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+The Project Gutenberg EBook of Mesure pour mesure, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mesure pour mesure
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+ MESURE POUR MESURE
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR MESURE POUR MESURE
+
+
+Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait
+féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, d'un
+certain Georges Whestone, intitulée _Promas et Cassandra_, composition
+pitoyable, est devenue une de ses meilleures comédies. Peut-être
+n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone de profiter de son travail;
+car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les
+événements de _Mesure pour mesure_ et Shakspeare n'avait besoin que
+d'une idée première pour construire sa fable et la mettre en action.
+Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge
+prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la soeur qui demande la
+grâce de son frère. Condamné par le prince à être puni de mort, après
+avoir épousé la jeune fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par
+les prières de celle qui oublie sa vengeance dès que le coupable est
+devenu son époux.
+
+L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare pour
+mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu'une
+froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l'eût préférée
+plus touchée du sort de son frère, et prête à faire le sacrifice
+d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore Angelo, son
+hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux dépens de son honneur
+suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence. Il ne faut pas
+oublier qu'élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui
+pouvait souiller son corps qu'elle est accoutumée à considérer comme un
+vase d'élection; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si
+elle est moins dramatique que la passion, elle amène ici cette scène si
+vraie où Claudio, après avoir écouté avec résignation le sermon du moine
+et se croyant détaché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir,
+cet instinct inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec
+ardeur tout ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux
+contraste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti par
+l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur
+de l'existence!
+
+Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est un
+de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il
+soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que
+Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et
+de dignité au costume monastique. C'est une remarque qui n'a pas échappé
+à Schlegel au sujet du vénérable religieux que nous avons déjà vu dans
+la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_. Mais le philosophe se
+trahit sous le capuchon qui le cache dans l'exhortation sur la vie et
+le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques
+boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par
+l'auteur des _Nuits_.
+
+En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie
+bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n'ont
+pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d'autres
+créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe constamment
+la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement
+exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité d'action et de lieu
+y est assez bien conservée.
+
+_Mesure pour mesure_, selon Malone, fut composée en 1603.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ VINCENTIO, duc de Vienne.
+ ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc.
+ ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration.
+ CLAUDIO, jeune seigneur.
+ LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.
+ DEUX GENTILSHOMMES.
+ VARRIUS[1], courtisan de la suite du duc.
+ LE PRÉVÔT DE LA PRISON.
+ THOMAS,}
+ PIERRE,} religieux franciscains.
+ UN JUGE.
+ LE COUDE[2], officier de police.
+ L'ÉCUME[3], jeune fou.
+ UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.
+ ABHORSON, bourreau.
+ BERNARDINO, prisonnier débauché.
+ ISABELLE, soeur de Claudio.
+ MARIANNE, fiancée à Angelo.
+ JULIETTE, maîtresse de Claudio.
+ FRANCESCA, religieuse.
+ MADAME OVERDONE, entremetteuse.
+ Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.
+
+[Note 1: Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais
+c'est un personnage muet.]
+
+[Note 2: _Elbow._]
+
+[Note 3: _Froth._]
+
+
+La scène est à Vienne.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement du palais du duc.
+
+
+LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS _et suite_.
+
+LE DUC.--Escalus!
+
+ESCALUS.--Seigneur!
+
+LE DUC.--Vouloir vous expliquer les principes de l'administration
+paraîtrait en moi une affectation vaine et discours inutiles, puisque
+je sais que vos propres connaissances dans l'art de gouverner surpassent
+tous les conseils et les instructions que pourrait vous donner mon
+expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous dire: votre capacité
+égalant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert[4]. Le
+caractère de notre population, les lois de notre cité, les formes de
+la justice sont des matières que vous possédez à fond, autant qu'aucun
+homme instruit par l'art et la pratique que nous nous rappelions.
+Voilà notre commission, dont nous ne voudrions pas vous voir vous
+écarter.--(_A un domestique._) Allez dire à Angelo de se rendre
+ici.--Quelle opinion avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car
+vous savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier pour nous
+représenter dans notre absence, que nous l'avons armé de toute la
+puissance de notre autorité, revêtu de tout l'empire de notre amour, et
+que nous lui avons transmis enfin par sa commission tous les organes de
+notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?
+
+[Note 4: Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont pu
+remplir.]
+
+ESCALUS.--S'il est dans Vienne un homme digne d'être revêtu d'un si
+grand honneur, et de si hautes fonctions, c'est le seigneur Angelo.
+
+(Entre Angelo.)
+
+LE DUC.--Le voilà qui vient.
+
+ANGELO.--Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir
+vos ordres.
+
+LE DUC.--Angelo, votre vie présente un certain caractère où l'oeil
+observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et
+vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous
+consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage
+personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches:
+ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus
+restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les
+avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands
+desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme
+une déesse intéressée qui retient pour elle l'honneur d'un créancier, en
+exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions
+à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que
+ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre
+absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne
+reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus,
+quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission.
+
+ANGELO.--Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi
+une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste
+image.
+
+LE DUC.--Ne cherchez point de prétextes: ce n'est qu'après un choix
+bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les
+honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont
+si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération,
+et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous
+vous écrirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous
+trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous
+arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de
+remplir les devoirs de vos fonctions.
+
+ANGELO.--Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous
+accompagner jusqu'à une certaine distance.
+
+LE DUC.--Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon
+honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est
+la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des
+lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main.
+Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas à
+me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements
+soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et les saluts
+retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les
+recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.
+
+ANGELO.--Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!
+
+ESCALUS.--Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!
+
+LE DUC.--Je vous remercie, adieu.
+
+(Le duc sort.)
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de
+libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les
+devoirs de ma place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore
+bien au fait de leur étendue et de leur nature.
+
+ANGELO.--Je suis dans le même cas.--Retirons-nous ensemble, et nous ne
+tarderons pas à nous satisfaire sur ce point.
+
+ESCALUS.--J'accompagne Votre Seigneurie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue de Vienne.
+
+LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.
+
+
+LUCIO.--Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas en accommodement
+avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le
+roi.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non
+pas celle du roi de Hongrie!
+
+SECOND GENTILHOMME.--Amen!
+
+LUCIO.--Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix
+commandements, mais qui en effaça un de la table.
+
+SECOND GENTILHOMME.--_Tu ne voleras point?_
+
+LUCIO.--Oui: il effaça celui-là.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Aussi était-ce là un commandement qui commandait
+au capitaine et à ses compagnons de renoncer à leurs fonctions: car ils
+ne s'embarquaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat
+qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière
+qui demande la paix.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Jamais je n'ai entendu aucun soldat la
+désapprouver.
+
+LUCIO.--Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, là
+où on disait les grâces.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Quoi donc? en vers?
+
+LUCIO.--Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Je le pense, et dans toutes les religions?
+
+LUCIO.--Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute
+controverse; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute
+grâce.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Dans ce cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux
+entre nous.
+
+LUCIO.--Je l'accorde, comme entre le velours et la lisière; vous êtes la
+lisière.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et vous le velours; un excellent velours, une
+pièce de première qualité. J'aimerais autant servir de lisière à une
+serge anglaise, que d'être râpé comme vous l'êtes pour un velours
+français[5]. Est-ce que je parle sensiblement maintenant?
+
+[Note 5: Équivoque entre le mot _pil'd_, terme qui désigne la qualité du
+velours, et _pill'd_, qui signifie _épilé, chauve_.]
+
+LUCIO.--Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours.
+J'apprendrai d'après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant
+j'oublierai de boire après vous.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Je crois que je me suis fait tort, n'est-ce pas?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Certainement, que tu sois pincé ou non.
+
+LUCIO.--Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. J'ai acheté chez
+elle des maladies jusqu'à la somme de....
+
+SECOND GENTILHOMME.--Combien, je vous prie?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Devinez.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Jusqu'à trois mille dollars par an.[6]
+
+[Note 6: _Dollars_ et _dolours_, équivoque qui revient souvent dans
+Shakspeare.]
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et plus.
+
+LUCIO.--Une couronne française de plus.[7]
+
+[Note 7: Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire un
+écu, pour la _couronne de Vénus_.]
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Vous me croyez toujours des maladies; mais vous
+vous trompez: je suis sain.
+
+LUCIO.--Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous
+êtes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a
+fait de vous sa proie.
+
+(Entre madame Overdone.)
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la
+plus forte sciatique?
+
+MADAME OVERDONE.--Bien, bien, on vient d'arrêter et de mettre en prison
+quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Qui est-ce, je vous prie?
+
+MADAME OVERDONE.--Hé! c'est Claudio, le seigneur Claudio.
+
+LUCIO.--Claudio en prison? Cela n'est pas.
+
+MADAME OVERDONE.--Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrêter; je
+l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici à trois
+jours il doit avoir la tête tranchée.
+
+LUCIO.--Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût
+vrai: en êtes-vous bien sûre?
+
+MADAME OVERDONE.--Je n'en suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir
+donné un enfant à mademoiselle Juliette.
+
+LUCIO.--Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait promis de venir
+me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.
+
+SECOND GENTILHOMME.--D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez
+de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on
+a publiée.
+
+LUCIO.--Partons: allons savoir la vérité du fait.
+
+(Ils sortent.)
+
+MADAME OVERDONE, _seule_.--Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au
+gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (_Entre le bouffon._) Eh
+bien, quelles nouvelles?
+
+LE BOUFFON--Là-bas, on emmène un homme en prison.
+
+MADAME OVERDONE.--Oui; et qu'a-t-il fait?
+
+LE BOUFFON.--Une femme.
+
+MADAME OVERDONE.--Mais quel est son délit?
+
+LE BOUFFON.--D'avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui.
+
+MADAME OVERDONE.--Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?
+
+LE BOUFFON.--Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous
+n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas?
+
+MADAME OVERDONE.--Quelle ordonnance, mon ami?
+
+LE BOUFFON.--Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront
+jetées bas.
+
+MADAME OVERDONE.--Et que deviendront celles de la cité?
+
+LE BOUFFON.--Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi,
+si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur.
+
+MADAME OVERDONE.--Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs
+seront-elles abattues?
+
+LE BOUFFON.--Jusqu'aux fondements, madame.
+
+MADAME OVERDONE.--Voilà vraiment un changement dans l'État! Que
+deviendrai-je?
+
+LE BOUFFON.--Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent
+pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin
+pour cela de changer d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du
+courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu
+vos yeux au service, on vous prendra en considération.
+
+MADAME OVERDONE.--Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous.
+
+LE BOUFFON.--Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt,
+et voici madame Juliette.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE _et des_ OFFICIERS DE JUSTICE,
+_puis_ LUCIO _et les_ DEUX GENTILSHOMMES.
+
+
+CLAUDIO, _au prévôt_.--Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au
+public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé.
+
+LE PRÉVÔT.--Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais
+sur un ordre spécial du seigneur Angelo.
+
+CLAUDIO.--Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité, peut nous faire
+payer notre délit au poids[8]: tels sont les décrets du ciel! Elle
+frappe qui elle veut, épargne qui elle veut; et elle est toujours juste.
+
+[Note 8: Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode
+plus sûre que celle de la numération des espèces.]
+
+LUCIO.--Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?
+
+CLAUDIO.--De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme
+l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un
+usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement
+le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont
+altérés, et en buvant nous mourons.
+
+LUCIO.--Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers,
+j'enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j'aime
+encore mieux être un faquin en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel
+est ton crime, Claudio?
+
+CLAUDIO.--Ce serait le commettre encore que d'en parler.
+
+LUCIO.--Quoi, est-ce un meurtre?
+
+CLAUDIO.--Non.
+
+LUCIO.--Une débauche?
+
+CLAUDIO.--Si tu veux.
+
+LE PRÉVÔT.--Allons! monsieur, il faut marcher.
+
+CLAUDIO.--Encore un mot, mon ami.--(_Il prend Lucio à part._) Lucio, un
+mot à l'oreille.
+
+LUCIO.--Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.--Est-ce qu'on regarde
+de si près à la débauche?
+
+CLAUDIO.--Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la
+possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement
+ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les
+cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement dans
+la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents,
+auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le
+temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
+notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne
+de Juliette.
+
+LUCIO.--Un enfant, peut-être?
+
+CLAUDIO.--Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui
+remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'éclat de la
+nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le
+gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
+empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la tyrannie est
+attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds...
+Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois
+pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure
+rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois
+fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution; et
+aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces
+décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c'est pour faire
+parler de lui.
+
+LUCIO.--Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules,
+qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie
+après le duc, et appelles-en à lui.
+
+CLAUDIO--Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.--Je t'en
+conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer
+au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de
+ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprès
+du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder son coeur. Je fonde
+là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet
+et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un
+talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole,
+et elle sait persuader.
+
+LUCIO.--Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des
+autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des
+peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien
+fâché que tu perdisses si follement à un jeu de _tic tac_. Je vais la
+trouver.
+
+CLAUDIO.--Je te remercie, bon ami Lucio.
+
+LUCIO.--D'ici à deux heures...
+
+CLAUDIO.--Allons, prévôt, marchons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Un monastère.
+
+Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.
+
+
+LE DUC.--Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point
+que le faible trait de l'amour puisse percer un sein bien armé. Le motif
+qui m'engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus
+sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.
+
+LE MOINE.--Votre Altesse peut-elle s'expliquer?
+
+LE DUC.--Mon saint père, nul ne sait mieux que vous combien j'aimai
+toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les
+assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance.
+J'ai confié au soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs
+austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit
+voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire répandre ce bruit dans
+le peuple, et c'est ce qu'on croit. A présent, mon père, vous allez me
+demander pourquoi j'en agis ainsi?
+
+LE MOINE.--Volontiers, seigneur.
+
+LE DUC.--Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins
+et mors nécessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laissé
+dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne
+va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes
+qu'un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses
+enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent à la fin un
+objet de moquerie plutôt que de crainte, il en est de même maintenant
+de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont morts eux-mêmes; la
+licence tire la justice par le nez; l'enfant bat sa nourrice, et tout
+ordre est renversé.
+
+LE MOINE--Il dépendait de Votre Altesse de dégager la justice de ses
+liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable
+en vous que dans le seigneur Angelo.
+
+LE DUC.--J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque c'est par ma
+faute que j'ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une
+tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions
+que j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les crimes que de
+leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà
+pourquoi, mon père, j'ai chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri
+de mon nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère, qui ne
+sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est pour suivre son
+administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frères, observer
+à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir
+un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment je dois me conduire
+pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai, à
+loisir, d'autres raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement
+celle-ci.--Angelo est austère; il est en garde contre l'envie: à peine
+avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la
+pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son
+caractère, ce que sont nos hommes à belles apparences.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Un couvent de femmes.
+
+ISABELLE, FRANCESCA, _ensuite_ LUCIO.
+
+
+ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses?
+
+FRANCESCA.--Ne sont-ils pas assez étendus?
+
+ISABELLE.--Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en
+désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une règle plus
+étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire.
+
+LUCIO, _au dehors_.--Holà, quelqu'un! la paix soit en ces lieux!
+
+ISABELLE.--Qui est-ce qui appelle?
+
+FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef,
+et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas
+encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera
+plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors,
+si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou
+si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle
+encore; je vous prie, répondez-lui.
+
+(Francesca sort.)
+
+ISABELLE.--Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?
+
+LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent
+assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle,
+novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère
+Claudio?
+
+ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette
+question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis
+cette Isabelle, et sa soeur.
+
+LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses;
+il est en prison.
+
+ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi?
+
+LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être
+son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa
+bonne amie.
+
+ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi!
+
+LUCIO.--C'est la vérité.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché
+familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la
+langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous
+regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit
+immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec
+sincérité comme à une sainte.
+
+[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est-à-dire quand le vanneau
+s'éloigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.]
+
+ISABELLE.--Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.
+
+LUCIO.--Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère
+et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui
+mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence
+d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein
+annonce son heureuse culture et son industrie.
+
+ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?
+
+LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine?
+
+ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms
+par amitié.
+
+LUCIO.--C'est elle.
+
+ISABELLE.--Oh! qu'il l'épouse!
+
+LUCIO.--Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange
+manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans
+l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par
+ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a
+fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A
+sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne
+l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne
+sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais
+qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de
+l'esprit, l'étude et le jeûne.--Pour intimider l'abus et la licence
+qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme
+des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses
+dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait
+emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la
+rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est
+perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir
+Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous
+et votre malheureux frère.
+
+ISABELLE.--En veut-il donc à sa vie?
+
+LUCIO.--Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le
+prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.
+
+ISABELLE.--Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire
+du bien?
+
+LUCIO.--Essayez votre pouvoir.
+
+ISABELLE.--Mon pouvoir! hélas! je doute...
+
+LUCIO.--Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le
+bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter.
+Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
+une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que
+si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi
+certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.
+
+ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire.
+
+LUCIO.--Mais, promptement.
+
+ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que
+le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous
+rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir,
+de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.
+
+LUCIO.--Je prends congé de vous.
+
+ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu.
+
+(Ils se séparent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un appartement dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT[10], OFFICIERS _et suite_.
+
+[Note 10: Le prévôt est ici une espèce de geôlier.]
+
+
+ANGELO.--Il ne faut pas que nous fassions de la loi un épouvantail pour
+effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu'en voyant son immobilité,
+familiarisés par l'habitude, ils osent venir se percher sur l'objet même
+de leur terreur.
+
+ESCALUS.--Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons le glaive de
+la loi que pour blesser légèrement, plutôt que pour frapper des coups
+mortels. Hélas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien
+noble père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu la
+plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si
+l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et
+qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet de vos voeux, que laisser
+agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous
+n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour
+laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi.
+
+ANGELO.--Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre chose de
+succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury qui condamne un prisonnier
+à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent,
+renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font
+le procès; mais la justice saisit le crime là où il se montre à elle.
+Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout
+simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais
+nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais
+y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que
+j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi
+qui le condamne, je tomberai dans la même offense, mon jugement doit
+être à l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut
+intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.
+
+ESCALUS.--Que ce soit comme le voudra votre sagesse.
+
+ANGELO.--Où est le prévôt?
+
+LE PRÉVÔT.--Ici, s'il plaît à Votre Honneur.
+
+ANGELO.--Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures;
+amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare à la mort, car il est au
+terme de son pèlerinage.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+ESCALUS.--Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi
+à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d'autres succombent par
+la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent
+d'aucun[11]; d'autres sont condamnés pour une faute unique.
+
+[Note 11: _Brakes of vice_. Les commentateurs ont donné mille
+explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens
+le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.]
+
+(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.)
+
+LE COUDE.--Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un État
+que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les
+maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu'on les amène.
+
+ANGELO.--Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il?
+
+LE COUDE.--Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre
+constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur,
+et j'amène ici devant Votre Grandeur deux insignes _bienfaiteurs_.
+
+ANGELO.--Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne
+sont-ce pas des malfaiteurs?
+
+LE COUDE.--Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien
+ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sûr, exempts
+de toutes les _profanations mondaines_ qui sont du devoir de tout bon
+chrétien.
+
+ESCALUS.--Voilà qui coule de source; voilà un officier bien sensé.
+
+ANGELO.--Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est
+votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude?
+
+LE BOUFFON.--Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude.
+
+ANGELO, _au Bouffon_.--Qui êtes-vous?
+
+LE COUDE.--Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; un meuble de
+mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises moeurs, dont la
+maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et
+aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi
+une fort mauvaise maison.
+
+ESCALUS.--Comment savez-vous cela?
+
+LE COUDE.--Ma femme, monsieur, que je _déteste_, devant le ciel et
+devant Votre Grandeur...
+
+ESCALUS.--Comment? votre femme?
+
+LE COUDE.--Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnête
+femme...
+
+ESCALUS.--Et c'est pour cela que vous la _détestez_?
+
+LE COUDE.--Je dis, monsieur, que je me _détesterai_ moi-même, aussi bien
+qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux
+regretter sa vie; car c'est une vilaine maison.
+
+ESCALUS.--Comment savez-vous cela, constable?
+
+LE COUDE.--Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au
+vice _cardinal_[12], aurait pu être accusée en fornication, en adultère
+et en toutes sortes d'impuretés dans cette maison.
+
+[Note 12: Cardinal est ici pour _charnel_.]
+
+ESCALUS.--Par les intrigues de cette femme?
+
+LE COUDE.--Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a
+craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est
+pas.
+
+LE COUDE.--Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le,
+_honnête homme_.
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre?
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous
+votre respect, de pruneaux cuits; nous n'en avions que deux, monsieur,
+dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans un plat de
+fruits, un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces
+plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats.
+
+ESCALUS.--Continue, continue: peu importe le plat.
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle: vous avez raison,
+monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme
+je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai
+dit, de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le
+plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste,
+comme j'ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous
+savez, maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.
+
+L'ÉCUME.--Non, vraiment.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien: comme vous étiez donc, si vous vous en souvenez,
+à casser les noyaux des susdits pruneaux.
+
+L'ÉCUME.--Oui, c'est vrai, j'étais là.
+
+LE BOUFFON.--Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous
+le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que
+vous savez, à moins qu'ils n'observassent un bon régime, comme je vous
+disais.
+
+L'ÉCUME.--Tout cela est vrai.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! fort bien, alors...
+
+ESCALUS.--Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. Qu'a-t-on fait à la
+femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite
+à ce qu'on lui a fait.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur ne peut en venir là encore.
+
+ESCALUS.--Ce n'est pas mon intention, non plus.
+
+LE BOUFFON.--Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de
+Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considérez maître l'Écume, que
+voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an,
+dont le père est mort à la Toussaint.--N'était-ce pas à la Toussaint,
+maître l'Écume?
+
+L'ÉCUME.--Le soir de la Toussaint.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien: j'espère que ce sont là des vérités. Lui,
+monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret.--C'était à _la
+Grappe-de-Raisin_, où vous aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?
+
+L'ÉCUME.--Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne
+pour l'hiver.
+
+LE BOUFFON.--Allons, fort bien. J'espère que ce sont là des vérités.
+
+ANGELO, _à Escalus_.--Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand
+les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser
+entendre leur affaire, avec l'espérance que vous trouverez matière à les
+faire tous fouetter.
+
+ESCALUS.--Je m'y attends. Salut, seigneur. (_Angelo sort._)--Allons,
+l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois?
+
+LE BOUFFON.--Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu qu'on lui ait fait une
+fois.
+
+LE COUDE.--Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a
+fait à ma femme.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.
+
+ESCALUS.--Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a fait.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, considérez bien le visage
+de cet homme-là.--Mon bon l'Écume, regardez sa Grandeur: c'est pour de
+bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage?
+
+ESCALUS.--Oui, fort bien.
+
+LE BOUFFON.--Non, je vous prie, remarquez-le bien.
+
+ESCALUS.--Eh bien! c'est ce que je fais.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa
+figure?
+
+ESCALUS.--Mais non.
+
+LE BOUFFON.--Je veux supposer[13] sur le livre sacré, que sa figure est
+ce qu'il a de pis en lui.--Eh bien! si la figure est la pire chose qu'il
+y ait en lui, comment maître l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la
+femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.
+
+ESCALUS.--Il a raison: constable, que répondez-vous à cela?
+
+LE COUDE.--Premièrement, s'il vous plaît, la maison est une maison
+_respectée_; ensuite, cet homme est un drôle _respecté_, et sa maîtresse
+est une femme _respectée_[14].
+
+[Note 13: Supposer pour _déposer_.]
+
+[Note 14: Pour _suspectée_.]
+
+LE BOUFFON.--Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus
+_respectée_ qu'aucun de nous tous.
+
+LE COUDE.--Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore
+à venir qu'elle ait jamais été _respectée_ par homme, femme, ou enfant.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, elle a été _respectée_ avec lui, avant qu'il
+l'eut épousée.
+
+ESCALUS.--Lequel est le plus sage ici, la Justice ou
+l'Iniquité[15]?--Cela est-il vrai?
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--O scélérat, vaurien, méchant Hannibal[16]! Moi,
+j'ai été _respecté_ avec elle avant que je fusse marié avec elle?
+Si jamais j'ai été _respecté_ avec elle, ou elle avec moi, que Votre
+Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat
+Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de _batterie_.
+
+[Note 15: Personnages des _Moralités_. La Justice est ici pour le
+constable et l'Iniquité pour le fou.]
+
+[Note 16: Cannibale.]
+
+ESCALUS.--S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre
+action en diffamation.
+
+LE COUDE.--Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-là.
+Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin?
+
+ESCALUS.--Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquités que
+tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme à
+l'ordinaire, jusqu'à ce que tu saches ce qu'elles sont.
+
+LE COUDE.--Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.--Tu vois bien,
+coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas
+continuer.
+
+ESCALUS, _à l'Écume._--Où êtes-vous né, mon ami?
+
+L'ÉCUME.--Ici, à Vienne, monsieur.
+
+ESCALUS.--Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?
+
+L'ÉCUME.--Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.
+
+ESCALUS.--Bon. (_Au bouffon._) De quel métier êtes-vous, monsieur?
+
+LE BOUFFON.--Garçon de taverne, le garçon d'une pauvre veuve.
+
+ESCALUS.--Le nom de votre maîtresse?
+
+LE BOUFFON.--Madame Overdone.
+
+ESCALUS.--A-t-elle eu plus d'un mari?
+
+LE BOUFFON.--Neuf, monsieur: Overdone[17] pour le dernier.
+
+[Note 17: _Overdone by the last_, «épuisée par le dernier.» _Overdone_
+fait ici calembour.]
+
+ESCALUS.--Neuf!--Approchez-vous de moi, maître l'Écume. Maître l'Écume,
+je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garçons de
+taverne; ils vous soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre:
+allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.
+
+L'ÉCUME.--Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, jamais je ne vais
+dans aucune chambre de taverne, que je n'y sois attiré par quelqu'un.
+
+ESCALUS.--Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. (_L'Écume sort._)
+Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le
+garçon de taverne?
+
+LE BOUFFON.--Pompée.
+
+ESCALUS.--Et quoi encore?
+
+LE BOUFFON.--Haut-de-chausses, monsieur.
+
+ESCALUS.--Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses[18] est ce qu'il
+y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal,
+vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie un entremetteur,
+Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de
+garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité;
+vous vous en trouverez bien.
+
+[Note 18: _Bum_. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.]
+
+LE BOUFFON.--Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui
+voudrait vivre.
+
+ESCALUS.--Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En étant un agent
+d'infamie... Que pensez-vous du métier, Pompée? Est-ce là un métier
+permis?
+
+LE BOUFFON.--Si la loi veut le permettre, monsieur.
+
+ESCALUS.--Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et il ne sera pas
+permis à Vienne.
+
+LE BOUFFON.--Votre Grandeur est-elle dans l'intention de mutiler toute
+la jeunesse de la ville?
+
+ESCALUS.--Non, Pompée.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira
+donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi
+les prostituées et les vauriens, vous n'aurez plus rien à craindre des
+entremetteurs.
+
+ESCALUS.--Il y a de jolies ordonnances qui commencent à s'exécuter, je
+peux vous en assurer; il n'y va que d'être pendu et décapité.
+
+LE BOUFFON.--Si vous pendez et décapitez tous ceux qui commettent ce
+péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la
+commission de trouver des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne
+pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour
+trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites:
+Pompée me l'avait bien dit.
+
+ESCALUS.--Grand merci, bon Pompée; et, en récompense de votre prophétie,
+écoutez-moi bien:--je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas
+devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas me
+dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je vous y retrouve,
+Pompée[19], je vous chasserai à grands coups jusqu'à votre tente, et je
+serai un rude César pour vous.--Pour vous parler net, Pompée, je vous
+ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous bien.
+
+[Note 19: Pompée est un nom souvent donné aux chiens.]
+
+LE BOUFFON.--Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le
+suivrai, selon que la chair et la fortune en décideront.--Me fouetter?
+Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est
+point chassé de son métier à coups de fouet.
+
+(Il sort.)
+
+ESCALUS.--Approchez, maître Coude; venez, maître constable: combien y
+a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable?
+
+LE COUDE.--Sept ans et demi, monsieur.
+
+ESCALUS.--Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer, qu'il y avait
+quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?
+
+LE COUDE.--Et demi, monsieur.
+
+ESCALUS.--Hélas! il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de
+vous en charger si souvent; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des
+hommes en état de vous suppléer?
+
+LE COUDE.--En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient
+quelque talent pour cette espèce d'emploi: on les choisit; mais ils me
+choisissent après pour les remplacer: je le fais pour quelques pièces
+d'argent, et je vais toujours pour tous les autres.
+
+ESCALUS.--Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ six ou sept des
+plus capables de votre paroisse.
+
+LE COUDE.--A la maison de Votre Grandeur, monsieur?
+
+ESCALUS.--Oui, chez moi. Adieu. (_Coude sort._)--(_Au juge de paix._)
+Quelle heure croyez-vous qu'il soit?
+
+LE JUGE.--Onze heures, monsieur.
+
+ESCALUS.--Je vous prie de venir dîner avec moi.
+
+LE JUGE.--Je vous remercie humblement.
+
+ESCALUS.--Je suis bien affligé de la mort de Claudio; mais il n'y a
+point de remède.
+
+LE JUGE.--Le seigneur Angelo est sévère.
+
+ESCALUS.--C'est une nécessité; la clémence cesse d'être clémence quand
+elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d'un
+second crime; mais cependant... malheureux Claudio!--Il n'y a point de
+remède.--Venez, monsieur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT ET UN VALET.
+
+
+LE VALET.--Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de
+suite. Je vais vous annoncer.
+
+LE PRÉVÔT.--Je vous en prie, faites-le. (_Le valet sort._) Je viens
+savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit
+est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont
+atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela!
+
+(Entre Angelo.)
+
+ANGELO.--Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?
+
+LE PRÉVÔT.--Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?
+
+ANGELO.--Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi
+venez-vous me le demander une seconde fois?
+
+LE PRÉVÔT.--J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous votre bon
+plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, la justice s'est
+repentie de son arrêt.
+
+ANGELO.--Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre
+place, on peut fort bien se passer de vous.
+
+LE PRÉVÔT.--Je demande pardon à Votre Honneur.--Que fera-t-on, monsieur,
+de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme.
+
+ANGELO.--Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans
+délai.
+
+(Le valet revient.)
+
+LE VALET.--Voici la soeur de l'homme condamné, qui demande à être
+introduite près de vous.
+
+ANGELO.--A-t-il une soeur?
+
+LE PRÉVÔT.--Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est
+prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà.
+
+ANGELO.--Allons, qu'on la fasse entrer. (_Le valet sort._)--(_Au
+prévôt._) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu'on
+lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres
+pour cela.
+
+(Entrent Lucio et Isabelle.)
+
+LE PRÉVÔT, _faisant mine de se retirer_.--Que Dieu sauve Votre Honneur.
+
+ANGELO.--Restez encore un moment.--_(A Isabelle.)_ Vous êtes la
+bienvenue: que désirez-vous?
+
+ISABELLE.--Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il
+plaise seulement à Votre Honneur de m'entendre.
+
+ANGELO.--Voyons, quelle est votre requête?
+
+ISABELLE.--Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que
+je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le
+défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis
+en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais
+pas.
+
+ANGELO.--Voyons, le sujet?
+
+ISABELLE.--J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de
+condamner sa faute, et non pas mon frère.
+
+LE PRÉVÔT.--Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes!
+
+ANGELO.--Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est
+condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à
+zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code,
+pour laisser échapper les coupables.
+
+ISABELLE,--O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frère!--Que le
+ciel garde Votre Honneur!
+
+LUCIO, _à Isabelle_.--N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui:
+priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes
+trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une épingle que vous ne pourriez
+pas le faire avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.
+
+ISABELLE _se rapproche_.--Faut-il donc qu'il meure?
+
+ANGELO.--Jeune fille, il n'y a point de remède.
+
+ISABELLE.--Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que
+ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.
+
+ANGELO.--Je ne veux pas le faire.
+
+ISABELLE.--Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?
+
+ANGELO.--Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.
+
+ISABELLE.--Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde,
+si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour
+lui?
+
+ANGELO.--Son arrêt est prononcé; il est trop tard.
+
+LUCIO, _bas à Isabelle_.--Vous êtes trop froide.
+
+ISABELLE.--Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la
+révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui
+appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du
+ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur
+sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous
+eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais
+lui n'aurait pas été aussi impitoyable que vous.
+
+ANGELO.--Je vous prie, retirez-vous.
+
+ISABELLE.--Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que
+vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais
+ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier.
+
+LUCIO, _à part_.--Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.
+
+ANGELO.--Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.
+
+ISABELLE.--Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été
+condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a
+trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le
+suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes?
+Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et
+vous serez un homme nouveau.
+
+ANGELO.--Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non
+pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou
+mon fils, qu'il en serait de même pour lui; il faut qu'il meure demain.
+
+ISABELLE.--Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le;
+il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le
+gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'égard que
+nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon
+seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y
+a beaucoup de gens qui l'ont commise.
+
+LUCIO.--Courage; bien dit.
+
+ANGELO.--La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de
+gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint
+la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle
+observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans
+un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou
+nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à
+naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là
+où ils existent.
+
+ISABELLE.--Et cependant prouvez quelque pitié.
+
+ANGELO.--Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors
+j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné
+aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme
+qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre
+une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous
+résigner.
+
+ISABELLE.--Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette
+sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la
+force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant.
+
+LUCIO.--Bien dit.
+
+ISABELLE.--Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter,
+jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier
+occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le
+tonnerre.--Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits
+sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le
+doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité
+d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son
+existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur
+à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les
+anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à
+en devenir mortels.
+
+LUCIO.--Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il
+s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.
+
+LE PRÉVÔT.--Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir!
+
+ISABELLE.--Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère;
+les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux
+saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.
+
+LUCIO.--Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.
+
+ISABELLE.--Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans
+la bouche du soldat, un vrai blasphème.
+
+LUCIO.--Où a-t-elle appris tout cela?--Encore.
+
+ANGELO.--Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?
+
+ISABELLE.--Parce que l'autorité, quoique sujette à errer comme les
+autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une
+cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur,
+et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon
+frère. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable,
+qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort
+contre mon frère.
+
+ANGELO, _à part_.--Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens
+éclot en même temps. (_A Isabelle._) Adieu.
+
+ISABELLE.--Cher seigneur, revenez.
+
+ANGELO.--Je me consulterai.--Revenez demain.
+
+ISABELLE.--Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon
+seigneur, revenez.
+
+ANGELO.--Que dites-vous, me corrompre?
+
+ISABELLE.--Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.
+
+LUCIO.--Autrement vous auriez tout gâté.
+
+ISABELLE.--Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé, ni avec
+des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur
+attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers
+le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des
+âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et
+dont le coeur n'est consacré à rien de terrestre.
+
+ANGELO.--Allons, revenez me voir demain.
+
+LUCIO, _à part, à Isabelle_.--Retirez-vous, tout va bien: sortez.
+
+ISABELLE.--Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur[20]!
+
+[Note 20: Isabelle emploie le mot _honour_ pour dire _Votre Seigneurie,_
+et le juge ramène ce mot à son premier sens.]
+
+ANGELO, _à part_.--Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la
+tentation dont les prières préservent.
+
+ISABELLE.--A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?
+
+ANGELO.--Quand vous voudrez, avant midi.
+
+ISABELLE.--Le ciel préserve Votre Honneur!
+
+(Elle sort avec Lucio.)
+
+ANGELO.--De toi, et même de ta vertu!--Que veut dire ceci? Que veut dire
+ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est
+tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle
+qui me tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais
+comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la
+vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus
+dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que
+trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos
+vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu
+la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent
+vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au
+brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je
+l'aime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître
+de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui,
+pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus
+dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les
+attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies,
+l'art et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille
+vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais
+les autres aimer, je souriais, et m'étonnais de leur folie.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une prison.
+
+LE DUC _en habit de religieux_, LE PRÉVÔT.
+
+
+LE DUC.--Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que vous êtes.
+
+LE PRÉVÔT.--Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, bon religieux?
+
+LE DUC.--Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens
+visiter les âmes affligées renfermées dans cette prison: accordez-moi le
+droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature
+de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence mes
+secours spirituels.
+
+LE PRÉVÔT.--Je ferais davantage s'il en était besoin.
+
+(Entre Juliette.)
+
+Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les
+feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: elle est enceinte, et le
+père de son enfant est condamné à mort; un jeune homme plus propre à
+commettre un second délit semblable qu'à mourir pour le premier.
+
+LE DUC.--Quand doit-il mourir?
+
+LE PRÉVÔT.--A ce que je crois, demain. (_A Juliette._) J'ai pourvu à vos
+besoins: attendez un moment, et l'on vous conduira.
+
+LE DUC, _à Juliette_.--Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que
+vous portez?
+
+JULIETTE.--Oui, et j'en porte la honte avec patience.
+
+LE DUC.--Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience,
+et d'éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n'est que
+superficielle.
+
+JULIETTE.--Je l'apprendrai bien, volontiers.
+
+LE DUC.--Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?
+
+JULIETTE.--Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort.
+
+LE DUC.--Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement mutuel que votre
+crime a été commis?
+
+JULIETTE.--Oui, d'un consentement mutuel.
+
+LE DUC.--Votre péché a donc été plus grand que le sien?
+
+JULIETTE.--Je le confesse, et je m'en repens, mon père.
+
+LE DUC.--Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne
+vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte: cette
+douleur n'est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle
+montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour,
+mais uniquement par crainte.
+
+JULIETTE.--Je me repens de ma faute, parce que c'est un péché, et j'en
+accepte la honte avec joie.
+
+LE DUC.--Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j'entends dire,
+doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que
+la grâce du ciel vous accompagne!--_Benedicite._
+
+(Il sort en priant.)
+
+JULIETTE.--Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui me laisse une vie
+dont toute la consolation est d'éprouver à chaque instant toutes les
+horreurs de la mort!
+
+LE PRÉVÔT.--C'est bien dommage qu'il en soit là!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+(Appartement dans la maison d'Angelo.)
+
+_Entre_ ANGELO.
+
+
+ANGELO.--Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières
+s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis
+que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle.
+Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le
+nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale passion qui le
+remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, est comme un bon livre
+qui, à force d'être relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et
+l'ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende!) de changer
+ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain
+jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il t'arrive souvent
+d'extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et
+d'enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;--chair, tu
+n'es que chair! Inscrivez, _bon ange_, sur la corne du diable, ce ne
+sera plus le cimier du diable.
+
+(Entre un valet.)
+
+ANGELO.--Hé bien! qui est là?
+
+LE VALET,--Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande à vous parler.
+
+ANGELO.--Montre-lui le chemin. (_Le valet sort._)--(_Seul._) O ciel!
+pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant
+inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui
+leur est nécessaire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un homme
+qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent
+ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les sujets d'un monarque bien-aimé
+oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se
+pressent en sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement
+paraître une injure.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ANGELO.--Eh bien! belle jeune fille?
+
+ISABELLE.--Je suis venue savoir votre bon plaisir.
+
+ANGELO.--J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me
+demander de vous l'apprendre.--Votre frère ne peut vivre.
+
+ISABELLE.--En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va
+pour se retirer).
+
+ANGELO.--Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait
+qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il
+meure.
+
+ISABELLE.--Sur votre arrêt?
+
+ANGELO.--Oui...
+
+ISABELLE.--Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui
+est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver
+son âme.
+
+ANGELO.--Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner à
+celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté
+de ceux qui jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par
+le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement une vie
+légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus
+pour créer une vie illégitime.
+
+ISABELLE.--Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.
+
+ANGELO.--Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser.
+Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtât en ce
+moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre
+corps à la douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?
+
+ISABELLE.--Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps
+que mon âme.
+
+ANGELO.--Je ne parle point de votre âme; les péchés que la nécessité
+nous force de commettre, ne servent qu'à faire nombre, sans nous charger
+davantage.
+
+ISABELLE.--Comment dites-vous?
+
+ANGELO.--Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des
+raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci:--moi, qui
+suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt
+de mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait
+la vie de ce frère?
+
+ISABELLE.--Ah! daignez le faire: j'en prends le péril sur mon âme; ce ne
+serait point un péché, mais un acte de charité.
+
+ANGELO.--Si vous vouliez le faire vous-même au péril de votre âme, le
+poids du péché et de la charité serait le même.
+
+ISABELLE.--Oh! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel,
+fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un péché que de
+céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette
+faute soit ajoutée aux miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.
+
+ANGELO.--Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le sens de la mienne;
+ou vous êtes ignorante, ou vous affectez de l'être par ruse, et ce n'est
+pas bien.
+
+ISABELLE.--Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du
+moins que je sache que je ne vaux pas mieux.
+
+ANGELO.--Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s'accusant
+elle-même: comme les masques noirs proclament la beauté qu'ils cachent,
+dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert.--Mais
+écoutez-moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement:
+votre frère doit mourir.
+
+ISABELLE.--Oui.
+
+ANGELO.--Et son délit est tel qu'il doit subir la peine imposée par la
+loi.
+
+ISABELLE.--Cela est vrai.
+
+ANGELO.--Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa
+vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre; c'est
+uniquement par forme de conversation), si ce n'est celui-ci, que vous,
+sa soeur, inspirant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du
+juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves
+de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y eût point d'autre
+moyen humain de le sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors
+de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le
+coupable, que feriez-vous?
+
+ISABELLE.--Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour
+moi-même: je veux dire, que si j'étais condamnée à la mort, je
+porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je
+me déshabillerais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais
+désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur.
+
+ANGELO.--En ce cas, votre frère mourrait?
+
+ISABELLE.--Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu'un
+frère mourût une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait
+éternellement.
+
+ANGELO.--Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence
+contre laquelle vous vous êtes tant récriée?
+
+ISABELLE.--L'ignominie pour rançon et un libre pardon ne sont pas de la
+même famille: une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat
+honteux.
+
+ANGELO.--Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la loi un tyran, et
+vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une
+folie qu'un vice.
+
+ISABELLE.--Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour
+obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous
+pensons; j'excuse un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que
+j'aime tendrement.
+
+ANGELO.--Nous sommes tous fragiles.
+
+ISABELLE.--Que mon frère meure s'il n'est point feudataire d'une
+servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse.
+
+ANGELO.--Et les femmes sont fragiles aussi.
+
+ISABELLE.--Oui, comme la glace où elles se mirent, et qui se brise aussi
+facilement qu'elle réfléchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur
+vienne en aide! Les hommes dérogent de leur origine en profitant de leur
+faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi
+tendres que l'est notre constitution, et susceptibles de fausses
+impressions.
+
+ANGELO.--Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage rendu à votre
+propre sexe, permettez que je m'explique avec plus de hardiesse; puisque
+je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à l'épreuve
+de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce
+que vous êtes, c'est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes
+plus une femme; si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement
+toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce moment, en revêtant
+ce costume qui vous est destiné.
+
+ISABELLE.--Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, je vous en
+supplie, parlez-moi comme vous faisiez d'abord.
+
+ANGELO.--Comprenez-moi nettement... je vous aime.
+
+ISABELLE.--Mon frère aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il
+meure pour cela.
+
+ANGELO.--Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez votre amour.
+
+ISABELLE.--Je sais que votre vertu a le privilége de feindre une
+apparence de vice pour surprendre les autres.
+
+ANGELO.--Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pensée.
+
+ISABELLE.--Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup.
+Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!--Je te dénoncerai tout haut,
+Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon
+frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers quel homme
+tu es.
+
+ANGELO.--Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l'austérité de ma
+vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l'État, auront tant de
+prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre
+rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant je lâche la
+bride à ma passion: donne ton consentement à mes violents désirs; écarte
+tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles
+convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à mon bon plaisir;
+autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera
+sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en
+jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran
+à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges
+auront plus de crédit que tes vérités.
+
+(Il sort.)
+
+ISABELLE _seule_.--A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais
+ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et même
+langue pour condamner et pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur
+volonté, attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la suivre
+là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; quoiqu'il ait succombé
+par l'ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d'honneur
+que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants,
+il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa soeur livrât son
+corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et
+toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je
+vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer à
+la mort pour le bien de son âme.
+
+(Elle sort.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La prison.
+
+LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.
+
+
+LE DUC.--Ainsi, vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur
+Angelo?
+
+CLAUDIO.--Les malheureux n'ont d'autre remède que l'espérance: j'ai
+l'espérance de vivre, et je suis prêt à mourir.
+
+LE DUC.--Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous
+en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds,
+je perds une chose qui n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un
+souffle, soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant à
+toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet de la mort;
+tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans
+ses bras. Homme! tu n'as rien de noble; car tous les avantages que tu
+possèdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas[21]: tu n'as en
+toi nul courage; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu[22] d'un
+pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches
+souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de
+plus[23]! Tu n'es jamais toi-même tu n'existes que par des milliers de
+graines sorties de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu
+n'as pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes tu
+l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit les étranges caprices
+de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable à l'âne dont
+l'échine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses
+que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu
+n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son
+père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres
+et le catarrhe qui ne t'achèvent pas assez vite à son gré: tu n'as ni
+jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de
+l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de l'autre. Ton
+heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, et demande l'aumône aux
+vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n'as plus ni
+chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement
+de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a
+encore dans cette vie mille morts cachées: et nous craignons la mort qui
+met un terme à toutes ces chances!
+
+[Note 21: Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.]
+
+[Note 22: Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la
+langue du serpent.]
+
+[Note 23: _Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et
+dubitas an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse
+nullum sensum._ (CICÉRON.)]
+
+CLAUDIO.--Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre
+c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant la mort on trouve la vie:
+qu'elle vienne donc!
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ISABELLE.--Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce
+céleste, et une bonne compagnie!
+
+LE PRÉVÔT.--Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite un bon accueil.
+
+LE DUC.--Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.
+
+CLAUDIO.--Je vous remercie, saint religieux.
+
+ISABELLE, _au prévôt_.--J'ai un mot ou deux à dire à Claudio: voilà ce
+que j'ai à faire.
+
+LE PRÉVÔT.--Et vous êtes la bienvenue.--(_A Claudio._) Tenez, seigneur,
+voilà votre soeur.
+
+LE DUC.--Prévôt, un mot, s'il vous plaît.
+
+LE PRÉVÔT.--Autant qu'il vous plaira.
+
+LE DUC.--Amenez-les pour causer dans un endroit où je puisse être caché
+et les entendre.
+
+(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite de cette
+scène.)
+
+CLAUDIO.--Eh bien! ma soeur, quelle consolation m'apportes-tu?
+
+ISABELLE.--Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le
+seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les
+y porter comme son ambassadeur, et pour y être son résident éternel.
+Ainsi, hâte-toi de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.
+
+CLAUDIO.--N'y a-t-il donc point de remède?
+
+ISABELLE.--Point d'autre que celui de fendre un coeur en deux pour
+sauver une tête.
+
+CLAUDIO.--Mais, y a-t-il quelque remède?
+
+ISABELLE.--Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton
+juge une miséricorde infernale: si tu veux l'implorer, elle sauvera ta
+vie; mais elle t'enchaînera jusqu'à la mort.
+
+CLAUDIO.--Une prison perpétuelle?
+
+ISABELLE.--Oui, précisément, une prison perpétuelle: tu resterais
+attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers à ta
+disposition.
+
+CLAUDIO.--Mais de quelle nature?...
+
+ISABELLE.--D'une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son
+écorce l'arbre de ton honneur, et à te laisser nu.
+
+CLAUDIO.--Fais-moi connaître ce moyen.
+
+ISABELLE.--Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles
+conserver une vie maladive, et que tu n'attaches plus de prix à six
+ou sept hivers de plus, qu'à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le
+sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux
+insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles
+aussi cruelles qu'un géant en ressent pour mourir.
+
+CLAUDIO.--Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je
+sois incapable d'une résolution courageuse? S'il faut que je meure,
+j'irai au-devant de la mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la
+serrerai dans mes bras.
+
+ISABELLE.--C'est mon frère qui vient de parler; cette voix est sortie
+du tombeau de mon père.--Oui, tu dois mourir: tu es trop généreux pour
+conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un
+air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent
+la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh
+bien! c'est un démon; si l'on retirait toute la fange qui le remplit, il
+nous paraîtrait un abîme aussi profond que l'enfer.
+
+CLAUDIO.--Le seigneur Angelo?
+
+ISABELLE.--Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer, qui se plaît
+à revêtir un corps de réprouvé d'ornements majestueux.--Croiras-tu,
+Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé?
+
+CLAUDIO.--O ciel! cela n'est pas possible.
+
+ISABELLE.--Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la
+liberté de l'offenser encore. Cette nuit même est le moment où je
+devrais faire ce que j'ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain.
+
+CLAUDIO.--Tu ne le feras pas.
+
+ISABELLE.--Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais, pour te
+sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.
+
+CLAUDIO.--Merci, chère Isabelle.
+
+ISABELLE.--Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.
+
+CLAUDIO.--Oui.--Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent
+lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?...
+sûrement ce n'est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là
+est le moindre.
+
+ISABELLE.--Quel est le moindre?
+
+CLAUDIO.--Si c'était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il,
+pour le plaisir d'un moment, s'exposer à une peine éternelle? O
+Isabelle!
+
+ISABELLE.--Que dit mon frère?
+
+CLAUDIO.--Que la mort est une chose terrible.
+
+ISABELLE.--Et une vie sans honneur, une chose haïssable.
+
+CLAUDIO.--Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; être gisant dans
+une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de
+sentiment, pour devenir une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée
+ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera
+dans les régions d'une glace épaisse,--emprisonnée dans les vents
+invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les
+ouragans autour de ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un
+sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et
+incertaine imagine avec un cri d'épouvante; oh! cela est trop horrible.
+La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse,
+ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature,
+est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons de la
+mort.
+
+ISABELLE.--Hélas! hélas!
+
+CLAUDIO.--Chère soeur, que je vive! Le péché que tu commets pour sauver
+la vie d'un frère est tellement excusé par la nature qu'il devient
+vertu.
+
+ISABELLE.--O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux sans honneur!
+veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que
+de recevoir la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser?
+Que le ciel m'en préserve! Je croirais que ma mère s'est jouée de mon
+père; car un rejeton si sauvage et si dégénéré n'est jamais sorti de son
+sang. Reçois mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser pour
+te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir: je ferais
+mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te
+sauver.
+
+CLAUDIO.--Ah! écoute-moi, Isabelle.
+
+(Le duc rentre.)
+
+ISABELLE.--Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! Ta faute n'est pas
+accidentelle, c'est une habitude: la pitié qui serait émue pour toi se
+prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tôt!
+
+CLAUDIO.--Ah! daigne m'écouter, Isabelle.
+
+LE DUC.--Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot.
+
+ISABELLE.--Que me voulez-vous?
+
+LE DUC.--Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je
+désirerais avoir tout à l'heure avec vous un instant d'entretien, et la
+complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.
+
+ISABELLE.--Je n'ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai
+ici sera volé à mes autres affaires; mais je veux bien vous écouter un
+moment.
+
+LE DUC, _à part, à Claudio_.--Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est
+passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la
+séduire; il n'a voulu que faire l'épreuve de sa vertu, pour exercer
+son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le
+véritable honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise de
+recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis instruit de la
+vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous à la mort: ne vous
+reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous
+trompent: il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.
+
+CLAUDIO.--Laissez-moi demander pardon à ma soeur. Je suis si dégoûté de
+la vie, que je veux prier qu'on m'en débarrasse.
+
+LE DUC.--Restez-en là. Adieu.
+
+(Claudio sort.)
+
+(Le prévôt rentre.)
+
+LE DUC.--Prévôt, un mot.
+
+LE PRÉVÔT.--Que demandez-vous, mon père?
+
+LE DUC.--Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez: laissez-moi
+un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d'accord avec
+mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma
+compagnie.
+
+LE PRÉVÔT.--A la bonne heure.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+LE DUC.--La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la
+beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant
+d'être honnête: mais la pudeur, qui est l'âme de votre personne,
+conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance
+l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de
+la fragilité de l'homme, je m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous
+y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère?
+
+ISABELLE.--Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes: j'aimerais
+mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que
+d'être mère d'un fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est
+trompé par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou
+je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.
+
+LE DUC.--Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point où en sont
+encore les choses, il éludera votre accusation. Il n'a fait que vous
+éprouver: ainsi, prêtez bien l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai
+de faire le bien m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous
+pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service important à une
+dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable
+personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et
+qu'il soit instruit de cette affaire.
+
+ISABELLE.--Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire
+tout ce qui ne me paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme.
+
+LE DUC.--La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté ne connaît
+pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de Marianne, la soeur de
+Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?
+
+ISABELLE.--J'ai entendu nommer cette dame, et l'on parle bien d'elle.
+
+LE DUC.--Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui avait été fiancé
+avec serment. Dans l'intervalle du contrat à la célébration du mariage,
+son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri
+portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident
+a produit pour cette pauvre dame; elle perd du même coup un brave
+et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande
+tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et
+par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite
+d'Angelo.
+
+ISABELLE.--Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi délaissée?
+
+LE DUC.--Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas essuyé une seule
+par ses consolations; il a avalé ses serments d'un seul coup, prétendant
+avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il
+l'a abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore actuellement
+pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est
+arrosé, mais non pas amolli.
+
+ISABELLE.--Quel mérite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre
+fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce
+perfide!--Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?
+
+LE DUC.--C'est une rupture qu'il vous est aisé de renouer; et en la
+guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez
+du déshonneur.
+
+ISABELLE.--Montrez-moi comment, mon bon père.
+
+LE DUC.--Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours
+dans son coeur sa première inclination, et l'injuste et cruel procédé
+d'Angelo, qui selon toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait,
+comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus
+impétueux. Retournez vers Angelo; répondez à sa proposition avec une
+obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses
+demandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions:
+d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il
+choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu
+convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons à cette fille
+outragée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver à votre
+place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler dans la suite,
+cette découverte pourra le déterminer à la récompenser; et par là, votre
+frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne
+trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me
+charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer à son entreprise.
+Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera
+absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?
+
+ISABELLE.--L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance qu'elle pourra
+conduire à une heureuse issue.
+
+LE DUC.--Le succès dépend beaucoup de votre adresse: hâtez-vous d'aller
+trouver Angelo; s'il vous demande de partager son lit cette nuit,
+promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est
+là que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m'y
+trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder à me
+rejoindre.
+
+ISABELLE.--Je vous rends grâce de ces consolations. Adieu, bon père.
+
+(Ils sortent de différents côtés.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue devant la prison.
+
+_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE
+BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.
+
+
+LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument
+que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des
+bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et
+blanc[24].
+
+[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on
+n'aura plus qu'une famille de bâtards.]
+
+LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce?
+
+LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de
+deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu,
+par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée
+de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus
+riche que l'innocence, sert pour les parements.
+
+LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon
+Père-Frère.
+
+LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous
+a-t-il faite?
+
+LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous,
+monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons
+trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au
+ministre.
+
+LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur!
+Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis
+seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son
+dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du
+fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je
+mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta
+vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,
+va t'amender.
+
+LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards,
+monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...
+
+LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché,
+tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La
+correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette
+brute en profite.
+
+LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le
+ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un
+suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et
+qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille
+de lui à ses affaires.
+
+LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns
+voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont
+dépouillés d'apparences trompeuses!
+
+(Entre Lucio.)
+
+LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde,
+monsieur.
+
+LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une
+caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.
+
+LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené
+en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion,
+nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre
+la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que
+dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse
+n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu,
+pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est
+la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin?
+Quel est le genre?
+
+LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore.
+
+LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle
+toujours le commerce... hem?
+
+LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle
+est elle-même dans l'étuve.
+
+LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être.
+Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est
+une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?
+
+LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.
+
+LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que
+je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?
+
+LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un
+entremetteur.
+
+LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un
+entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui,
+il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date
+encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à
+la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la
+maison.
+
+LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma
+caution.
+
+LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode.
+Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas
+en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous
+garde, religieux!
+
+LE DUC.--Et vous aussi.
+
+LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.
+
+LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution,
+monsieur?
+
+LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles
+dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?
+
+LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur.
+
+LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les
+officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère?
+
+LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?
+
+LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie;
+d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est?
+
+LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui
+souhaite du bien.
+
+LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader
+ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il
+n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il
+va même un peu loin.
+
+LE DUC.--Il fait très-bien.
+
+LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun
+tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.
+
+LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui
+puisse le guérir.
+
+LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort
+bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à
+moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a
+pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de
+la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?
+
+LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait?
+
+LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène.
+D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de
+bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie
+glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
+impuissant cela est bien certain.
+
+LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.
+
+LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme
+pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait
+fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent
+bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un
+peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait
+l'indulgence.
+
+LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été
+très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas
+de ce côté-là.
+
+LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.
+
+LE DUC.--Cela n'est pas possible.
+
+LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage
+du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc
+avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre
+cela.
+
+[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une
+écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était
+vide.]
+
+LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement.
+
+LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et
+je crois que je sais la cause de sa retraite.
+
+LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie?
+
+LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre
+les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le
+plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.
+
+LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.
+
+LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.
+
+LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le
+cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent
+nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge
+seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux
+plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi
+vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est
+donc votre méchanceté qui vous aveugle.
+
+LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.
+
+LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance
+avec plus d'amitié.
+
+LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.
+
+LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce
+que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons
+au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la
+vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce
+que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous
+prie, votre nom?
+
+LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.
+
+LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de
+vous.
+
+LUCIO.--Je ne vous crains pas.
+
+LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez
+un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux
+vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.
+
+LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte,
+frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit
+mourir ou non?
+
+LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?
+
+LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je
+voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque
+dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les
+moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils
+sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets;
+jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de
+retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon.
+Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le
+répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant,
+et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
+quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous
+l'ai dit. Adieu. (Il sort.)
+
+LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent
+échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la
+vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel
+d'une langue médisante?--Mais qui vient ici?
+
+(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de
+justice.)
+
+ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.
+
+MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez
+pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!
+
+ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même
+délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.
+
+LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon
+plaisir de votre honneur.
+
+MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre
+moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc;
+il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que
+viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même,
+et voyez comme il a l'indignité de me nuire.
+
+ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître
+devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les
+officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut
+pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de
+lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour
+le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio
+n'en serait pas là.
+
+LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a
+donné ses avis pour le préparer à la mort.
+
+ESCALUS.--Bonsoir, bon père.
+
+LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.
+
+ESCALUS.--D'où êtes-vous?
+
+LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait
+le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un
+excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par
+sa Sainteté d'une affaire particulière.
+
+ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?
+
+LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la
+vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que
+tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans
+une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une
+entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour
+rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire
+maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu
+près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et
+cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie,
+monsieur, quel était le caractère du duc?
+
+ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se
+connaître lui-même.
+
+LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné?
+
+ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il
+n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme
+de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le
+ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
+comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous
+l'aviez visité.
+
+LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il
+ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble
+résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une
+inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre;
+je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et
+maintenant il est résigné à mourir.
+
+ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers
+le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce
+pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai
+trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire
+qu'il était en effet la justice elle-même[26].
+
+[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]
+
+LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il
+n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est
+condamné lui-même.
+
+ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.
+
+LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la
+prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint
+que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister
+et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après
+le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue
+pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à
+Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O
+quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un
+ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout
+le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses
+substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce
+soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise;
+c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne
+recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir
+un ancien contrat[27].
+
+[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement dans la ferme où habite Marianne.
+
+MARIANNE _assise_, UN JEUNE GARÇON _chantant_.
+
+
+ CHANSON.
+
+ Écarte, oh! écarte ces lèvres
+ Ces lèvres si douces et si parjures;
+ Et ces yeux brillants comme le point du jour,
+ Flambeaux qui égarent l'aurore.
+ Mais rends-moi mes baisers,
+ Rends-les-moi
+ Ces sceaux d'amour, scellés en vain,
+ Scellés en vain.
+
+MARIANNE.--Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir
+un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures
+de ma douleur. (_L'enfant sort; le duc entre._) Je vous demande pardon,
+monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en
+train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient
+mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.
+
+LE DUC.--C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de
+faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.--Je vous prie,
+dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à
+cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.
+
+MARIANNE.--Personne n'est venu vous demander; je suis restée ici tout le
+jour.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+LE DUC, _à Marianne_.--Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue;
+c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu.
+Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose
+qui vous sera avantageux.
+
+MARIANNE.--Je vous suis toujours dévouée.
+
+(Elle sort.)
+
+LE DUC.--Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue.
+Quelles nouvelles de ce digne ministre?
+
+ISABELLE.--Il a un jardin entouré d'un mur de briques, dont le côté
+du couchant est flanqué d'un vignoble; à ce vignoble est une porte en
+planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte,
+qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui ai promis
+d'aller le trouver au milieu de la nuit.
+
+LE DUC.--Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?
+
+ISABELLE.--J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires,
+et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me
+parlant à l'oreille et par des gestes significatifs.
+
+LE DUC.--N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il
+faille observer?
+
+ISABELLE.--Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les
+ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui
+ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais
+accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que
+je venais pour les affaires de mon frère.
+
+LE DUC.--Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout
+cela à Marianne.--(_Il l'appelle._) Êtes-vous là? Venez. (_Rentre
+Marianne._) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune
+personne; elle vient pour vous faire du bien.
+
+ISABELLE.--Je le désire pour elle.
+
+LE DUC, _à Marianne_.--Êtes-vous persuadée que je m'intéresse à vous?
+
+MARIANNE.--Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves.
+
+LE DUC.--Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence
+à vous faire. J'attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l'humide nuit
+s'approche.
+
+MARIANNE, _à Isabelle_.--Voulez-vous faire un tour de promenade à
+l'écart?
+
+(Elles sortent toutes deux.)
+
+LE DUC _seul_.--O dignité! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont
+attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux
+et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits
+inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te
+tourmentent dans leur imagination! (_Marianne et Isabelle rentrent._)
+Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d'accord?
+
+ISABELLE.--Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui
+conseillez.
+
+LE DUC.--Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.
+
+ISABELLE, _à Marianne_.--Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire;
+quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: _A présent,
+souvenez-vous de mon frère._
+
+MARIANNE.--Reposez-vous sur moi.
+
+LE DUC.--Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre
+mari par un contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la
+justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons:
+notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à
+ensemencer.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Salle de la prison.
+
+_Entrent_ LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.
+
+
+LE PRÉVÔT.--Viens ici, coquin.--Peux-tu trancher la tête d'un homme?
+
+LE BOUFFON.--Si l'homme est garçon, je le peux, monsieur; mais si c'est
+un homme marié, il est le chef[28] de sa femme, et je ne pourrais jamais
+trancher le chef d'une femme.
+
+[Note 28: _Head_, tête, chef.]
+
+LE PRÉVÔT.--Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse
+directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous
+avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un
+aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder,
+cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de
+prison et vous n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté;
+car vous avez été un entremetteur affiché.
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, un entremetteur
+illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau
+légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon
+collègue.
+
+LE PRÉVÔT.--Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là?
+
+(Entre Abhorson.)
+
+ABHORSON.--Appelez-vous, monsieur?
+
+LE PRÉVÔT.--Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution
+de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année,
+et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la
+circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri
+avec vous: il a été entremetteur.
+
+ABHORSON.--Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos
+mystères.
+
+LE PRÉVÔT.--Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la
+balance entre vous deux.
+
+(Il sort.)
+
+LE BOUFFON.--Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement
+vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison),
+est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?
+
+ABHORSON.--Oui, monsieur, un mystère.
+
+LE BOUFFON.--La peinture, monsieur, à ce que j'ai ouï dire, est un
+mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de
+mon ministère, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est
+un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que,
+dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.
+
+ABHORSON.--Monsieur, c'est un mystère.
+
+LE BOUFFON.--La preuve?
+
+ABHORSON.--La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si
+elle paraît trop petite au voleur, l'honnête homme la croit assez grande
+pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant
+la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme
+va au voleur.
+
+(Le prévôt rentre.)
+
+LE PRÉVÔT.--Êtes-vous arrangés?
+
+LE BOUFFON.--Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre
+bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.
+
+LE PRÉVÔT, _au bourreau_.--Vous, coquin, préparez le billot et votre
+hache, pour demain quatre heures.
+
+ABHORSON, _au bouffon_.--Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans
+mon métier; suis-moi.
+
+LE BOUFFON.--J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que
+si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez
+adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos
+bontés, de vous bien servir. (Il sort.)
+
+LE PRÉVÔT.--Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma
+pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin...
+fût-il mon frère. _(Entre Claudio.)_ Voyez, Claudio: voici l'ordre pour
+votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du
+matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?
+
+CLAUDIO.--Plongé dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue
+quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas
+s'éveiller.
+
+LE PRÉVÔT.--Quel moyen de lui faire du bien?--Allons, allez-vous
+préparer.--Mais écoutons; quel est ce bruit? (_On frappe aux portes._)
+Que le ciel vous donne ses consolations. (_Claudio sort._)--Tout à
+l'heure.--J'espère que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour
+l'aimable Claudio. (_Entre le duc._) Salut, bon père.
+
+LE DUC.--Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête
+prévôt! Qui est venu ici dernièrement?
+
+LE PRÉVÔT.--Personne, depuis l'heure du couvre-feu.
+
+LE DUC.--Isabelle n'est pas venue?
+
+LE PRÉVÔT.--Non.
+
+LE DUC.--Alors, elles vont venir sous peu.
+
+LE PRÉVÔT.--Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?
+
+LE DUC.--On en espère un peu.
+
+LE PRÉVÔT.--Ce ministre est bien dur.
+
+LE DUC.--Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de
+son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même
+le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans
+les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un
+tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.--(_On frappe._) Les
+voilà venues. (_Le prévôt sort._)--C'est un prévôt bien humain; il est
+bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.--Eh
+bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups
+l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.
+
+LE PRÉVÔT _rentre parlant à quelqu'un à la porte_.--Il faut qu'il reste
+là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer: on vient de
+l'appeler.
+
+LE DUC.--N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il
+qu'il meure demain?
+
+LE PRÉVÔT.--Aucun, monsieur, aucun.
+
+LE DUC.--Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des
+nouvelles avant le matin.
+
+LE PRÉVÔT.--Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je
+crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple
+pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son
+tribunal, a déclaré le contraire au public.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE DUC.--C'est le valet de Sa Seigneurie.
+
+LE PRÉVÔT.--Et voilà la grâce de Claudio.
+
+LE MESSAGER.--Mon maître vous envoie ces ordres; et il m'a de plus
+chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du
+monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni
+pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est
+presque jour.
+
+LE PRÉVÔT.--J'obéirai à ses ordres.
+
+(Le messager sort.)
+
+LE DUC, _à part_.--C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même,
+pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime
+se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité: quand
+le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la
+faute, le coupable trouve des amis.--Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?
+
+LE PRÉVÔT.--Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement,
+me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation
+inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite
+auparavant.
+
+LE DUC.--Lisez, je vous écoute.
+
+LE PRÉVÔT.(_Il lit la lettre._)--«Quoique que vous puissiez entendre de
+contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans
+l'après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la
+tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et
+sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi,
+ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.»
+
+--Que dites-vous à cela, monsieur?
+
+LE DUC.--Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté
+dans l'après-dînée?
+
+LE PRÉVÔT.--Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé
+ici; c'est un prisonnier de neuf ans[29].
+
+[Note 29: Il y a neuf ans qu'il est en prison.]
+
+LE DUC.--Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa
+liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son
+usage.
+
+LE PRÉVÔT.--Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont
+obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère
+actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.
+
+LE DUC.--Et sont-elles claires à présent?
+
+LE PRÉVÔT.--Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.
+
+LE DUC.--A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il
+touché?
+
+LE PRÉVÔT.--C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible
+que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant
+ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de
+mourir, et qui mourra en désespéré.
+
+LE DUC.--Il a besoin de conseils.
+
+LE PRÉVÔT.--Il n'en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande
+liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en évader,
+qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour,
+lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons
+souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; nous lui avons
+montré un ordre contrefait: cela ne l'a pas ému le moins du monde.
+
+LE DUC.--Nous reparlerons de lui tout à l'heure.--Prévôt, l'honnêteté et
+la fermeté d'âme sont écrites sur votre front: si je n'y lis pas votre
+vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la
+confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous
+avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre
+la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. Pour vous faire entendre
+clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours
+de délai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une
+complaisance dangereuse.
+
+LE PRÉVÔT.--Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?
+
+LE DUC.--Celle de différer l'exécution.
+
+LE PRÉVÔT.--Hélas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixée, et un
+ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à
+la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio,
+si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.
+
+LE DUC.--Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez
+suivre mes instructions. Qu'on exécute ce Bernardino ce matin, et qu'on
+porte sa tête à Angelo.
+
+LE PRÉVÔT.--Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits.
+
+LE DUC.--Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez
+la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être
+ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous
+revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune,
+je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai
+moi-même au péril de ma vie.
+
+LE PRÉVÔT.--Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.
+
+LE DUC.--Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?
+
+LE PRÉVÔT.--Au duc et à ses représentants.
+
+LE DUC.--Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc
+certifie la justice de votre conduite?
+
+LE PRÉVÔT.--Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?
+
+LE DUC.--Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude.
+Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon
+intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai
+plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever
+toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous
+connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas
+étranger.
+
+LE PRÉVÔT.--Je les reconnais tous deux.
+
+LE DUC.--Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc: vous
+le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux
+jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il
+reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses:
+peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans
+quelque monastère; mais il peut n'être rien de ce qui est écrit ici.
+Regardez: l'étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point
+en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes
+les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez
+votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais
+le confesser à l'instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous
+restez toujours dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous
+déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+LE BOUFFON _seul_.
+
+
+LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je
+l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison
+de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands.
+D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour
+une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à
+quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant.
+Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les
+vieilles femmes étaient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper, à la
+requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de
+satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant à l'habit d'un
+mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow,
+et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de
+taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et
+monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand
+voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois,
+quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont
+maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30].
+
+[Note 30: Trait contre les puritains.]
+
+(Entre Abhorson.)
+
+ABHORSON.--Maraud, amène Bernardino ici.
+
+LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour
+être pendu, monsieur Bernardino!
+
+ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino!
+
+BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous étouffe! qui donc fait ce
+vacarme ici? Qui êtes-vous?
+
+LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la
+complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.
+
+BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.
+
+ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.
+
+LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé
+jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.
+
+ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.
+
+LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.
+
+(Entre Bernardino.)
+
+ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drôle?
+
+LE BOUFFON.--Toute prête, monsieur.
+
+BERNARDINO.--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles
+avez-vous à me dire?
+
+ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez
+promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu.
+
+BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne
+suis pas en état...
+
+LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit,
+et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.
+
+(Entre le duc.)
+
+ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient.
+Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?
+
+LE DUC, _à Bernardino_.--Mon ami, excité par ma charité, et apprenant
+combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous
+exhorter, vous consoler et prier avec vous.
+
+BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me
+donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la
+tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui,
+cela est sûr.
+
+LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos
+regards sur le voyage que vous allez faire.
+
+BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me
+persuader de mourir aujourd'hui.
+
+LE DUC.--Mais, écoutez-moi...
+
+BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à
+mon cachot, car je n'en sors pas de la journée.
+
+(Il s'en va.)
+
+(Entre le prévôt.)
+
+LE DUC.--Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!
+
+LE PRÉVÔT.--Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A
+Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.
+
+LE DUC.--C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé
+pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son
+âme, ce serait le damner.
+
+LE PRÉVÔT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un
+Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de
+l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur
+des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût
+bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête
+de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en
+dites-vous?
+
+LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans
+délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit
+fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je
+vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.
+
+LE PRÉVÔT.--Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il
+faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous
+l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait
+m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?
+
+LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins
+secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui
+habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.
+
+LE PRÉVÔT.--Je me repose en tout sur vous.
+
+LE DUC.--Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (_Le prévôt
+sort_.)--Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le
+prévôt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de
+mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer
+publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine
+sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous
+procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien
+combinées, et toutes les pratiques régulières.
+
+(Le prévôt revient.)
+
+LE PRÉVÔT.--Voici la tête: je veux la porter moi-même.
+
+LE DUC.--Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer
+avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.
+
+LE PRÉVÔT.--Je vais faire toute diligence.
+
+(Il sort.)
+
+ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! holà, quelqu'un!
+
+LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grâce de
+son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son
+bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au
+moment où elle les attendra le moins.
+
+(Entre Isabelle.)
+
+ISABELLE.--Ah! avec votre permission...
+
+LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille.
+
+ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme.
+Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?
+
+LE DUC.--Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et
+envoyée à Angelo.
+
+ISABELLE.--Non, cela n'est pas.
+
+LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille,
+dans votre paisible patience.
+
+ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.
+
+LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa présence.
+
+ISABELLE.--Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde!
+Infernal Angelo!
+
+LE DUC.--Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas
+le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel.
+Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque
+syllabe est l'exacte vérité.--Le duc revient demain matin.--Allons,
+séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui
+m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à
+Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville,
+pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre
+sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous
+obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc,
+et l'estime générale.
+
+ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils.
+
+LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la
+lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je
+désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai
+à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il
+accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux,
+je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette
+lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui
+coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous
+égare du droit chemin.--Qui vient là?
+
+(Entre Lucio.)
+
+LUCIO.--Bonsoir. Frère, où est le prévôt?
+
+LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur.
+
+LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges;
+il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper
+dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma
+tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au
+même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi,
+Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et
+ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.
+
+(Isabelle sort.)
+
+LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos
+rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend
+pas.
+
+LUCIO.--Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un
+meilleur chasseur que tu ne l'imagines.
+
+LE DUC.--Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.
+
+LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je
+puis te raconter de jolies histoires du duc.
+
+LE DUC.--Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont
+vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.
+
+LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à
+une fille.
+
+LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose?
+
+LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que
+non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.
+
+LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez
+en paix.
+
+LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un
+propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble.
+Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Salle dans la maison d'Angelo.
+
+_Entrent_ ESCALUS et ANGELO.
+
+
+ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.
+
+ANGELO.--De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses
+actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie;
+prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller
+au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre
+autorité?
+
+ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif.
+
+ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant
+son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il
+ait à présenter sa pétition dans la rue?
+
+ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les
+plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour
+passé, ne pourront plus être tramées contre nous.
+
+ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de
+grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les
+personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.
+
+ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu.
+
+(Escalus sort.)
+
+ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend
+incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée!
+et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre
+ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa
+virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne
+l'excite-t-elle pas à m'accuser?--Non, car mon autorité porte un poids
+de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il
+écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est
+que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux,
+aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie
+déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel
+qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce,
+rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE V[31]
+
+La plaine, hors de la ville.
+
+LE DUC, _revêtu de ses propres habits, et le frère_ PIERRE.
+
+[Note 31: Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte
+V.]
+
+
+LE DUC.--Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (_Il lui donne
+des lettres._) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet:
+l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez
+constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous
+en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le
+conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis:
+instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur
+d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi
+Flavius le premier.
+
+LE RELIGIEUX.--Vos ordres seront fidèlement remplis.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Varrius.)
+
+LE DUC.--Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence.
+Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis
+qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une rue près de la porte de la ville.
+
+_Entrent_ ISABELLE ET MARIANNE.
+
+
+ISABELLE.--Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la
+vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant
+il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but
+avantageux.
+
+MARIANNE.--Laissez-vous guider par lui.
+
+ISABELLE.--Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en
+faveur de l'autre, je ne le trouve pas étrange: c'est un remède, dit-il,
+qui est amer pour en venir à la douceur.
+
+MARIANNE.--Je voudrais que le frère Pierre...
+
+ISABELLE.--Oh! silence, le religieux est arrivé.
+
+(Entre un religieux.)
+
+LE RELIGIEUX.--Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous
+serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez;
+les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus
+notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas
+tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Place publique près de la porte de la ville.
+
+MARIANNE _voilée_, ISABELLE ET PIERRE _dans l'éloignement. Par la porte
+opposée entrent_ LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS,
+LUCIO, LE PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.
+
+
+LE DUC.--Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.--Mon ancien et fidèle
+ami, je suis bien aise de vous voir.
+
+ANGELO.--Un heureux retour à Votre Altesse royale!
+
+LE DUC, _à Angelo et Escalus_.--Mille actions de grâces sincères à tous
+les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous
+entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut
+s'empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur
+d'autres récompenses.
+
+ANGELO.--Vous ne faites qu'augmenter de plus en plus mes obligations.
+
+LE DUC.--Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que
+d'en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance
+personnelle, lorsqu'il mérite de trouver dans des caractères d'airain
+une sécurité éternelle contre la dent du temps et les ravages de
+l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu'ils
+apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces
+que mon coeur vous réserve.--Venez, Escalus; vous devez être près de
+nous de l'autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.
+
+(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)
+
+FRÈRE PIERRE, _à Isabelle_.--Voici le moment; parlez haut et mettez-vous
+à genoux devant lui.
+
+ISABELLE.--Justice, ô royal duc! abaissez vos regards sur une
+malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne
+déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous
+n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice,
+justice! justice! justice!
+
+LE DUC.--Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par
+qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice;
+expliquez-vous à lui.
+
+ISABELLE.--O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander mon salut au
+démon: entendez-moi vous-même; car ce qu'il faut que je dise doit ou
+me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner
+satisfaction; daignez, ah! daignez m'entendre ici.
+
+ANGELO.--Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine; elle
+m'a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice.
+
+ISABELLE.--La justice!
+
+ANGELO.--Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges.
+
+ISABELLE.--Oui, je vais révéler des choses bien étranges, mais bien
+vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo
+est un assassin; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un adultère
+clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas
+étrange et très-étrange?
+
+LE DUC.--Oh! dix fois étrange.
+
+ISABELLE.--Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain
+que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au bout du compte, la
+vérité est la vérité.
+
+LE DUC, _à un de ses officiers_.--Qu'on la fasse retirer.--Pauvre
+malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.
+
+ISABELLE.--O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez
+qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez
+pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas
+impossible ce qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible
+qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi
+réservé, aussi grave, aussi parfait que le paraît Angelo; il est même
+possible qu'Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation,
+ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le,
+illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est
+plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa
+scélératesse.
+
+LE DUC.--Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire
+autre chose), sa folie a la plus étrange apparence de bon sens; elle
+montre autant de liaison dans ses idées, que j'en aie jamais entendu
+dans la folie.
+
+ISABELLE.--Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez
+pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir
+votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où
+se cache aussi l'imposture qui semble la vérité.
+
+LE DUC.--Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de
+raison qu'elle.--Que voulez-vous dire?
+
+ISABELLE.--Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné à perdre la
+tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais
+en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un nommé
+Lucio a été son messager.
+
+LUCIO.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai été la
+trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne
+fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre
+frère.
+
+ISABELLE.--Oui, c'est lui-même en effet.
+
+LE DUC, _à Lucio_.--On ne vous a pas dit de parler.
+
+LUCIO.--Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me
+taire.
+
+LE DUC.--Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites
+attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire
+personnelle, priez le ciel d'être alors sans reproche.
+
+LUCIO.--Oh! j'en réponds à Votre Altesse.
+
+LE DUC.--Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde.
+
+ISABELLE.--Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire.
+
+LUCIO.--Rien que de juste.
+
+LE DUC.--Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre
+tour. (_A Isabelle_.) Continuez.
+
+ISABELLE.--J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.
+
+LE DUC.--Voilà qui sent un peu la démence.
+
+ISABELLE.--Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet.
+
+LE DUC.--En la rectifiant.--Au fait, continuez.
+
+ISABELLE.--En un mot, et pour laisser de côté un inutile récit, comment
+j'ai cherché à le persuader; comment j'ai prié; comment je me suis
+jetée à ses genoux; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai
+répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec honte et
+douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher mon frère qu'au prix
+du sacrifice de mon chaste corps à l'intempérance de ses impudiques
+désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon
+honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir
+accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de couper la tête à mon
+pauvre frère.
+
+LE DUC.--Cela est fort vraisemblable!
+
+ISABELLE.--Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable que cela
+est vrai!
+
+LE DUC.--Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais ce que tu dis;
+ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque
+odieux complot.--D'abord, son intégrité est sans tache.--Ensuite, il est
+hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité des fautes
+qui lui seraient personnelles: s'il avait ainsi péché, il aurait
+pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait
+mourir.--Quelqu'un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et
+déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.
+
+ISABELLE.--Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux ministres du
+ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mûr, dévoilez
+le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences!--Que le ciel
+préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, je
+vous quitte sans que vous me croyiez!
+
+LE DUC.--Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en
+aller.--Un officier!--Conduisez-la en prison.--Quoi! permettrons-nous
+qu'une accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe
+impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a
+nécessairement ici quelque intrigue.--Qui a su votre dessein et votre
+démarche?
+
+ISABELLE.--Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic.
+
+LE DUC.--Votre père spirituel, sans doute;--qui connaît ce Ludovic?
+
+LUCIO.--Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant; je
+n'aime point cet homme-là: s'il avait été laïque, seigneur, je l'aurais
+vertement châtié pour certains propos qu'il a tenus contre Votre
+Altesse, pendant votre absence.
+
+LE DUC.--Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux!
+Et d'exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre
+substitut!--Qu'on me trouve ce moine.
+
+LUCIO.--Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle,
+je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai
+misérable!
+
+LE MOINE PIERRE.--Que le ciel bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais
+ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord, c'est
+bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi
+innocent de toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est
+elle-même de tout commerce avec un homme encore à naître.
+
+LE DUC.--C'est ce que nous croyons.--Connaissez-vous ce frère Ludovic
+dont elle parle?
+
+LE MOINE PIERRE.--Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui
+n'est point un méchant, ni un intrigant du siècle, comme le rapporte ce
+gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il
+le prétend, mal parlé de Votre Altesse.
+
+LUCIO.--Seigneur, de la manière la plus infâme: croyez-moi.
+
+LE MOINE PIERRE.--Allons, il pourra, avec le temps, se justifier
+lui-même: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d'une fièvre
+violente; c'est uniquement à sa prière, ayant su qu'on projetait
+d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour
+déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et faux,
+et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il
+démontrera, en quelque temps qu'il soit appelé en témoignage. D'abord,
+quant à cette femme (à la justification de ce digne seigneur, si
+directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face,
+jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.
+
+LE DUC.--Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas
+sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c'est que la témérité de ces
+misérables insensés!--Donnez-nous des siéges.--Venez, cousin Angelo: je
+veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même juge dans votre
+propre cause. (_Isabelle est emmenée par les gardes, et Marianne
+s'avance._) Est-ce là le témoin, frère?--Qu'elle commence par montrer
+son visage, et qu'après, elle parle.
+
+MARIANNE.--Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que
+mon époux ne me l'ordonne.
+
+LE DUC.--- Comment! êtes-vous mariée?
+
+MARIANNE.--Non, seigneur.
+
+LE DUC.--Êtes-vous fille?
+
+MARIANNE.--Non, seigneur.
+
+LE DUC.--Vous êtes donc veuve?
+
+MARIANNE.--Non plus, seigneur.
+
+LE DUC.--Vous n'êtes donc rien?--Ni fille, ni femme, ni veuve.
+
+LUCIO.--Seigneur, elle pourrait bien être une catin; car il y en a
+beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.
+
+LE DUC.--Imposez silence à cet homme: je voudrais qu'il eût quelque
+raison de babiller pour lui-même.
+
+LUCIO.--Allons, seigneur.
+
+MARIANNE.--Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été mariée; et j'avoue
+encore que je ne suis point fille: j'ai connu mon mari, et cependant mon
+mari ne sait pas qu'il m'ait jamais connue.
+
+LUCIO.--Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne peut être
+autrement.
+
+LE DUC.--Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le
+fusses aussi.
+
+LUCIO.--Très-bien, seigneur.
+
+LE DUC.--Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur Angelo.
+
+MARIANNE.--Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de
+fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle
+l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment où je déposerai,
+moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour.
+
+ANGELO.--L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi?
+
+MARIANNE.--Pas que je sache.
+
+LE DUC.--Non? Vous dites votre époux?
+
+MARIANNE.--Oui, précisément, seigneur; et c'est Angelo qui croit être
+certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il
+croit avoir connu celle d'Isabelle.
+
+ANGELO.--Voilà une étrange énigme.--Voyons votre visage.
+
+MARIANNE.--Mon mari me l'ordonne; et je vais me démasquer. (_Elle ôte
+son voile._)--Le voilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère
+être digne de tes regards: voilà la main qui a été pressée par la tienne
+avec un contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a usurpé
+ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la
+maison de ton jardin, sous le nom supposé d'Isabelle.
+
+LE DUC, _à Angelo_.--Connaissez-vous cette femme?
+
+LUCIO.--Charnellement, à ce qu'elle dit.
+
+LE DUC, _à Lucio_.--Taisez-vous, drôle.
+
+LUCIO.--Cela suffit, seigneur.
+
+ANGELO.--Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y
+a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut
+rompu en partie parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de
+la convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation a été
+ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je
+ne lui ai parlé, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur
+mon honneur et ma foi.
+
+MARIANNE.--Noble prince, comme il est vrai que la lumière vient du
+ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la
+vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa
+femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui,
+mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la
+maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme: au nom de la vérité
+de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en
+sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais comme une statue
+de marbre.
+
+ANGELO.--Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à ces extravagances;
+maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire
+justice: ma patience est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces
+malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus
+puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la liberté, seigneur, de
+découvrir cette sourde menée.
+
+LE DUC.--De tout mon coeur, et punissez-les absolument à votre
+gré.--Toi, moine téméraire,--et toi, méchante femme, conjurée avec celle
+qu'on vient d'emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient
+descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des
+témoignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont
+munis du sceau de mon approbation?--Vous, seigneur Escalus, siégez avec
+mon cousin: prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source
+de cette diffamation.--Il y a un autre moine qui les a excitées: qu'on
+l'envoie chercher.
+
+LE MOINE PIERRE.--Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur! car c'est lui en
+effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation: votre prévôt
+connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener.
+
+LE DUC, _au prévôt_.--Allez, et amenez-le dans l'instant.--Et vous,
+mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe
+d'entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le
+trouverez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je vais vous
+quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre siége que vous
+n'ayez bien résolu la question de ces calomniateurs.
+
+ESCALUS.--Seigneur, nous allons l'examiner à fond.
+
+(Le duc sort.)
+
+ESCALUS, _à Lucio_.--Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous
+connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage?
+
+LUCIO.--_Cucullus non facit monachum_[32]. Il n'est honnête en rien que
+par sa robe, et c'est un homme qui a tenu les plus infâmes propos sur le
+compte du duc.
+
+[Note 32: «L'habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient
+plusieurs fois dans Shakspeare.]
+
+ESCALUS.--Nous vous demanderons de rester ici jusqu'à ce qu'il vienne,
+pour en témoigner contre lui... Nous allons trouver dans ce moine un
+insigne vaurien.
+
+LUCIO.--Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole.
+
+ESCALUS.--Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je voudrais causer
+avec elle. (_A Angelo._)--Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin
+de l'interroger; vous verrez comme je saurai la manier.
+
+LUCIO.--Pas mieux que lui, d'après son propre rapport à elle-même.
+
+ESCALUS.--Que dites-vous?
+
+LUCIO.--Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez en particulier,
+elle avouerait plutôt: peut-être qu'en public elle aura honte.
+
+(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène Isabelle.)
+
+ESCALUS.--Je vais questionner un peu obscurément.
+
+LUCIO.--Voilà le vrai moyen; car les femmes sont légères vers
+minuit[33].
+
+[Note 33: Équivoque entre _light_ (lumière) et light _légère_. Ce jeu de
+mots se retrouve constamment dans Shakspeare.]
+
+ESCALUS.--Venez çà, madame: voici une dame qui nie tout ce que vous avez
+dit.
+
+LUCIO.--Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai parlé: il vient
+avec le prévôt.
+
+ESCALUS.--Fort à propos.--Ne lui parlez pas, que nous ne vous y
+engagions.
+
+LUCIO.--Motus!
+
+ESCALUS.--Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excité ces femmes à
+calomnier le seigneur Angelo? Elles ont avoué que vous l'aviez fait.
+
+LE DUC.--Cela est faux.
+
+ESCALUS.--Comment! Savez-vous où vous êtes?
+
+LE DUC.--Respect à la dignité de votre place! Et le démon lui-même est
+quelquefois honoré à cause de son trône brûlant.--Où est le duc? C'est
+lui qui doit m'entendre.
+
+ESCALUS.--Le duc réside en nous, et nous vous entendrons: songez à dire
+la vérité.
+
+LE DUC.--Je parlerai du moins avec hardiesse.--Mais, hélas! pauvres
+âmes, venez-vous ici demander l'agneau au renard? Adieu la justice
+que vous demandiez.--Le duc est-il parti? En ce cas, votre cause est
+perdue.--C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel
+public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les mains du
+scélérat même que vous venez accuser.
+
+LUCIO.--C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai parlé.
+
+ESCALUS.--Quoi! moine irrévérent et profane, ne te suffit-il pas d'avoir
+suborné ces femmes pour accuser ce digne homme, sans que ta bouche
+infâme vienne à ses propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu
+passes au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmène d'ici:
+qu'on le conduise à la torture.--Nous te serrerons les articulations
+l'une après l'autre, jusqu'à ce que nous sachions ton but. Quoi, le duc
+injuste?
+
+LE DUC.--Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait pas plus torturer
+un de mes doigts, qu'il n'oserait faire souffrir un des siens; je ne
+suis point son sujet, ni provincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans
+cet État, m'ont mis à portée d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y
+ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de la marmite;
+j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais les fautes si bien
+protégées, que les statuts les plus énergiques sont comme le tableau
+des amendes pendu dans la boutique d'un barbier[34],--objet d'autant de
+risée que d'attention.
+
+[Note 34: Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un
+tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques de
+manier les instruments de chirurgie; mais les règlements étaient si
+ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils étaient un
+objet de risée.]
+
+ESCALUS.--Calomnier l'État! Qu'on l'emmène en prison.
+
+ANGELO.--Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier contre cet homme?
+Est-ce celui dont vous nous avez parlé?
+
+LUCIO.--C'est lui-même, seigneur.--Venez çà, mon bon vieux à tête
+chauve. Me connaissez-vous?
+
+LE DUC.--Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix: je vous ai
+rencontré dans la prison, pendant l'absence du duc.
+
+LUCIO.--Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit du duc?
+
+LE DUC.--Très-nettement, monsieur.
+
+LUCIO.--Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand de chair
+humaine, un imbécile, un lâche, comme vous me l'avez dit alors?
+
+LE DUC--Il faut, monsieur, que vous changiez de personne avec moi, avant
+que vous mettiez ce propos sur mon compte: car c'est vous-même qui avez
+dit cela de lui; et bien pis, bien pis.
+
+LUCIO.--O damné coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le bout du nez, pour tes
+propos?
+
+LE DUC.--Je proteste que j'aime le duc comme je m'aime moi-même.
+
+ANGELO.--Entendez-vous comme ce misérable voudrait terminer la chose,
+après ses injures de haute trahison?
+
+ESCALUS.--Ce n'est pas là un homme à qui l'on doive parler. Qu'on
+l'entraîne en prison.--Où est le prévôt? Emmenez-le en prison: mettez-le
+sous les verroux, et qu'il ne parle plus.--Qu'on emmène aussi ces
+malheureuses avec leur autre complice.
+
+(Le prévôt met la main sur le duc.)
+
+LE DUC.--Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.
+
+ANGELO.--Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.
+
+LUCIO.--Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur: allons
+donc! monsieur: comment, tête chauve, vil menteur! Il faut donc vous
+encapuchonner ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la
+peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, et soyez
+pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?
+
+(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)
+
+LE DUC.--Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc.--D'abord,
+prévôt, je me porte pour caution de ces trois honnêtes gens. (_A
+Lucio_.) Ne t'échappe pas, toi; le moine et toi vont s'expliquer tout à
+l'heure.--Qu'on s'empare de lui.
+
+LUCIO.--Cela pourrait finir par pis que le gibet.
+
+LE DUC, _à Escalus_.--Ce que vous avez dit, je vous le pardonne:
+asseyez-vous. (_Montrant Angelo._) Lui, nous prêtera sa place. (_A
+Angelo._) Monsieur, avec votre permission. (_Il s'assied à la place
+d'Angelo._)--(_A Angelo._) Te reste-t-il encore des paroles, de
+l'adresse ou de l'impudence, qui puissent te servir? Si tu en as,
+comptes-y, jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends pas
+plus longtemps.
+
+ANGELO.--Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne
+m'a fait mon crime, si je m'imaginais que je suis impénétrable, lorsque
+je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré
+toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps à
+ma honte; et que mon procès se borne à mon propre aveu. Votre sentence à
+l'instant, et la mort après; c'est toute la grâce que j'implore.
+
+LE DUC.--Venez ici, Marianne. (_A Angelo._)--Réponds, as-tu engagé ta
+foi par un contrat à cette femme?
+
+ANGELO.--Oui, seigneur.
+
+LE DUC.--Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.--Religieux,
+accomplissez la cérémonie; et quand elle sera achevée, renvoyez-le-moi
+ici.--Prévôt, accompagnez-le.
+
+(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)
+
+ESCALUS.--Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur, que de la
+singularité de la cause.
+
+LE DUC.--Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant votre prince;
+et comme j'étais alors zélé et fidèle pour vos intérêts, ne changeant
+point de coeur en changeant de vêtement, je reste toujours attaché à
+votre service.
+
+ISABELLE.--Ah! daignez me pardonner, à moi, votre sujette, d'avoir
+employé et importuné Votre Altesse qui m'était inconnue.
+
+LE DUC.--Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère fille, soyez
+aussi généreuse pour nous. La mort de votre frère, je le sais, vous
+reste sur le coeur, et vous pourriez vous demander avec étonnement
+pourquoi je me suis caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi
+je n'ai pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de le laisser
+périr ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidité de son exécution, que je
+croyais voir venir d'un pas plus lent, qui a renversé mes desseins.
+Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à
+craindre, et vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. Faites
+votre consolation de cette idée, que votre frère est heureux.
+
+ISABELLE.--C'est ce que je fais, seigneur.
+
+(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)
+
+LE DUC.--Quant à ce nouveau marié qui revient vers nous, et dont
+l'imagination impure a outragé votre honneur, que vous avez si bien
+défendu, vous devez lui pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme
+il a condamné votre frère, étant criminel, par une double violation de
+la chasteté sacrée, et de sa promesse positive de vous accorder la vie
+de votre frère à cette condition, la clémence même de la loi demande
+à grands cris, et par sa bouche même: _Angelo pour Claudio, mort pour
+mort._ La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la lenteur,
+représailles pour représailles, _et mesure pour mesure_. Ainsi, Angelo,
+voilà donc ton crime manifesté; et quand tu voudrais le nier, cela ne te
+serait d'aucun avantage. Nous te condamnons à périr sur le même
+billot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la même
+précipitation.--Qu'on l'emmène.
+
+MARIANNE.--O mon très-gracieux seigneur, j'espère que vous ne m'avez
+point donné un mari pour vous moquer de moi.
+
+LE DUC.--C'est votre mari qui s'est moqué de vous en vous donnant
+un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, j'ai cru votre mariage
+nécessaire: autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait
+flétrir votre vie, et nuire à votre avantage dans l'avenir. Quoique ses
+biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don,
+comme d'un douaire de veuve; ils vous serviront à acquérir un meilleur
+mari.
+
+MARIANNE.--O mon cher seigneur! je n'en désire point d'autre ni de
+meilleur que lui.
+
+LE DUC.--Ne le demandez point, ma résolution est définitive.
+
+MARIANNE, _se jetant à ses pieds_.--Mon bon souverain!...
+
+LE DUC.--Vous perdez vos peines.--Qu'on l'emmène à la mort. (_A Lucio._)
+Maintenant à vous, monsieur.
+
+MARIANNE.--O mon bon seigneur!--Chère Isabelle, charge-toi de mon rôle;
+prête-moi tes genoux, et je te prêterai toute ma vie à venir pour te
+rendre service.
+
+LE DUC.--Vous allez contre toute raison, en l'importunant. Si elle
+s'agenouillait pour me demander la grâce de ce crime, l'ombre de son
+frère briserait son lit de pierre, et l'entraînerait avec horreur.
+
+MARIANNE.--Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous seulement à côté
+de moi: levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les
+hommes les plus parfaits sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent
+souvent d'autant meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais: mon mari peut
+être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas fléchir le genou pour moi?
+
+LE DUC.--Il meurt pour la mort de Claudio.
+
+ISABELLE, _à genoux_.--Prince très-miséricordieux, daignez voir cet
+homme condamné comme si mon frère vivait. Je suis disposée à croire
+qu'une vraie sincérité a gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait
+vue; et puisqu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été
+justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour laquelle il est
+mort.--Le crime d'Angelo n'a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit
+être enterrée comme une intention qui est morte en route: les pensées ne
+sont point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des pensées.
+
+MARIANNE.--Elles ne sont que cela, seigneur.
+
+LE DUC.--Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous dis-je. Je viens
+de me rappeler encore un autre délit.--Prévôt, comment s'est-il fait que
+Claudio ait été décapité à une heure qui n'est pas d'usage?
+
+LE PRÉVÔT.--On me l'a commandé ainsi.
+
+LE DUC.--Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?
+
+LE PRÉVÔT.--Non, seigneur; je l'ai reçu par un message secret.
+
+LE DUC.--Et pour cela, je vous dépouille de votre office: rendez-moi vos
+clefs.
+
+LE PRÉVÔT.--Daignez me pardonner, noble seigneur: je croyais bien que
+c'était une faute: mais je ne le savais pas, cependant après avoir
+réfléchi davantage je m'en suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il
+y a un homme dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être
+exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.
+
+LE DUC.--Qui est-ce?
+
+LE PRÉVÔT.--Son nom est Bernardino.
+
+LE DUC--Je voudrais que vous en eussiez agi de même avec
+Claudio.--Allez: amenez-le ici, que je le voie.
+
+(Le prévôt sort.)
+
+ESCALUS, _à Angelo_.--Je suis bien affligé qu'un homme aussi éclairé,
+aussi sensé que vous, seigneur Angelo, soit tombé dans un écart si
+grossier, d'abord par l'ardeur des sens et ensuite par le défaut de bon
+jugement.
+
+ANGELO.--Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant de chagrins;
+et un remords si profond pénètre mon coeur repentant, que je désire bien
+plus la mort que le pardon: je l'ai méritée, et je la demande.
+
+(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)
+
+LE DUC.--Lequel est ce Bernardino?
+
+LE PRÉVÔT.--Celui-ci, seigneur.
+
+LE DUC.--Il y a un religieux qui m'a parlé de cet homme.--Drôle, on dit
+que tu as une âme entêtée, qui ne voit rien au delà de ce monde, et
+que tu règles ta vie en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes
+fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je
+t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à une meilleure vie à
+venir.--Religieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est
+cet homme si bien enveloppé?
+
+LE PRÉVÔT.--C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et qui devait
+périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble tant à Claudio,
+qu'on le prendrait pour lui-même.
+
+LE DUC, _à Isabelle_.--S'il ressemble à votre frère, je lui pardonne
+pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour l'amour de votre charmante
+personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez à moi; il est
+mon frère aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable. A
+présent, le seigneur Angelo commence à s'apercevoir qu'il est en sûreté;
+il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous
+traite bien.--Songez à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.--Je
+trouve dans mon coeur un penchant à la clémence; et cependant il y a là
+devant nous quelqu'un à qui je ne peux pardonner.--(_A Lucio._) Vous,
+maraud, qui m'avez connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré tout
+entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je mérité de vous que
+vous fassiez de moi un semblable panégyrique?
+
+LUCIO.--En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours que d'après la
+mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez: mais
+j'aimerais mieux qu'il vous plût de me faire fouetter.
+
+LE DUC.--Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.--Prévôt, faites
+proclamer dans toute la ville que, s'il est quelque femme outragée par
+ce libertin, comme je lui ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une
+qui est enceinte de ses oeuvres, qu'elle se présente, et il faudra qu'il
+l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on le pende.
+
+LUCIO.--J'en conjure votre altesse, ne me mariez point à une prostituée.
+Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un moment, que j'ai fait de vous un
+duc: mon bon seigneur, ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un
+homme déshonoré.
+
+LE DUC.--Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te pardonne tes
+calomnies, et à cette condition je te remets toutes tes autres
+offenses.--Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en
+ceci soit exécuté.
+
+LUCIO.--Me marier à une fille publique, seigneur, c'est me condamner à
+la mort, au fouet et au gibet.
+
+LE DUC.--Calomnier un prince mérite bien cette punition.--Vous, Claudio,
+songez à réparer l'honneur de celle que vous avez outragée.--Vous,
+Marianne, soyez heureuse.--Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et
+je connais sa vertu.--Je vous remercie, mon bon ami Escalus, de
+votre grande bonté: j'ai en réserve pour vous d'autres preuves de
+reconnaissance.--Je vous remercie aussi, prévôt, de vos soins et de
+votre discrétion: nous vous emploierons dans un poste plus digne de
+vous.--Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d'un Ragusain,
+au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. Chère
+Isabelle, j'ai à vous faire une demande qui intéresse votre bonheur, et
+si vous voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi est à
+vous, et ce qui est à vous est à moi.--Allons, conduisez-nous à notre
+palais: là, nous vous révélerons ce qui vous reste à savoir, et dont il
+convient que vous soyez tous instruits.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
+***** This file should be named 18169-8.txt or 18169-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18169/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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@@ -0,0 +1,5056 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mesure pour mesure, par Shakespeare</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mesure pour mesure, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mesure pour mesure
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<pre>
+Note du transcripteur.
+
+===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.&mdash;Othello.&mdash;Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.&mdash;Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+==========================================================
+</pre>
+<br><br>
+
+
+<h1>MESURE POUR MESURE</h1>
+
+<h2>COMÉDIE</h2>
+<br>
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR MESURE POUR MESURE</h3>
+
+
+<p>Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait
+féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique,
+d'un certain Georges Whestone, intitulée <i>Promas et Cassandra</i>,
+composition pitoyable, est devenue une de ses meilleures
+comédies. Peut-être n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone
+de profiter de son travail; car une nouvelle de Geraldi Cinthio
+contient à peu près tous les événements de <i>Mesure pour mesure</i>
+et Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour construire
+sa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio,
+et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout de
+ses desseins sur la soeur qui demande la grâce de son frère. Condamné
+par le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeune
+fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle qui
+oublie sa vengeance dès que le coupable est devenu son époux.</p>
+
+<p>L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare
+pour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne
+ne voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeune
+novice: il l'eût préférée plus touchée du sort de son frère, et prête
+à faire le sacrifice d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore
+Angelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux
+dépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence.
+Il ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doit
+avoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle est
+accoutumée à considérer comme un vase d'élection; d'ailleurs une
+vertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatique
+que la passion, elle amène ici cette scène si vraie où Claudio, après
+avoir écouté avec résignation le sermon du moine et se croyant détaché
+de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet instinct
+inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec ardeur tout
+ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux contraste
+Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti
+par l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur
+de l'existence!</p>
+
+<p>Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets,
+est un de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il
+soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable
+que Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de
+noblesse et de dignité au costume monastique. C'est une remarque
+qui n'a pas échappé à Schlegel au sujet du vénérable religieux que
+nous avons déjà vu dans la comédie de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>.
+Mais le philosophe se trahit sous le capuchon qui le cache dans
+l'exhortation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio.
+Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ont
+sans doute été mises à profit par l'auteur des <i>Nuits</i>.</p>
+
+<p>En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie
+bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux
+n'ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant
+d'autres créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe
+constamment la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées
+poétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité
+d'action et de lieu y est assez bien conservée.</p>
+
+<p><i>Mesure pour mesure</i>, selon Malone, fut composée en 1603.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>MESURE POUR MESURE</h2>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+
+
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>VINCENTIO, duc de Vienne.</p>
+<p>ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc.</p>
+<p>ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration.</p>
+<p>CLAUDIO, jeune seigneur.</p>
+<p>LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.</p>
+<p>DEUX GENTILSHOMMES.</p>
+<p>VARRIUS<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, courtisan de la suite du duc.</p>
+<p>LE PRÉVÔT DE LA PRISON.</p>
+<p>THOMAS,}</p>
+<p>PIERRE,&nbsp;&nbsp;} religieux franciscains.</p>
+<p>UN JUGE.</p>
+<p>LE COUDE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, officier de police.</p>
+<p>L'ÉCUME<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, jeune fou.</p>
+<p>UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.</p>
+<p>ABHORSON, bourreau.</p>
+<p>BERNARDINO, prisonnier débauché.</p>
+<p>ISABELLE, soeur de Claudio.</p>
+<p>MARIANNE, fiancée à Angelo.</p>
+<p>JULIETTE, maîtresse de Claudio.</p>
+<p>FRANCESCA, religieuse.</p>
+<p>MADAME OVERDONE, entremetteuse.</p>
+<p>Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais
+c'est un personnage muet.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Elbow.</i></p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Froth.</i></p></blockquote>
+
+<br>
+<p class="stage1">La scène est à Vienne.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Escalus!</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vouloir vous expliquer les principes de l'administration
+paraîtrait en moi une affectation vaine et
+discours inutiles, puisque je sais que vos propres connaissances
+dans l'art de gouverner surpassent tous les
+conseils et les instructions que pourrait vous donner
+mon expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous
+dire: votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agir
+ensemble et de concert<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Le caractère de notre population,
+les lois de notre cité, les formes de la justice sont
+des matières que vous possédez à fond, autant qu'aucun
+homme instruit par l'art et la pratique que nous nous
+rappelions. Voilà notre commission, dont nous ne voudrions
+pas vous voir vous écarter.&mdash;<span class="stage2">(<i>A un domestique.</i>)</span>
+Allez dire à Angelo de se rendre ici.&mdash;Quelle opinion
+avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car vous
+savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier
+pour nous représenter dans notre absence, que nous
+l'avons armé de toute la puissance de notre autorité, revêtu
+de tout l'empire de notre amour, et que nous lui
+avons transmis enfin par sa commission tous les organes
+de notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont
+pu remplir.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;S'il est dans Vienne un homme digne d'être
+revêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions,
+c'est le seigneur Angelo.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Le voilà qui vient.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Toujours soumis aux volontés de Votre
+Altesse, je viens savoir vos ordres.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Angelo, votre vie présente un certain caractère
+où l'oeil observateur peut lire à fond toute votre
+histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellement
+votre propriété que vous puissiez vous consacrer
+entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage
+personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous
+servons des torches: ce n'est pas pour elles-mêmes que
+nous les allumons; et si nos vertus restaient ensevelies
+dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions
+pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de
+grands desseins; jamais elle ne communique une parcelle
+de ses dons que comme une déesse intéressée qui
+retient pour elle l'honneur d'un créancier, en exigeant
+l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions
+à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les
+instructions que ma place m'obligerait de lui donner.
+Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez en
+tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne
+reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable
+Escalus, quoique le premier nommé, est votre
+subordonné. Prenez votre commission.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Mon noble duc, attendez que le métal dont je
+suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y
+imprimer une si noble et si auguste image.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ne cherchez point de prétextes: ce n'est
+qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous
+vous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que je
+vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont
+si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre
+considération, et ne me laissent pas le temps de parler
+sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant
+l'occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons;
+et nous comptons bien être au courant de ce qui
+vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec
+confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la
+permission de vous accompagner jusqu'à une certaine
+distance.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je suis trop pressé pour vous le permettre;
+et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de
+scrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vous
+pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon
+que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la
+main. Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple;
+mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux.
+Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai
+point de goût pour le bruit et les saluts retentissants de la
+multitude; et je ne crois pas que le prince qui les recherche
+agisse avec prudence et... Encore une fois,
+adieu.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je vous remercie, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc sort.)</p>
+
+<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.&mdash;Je vous prie, monsieur, de m'accorder
+une heure de libre entretien avec vous; il m'importe
+beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma
+place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore
+bien au fait de leur étendue et de leur nature.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je suis dans le même cas.&mdash;Retirons-nous
+ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur
+ce point.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;J'accompagne Votre Seigneurie.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue de Vienne.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.</p>
+<br>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas
+en accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien
+alors! tous les ducs vont tomber sur le roi.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Le ciel veuille nous accorder
+la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie!</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Amen!</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en
+mer avec les dix commandements, mais qui en effaça un
+de la table.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;<i>Tu ne voleras point?</i></p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oui: il effaça celui-là.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Aussi était-ce là un commandement
+qui commandait au capitaine et à ses compagnons
+de renoncer à leurs fonctions: car ils ne s'embarquaient
+que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un
+soldat qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte
+beaucoup la prière qui demande la paix.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Jamais je n'ai entendu aucun
+soldat la désapprouver.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais
+trouvé, je pense, là où on disait les grâces.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Non, dites-vous? au moins une
+douzaine de fois.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Quoi donc? en vers?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Dans tous les rhythmes et dans toutes les
+langues?</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Je le pense, et dans toutes les
+religions?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces
+en dépit de toute controverse; par exemple, vous êtes un
+mauvais sujet en dépit de toute grâce.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Dans ce cas il n'y a eu qu'un
+coup de ciseaux entre nous.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je l'accorde, comme entre le velours et la
+lisière; vous êtes la lisière.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et vous le velours; un excellent
+velours, une pièce de première qualité. J'aimerais
+autant servir de lisière à une serge anglaise, que d'être
+râpé comme vous l'êtes pour un velours français<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Est-ce
+que je parle sensiblement maintenant?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Équivoque entre le mot <i>pil'd</i>, terme qui désigne la qualité du
+velours, et <i>pill'd</i>, qui signifie <i>épilé, chauve</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je crois que oui; et vous sentez péniblement
+vos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire à
+votre santé; mais ma vie durant j'oublierai de boire
+après vous.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Je crois que je me suis fait
+tort, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Certainement, que tu sois pincé
+ou non.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient.
+J'ai acheté chez elle des maladies jusqu'à la somme de....</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Combien, je vous prie?</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Devinez.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Jusqu'à trois mille dollars
+par an.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>Dollars</i> et <i>dolours</i>, équivoque qui revient souvent dans Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et plus.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Une couronne française de plus.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire
+un écu, pour la <i>couronne de Vénus</i>.</p></blockquote>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Vous me croyez toujours des
+maladies; mais vous vous trompez: je suis sain.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour
+vous; mais vous êtes sain comme un tronc d'arbre creux,
+vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre madame Overdone.)</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Holà! quelle est celle de vos
+hanches qui a la plus forte sciatique?</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Bien, bien, on vient d'arrêter et
+de mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq mille
+hommes comme vous.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Qui est-ce, je vous prie?</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Hé! c'est Claudio, le seigneur
+Claudio.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Claudio en prison? Cela n'est pas.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Et moi je sais que cela est; je l'ai
+vu arrêter; je l'ai vu emmener; et il y a bien plus
+encore: c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la tête
+tranchée.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais
+pas que cela fût vrai: en êtes-vous bien sûre?</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Je n'en suis que trop sûre; et cela,
+c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait
+promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a
+toujours été exact à sa parole.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;D'ailleurs, vous savez que cela
+se rapproche assez de la conversation que nous avons eue
+sur pareil sujet.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et surtout cela s'accorde avec
+l'ordonnance qu'on a publiée.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Partons: allons savoir la vérité du fait.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE, <span class="stage2"><i>seule</i></span>.&mdash;Ainsi, grâce à la guerre, à la
+sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans chalands.
+<span class="stage2">(<i>Entre le bouffon.</i>)</span> Eh bien, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE BOUFFON&mdash;Là-bas, on emmène un homme en
+prison.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Oui; et qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Une femme.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Mais quel est son délit?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;D'avoir été pêcher des truites dans la
+rivière d'autrui.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Quoi! Y a-t-il une fille grosse de
+son fait?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non: mais il y a une fille qu'il a
+rendue femme. Vous n'avez pas entendu parler de l'ordonnance:
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Quelle ordonnance, mon ami?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Que toutes les maisons des faubourgs de
+Vienne seront jetées bas.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Et que deviendront celles de la
+cité?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Elles resteront pour graine: elles seraient
+tombées aussi, si un sage bourgeois n'avait plaidé
+en leur faveur.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Mais toutes nos maisons de refuge
+dans les faubourgs seront-elles abattues?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Jusqu'aux fondements, madame.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Voilà vraiment un changement
+dans l'État! Que deviendrai-je?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Allons, ne craignez rien; les bons procureurs
+ne manquent pas de clients. Quoique vous changiez
+de place, vous n'avez pas besoin pour cela de changer
+d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du
+courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez
+presque usé et perdu vos yeux au service, on vous prendra
+en considération.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Qu'avons-nous à faire ici? Thomas,
+retirons-nous.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Voici le seigneur Claudio conduit en
+prison par le prévôt, et voici madame Juliette.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE <i>et des</i> OFFICIERS
+DE JUSTICE,<br> <i>puis</i> LUCIO <i>et les</i> DEUX
+GENTILSHOMMES.</p>
+<br>
+
+<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.&mdash;Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi
+en spectacle au public? Conduis-moi à la prison où je
+dois être enfermé.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je ne le fais pas par mauvaise disposition
+pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur
+Angelo.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité,
+peut nous faire payer notre délit au poids<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>: tels sont les
+décrets du ciel! Elle frappe qui elle veut, épargne qui elle
+veut; et elle est toujours juste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode
+plus sûre que celle de la numération des espèces.</p></blockquote>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;De trop de liberté, mon Lucio, de trop de
+liberté; comme l'intempérance est la mère du jeûne, de
+même une liberté dont on fait un usage immodéré se
+change en contrainte. Comme les rats avalent avidement
+le poison qui les tue, nos penchants poursuivent
+le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Si je pouvais parler aussi sagement que toi
+dans les fers, j'enverrais chercher certains de mes créanciers;
+et cependant j'aime encore mieux être un faquin
+en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel est ton
+crime, Claudio?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Ce serait le commettre encore que d'en
+parler.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Quoi, est-ce un meurtre?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Non.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Une débauche?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Si tu veux.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Allons! monsieur, il faut marcher.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Encore un mot, mon ami.&mdash;<span class="stage2">(<i>Il prend Lucio
+à part.</i>)</span> Lucio, un mot à l'oreille.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.&mdash;Est-ce
+qu'on regarde de si près à la débauche?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Voici ma position. D'après un contrat
+sérieux, j'ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous
+la connaissez; elle est parfaitement ma femme, si ce n'est
+qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les cérémonies
+extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement
+dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le
+coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir
+cacher notre amour, jusqu'à ce que le temps les réconcilie
+avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
+notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles
+sur la personne de Juliette.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Un enfant, peut-être?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau
+ministre qui remplace le duc... je ne sais si c'est la
+faute et l'éclat de la nouveauté, ou si le corps de l'État
+ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui,
+nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
+empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la
+tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui
+l'exerce... Je m'y perds... Mais ce nouveau gouverneur
+vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient
+restées suspendues à la muraille comme une armure
+rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf
+fois fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise
+en exécution; et aujourd'hui, pour se faire un nom, il
+vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si longtemps
+négligés: sûrement c'est pour faire parler de lui.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu
+sur tes épaules, qu'une laitière amoureuse pourrait la
+faire tomber d'un soupir. Envoie après le duc, et
+appelles-en à lui.</p>
+
+<p>CLAUDIO&mdash;Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.&mdash;Je
+t'en conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui
+ma soeur doit entrer au couvent, et y commencer
+son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position;
+implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis
+auprès du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder
+son coeur. Je fonde là-dessus de grandes espérances; car
+il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait
+pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un talent
+heureux quand elle veut employer les raisonnements et
+la parole, et elle sait persuader.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour
+le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela,
+auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te
+conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses
+si follement à un jeu de <i>tic tac</i>. Je vais la trouver.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Je te remercie, bon ami Lucio.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;D'ici à deux heures...</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Allons, prévôt, marchons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Un monastère.</p>
+
+<p class="stage1">Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non, vénérable religieux, écartez cette idée;
+ne croyez point que le faible trait de l'amour puisse
+percer un sein bien armé. Le motif qui m'engage à vous
+demander un asile secret a un but plus grave et plus
+sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante
+jeunesse.</p>
+
+<p>LE MOINE.&mdash;Votre Altesse peut-elle s'expliquer?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mon saint père, nul ne sait mieux que
+vous combien j'aimai toujours la vie retirée, et combien
+peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent
+la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J'ai confié au
+soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs
+austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne,
+et il me croit voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de
+faire répandre ce bruit dans le peuple, et c'est ce qu'on
+croit. A présent, mon père, vous allez me demander pourquoi
+j'en agis ainsi?</p>
+
+<p>LE MOINE.&mdash;Volontiers, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Nous avons des statuts rigoureux et des lois
+rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers
+fougueux), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf
+ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va
+plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges
+menaçantes qu'un père indulgent a formé uniquement
+pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s'en
+servir, ces verges deviennent à la fin un objet de moquerie
+plutôt que de crainte, il en est de même maintenant
+de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont
+morts eux-mêmes; la licence tire la justice par le nez;
+l'enfant bat sa nourrice, et tout ordre est renversé.</p>
+
+<p>LE MOINE&mdash;Il dépendait de Votre Altesse de dégager
+la justice de ses liens, quand vous le trouveriez
+bon; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans
+le seigneur Angelo.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque
+c'est par ma faute que j'ai donné à mon peuple tant de
+liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de
+les punir cruellement pour des transgressions que
+j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les
+crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire
+craindre le châtiment. Voilà pourquoi, mon père, j'ai
+chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri de mon
+nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère,
+qui ne sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est
+pour suivre son administration, que je veux, sous
+l'habit d'un de vos frères, observer à la fois et le
+ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir
+un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment
+je dois me conduire pour avoir tout l'air d'un
+vrai religieux. Je vous donnerai, à loisir, d'autres
+raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement
+celle-ci.&mdash;Angelo est austère; il est en garde contre
+l'envie: à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il
+aime mieux le pain que la pierre: nous allons voir par
+la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce
+que sont nos hommes à belles apparences.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Un couvent de femmes.</p>
+
+<p class="stage1">ISABELLE, FRANCESCA, <i>ensuite</i> LUCIO.</p>
+<br>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Et sont-ce là tous vos priviléges à vous
+autres religieuses?</p>
+
+<p>FRANCESCA.&mdash;Ne sont-ils pas assez étendus?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est
+pas que j'en désire davantage: au contraire, je souhaiterais
+qu'une règle plus étroite assujettît la communauté
+des soeurs de Sainte-Claire.</p>
+
+<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>au dehors</i></span>.&mdash;Holà, quelqu'un! la paix soit en ces
+lieux!</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Qui est-ce qui appelle?</p>
+
+<p>FRANCESCA.&mdash;C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle,
+tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le
+pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé
+vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera plus
+permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure;
+alors, si vous lui parlez, vous ne devez pas lui
+montrer votre visage; ou si vous montrez votre visage,
+vous ne pouvez pas parler.&mdash;On appelle encore; je vous
+prie, répondez-lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Francesca sort.)</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues
+l'annoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de
+me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et
+l'aimable soeur de son malheureux frère Claudio?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Pourquoi dites-vous son malheureux frere?
+Permettez-moi cette question, d'autant plus que je dois
+vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa
+soeur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Aimable et belle novice, votre frère vous dit
+mille tendresses; il est en prison.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;O malheureuse! Eh! pourquoi?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Pour une action qui lui vaudrait de ma part,
+si je pouvais être son juge, des remerciements pour punition:
+il a fait un enfant à sa bonne amie.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Monsieur, ne vous jouez pas de moi!</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est la vérité.&mdash;Je ne voudrais pas (quoique
+ce soit mon péché familier d'imiter le vanneau avec les
+jeunes filles, et de badiner, la langue loin du coeur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>)
+prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde
+comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un
+esprit immortel par votre renoncement au monde, et
+auquel il faut parler avec sincérité comme à une
+sainte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>La langue loin du coeur</i>, c'est-à-dire quand le vanneau s'éloigne
+en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.</p></blockquote>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Vous blasphémez le bien en vous moquant
+ainsi de moi.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le
+fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et
+comme il est naturel que ceux qui mangent se remplissent,
+que la saison des fleurs conduise la semence
+d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de
+même son sein annonce son heureuse culture et son
+industrie.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma
+cousine Juliette?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Est-ce qu'elle est votre cousine?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Par adoption; comme les jeunes écolières
+changent leurs noms par amitié.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! qu'il l'épouse!</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville
+d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes,
+et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir
+part à l'administration: mais nous apprenons par ceux
+qui connaissent le coeur du gouvernement, que les
+bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie
+de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son
+autorité, le seigneur Angelo gouverne l'État; un homme
+dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne
+sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements
+des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de
+la nature par les travaux de l'esprit, l'étude et le jeûne.&mdash;Pour
+intimider l'abus et la licence qui ont longtemps
+rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme des
+souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses
+dispositions condamnent la vie de votre frère;
+Angelo l'a fait emprisonner en vertu de cette loi; et il
+suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire
+de Claudio un exemple. Toute espérance est perdue, à
+moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de
+fléchir Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de
+traiter entre vous et votre malheureux frère.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;En veut-il donc à sa vie?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que
+j'entends dire, le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Hélas! quelles pauvres facultés puis-je
+avoir pour lui faire du bien?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Essayez votre pouvoir.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Mon pouvoir! hélas! je doute...</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent
+perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce
+que nous craignons de le tenter. Allez trouver le seigneur
+Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
+une jeune fille demande, les hommes donnent comme
+les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout
+ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à
+ceux mêmes qui le possèdent.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je verrai ce que je pourrai faire.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Mais, promptement.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je
+ne prendrai que le temps de donner connaissance de
+cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles
+actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce
+soir, de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je prends congé de vous.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Mon bon seigneur, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se séparent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement dans la maison d'Angelo.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>,
+OFFICIERS <i>et suite</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Le prévôt est ici une espèce de geôlier.</p></blockquote>
+<br>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il ne faut pas que nous fassions de la loi un
+épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à
+ce qu'en voyant son immobilité, familiarisés par l'habitude,
+ils osent venir se percher sur l'objet même de
+leur terreur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons
+le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plutôt
+que pour frapper des coups mortels. Hélas! ce gentilhomme
+que je voudrais sauver avait un bien noble
+père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu
+la plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres
+affections, si l'occasion avait concouru avec le lieu, et le
+lieu avec le désir, et qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet
+de vos voeux, que laisser agir la fougue téméraire de
+votre sang, il est bien douteux que vous n'eussiez pu
+quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même
+pour laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer
+sur vous la loi.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre
+chose de succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury
+qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse,
+dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou
+deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font
+le procès; mais la justice saisit le crime là où il se
+montre à elle. Qu'importe aux lois que des voleurs jugent
+des voleurs! Il est tout simple de nous baisser pour
+ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons
+aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais
+y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par
+la raison que j'aurais pu en commettre de semblables;
+dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tomberai
+dans la même offense, mon jugement doit être à
+l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne
+peut intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Que ce soit comme le voudra votre sagesse.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Où est le prévôt?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Ici, s'il plaît à Votre Honneur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Que Claudio soit exécuté demain matin sur
+les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare
+à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il
+nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent
+par le crime, d'autres succombent par la vertu. Il en est
+qui ont tous les vices, et qui ne répondent d'aucun<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>;
+d'autres sont condamnés pour une faute unique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p><i>Brakes of vice</i>. Les commentateurs ont donné mille explications
+de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens
+le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.)</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Allons, amenez-les: si ce sont des gens de
+bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que
+de commettre des abus dans les maisons de prostitution,
+je ne connais plus de lois; qu'on les amène.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et
+de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis
+un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je
+tiens à la justice, monsieur, et j'amène ici devant Votre
+Grandeur deux insignes <i>bienfaiteurs</i>.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs
+sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne
+sais pas bien ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais
+coquins, j'en suis sûr, exempts de toutes les <i>profanations
+mondaines</i> qui sont du devoir de tout bon chrétien.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Voilà qui coule de source; voilà un officier
+bien sensé.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux
+hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous,
+Coude?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou
+au coude.</p>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>au Bouffon</i></span>.&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur;
+un meuble de mauvais lieu au service d'une
+femme de mauvaises moeurs, dont la maison, monsieur,
+a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et
+aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois,
+est aussi une fort mauvaise maison.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Comment savez-vous cela?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Ma femme, monsieur, que je <i>déteste</i>, devant
+le ciel et devant Votre Grandeur...</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Comment? votre femme?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est
+une honnête femme...</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Et c'est pour cela que vous la <i>détestez</i>?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Je dis, monsieur, que je me <i>détesterai</i> moi-même,
+aussi bien qu'elle, si cette maison n'est pas une
+maison de prostitution, je veux regretter sa vie; car c'est
+une vilaine maison.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Comment savez-vous cela, constable?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle
+avait été adonnée au vice <i>cardinal</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, aurait pu être accusée
+en fornication, en adultère et en toutes sortes d'impuretés
+dans cette maison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Cardinal est ici pour <i>charnel</i>.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Par les intrigues de cette femme?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Oui, monsieur, par madame Overdone; mais
+comme elle lui a craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Monsieur, sous le bon plaisir de Votre
+Grandeur, cela n'est pas.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Prouve-le devant ces coquins qui sont ici;
+prouve-le, <i>honnête homme</i>.</p>
+
+<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.&mdash;Entendez-vous comme il dit un
+mot pour l'autre?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Monsieur, elle est devenue grosse, et
+avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits; nous
+n'en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui
+étaient dans ce temps-là comme dans un plat de fruits,
+un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces
+plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort
+bons plats.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Continue, continue: peu importe le plat.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle:
+vous avez raison, monsieur; mais au fait. Comme
+je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte,
+et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai dit,
+de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit,
+dans le plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là
+même, ayant mangé le reste, comme j'ai dit, et comme
+je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous savez,
+maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Non, vraiment.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Fort bien: comme vous étiez donc, si
+vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits
+pruneaux.</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Oui, c'est vrai, j'étais là.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Allons, fort bien: comme je vous disais
+donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient
+incurables de la maladie que vous savez, à moins qu'ils
+n'observassent un bon régime, comme je vous disais.</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Tout cela est vrai.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! fort bien, alors...</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but.
+Qu'a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de
+se plaindre? Venez tout de suite à ce qu'on lui a fait.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Votre Grandeur ne peut en venir là
+encore.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Ce n'est pas mon intention, non plus.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Mais, monsieur, vous y viendrez, avec
+la permission de Votre Grandeur: et, je vous en supplie,
+considérez maître l'Écume, que voilà ici, monsieur. Un
+homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont
+le père est mort à la Toussaint.&mdash;N'était-ce pas à la
+Toussaint, maître l'Écume?</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Le soir de la Toussaint.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Fort bien: j'espère que ce sont là des
+vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur
+un tabouret.&mdash;C'était à <i>la Grappe-de-Raisin</i>, où vous
+aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre
+ouverte et bonne pour l'hiver.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Allons, fort bien. J'espère que ce sont
+là des vérités.</p>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à Escalus</i></span>.&mdash;Ce récit durera toute une nuit de
+Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais
+vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec
+l'espérance que vous trouverez matière à les faire tous
+fouetter.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je m'y attends. Salut, seigneur. <span class="stage2">(<i>Angelo sort.</i>)</span>&mdash;Allons,
+l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de
+Coude, encore une fois?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu
+qu'on lui ait fait une fois.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui
+ce que cet homme a fait à ma femme.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a
+fait.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous en conjure, monsieur, considérez
+bien le visage de cet homme-là.&mdash;Mon bon l'Écume,
+regardez sa Grandeur: c'est pour de bonnes vues. Votre
+Grandeur remarque-t-elle son visage?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Oui, fort bien.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, je vous prie, remarquez-le bien.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Eh bien! c'est ce que je fais.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Votre Grandeur voit-elle quelque chose
+de mal dans sa figure?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je veux supposer<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> sur le livre sacré,
+que sa figure est ce qu'il a de pis en lui.&mdash;Eh bien! si la
+figure est la pire chose qu'il y ait en lui, comment maître
+l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du
+constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Il a raison: constable, que répondez-vous
+à cela?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Premièrement, s'il vous plaît, la maison est
+une maison <i>respectée</i>; ensuite, cet homme est un drôle
+<i>respecté</i>, et sa maîtresse est une femme <i>respectée</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Supposer pour <i>déposer</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Pour <i>suspectée</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Par cette main, monsieur, sa femme est
+une personne plus <i>respectée</i> qu'aucun de nous tous.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet;
+le temps est encore à venir qu'elle ait jamais été <i>respectée</i>
+par homme, femme, ou enfant.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Monsieur, elle a été <i>respectée</i> avec lui,
+avant qu'il l'eut épousée.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Lequel est le plus sage ici, la Justice ou
+l'Iniquité<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?&mdash;Cela est-il vrai?</p>
+
+<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;O scélérat, vaurien, méchant Hannibal<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>!
+Moi, j'ai été <i>respecté</i> avec elle avant que je fusse
+marié avec elle? Si jamais j'ai été <i>respecté</i> avec elle, ou
+elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le
+pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal,
+ou j'aurai contre toi mon action de <i>batterie</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Personnages des <i>Moralités</i>. La Justice est ici pour le constable
+et l'Iniquité pour le fou.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Cannibale.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez
+aussi avoir votre action en diffamation.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet
+avis-là. Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse
+de ce méchant coquin?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques
+iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais,
+laisse-le continuer comme à l'ordinaire, jusqu'à ce que
+tu saches ce qu'elles sont.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.&mdash;Tu
+vois bien, coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu
+vas continuer, coquin, tu vas continuer.</p>
+
+<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à l'Écume.</i></span>&mdash;Où êtes-vous né, mon ami?</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Ici, à Vienne, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts
+livres de rente?</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Bon. <span class="stage2">(<i>Au bouffon.</i>)</span> De quel métier êtes-vous,
+monsieur?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Garçon de taverne, le garçon d'une
+pauvre veuve.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Le nom de votre maîtresse?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Madame Overdone.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;A-t-elle eu plus d'un mari?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Neuf, monsieur: Overdone<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> pour le
+dernier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>Overdone by the last</i>, «épuisée par le dernier.» <i>Overdone</i> fait ici
+calembour.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Neuf!&mdash;Approchez-vous de moi, maître
+l'Écume. Maître l'Écume, je ne voudrais pas que vous fissiez
+connaissance avec des garçons de taverne; ils vous
+soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre:
+allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.</p>
+
+<p>L'ÉCUME.&mdash;Je remercie Votre Grandeur; quant à moi,
+jamais je ne vais dans aucune chambre de taverne, que
+je n'y sois attiré par quelqu'un.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu.
+<span class="stage2">(<i>L'Écume sort.</i>)</span> Venez ça, monsieur le garçon de taverne;
+quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Pompée.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Et quoi encore?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Haut-de-chausses, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>
+est ce qu'il y a de plus grand en vous; en sorte que,
+dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand.
+Pompée, vous êtes en partie un entremetteur, Pompée,
+de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le
+nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons,
+avouez-moi la vérité; vous vous en trouverez bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Bum</i>. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.</p></blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Franchement, monsieur, je suis un
+pauvre diable qui voudrait vivre.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En
+étant un agent d'infamie... Que pensez-vous du métier,
+Pompée? Est-ce là un métier permis?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Si la loi veut le permettre, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et
+il ne sera pas permis à Vienne.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Votre Grandeur est-elle dans l'intention
+de mutiler toute la jeunesse de la ville?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Non, Pompée.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! monsieur, suivant ma petite
+opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut
+mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens,
+vous n'aurez plus rien à craindre des entremetteurs.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Il y a de jolies ordonnances qui commencent
+à s'exécuter, je peux vous en assurer; il n'y va que
+d'être pendu et décapité.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Si vous pendez et décapitez tous ceux
+qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans,
+vous serez bien aise de donner la commission de trouver
+des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne pendant dix
+ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour
+trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela,
+dites: Pompée me l'avait bien dit.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Grand merci, bon Pompée; et, en récompense
+de votre prophétie, écoutez-moi bien:&mdash;je vous
+donnerai un avis: que je ne vous revoie pas devant moi
+pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas
+me dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je
+vous y retrouve, Pompée<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, je vous chasserai à grands
+coups jusqu'à votre tente, et je serai un rude César pour
+vous.&mdash;Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai
+fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous
+bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Pompée est un nom souvent donné aux chiens.</p></blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je remercie Votre Grandeur de son bon
+conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la fortune
+en décideront.&mdash;Me fouetter? Non, non: que le
+charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est point
+chassé de son métier à coups de fouet.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Approchez, maître Coude; venez, maître
+constable: combien y a-t-il de temps que vous êtes dans
+cet emploi de constable?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Sept ans et demi, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer,
+qu'il y avait quelque temps que vous l'occupiez. Ne
+dites-vous pas sept ans entiers?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Et demi, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Hélas! il vous a coûté bien des peines. On
+vous fait tort de vous en charger si souvent; est-ce qu'il
+n'y a pas dans votre garde des hommes en état de vous
+suppléer?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu
+qui aient quelque talent pour cette espèce d'emploi: on
+les choisit; mais ils me choisissent après pour les remplacer:
+je le fais pour quelques pièces d'argent, et je vais
+toujours pour tous les autres.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ
+six ou sept des plus capables de votre paroisse.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;A la maison de Votre Grandeur, monsieur?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Oui, chez moi. Adieu. (<i>Coude sort.</i>)&mdash;(<i>Au
+juge de paix.</i>) Quelle heure croyez-vous qu'il soit?</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Onze heures, monsieur.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je vous prie de venir dîner avec moi.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Je vous remercie humblement.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je suis bien affligé de la mort de Claudio;
+mais il n'y a point de remède.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Le seigneur Angelo est sévère.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;C'est une nécessité; la clémence cesse d'être
+clémence quand elle se montre trop souvent. Le pardon
+est toujours le père d'un second crime; mais cependant...
+malheureux Claudio!&mdash;Il n'y a point de remède.&mdash;Venez,
+monsieur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement dans la maison d'Angelo.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT ET UN VALET.</p>
+<br>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il est occupé à entendre une affaire; il va
+venir tout de suite. Je vais vous annoncer.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je vous en prie, faites-le. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)</span>
+Je viens savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir.
+Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous
+les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il
+faut, lui, qu'il meure pour cela!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Votre bon plaisir est-il que Claudio
+meure demain?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous
+pas l'ordre? Pourquoi venez-vous me le demander une
+seconde fois?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous
+votre bon plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution,
+la justice s'est repentie de son arrêt.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allez, cela me regarde; faites votre devoir,
+ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de
+vous.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je demande pardon à Votre Honneur.&mdash;Que
+fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette?
+Elle est bien près de son terme.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable,
+et cela sans délai.</p>
+
+<p class="stage1">(Le valet revient.)</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Voici la soeur de l'homme condamné, qui
+demande à être introduite près de vous.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;A-t-il une soeur?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse,
+et qui est prête à entrer dans une communauté,
+si elle n'y est pas déjà.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, qu'on la fasse entrer. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)&mdash;(<i>Au
+prévôt.</i>)</span> Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée
+ailleurs: qu'on lui fournisse le nécessaire, mais
+sans superflu: je donnerai des ordres pour cela.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lucio et Isabelle.)</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT, <span class="stage2"><i>faisant mine de se retirer</i></span>.&mdash;Que Dieu sauve
+Votre Honneur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Restez encore un moment.&mdash;<span class="stage2"><i>(A Isabelle.)</i></span> Vous êtes la bienvenue: que désirez-vous?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Vous voyez devant vous une malheureuse
+suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de
+m'entendre.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voyons, quelle est votre requête?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Il est un vice que j'abhorre plus que tous
+les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la
+justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut;
+je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre
+avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais
+pas.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voyons, le sujet?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;J'ai un frère qui est condamné à mourir,
+je vous conjure de condamner sa faute, et non pas mon
+frère.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Le ciel veuille te donner des grâces
+émouvantes!</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Condamner le crime et non le criminel!
+Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit
+commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trouvais
+les fautes dont la peine est marquée dans le code,
+pour laisser échapper les coupables.</p>
+
+<p>ISABELLE,&mdash;O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un
+frère!&mdash;Que le ciel garde Votre Honneur!</p>
+
+<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.&mdash;N'y renoncez pas ainsi: revenez
+vers lui: priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous
+à sa robe: vous êtes trop froide, vous ne lui demanderiez
+qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire
+avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.</p>
+
+<p>ISABELLE <span class="stage2"><i>se rapproche</i>.</span>&mdash;Faut-il donc qu'il meure?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Jeune fille, il n'y a point de remède.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Il y en a: je pense que vous pourriez lui
+pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient
+de ce pardon.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je ne veux pas le faire.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je
+ne le peux pas.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Mais pourriez-vous le faire sans nuire à
+personne au monde, si votre coeur était touché de la
+même pitié que le mien ressent pour lui?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Son arrêt est prononcé; il est trop tard.</p>
+
+<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>bas à Isabelle</i></span>.&mdash;Vous êtes trop froide.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Trop tard! non: moi qui prononce une
+parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est
+que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la
+couronne du monarque, ni le glaive du ministre, ni le
+bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied
+aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place,
+et que vous eussiez été à la sienne, vous auriez fait un
+faux pas comme lui; mais lui n'aurait pas été aussi impitoyable
+que vous.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je vous prie, retirez-vous.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je voudrais que le ciel m'eût donné votre
+pouvoir, et que vous fussiez Isabelle. En serait-il de
+même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être
+juge, et ce que c'est d'être prisonnier.</p>
+
+<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Votre frère est condamné par la loi; vous
+perdez vos paroles.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont
+existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger
+avec le plus de justice a trouvé un remède pour les
+sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre
+des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes?
+Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre
+vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est
+la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère: il
+serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait
+de même pour lui; il faut qu'il meure demain.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le,
+épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort;
+même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison:
+servirons-nous le ciel avec moins d'égard que nous ne
+nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon
+bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est
+mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui l'ont
+commise.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Courage; bien dit.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;La loi, pour être endormie, n'était pas
+morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre
+ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu
+de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe
+ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans
+un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants,
+ou nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient
+à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés
+dans leurs progrès, et finir là où ils existent.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Et cependant prouvez quelque pitié.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je la prouve surtout en prouvant la justice,
+car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et
+qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans
+la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une
+action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une
+seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il
+faut vous résigner.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ainsi, il faut que vous soyez le premier
+qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la
+subisse: oh! il est beau d'avoir la force d'un géant; mais
+c'est une tyrannie d'en user comme un géant.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Bien dit.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Si les grands de la terre pouvaient tonner
+comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus
+pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à
+tonner; on n'entendrait que le tonnerre.&mdash;Ciel miséricordieux!
+toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de
+ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le
+doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu
+d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce
+dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le
+verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions
+si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les
+anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que
+nous, riraient à en devenir mortels.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune
+fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le
+fléchir!</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Nous ne pouvons nous peser dans la
+balance avec notre frère; les grands ont le privilége de
+badiner avec les saints; c'est en eux saillie d'esprit; chez
+leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille;
+appuyez.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le
+général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Où a-t-elle appris tout cela?&mdash;Encore.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Parce que l'autorité, quoique sujette à
+errer comme les autres, porte avec elle une espèce de
+remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez
+dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, et
+demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à
+celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au
+crime dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir
+dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.</p>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Elle parle, et avec tant de bon sens
+que mon bon sens éclot en même temps. <span class="stage2">(<i>A Isabelle.</i>)</span> Adieu.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Cher seigneur, revenez.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je me consulterai.&mdash;Revenez demain.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Écoutez par quels moyens je veux vous
+corrompre: mon bon seigneur, revenez.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Que dites-vous, me corrompre?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, par des dons que le ciel partagera
+avec vous.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Autrement vous auriez tout gâté.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ce n'est pas avec de vains sequins d'or
+éprouvé, ni avec des pierres dont le taux est riche ou
+pauvre, selon la valeur que leur attache la fantaisie;
+mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel,
+et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières
+des âmes préservées de la corruption du monde, des
+vierges qui jeûnent, et dont le coeur n'est consacré à rien
+de terrestre.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, revenez me voir demain.</p>
+
+<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à part, à Isabelle</i></span>.&mdash;Retirez-vous, tout va bien:
+sortez.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Que le ciel veille sur la sûreté de Votre
+Honneur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Isabelle emploie le mot <i>honour</i> pour dire <i>Votre Seigneurie,</i>
+et le juge ramène ce mot à son premier sens.</p></blockquote>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Ainsi soit-il; car je prends le chemin
+de la tentation dont les prières préservent.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;A quelle heure viendrai-je demain retrouver
+Votre Seigneurie?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Quand vous voudrez, avant midi.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Le ciel préserve Votre Honneur!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort avec Lucio.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;De toi, et même de ta vertu!&mdash;Que veut dire
+ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne?
+De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le
+plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle qui me
+tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette,
+fais comme la charogne plutôt que comme la fleur, et
+me corromps sous la vertueuse influence de la saison.
+Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos
+sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que
+trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire
+pour y établir nos vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu,
+ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminellement
+pour ces mêmes avantages qui la rendent vertueuse?
+Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés
+au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes
+volent. Quoi! est-ce que je l'aime parce que je désire
+l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses
+yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, pour
+attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints!
+La plus dangereuse des tentations est celle qui nous
+pousse au crime par les attraits de la vertu: jamais la
+prostituée avec ses deux forces réunies, l'art et la nature,
+n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille vertueuse
+me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment,
+quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'étonnais
+de leur folie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une prison.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC <i>en habit de religieux</i>, LE PRÉVÔT.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que
+vous êtes.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous,
+bon religieux?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Contraint par ma charité, et par mon saint
+ordre, je viens visiter les âmes affligées renfermées dans
+cette prison: accordez-moi le droit ordinaire de me les
+laisser voir, et de m'informer de la nature de leurs
+crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence
+mes secours spirituels.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je ferais davantage s'il en était besoin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Juliette.)</p>
+
+<p>Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui,
+tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation:
+elle est enceinte, et le père de son enfant est condamné
+à mort; un jeune homme plus propre à commettre
+un second délit semblable qu'à mourir pour le
+premier.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quand doit-il mourir?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;A ce que je crois, demain. <span class="stage2">(<i>A Juliette.</i>)</span>
+J'ai pourvu à vos besoins: attendez un moment, et l'on
+vous conduira.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Juliette</i></span>.&mdash;Vous repentez-vous, belle enfant,
+du péché que vous portez?</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Oui, et j'en porte la honte avec patience.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je vous enseignerai les moyens d'examiner
+votre conscience, et d'éprouver si votre pénitence est
+solide, ou si elle n'est que superficielle.</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Je l'apprendrai bien, volontiers.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Oui, autant que j'aime la femme qui lui a
+fait tort.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement
+mutuel que votre crime a été commis?</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Oui, d'un consentement mutuel.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre péché a donc été plus grand que le
+sien?</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Je le confesse, et je m'en repens, mon père.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est bien juste, ma fille; mais prenez
+garde que vous ne vous repentiez que parce que le
+péché vous a causé cette honte: cette douleur n'est
+jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle
+montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est
+point par amour, mais uniquement par crainte.</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Je me repens de ma faute, parce que c'est
+un péché, et j'en accepte la honte avec joie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce
+que j'entends dire, doit mourir demain; je vais le visiter
+et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous
+accompagne!&mdash;<i>Benedicite.</i></p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en priant.)</p>
+
+<p>JULIETTE.&mdash;Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui
+me laisse une vie dont toute la consolation est d'éprouver
+à chaque instant toutes les horreurs de la mort!</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;C'est bien dommage qu'il en soit là!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">(Appartement dans la maison d'Angelo.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> ANGELO.</p>
+<br>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Quand je veux méditer et prier, mes pensées
+et mes prières s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi
+de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans
+écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est
+sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le
+nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale
+passion qui le remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires,
+est comme un bon livre qui, à force d'être relu souvent,
+n'inspire plus que l'aversion et l'ennui; oui, je me sens
+capable (que personne ne m'entende!) de changer ce
+grave ministère dont je suis fier pour une plume légère,
+vain jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il
+t'arrive souvent d'extorquer le respect des sots par tes
+vêtements et ton enveloppe, et d'enchaîner les âmes plus
+sages à tes fausses apparences;&mdash;chair, tu n'es que
+chair! Inscrivez, <i>bon ange</i>, sur la corne du diable, ce ne
+sera plus le cimier du diable.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un valet.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Hé bien! qui est là?</p>
+
+<p>LE VALET,&mdash;Une certaine Isabelle, une soeur, qui
+demande à vous parler.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Montre-lui le chemin. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)&mdash;(<i>Seul.</i>)</span>
+O ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers
+mon coeur, le rendant inutile à lui-même, et privant
+tous mes autres organes du ressort qui leur est nécessaire?
+Ainsi la foule insensée se presse autour d'un
+homme qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir,
+et interceptent ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les
+sujets d'un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et
+poussés par une respectueuse affection, se pressent en
+sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement
+paraître une injure.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Eh bien! belle jeune fille?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je suis venue savoir votre bon plaisir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;J'aimerais bien mieux que vous pussiez le
+deviner, que de me demander de vous l'apprendre.&mdash;Votre
+frère ne peut vivre.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre
+Honneur! <span class="stage2">(Elle va pour se retirer)</span>.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et cependant il peut vivre encore un temps,
+et il se pourrait qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou
+moi... Pourtant, il faut qu'il meure.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Sur votre arrêt?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Oui...</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Quand? je vous en conjure, afin que, dans
+le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il
+puisse être préparé à sauver son âme.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait
+autant pardonner à celui qui vole à la nature un
+homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté de ceux qui
+jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par
+le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement
+une vie légitimement formée, que de jeter du
+métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie
+illégitime.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Telles sont les lois du ciel, mais non celles
+de la terre.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt
+vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que
+la plus juste des lois ôtât en ce moment la vie à votre
+frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la
+douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux
+sacrifier mon corps que mon âme.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je ne parle point de votre âme; les péchés
+que la nécessité nous force de commettre, ne servent
+qu'à faire nombre, sans nous charger davantage.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Comment dites-vous?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Non, je ne puis pas garantir cela; car je
+pourrais donner des raisons contre ce que je viens de
+dire. Répondez-moi à ceci:&mdash;moi, qui suis la voix de la
+loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de
+mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui
+sauverait la vie de ce frère?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! daignez le faire: j'en prends le péril
+sur mon âme; ce ne serait point un péché, mais un acte
+de charité.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Si vous vouliez le faire vous-même au péril
+de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le
+même.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! si demander la vie de mon frère est un
+péché, ciel, fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en
+vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les
+matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux
+miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le
+sens de la mienne; ou vous êtes ignorante, ou vous affectez
+de l'être par ruse, et ce n'est pas bien.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Que je sois ignorante et pleine de défauts
+en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux
+pas mieux.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ainsi la sagesse cherche à briller davantage,
+en s'accusant elle-même: comme les masques noirs proclament
+la beauté qu'ils cachent, dix fois plus haut que
+ne pourrait le faire la beauté à découvert.&mdash;Mais écoutez-moi
+bien; pour être bien compris, je vais parler plus
+nettement: votre frère doit mourir.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et son délit est tel qu'il doit subir la peine
+imposée par la loi.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen
+de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen,
+ni à aucun autre; c'est uniquement par forme de conversation),
+si ce n'est celui-ci, que vous, sa soeur, inspirant
+des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès
+du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre
+frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez,
+dis-je, qu'il n'y eût point d'autre moyen humain de le
+sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors de votre
+corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir
+le coupable, que feriez-vous?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je ferais pour mon pauvre frère tout ce
+que je ferais pour moi-même: je veux dire, que si j'étais
+condamnée à la mort, je porterais les marques douloureuses
+du fouet, comme des rubis, et je me déshabillerais
+pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais
+désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon
+corps au déshonneur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;En ce cas, votre frère mourrait?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait
+mieux qu'un frère mourût une fois, que si une
+soeur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que
+la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;L'ignominie pour rançon et un libre pardon
+ne sont pas de la même famille: une miséricorde
+légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la
+loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de
+votre frère était plutôt une folie qu'un vice.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient
+souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous
+ne disons pas tout ce que nous pensons; j'excuse un peu
+le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que j'aime
+tendrement.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Nous sommes tous fragiles.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Que mon frère meure s'il n'est point feudataire
+d'une servitude commune, mais seul héritier et
+possesseur de la faiblesse.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et les femmes sont fragiles aussi.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, comme la glace où elles se mirent, et
+qui se brise aussi facilement qu'elle réfléchit leur visage.
+Les femmes! que le ciel leur vienne en aide! Les hommes
+dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse.
+Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes
+aussi tendres que l'est notre constitution, et susceptibles
+de fausses impressions.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage
+rendu à votre propre sexe, permettez que je
+m'explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose
+que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à
+l'épreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos
+propres paroles: soyez ce que vous êtes, c'est-à-dire une
+femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes plus une femme;
+si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement
+toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce
+moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur,
+je vous en supplie, parlez-moi comme vous faisiez
+d'abord.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Comprenez-moi nettement... je vous aime.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Mon frère aimait Juliette, et vous me dites
+qu'il faut qu'il meure pour cela.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez
+votre amour.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je sais que votre vertu a le privilége de
+feindre une apparence de vice pour surprendre les
+autres.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles
+expriment ma pensée.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y
+croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!&mdash;Je
+te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y
+bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon
+frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers
+quel homme tu es.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache,
+l'austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et
+mon rang dans l'État, auront tant de prépondérance sur
+ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre
+rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant
+je lâche la bride à ma passion: donne ton consentement
+à mes violents désirs; écarte tout scrupule,
+et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles
+convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à
+mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra
+de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de
+longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en
+jure par la passion qui me domine à présent, je me
+montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces,
+dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de
+crédit que tes vérités.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ISABELLE <span class="stage2"><i>seule</i></span>.&mdash;A qui irai-je porter mes plaintes? Si
+je redisais ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui
+portent une seule et même langue pour condamner et
+pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur volonté,
+attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la
+suivre là où elle va. Je vais aller trouver mon frère;
+quoiqu'il ait succombé par l'ardeur du sang, cependant
+il possède une âme si pleine d'honneur que, quand il
+aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il
+les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa
+soeur livrât son corps à une si détestable profanation.
+Allons, Isabelle, vis chaste; et toi, mon frère, meurs.
+Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je vais
+pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer
+à la mort pour le bien de son âme.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La prison.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ainsi, vous espérez donc obtenir votre
+grâce du seigneur Angelo?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Les malheureux n'ont d'autre remède que
+l'espérance: j'ai l'espérance de vivre, et je suis prêt à
+mourir.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Soyez déterminé à la mort, et soit la vie,
+soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez
+ainsi avec la vie: si je te perds, je perds une chose qui
+n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un souffle,
+soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant
+à toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet
+de la mort; tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours
+te précipiter dans ses bras. Homme! tu n'as rien de
+noble; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris
+de tout ce qu'il y a de plus bas<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>: tu n'as en toi nul courage;
+car tu crains jusqu'au faible dard fourchu<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> d'un
+pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi
+tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement
+la mort, qui n'est rien de plus<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>! Tu n'es jamais toi-même
+tu n'existes que par des milliers de graines sorties
+de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu n'as
+pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes
+tu l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit
+les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es
+pauvre: semblable à l'âne dont l'échine courbe sous les
+lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant
+une journée de marche, et la mort vient te décharger.
+Tu n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles,
+qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins,
+maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t'achèvent
+pas assez vite à son gré: tu n'as ni jeunesse ni
+vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil
+de l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de
+l'autre. Ton heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse,
+et demande l'aumône aux vieillards paralytiques; lorsque
+tu es vieux et riche, tu n'as plus ni chaleur, ni
+affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement
+de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on
+appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts
+cachées: et nous craignons la mort qui met un terme à
+toutes ces chances!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la
+langue du serpent.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et dubitas
+an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse nullum
+sensum.</i> (CICÉRON.)</p></blockquote>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Je vous remercie humblement. Je vois que
+demander à vivre c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant
+la mort on trouve la vie: qu'elle vienne donc!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces
+lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie!</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite
+un bon accueil.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous
+voir.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Je vous remercie, saint religieux.</p>
+
+<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.&mdash;J'ai un mot ou deux à dire à
+Claudio: voilà ce que j'ai à faire.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Et vous êtes la bienvenue.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Claudio.</i>)</span>
+Tenez, seigneur, voilà votre soeur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Prévôt, un mot, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Autant qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Amenez-les pour causer dans un endroit où
+je puisse être caché et les entendre.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc sort avec le prévôt, et assiste,<br> invisible, à la suite de cette scène.)</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Eh bien! ma soeur, quelle consolation
+m'apportes-tu?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Comme sont toutes les consolations, fort
+bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires
+dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambassadeur,
+et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte-toi
+de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;N'y a-t-il donc point de remède?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Point d'autre que celui de fendre un coeur
+en deux pour sauver une tête.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Mais, y a-t-il quelque remède?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans
+le coeur de ton juge une miséricorde infernale: si tu
+veux l'implorer, elle sauvera ta vie; mais elle t'enchaînera
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Une prison perpétuelle?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, précisément, une prison perpétuelle:
+tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout
+l'espace de l'univers à ta disposition.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Mais de quelle nature?...</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;D'une nature, si tu y consentais jamais, à
+dépouiller de son écorce l'arbre de ton honneur, et à te
+laisser nu.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Fais-moi connaître ce moyen.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! je te crains, Claudio, je tremble que
+tu ne veuilles conserver une vie maladive, et que tu
+n'attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu'à
+un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment de la
+mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte
+que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles
+aussi cruelles qu'un géant en ressent pour
+mourir.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu
+si faible que je sois incapable d'une résolution courageuse?
+S'il faut que je meure, j'irai au-devant de la
+mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la serrerai
+dans mes bras.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;C'est mon frère qui vient de parler; cette
+voix est sortie du tombeau de mon père.&mdash;Oui, tu dois
+mourir: tu es trop généreux pour conserver une vie au
+prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de
+sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent
+la jeunesse, et font trembler la folie, comme le
+faucon la perdrix; eh bien! c'est un démon; si l'on retirait
+toute la fange qui le remplit, il nous paraîtrait un
+abîme aussi profond que l'enfer.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Le seigneur Angelo?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer,
+qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d'ornements
+majestueux.&mdash;Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais
+ma virginité, tu pourrais être sauvé?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;O ciel! cela n'est pas possible.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, au prix de ce crime détestable, il te
+donnerait la liberté de l'offenser encore. Cette nuit même
+est le moment où je devrais faire ce que j'ai horreur de
+nommer; autrement tu meurs demain.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Tu ne le feras pas.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais,
+pour te sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Merci, chère Isabelle.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Oui.&mdash;Mais quoi! a-t-il donc en lui des
+passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au
+nez?... Quand il voudrait la violer?... sûrement ce n'est
+pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est
+le moindre.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Quel est le moindre?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Si c'était un péché damnable, lui qui est
+si sage voudrait-il, pour le plaisir d'un moment, s'exposer
+à une peine éternelle? O Isabelle!</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Que dit mon frère?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Que la mort est une chose terrible.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Et une vie sans honneur, une chose haïssable.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Oui; mais mourir, et aller on ne sait où;
+être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre
+cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir
+une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée ici-bas à
+la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera
+dans les régions d'une glace épaisse,&mdash;emprisonnée
+dans les vents invisibles, pour être emportée
+violemment et sans relâche par les ouragans autour de
+ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un sort
+plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée
+errante et incertaine imagine avec un cri d'épouvante;
+oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus
+pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère,
+ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature,
+est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons
+de la mort.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Hélas! hélas!</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Chère soeur, que je vive! Le péché que tu
+commets pour sauver la vie d'un frère est tellement
+excusé par la nature qu'il devient vertu.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux
+sans honneur! veux-tu donc vivre par mon
+crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que de recevoir
+la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je
+penser? Que le ciel m'en préserve! Je croirais que
+ma mère s'est jouée de mon père; car un rejeton si sauvage
+et si dégénéré n'est jamais sorti de son sang. Reçois
+mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser
+pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais
+subir: je ferais mille prières pour demander ta mort, et
+je ne dirais pas un mot pour te sauver.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Ah! écoute-moi, Isabelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc rentre.)</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte!
+Ta faute n'est pas accidentelle, c'est une habitude: la
+pitié qui serait émue pour toi se prostituerait: il vaut
+mieux que tu meures au plus tôt!</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Ah! daigne m'écouter, Isabelle.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul
+mot.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Si vous pouviez disposer de quelques
+moments de loisir, je désirerais avoir tout à l'heure avec
+vous un instant d'entretien, et la complaisance que je
+vous demande vous sera aussi utile.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je n'ai pas de loisir superflu: le temps
+que je passerai ici sera volé à mes autres affaires; mais je
+veux bien vous écouter un moment.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à part, à Claudio</i></span>.&mdash;Mon fils, j'ai entendu tout
+ce qui s'est passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo
+n'a eu le projet de la séduire; il n'a voulu que faire
+l'épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la
+nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véritable
+honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise
+de recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis
+instruit de la vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous
+à la mort: ne vous reposez point avec satisfaction
+sur de vaines espérances qui vous trompent: il vous faut
+mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Laissez-moi demander pardon à ma soeur.
+Je suis si dégoûté de la vie, que je veux prier qu'on
+m'en débarrasse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Restez-en là. Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Claudio sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt rentre.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Prévôt, un mot.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Que demandez-vous, mon père?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que maintenant que vous voilà, vous vous
+en alliez: laissez-moi un instant avec cette jeune fille:
+mes intentions, d'accord avec mon habit, vous sont
+garants qu'elle ne court aucun risque dans ma compagnie.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;A la bonne heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;La main qui vous a fait belle vous a aussi
+fait vertueuse: la beauté qui fait bon marché de sa vertu,
+se flétrit bientôt en cessant d'être honnête: mais la pudeur,
+qui est l'âme de votre personne, conservera à
+jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance
+l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les
+exemples que nous avons de la fragilité de l'homme, je
+m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous y prendriez-vous
+pour satisfaire ce ministre et pour sauver
+votre frère?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je vais, dans ce moment même, résoudre
+ces doutes: j'aimerais mieux que mon frère subît la mort
+à laquelle le condamne la loi, que d'être mère d'un
+fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est trompé
+par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler,
+ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela ne sera pas mal fait: cependant, au
+point où en sont encore les choses, il éludera votre accusation.
+Il n'a fait que vous éprouver: ainsi, prêtez bien
+l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai de faire le bien
+m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que
+vous pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service
+important à une dame malheureuse qui en est digne,
+conserver sans tache votre aimable personne, et plaire
+infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu'il soit
+instruit de cette affaire.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Découvrez-moi votre pensée; je me sens
+le courage de faire tout ce qui ne me paraîtra pas mal
+dans la sincérité de mon âme.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté
+ne connaît pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de
+Marianne, la soeur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a
+fait naufrage?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;J'ai entendu nommer cette dame, et l'on
+parle bien d'elle.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui
+avait été fiancé avec serment. Dans l'intervalle du contrat
+à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait
+naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait
+la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet
+accident a produit pour cette pauvre dame; elle perd du
+même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours
+eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf
+de sa fortune, sa dot de mariage; et par suite de ces
+pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d'Angelo.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi
+délaissée?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas
+essuyé une seule par ses consolations; il a avalé ses
+serments d'un seul coup, prétendant avoir fait sur elle
+des découvertes contre son honneur; en un mot, il l'a
+abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore
+actuellement pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour
+ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Quel mérite aurait donc la mort d'enlever
+cette pauvre fille du monde! Quelle corruption dans la
+vie, de laisser vivre ce perfide!&mdash;Mais, quel avantage
+peut-elle tirer de tout ceci?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est une rupture qu'il vous est aisé de
+renouer; et en la guérissant vous sauvez non-seulement
+votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Montrez-moi comment, mon bon père.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cette jeune fille que je viens de vous nommer
+conserve toujours dans son coeur sa première inclination,
+et l'injuste et cruel procédé d'Angelo, qui selon
+toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait,
+comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus
+violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo; répondez
+à sa proposition avec une obéissance qui le
+satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses demandes
+à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces
+conditions: d'abord que vous ne resterez pas longtemps
+avec lui; ensuite qu'il choisisse l'heure de la nuit et du
+plus profond silence, et un lieu convenable: ceci convenu,
+voici le reste: nous conseillons à cette fille outragée
+de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver
+à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler
+dans la suite, cette découverte pourra le déterminer
+à la récompenser; et par là, votre frère est sauvé,
+votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne
+trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre
+dupe. Je me charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer
+à son entreprise. Si vous avez soin de conduire
+ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette
+ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance
+qu'elle pourra conduire à une heureuse issue.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Le succès dépend beaucoup de votre
+adresse: hâtez-vous d'aller trouver Angelo; s'il vous
+demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de
+le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est là que
+dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne;
+venez m'y trouver, et terminez promptement avec Angelo,
+afin de ne pas tarder à me rejoindre.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je vous rends grâce de ces consolations.
+Adieu, bon père.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent de différents côtés.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue devant la prison.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE DUC, <i>toujours en habit de religieux</i>, LE COUDE,<br>
+LE BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.</p>
+<br>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il
+faille absolument que vous vendiez et achetiez les
+hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra
+donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et
+blanc<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire
+qu'on n'aura plus qu'une famille de bâtards.</p></blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;O ciel! Quelle est cette espèce?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il n'y a jamais eu de joie dans le monde,
+depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné;
+et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe
+fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de
+renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant
+plus riche que l'innocence, sert pour les parements.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Allez votre chemin, monsieur.&mdash;Dieu vous
+garde, bon Père-Frère.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense
+cet homme vous a-t-il faite?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et
+voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur,
+monsieur; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un
+étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;Fi, misérable entremetteur;
+méchant entremetteur! Le mal que tu fais faire est donc
+ta ressource pour vivre. Réfléchis seulement à ce que c'est
+que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par
+le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est
+du fruit de leurs abominables et brutales accointances,
+que je bois, que je mange, que je m'habille, et que je
+subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie
+dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,
+va t'amender.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il est vrai que cette vie sent mauvais, à
+quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur,
+je vous prouverai...</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ah! si le diable t'a donné des preuves pour
+commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui.&mdash;Officier,
+conduisez-le en prison. La correction et l'instruction
+auront toutes deux à faire, avant que cette brute en
+profite.</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Il faut qu'il comparaisse devant le ministre.
+Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon: le
+ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S'il
+faut qu'il soit un marchand de prostitution, et qu'il
+paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un
+mille de lui à ses affaires.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Plût au ciel que nous fussions tous ce que
+quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos
+vices, que certains vices sont dépouillés d'apparences
+trompeuses!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucio.)</p>
+
+<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;Son cou sera comme votre ceinture,
+avec une corde, monsieur.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je cherche de l'appui: je demande à
+grands cris une caution: voici un honnête homme, et
+un ami à moi.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de
+César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc
+plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues
+femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre la main
+dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu?
+Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette
+méthode? Hé! ta réponse n'a-t-elle pas été noyée dans la
+dernière pluie? Hé bien! que dis-tu, pauvre diable? Le
+monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la
+mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou
+comment, enfin? Quel est le genre?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Toujours, toujours le même, et pis encore.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Comment se porte ma chère mignonne, ta
+maîtresse? Fait-elle toujours le commerce... hem?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;D'honneur, monsieur, elle a mangé tout
+son boeuf, et elle est elle-même dans l'étuve.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela
+doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille
+saupoudrée!... C'est une suite inévitable: cela doit être.
+Vas-tu en prison, Pompée?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oui, ma foi, monsieur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée.
+Adieu. Va, dis que je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes,
+Pompée? ou pourquoi?</p>
+
+<p>LE COUDE.&mdash;Pour être un être, un entremetteur, monsieur,
+pour être un entremetteur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage
+d'un entremetteur, c'est son droit assurément, eh
+bien! cela est juste. Oui, il n'y a pas à en douter, c'est un
+entremetteur, et de vieille date encore; il est né entremetteur.
+Adieu, bon Pompée: recommande-moi à la
+prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée:
+tu garderas la maison.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;J'espère, monsieur, que votre bonne
+seigneurie sera ma caution.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce
+n'est pas la mode. Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes
+entraves: si tu ne le prends pas en patience, hé bien!
+tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.&mdash;Dieu vous
+garde, religieux!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et vous aussi.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!</p>
+
+<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;Allez votre chemin, monsieur;
+allons.</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.&mdash;Alors vous ne voulez pas être
+ma caution, monsieur?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Ni maintenant, ni alors, Pompée.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span>&mdash;Quelles
+nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;Allons, marchez; avançons,
+monsieur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Va au chenil, Pompée, va.&mdash;<span class="stage2">(<i>Le Coude, le bouffon
+et les officiers sortent</i>.)</span> Quelles nouvelles du duc, frère?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je n'en sais point: pouvez-vous m'en
+apprendre?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur
+de Russie; d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous
+où il est?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il
+soit, je lui souhaite du bien.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui,
+de s'évader ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants
+un métier pour lequel il n'était pas né. Le seigneur
+Angelo fait bien le duc en son absence; il va
+même un peu loin.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il fait très-bien.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Un peu plus d'indulgence pour le libertinage
+ne lui ferait aucun tort à lui: il est un peu trop sévère
+sur cet article, frère.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la
+sévérité qui puisse le guérir.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse
+famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de
+l'extirper complétement, frère, à moins qu'on ne défende
+de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a pas été
+fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires
+de la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Hé! comment donc aurait-il été fait?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai
+d'une syrène. D'autres qu'il a été engendré entre deux
+morues.&mdash;Mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que quand
+il lâche de l'eau, son urine est de la vraie glace; pour
+cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
+impuissant cela est bien certain.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la
+parole facile.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la
+vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que
+le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu'il eût fait
+pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il
+aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait
+un peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela
+lui enseignait l'indulgence.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est
+absent, ait été très-coupable sur l'article des femmes;
+ses inclinations n'allaient pas de ce côté-là.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oh! monsieur, vous vous trompez.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela n'est pas possible.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante
+ans; l'usage du duc était de mettre un ducat
+dans sa bruyante écuelle<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Le duc avait des caprices; il
+aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre cela.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une
+écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle
+était vide.</p></blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous lui faites injure, très-certainement.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Monsieur, j'étais son intime; le duc était un
+homme réservé, et je crois que je sais la cause de sa
+retraite.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quelle peut en être la raison, je vous prie?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Non: excusez-moi.&mdash;C'est un secret qui doit
+rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux
+vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des
+sujets tenait le duc pour sage.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est un homme très-superficiel, ignorant et
+étourdi.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est de votre part ou envie, ou folie, ou
+erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu'il a
+gouvernées, doivent nécessairement lui assurer une
+meilleure renommée.&mdash;Qu'on le juge seulement sur ce
+que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus
+envieux un homme instruit, un homme d'État et un
+militaire; ainsi vous parlez en homme mal informé;
+ou, si vous êtes bien instruit, c'est donc votre méchanceté
+qui vous aveugle.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;L'amitié parle avec plus de connaissance, et
+la connaissance avec plus d'amitié.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Allons, monsieur, je sais ce que je sais.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;J'ai bien de la peine à le croire, puisque
+vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le
+duc revient (comme nous le demandons au ciel), faites-moi
+le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la vérité
+qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir
+ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant
+lui; et, je vous prie, votre nom?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du
+duc.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis
+pour lui parler de vous.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je ne vous crains pas.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra
+jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux;
+mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de
+mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Je serai pendu auparavant; vous vous trompez
+sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela.
+Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Pourquoi mourrait-il, monsieur?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un
+entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût
+revenu. Ce ministre eunuque dépeuplera les provinces à
+force de continence. Il ne faut pas que les moineaux
+bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce
+qu'ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en
+secret des crimes secrets; jamais il ne les produirait au
+grand jour. Que je voudrais qu'il fût de retour! En
+vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un
+jupon. Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi.
+Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les vendredis:
+il a passé l'âge maintenant, et cependant je
+vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
+quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est
+moi qui vous l'ai dit. Adieu. (Il sort.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il n'est puissance ni grandeur parmi les
+mortels qui puissent échapper à la censure: la calomnie,
+qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure.
+Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel
+d'une langue médisante?&mdash;Mais qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers
+de justice.)</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Allons, emmenez-la en prison.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Mon cher seigneur, soyez bon
+pour moi; vous passez pour être un homme plein de
+miséricorde, mon bon seigneur!</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Double et triple avertissement, et toujours
+coupable du même délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde
+à jurer, à agir en tyran.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Une entremetteuse qui pratique depuis
+onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.</p>
+
+<p>MADAME OVERDONE.&mdash;Seigneur, c'est la délation d'un
+certain Lucio contre moi: madame Catherine Keepdown
+était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis
+le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que
+viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai
+nourri moi-même, et voyez comme il a l'indignité de
+me nuire.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Cet homme est un franc libertin.&mdash;Qu'on le
+fasse comparaître devant nous.&mdash;Conduisez-la en prison:
+allez, plus de paroles. <span class="stage2">(<i>Les officiers emmènent
+madame Overdone.</i>)</span> Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas
+changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain;
+ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que
+conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon
+frère agissait d'après ma pitié, Claudio n'en serait pas là.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a
+visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Bonsoir, bon père.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que le bonheur et la vertu vous accompagnent
+toujours.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard
+en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps.
+Je suis un frère d'un excellent ordre, tout récemment
+envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d'une
+affaire particulière.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Quelles nouvelles dit-on dans le monde?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande
+maladie sur la vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution;
+la nouveauté est ce que tout le monde recherche,
+et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon
+de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une
+entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les
+hommes pour rendre les sociétés sûres; mais il y a assez
+de sécurité pour faire maudire les associations. C'est sur
+cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du
+monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant
+ce sont encore les nouvelles de chaque jour.&mdash;Je vous
+prie, monsieur, quel était le caractère du duc?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout
+autre soin à se connaître lui-même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;A quels plaisirs était-il adonné?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Il avait plus de plaisir de voir les autres en
+joie qu'il n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait
+à le réjouir. Un homme de toute tempérance!
+Mais laissons-le à ses aventures, en priant le ciel qu'elles
+soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
+comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait
+entendre que vous l'aviez visité.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son
+juge, qu'il ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet
+avec une humble résignation à l'arrêt de la justice.
+Cependant il s'était forgé, par une inspiration de la faiblesse,
+plusieurs espérances trompeuses de vivre; je
+suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la
+vanité, et maintenant il est résigné à mourir.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers
+le ciel, et envers le prisonnier de la dette de votre
+ministère. J'ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme
+jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai trouvé
+mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui
+dire qu'il était en effet la justice elle-même<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Summum jus, summa injuria.</i></p></blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Si sa propre conduite répond à la rigueur de
+ses jugements, il n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui
+arrive de succomber, il s'est condamné lui-même.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je vais visiter le prisonnier. Adieu.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;La paix soit avec vous! <span class="stage2">(<i>Escalus sort avec le
+prévôt de la prison.</i>)</span> Celui qui veut tenir le glaive du ciel,
+doit être aussi saint que sévère; se sentir lui-même un
+modèle; posséder la force de résister et la vertu d'avancer,
+ne punissant plus ou moins les autres que d'après le
+poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive
+cruel tue pour des fautes où l'entraîne son propre penchant!
+Six fois honte à Angelo qui veut déraciner mes vices
+et laisser croître les siens! O quelles noirceurs l'homme
+peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un ange à
+l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime,
+abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils
+d'araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut
+que j'oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra
+dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; c'est
+ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement,
+ne recevra que tromperies pour prix des siennes,
+et sera forcé de remplir un ancien contrat<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Cette tirade est en vers rimés.</p></blockquote>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la ferme où habite Marianne.</p>
+
+<p class="stage1">MARIANNE <i>assise</i>, UN JEUNE GARÇON <i>chantant</i>.</p>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>CHANSON.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Écarte, oh! écarte ces lèvres</p>
+<p>Ces lèvres si douces et si parjures;</p>
+<p>Et ces yeux brillants comme le point du jour,</p>
+<p>Flambeaux qui égarent l'aurore.</p>
+<p>Mais rends-moi mes baisers,</p>
+<p class="i2">Rends-les-moi</p>
+<p>Ces sceaux d'amour, scellés en vain,</p>
+<p class="i2">Scellés en vain.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Interromps tes chants, et hâte-toi de te
+retirer. Voici venir un homme de consolation dont les
+avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur.
+<span class="stage2">(<i>L'enfant sort; le duc entre.</i>)</span> Je vous demande pardon,
+monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas
+trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en,
+ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils
+sont loin de m'inspirer de la joie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est bien, quoique la musique ait souvent
+la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien
+au mal.&mdash;Je vous prie, dites-moi: quelqu'un est-il venu
+me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci,
+j'ai promis de me trouver ici.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Personne n'est venu vous demander; je
+suis restée ici tout le jour.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.&mdash;Je vous crois sans hésiter.
+L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous
+demanderai de vous absenter un peu. Il se pourrait bien
+que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose qui
+vous sera avantageux.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Je vous suis toujours dévouée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Nous nous rencontrons fort à propos, et vous
+êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Il a un jardin entouré d'un mur de briques,
+dont le côté du couchant est flanqué d'un vignoble;
+à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre
+cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte,
+qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui
+ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mais, en savez-vous assez pour trouver votre
+chemin?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;J'ai pris avec soin tous les renseignements
+nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin
+avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par
+des gestes significatifs.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre
+vous qu'il faille observer?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Non, point d'autres: seulement un rendez-vous
+dans les ténèbres; et je lui ai bien fait entendre
+que mon tête-à-tête avec lui ne pouvait être que bien
+court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée
+d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé
+que je venais pour les affaires de mon frère.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit
+un mot de tout cela à Marianne.&mdash;<span class="stage2">(<i>Il l'appelle.</i>)</span> Êtes-vous
+là? Venez. <span class="stage2">(<i>Rentre Marianne.</i>)</span> Je vous en prie, faites connaissance
+avec cette jeune personne; elle vient pour
+vous faire du bien.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je le désire pour elle.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.&mdash;Êtes-vous persuadée que je m'intéresse
+à vous?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu
+des preuves.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Prenez-donc votre compagne par la main;
+elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loisir;
+mais hâtez-vous: l'humide nuit s'approche.</p>
+
+<p>MARIANNE, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.&mdash;Voulez-vous faire un tour de
+promenade à l'écart?</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent toutes deux.)</p>
+
+<p>LE DUC <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;O dignité! O grandeur! Des millions
+d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de
+rapports, composés de récits faux et contradictoires,
+courent le monde sur tes actions! Mille esprits inquiets
+te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te
+tourmentent dans leur imagination! <span class="stage2">(<i>Marianne et Isabelle
+rentrent.</i>)</span> Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous
+d'accord?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Elle se chargera de l'entreprise, mon père,
+si vous le lui conseillez.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non-seulement je le lui conseille, mais je le
+lui demande.</p>
+
+<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.&mdash;Vous n'avez que très-peu de
+choses à lui dire; quand vous le quitterez, dites-lui simplement,
+à voix basse: <i>A présent, souvenez-vous de mon
+frère.</i></p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Reposez-vous sur moi.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule;
+il est votre mari par un contrat; il n'y a aucun
+péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur
+lui absout cette tromperie. Allons, partons: notre blé
+sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre
+à ensemencer.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Salle de la prison.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.</p>
+<br>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Viens ici, coquin.&mdash;Peux-tu trancher la
+tête d'un homme?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Si l'homme est garçon, je le peux,
+monsieur; mais si c'est un homme marié, il est le
+chef<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le
+chef d'une femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Head</i>, tête, chef.</p></blockquote>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Allons, laissez là vos équivoques, et
+faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio
+et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici,
+dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin
+d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur
+vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers;
+sinon, vous ferez tout votre temps de prison et vous n'en
+sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car
+vous avez été un entremetteur affiché.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Monsieur, j'ai été, de temps immémorial,
+un entremetteur illégitime: mais, pourtant, je
+serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais
+bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Holà, Abhorson! Où est Abhorson?
+Êtes-vous là?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Abhorson.)</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Appelez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Maraud, voici un homme qui vous
+aidera dans votre exécution de demain: si vous le jugez
+à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge
+ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la
+circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire
+le renchéri avec vous: il a été entremetteur.</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il
+discréditera nos mystères.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Allez, vous vous valez bien; une plume
+ferait pencher la balance entre vous deux.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous prie, monsieur, par votre bonne
+grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est
+que vous avez une mine de pendaison), est-ce que vous
+appelez, monsieur, votre occupation un mystère?</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Oui, monsieur, un mystère.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;La peinture, monsieur, à ce que j'ai
+ouï dire, est un mystère, et vos filles prostituées, monsieur,
+étant des parties de mon ministère, l'usage de la
+peinture prouve que mon occupation est un mystère;
+mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que,
+dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Monsieur, c'est un mystère.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;La preuve?</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;La dépouille de tout honnête homme
+convient au voleur: si elle paraît trop petite au voleur,
+l'honnête homme la croit assez grande pour lui; et, si
+elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant
+la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout
+honnête homme va au voleur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt rentre.)</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Êtes-vous arrangés?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Monsieur, je veux bien le servir; car
+je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent
+que votre entremetteur.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT, <span class="stage2"><i>au bourreau</i></span>.&mdash;Vous, coquin, préparez le
+billot et votre hache, pour demain quatre heures.</p>
+
+<p>ABHORSON, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;Allons, entremetteur, je vais
+t'instruire dans mon métier; suis-moi.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur,
+et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à
+votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne
+foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de
+vous bien servir. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Faites venir ici Bernardino et Claudio;
+l'un a toute ma pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre
+qui est un assassin... fût-il mon frère. <span class="stage2"><i>(Entre Claudio.)</i></span>
+Voyez, Claudio: voici l'ordre pour votre mort. Il est à
+présent minuit sonné; et demain, à huit heures du
+matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?</p>
+
+<p>CLAUDIO.&mdash;Plongé dans un sommeil aussi profond
+que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres
+roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Quel moyen de lui faire du bien?&mdash;Allons,
+allez-vous préparer.&mdash;Mais écoutons; quel est
+ce bruit? <span class="stage2">(<i>On frappe aux portes.</i>)</span> Que le ciel vous donne
+ses consolations. <span class="stage2">(<i>Claudio sort.</i>)</span>&mdash;Tout à l'heure.&mdash;J'espère
+que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour
+l'aimable Claudio. <span class="stage2">(<i>Entre le duc.</i>)</span> Salut, bon père.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que les meilleurs anges de la nuit vous
+environnent, honnête prévôt! Qui est venu ici dernièrement?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Personne, depuis l'heure du couvre-feu.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Isabelle n'est pas venue?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Non.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Alors, elles vont venir sous peu.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;On en espère un peu.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Ce ministre est bien dur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement
+avec la ligne de son exacte justice; par une
+sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant
+vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans
+les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait
+alors un tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.&mdash;<span class="stage2">(<i>On
+frappe.</i>)</span> Les voilà venues. <span class="stage2">(<i>Le prévôt sort.</i>)</span>&mdash;C'est
+un prévôt bien humain; il est bien rare de trouver dans
+un geôlier endurci un ami des hommes.&mdash;Eh bien, quel
+est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups
+l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT <span class="stage2"><i>rentre parlant à quelqu'un à la porte</i></span>.&mdash;Il faut
+qu'il reste là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le
+faire entrer: on vient de l'appeler.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;N'avez-vous point encore de contre-ordre
+pour Claudio? faut-il qu'il meure demain?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Aucun, monsieur, aucun.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Prévôt, le point du jour est bien près; eh
+bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Heureusement, vous savez quelque chose,
+et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre;
+nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le seigneur
+Angelo, sur le siége même de son tribunal, a
+déclaré le contraire au public.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est le valet de Sa Seigneurie.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Et voilà la grâce de Claudio.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Mon maître vous envoie ces ordres;
+et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne
+pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous
+prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni pour toute
+autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il
+est presque jour.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;J'obéirai à ses ordres.</p>
+
+<p class="stage1">(Le messager sort.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;C'est la grâce de Claudio, achetée par
+le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui
+en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement
+quand il naît dans le sein de l'autorité: quand le vice
+fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de
+la faute, le coupable trouve des amis.&mdash;Eh bien, prévôt,
+quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je vous l'ai bien dit: le seigneur
+Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon
+devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée,
+et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite
+auparavant.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Lisez, je vous écoute.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.<span class="stage2">(<i>Il lit la lettre.</i>)</span>&mdash;«Quoique que vous puissiez
+entendre de contraire, que Claudio soit exécuté à
+quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi; et pour
+ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête
+de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement
+exécuté; et sachez que cela importe plus que je ne dois
+encore vous le dire: ainsi, ne manquez pas à votre
+devoir; vous en répondrez sur votre tête.»</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous à cela, monsieur?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui
+doit être exécuté dans l'après-dînée?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Un Bohémien de naissance, mais qui a
+été nourri et élevé ici; c'est un prisonnier de neuf ans<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Il y a neuf ans qu'il est en prison.</p></blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Comment se fait-il que le duc absent ne lui
+ait pas rendu sa liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai
+ouï dire que tel était son usage.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Les amis du prisonnier ont toujours si
+bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui; et dans le
+fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur
+Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et sont-elles claires à présent?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;A-t-il montré dans la prison quelque repentir?
+Paraît-il touché?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;C'est un homme qui n'a pas de la mort
+une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse; sans
+souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du
+présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de mourir, et
+qui mourra en désespéré.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il a besoin de conseils.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Il n'en veut écouter aucun; il a toujours
+eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donneriez
+les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien
+faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est
+pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons
+souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud;
+nous lui avons montré un ordre contrefait: cela ne l'a
+pas ému le moins du monde.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Nous reparlerons de lui tout à l'heure.&mdash;Prévôt,
+l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur
+votre front: si je n'y lis pas votre vrai caractère, mon
+ancienne habileté me trompe bien; mais dans la confiance
+de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio,
+que vous avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus
+prévariqué contre la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné.
+Pour vous faire entendre clairement ce que je
+vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai;
+et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui
+une complaisance dangereuse.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Celle de différer l'exécution.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Hélas! comment puis-je le faire, ayant
+l'heure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre
+moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je
+pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je
+manquais en quoi que ce soit à ces ordres.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Par le voeu de mon ordre je suis votre caution,
+si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exécute
+ce Bernardino ce matin, et qu'on porte sa tête à
+Angelo.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra
+les traits.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous
+pouvez l'aider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que
+le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort:
+vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre
+chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je
+jure, par le saint que je révère pour patron, que je
+vous défendrai moi-même au péril de ma vie.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Pardonnez, bon père; mais cela est
+contre mon serment.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Est-ce au duc ou au ministre que vous avez
+fait votre serment?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Au duc et à ses représentants.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Penserez-vous que vous n'avez commis
+aucune offense, si le duc certifie la justice de votre conduite?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Mais quelle vraisemblance y a-t-il de
+cela?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non pas seulement de la vraisemblance,
+mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si
+timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons
+ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je
+n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever toute
+crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du
+duc: vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et
+le cachet ne vous est pas étranger.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je les reconnais tous deux.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du
+retour du duc: vous le lirez tout à l'heure à votre loisir,
+et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une
+chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui
+même des lettres qui contiennent d'étranges choses:
+peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être
+son entrée dans quelque monastère; mais il peut n'être
+rien de ce qui est écrit ici. Regardez: l'étoile du matin
+appelle le berger; ne vous confondez point en étonnement
+sur la manière dont ces choses peuvent se faire;
+toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les
+connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la
+tête de ce Bernardino; je vais le confesser à l'instant, et
+le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez toujours
+dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous
+déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">LE BOUFFON <i>seul</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE BOUFFON <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Je suis ici aussi riche en connaissances
+que je l'étais dans notre maison de profession. On
+se croirait dans la maison de madame Overdone, tant on
+retrouve ici de ses anciens chalands. D'abord, il y a le
+jeune monsieur Rash; il est en prison pour une affaire
+de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre-vingt-dix-sept
+livres, dont il a fait cinq marcs argent
+comptant. Vraiment alors le gingembre n'était pas fort
+recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes.&mdash;Il
+y a encore un monsieur Caper, à la requête de monsieur
+Troispoids, mercier, pour quatre certains habits
+de satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant
+à l'habit d'un mendiant. Nous avons aussi le jeune
+Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow, et monsieur
+Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc
+et de taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste
+Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave
+monsieur Shoe-Tie, le grand voyageur, et le féroce
+Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante
+autres, tous grandes pratiques de notre métier, et
+qui sont maintenant ici pour l'amour du Seigneur<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Trait contre les puritains.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Abhorson.)</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Maraud, amène Bernardino ici.</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>appelant</i></span>.&mdash;Monsieur Bernardino! il faut
+vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino!</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Allons, debout, Bernardino!</p>
+
+<p>BERNARDINO, <span class="stage2"><i>du dedans</i></span>.&mdash;La peste vous étouffe! qui
+donc fait ce vacarme ici? Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vos amis, monsieur, le bourreau. Il
+faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous
+lever et de vous laisser exécuter.</p>
+
+<p>BERNARDINO, <span class="stage2"><i>en dedans</i></span>.&mdash;Au diable, coquin! au diable!
+j'ai sommeil.</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela
+promptement.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous en prie, monsieur Bernardino,
+restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez
+après.</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il vient, monsieur, il vient; j'entends
+craquer sa paille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bernardino.)</p>
+
+<p>ABHORSON, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;La hache est-elle sur le billot,
+drôle?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Toute prête, monsieur.</p>
+
+<p>BERNARDINO.&mdash;Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson?
+Quelles nouvelles avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Franchement, monsieur, je voudrais que
+vous vous missiez promptement à vos prières; car,
+voyez, l'ordre est venu.</p>
+
+<p>BERNARDINO.&mdash;Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à
+boire: je ne suis pas en état...</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oh! tant mieux, monsieur; car celui
+qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin,
+n'en dort que mieux tout le jour.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le duc.)</p>
+
+<p>ABHORSON.&mdash;Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel
+qui vient. Plaisantons-nous maintenant? Qu'en
+pensez-vous?</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Bernardino</i></span>.&mdash;Mon ami, excité par ma charité,
+et apprenant combien vous êtes près de quitter ce
+monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler
+et prier avec vous.</p>
+
+<p>BERNARDINO.&mdash;Non pas, moine, j'ai bu dru toute la
+nuit, et l'on me donnera plus de temps pour me préparer,
+ou il faudra qu'on me casse la tête à coup de bûche;
+je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est
+sûr.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en
+conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez
+faire.</p>
+
+<p>BERNARDINO.&mdash;Je jure que nul homme au monde ne
+viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mais, écoutez-moi...</p>
+
+<p>BERNARDINO.&mdash;Pas un mot: si vous avez quelque chose
+à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas de la
+journée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'en va.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le prévôt.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Également impropre à vivre et à mourir! O
+coeur de pierre!</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Hé bien! mon père, comment trouvez-vous
+le prisonnier?&mdash;<span class="stage2">(<i>A Abhorson et au bouffon.</i>)</span>&mdash;Suivez-le,
+mes amis: conduisez-le au billot.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est une créature qui n'est pas préparée. Il
+n'est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie
+à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Il est mort ce matin, ici, dans la prison,
+mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre
+violente: cet homme est de l'âge de Claudio; il a la
+barbe et les cheveux précisément de la couleur des
+siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce
+qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au
+moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui
+ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! c'est un accident que le ciel a préparé.
+Dépêchez-la sans délai: l'heure fixée par Angelo est
+proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui
+cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais
+exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant
+même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi;
+et comment prolongerons-nous l'existence de
+Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait
+m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio
+dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été
+saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds,
+vous trouverez votre sûreté bien manifeste.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je me repose en tout sur vous.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo.
+<span class="stage2">(<i>Le prévôt sort</i>.)</span>&mdash;Maintenant je vais écrire une lettre à
+Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.&mdash;Le contenu lui
+attestera que j'approche de mes États, et que, par de
+graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je
+lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine
+sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de
+là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation
+et des formes bien combinées, et toutes les pratiques
+régulières.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt revient.)</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Voici la tête: je veux la porter moi-même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est à propos: revenez promptement;
+car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui
+ne doivent être confiées qu'à vous.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Je vais faire toute diligence.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>en dedans</i></span>.&mdash;La paix soit ici! holà, quelqu'un!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est la voix d'Isabelle.&mdash;Elle vient savoir si
+la grâce de son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux
+lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les consolations
+du ciel dans son désespoir, au moment où elle
+les attendra le moins.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! avec votre permission...</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Bonjour, belle et aimable fille.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;D'autant meilleur pour m'être souhaité
+par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le pardon
+de mon frère?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est
+tranchée, et envoyée à Angelo.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Non, cela n'est pas.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est comme je vous le dis: montrez
+votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! je vais le trouver, et lui arracher les
+yeux.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous ne serez pas admise en sa présence.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle!
+Odieux monde! Infernal Angelo!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ces imprécations ne lui font aucun mal, et
+ne vous font pas le moindre bien; abstenez-vous en
+donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce
+que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est
+l'exacte vérité.&mdash;Le duc revient demain matin.&mdash;Allons,
+séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son
+confesseur, qui m'apprend cette nouvelle, et il en a
+déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent
+à venir au-devant de lui aux portes de la ville, pour lui
+remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre
+sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher;
+et vous obtiendrez le désir de votre coeur sur ce
+misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je me laisse gouverner par vos conseils.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre,
+c'est la lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui,
+sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la
+maison de Marianne; je l'instruirai à fond de son affaire
+et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera Angelo
+en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux,
+je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec
+cette lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents
+de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à
+mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin.&mdash;Qui
+vient là?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucio.)</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Bonsoir. Frère, où est le prévôt?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il n'est pas dans la prison, monsieur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes
+yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien
+l'air de dîner et de souper dorénavant avec du son et de
+l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir
+mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait
+au même point; mais on dit que le duc sera ici demain
+matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre
+vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs
+avait été chez lui, Claudio vivrait encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Isabelle sort.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation
+à vos rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que
+sa réputation n'en dépend pas.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien
+que moi; c'est un meilleur chasseur que tu ne l'imagines.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, vous répondrez un jour de tout ceci.
+Portez-vous bien.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Non, reste: je veux t'accompagner; je puis
+t'accompagner; je puis te raconter de jolies histoires du
+duc.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur,
+si elles sont vraies; si elles ne le sont pas, jamais
+vous n'en direz assez.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;J'ai comparu devant lui une fois pour avoir
+donné un enfant à une fille.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Avez-vous fait pareille chose?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien
+fallu jurer que non; autrement ils m'auraient marié au
+bois pourri.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Monsieur, votre compagnie est plus agréable
+qu'honnête: restez en paix.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au
+bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous
+n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je
+suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Salle dans la maison d'Angelo.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ESCALUS et ANGELO.</p>
+<br>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué
+l'autre.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;De la manière la plus contradictoire et la
+plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui
+tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse
+n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui
+aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je n'en devine pas le motif.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et pourquoi veut-il que nous fassions publier,
+une heure avant son entrée, que si quelqu'un
+demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter
+sa pétition dans la rue?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;En cela il se montre judicieux; c'est pour
+expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours
+des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus
+être tramées contre nous.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer;
+demain, de grand matin, j'irai vous trouver à
+votre maison. Faites avertir les personnes de distinction
+qui doivent aller à sa rencontre.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je le ferai, monsieur. Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Escalus sort.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Bonne nuit! Cette action me bouleverse
+tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour
+toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage
+important qui appliquait la loi portée contre ce
+délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer
+sa virginité perdue, comme elle pourrait parler
+de moi! mais la raison ne l'excite-t-elle pas à m'accuser?&mdash;Non,
+car mon autorité porte un poids de crédit qu'aucune
+accusation particulière ne peut toucher sans qu'il
+écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu,
+si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant un
+ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher
+à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée
+pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au
+ciel qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons
+perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous
+ne voulons pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a></h3>
+
+<p class="stage1">La plaine, hors de la ville.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC, <i>revêtu de ses propres habits, et le frère</i> PIERRE.</p>
+<br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte V.</p></blockquote>
+
+
+<p>LE DUC.&mdash;Remettez-moi ces lettres au moment convenable.
+<span class="stage2">(<i>Il lui donne des lettres.</i>)</span> Le prévôt est instruit de
+nos vues et de notre projet: l'affaire une fois commencée,
+suivez vos instructions, et tendez constamment à
+notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous en
+écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances
+le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui
+où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland
+et Crassus; et dites leur d'envoyer des trompettes
+à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le
+premier.</p>
+
+<p>LE RELIGIEUX.&mdash;Vos ordres seront fidèlement remplis.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Varrius.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je vous rends grâces, Varrius; vous avez
+fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener;
+il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici
+nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue près de la porte de la ville.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ISABELLE ET MARIANNE.</p>
+<br>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Parler avec tous ces détours me répugne:
+je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous
+de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de
+le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Laissez-vous guider par lui.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Il me dit encore que si par hasard il parle
+contre moi en faveur de l'autre, je ne le trouve pas
+étrange: c'est un remède, dit-il, qui est amer pour en
+venir à la douceur.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Je voudrais que le frère Pierre...</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oh! silence, le religieux est arrivé.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un religieux.)</p>
+
+<p>LE RELIGIEUX.&mdash;Venez, je vous ai trouvé une très-bonne
+place, où vous serez sûres que le duc ne pourra
+pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont
+déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus notables
+citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va
+pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Place publique près de la porte de la ville.</p>
+
+<p class="stage1">MARIANNE <i>voilée</i>, ISABELLE ET PIERRE <i>dans l'éloignement.
+Par la porte opposée entrent</i> LE DUC, VARRIUS,
+DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE
+PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.&mdash;Mon
+ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous
+voir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Un heureux retour à Votre Altesse royale!</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Angelo et Escalus</i></span>.&mdash;Mille actions de grâces
+sincères à tous les deux: nous avons pris des informations
+sur votre compte, et nous entendons dire tant de
+bien de votre justice, que notre coeur ne peut s'empêcher
+de vous en faire notre remerciement public, comme
+précurseur d'autres récompenses.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous ne faites qu'augmenter de plus en
+plus mes obligations.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre mérite parle haut; ce serait lui faire
+injure que d'en renfermer le témoignage dans le secret
+de notre connaissance personnelle, lorsqu'il mérite de
+trouver dans des caractères d'airain une sécurité éternelle
+contre la dent du temps et les ravages de l'oubli.
+Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin
+qu'ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient
+vous annoncer les grâces que mon coeur vous réserve.&mdash;Venez,
+Escalus; vous devez être près de nous de l'autre
+côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.</p>
+
+<p class="stage1">(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)</p>
+
+<p>FRÈRE PIERRE, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.&mdash;Voici le moment; parlez
+haut et mettez-vous à genoux devant lui.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Justice, ô royal duc! abaissez vos regards
+sur une malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge!
+Oh! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les
+détournant vers un autre objet, que vous n'ayez entendu
+ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice,
+justice! justice! justice!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été
+outragée? par qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui
+vous rendra justice; expliquez-vous à lui.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander
+mon salut au démon: entendez-moi vous-même;
+car ce qu'il faut que je dise doit ou me faire punir si vous
+ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfaction;
+daignez, ah! daignez m'entendre ici.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas
+bien saine; elle m'a sollicité pour son frère qui a été
+exécuté par ordre de la justice.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;La justice!</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et elle va se répandre en plaintes amères
+et étranges.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, je vais révéler des choses bien étranges,
+mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il
+pas étrange? Cet Angelo est un assassin; cela n'est-il pas
+étrange? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypocrite,
+un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas étrange
+et très-étrange?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! dix fois étrange.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il
+n'est certain que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au
+bout du compte, la vérité est la vérité.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à un de ses officiers</i></span>.&mdash;Qu'on la fasse retirer.&mdash;Pauvre
+malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui
+la fait parler ainsi.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;O mon prince! Je vous en conjure, par la
+foi que vous avez qu'il est un autre lieu de consolation
+que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant
+que je suis atteinte de folie; ne jugez pas impossible ce
+qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible
+qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre,
+paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le
+paraît Angelo; il est même possible qu'Angelo, malgré
+toutes ses belles apparences, sa réputation, ses titres et
+ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le,
+illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien;
+mais il est plus encore, si je savais trouver des mots
+pour exprimer toute sa scélératesse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Sur mon honneur, si elle est insensée (et je
+ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange apparence
+de bon sens; elle montre autant de liaison dans ses
+idées, que j'en aie jamais entendu dans la folie.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette
+idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je
+parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la
+vérité des ténèbres où elle semble cachée, où se cache
+aussi l'imposture qui semble la vérité.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Sûrement, bien des gens qui ne sont pas
+fous montrent moins de raison qu'elle.&mdash;Que voulez-vous
+dire?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné
+à perdre la tête pour un acte de fornication, et
+condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans
+une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un
+nommé Lucio a été son messager.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse;
+j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de
+tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour
+obtenir le pardon de son pauvre frère.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Oui, c'est lui-même en effet.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.&mdash;On ne vous a pas dit de parler.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas
+demandé non plus de me taire.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, je vous le demande maintenant;
+je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et
+quand vous aurez une affaire personnelle, priez le ciel
+d'être alors sans reproche.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oh! j'en réponds à Votre Altesse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y
+bien garde.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Cet honnête homme a dit quelque chose
+de mon histoire.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Rien que de juste.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela peut être juste; mais vous avez tort de
+parler avant votre tour. <span class="stage2">(<i>A Isabelle</i>.)</span> Continuez.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;J'allai trouver ce dangereux et nuisible
+ministre.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voilà qui sent un peu la démence.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Pardonnez-moi: la phrase convient au
+sujet.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;En la rectifiant.&mdash;Au fait, continuez.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;En un mot, et pour laisser de côté un inutile
+récit, comment j'ai cherché à le persuader; comment
+j'ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux;
+comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai
+répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec
+honte et douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher
+mon frère qu'au prix du sacrifice de mon chaste
+corps à l'intempérance de ses impudiques désirs. Après
+beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon
+honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin,
+après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de
+couper la tête à mon pauvre frère.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est fort vraisemblable!</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable
+que cela est vrai!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais
+ce que tu dis; ou bien il faut que tu aies été subornée
+contre son honneur par quelque odieux complot.&mdash;D'abord,
+son intégrité est sans tache.&mdash;Ensuite, il est
+hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité
+des fautes qui lui seraient personnelles: s'il avait
+ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre
+balance, et il ne l'aurait pas fait mourir.&mdash;Quelqu'un
+vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez
+par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux
+ministres du ciel, conservez-moi la patience! Et
+quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici
+caché sous de fausses apparences!&mdash;Que le ciel préserve
+Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée,
+je vous quitte sans que vous me croyiez!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je sais que vous ne demanderiez pas mieux
+que de vous en aller.&mdash;Un officier!&mdash;Conduisez-la en prison.&mdash;Quoi!
+permettrons-nous qu'une accusation aussi
+flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur
+un homme qui nous est attaché de si près? Il y a nécessairement
+ici quelque intrigue.&mdash;Qui a su votre dessein
+et votre démarche?</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Un homme que je voudrais bien voir ici,
+le frère Ludovic.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre père spirituel, sans doute;&mdash;qui connaît
+ce Ludovic?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine
+intrigant; je n'aime point cet homme-là: s'il avait été
+laïque, seigneur, je l'aurais vertement châtié pour certains
+propos qu'il a tenus contre Votre Altesse, pendant
+votre absence.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Des propos contre moi? C'est sans doute un
+digne religieux! Et d'exciter cette malheureuse femme
+à venir accuser ici notre substitut!&mdash;Qu'on me trouve ce
+moine.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le
+religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison:
+un moine impertinent, un vrai misérable!</p>
+
+<p>LE MOINE PIERRE.&mdash;Que le ciel bénisse Votre Altesse
+royale! Je me tenais ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on
+vous en imposait. D'abord, c'est bien à tort que cette
+femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de
+toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est elle-même
+de tout commerce avec un homme encore à
+naître.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est ce que nous croyons.&mdash;Connaissez-vous
+ce frère Ludovic dont elle parle?</p>
+
+<p>LE MOINE PIERRE.&mdash;Je le connais pour un saint homme
+de Dieu, et qui n'est point un méchant, ni un intrigant
+du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur
+ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il le
+prétend, mal parlé de Votre Altesse.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Seigneur, de la manière la plus infâme:
+croyez-moi.</p>
+
+<p>LE MOINE PIERRE.&mdash;Allons, il pourra, avec le temps, se
+justifier lui-même: mais pour le moment, il est malade,
+seigneur, d'une fièvre violente; c'est uniquement à sa
+prière, ayant su qu'on projetait d'accuser ici devant vous
+le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer,
+comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et
+faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes
+sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu'il
+soit appelé en témoignage. D'abord, quant à cette femme
+(à la justification de ce digne seigneur, si directement et
+si publiquement accusé), vous la verrez démentie en
+face, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela
+ne vous fait-il pas sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce
+que c'est que la témérité de ces misérables insensés!&mdash;Donnez-nous
+des siéges.&mdash;Venez, cousin Angelo: je
+veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même
+juge dans votre propre cause. <span class="stage2">(<i>Isabelle est emmenée par les
+gardes, et Marianne s'avance.</i>)</span> Est-ce là le témoin, frère?&mdash;Qu'elle
+commence par montrer son visage, et qu'après,
+elle parle.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Pardonnez, seigneur: je ne montrerai
+point mon visage, que mon époux ne me l'ordonne.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;- Comment! êtes-vous mariée?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Non, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Êtes-vous fille?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Non, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous êtes donc veuve?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Non plus, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous n'êtes donc rien?&mdash;Ni fille, ni femme,
+ni veuve.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Seigneur, elle pourrait bien être une catin;
+car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles,
+ni femmes, ni veuves.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Imposez silence à cet homme: je voudrais
+qu'il eût quelque raison de babiller pour lui-même.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Allons, seigneur.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été
+mariée; et j'avoue encore que je ne suis point fille: j'ai
+connu mon mari, et cependant mon mari ne sait pas
+qu'il m'ait jamais connue.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne
+peut être autrement.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Pour obtenir l'avantage de ton silence, je
+voudrais que tu le fusses aussi.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Très-bien, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur
+Angelo.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Je vais y venir, seigneur. Cette femme
+qui l'accuse de fornication, intente la même accusation
+contre mon mari, et elle l'accuse de l'avoir commise,
+seigneur, dans un moment où je déposerai, moi, que je
+le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de
+l'amour.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que
+moi?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Pas que je sache.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non? Vous dites votre époux?</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Oui, précisément, seigneur; et c'est
+Angelo qui croit être certain de n'avoir jamais connu
+ma personne, mais qui sait bien qu'il croit avoir connu
+celle d'Isabelle.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voilà une étrange énigme.&mdash;Voyons votre
+visage.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Mon mari me l'ordonne; et je vais me
+démasquer. <span class="stage2">(<i>Elle ôte son voile.</i>)</span>&mdash;Le voilà ce visage, cruel
+Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards:
+voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un
+contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a
+usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait
+tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom
+supposé d'Isabelle.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.&mdash;Connaissez-vous cette femme?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Charnellement, à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.&mdash;Taisez-vous, drôle.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Cela suffit, seigneur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Seigneur, je dois convenir que je connais
+cette femme; et il y a cinq ans qu'il y fut question de
+mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie
+parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de la
+convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation
+a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps,
+depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne
+l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur mon honneur et
+ma foi.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Noble prince, comme il est vrai que la
+lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la
+voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la
+vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les
+liens les plus forts que les paroles puissent former; oui,
+mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi
+dernier, dans la maison de son jardin, il m'a connue
+comme sa femme: au nom de la vérité de ce que je
+vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en
+sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais
+comme une statue de marbre.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à
+ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur,
+donnez-moi la liberté de me faire justice: ma patience
+est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces malheureuses
+folles ne sont que les instruments de quelque
+ennemi plus puissant qui les excite contre moi: laissez-moi
+la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde
+menée.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;De tout mon coeur, et punissez-les absolument
+à votre gré.&mdash;Toi, moine téméraire,&mdash;et toi,
+méchante femme, conjurée avec celle qu'on vient d'emmener,
+penses-tu que tes serments, quand ils feraient
+descendre à force de protestations tous les saints du ciel,
+fussent des témoignages admissibles contre son mérite
+et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon approbation?&mdash;Vous,
+seigneur Escalus, siégez avec mon cousin:
+prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la
+source de cette diffamation.&mdash;Il y a un autre moine qui
+les a excitées: qu'on l'envoie chercher.</p>
+
+<p>LE MOINE PIERRE.&mdash;Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur!
+car c'est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter
+cette accusation: votre prévôt connaît le lieu de sa
+demeure, et il peut vous l'amener.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.&mdash;Allez, et amenez-le dans l'instant.&mdash;Et
+vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de
+garanties, et à qui il importe d'entendre à fond cette
+affaire, procédez sur vos injures comme vous le trouverez
+bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je
+vais vous quitter pour quelques moments: ne bougez
+pas de votre siége que vous n'ayez bien résolu la question
+de ces calomniateurs.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Seigneur, nous allons l'examiner à fond.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc sort.)</p>
+
+<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.&mdash;Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit
+que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un
+malhonnête personnage?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;<i>Cucullus non facit monachum</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. Il n'est honnête
+en rien que par sa robe, et c'est un homme qui a tenu
+les plus infâmes propos sur le compte du duc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>«L'habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient
+plusieurs fois dans Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Nous vous demanderons de rester ici jusqu'à
+ce qu'il vienne, pour en témoigner contre lui...
+Nous allons trouver dans ce moine un insigne vaurien.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur
+ma parole.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je
+voudrais causer avec elle. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span>&mdash;Je vous en prie,
+seigneur, laissez-moi le soin de l'interroger; vous verrez
+comme je saurai la manier.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Pas mieux que lui, d'après son propre rapport
+à elle-même.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez
+en particulier, elle avouerait plutôt: peut-être qu'en
+public elle aura honte.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène
+Isabelle.)</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Je vais questionner un peu obscurément.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Voilà le vrai moyen; car les femmes sont
+légères vers minuit<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Équivoque entre <i>light</i> (lumière) et light <i>légère</i>. Ce jeu de mots
+se retrouve constamment dans Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Venez çà, madame: voici une dame qui
+nie tout ce que vous avez dit.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai
+parlé: il vient avec le prévôt.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Fort à propos.&mdash;Ne lui parlez pas, que nous
+ne vous y engagions.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Motus!</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez
+excité ces femmes à calomnier le seigneur Angelo? Elles
+ont avoué que vous l'aviez fait.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est faux.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Comment! Savez-vous où vous êtes?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Respect à la dignité de votre place! Et le
+démon lui-même est quelquefois honoré à cause de son
+trône brûlant.&mdash;Où est le duc? C'est lui qui doit m'entendre.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Le duc réside en nous, et nous vous entendrons:
+songez à dire la vérité.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je parlerai du moins avec hardiesse.&mdash;Mais,
+hélas! pauvres âmes, venez-vous ici demander l'agneau
+au renard? Adieu la justice que vous demandiez.&mdash;Le
+duc est-il parti? En ce cas, votre cause est perdue.&mdash;C'est
+une injustice au duc de repousser ainsi votre appel
+public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les
+mains du scélérat même que vous venez accuser.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai
+parlé.</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Quoi! moine irrévérent et profane, ne te
+suffit-il pas d'avoir suborné ces femmes pour accuser ce
+digne homme, sans que ta bouche infâme vienne à ses
+propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu passes
+au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmène
+d'ici: qu'on le conduise à la torture.&mdash;Nous te serrerons
+les articulations l'une après l'autre, jusqu'à ce
+que nous sachions ton but. Quoi, le duc injuste?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait
+pas plus torturer un de mes doigts, qu'il n'oserait faire
+souffrir un des siens; je ne suis point son sujet, ni provincial
+de ce pays-ci. Mes affaires, dans cet État, m'ont
+mis à portée d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y ai
+vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de
+la marmite; j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais
+les fautes si bien protégées, que les statuts les plus énergiques
+sont comme le tableau des amendes pendu dans
+la boutique d'un barbier<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>,&mdash;objet d'autant de risée que
+d'attention.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un
+tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques
+de manier les instruments de chirurgie; mais les règlements
+étaient si ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils
+étaient un objet de risée.</p></blockquote>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Calomnier l'État! Qu'on l'emmène en prison.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier
+contre cet homme? Est-ce celui dont vous nous avez
+parlé?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;C'est lui-même, seigneur.&mdash;Venez çà, mon
+bon vieux à tête chauve. Me connaissez-vous?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je vous reconnais, monsieur, au son de
+votre voix: je vous ai rencontré dans la prison, pendant
+l'absence du duc.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous
+m'avez dit du duc?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Très-nettement, monsieur.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand
+de chair humaine, un imbécile, un lâche, comme
+vous me l'avez dit alors?</p>
+
+<p>LE DUC&mdash;Il faut, monsieur, que vous changiez de personne
+avec moi, avant que vous mettiez ce propos sur
+mon compte: car c'est vous-même qui avez dit cela de
+lui; et bien pis, bien pis.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;O damné coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le
+bout du nez, pour tes propos?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je proteste que j'aime le duc comme je
+m'aime moi-même.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Entendez-vous comme ce misérable voudrait
+terminer la chose, après ses injures de haute trahison?</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Ce n'est pas là un homme à qui l'on doive
+parler. Qu'on l'entraîne en prison.&mdash;Où est le prévôt?
+Emmenez-le en prison: mettez-le sous les verroux, et
+qu'il ne parle plus.&mdash;Qu'on emmène aussi ces malheureuses
+avec leur autre complice.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt met la main sur le duc.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Venez, monsieur, venez, monsieur, venez,
+monsieur: allons donc! monsieur: comment, tête
+chauve, vil menteur! Il faut donc vous encapuchonner
+ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la
+peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier,
+et soyez pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?</p>
+
+<p class="stage1">(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Tu es le premier coquin qui ait jamais fait
+un duc.&mdash;D'abord, prévôt, je me porte pour caution de
+ces trois honnêtes gens. <span class="stage2">(<i>A Lucio</i>.)</span> Ne t'échappe pas, toi;
+le moine et toi vont s'expliquer tout à l'heure.&mdash;Qu'on
+s'empare de lui.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Cela pourrait finir par pis que le gibet.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Escalus</i></span>.&mdash;Ce que vous avez dit, je vous le
+pardonne: asseyez-vous. <span class="stage2">(<i>Montrant Angelo.</i>)</span> Lui, nous
+prêtera sa place. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span> Monsieur, avec votre permission.
+<span class="stage2">(<i>Il s'assied à la place d'Angelo.</i>)</span>&mdash;<span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span> Te
+reste-t-il encore des paroles, de l'adresse ou de l'impudence,
+qui puissent te servir? Si tu en as, comptes-y,
+jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends
+pas plus longtemps.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Mon redoutable souverain, je me rendrais
+plus coupable que ne m'a fait mon crime, si je m'imaginais
+que je suis impénétrable, lorsque je vois que Votre
+Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré toutes
+mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps
+à ma honte; et que mon procès se borne à mon
+propre aveu. Votre sentence à l'instant, et la mort après;
+c'est toute la grâce que j'implore.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Venez ici, Marianne. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span>&mdash;Réponds,
+as-tu engagé ta foi par un contrat à cette femme?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.&mdash;Religieux,
+accomplissez la cérémonie; et quand elle
+sera achevée, renvoyez-le-moi ici.&mdash;Prévôt, accompagnez-le.</p>
+
+<p class="stage1">(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)</p>
+
+<p>ESCALUS.&mdash;Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur,
+que de la singularité de la cause.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant
+votre prince; et comme j'étais alors zélé et fidèle
+pour vos intérêts, ne changeant point de coeur en changeant
+de vêtement, je reste toujours attaché à votre
+service.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;Ah! daignez me pardonner, à moi, votre
+sujette, d'avoir employé et importuné Votre Altesse qui
+m'était inconnue.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère
+fille, soyez aussi généreuse pour nous. La mort de votre
+frère, je le sais, vous reste sur le coeur, et vous pourriez
+vous demander avec étonnement pourquoi je me suis
+caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi je n'ai
+pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de
+le laisser périr ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidité de
+son exécution, que je croyais voir venir d'un pas plus
+lent, qui a renversé mes desseins. Mais, la paix soit avec
+lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à craindre, et
+vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre.
+Faites votre consolation de cette idée, que votre frère est
+heureux.</p>
+
+<p>ISABELLE.&mdash;C'est ce que je fais, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quant à ce nouveau marié qui revient vers
+nous, et dont l'imagination impure a outragé votre
+honneur, que vous avez si bien défendu, vous devez lui
+pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme il a
+condamné votre frère, étant criminel, par une double
+violation de la chasteté sacrée, et de sa promesse positive
+de vous accorder la vie de votre frère à cette condition,
+la clémence même de la loi demande à grands cris,
+et par sa bouche même: <i>Angelo pour Claudio, mort pour
+mort.</i> La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la
+lenteur, représailles pour représailles, <i>et mesure pour
+mesure</i>. Ainsi, Angelo, voilà donc ton crime manifesté;
+et quand tu voudrais le nier, cela ne te serait d'aucun
+avantage. Nous te condamnons à périr sur le même billot
+où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la
+même précipitation.&mdash;Qu'on l'emmène.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;O mon très-gracieux seigneur, j'espère
+que vous ne m'avez point donné un mari pour vous
+moquer de moi.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est votre mari qui s'est moqué de vous en
+vous donnant un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur,
+j'ai cru votre mariage nécessaire: autrement, le
+reproche de votre faiblesse pour lui pouvait flétrir votre
+vie, et nuire à votre avantage dans l'avenir. Quoique ses
+biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous
+en faisons don, comme d'un douaire de veuve; ils vous
+serviront à acquérir un meilleur mari.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;O mon cher seigneur! je n'en désire point
+d'autre ni de meilleur que lui.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ne le demandez point, ma résolution est
+définitive.</p>
+
+<p>MARIANNE, <span class="stage2"><i>se jetant à ses pieds</i></span>.&mdash;Mon bon souverain!...</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous perdez vos peines.&mdash;Qu'on l'emmène à
+la mort. <span class="stage2">(<i>A Lucio.</i>)</span> Maintenant à vous, monsieur.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;O mon bon seigneur!&mdash;Chère Isabelle,
+charge-toi de mon rôle; prête-moi tes genoux, et je te
+prêterai toute ma vie à venir pour te rendre service.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vous allez contre toute raison, en l'importunant.
+Si elle s'agenouillait pour me demander la grâce de
+ce crime, l'ombre de son frère briserait son lit de pierre,
+et l'entraînerait avec horreur.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous
+seulement à côté de moi: levez vos mains; ne dites rien,
+je parlerai, moi. On dit que les hommes les plus parfaits
+sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent souvent d'autant
+meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais: mon
+mari peut être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas
+fléchir le genou pour moi?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il meurt pour la mort de Claudio.</p>
+
+<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>à genoux</i></span>.&mdash;Prince très-miséricordieux, daignez
+voir cet homme condamné comme si mon frère
+vivait. Je suis disposée à croire qu'une vraie sincérité a
+gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait vue; et puisqu'il
+en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été
+justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour
+laquelle il est mort.&mdash;Le crime d'Angelo n'a pas atteint
+sa mauvaise intention, qui doit être enterrée comme une
+intention qui est morte en route: les pensées ne sont
+point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des
+pensées.</p>
+
+<p>MARIANNE.&mdash;Elles ne sont que cela, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous
+dis-je. Je viens de me rappeler encore un autre délit.&mdash;Prévôt,
+comment s'est-il fait que Claudio ait été décapité
+à une heure qui n'est pas d'usage?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;On me l'a commandé ainsi.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Non, seigneur; je l'ai reçu par un message
+secret.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et pour cela, je vous dépouille de votre
+office: rendez-moi vos clefs.</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Daignez me pardonner, noble seigneur:
+je croyais bien que c'était une faute: mais je ne le savais
+pas, cependant après avoir réfléchi davantage je m'en
+suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il y a un homme
+dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être
+exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qui est-ce?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Son nom est Bernardino.</p>
+
+<p>LE DUC&mdash;Je voudrais que vous en eussiez agi de même
+avec Claudio.&mdash;Allez: amenez-le ici, que je le voie.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p>
+
+<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.&mdash;Je suis bien affligé qu'un homme
+aussi éclairé, aussi sensé que vous, seigneur Angelo,
+soit tombé dans un écart si grossier, d'abord par l'ardeur
+des sens et ensuite par le défaut de bon jugement.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant
+de chagrins; et un remords si profond pénètre mon coeur
+repentant, que je désire bien plus la mort que le pardon:
+je l'ai méritée, et je la demande.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Lequel est ce Bernardino?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;Celui-ci, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il y a un religieux qui m'a parlé de cet
+homme.&mdash;Drôle, on dit que tu as une âme entêtée, qui
+ne voit rien au delà de ce monde, et que tu règles ta vie
+en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes
+fautes et leur punition en ce monde, je te les remets
+toutes. Je t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à
+une meilleure vie à venir.&mdash;Religieux, conseillez-le; je
+le laisse entre vos mains. Quel est cet homme si bien
+enveloppé?</p>
+
+<p>LE PRÉVÔT.&mdash;C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et
+qui devait périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble
+tant à Claudio, qu'on le prendrait pour lui-même.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.&mdash;S'il ressemble à votre frère, je lui
+pardonne pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour
+l'amour de votre charmante personne, donnez-moi votre
+main, et dites que vous serez à moi; il est mon frère
+aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable.
+A présent, le seigneur Angelo commence à s'apercevoir
+qu'il est en sûreté; il me semble voir ses yeux
+briller. Allons, Angelo, votre crime vous traite bien.&mdash;Songez
+à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.&mdash;Je
+trouve dans mon coeur un penchant à la clémence;
+et cependant il y a là devant nous quelqu'un à qui je ne
+peux pardonner.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Lucio.</i>)</span> Vous, maraud, qui m'avez
+connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré
+tout entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je
+mérité de vous que vous fassiez de moi un semblable
+panégyrique?</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours
+que d'après la mode. Si vous voulez me faire pendre
+pour cela, vous le pouvez: mais j'aimerais mieux qu'il
+vous plût de me faire fouetter.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.&mdash;Prévôt,
+faites proclamer dans toute la ville que, s'il est
+quelque femme outragée par ce libertin, comme je lui
+ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une qui est
+enceinte de ses oeuvres, qu'elle se présente, et il faudra
+qu'il l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on
+le pende.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;J'en conjure votre altesse, ne me mariez point
+à une prostituée. Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un
+moment, que j'ai fait de vous un duc: mon bon seigneur,
+ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un
+homme déshonoré.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te pardonne
+tes calomnies, et à cette condition je te remets
+toutes tes autres offenses.&mdash;Emmenez-le en prison, et
+ayez soin que notre bon plaisir en ceci soit exécuté.</p>
+
+<p>LUCIO.&mdash;Me marier à une fille publique, seigneur, c'est
+me condamner à la mort, au fouet et au gibet.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Calomnier un prince mérite bien cette punition.&mdash;Vous,
+Claudio, songez à réparer l'honneur de
+celle que vous avez outragée.&mdash;Vous, Marianne, soyez
+heureuse.&mdash;Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et je
+connais sa vertu.&mdash;Je vous remercie, mon bon ami Escalus,
+de votre grande bonté: j'ai en réserve pour vous
+d'autres preuves de reconnaissance.&mdash;Je vous remercie
+aussi, prévôt, de vos soins et de votre discrétion: nous
+vous emploierons dans un poste plus digne de vous.&mdash;Pardonnez-lui,
+Angelo, de vous avoir porté la tête d'un
+Ragusain, au lieu de celle de Claudio. La faute porte
+avec elle son pardon. Chère Isabelle, j'ai à vous faire
+une demande qui intéresse votre bonheur, et si vous
+voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi
+est à vous, et ce qui est à vous est à moi.&mdash;Allons, conduisez-nous
+à notre palais: là, nous vous révélerons ce
+qui vous reste à savoir, et dont il convient que vous
+soyez tous instruits.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..fe6d7c6
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18169 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18169)