusqu'à votre tente, et je
+serai un rude César pour vous.--Pour vous parler net, Pompée, je vous
+ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous bien.
+
+[Note 19: Pompée est un nom souvent donné aux chiens.]
+
+LE BOUFFON.--Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le
+suivrai, selon que la chair et la fortune en décideront.--Me fouetter?
+Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est
+point chassé de son métier à coups de fouet.
+
+(Il sort.)
+
+ESCALUS.--Approchez, maître Coude; venez, maître constable: combien y
+a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable?
+
+LE COUDE.--Sept ans et demi, monsieur.
+
+ESCALUS.--Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer, qu'il y avait
+quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?
+
+LE COUDE.--Et demi, monsieur.
+
+ESCALUS.--Hélas! il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de
+vous en charger si souvent; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des
+hommes en état de vous suppléer?
+
+LE COUDE.--En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient
+quelque talent pour cette espèce d'emploi: on les choisit; mais ils me
+choisissent après pour les remplacer: je le fais pour quelques pièces
+d'argent, et je vais toujours pour tous les autres.
+
+ESCALUS.--Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ six ou sept des
+plus capables de votre paroisse.
+
+LE COUDE.--A la maison de Votre Grandeur, monsieur?
+
+ESCALUS.--Oui, chez moi. Adieu. (_Coude sort._)--(_Au juge de paix._)
+Quelle heure croyez-vous qu'il soit?
+
+LE JUGE.--Onze heures, monsieur.
+
+ESCALUS.--Je vous prie de venir dîner avec moi.
+
+LE JUGE.--Je vous remercie humblement.
+
+ESCALUS.--Je suis bien affligé de la mort de Claudio; mais il n'y a
+point de remède.
+
+LE JUGE.--Le seigneur Angelo est sévère.
+
+ESCALUS.--C'est une nécessité; la clémence cesse d'être clémence quand
+elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d'un
+second crime; mais cependant... malheureux Claudio!--Il n'y a point de
+remède.--Venez, monsieur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT ET UN VALET.
+
+
+LE VALET.--Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de
+suite. Je vais vous annoncer.
+
+LE PRÉVÔT.--Je vous en prie, faites-le. (_Le valet sort._) Je viens
+savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit
+est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont
+atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela!
+
+(Entre Angelo.)
+
+ANGELO.--Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?
+
+LE PRÉVÔT.--Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?
+
+ANGELO.--Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi
+venez-vous me le demander une seconde fois?
+
+LE PRÉVÔT.--J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous votre bon
+plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, la justice s'est
+repentie de son arrêt.
+
+ANGELO.--Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre
+place, on peut fort bien se passer de vous.
+
+LE PRÉVÔT.--Je demande pardon à Votre Honneur.--Que fera-t-on, monsieur,
+de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme.
+
+ANGELO.--Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans
+délai.
+
+(Le valet revient.)
+
+LE VALET.--Voici la soeur de l'homme condamné, qui demande à être
+introduite près de vous.
+
+ANGELO.--A-t-il une soeur?
+
+LE PRÉVÔT.--Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est
+prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà.
+
+ANGELO.--Allons, qu'on la fasse entrer. (_Le valet sort._)--(_Au
+prévôt._) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu'on
+lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres
+pour cela.
+
+(Entrent Lucio et Isabelle.)
+
+LE PRÉVÔT, _faisant mine de se retirer_.--Que Dieu sauve Votre Honneur.
+
+ANGELO.--Restez encore un moment.--_(A Isabelle.)_ Vous êtes la
+bienvenue: que désirez-vous?
+
+ISABELLE.--Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il
+plaise seulement à Votre Honneur de m'entendre.
+
+ANGELO.--Voyons, quelle est votre requête?
+
+ISABELLE.--Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que
+je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le
+défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis
+en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais
+pas.
+
+ANGELO.--Voyons, le sujet?
+
+ISABELLE.--J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de
+condamner sa faute, et non pas mon frère.
+
+LE PRÉVÔT.--Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes!
+
+ANGELO.--Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est
+condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à
+zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code,
+pour laisser échapper les coupables.
+
+ISABELLE,--O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frère!--Que le
+ciel garde Votre Honneur!
+
+LUCIO, _à Isabelle_.--N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui:
+priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes
+trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une épingle que vous ne pourriez
+pas le faire avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.
+
+ISABELLE _se rapproche_.--Faut-il donc qu'il meure?
+
+ANGELO.--Jeune fille, il n'y a point de remède.
+
+ISABELLE.--Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que
+ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.
+
+ANGELO.--Je ne veux pas le faire.
+
+ISABELLE.--Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?
+
+ANGELO.--Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.
+
+ISABELLE.--Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde,
+si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour
+lui?
+
+ANGELO.--Son arrêt est prononcé; il est trop tard.
+
+LUCIO, _bas à Isabelle_.--Vous êtes trop froide.
+
+ISABELLE.--Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la
+révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui
+appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du
+ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur
+sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous
+eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais
+lui n'aurait pas été aussi impitoyable que vous.
+
+ANGELO.--Je vous prie, retirez-vous.
+
+ISABELLE.--Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que
+vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais
+ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier.
+
+LUCIO, _à part_.--Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.
+
+ANGELO.--Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.
+
+ISABELLE.--Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été
+condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a
+trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le
+suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes?
+Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et
+vous serez un homme nouveau.
+
+ANGELO.--Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non
+pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou
+mon fils, qu'il en serait de même pour lui; il faut qu'il meure demain.
+
+ISABELLE.--Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le;
+il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le
+gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'égard que
+nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon
+seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y
+a beaucoup de gens qui l'ont commise.
+
+LUCIO.--Courage; bien dit.
+
+ANGELO.--La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de
+gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint
+la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle
+observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans
+un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou
+nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à
+naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là
+où ils existent.
+
+ISABELLE.--Et cependant prouvez quelque pitié.
+
+ANGELO.--Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors
+j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné
+aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme
+qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre
+une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous
+résigner.
+
+ISABELLE.--Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette
+sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la
+force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant.
+
+LUCIO.--Bien dit.
+
+ISABELLE.--Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter,
+jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier
+occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le
+tonnerre.--Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits
+sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le
+doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité
+d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son
+existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur
+à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les
+anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à
+en devenir mortels.
+
+LUCIO.--Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il
+s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.
+
+LE PRÉVÔT.--Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir!
+
+ISABELLE.--Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère;
+les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux
+saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.
+
+LUCIO.--Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.
+
+ISABELLE.--Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans
+la bouche du soldat, un vrai blasphème.
+
+LUCIO.--Où a-t-elle appris tout cela?--Encore.
+
+ANGELO.--Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?
+
+ISABELLE.--Parce que l'autorité, quoique sujette à errer comme les
+autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une
+cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur,
+et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon
+frère. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable,
+qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort
+contre mon frère.
+
+ANGELO, _à part_.--Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens
+éclot en même temps. (_A Isabelle._) Adieu.
+
+ISABELLE.--Cher seigneur, revenez.
+
+ANGELO.--Je me consulterai.--Revenez demain.
+
+ISABELLE.--Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon
+seigneur, revenez.
+
+ANGELO.--Que dites-vous, me corrompre?
+
+ISABELLE.--Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.
+
+LUCIO.--Autrement vous auriez tout gâté.
+
+ISABELLE.--Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé, ni avec
+des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur
+attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers
+le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des
+âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et
+dont le coeur n'est consacré à rien de terrestre.
+
+ANGELO.--Allons, revenez me voir demain.
+
+LUCIO, _à part, à Isabelle_.--Retirez-vous, tout va bien: sortez.
+
+ISABELLE.--Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur[20]!
+
+[Note 20: Isabelle emploie le mot _honour_ pour dire _Votre Seigneurie,_
+et le juge ramène ce mot à son premier sens.]
+
+ANGELO, _à part_.--Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la
+tentation dont les prières préservent.
+
+ISABELLE.--A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?
+
+ANGELO.--Quand vous voudrez, avant midi.
+
+ISABELLE.--Le ciel préserve Votre Honneur!
+
+(Elle sort avec Lucio.)
+
+ANGELO.--De toi, et même de ta vertu!--Que veut dire ceci? Que veut dire
+ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est
+tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle
+qui me tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais
+comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la
+vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus
+dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que
+trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos
+vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu
+la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent
+vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au
+brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je
+l'aime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître
+de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui,
+pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus
+dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les
+attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies,
+l'art et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille
+vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais
+les autres aimer, je souriais, et m'étonnais de leur folie.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une prison.
+
+LE DUC _en habit de religieux_, LE PRÉVÔT.
+
+
+LE DUC.--Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que vous êtes.
+
+LE PRÉVÔT.--Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, bon religieux?
+
+LE DUC.--Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens
+visiter les âmes affligées renfermées dans cette prison: accordez-moi le
+droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature
+de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence mes
+secours spirituels.
+
+LE PRÉVÔT.--Je ferais davantage s'il en était besoin.
+
+(Entre Juliette.)
+
+Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les
+feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: elle est enceinte, et le
+père de son enfant est condamné à mort; un jeune homme plus propre à
+commettre un second délit semblable qu'à mourir pour le premier.
+
+LE DUC.--Quand doit-il mourir?
+
+LE PRÉVÔT.--A ce que je crois, demain. (_A Juliette._) J'ai pourvu à vos
+besoins: attendez un moment, et l'on vous conduira.
+
+LE DUC, _à Juliette_.--Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que
+vous portez?
+
+JULIETTE.--Oui, et j'en porte la honte avec patience.
+
+LE DUC.--Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience,
+et d'éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n'est que
+superficielle.
+
+JULIETTE.--Je l'apprendrai bien, volontiers.
+
+LE DUC.--Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?
+
+JULIETTE.--Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort.
+
+LE DUC.--Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement mutuel que votre
+crime a été commis?
+
+JULIETTE.--Oui, d'un consentement mutuel.
+
+LE DUC.--Votre péché a donc été plus grand que le sien?
+
+JULIETTE.--Je le confesse, et je m'en repens, mon père.
+
+LE DUC.--Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne
+vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte: cette
+douleur n'est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle
+montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour,
+mais uniquement par crainte.
+
+JULIETTE.--Je me repens de ma faute, parce que c'est un péché, et j'en
+accepte la honte avec joie.
+
+LE DUC.--Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j'entends dire,
+doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que
+la grâce du ciel vous accompagne!--_Benedicite._
+
+(Il sort en priant.)
+
+JULIETTE.--Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui me laisse une vie
+dont toute la consolation est d'éprouver à chaque instant toutes les
+horreurs de la mort!
+
+LE PRÉVÔT.--C'est bien dommage qu'il en soit là!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+(Appartement dans la maison d'Angelo.)
+
+_Entre_ ANGELO.
+
+
+ANGELO.--Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières
+s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis
+que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle.
+Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le
+nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale passion qui le
+remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, est comme un bon livre
+qui, à force d'être relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et
+l'ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende!) de changer
+ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain
+jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il t'arrive souvent
+d'extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et
+d'enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;--chair, tu
+n'es que chair! Inscrivez, _bon ange_, sur la corne du diable, ce ne
+sera plus le cimier du diable.
+
+(Entre un valet.)
+
+ANGELO.--Hé bien! qui est là?
+
+LE VALET,--Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande à vous parler.
+
+ANGELO.--Montre-lui le chemin. (_Le valet sort._)--(_Seul._) O ciel!
+pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant
+inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui
+leur est nécessaire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un homme
+qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent
+ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les sujets d'un monarque bien-aimé
+oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se
+pressent en sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement
+paraître une injure.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ANGELO.--Eh bien! belle jeune fille?
+
+ISABELLE.--Je suis venue savoir votre bon plaisir.
+
+ANGELO.--J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me
+demander de vous l'apprendre.--Votre frère ne peut vivre.
+
+ISABELLE.--En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va
+pour se retirer).
+
+ANGELO.--Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait
+qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il
+meure.
+
+ISABELLE.--Sur votre arrêt?
+
+ANGELO.--Oui...
+
+ISABELLE.--Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui
+est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver
+son âme.
+
+ANGELO.--Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner à
+celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté
+de ceux qui jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par
+le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement une vie
+légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus
+pour créer une vie illégitime.
+
+ISABELLE.--Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.
+
+ANGELO.--Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser.
+Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtât en ce
+moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre
+corps à la douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?
+
+ISABELLE.--Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps
+que mon âme.
+
+ANGELO.--Je ne parle point de votre âme; les péchés que la nécessité
+nous force de commettre, ne servent qu'à faire nombre, sans nous charger
+davantage.
+
+ISABELLE.--Comment dites-vous?
+
+ANGELO.--Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des
+raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci:--moi, qui
+suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt
+de mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait
+la vie de ce frère?
+
+ISABELLE.--Ah! daignez le faire: j'en prends le péril sur mon âme; ce ne
+serait point un péché, mais un acte de charité.
+
+ANGELO.--Si vous vouliez le faire vous-même au péril de votre âme, le
+poids du péché et de la charité serait le même.
+
+ISABELLE.--Oh! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel,
+fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un péché que de
+céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette
+faute soit ajoutée aux miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.
+
+ANGELO.--Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le sens de la mienne;
+ou vous êtes ignorante, ou vous affectez de l'être par ruse, et ce n'est
+pas bien.
+
+ISABELLE.--Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du
+moins que je sache que je ne vaux pas mieux.
+
+ANGELO.--Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s'accusant
+elle-même: comme les masques noirs proclament la beauté qu'ils cachent,
+dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert.--Mais
+écoutez-moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement:
+votre frère doit mourir.
+
+ISABELLE.--Oui.
+
+ANGELO.--Et son délit est tel qu'il doit subir la peine imposée par la
+loi.
+
+ISABELLE.--Cela est vrai.
+
+ANGELO.--Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa
+vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre; c'est
+uniquement par forme de conversation), si ce n'est celui-ci, que vous,
+sa soeur, inspirant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du
+juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves
+de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y eût point d'autre
+moyen humain de le sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors
+de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le
+coupable, que feriez-vous?
+
+ISABELLE.--Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour
+moi-même: je veux dire, que si j'étais condamnée à la mort, je
+porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je
+me déshabillerais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais
+désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur.
+
+ANGELO.--En ce cas, votre frère mourrait?
+
+ISABELLE.--Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu'un
+frère mourût une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait
+éternellement.
+
+ANGELO.--Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence
+contre laquelle vous vous êtes tant récriée?
+
+ISABELLE.--L'ignominie pour rançon et un libre pardon ne sont pas de la
+même famille: une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat
+honteux.
+
+ANGELO.--Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la loi un tyran, et
+vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une
+folie qu'un vice.
+
+ISABELLE.--Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour
+obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous
+pensons; j'excuse un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que
+j'aime tendrement.
+
+ANGELO.--Nous sommes tous fragiles.
+
+ISABELLE.--Que mon frère meure s'il n'est point feudataire d'une
+servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse.
+
+ANGELO.--Et les femmes sont fragiles aussi.
+
+ISABELLE.--Oui, comme la glace où elles se mirent, et qui se brise aussi
+facilement qu'elle réfléchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur
+vienne en aide! Les hommes dérogent de leur origine en profitant de leur
+faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi
+tendres que l'est notre constitution, et susceptibles de fausses
+impressions.
+
+ANGELO.--Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage rendu à votre
+propre sexe, permettez que je m'explique avec plus de hardiesse; puisque
+je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à l'épreuve
+de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce
+que vous êtes, c'est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes
+plus une femme; si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement
+toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce moment, en revêtant
+ce costume qui vous est destiné.
+
+ISABELLE.--Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, je vous en
+supplie, parlez-moi comme vous faisiez d'abord.
+
+ANGELO.--Comprenez-moi nettement... je vous aime.
+
+ISABELLE.--Mon frère aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il
+meure pour cela.
+
+ANGELO.--Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez votre amour.
+
+ISABELLE.--Je sais que votre vertu a le privilége de feindre une
+apparence de vice pour surprendre les autres.
+
+ANGELO.--Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pensée.
+
+ISABELLE.--Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup.
+Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!--Je te dénoncerai tout haut,
+Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon
+frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers quel homme
+tu es.
+
+ANGELO.--Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l'austérité de ma
+vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l'État, auront tant de
+prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre
+rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant je lâche la
+bride à ma passion: donne ton consentement à mes violents désirs; écarte
+tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles
+convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à mon bon plaisir;
+autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera
+sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en
+jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran
+à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges
+auront plus de crédit que tes vérités.
+
+(Il sort.)
+
+ISABELLE _seule_.--A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais
+ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et même
+langue pour condamner et pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur
+volonté, attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la suivre
+là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; quoiqu'il ait succombé
+par l'ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d'honneur
+que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants,
+il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa soeur livrât son
+corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et
+toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je
+vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer à
+la mort pour le bien de son âme.
+
+(Elle sort.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La prison.
+
+LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.
+
+
+LE DUC.--Ainsi, vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur
+Angelo?
+
+CLAUDIO.--Les malheureux n'ont d'autre remède que l'espérance: j'ai
+l'espérance de vivre, et je suis prêt à mourir.
+
+LE DUC.--Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous
+en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds,
+je perds une chose qui n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un
+souffle, soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant à
+toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet de la mort;
+tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans
+ses bras. Homme! tu n'as rien de noble; car tous les avantages que tu
+possèdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas[21]: tu n'as en
+toi nul courage; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu[22] d'un
+pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches
+souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de
+plus[23]! Tu n'es jamais toi-même tu n'existes que par des milliers de
+graines sorties de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu
+n'as pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes tu
+l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit les étranges caprices
+de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable à l'âne dont
+l'échine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses
+que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu
+n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son
+père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres
+et le catarrhe qui ne t'achèvent pas assez vite à son gré: tu n'as ni
+jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de
+l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de l'autre. Ton
+heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, et demande l'aumône aux
+vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n'as plus ni
+chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement
+de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a
+encore dans cette vie mille morts cachées: et nous craignons la mort qui
+met un terme à toutes ces chances!
+
+[Note 21: Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.]
+
+[Note 22: Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la
+langue du serpent.]
+
+[Note 23: _Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et
+dubitas an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse
+nullum sensum._ (CICÉRON.)]
+
+CLAUDIO.--Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre
+c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant la mort on trouve la vie:
+qu'elle vienne donc!
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ISABELLE.--Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce
+céleste, et une bonne compagnie!
+
+LE PRÉVÔT.--Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite un bon accueil.
+
+LE DUC.--Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.
+
+CLAUDIO.--Je vous remercie, saint religieux.
+
+ISABELLE, _au prévôt_.--J'ai un mot ou deux à dire à Claudio: voilà ce
+que j'ai à faire.
+
+LE PRÉVÔT.--Et vous êtes la bienvenue.--(_A Claudio._) Tenez, seigneur,
+voilà votre soeur.
+
+LE DUC.--Prévôt, un mot, s'il vous plaît.
+
+LE PRÉVÔT.--Autant qu'il vous plaira.
+
+LE DUC.--Amenez-les pour causer dans un endroit où je puisse être caché
+et les entendre.
+
+(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite de cette
+scène.)
+
+CLAUDIO.--Eh bien! ma soeur, quelle consolation m'apportes-tu?
+
+ISABELLE.--Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le
+seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les
+y porter comme son ambassadeur, et pour y être son résident éternel.
+Ainsi, hâte-toi de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.
+
+CLAUDIO.--N'y a-t-il donc point de remède?
+
+ISABELLE.--Point d'autre que celui de fendre un coeur en deux pour
+sauver une tête.
+
+CLAUDIO.--Mais, y a-t-il quelque remède?
+
+ISABELLE.--Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton
+juge une miséricorde infernale: si tu veux l'implorer, elle sauvera ta
+vie; mais elle t'enchaînera jusqu'à la mort.
+
+CLAUDIO.--Une prison perpétuelle?
+
+ISABELLE.--Oui, précisément, une prison perpétuelle: tu resterais
+attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers à ta
+disposition.
+
+CLAUDIO.--Mais de quelle nature?...
+
+ISABELLE.--D'une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son
+écorce l'arbre de ton honneur, et à te laisser nu.
+
+CLAUDIO.--Fais-moi connaître ce moyen.
+
+ISABELLE.--Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles
+conserver une vie maladive, et que tu n'attaches plus de prix à six
+ou sept hivers de plus, qu'à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le
+sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux
+insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles
+aussi cruelles qu'un géant en ressent pour mourir.
+
+CLAUDIO.--Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je
+sois incapable d'une résolution courageuse? S'il faut que je meure,
+j'irai au-devant de la mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la
+serrerai dans mes bras.
+
+ISABELLE.--C'est mon frère qui vient de parler; cette voix est sortie
+du tombeau de mon père.--Oui, tu dois mourir: tu es trop généreux pour
+conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un
+air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent
+la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh
+bien! c'est un démon; si l'on retirait toute la fange qui le remplit, il
+nous paraîtrait un abîme aussi profond que l'enfer.
+
+CLAUDIO.--Le seigneur Angelo?
+
+ISABELLE.--Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer, qui se plaît
+à revêtir un corps de réprouvé d'ornements majestueux.--Croiras-tu,
+Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé?
+
+CLAUDIO.--O ciel! cela n'est pas possible.
+
+ISABELLE.--Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la
+liberté de l'offenser encore. Cette nuit même est le moment où je
+devrais faire ce que j'ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain.
+
+CLAUDIO.--Tu ne le feras pas.
+
+ISABELLE.--Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais, pour te
+sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.
+
+CLAUDIO.--Merci, chère Isabelle.
+
+ISABELLE.--Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.
+
+CLAUDIO.--Oui.--Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent
+lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?...
+sûrement ce n'est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là
+est le moindre.
+
+ISABELLE.--Quel est le moindre?
+
+CLAUDIO.--Si c'était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il,
+pour le plaisir d'un moment, s'exposer à une peine éternelle? O
+Isabelle!
+
+ISABELLE.--Que dit mon frère?
+
+CLAUDIO.--Que la mort est une chose terrible.
+
+ISABELLE.--Et une vie sans honneur, une chose haïssable.
+
+CLAUDIO.--Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; être gisant dans
+une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de
+sentiment, pour devenir une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée
+ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera
+dans les régions d'une glace épaisse,--emprisonnée dans les vents
+invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les
+ouragans autour de ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un
+sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et
+incertaine imagine avec un cri d'épouvante; oh! cela est trop horrible.
+La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse,
+ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature,
+est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons de la
+mort.
+
+ISABELLE.--Hélas! hélas!
+
+CLAUDIO.--Chère soeur, que je vive! Le péché que tu commets pour sauver
+la vie d'un frère est tellement excusé par la nature qu'il devient
+vertu.
+
+ISABELLE.--O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux sans honneur!
+veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que
+de recevoir la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser?
+Que le ciel m'en préserve! Je croirais que ma mère s'est jouée de mon
+père; car un rejeton si sauvage et si dégénéré n'est jamais sorti de son
+sang. Reçois mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser pour
+te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir: je ferais
+mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te
+sauver.
+
+CLAUDIO.--Ah! écoute-moi, Isabelle.
+
+(Le duc rentre.)
+
+ISABELLE.--Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! Ta faute n'est pas
+accidentelle, c'est une habitude: la pitié qui serait émue pour toi se
+prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tôt!
+
+CLAUDIO.--Ah! daigne m'écouter, Isabelle.
+
+LE DUC.--Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot.
+
+ISABELLE.--Que me voulez-vous?
+
+LE DUC.--Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je
+désirerais avoir tout à l'heure avec vous un instant d'entretien, et la
+complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.
+
+ISABELLE.--Je n'ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai
+ici sera volé à mes autres affaires; mais je veux bien vous écouter un
+moment.
+
+LE DUC, _à part, à Claudio_.--Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est
+passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la
+séduire; il n'a voulu que faire l'épreuve de sa vertu, pour exercer
+son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le
+véritable honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise de
+recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis instruit de la
+vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous à la mort: ne vous
+reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous
+trompent: il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.
+
+CLAUDIO.--Laissez-moi demander pardon à ma soeur. Je suis si dégoûté de
+la vie, que je veux prier qu'on m'en débarrasse.
+
+LE DUC.--Restez-en là. Adieu.
+
+(Claudio sort.)
+
+(Le prévôt rentre.)
+
+LE DUC.--Prévôt, un mot.
+
+LE PRÉVÔT.--Que demandez-vous, mon père?
+
+LE DUC.--Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez: laissez-moi
+un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d'accord avec
+mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma
+compagnie.
+
+LE PRÉVÔT.--A la bonne heure.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+LE DUC.--La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la
+beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant
+d'être honnête: mais la pudeur, qui est l'âme de votre personne,
+conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance
+l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de
+la fragilité de l'homme, je m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous
+y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère?
+
+ISABELLE.--Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes: j'aimerais
+mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que
+d'être mère d'un fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est
+trompé par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou
+je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.
+
+LE DUC.--Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point où en sont
+encore les choses, il éludera votre accusation. Il n'a fait que vous
+éprouver: ainsi, prêtez bien l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai
+de faire le bien m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous
+pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service important à une
+dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable
+personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et
+qu'il soit instruit de cette affaire.
+
+ISABELLE.--Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire
+tout ce qui ne me paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme.
+
+LE DUC.--La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté ne connaît
+pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de Marianne, la soeur de
+Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?
+
+ISABELLE.--J'ai entendu nommer cette dame, et l'on parle bien d'elle.
+
+LE DUC.--Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui avait été fiancé
+avec serment. Dans l'intervalle du contrat à la célébration du mariage,
+son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri
+portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident
+a produit pour cette pauvre dame; elle perd du même coup un brave
+et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande
+tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et
+par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite
+d'Angelo.
+
+ISABELLE.--Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi délaissée?
+
+LE DUC.--Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas essuyé une seule
+par ses consolations; il a avalé ses serments d'un seul coup, prétendant
+avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il
+l'a abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore actuellement
+pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est
+arrosé, mais non pas amolli.
+
+ISABELLE.--Quel mérite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre
+fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce
+perfide!--Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?
+
+LE DUC.--C'est une rupture qu'il vous est aisé de renouer; et en la
+guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez
+du déshonneur.
+
+ISABELLE.--Montrez-moi comment, mon bon père.
+
+LE DUC.--Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours
+dans son coeur sa première inclination, et l'injuste et cruel procédé
+d'Angelo, qui selon toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait,
+comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus
+impétueux. Retournez vers Angelo; répondez à sa proposition avec une
+obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses
+demandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions:
+d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il
+choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu
+convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons à cette fille
+outragée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver à votre
+place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler dans la suite,
+cette découverte pourra le déterminer à la récompenser; et par là, votre
+frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne
+trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me
+charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer à son entreprise.
+Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera
+absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?
+
+ISABELLE.--L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance qu'elle pourra
+conduire à une heureuse issue.
+
+LE DUC.--Le succès dépend beaucoup de votre adresse: hâtez-vous d'aller
+trouver Angelo; s'il vous demande de partager son lit cette nuit,
+promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est
+là que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m'y
+trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder à me
+rejoindre.
+
+ISABELLE.--Je vous rends grâce de ces consolations. Adieu, bon père.
+
+(Ils sortent de différents côtés.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue devant la prison.
+
+_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE
+BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.
+
+
+LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument
+que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des
+bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et
+blanc[24].
+
+[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on
+n'aura plus qu'une famille de bâtards.]
+
+LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce?
+
+LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de
+deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu,
+par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée
+de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus
+riche que l'innocence, sert pour les parements.
+
+LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon
+Père-Frère.
+
+LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous
+a-t-il faite?
+
+LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous,
+monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons
+trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au
+ministre.
+
+LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur!
+Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis
+seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son
+dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du
+fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je
+mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta
+vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,
+va t'amender.
+
+LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards,
+monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...
+
+LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché,
+tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La
+correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette
+brute en profite.
+
+LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le
+ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un
+suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et
+qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille
+de lui à ses affaires.
+
+LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns
+voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont
+dépouillés d'apparences trompeuses!
+
+(Entre Lucio.)
+
+LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde,
+monsieur.
+
+LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une
+caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.
+
+LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené
+en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion,
+nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre
+la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que
+dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse
+n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu,
+pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est
+la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin?
+Quel est le genre?
+
+LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore.
+
+LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle
+toujours le commerce... hem?
+
+LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle
+est elle-même dans l'étuve.
+
+LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être.
+Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est
+une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?
+
+LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.
+
+LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que
+je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?
+
+LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un
+entremetteur.
+
+LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un
+entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui,
+il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date
+encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à
+la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la
+maison.
+
+LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma
+caution.
+
+LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode.
+Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas
+en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous
+garde, religieux!
+
+LE DUC.--Et vous aussi.
+
+LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.
+
+LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution,
+monsieur?
+
+LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles
+dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur.
+
+LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les
+officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère?
+
+LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?
+
+LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie;
+d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est?
+
+LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui
+souhaite du bien.
+
+LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader
+ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il
+n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il
+va même un peu loin.
+
+LE DUC.--Il fait très-bien.
+
+LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun
+tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.
+
+LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui
+puisse le guérir.
+
+LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort
+bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à
+moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a
+pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de
+la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?
+
+LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait?
+
+LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène.
+D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de
+bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie
+glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
+impuissant cela est bien certain.
+
+LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.
+
+LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme
+pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait
+fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent
+bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un
+peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait
+l'indulgence.
+
+LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été
+très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas
+de ce côté-là.
+
+LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.
+
+LE DUC.--Cela n'est pas possible.
+
+LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage
+du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc
+avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre
+cela.
+
+[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une
+écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était
+vide.]
+
+LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement.
+
+LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et
+je crois que je sais la cause de sa retraite.
+
+LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie?
+
+LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre
+les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le
+plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.
+
+LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.
+
+LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.
+
+LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le
+cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent
+nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge
+seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux
+plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi
+vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est
+donc votre méchanceté qui vous aveugle.
+
+LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.
+
+LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance
+avec plus d'amitié.
+
+LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.
+
+LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce
+que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons
+au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la
+vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce
+que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous
+prie, votre nom?
+
+LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.
+
+LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de
+vous.
+
+LUCIO.--Je ne vous crains pas.
+
+LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez
+un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux
+vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.
+
+LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte,
+frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit
+mourir ou non?
+
+LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?
+
+LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je
+voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque
+dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les
+moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils
+sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets;
+jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de
+retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon.
+Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le
+répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant,
+et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
+quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous
+l'ai dit. Adieu. (Il sort.)
+
+LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent
+échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la
+vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel
+d'une langue médisante?--Mais qui vient ici?
+
+(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de
+justice.)
+
+ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.
+
+MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez
+pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!
+
+ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même
+délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.
+
+LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon
+plaisir de votre honneur.
+
+MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre
+moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc;
+il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que
+viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même,
+et voyez comme il a l'indignité de me nuire.
+
+ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître
+devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les
+officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut
+pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de
+lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour
+le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio
+n'en serait pas là.
+
+LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a
+donné ses avis pour le préparer à la mort.
+
+ESCALUS.--Bonsoir, bon père.
+
+LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.
+
+ESCALUS.--D'où êtes-vous?
+
+LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait
+le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un
+excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par
+sa Sainteté d'une affaire particulière.
+
+ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?
+
+LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la
+vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que
+tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans
+une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une
+entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour
+rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire
+maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu
+près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et
+cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie,
+monsieur, quel était le caractère du duc?
+
+ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se
+connaître lui-même.
+
+LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné?
+
+ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il
+n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme
+de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le
+ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
+comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous
+l'aviez visité.
+
+LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il
+ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble
+résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une
+inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre;
+je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et
+maintenant il est résigné à mourir.
+
+ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers
+le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce
+pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai
+trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire
+qu'il était en effet la justice elle-même[26].
+
+[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]
+
+LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il
+n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est
+condamné lui-même.
+
+ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.
+
+LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la
+prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint
+que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister
+et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après
+le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue
+pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à
+Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O
+quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un
+ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout
+le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses
+substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce
+soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise;
+c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne
+recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir
+un ancien contrat[27].
+
+[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement dans la ferme où habite Marianne.
+
+MARIANNE _assise_, UN JEUNE GARÇON _chantant_.
+
+
+ CHANSON.
+
+ Écarte, oh! écarte ces lèvres
+ Ces lèvres si douces et si parjures;
+ Et ces yeux brillants comme le point du jour,
+ Flambeaux qui égarent l'aurore.
+ Mais rends-moi mes baisers,
+ Rends-les-moi
+ Ces sceaux d'amour, scellés en vain,
+ Scellés en vain.
+
+MARIANNE.--Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir
+un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures
+de ma douleur. (_L'enfant sort; le duc entre._) Je vous demande pardon,
+monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en
+train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient
+mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.
+
+LE DUC.--C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de
+faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.--Je vous prie,
+dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à
+cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.
+
+MARIANNE.--Personne n'est venu vous demander; je suis restée ici tout le
+jour.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+LE DUC, _à Marianne_.--Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue;
+c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu.
+Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose
+qui vous sera avantageux.
+
+MARIANNE.--Je vous suis toujours dévouée.
+
+(Elle sort.)
+
+LE DUC.--Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue.
+Quelles nouvelles de ce digne ministre?
+
+ISABELLE.--Il a un jardin entouré d'un mur de briques, dont le côté
+du couchant est flanqué d'un vignoble; à ce vignoble est une porte en
+planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte,
+qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui ai promis
+d'aller le trouver au milieu de la nuit.
+
+LE DUC.--Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?
+
+ISABELLE.--J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires,
+et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me
+parlant à l'oreille et par des gestes significatifs.
+
+LE DUC.--N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il
+faille observer?
+
+ISABELLE.--Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les
+ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui
+ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais
+accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que
+je venais pour les affaires de mon frère.
+
+LE DUC.--Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout
+cela à Marianne.--(_Il l'appelle._) Êtes-vous là? Venez. (_Rentre
+Marianne._) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune
+personne; elle vient pour vous faire du bien.
+
+ISABELLE.--Je le désire pour elle.
+
+LE DUC, _à Marianne_.--Êtes-vous persuadée que je m'intéresse à vous?
+
+MARIANNE.--Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves.
+
+LE DUC.--Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence
+à vous faire. J'attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l'humide nuit
+s'approche.
+
+MARIANNE, _à Isabelle_.--Voulez-vous faire un tour de promenade à
+l'écart?
+
+(Elles sortent toutes deux.)
+
+LE DUC _seul_.--O dignité! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont
+attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux
+et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits
+inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te
+tourmentent dans leur imagination! (_Marianne et Isabelle rentrent._)
+Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d'accord?
+
+ISABELLE.--Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui
+conseillez.
+
+LE DUC.--Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.
+
+ISABELLE, _à Marianne_.--Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire;
+quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: _A présent,
+souvenez-vous de mon frère._
+
+MARIANNE.--Reposez-vous sur moi.
+
+LE DUC.--Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre
+mari par un contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la
+justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons:
+notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à
+ensemencer.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Salle de la prison.
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.
+
+
+LE PRÉVÔT.--Viens ici, coquin.--Peux-tu trancher la tête d'un homme?
+
+LE BOUFFON.--Si l'homme est garçon, je le peux, monsieur; mais si c'est
+un homme marié, il est le chef[28] de sa femme, et je ne pourrais jamais
+trancher le chef d'une femme.
+
+[Note 28: _Head_, tête, chef.]
+
+LE PRÉVÔT.--Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse
+directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous
+avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un
+aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder,
+cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de
+prison et vous n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté;
+car vous avez été un entremetteur affiché.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, un entremetteur
+illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau
+légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon
+collègue.
+
+LE PRÉVÔT.--Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là?
+
+(Entre Abhorson.)
+
+ABHORSON.--Appelez-vous, monsieur?
+
+LE PRÉVÔT.--Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution
+de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année,
+et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la
+circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri
+avec vous: il a été entremetteur.
+
+ABHORSON.--Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos
+mystères.
+
+LE PRÉVÔT.--Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la
+balance entre vous deux.
+
+(Il sort.)
+
+LE BOUFFON.--Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement
+vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison),
+est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?
+
+ABHORSON.--Oui, monsieur, un mystère.
+
+LE BOUFFON.--La peinture, monsieur, à ce que j'ai ouï dire, est un
+mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de
+mon ministère, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est
+un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que,
+dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.
+
+ABHORSON.--Monsieur, c'est un mystère.
+
+LE BOUFFON.--La preuve?
+
+ABHORSON.--La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si
+elle paraît trop petite au voleur, l'honnête homme la croit assez grande
+pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant
+la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme
+va au voleur.
+
+(Le prévôt rentre.)
+
+LE PRÉVÔT.--Êtes-vous arrangés?
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre
+bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.
+
+LE PRÉVÔT, _au bourreau_.--Vous, coquin, préparez le billot et votre
+hache, pour demain quatre heures.
+
+ABHORSON, _au bouffon_.--Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans
+mon métier; suis-moi.
+
+LE BOUFFON.--J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que
+si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez
+adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos
+bontés, de vous bien servir. (Il sort.)
+
+LE PRÉVÔT.--Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma
+pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin...
+fût-il mon frère. _(Entre Claudio.)_ Voyez, Claudio: voici l'ordre pour
+votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du
+matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?
+
+CLAUDIO.--Plongé dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue
+quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas
+s'éveiller.
+
+LE PRÉVÔT.--Quel moyen de lui faire du bien?--Allons, allez-vous
+préparer.--Mais écoutons; quel est ce bruit? (_On frappe aux portes._)
+Que le ciel vous donne ses consolations. (_Claudio sort._)--Tout à
+l'heure.--J'espère que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour
+l'aimable Claudio. (_Entre le duc._) Salut, bon père.
+
+LE DUC.--Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête
+prévôt! Qui est venu ici dernièrement?
+
+LE PRÉVÔT.--Personne, depuis l'heure du couvre-feu.
+
+LE DUC.--Isabelle n'est pas venue?
+
+LE PRÉVÔT.--Non.
+
+LE DUC.--Alors, elles vont venir sous peu.
+
+LE PRÉVÔT.--Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?
+
+LE DUC.--On en espère un peu.
+
+LE PRÉVÔT.--Ce ministre est bien dur.
+
+LE DUC.--Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de
+son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même
+le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans
+les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un
+tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.--(_On frappe._) Les
+voilà venues. (_Le prévôt sort._)--C'est un prévôt bien humain; il est
+bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.--Eh
+bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups
+l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.
+
+LE PRÉVÔT _rentre parlant à quelqu'un à la porte_.--Il faut qu'il reste
+là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer: on vient de
+l'appeler.
+
+LE DUC.--N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il
+qu'il meure demain?
+
+LE PRÉVÔT.--Aucun, monsieur, aucun.
+
+LE DUC.--Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des
+nouvelles avant le matin.
+
+LE PRÉVÔT.--Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je
+crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple
+pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son
+tribunal, a déclaré le contraire au public.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE DUC.--C'est le valet de Sa Seigneurie.
+
+LE PRÉVÔT.--Et voilà la grâce de Claudio.
+
+LE MESSAGER.--Mon maître vous envoie ces ordres; et il m'a de plus
+chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du
+monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni
+pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est
+presque jour.
+
+LE PRÉVÔT.--J'obéirai à ses ordres.
+
+(Le messager sort.)
+
+LE DUC, _à part_.--C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même,
+pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime
+se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité: quand
+le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la
+faute, le coupable trouve des amis.--Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?
+
+LE PRÉVÔT.--Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement,
+me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation
+inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite
+auparavant.
+
+LE DUC.--Lisez, je vous écoute.
+
+LE PRÉVÔT.(_Il lit la lettre._)--«Quoique que vous puissiez entendre de
+contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans
+l'après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la
+tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et
+sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi,
+ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.»
+
+--Que dites-vous à cela, monsieur?
+
+LE DUC.--Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté
+dans l'après-dînée?
+
+LE PRÉVÔT.--Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé
+ici; c'est un prisonnier de neuf ans[29].
+
+[Note 29: Il y a neuf ans qu'il est en prison.]
+
+LE DUC.--Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa
+liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son
+usage.
+
+LE PRÉVÔT.--Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont
+obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère
+actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.
+
+LE DUC.--Et sont-elles claires à présent?
+
+LE PRÉVÔT.--Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.
+
+LE DUC.--A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il
+touché?
+
+LE PRÉVÔT.--C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible
+que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant
+ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de
+mourir, et qui mourra en désespéré.
+
+LE DUC.--Il a besoin de conseils.
+
+LE PRÉVÔT.--Il n'en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande
+liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en évader,
+qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour,
+lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons
+souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; nous lui avons
+montré un ordre contrefait: cela ne l'a pas ému le moins du monde.
+
+LE DUC.--Nous reparlerons de lui tout à l'heure.--Prévôt, l'honnêteté et
+la fermeté d'âme sont écrites sur votre front: si je n'y lis pas votre
+vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la
+confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous
+avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre
+la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. Pour vous faire entendre
+clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours
+de délai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une
+complaisance dangereuse.
+
+LE PRÉVÔT.--Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?
+
+LE DUC.--Celle de différer l'exécution.
+
+LE PRÉVÔT.--Hélas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixée, et un
+ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à
+la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio,
+si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.
+
+LE DUC.--Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez
+suivre mes instructions. Qu'on exécute ce Bernardino ce matin, et qu'on
+porte sa tête à Angelo.
+
+LE PRÉVÔT.--Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits.
+
+LE DUC.--Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez
+la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être
+ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous
+revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune,
+je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai
+moi-même au péril de ma vie.
+
+LE PRÉVÔT.--Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.
+
+LE DUC.--Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?
+
+LE PRÉVÔT.--Au duc et à ses représentants.
+
+LE DUC.--Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc
+certifie la justice de votre conduite?
+
+LE PRÉVÔT.--Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?
+
+LE DUC.--Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude.
+Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon
+intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai
+plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever
+toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous
+connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas
+étranger.
+
+LE PRÉVÔT.--Je les reconnais tous deux.
+
+LE DUC.--Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc: vous
+le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux
+jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il
+reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses:
+peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans
+quelque monastère; mais il peut n'être rien de ce qui est écrit ici.
+Regardez: l'étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point
+en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes
+les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez
+votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais
+le confesser à l'instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous
+restez toujours dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous
+déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+LE BOUFFON _seul_.
+
+
+LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je
+l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison
+de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands.
+D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour
+une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à
+quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant.
+Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les
+vieilles femmes étaient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper, à la
+requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de
+satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant à l'habit d'un
+mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow,
+et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de
+taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et
+monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand
+voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois,
+quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont
+maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30].
+
+[Note 30: Trait contre les puritains.]
+
+(Entre Abhorson.)
+
+ABHORSON.--Maraud, amène Bernardino ici.
+
+LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour
+être pendu, monsieur Bernardino!
+
+ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino!
+
+BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous étouffe! qui donc fait ce
+vacarme ici? Qui êtes-vous?
+
+LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la
+complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.
+
+BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.
+
+ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé
+jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.
+
+ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.
+
+LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.
+
+(Entre Bernardino.)
+
+ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drôle?
+
+LE BOUFFON.--Toute prête, monsieur.
+
+BERNARDINO.--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles
+avez-vous à me dire?
+
+ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez
+promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu.
+
+BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne
+suis pas en état...
+
+LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit,
+et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.
+
+(Entre le duc.)
+
+ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient.
+Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?
+
+LE DUC, _à Bernardino_.--Mon ami, excité par ma charité, et apprenant
+combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous
+exhorter, vous consoler et prier avec vous.
+
+BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me
+donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la
+tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui,
+cela est sûr.
+
+LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos
+regards sur le voyage que vous allez faire.
+
+BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me
+persuader de mourir aujourd'hui.
+
+LE DUC.--Mais, écoutez-moi...
+
+BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à
+mon cachot, car je n'en sors pas de la journée.
+
+(Il s'en va.)
+
+(Entre le prévôt.)
+
+LE DUC.--Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!
+
+LE PRÉVÔT.--Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A
+Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.
+
+LE DUC.--C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé
+pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son
+âme, ce serait le damner.
+
+LE PRÉVÔT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un
+Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de
+l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur
+des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût
+bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête
+de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en
+dites-vous?
+
+LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans
+délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit
+fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je
+vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.
+
+LE PRÉVÔT.--Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il
+faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous
+l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait
+m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?
+
+LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins
+secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui
+habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.
+
+LE PRÉVÔT.--Je me repose en tout sur vous.
+
+LE DUC.--Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (_Le prévôt
+sort_.)--Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le
+prévôt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de
+mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer
+publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine
+sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous
+procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien
+combinées, et toutes les pratiques régulières.
+
+(Le prévôt revient.)
+
+LE PRÉVÔT.--Voici la tête: je veux la porter moi-même.
+
+LE DUC.--Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer
+avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.
+
+LE PRÉVÔT.--Je vais faire toute diligence.
+
+(Il sort.)
+
+ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! holà, quelqu'un!
+
+LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grâce de
+son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son
+bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au
+moment où elle les attendra le moins.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ISABELLE.--Ah! avec votre permission...
+
+LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille.
+
+ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme.
+Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?
+
+LE DUC.--Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et
+envoyée à Angelo.
+
+ISABELLE.--Non, cela n'est pas.
+
+LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille,
+dans votre paisible patience.
+
+ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.
+
+LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa présence.
+
+ISABELLE.--Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde!
+Infernal Angelo!
+
+LE DUC.--Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas
+le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel.
+Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque
+syllabe est l'exacte vérité.--Le duc revient demain matin.--Allons,
+séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui
+m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à
+Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville,
+pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre
+sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous
+obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc,
+et l'estime générale.
+
+ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils.
+
+LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la
+lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je
+désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai
+à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il
+accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux,
+je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette
+lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui
+coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous
+égare du droit chemin.--Qui vient là?
+
+(Entre Lucio.)
+
+LUCIO.--Bonsoir. Frère, où est le prévôt?
+
+LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur.
+
+LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges;
+il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper
+dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma
+tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au
+même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi,
+Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et
+ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.
+
+(Isabelle sort.)
+
+LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos
+rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend
+pas.
+
+LUCIO.--Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un
+meilleur chasseur que tu ne l'imagines.
+
+LE DUC.--Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.
+
+LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je
+puis te raconter de jolies histoires du duc.
+
+LE DUC.--Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont
+vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.
+
+LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à
+une fille.
+
+LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose?
+
+LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que
+non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.
+
+LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez
+en paix.
+
+LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un
+propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble.
+Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Salle dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ ESCALUS et ANGELO.
+
+
+ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.
+
+ANGELO.--De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses
+actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie;
+prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller
+au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre
+autorité?
+
+ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif.
+
+ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant
+son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il
+ait à présenter sa pétition dans la rue?
+
+ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les
+plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour
+passé, ne pourront plus être tramées contre nous.
+
+ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de
+grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les
+personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.
+
+ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu.
+
+(Escalus sort.)
+
+ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend
+incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée!
+et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre
+ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa
+virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne
+l'excite-t-elle pas à m'accuser?--Non, car mon autorité porte un poids
+de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il
+écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est
+que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux,
+aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie
+déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel
+qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce,
+rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE V[31]
+
+La plaine, hors de la ville.
+
+LE DUC, _revêtu de ses propres habits, et le frère_ PIERRE.
+
+[Note 31: Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte
+V.]
+
+
+LE DUC.--Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (_Il lui donne
+des lettres._) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet:
+l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez
+constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous
+en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le
+conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis:
+instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur
+d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi
+Flavius le premier.
+
+LE RELIGIEUX.--Vos ordres seront fidèlement remplis.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Varrius.)
+
+LE DUC.--Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence.
+Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis
+qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une rue près de la porte de la ville.
+
+_Entrent_ ISABELLE ET MARIANNE.
+
+
+ISABELLE.--Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la
+vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant
+il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but
+avantageux.
+
+MARIANNE.--Laissez-vous guider par lui.
+
+ISABELLE.--Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en
+faveur de l'autre, je ne le trouve pas étrange: c'est un remède, dit-il,
+qui est amer pour en venir à la douceur.
+
+MARIANNE.--Je voudrais que le frère Pierre...
+
+ISABELLE.--Oh! silence, le religieux est arrivé.
+
+(Entre un religieux.)
+
+LE RELIGIEUX.--Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous
+serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez;
+les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus
+notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas
+tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Place publique près de la porte de la ville.
+
+MARIANNE _voilée_, ISABELLE ET PIERRE _dans l'éloignement. Par la porte
+opposée entrent_ LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS,
+LUCIO, LE PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.
+
+
+LE DUC.--Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.--Mon ancien et fidèle
+ami, je suis bien aise de vous voir.
+
+ANGELO.--Un heureux retour à Votre Altesse royale!
+
+LE DUC, _à Angelo et Escalus_.--Mille actions de grâces sincères à tous
+les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous
+entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut
+s'empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur
+d'autres récompenses.
+
+ANGELO.--Vous ne faites qu'augmenter de plus en plus mes obligations.
+
+LE DUC.--Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que
+d'en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance
+personnelle, lorsqu'il mérite de trouver dans des caractères d'airain
+une sécurité éternelle contre la dent du temps et les ravages de
+l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu'ils
+apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces
+que mon coeur vous réserve.--Venez, Escalus; vous devez être près de
+nous de l'autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.
+
+(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)
+
+FRÈRE PIERRE, _à Isabelle_.--Voici le moment; parlez haut et mettez-vous
+à genoux devant lui.
+
+ISABELLE.--Justice, ô royal duc! abaissez vos regards sur une
+malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne
+déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous
+n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice,
+justice! justice! justice!
+
+LE DUC.--Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par
+qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice;
+expliquez-vous à lui.
+
+ISABELLE.--O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander mon salut au
+démon: entendez-moi vous-même; car ce qu'il faut que je dise doit ou
+me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner
+satisfaction; daignez, ah! daignez m'entendre ici.
+
+ANGELO.--Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine; elle
+m'a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice.
+
+ISABELLE.--La justice!
+
+ANGELO.--Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges.
+
+ISABELLE.--Oui, je vais révéler des choses bien étranges, mais bien
+vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo
+est un assassin; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un adultère
+clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas
+étrange et très-étrange?
+
+LE DUC.--Oh! dix fois étrange.
+
+ISABELLE.--Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain
+que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au bout du compte, la
+vérité est la vérité.
+
+LE DUC, _à un de ses officiers_.--Qu'on la fasse retirer.--Pauvre
+malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.
+
+ISABELLE.--O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez
+qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez
+pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas
+impossible ce qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible
+qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi
+réservé, aussi grave, aussi parfait que le paraît Angelo; il est même
+possible qu'Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation,
+ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le,
+illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est
+plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa
+scélératesse.
+
+LE DUC.--Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire
+autre chose), sa folie a la plus étrange apparence de bon sens; elle
+montre autant de liaison dans ses idées, que j'en aie jamais entendu
+dans la folie.
+
+ISABELLE.--Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez
+pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir
+votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où
+se cache aussi l'imposture qui semble la vérité.
+
+LE DUC.--Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de
+raison qu'elle.--Que voulez-vous dire?
+
+ISABELLE.--Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné à perdre la
+tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais
+en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un nommé
+Lucio a été son messager.
+
+LUCIO.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai été la
+trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne
+fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre
+frère.
+
+ISABELLE.--Oui, c'est lui-même en effet.
+
+LE DUC, _à Lucio_.--On ne vous a pas dit de parler.
+
+LUCIO.--Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me
+taire.
+
+LE DUC.--Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites
+attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire
+personnelle, priez le ciel d'être alors sans reproche.
+
+LUCIO.--Oh! j'en réponds à Votre Altesse.
+
+LE DUC.--Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde.
+
+ISABELLE.--Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire.
+
+LUCIO.--Rien que de juste.
+
+LE DUC.--Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre
+tour. (_A Isabelle_.) Continuez.
+
+ISABELLE.--J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.
+
+LE DUC.--Voilà qui sent un peu la démence.
+
+ISABELLE.--Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet.
+
+LE DUC.--En la rectifiant.--Au fait, continuez.
+
+ISABELLE.--En un mot, et pour laisser de côté un inutile récit, comment
+j'ai cherché à le persuader; comment j'ai prié; comment je me suis
+jetée à ses genoux; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai
+répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec honte et
+douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher mon frère qu'au prix
+du sacrifice de mon chaste corps à l'intempérance de ses impudiques
+désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon
+honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir
+accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de couper la tête à mon
+pauvre frère.
+
+LE DUC.--Cela est fort vraisemblable!
+
+ISABELLE.--Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable que cela
+est vrai!
+
+LE DUC.--Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais ce que tu dis;
+ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque
+odieux complot.--D'abord, son intégrité est sans tache.--Ensuite, il est
+hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité des fautes
+qui lui seraient personnelles: s'il avait ainsi péché, il aurait
+pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait
+mourir.--Quelqu'un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et
+déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.
+
+ISABELLE.--Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux ministres du
+ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mûr, dévoilez
+le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences!--Que le ciel
+préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, je
+vous quitte sans que vous me croyiez!
+
+LE DUC.--Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en
+aller.--Un officier!--Conduisez-la en prison.--Quoi! permettrons-nous
+qu'une accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe
+impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a
+nécessairement ici quelque intrigue.--Qui a su votre dessein et votre
+démarche?
+
+ISABELLE.--Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic.
+
+LE DUC.--Votre père spirituel, sans doute;--qui connaît ce Ludovic?
+
+LUCIO.--Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant; je
+n'aime point cet homme-là: s'il avait été laïque, seigneur, je l'aurais
+vertement châtié pour certains propos qu'il a tenus contre Votre
+Altesse, pendant votre absence.
+
+LE DUC.--Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux!
+Et d'exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre
+substitut!--Qu'on me trouve ce moine.
+
+LUCIO.--Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle,
+je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai
+misérable!
+
+LE MOINE PIERRE.--Que le ciel bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais
+ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord, c'est
+bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi
+innocent de toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est
+elle-même de tout commerce avec un homme encore à naître.
+
+LE DUC.--C'est ce que nous croyons.--Connaissez-vous ce frère Ludovic
+dont elle parle?
+
+LE MOINE PIERRE.--Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui
+n'est point un méchant, ni un intrigant du siècle, comme le rapporte ce
+gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il
+le prétend, mal parlé de Votre Altesse.
+
+LUCIO.--Seigneur, de la manière la plus infâme: croyez-moi.
+
+LE MOINE PIERRE.--Allons, il pourra, avec le temps, se justifier
+lui-même: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d'une fièvre
+violente; c'est uniquement à sa prière, ayant su qu'on projetait
+d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour
+déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et faux,
+et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il
+démontrera, en quelque temps qu'il soit appelé en témoignage. D'abord,
+quant à cette femme (à la justification de ce digne seigneur, si
+directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face,
+jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.
+
+LE DUC.--Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas
+sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c'est que la témérité de ces
+misérables insensés!--Donnez-nous des siéges.--Venez, cousin Angelo: je
+veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même juge dans votre
+propre cause. (_Isabelle est emmenée par les gardes, et Marianne
+s'avance._) Est-ce là le témoin, frère?--Qu'elle commence par montrer
+son visage, et qu'après, elle parle.
+
+MARIANNE.--Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que
+mon époux ne me l'ordonne.
+
+LE DUC.--- Comment! êtes-vous mariée?
+
+MARIANNE.--Non, seigneur.
+
+LE DUC.--Êtes-vous fille?
+
+MARIANNE.--Non, seigneur.
+
+LE DUC.--Vous êtes donc veuve?
+
+MARIANNE.--Non plus, seigneur.
+
+LE DUC.--Vous n'êtes donc rien?--Ni fille, ni femme, ni veuve.
+
+LUCIO.--Seigneur, elle pourrait bien être une catin; car il y en a
+beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.
+
+LE DUC.--Imposez silence à cet homme: je voudrais qu'il eût quelque
+raison de babiller pour lui-même.
+
+LUCIO.--Allons, seigneur.
+
+MARIANNE.--Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été mariée; et j'avoue
+encore que je ne suis point fille: j'ai connu mon mari, et cependant mon
+mari ne sait pas qu'il m'ait jamais connue.
+
+LUCIO.--Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne peut être
+autrement.
+
+LE DUC.--Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le
+fusses aussi.
+
+LUCIO.--Très-bien, seigneur.
+
+LE DUC.--Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur Angelo.
+
+MARIANNE.--Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de
+fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle
+l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment où je déposerai,
+moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour.
+
+ANGELO.--L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi?
+
+MARIANNE.--Pas que je sache.
+
+LE DUC.--Non? Vous dites votre époux?
+
+MARIANNE.--Oui, précisément, seigneur; et c'est Angelo qui croit être
+certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il
+croit avoir connu celle d'Isabelle.
+
+ANGELO.--Voilà une étrange énigme.--Voyons votre visage.
+
+MARIANNE.--Mon mari me l'ordonne; et je vais me démasquer. (_Elle ôte
+son voile._)--Le voilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère
+être digne de tes regards: voilà la main qui a été pressée par la tienne
+avec un contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a usurpé
+ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la
+maison de ton jardin, sous le nom supposé d'Isabelle.
+
+LE DUC, _à Angelo_.--Connaissez-vous cette femme?
+
+LUCIO.--Charnellement, à ce qu'elle dit.
+
+LE DUC, _à Lucio_.--Taisez-vous, drôle.
+
+LUCIO.--Cela suffit, seigneur.
+
+ANGELO.--Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y
+a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut
+rompu en partie parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de
+la convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation a été
+ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je
+ne lui ai parlé, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur
+mon honneur et ma foi.
+
+MARIANNE.--Noble prince, comme il est vrai que la lumière vient du
+ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la
+vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa
+femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui,
+mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la
+maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme: au nom de la vérité
+de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en
+sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais comme une statue
+de marbre.
+
+ANGELO.--Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à ces extravagances;
+maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire
+justice: ma patience est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces
+malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus
+puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la liberté, seigneur, de
+découvrir cette sourde menée.
+
+LE DUC.--De tout mon coeur, et punissez-les absolument à votre
+gré.--Toi, moine téméraire,--et toi, méchante femme, conjurée avec celle
+qu'on vient d'emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient
+descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des
+témoignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont
+munis du sceau de mon approbation?--Vous, seigneur Escalus, siégez avec
+mon cousin: prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source
+de cette diffamation.--Il y a un autre moine qui les a excitées: qu'on
+l'envoie chercher.
+
+LE MOINE PIERRE.--Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur! car c'est lui en
+effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation: votre prévôt
+connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener.
+
+LE DUC, _au prévôt_.--Allez, et amenez-le dans l'instant.--Et vous,
+mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe
+d'entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le
+trouverez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je vais vous
+quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre siége que vous
+n'ayez bien résolu la question de ces calomniateurs.
+
+ESCALUS.--Seigneur, nous allons l'examiner à fond.
+
+(Le duc sort.)
+
+ESCALUS, _à Lucio_.--Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous
+connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage?
+
+LUCIO.--_Cucullus non facit monachum_[32]. Il n'est honnête en rien que
+par sa robe, et c'est un homme qui a tenu les plus infâmes propos sur le
+compte du duc.
+
+[Note 32: «L'habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient
+plusieurs fois dans Shakspeare.]
+
+ESCALUS.--Nous vous demanderons de rester ici jusqu'à ce qu'il vienne,
+pour en témoigner contre lui... Nous allons trouver dans ce moine un
+insigne vaurien.
+
+LUCIO.--Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole.
+
+ESCALUS.--Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je voudrais causer
+avec elle. (_A Angelo._)--Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin
+de l'interroger; vous verrez comme je saurai la manier.
+
+LUCIO.--Pas mieux que lui, d'après son propre rapport à elle-même.
+
+ESCALUS.--Que dites-vous?
+
+LUCIO.--Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez en particulier,
+elle avouerait plutôt: peut-être qu'en public elle aura honte.
+
+(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène Isabelle.)
+
+ESCALUS.--Je vais questionner un peu obscurément.
+
+LUCIO.--Voilà le vrai moyen; car les femmes sont légères vers
+minuit[33].
+
+[Note 33: Équivoque entre _light_ (lumière) et light _légère_. Ce jeu de
+mots se retrouve constamment dans Shakspeare.]
+
+ESCALUS.--Venez çà, madame: voici une dame qui nie tout ce que vous avez
+dit.
+
+LUCIO.--Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai parlé: il vient
+avec le prévôt.
+
+ESCALUS.--Fort à propos.--Ne lui parlez pas, que nous ne vous y
+engagions.
+
+LUCIO.--Motus!
+
+ESCALUS.--Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excité ces femmes à
+calomnier le seigneur Angelo? Elles ont avoué que vous l'aviez fait.
+
+LE DUC.--Cela est faux.
+
+ESCALUS.--Comment! Savez-vous où vous êtes?
+
+LE DUC.--Respect à la dignité de votre place! Et le démon lui-même est
+quelquefois honoré à cause de son trône brûlant.--Où est le duc? C'est
+lui qui doit m'entendre.
+
+ESCALUS.--Le duc réside en nous, et nous vous entendrons: songez à dire
+la vérité.
+
+LE DUC.--Je parlerai du moins avec hardiesse.--Mais, hélas! pauvres
+âmes, venez-vous ici demander l'agneau au renard? Adieu la justice
+que vous demandiez.--Le duc est-il parti? En ce cas, votre cause est
+perdue.--C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel
+public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les mains du
+scélérat même que vous venez accuser.
+
+LUCIO.--C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai parlé.
+
+ESCALUS.--Quoi! moine irrévérent et profane, ne te suffit-il pas d'avoir
+suborné ces femmes pour accuser ce digne homme, sans que ta bouche
+infâme vienne à ses propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu
+passes au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmène d'ici:
+qu'on le conduise à la torture.--Nous te serrerons les articulations
+l'une après l'autre, jusqu'à ce que nous sachions ton but. Quoi, le duc
+injuste?
+
+LE DUC.--Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait pas plus torturer
+un de mes doigts, qu'il n'oserait faire souffrir un des siens; je ne
+suis point son sujet, ni provincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans
+cet État, m'ont mis à portée d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y
+ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de la marmite;
+j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais les fautes si bien
+protégées, que les statuts les plus énergiques sont comme le tableau
+des amendes pendu dans la boutique d'un barbier[34],--objet d'autant de
+risée que d'attention.
+
+[Note 34: Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un
+tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques de
+manier les instruments de chirurgie; mais les règlements étaient si
+ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils étaient un
+objet de risée.]
+
+ESCALUS.--Calomnier l'État! Qu'on l'emmène en prison.
+
+ANGELO.--Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier contre cet homme?
+Est-ce celui dont vous nous avez parlé?
+
+LUCIO.--C'est lui-même, seigneur.--Venez çà, mon bon vieux à tête
+chauve. Me connaissez-vous?
+
+LE DUC.--Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix: je vous ai
+rencontré dans la prison, pendant l'absence du duc.
+
+LUCIO.--Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit du duc?
+
+LE DUC.--Très-nettement, monsieur.
+
+LUCIO.--Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand de chair
+humaine, un imbécile, un lâche, comme vous me l'avez dit alors?
+
+LE DUC--Il faut, monsieur, que vous changiez de personne avec moi, avant
+que vous mettiez ce propos sur mon compte: car c'est vous-même qui avez
+dit cela de lui; et bien pis, bien pis.
+
+LUCIO.--O damné coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le bout du nez, pour tes
+propos?
+
+LE DUC.--Je proteste que j'aime le duc comme je m'aime moi-même.
+
+ANGELO.--Entendez-vous comme ce misérable voudrait terminer la chose,
+après ses injures de haute trahison?
+
+ESCALUS.--Ce n'est pas là un homme à qui l'on doive parler. Qu'on
+l'entraîne en prison.--Où est le prévôt? Emmenez-le en prison: mettez-le
+sous les verroux, et qu'il ne parle plus.--Qu'on emmène aussi ces
+malheureuses avec leur autre complice.
+
+(Le prévôt met la main sur le duc.)
+
+LE DUC.--Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.
+
+ANGELO.--Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.
+
+LUCIO.--Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur: allons
+donc! monsieur: comment, tête chauve, vil menteur! Il faut donc vous
+encapuchonner ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la
+peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, et soyez
+pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?
+
+(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)
+
+LE DUC.--Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc.--D'abord,
+prévôt, je me porte pour caution de ces trois honnêtes gens. (_A
+Lucio_.) Ne t'échappe pas, toi; le moine et toi vont s'expliquer tout à
+l'heure.--Qu'on s'empare de lui.
+
+LUCIO.--Cela pourrait finir par pis que le gibet.
+
+LE DUC, _à Escalus_.--Ce que vous avez dit, je vous le pardonne:
+asseyez-vous. (_Montrant Angelo._) Lui, nous prêtera sa place. (_A
+Angelo._) Monsieur, avec votre permission. (_Il s'assied à la place
+d'Angelo._)--(_A Angelo._) Te reste-t-il encore des paroles, de
+l'adresse ou de l'impudence, qui puissent te servir? Si tu en as,
+comptes-y, jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends pas
+plus longtemps.
+
+ANGELO.--Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne
+m'a fait mon crime, si je m'imaginais que je suis impénétrable, lorsque
+je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré
+toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps à
+ma honte; et que mon procès se borne à mon propre aveu. Votre sentence à
+l'instant, et la mort après; c'est toute la grâce que j'implore.
+
+LE DUC.--Venez ici, Marianne. (_A Angelo._)--Réponds, as-tu engagé ta
+foi par un contrat à cette femme?
+
+ANGELO.--Oui, seigneur.
+
+LE DUC.--Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.--Religieux,
+accomplissez la cérémonie; et quand elle sera achevée, renvoyez-le-moi
+ici.--Prévôt, accompagnez-le.
+
+(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)
+
+ESCALUS.--Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur, que de la
+singularité de la cause.
+
+LE DUC.--Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant votre prince;
+et comme j'étais alors zélé et fidèle pour vos intérêts, ne changeant
+point de coeur en changeant de vêtement, je reste toujours attaché à
+votre service.
+
+ISABELLE.--Ah! daignez me pardonner, à moi, votre sujette, d'avoir
+employé et importuné Votre Altesse qui m'était inconnue.
+
+LE DUC.--Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère fille, soyez
+aussi généreuse pour nous. La mort de votre frère, je le sais, vous
+reste sur le coeur, et vous pourriez vous demander avec étonnement
+pourquoi je me suis caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi
+je n'ai pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de le laisser
+périr ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidité de son exécution, que je
+croyais voir venir d'un pas plus lent, qui a renversé mes desseins.
+Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à
+craindre, et vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. Faites
+votre consolation de cette idée, que votre frère est heureux.
+
+ISABELLE.--C'est ce que je fais, seigneur.
+
+(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)
+
+LE DUC.--Quant à ce nouveau marié qui revient vers nous, et dont
+l'imagination impure a outragé votre honneur, que vous avez si bien
+défendu, vous devez lui pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme
+il a condamné votre frère, étant criminel, par une double violation de
+la chasteté sacrée, et de sa promesse positive de vous accorder la vie
+de votre frère à cette condition, la clémence même de la loi demande
+à grands cris, et par sa bouche même: _Angelo pour Claudio, mort pour
+mort._ La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la lenteur,
+représailles pour représailles, _et mesure pour mesure_. Ainsi, Angelo,
+voilà donc ton crime manifesté; et quand tu voudrais le nier, cela ne te
+serait d'aucun avantage. Nous te condamnons à périr sur le même
+billot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la même
+précipitation.--Qu'on l'emmène.
+
+MARIANNE.--O mon très-gracieux seigneur, j'espère que vous ne m'avez
+point donné un mari pour vous moquer de moi.
+
+LE DUC.--C'est votre mari qui s'est moqué de vous en vous donnant
+un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, j'ai cru votre mariage
+nécessaire: autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait
+flétrir votre vie, et nuire à votre avantage dans l'avenir. Quoique ses
+biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don,
+comme d'un douaire de veuve; ils vous serviront à acquérir un meilleur
+mari.
+
+MARIANNE.--O mon cher seigneur! je n'en désire point d'autre ni de
+meilleur que lui.
+
+LE DUC.--Ne le demandez point, ma résolution est définitive.
+
+MARIANNE, _se jetant à ses pieds_.--Mon bon souverain!...
+
+LE DUC.--Vous perdez vos peines.--Qu'on l'emmène à la mort. (_A Lucio._)
+Maintenant à vous, monsieur.
+
+MARIANNE.--O mon bon seigneur!--Chère Isabelle, charge-toi de mon rôle;
+prête-moi tes genoux, et je te prêterai toute ma vie à venir pour te
+rendre service.
+
+LE DUC.--Vous allez contre toute raison, en l'importunant. Si elle
+s'agenouillait pour me demander la grâce de ce crime, l'ombre de son
+frère briserait son lit de pierre, et l'entraînerait avec horreur.
+
+MARIANNE.--Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous seulement à côté
+de moi: levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les
+hommes les plus parfaits sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent
+souvent d'autant meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais: mon mari peut
+être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas fléchir le genou pour moi?
+
+LE DUC.--Il meurt pour la mort de Claudio.
+
+ISABELLE, _à genoux_.--Prince très-miséricordieux, daignez voir cet
+homme condamné comme si mon frère vivait. Je suis disposée à croire
+qu'une vraie sincérité a gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait
+vue; et puisqu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été
+justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour laquelle il est
+mort.--Le crime d'Angelo n'a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit
+être enterrée comme une intention qui est morte en route: les pensées ne
+sont point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des pensées.
+
+MARIANNE.--Elles ne sont que cela, seigneur.
+
+LE DUC.--Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous dis-je. Je viens
+de me rappeler encore un autre délit.--Prévôt, comment s'est-il fait que
+Claudio ait été décapité à une heure qui n'est pas d'usage?
+
+LE PRÉVÔT.--On me l'a commandé ainsi.
+
+LE DUC.--Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?
+
+LE PRÉVÔT.--Non, seigneur; je l'ai reçu par un message secret.
+
+LE DUC.--Et pour cela, je vous dépouille de votre office: rendez-moi vos
+clefs.
+
+LE PRÉVÔT.--Daignez me pardonner, noble seigneur: je croyais bien que
+c'était une faute: mais je ne le savais pas, cependant après avoir
+réfléchi davantage je m'en suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il
+y a un homme dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être
+exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.
+
+LE DUC.--Qui est-ce?
+
+LE PRÉVÔT.--Son nom est Bernardino.
+
+LE DUC--Je voudrais que vous en eussiez agi de même avec
+Claudio.--Allez: amenez-le ici, que je le voie.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Je suis bien affligé qu'un homme aussi éclairé,
+aussi sensé que vous, seigneur Angelo, soit tombé dans un écart si
+grossier, d'abord par l'ardeur des sens et ensuite par le défaut de bon
+jugement.
+
+ANGELO.--Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant de chagrins;
+et un remords si profond pénètre mon coeur repentant, que je désire bien
+plus la mort que le pardon: je l'ai méritée, et je la demande.
+
+(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)
+
+LE DUC.--Lequel est ce Bernardino?
+
+LE PRÉVÔT.--Celui-ci, seigneur.
+
+LE DUC.--Il y a un religieux qui m'a parlé de cet homme.--Drôle, on dit
+que tu as une âme entêtée, qui ne voit rien au delà de ce monde, et
+que tu règles ta vie en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes
+fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je
+t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à une meilleure vie à
+venir.--Religieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est
+cet homme si bien enveloppé?
+
+LE PRÉVÔT.--C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et qui devait
+périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble tant à Claudio,
+qu'on le prendrait pour lui-même.
+
+LE DUC, _à Isabelle_.--S'il ressemble à votre frère, je lui pardonne
+pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour l'amour de votre charmante
+personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez à moi; il est
+mon frère aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable. A
+présent, le seigneur Angelo commence à s'apercevoir qu'il est en sûreté;
+il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous
+traite bien.--Songez à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.--Je
+trouve dans mon coeur un penchant à la clémence; et cependant il y a là
+devant nous quelqu'un à qui je ne peux pardonner.--(_A Lucio._) Vous,
+maraud, qui m'avez connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré tout
+entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je mérité de vous que
+vous fassiez de moi un semblable panégyrique?
+
+LUCIO.--En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours que d'après la
+mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez: mais
+j'aimerais mieux qu'il vous plût de me faire fouetter.
+
+LE DUC.--Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.--Prévôt, faites
+proclamer dans toute la ville que, s'il est quelque femme outragée par
+ce libertin, comme je lui ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une
+qui est enceinte de ses oeuvres, qu'elle se présente, et il faudra qu'il
+l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on le pende.
+
+LUCIO.--J'en conjure votre altesse, ne me mariez point à une prostituée.
+Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un moment, que j'ai fait de vous un
+duc: mon bon seigneur, ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un
+homme déshonoré.
+
+LE DUC.--Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te pardonne tes
+calomnies, et à cette condition je te remets toutes tes autres
+offenses.--Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en
+ceci soit exécuté.
+
+LUCIO.--Me marier à une fille publique, seigneur, c'est me condamner à
+la mort, au fouet et au gibet.
+
+LE DUC.--Calomnier un prince mérite bien cette punition.--Vous, Claudio,
+songez à réparer l'honneur de celle que vous avez outragée.--Vous,
+Marianne, soyez heureuse.--Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et
+je connais sa vertu.--Je vous remercie, mon bon ami Escalus, de
+votre grande bonté: j'ai en réserve pour vous d'autres preuves de
+reconnaissance.--Je vous remercie aussi, prévôt, de vos soins et de
+votre discrétion: nous vous emploierons dans un poste plus digne de
+vous.--Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d'un Ragusain,
+au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. Chère
+Isabelle, j'ai à vous faire une demande qui intéresse votre bonheur, et
+si vous voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi est à
+vous, et ce qui est à vous est à moi.--Allons, conduisez-nous à notre
+palais: là, nous vous révélerons ce qui vous reste à savoir, et dont il
+convient que vous soyez tous instruits.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
+***** This file should be named 18169-8.txt or 18169-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18169/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+