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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:42 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mesure pour mesure + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 4 + + Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira. + Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + + MESURE POUR MESURE + + COMÉDIE + + + + NOTICE + SUR MESURE POUR MESURE + + +Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait +féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, d'un +certain Georges Whestone, intitulée _Promas et Cassandra_, composition +pitoyable, est devenue une de ses meilleures comédies. Peut-être +n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone de profiter de son travail; +car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les +événements de _Mesure pour mesure_ et Shakspeare n'avait besoin que +d'une idée première pour construire sa fable et la mettre en action. +Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge +prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la soeur qui demande la +grâce de son frère. Condamné par le prince à être puni de mort, après +avoir épousé la jeune fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par +les prières de celle qui oublie sa vengeance dès que le coupable est +devenu son époux. + +L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare pour +mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu'une +froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l'eût préférée +plus touchée du sort de son frère, et prête à faire le sacrifice +d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore Angelo, son +hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux dépens de son honneur +suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence. Il ne faut pas +oublier qu'élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui +pouvait souiller son corps qu'elle est accoutumée à considérer comme un +vase d'élection; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si +elle est moins dramatique que la passion, elle amène ici cette scène si +vraie où Claudio, après avoir écouté avec résignation le sermon du moine +et se croyant détaché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, +cet instinct inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec +ardeur tout ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux +contraste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti par +l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur +de l'existence! + +Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est un +de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il +soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que +Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et +de dignité au costume monastique. C'est une remarque qui n'a pas échappé +à Schlegel au sujet du vénérable religieux que nous avons déjà vu dans +la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_. Mais le philosophe se +trahit sous le capuchon qui le cache dans l'exhortation sur la vie et +le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques +boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par +l'auteur des _Nuits_. + +En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie +bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n'ont +pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d'autres +créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe constamment +la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement +exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité d'action et de lieu +y est assez bien conservée. + +_Mesure pour mesure_, selon Malone, fut composée en 1603. + + + + +PERSONNAGES + + VINCENTIO, duc de Vienne. + ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc. + ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration. + CLAUDIO, jeune seigneur. + LUCIO, jeune homme étourdi et libertin. + DEUX GENTILSHOMMES. + VARRIUS[1], courtisan de la suite du duc. + LE PRÉVÔT DE LA PRISON. + THOMAS,} + PIERRE,} religieux franciscains. + UN JUGE. + LE COUDE[2], officier de police. + L'ÉCUME[3], jeune fou. + UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone. + ABHORSON, bourreau. + BERNARDINO, prisonnier débauché. + ISABELLE, soeur de Claudio. + MARIANNE, fiancée à Angelo. + JULIETTE, maîtresse de Claudio. + FRANCESCA, religieuse. + MADAME OVERDONE, entremetteuse. + Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc. + +[Note 1: Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais +c'est un personnage muet.] + +[Note 2: _Elbow._] + +[Note 3: _Froth._] + + +La scène est à Vienne. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Appartement du palais du duc. + + +LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS _et suite_. + +LE DUC.--Escalus! + +ESCALUS.--Seigneur! + +LE DUC.--Vouloir vous expliquer les principes de l'administration +paraîtrait en moi une affectation vaine et discours inutiles, puisque +je sais que vos propres connaissances dans l'art de gouverner surpassent +tous les conseils et les instructions que pourrait vous donner mon +expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous dire: votre capacité +égalant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert[4]. Le +caractère de notre population, les lois de notre cité, les formes de +la justice sont des matières que vous possédez à fond, autant qu'aucun +homme instruit par l'art et la pratique que nous nous rappelions. +Voilà notre commission, dont nous ne voudrions pas vous voir vous +écarter.--(_A un domestique._) Allez dire à Angelo de se rendre +ici.--Quelle opinion avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car +vous savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier pour nous +représenter dans notre absence, que nous l'avons armé de toute la +puissance de notre autorité, revêtu de tout l'empire de notre amour, et +que nous lui avons transmis enfin par sa commission tous les organes de +notre pouvoir. Qu'en pensez-vous? + +[Note 4: Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont pu +remplir.] + +ESCALUS.--S'il est dans Vienne un homme digne d'être revêtu d'un si +grand honneur, et de si hautes fonctions, c'est le seigneur Angelo. + +(Entre Angelo.) + +LE DUC.--Le voilà qui vient. + +ANGELO.--Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir +vos ordres. + +LE DUC.--Angelo, votre vie présente un certain caractère où l'oeil +observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et +vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous +consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage +personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches: +ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus +restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les +avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands +desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme +une déesse intéressée qui retient pour elle l'honneur d'un créancier, en +exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions +à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que +ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre +absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne +reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus, +quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission. + +ANGELO.--Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi +une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste +image. + +LE DUC.--Ne cherchez point de prétextes: ce n'est qu'après un choix +bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les +honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont +si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération, +et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous +vous écrirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous +trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous +arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de +remplir les devoirs de vos fonctions. + +ANGELO.--Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous +accompagner jusqu'à une certaine distance. + +LE DUC.--Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon +honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est +la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des +lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main. +Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas à +me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements +soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et les saluts +retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les +recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu. + +ANGELO.--Que le ciel assure l'exécution de vos desseins! + +ESCALUS.--Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux! + +LE DUC.--Je vous remercie, adieu. + +(Le duc sort.) + +ESCALUS, _à Angelo_.--Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de +libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les +devoirs de ma place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore +bien au fait de leur étendue et de leur nature. + +ANGELO.--Je suis dans le même cas.--Retirons-nous ensemble, et nous ne +tarderons pas à nous satisfaire sur ce point. + +ESCALUS.--J'accompagne Votre Seigneurie. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une rue de Vienne. + +LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES. + + +LUCIO.--Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas en accommodement +avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le +roi. + +PREMIER GENTILHOMME.--Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non +pas celle du roi de Hongrie! + +SECOND GENTILHOMME.--Amen! + +LUCIO.--Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix +commandements, mais qui en effaça un de la table. + +SECOND GENTILHOMME.--_Tu ne voleras point?_ + +LUCIO.--Oui: il effaça celui-là. + +PREMIER GENTILHOMME.--Aussi était-ce là un commandement qui commandait +au capitaine et à ses compagnons de renoncer à leurs fonctions: car ils +ne s'embarquaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat +qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière +qui demande la paix. + +SECOND GENTILHOMME.--Jamais je n'ai entendu aucun soldat la +désapprouver. + +LUCIO.--Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, là +où on disait les grâces. + +SECOND GENTILHOMME.--Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois. + +PREMIER GENTILHOMME.--Quoi donc? en vers? + +LUCIO.--Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues? + +PREMIER GENTILHOMME.--Je le pense, et dans toutes les religions? + +LUCIO.--Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute +controverse; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute +grâce. + +PREMIER GENTILHOMME.--Dans ce cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux +entre nous. + +LUCIO.--Je l'accorde, comme entre le velours et la lisière; vous êtes la +lisière. + +PREMIER GENTILHOMME.--Et vous le velours; un excellent velours, une +pièce de première qualité. J'aimerais autant servir de lisière à une +serge anglaise, que d'être râpé comme vous l'êtes pour un velours +français[5]. Est-ce que je parle sensiblement maintenant? + +[Note 5: Équivoque entre le mot _pil'd_, terme qui désigne la qualité du +velours, et _pill'd_, qui signifie _épilé, chauve_.] + +LUCIO.--Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours. +J'apprendrai d'après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant +j'oublierai de boire après vous. + +PREMIER GENTILHOMME.--Je crois que je me suis fait tort, n'est-ce pas? + +SECOND GENTILHOMME.--Certainement, que tu sois pincé ou non. + +LUCIO.--Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. J'ai acheté chez +elle des maladies jusqu'à la somme de.... + +SECOND GENTILHOMME.--Combien, je vous prie? + +PREMIER GENTILHOMME.--Devinez. + +SECOND GENTILHOMME.--Jusqu'à trois mille dollars par an.[6] + +[Note 6: _Dollars_ et _dolours_, équivoque qui revient souvent dans +Shakspeare.] + +PREMIER GENTILHOMME.--Et plus. + +LUCIO.--Une couronne française de plus.[7] + +[Note 7: Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire un +écu, pour la _couronne de Vénus_.] + +PREMIER GENTILHOMME.--Vous me croyez toujours des maladies; mais vous +vous trompez: je suis sain. + +LUCIO.--Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous +êtes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a +fait de vous sa proie. + +(Entre madame Overdone.) + +PREMIER GENTILHOMME.--Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la +plus forte sciatique? + +MADAME OVERDONE.--Bien, bien, on vient d'arrêter et de mettre en prison +quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous. + +PREMIER GENTILHOMME.--Qui est-ce, je vous prie? + +MADAME OVERDONE.--Hé! c'est Claudio, le seigneur Claudio. + +LUCIO.--Claudio en prison? Cela n'est pas. + +MADAME OVERDONE.--Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrêter; je +l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici à trois +jours il doit avoir la tête tranchée. + +LUCIO.--Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût +vrai: en êtes-vous bien sûre? + +MADAME OVERDONE.--Je n'en suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir +donné un enfant à mademoiselle Juliette. + +LUCIO.--Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait promis de venir +me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole. + +SECOND GENTILHOMME.--D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez +de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet. + +PREMIER GENTILHOMME.--Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on +a publiée. + +LUCIO.--Partons: allons savoir la vérité du fait. + +(Ils sortent.) + +MADAME OVERDONE, _seule_.--Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au +gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (_Entre le bouffon._) Eh +bien, quelles nouvelles? + +LE BOUFFON--Là-bas, on emmène un homme en prison. + +MADAME OVERDONE.--Oui; et qu'a-t-il fait? + +LE BOUFFON.--Une femme. + +MADAME OVERDONE.--Mais quel est son délit? + +LE BOUFFON.--D'avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui. + +MADAME OVERDONE.--Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait? + +LE BOUFFON.--Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous +n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas? + +MADAME OVERDONE.--Quelle ordonnance, mon ami? + +LE BOUFFON.--Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront +jetées bas. + +MADAME OVERDONE.--Et que deviendront celles de la cité? + +LE BOUFFON.--Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi, +si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur. + +MADAME OVERDONE.--Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs +seront-elles abattues? + +LE BOUFFON.--Jusqu'aux fondements, madame. + +MADAME OVERDONE.--Voilà vraiment un changement dans l'État! Que +deviendrai-je? + +LE BOUFFON.--Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent +pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin +pour cela de changer d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du +courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu +vos yeux au service, on vous prendra en considération. + +MADAME OVERDONE.--Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous. + +LE BOUFFON.--Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt, +et voici madame Juliette. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +_Entrent_ LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE _et des_ OFFICIERS DE JUSTICE, +_puis_ LUCIO _et les_ DEUX GENTILSHOMMES. + + +CLAUDIO, _au prévôt_.--Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au +public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé. + +LE PRÉVÔT.--Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais +sur un ordre spécial du seigneur Angelo. + +CLAUDIO.--Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité, peut nous faire +payer notre délit au poids[8]: tels sont les décrets du ciel! Elle +frappe qui elle veut, épargne qui elle veut; et elle est toujours juste. + +[Note 8: Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode +plus sûre que celle de la numération des espèces.] + +LUCIO.--Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte? + +CLAUDIO.--De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme +l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un +usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement +le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont +altérés, et en buvant nous mourons. + +LUCIO.--Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers, +j'enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j'aime +encore mieux être un faquin en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel +est ton crime, Claudio? + +CLAUDIO.--Ce serait le commettre encore que d'en parler. + +LUCIO.--Quoi, est-ce un meurtre? + +CLAUDIO.--Non. + +LUCIO.--Une débauche? + +CLAUDIO.--Si tu veux. + +LE PRÉVÔT.--Allons! monsieur, il faut marcher. + +CLAUDIO.--Encore un mot, mon ami.--(_Il prend Lucio à part._) Lucio, un +mot à l'oreille. + +LUCIO.--Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.--Est-ce qu'on regarde +de si près à la débauche? + +CLAUDIO.--Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la +possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement +ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les +cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement dans +la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents, +auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le +temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de +notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne +de Juliette. + +LUCIO.--Un enfant, peut-être? + +CLAUDIO.--Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui +remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'éclat de la +nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le +gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son +empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la tyrannie est +attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds... +Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois +pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure +rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois +fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution; et +aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces +décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c'est pour faire +parler de lui. + +LUCIO.--Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules, +qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie +après le duc, et appelles-en à lui. + +CLAUDIO--Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.--Je t'en +conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer +au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de +ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprès +du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder son coeur. Je fonde +là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet +et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un +talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole, +et elle sait persuader. + +LUCIO.--Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des +autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des +peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien +fâché que tu perdisses si follement à un jeu de _tic tac_. Je vais la +trouver. + +CLAUDIO.--Je te remercie, bon ami Lucio. + +LUCIO.--D'ici à deux heures... + +CLAUDIO.--Allons, prévôt, marchons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Un monastère. + +Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS. + + +LE DUC.--Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point +que le faible trait de l'amour puisse percer un sein bien armé. Le motif +qui m'engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus +sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse. + +LE MOINE.--Votre Altesse peut-elle s'expliquer? + +LE DUC.--Mon saint père, nul ne sait mieux que vous combien j'aimai +toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les +assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance. +J'ai confié au soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs +austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit +voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire répandre ce bruit dans +le peuple, et c'est ce qu'on croit. A présent, mon père, vous allez me +demander pourquoi j'en agis ainsi? + +LE MOINE.--Volontiers, seigneur. + +LE DUC.--Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins +et mors nécessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laissé +dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne +va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes +qu'un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses +enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent à la fin un +objet de moquerie plutôt que de crainte, il en est de même maintenant +de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont morts eux-mêmes; la +licence tire la justice par le nez; l'enfant bat sa nourrice, et tout +ordre est renversé. + +LE MOINE--Il dépendait de Votre Altesse de dégager la justice de ses +liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable +en vous que dans le seigneur Angelo. + +LE DUC.--J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque c'est par ma +faute que j'ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une +tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions +que j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les crimes que de +leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà +pourquoi, mon père, j'ai chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri +de mon nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère, qui ne +sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est pour suivre son +administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frères, observer +à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir +un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment je dois me conduire +pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai, à +loisir, d'autres raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement +celle-ci.--Angelo est austère; il est en garde contre l'envie: à peine +avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la +pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son +caractère, ce que sont nos hommes à belles apparences. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Un couvent de femmes. + +ISABELLE, FRANCESCA, _ensuite_ LUCIO. + + +ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses? + +FRANCESCA.--Ne sont-ils pas assez étendus? + +ISABELLE.--Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en +désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une règle plus +étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire. + +LUCIO, _au dehors_.--Holà, quelqu'un! la paix soit en ces lieux! + +ISABELLE.--Qui est-ce qui appelle? + +FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef, +et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas +encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera +plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors, +si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou +si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle +encore; je vous prie, répondez-lui. + +(Francesca sort.) + +ISABELLE.--Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle? + +LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent +assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle, +novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère +Claudio? + +ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette +question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis +cette Isabelle, et sa soeur. + +LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses; +il est en prison. + +ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi? + +LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être +son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa +bonne amie. + +ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi! + +LUCIO.--C'est la vérité.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché +familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la +langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous +regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit +immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec +sincérité comme à une sainte. + +[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est-à-dire quand le vanneau +s'éloigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.] + +ISABELLE.--Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi. + +LUCIO.--Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère +et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui +mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence +d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein +annonce son heureuse culture et son industrie. + +ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette? + +LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine? + +ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms +par amitié. + +LUCIO.--C'est elle. + +ISABELLE.--Oh! qu'il l'épouse! + +LUCIO.--Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange +manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans +l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par +ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a +fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A +sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne +l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne +sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais +qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de +l'esprit, l'étude et le jeûne.--Pour intimider l'abus et la licence +qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme +des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses +dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait +emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la +rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est +perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir +Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous +et votre malheureux frère. + +ISABELLE.--En veut-il donc à sa vie? + +LUCIO.--Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le +prévôt a reçu l'ordre pour son exécution. + +ISABELLE.--Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire +du bien? + +LUCIO.--Essayez votre pouvoir. + +ISABELLE.--Mon pouvoir! hélas! je doute... + +LUCIO.--Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le +bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter. +Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand +une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que +si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi +certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent. + +ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire. + +LUCIO.--Mais, promptement. + +ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que +le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous +rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir, +de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès. + +LUCIO.--Je prends congé de vous. + +ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu. + +(Ils se séparent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Un appartement dans la maison d'Angelo. + +_Entrent_ ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT[10], OFFICIERS _et suite_. + +[Note 10: Le prévôt est ici une espèce de geôlier.] + + +ANGELO.--Il ne faut pas que nous fassions de la loi un épouvantail pour +effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu'en voyant son immobilité, +familiarisés par l'habitude, ils osent venir se percher sur l'objet même +de leur terreur. + +ESCALUS.--Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons le glaive de +la loi que pour blesser légèrement, plutôt que pour frapper des coups +mortels. Hélas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien +noble père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu la +plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si +l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et +qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet de vos voeux, que laisser +agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous +n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour +laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi. + +ANGELO.--Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre chose de +succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury qui condamne un prisonnier +à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent, +renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font +le procès; mais la justice saisit le crime là où il se montre à elle. +Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout +simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais +nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais +y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que +j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi +qui le condamne, je tomberai dans la même offense, mon jugement doit +être à l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut +intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse. + +ESCALUS.--Que ce soit comme le voudra votre sagesse. + +ANGELO.--Où est le prévôt? + +LE PRÉVÔT.--Ici, s'il plaît à Votre Honneur. + +ANGELO.--Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures; +amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare à la mort, car il est au +terme de son pèlerinage. + +(Le prévôt sort.) + +ESCALUS.--Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi +à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d'autres succombent par +la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent +d'aucun[11]; d'autres sont condamnés pour une faute unique. + +[Note 11: _Brakes of vice_. Les commentateurs ont donné mille +explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens +le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.] + +(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.) + +LE COUDE.--Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un État +que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les +maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu'on les amène. + +ANGELO.--Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il? + +LE COUDE.--Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre +constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur, +et j'amène ici devant Votre Grandeur deux insignes _bienfaiteurs_. + +ANGELO.--Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne +sont-ce pas des malfaiteurs? + +LE COUDE.--Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien +ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sûr, exempts +de toutes les _profanations mondaines_ qui sont du devoir de tout bon +chrétien. + +ESCALUS.--Voilà qui coule de source; voilà un officier bien sensé. + +ANGELO.--Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est +votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude? + +LE BOUFFON.--Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude. + +ANGELO, _au Bouffon_.--Qui êtes-vous? + +LE COUDE.--Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; un meuble de +mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises moeurs, dont la +maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et +aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi +une fort mauvaise maison. + +ESCALUS.--Comment savez-vous cela? + +LE COUDE.--Ma femme, monsieur, que je _déteste_, devant le ciel et +devant Votre Grandeur... + +ESCALUS.--Comment? votre femme? + +LE COUDE.--Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnête +femme... + +ESCALUS.--Et c'est pour cela que vous la _détestez_? + +LE COUDE.--Je dis, monsieur, que je me _détesterai_ moi-même, aussi bien +qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux +regretter sa vie; car c'est une vilaine maison. + +ESCALUS.--Comment savez-vous cela, constable? + +LE COUDE.--Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au +vice _cardinal_[12], aurait pu être accusée en fornication, en adultère +et en toutes sortes d'impuretés dans cette maison. + +[Note 12: Cardinal est ici pour _charnel_.] + +ESCALUS.--Par les intrigues de cette femme? + +LE COUDE.--Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a +craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée. + +LE BOUFFON.--Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est +pas. + +LE COUDE.--Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le, +_honnête homme_. + +ESCALUS, _à Angelo_.--Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre? + +LE BOUFFON.--Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous +votre respect, de pruneaux cuits; nous n'en avions que deux, monsieur, +dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans un plat de +fruits, un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces +plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats. + +ESCALUS.--Continue, continue: peu importe le plat. + +LE BOUFFON.--Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle: vous avez raison, +monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme +je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai +dit, de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le +plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste, +comme j'ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous +savez, maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous. + +L'ÉCUME.--Non, vraiment. + +LE BOUFFON.--Fort bien: comme vous étiez donc, si vous vous en souvenez, +à casser les noyaux des susdits pruneaux. + +L'ÉCUME.--Oui, c'est vrai, j'étais là. + +LE BOUFFON.--Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous +le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que +vous savez, à moins qu'ils n'observassent un bon régime, comme je vous +disais. + +L'ÉCUME.--Tout cela est vrai. + +LE BOUFFON.--Eh bien! fort bien, alors... + +ESCALUS.--Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. Qu'a-t-on fait à la +femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite +à ce qu'on lui a fait. + +LE BOUFFON.--Votre Grandeur ne peut en venir là encore. + +ESCALUS.--Ce n'est pas mon intention, non plus. + +LE BOUFFON.--Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de +Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considérez maître l'Écume, que +voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an, +dont le père est mort à la Toussaint.--N'était-ce pas à la Toussaint, +maître l'Écume? + +L'ÉCUME.--Le soir de la Toussaint. + +LE BOUFFON.--Fort bien: j'espère que ce sont là des vérités. Lui, +monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret.--C'était à _la +Grappe-de-Raisin_, où vous aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai? + +L'ÉCUME.--Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne +pour l'hiver. + +LE BOUFFON.--Allons, fort bien. J'espère que ce sont là des vérités. + +ANGELO, _à Escalus_.--Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand +les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser +entendre leur affaire, avec l'espérance que vous trouverez matière à les +faire tous fouetter. + +ESCALUS.--Je m'y attends. Salut, seigneur. (_Angelo sort._)--Allons, +l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois? + +LE BOUFFON.--Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu qu'on lui ait fait une +fois. + +LE COUDE.--Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a +fait à ma femme. + +LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi. + +ESCALUS.--Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a fait. + +LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, considérez bien le visage +de cet homme-là.--Mon bon l'Écume, regardez sa Grandeur: c'est pour de +bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage? + +ESCALUS.--Oui, fort bien. + +LE BOUFFON.--Non, je vous prie, remarquez-le bien. + +ESCALUS.--Eh bien! c'est ce que je fais. + +LE BOUFFON.--Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa +figure? + +ESCALUS.--Mais non. + +LE BOUFFON.--Je veux supposer[13] sur le livre sacré, que sa figure est +ce qu'il a de pis en lui.--Eh bien! si la figure est la pire chose qu'il +y ait en lui, comment maître l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la +femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur. + +ESCALUS.--Il a raison: constable, que répondez-vous à cela? + +LE COUDE.--Premièrement, s'il vous plaît, la maison est une maison +_respectée_; ensuite, cet homme est un drôle _respecté_, et sa maîtresse +est une femme _respectée_[14]. + +[Note 13: Supposer pour _déposer_.] + +[Note 14: Pour _suspectée_.] + +LE BOUFFON.--Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus +_respectée_ qu'aucun de nous tous. + +LE COUDE.--Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore +à venir qu'elle ait jamais été _respectée_ par homme, femme, ou enfant. + +LE BOUFFON.--Monsieur, elle a été _respectée_ avec lui, avant qu'il +l'eut épousée. + +ESCALUS.--Lequel est le plus sage ici, la Justice ou +l'Iniquité[15]?--Cela est-il vrai? + +LE COUDE, _au bouffon_.--O scélérat, vaurien, méchant Hannibal[16]! Moi, +j'ai été _respecté_ avec elle avant que je fusse marié avec elle? +Si jamais j'ai été _respecté_ avec elle, ou elle avec moi, que Votre +Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat +Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de _batterie_. + +[Note 15: Personnages des _Moralités_. La Justice est ici pour le +constable et l'Iniquité pour le fou.] + +[Note 16: Cannibale.] + +ESCALUS.--S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre +action en diffamation. + +LE COUDE.--Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-là. +Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin? + +ESCALUS.--Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquités que +tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme à +l'ordinaire, jusqu'à ce que tu saches ce qu'elles sont. + +LE COUDE.--Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.--Tu vois bien, +coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas +continuer. + +ESCALUS, _à l'Écume._--Où êtes-vous né, mon ami? + +L'ÉCUME.--Ici, à Vienne, monsieur. + +ESCALUS.--Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente? + +L'ÉCUME.--Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur. + +ESCALUS.--Bon. (_Au bouffon._) De quel métier êtes-vous, monsieur? + +LE BOUFFON.--Garçon de taverne, le garçon d'une pauvre veuve. + +ESCALUS.--Le nom de votre maîtresse? + +LE BOUFFON.--Madame Overdone. + +ESCALUS.--A-t-elle eu plus d'un mari? + +LE BOUFFON.--Neuf, monsieur: Overdone[17] pour le dernier. + +[Note 17: _Overdone by the last_, «épuisée par le dernier.» _Overdone_ +fait ici calembour.] + +ESCALUS.--Neuf!--Approchez-vous de moi, maître l'Écume. Maître l'Écume, +je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garçons de +taverne; ils vous soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre: +allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous. + +L'ÉCUME.--Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, jamais je ne vais +dans aucune chambre de taverne, que je n'y sois attiré par quelqu'un. + +ESCALUS.--Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. (_L'Écume sort._) +Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le +garçon de taverne? + +LE BOUFFON.--Pompée. + +ESCALUS.--Et quoi encore? + +LE BOUFFON.--Haut-de-chausses, monsieur. + +ESCALUS.--Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses[18] est ce qu'il +y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal, +vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie un entremetteur, +Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de +garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité; +vous vous en trouverez bien. + +[Note 18: _Bum_. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.] + +LE BOUFFON.--Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui +voudrait vivre. + +ESCALUS.--Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En étant un agent +d'infamie... Que pensez-vous du métier, Pompée? Est-ce là un métier +permis? + +LE BOUFFON.--Si la loi veut le permettre, monsieur. + +ESCALUS.--Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et il ne sera pas +permis à Vienne. + +LE BOUFFON.--Votre Grandeur est-elle dans l'intention de mutiler toute +la jeunesse de la ville? + +ESCALUS.--Non, Pompée. + +LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira +donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi +les prostituées et les vauriens, vous n'aurez plus rien à craindre des +entremetteurs. + +ESCALUS.--Il y a de jolies ordonnances qui commencent à s'exécuter, je +peux vous en assurer; il n'y va que d'être pendu et décapité. + +LE BOUFFON.--Si vous pendez et décapitez tous ceux qui commettent ce +péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la +commission de trouver des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne +pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour +trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites: +Pompée me l'avait bien dit. + +ESCALUS.--Grand merci, bon Pompée; et, en récompense de votre prophétie, +écoutez-moi bien:--je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas +devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas me +dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je vous y retrouve, +Pompée[19], je vous chasserai à grands coups jusqu'à votre tente, et je +serai un rude César pour vous.--Pour vous parler net, Pompée, je vous +ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous bien. + +[Note 19: Pompée est un nom souvent donné aux chiens.] + +LE BOUFFON.--Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le +suivrai, selon que la chair et la fortune en décideront.--Me fouetter? +Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est +point chassé de son métier à coups de fouet. + +(Il sort.) + +ESCALUS.--Approchez, maître Coude; venez, maître constable: combien y +a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable? + +LE COUDE.--Sept ans et demi, monsieur. + +ESCALUS.--Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer, qu'il y avait +quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers? + +LE COUDE.--Et demi, monsieur. + +ESCALUS.--Hélas! il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de +vous en charger si souvent; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des +hommes en état de vous suppléer? + +LE COUDE.--En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient +quelque talent pour cette espèce d'emploi: on les choisit; mais ils me +choisissent après pour les remplacer: je le fais pour quelques pièces +d'argent, et je vais toujours pour tous les autres. + +ESCALUS.--Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ six ou sept des +plus capables de votre paroisse. + +LE COUDE.--A la maison de Votre Grandeur, monsieur? + +ESCALUS.--Oui, chez moi. Adieu. (_Coude sort._)--(_Au juge de paix._) +Quelle heure croyez-vous qu'il soit? + +LE JUGE.--Onze heures, monsieur. + +ESCALUS.--Je vous prie de venir dîner avec moi. + +LE JUGE.--Je vous remercie humblement. + +ESCALUS.--Je suis bien affligé de la mort de Claudio; mais il n'y a +point de remède. + +LE JUGE.--Le seigneur Angelo est sévère. + +ESCALUS.--C'est une nécessité; la clémence cesse d'être clémence quand +elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d'un +second crime; mais cependant... malheureux Claudio!--Il n'y a point de +remède.--Venez, monsieur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Un autre appartement dans la maison d'Angelo. + +_Entrent_ LE PRÉVÔT ET UN VALET. + + +LE VALET.--Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de +suite. Je vais vous annoncer. + +LE PRÉVÔT.--Je vous en prie, faites-le. (_Le valet sort._) Je viens +savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit +est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont +atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela! + +(Entre Angelo.) + +ANGELO.--Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt? + +LE PRÉVÔT.--Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain? + +ANGELO.--Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi +venez-vous me le demander une seconde fois? + +LE PRÉVÔT.--J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous votre bon +plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, la justice s'est +repentie de son arrêt. + +ANGELO.--Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre +place, on peut fort bien se passer de vous. + +LE PRÉVÔT.--Je demande pardon à Votre Honneur.--Que fera-t-on, monsieur, +de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme. + +ANGELO.--Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans +délai. + +(Le valet revient.) + +LE VALET.--Voici la soeur de l'homme condamné, qui demande à être +introduite près de vous. + +ANGELO.--A-t-il une soeur? + +LE PRÉVÔT.--Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est +prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà. + +ANGELO.--Allons, qu'on la fasse entrer. (_Le valet sort._)--(_Au +prévôt._) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu'on +lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres +pour cela. + +(Entrent Lucio et Isabelle.) + +LE PRÉVÔT, _faisant mine de se retirer_.--Que Dieu sauve Votre Honneur. + +ANGELO.--Restez encore un moment.--_(A Isabelle.)_ Vous êtes la +bienvenue: que désirez-vous? + +ISABELLE.--Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il +plaise seulement à Votre Honneur de m'entendre. + +ANGELO.--Voyons, quelle est votre requête? + +ISABELLE.--Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que +je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le +défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis +en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais +pas. + +ANGELO.--Voyons, le sujet? + +ISABELLE.--J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de +condamner sa faute, et non pas mon frère. + +LE PRÉVÔT.--Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes! + +ANGELO.--Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est +condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à +zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code, +pour laisser échapper les coupables. + +ISABELLE,--O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frère!--Que le +ciel garde Votre Honneur! + +LUCIO, _à Isabelle_.--N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui: +priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes +trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une épingle que vous ne pourriez +pas le faire avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je. + +ISABELLE _se rapproche_.--Faut-il donc qu'il meure? + +ANGELO.--Jeune fille, il n'y a point de remède. + +ISABELLE.--Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que +ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon. + +ANGELO.--Je ne veux pas le faire. + +ISABELLE.--Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez? + +ANGELO.--Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas. + +ISABELLE.--Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde, +si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour +lui? + +ANGELO.--Son arrêt est prononcé; il est trop tard. + +LUCIO, _bas à Isabelle_.--Vous êtes trop froide. + +ISABELLE.--Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la +révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui +appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du +ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur +sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous +eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais +lui n'aurait pas été aussi impitoyable que vous. + +ANGELO.--Je vous prie, retirez-vous. + +ISABELLE.--Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que +vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais +ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier. + +LUCIO, _à part_.--Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible. + +ANGELO.--Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles. + +ISABELLE.--Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été +condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a +trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le +suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? +Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et +vous serez un homme nouveau. + +ANGELO.--Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non +pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou +mon fils, qu'il en serait de même pour lui; il faut qu'il meure demain. + +ISABELLE.--Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le; +il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le +gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'égard que +nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon +seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y +a beaucoup de gens qui l'ont commise. + +LUCIO.--Courage; bien dit. + +ANGELO.--La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de +gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint +la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle +observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans +un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou +nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à +naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là +où ils existent. + +ISABELLE.--Et cependant prouvez quelque pitié. + +ANGELO.--Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors +j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné +aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme +qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre +une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous +résigner. + +ISABELLE.--Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette +sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la +force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant. + +LUCIO.--Bien dit. + +ISABELLE.--Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, +jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier +occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le +tonnerre.--Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits +sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le +doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité +d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son +existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur +à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les +anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à +en devenir mortels. + +LUCIO.--Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il +s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois. + +LE PRÉVÔT.--Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir! + +ISABELLE.--Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; +les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux +saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation. + +LUCIO.--Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez. + +ISABELLE.--Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans +la bouche du soldat, un vrai blasphème. + +LUCIO.--Où a-t-elle appris tout cela?--Encore. + +ANGELO.--Pourquoi m'appliquez-vous ces adages? + +ISABELLE.--Parce que l'autorité, quoique sujette à errer comme les +autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une +cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, +et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon +frère. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable, +qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort +contre mon frère. + +ANGELO, _à part_.--Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens +éclot en même temps. (_A Isabelle._) Adieu. + +ISABELLE.--Cher seigneur, revenez. + +ANGELO.--Je me consulterai.--Revenez demain. + +ISABELLE.--Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon +seigneur, revenez. + +ANGELO.--Que dites-vous, me corrompre? + +ISABELLE.--Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous. + +LUCIO.--Autrement vous auriez tout gâté. + +ISABELLE.--Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé, ni avec +des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur +attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers +le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des +âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et +dont le coeur n'est consacré à rien de terrestre. + +ANGELO.--Allons, revenez me voir demain. + +LUCIO, _à part, à Isabelle_.--Retirez-vous, tout va bien: sortez. + +ISABELLE.--Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur[20]! + +[Note 20: Isabelle emploie le mot _honour_ pour dire _Votre Seigneurie,_ +et le juge ramène ce mot à son premier sens.] + +ANGELO, _à part_.--Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la +tentation dont les prières préservent. + +ISABELLE.--A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie? + +ANGELO.--Quand vous voudrez, avant midi. + +ISABELLE.--Le ciel préserve Votre Honneur! + +(Elle sort avec Lucio.) + +ANGELO.--De toi, et même de ta vertu!--Que veut dire ceci? Que veut dire +ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est +tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle +qui me tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais +comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la +vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus +dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que +trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos +vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu +la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent +vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au +brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je +l'aime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître +de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, +pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus +dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les +attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies, +l'art et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille +vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais +les autres aimer, je souriais, et m'étonnais de leur folie. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Une prison. + +LE DUC _en habit de religieux_, LE PRÉVÔT. + + +LE DUC.--Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que vous êtes. + +LE PRÉVÔT.--Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, bon religieux? + +LE DUC.--Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens +visiter les âmes affligées renfermées dans cette prison: accordez-moi le +droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature +de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence mes +secours spirituels. + +LE PRÉVÔT.--Je ferais davantage s'il en était besoin. + +(Entre Juliette.) + +Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les +feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: elle est enceinte, et le +père de son enfant est condamné à mort; un jeune homme plus propre à +commettre un second délit semblable qu'à mourir pour le premier. + +LE DUC.--Quand doit-il mourir? + +LE PRÉVÔT.--A ce que je crois, demain. (_A Juliette._) J'ai pourvu à vos +besoins: attendez un moment, et l'on vous conduira. + +LE DUC, _à Juliette_.--Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que +vous portez? + +JULIETTE.--Oui, et j'en porte la honte avec patience. + +LE DUC.--Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience, +et d'éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n'est que +superficielle. + +JULIETTE.--Je l'apprendrai bien, volontiers. + +LE DUC.--Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort? + +JULIETTE.--Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort. + +LE DUC.--Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement mutuel que votre +crime a été commis? + +JULIETTE.--Oui, d'un consentement mutuel. + +LE DUC.--Votre péché a donc été plus grand que le sien? + +JULIETTE.--Je le confesse, et je m'en repens, mon père. + +LE DUC.--Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne +vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte: cette +douleur n'est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle +montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour, +mais uniquement par crainte. + +JULIETTE.--Je me repens de ma faute, parce que c'est un péché, et j'en +accepte la honte avec joie. + +LE DUC.--Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j'entends dire, +doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que +la grâce du ciel vous accompagne!--_Benedicite._ + +(Il sort en priant.) + +JULIETTE.--Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui me laisse une vie +dont toute la consolation est d'éprouver à chaque instant toutes les +horreurs de la mort! + +LE PRÉVÔT.--C'est bien dommage qu'il en soit là! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +(Appartement dans la maison d'Angelo.) + +_Entre_ ANGELO. + + +ANGELO.--Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières +s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis +que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. +Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le +nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale passion qui le +remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, est comme un bon livre +qui, à force d'être relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et +l'ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende!) de changer +ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain +jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il t'arrive souvent +d'extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et +d'enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;--chair, tu +n'es que chair! Inscrivez, _bon ange_, sur la corne du diable, ce ne +sera plus le cimier du diable. + +(Entre un valet.) + +ANGELO.--Hé bien! qui est là? + +LE VALET,--Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande à vous parler. + +ANGELO.--Montre-lui le chemin. (_Le valet sort._)--(_Seul._) O ciel! +pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant +inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui +leur est nécessaire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un homme +qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent +ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les sujets d'un monarque bien-aimé +oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se +pressent en sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement +paraître une injure. + +(Entre Isabelle.) + +ANGELO.--Eh bien! belle jeune fille? + +ISABELLE.--Je suis venue savoir votre bon plaisir. + +ANGELO.--J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me +demander de vous l'apprendre.--Votre frère ne peut vivre. + +ISABELLE.--En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va +pour se retirer). + +ANGELO.--Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait +qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il +meure. + +ISABELLE.--Sur votre arrêt? + +ANGELO.--Oui... + +ISABELLE.--Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui +est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver +son âme. + +ANGELO.--Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner à +celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté +de ceux qui jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par +le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement une vie +légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus +pour créer une vie illégitime. + +ISABELLE.--Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre. + +ANGELO.--Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser. +Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtât en ce +moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre +corps à la douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée? + +ISABELLE.--Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps +que mon âme. + +ANGELO.--Je ne parle point de votre âme; les péchés que la nécessité +nous force de commettre, ne servent qu'à faire nombre, sans nous charger +davantage. + +ISABELLE.--Comment dites-vous? + +ANGELO.--Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des +raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci:--moi, qui +suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt +de mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait +la vie de ce frère? + +ISABELLE.--Ah! daignez le faire: j'en prends le péril sur mon âme; ce ne +serait point un péché, mais un acte de charité. + +ANGELO.--Si vous vouliez le faire vous-même au péril de votre âme, le +poids du péché et de la charité serait le même. + +ISABELLE.--Oh! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel, +fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un péché que de +céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette +faute soit ajoutée aux miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien. + +ANGELO.--Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le sens de la mienne; +ou vous êtes ignorante, ou vous affectez de l'être par ruse, et ce n'est +pas bien. + +ISABELLE.--Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du +moins que je sache que je ne vaux pas mieux. + +ANGELO.--Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s'accusant +elle-même: comme les masques noirs proclament la beauté qu'ils cachent, +dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert.--Mais +écoutez-moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement: +votre frère doit mourir. + +ISABELLE.--Oui. + +ANGELO.--Et son délit est tel qu'il doit subir la peine imposée par la +loi. + +ISABELLE.--Cela est vrai. + +ANGELO.--Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa +vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre; c'est +uniquement par forme de conversation), si ce n'est celui-ci, que vous, +sa soeur, inspirant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du +juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves +de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y eût point d'autre +moyen humain de le sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors +de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le +coupable, que feriez-vous? + +ISABELLE.--Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour +moi-même: je veux dire, que si j'étais condamnée à la mort, je +porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je +me déshabillerais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais +désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur. + +ANGELO.--En ce cas, votre frère mourrait? + +ISABELLE.--Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu'un +frère mourût une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait +éternellement. + +ANGELO.--Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence +contre laquelle vous vous êtes tant récriée? + +ISABELLE.--L'ignominie pour rançon et un libre pardon ne sont pas de la +même famille: une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat +honteux. + +ANGELO.--Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la loi un tyran, et +vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une +folie qu'un vice. + +ISABELLE.--Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour +obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous +pensons; j'excuse un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que +j'aime tendrement. + +ANGELO.--Nous sommes tous fragiles. + +ISABELLE.--Que mon frère meure s'il n'est point feudataire d'une +servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse. + +ANGELO.--Et les femmes sont fragiles aussi. + +ISABELLE.--Oui, comme la glace où elles se mirent, et qui se brise aussi +facilement qu'elle réfléchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur +vienne en aide! Les hommes dérogent de leur origine en profitant de leur +faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi +tendres que l'est notre constitution, et susceptibles de fausses +impressions. + +ANGELO.--Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage rendu à votre +propre sexe, permettez que je m'explique avec plus de hardiesse; puisque +je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à l'épreuve +de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce +que vous êtes, c'est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes +plus une femme; si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement +toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce moment, en revêtant +ce costume qui vous est destiné. + +ISABELLE.--Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, je vous en +supplie, parlez-moi comme vous faisiez d'abord. + +ANGELO.--Comprenez-moi nettement... je vous aime. + +ISABELLE.--Mon frère aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il +meure pour cela. + +ANGELO.--Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez votre amour. + +ISABELLE.--Je sais que votre vertu a le privilége de feindre une +apparence de vice pour surprendre les autres. + +ANGELO.--Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pensée. + +ISABELLE.--Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup. +Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!--Je te dénoncerai tout haut, +Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon +frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers quel homme +tu es. + +ANGELO.--Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l'austérité de ma +vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l'État, auront tant de +prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre +rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant je lâche la +bride à ma passion: donne ton consentement à mes violents désirs; écarte +tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles +convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à mon bon plaisir; +autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera +sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en +jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran +à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges +auront plus de crédit que tes vérités. + +(Il sort.) + +ISABELLE _seule_.--A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais +ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et même +langue pour condamner et pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur +volonté, attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la suivre +là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; quoiqu'il ait succombé +par l'ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d'honneur +que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, +il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa soeur livrât son +corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et +toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je +vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer à +la mort pour le bien de son âme. + +(Elle sort.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +La prison. + +LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT. + + +LE DUC.--Ainsi, vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur +Angelo? + +CLAUDIO.--Les malheureux n'ont d'autre remède que l'espérance: j'ai +l'espérance de vivre, et je suis prêt à mourir. + +LE DUC.--Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous +en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds, +je perds une chose qui n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un +souffle, soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant à +toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet de la mort; +tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans +ses bras. Homme! tu n'as rien de noble; car tous les avantages que tu +possèdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas[21]: tu n'as en +toi nul courage; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu[22] d'un +pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches +souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de +plus[23]! Tu n'es jamais toi-même tu n'existes que par des milliers de +graines sorties de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu +n'as pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes tu +l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit les étranges caprices +de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable à l'âne dont +l'échine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses +que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu +n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son +père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres +et le catarrhe qui ne t'achèvent pas assez vite à son gré: tu n'as ni +jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de +l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de l'autre. Ton +heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, et demande l'aumône aux +vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n'as plus ni +chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement +de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a +encore dans cette vie mille morts cachées: et nous craignons la mort qui +met un terme à toutes ces chances! + +[Note 21: Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.] + +[Note 22: Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la +langue du serpent.] + +[Note 23: _Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et +dubitas an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse +nullum sensum._ (CICÉRON.)] + +CLAUDIO.--Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre +c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant la mort on trouve la vie: +qu'elle vienne donc! + +(Entre Isabelle.) + +ISABELLE.--Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce +céleste, et une bonne compagnie! + +LE PRÉVÔT.--Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite un bon accueil. + +LE DUC.--Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir. + +CLAUDIO.--Je vous remercie, saint religieux. + +ISABELLE, _au prévôt_.--J'ai un mot ou deux à dire à Claudio: voilà ce +que j'ai à faire. + +LE PRÉVÔT.--Et vous êtes la bienvenue.--(_A Claudio._) Tenez, seigneur, +voilà votre soeur. + +LE DUC.--Prévôt, un mot, s'il vous plaît. + +LE PRÉVÔT.--Autant qu'il vous plaira. + +LE DUC.--Amenez-les pour causer dans un endroit où je puisse être caché +et les entendre. + +(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite de cette +scène.) + +CLAUDIO.--Eh bien! ma soeur, quelle consolation m'apportes-tu? + +ISABELLE.--Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le +seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les +y porter comme son ambassadeur, et pour y être son résident éternel. +Ainsi, hâte-toi de faire tous tes préparatifs; tu pars demain. + +CLAUDIO.--N'y a-t-il donc point de remède? + +ISABELLE.--Point d'autre que celui de fendre un coeur en deux pour +sauver une tête. + +CLAUDIO.--Mais, y a-t-il quelque remède? + +ISABELLE.--Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton +juge une miséricorde infernale: si tu veux l'implorer, elle sauvera ta +vie; mais elle t'enchaînera jusqu'à la mort. + +CLAUDIO.--Une prison perpétuelle? + +ISABELLE.--Oui, précisément, une prison perpétuelle: tu resterais +attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers à ta +disposition. + +CLAUDIO.--Mais de quelle nature?... + +ISABELLE.--D'une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son +écorce l'arbre de ton honneur, et à te laisser nu. + +CLAUDIO.--Fais-moi connaître ce moyen. + +ISABELLE.--Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles +conserver une vie maladive, et que tu n'attaches plus de prix à six +ou sept hivers de plus, qu'à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le +sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux +insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles +aussi cruelles qu'un géant en ressent pour mourir. + +CLAUDIO.--Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je +sois incapable d'une résolution courageuse? S'il faut que je meure, +j'irai au-devant de la mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la +serrerai dans mes bras. + +ISABELLE.--C'est mon frère qui vient de parler; cette voix est sortie +du tombeau de mon père.--Oui, tu dois mourir: tu es trop généreux pour +conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un +air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent +la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh +bien! c'est un démon; si l'on retirait toute la fange qui le remplit, il +nous paraîtrait un abîme aussi profond que l'enfer. + +CLAUDIO.--Le seigneur Angelo? + +ISABELLE.--Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer, qui se plaît +à revêtir un corps de réprouvé d'ornements majestueux.--Croiras-tu, +Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé? + +CLAUDIO.--O ciel! cela n'est pas possible. + +ISABELLE.--Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la +liberté de l'offenser encore. Cette nuit même est le moment où je +devrais faire ce que j'ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain. + +CLAUDIO.--Tu ne le feras pas. + +ISABELLE.--Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais, pour te +sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle. + +CLAUDIO.--Merci, chère Isabelle. + +ISABELLE.--Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain. + +CLAUDIO.--Oui.--Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent +lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?... +sûrement ce n'est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là +est le moindre. + +ISABELLE.--Quel est le moindre? + +CLAUDIO.--Si c'était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il, +pour le plaisir d'un moment, s'exposer à une peine éternelle? O +Isabelle! + +ISABELLE.--Que dit mon frère? + +CLAUDIO.--Que la mort est une chose terrible. + +ISABELLE.--Et une vie sans honneur, une chose haïssable. + +CLAUDIO.--Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; être gisant dans +une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de +sentiment, pour devenir une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée +ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera +dans les régions d'une glace épaisse,--emprisonnée dans les vents +invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les +ouragans autour de ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un +sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et +incertaine imagine avec un cri d'épouvante; oh! cela est trop horrible. +La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse, +ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature, +est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons de la +mort. + +ISABELLE.--Hélas! hélas! + +CLAUDIO.--Chère soeur, que je vive! Le péché que tu commets pour sauver +la vie d'un frère est tellement excusé par la nature qu'il devient +vertu. + +ISABELLE.--O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux sans honneur! +veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que +de recevoir la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser? +Que le ciel m'en préserve! Je croirais que ma mère s'est jouée de mon +père; car un rejeton si sauvage et si dégénéré n'est jamais sorti de son +sang. Reçois mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser pour +te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir: je ferais +mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te +sauver. + +CLAUDIO.--Ah! écoute-moi, Isabelle. + +(Le duc rentre.) + +ISABELLE.--Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! Ta faute n'est pas +accidentelle, c'est une habitude: la pitié qui serait émue pour toi se +prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tôt! + +CLAUDIO.--Ah! daigne m'écouter, Isabelle. + +LE DUC.--Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot. + +ISABELLE.--Que me voulez-vous? + +LE DUC.--Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je +désirerais avoir tout à l'heure avec vous un instant d'entretien, et la +complaisance que je vous demande vous sera aussi utile. + +ISABELLE.--Je n'ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai +ici sera volé à mes autres affaires; mais je veux bien vous écouter un +moment. + +LE DUC, _à part, à Claudio_.--Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est +passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la +séduire; il n'a voulu que faire l'épreuve de sa vertu, pour exercer +son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le +véritable honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise de +recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis instruit de la +vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous à la mort: ne vous +reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous +trompent: il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez-vous. + +CLAUDIO.--Laissez-moi demander pardon à ma soeur. Je suis si dégoûté de +la vie, que je veux prier qu'on m'en débarrasse. + +LE DUC.--Restez-en là. Adieu. + +(Claudio sort.) + +(Le prévôt rentre.) + +LE DUC.--Prévôt, un mot. + +LE PRÉVÔT.--Que demandez-vous, mon père? + +LE DUC.--Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez: laissez-moi +un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d'accord avec +mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma +compagnie. + +LE PRÉVÔT.--A la bonne heure. + +(Le prévôt sort.) + +LE DUC.--La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la +beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant +d'être honnête: mais la pudeur, qui est l'âme de votre personne, +conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance +l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de +la fragilité de l'homme, je m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous +y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère? + +ISABELLE.--Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes: j'aimerais +mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que +d'être mère d'un fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est +trompé par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou +je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre. + +LE DUC.--Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point où en sont +encore les choses, il éludera votre accusation. Il n'a fait que vous +éprouver: ainsi, prêtez bien l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai +de faire le bien m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous +pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service important à une +dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable +personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et +qu'il soit instruit de cette affaire. + +ISABELLE.--Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire +tout ce qui ne me paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme. + +LE DUC.--La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté ne connaît +pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de Marianne, la soeur de +Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage? + +ISABELLE.--J'ai entendu nommer cette dame, et l'on parle bien d'elle. + +LE DUC.--Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui avait été fiancé +avec serment. Dans l'intervalle du contrat à la célébration du mariage, +son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri +portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident +a produit pour cette pauvre dame; elle perd du même coup un brave +et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande +tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et +par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite +d'Angelo. + +ISABELLE.--Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi délaissée? + +LE DUC.--Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas essuyé une seule +par ses consolations; il a avalé ses serments d'un seul coup, prétendant +avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il +l'a abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore actuellement +pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est +arrosé, mais non pas amolli. + +ISABELLE.--Quel mérite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre +fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce +perfide!--Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci? + +LE DUC.--C'est une rupture qu'il vous est aisé de renouer; et en la +guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez +du déshonneur. + +ISABELLE.--Montrez-moi comment, mon bon père. + +LE DUC.--Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours +dans son coeur sa première inclination, et l'injuste et cruel procédé +d'Angelo, qui selon toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait, +comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus +impétueux. Retournez vers Angelo; répondez à sa proposition avec une +obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses +demandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions: +d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il +choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu +convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons à cette fille +outragée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver à votre +place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler dans la suite, +cette découverte pourra le déterminer à la récompenser; et par là, votre +frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne +trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me +charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer à son entreprise. +Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera +absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous? + +ISABELLE.--L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance qu'elle pourra +conduire à une heureuse issue. + +LE DUC.--Le succès dépend beaucoup de votre adresse: hâtez-vous d'aller +trouver Angelo; s'il vous demande de partager son lit cette nuit, +promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est +là que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m'y +trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder à me +rejoindre. + +ISABELLE.--Je vous rends grâce de ces consolations. Adieu, bon père. + +(Ils sortent de différents côtés.) + + +SCÈNE II + +Une rue devant la prison. + +_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE +BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE. + + +LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument +que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des +bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et +blanc[24]. + +[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on +n'aura plus qu'une famille de bâtards.] + +LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce? + +LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de +deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu, +par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée +de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus +riche que l'innocence, sert pour les parements. + +LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon +Père-Frère. + +LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous +a-t-il faite? + +LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous, +monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons +trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au +ministre. + +LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur! +Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis +seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son +dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du +fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je +mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta +vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender, +va t'amender. + +LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards, +monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai... + +LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché, +tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La +correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette +brute en profite. + +LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le +ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un +suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et +qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille +de lui à ses affaires. + +LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns +voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont +dépouillés d'apparences trompeuses! + +(Entre Lucio.) + +LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde, +monsieur. + +LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une +caution: voici un honnête homme, et un ami à moi. + +LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené +en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion, +nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre +la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que +dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse +n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu, +pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est +la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin? +Quel est le genre? + +LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore. + +LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle +toujours le commerce... hem? + +LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle +est elle-même dans l'étuve. + +LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être. +Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est +une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée? + +LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur. + +LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que +je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi? + +LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un +entremetteur. + +LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un +entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui, +il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date +encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à +la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la +maison. + +LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma +caution. + +LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode. +Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas +en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous +garde, religieux! + +LE DUC.--Et vous aussi. + +LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem! + +LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons. + +LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution, +monsieur? + +LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles +dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles? + +LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur. + +LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les +officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère? + +LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre? + +LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie; +d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est? + +LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui +souhaite du bien. + +LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader +ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il +n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il +va même un peu loin. + +LE DUC.--Il fait très-bien. + +LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun +tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère. + +LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui +puisse le guérir. + +LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort +bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à +moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a +pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de +la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous? + +LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait? + +LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène. +D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de +bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie +glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate +impuissant cela est bien certain. + +LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile. + +LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme +pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait +fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent +bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un +peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait +l'indulgence. + +LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été +très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas +de ce côté-là. + +LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez. + +LE DUC.--Cela n'est pas possible. + +LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage +du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc +avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre +cela. + +[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une +écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était +vide.] + +LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement. + +LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et +je crois que je sais la cause de sa retraite. + +LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie? + +LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre +les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le +plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage. + +LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût. + +LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi. + +LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le +cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent +nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge +seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux +plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi +vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est +donc votre méchanceté qui vous aveugle. + +LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime. + +LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance +avec plus d'amitié. + +LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais. + +LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce +que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons +au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la +vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce +que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous +prie, votre nom? + +LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc. + +LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de +vous. + +LUCIO.--Je ne vous crains pas. + +LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez +un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux +vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci. + +LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte, +frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit +mourir ou non? + +LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur? + +LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je +voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque +dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les +moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils +sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets; +jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de +retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon. +Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le +répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant, +et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante, +quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous +l'ai dit. Adieu. (Il sort.) + +LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent +échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la +vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel +d'une langue médisante?--Mais qui vient ici? + +(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de +justice.) + +ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison. + +MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez +pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur! + +ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même +délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran. + +LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon +plaisir de votre honneur. + +MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre +moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc; +il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que +viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même, +et voyez comme il a l'indignité de me nuire. + +ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître +devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les +officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut +pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de +lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour +le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio +n'en serait pas là. + +LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a +donné ses avis pour le préparer à la mort. + +ESCALUS.--Bonsoir, bon père. + +LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours. + +ESCALUS.--D'où êtes-vous? + +LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait +le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un +excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par +sa Sainteté d'une affaire particulière. + +ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde? + +LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la +vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que +tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans +une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une +entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour +rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire +maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu +près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et +cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie, +monsieur, quel était le caractère du duc? + +ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se +connaître lui-même. + +LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné? + +ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il +n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme +de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le +ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre +comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous +l'aviez visité. + +LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il +ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble +résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une +inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre; +je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et +maintenant il est résigné à mourir. + +ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers +le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce +pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai +trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire +qu'il était en effet la justice elle-même[26]. + +[Note 26: _Summum jus, summa injuria._] + +LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il +n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est +condamné lui-même. + +ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu. + +LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la +prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint +que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister +et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après +le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue +pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à +Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O +quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un +ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout +le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses +substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce +soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; +c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne +recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir +un ancien contrat[27]. + +[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.] + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Appartement dans la ferme où habite Marianne. + +MARIANNE _assise_, UN JEUNE GARÇON _chantant_. + + + CHANSON. + + Écarte, oh! écarte ces lèvres + Ces lèvres si douces et si parjures; + Et ces yeux brillants comme le point du jour, + Flambeaux qui égarent l'aurore. + Mais rends-moi mes baisers, + Rends-les-moi + Ces sceaux d'amour, scellés en vain, + Scellés en vain. + +MARIANNE.--Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir +un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures +de ma douleur. (_L'enfant sort; le duc entre._) Je vous demande pardon, +monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en +train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient +mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie. + +LE DUC.--C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de +faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.--Je vous prie, +dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à +cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici. + +MARIANNE.--Personne n'est venu vous demander; je suis restée ici tout le +jour. + +(Entre Isabelle.) + +LE DUC, _à Marianne_.--Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue; +c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu. +Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose +qui vous sera avantageux. + +MARIANNE.--Je vous suis toujours dévouée. + +(Elle sort.) + +LE DUC.--Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue. +Quelles nouvelles de ce digne ministre? + +ISABELLE.--Il a un jardin entouré d'un mur de briques, dont le côté +du couchant est flanqué d'un vignoble; à ce vignoble est une porte en +planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte, +qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui ai promis +d'aller le trouver au milieu de la nuit. + +LE DUC.--Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin? + +ISABELLE.--J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires, +et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me +parlant à l'oreille et par des gestes significatifs. + +LE DUC.--N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il +faille observer? + +ISABELLE.--Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les +ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui +ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais +accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que +je venais pour les affaires de mon frère. + +LE DUC.--Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout +cela à Marianne.--(_Il l'appelle._) Êtes-vous là? Venez. (_Rentre +Marianne._) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune +personne; elle vient pour vous faire du bien. + +ISABELLE.--Je le désire pour elle. + +LE DUC, _à Marianne_.--Êtes-vous persuadée que je m'intéresse à vous? + +MARIANNE.--Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves. + +LE DUC.--Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence +à vous faire. J'attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l'humide nuit +s'approche. + +MARIANNE, _à Isabelle_.--Voulez-vous faire un tour de promenade à +l'écart? + +(Elles sortent toutes deux.) + +LE DUC _seul_.--O dignité! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont +attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux +et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits +inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te +tourmentent dans leur imagination! (_Marianne et Isabelle rentrent._) +Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d'accord? + +ISABELLE.--Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui +conseillez. + +LE DUC.--Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande. + +ISABELLE, _à Marianne_.--Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire; +quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: _A présent, +souvenez-vous de mon frère._ + +MARIANNE.--Reposez-vous sur moi. + +LE DUC.--Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre +mari par un contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la +justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons: +notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à +ensemencer. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Salle de la prison. + +_Entrent_ LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON. + + +LE PRÉVÔT.--Viens ici, coquin.--Peux-tu trancher la tête d'un homme? + +LE BOUFFON.--Si l'homme est garçon, je le peux, monsieur; mais si c'est +un homme marié, il est le chef[28] de sa femme, et je ne pourrais jamais +trancher le chef d'une femme. + +[Note 28: _Head_, tête, chef.] + +LE PRÉVÔT.--Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse +directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous +avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un +aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder, +cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de +prison et vous n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; +car vous avez été un entremetteur affiché. + +LE BOUFFON.--Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, un entremetteur +illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau +légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon +collègue. + +LE PRÉVÔT.--Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là? + +(Entre Abhorson.) + +ABHORSON.--Appelez-vous, monsieur? + +LE PRÉVÔT.--Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution +de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, +et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la +circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri +avec vous: il a été entremetteur. + +ABHORSON.--Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos +mystères. + +LE PRÉVÔT.--Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la +balance entre vous deux. + +(Il sort.) + +LE BOUFFON.--Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement +vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison), +est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère? + +ABHORSON.--Oui, monsieur, un mystère. + +LE BOUFFON.--La peinture, monsieur, à ce que j'ai ouï dire, est un +mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de +mon ministère, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est +un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que, +dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer. + +ABHORSON.--Monsieur, c'est un mystère. + +LE BOUFFON.--La preuve? + +ABHORSON.--La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si +elle paraît trop petite au voleur, l'honnête homme la croit assez grande +pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant +la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme +va au voleur. + +(Le prévôt rentre.) + +LE PRÉVÔT.--Êtes-vous arrangés? + +LE BOUFFON.--Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre +bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur. + +LE PRÉVÔT, _au bourreau_.--Vous, coquin, préparez le billot et votre +hache, pour demain quatre heures. + +ABHORSON, _au bouffon_.--Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans +mon métier; suis-moi. + +LE BOUFFON.--J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que +si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez +adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos +bontés, de vous bien servir. (Il sort.) + +LE PRÉVÔT.--Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma +pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin... +fût-il mon frère. _(Entre Claudio.)_ Voyez, Claudio: voici l'ordre pour +votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du +matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino? + +CLAUDIO.--Plongé dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue +quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas +s'éveiller. + +LE PRÉVÔT.--Quel moyen de lui faire du bien?--Allons, allez-vous +préparer.--Mais écoutons; quel est ce bruit? (_On frappe aux portes._) +Que le ciel vous donne ses consolations. (_Claudio sort._)--Tout à +l'heure.--J'espère que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour +l'aimable Claudio. (_Entre le duc._) Salut, bon père. + +LE DUC.--Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête +prévôt! Qui est venu ici dernièrement? + +LE PRÉVÔT.--Personne, depuis l'heure du couvre-feu. + +LE DUC.--Isabelle n'est pas venue? + +LE PRÉVÔT.--Non. + +LE DUC.--Alors, elles vont venir sous peu. + +LE PRÉVÔT.--Quelle consolation y a-t-il pour Claudio? + +LE DUC.--On en espère un peu. + +LE PRÉVÔT.--Ce ministre est bien dur. + +LE DUC.--Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de +son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même +le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans +les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un +tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.--(_On frappe._) Les +voilà venues. (_Le prévôt sort._)--C'est un prévôt bien humain; il est +bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.--Eh +bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups +l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte. + +LE PRÉVÔT _rentre parlant à quelqu'un à la porte_.--Il faut qu'il reste +là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer: on vient de +l'appeler. + +LE DUC.--N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il +qu'il meure demain? + +LE PRÉVÔT.--Aucun, monsieur, aucun. + +LE DUC.--Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des +nouvelles avant le matin. + +LE PRÉVÔT.--Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je +crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple +pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son +tribunal, a déclaré le contraire au public. + +(Entre un messager.) + +LE DUC.--C'est le valet de Sa Seigneurie. + +LE PRÉVÔT.--Et voilà la grâce de Claudio. + +LE MESSAGER.--Mon maître vous envoie ces ordres; et il m'a de plus +chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du +monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni +pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est +presque jour. + +LE PRÉVÔT.--J'obéirai à ses ordres. + +(Le messager sort.) + +LE DUC, _à part_.--C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même, +pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime +se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité: quand +le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la +faute, le coupable trouve des amis.--Eh bien, prévôt, quelles nouvelles? + +LE PRÉVÔT.--Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement, +me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation +inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite +auparavant. + +LE DUC.--Lisez, je vous écoute. + +LE PRÉVÔT.(_Il lit la lettre._)--«Quoique que vous puissiez entendre de +contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans +l'après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la +tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et +sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi, +ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.» + +--Que dites-vous à cela, monsieur? + +LE DUC.--Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté +dans l'après-dînée? + +LE PRÉVÔT.--Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé +ici; c'est un prisonnier de neuf ans[29]. + +[Note 29: Il y a neuf ans qu'il est en prison.] + +LE DUC.--Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa +liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son +usage. + +LE PRÉVÔT.--Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont +obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère +actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines. + +LE DUC.--Et sont-elles claires à présent? + +LE PRÉVÔT.--Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même. + +LE DUC.--A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il +touché? + +LE PRÉVÔT.--C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible +que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant +ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de +mourir, et qui mourra en désespéré. + +LE DUC.--Il a besoin de conseils. + +LE PRÉVÔT.--Il n'en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande +liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en évader, +qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, +lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons +souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; nous lui avons +montré un ordre contrefait: cela ne l'a pas ému le moins du monde. + +LE DUC.--Nous reparlerons de lui tout à l'heure.--Prévôt, l'honnêteté et +la fermeté d'âme sont écrites sur votre front: si je n'y lis pas votre +vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la +confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous +avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre +la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. Pour vous faire entendre +clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours +de délai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une +complaisance dangereuse. + +LE PRÉVÔT.--Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie? + +LE DUC.--Celle de différer l'exécution. + +LE PRÉVÔT.--Hélas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixée, et un +ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à +la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, +si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres. + +LE DUC.--Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez +suivre mes instructions. Qu'on exécute ce Bernardino ce matin, et qu'on +porte sa tête à Angelo. + +LE PRÉVÔT.--Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits. + +LE DUC.--Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez +la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être +ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous +revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune, +je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai +moi-même au péril de ma vie. + +LE PRÉVÔT.--Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment. + +LE DUC.--Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment? + +LE PRÉVÔT.--Au duc et à ses représentants. + +LE DUC.--Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc +certifie la justice de votre conduite? + +LE PRÉVÔT.--Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela? + +LE DUC.--Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude. +Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon +intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai +plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever +toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous +connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas +étranger. + +LE PRÉVÔT.--Je les reconnais tous deux. + +LE DUC.--Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc: vous +le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux +jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il +reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses: +peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans +quelque monastère; mais il peut n'être rien de ce qui est écrit ici. +Regardez: l'étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point +en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes +les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez +votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais +le confesser à l'instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous +restez toujours dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous +déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +LE BOUFFON _seul_. + + +LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je +l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison +de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands. +D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour +une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à +quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant. +Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les +vieilles femmes étaient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper, à la +requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de +satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant à l'habit d'un +mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow, +et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de +taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et +monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand +voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, +quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont +maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30]. + +[Note 30: Trait contre les puritains.] + +(Entre Abhorson.) + +ABHORSON.--Maraud, amène Bernardino ici. + +LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour +être pendu, monsieur Bernardino! + +ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino! + +BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous étouffe! qui donc fait ce +vacarme ici? Qui êtes-vous? + +LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la +complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter. + +BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil. + +ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement. + +LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé +jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après. + +ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir. + +LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille. + +(Entre Bernardino.) + +ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drôle? + +LE BOUFFON.--Toute prête, monsieur. + +BERNARDINO.--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles +avez-vous à me dire? + +ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez +promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu. + +BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne +suis pas en état... + +LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit, +et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour. + +(Entre le duc.) + +ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient. +Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous? + +LE DUC, _à Bernardino_.--Mon ami, excité par ma charité, et apprenant +combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous +exhorter, vous consoler et prier avec vous. + +BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me +donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la +tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, +cela est sûr. + +LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos +regards sur le voyage que vous allez faire. + +BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me +persuader de mourir aujourd'hui. + +LE DUC.--Mais, écoutez-moi... + +BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à +mon cachot, car je n'en sors pas de la journée. + +(Il s'en va.) + +(Entre le prévôt.) + +LE DUC.--Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre! + +LE PRÉVÔT.--Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A +Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot. + +LE DUC.--C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé +pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son +âme, ce serait le damner. + +LE PRÉVÔT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un +Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de +l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur +des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût +bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête +de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en +dites-vous? + +LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans +délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit +fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je +vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort. + +LE PRÉVÔT.--Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il +faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous +l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait +m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant? + +LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins +secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui +habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste. + +LE PRÉVÔT.--Je me repose en tout sur vous. + +LE DUC.--Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (_Le prévôt +sort_.)--Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le +prévôt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de +mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer +publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine +sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous +procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien +combinées, et toutes les pratiques régulières. + +(Le prévôt revient.) + +LE PRÉVÔT.--Voici la tête: je veux la porter moi-même. + +LE DUC.--Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer +avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous. + +LE PRÉVÔT.--Je vais faire toute diligence. + +(Il sort.) + +ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! holà, quelqu'un! + +LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grâce de +son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son +bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au +moment où elle les attendra le moins. + +(Entre Isabelle.) + +ISABELLE.--Ah! avec votre permission... + +LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille. + +ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme. +Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère? + +LE DUC.--Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et +envoyée à Angelo. + +ISABELLE.--Non, cela n'est pas. + +LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille, +dans votre paisible patience. + +ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux. + +LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa présence. + +ISABELLE.--Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde! +Infernal Angelo! + +LE DUC.--Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas +le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel. +Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque +syllabe est l'exacte vérité.--Le duc revient demain matin.--Allons, +séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui +m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à +Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville, +pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre +sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous +obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc, +et l'estime générale. + +ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils. + +LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la +lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je +désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai +à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il +accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, +je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette +lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui +coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous +égare du droit chemin.--Qui vient là? + +(Entre Lucio.) + +LUCIO.--Bonsoir. Frère, où est le prévôt? + +LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur. + +LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges; +il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper +dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma +tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au +même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi, +Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et +ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore. + +(Isabelle sort.) + +LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos +rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend +pas. + +LUCIO.--Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un +meilleur chasseur que tu ne l'imagines. + +LE DUC.--Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien. + +LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je +puis te raconter de jolies histoires du duc. + +LE DUC.--Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont +vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez. + +LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à +une fille. + +LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose? + +LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que +non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri. + +LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez +en paix. + +LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un +propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble. +Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Salle dans la maison d'Angelo. + +_Entrent_ ESCALUS et ANGELO. + + +ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre. + +ANGELO.--De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses +actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie; +prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller +au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre +autorité? + +ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif. + +ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant +son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il +ait à présenter sa pétition dans la rue? + +ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les +plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour +passé, ne pourront plus être tramées contre nous. + +ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de +grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les +personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre. + +ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu. + +(Escalus sort.) + +ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend +incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée! +et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre +ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa +virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne +l'excite-t-elle pas à m'accuser?--Non, car mon autorité porte un poids +de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il +écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est +que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux, +aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie +déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel +qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce, +rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas. + +(Il sort.) + + +SCÈNE V[31] + +La plaine, hors de la ville. + +LE DUC, _revêtu de ses propres habits, et le frère_ PIERRE. + +[Note 31: Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte +V.] + + +LE DUC.--Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (_Il lui donne +des lettres._) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet: +l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez +constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous +en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le +conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis: +instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur +d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi +Flavius le premier. + +LE RELIGIEUX.--Vos ordres seront fidèlement remplis. + +(Il sort.) + +(Entre Varrius.) + +LE DUC.--Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. +Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis +qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Une rue près de la porte de la ville. + +_Entrent_ ISABELLE ET MARIANNE. + + +ISABELLE.--Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la +vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant +il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but +avantageux. + +MARIANNE.--Laissez-vous guider par lui. + +ISABELLE.--Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en +faveur de l'autre, je ne le trouve pas étrange: c'est un remède, dit-il, +qui est amer pour en venir à la douceur. + +MARIANNE.--Je voudrais que le frère Pierre... + +ISABELLE.--Oh! silence, le religieux est arrivé. + +(Entre un religieux.) + +LE RELIGIEUX.--Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous +serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez; +les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus +notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas +tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Place publique près de la porte de la ville. + +MARIANNE _voilée_, ISABELLE ET PIERRE _dans l'éloignement. Par la porte +opposée entrent_ LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, +LUCIO, LE PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS. + + +LE DUC.--Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.--Mon ancien et fidèle +ami, je suis bien aise de vous voir. + +ANGELO.--Un heureux retour à Votre Altesse royale! + +LE DUC, _à Angelo et Escalus_.--Mille actions de grâces sincères à tous +les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous +entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut +s'empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur +d'autres récompenses. + +ANGELO.--Vous ne faites qu'augmenter de plus en plus mes obligations. + +LE DUC.--Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que +d'en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance +personnelle, lorsqu'il mérite de trouver dans des caractères d'airain +une sécurité éternelle contre la dent du temps et les ravages de +l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu'ils +apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces +que mon coeur vous réserve.--Venez, Escalus; vous devez être près de +nous de l'autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis. + +(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.) + +FRÈRE PIERRE, _à Isabelle_.--Voici le moment; parlez haut et mettez-vous +à genoux devant lui. + +ISABELLE.--Justice, ô royal duc! abaissez vos regards sur une +malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne +déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous +n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice, +justice! justice! justice! + +LE DUC.--Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par +qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice; +expliquez-vous à lui. + +ISABELLE.--O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander mon salut au +démon: entendez-moi vous-même; car ce qu'il faut que je dise doit ou +me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner +satisfaction; daignez, ah! daignez m'entendre ici. + +ANGELO.--Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine; elle +m'a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice. + +ISABELLE.--La justice! + +ANGELO.--Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges. + +ISABELLE.--Oui, je vais révéler des choses bien étranges, mais bien +vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo +est un assassin; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un adultère +clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas +étrange et très-étrange? + +LE DUC.--Oh! dix fois étrange. + +ISABELLE.--Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain +que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au bout du compte, la +vérité est la vérité. + +LE DUC, _à un de ses officiers_.--Qu'on la fasse retirer.--Pauvre +malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi. + +ISABELLE.--O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez +qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez +pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas +impossible ce qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible +qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi +réservé, aussi grave, aussi parfait que le paraît Angelo; il est même +possible qu'Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation, +ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le, +illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est +plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa +scélératesse. + +LE DUC.--Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire +autre chose), sa folie a la plus étrange apparence de bon sens; elle +montre autant de liaison dans ses idées, que j'en aie jamais entendu +dans la folie. + +ISABELLE.--Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez +pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir +votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où +se cache aussi l'imposture qui semble la vérité. + +LE DUC.--Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de +raison qu'elle.--Que voulez-vous dire? + +ISABELLE.--Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné à perdre la +tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais +en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un nommé +Lucio a été son messager. + +LUCIO.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai été la +trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne +fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre +frère. + +ISABELLE.--Oui, c'est lui-même en effet. + +LE DUC, _à Lucio_.--On ne vous a pas dit de parler. + +LUCIO.--Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me +taire. + +LE DUC.--Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites +attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire +personnelle, priez le ciel d'être alors sans reproche. + +LUCIO.--Oh! j'en réponds à Votre Altesse. + +LE DUC.--Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde. + +ISABELLE.--Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire. + +LUCIO.--Rien que de juste. + +LE DUC.--Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre +tour. (_A Isabelle_.) Continuez. + +ISABELLE.--J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre. + +LE DUC.--Voilà qui sent un peu la démence. + +ISABELLE.--Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet. + +LE DUC.--En la rectifiant.--Au fait, continuez. + +ISABELLE.--En un mot, et pour laisser de côté un inutile récit, comment +j'ai cherché à le persuader; comment j'ai prié; comment je me suis +jetée à ses genoux; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai +répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec honte et +douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher mon frère qu'au prix +du sacrifice de mon chaste corps à l'intempérance de ses impudiques +désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon +honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir +accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de couper la tête à mon +pauvre frère. + +LE DUC.--Cela est fort vraisemblable! + +ISABELLE.--Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable que cela +est vrai! + +LE DUC.--Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais ce que tu dis; +ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque +odieux complot.--D'abord, son intégrité est sans tache.--Ensuite, il est +hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité des fautes +qui lui seraient personnelles: s'il avait ainsi péché, il aurait +pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait +mourir.--Quelqu'un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et +déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre. + +ISABELLE.--Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux ministres du +ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mûr, dévoilez +le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences!--Que le ciel +préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, je +vous quitte sans que vous me croyiez! + +LE DUC.--Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en +aller.--Un officier!--Conduisez-la en prison.--Quoi! permettrons-nous +qu'une accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe +impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a +nécessairement ici quelque intrigue.--Qui a su votre dessein et votre +démarche? + +ISABELLE.--Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic. + +LE DUC.--Votre père spirituel, sans doute;--qui connaît ce Ludovic? + +LUCIO.--Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant; je +n'aime point cet homme-là: s'il avait été laïque, seigneur, je l'aurais +vertement châtié pour certains propos qu'il a tenus contre Votre +Altesse, pendant votre absence. + +LE DUC.--Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux! +Et d'exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre +substitut!--Qu'on me trouve ce moine. + +LUCIO.--Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle, +je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai +misérable! + +LE MOINE PIERRE.--Que le ciel bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais +ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord, c'est +bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi +innocent de toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est +elle-même de tout commerce avec un homme encore à naître. + +LE DUC.--C'est ce que nous croyons.--Connaissez-vous ce frère Ludovic +dont elle parle? + +LE MOINE PIERRE.--Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui +n'est point un méchant, ni un intrigant du siècle, comme le rapporte ce +gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il +le prétend, mal parlé de Votre Altesse. + +LUCIO.--Seigneur, de la manière la plus infâme: croyez-moi. + +LE MOINE PIERRE.--Allons, il pourra, avec le temps, se justifier +lui-même: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d'une fièvre +violente; c'est uniquement à sa prière, ayant su qu'on projetait +d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour +déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et faux, +et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il +démontrera, en quelque temps qu'il soit appelé en témoignage. D'abord, +quant à cette femme (à la justification de ce digne seigneur, si +directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face, +jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même. + +LE DUC.--Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas +sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c'est que la témérité de ces +misérables insensés!--Donnez-nous des siéges.--Venez, cousin Angelo: je +veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même juge dans votre +propre cause. (_Isabelle est emmenée par les gardes, et Marianne +s'avance._) Est-ce là le témoin, frère?--Qu'elle commence par montrer +son visage, et qu'après, elle parle. + +MARIANNE.--Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que +mon époux ne me l'ordonne. + +LE DUC.--- Comment! êtes-vous mariée? + +MARIANNE.--Non, seigneur. + +LE DUC.--Êtes-vous fille? + +MARIANNE.--Non, seigneur. + +LE DUC.--Vous êtes donc veuve? + +MARIANNE.--Non plus, seigneur. + +LE DUC.--Vous n'êtes donc rien?--Ni fille, ni femme, ni veuve. + +LUCIO.--Seigneur, elle pourrait bien être une catin; car il y en a +beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves. + +LE DUC.--Imposez silence à cet homme: je voudrais qu'il eût quelque +raison de babiller pour lui-même. + +LUCIO.--Allons, seigneur. + +MARIANNE.--Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été mariée; et j'avoue +encore que je ne suis point fille: j'ai connu mon mari, et cependant mon +mari ne sait pas qu'il m'ait jamais connue. + +LUCIO.--Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne peut être +autrement. + +LE DUC.--Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le +fusses aussi. + +LUCIO.--Très-bien, seigneur. + +LE DUC.--Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur Angelo. + +MARIANNE.--Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de +fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle +l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment où je déposerai, +moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour. + +ANGELO.--L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi? + +MARIANNE.--Pas que je sache. + +LE DUC.--Non? Vous dites votre époux? + +MARIANNE.--Oui, précisément, seigneur; et c'est Angelo qui croit être +certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il +croit avoir connu celle d'Isabelle. + +ANGELO.--Voilà une étrange énigme.--Voyons votre visage. + +MARIANNE.--Mon mari me l'ordonne; et je vais me démasquer. (_Elle ôte +son voile._)--Le voilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère +être digne de tes regards: voilà la main qui a été pressée par la tienne +avec un contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a usurpé +ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la +maison de ton jardin, sous le nom supposé d'Isabelle. + +LE DUC, _à Angelo_.--Connaissez-vous cette femme? + +LUCIO.--Charnellement, à ce qu'elle dit. + +LE DUC, _à Lucio_.--Taisez-vous, drôle. + +LUCIO.--Cela suffit, seigneur. + +ANGELO.--Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y +a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut +rompu en partie parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de +la convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation a été +ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je +ne lui ai parlé, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur +mon honneur et ma foi. + +MARIANNE.--Noble prince, comme il est vrai que la lumière vient du +ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la +vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa +femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui, +mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la +maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme: au nom de la vérité +de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en +sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais comme une statue +de marbre. + +ANGELO.--Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à ces extravagances; +maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire +justice: ma patience est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces +malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus +puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la liberté, seigneur, de +découvrir cette sourde menée. + +LE DUC.--De tout mon coeur, et punissez-les absolument à votre +gré.--Toi, moine téméraire,--et toi, méchante femme, conjurée avec celle +qu'on vient d'emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient +descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des +témoignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont +munis du sceau de mon approbation?--Vous, seigneur Escalus, siégez avec +mon cousin: prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source +de cette diffamation.--Il y a un autre moine qui les a excitées: qu'on +l'envoie chercher. + +LE MOINE PIERRE.--Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur! car c'est lui en +effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation: votre prévôt +connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener. + +LE DUC, _au prévôt_.--Allez, et amenez-le dans l'instant.--Et vous, +mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe +d'entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le +trouverez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je vais vous +quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre siége que vous +n'ayez bien résolu la question de ces calomniateurs. + +ESCALUS.--Seigneur, nous allons l'examiner à fond. + +(Le duc sort.) + +ESCALUS, _à Lucio_.--Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous +connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage? + +LUCIO.--_Cucullus non facit monachum_[32]. Il n'est honnête en rien que +par sa robe, et c'est un homme qui a tenu les plus infâmes propos sur le +compte du duc. + +[Note 32: «L'habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient +plusieurs fois dans Shakspeare.] + +ESCALUS.--Nous vous demanderons de rester ici jusqu'à ce qu'il vienne, +pour en témoigner contre lui... Nous allons trouver dans ce moine un +insigne vaurien. + +LUCIO.--Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole. + +ESCALUS.--Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je voudrais causer +avec elle. (_A Angelo._)--Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin +de l'interroger; vous verrez comme je saurai la manier. + +LUCIO.--Pas mieux que lui, d'après son propre rapport à elle-même. + +ESCALUS.--Que dites-vous? + +LUCIO.--Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez en particulier, +elle avouerait plutôt: peut-être qu'en public elle aura honte. + +(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène Isabelle.) + +ESCALUS.--Je vais questionner un peu obscurément. + +LUCIO.--Voilà le vrai moyen; car les femmes sont légères vers +minuit[33]. + +[Note 33: Équivoque entre _light_ (lumière) et light _légère_. Ce jeu de +mots se retrouve constamment dans Shakspeare.] + +ESCALUS.--Venez çà, madame: voici une dame qui nie tout ce que vous avez +dit. + +LUCIO.--Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai parlé: il vient +avec le prévôt. + +ESCALUS.--Fort à propos.--Ne lui parlez pas, que nous ne vous y +engagions. + +LUCIO.--Motus! + +ESCALUS.--Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excité ces femmes à +calomnier le seigneur Angelo? Elles ont avoué que vous l'aviez fait. + +LE DUC.--Cela est faux. + +ESCALUS.--Comment! Savez-vous où vous êtes? + +LE DUC.--Respect à la dignité de votre place! Et le démon lui-même est +quelquefois honoré à cause de son trône brûlant.--Où est le duc? C'est +lui qui doit m'entendre. + +ESCALUS.--Le duc réside en nous, et nous vous entendrons: songez à dire +la vérité. + +LE DUC.--Je parlerai du moins avec hardiesse.--Mais, hélas! pauvres +âmes, venez-vous ici demander l'agneau au renard? Adieu la justice +que vous demandiez.--Le duc est-il parti? En ce cas, votre cause est +perdue.--C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel +public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les mains du +scélérat même que vous venez accuser. + +LUCIO.--C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai parlé. + +ESCALUS.--Quoi! moine irrévérent et profane, ne te suffit-il pas d'avoir +suborné ces femmes pour accuser ce digne homme, sans que ta bouche +infâme vienne à ses propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu +passes au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmène d'ici: +qu'on le conduise à la torture.--Nous te serrerons les articulations +l'une après l'autre, jusqu'à ce que nous sachions ton but. Quoi, le duc +injuste? + +LE DUC.--Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait pas plus torturer +un de mes doigts, qu'il n'oserait faire souffrir un des siens; je ne +suis point son sujet, ni provincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans +cet État, m'ont mis à portée d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y +ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de la marmite; +j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais les fautes si bien +protégées, que les statuts les plus énergiques sont comme le tableau +des amendes pendu dans la boutique d'un barbier[34],--objet d'autant de +risée que d'attention. + +[Note 34: Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un +tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques de +manier les instruments de chirurgie; mais les règlements étaient si +ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils étaient un +objet de risée.] + +ESCALUS.--Calomnier l'État! Qu'on l'emmène en prison. + +ANGELO.--Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier contre cet homme? +Est-ce celui dont vous nous avez parlé? + +LUCIO.--C'est lui-même, seigneur.--Venez çà, mon bon vieux à tête +chauve. Me connaissez-vous? + +LE DUC.--Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix: je vous ai +rencontré dans la prison, pendant l'absence du duc. + +LUCIO.--Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit du duc? + +LE DUC.--Très-nettement, monsieur. + +LUCIO.--Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand de chair +humaine, un imbécile, un lâche, comme vous me l'avez dit alors? + +LE DUC--Il faut, monsieur, que vous changiez de personne avec moi, avant +que vous mettiez ce propos sur mon compte: car c'est vous-même qui avez +dit cela de lui; et bien pis, bien pis. + +LUCIO.--O damné coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le bout du nez, pour tes +propos? + +LE DUC.--Je proteste que j'aime le duc comme je m'aime moi-même. + +ANGELO.--Entendez-vous comme ce misérable voudrait terminer la chose, +après ses injures de haute trahison? + +ESCALUS.--Ce n'est pas là un homme à qui l'on doive parler. Qu'on +l'entraîne en prison.--Où est le prévôt? Emmenez-le en prison: mettez-le +sous les verroux, et qu'il ne parle plus.--Qu'on emmène aussi ces +malheureuses avec leur autre complice. + +(Le prévôt met la main sur le duc.) + +LE DUC.--Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment. + +ANGELO.--Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio. + +LUCIO.--Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur: allons +donc! monsieur: comment, tête chauve, vil menteur! Il faut donc vous +encapuchonner ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la +peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, et soyez +pendu dans une heure. Vous ne voulez pas? + +(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.) + +LE DUC.--Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc.--D'abord, +prévôt, je me porte pour caution de ces trois honnêtes gens. (_A +Lucio_.) Ne t'échappe pas, toi; le moine et toi vont s'expliquer tout à +l'heure.--Qu'on s'empare de lui. + +LUCIO.--Cela pourrait finir par pis que le gibet. + +LE DUC, _à Escalus_.--Ce que vous avez dit, je vous le pardonne: +asseyez-vous. (_Montrant Angelo._) Lui, nous prêtera sa place. (_A +Angelo._) Monsieur, avec votre permission. (_Il s'assied à la place +d'Angelo._)--(_A Angelo._) Te reste-t-il encore des paroles, de +l'adresse ou de l'impudence, qui puissent te servir? Si tu en as, +comptes-y, jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends pas +plus longtemps. + +ANGELO.--Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne +m'a fait mon crime, si je m'imaginais que je suis impénétrable, lorsque +je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré +toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps à +ma honte; et que mon procès se borne à mon propre aveu. Votre sentence à +l'instant, et la mort après; c'est toute la grâce que j'implore. + +LE DUC.--Venez ici, Marianne. (_A Angelo._)--Réponds, as-tu engagé ta +foi par un contrat à cette femme? + +ANGELO.--Oui, seigneur. + +LE DUC.--Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.--Religieux, +accomplissez la cérémonie; et quand elle sera achevée, renvoyez-le-moi +ici.--Prévôt, accompagnez-le. + +(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.) + +ESCALUS.--Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur, que de la +singularité de la cause. + +LE DUC.--Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant votre prince; +et comme j'étais alors zélé et fidèle pour vos intérêts, ne changeant +point de coeur en changeant de vêtement, je reste toujours attaché à +votre service. + +ISABELLE.--Ah! daignez me pardonner, à moi, votre sujette, d'avoir +employé et importuné Votre Altesse qui m'était inconnue. + +LE DUC.--Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère fille, soyez +aussi généreuse pour nous. La mort de votre frère, je le sais, vous +reste sur le coeur, et vous pourriez vous demander avec étonnement +pourquoi je me suis caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi +je n'ai pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de le laisser +périr ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidité de son exécution, que je +croyais voir venir d'un pas plus lent, qui a renversé mes desseins. +Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à +craindre, et vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. Faites +votre consolation de cette idée, que votre frère est heureux. + +ISABELLE.--C'est ce que je fais, seigneur. + +(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.) + +LE DUC.--Quant à ce nouveau marié qui revient vers nous, et dont +l'imagination impure a outragé votre honneur, que vous avez si bien +défendu, vous devez lui pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme +il a condamné votre frère, étant criminel, par une double violation de +la chasteté sacrée, et de sa promesse positive de vous accorder la vie +de votre frère à cette condition, la clémence même de la loi demande +à grands cris, et par sa bouche même: _Angelo pour Claudio, mort pour +mort._ La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la lenteur, +représailles pour représailles, _et mesure pour mesure_. Ainsi, Angelo, +voilà donc ton crime manifesté; et quand tu voudrais le nier, cela ne te +serait d'aucun avantage. Nous te condamnons à périr sur le même +billot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la même +précipitation.--Qu'on l'emmène. + +MARIANNE.--O mon très-gracieux seigneur, j'espère que vous ne m'avez +point donné un mari pour vous moquer de moi. + +LE DUC.--C'est votre mari qui s'est moqué de vous en vous donnant +un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, j'ai cru votre mariage +nécessaire: autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait +flétrir votre vie, et nuire à votre avantage dans l'avenir. Quoique ses +biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don, +comme d'un douaire de veuve; ils vous serviront à acquérir un meilleur +mari. + +MARIANNE.--O mon cher seigneur! je n'en désire point d'autre ni de +meilleur que lui. + +LE DUC.--Ne le demandez point, ma résolution est définitive. + +MARIANNE, _se jetant à ses pieds_.--Mon bon souverain!... + +LE DUC.--Vous perdez vos peines.--Qu'on l'emmène à la mort. (_A Lucio._) +Maintenant à vous, monsieur. + +MARIANNE.--O mon bon seigneur!--Chère Isabelle, charge-toi de mon rôle; +prête-moi tes genoux, et je te prêterai toute ma vie à venir pour te +rendre service. + +LE DUC.--Vous allez contre toute raison, en l'importunant. Si elle +s'agenouillait pour me demander la grâce de ce crime, l'ombre de son +frère briserait son lit de pierre, et l'entraînerait avec horreur. + +MARIANNE.--Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous seulement à côté +de moi: levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les +hommes les plus parfaits sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent +souvent d'autant meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais: mon mari peut +être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas fléchir le genou pour moi? + +LE DUC.--Il meurt pour la mort de Claudio. + +ISABELLE, _à genoux_.--Prince très-miséricordieux, daignez voir cet +homme condamné comme si mon frère vivait. Je suis disposée à croire +qu'une vraie sincérité a gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait +vue; et puisqu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été +justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour laquelle il est +mort.--Le crime d'Angelo n'a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit +être enterrée comme une intention qui est morte en route: les pensées ne +sont point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des pensées. + +MARIANNE.--Elles ne sont que cela, seigneur. + +LE DUC.--Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous dis-je. Je viens +de me rappeler encore un autre délit.--Prévôt, comment s'est-il fait que +Claudio ait été décapité à une heure qui n'est pas d'usage? + +LE PRÉVÔT.--On me l'a commandé ainsi. + +LE DUC.--Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial? + +LE PRÉVÔT.--Non, seigneur; je l'ai reçu par un message secret. + +LE DUC.--Et pour cela, je vous dépouille de votre office: rendez-moi vos +clefs. + +LE PRÉVÔT.--Daignez me pardonner, noble seigneur: je croyais bien que +c'était une faute: mais je ne le savais pas, cependant après avoir +réfléchi davantage je m'en suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il +y a un homme dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être +exécuté, et que j'ai laissé vivre encore. + +LE DUC.--Qui est-ce? + +LE PRÉVÔT.--Son nom est Bernardino. + +LE DUC--Je voudrais que vous en eussiez agi de même avec +Claudio.--Allez: amenez-le ici, que je le voie. + +(Le prévôt sort.) + +ESCALUS, _à Angelo_.--Je suis bien affligé qu'un homme aussi éclairé, +aussi sensé que vous, seigneur Angelo, soit tombé dans un écart si +grossier, d'abord par l'ardeur des sens et ensuite par le défaut de bon +jugement. + +ANGELO.--Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant de chagrins; +et un remords si profond pénètre mon coeur repentant, que je désire bien +plus la mort que le pardon: je l'ai méritée, et je la demande. + +(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.) + +LE DUC.--Lequel est ce Bernardino? + +LE PRÉVÔT.--Celui-ci, seigneur. + +LE DUC.--Il y a un religieux qui m'a parlé de cet homme.--Drôle, on dit +que tu as une âme entêtée, qui ne voit rien au delà de ce monde, et +que tu règles ta vie en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes +fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je +t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à une meilleure vie à +venir.--Religieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est +cet homme si bien enveloppé? + +LE PRÉVÔT.--C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et qui devait +périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble tant à Claudio, +qu'on le prendrait pour lui-même. + +LE DUC, _à Isabelle_.--S'il ressemble à votre frère, je lui pardonne +pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour l'amour de votre charmante +personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez à moi; il est +mon frère aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable. A +présent, le seigneur Angelo commence à s'apercevoir qu'il est en sûreté; +il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous +traite bien.--Songez à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.--Je +trouve dans mon coeur un penchant à la clémence; et cependant il y a là +devant nous quelqu'un à qui je ne peux pardonner.--(_A Lucio._) Vous, +maraud, qui m'avez connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré tout +entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je mérité de vous que +vous fassiez de moi un semblable panégyrique? + +LUCIO.--En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours que d'après la +mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez: mais +j'aimerais mieux qu'il vous plût de me faire fouetter. + +LE DUC.--Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.--Prévôt, faites +proclamer dans toute la ville que, s'il est quelque femme outragée par +ce libertin, comme je lui ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une +qui est enceinte de ses oeuvres, qu'elle se présente, et il faudra qu'il +l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on le pende. + +LUCIO.--J'en conjure votre altesse, ne me mariez point à une prostituée. +Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un moment, que j'ai fait de vous un +duc: mon bon seigneur, ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un +homme déshonoré. + +LE DUC.--Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te pardonne tes +calomnies, et à cette condition je te remets toutes tes autres +offenses.--Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en +ceci soit exécuté. + +LUCIO.--Me marier à une fille publique, seigneur, c'est me condamner à +la mort, au fouet et au gibet. + +LE DUC.--Calomnier un prince mérite bien cette punition.--Vous, Claudio, +songez à réparer l'honneur de celle que vous avez outragée.--Vous, +Marianne, soyez heureuse.--Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et +je connais sa vertu.--Je vous remercie, mon bon ami Escalus, de +votre grande bonté: j'ai en réserve pour vous d'autres preuves de +reconnaissance.--Je vous remercie aussi, prévôt, de vos soins et de +votre discrétion: nous vous emploierons dans un poste plus digne de +vous.--Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d'un Ragusain, +au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. Chère +Isabelle, j'ai à vous faire une demande qui intéresse votre bonheur, et +si vous voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi est à +vous, et ce qui est à vous est à moi.--Allons, conduisez-nous à notre +palais: là, nous vous révélerons ce qui vous reste à savoir, et dont il +convient que vous soyez tous instruits. + +(Tous sortent.) + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE *** + +***** This file should be named 18169-8.txt or 18169-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18169/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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