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+The Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le robinson suisse
+ ou Histoire d'une famille suisse naufragée
+
+Author: Johann David Wyss
+
+Translator: Isabelle de Montolieu
+
+Release Date: April 11, 2006 [EBook #18152]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
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+Johann David WYSS
+
+
+
+
+LE ROBINSON SUISSE
+
+ou Histoire d'une famille suisse naufragée
+
+(1812--édition: 1870)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+_Note sur l'auteur_.
+
+_Préface_.
+
+TOME I.
+
+CHAPITRE I Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
+
+CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
+famille.--Débarquement--Premières dispositions.--Le homard.--Le
+sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit à terre.
+
+CHAPITRE III Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les
+calebassiers.--La canne à sucre.--Les singes.
+
+CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
+
+CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.
+
+CHAPITRE VI Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
+
+CHAPITRE VII Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
+oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.
+
+CHAPITRE VIII Le pont.
+
+CHAPITRE IX Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
+
+CHAPITRE X Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
+
+CHAPITRE XI Construction du château aérien.--Première nuit sur
+l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.
+
+CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de
+divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.
+
+CHAPITRE XIII La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le
+kanguroo.--La mascarade.
+
+CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La
+tortue.--Le manioc.
+
+CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
+préparation.--La cassave.
+
+CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
+
+CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
+Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.
+
+CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à
+cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
+
+CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
+Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.
+
+CHAPITRE XX Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
+l'âne.--Les buffles.
+
+CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
+
+CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
+
+CHAPITRE XXIII L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de
+l'aigle.--Canal de bambous.
+
+CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
+
+CHAPITRE XXV La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
+chiens marins.
+
+CHAPITRE XXVI Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
+coton.
+
+CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
+
+CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux à la grotte.
+
+CHAPITRE XXIX Anniversaire de la délivrance.--Exercices
+gymnastiques.--Distribution des prix.
+
+CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.
+
+CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
+Moluques.
+
+CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.
+
+CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.
+
+
+TOME II.
+
+CHAPITRE I Second hiver.
+
+CHAPITRE II Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
+
+CHAPITRE III Dépècement de la baleine.
+
+CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue
+géante.
+
+CHAPITRE V Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
+palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.
+
+CHAPITRE VI Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents
+venimeux.
+
+CHAPITRE VII Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.
+
+CHAPITRE VIII Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
+le musc.--La cannelle.
+
+CHAPITRE IX Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de
+Taïti.--Le ravensara.--Le bambou.
+
+CHAPITRE X Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane.
+L'autruche.--La tortue de terre.
+
+CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
+terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.
+
+CHAPITRE XII Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
+dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
+abeilles et le verre fossile.
+
+CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
+oeufs d'autruche.
+
+CHAPITRE XIV Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
+chapellerie.
+
+CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues
+marines.--La garenne.
+
+CHAPITRE XVI Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
+
+CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
+lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
+
+CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
+héron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
+singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
+
+CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
+sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le câprier.--La grenouille
+géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de Falken-Horst.--Le corps de garde
+dans l'île aux Requins.
+
+CHAPITRE XX Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
+basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
+
+CHAPITRE XXI Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de
+Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
+mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.
+
+CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des
+perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
+
+CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
+de Bill.--Un nouvel hiver.
+
+CHAPITRE XXIV Le navire européen.--Le mécanicien et sa
+famille.--Préparatifs de retour en Europe.--Séparation.--Conclusion.
+
+
+
+
+_Note sur l'auteur_
+
+
+_Johann David Wyss est né à Berne en 1743. Pasteur à la collégiale de
+Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus célèbres
+romans écrits à l'imitation du_ Robinson Crusoé _de Daniel Defoe._
+
+_Johann David Wyss conçut cette histoire pour la raconter à ses enfants.
+À la différence de Daniel Defoe, le naufragé de Wyss n'est pas jeté seul
+sur une île déserte: il parvient à sauver sa famille du naufrage. Ce
+sera alors l'occasion pour le père de prodiguer à ses enfants de sages
+conseils._
+
+Le Robinson Suisse _fut publié par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
+professeur de philosophie à l'Académie de Berne. L'ouvrage fut traduit
+en français, en 1824, par la baronne de Montolieu._
+
+
+
+
+_Préface_
+
+
+_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
+servi à l'amusement et à l'instruction d'un aussi grand nombre de
+générations, le_ Robinson suisse _est destiné à prendre place à côté du_
+Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute idée
+morale qui s'y trouve si dramatiquement développée aura été plus
+sérieusement et plus fréquemment appréciée._
+
+_Daniel De Foe n'a mis en scène qu'un homme isolé, sans expérience et
+sans connaissance du monde, tandis que Wyss a raconté les travaux, les
+efforts de toute une famille, pour se créer des moyens d'existence avec
+les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
+famille les lumières de la civilisation. Les personnages eux-mêmes
+intéressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné.
+Ce sont, comme eux, des enfants de différents âges et de caractères
+variés, qui, par leurs dialogues naïfs, rompent agréablement la
+monotonie du récit individuel, défaut que l'admirable talent de l'auteur
+anglais n'a pas toujours pu éviter. Le style de Wyss, dans sa simplicité
+et dans la puérilité apparente des détails, est merveilleusement
+approprié à l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premières
+compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
+repas que la prévoyance de ses parents lui a préparés, se livrer à des
+amusements variés, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
+C'est là, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
+que procure la lecture du Robinson suisse, même à des hommes faits qui
+ne s'en sont jamais rendu raison._
+
+_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser à Wyss, et que ne
+mérite pas son devancier. Robinson, dans son île, ne trouve que les
+animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'après
+sa position géographique. Wyss, au contraire, a réuni dans l'île du
+naufragé suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
+végétales et minérales que la nature a répandues avec profusion dans les
+délicieuses îles de l'océan Pacifique; et cependant chaque contrée a sa
+part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
+plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
+Nouvelle-Zélande et de Taïti. Le but de l'auteur a été de faire passer
+sous nos yeux, dans un cadre de peu d'étendue, les productions propres à
+tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiarisés, ce qui excuse
+en quelque sorte cette réunion sur un seul point de l'Océan de tout ce
+qui ne se rencontre que dans une multitude d'îles diverses._
+
+_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude réclamée par les
+naturalistes; dans quelques circonstances, la vérité a été sacrifiée à
+l'intérêt. C'est pour ne pas nuire à cet intérêt que nous n'avons rien
+changé aux descriptions, quoiqu'il nous eût été facile de les
+rectifier._
+
+_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effacées par les leçons
+admirables de résignation, de courage et de ferme persévérance qu'on y
+trouve à chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
+maxime n'avait été développée sous une forme plus heureuse et plus
+dramatique. Robinson avait déjà montré, il est vrai, comment on parvient
+à pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, dès les
+premiers pas, ces cruelles nécessités n'existent plus; ce sont les
+jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persévérants
+efforts des naufragés pour arriver à ce but obtiennent un tel succès,
+qu'ils parviennent même à se créer un musée._
+
+_Comme dans son modèle, à chaque page Wyss a semé les enseignements
+sublimes de la morale évangélique; tout est rapporté par lui à l'auteur
+de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaissé devant la
+grandeur et la bonté de Dieu. L'ouvrage a été écrit par un auteur
+protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
+légères corrections pour le rendre tout à fait propre à des lecteurs
+catholiques._
+
+_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des détails d'avant-scène;
+l'action commence au moment même du naufrage, et, semblable à un auteur
+dramatique, il ne nous fait connaître les acteurs que par leur langage
+et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons à la narration le
+lecteur, qui sera bientôt familiarisé avec les personnages._
+
+ _Friedrich Muller._
+
+
+
+
+TOME I
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
+
+
+La tempête durait depuis six mortels jours, et, le septième, sa
+violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
+avait jetés vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
+savait où nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
+officiers étaient sans courage et sans force; les mâts, brisés, étaient
+tombés par-dessus le bord; le vaisseau, désemparé, ne manoeuvrait plus,
+et les vagues irritées le poussaient ça et là. Les matelots se
+répandaient en longues prières et offraient au Ciel des voeux ardents;
+tout le monde était du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
+des moyens de sauver ses jours.
+
+«Enfants, dis-je à mes quatre fils effrayés et en pleurs, Dieu peut nous
+empêcher de périr s'il le veut; autrement soumettons-nous à sa volonté;
+car nous nous reverrons dans le ciel, où nous ne serons plus jamais
+séparés.»
+
+Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
+que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforçait de
+les rassurer, tandis que mon coeur, à moi, se brisait à l'idée du danger
+qui menaçait ces êtres bien-aimés. Nous tombâmes enfin tous à genoux, et
+les paroles échappées à mes enfants me prouvèrent qu'ils savaient aussi
+prier, et puiser le courage dans leurs prières. Je remarquai que Fritz
+demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
+frères, sans parler de lui-même.
+
+Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
+nous menaçait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu à la vue de
+toutes ces petites têtes religieusement inclinées. Soudain nous
+entendîmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: «Terre!
+terre!» et au même instant nous éprouvâmes un choc si violent, que nous
+en fûmes tous renversés, et que nous crûmes le navire en pièces; un
+craquement se fit entendre; nous avions touché. Aussitôt une voix que je
+reconnus pour celle du capitaine cria: «Nous sommes perdus! Mettez les
+chaloupes en mer!» Mon coeur frémit à ces funestes mots: Nous sommes
+perdus! Je résolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
+n'avions plus rien à espérer. À peine y mettais-je le pied qu'une énorme
+vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mât. Lorsque
+je revins à moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
+chaloupe, et les embarcations les plus légères, pleines de monde,
+s'éloigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
+les miens.... Le mugissement de la tempête les empêcha d'entendre ma
+voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
+désespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
+ne pouvait atteindre jusqu'à la cabine que mes bien-aimés occupaient
+au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
+attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
+qui, malgré son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.
+
+Je me hâtai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
+sécurité, j'annonçai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
+nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
+fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisèrent
+bien vite. Ma femme, plus habituée à pénétrer ma pensée, ne prit pas le
+change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
+Mais je sentis mon courage renaître en voyant que sa confiance en Dieu
+n'était point ébranlée; elle nous engagea à prendre quelque nourriture.
+Nous y consentîmes volontiers; et après ce petit repas les enfants
+s'endormirent, excepté Fritz, qui vint à moi et me dit: «J'ai pensé, mon
+père, que nous devrions faire, pour ma mère et mes frères, des corsets
+natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
+n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisément jusqu'à la côte.»
+J'approuvai cette idée, et résolus de la mettre à profit. Nous
+cherchâmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
+capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachâmes ensuite
+solidement deux à deux, et nous les passâmes sous les bras de chacun de
+nous; puis nous étant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
+d'autres ustensiles de première nécessité, nous passâmes le reste de la
+nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir à
+chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit épuisé de fatigue.
+
+L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
+flots; je consolai mes enfants, épouvantés de leur abandon, et je les
+engageai à se mettre à la besogne pour tâcher de se sauver eux-mêmes.
+Nous nous dispersâmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
+trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
+plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
+charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameçons. Je les félicitai
+tous trois de leur découverte.» Mais, dis-je à Jack, qui m'avait amené
+deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous fassions de ta
+trouvaille?
+
+--Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.
+
+--Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.
+
+--Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang
+à notre campagne.»
+
+Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale
+où j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
+sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi submergés. Alors nous commençâmes
+avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
+pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que quand
+nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les
+regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
+enthousiasme.
+
+«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer
+sur l'eau.
+
+--Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour
+juger mon ouvrage, qu'il soit achevé.»
+
+Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
+mes huit cuves; deux autres planches furent jointes à la première, et,
+après des fatigues inouïes, je parvins à obtenir une sorte de bateau
+étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était formée par
+le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves
+entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
+une mer tranquille et pour une courte traversée; mais cette
+construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore d'un poids
+trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je
+demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à
+une des extrémités de mon canot, que je commençai à soulever, tandis que
+mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
+surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
+cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans
+discontinuer mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric
+allait bien lentement.
+
+«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.
+
+Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
+près du navire par des câbles; mais elle tourna soudain et pencha
+tellement de côté que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
+descendre.
+
+Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul
+manquait; je me hâtai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
+que le hasard plaça sous ma main, et, peu à peu, en effet, le bateau se
+redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent des cris
+de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que
+leurs mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le
+radeau, je voulus y suppléer en établissant aux deux extrémités un
+balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
+quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de
+vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à
+l'avant, l'autre à l'arrière du bateau, et aux deux extrémités
+j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
+contre-poids.
+
+Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre.
+Des coups de hache donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt
+fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé au milieu de nos travaux, et
+il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
+Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
+et nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de
+notre important travail, nous avions à peine pris dans toute la journée
+un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
+sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher leurs corsets
+natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je
+conseillai à ma femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes
+ensuite un repos bien mérité par le travail de la journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Débarquement--Premières
+dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
+nuit à terre.
+
+
+Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à
+ma famille la prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux
+qui étaient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.
+
+«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»
+
+J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
+navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
+du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
+pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
+balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre être munis
+d'une gibecière bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
+tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne à
+pécher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
+scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile à voile
+que nous destinions à faire une tente.
+
+Nous avions apporté beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
+impossible de les charger, bien que nous eussions remplacé par des
+choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Après
+avoir invoqué le nom du Seigneur, nous nous disposions à partir, lorsque
+les coqs se mirent à chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
+m'inspira l'idée de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
+canards et les pigeons. Aussitôt nous prîmes dix poules avec deux coqs,
+l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plaçâmes dans l'une des cuves,
+que nous recouvrîmes avec soin d'une planche, et nous laissâmes au reste
+des volatiles, que nous mîmes en liberté, le choix de nous suivre par
+terre ou par eau.
+
+Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientôt avec un sac
+qu'elle déposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, à ce que
+je crus, pour lui servir de coussin. Nous partîmes enfin.
+
+Dans la première cuve était ma femme, bonne épouse, mère pieuse et
+sensible; dans la seconde, immédiatement après elle, était Franz, enfant
+de sept à huit ans, doué d'excellentes dispositions, mais ignorant de
+toutes choses; dans la troisième, Fritz, garçon robuste de quatorze à
+quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrième, nos poules et
+quelques autres objets; dans la cinquième, nos provisions; dans la
+sixième, Jack, bambin de dix ans, étourdi, mais obligeant et
+entreprenant; dans la septième, Ernest, âgé de douze ans, enfant d'une
+grande intelligence, prudent et réfléchi; enfin dans la huitième, moi,
+leur père, je dirigeais le frêle esquif à l'aide d'un gouvernail. Chacun
+de nous avait une rame à la main, et devant soi un corset natatoire dont
+il devait faire usage en cas d'accident.
+
+La marée avait atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittâmes le
+navire; mais elle nous fut plus utile que défavorable. Quand les chiens
+nous virent quitter le bâtiment, ils se jetèrent à la nage pour nous
+suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous à cause de leur
+grosseur: Turc était un dogue anglais de première force, et Bill une
+chienne danoise de même taille. Je craignis d'abord que le trajet ne fût
+trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
+balanciers destinés à maintenir le bateau en équilibre, ils firent si
+bien qu'ils touchèrent terre avant nous.
+
+Notre voyage fut heureux, et nous arrivâmes bientôt à portée de voir la
+terre. Son premier aspect était peu attrayant. Les rochers escarpés et
+nus qui bordaient la rivière nous présageaient la misère et le besoin.
+La mer était calme et se brisait paisiblement le long de la côte; le
+ciel était pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
+cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
+quelques-uns de ces débris; il arrêta deux tonnes qui flottaient près de
+lui, et nous les attachâmes à notre arrière.
+
+À mesure que nous approchions, la côte perdait son aspect sauvage; les
+yeux de faucon de Fritz y découvraient même des arbres qu'il assura être
+des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
+longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
+avait trouvée, et qui me donna le moyen d'examiner la côte, afin de
+choisir une place propre à notre débarquement. Tandis que j'étais tout
+entier à cette occupation, nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans
+un courant qui nous entraîna rapidement vers la plage, à l'embouchure
+d'un petit ruisseau. Je choisis une place où les bords n'étaient pas
+plus élevés que nos cuves, et où l'eau pouvait cependant les maintenir à
+flot. C'était une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
+dans les rochers, et dont la base était formée par la rive.
+
+Tout ce qui pouvait sauter fut à terre en un clin d'oeil; le petit Franz
+seul eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui nous avaient
+précédés, accoururent à nous et nous accablèrent de caresses, en nous
+témoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
+canards, qui barbotaient déjà dans la baie où nous avions abordé,
+faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mêlée à celle
+des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
+arrivée avait effrayés, produisait une cacophonie inexprimable.
+Néanmoins j'écoutais avec plaisir cette musique étrange, en pensant que
+ces infortunés musiciens pourraient au besoin fournir à notre
+subsistance sur cette terre déserte. Notre premier soin en abordant fut
+de remercier Dieu à genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.
+
+Nous nous occupâmes ensuite de construire une tente, à l'aide de pieux
+plantés en terre et du morceau de voile que nous avions apporté.
+
+Cette construction, bordée, comme défense, des caisses qui contenaient
+nos provisions, était adossée à un rocher. Puis je recommandai à mes
+fils de réunir le plus de mousse et d'herbes sèches qu'ils pourraient
+trouver, afin que nous ne fussions pas obligés de coucher sur la terre
+nue, pendant que je construisais un foyer près de là avec des pierres
+plates que me fournit un ruisseau peu éloigné; et je vis bientôt
+s'élever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aidée de son petit
+Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
+mis quelques tablettes de bouillon, et prépara ainsi notre repas.
+
+Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
+fait naïvement l'observation; mais sa mère le détrompa bientôt, et lui
+apprit que ces tablettes provenaient de viandes réduites en gelée à
+force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
+cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
+avec de la viande salée.
+
+Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait chargé un fusil et s'était
+éloigné en suivant le ruisseau; Ernest s'était dirigé vers la mer, et
+Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
+à moi, je m'efforçai d'amener à terre les deux tonneaux que nous avions
+harponnés dans la traversée. Tandis que j'employais inutilement toutes
+mes forces à ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
+je saisis une hache, et courus aussitôt à son secours. En arrivant près
+de lui, je vis qu'il était dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et qu'il
+essayait de se débarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
+avec ses pinces. Je sautai dans l'eau à mon tour. L'animal, effrayé,
+voulut s'enfuir, mais ce n'était pas mon compte; d'un coup de revers de
+ma hache je l'étourdis, et je le jetai sur le rivage.
+
+Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitôt de s'en
+emparer pour la porter à sa mère; mais l'animal, qui n'était qu'étourdi,
+en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
+visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit à pleurer.
+Tandis que je riais beaucoup de sa petite mésaventure, le bambin furieux
+ramassa une grosse pierre, et, la lançant de toutes ses forces contre
+l'animal, lui écrasa la tête. Je reprochai à mon fils de tuer ainsi un
+ennemi à terre, et je lui représentai que, s'il eût été plus prudent, et
+n'eût pas tenu la tête si près de son nez, cela ne lui serait point
+arrivé.
+
+Jack, confus, et pour éviter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
+et se mit à courir vers sa mère en criant: «Maman, un crabe! Ernest, un
+crabe! Où est Fritz? Prends garde, Franz, ça mord.»
+
+Tous mes enfants se rassemblèrent autour de lui et regardèrent avec
+étonnement la grosseur de cet animal, en écoutant les fanfaronnades de
+Jack. Quant à moi, je retournai à l'occupation qu'il m'avait fait
+quitter.
+
+Quand je revins, je félicitai mon fils de ce que le premier il avait
+fait une découverte qui pouvait nous être utile, et pour le récompenser
+je lui abandonnai une patte tout entière du homard.
+
+«Oh! s'écria alors Ernest, j'ai bien découvert aussi quelque chose de
+bon à manger; mais je ne l'ai pas apporté, parce qu'il aurait fallu me
+mouiller pour le prendre.
+
+--Oh! je sais ce que c'est, dit dédaigneusement Jack: ce sont des
+moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
+homard.
+
+--Ce sont plutôt des huîtres, répondit Ernest, si j'en juge par le degré
+de profondeur où elles se trouvent.
+
+--Eh bien donc, m'écriai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
+chercher un plat pour notre dîner; dans notre position il ne faut
+reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
+continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientôt séchés,
+ton frère et moi?
+
+--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
+découvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
+mer qui l'ont déposé là, n'est-ce pas, mon père?
+
+--Éternel raisonneur, lui répondis-je, tu devrais nous en avoir déjà
+donné un plein sac, au lieu de t'amuser à disserter sur son origine.
+Hâte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
+sans goût.»
+
+Ernest ne tarda pas à revenir; mais le sel qu'il apportait était mêlé de
+terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'idée de le faire
+fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
+mêler dans la soupe.
+
+Tandis que j'expliquais à notre étourdi de Jack, qui m'avait demandé
+pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
+eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matières
+d'un goût désagréable, ma femme acheva la soupe et nous annonça qu'elle
+était bonne à manger.
+
+«Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
+nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
+portions tour à tour à notre bouche ce chaudron lourd et brûlant!
+
+--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
+deux et nous en ferions des cuillers.
+
+--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, répliquai-je, cela
+vaudrait bien mieux.
+
+--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.
+
+--Bonne idée! m'écriai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
+tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
+nous en chercher.»
+
+Jack se leva en même temps et se mit à courir; et il était déjà dans
+l'eau bien avant que son frère fût arrivé au rivage. Il détacha une
+grande quantité d'huîtres et les jeta à Ernest, qui les enveloppa dans
+son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
+dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendîmes la voix de
+Fritz dans le lointain. Nous y répondîmes avec de joyeuses acclamations,
+et je me sentis soulagé d'un grand poids, car son absence nous avait
+fort inquiétés.
+
+Il s'approcha de nous, une main derrière son dos, et nous dit d'un air
+triste: «Rien.
+
+--Rien? dis-je.
+
+--Hélas! non,» reprit-il. Au même instant ses frères, qui tournaient
+autour de lui, se mirent à crier: «Un cochon de lait! un cochon de lait!
+Où l'as-tu trouvé? Laisse-nous voir.» Tout joyeux alors, il montra sa
+chasse.
+
+Je lui reprochai sérieusement son mensonge, et lui demandai de nous
+raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Après un moment
+d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beautés de ces
+lieux, ombragés et verdoyants, dont les bords étaient couverts des
+débris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
+établir dans cet endroit, où nous pourrions trouver des pâturages pour
+la vache qui était restée sur le navire.
+
+«Un moment! un moment! m'écriai-je, tant il avait mis de vivacité dans
+son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
+trouvé quelque trace de nos malheureux compagnons.
+
+--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai découvert,
+sautillant à travers les champs, une légion d'animaux semblables à
+celui-ci; et j'aurais volontiers essayé de les prendre vivants, tant ils
+paraissaient peu effarouchés, si je n'avais pas craint de perdre une si
+belle proie.»
+
+Ernest, qui pendant ce temps avait examiné attentivement l'animal,
+déclara que c'était un agouti, et je confirmai son assertion. «Cet
+animal, dis-je, est originaire d'Amérique; il vit dans des terriers et
+sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.» Jack
+s'occupait à ouvrir une huître à l'aide d'un couteau; mais malgré tous
+ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
+simple: c'était de mettre les huîtres sur des charbons ardents. Dès
+qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
+d'elles-mêmes, et nous eûmes ainsi bientôt chacun une cuiller, quand
+après bien des façons mes enfants se furent décidés à avaler l'huître,
+qu'ils trouvèrent du reste détestable.
+
+Ils se hâtèrent de tremper leurs écailles dans la soupe; mais tous se
+brûlèrent les doigts et se mirent à crier. Ernest seul, tirant de sa
+poche son coquillage, qui était aussi grand qu'une assiette, le remplit
+en partie sans se brûler, et se mit à l'écart pour laisser froidir son
+bouillon.
+
+Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa à manger: «Puisque
+tu n'as pensé qu'à toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion à nos
+fidèles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
+nous-mêmes.» Le reproche fit effet, et Ernest déposa aussitôt son
+assiette devant les dogues, qui l'eurent bientôt vidée. Mais ils étaient
+loin d'être rassasiés, et nous nous en aperçûmes en les voyant déchirer
+à belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitôt furieux,
+saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
+faussa le canon; puis il les poursuivit à coups de pierres jusqu'à ce
+qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.
+
+Je m'élançai après lui, et, lorsque sa colère fut apaisée, je lui
+représentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'à sa mère, la perte
+de son arme, qui pouvait nous être si utile, et celle que nous allions
+probablement éprouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
+mes reproches, et me demanda humblement pardon.
+
+Cependant le jour avait commencé à baisser; notre volaille se
+rassemblait autour de nous, et ma femme se mit à lui distribuer des
+graines tirées du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
+prévoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-être mieux de
+conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
+lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
+navire.
+
+Nos pigeons s'étaient cachés dans le creux des rochers; nos poules, les
+coqs à leur tête, se perchèrent sur le sommet de notre tente; les oies
+et les canards se glissèrent dans les buissons qui bordaient la rive du
+ruisseau. Nous fîmes nous-mêmes nos dispositions pour la nuit, et nous
+chargeâmes nos fusils et nos pistolets. À peine avions-nous terminé la
+prière du soir, que la nuit vint tout à coup nous envelopper sans
+crépuscule. J'expliquai à mes enfants ce phénomène, et j'en conclus que
+nous devions être dans le voisinage de l'équateur.
+
+La nuit était fraîche; nous nous serrâmes l'un contre l'autre sur nos
+lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les têtes se fussent
+inclinées sur l'oreiller, que toutes les paupières fussent bien closes,
+et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
+Je sortis de la tente à pas de loup; l'air était pur et calme, le feu
+jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaçait de
+s'éteindre; je le rallumai en y jetant des branches sèches. La lune se
+leva bientôt, et, au moment où j'allais rentrer, le coq, réveillé par
+son éclat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
+je finis par me laisser aller au sommeil. Cette première nuit fut
+paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne à
+sucre.--Les singes.
+
+
+Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre
+première pensée, à ma femme et à moi, fut d'entreprendre un voyage dans
+l'île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés
+compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
+s'effectuer en famille, et il fut résolu qu'Ernest et ses deux plus
+jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le
+plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur
+tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent
+joyeusement leur lit de mousse.
+
+Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu'il
+avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
+où il l'avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa
+prudence, et lui demandai s'il consentirait à m'en abandonner une patte
+pour le voyage que j'allais entreprendre.
+
+«Un voyage! un voyage! s'écrièrent alors tous mes enfants en sautant
+autour de moi, et pour où aller?»
+
+J'interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul
+m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mère, sous
+la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest
+nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.
+
+Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d'aller chercher son
+fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la
+permission d'en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et
+faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis
+nous nous mîmes en marche, munis chacun d'une gibecière et d'une hache,
+ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
+de biscuit et une bouteille d'eau.
+
+Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes
+tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d'obéir à tout ce
+que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de
+ne pas s'écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
+plus sûr asile en cas d'événement. Quand j'eus donné toutes mes
+instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
+et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui
+soufflait à nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait à nos pieds,
+nous empêchèrent bientôt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.
+
+La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs
+tellement rapprochés de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
+de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu'à ce qu'une
+muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur,
+le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l'une
+à l'autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre
+marche, jusqu'alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au
+milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui
+semblaient s'étendre jusqu'à la mer.
+
+Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes
+un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges;
+je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
+se tint calme, prêt à recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'était que
+notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre.
+Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
+présence d'esprit.
+
+«Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
+l'as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer
+l'animal féroce, si c'en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais
+tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.»
+
+Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous,
+s'étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près,
+la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une
+ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert
+de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me
+demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des
+hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du
+Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et
+j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
+plutôt cédé à la nécessité qu'à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
+tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.
+
+Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un
+petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous
+arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous
+avançâmes près d'un petit ruisseau.
+
+Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
+oiseaux peints des plus belles couleurs s'ébattaient autour de nous.
+Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
+l'inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans
+cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en
+marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
+Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'était, car il le
+prenait pour un nid d'oiseau.
+
+«C'est une noix de coco.
+
+--Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?
+
+--Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe
+filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix.»
+
+Il obéit, et nous ouvrîmes la noix: elle ne contenait qu'une amande
+sèche et hors d'état d'être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria
+alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description
+si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que
+recouvrait l'amande. Je l'arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci
+était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions
+probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien
+qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
+J'expliquai alors à Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque à
+l'aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
+endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit
+longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés
+de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude
+de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une
+clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.
+
+Dans cette forêt la végétation était d'une beauté et d'une vigueur
+remarquables, et tout autour de nous s'élevaient des arbres plus curieux
+les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me
+faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur
+feuillage. Il arriva bientôt près d'un nouvel arbre plus extraordinaire
+que les autres, et s'écria: «Quel est donc cet arbre, mon père, dont les
+fruits sont attachés au tronc, au lieu de l'être aux branches? Je vais
+en cueillir.» J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
+tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
+si c'est bon à manger, et à quoi c'est utile.
+
+«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces
+climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les
+ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux,
+mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
+coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de
+mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
+cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des
+vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me
+demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du
+feu.
+
+«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
+font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège
+échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de
+faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai
+s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
+dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux
+se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
+deux réussira le mieux.»
+
+Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
+prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait
+à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai
+deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec
+ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et,
+après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous
+l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
+remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une
+calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
+avions mangées. Mais je dois avouer que notre oeuvre était encore loin
+d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.
+
+Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'oeil au guet;
+mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre
+grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait
+au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce
+lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
+commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines,
+nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous
+dédommagea amplement.
+
+Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de
+couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
+avions un spectacle encore plus admirable.
+
+D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en
+gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
+miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
+paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts
+verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car
+nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.
+
+«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous
+vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi
+comme il lui convenait le mieux.
+
+--La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est
+animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes
+des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.
+
+--J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
+moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et
+songeons à retourner vers nos bien-aimés.»
+
+Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
+de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de
+marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous
+barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
+gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des
+animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous
+avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
+nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je
+remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je
+le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous
+étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette
+délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant
+laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
+plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
+s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en
+marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa
+main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
+que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que
+c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et
+en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
+mieux en extraire le jus.
+
+Je fus obligé de l'arrêter, de peur qu'il ne se fît du mal.
+
+«Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre,» criait-il; et, malgré
+le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
+lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en
+faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.
+
+Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions
+aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine
+assis pour achever notre dîner, qu'une troupe de singes, effrayés par
+notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent en un moment à
+la cime des arbres, d'où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
+remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
+coco, et j'eus l'idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit: je
+me levai, et j'arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de
+fusil.
+
+«À quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête,
+car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
+je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignît à peine la moitié du
+palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles
+firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne
+savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt
+toute couverte. Fritz riait de bon coeur de ma ruse, et, quand la pluie
+de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes
+ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous
+procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos
+cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à
+Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empêcha pas de manger des
+amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
+eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur
+queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre
+chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
+
+
+Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque
+instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et
+commençait à se lamenter.
+
+«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.
+
+--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en
+avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
+notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en
+reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je
+disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à
+marcher.
+
+Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait
+donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
+coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le
+roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
+dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en
+pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner
+de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.
+
+Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons,
+nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en
+rester là.
+
+--Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit
+que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.
+
+--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
+excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une
+bouteille de fer-blanc.
+
+--Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait
+toute sa douceur?
+
+--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»
+
+Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le
+bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme
+du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort
+agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus
+légers de moitié.
+
+Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos
+calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes
+aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où
+nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis,
+que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans
+la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
+qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent
+rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
+la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour
+l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il
+allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
+repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
+attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique.
+Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui
+s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se
+cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
+ne purent l'en déloger.
+
+J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce
+spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils
+était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»
+
+Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
+avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je
+m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
+mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en
+faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état
+de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
+nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la
+vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge
+nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
+sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant
+que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir
+par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes
+Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de
+Fritz, et nous reprîmes notre route.
+
+Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
+la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en
+tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa
+présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz
+et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et
+attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
+pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le
+singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
+et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit
+singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place.
+Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en
+rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce
+burlesque cortège.
+
+«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
+bon modèle pour faire son métier de grimacier.
+
+--Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui,
+au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les
+atténuer.»
+
+Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec
+laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans
+justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai
+d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
+appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à
+l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait
+tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»
+
+Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions
+laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne
+lui paraissait une perte peu importante.
+
+«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
+excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
+parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»
+
+Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
+trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus.
+Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et
+le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et
+se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus
+déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt
+au galop pour aller annoncer notre arrivée.
+
+Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau
+dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille,
+qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion
+à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe!
+un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
+Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question
+n'attendait pas l'autre.
+
+Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole.
+«Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous
+revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous
+rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
+cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
+aucune trace.
+
+--Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
+conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène
+sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un
+siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord
+débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»
+
+On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était
+chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les
+cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi
+très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
+Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper
+succulent.
+
+Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés
+dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même
+rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille
+d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
+j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus
+appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.
+
+MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais
+c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de
+notre basse-cour.
+
+LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que
+tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.
+
+ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les
+caractères auxquels il avait cru le reconnaître.
+
+Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
+tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes
+par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne
+portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco
+après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me
+dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en
+même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre.
+Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos
+poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à
+l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.
+
+Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente,
+où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse.
+Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
+de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
+firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid.
+Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt
+un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
+réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
+tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes
+pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des
+fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous
+aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
+environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
+hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.
+
+«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier
+comme il faut ces maraudeurs.»
+
+Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
+disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les
+dévorèrent.
+
+Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
+traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il
+ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur
+de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
+auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous
+revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris,
+que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à
+l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq,
+nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Voyage au navire.--Commencement du pillage.
+
+
+«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
+peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne
+sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
+car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première
+nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où
+je devrais m'occuper de construire une habitation.»
+
+Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au
+lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son
+tour.»
+
+Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
+m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec
+les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
+
+Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à
+Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son
+chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir
+de la surprise de ses frères.
+
+En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à
+aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits
+paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient.
+Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si
+effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se
+blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et
+ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un
+chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
+
+Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui
+qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler
+en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière
+faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur
+donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le
+broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
+fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
+adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
+défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
+
+ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
+pas?
+
+MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
+
+ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que
+j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
+
+Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était
+pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
+sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
+que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
+qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée
+d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
+d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins
+présents.
+
+Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma
+cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent
+beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire
+griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient
+nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
+dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et
+notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de
+frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita
+les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
+
+Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart
+de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
+petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se
+préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever
+une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils
+devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi
+que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
+
+Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
+des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
+était impatient de régaler de lait frais.
+
+Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
+tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés,
+je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
+qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois
+quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du
+bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués,
+le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près
+d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des
+auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les
+animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant
+ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon.
+Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque
+nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où
+nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
+embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des
+choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
+pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
+nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa
+demande, et nous nous mimes à l'oeuvre.
+
+Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous
+disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile
+figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et
+attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du
+gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter
+au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
+et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
+que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc
+près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour
+maintenir les rames.
+
+Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à
+retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer
+cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le
+reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre
+embarcation contre une cargaison plus utile.
+
+Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
+munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les
+outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les
+mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
+étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse
+de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des
+couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
+n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de
+chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des
+saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant
+rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques
+hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
+d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
+sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de
+poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande
+quantité.
+
+Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places
+étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à
+descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était
+tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé
+sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur
+répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition
+desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
+comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller
+au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux
+dépôt que nous avions laissé sous sa protection.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
+
+
+Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont,
+armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher
+d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un
+morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
+Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la
+rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.
+
+Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon
+projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il
+fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie
+près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de
+construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce
+projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il,
+des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.
+
+--Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»
+
+Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions
+avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
+et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une
+manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre
+ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se
+soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je,
+ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre
+mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour
+soutenir les autres.
+
+Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent
+fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures
+environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien
+n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras
+était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par
+le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes
+l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans
+l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager
+avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges.
+Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins
+heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement
+soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
+seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si
+loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
+de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du
+bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les
+liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
+il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je
+m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
+les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous
+traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à
+droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en
+équilibre.
+
+Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
+petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes
+bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
+tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis
+Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un
+énorme poisson s'avance vers nous!»
+
+Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées,
+et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair,
+presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
+tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal
+tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était
+bien touché.
+
+Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
+moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point
+troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes
+trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes
+nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez
+inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
+savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et
+nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit
+et tomba dans nos bras.
+
+Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé
+cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
+plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter
+ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.
+
+--Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»
+
+Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à
+nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes,
+qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je
+m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune
+dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.
+
+«Qui a pu t'équiper ainsi?
+
+--Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»
+
+Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré
+d'un collier de même peau, hérissé de clous.
+
+«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?
+
+--La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et
+maman l'a cousu.»
+
+Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
+voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
+réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais,
+comprenant mon reproche, il détourna les yeux.
+
+Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur
+insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui
+mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus
+loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
+compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
+aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait
+à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
+préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un
+jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie
+fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme
+jambon.
+
+«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine
+d'oeufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.
+
+MOI. Comment! des oeufs de tortue?
+
+ERNEST. Mon père, ce sont bien des oeufs de tortue; nous les avons
+trouvés dans le sable, au bord de la mer.
+
+LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
+vous voulez bien.»
+
+Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
+qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre
+bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
+chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
+réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver
+un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa
+joie.
+
+Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de
+la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
+et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
+bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
+notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de
+petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
+Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
+avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à
+nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après
+une pause de quelques instants elle commença ainsi:
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les oeufs de
+tortue.--Les arbres gigantesques.
+
+
+«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en
+souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée.
+Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
+amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
+pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
+changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes
+enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je
+me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de
+l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée
+sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette
+vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
+descriptions.
+
+«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés.
+Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
+s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos
+deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes
+ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui
+crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!--Comment! répliqua,
+celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je
+m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je
+blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer
+son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales.
+Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça
+d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate;
+puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il
+l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable
+besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
+l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
+pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
+lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.
+
+«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en
+outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour
+mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
+terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se
+racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les
+cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis
+alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
+joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz
+fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un
+couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens,
+nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
+ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes
+bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en
+pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient
+plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où
+mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
+je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous
+trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce
+côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon
+coeur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je
+remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer;
+mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si
+hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions
+toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack
+était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher,
+je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
+j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules.
+Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui
+était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses
+pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un
+grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous
+un oiseau d'une grandeur prodigieuse.
+
+«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il
+était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que
+c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
+terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une
+si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et
+partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant
+mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer,
+et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une
+autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»
+
+«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant
+trouvé un nid grossier, rempli d'oeufs brisés, nous apprit que cette
+découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une
+outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes
+couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
+avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce
+voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
+tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
+étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.
+
+«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
+que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze
+arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
+formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout
+entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
+racine placée au milieu et plus petite que les autres.
+
+«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il
+en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds.
+Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes
+soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence
+de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse;
+la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun
+fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
+touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux
+lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y
+prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau,
+et nous mangeâmes d'un bon appétit.
+
+«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
+vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils
+s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.
+
+«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes
+rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage
+était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues
+avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant
+une espèce de moule dont ils étaient très-friands.
+
+«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et
+de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill
+disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva
+occupée à déterrer des oeufs de tortue, qu'elle avalait avec une
+satisfaction marquée.
+
+Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en
+recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
+l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
+tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait
+vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous;
+nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et
+nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.
+
+«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me
+faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous
+irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs
+branches, et nous y serons à merveille.
+
+--Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
+nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol.
+Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?
+
+--Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons
+dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
+point à venir nous attaquer si haut.
+
+--C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter
+tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au
+moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines.
+Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas
+fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
+de pieds?»
+
+Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon
+jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être
+appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit
+était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre
+nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain
+matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le pont.
+
+
+«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous
+eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves
+réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement
+de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne
+trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté
+qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du
+navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte,
+et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.
+
+--Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
+quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs
+du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
+à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à
+recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes
+d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
+les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et
+quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
+m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.
+
+--Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
+allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver
+ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
+notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
+qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
+Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
+nos bagages.
+
+--Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache
+porteront nos effets.»
+
+Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
+que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que
+les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes
+remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants,
+qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle
+d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de
+Terre promise.
+
+Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé
+de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la
+téter.
+
+«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.»
+Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait
+l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au
+vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
+Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire
+au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes
+vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés
+hors de la baie.
+
+À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité
+de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
+que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un
+bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour
+voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
+accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a
+terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
+ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux,
+si je ne l'en eusse empêché.
+
+«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
+dévorent.»
+
+Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.
+
+«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes
+tout près; hier il n'y en avait aucune trace.
+
+--C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa
+tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»
+
+En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je
+recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.
+
+Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite
+et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
+écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
+chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération
+je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y
+poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À
+l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous
+avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de
+longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes
+l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre
+départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me
+dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
+là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre
+droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant
+examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.
+
+«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?
+
+--Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
+nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et
+désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de
+quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»
+
+Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir
+sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée:
+je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage
+auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
+estimée qu'on nomme en Europe chagrin.
+
+Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions
+gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette
+absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous
+mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous
+répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes
+fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
+et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en
+l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de
+magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son
+exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui,
+se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se
+précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats
+de rire inextinguibles.
+
+«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
+trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents:
+voyez comme elles sont grosses.
+
+--Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?
+
+--Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz
+sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour
+chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.
+
+--Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh
+bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.
+
+--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
+cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il
+avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
+«Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de
+Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce
+cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était
+couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette
+découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
+une belle provision, comme vous voyez.
+
+--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
+remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»
+
+J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions
+transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient
+restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était
+impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me
+rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs
+rennes les plus pesants fardeaux.
+
+J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre
+leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient
+réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une
+a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.
+
+La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré
+que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté
+des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.
+
+«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du
+ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?
+
+--Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout
+duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
+et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement
+cette largeur.
+
+--Excellent conseil! Allons, à l'oeuvre!» Tout fut facilement exécuté,
+et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être
+solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté:
+elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas
+fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes
+poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes
+enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il
+nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre
+ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile,
+et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
+elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
+habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à
+la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se
+termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons,
+dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»
+
+Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
+une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds
+au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde;
+puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau,
+que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
+comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires
+à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je
+jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant,
+et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y
+attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
+résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du
+tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes
+enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il
+eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante,
+malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
+de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la
+première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à
+l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large,
+et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le
+passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que
+nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre
+d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une
+longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
+
+
+Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
+jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
+pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
+localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien
+réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et
+préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et
+l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre
+ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité,
+de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
+table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin
+nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
+Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à
+jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
+accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules,
+qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était
+pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
+que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus
+grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne
+n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
+j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait
+pris le galop sans grand danger pour lui.
+
+Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se
+laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts,
+et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux
+qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de
+graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
+arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
+tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent
+tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes
+alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la
+vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture,
+afin qu'elles restassent en repos.
+
+Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
+emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en
+terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
+
+Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou
+vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
+femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient
+après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
+singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite,
+conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux
+dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
+à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
+
+Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait
+une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous
+fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint
+alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son
+mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé,
+mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans
+nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
+bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter;
+heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
+momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir
+un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
+
+Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
+chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
+forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz
+prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère
+tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son
+fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
+
+Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis
+aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
+arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors
+Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic
+monstrueux.»
+
+Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille
+ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
+ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont
+quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui
+avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout
+portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
+
+«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou
+un de nos chiens.
+
+--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté:
+crois-tu que je sois aveugle?
+
+--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
+souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
+rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
+
+Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être
+bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les
+mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
+l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui
+était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle
+avait entendu.
+
+«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même;
+papa assure que c'est excellent à manger.»
+
+Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
+qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
+à mon tour.
+
+«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te
+passât ses dards au travers du corps?
+
+--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et
+qu'il ne les lance contre personne.
+
+--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi,
+de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
+
+--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le
+porc-épic qui les leur a lancés.»
+
+J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
+si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
+circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des
+fables.
+
+«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
+L'abandonnerons-nous?
+
+--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets!
+Gardons-le, gardons-le.»
+
+Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe,
+derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme;
+puis nous partîmes.
+
+Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté,
+échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en
+poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de
+rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop
+émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent
+bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher
+quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
+paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient
+percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
+stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la
+couverture, et le voyage reprit son cours.
+
+Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de
+nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux
+arbres dont ma femme nous avait parlé.
+
+«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
+
+La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi,
+mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma
+femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un
+instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait:
+«Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
+
+--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa
+proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est
+un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
+tué?
+
+--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
+dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer,
+quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il
+est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher
+frère ne me l'arrangera pas de même.
+
+--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en
+faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis
+pour les services de table.
+
+--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
+peau du porc-épic?
+
+--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner
+que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux
+d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
+
+Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent
+aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
+cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz
+s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
+
+«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
+
+Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
+s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et
+l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha
+des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
+
+--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
+en mangent.»
+
+J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des
+figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans
+les mains.
+
+Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
+j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
+quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
+fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait
+allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt
+fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un
+autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces
+arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes
+quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous
+étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
+rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
+
+
+Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre
+logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
+y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des
+harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois
+nécessaire à nos constructions.»
+
+À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par
+les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
+construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
+rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.
+Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais
+je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
+voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort
+mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
+avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié
+ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes
+enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
+quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
+pour pouvoir les porter plus aisément.
+
+J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
+pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes
+toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.
+
+Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans
+le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.
+Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les
+traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui
+n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de
+toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
+adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase
+jusqu'aux genoux.
+
+Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je
+finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
+s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
+retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque
+abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
+cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
+quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les
+sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était
+pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix
+de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
+pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
+poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire
+davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de
+mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
+me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que
+Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.
+
+«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,
+tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»
+
+L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.
+Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous
+arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
+
+Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous
+arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
+et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
+plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
+
+Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne
+diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui
+disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture
+sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits
+poissons et des insectes.
+
+Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
+l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes
+connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.
+Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui
+permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
+de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure
+guérie.
+
+Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire
+un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que
+nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis
+de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de
+flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se
+mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?
+Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
+
+--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
+instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
+femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»
+Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce
+que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer
+notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté
+cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que
+suffisant.
+
+J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un
+vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber
+par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec
+elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une
+corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à
+une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre
+cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à
+laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
+devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
+pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
+pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait
+deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement
+de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
+
+Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la
+ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
+relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.
+Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;
+mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci
+grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur
+la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
+consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution
+possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
+l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,
+nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde
+qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.
+Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon
+tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche
+voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos
+planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
+
+Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
+pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous
+nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à
+souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.
+Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
+nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à
+devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir
+mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit
+entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
+de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
+entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
+vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché
+terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait
+allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent
+alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
+les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;
+nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,
+il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur
+une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant
+sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de
+feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
+attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de
+prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous
+avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous
+nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants
+nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite
+une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde
+générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils
+furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis
+fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements
+furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
+faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que
+moi seul de toute la famille je veillais encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le
+dimanche.--Les ortolans.
+
+
+Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au
+moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi
+les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient.
+De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
+levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de
+crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
+le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
+les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai,
+il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
+priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma
+femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa
+les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour
+aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.
+
+Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs
+nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux
+disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans
+une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
+plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à
+six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
+nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser
+le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile.
+Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura
+jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches.
+Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes
+d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de
+l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une
+balustrade solide.
+
+Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
+remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que
+personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
+fois de biscuit et de fromage.
+
+On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de
+toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches
+supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite
+et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant
+jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière
+à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et
+pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction;
+c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air
+frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans
+le palais aérien, et les places choisies pour le soir.
+
+Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
+plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à
+faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par
+les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis
+que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les
+liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé
+par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en
+essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval
+aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer
+demain.
+
+--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un
+dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons
+négligé le premier.»
+
+J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
+avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
+justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque
+jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit
+ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
+attaques des bêtes sauvages.
+
+«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et
+appelle les enfants.»
+
+Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite
+de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec
+curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme
+avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu
+trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec
+appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux
+volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
+de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
+singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon
+morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le
+tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
+nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.
+
+Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
+jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
+restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le
+lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
+mieux le donner à la truie que de le perdre.
+
+En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger
+notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je
+donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi
+l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop
+oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
+encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier,
+portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes
+enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en
+sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles
+fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait
+attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de
+nos dogues.
+
+Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première
+nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je
+remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
+sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les
+hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci
+aucun murmure.
+
+«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.
+
+--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.
+
+--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches
+et m'amuser toute la journée.
+
+--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
+l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour
+aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
+chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
+qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.
+
+--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh!
+racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.
+
+--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes,
+déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»
+
+Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe,
+les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux
+recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à
+leur situation.
+
+Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À
+tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre
+d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même
+grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
+prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
+temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de
+vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je
+saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
+
+Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence,
+soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
+les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et
+des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
+comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants,
+il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
+écouté sa voix.
+
+J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun
+d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que
+tous avaient saisi mon allégorie.
+
+Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
+toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint
+me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à
+travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils;
+Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui
+faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses
+flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de
+bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à
+Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_
+et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je
+lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
+prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
+pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en
+faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses
+désirs.
+
+Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus
+de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit,
+nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air
+triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
+quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher
+de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent
+montés.
+
+«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur
+pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
+
+Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
+étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes
+deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos
+figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que
+les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans.
+Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux
+rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous
+fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
+
+La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous
+ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la
+file notre demeure aérienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La
+pomme de terre.--La cochenille.
+
+
+La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de
+soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre
+demeure aérienne.
+
+Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
+confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis.
+Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt
+que nous fûmes assis:
+
+«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
+parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera
+dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
+comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à
+donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
+souvenirs.
+
+JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
+ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
+Spitzberg.
+
+MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
+auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
+notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
+ailleurs.»
+
+Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition
+de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
+notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
+l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en
+mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli
+s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des
+débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
+faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les
+traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_;
+enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].
+
+[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les
+noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne
+pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les
+autres.]
+
+Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions
+plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous
+décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain
+courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en
+les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu
+par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles
+en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc,
+entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou
+un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
+car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait
+bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les
+dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la
+chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une
+petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent
+pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
+du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés,
+excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
+nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût
+prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants,
+il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas
+d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de
+la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et
+dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina
+gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car
+nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
+Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous
+sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
+réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut
+cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies
+d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.
+
+«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
+
+--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu
+les as découvertes.»
+
+Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes,
+en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les
+unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité;
+quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt
+pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût
+couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
+gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre
+route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions
+déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à
+Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si
+nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
+
+La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que
+nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un
+trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous
+sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
+tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
+
+Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
+du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite,
+s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des
+rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus
+pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
+de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et
+là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
+échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là
+les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux
+larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
+larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en
+abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous
+jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et
+je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
+Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
+caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que
+j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur
+faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche
+pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
+
+--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les
+choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans
+ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
+m'allumer du feu.
+
+--Mais il me faudrait de l'amadou.
+
+--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai
+l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
+battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout
+joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
+
+«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère
+du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant
+ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils
+forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus
+grande joie à ma bonne femme.
+
+Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en
+extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus
+aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se
+détachaient alors d'eux-mêmes.
+
+«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils
+convinrent tous que j'avais raison.
+
+«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier
+d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
+ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des
+sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en
+faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts
+traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et
+je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
+tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
+couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai
+facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle
+fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se
+mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
+d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.
+
+«Que fais-tu là, lui dis-je.
+
+--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
+petites bêtes rouges comme du sang.
+
+--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»
+
+Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.
+
+«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à
+donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce;
+l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.
+
+ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces
+fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.
+
+MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus
+d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
+haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des
+animaux malfaisants.
+
+JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas
+de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie,
+quelle que soit son épaisseur.»
+
+Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau
+de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
+les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber
+sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.
+
+MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
+à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?
+
+JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai,
+surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
+cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»
+
+Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à
+coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
+nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.
+
+Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du
+Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la
+tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
+et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre
+remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des
+oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos
+animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
+enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de
+mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes
+le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
+enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
+de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette
+étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut
+traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de
+terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre
+prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous
+montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et
+tranquille sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
+mascarade.
+
+
+J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
+quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont
+j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre
+et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés
+à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
+emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée
+par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres
+Fritz, qui pouvait leur être utile.
+
+Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je
+réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans
+réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une
+grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.
+
+MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt,
+et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des
+grives et des ortolans?
+
+ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes
+chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier
+coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.
+
+MOI. Et pourquoi cela, mon ami?
+
+ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont
+dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
+tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
+branches est hors de la portée du fusil.
+
+MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes
+frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur
+désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
+j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre
+garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en
+défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une
+résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et
+l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
+par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
+ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
+faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions,
+et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»
+
+Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous
+mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre
+bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
+et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse
+échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne,
+avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa
+cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous
+jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était
+commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent
+au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte;
+mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
+à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge
+à moitié gâtés par l'eau de mer.
+
+Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de
+l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la
+perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
+l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué
+d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
+n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
+de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur
+rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était
+notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence;
+je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la
+dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et
+je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes
+enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle
+invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris
+Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.
+
+Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre
+basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
+poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne
+rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe.
+Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
+grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un oeuf
+tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le
+pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres
+oeufs.
+
+«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
+dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
+que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.»
+
+Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté
+toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.
+
+Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en
+descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
+axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient
+pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
+peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs,
+pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de
+travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de
+bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en
+bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle
+n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
+
+En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à
+plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée
+d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle
+était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis
+des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les
+conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
+que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que
+nous avions laissée à Zelt-Heim.
+
+Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais
+immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
+resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le
+passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
+le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en
+ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
+voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous
+avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout
+décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
+
+«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme
+le froment et l'orge.
+
+--Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute
+naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
+se prépare la poudre.»
+
+Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
+ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le
+servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la
+poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent
+dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication
+exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision
+épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
+
+Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la
+vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
+hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie
+glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans
+rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour
+leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie
+non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
+de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
+
+Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées
+par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque
+hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à
+chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que
+les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En
+suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
+des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle
+de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit
+point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la
+cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après
+quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit
+garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé;
+mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était
+qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de
+lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que
+réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du
+pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
+
+Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux!
+Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de
+m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va
+promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
+l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche
+sera finie, tu y viendras à ton tour.»
+
+Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
+trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
+je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon
+paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais
+soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa!
+cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la
+ficelle!»
+
+J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur
+une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
+de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
+laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je
+saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il
+se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où
+un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le
+tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.
+
+Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour
+moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
+le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
+nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.
+
+À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup
+dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
+fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre
+côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
+suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal
+tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes
+quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant,
+d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe
+d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et
+semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant
+courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue
+longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.
+
+Ernest était tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
+avance des louanges que ses frères allaient lui donner.
+
+«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous
+qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.
+
+--J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
+que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»
+
+Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à
+transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
+mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la
+claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure
+sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
+était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes
+notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
+rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.
+
+Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait
+surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
+semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède
+propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans
+son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
+nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et
+jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.
+
+«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le
+passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton
+adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de
+derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine
+lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont
+vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
+distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à
+celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui
+donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»
+
+Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
+nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.
+
+Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de
+joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant
+le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons,
+l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
+lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
+sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu
+dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
+porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
+accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
+
+«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après
+avoir bien ri de ce spectacle.
+
+Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
+notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité
+pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
+elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir
+provisoirement.
+
+Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la
+claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
+surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait
+sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le
+mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
+son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation,
+sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put
+s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous
+la prochaine fois, au lieu de me laisser à _Falken-Horst_, où il n'y a à
+chasser que des pigeons et des grives.»
+
+Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un
+voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
+laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui
+donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de
+m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit.
+Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite
+pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos
+dont nous avions tous besoin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.
+
+
+Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
+l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié
+pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps
+d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient
+déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout
+entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou
+trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
+commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas
+fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller
+me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.
+Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller
+à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
+Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour
+leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.
+Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de
+terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je
+l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
+
+Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans
+rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,
+nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,
+nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous
+forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
+dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
+absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
+rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce
+que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
+passerais la nuit sur le vaisseau.
+
+Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le
+bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu
+d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de
+multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
+semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais
+enlever.
+
+Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter
+une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y
+suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau
+qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes
+aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes
+dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des
+crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,
+nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,
+avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
+assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait
+contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
+
+Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à
+faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut
+de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit
+sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant
+les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas
+avant le lendemain matin.
+
+Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
+remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous
+procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes
+complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis
+celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des
+portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
+de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
+qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et
+de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La
+chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il
+destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de
+leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que
+j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,
+qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
+ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut
+une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
+empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
+attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,
+productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,
+naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de
+barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de
+char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
+laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes
+enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,
+soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment
+choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était
+nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous
+décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le
+chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
+filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
+marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un
+coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau
+pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
+rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,
+je lui permis cette fantaisie.
+
+Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux
+embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la
+corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent
+favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un
+corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner
+avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement
+une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des
+flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
+dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le
+corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses
+mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que
+notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté
+son harpon sur la tortue.
+
+«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
+plus maître du radeau, nous allons chavirer.
+
+--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
+échappera pas.»
+
+Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,
+pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
+courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
+en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de
+péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une
+effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir
+notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal
+faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai
+aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,
+qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
+qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,
+vers la hauteur de Falken-Horst.
+
+Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la
+côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur
+resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui
+se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.
+Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
+pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous
+accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
+s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
+frappée au cou.
+
+Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
+aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,
+afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un
+orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces
+richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
+laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte
+quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
+nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
+solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que
+de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
+cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.
+
+Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
+Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
+nous ne l'eussions pas apportée.
+
+«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés
+que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
+devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous
+leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
+tout le prix.
+
+Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses
+dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir
+du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa
+découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un
+nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse
+tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de
+précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les
+briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il
+nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la
+faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
+entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à
+être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre
+qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la
+plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa
+répugnance.
+
+«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette
+belle écaille.
+
+--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en
+disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»
+
+L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,
+Franz, de petit bateau.
+
+«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
+du ruisseau qui coule auprès de nous.
+
+--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il
+faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré
+de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.
+
+--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai
+découverte ce matin en tombant dessus....
+
+--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive
+de ses vêtements.
+
+--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
+viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin
+aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je
+les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup
+de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir
+montrées.»
+
+Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je
+reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
+
+«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;
+mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui
+remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon
+enfant.»
+
+Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,
+tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En
+cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle
+écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
+chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en
+revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la
+claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la
+découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
+
+Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous
+mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez
+bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul
+doute vous rendra vos forces.»
+
+En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je
+trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
+
+«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car
+c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en
+se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
+perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser
+le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;
+mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse
+verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour
+en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce
+fut un des meilleurs repas de ma vie.
+
+Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
+tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure
+aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes
+Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec
+bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La
+cassave.
+
+
+Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller
+aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
+bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.
+
+Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
+autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
+criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était
+encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course
+matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie,
+sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
+eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis
+vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
+plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé
+mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la
+marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient
+en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le
+chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez
+élevé; cependant tout le monde dormait encore.
+
+Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les
+dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée
+de trouver le jour si avancé.
+
+«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
+vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
+disposés à les quitter.
+
+--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient;
+la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces
+délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de
+la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
+l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
+passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du
+lit, selon leur habitude.
+
+Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et
+nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du
+radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
+second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant
+le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je
+dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz
+dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna
+un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter
+avec nous.
+
+Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du
+temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la
+baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée;
+néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous
+nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti
+mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui
+s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack
+revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
+être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz
+revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait
+qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
+trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée,
+accompagnée de deux petits canons pour l'armer.
+
+Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
+et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je
+compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de
+voguer.
+
+Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se
+trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
+sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de
+cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un
+autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
+et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en
+diligence.
+
+Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre
+étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité
+de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
+bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
+nous témoigner leur affection.
+
+«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu
+plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»
+
+Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens
+n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des
+oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
+étaient leurs ailes.
+
+Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande
+de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord,
+quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et
+courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à
+s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit
+une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.
+
+Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de
+tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur
+de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
+il s'était jeté dans l'eau.
+
+Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le
+soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
+chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques
+en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en
+marche.
+
+Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les
+premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
+accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs
+fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à
+travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
+Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
+accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.
+
+Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait
+seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les
+attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de
+basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
+bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.
+
+Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
+avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme
+monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que
+j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part
+d'éloges due à son activité.
+
+«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
+jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de
+melons.
+
+--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé
+toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»
+
+Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je
+rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
+tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle
+accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de
+nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
+raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est
+qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais
+obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
+un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.
+
+«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à
+tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne
+pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.
+
+--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et
+bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au
+lieu de crier après elles.
+
+--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun
+avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.
+
+--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en
+tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins
+quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
+solide avec de la toile à voile.»
+
+Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
+trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de
+pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous
+donner.
+
+Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je
+rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon
+projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des
+racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.
+
+Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
+l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un
+grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.
+
+«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
+raves.»
+
+Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en
+préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson
+des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
+le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
+insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise,
+égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
+nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui
+le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas
+trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
+
+--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
+
+--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
+crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui
+préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
+qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
+
+--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
+de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
+empoisonné.»
+
+Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il
+tenait à la main.
+
+«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
+et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
+servir.
+
+--Pourquoi la presser?
+
+--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante,
+et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
+qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
+avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
+
+--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
+qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
+
+--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un
+instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de
+manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes,
+il se gardera d'y toucher.»
+
+Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec
+plaisir le monceau de farine s'élever.
+
+Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient
+râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute
+nécessité.
+
+Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou
+trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur
+ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
+planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité
+passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis
+tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
+barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique
+produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus
+sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même
+temps des résultats de mon expédient.
+
+«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que
+celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»
+
+Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la
+première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier
+l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la
+pression.
+
+«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
+propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
+manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
+d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
+mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent
+aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches
+d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
+insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas
+expéditif; mais il est certain.»
+
+Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.
+
+«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
+dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et
+quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le
+laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»
+
+Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
+faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous
+avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière
+suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je
+la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
+des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même
+temps que le bouillon devait la réduire considérablement.
+
+Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir
+le succès de ma paneterie.
+
+«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.
+
+J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à
+confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
+d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.
+
+Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire
+sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une
+sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus
+d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la
+mine la plus friande.
+
+«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
+manger tout de suite.
+
+--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.
+
+--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
+aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en
+laisser faire l'essai à notre singe.»
+
+Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
+et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
+joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon
+expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui
+fit plus d'une fois envie à mes fils.
+
+J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la
+cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave
+pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni
+étourdissements.»
+
+Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les
+effets du poison.
+
+«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment,
+comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
+pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit
+ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est
+un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir
+sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
+
+Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me
+l'avoir auparavant montré.
+
+Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix
+nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le
+produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
+
+Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau,
+et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
+laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un
+bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
+nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à
+l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
+présents.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
+
+
+Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien
+portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
+commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À
+l'oeuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'oeuvre!» et je distribuai à chacun
+les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
+accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
+
+«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout
+en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de
+temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
+bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive.
+Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les
+plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins,
+les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes
+petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous
+pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie
+démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait
+sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux
+flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était
+toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la
+plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
+enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
+beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous
+partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
+oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous
+soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun
+événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement
+l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
+
+Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
+trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
+ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
+reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement
+numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la
+reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de
+cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable?
+Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la
+reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la
+transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
+ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans
+expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus
+convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui
+remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous
+hasarder sans nos corsets de liège.
+
+Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je
+commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
+barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible
+était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous
+promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le
+rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être
+plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que
+dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
+marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
+résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions
+recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de
+céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle
+accueillit avec beaucoup de plaisir.
+
+Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque
+matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que
+le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst
+chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour,
+guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.
+
+Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de
+planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue
+un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
+à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
+d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous
+avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son
+arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
+canons.
+
+Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa
+quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui
+faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire
+étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais,
+qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à
+force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une
+tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette
+longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et
+ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé
+tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement.
+Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes
+fils, je me hasardai à le mettre à exécution.
+
+J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne
+en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au
+mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
+couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez
+long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
+de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
+les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
+de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en
+divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait
+répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.
+
+Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
+que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir.
+Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau,
+je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes
+bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et
+commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une
+détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible,
+et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils
+interrompirent tout à coup leurs travaux.
+
+«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.
+
+--Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau.
+Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de
+poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»
+
+Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
+disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner
+immédiatement au navire pour connaître la vérité.
+
+Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames,
+auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous
+conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
+s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au
+lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
+et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait
+apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était
+couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de
+s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle
+pinasse est enfin à nous!
+
+--Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait
+tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»
+
+J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous
+montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la
+paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes
+à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres
+placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière
+à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent
+bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes
+mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et
+de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes
+d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le
+chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère
+une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
+de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau,
+comme elle l'avait pensé.
+
+Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
+fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire
+glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de
+saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme
+ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande
+discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.
+
+Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest,
+canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs
+du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à
+Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il
+avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de
+guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait
+bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le
+plaisir de la canonner et de la couler à fond.
+
+«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous
+n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»
+
+Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous
+attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais
+ils reconnurent bientôt nos voix.
+
+«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son
+admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement
+dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette
+pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»
+
+Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit
+avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise,
+Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec
+vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous
+travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos oeuvres à coups de
+canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu
+les recommanderont peut-être à votre attention.»
+
+Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle,
+suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal
+tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un
+potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre
+elles par de petits sentiers.
+
+«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici
+des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu
+pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour
+réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors
+que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu
+soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et
+touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur
+du soleil.»
+
+Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit
+Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.
+
+«Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de
+six ans pussent parvenir à de tels résultats en huit jours.
+
+--Je n'y comptais pas non plus, me répondit ma femme, et voilà pourquoi
+nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en
+avoir pas la honte en cas d'insuccès. D'un autre côté, je soupçonnais
+quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai
+point en reste avec eux.»
+
+Nous reprîmes le chemin de la tente. Cette journée fut une des plus
+heureuses que nous eussions encore passées, et j'eus soin de faire
+remarquer à mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail
+apporte à ceux qui s'y livrent.
+
+Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui
+étaient depuis huit jours à Falken-Horst, et elle m'invita doucement à
+m'en occuper si je ne voulais pas les laisser périr. Je lui promis d'y
+songer dès le lendemain.
+
+La pinasse déchargée, nous la fixâmes au rivage, et la plupart des
+objets qu'elle contenait furent déposés sous la tente; chacun de nous se
+chargea comme il put de ceux qu'il était facile d'emporter, et nous
+reprîmes le chemin de Falken-Horst, où ma femme seule avait fait
+quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui
+commençaient à souffrir de notre absence trop prolongée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le
+crabe de terre.--L'iguane.
+
+
+Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous
+ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer
+un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à
+Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des
+lectures pieuses qui remplirent la matinée.
+
+Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de
+reprendre ses jeux.
+
+J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis
+de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à
+sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.
+
+Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest
+excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
+Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez
+facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants,
+leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
+Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les
+sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe
+méridionale.»
+
+Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde
+d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme.
+Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
+servent simplement de gros cailloux.
+
+Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
+arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
+comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient
+fortement la partie que la corde avait touchée.
+
+«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
+vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»
+
+Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je
+venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur
+mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
+tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut
+aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément
+cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande
+force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui
+devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.
+
+Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
+de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.
+
+Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était
+très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais
+marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.
+
+J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et
+que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
+absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst,
+à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les
+avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et
+couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
+la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres
+fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils
+étaient déjà à moitié desséchés.
+
+Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le
+repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
+état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se
+rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
+Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe
+du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous
+quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous
+devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
+petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc,
+cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là,
+portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes
+enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un
+peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.
+
+Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était
+enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.
+
+Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire
+feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais
+il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que
+les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre
+eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes
+blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez
+heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de
+la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes
+facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui
+trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
+et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la
+claie.
+
+«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.
+
+Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.
+
+«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.
+
+--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais
+elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
+l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
+manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
+pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux
+de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»
+
+Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte,
+quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
+petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai
+en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
+au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où
+nous ne pourrions la conserver.
+
+L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et
+nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions
+donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une
+abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les
+détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand
+Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes
+pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête;
+mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
+suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds,
+puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la
+tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits;
+mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
+rien parût à nos yeux.
+
+«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
+fées?»
+
+À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
+visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
+inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était
+réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles,
+s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui
+descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»
+
+En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
+disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en
+se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer
+d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
+j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration,
+marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges
+et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments
+celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se
+moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la
+ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant
+son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout
+entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
+lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
+l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
+le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant
+la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un
+coup de hache qui le tua sur-le-champ.
+
+La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
+nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le
+sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le
+bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir
+un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur
+était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête
+baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole.
+Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de
+lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient
+quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait
+fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je
+m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul
+l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue,
+et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.
+
+«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
+remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes
+bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de
+salut.»
+
+La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la
+rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous
+étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
+avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres,
+répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils
+étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.
+
+Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus
+belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à
+redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient
+sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je
+trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
+ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas
+dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette
+pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui
+ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un
+arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
+chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
+notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était
+inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
+Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si
+affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:
+
+«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
+vos projets, s'il vous plaît?
+
+JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
+à la mode des sauvages.
+
+MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
+jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous
+assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine,
+des vases et de l'eau.»
+
+Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
+plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour
+façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à
+fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.
+
+Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
+pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
+complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans
+l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
+vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un
+sanglier! un sanglier! Vite! vite!»
+
+Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers
+l'endroit qu'Ernest nous indiquait.
+
+Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
+indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants
+combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
+capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette
+découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
+celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon
+dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant
+cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous
+mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit
+en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
+vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
+un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
+nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût
+des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
+désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert
+que les naturalistes nomment iguane.
+
+Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
+dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme
+une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
+l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
+écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité
+deviendrait peut-être à craindre.
+
+«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
+et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en
+même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je
+fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de
+l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je
+lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
+donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines
+entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance,
+et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.
+
+Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu
+dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
+pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant
+d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la
+queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé
+la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous
+cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa
+beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes,
+pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans
+lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous
+reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
+campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de
+courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à
+l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous
+atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux
+figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était
+jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et
+l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en
+récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant
+que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et
+placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût
+trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous
+soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre
+château aérien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie
+d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
+
+
+On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
+claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers,
+et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de
+notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.
+
+Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de
+Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de
+notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.
+
+Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait
+de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous
+continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des
+compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
+deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
+abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
+espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
+verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer,
+un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper
+notre oreille.
+
+La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le
+voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
+guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit
+partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
+vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
+coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le
+spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en
+admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
+livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont
+j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
+modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de
+cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes
+de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
+l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
+poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le
+nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à
+chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à
+ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
+ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression
+désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon
+cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
+donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
+que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à
+jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»
+
+Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable,
+je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
+j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.
+
+«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
+beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.
+
+--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette
+perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
+amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
+quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à
+nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
+nouvelle espèce de volatiles.»
+
+Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre
+route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
+petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.
+
+Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les
+divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait
+encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà
+des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
+encore visitée.
+
+Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à
+une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions
+qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien
+laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en
+présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous
+rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
+pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
+d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
+effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de
+fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les
+atteindre, et cette circonstance seule le retint.
+
+Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré
+de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous
+découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la
+cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
+car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.
+
+Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre
+en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et
+sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de
+l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
+extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses
+qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid
+particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
+volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux
+propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette
+intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs
+tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux,
+qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les
+battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était
+heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène
+singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre
+conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
+accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
+résister à des courants violents, et font même déborder des rivières
+pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.
+
+Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
+céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
+fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique,
+hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec
+autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main
+des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non
+moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
+chère patrie.
+
+Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du
+chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient
+encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était
+âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur
+écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre
+çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air.
+Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
+tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
+mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle
+reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique.
+Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la
+gomme élastique!
+
+--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
+vrai!»
+
+Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à
+caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.
+
+«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons
+rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.
+
+--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est
+non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un
+tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
+saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus
+obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la
+manière d'employer le caoutchouc.
+
+«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que
+tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des
+vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
+prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
+que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche
+l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec
+laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on
+la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
+successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise
+la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure.
+C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos
+chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons
+dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte
+épaisse et solide.»
+
+Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un
+nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au
+bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes
+qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes;
+mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en
+remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des
+sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus
+précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de
+ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle
+d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais
+mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
+les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
+voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs
+dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai.
+L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me
+servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à
+l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un
+pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si
+bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
+faire griller à son tour.
+
+Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore
+quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
+offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des
+champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
+dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des
+cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre
+la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour
+regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne
+fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient
+avec une inquiétude motivée par notre longue absence.
+
+Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle
+s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du
+jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.
+
+Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole,
+fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une
+quantité de glands doux dont il se régala.
+
+Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait
+nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec
+lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une
+attention spéciale celles que nous rapportions.
+
+Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre,
+tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous
+était nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
+vaisseau.--L'arsenal.
+
+
+Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent
+autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
+bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout
+ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage.
+J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour
+donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus
+facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait
+des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre
+la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
+baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de
+couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à
+proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus
+en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la
+cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à
+des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce
+que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit
+frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire
+l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas
+d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
+prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps
+que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui
+couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma
+femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle
+levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre;
+mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon
+inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en
+mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots.
+Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
+courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je
+l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux
+disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la
+courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
+singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de
+jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un
+enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le
+reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
+charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus
+de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
+s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
+pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité
+prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et
+informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon
+enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous
+croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une
+grande utilité.
+
+Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes
+fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers
+embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
+ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la
+plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils
+devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre,
+dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du
+soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur
+deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
+promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous
+arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée
+bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant
+insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un
+petit tombereau, que l'âne traînait.
+
+Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts
+d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y
+transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y
+plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
+l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
+pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur
+extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant.
+L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
+trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une
+plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les
+sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la
+crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous
+étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.
+
+Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre
+barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée
+d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
+un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de
+sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement
+prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une
+plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.
+
+Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant
+nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et
+j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu,
+trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les
+jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à
+lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
+autant que l'inaction!
+
+Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos
+habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés
+sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous
+serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté,
+ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu
+ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit
+capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y
+mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant,
+et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai
+que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
+renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir
+dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à
+nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter
+un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous
+profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.
+
+La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions
+laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent
+ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les
+chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles
+renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes,
+comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
+poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières
+d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre.
+Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent
+attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en
+finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la
+carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
+rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement
+simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
+quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui
+devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment
+pour regagner la côte.
+
+Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur
+le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
+consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec
+anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces
+contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour,
+commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à
+coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
+retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du
+navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens
+qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se
+communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de
+joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que
+par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à
+Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.
+
+Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la
+veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à
+la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut
+facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre
+surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à
+l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous
+servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant
+par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à
+l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
+explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout
+autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous
+remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
+les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons
+furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
+insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une
+grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.
+
+Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris
+que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et
+conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
+oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les
+apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de
+manioc.
+
+Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des
+provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une
+journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui
+nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
+la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de l'âne.--Les
+buffles.
+
+
+En parcourant l'avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos
+jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger
+leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de
+trouver de l'autre côté du promontoire de l'Espoir-Trompé. À ce mot,
+tout le monde voulut être de l'expédition. Les récits que nous avions
+faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes
+fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses
+jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir
+seul avec Fritz: nos poules étaient près de couver, il était urgent
+d'aller chercher des oeufs de poule de bruyère; les baies de cire
+manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait
+manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre: en un mot, chacun
+avait une raison valable pour être admis à faire partie de l'excursion
+du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille.
+Nous partîmes par une belle matinée: l'âne et la vache furent attelés à
+la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de
+tente, car je prévoyais que l'absence serait inévitablement de plusieurs
+jours. La caravane organisée se mit en marche: nous parvînmes à la
+grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer
+nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels
+je pus enfin donner un nom certain: c'était une réunion de _loxia
+socia_. Tout autour du grand nid s'élevait une grande quantité d'arbres
+à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les
+oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en
+goûter; mais ils les trouvèrent très-fades et très-mauvaises. Nous nous
+contentâmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'étions
+qu'à peu de distance de l'endroit où Fritz avait abattu le coq de
+bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des oeufs à notre
+retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre
+voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j'eus soin de
+pratiquer dans l'écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous
+desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la
+gomme qui en découlait.
+
+Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le
+cap de l'Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche
+entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en
+pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse
+que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.
+
+Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les
+bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant
+nous la baie de l'Espoir-Trompé, puis l'Océan et son immensité.
+
+L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de
+faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même
+quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette
+résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst
+avait déjà tout l'attrait d'une propriété que nous avions créée et dont
+nous connaissions les environs.
+
+Notre demeure sur l'arbre était à l'abri de tout danger, et, de plus,
+elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et
+d'embellir. Ces considérations l'emportèrent, et il fut résolu que ce
+lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous déliâmes nos
+bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous
+restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec
+nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les
+autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le
+travail aiguisa sensiblement l'appétit de mes jeunes gens, et nous ne
+tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une
+seconde fois aux provisions; mais ma femme n'était pas de cet avis. Il y
+avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de
+coco: mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à
+quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les
+noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin
+à grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus à une certaine hauteur
+et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer,
+et comme les troncs étaient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser,
+ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les
+avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer
+par l'expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des
+morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les
+attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s'aider
+d'une corde à noeud coulant, comme font les nègres de l'Amérique. Le
+moyen réussit beaucoup mieux que je ne l'avais espéré, et mes petits
+grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la
+hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de
+belles noix.
+
+Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils
+s'approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte
+en lui disant: «Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues
+fatigues que vous avez souffertes.» Mais le patient Ernest ne semblait
+pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix
+de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève,
+prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco
+de manière à en faire une coupe qu'il pourrait suspendre à sa
+boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore
+quand notre petit bonhomme, s'adressant à moi d'un air plein de gravité,
+me dit:
+
+«Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages
+de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de
+ces arbres: heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de
+mon père et égaler les exploits de mes frères!
+
+--Bravo!» lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts
+palmiers. Je lui offris le même secours qu'à ses frères; mais il
+n'accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa
+vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne
+compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par
+Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il fût en haut
+pour le lui apprendre.
+
+Ernest n'en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à
+l'extrémité de l'arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à
+tailler tout autour de lui.
+
+Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et
+tendres étroitement serrées les unes contre les autres: c'était le chou
+du palmier.
+
+L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans
+l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers:
+l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet
+un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont
+très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en
+histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries
+la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle
+reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant
+contrarié.
+
+«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre
+innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.
+
+--Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire
+preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration
+remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force
+ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et
+étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les
+plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.
+
+«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui
+tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un
+faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en
+confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés,
+que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre
+solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui
+la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union
+fait la force.»
+
+Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de
+son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as
+si bien coupé?
+
+--Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons
+l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»
+
+Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette
+nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de
+descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et
+d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta
+d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier,
+qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en
+boit modérément.
+
+Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement
+si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait
+bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses
+qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.
+
+La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre
+que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.
+
+Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir
+notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de
+Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de
+branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre
+âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le
+galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à
+gauche, et disparut complètement.
+
+Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas
+nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous échappa, et qu'après
+de longues et infructueuses recherches nous fûmes obligés de revenir
+sans lui. Cette fuite soudaine m'inquiétait, d'abord parce que l'âne
+nous était indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche
+de quelque bête féroce qui avait pu effrayer le grison.
+
+Nous allumâmes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions
+peu de bois, nous y élevâmes en outre des flambeaux de cannes à sucre
+destinés à nous éclairer, et dont la vive lumière devait nous protéger.
+
+Nous nous retirâmes ensuite sous la tente, qui nous défendit très-bien
+contre la fraîcheur de la nuit. Nos armes chargées étaient à côté de
+nous.
+
+Nous nous étendîmes sur un lit de mousse, et, comme nous étions tous
+fatigués, le sommeil ne tarda pas à s'emparer de nous. Je veillai seul
+jusqu'à ce que les bûchers fussent consumés. J'allumai alors les
+flambeaux de cannes à sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.
+
+Le matin, réveillés sans qu'aucun accident eût troublé notre nuit, nous
+remerciâmes Dieu de la protection qu'il nous avait accordée, et nous
+déjeunâmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pensé que
+nos feux de la nuit ramèneraient le baudet; mais je m'étais trompé.
+Désireux de le trouver, j'arrêtai le plan d'une battue, et à cet effet
+je résolus de franchir, s'il était nécessaire, les épais roseaux qui
+s'étendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal
+avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le désert, au milieu
+des tigres et des lions dont il avait peut-être fait la rencontre; par
+cela seul, disait-il, il est tout à fait indigne de nos regrets. Je fis
+revenir l'étourdi de cette première opinion, et je lui annonçai que je
+l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je méditais. Les
+deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restèrent pour veiller sur
+leur mère et sur nos provisions. Jack ne pouvait maîtriser sa joie. Nous
+partîmes armés jusqu'aux dents, et, après avoir marché une heure dans le
+bois de bambous, nous découvrîmes sur le sable les traces de notre âne.
+Nous suivîmes cette indication précieuse, et bientôt nous parvînmes à un
+ruisseau si rapide, que nous descendîmes un peu son cours pour trouver à
+le passer sans danger. De l'autre côté, nous remarquâmes l'empreinte des
+pieds de l'âne; mais il s'y en mêlait d'autres que nous jugeâmes être
+d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent
+complètement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les
+firent perdre tout à fait.
+
+Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine
+immense qui se déroulait devant nous; elle offrait de tous côtés le même
+calme, la même solitude; à peine rencontrions-nous quelques oiseaux. À
+notre droite s'élevait majestueusement la chaîne de rochers qui
+partageait l'île: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les
+autres se dessinaient en formes variées. À notre gauche se prolongeait
+une suite de collines tapissées d'une herbe haute, et du plus beau vert;
+une rivière traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent.
+Désespérant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand
+nous découvrîmes dans le lointain une troupe de quadrupèdes tantôt
+réunis, tantôt épars; ils semblaient être de la taille des chevaux. Je
+fis la réflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux,
+et nous nous dirigeâmes de leur côté; plus nous nous approchions, plus
+la terre devenait humide; nous étions dans un marais où nous enfoncions
+à chaque pas. Nous sortîmes donc avec peine de la forêt de roseaux qui
+couvrait ce marais; j'aperçus avec effroi que nous avions devant nous, à
+la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la
+férocité de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson à la pensée de
+nous trouver face à face avec ces terribles adversaires. Je jetai un
+regard de pitié et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent
+de larmes. Néanmoins nous étions trop avancés pour reculer: il était
+trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'étonnement
+que de colère; car nous étions probablement les premiers hommes qu'ils
+eussent rencontrés. Ceux qui étaient couchés se relevaient lentement,
+les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilité de nous
+échapper; mais ma première frayeur paralysait mes jambes: heureusement
+nos chiens, qui s'étaient tenus quelque temps en arrière, sortirent des
+roseaux; s'ils eussent été avec nous quand nous découvrîmes les buffles,
+ceux-ci se seraient jetés sur eux et sur nous en même temps, et ils nous
+auraient écrasés en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues
+furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles dès qu'ils les
+avaient aperçus.
+
+Le combat était engagé, et le troupeau tout entier poussait d'horribles
+mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la
+faisaient voler à coups de cornes; c'étaient, en un mot, les préludes
+d'un affreux combat, ou nous devions inévitablement succomber. Turc et
+Bill, suivant leur manière habituelle d'attaquer, se jetèrent sur un
+jeune buffle qui se trouvait séparé des autres: ils le saisirent
+fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de
+quelques pas, et préparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts
+inouïs pour se débarrasser de ses ennemis. Sa mère vint à son aide, et
+de ses cornes longues et pointues elle se préparait à éventrer l'un de
+nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal à Jack, qui
+faisait à mes côtés une admirable contenance; et deux coups de feu
+partis à la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. À
+notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent à fuir
+avec une extrême rapidité. En un instant la plaine fut libre, et les
+échos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos
+dogues n'avaient pas lâché prise; la mère seule de l'animal captif,
+renversée par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait
+sous ses coups de pied redoublés; et, toute blessée qu'elle était, la
+rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je
+m'approchai, et un coup de pistolet tiré entre les deux cornes acheva de
+la tuer. Nous commençâmes alors à respirer librement. Nous avions vu la
+mort de près: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait
+montré, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait
+bravement fait le coup de feu à mes côtés. Mais nous n'avions pas le
+temps de nous livrer à de longues conversations, car nos deux dogues
+luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lassés à la
+fin, ils ne vinssent à quitter leur proie. Je désirais beaucoup les
+aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La détonation semblait
+avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mère; mais je
+voulais le prendre, vivant, espérant que sa force, dès qu'il serait
+dompté, suppléerait à celle de notre âne, que nous n'étions pas tentés
+d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lançait et
+les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des chiens le rendaient
+inabordable. Tandis que je réfléchissais, Jack eut la bonne idée de
+tirer de sa poche son _lazo_; il s'en servit si adroitement, qu'il
+entortilla les jambes de derrière de l'animal et le renversa aussitôt.
+J'approchai alors, j'écartai les chiens, et avec une corde solide je
+liai les jambes de derrière; muni du _lazo_, j'en fis autant pour les
+jambes de devant.
+
+«Victoire! s'écria alors mon intrépide compagnon; ce bel animal
+remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons à la charrette, où
+il figurera très-bien a côté de notre vache. Oh! que je vais être
+heureux de le ramener avec nous! comme ma mère et mes frères vont être
+étonnés!
+
+--Patience! patience! le buffle n'est pas encore à la charrette! il est
+là étendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.
+
+--Délions-lui les jambes, et il marchera.
+
+--Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en liberté,
+suis-nous, ou, va devant?
+
+--Mais les chiens le forceront à marcher.
+
+--Et si d'un coup de pied il venait par hasard à les tuer, il pourrait
+alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera
+de lui passer aux jambes une corde assez lâche pour le laisser marcher,
+et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je
+vais mettre en pratique un procédé dont les Italiens ont coutume de se
+servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espère, nous
+réussira. La circonstance justifie suffisamment la cruauté du moyen; ne
+t'en effraie pas.»
+
+Je commandai en même temps à Jack de tirer de toutes ses forces la corde
+qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empêcher de remuer; je
+tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tête immobile,
+je pris mon couteau, qui était pointu et bien tranchant, j'en traversai
+les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui
+devait me servir de frein pour modérer sa fougue. Ce moyen barbare eut
+un plein succès, et je pus attacher à un arbre le buffle devenu soumis
+tout à coup, tandis que je dépeçai sa mère. Je pris la langue, sur
+laquelle j'étendis une poignée de sel, que nous portions toujours sur
+nous; je salai également plusieurs autres parties; et après avoir lavé
+la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des
+chasseurs américains, j'abandonnai le reste du cadavre à nos dogues. Ils
+se jetèrent dessus avec avidité; et j'allai me laver à la rivière,
+auprès de laquelle nous nous assîmes pour manger un peu. Nous
+remarquâmes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le
+buffle à nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'après
+d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la curée. Mais
+enfin l'énorme buffle ne fut bientôt qu'un squelette.
+
+Dès qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en était rassasiée, une autre
+lui succédait. Nous remarquâmes parmi ces brigands des airs le vautour
+royal, le _callao_, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocéros, à cause de
+l'excroissance qu'il porte sur la partie supérieure du bec. Jack avait
+encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en
+détournai.
+
+«À quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillité des
+habitants de cette île? Notre sûreté personnelle, les besoins de notre
+existence ne nous ont que trop autorisés à jeter parmi eux le trouble et
+la désolation.»
+
+L'esprit léger de Jack écoutait peu ces considérations; je fus obligé,
+pour détourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre
+occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux géants
+qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer
+aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamètre, qu'il eût été facile
+d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrêtâmes aux plus
+petits, que dans ma pensée je destinai à servir de moules à nos bougies.
+
+Enfin nous songeâmes à nous mettre en route. Le buffle, retenu par la
+corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rétif, et
+nous partîmes sans nous occuper davantage de l'âne. D'ailleurs je me
+rappelai tout ce que nous avions à emporter, et je ne voulais pas
+prolonger l'inquiétude des nôtres par une plus longue absence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
+
+
+Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes
+sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
+il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant.
+Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la
+fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine
+et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son
+repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je
+craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer
+d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y
+pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il
+aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une
+nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à
+en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever:
+j'y consentis par pitié, et il l'emporta.
+
+Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans
+l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack
+était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être
+planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des
+nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
+noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de
+nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire,
+raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal,
+qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
+de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût
+été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa
+journée, elle et ses deux fils.
+
+Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes
+enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils
+avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des
+flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
+capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest
+avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant
+d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la
+hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait
+aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs
+travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait
+mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de
+coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes
+enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir,
+Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau
+de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore,
+et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
+à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui
+bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever
+ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la
+chasse.
+
+Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne
+s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
+mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes
+que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
+recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui
+faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe
+ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
+davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait
+avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son
+entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux
+captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je
+recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée
+abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que
+nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
+préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
+distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
+d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de
+vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de
+s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.
+
+Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient
+procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta
+quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
+jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de
+gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté.
+Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle
+fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
+près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta
+si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les
+chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
+endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
+de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était
+levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez
+frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst;
+mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.
+
+«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la
+peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
+Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si
+le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos
+potages, une provision de cette précieuse pâte.»
+
+Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir
+à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
+n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux
+moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que
+nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint
+en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux,
+je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
+destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma
+femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai
+Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je
+soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches
+qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous
+commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
+bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes
+bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous
+entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à
+l'idée de cette occupation nouvelle.
+
+Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
+fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
+enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut
+complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés
+de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous
+avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe,
+de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil.
+Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la
+confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et,
+en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de
+petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus
+beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
+nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar
+du macaroni à la napolitaine.
+
+Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût
+été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
+de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la
+perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
+sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut
+destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes
+soin de l'arroser pour hâter la fermentation.
+
+Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que
+nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
+le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent
+pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
+le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage
+domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
+marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux,
+prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.
+
+Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt
+nos arbres à caoutchouc.
+
+Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas
+aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les
+ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision
+suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
+le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les
+hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en
+sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage
+qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans
+le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se
+jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en
+éclatant de rire.
+
+«C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.»
+
+Un grand éclat de rire accueillit cette découverte; un grognement sourd
+sorti du buisson y répondit, et confirma ces paroles. Nous pénétrâmes
+dans le fourré pour tâcher de découvrir ce que faisait là cet animal que
+nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se
+trouvait nous réconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
+et elle était occupée à allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
+enfants, qui voyaient déjà toute la famille à la broche, ne purent
+s'empêcher de témoigner leur joie à ce spectacle.
+
+Leur mère leur reprocha leur inhumanité, de condamner ainsi ces pauvres
+animaux qui étaient à peine nés; et il fut résolu que deux seraient pris
+pour être élevés avec la mère, et que les autres seraient abandonnés
+dans les bois, où il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
+la mère, après le temps d'allaitement, serait tuée, et nous fournirait
+ainsi une bonne provision de lard salé.
+
+Nous arrivâmes enfin à Falken-Horst, que nous retrouvâmes avec bien du
+plaisir. Tout était en bon ordre: les hôtes de la basse-cour vinrent à
+nous en caquetant de la manière la plus bruyante. Nous les accueillîmes
+en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
+attachés jusqu'à ce que l'habitude les eût rendus sociables; l'aigle de
+Fritz le fut également, et on le plaça près du perroquet; mais mon fils
+eut l'imprudence, en lui passant une ficelle à la patte, de lui
+découvrir les yeux, qu'il avait eus bandés jusqu'alors. La lumière
+produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fûmes presque effrayés.
+Nous le vîmes s'emporter soudain, lancer à droite et a gauche des coups
+de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
+malheureusement à sa portée, fut déchiré avant même que nous eussions pu
+le secourir. Fritz entra en colère, et voulut tuer l'oiseau.
+
+Ernest accourut aussitôt et l'arrêta. «Cède-moi cet animal, lui dit-il,
+je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.
+
+--Te le céder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est à moi qu'il
+appartient. Apprends-moi ton secret.»
+
+Ernest secoua la tête négativement. Mon intervention devint alors
+nécessaire. «Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frère te donne
+son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
+de ses méditations que tu ne tiens toi-même au produit de ton adresse?»
+
+Je terminai enfin le débat en proposant à Fritz de donner son singe en
+échange du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agréé, mit fin à la
+contestation.
+
+«Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le préfère à un singe,
+dont tout le mérite gît dans ses grimaces.
+
+--Soit, dit Ernest, je tiens peu à être un héros, j'aime mieux devenir
+un savant. Je serai l'historiographe et le poète des hauts faits que tu
+accompliras avec ton aigle.
+
+--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
+pour le calmer?
+
+--J'ai lu, je ne sais où, que les Caraïbes, en pareil cas, fument sous
+le nez de l'oiseau rebelle. La fumée de tabac a sur eux la même
+influence que sur les abeilles, qu'elle endort.»
+
+Fritz se crut dupé, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
+prétendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.
+
+«Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicité du moyen, s'il réussit?»
+
+J'appuyai de toute mon autorité les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
+d'en faire sur-le-champ l'épreuve, afin d'arrêter les cris et les
+battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le désordre parmi nos
+volailles. Dès les premières bouffées, l'oiseau se calma; Fritz
+s'approcha, et lui enveloppa la tête d'un nuage épais de fumée. Peu à
+peu l'animal perdit ses forces, et nous le vîmes bientôt, complètement
+ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout à coup
+immobile.
+
+«Ah! mon aigle est mort! s'écria Fritz; c'est une cruelle méchanceté.»
+
+Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il était mort, il ne
+pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
+qu'il n'était qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
+enlever leur miel.
+
+En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
+lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans
+fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut
+unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons
+lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant
+lesquelles nous en avions été privés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
+
+
+Nous partîmes dès le lendemain matin pour établir à nos jeunes arbres
+des tuteurs avec des bambous. Nous emmenâmes la claie chargée de
+morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissâmes au
+logis la bonne mère et son petit Franz, en leur donnant commission de
+nous préparer un bon dîner pour le retour et de faire fondre de la cire
+pour nos bougies. Le buffle resta à l'écurie: je voulais que sa blessure
+fût entièrement cicatrisée avant de le soumettre au travail, et déjà
+quelques poignées de sel nous avaient obtenu son amitié. D'ailleurs la
+vache suffisait pour traîner notre léger fardeau de bambous.
+
+Nous trouvâmes nos arbres couchés par le vent tous du même côté. Des
+bambous furent plantés et attachés solidement aux arbres avec une espèce
+de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
+dont ils avaient besoin. Mes trois fils aînés, qui étaient avec moi,
+travaillaient avec beaucoup de zèle, et la nature même de notre
+occupation donnait lieu à des questions que j'accueillais avec beaucoup
+de plaisir; elles avaient toutes rapport à l'agriculture et à la
+botanique. Elles furent même si nombreuses, qu'elles finirent par
+m'embarrasser; mais je compris que le moment était favorable pour leur
+donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y répondre
+autant que mes connaissances me le permirent.
+
+FRITZ. «Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
+des sujets greffés?
+
+JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
+arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
+dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
+leurs fruits, comme un animal domestique obéit à la voix de son maître?
+
+ERNEST. Tu as voulu faire là de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
+rencontré qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas là d'arbres dont les
+branches se courbent à la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
+êtres obéissent de la même manière? Alors mon père devrait, quand tu es
+désobéissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.
+
+MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet à un genre
+d'éducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
+de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est aisé
+de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; la sève de cette branche
+s'est répandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
+bon arbre.
+
+ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.
+
+MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manières subissent des
+modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
+on ente en écusson ou en oeillet: les uns avec un bouton non enveloppé,
+les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
+associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
+cette règle générale: que les contraires ne s'allient point, et que les
+arbres que l'on marie doivent être de même nature. Ainsi, on ne greffera
+point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est à
+noyau, et l'autre à pépins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
+culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
+Providence a sans doute voulu par ce bienfait dédommager les pays chauds
+de plusieurs grands inconvénients.
+
+ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'idée première de la greffe, et d'où
+a-t-on tiré les premières bonnes branches pour les insérer dans celles
+des sauvageons?
+
+MOI. Ta question est très-sensée, et prouve que tu apportes une grande
+attention à mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
+de quelques pays où ils portent naturellement des fruits aussi exquis
+que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont été
+arrachés jeunes de leur sol natal et transplantés en Europe, où ils ont
+servi à greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre à
+produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
+sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'être
+greffé. Des jardiniers rassemblent à cet effet dans des enclos une
+quantité de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des pépinières, et
+c'est là qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.
+
+ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
+d'Europe, et par quels emprunts faits à l'Asie ou à l'Amérique l'homme
+est parvenu à les perfectionner?
+
+MOI. Oui, à peu près, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosité.»
+
+Je pris de là occasion d'apprendre à mes enfants l'origine de la plupart
+des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits à coquille, tels
+que la noix, l'amande, la châtaigne, sont originaires de l'Orient, que
+la cerise vient du Pont, la pêche de la Perse, l'orange de la Médie,
+etc.
+
+Ces explications étaient entrecoupées d'exclamations assez comiques, qui
+décelaient la prédilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais
+d'abord de fatiguer l'attention ou la mémoire de mes enfants; mais ils
+me conjurèrent de continuer, m'assurant qu'ils étaient bien loin
+d'oublier ou de confondre.
+
+«Heureux les pays!» s'écria Fritz en s'arrêtant devant les orangers, les
+citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous
+avions environné Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;
+«heureux les pays où croissent de tels arbres!
+
+--Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être
+appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne
+rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent.
+Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où
+l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en
+Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur
+a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,
+suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les
+planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la
+Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots
+d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de
+Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales
+espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire
+est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier
+passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier
+se greffe avec le plus de succès.»
+
+Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit
+attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application
+immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à
+Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait
+prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné
+du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait
+procuré, fut bien remercié.
+
+Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à
+s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y
+contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre
+approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque
+parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons
+traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous
+seraient bien utiles.
+
+Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé
+depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes
+difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de
+corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre
+chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider
+tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de
+descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des
+accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité
+d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.
+
+L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer
+cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des
+poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être
+facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la
+malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait
+un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de
+m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache,
+et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper
+sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la
+cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était,
+grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de
+l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de
+piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans
+l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus
+heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé:
+il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet
+événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai
+immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui
+construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je
+la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai
+de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne
+réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me
+trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils
+avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en
+attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du
+tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des
+marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je
+commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant
+que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée
+et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un
+bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma,
+et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule
+abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une
+hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau
+carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je
+recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner
+l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces
+travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que
+je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout
+l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec
+précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que
+m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles
+s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.
+
+Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons
+pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de
+planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas
+le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne
+demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de
+tabac.
+
+Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et
+qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,
+et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme
+la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes
+au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout
+le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel.
+Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous
+fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes
+promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron;
+à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis
+sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à
+travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la
+tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée
+et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous
+restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut
+soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous
+promîmes bien d'aller souvent visiter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de
+bambous.
+
+
+Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous
+venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les
+sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
+d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se
+soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de
+placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était
+assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à
+servir de pivot à la construction.
+
+À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
+forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience
+et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas
+fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces
+conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se
+fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter
+l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.
+
+Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
+exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine
+du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée
+pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
+suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu
+près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres
+que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis.
+Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
+l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
+plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
+je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes
+les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la
+surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et
+des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous
+eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte,
+et mon but fut rempli.
+
+Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de
+décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
+infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de
+succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et
+l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et
+souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable,
+où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées
+de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe,
+j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
+pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
+notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
+talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être
+parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et
+c'est ce que nous demandions.
+
+Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre
+construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux
+de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la
+monotonie de notre vie habituelle.
+
+Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à
+les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent
+conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès
+de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
+difficulté à cette substitution.
+
+L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales
+distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un
+cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans
+le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme
+avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à
+cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu
+je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
+puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un
+des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au
+premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
+domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du
+manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus
+rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le
+buffle.
+
+Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et
+qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son
+maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
+au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et
+ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même
+avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent;
+mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse
+imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur
+obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir;
+enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une
+petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses
+provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à
+l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies
+qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à
+sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
+roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
+qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte,
+s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait
+moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_
+(chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne
+chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
+quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal
+qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se
+décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
+susceptible.
+
+Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et
+j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la
+rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
+plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables
+embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait
+mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai
+heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha
+pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le
+caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
+que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
+de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
+l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
+puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes
+pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
+fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je
+venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
+travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de
+terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
+des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire
+qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine
+se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande
+satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.
+
+J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
+qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre
+courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre
+demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz
+avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient
+que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était
+claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à
+nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus
+tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
+la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette
+nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu
+l'idée première.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
+
+
+Un matin que nous étions occupés à mettre la dernière main à notre
+escalier, nous fûmes tout à coup surpris par des hurlements aigus et
+prolongés qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
+dressèrent soudain les oreilles et semblaient se préparer au combat. Je
+fus effrayé, et j'ordonnai aussitôt à mes enfants de regagner le sommet
+de l'arbre. Nos armes furent chargées et disposées, et nous nous tenions
+en garde, jetant nos regards de tous côtés; mais le bruit ayant cessé
+quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis à la hâte bien
+armé, je rassemblai notre bétail épars, revêtis mes chiens de leurs
+colliers à pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrivée de
+l'ennemi.
+
+JACK. «C'est le hurlement du lion. Je serais charmé de me trouver en
+face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi généreux que brave.
+
+MOI. Généreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
+lions assurément, leurs rugissements sont plus prolongés et moins aigus
+que ceux-ci.
+
+FRITZ. Ce sont peut-être des chacals qui viennent nous demander
+vengeance de la mort de leurs frères.
+
+ERNEST. Je crois plutôt que ce sont des hyènes, dont le hurlement doit
+être aussi affreux que la mine.
+
+FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
+viennent manger leurs prisonniers.
+
+MOI. Quoi que ce puisse être, faisons bonne contenance, et prenons garde
+de laisser abattre notre courage par des craintes prématurées.»
+
+Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre à rire et à jeter
+tout d'un coup son fusil de côté: il avait reconnu le terrible ennemi
+qui nous menaçait.
+
+«C'est notre âne, s'écria-t-il, qui revient à nous, et qui entonne
+simplement son hymne de retour.»
+
+En effet, c'était bien nôtre fugitif; nous l'aperçûmes à travers le
+feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrêtant de temps en
+temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
+animal d'une race à peu près semblable à la sienne. Ses formes étaient
+plus gracieuses; il joignait à la force l'élégance du cheval. Je
+reconnus aussitôt l'onagre.
+
+Cette découverte me remplit de joie, et balança très-heureusement la
+mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqué de ressentir contre notre
+baudet pour la panique qu'il nous avait inspirée. Je recommandai à mes
+fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
+maîtres du nouveau venu.
+
+Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
+l'onagre. Cette difficulté me tentait; et je voulais faire l'épreuve
+d'un moyen qui me vint à l'esprit. Je pris une corde, à l'extrémité de
+laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
+je joignis par une ficelle les deux parties, mais à un bout seulement,
+de manière à obtenir une sorte de pinces fortes et résistantes. Fritz,
+qui suivait attentivement tous mes préparatifs, les trouvait beaucoup
+trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
+_lazo_ contre l'onagre. Je le lui défendis. J'avais peur, s'il venait à
+manquer son coup, que le bel animal ne nous échappât; car je connaissais
+sa prodigieuse agilité.
+
+Quand nos préparatifs furent achevés, je chargeai Fritz, comme plus
+leste et plus adroit que je n'étais moi-même, d'aller passer au cou de
+l'onagre le noeud coulant que j'avais disposé, tandis que j'attachai à
+une racine l'autre extrémité de la corde. Je me cachai ensuite derrière
+un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.
+
+Il se présenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
+Cette vue parut l'effrayer: c'était sans doute la première figure
+d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
+remit paisiblement à paître. Son compagnon fut moins impassible; il
+s'approcha, alléché par une poignée de grains mêlés de sel que mon fils
+lui tendait.
+
+L'onagre lui-même, attiré par la curiosité, s'avança la tête haute et en
+soufflant. À peine était-il à portée, que Fritz lui jeta adroitement le
+noeud coulant par-dessus la tête. Le pauvre animal recula aussitôt; mais
+il était prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud.
+L'étreinte fut même si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
+point d'être étranglé. Je me hâtai d'accourir et de desserrer le noeud;
+je jetai autour de son cou le licol de l'âne; en faisant usage de la
+pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
+fortement serré. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
+permit de l'approcher sans danger. Nous reconnûmes alors que c'était une
+femelle.
+
+Mes fils, dont l'imagination allait vite, se réjouissaient déjà de
+monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
+le faire caracoler il fallait songer à le dompter. Nous commençâmes
+aussitôt cette éducation, qui présenta des difficultés inouïes. Il
+fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
+marque de soumission. Recouvrait-il sa liberté, il redevenait soudain ce
+qu'il était auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jeûner, je le
+chargeai de lourds fardeaux; tout était inutile, et plusieurs fois je
+désespérai de l'entreprise; néanmoins je continuai avec une ténacité et
+une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimulé par le
+besoin de réussir, qui m'avait sans cesse guidé depuis que nous étions
+sur cette terre déserte, j'espérais toujours que la fatigue
+l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
+faire: il était doux et tranquille dans son écurie, se laissait
+approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur dès qu'on
+essayait de le monter.
+
+Enfin, tous les moyens que j'avais imaginés ayant été inutiles, je me
+rappelai la manière dont les maquignons parviennent à rendre dociles les
+chevaux trop rétifs; et, tout cruel qu'était le procédé, je résolus d'y
+recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, à
+toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
+l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrêta
+aussitôt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'élança sur son
+dos; après quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillité, et trotta
+comme mon fils le voulut.
+
+Je le cédai à Fritz. J'étais fier de voir mon fils voler comme l'éclair,
+dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
+l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
+devant avec une corde assez lâche qui devait modérer sa vitesse; je lui
+adaptai aussi à la mâchoire un caveçon, et, au moyen d'une baguette dont
+on lui frappait l'oreille, nous parvenions à le diriger comme avec un
+mors. Nous commençâmes dès ce moment à le compter au nombre de nos
+animaux domestiques, et à lui donner un nom; nous l'appelâmes
+_Leichtfuss_, c'est-à-dire Pied-Léger, et certainement jamais animal
+n'avait mieux mérité son nom; c'était un nouveau sujet ajouté à
+l'éducation de mes fils. Je ne désespérais pas encore de revoir
+l'Europe, et je me flattais que cette éducation, qui développait leurs
+forces physiques et leurs grâces extérieures sans nuire à leur
+instruction morale, les mettrait un jour en état de briller dans la
+société.
+
+Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois
+semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une
+quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce
+petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne
+l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès
+d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les
+proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
+chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à
+nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient
+d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
+avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec
+quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui
+retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
+plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à
+cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.
+
+L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un
+travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
+fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les
+intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
+mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
+de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
+qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
+qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec
+des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne,
+une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y
+fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil,
+destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce
+travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes
+de terre et le manioc eurent la préférence.
+
+Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
+que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée
+d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui
+nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris:
+il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements
+d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest,
+qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.
+
+«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à
+fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au
+secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
+Knips.»
+
+Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je
+le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à
+fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les
+oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt
+après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant
+lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
+espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
+des lames de sabre.
+
+«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces
+feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai
+peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la
+découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur
+liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route,
+Ernest portait souvent à son oreille les oeufs, prétendant entendre
+remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés,
+et que les petits commençaient à se montrer.
+
+Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de
+mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la
+modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses
+oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de
+fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.
+
+Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement
+oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était
+très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui
+était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
+flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à
+ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande
+(_phormium tenax_). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les
+produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses
+yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile
+pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage
+de nous laisser nus.
+
+«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse.
+Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse
+des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
+Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»
+
+Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
+partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le
+second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils
+avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet.
+Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte
+de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne
+me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils
+descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière
+très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et
+combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
+l'exciter et le ramener à l'obéissance.
+
+«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que
+vous venez de cueillir.»
+
+Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous
+avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et
+nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses
+pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes
+plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
+construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais,
+et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses
+oeufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
+nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les
+dissoudre ni les renverser.
+
+Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît
+pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst,
+où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
+occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet,
+des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin
+aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les
+premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les
+moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était
+devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés
+à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
+charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps
+de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de
+palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je
+comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa
+végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous
+fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
+Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
+voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous
+être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant
+lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient
+dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
+la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz,
+effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau
+déluge.
+
+Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre
+château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous
+avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
+jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les
+ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous
+descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions
+couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était
+étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les
+premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier
+les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
+que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
+auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique
+bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre
+naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
+commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
+miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que
+possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
+destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la
+campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à
+elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus
+soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
+allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles
+revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles,
+et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
+peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et
+transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui
+nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
+matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
+pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse
+de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans
+crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement
+assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe
+partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en
+avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
+contenter.
+
+La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse,
+attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
+renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la
+cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
+bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques
+morceaux de viande salée.
+
+Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les
+mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du
+manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité
+croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de
+l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la
+mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les
+feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou
+bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués
+dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait
+dignement notre journée.
+
+Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
+nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris
+dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre,
+qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient
+la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes.
+Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination
+que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
+n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux
+domestiques, que nous étions fort en peine.
+
+Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers
+l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même,
+malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et
+me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
+nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être
+toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste
+expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison
+d'hiver.
+
+Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé,
+qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller
+chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions
+trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies
+auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la
+mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.
+
+Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
+peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
+deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
+retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même
+du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
+percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
+arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont
+j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il
+est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en
+faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
+rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle
+préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.
+
+
+Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines
+d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au
+milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
+effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par
+des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour
+respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
+rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et
+nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.
+
+Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions
+semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie
+était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé
+leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.
+
+Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété
+telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous
+mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château
+aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement
+endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.
+
+Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
+lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette
+fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes
+espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile,
+il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent
+à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables
+instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses
+nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz
+dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
+fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se
+livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
+volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet
+exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment
+dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
+aimaient beaucoup mieux errer en liberté.
+
+Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté
+de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits
+par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
+plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à
+voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été
+tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La
+pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas
+de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En
+examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
+omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
+d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En
+examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une
+habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines
+de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité
+susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
+nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des
+éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque
+tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
+poudres pendant la pluie.
+
+Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin,
+accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où
+le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon
+l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à
+l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
+roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments:
+aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits
+ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
+courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que
+nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut
+qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder
+peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée
+fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait
+facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes
+pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de
+profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une
+barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez
+voir, j'ai percé la montagne!»
+
+Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles
+de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je
+trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité
+assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
+tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
+mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le
+roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou
+assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet
+une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je
+m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air
+méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
+promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
+trouver ici la mort.
+
+--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
+et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.
+
+--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions
+ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
+entrant tu ne pouvais plus respirer?
+
+--Ne plus respirer? et pourquoi?
+
+--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend
+alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à
+marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
+l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.
+
+--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?
+
+--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra
+d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
+sans danger.»
+
+Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en
+firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les
+jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
+annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était
+corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée;
+je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me
+souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une
+caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans
+la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes
+d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher
+quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
+caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades
+qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
+haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en
+détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait
+par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient
+traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense
+étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants
+qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
+l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une
+obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous
+donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée.
+Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
+génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de
+tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne,
+qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces
+génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.
+
+Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se
+consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à
+l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender
+que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
+dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à
+Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux
+frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
+bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.
+
+Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que
+j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit
+de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée,
+Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
+et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur
+la tête.
+
+Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la
+déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement.
+Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le
+chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
+grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
+fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et
+la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il
+sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.
+
+J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main.
+Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
+une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans
+la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma
+femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les
+jambes.
+
+Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous
+les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte
+pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
+formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois,
+faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans
+un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique
+lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la
+lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons
+du jour colorés par les vitraux.
+
+Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin,
+comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
+nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en
+serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse
+du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je
+trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
+étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
+notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne
+demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à
+tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!
+
+En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures
+singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des
+piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et
+semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce
+qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des
+feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants
+comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.
+
+Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
+Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus
+qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de
+fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute
+pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées
+tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
+examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés
+d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si
+cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient
+dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de
+toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues
+perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette
+demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut
+résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
+habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée
+nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire
+une habitation d'hiver chaude, claire et commode.
+
+Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la
+surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les
+fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à
+Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
+que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une
+d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
+tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où
+nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
+solidement.
+
+Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division
+intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux
+parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
+cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière,
+où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait
+être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.
+
+La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois
+chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre
+chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à
+manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
+première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs
+fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
+dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu
+au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette
+ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au
+dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand
+pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin
+l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les
+différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
+magasins.
+
+Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs
+avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes
+pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses
+tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous
+fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les
+tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous
+en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui
+couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
+la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
+écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près
+du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
+se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait
+et restait à notre discrétion.
+
+Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes
+près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans
+la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable
+paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume,
+et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes,
+des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
+poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule
+sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en
+cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi
+quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de
+petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se
+reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande
+semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la
+mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait
+être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
+un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de
+harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent
+la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont
+suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités
+immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
+ce qu'ils peuvent.
+
+Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au
+lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter
+dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets;
+mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je
+m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon
+à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
+de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
+malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
+et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un
+couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
+les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
+couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un
+nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et
+toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
+la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
+morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de
+pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de
+quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore
+mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.
+
+En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que
+deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce
+travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint
+une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur
+chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes
+les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la
+lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient
+fort grosses.
+
+Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour
+transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai
+sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux
+canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu
+élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.
+
+
+Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail
+habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais
+cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.
+
+J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
+d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
+assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
+sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je
+les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les
+réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs
+tonnes; j'avais trouvé le plâtre.
+
+Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre
+de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air.
+Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À
+cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des
+pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches,
+au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de
+gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de
+la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous
+obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous
+les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.
+
+Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne
+fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
+trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui
+s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer
+leurs oeufs.
+
+Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en
+avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une
+grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter
+le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent
+avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris
+pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je
+cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne,
+et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il
+attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à
+terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
+il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la
+ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest
+n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
+cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué.
+Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son
+harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous
+commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus
+petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.
+
+Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de
+trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je
+les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à
+une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse
+solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec
+les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
+j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.
+
+Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
+d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par
+ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
+une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de
+calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus
+florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût
+excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions
+aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une
+immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un
+pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.
+
+Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
+espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin
+de Zelt-Heim.
+
+Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les
+grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du
+froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
+petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année
+suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce
+terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la
+partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
+prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les
+épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
+de toute espèce.
+
+Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne
+pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et
+déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les
+poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
+Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant
+droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
+balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de
+l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
+serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous
+accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
+l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître,
+car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
+examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous
+hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne
+mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une
+boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant
+dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus
+de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et
+rafraîchissant.
+
+Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je
+l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les
+cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas.
+Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
+dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous
+n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
+pussions les retrouver au besoin.
+
+Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
+jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les
+ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle,
+nous quittâmes Falken-Horst.
+
+Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
+rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst
+jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de
+peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des
+broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de
+marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
+présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
+couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du
+char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de
+la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»
+
+Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur
+qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être
+ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
+bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que
+causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
+peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser
+des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
+près de Zelt-Heim.
+
+Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une
+pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée,
+me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie
+d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
+des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je
+me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous
+mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de
+la Providence.
+
+Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous
+arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
+très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et
+garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
+dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide
+ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage
+inappréciable.
+
+Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et
+tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de
+chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma
+métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux
+portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de
+joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de
+leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à
+entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
+
+
+Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie
+étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ
+vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la
+mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai
+dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y
+introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une
+charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un
+peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
+toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des
+tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous
+étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces
+épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes
+et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
+enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les
+arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
+faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
+l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire
+la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
+alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur
+résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec
+attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande;
+car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent
+goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et
+j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce
+dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous
+en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se
+trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une
+utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en
+profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous
+goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.
+
+ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la
+découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?
+
+MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les
+arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite
+en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
+mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
+eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.
+
+JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?
+
+MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits
+gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
+faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
+cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y
+prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées?
+On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on
+coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
+sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle.
+De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
+saveur.»
+
+Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes
+sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie
+de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec
+zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et
+autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous
+fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur
+de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
+rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le
+vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous
+laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait
+la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une
+séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en
+deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour
+nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait
+fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
+l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que
+nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent
+les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de
+fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre
+devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
+établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y
+reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
+fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds
+au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de
+lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
+de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes
+un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en
+rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière,
+et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
+
+J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre
+jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
+touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne
+songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre
+métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.
+
+Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à
+Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
+en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
+laissés.
+
+Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au
+retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons
+coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
+justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux
+de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux
+fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
+pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
+coco.
+
+Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué
+dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
+dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une
+fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à
+arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect
+agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient
+bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous
+fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de
+petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques
+coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une
+adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été
+perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut
+chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
+
+Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans
+l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose
+qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous
+reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
+
+Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
+jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce
+fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
+pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de
+Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
+de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
+
+Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
+échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de
+cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion
+que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
+nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac
+dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés
+de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de
+magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
+s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si
+agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
+formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
+pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans
+les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude
+infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
+
+Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout
+à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui
+nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait
+à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait
+une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute
+petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
+ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un
+bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
+si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions
+vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux
+écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un
+animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à
+bec (_Schnabelthier_).
+
+Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin
+de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous
+aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et
+nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des
+Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était
+prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude,
+nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de
+notre bonne ménagère.
+
+Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je
+vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
+Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce
+qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
+d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
+d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.
+
+Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants
+animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre
+départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
+de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de
+fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions
+être encore huit à dix jours absents.
+
+Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait
+pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse
+pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz,
+nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de
+grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
+était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un
+lac de la Nouvelle-Hollande.
+
+Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
+apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de
+tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à
+laquelle nous donnâmes le nom de _Waldeck_ (abri de la forêt), laissant
+à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous
+eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui
+voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec
+l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
+galop, il nous eut bientôt rejoints.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+La pirogue.--Travaux à la grotte.
+
+
+Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la
+Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes
+environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux
+ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques.
+Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je
+reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne
+une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
+grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en
+faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
+expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La
+provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite
+hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette
+colline, qui s'élevait à droite du cap.
+
+Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la
+fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir
+une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un
+vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites
+cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici
+l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
+nouvelle demeure.
+
+ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car
+j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit
+d'une vue délicieuse.»
+
+Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout
+simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest
+l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.
+
+Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
+la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la
+cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat.
+Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
+fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se
+trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
+l'huile qu'elle en pourrait tirer.
+
+Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de
+la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de
+Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée,
+parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu,
+et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme
+européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous
+eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
+animaux.
+
+Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher
+un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce.
+Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute
+tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
+à mes vues par la légèreté de l'écorce.
+
+Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau
+d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de
+hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis
+monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à
+l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches,
+tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes
+ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
+coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail
+s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre
+morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir
+heureusement étendu à terre.
+
+Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
+travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une
+chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq
+pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant
+l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
+joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
+cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent
+plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le
+milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur
+convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait
+les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je
+résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent
+chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne,
+qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois
+accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et
+aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût
+soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
+élèves lui échapper ainsi.
+
+Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois
+nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce
+que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
+très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard,
+de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous
+coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos
+lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais,
+avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants
+d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de
+cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour
+nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour
+retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la
+chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour
+dîner.
+
+Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut
+bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves
+de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et
+de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et
+les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert
+d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin
+coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou,
+avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout
+avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une
+pirogue agréable et solide tout à la fois.
+
+J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
+pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au
+buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à
+nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter
+la sangle et la selle du buffle.
+
+Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon
+père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
+
+Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces
+affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
+Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose.
+«Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les
+bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé
+en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
+dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
+auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite
+que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui
+faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je
+réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et,
+craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa
+mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
+dresser le veau.
+
+L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
+_Grondeur_ (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de _Sturm_
+(l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Dès cet
+instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son
+veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
+avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de
+sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
+
+Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
+nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une
+demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions
+intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
+navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes
+ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des
+deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud
+pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de
+notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
+
+Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à
+voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de
+brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous
+versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
+fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que
+nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce
+manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de
+feutre d'une grande solidité.
+
+Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de
+la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette
+côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
+de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
+nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu
+aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une
+autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de
+l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre
+position actuelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Anniversaire de la délivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution
+des prix.
+
+
+Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille
+dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis
+combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand
+étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du
+jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment
+de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la
+solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent
+aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa,
+comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne
+parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que
+j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:
+
+«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre
+débarquement dans l'île.»
+
+Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je
+lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante
+bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.
+
+Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions
+ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le
+temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas
+trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
+que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me
+manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait
+nous en procurer un autre.
+
+«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé,
+c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.
+
+--Justement, mon fils.»
+
+Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du
+lendemain. «En élevant nos coeurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
+ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps
+après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire,
+j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu
+de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
+fûmes bientôt tous endormis.
+
+Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit
+entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et
+nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni
+Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément
+endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah!
+ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»
+
+Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une
+si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
+père? Aussi nous l'avons fait.»
+
+Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant
+pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des
+futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.
+
+Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le
+déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en
+conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment
+du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait
+consacré à des amusements de toute espèce.
+
+«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur
+dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez
+faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers,
+entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
+ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes,
+donnez le signal du combat!»
+
+Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent
+par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet
+incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons
+combattre! le signal est donné!»
+
+Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but
+fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé,
+avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et
+que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve;
+chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil,
+excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa
+balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
+corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
+qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je
+jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
+fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de
+voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas.
+Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups
+furent presque les mêmes.
+
+Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand
+nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort
+bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une
+pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les
+coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst;
+et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
+couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés
+seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz
+partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant.
+Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le
+corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
+avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts
+d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et
+amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh!
+m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
+
+--Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour
+l'équitation.»
+
+Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
+sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
+couteau en signe de victoire.
+
+«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
+rapportes le couteau?
+
+--La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui
+était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
+m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon
+exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la
+fatigue.»
+
+Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança
+son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une
+adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les
+écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais
+ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice,
+monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
+kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par
+des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées
+dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se
+moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de
+Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à
+sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme
+l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
+de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur;
+il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à
+caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous
+étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès
+avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
+avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
+
+Le _lazo_ vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus
+adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
+Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz
+eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être
+dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de
+lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
+Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant
+le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus
+petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi
+brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée
+nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
+d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné
+à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui
+revenait, elle leur distribua leurs prix.
+
+Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
+anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.
+
+Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.
+
+Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre
+d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en
+faire une selle.
+
+Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire
+anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une
+femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.
+
+Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit,
+comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors
+goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
+pas attendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+L'anis.--Le ginseng.
+
+
+Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de
+l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux
+grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse
+sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans
+le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses
+reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette
+chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter
+Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en
+grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et
+nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais
+je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
+pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
+des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
+formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
+ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé
+beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
+donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver
+la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des
+calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
+et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
+peur que le soleil ne les séchât trop tôt.
+
+Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
+montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux
+chiens, ils nous quittèrent au galop.
+
+Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se
+creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les
+calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
+ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop
+comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
+sans en renverser au moins la moitié.
+
+MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de
+recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop
+compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le
+faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
+
+MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient
+peut-être pas mûres.
+
+MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
+
+MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai
+plantées.
+
+MOI. Mais quoi donc?
+
+MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons
+arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes
+commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
+pèlerins; les autres ont un long cou.
+
+MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir;
+le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
+
+Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient
+nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des
+courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres
+étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison
+de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
+
+Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une
+ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de
+petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les
+secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous
+façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
+soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
+contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
+mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne
+fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
+lesquelles j'avais compté.
+
+Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir
+nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils
+sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh
+bien! avez-vous été heureux?
+
+FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes.
+Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
+calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
+qu'elle ne versât pas en route.
+
+JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
+bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
+térébenthine qui pourra nous servir.»
+
+Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs
+trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh!
+comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine
+respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
+éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles
+pour nos bêtes.
+
+MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
+importantes.
+
+ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je
+ne sais trop ce que c'est.
+
+MOI. Fais-le-moi voir.
+
+JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.
+
+MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux
+de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais
+où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?
+
+JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu
+ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis
+empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz
+prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je
+l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie
+entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec
+avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
+très-désagréable.
+
+MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus
+précieuse que ton anisette?
+
+JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage,
+au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.
+
+MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir
+envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe.
+Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?
+
+FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
+singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
+découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux
+collègues de Knips.
+
+MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont
+comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.
+
+FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent
+remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
+trouvait entre lui et moi.»
+
+J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous
+recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
+de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
+abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la
+pensée que le coup ne portera pas si loin.
+
+FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues,
+dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon
+que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un
+petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus
+considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière
+notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans
+une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort
+affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos
+montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés,
+en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.
+
+ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une
+houe?
+
+FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
+avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait
+fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
+vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal,
+et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître
+la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher
+Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines,
+ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous
+n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle
+espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle
+nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez
+vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée
+racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.
+
+MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est;
+mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
+avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
+
+FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
+
+MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire,
+comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans
+ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où
+on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en
+Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de
+Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais
+continue ton récit, Fritz.
+
+FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos
+bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel!
+quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La
+volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés
+comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
+
+JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
+tout pillé!
+
+MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me
+paraît bien extraordinaire....
+
+JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de
+singes.
+
+FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre
+repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de
+l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui
+avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans
+l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait
+une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se
+dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle
+hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
+c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
+pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui
+pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus,
+descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une
+armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre,
+puis soudain remonter bien haut dans l'air.
+
+«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute
+pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
+rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint
+s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne
+chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les
+tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les
+avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous
+eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
+perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant
+sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair
+dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai
+apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne
+conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous
+recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le
+chemin du logis.»
+
+Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas
+de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
+permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
+aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.
+
+
+Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur
+confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
+glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à
+l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la
+fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
+petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai
+les petits bâtons dans le vase.
+
+Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année
+précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
+manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des
+arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette
+réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux
+flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
+pigeons.
+
+Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les
+baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
+dépêtrer.
+
+--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
+vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et,
+pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
+à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils
+suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.
+
+Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack
+les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière
+qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en
+avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher
+d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans
+englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide
+baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt
+ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni
+Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
+livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux
+flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine
+devait jouer un rôle important.
+
+Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était
+pris comme eux au gluau.
+
+«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
+qu'il me regarde comme une connaissance.
+
+--Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le
+coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
+c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le
+figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
+l'espèce.»
+
+Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
+ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai
+sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer
+parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
+et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens.
+Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
+d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense
+de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire
+promptement.
+
+Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été
+la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
+de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes
+préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues
+cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à
+sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et
+cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
+procurer des oiseaux.
+
+Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les
+nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
+remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un
+grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la
+lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une
+nuée d'ortolans.
+
+Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières,
+venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait,
+et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de
+toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils
+m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous
+servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
+Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés
+par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous
+mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère
+étrange et mystérieux.
+
+Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos
+oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous
+allâmes nous coucher.
+
+Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette
+provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
+faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de
+cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de
+beurre.
+
+J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les
+singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des
+provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que
+Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur
+l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
+que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens
+nous accompagnaient.
+
+La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions:
+je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
+engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
+ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.
+
+--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»
+
+Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres
+semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
+mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les
+singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas,
+nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
+doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
+
+On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis
+que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
+
+Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais
+buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de
+nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux
+jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos
+chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
+éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la
+métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de
+pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du
+bois.
+
+Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution
+du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et
+se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux
+avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
+Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les
+cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
+petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes,
+de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser
+cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
+enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
+affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de
+maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
+courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut
+couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur
+le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles
+j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles
+pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
+enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
+le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du
+jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de
+temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes
+penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à
+notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la
+surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.
+
+Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain.
+Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens
+en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de
+nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.
+
+La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
+étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
+ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les
+autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt
+ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de
+derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
+hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de
+pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent
+à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
+épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
+seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à
+la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à
+courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
+débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
+restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les
+détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
+de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer
+leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je
+vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes
+chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou
+étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur
+approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos
+bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous
+fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables
+s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence
+de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à
+quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec
+horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah!
+mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
+exécutions.»
+
+Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
+où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis
+que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un
+corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous
+trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés
+par mes fils.
+
+Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec
+nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes
+leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai
+avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons
+européens. Ils étaient beaux et gros.
+
+Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je
+viens de trouver.
+
+--Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.
+
+--Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
+prisonniers?
+
+--Je les mettrai dans mon colombier.
+
+--Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!
+
+--Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en
+revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos
+bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense
+pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et
+casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst.
+J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
+voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous
+découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nomme _areca
+oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés
+et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes
+nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut
+tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+Le pigeonnier.
+
+
+Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes,
+et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à
+Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie
+la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir
+s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
+charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim
+sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
+peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts
+quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une
+couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un
+perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice
+achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les
+pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour
+que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient
+occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à
+venir s'établir ici?
+
+--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.
+
+--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
+d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble
+de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
+qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.
+
+--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.
+
+--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
+ailes de nos pigeons.
+
+--Pourquoi donc, mon père?
+
+--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent
+augmenter le colombier.»
+
+Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut
+tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
+encore trois à quatre jours.
+
+Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les
+places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons
+revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes
+entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les
+ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de
+poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
+lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
+s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les
+laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du
+charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller
+frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
+famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos
+pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans
+l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
+sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et
+s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
+fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
+nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le
+coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent
+tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le
+trouver.
+
+«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.
+
+JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?
+
+ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»
+
+Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui
+répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre
+pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de
+Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.
+
+«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur
+faisant un grand salut.
+
+ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.
+
+--C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes
+bêtes soient perdues pour nous.»
+
+Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les
+pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des
+compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.
+Entendez-vous, petits?»
+
+Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est
+fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne
+paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre
+était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis
+ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.
+
+JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent
+un bon abri à une terre inconnue.
+
+FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis
+de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»
+
+Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se
+passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les
+fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes,
+et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.
+
+Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié
+curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand
+Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:
+
+«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!
+
+TOUS. Qui donc? qui donc?
+
+JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!
+
+ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.
+
+MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade
+reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»
+
+Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon
+étranger, et il avait repris sa place au colombier.
+
+Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur
+objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis,
+ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la
+porte?»
+
+Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul
+soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu
+seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»
+
+Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de
+faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet,
+nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds.
+La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la
+modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette
+fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent,
+et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien?
+dis-je à Ernest.
+
+ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à
+soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.
+
+MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu
+enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un
+bonheur?»
+
+Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux
+commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme
+nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant
+revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un
+héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie,
+que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon
+fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son
+palais.
+
+--Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous
+hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un
+spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du
+pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à
+la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à
+entrer, après bien des hésitations.
+
+«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père,
+expliquez-moi comment vous avez fait.»
+
+Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en
+faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et
+je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la
+plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons
+semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les
+herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle
+qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et
+solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle
+dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les
+Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds
+suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.
+
+Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous
+recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans
+l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+Aventure de Jack.
+
+
+Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos
+soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur
+habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent
+bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre
+s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de
+nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
+nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui
+arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous
+avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre
+cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois
+l'aigle de Fritz contre les arrivants.
+
+La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions
+nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
+époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin
+d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son
+extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire
+depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux
+d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
+boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.
+
+Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule
+s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer
+pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
+rechange à te donner?
+
+FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!
+
+JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?
+
+MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
+d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
+que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où
+t'es-tu mis dans cet état?
+
+JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.
+
+MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?
+
+JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
+colombiers et autres ouvrages de même nature.
+
+MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta
+faute si elle n'a pas réussi.
+
+JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes
+paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en
+avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient
+bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le
+marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un
+endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et
+bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je
+commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon
+secours.
+
+FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien
+vite si nous t'avions entendu.
+
+JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris
+à ma voix.
+
+ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?
+
+JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
+tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
+nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
+à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis
+sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
+m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des
+efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie
+nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais
+bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.
+
+MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!
+
+FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.
+
+ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.
+
+JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
+rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait
+d'invention.
+
+MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie:
+la prière.
+
+JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières
+que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous
+avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec
+toute la ferveur possible.
+
+MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
+sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La
+prière faite de coeur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse.
+Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du coeur!»
+
+Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
+souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
+défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à
+moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui
+dire: «Que me veux tu donc?
+
+JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.
+
+MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le
+montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être
+tressés: ainsi jette-les là de côté.
+
+JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les
+fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»
+
+Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux;
+ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent
+pour l'aider.
+
+«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage,
+donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien
+droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent
+aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je
+taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un
+véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
+grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de
+questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
+disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la
+surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de
+musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des
+mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun
+compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
+en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.
+
+Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et
+dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes
+soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à
+fait à mes désirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (impétueux), et en
+peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité
+difficile à imaginer.
+
+Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le
+fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des
+pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son
+d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire
+suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
+nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
+couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car
+nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.
+
+Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous
+aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc
+d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous
+solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
+l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
+en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office
+d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de
+marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.
+
+
+
+
+TOME II
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Second hiver.
+
+
+Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre
+second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire
+provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits,
+pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes
+aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que
+nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.
+
+L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous
+recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions
+effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient
+les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce
+bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes
+commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit.
+La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent
+même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour
+douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre
+réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante
+uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.
+
+Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son
+lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé
+à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à
+l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque
+jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le
+singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous
+avaient aussi suivis.
+
+Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte
+n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de
+mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés
+dans une obscurité profonde.
+
+Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des
+ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles
+minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au
+milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y
+parvins.
+
+Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la
+hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un
+pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en
+haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis
+enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et
+je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et
+ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au
+milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.
+
+Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les
+instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et
+je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.
+
+Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous
+les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une
+forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de
+tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des
+planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout
+eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé
+au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi
+tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.
+
+Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres
+en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,
+des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.
+
+Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous
+savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest
+savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack
+s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la
+position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être
+d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.
+
+Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y
+portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher
+à l'étude.
+
+Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas
+parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui
+faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes
+enfants.
+
+Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un
+assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des
+hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom de
+_Felsen-Heim_ (maison du rocher).
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
+
+
+Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé,
+il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le
+tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le
+rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous
+fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!
+Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments
+déchaînés contre nous.
+
+Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et
+nous pûmes sortir de la grotte.
+
+Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature,
+qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de
+dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque
+rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il
+aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put
+préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup
+d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.
+
+Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet
+objet pour dire quelle en était la nature.
+
+Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau
+dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès
+nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz,
+de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de
+nouveau.
+
+À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se
+croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un
+lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi,
+j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me
+confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre
+échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et
+les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur
+cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la
+baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de
+distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de
+terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus
+grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait
+avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé
+du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert
+d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas
+les oeufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne
+pas rentrer les mains vides auprès de la mère.
+
+Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine:
+l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui
+le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était
+plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent
+l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je
+fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais
+bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette
+mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à
+dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la
+baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.
+
+Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos
+côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,
+qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.
+
+Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des
+moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.
+
+«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision
+de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter
+ici?
+
+MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura
+arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des
+flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme
+masse que celle-ci?
+
+FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru
+qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer
+parti?
+
+ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre
+rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là
+deux belles porcelaines.
+
+JACK. Et moi, trois magnifiques galères.
+
+FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.
+
+MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe,
+feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux
+doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et
+hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot
+pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous
+tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»
+
+Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne
+nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me
+pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un
+autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.
+
+«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de
+frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui
+mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les
+premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de
+Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité.
+Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous
+sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent
+de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»
+
+Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest,
+que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et
+ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs
+bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me
+procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de
+satisfaire votre désir.
+
+FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;
+elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,
+pourvu que ma mère ne s'en serve point.
+
+MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,
+redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce
+que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»
+
+Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai
+lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.
+
+MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits
+polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules
+l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux
+branches d'un arbre.
+
+ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.
+
+MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des
+choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits
+insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers
+énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour
+les navires quand ils sont à fleur d'eau.»
+
+Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous
+hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants
+racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages
+firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de
+retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait
+partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis
+de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est
+un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester
+sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Dépècement de la baleine.
+
+
+Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de
+coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je
+m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
+Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
+avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
+cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
+qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
+avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
+en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être
+armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
+tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre,
+traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que
+le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
+comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque
+à côté de la baleine.
+
+Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où
+les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz,
+qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si
+effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant
+approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à
+soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le
+milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
+encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous
+admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses
+yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus
+étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on
+nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont
+ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme
+ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de
+ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz
+s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à
+peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit
+pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa
+taille.
+
+--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits
+poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les
+mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités
+noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
+trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à
+travers les barbes ou fanons.
+
+«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
+notre Léviathan avant la nuit.»
+
+Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de
+la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache
+et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en
+bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais
+nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.
+
+Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
+de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
+nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes;
+puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent
+saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
+haches.
+
+Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns,
+car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
+pourraient nous servir.
+
+Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
+me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
+peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des
+chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
+avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.
+
+Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
+la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ.
+Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
+entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
+excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de
+regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.
+
+Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que
+l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
+force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes
+enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
+furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première
+journée.
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la
+pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux
+que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux.
+Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre
+baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui
+s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
+s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les
+oreilles.
+
+Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de
+nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques
+préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux
+intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis
+nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de
+sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les
+plaçâmes dans le bateau.
+
+Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil
+commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour
+retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la
+baleine aux oiseaux voraces.
+
+Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce
+dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques
+beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous
+nous embarquâmes.
+
+«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes
+enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?
+
+--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
+enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les
+Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à
+convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
+dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos
+besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»
+
+On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre
+disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis
+observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.
+
+En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous
+attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter
+dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre
+cargaison.
+
+--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te
+rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
+richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
+nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue géante.
+
+
+Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à
+convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la
+cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie
+les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à
+l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
+l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap
+grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était
+primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
+dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une
+grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que
+je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs
+morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
+les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.
+
+Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière
+des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes
+alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
+d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les
+oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était
+un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers
+aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme
+autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.
+
+Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à
+reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne
+vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la
+Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous
+moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à
+portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
+cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
+presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
+volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes
+ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
+nous céderont volontiers la place.»
+
+Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
+l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le
+bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les
+oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait
+nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames
+si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à
+manier.
+
+J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
+d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
+répondre à mon attente.
+
+Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
+qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
+un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
+où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les
+endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais,
+mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
+ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que
+l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis
+que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
+contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser
+successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même
+et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la
+surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
+pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les
+fis en fanons de baleine.
+
+Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
+quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
+mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
+croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.
+
+Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent
+parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
+rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du
+Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter
+dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais,
+comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le
+lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à
+la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
+européens et les conduire à l'îlot.
+
+Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
+on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
+afin de partir plus tôt le lendemain matin.
+
+Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme
+avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine;
+elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle
+devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.
+
+Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à
+l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en
+pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire.
+Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes
+le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si
+bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
+nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.
+
+J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la
+côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait
+de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des
+arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au
+fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
+s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que
+nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt
+l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à
+l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté
+de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
+vus dans nos précédents voyages.
+
+Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à
+droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à
+terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
+plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut
+pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à
+coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des
+bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur,
+lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité
+dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.
+
+Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
+dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer.
+Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le
+chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
+J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux
+mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils
+croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
+banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de
+feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y
+était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se
+mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était
+considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour
+se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils
+n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs
+_lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes
+trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de
+pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
+échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous
+trouvâmes délicieux.
+
+Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la
+basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
+déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.
+
+C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
+cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais
+du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande
+pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour
+des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes
+au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis
+nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
+tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce
+morceau nous avait laissé.
+
+J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en
+allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui
+croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.
+
+Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation,
+nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du
+cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et
+d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
+la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui
+s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre
+expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
+empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames
+mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de
+l'îlot.
+
+Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où
+ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé
+d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un
+monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa
+en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que
+c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins
+qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
+manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
+mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
+dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux
+voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié
+moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.
+
+En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
+nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
+compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère
+seule resta pour m'aider.
+
+Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous
+tout essoufflé.
+
+«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
+mammouth! il est sur le sable!»
+
+Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait
+être simplement le squelette de la baleine.
+
+«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de
+poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la
+carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé
+dans les sables.»
+
+Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par
+la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a
+une tortue.»
+
+Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras
+autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.
+
+Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
+mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de
+derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou
+douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un
+des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
+parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa
+une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était
+d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
+elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous
+la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.
+
+Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
+résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.
+
+Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au
+pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre
+baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
+morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.
+
+«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?
+
+--Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
+soufflé et qui m'a attrapé.
+
+--Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
+même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi,
+n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en
+moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre
+celui d'un mammouth justement à la même place?
+
+JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.
+
+MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
+du mammouth.
+
+JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers
+ont été découverts en Sibérie.
+
+MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
+fait ta leçon.»
+
+J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet
+animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue
+de l'espèce des éléphants.
+
+Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles
+fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
+renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.
+
+Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous
+fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous
+essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts,
+nous restâmes tous en silence auprès d'elle.
+
+Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous
+conduira elle-même à Felsen-Heim.»
+
+Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
+apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes
+la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une
+patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans
+perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.
+
+Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper
+la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
+tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si
+bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de
+bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
+chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
+tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
+d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite,
+soit à gauche.
+
+Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en
+ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer
+la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de
+s'éloigner.
+
+Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut
+destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans
+l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au
+moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de
+manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois
+pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou
+tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est
+très-estimée des navigateurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure
+d'Ernest.--Le boa.
+
+
+Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de
+nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et,
+après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni
+gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
+C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était
+pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire
+au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
+avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle
+ordinaire.
+
+La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
+certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la
+laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance.
+J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
+je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
+refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous
+obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
+limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient
+plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de
+nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre
+industrie fut sans bornes.
+
+Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une
+nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des
+étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
+me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
+mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons
+nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je
+les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
+poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive
+réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait
+conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi
+j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
+colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à
+ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des
+étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant
+à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
+à mes bêtes.
+
+Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres
+Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort
+peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez,
+et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles.
+Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le
+joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
+consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
+plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode
+était la meilleure.
+
+Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque
+un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la
+baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre
+provision, à laquelle nous avions pris grand goût.
+
+Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
+besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
+étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en
+prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et,
+après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies
+et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion
+dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
+corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles,
+de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
+rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de
+baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives
+du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers
+essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils
+furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les
+considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis
+par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
+pour aider à la porter.
+
+À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une
+civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se
+plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant
+quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
+ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal
+gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
+à courir en poussant des cris de joie.
+
+«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
+litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»
+
+Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera
+excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!
+
+MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
+chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
+de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.
+
+MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.
+
+FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont
+on se sert dans les Indes.
+
+ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
+disposé à ce métier.
+
+MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
+esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je
+serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
+vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que
+les vôtres.
+
+JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
+fortes pour rassurer maman?
+
+MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux
+excellents porteurs pour le palanquin.
+
+ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
+faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se
+cacher quand elle voudrait.
+
+JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
+réussira; Franz et moi nous conduirons.»
+
+Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette
+idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos
+trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt
+accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm,
+placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à
+Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
+deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore
+habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était
+meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans
+fatigue.
+
+Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le
+pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter;
+mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser
+leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
+pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
+si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons
+galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans
+s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il
+sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il
+n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à
+temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même
+aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté.
+Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
+une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère
+me fit beaucoup de plaisir.
+
+Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions
+depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
+homme effrayé.
+
+«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
+nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte
+taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers
+nous.
+
+--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu
+encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais
+ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.
+
+MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même
+notre vilaine truie qui fait encore des siennes.
+
+FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal;
+tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse
+sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»
+
+Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
+pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je
+pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté
+j'entendis Fritz crier:
+
+«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
+couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?
+
+MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de
+notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!
+
+FRITZ. Pourquoi donc?
+
+MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
+s'avance vers nous.»
+
+Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos
+dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le
+plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus
+je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu
+raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne
+savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à
+nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
+fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de
+nous en défaire à coups de fusil.
+
+L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une
+proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers
+la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses
+mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus
+par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de
+fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de
+Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais
+les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou
+n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se
+mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu
+alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
+redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer
+dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut
+bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.
+
+Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes
+effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
+proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les
+couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité,
+ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants
+de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer.
+Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un
+pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible
+secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte
+sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
+l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents venimeux.
+
+
+Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable
+voisin nous tenait comme assiégés dans notre demeure; car je fis
+observer sévèrement ma défense, n'y manquant moi-même que dans le cas
+d'absolue nécessité, et alors même je ne m'éloignais que de quelques
+centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de
+sa présence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitté sa retraite, si
+nos oies et nos canards, qui avaient établi leur demeure dans l'étang,
+ne nous eussent donné des annonces trop fidèles de son terrible
+voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le
+logis, après leur excursion sur la mer et sur les côtes voisines, nous
+les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure,
+témoignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation
+inaccoutumée; enfin, après avoir longtemps voltigé au-dessus de la baie
+du Salut, ils allaient prendre gîte dans l'île des Poissons.
+
+Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retiré sous
+d'épaisses broussailles et au centre d'un terrain marécageux, était trop
+bien à l'abri de nos coups pour que je pusse me décider à courir le
+risque d'une attaque; mais, d'un autre côté, il n'était pas moins cruel
+de demeurer ainsi dans une captivité funeste à nos occupations, et
+réduits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.
+
+Au moment où la position commençait à devenir critique, notre vieil âne
+nous tira d'embarras par un de ces traits de pétulance aveugle,
+caractéristique de sa race, et qui lui laissait peu de prétentions à la
+gloire attribuée dans les premiers temps aux oies intelligentes du
+Capitole.
+
+Notre petite provision de fourrage se trouva épuisée le soir du
+troisième jour, et nous dûmes songer à la nourriture du bétail pendant
+les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin à foin, il
+fallait, bon gré, mal gré, se résoudre à lâcher les animaux afin qu'ils
+pourvussent eux-mêmes à leur nourriture.
+
+Pour échapper aux attaques du serpent, j'avais résolu d'éviter la route
+ordinaire, et de faire descendre le bétail jusqu'à la source du ruisseau
+du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'étang,
+était le moins exposé aux poursuites de notre ennemi. En conséquence de
+ce plan, aussitôt après notre déjeuner, la quatrième matinée de notre
+captivité, nous attachâmes nos bêtes à la queue l'une de l'autre; et
+Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut chargé de monter l'onagre
+et de tenir la première bête par le licol, jusqu'à ce que tout le
+troupeau eût défilé devant lui. À la moindre apparition de l'ennemi, il
+avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et, à tout hasard, de se
+réfugier à Falken-Horst.
+
+Le reste de la garnison fut disposé sur la plate-forme, afin de tirer à
+travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa
+retraite et de se diriger vers le ruisseau.
+
+Quant à moi, je choisis un endroit avancé, d'où je pouvais tout voir
+sans être vu, et me retirer à temps pour prendre part à la décharge
+générale; car j'espérais être plus heureux cette fois que dans notre
+première attaque.
+
+Avant de m'établir à mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les
+armes à balle et d'attacher le bétail dans l'ordre convenu. Par malheur,
+ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un
+instant trop tôt. À ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal à
+propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues
+années. Ranimé par trois jours de repos et de nourriture abondante, il
+se délivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au
+milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que
+plaisant; mais lorsque Fritz, déjà en selle, voulut ramener le rebelle
+dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la liberté, qu'il
+prit le large sans plus de cérémonie, en se dirigeant au galop vers
+l'étang aux Oies. Nous commençâmes par l'appeler par son nom; mais,
+Fritz s'étant élancé à sa poursuite, je n'eus que le temps de le
+rappeler à grands cris; car, au moment où l'âne arriva dans le voisinage
+des roseaux, nous aperçûmes avec effroi l'énorme boa se mettre en
+mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant à l'abri de toute
+poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le
+monstre s'élança comme un trait sur sa proie sans défense, l'entoura de
+ses replis, en évitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.
+
+À cette vue, la mère et les enfants se rassemblèrent autour de moi en
+poussant un cri d'horreur, et nous contemplâmes avec compassion la
+triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants
+murmuraient à mes oreilles: «Faisons feu! courons au secours de l'âne!»
+Mais j'apaisai leur ardeur guerrière par ces paroles: «Hélas! mes chers
+enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre paraît assez occupé de sa
+proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'à la
+moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur?
+Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux
+demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commencé
+à engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans
+danger.
+
+JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'âne d'une seule
+bouchée? Ce serait monstrueux.
+
+MOI. Les serpents n'ont pas de dents mâchelières pour broyer leur proie:
+comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entière à la
+fois?
+
+FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour détacher la chair des
+animaux dont il se nourrit? Et cette espèce de serpent est-elle
+venimeuse?
+
+MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant à la
+chair, il ne s'occupe pas à la détacher des os; il engloutit la peau et
+le poil, la chair et les os, et son estomac possède assez de vigueur
+pour tout digérer.
+
+ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir
+l'âne avec ses os.
+
+FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie à moitié morte
+dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'à en faire
+une espèce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus
+de difficulté qu'un morceau de pain.
+
+MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux préparatifs de cet
+horrible repas, et j'emmènerai Franz avec moi, afin d'épargner à son
+jeune coeur les détails d'un si cruel spectacle.»
+
+Je ne fus pas fâché de leur départ; car le drame commençait à devenir si
+affreux, que j'avais peine à le supporter moi-même. Tout ce que Fritz
+avait annoncé s'accomplit avec la lenteur naturelle à ces terribles
+animaux. Enfin la victime cessa de se débattre et expira après de
+courtes convulsions; mais le monstre ne lâcha pas sa proie, dont il
+commença à broyer les os avec un bruit sinistre. Bientôt il ne resta
+plus de reconnaissable que la tête de l'âne, sanglante et défigurée.
+
+Alors commença la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent,
+après avoir enduit sa proie de cette bave épaisse qui découle
+abondamment de ses lèvres, s'étendit dans toute sa longueur et se mit en
+devoir d'engloutir les membres inférieurs, et bientôt l'animal tout
+entier disparut dans son vaste estomac.
+
+Cette scène avait duré depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon
+principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait été d'attendre le
+moment favorable à l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants
+contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu était
+enfin arrivé, et je m'écriai avec une joyeuse émotion: «En avant,
+camarades, rendons-nous maîtres du monstre: il est maintenant sans
+défense.»
+
+À ces mots, je m'élançai le premier, mon fusil à la main; Fritz me
+suivait pas à pas. Jack demeura quelques pas en arrière, trahissant une
+appréhension bien pardonnable. Quant à Ernest, il resta prudemment dans
+l'intérieur des retranchements, sage précaution que je me proposai de
+lui reprocher plus tard.
+
+Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le
+reconnaître pour un véritable boa. Son immobilité contrastait avec la
+manière terrible dont il roulait ses yeux étincelants.
+
+Je lui lâchai mon coup à environ vingt pas; Fritz fit feu à mon exemple.
+Les deux balles avaient traversé le crâne de l'animal. Les yeux
+flamboyèrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous
+hâtâmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientôt il resta
+étendu sans mouvement.
+
+Nos cris de triomphe attirèrent bientôt le reste de la famille sur la
+scène du combat. Ernest fut le premier à paraître; il fut bientôt suivi
+de Franz et de sa mère, qui nous reprocha doucement notre joie féroce,
+comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une
+de leurs expéditions.
+
+MOI. «Je suis fâché, ma chère, que notre victoire vous inspire de si
+fâcheuses pensées: mais la défaite de notre ennemi valait bien un cri de
+victoire. Remercions Dieu, qui nous a délivrés de ce fléau.
+
+FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'étais guère à mon aise pendant
+le temps que notre captivité a duré. Je commence à respirer à cette
+heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre délivrance à
+l'accès subit d'indépendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice
+pour le salut de tous.
+
+ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice même peut devenir la
+source du bien.
+
+FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre âne de tout mon coeur, et
+je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.
+
+MA FEMME. Hélas! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre
+animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en
+rachetât peut-être une plus précieuse.
+
+MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?
+
+FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouvé trente-cinq pieds de
+long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.
+
+FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voilà de
+la viande pour quinze Jours.
+
+TOUS. Fi donc!
+
+FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosité.
+
+JACK. Plaçons-le devant la maison, la gueule béante, afin d'effrayer les
+cannibales qui seraient tentés de nous attaquer.
+
+FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un épouvantail pour nos animaux. Pour
+moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle
+d'histoire naturelle.
+
+MOI. Pourquoi plaisanter notre musée naissant? Toutes les collections
+qui commencent sont d'abord pauvres et incomplètes.
+
+MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas
+venimeuse comme celle des autres animaux de cette espèce?
+
+MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des
+serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'hésitent pas à se
+nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tués avec des flèches
+empoisonnées. Les cochons et les animaux de cette espèce mangent les
+serpents venimeux sans aucun inconvénient.
+
+FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne
+le sont pas?
+
+MOI. On les reconnaît à leurs dents, que l'animal montre aussitôt qu'il
+redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues,
+qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de
+chaque dent se trouve une vésicule remplie de venin, qui s'ouvre à la
+moindre pression et laisse échapper une partie de son contenu par
+l'ouverture de la dent; alors le venin se répand dans la blessure, et
+bientôt, mêlé à la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins
+graves, et souvent une mort instantanée. Un autre signe caractéristique
+du serpent venimeux, c'est sa tête large, aplatie, et presque en forme
+de coeur.
+
+FRITZ. Quelles sont les espèces de serpents venimeux dans les contrées
+que nous habitons?
+
+MOI. L'énumération de ces espèces entraînerait à trop de détails. Les
+principales sont le serpent à sonnettes et le serpent à lunettes.
+
+FRANZ. C'est la première fois que j'entends parler de serpent à
+lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?
+
+MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre.
+Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine possède à un tel point
+la faculté de se dilater, que, lorsque le serpent est irrité, elle se
+gonfle comme une petite voile. Du reste, cette espèce est très-agile et
+douée d'un goût tout à fait prononcé pour la danse.
+
+JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment
+peut-on danser sans jambes?
+
+MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de
+faire danser les serpents à lunettes au son de leur misérable musique.
+L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure
+de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a
+découvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de manière à
+leur ôter toute malignité, et souvent même tout sentiment. Il est
+vraisemblable que ces serpents apprivoisés n'ont plus leurs dents
+venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.
+
+ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?
+
+MOI. On a attribué au serpent à sonnettes une puissance fascinatrice; on
+prétend que la fixité de son regard attire sa proie avec un pouvoir
+tellement irrésistible, qu'elle vient elle-même se livrer à la gueule
+béante de son ennemi.
+
+FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents à sonnettes?
+
+MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont
+lents toutes les fois qu'il n'est ni menacé ni blessé; mais si, par
+malheur, il arrivait à l'un de vous d'être mordu, le meilleur moyen
+serait d'enlever sur-le-champ toute la partie blessée, ou de cautériser
+la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la
+plaie avec de l'eau salée et la cautériser avec un fer rouge: mais comme
+l'efficacité de ce dernier remède n'est pas connue, je vous engage à
+vous en tenir aux deux premiers.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.
+
+
+L'entretien précédent avait rempli les premières heures qui suivirent
+notre délivrance. Il était temps de s'occuper du monstre abattu. Ma
+femme fut chargée, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques
+provisions et d'amener notre couple de jeunes boeufs, tandis que je
+restai à la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devînt
+la proie des oiseaux ou des bêtes féroces.
+
+Afin de punir Ernest de son excès de prudence dans l'affaire du boa, je
+le condamnai à composer une épitaphe pour l'âne mort. Mon petit poète
+prit la chose au sérieux, et, après être demeuré dix grandes minutes
+dans le recueillement, il se leva tout à coup, comme Pythagore après la
+découverte d'un problème, et s'écria: «Voici mon épitaphe; mais il n'en
+faut pas rire surtout.» Alors il nous récita les vers suivants avec la
+rougeur modeste d'un débutant:
+
+ _Ici gît un pauvre âne, hélas!_
+ _Qui, pour avoir été rebelle,_
+ _Mourut du plus affreux trépas;_
+ _Mais du moins, par sa fin cruelle,_
+ _Il préserva d'un triste sort_
+ _Un père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord._
+
+«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour
+deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été
+composés dans cette île.»
+
+À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir
+de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs
+provisions et l'attelage demandé.
+
+Nous nous mîmes à l'oeuvre. Les boeufs furent attelés tant bien que mal
+à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte
+au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût
+endommagée par les broussailles.
+
+«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me
+demanda-t-on de toutes parts.
+
+MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau
+dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite
+il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le
+corps de l'animal.
+
+ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de
+notre entreprise.
+
+MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous
+réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue.
+Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau.
+Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la
+couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien
+que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une
+pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.
+
+FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se
+faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car
+si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne
+l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.
+
+MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous
+aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi
+difficile.»
+
+On se passa donc de ma coopération active, quoique les travailleurs
+reçussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.
+
+Il se passa encore un jour avant que le serpent fût empaillé, et je
+finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument
+qui pût nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait coûté de peines.
+
+Afin de m'assurer que ce monstre était le seul de son espèce dans le
+voisinage, je résolus d'entreprendre deux excursions, l'une du côté de
+l'étang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'où nous était
+arrivé ce redoutable ennemi.
+
+Jack et Ernest ayant témoigné de la répugnance à m'accompagner, je ne
+crus pas devoir tolérer cet exemple, qui me semblait dangereux pour
+l'avenir. «Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermeté ne sont
+pas des qualités moins nécessaires que le courage aveugle du moment, qui
+souvent n'est que l'effet du désespoir. Si le boa eût laissé de ses
+petits dans l'étang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure
+comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lâcheté.»
+
+Après de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'étang,
+nous eûmes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni
+d'oeufs, ni de petits; la place même occupée par le redoutable hôte de
+l'étang n'était reconnaissante qu'aux herbes foulées, qui conservaient
+la forme d'une espèce de nid.
+
+Au moment où nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous
+découvrîmes l'entrée d'une grotte qui s'avançait d'une vingtaine de pas
+dans le flanc du rocher, et qui donnait passage à un ruisseau clair et
+limpide.
+
+La voûte de la grotte était tapissée de stalactites des formes les plus
+riches et les plus variées. Le sol était recouvert d'une couche de sable
+fin et blanc comme la neige, que je reconnus, à ma grande satisfaction,
+pour d'excellente terre à foulon. Nous nous hâtâmes d'en prendre un
+échantillon, et je m'écriai: «Voici une bonne nouvelle pour votre mère,
+qui ne se plaindra plus de la saleté de vos vêtements; car nous lui
+rapportons du savon pour les laver. Et me voilà délivré pour longtemps
+de l'interminable travail du four à chaux.
+
+FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la préparation du savon?
+
+MOI. Les cendres lavées qui entrent dans la composition du savon ont
+besoin de recevoir un mélange d'eau et de chaux. C'est ce mélange qui
+forme le savon ordinaire, après avoir été augmenté d'une certaine dose
+d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon à meilleur compte,
+on a imaginé de se servir d'une terre savonneuse appelée terre à foulon,
+parce que son emploi est d'un très-grand avantage dans le foulage des
+laines.»
+
+Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en
+s'élargissant et se terminait par une profonde excavation.
+
+Après avoir allumé deux flambeaux pour éclairer notre marche, nous
+commençâmes à avancer avec la plus grande circonspection. Bientôt Fritz
+s'écria avec l'expression du ravissement: «Ah! cher père, c'est une
+nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol
+et les murailles?
+
+MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur
+elles sans s'altérer et sans changer de goût. Je crois plutôt que nous
+sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le
+sol sont des plus favorables.
+
+FRITZ. À tout hasard, je vais en détacher un morceau pour nous tirer
+d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa
+transparence.
+
+MOI. Il faut s'en prendre à la maladresse de l'ouvrier qui l'a détaché
+sans précaution. Il fallait creuser sa base et l'ébranler à coups de
+marteau jusqu'à ce qu'elle tombât d'elle-même.
+
+FRITZ. Je vois que de toute notre belle découverte nous ne pourrons pas
+rapporter un seul échantillon.
+
+MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement
+notre trésor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque
+navire européen, nous pourrons faire marché avec le capitaine, qui se
+chargera de l'exploitation.»
+
+Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous
+les sens, et je jugeai qu'il était temps d'aller retrouver la lumière du
+jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient à leur fin.
+
+En sortant de la grotte, nous aperçûmes avec étonnement le pauvre Jack
+assis à l'entrée et tout en pleurs. À ma voix il se leva et s'élança
+vers nous avec un visage qui hésitait entre le rire et les larmes.
+
+MOI. «Qu'as-tu donc, mon enfant, à rire et à pleurer ainsi en même
+temps?
+
+JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis
+sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir à
+deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait
+s'écrouler tout entière.
+
+MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.
+Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effrayé n'était que le
+bruit de deux coups de feu que nous avons tirés pour purifier l'air.»
+
+Jack se montra d'abord un peu incrédule; mais il s'apaisa bientôt à la
+vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en
+triomphe.
+
+Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche
+vers les bords de l'étang, où nous rencontrâmes bientôt Ernest à la
+place qu'il n'avait pas quittée.
+
+En rentrant, je commençai par faire ranger les nouvelles acquisitions
+selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa à désennuyer les
+gardiens du logis par le récit de nos recherches et de nos aventures.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La
+cannelle.
+
+
+Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne
+serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en
+fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.
+
+L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous
+commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il
+s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions
+et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et
+le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais
+entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.
+
+Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le
+chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre
+paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former
+l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les
+quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces
+récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst.
+Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre
+habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous
+continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de
+passer la nuit.
+
+Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le
+bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie,
+nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la
+veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit
+délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous
+dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.
+
+Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance.
+Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première
+fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
+usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
+et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc
+et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens
+danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous
+longions lentement les bords du lac, à une certaine distance,
+contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se
+jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup
+d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.
+
+Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
+ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec
+étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz
+s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.
+
+MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se
+trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je
+crois plutôt que c'est un butor des lacs.
+
+FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
+comment son cri est-il si éclatant?
+
+MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et
+aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
+surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que
+le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la
+conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
+chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
+pourtant que de bien petits oiseaux.
+
+FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair
+n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
+honneur à mon premier coup de fusil.»
+
+Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers
+l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule,
+attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
+triomphe.
+
+«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.
+
+--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»
+
+M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait
+quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le
+cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
+bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
+ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur
+le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos
+pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même
+temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui
+permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai
+que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore
+l'importance de la capture.
+
+Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions
+faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne
+lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à
+l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en
+s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal,
+et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.
+
+MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
+sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
+pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
+gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son
+charme, et la richesse ses inconvénients.»
+
+Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par
+s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
+portera bien jusque là-bas.
+
+MOI. Voilà une idée qui vient à propos pour nous tirer d'embarras.»
+
+Nous ne fûmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins,
+et bientôt nous arrivâmes à la ferme sans avoir trouvé la moindre trace
+de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux
+éclaireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que
+les déprédateurs rôdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.
+
+À notre arrivée, nous trouvâmes Ernest au milieu d'une bande de gros
+rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'où
+étaient tombés ces nouveaux ennemis.
+
+«Ernest et moi, dit la mère, nous étions entrés dans la rizière pour
+faire notre récolte d'épis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec
+sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'élancer sur un objet qui
+s'était réfugié dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait
+échappé, fut tiré tout à coup de ses réflexions par un cri plaintif
+suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment
+formidable.
+
+ERNEST. Je m'élançai sur les traces de mon singe pour découvrir le motif
+de sa brusque disparition, et je le vis bientôt aux prises avec un
+énorme rat qui faisait de vains efforts pour lui échapper. Mon premier
+mouvement fut de lever mon bâton sur cet ennemi de nouvelle espèce et de
+l'étendre mort à nos pieds. À l'instant même, plus d'une douzaine de
+gros rats me sautèrent aux jambes et au visage; mais je m'en débarrassai
+bientôt comme du premier. Je me mis alors à examiner leur demeure,
+construite en forme de cylindre et formée de limon, de paille de riz et
+de feuilles de roseaux rassemblés avec beaucoup d'industrie.
+
+MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir
+contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharnée?
+
+ERNEST. Au premier moment, j'ai pensé qu'ils pouvaient être nuisibles à
+notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me défendre.
+
+MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrière s'arrête à la
+destruction des rats. Maintenant conduis-nous à la retraite de tes
+ennemis, afin que nous puissions l'examiner à notre aise.»
+
+Nous le suivîmes jusque-là, et, à mon grand étonnement, j'aperçus, en
+effet, une sorte de hutte semblable à celle des castors, quoique sur une
+moindre échelle. «Il paraît, dis-je à Ernest, que les castors ont ici
+leurs représentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet
+animal n'habitait que les contrés septentrionales.
+
+ERNEST. Comment? Quels représentants?
+
+MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses
+constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors,
+ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le
+rapport des moeurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal
+_ondatra_; c'est peut-être le nom qu'il porte dans l'Amérique du Nord,
+sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.
+
+ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?
+
+MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir à faire des chapeaux de castor,
+lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?
+
+ERNEST. C'est une excellente idée! De cette manière j'aurai fait une
+action utile à toute la colonie.»
+
+En retournant auprès de ma femme, qui était occupée des préparatifs du
+repas, nous retrouvâmes Fritz et Jack revenus de leur expédition sans
+avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapporté dans son
+chapeau une douzaine d'oeufs enveloppés dans une espèce de pellicule, et
+Fritz nous montra dans sa gibecière un coq et une poule de bruyère.
+
+MOI. «J'espère que tu n'as pas tué la couveuse sur ses oeufs?
+
+FRITZ. Certainement non, mon cher père. C'est le chacal de Jack qui l'a
+surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais
+le coq au vol. Les oeufs sont encore chauds; car je les ai enveloppés
+d'une espèce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque
+semblable au bouillon-blanc.
+
+MOI. C'est une production du Cap, où l'on emploie la pellicule de ses
+feuilles et de sa tige à faire des bas et des gants. Les botanistes la
+nomment _buplevris gigantea_. Nous pourrons la mélanger avec la fourrure
+des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.
+
+FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, à présent? Et d'où
+viennent-ils?
+
+MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir
+d'ici plus de vingt que votre frère Ernest vient d'abattre en bataille
+rangée.»
+
+À ces mots ils s'élancèrent vers la hutte, où je les trouvai bientôt
+occupés à faire un échange amical des produits de leur chasse, tandis
+que la mère faisait cuire les oeufs sur la cendre pour notre repas du
+soir.
+
+Bientôt chacun se mit en devoir d'écorcher les rats, qui étaient de la
+taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent salées avec soin,
+couvertes de cendre et étendues à l'air pour sécher. Quant à la chair,
+nos chiens eux-mêmes la refusèrent à cause de sa forte odeur de musc.
+
+Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de
+cette odeur de musc particulière à l'ondatra, et sur le parti qu'on en
+pouvait tirer.
+
+MOI. «Cette odeur provient généralement de glandes situées entre cuir et
+chair dans les régions ombilicales. Elle est peut-être utile à ces
+animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour
+attirer leur proie avec plus de sûreté; cette dernière hypothèse peut
+être juste à l'égard du crocodile, car le musc est une excellente amorce
+pour le poisson.
+
+ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais
+entendu dire.
+
+MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour être rangé au nombre
+des animaux odorants.
+
+FRITZ. Connaît-on une grande quantité de ces animaux, et la membrane
+odorante occupe-t-elle chez tous la même place?
+
+MOI. Les espèces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les
+glandes se trouvent près de la région de l'anus. Le castor produit le
+_castoreum_, que la médecine emploie dans le traitement des maladies
+nerveuses. La civette possède les mêmes propriétés. Mais l'animal de ce
+genre le plus généralement connu est le musc, qui porte sa poche
+odorante au-dessous du nombril.
+
+FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la même que celle du musc?
+
+MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la différence ne
+doit pas être bien grande.
+
+FRITZ. Par quel procédé parvient-on à se procurer ces parfums?
+
+MOI. En général, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa
+vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est
+parvenu à apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande.
+Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espèce de petite
+cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour
+cette opération, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers
+les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inférieurs;
+et, dans cette posture, il est facilement dépouillé de sa possession.
+L'opération se renouvelle généralement tous les quinze jours. Quant au
+produit, qui peut équivaloir à un quart d'once, il est versé dans un
+récipient de verre, et, lorsque la provision est assez considérable, on
+la livre au commerce.
+
+FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui
+ferai l'opération des Hollandais.
+
+MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'à l'enfermer dans le poulailler,
+car cet animal est grand amateur de volailles.
+
+ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit
+que d'herbe et de mousse.
+
+MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propriété
+d'engendrer le musc.
+
+FRITZ. Est-on parvenu aussi à apprivoiser le musc pour le dépouiller de
+son parfum?
+
+MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de
+la grosseur d'un oeuf, située au-dessous du nombril. Cette poche, percée
+de deux ouvertures, contient une matière huileuse et colorée, semblable
+à des grains noirâtres. Lorsque l'animal est mort, on l'écorche en
+détachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.
+
+«Cette dernière précaution semble destinée à prévenir toute fraude et
+toute altération du parfum. Un magistrat préside à l'opération, et,
+lorsqu'elle est terminée, il appose son cachet sur les peaux; toutefois
+il n'est pas rare de voir cette surveillance déjouée par l'habileté des
+fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en
+approprier le contenu.»
+
+En conversant ainsi, nous étions parvenus à la fin de notre repas,
+lorsque Ernest s'écria en soupirant: «Il nous manque un bon plat de
+dessert pour remplacer le cabiai de Franz.»
+
+À ces mots, Jack et Fritz coururent à leurs gibecières, et firent
+paraître sur la table des trésors dérobés jusque-là à tous les regards.
+
+«Tiens.» dit Jack, en plaçant devant son frère une magnifique noix de
+coco et quelques pommes d'une espèce inconnue, d'un vert pâle, et dont
+le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.
+
+Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient çà et
+là en se frottant les mains avec une joie malicieuse.
+
+«Bravo! mes enfants, m'écriai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits?
+Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous goûté cette nouvelle
+production?
+
+JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a
+conseillé d'attendre que maître Knips nous eût donné l'exemple, vu que
+ces belles pommes pourraient bien être le fruit du mancenillier.»
+
+Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des
+pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le
+fruit du mancenillier, qui ressemble à nos pommes d'Europe, et renferme
+une pierre au lieu de pépins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne
+permettaient pas de douter plus longtemps.
+
+Pendant que j'expliquais ces détails sur la première moitié de la pomme,
+le friand Knips, qui s'était glissé à mes côtés sans être aperçu,
+s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa
+aucun doute sur le goût de notre nouvelle découverte.
+
+Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce
+nouveau fruit, je lui répondis que je croyais le reconnaître pour la
+pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'était une production des
+Antilles. Je demandai à Jack si l'arbre qui la portait était un arbuste.
+
+JACK, en bâillant: «Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une
+terrible envie de dormir.»
+
+Je ris de bon coeur à cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du
+dormeur. Nous passâmes la nuit étendus sur nos sacs de coton, jusqu'à ce
+que l'aurore du jour suivant vînt nous éveiller.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de Taïti.--Le
+ravensara.--Le bambou.
+
+
+Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où
+nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je
+comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
+environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte
+était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en
+forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
+que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du
+repas.
+
+Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont
+nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une
+troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche
+à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la
+plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle
+espèce de gibier nous avions affaire.
+
+À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis
+déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
+qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
+uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite,
+me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos
+pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la
+satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
+fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
+en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir
+s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser
+son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus
+imposant.
+
+À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale
+du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
+victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans
+la marche de la colonne.
+
+Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions
+affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appelés _tajacus_;
+et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal
+sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre
+toute la chair.
+
+Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et
+Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.
+
+Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée
+relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai
+aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.
+
+Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
+la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et
+sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et
+ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
+la matinée.
+
+En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons
+en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous
+servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui
+l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté
+du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les
+deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
+victimes.
+
+«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans
+l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne
+était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»
+
+J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur
+paraissait trop lourd pour l'emporter.
+
+Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
+qu'il fallait commencer par les dépouiller.
+
+«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
+vraisemblablement de la race de Taïti.»
+
+Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou
+siamoise, qui se rencontre en Amérique.
+
+«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car
+ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»
+
+Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état
+d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les
+cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes
+en triomphe le chemin du camp.
+
+Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.
+
+«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
+songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour
+une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que
+je viens de servir.»
+
+On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
+présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle
+devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.
+
+MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre
+mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
+cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois.
+Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.
+
+MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous
+armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous
+ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il
+n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
+présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par
+détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
+reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.
+
+FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec
+un rôti à la manière de Taïti?
+
+ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.
+
+FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
+grandes et solides.
+
+MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire.
+Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des
+cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre
+dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
+de jours.
+
+JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous
+commencer, mon cher père?
+
+MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
+construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous
+occuperons de la salaison.»
+
+Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais
+bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes
+commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun
+d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air.
+Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
+trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons
+domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces
+sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée,
+en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant,
+car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et
+Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères
+dans la construction de son fourneau.
+
+Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de
+laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir
+les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé,
+vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
+pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur
+antipathie pour cet assaisonnement.
+
+Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses
+dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
+de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal
+pour des estomacs friands, en vérité!»
+
+Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses
+conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût
+paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un
+résultat bien satisfaisant de ses peines.
+
+À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz
+d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la
+cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement
+au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son
+enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le
+reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
+bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à
+lui-même.
+
+La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras
+croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir
+comique:
+
+«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un
+sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce
+à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.
+
+FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
+genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?
+
+MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant,
+aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne
+demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons
+du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut
+nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»
+
+Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état
+de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un
+grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer
+hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait
+au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
+jambons se trouva parfaitement fumée.
+
+Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
+Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et
+une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle
+eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que
+l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.
+
+En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon
+odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui
+avait servi d'enveloppe.
+
+Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai
+de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui
+assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.
+
+Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des
+suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
+ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans
+la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux
+parfum à notre rôti.
+
+Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à
+l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
+quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne
+fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent
+l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en
+essayer une plantation autour de notre demeure.
+
+Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest
+fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il
+faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
+couple de ses compagnons.»
+
+Tout en riant du fond du coeur de cette exclamation, je permis au
+plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
+réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une
+petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
+qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.
+
+Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
+quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
+découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar,
+où on lui donne le nom de _ravensara_ c'est-à-dire bonne feuille. Le nom
+botanique est _agatophyllum_, ou même _ravensara aromatica_. Son tronc
+est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
+feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
+distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du
+girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
+aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée
+que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le
+parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
+et sans odeur.
+
+Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours
+dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions,
+ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de
+la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous
+une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes
+récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande
+utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
+grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut,
+dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des
+vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En
+laissant le noeud d'en haut et le noeud d'en bas, nous avions un baril;
+en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
+raisonnable; enfin, on enlevant les deux noeuds, nous obtenions un canal
+propre à mille usages domestiques.
+
+Chaque noeud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai
+pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
+s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les
+jeunes bambous offraient à chaque noeud une substance analogue au sucre
+de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
+fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
+ils se proposaient de faire présent à leur mère.
+
+Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la
+voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que
+l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles
+se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
+parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
+superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce
+environ.
+
+Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être
+bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
+cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il
+était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre
+route disparaître sous une nouvelle forêt.
+
+Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins
+de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de
+notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique
+et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En
+bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
+les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
+ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.
+
+Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill,
+où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je
+trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne
+pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
+moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les
+environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état,
+qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir
+avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
+anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
+pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon
+découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste,
+il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la
+prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
+éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
+de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
+tomber dans l'orgueil et dans la paresse?
+
+Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
+halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant
+la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
+le but tant désiré de notre expédition.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane. L'autruche.--La tortue de
+terre.
+
+
+Nous arrivâmes sans mésaventure à l'extrémité de la forêt de bambous, et
+je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
+l'écluse. La jonction du bois avec une chaîne de rochers inaccessibles
+faisait de ce lieu une position admirablement fortifiée par la nature.
+L'écluse proprement dite, c'est-à-dire l'étroit défilé entre le fleuve
+et la montagne qui séparait notre vallée de l'intérieur du pays, se
+trouvait à une portée de fusil en avant de nous. Le bois nous protégeait
+de toutes parts, et néanmoins la position était assez élevée pour
+permettre à notre artillerie de dominer la plaine de l'intérieur.
+
+FRITZ. «Voici une admirable position pour y élever un fort et foudroyer
+l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chère vallée. À
+propos, mon père, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
+croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
+cette partie du monde?
+
+MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
+Nouvelle-Hollande. Mes présomptions se fondent sur la position du
+soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement à la route tenue
+par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
+circonstances dont la réunion semble augmenter la vraisemblance de mes
+calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
+productions de ces fertiles contrées, la canne à sucre et le palmier.
+Mais, dans quelque région que le hasard nous ait jetés, nous n'en
+habitons pas moins la grande cité de Dieu, et notre sort est au-dessus
+de nos mérites.»
+
+Fritz était d'avis d'élever dans ce lieu quelque bâtiment dans le genre
+des cabanes d'été du Kamtchatka. Cette idée me plut, et nous résolûmes
+de la mettre à exécution à notre retour; mais, avant tout, il fallait
+une reconnaissance dans l'intérieur du petit bois sur la lisière duquel
+avait eu lieu la délibération, afin de nous assurer que le voisinage
+n'offrait aucun danger.
+
+Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
+d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
+oiseaux, et qui se hâtèrent de prendre la fuite à notre approche.
+Bientôt nous les perdîmes de vue sans nous en inquiéter davantage.
+
+Le reste de la matinée s'écoula bien vite, et elle fut suivie de
+quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer à toute
+occupation. Lorsque la fraîcheur du soir nous eut rendu quelques forces,
+nous les employâmes à mettre la tente en état de nous recevoir, et le
+reste de la soirée se passa en préparatifs pour le lendemain, qui était
+le jour destiné à la mémorable excursion dans la savane.
+
+J'étais prêt à la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois aînés,
+parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
+imposantes. La mère demeura avec Franz à la garde du chariot, des
+provisions et du bétail; car nous voulions nous débarrasser de tout ce
+qui pouvait entraver notre marche.
+
+Après un déjeuner réconfortant, nous prîmes joyeusement congé de la
+garnison, et nous nous trouvâmes bientôt près de l'écluse, au pied de
+notre ancien retranchement. Il était facile de reconnaître du premier,
+coup d'oeil que c'était cet endroit qui avait servi de passage au boa,
+aussi bien qu'à la troupe de pécaris. Les pluies et les orages, les
+torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
+autres habitants de cette contrée inconnue semblaient avoir fait
+alliance pour détruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
+domaine.
+
+Avant d'entrer dans la savane, nous fîmes halte pour contempler
+l'immense plaine qui se déroulait devant nos regards. À gauche, au delà
+du fleuve, s'élevaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
+forêts de palmiers; à droite, des rochers menaçants qui semblaient
+percer les nuages, et dont la longue chaîne, s'éloignant graduellement
+de la plaine, laissait à découvert un horizon à perte de vue.
+
+Jack et moi, nous ne tardâmes pas à reconnaître le marécage où nous
+avions pris notre premier buffle; puis nous dirigeâmes notre marche vers
+le sommet d'une colline éloignée qui nous promettait un panorama général
+de toute la contrée.
+
+Nous avions traversé le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
+marche, le pays ne nous offrit plus qu'un désert aride, où la terre,
+brûlée par le soleil, était sillonnée par de profondes crevasses. Par
+bonheur chacun de nous avait eu la précaution de remplir sa gourde; car
+toute trace d'humidité avait disparu, et le petit nombre de plantes que
+nos regards rencontraient se traînaient sans force sur le sol dévoré.
+J'avais peine à comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
+avoir ainsi totalement changé l'aspect de la contrée.
+
+«Cher père, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
+première expédition?
+
+MOI. Non, mon enfant, nous sommes à deux milles plus loin, et nous voici
+au milieu d'un véritable désert. Pendant les pluies des tropiques, et
+quelques semaines après, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
+mais, aussitôt que le bienfaisant arrosement du ciel a cessé, la
+végétation disparaît, pour ne renaître qu'à la saison prochaine.»
+
+Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
+par des soupirs et des gémissements entrecoupés des exclamations
+suivantes: «_Arabia Petroea_! Pays de désolation et de malédiction!
+Voici assurément le séjour des mauvais esprits.
+
+MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
+latin: _Per angusta ad augusta_. Qui sait si la cime de la montagne ne
+nous réserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
+pas nous offrir quelque source enchantée?»
+
+Après une marche pénible de plus de deux heures, nous parvînmes, épuisés
+de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber à
+l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'épuisement nous permissent
+de chercher un meilleur gîte.
+
+Pendant plus d'une heure, nous demeurâmes en silence dans la
+contemplation du spectacle qui s'offrait à nos regards. Une chaîne de
+montagnes bleuâtres terminait l'horizon à une distance de quinze à vingt
+lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine à perte de
+vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable à un ruban
+d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.
+
+Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quittés; mais
+personne ne songea à les poursuivre. Nous ne pensions qu'à nous reposer
+et rafraîchir nos lèvres avec le suc de quelques cannes à sucre qui
+remplissaient ma gibecière.
+
+La faim ne tarda pas à se faire sentir, et nous nous assîmes avec
+plaisir autour des restes du pécari.
+
+«Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
+de rôti dans une contrée aussi peu fertile en fruits et en gibier.
+
+--Quel rôti! interrompit Ernest; il me rappelle le rôti du cheval des
+Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du désert.
+
+--Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?
+
+--Oui, lui répondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
+qu'il y a là quelque méprise des voyageurs.»
+
+Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'écria tout à
+coup: «Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Il me semble
+voir deux hommes à cheval; en voici un troisième, et les voilà qui se
+dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
+Bédouins?
+
+MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
+différence fais-tu entre un Arabe et un Bédouin, lorsque tu dois savoir
+que le Bédouin n'est autre chose que l'Arabe du désert? Maintenant,
+Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperçois.
+
+FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
+meules de foin, et des chariots chargés qui sortent du taillis pour se
+diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
+cette scène me paraît étrange, sans qu'il me soit possible de la suivre
+distinctement.
+
+JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
+regarder à mon tour.... Oui, oui, j'aperçois des lances avec leurs
+banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer à la
+découverte.
+
+ERNEST. Passe-moi la lunette à mon tour. En vérité, voici un quatrième
+cavalier qui se joint aux trois premiers. D'où peut-il être sorti? Il
+faut nous tenir sur nos gardes et songer à la retraite.
+
+MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour être moins perçante que la vôtre,
+n'en est peut-être que plus sûre. Je crois que nous en avons déjà fait
+l'expérience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
+pauvre Fritz, me donneraient quelque inquiétude, si par bonheur nous
+n'étions hors de leur portée, car je présume que ce sont des éléphants
+ou des rhinocéros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
+reconnaître pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
+cavaliers arabes, les pillards menaçants du désert prêts à fondre sur
+nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?
+
+JACK. Des girafes, peut-être.
+
+MOI. Pas mal deviné, quoique tu sois encore au-dessous de la réalité.
+Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
+autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
+une vivante, ou du moins de rapporter un trophée de plumes d'autruche.
+
+FRITZ et JACK. Oh! cher père, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
+un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus à dédaigner.»
+
+À ces mots, ils coururent vers l'endroit où ils avaient vu les chiens
+s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitâmes de l'épaisseur d'un
+bosquet voisin pour échapper aux regards des animaux qu'il fallait
+approcher. Je ne tardai pas à reconnaître, parmi les plantes qui nous
+entouraient, une espèce d'euphorbe assez fréquente dans les endroits
+rocailleux. C'était le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
+vénéneux, est d'un assez grand usage en médecine. Je fis à la hâte
+quelques incisions dans les tiges qui se rencontrèrent sous ma main, en
+me réservant d'en recueillir moi-même le suc qui en découlerait. Ernest,
+préoccupé de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opération.
+
+Nous ne tardâmes pas à être rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
+la meute et leur fidèle compagnon. Le singe et les chiens avaient puisé
+dans l'eau une nouvelle activité de bon augure pour le résultat de notre
+entreprise.
+
+Nous tînmes aussitôt conseil sur la manière dont il fallait ordonner
+l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez près des autruches
+sans défiance pour suivre de l'oeil tous leurs mouvements et leurs jeux.
+Je comptai quatre femelles et un seul mâle, reconnaissable à son plumage
+d'une blancheur éblouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
+principal point de mire de leur attaque.
+
+MOI. «C'est là que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
+si nous autres, pauvres bipèdes, nous viendrons à bout de notre capture?
+Enfin chacun fera de son mieux.
+
+JACK. Voilà Ernest, qui a déjà gagné le prix de la course; et Fritz et
+moi, qui ne sommes pas tant à dédaigner.
+
+MOI. Je sais que vous êtes d'excellents coureurs pour votre âge; mais
+aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
+égale la rapidité du vent, et qui défie le galop du cheval le mieux
+exercé.
+
+FRITZ. Mais alors comment les Arabes du désert parviennent-ils à s'en
+rendre maîtres?
+
+MOI. Ils les chassent à cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir à s'en
+emparer par surprise.
+
+JACK. Comment peuvent-ils les chasser à cheval, d'après ce que vous
+venez de nous dire tout à l'heure?
+
+MOI. Dans ce cas même les chasseurs emploient un artifice fondé sur les
+habitudes de l'animal. On a observé que les autruches décrivent dans
+leur fuite un grand cercle de deux à trois lieues de circonférence. Les
+chasseurs, rassemblés d'abord en une seule troupe, se répandent
+rapidement sur les différents points que l'autruche doit parcourir en
+décrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre maîtres lorsque,
+épuisée de fatigue, elle est hors d'état de continuer sa course.
+
+ERNEST. C'est alors que la pauvre bête cache sa tête dans un buisson ou
+derrière une pierre, croyant ainsi échapper à tous les regards.
+
+MOI. On ne peut connaître le mobile d'un animal dépourvu de raison.
+Selon toute apparence, la pauvre créature met sa tête a l'abri, parce
+que c'est la plus faible partie d'elle-même, ou peut-être ne prend-elle
+cette position que pour mieux se défendre avec ses jambes, car on a
+remarqué que le cheval prend la même position lorsqu'il veut saluer son
+ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes à pied, et tout
+l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tâcher d'envelopper
+l'ennemi et de l'abattre à coups de fusil; mais, avant tout, commencez
+par retenir les chiens, car ces animaux se défient plus encore du chien
+que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons à
+portée, vous lâcherez la meute, et Fritz déchaperonnera son aigle. Leurs
+efforts réunis parviendront peut-être à arrêter un des fuyards, de
+manière à nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
+encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus précieux,
+et son service plus utile.»
+
+Après nous être séparés, nous commençâmes à nous avancer pas à pas vers
+les animaux sans défiance, en faisant nos efforts pour leur dérober
+notre marche; mais, parvenus à environ deux cents pas, il devint
+impossible d'échapper plus longtemps à leurs regards; la troupe commença
+alors à manifester une certaine agitation. Nous fîmes halte en retenant
+les chiens près de nous. Les autruches, tranquillisées par notre
+silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
+des mouvements bizarres de la tête et du cou. Sans l'impatience de nos
+chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
+nos _lazos_; mais, les chiens étant parvenus à s'échapper ou à briser
+nos liens, toute la meute s'élança, sur le mâle, qui s'était avancé
+bravement à quelques pas en avant du reste de la troupe.
+
+À cette attaque imprévue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
+rapidité d'un tourbillon emporté par le vent; c'est à peine si on les
+voyait toucher la terre. Leurs ailes, étendues comme des voiles gonflées
+par le vent, ajoutaient encore à la rapidité de leur course.
+
+La rapidité prodigieuse avec laquelle les autruches se dérobaient à nos
+poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
+les avions déjà presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas été moins
+prompt à déchaperonner son aigle et à le lancer sur la trace des
+fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidité de l'éclair, alla
+s'abattre sur l'autruche mâle avec un effort si puissant, qu'il lui
+sépara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
+sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous précipitâmes sur le
+champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en était encore
+temps; mais les chiens nous avaient précédés, et d'ailleurs l'aigle ne
+les avait pas attendus pour achever son ouvrage.
+
+Après avoir contemplé avec consternation le funeste dénouement de notre
+chasse, il ne nous restait plus qu'à en tirer le meilleur parti
+possible. Une fois débarrassés des chiens et de l'aigle, nous
+retournâmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
+queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
+jeunesse sous ces dépouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
+parure avec autant de fierté que les caciques mexicains, et je ne pus
+m'empêcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
+tête de la dépouille arrachée aux parties les moins nobles d'un animal
+sans défense.
+
+Après un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'écria: «C'est pourtant
+dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
+hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
+hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois à quatre à lui tout
+seul.
+
+ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
+dans des déserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?
+
+MOI. Si les déserts étaient totalement arides, la question serait
+difficile à résoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
+palmiers et de plantes qui peuvent servir de pâture aux animaux. Il faut
+observer en outre que la plupart des habitants du désert sont organisés
+de manière à supporter de longs jeûnes, et leur course est si rapide,
+qu'ils traversent sans s'arrêter d'immenses étendues de sables arides.
+
+FRITZ. À quoi servent ces espèces d'épines dont les ailes de l'autruche
+sont armées?
+
+MOI. C'est probablement une défense contre leurs ennemis, qu'ils
+combattent à grands coups d'ailes.
+
+JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
+lancer des cailloux derrière elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
+un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.
+
+MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
+sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
+que de la part de l'autruche.
+
+FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?
+
+MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
+jour une espèce de rugissement semblable à celui du lion.»
+
+Ernest et Jack avaient disparu de nos côtés, et je les aperçus bientôt à
+une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
+de guide. Ils s'arrêtèrent auprès d'un buisson, nous faisant signe de
+les rejoindre au plus vite.
+
+En approchant, nous entendîmes des cris de joie au milieu desquels il
+était facile de reconnaître ces mots: «Un nid d'autruche! un nid
+d'autruche!» et nous aperçûmes les chapeaux voltiger en l'air en signe
+d'allégresse.
+
+Lorsque je fus arrivé près d'eux, j'aperçus, en effet, un véritable nid
+d'autruche; mais il consistait simplement en une légère excavation dans
+le sable, contenant trente oeufs de la grosseur d'une tête d'enfant.
+
+MOI. «Voici une découverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
+déranger les oeufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
+pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
+Mais dites-moi donc comment vous êtes parvenus à découvrir ce nid si
+bien caché.
+
+ERNEST. La femelle qui s'est envolée la dernière m'ayant semblé sortir
+de terre à notre approche, je remarquai bien la place où je l'avais vue
+se lever. Il me vint aussitôt à la pensée qu'elle était peut-être sur
+son nid, et, appelant à mon aide le chacal, nous suivîmes ses traces,
+qui nous amenèrent où nous sommes; mais, à notre arrivée, le chacal
+avait déjà eu le temps de briser un oeuf et d'en dévorer le contenu.
+
+JACK. Oui, oui, et le petit était déjà presque formé et près d'éclore.
+
+MOI. Voilà encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
+corriger de ses penchants destructeurs?
+
+FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'oeufs
+d'autruche?
+
+JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
+éclore.
+
+MOI. Voilà qui est facile à dire; mais tu aurais dû commencer par en
+calculer le nombre et la grosseur. Chaque oeuf pèse au moins trois
+livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
+comment les déplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les
+laisser ici jusqu'à demain matin, et de revenir les chercher avec le
+chariot ou avec une de nos bêtes de somme.
+
+FRITZ. Ah! cher père, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
+échantillons. Ils sont si curieux.
+
+MOI. Je vous laisse toute liberté à cet égard; mais levez-les avec le
+plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre désordre
+dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
+notre affaire.»
+
+Ils ne se le firent pas répéter deux fois; mais bientôt je les vis dans
+un grand embarras pour venir à bout de leur fardeau. Sentant que mes
+conseils leur étaient nécessaires, je leur fis couper quelques tiges de
+bruyère, en les engageant à suspendre un oeuf à chaque extrémité, de la
+même manière que les laitières hollandaises portent leurs pots de lait.
+En quittant le nid, nous avions pris la précaution d'en marquer la place
+avec une espèce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
+lendemain.
+
+Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochâmes des rochers,
+et je résolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
+d'y passer le reste du jour.
+
+Les enfants reçurent l'injonction d'exposer les oeufs au soleil, afin
+qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'étais pas peu
+embarrassé de savoir comment nous parviendrions à les garantir de la
+fraîcheur du soir.
+
+Nous ne tardâmes pas à atteindre la rive du petit étang où les chiens
+s'étaient désaltérés le matin; cet étang paraissait alimenté par quelque
+source souterraine, et donnait naissance à un petit ruisseau. Tout le
+voisinage était couvert de traces récentes d'antilopes, de buffles et
+d'onagres; mais nous n'y reconnûmes aucun vestige de serpent, ce qui
+était plus important pour nous.
+
+Nous profitâmes de la fraîcheur du ruisseau pour prendre quelque
+nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
+avait tiré sur le sable une masse ronde et noirâtre, qu'il s'apprêtait à
+attaquer avec ses dents, lorsque son maître la lui arracha pour me la
+faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, après l'avoir débarrassé du
+limon qui l'environnait, je reconnus avec étonnement que j'avais entre
+les mains une créature vivante: c'était une tortue de terre de la plus
+petite espèce, grosse comme une pomme ordinaire.
+
+FRITZ. «Comment cet animal peut-il se trouver à une si grande distance
+de la mer? Le fait me paraît incroyable.
+
+MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
+tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les étangs et dans les
+eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, où elles se
+nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.
+
+JACK. Il faut en apporter quelques-unes à maman pour son jardin, et en
+chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.»
+
+Et, se mettant aussitôt à l'ouvrage, ils eurent bientôt rassemblé une
+demi-douzaine de tortues, que je plaçai dans ma gibecière.
+
+Nous continuâmes à nous entretenir des moeurs de ces animaux, et
+j'ajoutai qu'il était difficile d'expliquer leur présence primitive dans
+ce lieu, à moins de les y supposer transportées par la voie des airs.
+
+ERNEST et JACK. «Il faudrait être bien crédule pour le penser.
+
+MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vérité, mes chers
+enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la première tortue
+transportée en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauvée par
+hasard de sa rapacité, et devenue le germe d'une nombreuse postérité?
+L'homme serait bien embarrassé d'expliquer la présence des animaux dans
+la plupart des endroits où on les rencontre de nos jours; car il est
+impossible de supposer que chaque espèce ait été créée au lieu même
+qu'elle occupe actuellement.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La terre de
+porcelaine.--Le condor et l'urubu.
+
+
+Toute la troupe fut bientôt sur pied pour reprendre sa route
+interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile vallée
+couverte d'un riant gazon et entrecoupée de bosquets délicieux. Cette
+contrée faisait un agréable contraste avec le désert que nous venions de
+parcourir. La vallée se prolongeait pendant une longueur d'environ deux
+lieues, en côtoyant la chaîne de montagnes qui faisait la frontière de
+notre domaine. Sa largeur était d'une demi-lieue, et elle était arrosée,
+dans toute son étendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la
+source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines,
+donnait la vie et la fécondité à cette délicieuse contrée.
+
+Çà et là, dans l'éloignement, nous apercevions des troupeaux de buffles
+et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais à la vue de nos
+chiens, qui nous précédaient toujours de quelques centaines de pas, ils
+partaient comme l'éclair et ne tardaient pas à se perdre dans les
+profondeurs de la montagne.
+
+La vallée, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas
+à nous amener en face d'un coteau, que nous reconnûmes avec chagrin pour
+celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matinée. Voyant avec
+regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pièce
+de gibier à portée de fusil, je résolus de faire tous mes efforts pour
+ne pas rentrer sans quelque capture. En conséquence de cette
+détermination, nous prîmes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils
+ne missent pas plus longtemps obstacle à nos projets.
+
+Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu'à la grotte du Chacal,
+dont la voûte devait nous servir de gîte pour le reste du jour. J'avais
+fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de
+leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus tôt
+des douceurs de la grotte. Tout à coup nous entendîmes de son côté un
+cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que
+l'écho semblait répéter. À l'instant tout fut abandonné pour voler au
+secours du pauvre Ernest.
+
+Au moment même nous le vîmes accourir sans chapeau et pâle comme la
+mort, et il vint tomber dans mes bras en s'écriant: «Un ours! un ours!
+il vient! le voici!»
+
+C'est ici qu'il faut de la résolution, pensais-je en moi-même; et,
+armant mon fusil, je m'élançai au secours des chiens, qui attaquaient
+bravement l'ennemi. À peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui
+s'avançait vers nous, que, à mon grand effroi, j'en vis un second sortir
+du taillis, et se diriger du côté de son compagnon.
+
+Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me
+chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en même temps; mais, par
+malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient
+l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le
+moment de lâcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un
+de nos braves défenseurs. Toutefois ma balle avait brisé la mâchoire
+inférieure de l'un des ours, de manière à rendre ses morsures peu
+dangereuses, et celle de Fritz avait traversé l'épaule du second, de
+sorte que ses étreintes étaient désormais plus désespérées que
+redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage,
+redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient
+de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et,
+m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lâchai le coup
+dans la tête, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait
+le coeur.
+
+«Dieu soit loué! m'écriai-je en les voyant tomber avec un sourd
+mugissement. Voici une rude besogne achevée. Grâces soient rendues au
+Ciel, qui vient de nous délivrer d'un terrible danger!»
+
+Nous demeurâmes quelques minutes à contempler notre victoire dans un
+muet étonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous
+laissèrent bientôt aucun doute sur le trépas des deux terribles animaux.
+Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre
+sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois
+celui-ci se tint prudemment à l'écart, jusqu'à ce que les cris de Fritz
+et les miens lui eussent apporté le témoignage de notre complet
+triomphe.
+
+Lorsqu'il fut près de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait
+laissés en arrière. «Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je
+voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais
+s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y
+trouvât justement deux véritables ours.
+
+MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de châtier nos mauvaises
+pensées, et à lui seul appartient la mesure du châtiment. Il est certain
+que ton projet n'était rien moins que louable; car la peur la plus
+innocente peut avoir les résultats les plus funestes, et peut-être le
+pauvre Jack aurait-il éprouvé plus de mal du faux ours que toi du
+véritable.
+
+FRITZ. Voyez, cher père, de quels monstres nous avons débarrassé la
+terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup
+moins.
+
+MOI. Quoique nous n'ayons rencontré aucune trace de serpent, nous
+n'avons pas moins travaillé pour notre sûreté future en nous délivrant
+de ces terribles ennemis.
+
+JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces
+contrées? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.
+
+MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur présence sous un
+pareil climat, à moins de supposer que nous ayons sous les yeux une
+espèce particulière, et c'est une question que je ne suis pas assez
+savant pour décider. On a bien rencontré des ours dans le Thibet.»
+
+Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs,
+encore tout entiers à la joie de notre miraculeuse délivrance. Ils se
+promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant
+leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous
+admirions en même temps la force de leurs épaules et de leurs reins, la
+grosseur de leurs membres, l'épaisseur et la richesse de leur fourrure.
+
+«À présent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je
+enfin à mes compagnons.
+
+FRITZ. Il faut commencer par les écorcher, la peau nous fournira
+d'excellentes fourrures.
+
+ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de
+camp dans des expéditions aussi fatigantes que celle-ci.»
+
+Je mis fin à la délibération en exhortant chacun à commencer au plus
+vite ses préparatifs de départ, car l'heure avançait, et il fallait être
+de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. «En outre,
+ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reçu de légères blessures pour
+lesquelles les soins de votre mère sont indispensables. Vous êtes
+vous-mêmes trop épuisés de cette longue marche et de notre combat pour
+songer à passer ici une nuit fatigante et peut-être périlleuse.»
+
+Mon projet de retour reçut une approbation générale; car, depuis
+l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un
+si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fâchés non plus de
+se voir débarrassés de leurs oeufs d'autruche, que je leur conseillai de
+laisser enfouis dans le sable chaud jusqu'à ce que nous eussions le
+loisir de retourner les prendre avec les précautions convenables. Après
+les avoir placés à une certaine profondeur, afin de les dérober aux
+attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittâmes ce
+lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon gîte et d'un
+souper réconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue
+était oubliée.
+
+Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au camp, où l'accueil
+ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien à faire au
+logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout préparé
+pour un repas dont nous avions si grand besoin.
+
+Naturellement l'entretien roula sur notre dernière aventure, dont les
+détails héroïques frappèrent d'admiration les oreilles étonnées de nos
+deux auditeurs.
+
+La conclusion du récit fut une invitation pressante à se rendre le
+lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y
+délibérer sur le parti à prendre relativement à notre importante
+capture.
+
+Ma femme me raconta à son tour qu'elle n'était pas demeurée inactive
+durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'était frayé un passage
+à travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils
+avaient découvert un lit considérable d'argile qui peut-être nous
+fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir
+reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s'attachait comme le
+lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes
+de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les
+premiers matériaux de l'édifice projeté.
+
+Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps
+convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une
+couple des morceaux de l'argile nouvellement découverte, et je les
+plaçai au milieu d'un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens
+firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués
+s'étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de
+nos torches, je pris ma place à l'entrée, et bientôt le Ciel fit
+descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.
+
+Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes
+deux morceaux d'argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait
+peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de
+remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis,
+notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la
+caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le
+moindre accident.
+
+Au moment où l'entrée de la caverne commençait à s'apercevoir, Fritz,
+qui nous précédait de quelques pas, s'écria à demi-voix: «Alerte!
+alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend
+probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît
+qu'il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit
+mortuaire.»
+
+Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un
+gros oiseau dont le cou dépouillé et d'un rouge pâle était entouré d'un
+collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du
+corps et des ailes me parut d'un brun foncé, et ses pieds crochus
+semblaient armés de serres redoutables.
+
+Ce singulier gardien tenait l'entrée de la caverne comme assiégée, de
+manière à en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient
+au-dessus des cadavres.
+
+Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle,
+lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d'ailes,
+et en même temps j'aperçus une grande ombre se projeter sur le sable
+dans la direction de la caverne.
+
+Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en
+l'air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où
+il se brisa la tête, tandis que son sang s'échappait par une large
+blessure.
+
+Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s'élancèrent
+sur les traces de Fritz, au milieu d'une nuée d'oiseaux sauvages qui
+nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la
+caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz
+n'était plus qu'à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre
+grand regret, et, s'élançant dans les airs d'un vol majestueux, nous le
+vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un
+retardataire.
+
+«Ah! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et
+ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de
+véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et
+aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage.»
+
+À ces mots, j'entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus
+avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l'exception
+des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés
+à temps pour sauver le reste.
+
+Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l'odeur ne
+trahissait que trop la nature et l'espèce. Toutefois ma femme ne
+renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des
+poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les
+reconnaître pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou
+l'urubu du Brésil; l'autre pour le condor.
+
+Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l'entrée de la
+caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant
+tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je
+m'aperçus que l'intérieur du rocher était formé d'une espèce de talc,
+traversé par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments
+quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.
+
+Il s'agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles
+animaux. Pour rendre l'opération plus facile, nous les suspendîmes à une
+forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne,
+pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer
+les oeufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.
+
+Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la
+difficulté de l'opération qu'en raison de l'adresse dont il fallait
+faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.
+
+«Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes? demandai-je
+aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.
+
+FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la
+rencontre des sauvages. Les insulaires de Taïti et des îles Sandwich ont
+coutume d'en porter de pareils.
+
+ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière
+des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon
+que la gueule béante paraisse menacer l'ennemi.
+
+MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j'aurai mis la dernière main à
+mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel
+ornement pour notre muséum.»
+
+Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme,
+qui nous annonçait l'heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un
+reste d'eau tiède dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire
+que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les oeufs
+d'autruche, ajoutant que, si l'intérieur était gâté, je ne voyais pas la
+nécessité de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.
+
+FRITZ. «Mais comment saurons-nous à quoi nous en tenir? Faudra-t-il
+casser les oeufs? et, dans ce cas, à quoi peut servir l'eau de la
+marmite?
+
+MA FEMME. Nous y plongerons les oeufs, et, si quelque mouvement se fait
+remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du
+contenu?
+
+JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau tiède?
+
+MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante amènerait infailliblement
+la mort du petit.»
+
+L'épreuve eut lieu immédiatement, et elle nous donna la triste assurance
+que l'oeuf était sans vie.
+
+Les enfants voulaient immédiatement briser la coquille; mais je m'y
+opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de
+tasse ou d'écuelle.
+
+FRITZ. «J'aurais pourtant grand plaisir à voir si l'autruche est déjà
+formée.
+
+MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitiés, comme les calebasses,
+de manière qu'elle nous puisse être de quelque utilité.
+
+FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne à bout de la partager avec
+un simple fil.
+
+MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours à un moyen
+plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le
+vinaigre. Maintenant entoure l'oeuf de ton cordon, que tu auras soin
+d'humecter de vinaigre frais à mesure que l'ancien se desséchera, et
+nous ne tarderons pas à voir le cordon pénétrer peu à peu la substance
+calcaire de la coquille, et parvenir bientôt à la partie molle de
+l'oeuf. Alors la coquille se séparera sans peine en deux parties égales,
+qui deviendront de vraies écuelles.»
+
+Le reste du jour s'écoula rapidement parmi les travaux divers qui nous
+occupaient. Toutefois je finis par songer à mes tortues, qui depuis la
+veille étaient demeurées dans ma gibecière; après les avoir plongées
+dans l'eau et leur avoir présenté quelque nourriture, je les fis tomber
+au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu'à notre retour à
+l'habitation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la
+savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et
+le verre fossile.
+
+
+J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir
+enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par
+quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la
+chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes
+occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand
+soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
+cuisine en guise de graisse ou de beurre.
+
+Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse
+fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le
+transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent
+abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à
+la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent
+en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
+Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées
+aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.
+
+Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
+autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin
+pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
+contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le
+bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.
+
+Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
+présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
+presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de
+grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que
+j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si
+piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer
+que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte
+précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une
+si grande utilité.
+
+Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites
+grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les
+rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau
+de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous
+les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce
+qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi
+en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
+noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
+également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette
+plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
+notre demeure.
+
+Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à
+entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de
+mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à
+une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à
+de nouvelles découvertes.
+
+Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui
+demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que
+j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
+avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières.
+Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui
+paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut
+bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure
+grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
+interrompue d'aventures et de découvertes.
+
+Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en
+moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources.
+Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il
+faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources
+d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
+sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce
+n'est pas la première occasion où ils auront montré du coeur et de
+l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
+Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra
+sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.
+
+À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest
+se livrait à son expérience sur l'oeuf d'autruche. Bientôt il s'écria:
+«La coquille est traversée, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!
+ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
+tendre pour la trancher avec le couteau.
+
+--C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette
+pellicule, car tu as assez brisé d'oeufs dans ta vie pour en observer
+l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
+autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
+appelons la coquille.»
+
+Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé
+l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'oeuf
+furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement
+le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
+encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le
+laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.
+
+Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un
+bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une
+couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le
+moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ
+deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
+l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
+indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à
+la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de
+vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je
+doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de
+sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant
+pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.
+
+Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes
+cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
+chasseurs.
+
+«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
+caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande
+peu de travail.
+
+MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à
+des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle
+est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer
+à l'abandonner.
+
+ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou
+trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart
+impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la
+forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.
+
+MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
+nom à notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.
+
+ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une
+dénomination plus sonore et plus imposante.
+
+MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis
+très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans
+lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton
+projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
+d'exécution.»
+
+Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas
+précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le
+camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent
+légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras
+pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
+en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le
+mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature
+vivante.
+
+«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux
+vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté,
+qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de
+nouvelles cravates à la Robinson.
+
+--Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
+gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
+coucou nous a montré le chemin.
+
+--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons
+fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
+l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou
+les prendre vivants si nous voulons.
+
+MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
+importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras
+de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre
+expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne
+résolution pour l'avenir.
+
+FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne
+tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur
+qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage
+environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes
+bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
+pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt
+de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces
+nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse,
+sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins
+leur approche que celle de l'homme.
+
+«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser
+nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
+moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos
+postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement,
+chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent,
+ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de
+notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient
+couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la
+protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
+près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et
+faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
+trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous
+élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre
+vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les
+vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt
+cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret
+à nos cris réitérés.
+
+MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
+inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des
+nouveaux habitants de notre vallée.
+
+FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
+rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué
+aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches,
+et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru
+reconnaître pour des gazelles.
+
+MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les
+bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de
+notre paisible domaine.
+
+FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour
+prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
+d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le
+chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
+des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente
+partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités
+du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont
+l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde
+dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
+d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je
+pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi
+timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout
+projet d'évasion.
+
+MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de
+réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
+chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à
+propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
+nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.
+
+FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles
+désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis
+petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
+et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
+nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous
+fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
+nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de
+rats-castors.
+
+MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en
+confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la
+capture des lapins angoras.
+
+FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le
+voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la
+vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été
+impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon
+aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se
+blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.
+
+JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me
+brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins
+mémorables.
+
+MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
+vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
+nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
+animaux.
+
+JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la
+peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
+lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes
+les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux
+que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais
+nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent
+pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent
+épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux
+jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.
+
+MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
+sont les bienvenues.
+
+JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que
+Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au
+moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître
+de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de
+palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les
+chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt
+rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de
+notre capture.
+
+MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je
+regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim
+de moustiques?
+
+JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
+retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui
+voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de
+quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions,
+comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
+de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
+mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
+m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle,
+il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»
+
+«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où
+il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau
+aux abeilles, dont j'ai lu la description.»
+
+Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près
+d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes
+essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche.
+Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
+mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se
+rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une
+seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
+général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
+zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire
+l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une
+provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire
+dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
+aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
+si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût
+dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un
+nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage
+dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de
+m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.
+
+MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
+courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui
+te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
+nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous
+ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu,
+nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous
+préparer.»
+
+Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des
+baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension
+ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond
+de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes.
+C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
+dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne
+pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé
+l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin
+de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si
+bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement
+aux lapins angoras.
+
+Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
+dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les
+uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
+autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant
+toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à
+l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
+d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc
+celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté
+de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se
+multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour
+nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
+voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec
+plaisir, car leur premier voeu était la sûreté et le bien-être de leurs
+jolis prisonniers.
+
+Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de
+l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la
+ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée,
+que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
+avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
+laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays
+serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
+exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
+animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
+croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
+besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
+avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
+le tronc d'un arbre.
+
+En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de
+prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes
+premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui
+consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
+haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la
+mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en
+un pont-levis ou en un pont tournant.
+
+Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux
+chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita
+une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
+nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de
+pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que
+l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée
+avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du
+petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux
+furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute
+répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti
+des plus délicats.
+
+Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches
+pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour
+dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés,
+tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
+fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop
+longtemps sans cette précaution.
+
+Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé
+par aucun accident fâcheux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs
+d'autruche.
+
+
+Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs
+de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était
+fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou.
+D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
+pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes
+nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche
+ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de
+rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait
+la moitié du temps.
+
+C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur
+pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en
+route pour l'expédition projetée.
+
+Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre
+jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être
+d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi
+les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en
+route pleine de confiance et d'ardeur.
+
+Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première
+expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à
+rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos
+calebasses, et nous atteignîmes bientôt le _Champ des Arabes_; nom que
+je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions
+pris les autruches pour des cavaliers du désert.
+
+Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
+que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue.
+Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
+d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que
+les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous
+mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer
+la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma
+prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se
+trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec
+autant de soin que d'intelligence.
+
+«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer
+en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
+à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma
+répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
+contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
+d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
+aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»
+
+Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces
+de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous
+avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
+se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
+derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se
+trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage
+avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs
+femelles réunissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent
+alternativement.
+
+Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il
+rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son
+aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle
+qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa
+monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous
+nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid,
+attendant avec impatience le moment d'agir.
+
+Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs
+masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et
+se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si
+fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous
+crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur
+course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui
+avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui
+dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de
+nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles
+marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de
+pistolet, je lui lançai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au
+lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité
+des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite
+de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement
+la direction de sa course.
+
+Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les
+abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et
+Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le
+signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer
+au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
+nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir
+çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes
+le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
+ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et
+lança son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
+fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
+Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour
+empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.
+
+Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes
+nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous
+échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère
+moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La
+position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
+moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
+puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal
+grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa
+tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes
+beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
+elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par
+lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la
+liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
+entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
+emprisonnait les ailes.
+
+Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité
+d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.
+
+MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour
+apprivoiser leurs éléphants?
+
+FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants
+apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever
+toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car,
+s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à
+coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de
+leurs épieux derrière les oreilles.
+
+JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer
+le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et
+moi: ce qui serait une mauvaise ressource.
+
+MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter
+une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
+Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
+et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher
+fortement les jambes de notre prisonnier.»
+
+Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen
+excellent! Il ne peut manquer de réussir.»
+
+Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
+nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour
+qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être
+atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la
+seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre
+de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
+m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile
+qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit
+au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par
+un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les
+mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.
+
+Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir
+faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards
+effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant
+prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
+retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à
+renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
+gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors
+l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air
+à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs
+trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît:
+au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
+coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
+prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas
+plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le
+pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de
+ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle
+se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.
+
+Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux
+cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
+nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
+oeufs que nous voulions rapporter.
+
+J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux
+grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à
+l'habitation.
+
+Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit
+au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en
+sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
+Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été
+abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus
+empressés à nous saisir des oeufs, espérant que dans le nombre il s'en
+trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger
+le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après
+notre départ.
+
+Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes
+précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis
+en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches
+devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie,
+je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre
+demeure.
+
+Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau
+prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
+minutes.
+
+MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là?
+Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?
+
+JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
+contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
+jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien
+tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le
+nouveau venu _Brausewind_ (vent impétueux): c'est un nom qu'il ne
+tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale
+aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.
+
+MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de
+la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne
+pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
+qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois
+apprivoiser.
+
+FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si
+nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
+avec son aigle.
+
+MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le
+corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi,
+mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
+queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
+tombé sous nos coups.
+
+FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau
+reste entier.
+
+MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être
+cause du partage de l'animal.
+
+FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
+tout entier.
+
+JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée,
+car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les
+couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
+ses plumes.
+
+FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut
+bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.
+
+MOI. Voilà une sage résolution, dont Jack tire tout le profit.»
+
+La mère eut alors le récit détaillé de notre merveilleuse capture, et
+Ernest, dont la brillante imagination était en travail depuis une heure,
+finit par se faire un tableau si romantique de cette mémorable journée,
+qu'il s'écria les larmes aux yeux: «Ne serai-je donc jamais là dans les
+occasions où il y a du plaisir et de la gloire à gagner!
+
+MOI. On ne peut avoir tous les avantages à la fois. Tu n'es pas grand
+amateur des scènes guerrières, et sous ce rapport il faut avouer que tu
+le cèdes à tes deux frères. Mais d'un autre côté on ne peut te refuser
+un mérite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
+d'être en bon chemin d'y arriver. Il s'est déjà rencontré plus d'une
+occasion pour nous de mettre à profit tes connaissances en histoire
+naturelle, et peut-être es-tu destiné à devenir notre interprète, si la
+Providence envoyait un navire étranger sur ces côtes.»
+
+Comme il était trop tard ce jour-là pour songer au retour, il fallut
+s'occuper de notre prisonnier et lui préparer un gîte pour la nuit.
+L'opération ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
+entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
+employé à employer nos provisions et nos nouvelles découvertes; nous ne
+voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine à renoncer aux
+richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui représente
+vivement les avantages futurs!
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprîmes le chemin de
+l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
+décider l'autruche à se mettre en route. Nous n'en vînmes à bout qu'en
+lui jetant un voile sur la tête comme la veille. Elle fut attachée de
+nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
+derrière, de manière à lui rendre impossibles tous efforts pour
+s'écarter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
+au timon du chariot, où figurait notre magnifique vache en qualité de
+timonier. Ernest était sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant à
+moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune ânon; de sorte que nous
+formions une caravane bizarre, mais généralement bien montée.
+
+Nous fîmes halte près de l'Écluse, pour donner le temps aux enfants de
+reprendre leurs plumes d'autruche, et en même temps pour faire une
+provision de cette terre à pipe dont nous devions la découverte à ma
+femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espèce de fève se
+trouva être un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherché dans
+nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
+nombre de graines noires et brillantes, qui répandent une odeur
+délicieuse lorsque les rayons du soleil ont achevé leur maturité.
+
+Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, à l'aide
+d'une barrière de bambous fortement fixée aux deux extrémités, et qui
+nous parut presque impénétrable. Pour plus de précaution cependant, je
+fis joncher la terre de branches, à une certaine distance, dans
+l'intérieur de la vallée, afin que nos légers prisonniers ne
+rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
+franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
+portait aucune trace récente qui indiquât l'évasion des antilopes ou des
+gazelles, nous prîmes la précaution d'effacer nos propres traces, afin
+d'être avertis du passage des animaux qui pourraient à l'avenir
+s'échapper de la vallée, ou s'y introduire par cette voie.
+
+Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
+ferme avant l'obscurité; puisqu'il était devenu impossible de pousser
+plus loin ce jour-là. En passant près de la plantation de cannes à
+sucre, je fis ramasser la chair des pécaris, qui se trouvait
+parfaitement conservée. Nous n'oubliâmes pas non plus de nous pourvoir
+d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivîmes notre route au clair
+de la lune, malgré ma répugnance habituelle pour les marches de nuit.
+
+Nous arrivâmes très-tard et accablés de fatigue. Le chariot fut dételé à
+la hâte, et l'autruche attachée, comme la veille, entre deux arbres;
+puis, après un léger repas, chacun s'en alla s'étendre sur son lit de
+coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.
+
+En nous levant, nous vîmes avec plaisir que les couveuses avaient
+heureusement accompli leur tâche. L'une conduisait les poussins
+domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapporté
+les oeufs dans la cabane. Dans cette dernière couvée, nous remarquâmes
+quelques oiseaux d'une espèce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
+le désir d'emporter à l'habitation.
+
+Nous nous occupâmes alors du déjeuner pour reprendre ensuite la route de
+notre demeure, dont nous n'approchions pas sans émotion, après une si
+longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgré la chaleur
+qui commençait à devenir insupportable, nous arrivâmes avant midi à
+notre habitation, pour ne plus nous en éloigner de longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la chapellerie.
+
+
+Aussitôt après notre arrivée, le premier soin de ma femme avait été de
+faire ouvrir toutes les fenêtres; ensuite il fallut nettoyer, laver et
+balayer. Les deux cadets aidaient leur mère, tandis que les aînés
+travaillaient avec moi à déballer nos richesses.
+
+L'autruche eut son tour: délivrée de ses deux gardiens, elle fut
+attachée, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui
+soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester à cette place
+jusqu'à la fin de sa nouvelle éducation.
+
+Les oeufs d'autruche subirent l'épreuve de l'eau tiède; ceux que nous
+trouvâmes vivants furent placés dans un four sur une couche de coton et
+à côté d'un thermomètre, afin de les maintenir à la température
+convenable. Cinq seulement résistèrent à l'épreuve: le reste avait péri
+pendant le voyage. Les lapins angoras, peignés avec soin, nous donnèrent
+une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils
+furent ensuite transportés dans l'île aux Requins, qui ne devait pas
+demeurer longtemps déserte avec de pareils habitants. Dans la suite,
+nous leur construisîmes des demeures souterraines d'après un plan qui
+pût nous livrer les habitants sans défense lorsque nous aurions besoin
+de leurs trésors. Par surcroît de précautions, j'établis à l'entrée de
+leur demeure une espèce de grillage disposé de manière à s'emparer
+chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite
+recueillir sans peine et sans effort.
+
+Bien malgré moi j'assignai pour séjour aux antilopes l'île aux Requins;
+car notre désir eût été de les garder près de l'habitation, si nous
+n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres
+animaux de la maison. Il était à craindre aussi que la perte de leur
+liberté ne leur occasionnât quelque maladie mortelle, tandis que dans
+leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'était à redouter.
+Nous leur construisîmes un gîte où elles pouvaient se retirer à leur
+gré, et où nous apportions une provision de foin et d'herbes fraîches à
+chacune de nos visites.
+
+Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait après la
+distribution que nous en avions faite à la ferme, reçut pour demeure
+l'étang aux Canards. J'avais songé d'abord à les garder dans le jardin,
+pour le purger des limaçons et des insectes qui l'infestaient; mais,
+lorsque ma femme apprit que ces petits animaux étaient aussi grands
+amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement à mon projet,
+en remarquant qu'ils dévoreraient précisément ce qu'ils étaient chargés
+de défendre.
+
+Deux de nos tortues étant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles
+à part pour les utiliser en temps et lieu.
+
+Jack, qui s'était chargé de porter les autres à l'étang, accourut
+bientôt chercher Fritz, et tous deux, armés d'un long bambou, se
+dirigèrent vers l'étang à toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il
+s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai
+pas à les voir reparaître portant un des filets d'Ernest, où se
+débattait une belle anguille. Ils me racontèrent alors qu'ils avaient
+trouvé les autres filets vides et déchirés; d'où je conclus que quelque
+gros poisson avait réussi à s'en échapper en rongeant les mailles; mais
+nous nous consolâmes facilement de cette perte avec l'excellent
+échantillon qui nous était resté. Ma femme nous en prépara une portion;
+le reste fut mis dans la saumure, et conservé à la manière du lion
+mariné.
+
+Quant au poivre et à la vanille, je les fis planter au pied des colonnes
+de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'espérance de les voir
+bientôt s'élever en espaliers. En plaçant près de nous ces plantes
+précieuses, il nous était d'autant plus facile de leur donner les soins
+nécessaires pour obtenir une abondante récolte.
+
+Quant à notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,
+ma femme se chargea de la mettre en sûreté, et, bien que nous fussions
+généralement peu amateurs d'épices, je résolus d'en mêler désormais au
+riz, au melon et surtout aux légumes, parce que je savais que dans les
+climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et
+faciliter la digestion.
+
+La vanille ne pouvait nous être d'un grand usage pour le moment présent,
+parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la négliger,
+comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.
+
+Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent
+confiés aux soins de ma femme, pour être conservés dans le garde-manger.
+Nous avions maintenant de quoi défier la famine pour longtemps; mais ma
+femme nous déclara qu'à l'avenir on ne goûterait pas à la crème ni au
+beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la
+mêler avec la nouvelle graisse, afin de ménager les richesses que nous
+venions de rapporter. Il fallut se résigner, en soupirant, à cette
+rigoureuse interdiction.
+
+Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en
+prenant la précaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les
+emportât pas en se retirant.
+
+La couveuse et ses poussins furent placés sous une cage à poulets, et on
+résolut de les nourrir avec des oeufs hachés et de la mie de pain,
+jusqu'à ce qu'ils fussent apprivoisés. J'eus soin de les faire placer
+sous nos yeux, de peur que maître Knips ne s'avisât de tenter sur eux
+quelque expérience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'espérais
+pouvoir les réunir sans inconvénient au reste de la basse-cour.
+
+Le condor et l'urubu prirent place dans le musée comme des trophées de
+nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permît de les
+préparer plus à notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.
+Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans
+l'atelier, aussi bien que la terre à porcelaine; car j'espérais tirer de
+ces précieux matériaux une utilité réelle et pratique. L'amiante devait
+nous fournir des mèches incombustibles pour nos lampes, et le verre
+fossile d'élégants carreaux de vitre, et je voyais déjà la porcelaine
+prendre sous ma main mille formes aussi variées qu'agréables.
+
+Toutes les provisions de bouche furent confiées à la garde spéciale de
+ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance
+particulière, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'étiquette:
+_Poison_, afin de prévenir toute méprise funeste à son égard.
+
+Enfin les peaux de rats-castors furent réunies en un paquet et exposées
+à l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intérieur de l'habitation
+ne fût pas empesté de leur désagréable parfum.
+
+Tous ces travaux terminés, j'aperçus enfin quelle source de richesses
+nous avions rencontrée dans cette dernière expédition; car il nous en
+avait coûté deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles
+acquisitions. À cette pensée, il me fut impossible de retenir une
+exclamation involontaire et je m'écriai: «Divine Providence, nous voilà
+riches à présent!»
+
+Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les
+plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail
+sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme
+stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus
+heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux
+rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de
+partager les découvertes et les oeuvres des autres.
+
+Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau
+mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un
+foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature,
+et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir
+funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien
+il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les
+inconvénients du monde réel.
+
+La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui
+me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans
+délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard,
+comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.
+
+Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il
+avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour
+accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous
+défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales
+pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains,
+je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils
+ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.
+
+Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal,
+l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de
+nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue
+remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la
+terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était
+pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu
+mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du
+labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.
+
+Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était
+soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,
+c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt
+impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des
+enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une
+litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre
+de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme
+de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement
+agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une
+provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a
+coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.
+
+Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette
+obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre
+pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de
+beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.
+Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et
+son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce
+jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de
+curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence
+de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa
+voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et
+toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture,
+Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le
+rendit bientôt docile à toutes nos volontés.
+
+Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses
+liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença
+une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à
+recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à
+s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à
+tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou
+Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou
+indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile
+imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une
+docilité complète.
+
+Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il
+fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle
+ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le
+mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait
+une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui
+fixer son fardeau sur les épaules.
+
+Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée
+m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle.
+Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur
+l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de
+chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de
+laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les
+oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de
+l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'oeil droit
+ou de l'oeil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter
+l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de
+l'appareil.
+
+Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout
+l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers
+changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine
+cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à
+l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque
+instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de
+vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le
+moins du monde.
+
+Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise
+difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement
+mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une
+description détaillée de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle
+était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre
+les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer
+solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de
+prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle
+avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les
+mains si l'occasion l'exigeait.
+
+Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier
+à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment
+elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait
+la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un
+cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour
+l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le
+propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses
+frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il
+fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier
+arrangement.
+
+Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre
+Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils
+aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les
+airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»
+
+Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu
+qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait
+fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre
+courrier d'État.
+
+Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz
+m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose
+dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne
+demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les
+premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs
+longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de
+maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours
+que des oeufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.
+
+Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était
+pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer
+que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite
+mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et
+en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.
+
+Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel
+dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel,
+travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi.
+La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain
+volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux
+tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je
+remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de
+feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant
+pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans
+mélange.
+
+Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la
+première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des
+fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant
+préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous
+résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en
+conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété
+dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le
+même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision
+d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour
+les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes
+peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent
+suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une
+seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de
+les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus
+qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la
+souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de
+peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la
+découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute
+mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout
+lieu de me réjouir du succès de notre long travail.
+
+Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur
+par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits,
+nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne
+qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de
+_malaga_, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire
+l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine
+amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants _muscat de
+Felsen-Heim_, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.
+
+Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre
+paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à
+abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de
+voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien
+que le madère ou le célèbre vin du Cap.
+
+Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons
+témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte
+inaccoutumé.
+
+Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un
+nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer
+par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.
+
+ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous
+voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle
+pour l'avenir.
+
+MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,
+parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous
+n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne
+nous manque pas.
+
+ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble
+couleur.
+
+JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la
+nature.
+
+FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur économique.
+
+FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adaptée au
+climat où nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis
+que le noir les absorbe.
+
+MOI. Je crois que je me déciderai pour le rouge. Comme le premier
+chapeau est destiné à Franz, je veux lui faire une espèce de barrette
+semblable à celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la
+vieille chronique suisse.
+
+MA FEMME. Je vois que personne ne songe à me demander mon avis dans une
+matière qui est cependant de la compétence spéciale des femmes. Je vote
+pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre
+pays.
+
+TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes
+d'autruche.»
+
+Je distribuai immédiatement les rôles pour notre nouvelle opération. Les
+uns furent chargés de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames
+de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de
+lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mêler les deux
+espèces. Quant à moi, j'eus bientôt fabriqué un arçon de chapelier avec
+une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux
+morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait
+encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent
+bientôt prêts tous deux, et nous ne tardâmes pas à obtenir un feutre
+léger, que nous mîmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opération en
+plongeant notre ouvrage dans une décoction de cochenille, fraîche,
+délayée avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut
+suffisamment préparé, je le plaçai enfin sur la forme afin de lui faire
+passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette
+suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea
+d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,
+dans laquelle on plaça un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le
+chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tête de Franz, auquel il allait
+parfaitement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La
+garenne.
+
+
+On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
+et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se
+chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en
+même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante
+semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un
+poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une
+demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
+servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât
+dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte
+d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de
+sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à
+dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de
+plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai
+que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait
+de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les
+matériaux d'une nouvelle coiffure.
+
+Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda
+si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui
+fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé
+que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible,
+ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous
+séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait
+être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»
+
+L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque
+nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais,
+comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
+quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.
+
+L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table
+et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de
+tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme
+commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui
+demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer
+les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs
+terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec
+une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le
+mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion
+de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je
+mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
+comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc,
+dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour
+résister à l'action du feu.
+
+Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce
+avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
+les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide
+d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à
+moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à
+me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système
+si imparfait.
+
+Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en
+oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de
+verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six
+tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
+assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four
+était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.
+
+Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il
+n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
+des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le
+permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre,
+sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé
+quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la
+chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
+fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la
+peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les
+assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
+rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.
+
+Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison
+des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je
+déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du
+condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède,
+et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir
+l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
+morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe;
+les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de
+coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de
+laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon
+expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
+porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux
+animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.
+
+Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et
+dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à
+tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
+destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.
+
+Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
+de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne
+remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les
+enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
+songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.
+
+Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la
+construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre
+voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
+afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
+entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses
+découvertes.»
+
+La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
+été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par
+un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une
+espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre
+entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À
+force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son
+approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur,
+afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours.
+Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
+proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à
+l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage
+sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.
+
+Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus
+grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités;
+cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait
+servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
+longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
+entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de
+métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
+ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses
+de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter
+deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité
+s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les
+sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux
+pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre,
+et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de
+bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à
+propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée,
+et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin
+le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au
+milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois
+léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à
+le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir
+jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce
+de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué
+de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système
+groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi
+ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable
+au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.
+
+Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir
+la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du
+banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique
+promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur
+un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme
+une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son
+chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.
+
+Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce
+qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
+immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je
+commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
+j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir
+fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis
+nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez
+de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique
+sur la carcasse du canot.
+
+Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé
+l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté
+les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre
+imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également
+recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former
+de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
+du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité
+peu commune.
+
+J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant
+pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger
+bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une
+longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son
+extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la
+soutenir sur l'eau.
+
+Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes
+alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de
+corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à
+un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer
+par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur
+courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le
+caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
+de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur
+le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le
+passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que
+jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les
+bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses
+mouvements.
+
+Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous
+faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
+non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
+domestiques.
+
+Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans
+l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
+vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi,
+on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et
+Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de
+toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil
+à chacun des enfants.
+
+Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous
+réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de
+bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se
+montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à
+l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de
+leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision
+de joncs et de feuilles de roseaux.
+
+Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de
+rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
+muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la
+bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.
+
+À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en
+fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les
+avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au
+four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse
+solennité.
+
+Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant
+si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à
+qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si
+complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux
+remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
+fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma
+prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
+faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
+pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.
+
+Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une
+expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans
+une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer
+pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
+extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas
+moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de
+plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en
+souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui
+a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat
+d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver
+jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux
+Requins.
+
+MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce
+plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu
+quelque chose.
+
+MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
+limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres
+idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des
+livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
+vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.
+
+MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai
+enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?
+
+MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
+corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent
+ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
+matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité
+d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous
+voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus
+de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
+cuisine n'en est pas plus mauvaise.»
+
+J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des
+Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout
+à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
+pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais
+découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
+m'enchantait à cause de nos antilopes.
+
+Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines
+non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour
+aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
+s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec
+plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
+plantations.
+
+À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures
+souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
+habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
+peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le
+nom de garenne.
+
+Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant;
+car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des
+noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc
+recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
+de plantes épineuses.
+
+Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine,
+que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du
+ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute
+trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre.
+Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous
+passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec
+notre chaloupe.
+
+Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants
+disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner
+leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à
+sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
+dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
+permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était
+demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc
+Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un
+canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
+Braun.
+
+En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
+terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
+d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
+désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui
+sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce
+désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux
+sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me
+conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
+environs de Falken-Horst.
+
+J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien
+servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
+je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les
+chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où
+j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.
+
+Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée
+de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la
+défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée
+de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je
+ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la
+troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
+aussitôt dans le taillis.
+
+Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
+la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin
+sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à
+un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.
+
+Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le
+chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
+
+
+Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqué
+l'heure du dîner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de
+nous préparer pour souper un bon rôti de cochon. Ernest et moi nous lui
+servîmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en état de
+paraître le soir sur la table; les deux autres furent salés et enfermés
+dans le garde-manger. La bonne mère, qui avait commencé à me faire
+quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientôt désarmée par mes
+excuses.
+
+Vers le soir, et au moment où je commençais à concevoir quelques
+inquiétudes, nous vîmes paraître Jack sur son autruche, suivi de ses
+deux frères moins bien montés. Ceux-ci s'étaient chargés de tout le
+butin, qui remplissait deux énormes sacs. Il consistait en quatre
+oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux
+de l'espèce du lièvre, et une demi-douzaine de rats d'eau.
+
+Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas
+remarquée d'abord.
+
+Alors commencèrent les cris, les récits et les admirations sans fin. La
+voix de Jack dominait toutes les autres. «Ah! cher père, s'écria-t-il
+quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru
+deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidité de sa course
+fatigue tellement les yeux, que c'est à peine si je voyais devant moi.
+Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie
+clair à me conduire.
+
+MOI. Non pas, s'il vous plaît, monsieur le cavalier.
+
+JACK. Et pourquoi non?
+
+MOI. Pour deux raisons: la première, c'est que tout ce que tu demandes à
+tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est
+qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de
+vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On
+s'habitue bien vite à la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut
+exécuter soi-même.
+
+FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons
+vécu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous
+pourrions échanger contre du brandevin avec les marchands fourreurs.
+Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de
+Felsen-Heim.
+
+MOI. Le marché est accepté; car vous paraissez avoir bien mérité un
+verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop
+brusquement.
+
+FRANZ. Quant à moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie
+sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible appétit.
+
+MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire à
+tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilisée sur la
+cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:
+un bon cavalier songe à son cheval avant de songer à lui-même.»
+
+À peine cette besogne était-elle terminée, que la mère apporta le
+souper, à la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant
+chaque plat de quelque remarque plaisante.
+
+«Voici, d'abord, s'écria-t-elle, un cochon de lait européen transformé
+en marcassin d'Amérique. Il a laissé là sa tête pour courir plus vite,
+selon la coutume des imbéciles. Et voilà maintenant une excellente gelée
+hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thétis.»
+
+Les saillies de la mère furent accueillies avec des applaudissements
+unanimes, surtout lorsque nous la vîmes reparaître avec une bouteille de
+notre excellent hydromel, que nous dégustâmes avec autant de plaisir
+qu'en éprouvaient les dieux d'Homère en savourant leur nectar à la table
+de Jupiter.
+
+Alors Fritz nous raconta comment ils avaient passé tout le jour aux
+environs de Waldeck, et comment ils avaient disposé leurs pièges de tous
+côtés, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu
+poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une
+demi-douzaine de poissons péchés à la ligne avaient composé tout leur
+dîner, et à peine avaient-ils pris le temps de préparer ce frugal repas.
+
+Ici l'impétueux Jack reprit la parole en s'écriant: «Ah! oui; et mon
+chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des lièvres
+sous le nez!
+
+--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait
+tranquillement l'herbe à dix pas de nous. C'est une jeune bête, j'en
+réponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la
+poudre.
+
+--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de découvrir ces gros
+chardons, qui pourront nous être utiles pour le cardage de notre feutre.
+J'ai rapporté aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont déjà
+gros, et qui ne tarderont pas à devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu
+avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lancé une énorme noix de
+coco presque sur la tête.»
+
+Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je
+reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui
+devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il
+rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.
+
+La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain
+matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand
+soin.
+
+Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que
+j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me
+fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à
+faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture
+et de deux soupapes.
+
+Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans
+beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine,
+qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher
+de partir d'un bruyant éclat de rire.
+
+Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes
+pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa
+poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la
+peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le
+tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de
+toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de
+l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le
+reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes
+pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps
+ordinaire.
+
+«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable
+sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?
+
+--Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un
+Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un
+chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière
+l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement
+avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé
+pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus
+facilement le débit.»
+
+Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt
+achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle
+expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.
+
+Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,
+dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé
+propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller
+l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité
+en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz
+et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le
+gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes
+au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du
+côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en
+oeuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de
+chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de
+toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec
+un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,
+je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent
+immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la
+place pour servir en temps et lieu.
+
+Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième
+qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre. À chacun des tronçons
+j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait
+à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie
+plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois,
+dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement
+creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une
+espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se
+trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand
+l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et
+quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot.
+Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de
+baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.
+
+Ce travail achevé, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrière
+la maison, et à une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.
+Mes conduits furent disposés au-dessous de la chute d'eau à environ un
+pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,
+destinés à aller porter l'eau à chacune des auges, qui, se remplissant
+et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux
+marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manière le
+moulin le plus convenable à notre position, attendu qu'il marchait sans
+roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se fût
+trouvée probablement au-dessus de nos forces.
+
+Aussitôt que la machine fut achevée, ma femme plaça quelques mesures de
+riz dans les mortiers, et passa la journée entière à surveiller la
+marche de l'appareil. À la fin du jour, le grain était entièrement
+débarrassé de son enveloppe et prêt à être employé à la cuisine. La
+lenteur de la machine nous inquiéta peu lorsque nous fûmes assurés
+quelle marchait assez bien pour l'abandonner à elle-même.
+
+«Quel bonheur! s'écrièrent les enfants; nous voilà en état de préparer
+de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la
+soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinière et ses aides seront
+délivrés à l'avenir de l'éternel travail du pilon.»
+
+Pendant que nous étions encore occupés à la construction de nos pilons,
+nous remarquâmes que les jeunes autruches faisaient de fréquentes
+visites à notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis
+rassasiées. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand je reconnus
+qu'effectivement le grain était mûr, alors qu'à peine quatre mois
+s'étaient écoulés depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter à
+l'avenir sur deux récoltes par an.
+
+Cette découverte nous occasionna un travail inattendu et tout à fait
+hors de saison; car c'était précisément l'époque du passage des harengs
+et des chiens marins. La mère ne se lassait pas de gémir en demandant
+comment nous viendrions à bout de cette menaçante série de travaux; car
+elle n'oubliait pas que c'était également l'instant de faire la récolte
+du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le
+manioc pouvait rester en terre sans inconvénient, tandis que la récolte
+des patates était bien moins pénible dans cette terre légère que dans
+les terrains pierreux de notre pays. «Quant au grain, ajoutai-je, nous
+en ferons la moisson et le battage à la mode italienne. Si nous y
+perdons quelque chose, nous le rattraperons bien à la récolte suivante.»
+
+Sans perdre de temps, je fis préparer devant la maison une espèce
+d'esplanade que nous arrosâmes ensuite de fumier liquide; puis je fis
+fouler la place par notre bétail, en même temps que nous battions la
+terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut
+séché le sol, nous l'arrosâmes une seconde fois, et je le fis battre et
+fouler de nouveau, jusqu'à ce que la terre fût devenue aussi dure et
+aussi unie que celle des aires de notre pays.
+
+Alors nous nous rendîmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm
+et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destinée à recevoir le
+grain.
+
+Arrivés sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les
+enfants des fourches et des râteaux pour rassembler les épis en
+monceaux.
+
+«Point tant de cérémonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons à
+l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour
+savoir ce que c'est qu'un lien ou un râteau lorsqu'il s'agit de moisson.
+
+--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les
+gerbes et pour les rapporter à la maison?
+
+--De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne
+font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»
+
+Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y
+prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de
+prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la
+faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille,
+et de la jeter ensuite dans la corbeille.
+
+Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ
+fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se
+remplissait d'une ample provision d'épis.
+
+«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis
+tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à
+briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.
+
+--Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager
+pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux
+les boire que les manger.
+
+--Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.
+
+--Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie
+renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque
+d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs
+moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser
+entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail
+ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire
+que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le
+manger.
+
+--Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.
+
+MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,
+quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves
+inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas
+moins simple que la moisson.»
+
+De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette
+importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère,
+répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,
+après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une
+opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés
+sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire,
+pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de
+poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés
+de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des
+batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques
+incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures
+attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa
+malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas
+tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et
+de conservation.
+
+Mais je lui répondis gravement par le proverbe: À boeuf qui bat bouche
+pleine.
+
+«D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas à côté d'une pareille moisson
+qu'il faut se montrer avare, et une poignée de grains par-ci par-là
+n'est pas une si grande perte.»
+
+Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les épis furent donc jetés au
+vent avec des pelles à vanner, de sorte que la paille et les écorces
+vides s'envolaient avec la poussière, tandis que le grain retombait par
+son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette
+désagréable opération, rendue plus pénible encore par notre
+inexpérience.
+
+Pendant le vannage, toute notre volaille était accourue à la porte de
+l'aire, et elle commença à becqueter si furieusement le grain, que
+pendant plus d'une minute un rire général nous laissa sans force contre
+la formidable invasion. Les enfants s'étant élancés avec impétuosité
+pour arrêter le pillage, je modérai leur ardeur en ajoutant: «Laissez
+ces nouveaux hôtes prendre part à notre superflu; nous y perdrons
+quelques poignées de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.
+D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout à
+fait à notre nouvelle vie.»
+
+Lorsque nous en vînmes à mesurer notre récolte, nous trouvâmes plus de
+cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui
+furent serrées avec soin dans la chambre aux provisions.
+
+Le maïs demandait une manipulation particulière. Les épis furent séparés
+des tiges, épluchés et étendus sur l'aire pour sécher. Nous les battîmes
+ensuite avec de grands fléaux pour faire sortir le grain. Cette
+opération produisit plus de quatre-vingts mesures, à notre grand
+étonnement. D'où je conclus que cette semence était parfaitement
+appropriée au climat et au terrain.
+
+Maintenant il s'agissait de préparer de nouveau le champ pour la seconde
+récolte. Il fallait débarrasser le terrain du chaume et des tiges de
+mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourrées.
+
+Lorsque nous arrivâmes avec nos faucilles, nous fûmes bien étonnés de
+trouver la place occupée par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,
+qui avaient profité de nos deux jours d'absence pour s'établir dans les
+sillons. La surprise fut si complète, qu'il ne nous resta entre les
+mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit
+Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne récolte de
+cailles après chaque récolte de blé, en disposant des lacets dans les
+sillons.
+
+La paille fut mise en meule et destinée à renouveler notre provision de
+fourrages. Les feuilles de maïs nous servirent à remplir nos paillasses;
+enfin le chaume brûlé nous donna des cendres que ma femme fit mettre à
+part pour les lessives.
+
+Lorsque la terre fut préparée, je m'occupai de l'ensemencement; et cette
+fois, pour varier la récolte, je semai du seigle, du froment et de
+l'avoine.
+
+À peine ce travail était-il achevé, que le passage des harengs commença.
+Comme la maison était abondamment fournie de provisions, nous nous
+contentâmes d'un tonneau de harengs fumés, et d'un tonneau de harengs
+salés. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du
+poisson frais dans l'occasion.
+
+Immédiatement après commença une chasse bien autrement importante, celle
+des chiens de mer, à laquelle je me livrais avec un zèle toujours
+croissant depuis l'invention de ma pompe à air, qui me donnait toute
+facilité pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caïak fut
+équipé en guerre pour la première fois; je préparai en même temps deux
+harpons garnis de vessies, qui furent placés de chaque côté du bâtiment,
+dans deux courroies disposées à cet effet.
+
+Ces préparatifs terminés, Fritz endossa sur le rivage son vêtement de
+pêche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont
+nous avons fait la description, et une cape groënlandaise formaient son
+armure défensive. Les armes offensives étaient les deux rames et les
+deux harpons, qu'il agitait fièrement en l'air, comme le trident du dieu
+des mers, en prononçant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientôt il
+prit place dans le caïak, et s'éloigna du bord pour la chasse
+aventureuse. Un formidable cri de triomphe annonça le départ du
+bâtiment, et nous entendîmes Fritz entonner avec assurance le chant du
+pêcheur groënlandais. La bonne mère, en dépit de toutes ses inquiétudes,
+ne pouvait s'empêcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre
+embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant
+à moi, j'étais sans inquiétude, sachant que Fritz était excellent
+nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans
+une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mère, je fis mettre
+la chaloupe en état, afin de courir au secours de notre pêcheur, s'il
+était menacé de quelque catastrophe.
+
+Après plusieurs évolutions couronnées de succès, notre héros, encouragé
+par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du
+Chacal; mais son entreprise échoua, et nous le vîmes bientôt entraîné
+vers la pleine mer avec la rapidité d'une flèche. À cette vue, je jugeai
+prudent de mettre la chaloupe à l'eau pour suivre les traces du
+malencontreux voyageur. Mais, malgré tout notre empressement, le caïak
+avait disparu avant que la chaloupe fût sortie de la baie. Toutefois la
+rapide embarcation, encore accélérée par le mouvement de nos trois
+rames, eut bientôt atteint le banc de sable où notre navire avait
+échoué, et vers lequel le courant avait dû emporter l'aventureux
+pêcheur. Dans cet endroit, la mer était hérissée de rochers à fleur
+d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tête
+à découvert en se retirant. Nous eûmes bientôt trouvé un passage qui
+nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites îles escarpées qui
+allaient rejoindre un promontoire éloigné et d'un aspect sauvage.
+
+Ici mon embarras redoubla; car la vue, bornée de toutes parts, ne
+permettait pas de reconnaître les traces du caïak; et comment deviner
+lequel de ces îlots pouvait dérober Fritz à nos regards?
+
+L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'élever
+dans l'éloignement une légère fumée suivie d'une faible détonation que
+nous crûmes reconnaître pour un coup de pistolet.
+
+«C'est Fritz, m'écriai-je avec un soupir de soulagement.
+
+--Où donc?» demandèrent les enfants en relevant leurs têtes inquiètes.
+
+À cet instant, une seconde détonation suivit la première, et je pus les
+assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.
+Nous répondîmes à notre tour par un coup de feu dans la direction que je
+désignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans réponse.
+
+Je fis aussitôt virer de bord vers l'endroit indiqué; Ernest regardait à
+sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous étions en vue du
+caïak; cinq autres minutes n'étaient pas écoulées, que les deux
+embarcations se trouvaient bord à bord.
+
+Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache
+marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux
+harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.
+
+Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa
+disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il
+s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.
+
+«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;
+mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une
+longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le
+dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti
+sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors
+l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et
+où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.
+
+MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache
+marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois
+furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le
+canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te
+voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les
+vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous
+allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,
+quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.
+
+FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe
+de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux
+terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je
+baptiserai du nom de _la Vache marine_.
+
+MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la
+partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à
+cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant
+à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant
+que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui
+peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais
+hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.
+
+ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment
+s'en rencontre-t-il dans ces parages?
+
+MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve
+aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées
+jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus
+petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules
+et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»
+
+Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit
+observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance
+et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre,
+afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine
+mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.
+
+Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans
+la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il
+était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que
+cette longue absence devait inquiéter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le
+pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
+
+
+À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par
+un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans
+le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes
+prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos
+regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le
+rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de
+mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être
+pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce
+moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son
+destin, dans notre impuissance à la gouverner.
+
+La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous
+semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux
+nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une
+lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.
+Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il
+redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots
+remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une
+destruction certaine.
+
+L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent
+paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de
+nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient
+d'entretenir nos craintes.
+
+Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la
+chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que
+peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner
+deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le
+passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient
+réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.
+
+Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins
+assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres
+nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive
+inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris
+comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre
+les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et,
+n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que
+la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la
+résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.
+
+Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je
+commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la
+force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au
+moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours.
+Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la
+Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.
+
+Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma
+femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le
+Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs
+supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du
+péril.
+
+Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous
+précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais
+quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement
+émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives
+dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui
+finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois
+nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser
+à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la
+famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements,
+et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de
+cette journée.
+
+FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur
+réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque
+lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais
+bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule
+inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût
+devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans
+le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se
+trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de
+nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts
+autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale
+de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un
+rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au
+rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins
+d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a
+exaucée.
+
+ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer
+maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme;
+car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper
+une plainte ni une parole.
+
+MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et
+paisible rend souvent de grands services dans une position critique,
+quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte
+résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son
+mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du
+danger et les mesures qu'il exige.
+
+MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût
+été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père
+tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques
+forces.
+
+MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais
+maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse
+expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien
+convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la
+mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette
+pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant
+entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.
+
+FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible
+épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui.
+Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,
+en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage
+avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir
+les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le
+pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un
+bon ancrage dans la baie de la Délivrance.
+
+TOUS. C'est une idée excellente.
+
+MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit
+Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et
+à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant
+ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment
+des sages projets de votre imagination.
+
+MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton
+habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec
+reconnaissance.
+
+MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer
+à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la
+cime du rocher.»
+
+Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de
+sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là,
+je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz
+et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine
+fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva
+bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait
+destinée.
+
+L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi
+plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de
+Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle
+crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être
+emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé
+des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.
+
+En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une
+espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de
+feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était
+si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler
+quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent
+aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.
+
+Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût
+aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était
+une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre
+attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté
+à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance
+par notre cuisinière.
+
+Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été
+favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules,
+au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement
+pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je
+lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.
+
+Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler
+notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également
+l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en
+régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous
+passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à
+un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie
+du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on
+en éprouve les plus heureux résultats.
+
+Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut
+interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi
+de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des
+chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon
+imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les
+buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins
+formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans
+l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme
+qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison,
+dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume
+durant les nuits d'été.
+
+À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je
+reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.
+
+«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»
+
+Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais
+que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des
+cochons.
+
+«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse
+mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses.
+Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»
+
+À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes
+sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de
+cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du
+ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin
+de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux
+avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe
+fuyait devant les deux autres.
+
+Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz
+rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir
+à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à
+nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans
+songer à dire merci.
+
+M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé,
+comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont
+jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les
+trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre
+la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on
+lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles
+invasions pour l'avenir.
+
+Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du
+pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes
+cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec
+assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.
+
+Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous
+garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos
+semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre
+notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de
+l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la
+meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût
+suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le
+ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi
+déterminé.
+
+Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter
+sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent
+qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de
+gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre
+domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt
+par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux
+disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la
+forêt.
+
+«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se
+montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au
+ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons
+aux travaux ordinaires!
+
+ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la
+Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir
+d'elles-mêmes.
+
+MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage
+de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous
+avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce
+sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée
+de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands,
+de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de
+s'en emparer.
+
+FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait
+joliment empreinte de pédanterie.
+
+MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances;
+tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne
+sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de
+pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.
+
+FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser
+de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.
+
+MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée
+située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus
+de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile
+très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands
+que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations
+dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les
+animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.
+
+JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât
+artificielles?
+
+MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux
+de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie
+est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux
+lèche-sel de nos parcs royaux.
+
+FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?
+
+MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on
+dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où
+l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien
+battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper
+le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre
+sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer
+à coup sûr.
+
+TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et
+nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs,
+les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.
+
+MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la
+Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre
+Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces
+beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des
+forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.
+
+TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il
+vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.
+
+MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus
+tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands
+bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à
+m'accompagner jusqu'à l'Écluse.
+
+TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la
+chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous
+les ponts-levis du monde.
+
+FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez
+de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»
+
+Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de
+longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection
+sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui
+tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me
+paraissait devoir être accueilli avec empressement.
+
+Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda
+humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.
+
+MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et
+ce que tu en veux faire?
+
+FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de
+peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de
+commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de
+chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment
+moins embarrassant et plus nutritif.
+
+MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?
+
+FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne
+voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.
+
+MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas
+consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.
+Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable
+dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais
+la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans
+une riche contrée comme celle que nous habitons.
+
+FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère;
+mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux
+jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme
+que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la
+chasse d'un lièvre vivant.
+
+MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit
+crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»
+
+L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque
+projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par
+accorder le morceau d'ours tant désiré.
+
+La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait
+appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée,
+desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une
+troupe de vingt chasseurs pendant six mois.
+
+Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:
+enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de
+guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le
+voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition
+des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de
+bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans
+compter les menues provisions.
+
+Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout
+avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le
+chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos
+pigeons d'Europe.
+
+Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à
+s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je
+souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas
+repentir de leur prévoyance.
+
+Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis,
+ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après
+une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se
+déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à
+renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à
+profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.
+
+Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions
+et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le
+pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite
+caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards,
+tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves
+auxiliaires, Falb et Braun.
+
+Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait
+consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de
+pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou
+d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de
+mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré
+la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.
+
+Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur
+expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain
+consciencieux.
+
+La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à
+arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer
+le reste de ce jour et la nuit suivante.
+
+En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat
+de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les
+montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les
+chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant
+à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de
+Waldeck.
+
+Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et
+les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent
+plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs
+actions.
+
+«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent
+comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.
+J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant
+qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller
+faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi
+de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous
+nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est
+fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce
+qu'il est devenu.»
+
+Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des
+deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le
+redoutable rire s'était fait entendre.
+
+À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à
+environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de
+terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.
+
+L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants
+eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un
+nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les
+oreilles du pauvre enfant.
+
+Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la
+dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens,
+passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène
+avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si
+heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de
+l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.
+
+Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère;
+mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux
+chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi
+avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se
+défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si
+acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment
+favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur
+adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.
+
+Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent
+l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne
+lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants,
+poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux
+pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche
+et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à
+rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne
+put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi
+dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un
+sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient
+certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal
+avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de
+reconnaître la justesse de ses prétentions.
+
+Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite
+distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu
+sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et
+d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de
+temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.
+Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux
+belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de
+s'approprier pour cet usage.
+
+Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail
+du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,
+et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais
+sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du
+chef de l'expédition.
+
+Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le
+premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.
+
+MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par
+hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore
+besoin de toi pour demain.
+
+ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus
+tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai
+pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se
+trouvent à cette heure?
+
+MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais
+avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est
+auprès des absents.
+
+MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier.
+L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou
+bien un étranger.
+
+ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y
+aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager
+de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas
+dernièrement de la proximité de cette contrée?
+
+MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et
+toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai.
+Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des
+nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le
+tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
+singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
+
+
+Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
+rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner,
+il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme
+d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le
+maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
+supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de
+Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la
+nuit.»
+
+Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue
+solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi
+gravement:
+
+«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
+capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
+sujets ou de nos alliés.»
+
+Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces
+termes:
+
+«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
+Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.
+
+«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de
+trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
+chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province.
+Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite
+dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail
+des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
+rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à
+mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.
+
+«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
+courant, l'an trente-quatre de la colonie.
+
+ «Le gouverneur, Philip Philipson.»
+
+En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de
+triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
+paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se
+hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres
+particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos
+Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que
+dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé
+tromper par des rapports exagérés.
+
+MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie!
+Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
+réellement découvert les traces de bêtes féroces?
+
+ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée
+hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu
+vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
+et toutes leurs aventures depuis hier matin.
+
+MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins
+que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.
+
+ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers
+parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et
+un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du
+vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la
+peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
+embrassons tendrement.
+
+«Votre affectionné, FRITZ.»
+
+MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse
+issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
+s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait
+été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent
+pour faire connaissance avec notre bétail.
+
+MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
+sage de les rappeler que d'attendre leur retour?
+
+MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
+agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger
+mal à propos.»
+
+Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la
+veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le
+pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message
+suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.
+
+«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac
+de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue
+et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour
+Prospect-Hill.--Bonne santé.
+
+ «Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»
+
+Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
+demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des
+éclaircissements de vive voix.
+
+Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck
+où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de
+la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
+engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz
+longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la
+même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
+Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
+avec un faisceau de branchages.
+
+Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
+vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son
+extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant
+laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
+jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
+prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les
+captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant
+aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans
+s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent
+ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
+baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire
+couper le bout des ailes.
+
+À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever
+au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de
+plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un
+héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même
+temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre
+les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
+menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si
+docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
+d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
+place où il pût commodément opérer son débarquement.
+
+Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le
+considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir
+du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba
+bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de
+la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
+pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez.
+Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif,
+qui aime le voisinage des grandes rivières.
+
+Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était
+réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
+continua quelques instants une poursuite inutile.
+
+Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent
+une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière.
+S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition,
+ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.
+
+Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les
+Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
+lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle
+à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol,
+elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de
+l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
+du chasseur.
+
+À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
+bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
+troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de
+regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble
+émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
+dans le bois, accompagné des chiens.
+
+Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
+de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
+tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
+voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe
+ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
+traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
+entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
+distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de
+plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait
+le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
+reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.
+
+Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave
+et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
+de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
+préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne
+de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.
+
+Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée
+du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux
+arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était
+de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.
+
+Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
+provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de
+Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
+devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.
+
+Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de
+sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les
+enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à
+dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
+contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant
+on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon
+commandement exprès.
+
+Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante,
+passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.
+
+FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes
+accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de
+pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.
+
+«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un
+terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à
+chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés
+tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au
+sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.
+
+«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se
+terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix
+pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé.
+Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées
+comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous
+nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer
+à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se
+dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre
+première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous
+mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos
+infatigables ennemis les singes.
+
+«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver:
+aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut
+nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents,
+voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
+avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que
+nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
+agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.
+
+«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé
+à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite
+provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
+j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les
+attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
+mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps
+que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
+devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race
+malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de
+revenir attaquer nos plantations.
+
+«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un
+certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
+chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la
+dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des
+vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou
+aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.
+
+«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À
+l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se
+préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite,
+semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
+Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut
+de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine
+avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan,
+et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une
+lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les
+rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le
+murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
+chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de
+l'astre silencieux.
+
+«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur,
+nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable
+spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
+l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à
+coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui
+eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
+entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
+qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à
+notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la
+grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements
+furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait
+comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri
+de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré,
+ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour
+le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.
+
+«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de
+reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en
+approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine.
+C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des
+pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
+me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers
+harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
+porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
+le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme
+aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.
+
+«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus
+d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé
+par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se
+rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
+sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur
+l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de
+désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges
+avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire
+disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
+chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en
+pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident
+fâcheux.
+
+«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième
+messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée
+et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style
+pompeux et oriental que vous lui connaissez:
+
+«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.
+
+«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne
+splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à
+nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée,
+et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever,
+éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre
+arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»
+
+Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
+épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien
+que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos
+inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des
+voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
+attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un
+nouveau message.
+
+Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par
+l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette
+missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à
+son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:
+
+«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop;
+la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le
+champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous
+n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes
+n'aient couru aucun danger.»
+
+On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
+une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la
+mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
+provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
+courais au galop sur la route de l'Écluse.
+
+Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
+fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
+Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et
+demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de
+nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un
+long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du
+dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait
+rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés
+comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été
+n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous,
+tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la
+désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à
+sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
+avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à
+une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.
+
+Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune
+trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
+petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en
+conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le
+premier jour de leur expédition.
+
+Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis
+rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
+ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et
+moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer.
+Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du
+soleil sans accident.
+
+Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot
+et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de
+quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de
+toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
+les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.
+
+Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La
+mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais
+chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
+des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques
+promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
+travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la
+livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que
+j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le
+câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de
+Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.
+
+
+Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas
+au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
+habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à
+la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre
+gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize
+pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de
+platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.
+
+Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par
+une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de
+deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en
+pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre
+avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les
+navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille,
+pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.
+
+Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une
+palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une
+espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail
+ou enfermer la volaille.
+
+Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la
+cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter
+l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et
+comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été
+possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à
+un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.
+
+Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
+en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder
+fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
+de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes
+sauvages.
+
+Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
+procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour,
+Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
+une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses
+connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus
+gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la
+banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au
+premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car
+le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de
+le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus
+savoureuses.
+
+«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience,
+et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre
+goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les
+colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets
+très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger.
+Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée,
+épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons
+tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une
+délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et
+rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.
+
+--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
+sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation
+convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.
+
+--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les
+fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur
+séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
+boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
+amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront
+parfaitement à ton désir.»
+
+La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère
+les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un
+certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après
+avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque
+un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son
+entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en
+usage chez quelques peuplades de la Californie.
+
+Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
+Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau,
+laissant sa cargaison flotter à la surface.
+
+Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit
+joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
+rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
+les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel
+se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer
+derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit
+le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans
+l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.
+
+«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher
+frère, d'avoir songé à ma commission!»
+
+En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu
+caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans
+l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que
+nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de
+sa conduite.
+
+Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié
+les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
+sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la
+poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les
+jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
+d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses
+habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
+Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
+de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne
+put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à
+sa garde.
+
+Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve,
+décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance
+des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il
+traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
+arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
+remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait
+sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de
+mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt
+brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac
+pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au
+matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute
+apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de
+l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans
+les eaux profondes du fleuve.
+
+«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir
+d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
+réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude
+si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à
+une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce
+vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil
+devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
+annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je
+vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
+un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents
+formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
+encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
+et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames
+avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le
+corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée
+du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
+attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
+courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir
+craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop
+complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans
+cette terrible rencontre.»
+
+Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à
+penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
+d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
+était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
+consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette
+dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que
+notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces
+rivages inconnus.
+
+La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée
+inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
+préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
+qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
+proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de
+l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui
+accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré
+expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées
+sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.
+
+Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin
+par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
+orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs
+servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
+d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
+jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants
+dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc
+tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée
+d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage;
+seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et
+d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
+naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en
+étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus
+allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de
+cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être
+agréable.
+
+Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après
+quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier
+l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces
+de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec
+une satisfaction peu commune.
+
+Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu
+heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son
+autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il
+avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans
+l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa
+visite au cap le mit en retard d'une grande heure.
+
+Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda
+pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer
+tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
+sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences
+répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En
+conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour,
+et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
+Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre
+habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec
+le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux
+Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos
+vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les
+alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
+fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
+m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous
+prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à
+Felsen-Heim.
+
+Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre
+demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand
+navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et
+sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou
+aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent
+avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent
+bientôt leurs voix à ce redoutable concert.
+
+Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me
+chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur
+la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux
+armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie,
+avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à
+calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri
+d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si
+terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.
+
+--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles
+géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai
+bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix
+respectable.
+
+--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif
+de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à
+nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir
+son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de
+profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»
+
+On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le
+succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
+hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut
+son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un
+magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé
+en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix
+basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
+fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les
+marécages.
+
+--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.
+
+--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture,
+et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
+vas nous accompagner à l'étang.
+
+--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr
+de mon fait que je l'avais cru d'abord.
+
+--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à
+l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
+l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»
+
+Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et
+lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?
+
+--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....
+
+--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une
+minute de plus.»
+
+À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière
+volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
+étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir
+atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
+vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait
+choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre
+gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre
+ainsi au piège qu'il nous avait préparé.
+
+Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
+hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz
+nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux
+grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif
+désir que celui-ci en témoigna.
+
+Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz
+ne font qu'une seule et même espèce.
+
+Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première
+espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur
+d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs
+elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
+et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
+est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai,
+en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de
+mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à
+se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
+laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer
+bientôt un silence éternel.
+
+Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés
+des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère
+me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de
+Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût
+achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je
+pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
+dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour
+Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
+deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut
+bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être
+aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir
+parmi eux ceux que nous voudrions chasser.
+
+À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu
+égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures,
+dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
+battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron
+et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut
+revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés.
+Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de
+sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à
+l'oeil.
+
+À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne
+se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger
+pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
+corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée
+d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins.
+Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
+la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au
+moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
+élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps
+de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait
+les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait
+un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être
+blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
+suspectes ou de tentatives hostiles.
+
+Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous
+avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât
+en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de
+canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
+Felsen-Heim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
+basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
+
+
+Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
+je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
+d'exil.
+
+«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli
+l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde!
+Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même
+système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute
+chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»
+
+En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si
+jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent
+un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie
+uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes
+et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
+saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
+la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un
+jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande
+société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être
+aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat
+d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui
+permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
+car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
+ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et
+pour ses semblables.
+
+Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
+dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil
+en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette
+plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
+aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le
+développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé
+quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens
+de leur âge.
+
+Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront
+volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
+tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans
+la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu
+s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse
+l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau
+de douleur au-dessus de nos forces!
+
+Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du
+globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient
+commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
+magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
+royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle
+saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la
+volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À
+quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail
+nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux
+besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
+son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid
+tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur
+demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.
+
+Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
+récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même,
+sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps
+des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
+innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de
+guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
+hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre
+un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des
+ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
+une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.
+
+Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités.
+La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était
+achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
+bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre
+grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit
+grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des
+rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux
+productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une
+abondante récolte de leurs fruits précieux.
+
+La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
+réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y
+voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
+lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
+rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre
+aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait
+dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la
+première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de
+bambous, allait arroser les plantations environnantes.
+
+Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi
+agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
+champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
+dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie
+du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires
+d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet
+inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
+Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
+étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart
+de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de
+garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
+disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la
+monotonie du paysage.
+
+Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au
+plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement
+blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
+en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal
+à la démarche triste et mélancolique.
+
+L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
+de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
+tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis
+que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les
+poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux
+pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un
+mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que
+notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du
+paradis terrestre.
+
+Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal,
+dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de
+palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage.
+À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
+la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher
+et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile
+de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation
+de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.
+
+Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par
+l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de
+l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
+était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
+de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six.
+Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux
+pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme
+auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.
+
+L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé
+par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
+perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau,
+pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles.
+La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant
+d'eau qui venait alimenter nos moulins.
+
+La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y
+attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué
+la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
+l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
+saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras
+et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste
+avec la beauté de leur plumage.
+
+À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux,
+grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.
+
+Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
+efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour
+nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à
+arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre
+et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus
+abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais
+abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions
+qu'avec regret.
+
+Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine
+que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de
+colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
+l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de
+voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
+qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
+les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
+leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont
+nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
+oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
+grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre
+toit.
+
+Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à
+nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à
+l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
+parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage
+ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux
+espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
+parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris
+discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.
+
+Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
+nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
+étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées.
+L'espèce amère était réservée pour le moulin.
+
+Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
+fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
+important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais
+nous avions fini par en sortir victorieux.
+
+La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les
+ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
+nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était
+impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par
+me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à
+poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées
+d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur
+destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir
+aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires
+pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la
+machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre
+complète.
+
+Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous
+songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de
+bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.
+
+L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île
+aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos
+usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
+se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri
+des intempéries.
+
+Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale
+sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le
+marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le
+produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.
+
+Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque
+printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du
+thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin,
+séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de
+porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre
+d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison
+des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à
+sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
+notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
+et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
+à l'île aux Baleines.
+
+De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
+jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les
+éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la
+chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour
+la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne
+manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les
+besoins sans cesse renaissants de notre ménage.
+
+Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les
+traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui
+nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du
+Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous
+trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour
+les apprivoiser.
+
+Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des
+plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais
+ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne
+me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de
+Malacca ou de Java.
+
+Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient
+multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions
+conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
+suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
+pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
+gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et
+retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des
+montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la
+plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho!
+hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.
+
+Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous
+n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
+une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son
+éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa
+voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la
+voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui
+portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.
+
+Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que
+nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur
+notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.
+
+Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il
+fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes
+époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces
+intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la
+chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.
+
+Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
+multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du
+climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
+bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
+ombragée de Felsen-Heim.
+
+Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine
+de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions
+passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez
+violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu
+communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille
+moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un
+tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
+vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille,
+légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice
+continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence
+naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus
+de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange
+des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la
+sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue
+chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été
+exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins
+d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la
+plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait
+produire aucune oeuvre grande et honorable.
+
+Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années,
+durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les
+nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des
+hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de
+l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
+activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes
+provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
+l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles
+plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de
+cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix
+muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.
+
+Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec
+sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour
+nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos
+munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous
+nous efforcions d'en faire.
+
+Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
+reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux
+vues impénétrables de la Providence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de Fritz.--Les
+dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
+mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.
+
+
+Si les années avaient développé les forces morales et physiques de mes
+enfants, elles avaient fait naître aussi dans leurs jeunes esprits des
+sentiments d'indépendance qui n'étaient pas toujours d'accord avec ma
+sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir
+de nouvelles des deux aînés, car Ernest lui-même sortait de son
+indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir était
+puissamment excitée: et lorsque j'avais préparé quelque grave sermon
+pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si
+intéressantes découvertes ou de si utiles observations, que je n'avais
+pas le courage de les gronder.
+
+Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son caïak révélait
+assez le chemin qu'il avait pris, nous montâmes au corps de garde pour
+épier son retour. Après quelques instants d'attente, j'aperçus au loin
+un point noir qui se balançait sur le sommet des vagues, et bientôt ma
+lunette nous permit de distinguer le pêcheur et son canot qui se
+dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.
+
+Nous saluâmes son arrivée d'un coup de canon, et à peine était-il
+débarqué que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche.
+L'avant du canot était chargé d'un énorme paquet, et à l'arrière
+flottait un sac pesant, qui n'accélérait pas la course de l'esquif.
+
+«Dieu soit loué! m'écriai-je du plus loin que je l'aperçus. Te voici de
+retour sain et sauf, avec un riche butin, à ce que j'aperçois.
+
+--Oui, Dieu soit loué! me répondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et
+je rapporte de bonnes nouvelles.»
+
+Aussitôt que le caïak eut touché le sable, il fut enlevé avec son
+équipage par nos trois vigoureux athlètes, et rapporté en triomphe à
+Felsen-Heim. Nous nous assîmes en silence, attendant avec curiosité le
+récit de Fritz, qui commença bientôt en ces termes:
+
+«Je prierai d'abord mon père de me pardonner si je suis parti sans sa
+permission; mais la mer était si calme, que je n'ai pu résister au désir
+de tenter une petite excursion. Réfléchissant que la partie occidentale
+de ces contrées nous était restée inconnue jusqu'à ce jour, j'avais
+résolu d'y tenter un voyage de découvertes, et je tins mon projet
+secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis
+longtemps tous mes préparatifs étaient faits, et je n'attendais plus
+qu'une occasion favorable.
+
+«La belle journée d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irrésistible,
+je me glissai hors de la maison sans être aperçu, et les détours de la
+rivière du Chacal m'eurent bientôt dérobé à vos regards. Je ne m'étais
+pas embarqué sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du
+retour.
+
+«Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas à rencontrer un
+rivage hérissé de rochers et semé d'écueils à fleur d'eau. Un peuple
+innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites
+inaccessibles pour y établir leurs demeures, remplissait l'air de ses
+cris discordants. Partout où les rochers se montraient moins abordables,
+j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement étendus au
+soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements.
+Il me parut que c'était là le quartier général des veaux marins; car
+maint endroit du rivage est semé de leurs débris, et nous y trouverons
+une riche collection de crânes et de dents pour notre musée.
+
+«Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu
+guerrière, je fis tous mes efforts pour ne pas être aperçu au milieu du
+camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une
+magnifique voûte de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres,
+semblait avoir voulu construire selon les règles de l'architecture
+gothique.
+
+«L'intérieur de la voûte et tous ses alentours offrirent à mes regards
+une innombrable quantité de nids d'hirondelles de mer, dont les
+habitants se levèrent à mon approche avec des cris menaçants; mais leur
+courage ne pouvait lutter contre ma curiosité. Je comptai les nids par
+milliers; la roche en était tapissée. Ils étaient faits de plumes, de
+duvet et de filaments de plantes rassemblés sans beaucoup d'art. Je
+remarquai avec étonnement que chaque nid reposait sur une espèce de
+coque qui paraissait formée de cire grisâtre. En ayant détaché
+quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapportés à Felsen-Heim,
+afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.
+
+MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'épargner ces industrieux animaux.
+Quant à ton présent, nous aurons de la peine à en trouver l'usage, à
+moins que nous ne venions à nouer quelques relations commerciales avec
+la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estimé parmi les
+nations maritimes.
+
+FRITZ. Je voudrais savoir où les hirondelles de mer vont chercher la
+matière gélatineuse qui forme la coque de leurs nids.
+
+MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On
+a prétendu que cette matière provient de l'écume de la mer, et c'est
+l'opinion répandue au Tonquin et dans la presqu'île au delà du Gange,
+deux contrées qui fournissent au commerce une énorme quantité de nids
+d'hirondelles.»
+
+Après cette interruption, Fritz continua son récit en ces termes:
+
+«Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas à me trouver dans une baie
+magnifique et sur la lisière d'une immense savane parsemée de bosquets
+touffus, bordée à gauche par une chaîne de rochers, et à droite par un
+fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au delà du fleuve
+s'étend un vaste marécage bordé d'une belle forêt de cèdres.
+
+«En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs îles
+de coquillages inconnus qui me parurent devoir être rangés dans la
+classe des huîtres. La limpidité de l'eau me permit de distinguer les
+touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du
+rocher. J'admirai la taille de ces huîtres monstrueuses, dont une seule
+eût suffi au repas de deux hommes ordinaires. Après en avoir détaché
+quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, décidé à descendre
+à terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes
+coquillages, je sentis la lame de mon couteau arrêtée par un corps dur,
+dont elle vainquit enfin la résistance, et je ne tardai pas à voir
+tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur
+qui excitèrent mon admiration. Cette découverte inattendue me combla de
+joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous
+les petits coquillages dont je m'étais emparé. Voici ma provision de
+perles, que je soumets humblement à l'examen des connaisseurs.
+
+--Tu viens de faire aujourd'hui une précieuse découverte, dis-je à Fritz
+avec joie, et qui nous vaudra peut-être plus tard la reconnaissance
+d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi
+inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de
+rendre visite à la précieuse mine qui fournit de pareils échantillons.
+Maintenant achève ton récit.
+
+FRITZ. Lorsque j'eus ranimé mes forces par un frugal repas, je continuai
+ma route le long de ce délicieux rivage jusqu'à l'embouchure du fleuve
+que j'avais observé. Son courant est un peu rapide, et ses rives
+couvertes d'un rempart de plantes marines qui présentent l'aspect d'un
+gazon verdoyant. Ses bords sont peuplés d'une innombrable quantité
+d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite à mon approche. Me souvenant
+d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la
+Floride, je pris plaisir à baptiser ma nouvelle découverte du nom de
+rivière Saint-Jean. Après avoir renouvelé ma provision d'eau à ces
+sources bienfaisantes, je résolus d'achever le tour de la grande baie, à
+laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux
+lieues de largeur en ligne droite; une chaîne de rochers qui court d'une
+extrémité à l'autre la sépare de la pleine mer, à l'exception du
+passage, assez large pour donner accès aux plus gros bâtiments. Cette
+magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le
+jour où il s'élèverait une ville sur ses bords.
+
+«J'essayai de sortir par le passage que je venais de découvrir; mais la
+violence des flots me contraignit de renoncer à ce projet. Il me fallut
+donc regagner la pointe occidentale de la baie, où je ne tardai pas à me
+trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la
+grosseur d'un chien de mer ordinaire. Après avoir observé quelque temps
+leurs jeux sans être aperçu, j'éprouvai le désir de m'emparer de l'un
+d'entre eux, afin de l'étudier plus à mon aise. Comme je me trouvai à
+une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites
+eussent pu devenir fâcheuses, j'attachai mon esquif derrière une pointe
+de rocher, et, m'armant d'un fusil, je lâchai mon aigle sur la proie que
+je convoitais. L'oiseau s'éleva majestueusement dans les airs, et vint
+s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai à temps
+sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le
+reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.»
+
+Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au
+milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: «Dites-nous
+donc quel était cet animal?--Est-ce un chien de mer?--Nous l'as-tu
+rapporté?
+
+FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amené à la remorque,
+attaché à l'arrière de mon caïak, et il a parfaitement supporté le
+voyage.
+
+ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as soufflé à la manière
+des Groënlandais. Quant à l'espèce de l'animal, il me semble le
+reconnaître pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues
+sont exactes.
+
+MOI. Dans ce cas ce serait une précieuse capture, et nous aurions là un
+excellent article de commerce pour les bâtiments chinois, car les
+mandarins paient cher cette espèce de fourrure.
+
+MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du
+nécessaire.
+
+MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture
+avec tant de succès; car ton bâtiment est bien faible pour un tel
+fardeau.
+
+FRITZ. Il m'en a coûté assez de peine et de travail, et je voulais
+d'abord le laisser là; mais le procédé des pêcheurs groënlandais me
+revint à temps à la mémoire, et, en dépit de ma maladresse, il finit par
+avoir un plein succès.
+
+«Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient
+voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes.
+Fatigué de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la
+hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma tête, je
+vis tomber à mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent
+pour achever mon opération, et bientôt la loutre fut en état de surnager
+à la surface de l'eau. Il était temps alors de songer au retour; mon
+caïak fut donc remis à la mer, traînant à sa suite ma précieuse capture,
+et, après m'être heureusement tiré des dangereux passages qui
+entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas à me trouver dans
+des parages bien connus. Bientôt notre pavillon m'apparut dans
+l'éloignement, et peu de minutes après le bruit du canon d'alarme vint
+m'annoncer votre voisinage.»
+
+Tel fut le récit de Fritz. Aussitôt qu'il eut cessé de parler, la foule
+des auditeurs se précipita avec un tel enthousiasme vers les riches
+trésors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne mère
+elle-même ne put résister à l'entraînement général.
+
+L'entretien recommença à rouler sur les perles, et Franz me demanda si
+toutes les perles ont le même éclat et le même prix.
+
+MOI. «Non, sans doute; on a remarqué que la pureté des perles varie en
+raison du fond qu'habitent les couches d'huîtres. Dans les fonds
+marécageux elles sont troubles et sans éclat; dans les fonds de sable,
+au contraire, elles sont blanches et transparentes.
+
+FRITZ. En définitive, que sait-on sur la formation des perles?
+
+MOI. Il résulte des informations des naturalistes que les perles se
+trouvent généralement dans les huîtres dont la coquille a été percée par
+le petit animal de mer appelé _phakas_. Selon l'opinion générale, la
+perle serait formée d'une matière calcaire que distille l'huître, et
+qu'elle emploie à boucher la légère ouverture percée par son ennemi.
+
+FRANZ. Les huîtres à perles sont-elles toujours faciles à découvrir?
+
+MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent à une
+profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'huître
+est fortement attachée au rocher; des pêcheurs exercés depuis l'enfance
+vont les détacher à l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent à
+mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent à la surface de l'eau
+lorsqu'il est rempli. Mais, malgré tous les soins, la pêche des perles
+est pénible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs, à la
+fin de la journée, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.»
+
+Les enfants ne manquèrent pas de me faire observer que nous pouvions
+commencer immédiatement la pêche des perles dans la grande baie, où elle
+ne présentait ni fatigue ni danger; et je cédai sans peine à leur désir.
+
+Toute la famille fut bientôt occupée des préparatifs de cette importante
+expédition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de
+pêche aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos
+ressources.
+
+Les munitions de bouche n'avaient pas été oubliées. Une bonne provision
+de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches,
+composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau
+d'hydromel devait nous fournir une agréable boisson.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des perles.--Le
+sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
+
+
+Le premier jour où le ciel et la mer me parurent favorables à nos
+projets, nous nous mîmes en route pour notre grande expédition,
+accompagnés des voeux de la bonne mère, qui demeurait avec Franz à la
+garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
+deux fidèles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
+aux chiens que le roi Porus envoya jadis à Alexandre, et dont l'histoire
+rapporte qu'ils n'auraient pas refusé le combat contre un lion ou un
+éléphant.
+
+Fritz nous servit de pilote. Placé à côté de Jack dans son léger esquif,
+il s'était chargé de guider notre marche incertaine au milieu des
+rochers de la côte. Je suivais le caïak avec la pinasse, en ayant soin
+de ne déployer ma voile qu'à demi, jusqu'à notre arrivée dans des
+parages plus tranquilles.
+
+À chaque instant les rochers offraient à nos regards de nombreux débris
+de veaux marins, trésors précieux pour notre muséum. Mais, ne voulant
+pas perdre une minute, je décidai qu'on négligerait pour le moment cette
+riche collection.
+
+Dans les paisibles parages où notre flotte venait de parvenir, la mer
+avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
+défiance à leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait à
+peine une légère brise. Après s'être amusé quelque temps des gracieuses
+manoeuvres de ces légers habitants de l'onde, l'équipage du caïak
+résolut de leur faire la chasse, et bientôt la chaloupe reçut une
+collection de ces délicates créatures. Il fut décrété à l'unanimité que
+cet endroit du rivage porterait désormais le nom de baie des Nautiles.
+
+Nous ne tardâmes pas à rencontrer un promontoire en forme de cône
+tronqué, qui reçut le nom du cap Camus. De son extrémité occidentale on
+apercevait dans l'éloignement un second cap, derrière lequel se trouvait
+la baie des Perles, selon le récit de notre pilote.
+
+Plus nous approchions de la grande voûte découverte par Fritz dans sa
+dernière expédition, plus nos regards étaient frappés de sa masse
+imposante. On l'eût dite formée par les Titans avec les débris des
+montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.
+
+Une innombrable armée d'hirondelles de mer sortit à notre approche des
+profondeurs de la caverne; mais, rassurés par notre immobilité, ces
+innocents hôtes du rocher ne tardèrent pas à disparaître de nouveau dans
+leurs obscures retraites.
+
+Lorsque la chaloupe eut atteint l'entrée de la voûte, la curiosité fit
+place à une insatiable avidité malheureusement trop facile à satisfaire.
+Tous les instruments disponibles furent mis en oeuvre, et les nids
+tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
+choisissions de préférence les nids abandonnés, afin d'épargner les
+oeufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
+montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
+filets ne désemplissaient pas. Ernest et moi, nous procédions avec plus
+de méthode, nous attachant aux nids placés dans les régions inférieures
+du rocher, et n'abandonnant chaque pièce de notre butin qu'après l'avoir
+nettoyée aussi parfaitement que le temps le permettait.
+
+Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
+désireux d'arracher mes enfants à cette oeuvre de destruction, je donnai
+l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.
+
+Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par
+l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par
+les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
+guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.
+
+«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
+voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
+abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?
+
+MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
+pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme
+courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans
+relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des
+esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
+entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles
+mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations
+d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris
+à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
+leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
+leurs captures.»
+
+En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant
+plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous
+être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
+elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le
+travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la
+majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous
+apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait
+l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds
+de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait
+jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
+puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de
+ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards
+quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.
+
+Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée,
+je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des
+perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce
+poisson dans la Méditerranée.
+
+Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
+Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter
+mon cours d'histoire naturelle.
+
+«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
+commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis
+formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une
+assez belle eau et assez estimées.
+
+ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des
+perles fines?
+
+JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du
+prix.
+
+FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
+l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
+aussi belles.
+
+MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
+raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»
+
+Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le
+dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
+belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage
+présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
+où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la
+contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
+trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
+exagéré la grandeur et la majesté.
+
+Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes
+jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche
+verdure enchantait nos regards.
+
+Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa
+pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide
+semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos
+pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
+n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
+par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la
+source tant désirée.
+
+Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
+après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt
+réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin,
+nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se
+composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
+d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec
+pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
+couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la
+chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé
+qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer;
+toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand
+mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous
+étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
+s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
+par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.
+
+Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit
+joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de
+temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer
+l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas
+d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.
+
+Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
+coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se
+passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
+le plus souvent d'une espèce inconnue.
+
+Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous
+avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du
+rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack
+le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que
+Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables.
+Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une
+détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux
+chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du
+coup de fusil.
+
+«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la
+trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le
+bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
+même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.
+
+J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus,
+à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait
+vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le
+malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin
+aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre
+campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
+table.
+
+Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
+de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
+lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»
+
+Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse
+ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
+luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux
+fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà
+bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas
+même attention.
+
+JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
+maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours
+inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.
+
+MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
+maltraité notre vaillant chasseur?
+
+JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille
+dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur
+parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.
+
+MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?
+
+ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible
+spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la
+terre de ses formidables défenses.
+
+MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi.
+Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de
+repos et de rafraîchissement.»
+
+À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
+la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la
+chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.
+
+«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire
+du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.
+
+ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta
+avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal
+sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le
+chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux
+assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec
+précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
+attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
+quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
+de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à
+l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa
+course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa
+course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable
+ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré
+sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
+quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
+au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à
+propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du
+sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui
+décharger son pistolet entre les deux yeux.
+
+«En jetant un coup d'oeil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu
+étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je
+reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la
+pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière,
+afin de vous les faire examiner.
+
+MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
+as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule
+est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»
+
+Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant
+observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la
+pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.
+
+Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
+un fruit originaire de nos climats européens.
+
+MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France
+et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve
+communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux
+truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
+déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs
+autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin
+pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.
+
+FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent
+indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?
+
+MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
+saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
+un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les
+naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
+pois jusqu'à la pomme de terre.
+
+ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire
+naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
+ni feuilles ni racines?
+
+MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons,
+quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
+s'il en existe de plusieurs espèces.»
+
+Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne
+tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le
+feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la
+chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de
+Felsen-Heim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un
+nouvel hiver.
+
+
+Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le
+corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait
+faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne
+donnait pas signe de vie.
+
+À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec
+des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille,
+où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise
+au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à
+un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.
+
+ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus
+beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons
+transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à
+loisir.
+
+MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais
+occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de
+découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon
+accueil au logis.»
+
+Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perçant
+de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux
+tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.
+
+Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de
+branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport
+tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens
+furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en
+triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de
+l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du
+convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos
+chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt
+pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur
+la place.
+
+En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à
+alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de
+noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre
+analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté,
+avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de
+saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces
+fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les
+portait.
+
+Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable
+une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable
+surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent
+rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four
+improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de
+les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de
+notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si
+nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte,
+qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se
+lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était
+cette nouvelle opération.
+
+«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit
+que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il
+puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te
+plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de
+son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»
+
+Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils
+préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je
+m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu
+divertissant.
+
+Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti,
+soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du
+souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le
+reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant
+la fin de cet important travail.
+
+Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un
+formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et
+répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos
+oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner,
+tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.
+
+«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de
+chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le
+feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes
+prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon
+caïak.»
+
+À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se
+dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à
+disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses
+instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout
+événement.
+
+«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au
+moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos
+ordres.
+
+--Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et
+audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent
+nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux
+esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de
+salut.»
+
+Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les
+chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant
+trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants
+auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener
+autour d'eux des regards vigilants.
+
+Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher
+de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les
+attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang
+avait attiré dans notre voisinage.
+
+Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante
+de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal
+objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je
+n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir
+suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur
+les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses
+pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise,
+tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les
+restes sanglants de notre venaison.
+
+Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de
+sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements
+entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se
+promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.
+Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus
+rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui
+annonçait à tout oeil expérimenté une attaque prochaine.
+
+Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner
+l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me
+fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux
+compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un
+bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda
+pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans
+mouvement.
+
+«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au
+coeur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre
+sur le champ de bataille.»
+
+En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec
+des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec
+précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins
+grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En
+deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il
+commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle,
+et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une
+seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.
+
+Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des
+gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des
+pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que
+j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec
+fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont
+j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements
+de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une
+des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le
+monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de
+la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les
+convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où
+j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille
+avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en
+l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la
+miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser
+encore une fois.
+
+Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour
+venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent
+bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs
+après un si terrible danger.
+
+Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ
+de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier
+spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue
+sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage
+et de sa fidélité.
+
+«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle
+occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne
+pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si
+bravement pour la défense commune.
+
+--J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu
+remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant,
+voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous
+délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules
+menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.
+
+--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,
+repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont
+notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.
+
+--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la
+pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»
+
+Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse
+profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux
+compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes
+l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter
+d'un ton pathétique:
+
+ _Après une carrière longue et aventureuse,_
+ _c'est ici que repose la pauvre Bill,_
+ _si rapide à la course, si intrépide dans le combat._
+ _Elle est morte pour ses maîtres,_
+ _ainsi quelle avait vécu._
+ _Nul héros ne mérite mieux un tombeau_
+ _et une glorieuse épitaphe._
+
+«Il me semble, dit Jack en bâillant, que nous avons veillé une bonne
+partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement
+creusé l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer à notre nourriture
+terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le
+four depuis hier soir.»
+
+Rappelés par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,
+nous nous dirigeâmes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines
+paroles, et nous ne tardâmes pas à faire honneur au rôti de la veille.
+Je décidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois à quatre heures
+qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas à nous
+faire sentir l'utilité de nos fourrures. Les climats chauds sont
+dangereux par la fraîcheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique
+pourquoi les animaux des zones brûlantes sont souvent recouverts
+d'épaisses fourrures.
+
+Levés avec le soleil, notre premier soin fut d'écorcher les deux lions,
+opération qui nous occupa à peine deux heures, grâce à l'emploi de mon
+heureuse invention, la pompe à air. Les cadavres furent abandonnés à la
+merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientôt par essaims bruyants
+pour profiter de notre générosité.
+
+Les rayons du soleil ne tardèrent pas à développer de telles émanations
+autour de notre amas d'huîtres, que nous nous estimâmes heureux de
+pouvoir songer, sans plus attendre, aux préparatifs de départ.
+
+Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caïak, se sentant hors
+d'état de manoeuvrer la rame, et Fritz demeura seul chargé de la
+conduite de son léger bâtiment.
+
+Nous ne tardâmes pas à lever l'ancre et à quitter la baie des Perles, en
+nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement traversé
+quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous
+abordâmes avant le coucher du soleil à la baie du Salut.
+
+Les premières annonces de la mauvaise saison ne tardèrent pas à se faire
+sentir, et bientôt les alentours de la maison devinrent impraticables.
+Alors commença le cours des travaux domestiques, qui nous empêchèrent de
+trouver trop longs les jours de pluie qui se succédèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Le navire européen.--Le mécanicien et sa famille.--Préparatifs de retour
+en Europe.--Séparation.--Conclusion.
+
+
+Avec quelle émotion je reprends la plume pour tracer ce dernier
+chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premières
+paroles qui se présentent à ma pensée lorsque je reporte mes souvenirs
+pour la dernière fois sur cette partie de notre histoire. Le salut
+miraculeux de ma famille est encore présent à mes regards, et, au milieu
+du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine à
+retrouver le fil de mes idées pour achever dignement ce livre, que je
+vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le désordre de ce
+récit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est
+accordé de revoir l'Europe et ma chère patrie. À peine suis-je en état
+de trouver quelques mots sans suite pour raconter les événements de mes
+dernières heures d'exil.
+
+Toutefois celui qui s'est intéressé jusqu'à ce jour au destin de
+l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le
+dénouement inespéré de sa trop longue histoire.
+
+Mais trêve de fastidieux préambules. Le temps presse, j'arrive à la
+conclusion de cette oeuvre intéressante, qui vient d'occuper dix années
+de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature
+semblait vouloir se ranimer plus tôt que d'habitude.
+
+Le ciel était sans nuages, et chacun prenait plaisir à se dédommager de
+sa réclusion de deux mois, en exerçant de nouveau ses membres engourdis
+par une longue inaction. Tout le jour la famille était répandue dans les
+jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage
+avec délices d'une liberté si longtemps attendue.
+
+Fritz ayant annoncé la résolution d'aller faire une visite à l'île aux
+Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne réclamaient pas notre
+présence, je le laissai partir accompagné de Jack. Les deux voyageurs
+furent bientôt dans l'île, où leur oeil exercé se promena longtemps sur
+la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage
+notable dans l'établissement. J'avais recommandé aux deux jeunes gens de
+tirer deux coups de canon en débarquant, tant pour nous annoncer
+l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard
+la Providence avait envoyé quelque bâtiment à portée du rivage.
+
+Leur premier soin avait été de se conformer à mes ordres. Mais quel ne
+fut pas leur étonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils
+entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la
+direction de la baie du Salut! La surprise, l'espérance et la crainte
+les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le
+silence en s'écriant: «À la mer! à la mer!» Et en moins de temps qu'il
+n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface
+des flots.
+
+«Qu'y a-t-il de nouveau?» m'écriai-je en voyant les deux enfants
+accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.
+
+«N'avez-vous pas entendu?» me répondit Fritz, qui respirait à peine; et
+son frère arriva bientôt près de lui en répétant: «N'avez-vous pas
+entendu?»
+
+Le récit des enfants me fit secouer la tête avec l'expression du doute;
+mais la pensée qu'ils pouvaient ne s'être pas trompés agitait vivement
+mon esprit. Dans l'incertitude qui me préoccupait, je rassemblai la
+famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose était de
+trop d'importance pour m'en rapporter à mes deux interlocuteurs.
+
+Comme la nuit approchait, je décidai qu'un de nous demeurerait à monter
+la garde dans la galerie, afin d'épier le moindre signal qui pourrait
+annoncer de nouveau la présence d'un bâtiment dans notre voisinage. Mais
+la soirée ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espéré: on eût
+dit que les éléments conjurés avaient repris toute leur fureur pour
+cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.
+
+L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisième jour,
+la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller à la découverte.
+J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mîmes en route munis d'un pavillon
+qui devait instruire la garnison du succès de nos recherches.
+
+Arrivés en peu de temps à l'île aux Requins, notre premier soin fut de
+gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.
+La mer était déserte, et rien ne paraissait à l'horizon lointain. Après
+quelques instants d'attente, je me décidai à tirer trois coups de canon
+à deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la première fois
+l'écho du rocher n'avait pas trompé les oreilles inexpérimentées de mes
+jeunes gens.
+
+Nous prêtâmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible
+coup retentit dans l'éloignement, puis un second, puis un troisième, et
+le silence se rétablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait
+autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hissé deux
+fois en haut du mât, signal dont nous étions convenus en cas de bonne
+nouvelle.
+
+Laissant mon compagnon à la garde de la batterie, avec l'injonction de
+faire feu aussitôt qu'il apercevrait quelque chose, je me hâtai de
+reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures
+ultérieures.
+
+La garnison était dans un trouble inexprimable. Fritz s'élança à ma
+rencontre, en s'écriant: «Où sont-ils? Est-ce un navire européen?» Bien
+qu'il me fût impossible de satisfaire son avide curiosité, je ne laissai
+pas de réjouir tout mon monde en annonçant ma résolution de m'embarquer
+avec Fritz pour aller à la recherche du bâtiment.
+
+Il était environ midi lorsque je montai dans le caïak avec mon compagnon
+de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouillés de larmes et en
+adressant au Ciel une ardente prière pour notre conservation. Au reste,
+nous étions parfaitement armés, et préparés à la plus vigoureuse
+résistance en cas de besoin.
+
+Le caïak ne tarda pas à s'éloigner en silence, se dirigeant à l'ouest de
+Felsen-Heim, vers des parages demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Malgré
+tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer
+hérissée de rochers et d'écueils, nous finîmes, au bout de cinq quarts
+d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarpé que
+je me préparai à doubler; car, suivant toute apparence, le bâtiment que
+nous cherchions devait se trouver de l'autre côté du cap.
+
+Parvenus à la pointe la plus avancée du promontoire, le rivage nous
+offrit un groupe de rochers favorable à nos observations: et quels ne
+furent pas nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance pour le
+Tout-Puissant en apercevant un beau navire à l'ancre dans une petite
+baie à peu de distance! Le bâtiment paraissait fatigué; le pavillon
+anglais flottait au haut des mâts, et au même instant nous aperçûmes la
+chaloupe se détacher du bord pour aller débarquer au rivage.
+
+Fritz voulait s'élancer hors du caïak et gagner le navire à la nage;
+j'eus besoin de toute mon autorité pour le retenir, en faisant observer
+que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un
+bâtiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les
+mers, afin d'attirer plus sûrement sa proie.
+
+Nous demeurâmes donc cachés dans notre retraite, nous servant de la
+longue-vue pour examiner à loisir tous les mouvements du bâtiment. Il me
+parut être un yacht de construction légère, mais toutefois armé de huit
+canons de calibre ordinaire. Il était facile de distinguer sur le rivage
+trois tentes d'où s'élevait une légère colonne de fumée. Selon toute
+apparence, l'équipage n'était pas nombreux; car nous n'aperçûmes à bord
+que deux créatures humaines.
+
+D'après ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger à quitter
+notre retraite, et bientôt le léger caïak parut dans les eaux du navire,
+accomplissant autour de lui de capricieuses évolutions. Au bout de
+quelques minutes, nous vîmes paraître sur le pont un officier que Fritz
+reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous
+étions à portée de la voix, chantant à plein gosier un refrain national
+dans lequel il eût été difficile de reconnaître une musique européenne.
+
+Notre bizarre apparition ne tarda pas à attirer l'attention du capitaine
+et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agités en signe de
+paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de
+nous, je me décidai à tourner la pointe de mon esquif vers le bâtiment.
+
+En voyant le caïak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour
+nous demander qui nous étions, d'où nous venions, et comment s'appelait
+la côte voisine. Élevant alors la voix aussi haut que mes forces me le
+permirent, je me bornai à répondre ces trois mots: _Englishmen good
+men_! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez
+près du bâtiment pour remarquer que l'ordre le plus parfait régnait à
+bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement
+chargé. Pendant qu'on nous montrait des haches, des étoffes et d'autres
+légères marchandises destinées au commerce avec les sauvages, Fritz me
+communiquait ses observations, qui toutes étaient à l'avantage de nos
+nouvelles connaissances. Voyant bientôt que la gravité de mon compagnon
+ne tarderait pas à se démentir, je donnai le signai de la retraite, et
+nous reprîmes le chemin du rivage, après un congé amical de part et
+d'autre.
+
+Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous fûmes
+reçus avec une vive allégresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,
+était d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle à nous faire
+connaître, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder
+le bâtiment anglais. On ne saurait décrire l'agitation qui suivit cette
+résolution, adoptée à l'unanimité. Les plans les plus extravagants se
+succédaient sans relâche: c'était un conflit de volontés, de projets, de
+désirs au milieu desquels l'esprit le plus sage eût eu de la peine à se
+reconnaître, et il semblait que nous allions mettre à la voile dans un
+quart d'heure pour retourner en Europe.
+
+Ma position de chef de famille rendait mon rôle difficile dans cette
+importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser à
+Dieu une fervente prière, lui demandant humblement de m'inspirer la
+résolution la plus conforme aux intérêts du petit peuple qui m'était
+confié; mais, sentant bientôt la folie de songer au départ avant d'en
+reconnaître la possibilité, je pris le parti de subordonner mes
+résolutions ultérieures au résultat d'une seconde visite que je me
+proposais de faire, avec tout mon monde, au bâtiment étranger.
+
+Tout le jour suivant fut consacré à l'équipement de la pinasse, qui
+reçut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement
+désirer lors de notre première visite. Quelques dernières dispositions
+occupèrent encore la matinée du lendemain, et ce fut seulement vers midi
+que la pinasse déploya majestueusement ses voiles. Fritz, revêtu d'un
+brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme à l'ordinaire.
+
+L'escadre traversa la baie avec précaution, et ne tarda pas à atteindre
+heureusement la pointe du cap qui nous dérobait l'ancrage du bâtiment
+anglais. Arrivé en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et
+commandai la manoeuvre de manière que la pinasse pouvait se mettre en
+rapport avec le yacht, tout en demeurant à une distance respectable de
+ce dernier.
+
+Mon coeur est encore pénétré d'émotion lorsque je me reporte à cet
+instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une
+esquisse rapide des circonstances qui signalèrent cette journée.
+
+Il est tout aussi impossible de décrire la surprise de l'équipage
+anglais à la vue de notre entrée dans la baie; mais la joie et la
+confiance ne tardèrent pas à remplacer l'inquiétude des premiers
+instants. La pinasse ayant jeté l'ancre à environ deux portées de fusil
+du bâtiment, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps
+sans réponse. Faisant mettre aussitôt le petit canot à la mer, j'y
+montai avec Fritz, afin de me rendre à bord pour avoir une entrevue avec
+le capitaine.
+
+Celui-ci nous reçut avec la franche cordialité d'un marin, et, faisant
+apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda
+affectueusement à quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir
+flotter le pavillon anglais sur cette côte sauvage et inhospitalière. Il
+ajouta que lui-même s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de
+lieutenant de la marine royale, qu'il était en route pour le cap de
+Bonne-Espérance, où il apportait les dépêches de Sydney-Cove.
+
+J'invitai le capitaine à passer à bord de la pinasse pour faire visite à
+ma chère famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant
+d'annoncer moi-même son arrivée aux dames.
+
+Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa
+d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne
+tarda pas à se remettre, et au bout de quelques instants tout était prêt
+pour accueillir dignement le capitaine.
+
+Une demi-heure après, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,
+portant le capitaine, maître Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma
+femme s'empressa de leur offrir des rafraîchissements, qui furent
+acceptés avec reconnaissance.
+
+La plus aimable franchise ne tarda pas à s'établir entre la famille et
+ses nouveaux hôtes, et il fut résolu que toute la compagnie débarquerait
+le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous
+dit que parmi eux se trouvait un mécanicien, qui était confié aux soins
+de sa femme et de ses deux filles.
+
+Notre visite auprès de M. Wolston et de sa famille fut des plus
+touchantes. Une femme pleine de grâces et deux charmantes jeunes filles
+de douze à quatorze ans étaient bien faites pour exciter notre intérêt
+au plus haut degré.
+
+La soirée fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute
+inquiétude avait disparu pour faire place à la perspective d'un retour
+si longtemps désiré, et la confiance établie déjà entre les habitants de
+la colonie et leurs nouveaux hôtes donnait à notre liaison d'une heure
+l'apparence d'une amitié de vingt ans. Nous restâmes sous des tentes que
+le capitaine nous avait fait préparer.
+
+Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le récit de la longue
+conversation qui nous occupa, ma fidèle compagne et moi, durant les
+heures de cette nuit. Le capitaine était un homme trop bien appris pour
+nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de
+notre rencontre, et de notre côté nous ne voulions nous ouvrir à lui
+qu'après une mûre délibération; car il fallait savoir avant tout s'il
+nous restait maintenant de solides raisons pour désirer de revoir
+l'Europe. Parfois j'étais tenté de demeurer dans le paisible séjour où
+la Providence nous avait jetés, en renonçant à jamais aux douteux
+avantages que nous promettait la vie civilisée. Ma fidèle épouse ne
+demandait qu'à terminer sa carrière sous le beau ciel que nous
+habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.
+Elle eût désiré me voir partir pour l'Europe avec les deux aînés, afin
+de ramener un petit nombre de compatriotes, à l'aide desquels il nous
+serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de
+_Nouvelle-Suisse._
+
+Nous résolûmes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui
+racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de
+l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras était de savoir lesquels de
+mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons
+étaient les mêmes pour tous.
+
+Nous finîmes par décider qu'il fallait attendre quelques jours encore,
+en conduisant les choses de manière que deux des enfants se trouvassent
+heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres
+accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.
+
+Dès le jour suivant, nous eûmes la satisfaction de voir arriver ce
+résultat désiré. Il avait été décidé, à déjeuner, que le capitaine nous
+accompagnerait à Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la
+famille du mécanicien, qui, après tant de souffrances, avait besoin de
+toutes les commodités d'une habitation saine et agréable.
+
+La traversée fut une véritable partie de plaisir pour la petite escadre;
+car tous les coeurs étaient pleins d'espérance, et l'attente d'un
+heureux avenir épanouissait tous les visages.
+
+Mais quelle ne fut pas la surprise de nos hôtes lorsqu'au détour du cap
+des Canards la délicieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa
+splendeur, éclairée par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut à son
+comble lorsque la batterie de l'île aux Requins eut salué notre entrée
+de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se déployer
+majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.
+
+«Heureux séjour, heureuse famille!» s'écria Mme Wolston en soupirant,
+tandis que sa plus jeune fille lui demandait naïvement si ce n'était pas
+là le paradis.
+
+Le paysage offrit bientôt une scène nouvelle, en s'animant par degrés de
+tout ce que l'habitation renfermait de créatures vivantes: c'était à
+chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu
+de la confusion générale, je fis transporter le malade dans ma propre
+chambre, où ma femme avait rassemblé tous les meubles commodes de la
+maison, et où la bonne lady Wolston trouva un lit de camp préparé à côté
+de son époux.
+
+Le dîner fut court, car nous avions encore Falken-Horst à visiter avant
+le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livrés à leurs naïves impressions
+s'étaient répandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,
+animé par leur présence, semblait prendre une vie nouvelle. La
+différence de langage et la difficulté de se comprendre disparaissaient
+devant les gestes animés et les regards intelligents des interlocuteurs.
+Chacun de mes enfants semblait transformé en une créature nouvelle.
+Fritz était calme et grave, Ernest plein d'activité, et Jack presque
+pensif.
+
+Vers le soir, la tranquillité parut se rétablir, et la famille était
+paisiblement rassemblée dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au
+milieu de nous avec un maintien légèrement embarrassé. Elle venait, au
+nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre à
+Felsen-Heim l'entier rétablissement du pauvre mécanicien, et de garder
+sa fille aînée auprès d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher
+son frère au cap de Bonne-Espérance, pour le ramener bientôt parmi nous.
+
+Je me rendis à sa prière de bon coeur, en lui demandant, au nom de ma
+femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. «Vive à
+jamais la Nouvelle-Suisse!» répondit un choeur de voix attendries, en
+même temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'allégresse. «Et à
+la santé de quiconque veut y vivre et y mourir!» ajouta Ernest en
+approchant son verre du mien.
+
+«Je vois bien, repris-je avec gravité, qu'il va falloir nous séparer de
+Fritz. Il est juste qu'il soit chargé d'aller représenter la famille en
+Europe. Ernest demeurera près de nous avec la place de premier
+professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant à maître
+Jack....
+
+--Maître Jack reste ici! s'écria l'impétueux jeune homme d'une voix
+bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le
+meilleur soldat de la colonie, après son frère aîné! Si l'on m'en promet
+autant dans votre Europe, à la bonne heure; mais jusque-là n'en parlons
+plus.
+
+--Quant à moi, reprit Franz,» je ne suis pas de cet avis. Il y a plus
+d'honneur à gagner dans une société nombreuse qu'au milieu d'une
+demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,
+avec l'approbation de mon père, toutefois.
+
+--Bien pensé, mon cher enfant, lui répondis-je, et puisse Dieu bénir nos
+résolutions, comme il l'a fait jusqu'à ce jour! L'univers appartient au
+Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout où il peut vivre
+heureux et utile à ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de
+savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.»
+
+Chacun garda le silence, attendant avec anxiété la réponse du capitaine,
+qui prit la parole en ces termes: «Il faut admirer les décrets de la
+Providence et s'y conformer. J'étais parti pour recueillir des
+naufragés, et me voici au milieu d'une famille naufragée. Au moment où
+trois passagers abandonnent mon bâtiment de leur propre mouvement, en
+voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me
+réjouis d'être l'instrument que la Providence a choisi pour rendre à la
+société une si digne famille, et pour donner peut-être à ma patrie une
+colonie florissante.»
+
+Cette réponse me soulagea le coeur d'un poids terrible, et je remerciai
+la Providence de l'heureuse réussite d'un projet qui avait fait naître
+dans mon esprit tant de doutes et d'inquiétudes.
+
+Le lecteur imaginera facilement comment se passèrent les dernières
+journées qui devaient précéder une si longue et si douloureuse
+séparation. Le bon capitaine pressait les préparatifs du départ; car les
+avaries de son bâtiment lui avaient déjà fait perdre plusieurs jours.
+Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement
+disposer, et il eut même l'attention d'amener son navire à l'ancre dans
+la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps
+que le yacht demeura en rade, l'équipage fut consigné à bord, afin
+d'épargner à Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le
+capitaine avait mis à notre disposition le pilote et le menuisier du
+navire, dont les secours furent inutiles, car il s'était établi une
+telle émulation d'activité parmi les habitants de la colonie, qu'on
+aurait manqué plutôt de besogne que d'ouvriers.
+
+La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude
+paternelle; ils reçurent chacun leur part de nos plus précieux articles
+de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et généralement
+tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.
+
+J'avais reçu du capitaine Littlestone quelques armes à feu de nouvelle
+fabrique et une bonne provision de poudre. En échange de ce présent, je
+m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvés autrefois du bâtiment
+naufragé, tout ce qui pouvait être utile à un marin. Je lui remis en
+même temps quelques papiers qui avaient appartenu à notre infortuné
+capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa
+famille en état de les réclamer.
+
+Le yacht fut avitaillé de toutes les provisions dont nous pouvions
+disposer. Bétail, viande salée, poisson, légumes et fruits, tout était
+prodigué en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours
+généreux.
+
+Il me restait à accomplir un dernier devoir avant de prendre congé de
+mes enfants pour une si longue et si douloureuse séparation. J'eus avec
+eux un entretien de plusieurs heures, où je leur fis un touchant
+discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs
+de l'homme, et, après leur avoir donné ma bénédiction, je remis à l'aîné
+un manuscrit renfermant mes dernières instructions et mes derniers
+conseils.
+
+Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque
+nouveau conseil, quelque parole de tendresse à adresser aux jeunes
+voyageurs. Chacun était douloureusement affecté du départ, quoique plein
+de confiance dans le retour. Plût au Ciel que les hommes se séparassent
+toujours avec de telles pensées! car, dans les âmes bien nées, ces
+moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui
+puissent honorer la nature humaine.
+
+Le soir qui précéda la journée du départ, chacun voulut montrer du
+courage, et nous invitâmes le capitaine et ses officiers à un grand
+repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,
+et, le confiant solennellement à Fritz, je lui recommandai de le faire
+imprimer à son arrivée en Europe, avec les changements et les
+corrections nécessaires.
+
+«J'espère, ajoutai-je en finissant, que le récit de notre vie sur ces
+rivages abandonnés ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il
+arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai
+écrit pour l'éducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile
+aux enfants des autres, et je m'estimerai bien récompensé de mes peines
+si mon simple récit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits
+sur les fruits bienfaisants de la méditation, sur les heureux résultats
+de l'obéissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux
+aussi si quelque père de famille peut trouver dans ces pages d'un exilé
+quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques
+bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle où le sort
+nous avait jetés, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune
+théorie: c'est le récit simple et sans art de nos actions et de nos
+aventures durant dix années d'une vie exempte de blâme et de malheur.
+Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous
+inspirer une confiance résignée envers le souverain auteur de toutes
+choses, ensuite de développer l'activité de notre âme, enfin de nous
+faire mépriser cette maxime vulgaire de l'ignorance: «À quoi cela
+peut-il servir?»
+
+«Jeunesse de tous les âges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il
+est bon de tout apprendre excepté le mal, et que l'homme est sur la
+terre pour développer ses forces et exercer son intelligence dans les
+voies qu'il a plu à la Providence de lui ouvrir.
+
+«Mais l'heure s'avance. Demain, à la pointe du jour, ce dernier chapitre
+ira rejoindre les précédents, entre les mains de mon fils aîné. Que
+Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses
+fidèles serviteurs! Salut à l'Europe, salut à toi, antique pays de mes
+pères! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientôt comme tu fleurissais
+dans les premières années de ma jeunesse!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ The Project Gutenberg eBook of Le Robinson Suisse, by Johann David Wyss
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le robinson suisse
+ ou Histoire d'une famille suisse naufragée
+
+Author: Johann David Wyss
+
+Translator: Isabelle de Montolieu
+
+Release Date: April 11, 2006 [EBook #18152]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
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+<h1>Johann David WYSS</h1>
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+<h1>LE ROBINSON SUISSE</h1>
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+<h1>ou Histoire d'une famille suisse naufrag&eacute;e</h1>
+
+<h2>(1812&mdash;&eacute;dition: 1870)</h2>
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#Note_sur_lauteur"><b>Note sur l'auteur</b></a><br /><br />
+<a href="#preface"><b>PR&Eacute;FACE</b></a><br /><br />
+<h3>TOME I</h3>
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I&mdash;Temp&ecirc;te.&mdash;Naufrage.&mdash;Corsets natatoires.&mdash;Bateau de cuves.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II&mdash;Chargement du radeau.&mdash;Personnel de la
+famille.&mdash;D&eacute;barquement&mdash;Premi&egrave;res dispositions.&mdash;Le homard.&mdash;Le
+sel.&mdash;Excursions de Fritz.&mdash;L'agouti.&mdash;La nuit &agrave; terre.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III&mdash;Voyage de d&eacute;couverte.&mdash;Les noix de coco.&mdash;Les
+calebassiers.&mdash;La canne &agrave; sucre.&mdash;Les singes.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV&mdash;Retour.&mdash;Capture d'un singe.&mdash;Alarme nocturne.&mdash;Les chacals.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V&mdash;Voyage au navire.&mdash;Commencement du pillage.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI&mdash;Le troupeau &agrave; la nage.&mdash;Le requin.&mdash;Second d&eacute;barquement.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII&mdash;R&eacute;cit de ma femme.&mdash;Colliers des chiens&mdash;L'outarde.&mdash;Les
+&oelig;ufs de tortue.&mdash;Les arbres gigantesques.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII&mdash;Le pont.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX&mdash;D&eacute;part.&mdash;Nouvelle demeure.&mdash;Le porc-&eacute;pic.&mdash;Le chat sauvage.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X&mdash;Premier &eacute;tablissement.&mdash;Le flamant,&mdash;L'&eacute;chelle de bambou.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI&mdash;Construction du ch&acirc;teau a&eacute;rien.&mdash;Premi&egrave;re nuit sur
+l'arbre.&mdash;Le dimanche.&mdash;Les ortolans.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII&mdash;La promenade.&mdash;Nouvelles d&eacute;couvertes.&mdash;D&eacute;nomination de
+divers lieux.&mdash;La pomme de terre.&mdash;La cochenille.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>CHAPITRE XIII&mdash;La claie.&mdash;La poudre &agrave; canon.&mdash;Visite &agrave; Zelt-Heim. Le
+kanguroo.&mdash;La mascarade.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>CHAPITRE XIV&mdash;Second voyage au vaisseau.&mdash;Pillage g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;La
+tortue.&mdash;Le manioc.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>CHAPITRE XV&mdash;Voyage au vaisseau.&mdash;Les pingouins.&mdash;Le manioc et sa
+pr&eacute;paration.&mdash;La cassave.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>CHAPITRE XVI&mdash;La pinasse.&mdash;La machine infernale.&mdash;Le jardin potager.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>CHAPITRE XVII&mdash;Encore un dimanche.&mdash;Le <i>lazo</i>.&mdash;Excursion au bois des
+Calebassiers.&mdash;Le crabe de terre.&mdash;L'iguane.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>CHAPITRE XVIII&mdash;Nouvelle excursion.&mdash;Le coq de bruy&egrave;re.&mdash;L'arbre &agrave;
+cire.&mdash;La colonie d'oiseaux.&mdash;Le caoutchouc.&mdash;Le sagoutier.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>CHAPITRE XIX&mdash;Les bougies.&mdash;Le beurre.&mdash;Embellissement de Zelt-Heim.
+Dernier voyage au vaisseau.&mdash;L'arsenal.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XX"><b>CHAPITRE XX&mdash;Voyage dans l'int&eacute;rieur.&mdash;Le vin de palmier.&mdash;Fuite de
+l'&acirc;ne.&mdash;Les buffles.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>CHAPITRE XXI&mdash;Le jeune chacal.&mdash;L'aigle du Malabar.&mdash;Le vermicelle.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>CHAPITRE XXII&mdash;Les greffes.&mdash;La ruche.&mdash;Les abeilles.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>CHAPITRE XXIII&mdash;L'escalier.&mdash;&Eacute;ducation du buffle, du singe, de
+l'aigle.&mdash;Canal de bambous.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>CHAPITRE XXIV&mdash;L'onagre.&mdash;Le phormium tenax.&mdash;Les pluies.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>CHAPITRE XXV&mdash;La grotte &agrave; sel.&mdash;Habitation d'hiver.&mdash;Les harengs.&mdash;Les
+chiens marins.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>CHAPITRE XXVI&mdash;Le pl&acirc;tre.&mdash;Les saumons.&mdash;Les esturgeons.&mdash;Le caviar.&mdash;Le
+coton.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>CHAPITRE XXVII&mdash;La maison de campagne.&mdash;Les fraises&mdash;L'ornithorynque.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>CHAPITRE XXVIII&mdash;La pirogue.&mdash;Travaux &agrave; la grotte.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>CHAPITRE XXIX&mdash;Anniversaire de la d&eacute;livrance.&mdash;Exercices
+gymnastiques.&mdash;Distribution des prix.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>CHAPITRE XXX&mdash;L'anis.&mdash;Le ginseng.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>CHAPITRE XXXI&mdash;Gluau.&mdash;Grande chasse aux singes.&mdash;Les pigeons des
+Moluques.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>CHAPITRE XXXII&mdash;Le pigeonnier.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>CHAPITRE XXXIII&mdash;Aventure de Jack.</b></a><br /><br />
+
+<p><a name="table2" id="table2"></a></p>
+
+<h3>TOME II</h3>
+
+<a href="#CHAPITRE_Ib"><b>CHAPITRE I&mdash;Second hiver.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IIb"><b>CHAPITRE II&mdash;Premi&egrave;re sortie apr&egrave;s les pluies.&mdash;La baleine.&mdash;Le corail.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IIIb"><b>CHAPITRE III&mdash;D&eacute;p&egrave;cement de la baleine.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IVb"><b>CHAPITRE IV&mdash;L'huile de baleine.&mdash;Visite &agrave; la m&eacute;tairie.&mdash;La tortue
+g&eacute;ante.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_Vb"><b>CHAPITRE V&mdash;Le m&eacute;tier &agrave; tisser.&mdash;Les vitres.&mdash;Les paniers.&mdash;Le
+palanquin.&mdash;Aventure d'Ernest.&mdash;Le boa.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VIb"><b>CHAPITRE VI&mdash;Mort de l'&acirc;ne et du boa.&mdash;Entretien sur les serpents
+venimeux.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VIIb"><b>CHAPITRE VII&mdash;Le boa empaill&eacute;.&mdash;La terre &agrave; foulon.&mdash;La grotte de cristal.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_VIIIb"><b>CHAPITRE VIII&mdash;Voyage &agrave; l'&eacute;cluse.&mdash;Le cabiai.&mdash;L'ondatra.&mdash;La civette et
+le musc.&mdash;La cannelle.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_IXb"><b>CHAPITRE IX&mdash;Le champ de cannes &agrave; sucre.&mdash;Les p&eacute;caris.&mdash;Le r&ocirc;ti de
+Ta&iuml;ti.&mdash;Le ravensara.&mdash;Le bambou.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_Xb"><b>CHAPITRE X&mdash;Arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;cluse.&mdash;Excursion dans la savane. L'autruche.&mdash;La tortue de terre.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIb"><b>CHAPITRE XI&mdash;La prairie.&mdash;Terreur d'Ernest.&mdash;Combat contre les ours.&mdash;La
+terre de porcelaine.&mdash;Le condor et l'urubu.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIIb"><b>CHAPITRE XII&mdash;Pr&eacute;paration de la chair de l'ours.&mdash;Le poivre.&mdash;Excursion
+dans la savane.&mdash;Le lapin angora.&mdash;L'antilope royale.&mdash;L'oiseau aux
+abeilles et le verre fossile.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIIIb"><b>CHAPITRE XIII&mdash;Capture d'une autruche.&mdash;La vanille.&mdash;L'euphorbe et les
+&oelig;ufs d'autruche.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIVb"><b>CHAPITRE XIV&mdash;&Eacute;ducation de l'autruche.&mdash;L'hydromel.&mdash;La tannerie et la
+chapellerie.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVb"><b>CHAPITRE XV&mdash;La poterie.&mdash;Construction du ca&iuml;ak.&mdash;La gel&eacute;e d'algues
+marines.&mdash;La garenne.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVIb"><b>CHAPITRE XVI&mdash;Le moulin &agrave; gruau.&mdash;Le ca&iuml;ak.&mdash;La vache marine.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVIIb"><b>CHAPITRE XVII&mdash;L'orage.&mdash;Les clous de girofle.&mdash;Le pont-levis.&mdash;Le
+l&egrave;che-sel.&mdash;Le pemmikan.&mdash;Les pigeons messagers.&mdash;L'hy&egrave;ne.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XVIIIb"><b>CHAPITRE XVIII&mdash;Retour du pigeon messager.&mdash;La chasse aux cygnes.&mdash;Le
+h&eacute;ron et le tapir.&mdash;La grue.&mdash;Le moenura superba.&mdash;Grande d&eacute;route des
+singes.&mdash;Ravage des &eacute;l&eacute;phants &agrave; Zuckertop.&mdash;Arriv&eacute;e &agrave; l'&Eacute;cluse.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XIXb"><b>CHAPITRE XIX&mdash;Le cacao.&mdash;Les bananes.&mdash;La poule
+sultane.&mdash;L'hippopotame.&mdash;Le th&eacute; et le c&acirc;prier.&mdash;La grenouille
+g&eacute;ante.&mdash;Terreur de Jack.&mdash;L'&eacute;difice de Falken-Horst.&mdash;Le corps de garde
+dans l'&icirc;le aux Requins.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXb"><b>CHAPITRE XX&mdash;Coup d'&oelig;il g&eacute;n&eacute;ral sur la colonie et ses d&eacute;pendances.&mdash;La
+basse-cour.&mdash;Les arbres et le b&eacute;tail.&mdash;Les machines et les magasins.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIb"><b>CHAPITRE XXI&mdash;Nouvelles d&eacute;couvertes &agrave; l'occident.&mdash;Heureuse exp&eacute;dition de
+Fritz.&mdash;Les dents de veau marin.&mdash;La baie des Perles.&mdash;La loutre de
+mer.&mdash;L'albatros.&mdash;Retour &agrave; Felsen-Heim.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIIb"><b>CHAPITRE XXII&mdash;Les nids d'hirondelles.&mdash;Les perles fausses.&mdash;La p&ecirc;che des
+perles.&mdash;Le sanglier d'Afrique.&mdash;Danger de Jack.&mdash;La truffe.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIIIb"><b>CHAPITRE XXIII&mdash;Visite au sanglier.&mdash;Le coton de Nankin.&mdash;Le lion.&mdash;Mort
+de Bill.&mdash;Un nouvel hiver.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#CHAPITRE_XXIVb"><b>CHAPITRE XXIV&mdash;Le navire europ&eacute;en.&mdash;Le m&eacute;canicien et sa
+famille.&mdash;Pr&eacute;paratifs de retour en Europe.&mdash;S&eacute;paration.&mdash;Conclusion.</b></a><br /><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Note_sur_lauteur" id="Note_sur_lauteur"></a><a href="#table"><i>Note sur l'auteur</i></a></h2>
+
+<p><i>Johann David Wyss est n&eacute; &agrave; Berne en 1743. Pasteur &agrave; la coll&eacute;giale de
+Berne, il est l'auteur du</i> Robinson Suisse, <i>l'un des plus c&eacute;l&egrave;bres
+romans &eacute;crits &agrave; l'imitation du</i> Robinson Cruso&eacute; <i>de Daniel Defoe.</i></p>
+
+<p><i>Johann David Wyss con&ccedil;ut cette histoire pour la raconter &agrave; ses enfants.
+&Agrave; la diff&eacute;rence de Daniel Defoe, le naufrag&eacute; de Wyss n'est pas jet&eacute; seul
+sur une &icirc;le d&eacute;serte: il parvient &agrave; sauver sa famille du naufrage. Ce
+sera alors l'occasion pour le p&egrave;re de prodiguer &agrave; ses enfants de sages
+conseils.</i></p>
+
+<p>Le Robinson Suisse <i>fut publi&eacute; par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
+professeur de philosophie &agrave; l'Acad&eacute;mie de Berne. L'ouvrage fut traduit
+en fran&ccedil;ais, en 1824, par la baronne de Montolieu.</i></p>
+
+
+<h2><a name="preface" id="preface"></a><a href="#table"><i>Pr&eacute;face</i></a></h2>
+
+<p><i>Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
+servi &agrave; l'amusement et &agrave; l'instruction d'un aussi grand nombre de
+g&eacute;n&eacute;rations, le</i> Robinson suisse <i>est destin&eacute; &agrave; prendre place &agrave; c&ocirc;t&eacute; du</i>
+Robinson anglais <i>lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute id&eacute;e
+morale qui s'y trouve si dramatiquement d&eacute;velopp&eacute;e aura &eacute;t&eacute; plus
+s&eacute;rieusement et plus fr&eacute;quemment appr&eacute;ci&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Daniel De Foe n'a mis en sc&egrave;ne qu'un homme isol&eacute;, sans exp&eacute;rience et
+sans connaissance du monde, tandis que Wyss a racont&eacute; les travaux, les
+efforts de toute une famille, pour se cr&eacute;er des moyens d'existence avec
+les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
+famille les lumi&egrave;res de la civilisation. Les personnages eux-m&ecirc;mes
+int&eacute;ressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destin&eacute;.
+Ce sont, comme eux, des enfants de diff&eacute;rents &acirc;ges et de caract&egrave;res
+vari&eacute;s, qui, par leurs dialogues na&iuml;fs, rompent agr&eacute;ablement la
+monotonie du r&eacute;cit individuel, d&eacute;faut que l'admirable talent de l'auteur
+anglais n'a pas toujours pu &eacute;viter. Le style de Wyss, dans sa simplicit&eacute;
+et dans la pu&eacute;rilit&eacute; apparente des d&eacute;tails, est merveilleusement
+appropri&eacute; &agrave; l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premi&egrave;res
+compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
+repas que la pr&eacute;voyance de ses parents lui a pr&eacute;par&eacute;s, se livrer &agrave; des
+amusements vari&eacute;s, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
+C'est l&agrave;, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
+que procure la lecture du Robinson suisse, m&ecirc;me &agrave; des hommes faits qui
+ne s'en sont jamais rendu raison.</i></p>
+
+<p><i>Il est cependant un reproche qu'on peut adresser &agrave; Wyss, et que ne
+m&eacute;rite pas son devancier. Robinson, dans son &icirc;le, ne trouve que les
+animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'apr&egrave;s
+sa position g&eacute;ographique. Wyss, au contraire, a r&eacute;uni dans l'&icirc;le du
+naufrag&eacute; suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
+v&eacute;g&eacute;tales et min&eacute;rales que la nature a r&eacute;pandues avec profusion dans les
+d&eacute;licieuses &icirc;les de l'oc&eacute;an Pacifique; et cependant chaque contr&eacute;e a sa
+part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
+plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
+Nouvelle-Z&eacute;lande et de Ta&iuml;ti. Le but de l'auteur a &eacute;t&eacute; de faire passer
+sous nos yeux, dans un cadre de peu d'&eacute;tendue, les productions propres &agrave;
+tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiaris&eacute;s, ce qui excuse
+en quelque sorte cette r&eacute;union sur un seul point de l'Oc&eacute;an de tout ce
+qui ne se rencontre que dans une multitude d'&icirc;les diverses.</i></p>
+
+<p><i>Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude r&eacute;clam&eacute;e par les
+naturalistes; dans quelques circonstances, la v&eacute;rit&eacute; a &eacute;t&eacute; sacrifi&eacute;e &agrave;
+l'int&eacute;r&ecirc;t. C'est pour ne pas nuire &agrave; cet int&eacute;r&ecirc;t que nous n'avons rien
+chang&eacute; aux descriptions, quoiqu'il nous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de les
+rectifier.</i></p>
+
+<p><i>Mais combien ces taches ne sont-elles pas effac&eacute;es par les le&ccedil;ons
+admirables de r&eacute;signation, de courage et de ferme pers&eacute;v&eacute;rance qu'on y
+trouve &agrave; chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
+maxime n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;velopp&eacute;e sous une forme plus heureuse et plus
+dramatique. Robinson avait d&eacute;j&agrave; montr&eacute;, il est vrai, comment on parvient
+&agrave; pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, d&egrave;s les
+premiers pas, ces cruelles n&eacute;cessit&eacute;s n'existent plus; ce sont les
+jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les pers&eacute;v&eacute;rants
+efforts des naufrag&eacute;s pour arriver &agrave; ce but obtiennent un tel succ&egrave;s,
+qu'ils parviennent m&ecirc;me &agrave; se cr&eacute;er un mus&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Comme dans son mod&egrave;le, &agrave; chaque page Wyss a sem&eacute; les enseignements
+sublimes de la morale &eacute;vang&eacute;lique; tout est rapport&eacute; par lui &agrave; l'auteur
+de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaiss&eacute; devant la
+grandeur et la bont&eacute; de Dieu. L'ouvrage a &eacute;t&eacute; &eacute;crit par un auteur
+protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
+l&eacute;g&egrave;res corrections pour le rendre tout &agrave; fait propre &agrave; des lecteurs
+catholiques.</i></p>
+
+<p><i>Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des d&eacute;tails d'avant-sc&egrave;ne;
+l'action commence au moment m&ecirc;me du naufrage, et, semblable &agrave; un auteur
+dramatique, il ne nous fait conna&icirc;tre les acteurs que par leur langage
+et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons &agrave; la narration le
+lecteur, qui sera bient&ocirc;t familiaris&eacute; avec les personnages.</i></p>
+
+<p class="droit">
+<i>Friedrich Muller.</i><br />
+</p>
+
+<h2>TOME I</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#table">CHAPITRE I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Temp&ecirc;te.&mdash;Naufrage.&mdash;Corsets natatoires.&mdash;Bateau de cuves.</a></h3>
+
+
+<p>La temp&ecirc;te durait depuis six mortels jours, et, le septi&egrave;me, sa
+violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
+avait jet&eacute;s vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
+savait o&ugrave; nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
+officiers &eacute;taient sans courage et sans force; les m&acirc;ts, bris&eacute;s, &eacute;taient
+tomb&eacute;s par-dessus le bord; le vaisseau, d&eacute;sempar&eacute;, ne man&oelig;uvrait plus,
+et les vagues irrit&eacute;es le poussaient &ccedil;a et l&agrave;. Les matelots se
+r&eacute;pandaient en longues pri&egrave;res et offraient au Ciel des v&oelig;ux ardents;
+tout le monde &eacute;tait du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
+des moyens de sauver ses jours.</p>
+
+<p>&laquo;Enfants, dis-je &agrave; mes quatre fils effray&eacute;s et en pleurs, Dieu peut nous
+emp&ecirc;cher de p&eacute;rir s'il le veut; autrement soumettons-nous &agrave; sa volont&eacute;;
+car nous nous reverrons dans le ciel, o&ugrave; nous ne serons plus jamais
+s&eacute;par&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
+que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'effor&ccedil;ait de
+les rassurer, tandis que mon c&oelig;ur, &agrave; moi, se brisait &agrave; l'id&eacute;e du danger
+qui mena&ccedil;ait ces &ecirc;tres bien-aim&eacute;s. Nous tomb&acirc;mes enfin tous &agrave; genoux, et
+les paroles &eacute;chapp&eacute;es &agrave; mes enfants me prouv&egrave;rent qu'ils savaient aussi
+prier, et puiser le courage dans leurs pri&egrave;res. Je remarquai que Fritz
+demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
+fr&egrave;res, sans parler de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
+nous mena&ccedil;ait, et je sentis mon c&oelig;ur se rassurer un peu &agrave; la vue de
+toutes ces petites t&ecirc;tes religieusement inclin&eacute;es. Soudain nous
+entend&icirc;mes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: &laquo;Terre!
+terre!&raquo; et au m&ecirc;me instant nous &eacute;prouv&acirc;mes un choc si violent, que nous
+en f&ucirc;mes tous renvers&eacute;s, et que nous cr&ucirc;mes le navire en pi&egrave;ces; un
+craquement se fit entendre; nous avions touch&eacute;. Aussit&ocirc;t une voix que je
+reconnus pour celle du capitaine cria: &laquo;Nous sommes perdus! Mettez les
+chaloupes en mer!&raquo; Mon c&oelig;ur fr&eacute;mit &agrave; ces funestes mots: Nous sommes
+perdus! Je r&eacute;solus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
+n'avions plus rien &agrave; esp&eacute;rer. &Agrave; peine y mettais-je le pied qu'une &eacute;norme
+vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le m&acirc;t. Lorsque
+je revins &agrave; moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
+chaloupe, et les embarcations les plus l&eacute;g&egrave;res, pleines de monde,
+s'&eacute;loigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
+les miens.... Le mugissement de la temp&ecirc;te les emp&ecirc;cha d'entendre ma
+voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
+d&eacute;sespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
+ne pouvait atteindre jusqu'&agrave; la cabine que mes bien-aim&eacute;s occupaient
+au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
+attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
+qui, malgr&eacute; son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes v&oelig;ux.</p>
+
+<p>Je me h&acirc;tai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
+s&eacute;curit&eacute;, j'annon&ccedil;ai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
+nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
+fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillis&egrave;rent
+bien vite. Ma femme, plus habitu&eacute;e &agrave; p&eacute;n&eacute;trer ma pens&eacute;e, ne prit pas le
+change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
+Mais je sentis mon courage rena&icirc;tre en voyant que sa confiance en Dieu
+n'&eacute;tait point &eacute;branl&eacute;e; elle nous engagea &agrave; prendre quelque nourriture.
+Nous y consent&icirc;mes volontiers; et apr&egrave;s ce petit repas les enfants
+s'endormirent, except&eacute; Fritz, qui vint &agrave; moi et me dit: &laquo;J'ai pens&eacute;, mon
+p&egrave;re, que nous devrions faire, pour ma m&egrave;re et mes fr&egrave;res, des corsets
+natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
+n'avons nul besoin, car nous pouvons nager ais&eacute;ment jusqu'&agrave; la c&ocirc;te.&raquo;
+J'approuvai cette id&eacute;e, et r&eacute;solus de la mettre &agrave; profit. Nous
+cherch&acirc;mes partout dans la chambre de petits barils et des vases
+capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attach&acirc;mes ensuite
+solidement deux &agrave; deux, et nous les pass&acirc;mes sous les bras de chacun de
+nous; puis nous &eacute;tant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
+d'autres ustensiles de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;, nous pass&acirc;mes le reste de la
+nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir &agrave;
+chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit &eacute;puis&eacute; de fatigue.</p>
+
+<p>L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
+flots; je consolai mes enfants, &eacute;pouvant&eacute;s de leur abandon, et je les
+engageai &agrave; se mettre &agrave; la besogne pour t&acirc;cher de se sauver eux-m&ecirc;mes.
+Nous nous dispers&acirc;mes alors dans le navire pour chercher ce que nous
+trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
+plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
+charpentier; le petit Franz, une ligne et des hame&ccedil;ons. Je les f&eacute;licitai
+tous trois de leur d&eacute;couverte.&raquo; Mais, dis-je &agrave; Jack, qui m'avait amen&eacute;
+deux &eacute;normes dogues, quant &agrave; toi, que veux-tu que nous fassions de ta
+trouvaille?</p>
+
+<p>&mdash;Bon, r&eacute;pondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment y aller, petit &eacute;tourdi? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Comment aller &agrave; terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'&eacute;tang
+&agrave; notre campagne.&raquo;</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e fut pour moi un trait de lumi&egrave;re, je descendis dans la cale
+o&ugrave; j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
+sur le pont, quoiqu'ils fussent &agrave; demi submerg&eacute;s. Alors nous commen&ccedil;&acirc;mes
+avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
+pouvions disposer, &agrave; les couper en deux, et je ne m'arr&ecirc;tai que quand
+nous e&ucirc;mes obtenu huit cuves de grandeur &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gale. Nous les
+regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
+enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;Jamais, dit-elle, je ne consentirai &agrave; monter l&agrave; dedans pour me risquer
+sur l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sois pas si prompte, ch&egrave;re femme, lui dis-je, et attends, pour
+juger mon ouvrage, qu'il soit achev&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
+mes huit cuves; deux autres planches furent jointes &agrave; la premi&egrave;re, et,
+apr&egrave;s des fatigues inou&iuml;es, je parvins &agrave; obtenir une sorte de bateau
+&eacute;troit et divis&eacute; en huit compartiments, dont la quille &eacute;tait form&eacute;e par
+le simple prolongement des planches qui avaient servi &agrave; lier les cuves
+entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
+une mer tranquille et pour une courte travers&eacute;e; mais cette
+construction, toute fr&ecirc;le qu'elle &eacute;tait, se trouvait encore d'un poids
+trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre &agrave; flot. Je
+demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouv&eacute; un, je l'appliquai &agrave;
+une des extr&eacute;mit&eacute;s de mon canot, que je commen&ccedil;ai &agrave; soulever, tandis que
+mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
+surtout, &eacute;taient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
+cette simple machine, dont je leur expliquai le m&eacute;canisme sans
+discontinuer mon ouvrage. Jack, l'&eacute;tourdi, remarqua pourtant que le cric
+allait bien lentement.</p>
+
+<p>&laquo;Mieux vaut lentement que pas du tout,&raquo; r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
+pr&egrave;s du navire par des c&acirc;bles; mais elle tourna soudain et pencha
+tellement de c&ocirc;t&eacute; que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
+descendre.</p>
+
+<p>Je me d&eacute;sesp&eacute;rais, quand il me vint &agrave; l'esprit que le lest seul
+manquait; je me h&acirc;tai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
+que le hasard pla&ccedil;a sous ma main, et, peu &agrave; peu, en effet, le bateau se
+redressa et se maintint en &eacute;quilibre. Mes fils alors pouss&egrave;rent des cris
+de joie, et se disput&egrave;rent &agrave; qui descendrait le premier. Craignant que
+leurs mouvements ne vinssent &agrave; d&eacute;placer le lest qui maintenait le
+radeau, je voulus y suppl&eacute;er en &eacute;tablissant aux deux extr&eacute;mit&eacute;s un
+balancier pareil &agrave; celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
+quelques peuplades sauvages; je choisis &agrave; cet effet deux morceaux de
+vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un &agrave;
+l'avant, l'autre &agrave; l'arri&egrave;re du bateau, et aux deux extr&eacute;mit&eacute;s
+j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
+contre-poids.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'&agrave; sortir des d&eacute;bris et &agrave; rendre le passage libre.
+Des coups de hache donn&eacute;s &agrave; propos &agrave; droite et &agrave; gauche eurent bient&ocirc;t
+fait l'affaire. Mais le jour s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute; au milieu de nos travaux, et
+il &eacute;tait maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
+Nous r&eacute;sol&ucirc;mes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
+et nous nous m&icirc;mes &agrave; table avec d'autant plus de plaisir, qu'occup&eacute;s de
+notre important travail, nous avions &agrave; peine pris dans toute la journ&eacute;e
+un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
+sommeil, je recommandai &agrave; mes enfants de s'attacher leurs corsets
+natatoires, pour le cas o&ugrave; le navire viendrait &agrave; sombrer, et je
+conseillai &agrave; ma femme de prendre les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions. Nous go&ucirc;t&acirc;mes
+ensuite un repos bien m&eacute;rit&eacute; par le travail de la journ&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#table">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Chargement du radeau.&mdash;Personnel de la famille.&mdash;D&eacute;barquement&mdash;Premi&egrave;res
+dispositions.&mdash;Le homard.&mdash;Le sel.&mdash;Excursions de Fritz.&mdash;L'agouti.&mdash;La
+nuit &agrave; terre.</a></h3>
+
+
+<p>Aux premiers rayons du jour nous &eacute;tions debout. Apr&egrave;s avoir fait faire &agrave;
+ma famille la pri&egrave;re du matin, je recommandai qu'on donn&acirc;t aux animaux
+qui &eacute;taient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais r&eacute;solu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
+navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
+du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
+pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
+balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre &ecirc;tre munis
+d'une gibeci&egrave;re bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
+tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne &agrave;
+p&eacute;cher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
+scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile &agrave; voile
+que nous destinions &agrave; faire une tente.</p>
+
+<p>Nous avions apport&eacute; beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
+impossible de les charger, bien que nous eussions remplac&eacute; par des
+choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Apr&egrave;s
+avoir invoqu&eacute; le nom du Seigneur, nous nous disposions &agrave; partir, lorsque
+les coqs se mirent &agrave; chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
+m'inspira l'id&eacute;e de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
+canards et les pigeons. Aussit&ocirc;t nous pr&icirc;mes dix poules avec deux coqs,
+l'un jeune, et l'autre vieux; nous les pla&ccedil;&acirc;mes dans l'une des cuves,
+que nous recouvr&icirc;mes avec soin d'une planche, et nous laiss&acirc;mes au reste
+des volatiles, que nous m&icirc;mes en libert&eacute;, le choix de nous suivre par
+terre ou par eau.</p>
+
+<p>Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bient&ocirc;t avec un sac
+qu'elle d&eacute;posa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, &agrave; ce que
+je crus, pour lui servir de coussin. Nous part&icirc;mes enfin.</p>
+
+<p>Dans la premi&egrave;re cuve &eacute;tait ma femme, bonne &eacute;pouse, m&egrave;re pieuse et
+sensible; dans la seconde, imm&eacute;diatement apr&egrave;s elle, &eacute;tait Franz, enfant
+de sept &agrave; huit ans, dou&eacute; d'excellentes dispositions, mais ignorant de
+toutes choses; dans la troisi&egrave;me, Fritz, gar&ccedil;on robuste de quatorze &agrave;
+quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatri&egrave;me, nos poules et
+quelques autres objets; dans la cinqui&egrave;me, nos provisions; dans la
+sixi&egrave;me, Jack, bambin de dix ans, &eacute;tourdi, mais obligeant et
+entreprenant; dans la septi&egrave;me, Ernest, &acirc;g&eacute; de douze ans, enfant d'une
+grande intelligence, prudent et r&eacute;fl&eacute;chi; enfin dans la huiti&egrave;me, moi,
+leur p&egrave;re, je dirigeais le fr&ecirc;le esquif &agrave; l'aide d'un gouvernail. Chacun
+de nous avait une rame &agrave; la main, et devant soi un corset natatoire dont
+il devait faire usage en cas d'accident.</p>
+
+<p>La mar&eacute;e avait atteint la moiti&eacute; de sa hauteur quand nous quitt&acirc;mes le
+navire; mais elle nous fut plus utile que d&eacute;favorable. Quand les chiens
+nous virent quitter le b&acirc;timent, ils se jet&egrave;rent &agrave; la nage pour nous
+suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous &agrave; cause de leur
+grosseur: Turc &eacute;tait un dogue anglais de premi&egrave;re force, et Bill une
+chienne danoise de m&ecirc;me taille. Je craignis d'abord que le trajet ne f&ucirc;t
+trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
+balanciers destin&eacute;s &agrave; maintenir le bateau en &eacute;quilibre, ils firent si
+bien qu'ils touch&egrave;rent terre avant nous.</p>
+
+<p>Notre voyage fut heureux, et nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t &agrave; port&eacute;e de voir la
+terre. Son premier aspect &eacute;tait peu attrayant. Les rochers escarp&eacute;s et
+nus qui bordaient la rivi&egrave;re nous pr&eacute;sageaient la mis&egrave;re et le besoin.
+La mer &eacute;tait calme et se brisait paisiblement le long de la c&ocirc;te; le
+ciel &eacute;tait pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
+cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
+quelques-uns de ces d&eacute;bris; il arr&ecirc;ta deux tonnes qui flottaient pr&egrave;s de
+lui, et nous les attach&acirc;mes &agrave; notre arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que nous approchions, la c&ocirc;te perdait son aspect sauvage; les
+yeux de faucon de Fritz y d&eacute;couvraient m&ecirc;me des arbres qu'il assura &ecirc;tre
+des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
+longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
+avait trouv&eacute;e, et qui me donna le moyen d'examiner la c&ocirc;te, afin de
+choisir une place propre &agrave; notre d&eacute;barquement. Tandis que j'&eacute;tais tout
+entier &agrave; cette occupation, nous entr&acirc;mes, sans nous en apercevoir, dans
+un courant qui nous entra&icirc;na rapidement vers la plage, &agrave; l'embouchure
+d'un petit ruisseau. Je choisis une place o&ugrave; les bords n'&eacute;taient pas
+plus &eacute;lev&eacute;s que nos cuves, et o&ugrave; l'eau pouvait cependant les maintenir &agrave;
+flot. C'&eacute;tait une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
+dans les rochers, et dont la base &eacute;tait form&eacute;e par la rive.</p>
+
+<p>Tout ce qui pouvait sauter fut &agrave; terre en un clin d'&oelig;il; le petit Franz
+seul eut besoin du secours de sa m&egrave;re. Les chiens, qui nous avaient
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s, accoururent &agrave; nous et nous accabl&egrave;rent de caresses, en nous
+t&eacute;moignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
+canards, qui barbotaient d&eacute;j&agrave; dans la baie o&ugrave; nous avions abord&eacute;,
+faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; celle
+des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
+arriv&eacute;e avait effray&eacute;s, produisait une cacophonie inexprimable.
+N&eacute;anmoins j'&eacute;coutais avec plaisir cette musique &eacute;trange, en pensant que
+ces infortun&eacute;s musiciens pourraient au besoin fournir &agrave; notre
+subsistance sur cette terre d&eacute;serte. Notre premier soin en abordant fut
+de remercier Dieu &agrave; genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.</p>
+
+<p>Nous nous occup&acirc;mes ensuite de construire une tente, &agrave; l'aide de pieux
+plant&eacute;s en terre et du morceau de voile que nous avions apport&eacute;.</p>
+
+<p>Cette construction, bord&eacute;e, comme d&eacute;fense, des caisses qui contenaient
+nos provisions, &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; un rocher. Puis je recommandai &agrave; mes
+fils de r&eacute;unir le plus de mousse et d'herbes s&egrave;ches qu'ils pourraient
+trouver, afin que nous ne fussions pas oblig&eacute;s de coucher sur la terre
+nue, pendant que je construisais un foyer pr&egrave;s de l&agrave; avec des pierres
+plates que me fournit un ruisseau peu &eacute;loign&eacute;; et je vis bient&ocirc;t
+s'&eacute;lever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aid&eacute;e de son petit
+Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
+mis quelques tablettes de bouillon, et pr&eacute;para ainsi notre repas.</p>
+
+<p>Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
+fait na&iuml;vement l'observation; mais sa m&egrave;re le d&eacute;trompa bient&ocirc;t, et lui
+apprit que ces tablettes provenaient de viandes r&eacute;duites en gel&eacute;e &agrave;
+force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
+cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
+avec de la viande sal&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait charg&eacute; un fusil et s'&eacute;tait
+&eacute;loign&eacute; en suivant le ruisseau; Ernest s'&eacute;tait dirig&eacute; vers la mer, et
+Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
+&agrave; moi, je m'effor&ccedil;ai d'amener &agrave; terre les deux tonneaux que nous avions
+harponn&eacute;s dans la travers&eacute;e. Tandis que j'employais inutilement toutes
+mes forces &agrave; ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
+je saisis une hache, et courus aussit&ocirc;t &agrave; son secours. En arrivant pr&egrave;s
+de lui, je vis qu'il &eacute;tait dans l'eau jusqu'&agrave; mi-jambes, et qu'il
+essayait de se d&eacute;barrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
+avec ses pinces. Je sautai dans l'eau &agrave; mon tour. L'animal, effray&eacute;,
+voulut s'enfuir, mais ce n'&eacute;tait pas mon compte; d'un coup de revers de
+ma hache je l'&eacute;tourdis, et je le jetai sur le rivage.</p>
+
+<p>Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussit&ocirc;t de s'en
+emparer pour la porter &agrave; sa m&egrave;re; mais l'animal, qui n'&eacute;tait qu'&eacute;tourdi,
+en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
+visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit &agrave; pleurer.
+Tandis que je riais beaucoup de sa petite m&eacute;saventure, le bambin furieux
+ramassa une grosse pierre, et, la lan&ccedil;ant de toutes ses forces contre
+l'animal, lui &eacute;crasa la t&ecirc;te. Je reprochai &agrave; mon fils de tuer ainsi un
+ennemi &agrave; terre, et je lui repr&eacute;sentai que, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus prudent, et
+n'e&ucirc;t pas tenu la t&ecirc;te si pr&egrave;s de son nez, cela ne lui serait point
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Jack, confus, et pour &eacute;viter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
+et se mit &agrave; courir vers sa m&egrave;re en criant: &laquo;Maman, un crabe! Ernest, un
+crabe! O&ugrave; est Fritz? Prends garde, Franz, &ccedil;a mord.&raquo;</p>
+
+<p>Tous mes enfants se rassembl&egrave;rent autour de lui et regard&egrave;rent avec
+&eacute;tonnement la grosseur de cet animal, en &eacute;coutant les fanfaronnades de
+Jack. Quant &agrave; moi, je retournai &agrave; l'occupation qu'il m'avait fait
+quitter.</p>
+
+<p>Quand je revins, je f&eacute;licitai mon fils de ce que le premier il avait
+fait une d&eacute;couverte qui pouvait nous &ecirc;tre utile, et pour le r&eacute;compenser
+je lui abandonnai une patte tout enti&egrave;re du homard.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'&eacute;cria alors Ernest, j'ai bien d&eacute;couvert aussi quelque chose de
+bon &agrave; manger; mais je ne l'ai pas apport&eacute;, parce qu'il aurait fallu me
+mouiller pour le prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais ce que c'est, dit d&eacute;daigneusement Jack: ce sont des
+moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
+homard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont plut&ocirc;t des hu&icirc;tres, r&eacute;pondit Ernest, si j'en juge par le degr&eacute;
+de profondeur o&ugrave; elles se trouvent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, m'&eacute;criai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
+chercher un plat pour notre d&icirc;ner; dans notre position il ne faut
+reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
+continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bient&ocirc;t s&eacute;ch&eacute;s,
+ton fr&egrave;re et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
+d&eacute;couvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
+mer qui l'ont d&eacute;pos&eacute; l&agrave;, n'est-ce pas, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;ternel raisonneur, lui r&eacute;pondis-je, tu devrais nous en avoir d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; un plein sac, au lieu de t'amuser &agrave; disserter sur son origine.
+H&acirc;te-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
+sans go&ucirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest ne tarda pas &agrave; revenir; mais le sel qu'il apportait &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; de
+terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'id&eacute;e de le faire
+fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
+m&ecirc;ler dans la soupe.</p>
+
+<p>Tandis que j'expliquais &agrave; notre &eacute;tourdi de Jack, qui m'avait demand&eacute;
+pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
+eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres mati&egrave;res
+d'un go&ucirc;t d&eacute;sagr&eacute;able, ma femme acheva la soupe et nous annon&ccedil;a qu'elle
+&eacute;tait bonne &agrave; manger.</p>
+
+<p>&laquo;Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
+nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
+portions tour &agrave; tour &agrave; notre bouche ce chaudron lourd et br&ucirc;lant!</p>
+
+<p>&mdash;Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
+deux et nous en ferions des cuillers.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, r&eacute;pliquai-je, cela
+vaudrait bien mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne id&eacute;e! m'&eacute;criai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
+tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
+nous en chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Jack se leva en m&ecirc;me temps et se mit &agrave; courir; et il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans
+l'eau bien avant que son fr&egrave;re f&ucirc;t arriv&eacute; au rivage. Il d&eacute;tacha une
+grande quantit&eacute; d'hu&icirc;tres et les jeta &agrave; Ernest, qui les enveloppa dans
+son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
+dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entend&icirc;mes la voix de
+Fritz dans le lointain. Nous y r&eacute;pond&icirc;mes avec de joyeuses acclamations,
+et je me sentis soulag&eacute; d'un grand poids, car son absence nous avait
+fort inqui&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Il s'approcha de nous, une main derri&egrave;re son dos, et nous dit d'un air
+triste: &laquo;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Rien? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! non,&raquo; reprit-il. Au m&ecirc;me instant ses fr&egrave;res, qui tournaient
+autour de lui, se mirent &agrave; crier: &laquo;Un cochon de lait! un cochon de lait!
+O&ugrave; l'as-tu trouv&eacute;? Laisse-nous voir.&raquo; Tout joyeux alors, il montra sa
+chasse.</p>
+
+<p>Je lui reprochai s&eacute;rieusement son mensonge, et lui demandai de nous
+raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Apr&egrave;s un moment
+d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beaut&eacute;s de ces
+lieux, ombrag&eacute;s et verdoyants, dont les bords &eacute;taient couverts des
+d&eacute;bris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
+&eacute;tablir dans cet endroit, o&ugrave; nous pourrions trouver des p&acirc;turages pour
+la vache qui &eacute;tait rest&eacute;e sur le navire.</p>
+
+<p>&laquo;Un moment! un moment! m'&eacute;criai-je, tant il avait mis de vivacit&eacute; dans
+son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
+trouv&eacute; quelque trace de nos malheureux compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai d&eacute;couvert,
+sautillant &agrave; travers les champs, une l&eacute;gion d'animaux semblables &agrave;
+celui-ci; et j'aurais volontiers essay&eacute; de les prendre vivants, tant ils
+paraissaient peu effarouch&eacute;s, si je n'avais pas craint de perdre une si
+belle proie.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest, qui pendant ce temps avait examin&eacute; attentivement l'animal,
+d&eacute;clara que c'&eacute;tait un agouti, et je confirmai son assertion. &laquo;Cet
+animal, dis-je, est originaire d'Am&eacute;rique; il vit dans des terriers et
+sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.&raquo; Jack
+s'occupait &agrave; ouvrir une hu&icirc;tre &agrave; l'aide d'un couteau; mais malgr&eacute; tous
+ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
+simple: c'&eacute;tait de mettre les hu&icirc;tres sur des charbons ardents. D&egrave;s
+qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
+d'elles-m&ecirc;mes, et nous e&ucirc;mes ainsi bient&ocirc;t chacun une cuiller, quand
+apr&egrave;s bien des fa&ccedil;ons mes enfants se furent d&eacute;cid&eacute;s &agrave; avaler l'hu&icirc;tre,
+qu'ils trouv&egrave;rent du reste d&eacute;testable.</p>
+
+<p>Ils se h&acirc;t&egrave;rent de tremper leurs &eacute;cailles dans la soupe; mais tous se
+br&ucirc;l&egrave;rent les doigts et se mirent &agrave; crier. Ernest seul, tirant de sa
+poche son coquillage, qui &eacute;tait aussi grand qu'une assiette, le remplit
+en partie sans se br&ucirc;ler, et se mit &agrave; l'&eacute;cart pour laisser froidir son
+bouillon.</p>
+
+<p>Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa &agrave; manger: &laquo;Puisque
+tu n'as pens&eacute; qu'&agrave; toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion &agrave; nos
+fid&egrave;les chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
+nous-m&ecirc;mes.&raquo; Le reproche fit effet, et Ernest d&eacute;posa aussit&ocirc;t son
+assiette devant les dogues, qui l'eurent bient&ocirc;t vid&eacute;e. Mais ils &eacute;taient
+loin d'&ecirc;tre rassasi&eacute;s, et nous nous en aper&ccedil;&ucirc;mes en les voyant d&eacute;chirer
+&agrave; belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussit&ocirc;t furieux,
+saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
+faussa le canon; puis il les poursuivit &agrave; coups de pierres jusqu'&agrave; ce
+qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lan&ccedil;ai apr&egrave;s lui, et, lorsque sa col&egrave;re fut apais&eacute;e, je lui
+repr&eacute;sentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'&agrave; sa m&egrave;re, la perte
+de son arme, qui pouvait nous &ecirc;tre si utile, et celle que nous allions
+probablement &eacute;prouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
+mes reproches, et me demanda humblement pardon.</p>
+
+<p>Cependant le jour avait commenc&eacute; &agrave; baisser; notre volaille se
+rassemblait autour de nous, et ma femme se mit &agrave; lui distribuer des
+graines tir&eacute;es du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
+pr&eacute;voyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-&ecirc;tre mieux de
+conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
+lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
+navire.</p>
+
+<p>Nos pigeons s'&eacute;taient cach&eacute;s dans le creux des rochers; nos poules, les
+coqs &agrave; leur t&ecirc;te, se perch&egrave;rent sur le sommet de notre tente; les oies
+et les canards se gliss&egrave;rent dans les buissons qui bordaient la rive du
+ruisseau. Nous f&icirc;mes nous-m&ecirc;mes nos dispositions pour la nuit, et nous
+charge&acirc;mes nos fusils et nos pistolets. &Agrave; peine avions-nous termin&eacute; la
+pri&egrave;re du soir, que la nuit vint tout &agrave; coup nous envelopper sans
+cr&eacute;puscule. J'expliquai &agrave; mes enfants ce ph&eacute;nom&egrave;ne, et j'en conclus que
+nous devions &ecirc;tre dans le voisinage de l'&eacute;quateur.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait fra&icirc;che; nous nous serr&acirc;mes l'un contre l'autre sur nos
+lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les t&ecirc;tes se fussent
+inclin&eacute;es sur l'oreiller, que toutes les paupi&egrave;res fussent bien closes,
+et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'&oelig;il autour de moi.
+Je sortis de la tente &agrave; pas de loup; l'air &eacute;tait pur et calme, le feu
+jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et mena&ccedil;ait de
+s'&eacute;teindre; je le rallumai en y jetant des branches s&egrave;ches. La lune se
+leva bient&ocirc;t, et, au moment o&ugrave; j'allais rentrer, le coq, r&eacute;veill&eacute; par
+son &eacute;clat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
+je finis par me laisser aller au sommeil. Cette premi&egrave;re nuit fut
+paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#table">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Voyage de d&eacute;couverte.&mdash;Les noix de coco.&mdash;Les calebassiers.&mdash;La canne &agrave;
+sucre.&mdash;Les singes.</a></h3>
+
+
+<p>Au point du jour, les chants de nos coqs nous r&eacute;veill&egrave;rent, et notre
+premi&egrave;re pens&eacute;e, &agrave; ma femme et &agrave; moi, fut d'entreprendre un voyage dans
+l'&icirc;le pour t&acirc;cher de d&eacute;couvrir quelques-uns de nos infortun&eacute;s
+compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
+s'effectuer en famille, et il fut r&eacute;solu qu'Ernest et ses deux plus
+jeunes fr&egrave;res resteraient pr&egrave;s de leur m&egrave;re, tandis que Fritz, comme le
+plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors r&eacute;veill&eacute;s &agrave; leur
+tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quitt&egrave;rent
+joyeusement leur lit de mousse.</p>
+
+<p>Tandis que ma femme pr&eacute;parait le d&eacute;jeuner, je demandai &agrave; Jack ce qu'il
+avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
+o&ugrave; il l'avait cach&eacute; pour le d&eacute;rober aux chiens. Je le louai de sa
+prudence, et lui demandai s'il consentirait &agrave; m'en abandonner une patte
+pour le voyage que j'allais entreprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Un voyage! un voyage! s'&eacute;cri&egrave;rent alors tous mes enfants en sautant
+autour de moi, et pour o&ugrave; aller?&raquo;</p>
+
+<p>J'interrompis cette joie en leur d&eacute;clarant que Fritz seul
+m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur m&egrave;re, sous
+la garde de Bill, tandis que nous emm&egrave;nerions Turc avec nous. Ernest
+nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;parai &agrave; partir, et commandai &agrave; Fritz d'aller chercher son
+fusil; mais le pauvre gar&ccedil;on demeura tout honteux, et me demanda la
+permission d'en prendre un autre, car le sien &eacute;tait encore tout tordu et
+fauss&eacute; de la veille. Apr&egrave;s quelques remontrances, je le lui permis; puis
+nous nous m&icirc;mes en marche, munis chacun d'une gibeci&egrave;re et d'une hache,
+ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
+de biscuit et une bouteille d'eau.</p>
+
+<p>Cependant, avant de partir, nous nous m&icirc;mes &agrave; genoux et nous pri&acirc;mes
+tous en commun; puis je recommandai &agrave; Jack et &agrave; Ernest d'ob&eacute;ir &agrave; tout ce
+que leur m&egrave;re leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur r&eacute;p&eacute;tai de
+ne pas s'&eacute;carter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
+plus s&ucirc;r asile en cas d'&eacute;v&eacute;nement. Quand j'eus donn&eacute; toutes mes
+instructions, nous nous embrass&acirc;mes, et je partis avez Fritz. Ma femme
+et mes fils se mirent &agrave; pleurer am&egrave;rement; mais le bruit du vent qui
+soufflait &agrave; nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait &agrave; nos pieds,
+nous emp&ecirc;ch&egrave;rent bient&ocirc;t d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.</p>
+
+<p>La rive du ruisseau &eacute;tait si montueuse et si escarp&eacute;e, et les rocs
+tellement rapproch&eacute;s de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
+de quoi poser le pied; nous suiv&icirc;mes cette rive jusqu'&agrave; ce qu'une
+muraille de rochers nous barr&acirc;t tout &agrave; fait le passage. L&agrave;, par bonheur,
+le lit du ruisseau &eacute;tait parsem&eacute; de grosses pierres; en sautant de l'une
+&agrave; l'autre nous parv&icirc;nmes facilement au bord oppos&eacute;. D&egrave;s ce moment notre
+marche, jusqu'alors facile, devint p&eacute;nible; nous nous trouv&acirc;mes au
+milieu de grandes herbes s&egrave;ches &agrave; demi br&ucirc;l&eacute;es par le soleil, et qui
+semblaient s'&eacute;tendre jusqu'&agrave; la mer.</p>
+
+<p>Nous y avions &agrave; peine fait une centaine de pas, lorsque nous entend&icirc;mes
+un grand bruit derri&egrave;re nous, et nous v&icirc;mes remuer fortement les tiges;
+je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
+se tint calme, pr&ecirc;t &agrave; recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'&eacute;tait que
+notre bon Turc, que nous avions oubli&eacute;, et qui venait nous rejoindre.
+Nous lui f&icirc;mes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
+pr&eacute;sence d'esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
+l'as fait, tu eusses tir&eacute; ton coup au hasard, tu risquais de manquer
+l'animal f&eacute;roce, si c'en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un, ou, ce qui &eacute;tait pis, tu pouvais
+tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en devisant, nous avancions toujours; &agrave; gauche, et pr&egrave;s de nous,
+s'&eacute;tendait la mer; &agrave; droite, et &agrave; une demi-heure de chemin &agrave; peu pr&egrave;s,
+la cha&icirc;ne de rochers qui venait finir &agrave; notre d&eacute;barcad&egrave;re suivait une
+ligne presque parall&egrave;le &agrave; celle du rivage, et le sommet en &eacute;tait couvert
+de verdure et de grands arbres. Nous pouss&acirc;mes plus loin; Fritz me
+demanda pourquoi nous allions, au p&eacute;ril de notre vie, chercher des
+hommes qui nous avaient abandonn&eacute;s. Je lui rappelai le pr&eacute;cepte du
+Seigneur, qui d&eacute;fend de r&eacute;pondre au mal autrement que par le bien; et
+j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
+plut&ocirc;t c&eacute;d&eacute; &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; qu'&agrave; un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
+tous deux, recueillis dans nos pens&eacute;es, nous poursuiv&icirc;mes notre chemin.</p>
+
+<p>Au bout de deux heures de marche environ, nous atteign&icirc;mes enfin un
+petit bois quelque peu &eacute;loign&eacute; de la mer. En cet endroit, nous nous
+arr&ecirc;t&acirc;mes pour go&ucirc;ter la fra&icirc;cheur de son ombrage, et nous nous
+avan&ccedil;&acirc;mes pr&egrave;s d'un petit ruisseau.</p>
+
+<p>Les arbres &eacute;taient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
+oiseaux peints des plus belles couleurs s'&eacute;battaient autour de nous.
+Fritz, en p&eacute;n&eacute;trant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
+l'inqui&eacute;tude de Turc, ses aboiements r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, nous confirm&egrave;rent dans
+cette pens&eacute;e. Il se leva pour essayer de les d&eacute;couvrir; mais, tout en
+marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
+Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'&eacute;tait, car il le
+prenait pour un nid d'oiseau.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une noix de coco.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco &agrave; cette enveloppe
+filandreuse. D&eacute;gageons-la, et tu trouveras la noix.&raquo;</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it, et nous ouvr&icirc;mes la noix: elle ne contenait qu'une amande
+s&egrave;che et hors d'&eacute;tat d'&ecirc;tre mang&eacute;e. Fritz, tout d&eacute;sappoint&eacute;, se r&eacute;cria
+alors contre les r&eacute;cits des voyageurs qui avaient fait une description
+si app&eacute;tissante du lait contenu dans la noix, et de la cr&egrave;me que
+recouvrait l'amande. Je l'arr&ecirc;tai en lui faisant remarquer que celle-ci
+&eacute;tait tomb&eacute;e et dess&eacute;ch&eacute;e depuis longtemps, et que nous en trouverions
+probablement de meilleures. En effet, nous en rencontr&acirc;mes une qui, bien
+qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
+J'expliquai alors &agrave; Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque &agrave;
+l'aide de trois trous o&ugrave; cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
+endroit. Nous continuions cependant &agrave; marcher; le chemin nous conduisit
+longtemps encore &agrave; travers ce bois, o&ugrave; nous f&ucirc;mes plusieurs fois oblig&eacute;s
+de nous frayer un passage avec la hache, tant &eacute;tait grande la multitude
+de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arriv&acirc;mes enfin &agrave; une
+clairi&egrave;re o&ugrave; les arbres nous laiss&egrave;rent un plus libre acc&egrave;s.</p>
+
+<p>Dans cette for&ecirc;t la v&eacute;g&eacute;tation &eacute;tait d'une beaut&eacute; et d'une vigueur
+remarquables, et tout autour de nous s'&eacute;levaient des arbres plus curieux
+les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec &eacute;tonnement, et me
+faisait remarquer, dans son admiration, tant&ocirc;t leurs fruits, tant&ocirc;t leur
+feuillage. Il arriva bient&ocirc;t pr&egrave;s d'un nouvel arbre plus extraordinaire
+que les autres, et s'&eacute;cria: &laquo;Quel est donc cet arbre, mon p&egrave;re, dont les
+fruits sont attach&eacute;s au tronc, au lieu de l'&ecirc;tre aux branches? Je vais
+en cueillir.&raquo; J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
+tout charg&eacute;s de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
+si c'est bon &agrave; manger, et &agrave; quoi c'est utile.</p>
+
+<p>&laquo;Cet arbre, lui dis-je, est un des plus pr&eacute;cieux que produisent ces
+climats, et les sauvages y trouvent en m&ecirc;me temps leur nourriture et les
+ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estim&eacute; parmi eux,
+mais les Europ&eacute;ens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
+coriace, et la laissent pour se servir de l'&eacute;corce, qui se fa&ccedil;onne de
+mille mani&egrave;res.&raquo; Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
+cette &eacute;corce, savent en faire des assiettes, des cuillers et m&ecirc;me des
+vases pour faire bouillir de l'eau. &Agrave; ces mots il m'arr&ecirc;ta, et me
+demanda si cette &eacute;corce est incombustible, pour r&eacute;sister &agrave; l'action du
+feu.</p>
+
+<p>&laquo;Non, lui r&eacute;pondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
+font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce man&egrave;ge
+&eacute;chauffe bient&ocirc;t jusqu'&agrave; l'&eacute;bullition. Fritz me pria alors d'essayer de
+faire quelque ustensile pour sa m&egrave;re. J'y consentis, et je lui demandai
+s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
+dit qu'il en avait un paquet dans sa gibeci&egrave;re, mais qu'il aimait mieux
+se servir de son couteau. &laquo;Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
+deux r&eacute;ussira le mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz jeta bient&ocirc;t loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
+prise, et qu'il avait enti&egrave;rement g&acirc;t&eacute;e, parce que son couteau glissait
+&agrave; chaque instant sur cette &eacute;corce molle, tandis que je lui pr&eacute;sentai
+deux superbes assiettes que j'avais confectionn&eacute;es pendant ce temps avec
+ma ficelle. &Eacute;merveill&eacute; de mon succ&egrave;s, il m'imita avec facilit&eacute;, et,
+apr&egrave;s avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle fa&ccedil;on, nous
+l'abandonn&acirc;mes expos&eacute;e au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
+rem&icirc;mes alors en marche, Fritz cherchant &agrave; fa&ccedil;onner une cuiller avec une
+calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
+avions mang&eacute;es. Mais je dois avouer que notre &oelig;uvre &eacute;tait encore loin
+d'&eacute;galer celles que j'avais vues au mus&eacute;e, de la fa&ccedil;on des sauvages.</p>
+
+<p>Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'&oelig;il au guet;
+mais tout &eacute;tait silencieux et tranquille autour de nous. Apr&egrave;s quatre
+grandes heures de chemin, nous arriv&acirc;mes &agrave; un promontoire qui s'avan&ccedil;ait
+au loin dans la mer, et qui &eacute;tait form&eacute; par une colline assez &eacute;lev&eacute;e. Ce
+lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
+commen&ccedil;&acirc;mes aussit&ocirc;t &agrave; le gravir. Apr&egrave;s bien des fatigues et des peines,
+nous atteign&icirc;mes le sommet, et la vue magnifique dont nous jou&icirc;mes nous
+d&eacute;dommagea amplement.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions au milieu d'une nature admirable de v&eacute;g&eacute;tation et de
+couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
+avions un spectacle encore plus admirable.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; c'&eacute;tait une immense baie, dont les rives se perdaient en
+gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
+miroir, o&ugrave; le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
+paradis terrestre; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, une campagne fertile, des for&ecirc;ts
+verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai &agrave; ce beau spectacle; car
+nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;Que la volont&eacute; de Dieu soit faite! m'&eacute;criai-je. Nous aurions pu tous
+vivre ici sans peine; il n'a permis qu'&agrave; nous d'y parvenir: il a agi
+comme il lui convenait le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;La solitude ne me d&eacute;pla&icirc;t nullement, r&eacute;pondit Fritz, puisqu'elle est
+anim&eacute;e par la pr&eacute;sence de mes chers parents et de mes fr&egrave;res; les hommes
+des premiers temps ont v&eacute;cu comme nous allons le faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime ta r&eacute;signation, lui r&eacute;pondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
+moment r&ocirc;tis par le soleil; viens &agrave; l'ombre prendre notre repas, et
+songeons &agrave; retourner vers nos bien-aim&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous dirige&acirc;mes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
+de la colline. Avant d'y atteindre, nous e&ucirc;mes &agrave; traverser une sorte de
+mar&eacute;cage h&eacute;riss&eacute; de gros roseaux qui s'entrela&ccedil;aient souvent et nous
+barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
+gardes, sur ce sol br&ucirc;l&eacute;, que je savais habit&eacute; de pr&eacute;f&eacute;rence par des
+animaux venimeux; Turc nous pr&eacute;c&eacute;dait en furetant partout pour nous
+avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
+nous montions, pour me servir d'appui en m&ecirc;me temps que d'arme, et je
+remarquai qu'il en d&eacute;coulait un jus gluant qui me poissait les mains; je
+le portai &agrave; mes l&egrave;vres, et je reconnus &agrave; n'en pouvoir douter que nous
+&eacute;tions dans un champ de cannes &agrave; sucre. Je m'abreuvai de cette
+d&eacute;licieuse boisson, qui me rafra&icirc;chit consid&eacute;rablement, et, voulant
+laisser &agrave; mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
+plaisir de la d&eacute;couverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
+s'en faire une canne; il m'ob&eacute;it; et, comme il le brandissait en
+marchant, il s'en d&eacute;gagea une grande abondance de jus qui remplit sa
+main; il la porta comme moi &agrave; sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
+que c'&eacute;tait, il me cria: &laquo;P&egrave;re! la canne &agrave; sucre! que c'est bon, que
+c'est excellent! Nous allons en rapporter &agrave; mes fr&egrave;res et &agrave; maman.&raquo; Et
+en m&ecirc;me temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
+mieux en extraire le jus.</p>
+
+<p>Je fus oblig&eacute; de l'arr&ecirc;ter, de peur qu'il ne se f&icirc;t du mal.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux apporter &agrave; ma m&egrave;re des cannes &agrave; sucre,&raquo; criait-il; et, malgr&eacute;
+le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
+lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les r&eacute;unit en
+faisceau avec des feuilles, et les pla&ccedil;a sous son bras.</p>
+
+<p>Cependant nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; atteindre le bois que nous avions
+aper&ccedil;u, et qui &eacute;tait compos&eacute; en partie de palmiers. Nous &eacute;tions &agrave; peine
+assis pour achever notre d&icirc;ner, qu'une troupe de singes, effray&eacute;s par
+notre arriv&eacute;e et par les aboiements de Turc, s'&eacute;lanc&egrave;rent en un moment &agrave;
+la cime des arbres, d'o&ugrave; ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
+remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
+coco, et j'eus l'id&eacute;e de forcer les singes &agrave; nous cueillir ce fruit: je
+me levai, et j'arrivai &agrave; temps pour emp&ecirc;cher Fritz de tirer un coup de
+fusil.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi bon, lui dis-je: imite-moi plut&ocirc;t, et prends garde &agrave; ta t&ecirc;te,
+car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
+je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteign&icirc;t &agrave; peine la moiti&eacute; du
+palmier, elle suff&icirc;t pour mettre en col&egrave;re les malignes b&ecirc;tes; et elles
+firent pleuvoir alors sur nous une telle quantit&eacute; de noix, que nous ne
+savions o&ugrave; nous mettre pour les &eacute;viter, et que la terre en fut bient&ocirc;t
+toute couverte. Fritz riait de bon c&oelig;ur de ma ruse, et, quand la pluie
+de noix eut un peu cess&eacute;, il se mit &agrave; les ramasser. Nous cherch&acirc;mes
+ensuite un petit endroit ombrag&eacute;, o&ugrave; nous nous ass&icirc;mes; puis nous
+proc&eacute;d&acirc;mes &agrave; notre repas en m&ecirc;lant de la cr&egrave;me de coco au jus de nos
+cannes, ce qui nous procura un manger d&eacute;licieux. Nous abandonn&acirc;mes &agrave;
+Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'emp&ecirc;cha pas de manger des
+amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
+e&ucirc;mes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conserv&eacute; leur
+queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous repr&icirc;mes notre
+chemin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#table">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Retour.&mdash;Capture d'un singe.&mdash;Alarme nocturne.&mdash;Les chacals.</a></h3>
+
+
+<p>Fritz ne tarda pas &agrave; trouver le fardeau pesant; il le changeait &agrave; chaque
+instant d'&eacute;paule, puis le mettait sous son bras, puis s'arr&ecirc;tait et
+commen&ccedil;ait &agrave; se lamenter.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aurais pas cru que ces cannes &agrave; sucre fussent si pesantes, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Patience et courage; ton fardeau sera celui d'&Eacute;sope, qui s'all&egrave;ge en
+avan&ccedil;ant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
+notre b&acirc;ton de p&egrave;lerin et notre ruche &agrave; miel seront us&eacute;s, nous en
+reprendrons d'autres, et tu seras soulag&eacute; d'autant. Il fit ce que je
+disais; je pla&ccedil;ai le reste en croix sur son fusil, et nous continu&acirc;mes &agrave;
+marcher.</p>
+
+<p>Me voyant porter de temps en temps &agrave; mes l&egrave;vres la canne qu'il m'avait
+donn&eacute;e, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
+coula dans sa bouche. &Eacute;tonn&eacute; de ce ph&eacute;nom&egrave;ne, car il voyait bien que le
+roseau &eacute;tait plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
+dire, je le laissai la deviner, et il finit par d&eacute;couvrir qu'en
+pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier n&oelig;ud pour donner
+de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Nous march&acirc;mes quelque temps en silence. &laquo;Au train dont nous allons,
+nous ne rapporterons pas grand'chose &agrave; la maison; j'aimerais mieux en
+rester l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les cannes vont s&eacute;cher au soleil. Ne t'inqui&egrave;te pas, il suffit
+que nous en conservions une ou deux pour les leur faire go&ucirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
+excellent lait de coco, dont j'ai l&agrave; une bonne provision dans une
+bouteille de fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre &agrave; ce lait
+toute sa douceur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.&raquo;</p>
+
+<p>Il tira rapidement la bouteille de sa gibeci&egrave;re, et presque aussit&ocirc;t le
+bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en p&eacute;tillant comme
+du vin de Champagne. Nous go&ucirc;t&acirc;mes ce vin mousseux, qui nous parut fort
+agr&eacute;able, et nous continu&acirc;mes la route, anim&eacute;s par cette boisson et plus
+l&eacute;gers de moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; retrouver l'endroit o&ugrave; nous avions laiss&eacute; nos
+calebasses, qui &eacute;taient parfaitement s&egrave;ches, et que nous renferm&acirc;mes
+ais&eacute;ment dans nos gibeci&egrave;res. Nous venions de traverser le petit bois o&ugrave;
+nous avions fait notre premier repas, et nous en &eacute;tions &agrave; peine sortis,
+que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans
+la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
+qui ne nous avaient point aper&ccedil;us. Les pauvres b&ecirc;tes se dispers&egrave;rent
+rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
+la renversa par terre et l'&eacute;ventra. Fritz courut aussit&ocirc;t pour
+l'arr&ecirc;ter, et perdit m&ecirc;me en chemin son chapeau et son paquet, tant il
+allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
+repa&icirc;tre de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
+attristait tous deux, fut &eacute;gay&eacute; cependant par un incident assez comique.
+Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tu&eacute;e par Turc, et qui
+s'&eacute;tait tapi dans les herbes, sauta aussit&ocirc;t sur la t&ecirc;te de Fritz, et se
+cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
+ne purent l'en d&eacute;loger.</p>
+
+<p>J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit &agrave; ce
+spectacle; car il n'y avait aucun danger r&eacute;el, et la terreur de mon fils
+&eacute;tait aussi divertissante que les grimaces du petit singe&raquo;</p>
+
+<p>Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
+avait perdu sa m&egrave;re l'avait sans doute pris pour p&egrave;re adoptif, je
+m'employai &agrave; le d&eacute;tacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
+mes bras comme un petit enfant, r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; ce que j'allais en
+faire. Il n'&eacute;tait pas plus gros qu'un jeune chat, et &eacute;tait hors d'&eacute;tat
+de se nourrir lui-m&ecirc;me. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
+nourrir de lait de coco jusqu'&agrave; ce que nous pussions avoir celui de la
+vache rest&eacute;e sur le b&acirc;timent Je lui fis observer que c'&eacute;tait une charge
+nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
+sur ses protestations, je consentis &agrave; le lui laisser prendre, pensant
+que l'instinct de cette petite b&ecirc;te nous servirait peut-&ecirc;tre &agrave; d&eacute;couvrir
+par la suite les propri&eacute;t&eacute;s nuisibles de certains fruits; nous laiss&acirc;mes
+Turc se repa&icirc;tre de sa guenon; le jeune singe se pla&ccedil;a sur l'&eacute;paule de
+Fritz, et nous repr&icirc;mes notre route.</p>
+
+<p>Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
+la gueule encore ensanglant&eacute;e. Nous le re&ccedil;&ucirc;mes assez froidement; il n'en
+tint aucun compte, et continua de marcher derri&egrave;re Fritz. Mais sa
+pr&eacute;sence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'&eacute;paule de Fritz
+et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussit&ocirc;t une corde et
+attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
+path&eacute;tique: &laquo;Tu as tu&eacute; la m&egrave;re, tu porteras le fils.&raquo; Le chien et le
+singe r&eacute;sist&egrave;rent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
+et les coups nous assur&egrave;rent bient&ocirc;t l'ob&eacute;issance de Turc; et le petit
+singe, solidement attach&eacute;, finit par s'habituer &agrave; sa nouvelle place.
+Mais il faisait des grimaces si dr&ocirc;les, que je ne pus m'emp&ecirc;cher d'en
+rire en me figurant la joie de mes autres enfants, &agrave; l'aspect de ce
+burlesque cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
+bon mod&egrave;le pour faire son m&eacute;tier de grimacier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu devrais, toi, r&eacute;pliquai-je, prendre pour mod&egrave;le ta bonne m&egrave;re, qui,
+au lieu de faire ressortir sans cesse vos d&eacute;fauts, cherche plut&ocirc;t &agrave; les
+att&eacute;nuer.&raquo;</p>
+
+<p>Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la f&eacute;rocit&eacute; avec
+laquelle Turc s'&eacute;tait jet&eacute; sur la guenon qu'il avait &eacute;ventr&eacute;e. Sans
+justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je t&acirc;chai
+d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
+appel&eacute; &agrave; rendre &agrave; l'homme. &laquo;Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet &agrave;
+l'homme de se mesurer avec les animaux les plus f&eacute;roces. Turc tiendrait
+t&ecirc;te &agrave; une hy&egrave;ne, &agrave; un lion, s'il le fallait.&raquo;</p>
+
+<p>Cette conversation nous amena &agrave; parler des animaux que nous avions
+laiss&eacute;s sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'&acirc;ne
+lui paraissait une perte peu importante.</p>
+
+<p>&laquo;Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
+excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
+parviendront peut-&ecirc;tre &agrave; am&eacute;liorer sa nature tant soit peu paresseuse.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
+trouv&acirc;mes pr&egrave;s du ruisseau et des n&ocirc;tres sans nous en &ecirc;tre aper&ccedil;us.
+Bill, la premi&egrave;re, nous flaira et se mit &agrave; aboyer; Turc lui r&eacute;pondit, et
+le petit malheureux singe en fut si effray&eacute;, qu'il rompit ses liens et
+se r&eacute;fugia de nouveau sur l'&eacute;paule de Fritz, dont il ne voulut plus
+d&eacute;loger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bient&ocirc;t
+au galop pour aller annoncer notre arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous retrouv&acirc;mes les pierres qui nous avaient aid&eacute;s &agrave; passer le ruisseau
+dans la matin&eacute;e, et nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t r&eacute;unis au reste de la famille,
+qui nous attendait sur la rive oppos&eacute;e. Les premiers moments d'effusion
+&agrave; peine pass&eacute;s, mes petits fous se mirent &agrave; sauter en criant: &laquo;Un singe!
+un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
+Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?&raquo; Une question
+n'attendait pas l'autre.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque le silence se fut un peu r&eacute;tabli, je pris la parole.
+&laquo;Soyez tous les bien retrouv&eacute;s, mes bien-aim&eacute;s, m'&eacute;criai-je; nous
+revenons, gr&acirc;ces en soient rendues &agrave; Dieu, en bonne sant&eacute;, et nous
+rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
+cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
+aucune trace.</p>
+
+<p>&mdash;Si telle est la volont&eacute; de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
+conformer, et b&eacute;nissons sa main, qui nous a sauv&eacute;s et qui vous ram&egrave;ne
+sains et saufs apr&egrave;s cette journ&eacute;e, qui m'a sembl&eacute; aussi longue qu'un
+si&egrave;cle. Racontez-nous ce qui vous est arriv&eacute;, mais d'abord
+d&eacute;barrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez port&eacute;s si longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>On nous d&eacute;barrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'&eacute;tait
+charg&eacute; des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses fr&egrave;res les
+cannes, qui furent re&ccedil;ues &agrave; grands cris de joie. Ma femme fut aussi
+tr&egrave;s-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
+Cependant nous arriv&acirc;mes &agrave; notre tente, o&ugrave; nous trouv&acirc;mes un souper
+succulent.</p>
+
+<p>Sur le feu, je vis d'un c&ocirc;t&eacute; un peu de bouillon et des poissons enfil&eacute;s
+dans une brochette de bois; de l'autre c&ocirc;t&eacute;, une oie embroch&eacute;e de m&ecirc;me
+r&ocirc;tissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste &eacute;caille
+d'hu&icirc;tre plac&eacute;e au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
+j'avais p&eacute;ch&eacute;s, ouvert et d&eacute;fonc&eacute;, laissait apercevoir les plus
+app&eacute;tissants fromages de Hollande qu'il f&ucirc;t possible de voir.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Mes bons amis, c'est bien &agrave; vous d'avoir pens&eacute; &agrave; nous autres; mais
+c'est pourtant dommage d'avoir tu&eacute; cette oie; il faut &ecirc;tre &eacute;conome de
+notre basse-cour.</p>
+
+<p>LA M&Egrave;RE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu &agrave; souffrir. Ce que
+tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure &ecirc;tre bon &agrave; manger.</p>
+
+<p>ERNEST. Mon p&egrave;re, je crois que c'est un pingouin.&raquo; Et il me cita les
+caract&egrave;res auxquels il avait cru le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
+tous les yeux &eacute;taient tourn&eacute;s vers les noix de coco, nous nous ass&icirc;mes
+par terre, et nous pr&icirc;mes dans nos assiettes de calebasse une bonne
+portion d'excellent bouillon. Nous ouvr&icirc;mes ensuite les noix de coco
+apr&egrave;s en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout &agrave; coup, me
+dit: &laquo;Mon p&egrave;re, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oubli&eacute;.&raquo; Il prit en
+m&ecirc;me temps la bouteille; mais, h&eacute;las! le vin &eacute;tait devenu du vinaigre.
+Il n'en fut pas moins bien re&ccedil;u, car il nous servit &agrave; assaisonner nos
+poissons. Le pingouin &eacute;tait presque rebutant, tant il &eacute;tait gras; &agrave;
+l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.</p>
+
+<p>Pendant notre repas, la nuit &eacute;tait venue. Nous regagn&acirc;mes notre tente,
+o&ugrave; ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantit&eacute; de mousse.
+Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
+de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
+firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il e&ucirc;t moins froid.
+Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous go&ucirc;t&acirc;mes tous bient&ocirc;t
+un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
+r&eacute;veill&eacute; par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
+tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussit&ocirc;t sur mes
+pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous sais&icirc;mes tous trois des
+fusils, et nous sort&icirc;mes de la tente. &Agrave; la clart&eacute; de la lune, nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
+environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
+hors d'&eacute;tat de nuire, et qui tenaient les autres &agrave; distance.</p>
+
+<p>&laquo;Attention! dis-je &agrave; Fritz, vise bien et tirons ensemble pour ch&acirc;tier
+comme il faut ces maraudeurs.&raquo;</p>
+
+<p>Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
+disperser nos ennemis; nos deux chiens se jet&egrave;rent sur les morts et les
+d&eacute;vor&egrave;rent.</p>
+
+<p>Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
+tra&icirc;ner dans la tente pour le faire voir le lendemain &agrave; ses fr&egrave;res. Il
+ressemblait assez &agrave; un renard; il &eacute;tait de la taille et de la grosseur
+de nos chiens. Nous laiss&acirc;mes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
+auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montr&eacute;e; nous
+rev&icirc;nmes prendre notre place sur la mousse, pr&egrave;s de nos enfants ch&eacute;ris,
+que le bruit n'avait pas m&ecirc;me &eacute;veill&eacute;s; et nous dorm&icirc;mes jusqu'&agrave;
+l'aurore suivante, o&ugrave; ma femme et moi, r&eacute;veill&eacute;s par le chant du coq,
+nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur l'emploi de cette journ&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#table">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Voyage au navire.&mdash;Commencement du pillage.</a></h3>
+
+
+<p>&laquo;Ah! disais-je, ma ch&egrave;re femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
+peines et de fatigues, je vois tant de choses &agrave; accomplir, que je ne
+sais par quoi d&eacute;buter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
+car nous y avons abandonn&eacute; nos b&ecirc;tes et une foule d'objets de premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;, d'un autre c&ocirc;t&eacute; des soins imp&eacute;rieux me retiennent &agrave; terre, o&ugrave;
+je devrais m'occuper de construire une habitation.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme me r&eacute;pondit par ces paroles du Seigneur: &laquo;Ne remets jamais au
+lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose &agrave; son
+tour.&raquo;</p>
+
+<p>Je d&eacute;cidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
+m'accompagnerait au b&acirc;timent, et que la m&egrave;re demeurerait &agrave; terre avec
+les autres enfants. &laquo;Debout! debout!&raquo; criai-je alors.</p>
+
+<p>Mes enfants entendirent ma voix, et se lev&egrave;rent lentement. Quant &agrave;
+Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussit&ocirc;t placer son
+chacal, que la nuit avait refroidi, debout pr&egrave;s de la tente, pour jouir
+de la surprise de ses fr&egrave;res.</p>
+
+<p>En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent &agrave;
+aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bient&ocirc;t les petits
+paresseux, curieux de conna&icirc;tre la cause du bruit qu'ils entendaient.
+Jack parut le premier, le petit singe sur l'&eacute;paule; mais l'animal fut si
+effray&eacute; &agrave; l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidit&eacute; et courut se
+blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en &eacute;pouvanta de m&ecirc;me, et
+ils d&eacute;cid&egrave;rent: Ernest, que c'&eacute;tait un renard; Jack, un loup; Franz, un
+chien; mais Fritz, triomphant, leur appr&icirc;t que c'&eacute;tait un chacal.</p>
+
+<p>Lorsque la curiosit&eacute; fut un peu apais&eacute;e: &laquo;Enfants, m'&eacute;criai-je, celui
+qui commence la journ&eacute;e sans invoquer le Seigneur s'expose &agrave; travailler
+en vain.&raquo; Tous me comprirent, et nous nous jet&acirc;mes &agrave; genoux. La pri&egrave;re
+faite, mes enfants demand&egrave;rent &agrave; d&eacute;jeuner; mais il n'y avait &agrave; leur
+donner que du biscuit, qui &eacute;tait si sec, qu'ils pouvaient &agrave; peine le
+broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
+fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
+adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
+d&eacute;fonc&eacute;e. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.</p>
+
+<p>ERNEST. &laquo;Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.</p>
+
+<p>ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai d&eacute;couvert, par une fente que
+j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.&raquo;</p>
+
+<p>Et nous cour&ucirc;mes tous &agrave; la tonne; nous v&icirc;mes, en effet, qu'il ne s'&eacute;tait
+pas tromp&eacute;; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
+sa d&eacute;couverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
+que l'on d&eacute;fon&ccedil;&acirc;t le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
+qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arr&ecirc;tai &agrave; l'id&eacute;e
+d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
+d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre n&eacute;cessaire &agrave; nos besoins
+pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>Mon projet fut bient&ocirc;t ex&eacute;cut&eacute;, et en quelques instants, &agrave; l'aide de ma
+cuiller de noix de coco, nous &eacute;tend&icirc;mes sur notre biscuit cet excellent
+beurre; puis nous port&acirc;mes les tartines pr&egrave;s du feu pour les faire
+griller. Nos chiens, cependant, couch&eacute;s pr&egrave;s de nous, n'avaient
+nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
+dans le combat de la nuit ils avaient re&ccedil;u en plusieurs endroits, et
+notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai &agrave; Jack de
+frotter leurs plaies avec du beurre rafra&icirc;chi dans l'eau; ce qui excita
+les chiens &agrave; se l&eacute;cher, et peu de jours apr&egrave;s il n'y parut plus.</p>
+
+<p>Fritz ayant remarqu&eacute; qu'avec des colliers ils auraient &eacute;vit&eacute; la plupart
+de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
+petit gar&ccedil;on, dont ma femme se moquait un peu, et je dis &agrave; Fritz de se
+pr&eacute;parer &agrave; m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'&eacute;lever
+une perche avec un morceau de toile &agrave; voile. En cas d'accident, ils
+devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les pr&eacute;vins aussi
+que nous passerions peut-&ecirc;tre la nuit sur le navire.</p>
+
+<p>Nous ne pr&icirc;mes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
+des provisions &agrave; bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
+&eacute;tait impatient de r&eacute;galer de lait frais.</p>
+
+<p>Nous quitt&acirc;mes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
+tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous f&ucirc;mes un peu &eacute;loign&eacute;s,
+je m'aper&ccedil;us que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
+qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce c&ocirc;t&eacute;, et en trois
+quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteign&icirc;mes les flancs du
+b&acirc;timent, auxquels nous attach&acirc;mes notre embarcation. &Agrave; peine d&eacute;barqu&eacute;s,
+le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter pr&egrave;s
+d'une ch&egrave;vre le petit singe qu'il avait amen&eacute;. Nous change&acirc;mes l'eau des
+auges et nous renouvel&acirc;mes les provisions dans les mangeoires. Les
+animaux nous accueillirent avec les plus amicales d&eacute;monstrations, tant
+ils &eacute;taient heureux de revoir des hommes apr&egrave;s deux jours d'abandon.
+Nous nous occup&acirc;mes alors de chercher pour nous-m&ecirc;mes quelque
+nourriture. Lorsque nous f&ucirc;mes rassasi&eacute;s, je demandai &agrave; Fritz par o&ugrave;
+nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
+embarcation. Cette r&eacute;ponse m'&eacute;tonna d'abord; car il nous manquait des
+choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
+pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
+nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement &agrave; sa
+demande, et nous nous mimes &agrave; l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Une perche assez forte fut fich&eacute;e dans une planche du bateau, et nous
+dispos&acirc;mes une voile au sommet. C'&eacute;tait un large morceau de toile
+figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu &agrave; un moufle et
+attach&eacute; &agrave; des cordes que je pouvais manier de ma place pr&egrave;s du
+gouvernail. Ce premier travail achev&eacute;, Fritz me supplia d'ajouter
+au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
+et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
+que de voir la voile s'enfler au vent. Nous f&icirc;mes ensuite un petit banc
+pr&egrave;s du gouvernail, et nous fix&acirc;mes dans les bords de forts anneaux pour
+maintenir les rames.</p>
+
+<p>Pendant ces travaux, le soir &eacute;tant arriv&eacute;, nous ne pouvions songer &agrave;
+retourner &agrave; terre. Nous arbor&acirc;mes les signaux convenus pour annoncer
+cette d&eacute;cision &agrave; nos gens rest&eacute;s sur le rivage, et nous employ&acirc;mes le
+reste de la journ&eacute;e &agrave; changer les pierres qui lestaient notre
+embarcation contre une cargaison plus utile.</p>
+
+<p>Nous pill&acirc;mes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
+munitions de chasse, eurent la pr&eacute;f&eacute;rence; ensuite nous primes tous les
+outils. Notre navire, destin&eacute; &agrave; l'&eacute;tablissement d'une colonie dans les
+mers du Sud, &eacute;tait tr&egrave;s-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
+&eacute;tions cependant oblig&eacute;s de faire un choix s&eacute;v&egrave;re, attendu la petitesse
+de notre embarcation. Mais nous n'e&ucirc;mes garde d'oublier cette fois des
+couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
+n'avions point song&eacute; d'abord. Nous nous pourv&ucirc;mes de grils, de
+chaudi&egrave;res, de broches, de pots, etc. Nous y joign&icirc;mes des jambons, des
+saucissons et quelques sacs de ma&iuml;s, de bl&eacute; et d'autres graines. M'&eacute;tant
+rappel&eacute; que notre coucher &agrave; terre &eacute;tait un peu dur, je pris quelques
+hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
+d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
+sabres, de poignards et d'&eacute;p&eacute;es. J'embarquai en outre un baril de
+poudre, un rouleau de toile &agrave; voile et de la ficelle ou corde en grande
+quantit&eacute;.</p>
+
+<p>Nos cuves &eacute;taient remplies jusqu'au bord, &agrave; l'exception de deux places
+&eacute;troites que nous nous &eacute;tions r&eacute;serv&eacute;es. Nous nous pr&eacute;par&acirc;mes alors &agrave;
+descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui &eacute;tait
+tomb&eacute;e tout &agrave; fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allum&eacute;
+sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aim&eacute;s; pour leur
+r&eacute;pondre, nous allum&acirc;mes quatre grandes lanternes, &agrave; l'apparition
+desquelles ils tir&egrave;rent quatre coups de fusil, afin de nous faire
+comprendre qu'ils les avaient aper&ccedil;ues. Nous nous laiss&acirc;mes alors aller
+au sommeil, et nous nous endorm&icirc;mes en recommandant &agrave; Dieu le pr&eacute;cieux
+d&eacute;p&ocirc;t que nous avions laiss&eacute; sous sa protection.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#table">CHAPITRE VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le troupeau &agrave; la nage.&mdash;Le requin.&mdash;Second d&eacute;barquement.</a></h3>
+
+
+<p>Le jour commen&ccedil;ait &agrave; peine &agrave; poindre, lorsque je montai sur le pont,
+arm&eacute; d'un excellent t&eacute;lescope, que je dirigeai vers la tente pour t&acirc;cher
+d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait &agrave; la h&acirc;te un
+morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
+Nous f&icirc;mes flotter un linge blanc, et le m&ecirc;me signal nous r&eacute;pondit de la
+rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus alors de prendre avec nous le b&eacute;tail. Je communiquai mon
+projet &agrave; Fritz, et nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; chercher de concert quel moyen il
+fallait employer pour transporter au rivage une vache, un &acirc;ne, une truie
+pr&egrave;s de mettre bas, des moutons et des ch&egrave;vres. Il proposa d'abord de
+construire un radeau, mais je lui d&eacute;montrai l'impossibilit&eacute; de ce
+projet; enfin, apr&egrave;s avoir m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi: &laquo;Faisons-leur, me dit-il,
+des corsets natatoires, et ils nous suivront &agrave; la nage.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne id&eacute;e! m'&eacute;criai-je; allons, &agrave; l'ouvrage!&raquo;</p>
+
+<p>Un mouton fut bient&ocirc;t entour&eacute; de li&egrave;ge et jet&eacute; &agrave; l'eau. Nous suivions
+avec anxi&eacute;t&eacute; ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
+et le pauvre animal se d&eacute;menait comme un poss&eacute;d&eacute;, en b&ecirc;lant d'une
+mani&egrave;re pitoyable; mais bient&ocirc;t, ext&eacute;nu&eacute; de fatigue, il laissa pendre
+ses jambes, et nous v&icirc;mes avec joie qu'il n'en continuait pas moins &agrave; se
+soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. &laquo;Ils sont &agrave; nous! criai-je,
+ils sont &agrave; nous!&raquo; Fritz alors se jeta &agrave; l'eau et ramena &agrave; bord le pauvre
+mouton; nous nous m&icirc;mes &agrave; confectionner les ustensiles n&eacute;cessaires pour
+soutenir les autres.</p>
+
+<p>Deux tonneaux vides, r&eacute;unis fortement par de la toile &agrave; voile, furent
+fix&eacute;s sous les flancs de l'&acirc;ne et de la vache. Nous pass&acirc;mes deux heures
+environ &agrave; les &eacute;quiper de la sorte; le menu b&eacute;tail vint ensuite. Rien
+n'&eacute;tait plus comique que de voir ces animaux ainsi affubl&eacute;s. L'embarras
+&eacute;tait de les amener jusqu'&agrave; l'eau; heureusement une ouverture form&eacute;e par
+le choc qu'avait re&ccedil;u le navire nous servit utilement. Nous conduis&icirc;mes
+l'&acirc;ne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le pr&eacute;cipita dans
+l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bient&ocirc;t et se mit &agrave; nager
+avec une force et une dext&eacute;rit&eacute; qui lui m&eacute;rit&egrave;rent tous nos &eacute;loges.
+Pendant qu'il s'&eacute;loignait ainsi, nous jet&acirc;mes la vache non moins
+heureusement, et elle se mit &agrave; flotter vers le rivage, majestueusement
+soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
+seul, plus intraitable, nous donna un mal inou&iuml;, et finit par sauter, si
+loin, qu'il s'&eacute;carta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
+de leur attacher des cordes qui nous permirent de les r&eacute;unir aupr&egrave;s du
+bateau.&raquo; Nous y descend&icirc;mes sans perdre de temps, et nous romp&icirc;mes les
+liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
+il ralentissait consid&eacute;rablement la marche de notre embarcation, et je
+m'applaudis alors de l'id&eacute;e de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
+les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse &eacute;norme que nous
+tra&icirc;nions apr&egrave;s nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit &agrave;
+droite, soit &agrave; gauche; mais les balanciers les remettaient bient&ocirc;t en
+&eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
+petit singe, qui commen&ccedil;ait &agrave; se familiariser; moi, je r&ecirc;vais &agrave; mes
+bien-aim&eacute;s, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
+t&acirc;cher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout &agrave; coup j'entendis
+Fritz me crier d'une voix aigu&euml;: &laquo;Mon p&egrave;re, nous sommes perdus! un
+&eacute;norme poisson s'avance vers nous!&raquo;</p>
+
+<p>Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement &eacute;taient charg&eacute;es,
+et au m&ecirc;me instant nous voyons passer avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair,
+presque &agrave; la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
+tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit &agrave; la t&ecirc;te; l'animal
+tourna &agrave; gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il &eacute;tait
+bien touch&eacute;.</p>
+
+<p>Nous nous t&icirc;nmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
+moi je fis force de rames; mais le reste de la travers&eacute;e ne fut point
+troubl&eacute;, et nous abord&acirc;mes bient&ocirc;t dans un endroit o&ugrave; nos b&ecirc;tes
+trouv&egrave;rent pied et gagn&egrave;rent facilement la terre. Nous y saut&acirc;mes
+nous-m&ecirc;mes, et nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; d&eacute;p&ecirc;trer notre b&eacute;tail. J'&eacute;tais assez
+inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
+savais o&ugrave; les chercher, quand tout &agrave; coup un cri de joie retentit, et
+nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t environn&eacute;s de la petite famille, qui nous accueillit
+et tomba dans nos bras.</p>
+
+<p>Ma femme admira l'id&eacute;e que nous avions eue. &laquo;Je n'aurais jamais imagin&eacute;
+cet exp&eacute;dient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
+plusieurs fois fatigu&eacute; la t&ecirc;te en voulant aviser au moyen de transporter
+ce b&eacute;tail, et n'en pouvais trouver aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je, honneur &agrave; Fritz! car c'est lui qui l'a trouv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions mis &agrave; d&eacute;baller notre cargaison, lorsque Jack vint &agrave;
+nous majestueusement assis sur le dos de l'&acirc;ne entre les deux tonnes,
+qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider &agrave; descendre, et je
+m'aper&ccedil;us alors pour la premi&egrave;re fois qu'il avait une ceinture jaune
+dans laquelle il avait pass&eacute; deux petits pistolets.</p>
+
+<p>&laquo;Qui a pu t'&eacute;quiper ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.&raquo;</p>
+
+<p>Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entour&eacute;
+d'un collier de m&ecirc;me peau, h&eacute;riss&eacute; de clous.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taill&eacute; le cuir, et
+maman l'a cousu.&raquo;</p>
+
+<p>Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
+voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
+r&eacute;primandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne r&eacute;pondit rien; mais,
+comprenant mon reproche, il d&eacute;tourna les yeux.</p>
+
+<p>Tout en causant, je m'aper&ccedil;us que mon petit Jack exhalait une odeur
+insupportable, et je l'engageai &agrave; s'&eacute;loigner un peu. Cette remarque lui
+mit &agrave; dos tous ses fr&egrave;res, qui lui criaient sans cesse: &laquo;Plus loin! plus
+loin!&raquo; Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
+compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
+aida ses fr&egrave;res &agrave; jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commen&ccedil;ait
+&agrave; r&eacute;pandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
+pr&eacute;par&eacute; pour notre souper, je commandai &agrave; Fritz de m'aller chercher un
+jambon. Tous mes enfants me regard&egrave;rent d'un air &eacute;tonn&eacute;; mais leur joie
+fut extr&ecirc;me quand ils virent leur fr&egrave;re revenir portant un &eacute;norme
+jambon.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonne-moi ma n&eacute;gligence, me dit alors ma femme; j'ai l&agrave; une douzaine
+d'&oelig;ufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.</p>
+
+<p>MOI. Comment! des &oelig;ufs de tortue?</p>
+
+<p>ERNEST. Mon p&egrave;re, ce sont bien des &oelig;ufs de tortue; nous les avons
+trouv&eacute;s dans le sable, au bord de la mer.</p>
+
+<p>LA M&Egrave;RE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
+vous voulez bien.&raquo;</p>
+
+<p>Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
+qu'elle faisait cuire son omelette, nous all&acirc;mes d&eacute;barrasser notre
+b&eacute;tail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
+chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
+r&eacute;duisirent bient&ocirc;t &agrave; l'ob&eacute;issance. Ernest &eacute;tait tout joyeux de trouver
+un &acirc;ne pour lui porter ses fardeaux, et il en t&eacute;moignait hautement sa
+joie.</p>
+
+<p>Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous ass&icirc;mes autour de
+la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
+et d'assiettes, nous commen&ccedil;&acirc;mes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
+b&eacute;tail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
+notre festin. Les oies et les canards se r&eacute;galaient dans le ruisseau de
+petits crabes et barbotaient &agrave; plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
+Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
+avait trouv&eacute;e dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme &agrave;
+nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et apr&egrave;s
+une pause de quelques instants elle commen&ccedil;a ainsi:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#table">CHAPITRE VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">R&eacute;cit de ma femme.&mdash;Colliers des chiens&mdash;L'outarde.&mdash;Les &oelig;ufs de
+tortue.&mdash;Les arbres gigantesques.</a></h3>
+
+
+<p>&laquo;Tu feins d'&ecirc;tre impatient d'entendre mon r&eacute;cit, me dit-elle en
+souriant, et tu ne m'as pas laiss&eacute; placer un mot de toute la soir&eacute;e.
+Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
+amass&eacute;e, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
+pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
+chang&eacute;. Mais ce matin, &eacute;tant sortie de la tente bien longtemps avant mes
+enfants, et ayant aper&ccedil;u votre signal, qui me causa une joie extr&ecirc;me, je
+me pris &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur notre position et &agrave; r&ecirc;ver aux moyens de
+l'am&eacute;liorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journ&eacute;e
+sans abri, au soleil, sur cette terre br&ucirc;lante; allons plut&ocirc;t dans cette
+vall&eacute;e ombrag&eacute;e dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
+descriptions.</p>
+
+<p>&laquo;Tandis que je r&eacute;fl&eacute;chissais ainsi, mes enfants s'&eacute;taient &eacute;veill&eacute;s.
+Jack, arm&eacute; d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
+s'&eacute;tait gliss&eacute; pr&egrave;s du chacal de Fritz et lui avait coup&eacute; sur le dos
+deux larges bandes de peau, qu'il travaillait &agrave; d&eacute;barrasser de toutes
+ses chairs. Je l'aurais laiss&eacute; faire; mais j'entendis bient&ocirc;t Ernest lui
+crier: &laquo;&Ocirc; le malpropre! le vilain malpropre!&mdash;Comment! r&eacute;pliqua,
+celui-ci, qu'y a t-il de sale &agrave; faire deux colliers &agrave; nos chiens?&raquo; Je
+m'interposai pour terminer la querelle, qui commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;chauffer; je
+bl&acirc;mai Ernest de sa r&eacute;pugnance, et j'aidai mon petit bonhomme &agrave; terminer
+son ouvrage, car ses mains et ses habits &eacute;taient d&eacute;j&agrave; tout sales.
+Lorsque les deux bandes furent compl&egrave;tement nettoy&eacute;es, il les transper&ccedil;a
+d'une quantit&eacute; suffisante de longs clous pointus &agrave; large t&ecirc;te plate;
+puis, ayant coup&eacute; un morceau de toile &agrave; voile deux fois aussi large, il
+l'appliqua en double sur la t&ecirc;te des clous, et me donna l'agr&eacute;able
+besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
+l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
+pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
+lui avais donn&eacute;s, j'eus enfin piti&eacute; de lui, et je fis ce qu'il voulut.</p>
+
+<p>&laquo;Quand les deux colliers furent termin&eacute;s, il me pria de lui coudre en
+outre une autre bande qu'il destinait &agrave; lui servir de ceinture pour
+mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
+termin&eacute;, je lui fis observer qu'en se s&eacute;chant ses colliers se
+racorniraient. En cons&eacute;quence, et d'apr&egrave;s les conseils d'Ernest, il les
+cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet &eacute;tat. Je fis
+alors part &agrave; ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
+joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur p&egrave;re et Fritz
+fussent de retour. Nous nous &eacute;quip&acirc;mes de notre mieux; au lieu d'un
+couteau de chasse je pris une hache, et, accompagn&eacute;s des deux chiens,
+nous part&icirc;mes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
+ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arriv&acirc;mes
+bient&ocirc;t &agrave; l'endroit o&ugrave; vous l'aviez travers&eacute;. En sautant de pierre en
+pierre, Ernest fut bient&ocirc;t &agrave; l'autre bord. Jack, dont les jambes &eacute;taient
+plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait o&ugrave;
+mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
+je pris le petit Franz sur mes &eacute;paules et passai la derni&egrave;re. Nous
+trouv&acirc;mes, comme vous l'aviez annonc&eacute;, la v&eacute;g&eacute;tation admirable de ce
+c&ocirc;t&eacute; du ruisseau, et pour la premi&egrave;re fois depuis notre naufrage mon
+c&oelig;ur s'ouvrit &agrave; l'esp&eacute;rance &agrave; la vue de cette superbe nature. Je
+remarquai surtout un petit bois, &agrave; l'ombre duquel je voulus me reposer;
+mais pour y atteindre nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de traverser des herbes si
+hautes, qu'elles d&eacute;passaient la t&ecirc;te de mes enfants, et que nous avions
+toutes les peines du monde &agrave; nous y frayer un passage. Cependant Jack
+&eacute;tait rest&eacute; un peu en arri&egrave;re; quand je me retournai pour le chercher,
+je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
+j'aper&ccedil;us son mouchoir tout mouill&eacute; s&eacute;chant au soleil sur ses &eacute;paules.
+Le pauvre gar&ccedil;on, en traversant le ruisseau, avait inond&eacute; tout ce qui
+&eacute;tait dans ses poches. Tandis que je le bl&acirc;mais d'y avoir mis ses
+pistolets, qui par bonheur n'&eacute;taient pas charg&eacute;s, nous entend&icirc;mes un
+grand bruit, et nous v&icirc;mes s'&eacute;lever des herbes et s'envoler devant nous
+un oiseau d'une grandeur prodigieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Quand mes deux petits chasseurs stup&eacute;faits se pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; tirer, il
+&eacute;tait si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz pr&eacute;tendait que
+c'&eacute;tait un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
+terre. Aussit&ocirc;t mes enfants de se r&eacute;pandre en regrets d'avoir manqu&eacute; une
+si belle proie; soudain un second oiseau s'&eacute;leva encore des herbes et
+partit presque sous notre nez. Je ne pus m'emp&ecirc;cher de rire en voyant
+mes petits chasseurs encore une fois en d&eacute;faut. Ernest se mit &agrave; pleurer,
+et Jack &ocirc;ta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: &laquo;&Agrave; une
+autre fois, &agrave; une autre fois, seigneur oiseau!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Nous approch&acirc;mes de l'endroit d'o&ugrave; il s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;, et Ernest, ayant
+trouv&eacute; un nid grossier, rempli d'&oelig;ufs bris&eacute;s, nous apprit que cette
+d&eacute;couverte le confirmait dans l'id&eacute;e que nous venions de voir une
+outarde, qu'il avait cru reconna&icirc;tre &agrave; son ventre blanc, &agrave; ses ailes
+couleur de tuile, et &agrave; la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
+avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute esp&egrave;ce
+voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
+tous c&ocirc;t&eacute;s pour t&acirc;cher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
+&eacute;taient si &eacute;lev&eacute;s, que le coup n'aurait sans doute pas port&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
+que j'avais pris pour une for&ecirc;t, c'&eacute;tait un bouquet de dix &agrave; douze
+arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
+form&eacute;s de racines &eacute;normes qui semblaient avoir pouss&eacute; l'arbre tout
+entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
+racine plac&eacute;e au milieu et plus petite que les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et &agrave; l'aide d'une ficelle il
+en prit la hauteur, que nous trouv&acirc;mes &ecirc;tre de trente-trois pieds.
+Depuis la terre jusqu'&agrave; la naissance des branches nous en compt&acirc;mes
+soixante-six, et le cercle form&eacute; par les racines avait une circonf&eacute;rence
+de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre &eacute;paisse;
+la feuille ressemble &agrave; celle du noyer; mais je n'ai pu d&eacute;couvrir aucun
+fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
+touffu, sem&eacute; de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un d&eacute;licieux
+lieu de repos. Je le trouvai si fort &agrave; mon go&ucirc;t, que nous r&eacute;sol&ucirc;mes d'y
+prendre notre repas. Nous nous ass&icirc;mes sur l'herbe pr&egrave;s d'un ruisseau,
+et nous mange&acirc;mes d'un bon app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&laquo;En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
+vinrent nous rejoindre et se couch&egrave;rent &agrave; nos pieds, o&ugrave; ils
+s'endormirent sans vouloir partager notre d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir mang&eacute;, nous repr&icirc;mes le chemin de la tente; nous ne v&icirc;mes
+rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, o&ugrave; je remarquai que le rivage
+&eacute;tait couvert de d&eacute;bris de crabes, et je m'aper&ccedil;us que nos dogues
+avaient trouv&eacute; eux-m&ecirc;mes moyen de fournir &agrave; leur nourriture en p&eacute;chant
+une esp&egrave;ce de moule dont ils &eacute;taient tr&egrave;s-friands.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant nous continuions &agrave; avancer au milieu de d&eacute;bris de poutres et
+de tonnes vides dont le rivage &eacute;tait couvert. Chemin faisant, Bill
+disparut tout &agrave; coup derri&egrave;re un rocher; Ernest la suivit et la trouva
+occup&eacute;e &agrave; d&eacute;terrer des &oelig;ufs de tortue, qu'elle avalait avec une
+satisfaction marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes nos efforts pour l'&eacute;loigner, et nous r&eacute;uss&icirc;mes &agrave; en
+recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
+l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
+tourn&egrave;rent vers la mer, et nous y d&eacute;couvr&icirc;mes une voile qui s'avan&ccedil;ait
+vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'&eacute;tait vous;
+nous cour&ucirc;mes rapidement au ruisseau, nous le franch&icirc;mes de nouveau, et
+nous arriv&acirc;mes &agrave; temps pour tomber dans vos bras.</p>
+
+<p>&laquo;Tel est, mon ami, le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de notre excursion. Si tu veux me
+faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit d&egrave;s demain, et nous
+irons nous &eacute;tablir pr&egrave;s des arbres g&eacute;ants. Nous nous posterons sur leurs
+branches, et nous y serons &agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ma ch&egrave;re, lui r&eacute;pondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
+nous percher comme des coqs sur les arbres, &agrave; soixante-six pieds du sol.
+Mais o&ugrave; trouverons-nous un ballon pour nous y &eacute;lever?</p>
+
+<p>&mdash;Ne te moque pas de mon id&eacute;e, repartit ma femme; au moins nous pourrons
+dormir en s&ucirc;ret&eacute; contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
+point &agrave; venir nous attaquer si haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-bien, dis-je, ma ch&egrave;re femme; mais comment veux-tu monter
+tous les soirs sans &eacute;chelle &agrave; soixante-six pieds pour le coucher? Au
+moins, pour te consoler, nous pouvons nous &eacute;tablir entre ses racines.
+Qu'en penses-tu? Tu as compt&eacute; une circonf&eacute;rence de quarante pas. Le pas
+fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
+de pieds?&raquo;</p>
+
+<p>Ernest, apr&egrave;s un court calcul, me r&eacute;pondit: &laquo;Cent pieds.&raquo; Je louai mon
+jeune math&eacute;maticien de son habilet&eacute;. &laquo;Un tel arbre, dis-je, doit &ecirc;tre
+appel&eacute; le g&eacute;ant des arbres.&raquo; Durant cette longue conversation, la nuit
+&eacute;tait rapidement venue. Nous rentr&acirc;mes dans la tente pour y reprendre
+nos places, et nous dorm&icirc;mes comme des marmottes jusqu'au lendemain
+matin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#table">CHAPITRE VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pont.</a></h3>
+
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, dis-je &agrave; ma femme lorsque les premi&egrave;res lueurs du matin nous
+eurent &eacute;veill&eacute;s tous deux, ton r&eacute;cit d'hier m'a fait faire de graves
+r&eacute;flexions; j'ai s&eacute;rieusement examin&eacute; les cons&eacute;quences d'un changement
+de r&eacute;sidence, et j'y entrevois de grands inconv&eacute;nients. D'abord nous ne
+trouverons nulle part une place o&ugrave; nous puissions &ecirc;tre plus en s&ucirc;ret&eacute;
+qu'ici, ayant d'un c&ocirc;t&eacute; la mer, qui nous apporte en outre les d&eacute;bris du
+navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous &eacute;loignons de la c&ocirc;te,
+et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons ais&eacute;ment fortifier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas tout &agrave; fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
+quelles fatigues nous avons ici, nous autres, &agrave; nous d&eacute;rober aux ardeurs
+du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
+&agrave; l'ombre des for&ecirc;ts. Tu ne vois pas la peine que nous avons &agrave;
+recueillir quelques mis&eacute;rables hu&icirc;tres, et le danger o&ugrave; nous sommes
+d'&ecirc;tre attaqu&eacute;s pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
+les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'&agrave; nous; et
+quant aux tr&eacute;sors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
+m'&eacute;pargner les angoisses o&ugrave; vous me plongez durant votre absence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles &agrave; merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
+allant nous &eacute;tablir aupr&egrave;s des arbres g&eacute;ants, nous pouvons nous r&eacute;server
+ici un pied-&agrave;-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
+notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
+qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
+Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
+nos bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'&acirc;ne et la vache
+porteront nos effets.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui d&eacute;montrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
+que pour nous-m&ecirc;mes il fallait un passage plus s&ucirc;r et plus facile que
+les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit &agrave; mes
+remontrances, et notre entretien finit l&agrave;. Nous &eacute;veill&acirc;mes les enfants,
+qui accueillirent avec transport l'id&eacute;e du pont, aussi bien que celle
+d'&eacute;migrer dans cette nouvelle contr&eacute;e, que nous baptis&acirc;mes du nom de
+Terre promise.</p>
+
+<p>Cependant Jack, qui s'&eacute;tait gliss&eacute; sous la vache, ayant vainement essay&eacute;
+de la traire dans son chapeau, s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; ses mamelles pour la
+t&eacute;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Viens, cria-t-il &agrave; Franz, viens aupr&egrave;s de moi, le lait est d&eacute;licieux.&raquo;
+Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropret&eacute;; puis, ayant trait
+l'animal, elle nous en partagea le lait. Je r&eacute;solus alors d'aller au
+vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
+Fritz et Ernest, dont je pr&eacute;voyais que le secours me serait n&eacute;cessaire
+au retour. Fritz et moi nous pr&icirc;mes les rames, et nous nous dirige&acirc;mes
+vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bient&ocirc;t emport&eacute;s
+hors de la baie.</p>
+
+<p>&Agrave; peine en &eacute;tions-nous sortis que nous d&eacute;couvr&icirc;mes une immense quantit&eacute;
+de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
+que nous n'avions pas encore remarqu&eacute; auparavant, et qui faisaient un
+bruit effrayant. Je d&eacute;ployai la voile pour quitter le courant et pour
+voir quelle cause avait rassembl&eacute; l&agrave; tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
+accompagnait pour la premi&egrave;re fois depuis que nous avions touch&eacute; a
+terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
+ne perdait pas de vue l'&icirc;lot, et aurait volontiers tir&eacute; sur les oiseaux,
+si je ne l'en eusse emp&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'&eacute;cria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
+d&eacute;vorent.&raquo;</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes bient&ocirc;t qu'il avait raison.</p>
+
+<p>&laquo;Qui peut avoir amen&eacute; ce monstre ici? continua-t-il quand nous f&ucirc;mes
+tout pr&egrave;s; hier il n'y en avait aucune trace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre le requin que tu as tir&eacute; hier, r&eacute;pondit Ernest; car sa
+t&ecirc;te est tout ensanglant&eacute;e, et j'y vois trois blessures.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait lui; et, me rappelant combien sa peau &eacute;tait utile, je
+recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.</p>
+
+<p>Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant &agrave; droite
+et &agrave; gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
+&eacute;carter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
+chacal, et le tout fut d&eacute;pos&eacute; au fond des cuves. Pendant cette op&eacute;ration
+je remarquai sur le rivage une quantit&eacute; de planches que la mer y
+poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. &Agrave;
+l'aide d'un cric et d'un levier nous soulev&acirc;mes les poutres dont nous
+avions besoin; nous les r&eacute;un&icirc;mes en train, et nous attach&acirc;mes dessus de
+longues planches, de mani&egrave;re &agrave; former un radeau; puis nous lev&acirc;mes
+l'ancre pour retourner aupr&egrave;s des n&ocirc;tres, quatre heures apr&egrave;s notre
+d&eacute;part. Craignant de trouver des bas-fonds pr&egrave;s de la c&ocirc;te, je me
+dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
+l&agrave;, favoris&eacute;s par un bon vent, nous range&acirc;mes le vaisseau &agrave; notre
+droite, et nous nous dirige&acirc;mes droit vers la terre. Ernest cependant
+examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tu&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons &agrave; manger?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
+nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un go&ucirc;t fade et
+d&eacute;sagr&eacute;able; ils sont si avides, qu'ils se laissent plut&ocirc;t tuer que de
+quitter la proie &agrave; laquelle ils sont attach&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'&eacute;tonnait de voir
+sa peau se crisper et se racornir sur le m&acirc;t, o&ugrave; il l'avait accroch&eacute;e:
+je lui r&eacute;pondis qu'elle serait aussi bonne en cet &eacute;tat pour l'usage
+auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
+estim&eacute;e qu'on nomme en Europe chagrin.</p>
+
+<p>Tout en conversant, nous &eacute;tions arriv&eacute;s dans la baie et nous avions
+gagn&eacute; le d&eacute;barcad&egrave;re; mais personne n'&eacute;tait l&agrave; pour nous recevoir. Cette
+absence ne nous effraya pas tant que la premi&egrave;re fois, et nous nous
+m&icirc;mes tous trois &agrave; crier: &laquo;Hol&agrave;! ho!&raquo;. Des cris de joie nous
+r&eacute;pondirent, et je vis bient&ocirc;t accourir ma femme et mes deux jeunes
+fils, qui venaient du c&ocirc;t&eacute; du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
+et mouill&eacute;. En arrivant pr&egrave;s de nous, Jack avait lev&eacute; son mouchoir en
+l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantit&eacute; de
+magnifiques &eacute;crevisses de rivi&egrave;re. Ma femme et Franz suivirent son
+exemple, et en quelques instants nous f&ucirc;mes environn&eacute;s d'&eacute;crevisses qui,
+se sentant libres, cherchaient &agrave; s'enfuir de tous c&ocirc;t&eacute;s. Mes enfants se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent pour les retenir, et cet incident donna lieu &agrave; des &eacute;clats
+de rire inextinguibles.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
+trouv&eacute;, que c'&eacute;tait effrayant; il y en avait l&agrave; au moins deux cents:
+voyez comme elles sont grosses.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi qui les as trouv&eacute;es? et comment cela est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir. Quand vous f&ucirc;tes partis, je pris le singe de Fritz
+sur mon &eacute;paule, et, accompagn&eacute; de Franz, je me rendis au ruisseau pour
+chercher un endroit o&ugrave; vous puissiez &eacute;tablir votre pont.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! ta petite t&ecirc;te a donc quelquefois des id&eacute;es plus sages? Eh
+bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.</p>
+
+<p>&mdash;Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
+cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'&eacute;tait de l'or. Il
+avan&ccedil;a ensuite jusqu'aupr&egrave;s de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
+&laquo;Jack, viens donc voir toutes les &eacute;crevisses qui sont sur le chacal de
+Fritz!&raquo; J'accourus rapidement, et je m'aper&ccedil;us avec &eacute;tonnement, que ce
+cadavre &eacute;tait encore &agrave; la place o&ugrave; nous l'avions jet&eacute;, et qu'il &eacute;tait
+couvert d'&eacute;crevisses. Alors maman, &agrave; qui je courus raconter cette
+d&eacute;couverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
+une belle provision, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
+remercions Dieu de ce qu'il nous a fait d&eacute;couvrir un pareil tr&eacute;sor.&raquo;</p>
+
+<p>J'annon&ccedil;ai alors que, tandis que les &eacute;crevisses cuiraient, nous irions
+transporter &agrave; terre les planches qui formaient le radeau, et qui &eacute;taient
+rest&eacute;es dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il &eacute;tait
+impossible de pouvoir transporter &agrave; bras ces masses &eacute;normes. Je me
+rappelai alors comment les Lapons parviennent &agrave; faire tirer &agrave; leurs
+rennes les plus pesants fardeaux.</p>
+
+<p>J'attachai au cou de l'&acirc;ne et de la vache des cordes qui passaient entre
+leurs jambes et venaient entourer l'extr&eacute;mit&eacute; des poutres; l'exp&eacute;dient
+r&eacute;ussit &agrave; merveille, et nos animaux apport&egrave;rent toutes les planches une
+a une &agrave; l'endroit qu'avait choisi mon petit ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>La place &eacute;tait vraiment bien trouv&eacute;e. Le ruisseau y &eacute;tait plus resserr&eacute;
+que partout ailleurs entre deux rives d'&eacute;gale hauteur, et de chaque c&ocirc;t&eacute;
+des troncs d'arbre semblaient plac&eacute;s pour servir de point d'appui.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'agit maintenant, dis-je alors &agrave; mes fils, d'&eacute;valuer la largeur du
+ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Ernest, demandons &agrave; maman un paquet de ficelle, au bout
+duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
+et en la ramenant ensuite sur l'extr&ecirc;me bord, nous trouverons facilement
+cette largeur.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent conseil! Allons, &agrave; l'&oelig;uvre!&raquo; Tout fut facilement ex&eacute;cut&eacute;,
+et nous trouv&acirc;mes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour &ecirc;tre
+solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque c&ocirc;t&eacute;:
+elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'&eacute;tait pas
+fini, et il fallait maintenant amener de l'autre c&ocirc;t&eacute; ces &eacute;normes
+poutres. Comme nous restions tous aussi embarrass&eacute;s, je dis &agrave; mes
+enfants: &laquo;Allons d'abord d&icirc;ner; en &eacute;pluchant nos belles &eacute;crevisses, il
+nous viendra peut-&ecirc;tre un moyen.&raquo; Tout en surveillant le d&icirc;ner, notre
+m&eacute;nag&egrave;re avait fait pour l'&acirc;ne et la vache deux sacs de toile &agrave; voile,
+et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
+elle s'&eacute;tait servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
+habilet&eacute;, et nous nous m&icirc;mes &agrave; table; mais les morceaux furent d&eacute;vor&eacute;s &agrave;
+la h&acirc;te, tant nous &eacute;tions press&eacute;s de voir notre pont en bon train. Il se
+termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'exp&eacute;dient. &laquo;Voyons,
+dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
+une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres &agrave; quelques pieds
+au-dessous de son extr&eacute;mit&eacute;. &Agrave; l'autre bout je fixai une autre corde;
+puis, attachant une pierre, je la lan&ccedil;ai de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ruisseau,
+que je traversai &agrave; mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
+comment faire passer de m&ecirc;me l'&acirc;ne et la vache, qui &eacute;taient n&eacute;cessaires
+&agrave; mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement &agrave; un arbre; je
+jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lanc&eacute;e auparavant,
+et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extr&eacute;mit&eacute;, j'y
+attelai l'&acirc;ne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
+r&eacute;sistance; mais enfin ils march&egrave;rent, et la poutre tourna autour du
+tronc, tandis que son extr&eacute;mit&eacute; allait toucher l'autre bord. Mes
+enfants, pleins de joie, s'&eacute;lanc&egrave;rent sur ce fr&ecirc;le pont aussit&ocirc;t qu'il
+eut touch&eacute; terre, et le travers&egrave;rent avec une agilit&eacute; surprenante,
+malgr&eacute; mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
+de notre ouvrage &eacute;tait fait, et nous pla&ccedil;&acirc;mes trois poutres &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+premi&egrave;re, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les r&eacute;un&icirc;mes &agrave;
+l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit &agrave; neuf pieds de large,
+et pouvait cependant &ecirc;tre facilement retir&eacute;, de mani&egrave;re &agrave; interdire le
+passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous &eacute;tions si harass&eacute;s, que
+nous pr&icirc;mes notre repas, et cour&ucirc;mes nous coucher, sans entreprendre
+d'autre travail. Cette journ&eacute;e f&ucirc;t termin&eacute;e, comme les autres, par une
+longue pri&egrave;re &agrave; Dieu, qui ne nous avait pas abandonn&eacute;s jusque-l&agrave;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#table">CHAPITRE IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">D&eacute;part.&mdash;Nouvelle demeure.&mdash;Le porc-&eacute;pic.&mdash;Le chat sauvage.</a></h3>
+
+
+<p>Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
+jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
+pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
+localit&eacute;s ni les habitants, et sur la n&eacute;cessit&eacute; de nous tenir bien
+r&eacute;unis durant le chemin. Enfin nous f&icirc;mes la pri&egrave;re, nous d&eacute;jeun&acirc;mes et
+pr&eacute;par&acirc;mes le d&eacute;part. Les enfants s'occup&egrave;rent &agrave; r&eacute;unir notre b&eacute;tail, et
+l'&acirc;ne ainsi que la vache furent charg&eacute;s de sacs, ouvrage de notre
+m&eacute;nag&egrave;re. Nous les rempl&icirc;mes de tous les objets de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;,
+de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
+table du capitaine; nous y ajout&acirc;mes une bonne quantit&eacute; de beurre. Enfin
+nous abandonn&acirc;mes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
+Apr&egrave;s avoir &eacute;tabli l'&eacute;quilibre entre les deux c&ocirc;t&eacute;s, je me pr&eacute;parais &agrave;
+jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
+accourut et m'en emp&ecirc;cha, r&eacute;clamant une place, d'abord pour les poules,
+qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'&eacute;tait
+pas de force &agrave; soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
+que nous avions appel&eacute; <i>enchant&eacute;</i>, et qui pouvait nous &ecirc;tre de la plus
+grande utilit&eacute;. Je fis droit &agrave; sa requ&ecirc;te, et comme les paniers de l'&acirc;ne
+n'&eacute;taient pas tout &agrave; fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
+j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'&acirc;ne aurait
+pris le galop sans grand danger pour lui.</p>
+
+<p>Cependant mes fils donnaient la chasse &agrave; nos poules, et aucune ne se
+laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilit&eacute; de leurs efforts,
+et les pria de la laisser essayer si elle ne r&eacute;ussirait pas mieux
+qu'eux. En m&ecirc;me temps elle prit dans le sac enchant&eacute; deux poign&eacute;es de
+graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
+arriva bient&ocirc;t pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
+tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres b&ecirc;tes y coururent
+tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attach&acirc;mes
+alors deux &agrave; deux par les pattes, et nous les d&eacute;pos&acirc;mes sur le dos de la
+vache, renferm&eacute;es dans un panier que nous recouvr&icirc;mes d'une couverture,
+afin qu'elles restassent en repos.</p>
+
+<p>Nous entass&acirc;mes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
+emporter; et apr&egrave;s avoir trac&eacute; une enceinte avec des pieux fich&eacute;s en
+terre, nous roul&acirc;mes tout autour quantit&eacute; de tonnes vides.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tant ainsi dispos&eacute;, le cort&egrave;ge se forma; chacun de nous, jeune ou
+vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
+femme ouvraient la marche; la vache, l'&acirc;ne mont&eacute; par Franz, venaient
+apr&egrave;s; les ch&egrave;vres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
+singe, composaient le troisi&egrave;me corps d'arm&eacute;e; Ernest marchait ensuite,
+conduisant les moutons, et moi je formais l'arri&egrave;re-garde. Mes deux
+dogues, plac&eacute;s sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
+&agrave; la t&ecirc;te, faisant ainsi l'office d'adjudants.</p>
+
+<p>Notre petite troupe s'avan&ccedil;ait lentement, mais en bon ordre, et avait
+une mine toute patriarcale. Nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t &agrave; notre pont; l&agrave; nous
+f&ucirc;mes rejoints par notre cochon, qui s'&eacute;tait d'abord enfui, et qui vint
+alors se r&eacute;unir de lui-m&ecirc;me &agrave; notre bande, tout en t&eacute;moignant son
+m&eacute;contentement par des grognements significatifs. Le pont fut travers&eacute;,
+mais &agrave; l'autre bout un obstacle impr&eacute;vu faillit mettre le d&eacute;sordre dans
+nos rangs: le gazon &eacute;pais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
+b&eacute;tail, qu'il se dispersa &agrave; droite et &agrave; gauche pour brouter;
+heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
+momentan&eacute;ment troubl&eacute;, fut promptement r&eacute;tabli. N&eacute;anmoins, pour pr&eacute;venir
+un second d&eacute;sordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
+chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
+forces, comme s'ils eussent eu &agrave; combattre quelque animal sauvage. Fritz
+prit son fusil et les suivit de pr&egrave;s; Ernest se serra pr&egrave;s de sa m&egrave;re
+tout en appr&ecirc;tant le sien, et Jack l'&eacute;tourdi, sans m&ecirc;me d&eacute;ranger son
+fusil, qu'il avait sur le dos, s'&eacute;lan&ccedil;a sur les traces de Fritz.</p>
+
+<p>Craignant de trouver quelque animal f&eacute;roce, j'armai mon fusil et partis
+aussit&ocirc;t dans la m&ecirc;me direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
+arriv&egrave;rent bien longtemps avant moi aupr&egrave;s des chiens. J'entendis alors
+Jack me crier: &laquo;Accourez, mon p&egrave;re, accourez! il y a l&agrave; un porc-&eacute;pic
+monstrueux.&raquo;</p>
+
+<p>Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-&eacute;pic, mais de taille
+ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
+ennemis approchaient, se h&eacute;rissait soudain d'une for&ecirc;t de dards, dont
+quelques-uns m&ecirc;me s'&eacute;taient fich&eacute;s dans leur museau. Cependant Jack, qui
+avait arm&eacute; un des pistolets qu'il portait &agrave; sa ceinture, le tira &agrave; bout
+portant dans la t&ecirc;te de l'animal, qui tomba mort.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle imprudence! s'&eacute;cria Fritz; tu pouvais blesser mon p&egrave;re, moi ou
+un de nos chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, blesser! Vous &eacute;tiez derri&egrave;re moi, et les chiens &agrave; c&ocirc;t&eacute;:
+crois-tu que je sois aveugle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
+souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
+rien r&eacute;sult&eacute; de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.&raquo;</p>
+
+<p>Jack, ayant donn&eacute; deux ou trois coups de crosse &agrave; l'animal, pour &ecirc;tre
+bien sur qu'il &eacute;tait mort, se disposa &agrave; l'emporter; mais il se mit les
+mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
+l'attacha au cou de l'animal et le tra&icirc;na jusque aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, qui
+&eacute;tait fort inqui&egrave;te de notre absence prolong&eacute;e et du coup de feu qu'elle
+avait entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-&eacute;pic que j'ai tu&eacute; moi-m&ecirc;me;
+papa assure que c'est excellent &agrave; manger.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
+qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
+&agrave; mon tour.</p>
+
+<p>&laquo;N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je &agrave; Jack, qu'il ne te
+pass&acirc;t ses dards au travers du corps?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attach&eacute;s &agrave; sa peau, et
+qu'il ne les lance contre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes oblig&eacute;s, ta m&egrave;re et moi,
+de d&eacute;barrasser Turc et Bill des dards qui sont fix&eacute;s &agrave; leur museau.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ils sont all&eacute;s les chercher eux-m&ecirc;mes, et ce n'est pas le
+porc-&eacute;pic qui les leur a lanc&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>J'applaudis &agrave; mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
+si &eacute;tendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
+circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu &agrave; des
+fables.</p>
+
+<p>&laquo;Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
+L'abandonnerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un tr&egrave;s bon mets!
+Gardons-le, gardons-le.&raquo;</p>
+
+<p>Je c&eacute;dai &agrave; ses instances et posai l'animal, la t&ecirc;te envelopp&eacute;e d'herbe,
+derri&egrave;re le petit Franz, sur le dos de l'&acirc;ne, a c&ocirc;t&eacute; du sac de ma femme;
+puis nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de c&ocirc;t&eacute;,
+&eacute;chappant aux mains de mon fils, et se mit &agrave; bondir &ccedil;a et l&agrave;, en
+poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous emp&ecirc;cher de
+rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous e&ucirc;t trop
+&eacute;mus. Je lan&ccedil;ai mes deux chiens apr&egrave;s le fuyard, qu'ils nous ramen&egrave;rent
+bient&ocirc;t, mais toujours aussi agit&eacute;. Nous nous m&icirc;mes alors &agrave; chercher
+quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
+paisible, et nous d&eacute;couvr&icirc;mes enfin que les dards du porc-&eacute;pic avaient
+perc&eacute; la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
+stimuler notre &acirc;ne comme des coups d'&eacute;peron. Le sac enchant&eacute; rempla&ccedil;a la
+couverture, et le voyage reprit son cours.</p>
+
+<p>Fritz marchait en avant, le fusil arm&eacute; &agrave; la main, esp&eacute;rant faire de
+nouveau quelque beau coup; mais nous arriv&acirc;mes sans autre rencontre aux
+arbres dont ma femme nous avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle merveille! s'&eacute;cria alors Ernest. Comme ils sont grands!&raquo;</p>
+
+<p>La halte commen&ccedil;a. Nous m&icirc;mes la volaille en libert&eacute;, le cochon aussi,
+mais avec les deux pieds de devant attach&eacute;s. Tandis que j'aidais ma
+femme &agrave; d&eacute;charger nos animaux, nous entend&icirc;mes un coup de fusil; puis un
+instant apr&egrave;s, un second derri&egrave;re nous, et la voix de Fritz qui criait:
+&laquo;Le voil&agrave;, le voil&agrave;! mon p&egrave;re, c'est un chat sauvage!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! lui r&eacute;pondis-je aussit&ocirc;t que je le vis repara&icirc;tre charg&eacute; de sa
+proie. Tu viens de rendre un grand service &agrave; notre poulailler; car c'est
+un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
+tu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
+dans un clin d'&oelig;il il s'est relev&eacute;; et il s'appr&ecirc;tait &agrave; s'&eacute;lancer,
+quand je lui tirai un coup de pistolet &agrave; bout portant. J'esp&egrave;re qu'il
+est bien plus beau que le chacal que Jack m'a &eacute;corch&eacute;, et que mon cher
+fr&egrave;re ne me l'arrangera pas de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est, je crois, un <i>marga&iuml;</i> d'Am&eacute;rique; tu peux d'abord t'en
+faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des &eacute;tuis
+pour les services de table.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
+peau du porc-&eacute;pic?</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux en faire aussi des &eacute;tuis, car Fritz ne pourra nous en donner
+que quatre, et nous sommes six &agrave; table; mais je crois que tu feras mieux
+d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.&raquo;</p>
+
+<p>Mes enfants trouv&egrave;rent mes id&eacute;es si heureuses, qu'ils ne me laiss&egrave;rent
+aucun repos jusqu'&agrave; ce qu'elles fussent mises en &oelig;uvre. Ernest,
+cependant, qui se reposait tandis que sa m&egrave;re et le petit Franz
+s'&eacute;vertuaient &agrave; nous pr&eacute;parer &agrave; d&icirc;ner, me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, mon p&egrave;re, de quelle esp&egrave;ce sont ces arbres?&raquo;</p>
+
+<p>Nous h&eacute;sitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
+s'aper&ccedil;ut que le petit Franz mangeait une esp&egrave;ce de fruits, et
+l'entendit dire: &laquo;Oh! que c'est bon!&raquo; Elle courut &agrave; lui, les lui arracha
+des mains, et lui demanda: &laquo;O&ugrave; as-tu trouv&eacute; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'herbe, r&eacute;pondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
+en mangent.&raquo;</p>
+
+<p>J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres &eacute;taient des
+figuiers; car c'&eacute;tait la v&eacute;ritable figue que le petit Franz avait dans
+les mains.</p>
+
+<p>Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
+j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
+quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
+fort dr&ocirc;les, et qu'il finit par avaler de bon app&eacute;tit. Ma femme avait
+allum&eacute; du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bient&ocirc;t
+fait bouillir. Nous y d&eacute;pos&acirc;mes un morceau de porc-&eacute;pic, tandis qu'un
+autre fut mis &agrave; la broche. Nos regards se port&egrave;rent alors vers ces
+arbres o&ugrave; ma femme voulait &eacute;tablir notre demeure, et nous cherch&acirc;mes
+quelque moyen de parvenir &agrave; ces branches si &eacute;lev&eacute;es. Tandis que nous
+&eacute;tions &agrave; nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
+r&ocirc;ti de porc-&eacute;pic, dont nous nous r&eacute;gal&acirc;mes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#table">CHAPITRE X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Premier &eacute;tablissement.&mdash;Le flamant,&mdash;L'&eacute;chelle de bambou.</a></h3>
+
+
+<p>Lorsque le repas fut termin&eacute;, je dis &agrave; ma femme: &laquo;Il faut songer &agrave; notre
+logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
+y &eacute;tablir ce soir; occupe-toi aussi de pr&eacute;parer des courroies et des
+harnais, afin d'aider l'&acirc;ne et la vache &agrave; transporter ici le bois
+n&eacute;cessaire &agrave; nos constructions.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; l'aide d'une toile &agrave; voile pos&eacute;e au-dessus de l'enceinte form&eacute;e par
+les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
+construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
+rivage pour t&acirc;cher d'y trouver du bois propre &agrave; former des &eacute;chelons.
+Nous &eacute;tions &agrave; la v&eacute;rit&eacute; environn&eacute;s de branches de figuier s&egrave;ches; mais
+je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
+voisinage. La rive &eacute;tait couverte de bois &eacute;chou&eacute;; mais il r&eacute;pondit fort
+mal &agrave; mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
+avanc&eacute;s qu'auparavant, quand par bonheur Ernest d&eacute;couvrit &agrave; moiti&eacute;
+ensevelis dans le sable une quantit&eacute; de grands bambous. Aid&eacute; de mes
+enfants, je les d&eacute;gageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
+quatre &agrave; cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
+pour pouvoir les porter plus ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>J'aper&ccedil;us dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
+pourrait m'&ecirc;tre utile; nous nous m&icirc;mes donc en marche, nos armes
+toujours en &eacute;tat, suivant notre habitude, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de Bill.</p>
+
+<p>Soudain la chienne s'&eacute;lan&ccedil;a en avant, et en quelques sauts p&eacute;n&eacute;tra dans
+le buisson, d'o&ugrave; nous v&icirc;mes sortir aussit&ocirc;t une vol&eacute;e de flamants.
+Fritz, toujours enchant&eacute; de faire le coup de fusil, tira sur les
+tra&icirc;nards, et en abattit deux. L'un resta couch&eacute; mort; mais l'autre, qui
+n'&eacute;tait que l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute; &agrave; l'aile, se releva et se mit &agrave; courir de
+toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
+adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfon&ccedil;a dans la vase
+jusqu'aux genoux.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, aid&eacute; de Bill, je m'&eacute;lan&ccedil;ai sur les traces du fuyard, que je
+finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
+s'&eacute;tait tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
+retour. Charg&eacute; de mon flamant, j'arrivai pr&egrave;s de lui, et je fus presque
+abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
+cet oiseau. Il &eacute;tait temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
+quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'esp&egrave;ce dont se servent les
+sauvages pour faire leurs fl&egrave;ches, et je dis &agrave; mes enfants que c'&eacute;tait
+pour mesurer notre arbre g&eacute;ant. Ils se mirent &agrave; rire, pr&eacute;tendant que dix
+de ces roseaux attach&eacute;s au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
+pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
+poulets, qu'ils d&eacute;claraient imprenables: et, sans leur en dire
+davantage, nous nous dispos&acirc;mes &agrave; revenir au logis. Ernest se chargea de
+mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
+me chargeai du vivant. Mais &agrave; peine avions-nous fait quelques pas, que
+Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher &agrave; ton aise,
+tandis que ton fr&egrave;re et moi nous sommes si p&eacute;niblement charg&eacute;s?&raquo;</p>
+
+<p>L'enfant comprit mes paroles, et me demanda &agrave; porter le flamant bless&eacute;.
+Je le lui passai, et nous continu&acirc;mes &agrave; marcher jusqu'au moment o&ugrave; nous
+arriv&acirc;mes pr&egrave;s des bambous que nous avions laiss&eacute;s derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet &eacute;quipage que nous
+arriv&acirc;mes pr&egrave;s des n&ocirc;tres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
+et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
+plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.</p>
+
+<p>Notre m&eacute;nag&egrave;re seule t&eacute;moigna la crainte que cette bouche inutile ne
+diminu&acirc;t la petite quantit&eacute; de nos provisions. Je la rassurai en lui
+disant que ce bel oiseau saurait bien lui-m&ecirc;me fournir &agrave; sa nourriture
+sans nous &ecirc;tre &agrave; charge, en p&eacute;chant dans le ruisseau voisin de petits
+poissons et des insectes.</p>
+
+<p>Je me mis ensuite &agrave; examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
+l'aile; et je commen&ccedil;ai imm&eacute;diatement &agrave; la panser selon mes
+connaissances, en y appliquant un onguent compos&eacute; de beurre et de vin.
+Je lui attachai ensuite &agrave; la patte une ficelle assez longue pour lui
+permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
+de deux &agrave; trois jours il fut compl&egrave;tement apprivois&eacute;, et sa blessure
+gu&eacute;rie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai &agrave; me faire
+un arc avec un morceau de bambou, et des fl&egrave;ches avec les roseaux que
+nous avions apport&eacute;s. Comme ils auraient &eacute;t&eacute; trop l&eacute;gers, je les remplis
+de sable mouill&eacute;, et je garnis l'une des extr&eacute;mit&eacute;s de plumes de
+flamant; puis je me pr&eacute;parai &agrave; en faire l'essai. Aussit&ocirc;t mes enfants se
+mirent &agrave; sauter autour de moi en criant: &laquo;Un arc et des fl&egrave;ches?
+Laissez-moi tirer, mon p&egrave;re, laissez-moi tirer!</p>
+
+<p>&mdash;Restez tranquilles, leur r&eacute;pondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
+instrument n&eacute;cessaire &agrave; mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
+femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil tr&egrave;s-fort?&raquo;
+Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'&acirc;ne ce
+que je demandais, et au m&ecirc;me instant Fritz, que j'avais envoy&eacute; mesurer
+notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compt&eacute;
+cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui &eacute;tait plus que
+suffisant.</p>
+
+<p>J'attachai alors la pelote de fil &agrave; une de mes fl&egrave;ches, et, par un
+vigoureux effort, je la d&eacute;cochai de mani&egrave;re qu'elle v&icirc;nt retomber
+par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entra&icirc;nant avec
+elle le fil, que je d&eacute;vidais &agrave; mesure. J'attachai &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; une
+corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche &eacute;tait &agrave;
+une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parall&egrave;lement &agrave; terre
+cent pieds de bonne corde, forte de pr&egrave;s d'un pouce, de mani&egrave;re &agrave;
+laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
+devant, et Fritz re&ccedil;ut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
+pieds, qu'Ernest introduisait dans des n&oelig;uds que je faisais de pied en
+pied le long des deux cordes, et aux extr&eacute;mit&eacute;s desquels Jack passait
+deux clous. C'est ainsi qu'en tr&egrave;s-peu de temps, et au grand &eacute;tonnement
+de ma femme, je parvins &agrave; me fabriquer une &eacute;chelle de quarante pieds.</p>
+
+<p>Nous attach&acirc;mes alors l'extr&eacute;mit&eacute; de l'&eacute;chelle a l'un des bouts de la
+ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
+relev&acirc;mes jusqu'&agrave; la branche, dont l'acc&egrave;s nous &eacute;tait maintenant permis.
+Tous mes fils voulurent alors monter et se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers l'&eacute;chelle;
+mais je d&eacute;signai Jack comme le plus l&eacute;ger des trois a&icirc;n&eacute;s: celui-ci
+grimpa avec l'adresse et l'agilit&eacute; d'un chat, arriva sans encombre sur
+la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
+consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de pr&eacute;caution
+possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
+l'&eacute;chelle sur la branche. Tout en suivant avec anxi&eacute;t&eacute; son ascension,
+nous ret&icirc;nmes de toutes nos forces l'&eacute;chelle par le moyen de la corde
+qui pendait sur la branche, et nous le v&icirc;mes enfin arriver heureusement.
+Quand l'&eacute;chelle fut attach&eacute;e solidement sur l'arbre, je montai &agrave; mon
+tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai &agrave; clouer &agrave; une branche
+voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'&eacute;lever nos
+planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai aupr&egrave;s de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
+pendant la journ&eacute;e: c'&eacute;taient des harnais pour l'&acirc;ne et la vache. Tous
+nos pr&eacute;paratifs &eacute;taient donc termin&eacute;s, et il ne nous restait plus qu'&agrave;
+souper, lorsque je m'aper&ccedil;us que Jack et Fritz n'&eacute;taient pas avec nous.
+Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
+nuit &eacute;tait venue, et la lune brillait de tout son &eacute;clat; je commen&ccedil;ai &agrave;
+devenir inquiet de cette absence prolong&eacute;e, et je cherchais &agrave; d&eacute;couvrir
+mes enfants, quand nous entend&icirc;mes au-dessus de nos t&ecirc;tes deux voit
+entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
+de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
+entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
+vite, et je ne fus compl&egrave;tement rassur&eacute; que quand ils eurent touch&eacute;
+terre. Pendant ce temps, ma femme, aid&eacute;e de Franz et d'Ernest, avait
+allum&eacute; un grand feu et pr&eacute;par&eacute; notre souper. Nos animaux se r&eacute;unirent
+alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
+les pigeons s'envol&egrave;rent, et se nich&egrave;rent sur les branches de l'arbre;
+nos poules se perch&egrave;rent sur les b&acirc;tons de l'&eacute;chelle. Quant au b&eacute;tail,
+il fut attach&eacute; autour de nous. Notre beau flamant lui-m&ecirc;me se percha sur
+une des racines; puis, pla&ccedil;ant sa t&ecirc;te sous son aile droite et relevant
+sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous f&icirc;mes un grand cercle de
+feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
+attaquer la nuit, et nous attend&icirc;mes avec impatience le moment de
+prendre notre repas et de go&ucirc;ter le sommeil &agrave; notre tour. Ma femme nous
+avertit enfin que tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Nous nous ass&icirc;mes en cercle, et nous
+nous m&icirc;mes &agrave; d&eacute;vorer le d&eacute;licieux porc-&eacute;pic. Pour dessert, mes enfants
+nous apport&egrave;rent des figues ramass&eacute;es sous l'arbre. Nous f&icirc;mes ensuite
+une courte pri&egrave;re, puis, au milieu des b&acirc;illements r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, une ronde
+g&eacute;n&eacute;rale dans tous les environs. Nous gagn&acirc;mes alors nos hamacs: ils
+furent d'abord trouv&eacute;s bien incommodes, mais le sommeil eut bient&ocirc;t mis
+fin &agrave; toutes les plaintes. Quelques moments apr&egrave;s, tous les g&eacute;missements
+furent termin&eacute;s, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
+faible, mais r&eacute;guli&egrave;re, de tous ces petits &ecirc;tres, ce qui me prouva que
+moi seul de toute la famille je veillais encore.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#table">CHAPITRE XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Construction du ch&acirc;teau a&eacute;rien.&mdash;Premi&egrave;re nuit sur l'arbre.&mdash;Le
+dimanche.&mdash;Les ortolans.</a></h3>
+
+
+<p>Pendant la premi&egrave;re moiti&eacute; de la nuit, je fus extr&ecirc;mement inquiet. Au
+moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'&eacute;coutais avec effroi
+les feuilles agit&eacute;es par le vent, ou les branches s&egrave;ches qui tombaient.
+De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
+levais et je courais y jeter du bois: tout &eacute;tait pour moi sujet de
+crainte. Apr&egrave;s minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
+le plus parfait r&eacute;gnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
+les yeux, et je m'endormis si profond&eacute;ment, que, lorsque je m'&eacute;veillai,
+il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
+pri&acirc;mes, nous d&eacute;jeun&acirc;mes rapidement, et l'on se mit &agrave; l'ouvrage. Ma
+femme donna alors &agrave; manger &agrave; l'&acirc;ne et &agrave; la vache, puis elle leur endossa
+les harnais et partit avec eux, escort&eacute;e d'Ernest, Jack et Franz, pour
+aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.</p>
+
+<p>Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les pr&eacute;paratifs
+n&eacute;cessaires &agrave; la commodit&eacute; de notre &eacute;tablissement. Je trouvai tout mieux
+dispos&eacute; encore que je ne pensais: les grosses branches s'&eacute;tendaient dans
+une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
+plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. &Agrave; cinq &agrave;
+six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
+nos hamacs; d'autres, plus &eacute;lev&eacute;es encore, devaient nous servir &agrave; poser
+le toit de notre &eacute;difice, qui consistait en un morceau de toile &agrave; voile.
+Nous travaill&acirc;mes &agrave; &eacute;laguer tout le reste, et ce travail p&eacute;nible dura
+jusqu'&agrave; ce que ma femme nous amen&acirc;t deux fortes charges de planches.
+Nous les hiss&acirc;mes une a une &agrave; l'aide de la poulie, et nous en f&icirc;mes
+d'abord un plancher double, pour qu'il r&eacute;sist&acirc;t mieux au balancement de
+l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous &eacute;tabl&icirc;mes une
+balustrade solide.</p>
+
+<p>Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
+remplirent tellement notre matin&eacute;e, que l'heure de midi arriva sans que
+personne e&ucirc;t song&eacute; au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
+fois de biscuit et de fromage.</p>
+
+<p>On se remit &agrave; l'ouvrage, et nous nous h&acirc;t&acirc;mes de hisser la pi&egrave;ce de
+toile &agrave; voile. Elle fut fix&eacute;e &agrave; grand'peine sur les branches
+sup&eacute;rieures, de mani&egrave;re que les bouts, en tombant, couvrissent &agrave; droite
+et &agrave; gauche notre habitation, et une troisi&egrave;me muraille s'&eacute;levant
+jusqu'&agrave; elle alla la rejoindre derri&egrave;re le tronc de l'arbre, de mani&egrave;re
+&agrave; garantir compl&egrave;tement ce c&ocirc;t&eacute;. Nous nous &eacute;tions r&eacute;serv&eacute;, pour voir et
+pour entrer dans l'appartement, le quatri&egrave;me c&ocirc;t&eacute; de la construction;
+c'&eacute;tait celui qui &eacute;tait tourn&eacute; vers la mer, afin de nous m&eacute;nager un air
+frais et la vue la plus agr&eacute;able. Nos hamacs furent aussit&ocirc;t mont&eacute;s dans
+le palais a&eacute;rien, et les places choisies pour le soir.</p>
+
+<p>Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
+plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai &agrave;
+faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrass&eacute; par
+les racines, et que je destinai &agrave; nous servir de salle &agrave; manger, tandis
+que mes enfants ramassaient le bois et les branches s&egrave;ches, et les
+liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, &eacute;puis&eacute;
+par mon travail de la journ&eacute;e, je finis par me jeter sur un banc en
+essuyant mon front couvert de sueur. &laquo;J'ai travaill&eacute; comme un cheval
+aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma ch&egrave;re femme, je veux me reposer
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le peux et tu le dois, me r&eacute;pondit-elle; car c'est demain un
+dimanche, et le second m&ecirc;me que nous passons sur cette c&ocirc;te. Nous avons
+n&eacute;glig&eacute; le premier.&raquo;</p>
+
+<p>J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
+avaient d&ucirc; naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
+justifier, que nous n'avions point manqu&eacute; de prier le Seigneur chaque
+jour. L'excellente cr&eacute;ature me remercia ensuite de lui avoir construit
+ce ch&acirc;teau a&eacute;rien, o&ugrave; elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
+attaques des b&ecirc;tes sauvages.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour d&icirc;ner, et
+appelle les enfants.&raquo;</p>
+
+<p>Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, &ocirc;tant du feu une marmite
+de terre, l'apporta pr&egrave;s de nous. Le couvercle fut enlev&eacute; avec
+curiosit&eacute;, et nous v&icirc;mes le flamant tu&eacute; par Fritz, et que ma bonne femme
+avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'&acirc;ge ne l'e&ucirc;t rendu
+trop dur. La pr&eacute;caution f&ucirc;t trouv&eacute;e inutile, et la b&ecirc;te d&eacute;vor&eacute;e avec
+app&eacute;tit. Pendant ce temps, l'autre flamant &eacute;tait venu se m&ecirc;ler aux
+volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
+de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
+singe sautait d'une &eacute;paule &agrave; l'autre, pour t&acirc;cher d'attraper quelque bon
+morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compl&eacute;ter le
+tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
+nous rejoindre en t&eacute;moignant sa joie par des grognements significatifs.</p>
+
+<p>Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
+jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
+restait. Je lui reprochai une telle prodigalit&eacute;; elle me r&eacute;pondit que le
+lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
+mieux le donner &agrave; la truie que de le perdre.</p>
+
+<p>En sortant de table, j'avais allum&eacute; un feu dont la lueur devait prot&eacute;ger
+notre b&eacute;tail pendant la nuit. Aussit&ocirc;t qu'il fut bien brillant, je
+donnai le signal du repos. Mes trois fils a&icirc;n&eacute;s eurent bient&ocirc;t gravi
+l'&eacute;chelle; ma femme vint apr&egrave;s eux, le c&oelig;ur tremblant, mais sans trop
+oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
+encombre. J'avais tenu l'&eacute;chelle pendant ce temps; je montai le dernier,
+portant le petit Franz sur mes &eacute;paules, puis, &agrave; la grande joie de mes
+enfants, je retirai l'&eacute;chelle apr&egrave;s moi. Quoique nous trouvant bien en
+s&ucirc;ret&eacute;, je n'en fis pas moins charger les armes &agrave; feu, pour qu'elles
+fussent sous notre main pr&ecirc;tes &agrave; foudroyer tout ennemi qui voudrait
+attaquer les b&ecirc;tes que nous avions laiss&eacute;es endormies sous la garde de
+nos dogues.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, le sommeil avait ferm&eacute; nos paupi&egrave;res, et la premi&egrave;re
+nuit que nous pass&acirc;mes sur l'arbre fut d'une tranquillit&eacute; profonde. Je
+remarquai au r&eacute;veil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
+sortir du lit, et qu'ils se vant&egrave;rent d'avoir parfaitement dormi; les
+hamacs, si incommodes la nuit pr&eacute;c&eacute;dente, n'avaient excit&eacute; celle-ci
+aucun murmure.</p>
+
+<p>&laquo;Que faire aujourd'hui? me demand&egrave;rent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mes enfants, car c'est dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Un dimanche! un dimanche! s'&eacute;cria Jack; ah! je vais lancer des fl&egrave;ches
+et m'amuser toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
+l'oisivet&eacute;, mais celui de la pri&egrave;re. Mes amis, nous c&eacute;l&eacute;brerons ce jour
+aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
+chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
+qui r&eacute;veillera en vous des sentiments pieux et sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'&Eacute;vangile: oh!
+racontez, racontez, s'&eacute;cri&egrave;rent tous mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque chose &agrave; son tour, r&eacute;pondis-je; soignons d'abord nos b&ecirc;tes,
+d&eacute;jeunons, puis je vous raconterai ma parabole.&raquo;</p>
+
+<p>Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous ass&icirc;mes sur l'herbe,
+les enfants dans l'attitude de la curiosit&eacute;, ma femme dans un silencieux
+recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropri&eacute;e &agrave;
+leur situation.</p>
+
+<p>Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. &Agrave;
+tous ses sujets qu'il y avait envoy&eacute;s, il avait distribu&eacute; le m&ecirc;me nombre
+d'outils, des semences &eacute;gales, pour cultiver chacun des terrains de m&ecirc;me
+grandeur. &laquo;Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
+pr&ecirc;ts &agrave; me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
+temps, et sans vous en pr&eacute;venir, chercher tant&ocirc;t l'un, tant&ocirc;t l'autre de
+vous; et si je r&eacute;compense ceux dont la conduite aura &eacute;t&eacute; bonne, je
+saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les colons, les uns avaient ob&eacute;i; les autres, soit n&eacute;gligence,
+soit m&eacute;pris, &eacute;taient rest&eacute;s dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
+les manda devant lui, et, dans son &eacute;quitable r&eacute;partition des peines et
+des r&eacute;compenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
+comblait d'honneurs et de distinctions les colons fid&egrave;les et ob&eacute;issants,
+il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
+&eacute;cout&eacute; sa voix.</p>
+
+<p>J'eus soin de terminer par des conseils donn&eacute;s directement &agrave; chacun
+d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'&eacute;taient pas perdues, et que
+tous avaient saisi mon all&eacute;gorie.</p>
+
+<p>Je compris bient&ocirc;t que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
+toute la journ&eacute;e, et je leur permis de se livrer &agrave; leurs jeux. Jack vint
+me demander de lui pr&ecirc;ter mon arc et mes fl&egrave;ches; Fritz se pr&eacute;para &agrave;
+travailler &agrave; ses &eacute;tuis de <i>marga&iuml;</i>, et vint me demander mes conseils;
+Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes &agrave; feu, me pria de lui
+faire aussi un arc et des fl&egrave;ches. Je conseillai &agrave; Jack d'armer ses
+fl&egrave;ches de pointes de porc-&eacute;pic, et de les y fixer avec des tablettes de
+bouillon qu'il devait faire fondre &agrave; moiti&eacute; sur le feu. J'enseignai &agrave;
+Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son <i>marga&iuml;</i>
+et la d&eacute;barrasser des parties de chair qui pourraient y &ecirc;tre rest&eacute;es. Je
+lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
+prier la m&eacute;nag&egrave;re de lui donner quelques &oelig;ufs de poule et du beurre
+pour la rendre plus souple. Sa m&egrave;re lui demanda ce qu'il comptait en
+faire. Il lui expliqua l'usage de ses &eacute;tuis, et aussit&ocirc;t elle combla ses
+d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Tandis que nous &eacute;tions ainsi occup&eacute;s, un coup de fusil partit au-dessus
+de nos t&ecirc;tes, et deux oiseaux tomb&egrave;rent &agrave; nos pieds; effray&eacute;s du bruit,
+nous lev&acirc;mes la t&ecirc;te, et nous v&icirc;mes Ernest descendre l'&eacute;chelle d'un air
+triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
+quitt&egrave;rent aussit&ocirc;t leur travail, mais pour courir &agrave; l'&eacute;chelle et t&acirc;cher
+de tuer quelque autre oiseau: je les aper&ccedil;us avant qu'ils fussent
+mont&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'allez-vous faire? leur dis-je. &Eacute;pargnez les cr&eacute;atures du Seigneur
+pendant le jour qui lui est consacr&eacute;. C'est d&eacute;j&agrave; trop de deux victimes.&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent aussit&ocirc;t, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
+&eacute;taient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, esp&egrave;ces toutes
+deux bonnes &agrave; manger. Je remarquai alors pour la premi&egrave;re fois que nos
+figues sauvages attiraient une quantit&eacute; innombrable d'oiseaux, et que
+les branches de notre arbre &eacute;taient couvertes de grives et d'ortolans.
+Je me r&eacute;jouis fort de cette d&eacute;couverte; car je savais que ces oiseaux
+r&ocirc;tis se conservaient tr&egrave;s-bien dans le beurre, et qu'ils nous
+fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.</p>
+
+<p>La pri&egrave;re du soir termina dignement cette journ&eacute;e, pendant laquelle nous
+ne nous &eacute;tions livr&eacute;s &agrave; aucun travail fatigant, et nous regagn&acirc;mes &agrave; la
+file notre demeure a&eacute;rienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a><a href="#table">CHAPITRE XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La promenade.&mdash;Nouvelles d&eacute;couvertes.&mdash;D&eacute;nomination de divers lieux.&mdash;La
+pomme de terre.&mdash;La cochenille.</a></h3>
+
+
+<p>La matin&eacute;e du lendemain fut tout enti&egrave;re consacr&eacute;e &agrave; une multitude de
+soins qui devaient contribuer &agrave; l'am&eacute;lioration et &agrave; l'agr&eacute;ment de notre
+demeure a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>Jack continua &agrave; s'exercer &agrave; tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
+confectionn&eacute; aussi un arc et des fl&egrave;ches, et Fritz &agrave; fa&ccedil;onner ses &eacute;tuis.
+Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure &eacute;tait arriv&eacute;e. Aussit&ocirc;t
+que nous f&ucirc;mes assis:</p>
+
+<p>&laquo;Mes enfants, commen&ccedil;ai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
+parties de cette contr&eacute;e que nous connaissons d&eacute;j&agrave;? Cela nous aidera
+dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
+comme les c&ocirc;tes peuvent &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; d&eacute;nomm&eacute;es, nous nous bornerons &agrave;
+donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
+souvenirs.</p>
+
+<p>JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
+ont assez &eacute;corch&eacute; la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
+Spitzberg.</p>
+
+<p>MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
+auras invent&eacute;? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
+notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
+ailleurs.&raquo;</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;&acirc;mes par la baie o&ugrave; nous avions abord&eacute;. Sur la proposition
+de ma femme, elle re&ccedil;ut le nom de <i>Rettungs-Bucht</i> (baie du salut);
+notre premi&egrave;re habitation, celui de <i>Zelt-Heim</i> (maison de la tente);
+l'&icirc;le qui &eacute;tait dans la baie, celui de <i>Hay-Insel</i> (&icirc;le du requin), en
+m&eacute;moire du requin que nous avions tu&eacute;; le marais o&ugrave; Fritz avait failli
+s'enfoncer, celui de <i>Flamant-Sumpf</i> (marais du flamant). Apr&egrave;s bien des
+d&eacute;bats, notre ch&acirc;teau a&eacute;rien re&ccedil;ut celui de <i>Falken-Horst</i> (l'aire du
+faucon). La hauteur sur laquelle nous &eacute;tions mont&eacute;s pour d&eacute;couvrir les
+traces de nos compagnons s'appela <i>Promontoire de l'espoir tromp&eacute;</i>;
+enfin le ruisseau; <i>Ruisseau du Chacal</i>[1].</p>
+
+<p>
+[Note 1: Nous avons conserv&eacute; dans le cours de notre traduction les
+noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la d&eacute;nomination fran&ccedil;aise ne
+pouvant leur &ecirc;tre appliqu&eacute;e, tandis qu'elle convient fort bien pour les
+autres.]</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes ainsi, en babillant, le temps du d&icirc;ner, et nous prenions
+plaisir &agrave; poser les bases de la g&eacute;ographie de notre royaume, que nous
+d&eacute;cid&acirc;mes, en riant, devoir &ecirc;tre envoy&eacute;e en Europe par le prochain
+courrier. Apr&egrave;s le d&icirc;ner, Fritz retourna &agrave; ses &eacute;tuis, qu'il consolida en
+les doublant d'un morceau de li&egrave;ge. Jack, en voyant le r&eacute;sultat obtenu
+par son fr&egrave;re, accourut me prier de l'aider &agrave; faire la cotte de mailles
+en porc-&eacute;pic pour Turc. Nous lav&acirc;mes et frott&acirc;mes la peau, et Turc,
+enti&egrave;rement harnach&eacute;, nous parut alors en &eacute;tat de combattre une hy&egrave;ne ou
+un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
+car, quand elle s'approchait sans d&eacute;fiance de lui, elle s'enfuyait
+bient&ocirc;t en poussant des cris lamentables, piqu&eacute;e qu'elle &eacute;tait par les
+dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir &eacute;tant venu et la
+chaleur du jour &eacute;tant tomb&eacute;e, je songeai &agrave; faire faire &agrave; ma famille une
+petite promenade. &laquo;O&ugrave; irons-nous?&raquo; m'&eacute;criai-je. Toutes les voix furent
+pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
+du rivage; ma motion fut adopt&eacute;e. Nous part&icirc;mes bient&ocirc;t tous bien arm&eacute;s,
+except&eacute; ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
+nous fi&egrave;rement, rev&ecirc;tu de sa cotte de mailles. Le petit singe voul&ucirc;t
+prendre sa place accoutum&eacute;e; mais aussit&ocirc;t qu'il e&ucirc;t senti les piquants,
+il fit un bond de c&ocirc;t&eacute; et courut se r&eacute;fugier sur Bill, qui n'y mit pas
+d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut &ecirc;tre de
+la partie; apr&egrave;s avoir essay&eacute; du voisinage de chacun de mes fils, et
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; par leurs espi&egrave;gleries, il vint se placer &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s et chemina
+gravement pr&egrave;s de moi. Notre promenade &eacute;tait des plus agr&eacute;ables; car
+nous marchions, &agrave; l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
+Mes enfants se dispers&egrave;rent &agrave; droite et &agrave; gauche; mais quand nous
+sort&icirc;mes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
+r&eacute;unir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essouffl&eacute;, fut
+cette fois le premier &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s. Il me pr&eacute;senta trois petites baies
+d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.</p>
+
+<p>&laquo;Des pommes de terre! s'&eacute;cria-t-il enfin, des pommes de terre!</p>
+
+<p>&mdash;Des pommes de terre! serait-il bien vrai? M&egrave;ne-moi &agrave; l'endroit o&ugrave; tu
+les as d&eacute;couvertes.&raquo;</p>
+
+<p>Nous cour&ucirc;mes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouv&acirc;mes,
+en effet, un champ d'une immense &eacute;tendue couvert de pommes de terre. Les
+unes &eacute;taient encore en fleur, les autres &eacute;taient en pleine maturit&eacute;;
+quelques-unes sortaient &agrave; peine de terre. Jack se pr&eacute;cipita aussit&ocirc;t
+pour les d&eacute;terrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'e&ucirc;t
+couru l'imiter. Nous les aid&acirc;mes avec nos couteaux; en peu de temps nos
+gibeci&egrave;res furent remplies, et nous nous pr&eacute;par&acirc;mes &agrave; continuer notre
+route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous &eacute;tions
+d&eacute;j&agrave; bien charg&eacute;s, et qu'il vaudrait peut-&ecirc;tre mieux retourner &agrave;
+Falken-Horst; mais notre excursion &agrave; Zelt-Heim &eacute;tait devenue si
+n&eacute;cessaire que nous pouss&acirc;mes toujours dans cette direction.</p>
+
+<p>La conversation se porta naturellement sur le pr&eacute;cieux tubercule que
+nous venions de d&eacute;couvrir. &laquo;Il y a l&agrave; pour nous, dis-je &agrave; mes fils, un
+tr&eacute;sor inestimable. Apr&egrave;s la faveur que Dieu nous a faite en nous
+sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
+tous ceux qu'il nous a accord&eacute;s jusqu'&agrave; ce jour.&raquo;</p>
+
+<p>Nous atteign&icirc;mes bient&ocirc;t les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
+du Chacal, et que nous devions longer jusque-l&agrave;. La mer, &agrave; droite,
+s'&eacute;tendait dans le lointain comme un miroir; &agrave; gauche, la cha&icirc;ne des
+rochers pr&eacute;sentait le spectacle le plus ravissant et le plus
+pittoresque. C'&eacute;tait comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
+de mesquines et &eacute;troites terrasses, au lieu de pots &agrave; fleurs &eacute;pars &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
+&eacute;chapper &agrave; profusion les plantes les plus rares et les plus vari&eacute;es. L&agrave;
+les plantes grasses aux tiges &eacute;pineuses; ici le figuier d'Inde aux
+larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
+larges rameaux souples et enlac&eacute;s; enfin l'ananas surtout y croissait en
+abondance. Comme ce roi des fruits nous &eacute;tait bien connu, nous nous
+jet&acirc;mes dessus avec avidit&eacute;; le singe m&ecirc;me nous aida &agrave; en moissonner, et
+je fus oblig&eacute; d'arr&ecirc;ter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
+Une autre d&eacute;couverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
+caratas; je voulus faire partager &agrave; mes fils l'admiration que
+j'&eacute;prouvais pour cette utile plante, qui ressemble &agrave; l'ananas, en leur
+faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me r&eacute;pondaient la bouche
+pleine: &laquo;Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.</p>
+
+<p>&mdash;Petits gourmands, leur r&eacute;pliquai-je, vous ne savez pas juger les
+choses; je vais vous faire bient&ocirc;t changer d'avis. Ernest, prends dans
+ma gibeci&egrave;re un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
+m'allumer du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me faudrait de l'amadou.</p>
+
+<p>&mdash;En voici,&raquo; lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en &ocirc;tai
+l'&eacute;corce ext&eacute;rieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
+battis le briquet; aussit&ocirc;t elle prit feu, et mes enfants saut&egrave;rent tout
+joyeux autour de moi en criant: &laquo;Vive l'arbre &agrave; amadou!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner &agrave; votre m&egrave;re
+du fil pour coudre vos habits quand ils seront d&eacute;chir&eacute;s.&raquo; Et en disant
+ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantit&eacute; de fils
+forts et souples qui &eacute;merveill&egrave;rent mes enfants, et caus&egrave;rent la plus
+grande joie &agrave; ma bonne femme.</p>
+
+<p>Elle n'y trouva qu'une chose &agrave; redire, c'est qu'il serait long d'en
+extraire un &agrave; un tous ces fils. Je lui appris que rien n'&eacute;tait plus
+ais&eacute;, en faisant s&eacute;cher au soleil les feuilles, dont les fils se
+d&eacute;tachaient alors d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dis-je &agrave; mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?&raquo; Ils
+convinrent tous que j'avais raison.</p>
+
+<p>&laquo;Cette autre plante que vous voyez aupr&egrave;s, continuai je, est un figuier
+d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
+ressemblent, en effet, &agrave; des raquettes. Son fruit est tr&egrave;s-estim&eacute; des
+sauvages.&raquo; &Agrave; peine eus-je prononc&eacute; ces mots, que Jack courut pour en
+faire une bonne r&eacute;colte; mais il revint bient&ocirc;t en pleurant, les doigts
+travers&eacute;s de mille petites &eacute;pines. Je l'aidai &agrave; se d&eacute;gager la main, et
+je lui montrai la mani&egrave;re de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
+tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
+couteau, et, la prenant alors &agrave; ces deux endroits, je la d&eacute;pouillai
+facilement de son enveloppe, et je la donnai &agrave; go&ucirc;ter &agrave; mes fils. Elle
+fut trouv&eacute;e excellente, peut-&ecirc;tre &agrave; cause de sa nouveaut&eacute;, et chacun se
+mit &agrave; en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
+d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.</p>
+
+<p>&laquo;Que fais-tu l&agrave;, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, mon p&egrave;re, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
+petites b&ecirc;tes rouges comme du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m'&eacute;criai-je, encore une nouvelle d&eacute;couverte! c'est la cochenille.&raquo;</p>
+
+<p>Mes enfants me demand&egrave;rent ce que c'&eacute;tait que cet animal.</p>
+
+<p>&laquo;C'est, leur r&eacute;pondis-je, un insecte qui, s&eacute;ch&eacute; et bouilli, sert &agrave;
+donner une magnifique couleur rouge fort estim&eacute;e dans le commerce;
+l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.</p>
+
+<p>ERNEST. Mais comme nous n'avons rien &agrave; teindre en rouge, et que ces
+fruits, pour &ecirc;tre cueillis, demandent trop de soin, je pr&eacute;f&egrave;re l'ananas.</p>
+
+<p>MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous &ecirc;tre utile de plus
+d'une mani&egrave;re. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
+haie de ces raquettes, et ces feuilles &eacute;paisses nous garantiront des
+animaux malfaisants.</p>
+
+<p>JACK. C'est une plaisanterie, mon p&egrave;re; vous le voyez, cet arbre n'a pas
+de solidit&eacute;, et un couteau aura bient&ocirc;t fait une ouverture &agrave; votre haie,
+quelle que soit son &eacute;paisseur.&raquo;</p>
+
+<p>Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avan&ccedil;ait, il tira son couteau
+de chasse et se mit &agrave; s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
+les raquettes c&eacute;daient avec, facilit&eacute;, lorsqu'une d'elles vint tomber
+sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri per&ccedil;ant.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
+&agrave; arr&ecirc;ter les t&eacute;m&eacute;raires qui s'exposeraient &agrave; la traverser?</p>
+
+<p>JACK. J'en conviens, mon p&egrave;re; c'est une bonne le&ccedil;on dont je profiterai,
+surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
+cesser la cuisante douleur que les maudites &eacute;pines me causent.&raquo;</p>
+
+<p>Une feuille de caratas &eacute;tendue sur la partie souffrante enleva tout &agrave;
+coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
+nous faire rire aux d&eacute;pens du jeune imprudent.</p>
+
+<p>Enfin nous nous rem&icirc;mes en marche, et nous arriv&acirc;mes au ruisseau du
+Chacal; on le passa avec pr&eacute;caution, et nous atteign&icirc;mes bient&ocirc;t la
+tente, o&ugrave; tout &eacute;tait rest&eacute; en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
+et du plomb; moi, ma femme et Franz nous all&acirc;mes &agrave; la tonne de beurre
+remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occup&egrave;rent &agrave; prendre des
+oies et des canards. Ils y r&eacute;ussirent avec assez de peine, car nos
+animaux &eacute;taient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
+enfin ils parvinrent &agrave; attraper deux oies et deux canards. La cotte de
+mailles de Turc fut remplac&eacute;e par une sacoche de sel, et nous repr&icirc;mes
+le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
+envelopp&eacute;s dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
+de nos dogues et de nos bruyants &eacute;clats de rire excit&eacute;s par cette
+&eacute;trange musique, nous arriv&acirc;mes sans encombre au logis. Ma femme courut
+traire la vache, dont le lait nous rafra&icirc;chit beaucoup. Les pommes de
+terre firent les frais de notre repas, et apr&egrave;s avoir, dans notre
+pri&egrave;re, remerci&eacute; le Seigneur de cette pr&eacute;cieuse d&eacute;couverte, nous
+mont&acirc;mes notre &eacute;chelle et nous pass&acirc;mes la nuit dans un profond et
+tranquille sommeil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La claie.&mdash;La poudre &agrave; canon.&mdash;Visite &agrave; Zelt-Heim. Le kanguroo.&mdash;La
+mascarade.</a></h3>
+
+
+<p>J'avais remarqu&eacute; sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
+quantit&eacute; de bois qui pouvait me servir &agrave; construire une claie, dont
+j'avais grand besoin pour transporter &agrave; Falken-Horst la tonne de beurre
+et les autres objets de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;, trop lourds pour &ecirc;tre port&eacute;s
+&agrave; bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
+emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secou&eacute;e
+par cette promenade matinale, tandis que je laisserais aupr&egrave;s des n&ocirc;tres
+Fritz, qui pouvait leur &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res lueurs du cr&eacute;puscule, je sautai &agrave; bas de mon lit, je
+r&eacute;veillai Ernest, pr&eacute;venu la veille, et nous descend&icirc;mes l'&eacute;chelle sans
+r&eacute;veiller nos gens: nous pr&icirc;mes l'&acirc;ne, et nous lui f&icirc;mes tra&icirc;ner une
+grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Eh bien! mon fils, n'es-tu pas f&acirc;ch&eacute; que je t'aie &eacute;veill&eacute; si t&ocirc;t,
+et n'aimerais-tu pas mieux &ecirc;tre rest&eacute; &agrave; Falken-Horst, pour tuer des
+grives et des ortolans?</p>
+
+<p>ERNEST. Non, mon p&egrave;re, j'aime mieux &ecirc;tre avec vous. Aussi bien mes
+chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis s&ucirc;r que leur premier
+coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.</p>
+
+<p>MOI. Et pourquoi cela, mon ami?</p>
+
+<p>ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'&ocirc;ter les balles qui sont
+dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
+tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
+branches est hors de la port&eacute;e du fusil.</p>
+
+<p>MOI. Tes observations sont justes; mais il eut &eacute;t&eacute; mieux de pr&eacute;venir tes
+fr&egrave;res que de te r&eacute;server le plaisir de te moquer d'eux apr&egrave;s leur
+d&eacute;sappointement. En g&eacute;n&eacute;ral, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
+j'estime ton habitude de r&eacute;fl&eacute;chir avant d'agir; mais il faut prendre
+garde que cette habitude, excellente en elle-m&ecirc;me, ne d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en
+d&eacute;faut. Il est des circonstances o&ugrave; il faut savoir prendre une
+r&eacute;solution instantan&eacute;e. La prudence est une qualit&eacute;, mais la lenteur et
+l'irr&eacute;solution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
+par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
+ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
+faudrait se retrancher derri&egrave;re ce pauvre &acirc;ne, que nous sacrifierions,
+et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer &agrave; coup s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes cependant au rivage sans avoir rencontr&eacute; d'ours qui nous
+m&icirc;t dans la n&eacute;cessit&eacute; d'employer mon plan. Je me h&acirc;tai de fixer notre
+bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
+et qui faisait l'office de tra&icirc;neau. Nous y ajout&acirc;mes une petite caisse
+&eacute;chou&eacute;e sur le sable, et nous repr&icirc;mes le chemin du logis, aidant l'&acirc;ne,
+avec deux longues perches qui nous servaient de levier, &agrave; tra&icirc;ner sa
+cargaison dans les mauvais pas. En arrivant pr&egrave;s de Falken-Horst, nous
+juge&acirc;mes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives &eacute;tait
+commenc&eacute;e; nous ne nous &eacute;tions pas tromp&eacute;s. Les chasseurs s'&eacute;lanc&egrave;rent
+au-devant de nous d&egrave;s qu'ils nous aper&ccedil;urent. La caisse fut ouverte;
+mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
+&agrave; un simple matelot, et elle ne contenait que des v&ecirc;tements et du linge
+&agrave; moiti&eacute; g&acirc;t&eacute;s par l'eau de mer.</p>
+
+<p>Je me rendis alors aupr&egrave;s de ma femme, qui me gronda doucement de
+l'inqui&eacute;tude o&ugrave; je l'avais laiss&eacute;e; mais la vue de mon beau bois et la
+perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
+l'apais&egrave;rent bient&ocirc;t. Je demandai &agrave; mes enfants combien ils avaient tu&eacute;
+d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
+n'&eacute;tait nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
+de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalit&eacute;, je leur
+rappelai que la poudre &eacute;tait notre plus pr&eacute;cieux tr&eacute;sor, qu'elle &eacute;tait
+notre s&ucirc;ret&eacute;, et serait peut-&ecirc;tre un jour notre seul moyen d'existence;
+je conclus &agrave; ce qu'on apport&acirc;t &agrave; l'avenir un peu plus d'&eacute;conomie &agrave; la
+d&eacute;penser. Je d&eacute;fendis dor&eacute;navant le tir aux grives et aux ortolans, et
+je d&eacute;cidai qu'on y suppl&eacute;erait par des lacets, que j'appris &agrave; mes
+enfants &agrave; fabriquer. Jack et Franz go&ucirc;t&egrave;rent &agrave; merveille la nouvelle
+invention, et leur m&egrave;re les aida dans ce travail, tandis que je pris
+Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.</p>
+
+<p>Pendant que nous &eacute;tions tous ainsi occup&eacute;s, il s'&eacute;leva dans notre
+basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
+poules fuyaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Nous y cour&ucirc;mes aussit&ocirc;t; mais nous ne
+rencontr&acirc;mes, au milieu des volatiles effarouch&eacute;s, que notre singe.
+Ernest, qui le regardait du coin de l'&oelig;il, le vit se glisser sous une
+grosse racine de figuier; il l'y suivit aussit&ocirc;t, et trouva l&agrave; un &oelig;uf
+tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute &agrave; avaler. En le
+pourchassant dans un autre endroit, on d&eacute;couvrit encore quatre autres
+&oelig;ufs.</p>
+
+<p>&laquo;Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
+dans la journ&eacute;e, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
+que je puisse jamais rencontrer d'&oelig;ufs.&raquo;</p>
+
+<p>Nous r&eacute;sol&ucirc;mes alors que le petit coquin serait priv&eacute; de sa libert&eacute;
+toutes les fois que nous croirions les poules pr&ecirc;tes &agrave; pondre.</p>
+
+<p>Jack, cependant, &eacute;tait mont&eacute; sur l'arbre pour placer les pi&egrave;ges, et en
+descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
+axions rapport&eacute;s du vaisseau y avaient d&eacute;j&agrave; fait un nid et avaient
+pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
+peur d'effrayer ces pauvres b&ecirc;tes, et je fis porter les pi&eacute;ges ailleurs,
+pour ne pas les exposer &agrave; s'y prendre. Cependant je n'avais pas cess&eacute; de
+travailler &agrave; ma claie, qui commen&ccedil;ait &agrave; prendre tournure. Deux pi&egrave;ces de
+bois courb&eacute;es devant, li&eacute;es au milieu et derri&egrave;re par une traverse en
+bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achev&eacute;e, elle
+n'&eacute;tait pas trop lourde, et je r&eacute;solus d'y atteler l'&acirc;ne.</p>
+
+<p>En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occup&eacute;s &agrave;
+plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfil&eacute;es dans une &eacute;p&eacute;e
+d'officier en guise de broche r&ocirc;tissaient devant le feu. Ce spectacle
+&eacute;tait agr&eacute;able, mais je trouvai qu'il y avait prodigalit&eacute;, et j'en fis
+des reproches &agrave; ma femme: elle me fit observer que c'&eacute;tait pour les
+conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
+que je lui avais promis d'apporter &agrave; Falken-Horst la tonne de beurre que
+nous avions laiss&eacute;e &agrave; Zelt-Heim.</p>
+
+<p>Je me rendis &agrave; son observation, et il fut d&eacute;cid&eacute; que j'irais
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s le d&eacute;jeuner &agrave; Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
+resterait au logis. Ma d&eacute;fense de se servir de la poudre comme par le
+pass&eacute; causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
+le repas. Franz, avec son enfantine na&iuml;vet&eacute;, vint me proposer d'en
+ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
+voulais permettre &agrave; ses fr&egrave;res d'user en libert&eacute; de celle que nous
+avions. Cette id&eacute;e nous amusa beaucoup, et le pauvre petit &eacute;tait tout
+d&eacute;contenanc&eacute; au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.</p>
+
+<p>&laquo;Franz croit, dit Ernest, que la poudre se r&eacute;colte dans les champs comme
+le froment et l'orge.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fr&egrave;re est si jeune, r&eacute;pliquai-je, que son ignorance est toute
+naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
+se pr&eacute;pare la poudre.&raquo;</p>
+
+<p>Cet appel &agrave; la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
+ne se dispos&acirc;t pas &agrave; satisfaire sur-le-champ nos d&eacute;sirs. Sa m&eacute;moire le
+servit &agrave; merveille: il parla tour &agrave; tour des parties constituantes de la
+poudre, des proportions de charbon, de salp&ecirc;tre et de soufre qui entrent
+dans sa composition; puis des pr&eacute;cautions inou&iuml;es que sa fabrication
+exige; il put facilement d&eacute;montrer &agrave; ses fr&egrave;res que, notre provision
+&eacute;puis&eacute;e, il nous serait impossible de la renouveler.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes avec la claie, &agrave; laquelle nous avions attel&eacute; l'&acirc;ne et la
+vache, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
+hautes herbes, nous pr&icirc;mes le bord de la mer, parce que la claie
+glissait mieux sur le sable. Nous arriv&acirc;mes en peu de temps et sans
+rencontre remarquable. Notre premier soin fut de d&eacute;tacher nos b&ecirc;tes pour
+leur laisser la libert&eacute; de pa&icirc;tre. Nous dispos&acirc;mes ensuite sur la claie
+non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
+de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.</p>
+
+<p>Occup&eacute;s ainsi, nous ne nous &eacute;tions pas aper&ccedil;us que nos b&ecirc;tes, attir&eacute;es
+par l'herbe tendre, avaient pass&eacute; le pont, et se trouvaient d&eacute;j&agrave; presque
+hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis &agrave;
+chercher d'un autre c&ocirc;t&eacute; un endroit favorable pour prendre un bain, que
+les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu n&eacute;cessaire. En
+suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
+des rochers qui, en s'&eacute;levant de la mer, pouvaient nous servir de salle
+de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne r&eacute;pondit
+point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en d&eacute;couvrir la
+cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'apr&egrave;s
+quelques instants de la plus vive inqui&eacute;tude que j'aper&ccedil;us mon petit
+gar&ccedil;on couch&eacute; devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne f&ucirc;t bless&eacute;;
+mais je reconnus bient&ocirc;t, en m'approchant de lui, qu'il n'&eacute;tait
+qu'endormi, tandis que l'&acirc;ne et la vache broutaient paisiblement pr&egrave;s de
+lui; et je vis que, pour se d&eacute;barrasser de la surveillance que
+r&eacute;clamaient ces animaux, il avait enlev&eacute; trois ou quatre planches du
+pont, qu'il leur &eacute;tait de cette mani&egrave;re impossible de franchir.</p>
+
+<p>Je le r&eacute;veillai un peu brusquement: &laquo;Allons, debout, ma&icirc;tre paresseux!
+Ne rougirais-tu pas si je disais &agrave; ta m&egrave;re et &agrave; tes fr&egrave;res qu'au lieu de
+m'aider tu t'es &eacute;tendu &agrave; l'ombre comme un fain&eacute;ant? L&egrave;ve-toi, et va
+promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
+l'&acirc;ne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta t&acirc;che
+sera finie, tu y viendras &agrave; ton tour.&raquo;</p>
+
+<p>Je trouvai le bain d&eacute;licieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
+trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
+je fus fort &eacute;tonn&eacute; de ne point l'y rencontrer. &laquo;Allons, me dis-je, mon
+paresseux sera encore all&eacute; s'endormir dans quelque autre endroit.&raquo; Mais
+soudain j'entendis sa voix dans une direction oppos&eacute;e. &laquo;Papa! papa!
+cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entra&icirc;ne, il ronge la
+ficelle!&raquo;</p>
+
+<p>J'accourus plein d'effroi, et j'aper&ccedil;us le petit philosophe couch&eacute; sur
+une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
+de forces &agrave; retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
+laquelle se d&eacute;battait un superbe saumon qui avait aval&eacute; l'app&acirc;t. Je
+saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, o&ugrave; il
+se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, o&ugrave;
+un coup de hache mit fin &agrave; ses angoisses et &agrave; sa r&eacute;sistance. Nous le
+tir&acirc;mes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cet effort, Ernest se d&eacute;shabilla et alla prendre un bain; pour
+moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
+le transporter frais &agrave; Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
+nous attel&acirc;mes nos b&ecirc;tes et nous repr&icirc;mes la route du logis.</p>
+
+<p>&Agrave; mi-chemin &agrave; peu pr&egrave;s, Bill, qui nous pr&eacute;c&eacute;dait, s'&eacute;lan&ccedil;a tout &agrave; coup
+dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
+fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chass&eacute; de notre
+c&ocirc;t&eacute;, je fis imm&eacute;diatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
+suivait, prit tout le temps n&eacute;cessaire, et visa si juste, que l'animal
+tomba roide mort. Nous accour&ucirc;mes pour le relever, et nous rest&acirc;mes
+quelque temps stup&eacute;faits devant cette singuli&egrave;re b&ecirc;te, cherchant,
+d'apr&egrave;s ses caract&egrave;res distinctifs, &agrave; le ranger dans une classe
+d'animaux connus. Enfin, &agrave; son museau allong&eacute;, &agrave; sa fourrure grise et
+semblable &agrave; celle de la souris, et surtout &agrave; ses pattes de devant
+courtes, et &agrave; celles de derri&egrave;re longues comme des &eacute;chasses, &agrave; sa queue
+longue et forte, nous p&ucirc;mes reconna&icirc;tre le kanguroo.</p>
+
+<p>Ernest &eacute;tait tout fier de sa victoire, et son c&oelig;ur se repaissait par
+avance des louanges que ses fr&egrave;res allaient lui donner.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqu&eacute; cet animal, vous
+qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur &agrave; votre place.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis charm&eacute;, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
+que moi-m&ecirc;me, et que ta gloire m'est plus pr&eacute;cieuse que la mienne.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous pr&eacute;par&acirc;mes &agrave;
+transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
+mouchoir; puis, &agrave; l'aide de deux cannes, nous le port&acirc;mes jusqu'&agrave; la
+claie. Je remarquai que Bill nous suivait en l&eacute;chant la blessure
+sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
+&eacute;tait encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continu&acirc;mes
+notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
+rongeurs et des marques distinctives qui ont servi &agrave; les classer.</p>
+
+<p>Le kanguroo fournit &agrave; Ernest une foule de questions. Il s'&eacute;tonnait
+surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
+semblable. Je fus oblig&eacute; de lui apprendre que le kanguroo, quadrup&egrave;de
+propre &agrave; la Nouvelle-Hollande, n'avait &eacute;t&eacute; encore vu que par Cook dans
+son premier voyage. &laquo;Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
+nouvelles observations aient confirm&eacute; celles de l'illustre voyageur, et
+jusque-l&agrave; ils se sont born&eacute;s &agrave; renvoyer &agrave; sa relation.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frapp&eacute;, ma m&eacute;moire m'a rappel&eacute; le
+passage de cette relation qui convient &agrave; l'animal &eacute;tendu mort par ton
+adresse. Tu vois l'in&eacute;galit&eacute; entre les jambes de devant et celles de
+derri&egrave;re; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent &agrave; peine
+lui servir &agrave; creuser la terre, tandis que celles de derri&egrave;re, qui ont
+vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
+distances. Remarque aussi que sa t&ecirc;te et ses oreilles ressemblent &agrave;
+celles d'un li&egrave;vre; on lui a conserv&eacute; le nom de kanguroo, que lui
+donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.&raquo;</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes forc&eacute;s souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
+nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes enfin, quoique un peu tard, &agrave; Falken-Horst; des cris de
+joie nous salu&egrave;rent de loin; mais nous ouvr&icirc;mes de grands yeux en voyant
+le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits gar&ccedil;ons,
+l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
+lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
+sous le menton, et ressemblaient &agrave; deux &eacute;normes cloches; l'autre, perdu
+dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
+porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
+accoutrement, et se promenaient fiers comme des h&eacute;ros de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer l&agrave;?&raquo; m'&eacute;criai-je apr&egrave;s
+avoir bien ri de ce spectacle.</p>
+
+<p>Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
+notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profit&eacute;
+pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
+elle avait cherch&eacute; dans la caisse rep&ecirc;ch&eacute;e la veille de quoi les v&ecirc;tir
+provisoirement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'acc&egrave;s de gaiet&eacute; provoqu&eacute; par ce travestissement, on courut &agrave; la
+claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
+surtout devint l'objet de l'admiration g&eacute;n&eacute;rale. Fritz seul restait
+sombre au milieu de la joie universelle, et s'effor&ccedil;ait de combattre le
+mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
+son fr&egrave;re; il le surmonta enfin, et vint prendre part &agrave; la conversation,
+sans que d'autres que moi l'eussent remarqu&eacute;. Cependant il ne put
+s'emp&ecirc;cher de dire: &laquo;J'esp&egrave;re, mon p&egrave;re, que vous m'emm&egrave;nerez avec vous
+la prochaine fois, au lieu de me laisser &agrave; <i>Falken-Horst</i>, o&ugrave; il n'y a &agrave;
+chasser que des pigeons et des grives.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-&ecirc;tre pour un
+voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
+laissais a Falken-Horst pour prot&eacute;ger sa m&egrave;re et ses fr&egrave;res, c'&eacute;tait lui
+donner une preuve de confiance dont il devait &ecirc;tre flatt&eacute;, au lieu de
+m'en savoir mauvais gr&eacute;. Nous nous m&icirc;mes &agrave; table avec un grand app&eacute;tit.
+Je r&eacute;solus de vider ce soir m&ecirc;me le kanguroo. Je le suspendis ensuite
+pour le trouver frais le lendemain; puis nous all&acirc;mes prendre un repos
+dont nous avions tous besoin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a><a href="#table">CHAPITRE XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Second voyage au vaisseau.&mdash;Pillage g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;La tortue.&mdash;Le manioc.</a></h3>
+
+
+<p>Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
+l'arbre pour d&eacute;pouiller notre kanguroo et partager les chairs, moiti&eacute;
+pour &ecirc;tre mang&eacute;es sans retard, moiti&eacute; pour &ecirc;tre sal&eacute;es. Il &eacute;tait temps
+d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris go&ucirc;t, qu'ils avaient
+d&eacute;j&agrave; arrach&eacute; la t&ecirc;te, et qu'ils se pr&eacute;paraient &agrave; partager la proie tout
+enti&egrave;re. Je saisis aussit&ocirc;t un b&acirc;ton, et je leur en appliquai deux ou
+trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
+commen&ccedil;ai aussit&ocirc;t mes fonctions de boucher; mais, comme je n'&eacute;tais pas
+fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus oblig&eacute; d'aller
+me laver et changer d'habit avant de me repr&eacute;senter devant mes enfants.
+Nous d&eacute;jeun&acirc;mes, et j'ordonnai alors &agrave; Fritz de tout pr&eacute;parer pour aller
+&agrave; Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
+Quand il s'agit de partir, nous appel&acirc;mes en vain Jack et Ernest pour
+leur dire adieu. Inquiet, je demandai &agrave; ma femme o&ugrave; ils pouvaient &ecirc;tre.
+Elle me r&eacute;pondit qu'ils &eacute;taient sans doute all&eacute;s chercher des pommes de
+terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmen&eacute; Turc avec eux. Je
+l'engageai &agrave; les gronder quand ils reviendraient.</p>
+
+<p>Un peu rassur&eacute;, je me mis en marche avec Fritz; nous arriv&acirc;mes, sans
+rien rencontrer, au pont du ruisseau, et l&agrave;, &agrave; notre grand &eacute;tonnement,
+nous v&icirc;mes sortir de derri&egrave;re un buisson, en poussant de grands cris,
+nos deux petits polissons. Ils avaient compt&eacute; de cette mani&egrave;re nous
+forcer &agrave; les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
+dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
+absolument &agrave; ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
+rendre sur-le-champ aupr&egrave;s de leur m&egrave;re, pour lui annoncer de ma part ce
+que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
+passerais la nuit sur le vaisseau.</p>
+
+<p>Ils nous quitt&egrave;rent un peu confus; pour nous, nous mont&acirc;mes dans le
+bateau de cuves, et, &agrave; l'aide du courant, nous atteign&icirc;mes en peu
+d'instants les d&eacute;bris du navire. Aussit&ocirc;t arriv&eacute;, je r&eacute;solus de
+multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
+semblait insuffisant pour l'immense quantit&eacute; d'objets que je voulais
+enlever.</p>
+
+<p>Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidit&eacute; pour transporter
+une charge consid&eacute;rable, je voulus construire un radeau qui p&ucirc;t y
+suppl&eacute;er. Nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t trouv&eacute; un nombre suffisant de tonnes d'eau
+qui me parurent tr&egrave;s-bonnes pour ma construction. Nous les vid&acirc;mes
+aussit&ocirc;t, puis nous les rebouch&acirc;mes avec soin, et nous les rejet&acirc;mes
+dans la mer apr&egrave;s les avoir attach&eacute;es fortement avec des cordes et des
+crampons aux parois du vaisseau qui &eacute;taient les plus solides; cela fait,
+nous &eacute;tabl&icirc;mes sur ces tonnes un plancher tr&egrave;s-fort, auquel nous f&icirc;mes,
+avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
+assurer sa charge, et nous e&ucirc;mes ainsi un tr&egrave;s beau radeau, qui pouvait
+contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.</p>
+
+<p>Cette construction avait employ&eacute; toute notre journ&eacute;e, et il commen&ccedil;ait &agrave;
+faire nuit quand elle fut termin&eacute;e. Tout ce que nous p&ucirc;mes faire, ce fut
+de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous pass&acirc;mes la nuit
+sur les matelas du capitaine, o&ugrave; nous f&icirc;mes un si bon somme, qu'oubliant
+les dangers dont la mer nous mena&ccedil;ait, nous ne nous r&eacute;veill&acirc;mes pas
+avant le lendemain matin.</p>
+
+<p>Dieu eut notre premi&egrave;re pens&eacute;e lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
+remerci&acirc;mes de l'excellente nuit qu'il nous avait procur&eacute;e, et nous
+proc&eacute;d&acirc;mes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vid&acirc;mes
+compl&egrave;tement la chambre que nous avions habit&eacute;e avant le naufrage, puis
+celle m&ecirc;me o&ugrave; nous venions de passer la nuit. Nous nous empar&acirc;mes des
+portes et des fen&ecirc;tres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
+de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
+qui me firent bien plus de plaisir: c'&eacute;taient celles du charpentier et
+de l'armurier. Toutes ces bo&icirc;tes furent d&eacute;pos&eacute;es sur le radeau. La
+chambre du capitaine &eacute;tait pleine d'une foule d'objets pr&eacute;cieux qu'il
+destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en &eacute;change de
+leurs produits. Je ne permis &agrave; Fritz d'y prendre que deux montres que
+j'avais promises &agrave; ses fr&egrave;res, et quelques paquets de couverts de fer,
+qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
+ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouv&acirc;mes de plus pr&eacute;cieux fut
+une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
+empaquet&eacute;s dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
+attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces ch&acirc;taigniers,
+productions de ma ch&egrave;re patrie, et que j'esp&eacute;rais, avec l'aide de Dieu,
+naturaliser sous ce ciel &eacute;tranger. Nous pr&icirc;mes encore une quantit&eacute; de
+barres de fer, de plomb en saumon, de meules &agrave; aiguiser, de roues de
+char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
+laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouv&acirc;mes
+enfin un petit moulin &agrave; bras d&eacute;mont&eacute;, mais dont toutes les pi&egrave;ces,
+soigneusement num&eacute;rot&eacute;es, pouvaient &ecirc;tre ais&eacute;ment reconstruites. Comment
+choisir parmi tous ces tr&eacute;sors? Les laisser sur le vaisseau, c'&eacute;tait
+nous exposer &agrave; les voir dispara&icirc;tre au premier coup de mer. Nous nous
+d&eacute;cid&acirc;mes &agrave; abandonner tous les objets de luxe, et nous compl&eacute;t&acirc;mes le
+chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
+filet de p&ecirc;che tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
+marine, qui devait nous servir &agrave; r&eacute;gler les n&ocirc;tres. Fritz trouva dans un
+coin un harpon et un d&eacute;vidoir &agrave; corde, qu'il fixa au devant du radeau
+pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
+rencontrer. Quoiqu'il soit tr&egrave;s rare d'en rencontrer si pr&egrave;s des c&ocirc;tes,
+je lui permis cette fantaisie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de midi quand le chargement fut termin&eacute;, et nos deux
+embarcations &eacute;taient remplies jusqu'au bord. Nous coup&acirc;mes enfin la
+corde qui les retenait pr&egrave;s du navire, et, pouss&eacute;s par un vent
+favorable, nous primes le chemin de la c&ocirc;te. Fritz, ayant aper&ccedil;u un
+corps noir qui flottait &agrave; la surface de l'onde, me pria de l'examiner
+avec ma lunette et de lui dire ce que c'&eacute;tait. Je reconnus facilement
+une tortue de la grande esp&egrave;ce, endormie et se laissant aller au gr&eacute; des
+flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
+dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se d&eacute;ployant, me cachait le
+corps de mon fils, de mani&egrave;re que je ne pouvais apercevoir ses
+mouvements; mais le sifflement du d&eacute;vidoir, et la rapide impulsion que
+notre bateau re&ccedil;ut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jet&eacute;
+son harpon sur la tortue.</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
+plus ma&icirc;tre du radeau, nous allons chavirer.</p>
+
+<p>&mdash;Touch&eacute;e! touch&eacute;e! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
+&eacute;chappera pas.&raquo;</p>
+
+<p>Je laissai la voile et courus &agrave; l'avant du navire, une hache &agrave; la main,
+pour couper moi-m&ecirc;me la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
+courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
+en me tenant toujours pr&ecirc;t &agrave; couper la corde &agrave; la premi&egrave;re apparence de
+p&eacute;ril. La tortue, exalt&eacute;e par la douleur, nous entra&icirc;nait avec une
+effrayante rapidit&eacute;, et j'avais toutes les peines du monde &agrave; maintenir
+notre embarcation en &eacute;quilibre. Je remarquai tout &agrave; coup que l'animal
+faisait un coude et cherchait &agrave; regagner la haute mer; je d&eacute;ployai
+aussit&ocirc;t la voile, et cette r&eacute;sistance parut si forte &agrave; la pauvre b&ecirc;te,
+qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
+qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entra&icirc;na &agrave; gauche,
+vers la hauteur de Falken-Horst.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes assez heureusement les &eacute;cueils qui bordent toute la
+c&ocirc;te; enfin le bateau vint &eacute;chouer sur un banc de sable, et par bonheur
+resta droit. Je sautai aussit&ocirc;t dans l'eau, et courus &agrave; la tortue, qui
+se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la t&ecirc;te.
+Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
+pour faire venir les n&ocirc;tres. Ils accoururent, en effet, et nous
+accabl&egrave;rent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
+s'extasi&egrave;rent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
+frapp&eacute;e au cou.</p>
+
+<p>Quand la curiosit&eacute; fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
+aussit&ocirc;t &agrave; Falken-Horst chercher la claie et nos deux b&ecirc;tes de trait,
+afin de mettre d&egrave;s le soir une bonne partie de notre butin &agrave; l'abri. Un
+orage ou simplement une forte mar&eacute;e e&ucirc;t suffi pour engloutir ces
+richesses si pr&eacute;cieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
+laiss&eacute; nos embarcations presque &agrave; sec. Nous roul&acirc;mes sur la c&ocirc;te
+quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
+nous attach&acirc;mes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
+solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la charge&acirc;mes que
+de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
+cette b&ecirc;te pouvait bien peser &agrave; elle seule trois quintaux.</p>
+
+<p>Chemin faisant, nous racont&acirc;mes ce que nous avions vu au vaisseau, et
+Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
+nous ne l'eussions pas apport&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains pr&eacute;jug&eacute;s
+que vous avez apport&eacute;s d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
+devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-m&ecirc;mes la valeur que nous
+leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
+tout le prix.</p>
+
+<p>Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait d&eacute;couvert, &agrave; ses
+d&eacute;pens, un essaim d'abeilles, et que par cons&eacute;quent nous allions avoir
+du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous f&eacute;licitant de sa
+d&eacute;couverte, nous arriv&acirc;mes pr&egrave;s de notre ch&acirc;teau a&eacute;rien. L&agrave; commen&ccedil;a un
+nouveau travail pour d&eacute;charger et surtout pour ouvrir notre grosse
+tortue. Je la retournai sur le dos, et &agrave; force de soins et de
+pr&eacute;caution, je parvins &agrave; s&eacute;parer la carapace du plastron, sans les
+briser ni l'un ni l'autre, le d&eacute;coupai ensuite autant de chair qu'il
+nous en fallait pour un repas, et je priai notre m&eacute;nag&egrave;re de nous la
+faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
+entrailles et la t&ecirc;te furent jet&eacute;es aux chiens, et le reste destin&eacute; &agrave;
+&ecirc;tre conserv&eacute; dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verd&acirc;tre
+qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'&eacute;tait la partie la
+plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin &agrave; vaincre sa
+r&eacute;pugnance.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, papa, s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois mes enfants, donnez-nous cette
+belle &eacute;caille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas &agrave; moi, leur r&eacute;pondis-je; elle est &agrave; Fritz, qui seul en
+disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?&raquo;</p>
+
+<p>L'un, c'&eacute;tait Jack, la destinait &agrave; lui servir de bouclier; l'autre,
+Franz, de petit bateau.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
+du ruisseau qui coule aupr&egrave;s de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon enfant! toi seul as pens&eacute; au bien g&eacute;n&eacute;ral: c'est ainsi qu'il
+faut agir. Nous placerons ton bassin aussit&ocirc;t que nous aurons rencontr&eacute;
+de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toute trouv&eacute;e, s'&eacute;cria aussit&ocirc;t Jack; c'est moi qui l'ai
+d&eacute;couverte ce matin en tombant dessus....</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tel point, ajouta la m&egrave;re, que j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de faire une lessive
+de ses v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, h&acirc;tez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
+viendrai y faire rafra&icirc;chir les racines que j'ai trouv&eacute;es ce matin
+aussi. Elles sont tr&egrave;s-s&egrave;ches et ressemblent assez aux grosses raves: je
+les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en r&eacute;galait avec beaucoup
+de plaisir; mais je n'ai pas os&eacute; y go&ucirc;ter avant de vous les avoir
+montr&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Je le louai de sa prudence, et je lui demandai &agrave; voir ces racines. Je
+reconnus avec joie que c'&eacute;taient des racines de manioc.</p>
+
+<p>&laquo;Prises dans l'&eacute;tat naturel, elles peuvent &ecirc;tre nuisibles, lui dis-je;
+mais, cuites et pr&eacute;par&eacute;es, elles servent &agrave; faire une sorte de g&acirc;teau qui
+remplace fort bien le pain: ainsi r&eacute;jouis-toi de cette d&eacute;couverte, mon
+enfant.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant la claie &eacute;tait d&eacute;charg&eacute;e; nous repr&icirc;mes le chemin de la mer,
+tandis que ma femme et Franz restaient pour pr&eacute;parer le d&icirc;ner. En
+cheminant, j'appris &agrave; mes enfants que la tortue qui fournit la belle
+&eacute;caille employ&eacute;e dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
+chair bonne &agrave; manger, et que celle que nous avions tu&eacute;e ne pouvait, en
+revanche, fournir des &eacute;cailles pareilles. Nous charge&acirc;mes cette fois la
+claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin &agrave; bras, que la
+d&eacute;couverte du manioc nous rendait maintenant doublement pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Lorsque nous rev&icirc;nmes au logis, le repas &eacute;tait pr&ecirc;t; mais, avant de nous
+mettre &agrave; table, ma femme me prit &agrave; part, et me dit: &laquo;Vous me semblez
+bien fatigu&eacute;s; aussi je vais vous faire go&ucirc;ter d'un nectar qui sans nul
+doute vous rendra vos forces.&raquo;</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle me conduisit derri&egrave;re notre arbre; l&agrave; je
+trouvai cach&eacute; dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ma trouvaille,&raquo; dit-elle. Je go&ucirc;tai et bus avec d&eacute;lices, car
+c'&eacute;tait de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouv&eacute; le matin en
+se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
+perce, et nous avait gard&eacute; le secret assez fid&egrave;lement pour nous laisser
+le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouv&eacute;e d&eacute;licieuse;
+mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu all&eacute;ch&eacute;s par la graisse
+verte, n'en eurent pas plut&ocirc;t go&ucirc;t&eacute;, qu'ils ne se firent pas prier pour
+en reprendre, et ma femme elle-m&ecirc;me avoua qu'elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e. Ce
+fut un des meilleurs repas de ma vie.</p>
+
+<p>Tout le monde re&ccedil;ut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
+tellement, que nous trouv&acirc;mes des forces pour hisser dans notre demeure
+a&eacute;rienne les matelas que nous avions apport&eacute;s. Enfin nous remerci&acirc;mes
+Dieu de cette journ&eacute;e de b&eacute;n&eacute;diction, et nous nous &eacute;tend&icirc;mes avec
+bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bient&ocirc;t fermer nos yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a><a href="#table">CHAPITRE XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Voyage au vaisseau.&mdash;Les pingouins.&mdash;Le manioc et sa pr&eacute;paration.&mdash;La
+cassave.</a></h3>
+
+
+<p>D&egrave;s mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans r&eacute;veiller
+aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
+bas de l'arbre, et je trouvai l&agrave; vie et activit&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
+autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
+criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'&acirc;ne seul &eacute;tait
+encore &eacute;tendu tout de son long, et visiblement peu dispos&eacute; &agrave; la course
+matinale que j'avais projet&eacute;e. Je l'&eacute;veillai et l'attelai &agrave; la claie,
+sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
+e&ucirc;t donn&eacute; son lait du matin; et, accompagn&eacute; des chiens, je me rendis
+vers la c&ocirc;te, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
+plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fix&eacute;
+mes embarcations avaient &eacute;t&eacute; suffisantes pour les d&eacute;fendre contre la
+mar&eacute;e montante; le flot les avait un peu d&eacute;rang&eacute;es, mais elles &eacute;taient
+en bon &eacute;tat. Je me h&acirc;tai de charger mod&eacute;r&eacute;ment la claie, et je repris le
+chemin de Falken-Horst, o&ugrave; j'arrivai quand le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez
+&eacute;lev&eacute;; cependant tout le monde dormait encore.</p>
+
+<p>Je poussai un cri per&ccedil;ant, comme un cri de guerre, pour r&eacute;veiller les
+dormeurs: ma femme fut la premi&egrave;re &agrave; sortir du lit, et fut tout &eacute;tonn&eacute;e
+de trouver le jour si avanc&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
+v&eacute;rit&eacute;, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
+dispos&eacute;s &agrave; les quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'&eacute;tiraient;
+la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas c&eacute;der, car tous ces
+d&eacute;lais sont autant de victoires pour elle: m&eacute;fiez-vous, mes enfants, de
+la propension &agrave; la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
+l'&eacute;nergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
+passer des autres.&raquo; Fritz fut le premier, Ernest le dernier &agrave; sortir du
+lit, selon leur habitude.</p>
+
+<p>Quand toute la famille fut sur pied, nous f&icirc;mes un d&eacute;jeuner rapide, et
+nous nous achemin&acirc;mes tous vers la c&ocirc;te pour op&eacute;rer le d&eacute;chargement du
+radeau; nous f&icirc;mes successivement deux voyages avec la claie, et, au
+second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre &acirc;ne. En quittant
+le rivage, je m'aper&ccedil;us pour la premi&egrave;re fois que la mar&eacute;e montait; je
+dis en cons&eacute;quence adieu &agrave; mes autres enfants, et je montai avec Fritz
+dans le bateau de cuves pour attendre qu'il f&ucirc;t &agrave; flot. Jack me t&eacute;moigna
+un tel d&eacute;sir d'&ecirc;tre de ce voyage, que je consentis &agrave; le laisser monter
+avec nous.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; nous trouver &agrave; flot. Encourag&eacute; par la beaut&eacute; du
+temps, je r&eacute;solus de faire un autre voyage au vaisseau. Arriv&eacute;s &agrave; la
+baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidit&eacute; accoutum&eacute;e;
+n&eacute;anmoins, comme nous remarqu&acirc;mes que l'heure &eacute;tait d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e, nous
+nous dispers&acirc;mes pour t&acirc;cher de faire quelque butin; car j'avais averti
+mes enfants que nous remettrions &agrave; la voile avant que le vent qui
+s'&eacute;l&egrave;ve chaque soir de la c&ocirc;te e&ucirc;t eu le temps de nous saisir. Jack
+revint bient&ocirc;t, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
+&ecirc;tre commode pour transporter les pommes de terre &agrave; Falken-Horst. Fritz
+revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annon&ccedil;ait
+qu'il &eacute;tait content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
+trouv&eacute; au milieu d'un enclos de planches une pinasse d&eacute;mont&eacute;e,
+accompagn&eacute;e de deux petits canons pour l'armer.</p>
+
+<p>Plein de joie &agrave; cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
+et je m'assurai bient&ocirc;t que mon fils ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;; mais je
+compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en &eacute;tat de
+voguer.</p>
+
+<p>Pour cette fois je laissai les choses dans l'&eacute;tat o&ugrave; elles se
+trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
+sur le radeau quelques ustensiles de m&eacute;nage, une grande chaudi&egrave;re de
+cuivre, des plateaux de fer, des r&acirc;pes &agrave; tabac, un tonneau de poudre, un
+autre de pierre &agrave; feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
+et, sans prendre le temps de manger, nous rem&icirc;mes &agrave; la voile en
+diligence.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes heureusement pr&egrave;s de la c&ocirc;te; mais quel fut notre
+&eacute;tonnement en apercevant au bord de l'eau, rang&eacute;s de front, une quantit&eacute;
+de petits hommes habill&eacute;s de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
+bras tant&ocirc;t pendants, tant&ocirc;t tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
+nous t&eacute;moigner leur affection.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont des Lilliputiens, s'&eacute;cria Jack; mais ils me semblent un peu
+plus gros que ceux dont j'ai lu la description.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se moqua un peu de son fr&egrave;re, et lui apprit que ces Lilliputiens
+n'avaient jamais exist&eacute;; il ajouta que ces animaux devaient &ecirc;tre des
+oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
+&eacute;taient leurs ailes.</p>
+
+<p>Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'&eacute;tait une bande
+de pingouins manchots. Nous &eacute;tions arriv&eacute;s &agrave; peu de distance du bord,
+quand soudain, sans me pr&eacute;venir, Jack l'&eacute;tourdi sauta dans l'eau et
+courut &agrave; terre; puis, avant que les imb&eacute;ciles d'oiseaux songeassent &agrave;
+s'enfuir, il leur distribua une vol&eacute;e de coups de b&acirc;ton qui en abattit
+une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.</p>
+
+<p>Fritz n'&eacute;tait pas content de ce que son fr&egrave;re l'avait ainsi emp&ecirc;ch&eacute; de
+tirer; mais je me moquai de sa manie meurtri&egrave;re, et je ris de bon c&oelig;ur
+de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
+il s'&eacute;tait jet&eacute; dans l'eau.</p>
+
+<p>Nous nous occup&acirc;mes ensuite &agrave; d&eacute;barquer notre cargaison; mais, comme le
+soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
+charge&acirc;mes, selon nos forces respectives, de r&acirc;pes &agrave; tabac et de plaques
+en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous rem&icirc;mes en
+marche.</p>
+
+<p>Quand nous arriv&acirc;mes &agrave; Falken-Horst, les deux dogues arriv&egrave;rent les
+premiers &agrave; notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
+accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renvers&egrave;rent plusieurs
+fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient &agrave; tort et &agrave;
+travers &agrave; ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
+Jack &eacute;tait loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
+accourut aussit&ocirc;t, et fut tr&egrave;s-contente de la d&eacute;couverte des brouettes.</p>
+
+<p>Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le b&acirc;ton de Jack avait
+seulement &eacute;tourdis, avaient commenc&eacute; &agrave; se remuer. J'ordonnai de les
+attacher par la patte &agrave; l'une de nos oies, pour les habituer &agrave; la vie de
+basse-cour. L'exp&eacute;dient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
+b&ecirc;les ne comprenaient absolument rien &agrave; cet arrangement.</p>
+
+<p>Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
+avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un &eacute;norme
+monceau de la racine qu'Ernest avait d&eacute;couverte la veille, et que
+j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai &agrave; chacun la part
+d'&eacute;loges due &agrave; son activit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
+jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de ma&iuml;s, de courges, de
+melons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons sem&eacute;
+toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.&raquo;</p>
+
+<p>Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me m&eacute;nageait, et je
+rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
+t&ocirc;t. Je lui annon&ccedil;ai ensuite la d&eacute;couverte de la pinasse. Elle
+accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle pr&eacute;voyait de
+nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
+raisonnements et mes d&eacute;monstrations les plus convaincantes, c'est
+qu'elle consentit &agrave; nous dire: &laquo;Il est certain que si jamais j'&eacute;tais
+oblig&eacute;e de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
+un bon navire que sur notre m&eacute;chant bateau de cuves.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces r&acirc;pes &agrave;
+tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants &agrave; priser, et je ne
+pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette &icirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point l&agrave; mon but; et
+bient&ocirc;t, quand tu mangeras de bon pain frais, tu b&eacute;niras ces r&acirc;pes, au
+lieu de crier apr&egrave;s elles.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne comprends pas ce que ces r&acirc;pes peuvent avoir de commun
+avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.</p>
+
+<p>&mdash;Ces plaques de fer que tu as regard&eacute;es avec tant de d&eacute;dain nous en
+tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien lev&eacute;, mais au moins
+quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
+solide avec de la toile &agrave; voile.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme se mit sur-le-champ &agrave; l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
+trop &agrave; mes talents en p&acirc;tisserie, elle remplit ensuite la chaudi&egrave;re de
+pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose &agrave; nous
+donner.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave; j'&eacute;tendis par terre une grande pi&egrave;ce de toile, et je
+rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer &agrave; ex&eacute;cuter mon
+projet. Je remis &agrave; chacun d'eux une r&acirc;pe; puis je leur donnai des
+racines de manioc bien lav&eacute;es, et je leur recommandai de r&acirc;per.</p>
+
+<p>Ils se mirent &agrave; l'&oelig;uvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
+l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous e&ucirc;mes un
+grand tas de farine qui ressemblait assez &agrave; de la sciure de bois humide.</p>
+
+<p>&laquo;Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
+raves.&raquo;</p>
+
+<p>Leur m&egrave;re elle-m&ecirc;me partageait un peu leur pr&eacute;vention, et, tout en
+pr&eacute;parant le sac que je lui avais demand&eacute;, elle surveillait la cuisson
+des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
+le r&eacute;sultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
+insensible. &laquo;Allons, Messieurs, leur dis-je, riez &agrave; votre aise,
+&eacute;gayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
+nourriture de plusieurs peuples de l'Am&eacute;rique, et que les Europ&eacute;ens qui
+le connaissent pr&eacute;f&egrave;rent m&ecirc;me &agrave; celui de froment: si je ne me suis pas
+tromp&eacute; sur l'esp&egrave;ce de manioc, vous me remercierez, j'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc plusieurs esp&egrave;ces de manioc, dit Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a trois: deux sont v&eacute;n&eacute;neuses ou malsaines lorsqu'on les mange
+crues; la troisi&egrave;me peut se manger sans faire de mal; mais on lui
+pr&eacute;f&egrave;re les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
+qu'elles ont l'avantage de m&ucirc;rir plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
+de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
+empoisonn&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il jeta de c&ocirc;t&eacute;, avec son petit air mutin, la r&acirc;pe et la racine qu'il
+tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&laquo;Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
+et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
+servir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la presser?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tout le principe malfaisant r&eacute;side dans le suc de la plante,
+et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
+qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
+avant d'y toucher, d'en faire l'&eacute;preuve sur le singe et les poules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
+qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est dou&eacute; d'un
+instinct que l'homme n'a pas, et il est pr&eacute;sumable que, si le g&acirc;teau de
+manioc que nous lui pr&eacute;senterons renferme quelques parties malfaisantes,
+il se gardera d'y toucher.&raquo;</p>
+
+<p>Jack, rassur&eacute;, se mit &agrave; la besogne comme ses fr&egrave;res, et je vis avec
+plaisir le monceau de farine s'&eacute;lever.</p>
+
+<p>Le sac de ma femme &eacute;tait enfin cousu; j'y pla&ccedil;ai ce que mes fils avaient
+r&acirc;p&eacute;. Il fallut alors songer &agrave; un pressoir, qui &eacute;tait de toute
+n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'&eacute;tablis deux ou
+trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je pla&ccedil;ai sur
+ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
+planche, et j'&eacute;tendis au-dessus ma grosse branche, dont une extr&eacute;mit&eacute;
+passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'&agrave; l'autre bout je suspendis
+tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
+barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette m&eacute;canique
+produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; voir le jus
+sortir &agrave; flots. Mes fils &eacute;taient &eacute;merveill&eacute;s de la simplicit&eacute; et en m&ecirc;me
+temps des r&eacute;sultats de mon exp&eacute;dient.</p>
+
+<p>&laquo;Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propri&eacute;t&eacute; que
+celle de soulever les fardeaux ou de d&eacute;placer les masses.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui d&eacute;montrai que la pression est une cons&eacute;quence naturelle de la
+premi&egrave;re propri&eacute;t&eacute;; car, si la racine e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins forte, le levier
+l'aurait soulev&eacute;e ou arrach&eacute;e, et c'est la r&eacute;sistance qui produit la
+pression.</p>
+
+<p>&laquo;Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
+propri&eacute;t&eacute;s de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
+manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
+d'&eacute;corce faits expr&egrave;s. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
+mais, &agrave; force de les remplir, l'&eacute;corce se distend, et ils deviennent
+aussi larges qu'ils &eacute;taient longs. On les pend alors &agrave; des branches
+d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
+insensiblement reprendre leur premi&egrave;re forme. Le proc&eacute;d&eacute; n'est pas
+exp&eacute;ditif; mais il est certain.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme voulut savoir si le jus n'&eacute;tait propre &agrave; aucun usage.</p>
+
+<p>&laquo;Si, lui r&eacute;pondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
+dont la pr&eacute;paration consiste simplement &agrave; y m&ecirc;ler du poivre et
+quelquefois du frai d'&eacute;crevisse. Les Europ&eacute;ens ne le mangent pas; ils le
+laissent d&eacute;poser dans des vases, et en retirent un amidon tr&egrave;s-fin.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
+faudrait pas forc&eacute;ment employer en une seule fois tout ce que nous
+avions r&acirc;p&eacute; de manioc, en me faisant remarquer que la journ&eacute;e enti&egrave;re
+suffirait &agrave; peine &agrave; la pr&eacute;paration et &agrave; la confection de notre pain. Je
+la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
+des ann&eacute;es, pourvu qu'elle f&ucirc;t bien s&eacute;ch&eacute;e; mais je la pr&eacute;vins en m&ecirc;me
+temps que le bouillon devait la r&eacute;duire consid&eacute;rablement.</p>
+
+<p>Cependant le jus avait cess&eacute; de couler; et tout le monde d&eacute;sirait voir
+le succ&egrave;s de ma paneterie.</p>
+
+<p>&laquo;Si nous faisions le pain?&raquo; s'&eacute;cria Fritz.</p>
+
+<p>J'y consentis; mais j'annon&ccedil;ai qu'au lieu de proc&eacute;der sur-le-champ &agrave;
+confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
+d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.</p>
+
+<p>Je retirai le sac, je le vidai et j'&eacute;tendis la farine pour la faire
+s&eacute;cher; puis, en ayant d&eacute;lay&eacute; une poign&eacute;e dans un peu d'eau, je fis une
+sorte de galette que je pla&ccedil;ai sur une de nos plaques de fer au-dessus
+d'un feu ardent. Nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t un joli g&acirc;teau, bien dor&eacute;, et de la
+mine la plus friande.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
+manger tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? r&eacute;pondit Jack, je suis pr&ecirc;t, et Franz aussi, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
+aurait aucun danger &agrave; tenter l'exp&eacute;rience; par prudence nous allons en
+laisser faire l'essai &agrave; notre singe.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le g&acirc;teau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
+et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
+joie, que je ne pus m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre rassur&eacute; sur le succ&egrave;s de mon
+exp&eacute;rience. Le singe surtout d&eacute;vorait les morceaux avec un plaisir qui
+fit plus d'une fois envie &agrave; mes fils.</p>
+
+<p>J'appris &agrave; mes enfants que les Am&eacute;ricains appelaient ce pain de la
+cassave. &laquo;&Agrave; pr&eacute;sent, continuai-je, pr&eacute;parons-nous &agrave; faire de la cassave
+pour nous; pourvu toutefois que nos b&ecirc;tes n'&eacute;prouvent ni coliques ni
+&eacute;tourdissements.&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots l'ayant frapp&eacute;, Fritz me demanda si tels &eacute;taient toujours les
+effets du poison.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont les plus ordinaires, r&eacute;pondis-je; mais il y en a qui endorment,
+comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
+pourriez peut-&ecirc;tre trouver ici un arbre d'un aspect s&eacute;duisant; son fruit
+ressemble &agrave; une petite pomme jaune tach&eacute;e de rouge, fuyez-le bien; c'est
+un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit m&ecirc;me de s'endormir
+sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.&raquo;</p>
+
+<p>Je recommandai ensuite de ne jamais toucher &agrave; aucun fruit sans me
+l'avoir auparavant montr&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant ma femme avait fait r&ocirc;tir un pingouin, que d'une commune voix
+nous d&eacute;clar&acirc;mes d&eacute;testable. Jack seul en mangea, parce que c'&eacute;tait le
+produit de sa chasse. Nous le laiss&acirc;mes faire, tout en le raillant.</p>
+
+<p>Le reste de la journ&eacute;e fut employ&eacute; &agrave; faire quelques voyages au bateau,
+et &agrave; ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
+laisser la veille. La d&eacute;couverte du nouveau pain &eacute;tait pour nous un
+bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
+nuit, notre pri&egrave;re contint des remerciements encore plus ardents qu'&agrave;
+l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
+pr&eacute;sents.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a><a href="#table">CHAPITRE XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La pinasse.&mdash;La machine infernale.&mdash;Le jardin potager.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin, nous all&acirc;mes visiter nos poules; toutes &eacute;taient bien
+portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
+commandai en cons&eacute;quence de reprendre les travaux de boulangerie. &laquo;&Agrave;
+l'&oelig;uvre! m'&eacute;criai-je, Messieurs, &agrave; l'&oelig;uvre!&raquo; et je distribuai &agrave; chacun
+les ustensiles n&eacute;cessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
+accapar&eacute;es en un instant. Des brasiers s'allum&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons qui fera le meilleur pain,&raquo; m'&eacute;criai-je. Comme mes enfants, tout
+en travaillant, ne se g&ecirc;naient pas pour go&ucirc;ter, il nous fallut assez de
+temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
+bonne femme me demandait pardon, en riant de son incr&eacute;dulit&eacute; primitive.
+Le g&acirc;teau, m&ecirc;l&eacute; au lait de notre vache, nous procura un des repas les
+plus d&eacute;licieux que nous eussions faits dans cette &icirc;le. Les pingouins,
+les oies, les poules et les singes eurent leur part du r&eacute;gal; car mes
+petits ouvriers avaient assez manqu&eacute; et br&ucirc;l&eacute; de g&acirc;teaux pour que nous
+pussions en faire une abondante distribution. J'&eacute;prouvais une envie
+d&eacute;mesur&eacute;e de retourner au vaisseau; l'id&eacute;e de la pinasse se pr&eacute;sentait
+sans cesse &agrave; mon esprit, et je ne pouvais me r&eacute;signer &agrave; abandonner aux
+flots une d&eacute;couverte aussi pr&eacute;cieuse. Mais un voyage au vaisseau &eacute;tait
+toujours pour ma femme un sujet d'inqui&eacute;tude, et ce ne fut qu'avec la
+plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
+enfants, &agrave; l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
+beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir m&ecirc;me, et nous
+part&icirc;mes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
+oublier nos corsets de li&egrave;ge, qui devaient, en cas de besoin, nous
+soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'&agrave; la baie du Salut fut sans aucun
+&eacute;v&eacute;nement; nous nous embarqu&acirc;mes, et, comme je connaissais parfaitement
+l'espace &agrave; parcourir, nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t au vaisseau.</p>
+
+<p>Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
+trouv&acirc;mes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
+ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
+reconnus avec plaisir que toutes les parties en &eacute;taient si exactement
+num&eacute;rot&eacute;es, que je pouvais sans trop de pr&eacute;somption esp&eacute;rer de la
+reconstruire en y mettant le temps n&eacute;cessaire. Mais comment la tirer de
+cet enclos de planches, qui nous pr&eacute;sentait un obstacle insurmontable?
+Comment la lancer de l&agrave; &agrave; la mer? Il nous fallait n&eacute;cessairement la
+reconstruire sur place, et nos forces n'&eacute;taient pas suffisantes pour la
+transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
+ce qu'il y avait &agrave; faire, cent fois je restai sans r&eacute;ponse et sans
+exp&eacute;dient. Cependant, plus je consid&eacute;rais ces membres &eacute;pars, plus je fus
+convaincu de l'utilit&eacute; pour nous d'une chaloupe solide et l&eacute;g&egrave;re qui
+remplacerait ce bateau de cuves, o&ugrave; nous n'osions presque pas nous
+hasarder sans nos corsets de li&egrave;ge.</p>
+
+<p>Je m'en remis donc &agrave; la Providence pour trouver des moyens, et je
+commen&ccedil;ai &agrave; &eacute;largir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
+barque &eacute;tait renferm&eacute;e. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage p&eacute;nible
+&eacute;tait loin d'&ecirc;tre termin&eacute;; mais nous ne quitt&acirc;mes le travail qu'en nous
+promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouv&acirc;mes sur le
+rivage le petit Franz et sa m&egrave;re. Elle nous pr&eacute;vint alors que, pour &ecirc;tre
+plus pr&egrave;s de nous, elle avait r&eacute;solu de s'&eacute;tablir &agrave; Zelt-Heim tant que
+dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
+marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
+r&eacute;sidence, et nous &eacute;tal&acirc;mes devant elle les provisions que nous avions
+recueillies: deux tonnes de beurre sal&eacute;, trois de farine, des sacs de
+c&eacute;r&eacute;ales, du riz, et une foule d'autres objets de m&eacute;nage, qu'elle
+accueillit avec beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent termin&eacute;s; chaque
+matin nous quittions notre bonne m&eacute;nag&egrave;re, qui ne nous voyait plus que
+le soir: pour elle, elle allait de temps en temps &agrave; Falken-Horst
+chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, &agrave; notre retour,
+guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.</p>
+
+<p>Cependant la pinasse &eacute;tait enti&egrave;rement reconstruite dans son enclos de
+planches; elle &eacute;tait &eacute;l&eacute;gante, m&ecirc;me gracieuse; elle avait sur la proue
+un tillac, des m&acirc;ts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
+&agrave; la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
+d'eau. Toutes les ouvertures avaient &eacute;t&eacute; calfeutr&eacute;es et garnies. Nous
+avions m&ecirc;me song&eacute; au superflu; car nous avions plac&eacute; et assujetti &agrave; son
+arri&egrave;re, avec des cha&icirc;nes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
+canons.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tous nos soins, notre petit b&acirc;timent restait immobile sur sa
+quille, et nous n'entrevoyions gu&egrave;re par quels moyens nous pourrions lui
+faire quitter le vaisseau pour le mettre &agrave; flot. Les parois du navire
+&eacute;taient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si &eacute;pais,
+qu'il y e&ucirc;t eu folie de notre part &agrave; vouloir pratiquer une ouverture, &agrave;
+force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau o&ugrave; elle se trouvait. Une
+temp&ecirc;te, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'&eacute;lever pendant cette
+longue op&eacute;ration et d&eacute;truire en m&ecirc;me temps vaisseau, pinasse et
+ouvriers. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je ne pouvais supporter l'id&eacute;e d'avoir essuy&eacute;
+tant de fatigues, d'avoir travaill&eacute; si longtemps, le tout inutilement.
+Mon d&eacute;sespoir m&ecirc;me me sugg&eacute;ra un moyen; et, sans en rien r&eacute;v&eacute;ler &agrave; mes
+fils, je me hasardai &agrave; le mettre &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>J'avais trouv&eacute; un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une cha&icirc;ne
+en fer; je pris ensuite une forte planche de ch&ecirc;ne que je fixai au
+mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
+couteau, et dans cette rainure je passai un bout de m&egrave;che &agrave; canon assez
+long pour pouvoir br&ucirc;ler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
+de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
+les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
+de goudron les jointures, je croisai par-dessus la cha&icirc;ne de fer en
+divers sens, et j'obtins ainsi une esp&egrave;ce de p&eacute;tard dont l'effet pouvait
+r&eacute;pondre &agrave; mes esp&eacute;rances, mais dont je craignais les suites.</p>
+
+<p>Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
+que je le pus, le recul, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elle ne p&ucirc;t en souffrir.
+Quand tout fut arrang&eacute; &agrave; mon gr&eacute;, je fis monter mes fils dans le bateau,
+je mis le feu &agrave; la m&egrave;che du p&eacute;tard, et nous part&icirc;mes. Nous arriv&acirc;mes
+bient&ocirc;t &agrave; Zelt-Heim. &Agrave; peine &eacute;tions-nous descendus &agrave; terre et
+commencions-nous &agrave; d&eacute;barquer notre cargaison, que nous entend&icirc;mes une
+d&eacute;tonation effroyable. Les rochers la r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent avec un bruit terrible,
+et ma femme et mes fils en furent tellement frapp&eacute;s, qu'ils
+interrompirent tout &agrave; coup leurs travaux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons &agrave; son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit ma femme, la d&eacute;tonation me semble venir de notre vaisseau.
+Vous avez sans doute laiss&eacute; du feu qui se sera communiqu&eacute; &agrave; un baril de
+poudre, et dont l'explosion aura achev&eacute; de briser le navire.&raquo;</p>
+
+<p>Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
+disait, oubli&eacute; quelque lumi&egrave;re, et je proposai &agrave; mes fils de retourner
+imm&eacute;diatement au navire pour conna&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Tous, sans me r&eacute;pondre saut&egrave;rent chacun dans leur cuve, et nos rames,
+auxquelles la curiosit&eacute; donnait une impulsion plus violente, nous
+conduisirent bient&ocirc;t aupr&egrave;s du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
+s'en &eacute;levait ni flamme ni fum&eacute;e, et quand nous f&ucirc;mes pr&egrave;s d'aborder, au
+lieu de fixer le bateau &agrave; l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
+et nous nous trouv&acirc;mes vis-&agrave;-vis d'une immense ouverture qui laissait
+apercevoir notre pinasse un peu couch&eacute;e sur le c&ocirc;t&eacute;. La mer &eacute;tait
+couverte de d&eacute;bris; mais je ne laissai pas &agrave; mes fils le temps de
+s'affliger de ce spectacle, et je m'&eacute;criai: &laquo;Victoire! cette belle
+pinasse est enfin &agrave; nous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je commence &agrave; comprendre, s'&eacute;cria Fritz; c'est vous qui avez fait
+tout cela, mon p&egrave;re, pour d&eacute;gager la pinasse.&raquo;</p>
+
+<p>J'avouai &agrave; mes fils le stratag&egrave;me dont j'avais cru devoir user; nous
+mont&acirc;mes sur le vaisseau, et nous trouv&acirc;mes le p&eacute;tard enfonc&eacute; dans la
+paroi oppos&eacute;e; alors, &agrave; l'aide du cric et des leviers, nous commen&ccedil;&acirc;mes
+&agrave; faire glisser notre gracieux et l&eacute;ger b&acirc;timent sur des cylindres
+plac&eacute;s expr&egrave;s sous sa quille. Un c&acirc;ble tr&egrave;s-fort fut dispos&eacute; de mani&egrave;re
+&agrave; l'emp&ecirc;cher de s'&eacute;loigner du vaisseau, et nos efforts r&eacute;unis l'eurent
+bient&ocirc;t mis en mouvement et lanc&eacute; &agrave; la mer. Je fis alors appel &agrave; toutes
+mes connaissances dans l'art de gr&eacute;er un navire, de le munir de m&acirc;ts et
+de voiles. La nuit nous surprit &agrave; l'ouvrage; nous nous content&acirc;mes
+d'assurer notre nouveau tr&eacute;sor contre les flots, et nous repr&icirc;mes le
+chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour m&eacute;nager &agrave; la bonne m&egrave;re
+une surprise compl&egrave;te, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
+de poudre avait fait explosion et endommag&eacute; une partie du vaisseau,
+comme elle l'avait pens&eacute;.</p>
+
+<p>Le gr&eacute;ement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
+fut termin&eacute;, mes fils, au comble de la joie de voir ce l&eacute;ger navire
+glisser sur les flots avec rapidit&eacute;, me demand&egrave;rent comme gr&acirc;ce de
+saluer leur m&egrave;re de deux coups de canon en arrivant &agrave; la c&ocirc;te, et, comme
+ils avaient travaill&eacute; avec le plus grand z&egrave;le et montr&eacute; la plus grande
+discr&eacute;tion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.</p>
+
+<p>Fritz fut donc imm&eacute;diatement &eacute;rig&eacute; en capitaine. Jack et Ernest,
+canonniers, charg&egrave;rent leurs pi&egrave;ces; puis, aux commandements successifs
+du capitaine, les deux canons partirent l'un apr&egrave;s l'autre. Quant &agrave;
+Fritz, qui n'&eacute;tait jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il
+avait d&eacute;charg&eacute; en m&ecirc;me temps ses deux pistolets. Cette petite sc&egrave;ne de
+guerre avait mont&eacute; la t&ecirc;te &agrave; mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait
+bien se trouver en pr&eacute;sence d'une flotte de sauvages, pour avoir le
+plaisir de la canonner et de la couler &agrave; fond.</p>
+
+<p>&laquo;Plaise &agrave; Dieu, au contraire, lui r&eacute;pondis-je, mon enfant, que nous
+n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant nous touchions &agrave; la c&ocirc;te, o&ugrave; ma femme et mon petit Franz nous
+attendaient, ne sachant s'ils devaient se r&eacute;jouir ou s'effrayer; mais
+ils reconnurent bient&ocirc;t nos voix.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez les bienvenus! s'&eacute;cria ma femme, tout en t&eacute;moignant de son
+admiration &agrave; la vue de notre belle pinasse qui se balan&ccedil;ait mollement
+dans la baie. &Agrave; la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette
+pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir lou&eacute; notre habilet&eacute; et notre pers&eacute;v&eacute;rance, elle nous dit
+avec une sorte d'orgueil: &laquo;Vous nous avez m&eacute;nag&eacute; une surprise,
+Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec
+vous; nous ne sommes point demeur&eacute;s inactifs pendant que vous
+travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos &oelig;uvres &agrave; coups de
+canon, quelques plats de bons l&eacute;gumes qui arriveront en temps et lieu
+les recommanderont peut-&ecirc;tre &agrave; votre attention.&raquo;</p>
+
+<p>Je voulus lui demander des explications. &laquo;Suivez-moi, nous dit-elle,
+suivez-moi par ici.&raquo; Elle nous conduisit du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; la rivi&egrave;re du Chacal
+tombait en cascade, et l&agrave; elle nous fit voir, &agrave; l'abri des rochers, un
+potager superbe, divis&eacute; en compartiments et en planches s&eacute;par&eacute;es entre
+elles par de petits sentiers.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit-elle, notre ouvrage; l&agrave; j'ai plac&eacute; des pommes de terre, ici
+des racines fra&icirc;ches de manioc, de ce c&ocirc;t&eacute; des laitues; plus loin tu
+pourras planter des cannes &agrave; sucre, et voici des places dispos&eacute;es pour
+r&eacute;unir les melons, les f&egrave;ves, les pois, les choux et tous les tr&eacute;sors
+que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu
+soin de d&eacute;poser en terre des grains de ma&iuml;s: comme il vient haut et
+touffu, il abritera mes jeunes plantes et les d&eacute;fendra contre l'ardeur
+du soleil.&raquo;</p>
+
+<p>Je la f&eacute;licitai bien sinc&egrave;rement, et je complimentai surtout le petit
+Franz de la discr&eacute;tion qu'il avait mise &agrave; garder le secret de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de
+six ans pussent parvenir &agrave; de tels r&eacute;sultats en huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comptais pas non plus, me r&eacute;pondit ma femme, et voil&agrave; pourquoi
+nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en
+avoir pas la honte en cas d'insucc&egrave;s. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je soup&ccedil;onnais
+quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai
+point en reste avec eux.&raquo;</p>
+
+<p>Nous repr&icirc;mes le chemin de la tente. Cette journ&eacute;e fut une des plus
+heureuses que nous eussions encore pass&eacute;es, et j'eus soin de faire
+remarquer &agrave; mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail
+apporte &agrave; ceux qui s'y livrent.</p>
+
+<p>Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui
+&eacute;taient depuis huit jours &agrave; Falken-Horst, et elle m'invita doucement &agrave;
+m'en occuper si je ne voulais pas les laisser p&eacute;rir. Je lui promis d'y
+songer d&egrave;s le lendemain.</p>
+
+<p>La pinasse d&eacute;charg&eacute;e, nous la fix&acirc;mes au rivage, et la plupart des
+objets qu'elle contenait furent d&eacute;pos&eacute;s sous la tente; chacun de nous se
+chargea comme il put de ceux qu'il &eacute;tait facile d'emporter, et nous
+repr&icirc;mes le chemin de Falken-Horst, o&ugrave; ma femme seule avait fait
+quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui
+commen&ccedil;aient &agrave; souffrir de notre absence trop prolong&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a><a href="#table">CHAPITRE XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Encore un dimanche.&mdash;Le <i>lazo</i>.&mdash;Excursion au bois des Calebassiers.&mdash;Le
+crabe de terre.&mdash;L'iguane.</a></h3>
+
+
+<p>Pendant notre s&eacute;jour &agrave; Zelt-Heim et malgr&eacute; les occupations qui nous
+ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore n&eacute;glig&eacute; de c&eacute;l&eacute;brer
+un dimanche. Le troisi&egrave;me tombait le jour de notre arriv&eacute;e &agrave;
+Falken-Horst, et nous le c&eacute;l&eacute;br&acirc;mes par des exercices religieux et des
+lectures pieuses qui remplirent la matin&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes d&icirc;n&eacute;, je donnai &agrave; ma jeune famille la permission de
+reprendre ses jeux.</p>
+
+<p>J'avais &agrave; c&oelig;ur de d&eacute;velopper en eux tout ce que la nature y avait mis
+de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer &agrave;
+sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.</p>
+
+<p>Ces exercices du corps &eacute;taient assez du go&ucirc;t de mes enfants, Ernest
+except&eacute;, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
+N&eacute;anmoins, lorsque le jeu &eacute;tait nouveau, il se d&eacute;cidait assez
+facilement. Quand ils eurent &eacute;puis&eacute; leurs jeux ordinaires: &laquo;Mes enfants,
+leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
+Patagons, nation renomm&eacute;e par ses habitudes guerri&egrave;res parmi les
+sauvages de l'Am&eacute;rique du Sud, et qui en habitent la pointe
+m&eacute;ridionale.&raquo;</p>
+
+<p>Je pris alors deux balles que j'attachai chacune &agrave; un bout de corde
+d'environ six pieds, et je pr&eacute;sentai &agrave; mes enfants cette nouvelle arme.
+Les sauvages, qui n'ont &agrave; leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
+servent simplement de gros cailloux.</p>
+
+<p>Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
+arme en la lan&ccedil;ant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
+comment les deux balles, en revenant sur elles-m&ecirc;mes, entouraient
+fortement la partie que la corde avait touch&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
+vivante en lui lan&ccedil;ant leur fronde dans les jambes.&raquo;</p>
+
+<p>Cette description paraissait si neuve, que je lan&ccedil;ai la fronde que je
+venais de faire contre un arbuste plac&eacute; &agrave; peu de distance pour la leur
+mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
+tige en deux. Le succ&egrave;s ne pouvait manquer d'&ecirc;tre assur&eacute;; il me fallut
+aussit&ocirc;t en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionn&eacute;ment
+cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y f&ucirc;t devenu d'une grande
+force. Je me plaisais &agrave; voir ainsi mes fils s'habituer &agrave; des armes qui
+devaient encore exercer leur agilit&eacute;, leur force et leur coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
+de l'Am&eacute;rique du Sud, a re&ccedil;u le nom de <i>lazo</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain, je remarquai de notre ch&acirc;teau que la mer &eacute;tait
+tr&egrave;s-agit&eacute;e: le vent soufflait avec force de mani&egrave;re &agrave; effrayer de vrais
+marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.</p>
+
+<p>J'annon&ccedil;ai &agrave; ma femme que nous resterions &agrave; terre toute la journ&eacute;e, et
+que nous &eacute;tions &agrave; sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
+absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans &agrave; Falken-Horst,
+&agrave; l'aide de nos pi&egrave;ges, pour en remplir une demi-tonne, o&ugrave; elle les
+avait roul&eacute;s dans le beurre. Nos pigeons avaient dress&eacute; leur nid et
+couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
+la ronde autour de nos possessions, nous arriv&acirc;mes pr&egrave;s des arbres
+fruitiers, et je jugeai qu'il &eacute;tait bien temps de m'en occuper, car ils
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute; dess&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette occupation remplit notre journ&eacute;e tout enti&egrave;re, et, quand vint le
+repas du soir, nous trouv&acirc;mes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
+&eacute;tat, qu'on d&eacute;cida &agrave; l'unanimit&eacute; qu'il fallait les remplacer, et se
+rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
+Franz ne voulaient rester &agrave; la maison en pareille occasion. &Agrave; la pointe
+du jour nous &eacute;tions sur pied, et, munis des provisions n&eacute;cessaires, nous
+quitt&acirc;mes Falken-Horst. L'&acirc;ne seul &eacute;tait attel&eacute; &agrave; la claie, que nous
+devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
+petit Franz, si ses faibles jambes &eacute;taient trop fatigu&eacute;es. Turc,
+cuirass&eacute; selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+portant sur son dos Knips (c'&eacute;tait le nom donn&eacute; au petit singe), et mes
+enfants, bien arm&eacute;s, la suivaient partout. Quant &agrave; moi, je marchais un
+peu en arri&egrave;re avec ma femme, qui tenait Franz par la main.</p>
+
+<p>Nous nous dirige&acirc;mes vers les marais du Flamant. Ma femme &eacute;tait
+enthousiasm&eacute;e devant l'admirable v&eacute;g&eacute;tation qui se d&eacute;ployait &agrave; nos yeux.</p>
+
+<p>Fritz s'&eacute;tait enfonc&eacute; dans les herbes avec Turc; nous l'entend&icirc;mes faire
+feu, et nous v&icirc;mes soudain tomber dans les herbes un oiseau &eacute;norme; mais
+il n'&eacute;tait pas mort, et nous trouv&acirc;mes mon fils aux prises, ainsi que
+les dogues, avec cette forte b&ecirc;te, qui se d&eacute;fendait vaillamment contre
+eux &agrave; coups de pieds et d'ailes. Turc avait d&eacute;j&agrave; deux profondes
+blessures &agrave; la t&ecirc;te; quand je m'approchai &agrave; mon tour, je fus assez
+heureux pour envelopper avec mon mouchoir la t&ecirc;te de l'animal. Priv&eacute; de
+la lumi&egrave;re, il donna des coups moins dangereux, et nous parv&icirc;nmes
+facilement &agrave; nous rendre ma&icirc;tres de lui. En l'examinant, je ne lui
+trouvai qu'une blessure &agrave; l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
+et lui liai une patte, puis nous le port&acirc;mes ainsi garrott&eacute; sur la
+claie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le bel oiseau!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent-ils tous en l'apercevant.</p>
+
+<p>Ernest, qui s'&eacute;tait rapproch&eacute;, l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as en partie raison, lui r&eacute;pondis-je; c'est bien une outarde, mais
+elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
+l'esp&egrave;ce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
+manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
+pas incurable, ajoutai-je en m&ecirc;me temps, et je m'estimerais tr&egrave;s heureux
+de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilit&eacute; de ce nouvel h&ocirc;te,
+quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
+petits, qui attendaient peut-&ecirc;tre le retour de leur m&egrave;re. Je la rassurai
+en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
+au sortir de l'&oelig;uf, et que l'outarde pourrait fournir un r&ocirc;ti au cas o&ugrave;
+nous ne pourrions la conserver.</p>
+
+<p>L'outarde bien attach&eacute;e sur notre claie, nous nous rem&icirc;mes en route, et
+nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; arriver au bois des Singes, nom que nous avions
+donn&eacute; au bois o&ugrave; ces messieurs s'&eacute;taient charg&eacute;s de nous fournir une
+abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant &agrave; sa m&egrave;re les
+d&eacute;tails de cette aventure; et ses jeunes fr&egrave;res, surtout le gourmand
+Ernest, appelaient de tous leurs v&oelig;ux une nouvelle troupe de singes
+pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur t&ecirc;te;
+mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
+suppl&eacute;er &agrave; ces animaux, quand tout &agrave; coup une noix tomba &agrave; mes pieds,
+puis une seconde, puis encore une troisi&egrave;me. Tous aussit&ocirc;t de lever la
+t&ecirc;te et de chercher la main qui d&eacute;tachait ainsi pour nous ces fruits;
+mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
+rien par&ucirc;t &agrave; nos yeux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &eacute;trange! s'&eacute;cria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
+f&eacute;es?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-il achev&eacute; ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
+visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
+inutilement le mot de l'&eacute;nigme. Mais tout &agrave; coup Fritz, qui s'&eacute;tait
+r&eacute;fugi&eacute; sous l'arbre m&ecirc;me pour se mettre &agrave; l'abri des projectiles,
+s'&eacute;crie: &laquo;Je l'ai d&eacute;couvert le sorcier! &agrave; moi le sorcier! le voil&agrave; qui
+descend de l'arbre; voyez la vilaine b&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
+dispos&eacute; &agrave; jouir de sa r&eacute;colte, quand Jack l'aper&ccedil;ut; l'&eacute;tourdi, tout en
+se r&eacute;criant sur la laideur du sorcier, courut &agrave; lui et voulut l'assommer
+d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
+j'avais reconnu le crabe de terre, peu effray&eacute; de cette d&eacute;monstration,
+marcha droit &agrave; son agresseur en &eacute;tendant vers lui des pinces si larges
+et si formidables, qu'apr&egrave;s avoir fait bonne mine quelques moments
+celui-ci se prit &agrave; fuir en criant. Cependant, comme ses fr&egrave;res se
+moquaient de lui, le d&eacute;pit lui rendit le courage, et suppl&eacute;ant par la
+ruse &agrave; son manque de forces, il &ocirc;ta sa veste et s'arr&ecirc;ta droit devant
+son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez pr&egrave;s, il l'en couvrit tout
+entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
+lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
+l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
+le moment o&ugrave; le vilain animal s'en serait all&eacute; tranquillement, emportant
+la veste de mon petit guerrier, lorsque je me d&eacute;cidai &agrave; lui appliquer un
+coup de hache qui le tua sur-le-champ.</p>
+
+<p>La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
+nous occup&egrave;rent encore quelque temps; nous pla&ccedil;&acirc;mes sur la claie le
+sorcier et ses noix de coco, et nous nous m&icirc;mes en marche. Peu apr&egrave;s le
+bois s'&eacute;paissit; bient&ocirc;t il nous fallut recourir &agrave; la hache pour ouvrir
+un passage &agrave; l'&acirc;ne et &agrave; la claie qu'il tra&icirc;nait apr&egrave;s lui. La chaleur
+&eacute;tait devenue extr&ecirc;me; nous marchions maintenant en silence et la t&ecirc;te
+baiss&eacute;e, car nos gosiers alt&eacute;r&eacute;s et secs nous interdisaient la parole.
+Mais tout &agrave; coup Ernest, toujours observateur, nous appela aupr&egrave;s de
+lui, et nous montra une plante &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de laquelle pendaient
+quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une premi&egrave;re incision avait
+fait tomber assez d'eau pour que le petit &eacute;go&iuml;ste se d&eacute;salt&eacute;r&acirc;t; mais je
+m'aper&ccedil;us qu'il en restait encore, et que le d&eacute;faut d'air seul
+l'emp&ecirc;chait de couler; je fendis alors la plante dans toute son &eacute;tendue,
+et tous, jusqu'&agrave; l'&acirc;ne, nous p&ucirc;mes nous d&eacute;salt&eacute;rer &agrave; notre tour.</p>
+
+<p>&laquo;B&eacute;nissons Dieu, m'&eacute;criai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
+remercions-le d'avoir ainsi cr&eacute;&eacute;, au milieu du d&eacute;sert, des plantes
+bienfaisantes qui s'offrent au voyageur &eacute;gar&eacute; comme des fontaines de
+salut.&raquo;</p>
+
+<p>La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de c&ocirc;t&eacute;, vers la
+rive, nous atteign&icirc;mes bient&ocirc;t les calebassiers et la place o&ugrave; nous nous
+&eacute;tions d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;t&eacute;s. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
+avais dit la premi&egrave;re fois que nous avions pass&eacute; devant ces arbres,
+r&eacute;p&eacute;ta la le&ccedil;on &agrave; ses fr&egrave;res, et leur enseigna les usages auxquels ils
+&eacute;taient propres, et l'utilit&eacute; qu'en tiraient les sauvages de l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, je m'&eacute;tais un peu &eacute;loign&eacute; pour choisir les plus
+belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice &agrave;
+redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils &eacute;taient
+sans doute ailleurs, car je n'en aper&ccedil;us aucune trace. En revenant, je
+trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
+ma femme s'occupait &agrave; soigner l'outarde, dont la blessure n'&eacute;tait pas
+dangereuse. Elle me repr&eacute;senta qu'il &eacute;tait bien cruel de laisser cette
+pauvre b&ecirc;te toujours chaperonn&eacute;e, et, pour lui faire plaisir, je lui
+&ocirc;tai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle &agrave; un
+arbre. La pauvre b&ecirc;te resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
+chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
+notre pr&eacute;sence, ce qui me confirma dans l'id&eacute;e que la c&ocirc;te &eacute;tait
+inhabit&eacute;e, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
+Jack, aid&eacute; de Fritz, avait allum&eacute; un grand feu; et tous deux &eacute;taient si
+affair&eacute;s, que je ne pus m'emp&ecirc;cher de leur dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
+vos projets, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
+&agrave; la mode des sauvages.</p>
+
+<p>MOI. &Agrave; merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
+jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez d&ucirc; vous
+assurer, ce me semble, des deux &eacute;l&eacute;ments essentiels de votre cuisine,
+des vases et de l'eau.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
+plusieurs ustensiles; aussit&ocirc;t les enfants se mirent &agrave; l'ouvrage pour
+fa&ccedil;onner des calebasses; beaucoup furent g&acirc;t&eacute;es; mais ils parvinrent &agrave;
+fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
+pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
+compl&egrave;tement manqu&eacute; ses ustensiles de calebasses, s'&eacute;tait enfonc&eacute; dans
+l'&eacute;paisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
+v&icirc;mes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: &laquo;Un
+sanglier! un sanglier! Vite! vite!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz sauta sur son fusil, et nous nous &eacute;lan&ccedil;&acirc;mes tous deux vers
+l'endroit qu'Ernest nous indiquait.</p>
+
+<p>Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
+indiqu&egrave;rent bient&ocirc;t l'endroit o&ugrave; se d&eacute;battait avec nos vaillants
+combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
+capricieuse nous avait contraints de laisser courir &agrave; sa guise. Cette
+d&eacute;couverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
+celles du m&ecirc;me genre. Tout en parlant, nous aper&ccedil;&ucirc;mes notre cochon
+d&eacute;vorant de petites pommes color&eacute;es qui jonchaient la terre. Craignant
+cependant quelque danger, j'emp&ecirc;chai mes fils d'en manger, et nous nous
+m&icirc;mes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre c&ocirc;t&eacute;. Jack partit
+en avant; mais &agrave; peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
+v&icirc;mes &agrave; son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
+un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
+nous avait d&eacute;sign&eacute;, je lui appris qu'il &eacute;tait peu probable qu'il y e&ucirc;t
+des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
+d&eacute;signai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'&eacute;norme l&eacute;zard vert
+que les naturalistes nomment iguane.</p>
+
+<p>Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
+dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Am&eacute;rique, sa chair comme
+une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
+l'arr&ecirc;tai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
+&eacute;cailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrit&eacute;
+deviendrait peut-&ecirc;tre &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
+et assez singulier de se rendre ma&icirc;tre de cet animal.&raquo; Je demandai en
+m&ecirc;me temps une baguette l&eacute;g&egrave;re et une ficelle, au bout de laquelle je
+fis un n&oelig;ud coulant. Je me mis ensuite &agrave; siffler; puis profitant de
+l'esp&egrave;ce d'engourdissement que cette m&eacute;lodie occasionnait &agrave; l'animal, je
+lui jetai par pr&eacute;caution le n&oelig;ud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
+donnait aucun signe de col&egrave;re, je plongeai dans une de ses narines
+entrouvertes la baguette dont j'&eacute;tais arm&eacute;: le sang coula en abondance,
+et l'animal mourut &agrave; l'instant sans avoir souffert aucune douleur.</p>
+
+<p>Mes fils, &eacute;tonn&eacute;s, s'approch&egrave;rent alors; je leur appris que j'avais lu
+dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
+pas, ajoutai-je, qu'il m'e&ucirc;t aussi bien r&eacute;ussi. Il s'agissait maintenant
+d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils support&egrave;rent la
+queue; ainsi dispos&eacute;s, nous regagn&acirc;mes l'endroit o&ugrave; nous avions laiss&eacute;
+la claie. Ma femme et Franz, inqui&eacute;t&eacute;s par notre absence prolong&eacute;e, nous
+cherchaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Le r&eacute;cit de notre chasse les int&eacute;ressa
+beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouv&eacute; d'eau, nous go&ucirc;t&acirc;mes,
+pour nous d&eacute;salt&eacute;rer, les petites pommes que j'avais ramass&eacute;es, et dans
+lesquelles je crus reconna&icirc;tre les fruits du goyavier; puis nous
+repr&icirc;mes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
+campement. Seulement l'&acirc;ne fut charg&eacute; du l&eacute;zard et de notre vaisselle de
+courge. Nous sort&icirc;mes du bois des Calebassiers; en passant &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute;, nous renouvel&acirc;mes notre provision de voyage; puis nous
+atteign&icirc;mes un bois de ch&ecirc;nes magnifiques, entrecoup&eacute; de quelques beaux
+figuiers de la m&ecirc;me esp&egrave;ce que ceux de Falken-Horst. La terre &eacute;tait
+jonch&eacute;e de glands; un de mes enfants s'&eacute;tant avis&eacute; d'en manger un, et
+l'ayant trouv&eacute; excellent, nous suiv&icirc;mes son exemple, et nous en
+r&eacute;colt&acirc;mes une bonne quantit&eacute;. Nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t au logis; pendant
+que j'&eacute;ventrais et pr&eacute;parais l'iguane, mes enfants d&eacute;charg&egrave;rent l'&acirc;ne et
+plac&egrave;rent l'outarde &agrave; c&ocirc;t&eacute; du flamant, dans un poulailler. L'iguane f&ucirc;t
+trouv&eacute; d&eacute;licieux; mais le crabe de Jack fut jet&eacute; aux chiens. Nous
+soup&acirc;mes &agrave; la h&acirc;te, et nous cour&ucirc;mes chercher le repos dans notre
+ch&acirc;teau a&eacute;rien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Nouvelle excursion.&mdash;Le coq de bruy&egrave;re.&mdash;L'arbre &agrave; cire.&mdash;La colonie
+d'oiseaux.&mdash;Le caoutchouc.&mdash;Le sagoutier.</a></h3>
+
+
+<p>On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
+claie; mais, comme je voulais faire une excursion au del&agrave; des rochers,
+et que j'&eacute;tais, curieux de savoir jusqu'o&ugrave; s'&eacute;tendaient les limites de
+notre empire, je r&eacute;solus de n'emmener que Fritz avec moi.</p>
+
+<p>Je laissai donc mes trois cadets pr&egrave;s de leur m&egrave;re, sous la garde de
+Bill, qui &eacute;tait pleine, et nous part&icirc;mes, Fritz et moi, accompagn&eacute;s de
+notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au bois de ch&ecirc;nes, nous y trouv&acirc;mes notre truie qui se r&eacute;galait
+de glands, et, apr&egrave;s lui en avoir enlev&eacute; quelques poign&eacute;es, nous
+continu&acirc;mes notre route. Nous remarqu&acirc;mes dans les branches des
+compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
+deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
+abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
+esp&egrave;ces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
+verte et rouge. Mais, pendant que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; les consid&eacute;rer,
+un bruit soudain, semblable &agrave; celui d'un tambour mouill&eacute;, vint frapper
+notre oreille.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re pens&eacute;e qui se pr&eacute;senta &agrave; nous fut qu'il y avait dans le
+voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
+guerri&egrave;re. Cependant nous nous gliss&acirc;mes vers l'endroit d'o&ugrave; le bruit
+partait, et nous &eacute;cart&acirc;mes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
+vue. Nous d&eacute;couvr&icirc;mes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
+coq de bruy&egrave;re perch&eacute; sur un tronc d'arbre pourri, et occup&eacute; &agrave; donner le
+spectacle &agrave; une vingtaine de gelinottes r&eacute;unies autour de lui et en
+admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
+livrait pour captiver leur attention. C'&eacute;tait un spectacle &eacute;trange dont
+j'avais d&eacute;j&agrave; lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
+modul&eacute;s, battements d'ailes, roulements de t&ecirc;te, le singulier acteur de
+cette sc&egrave;ne n'&eacute;pargnait rien pour plaire. Tant&ocirc;t il agitait les plumes
+de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
+l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
+poussait un cri per&ccedil;ant, puis il recommen&ccedil;ait aussit&ocirc;t sa pantomime. Le
+nombre des poules qui &eacute;taient assembl&eacute;es autour de lui s'augmentait &agrave;
+chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin &agrave;
+ses &eacute;bats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
+ardeur inconsid&eacute;r&eacute;e, et, comme son action m'avait caus&eacute; une impression
+d&eacute;sagr&eacute;able, je ne pus m'emp&ecirc;cher de lui dire avec vivacit&eacute;: &laquo;&Agrave; quoi bon
+cette rage de d&eacute;truire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
+donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
+que la d&eacute;vastation? Crois-tu qu'il y e&ucirc;t eu moins de plaisir pour nous &agrave;
+jouir de ce spectacle nouveau qu'&agrave; trouver l'acteur gisant devant nous?&raquo;</p>
+
+<p>Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal &eacute;tait irr&eacute;m&eacute;diable,
+je crus qu'il &eacute;tait convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
+j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
+beaucoup de l'avoir tu&eacute;; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fort utile dans notre basse-cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, lui r&eacute;pondis-je, mais nous pouvons encore rem&eacute;dier &agrave; cette
+perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
+am&egrave;nerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
+quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les &oelig;ufs et les confierons &agrave;
+nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
+nouvelle esp&egrave;ce de volatiles.&raquo;</p>
+
+<p>Nous d&eacute;pos&acirc;mes ensuite le coq sur le dos de l'&acirc;ne; et, continuant notre
+route, nous arriv&acirc;mes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
+petites pommes nous rafra&icirc;chirent comme la veille.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes ensuite aux calebassiers; nous trouv&acirc;mes en bon &eacute;tat les
+divers objets que nous y avions laiss&eacute;s la veille. Comme il nous restait
+encore beaucoup de temps, je r&eacute;solus de pousser une excursion au del&agrave;
+des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
+encore visit&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arriv&acirc;mes &agrave;
+une plaine couverte de plantes peu &eacute;lev&eacute;es. Nous ne nous y avancions
+qu'avec pr&eacute;caution, jetant nos regards &agrave; droite et &agrave; gauche pour ne rien
+laisser &eacute;chapper, et nous mettre en mesure d'&eacute;viter le danger s'il s'en
+pr&eacute;sentait. Turc marchait le premier; le baudet venait apr&egrave;s lui. Nous
+rencontr&acirc;mes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
+pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
+d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
+effray&eacute;s de notre approche. Fritz aurait volontiers l&acirc;ch&eacute; des coups de
+fusil; mais ils &eacute;taient trop &eacute;loign&eacute;s pour qu'il p&ucirc;t esp&eacute;rer les
+atteindre, et cette circonstance seule le retint.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants de marche, nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans un fourr&eacute;
+de buissons qui nous &eacute;taient inconnus, et parmi lesquels nous
+d&eacute;couvr&icirc;mes le <i>myrica cerifera</i>, arbre dont les baies produisent la
+cire. J'engageai Fritz &agrave; en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
+car je savais que cette d&eacute;couverte ferait plaisir &agrave; ma femme.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous v&icirc;mes une esp&egrave;ce d'oiseaux qui paraissaient vivre
+en soci&eacute;t&eacute; dans un nid immense o&ugrave; habitait la tribu tout enti&egrave;re, et
+sous lequel chacun trouvait un abri. Il &eacute;tait plac&eacute; au milieu de
+l'arbre, &agrave; la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
+ext&eacute;rieurement &agrave; une grosse &eacute;ponge, &agrave; cause des ouvertures nombreuses
+qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient &agrave; chaque nid
+particulier. M&ecirc;l&eacute;s aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
+volaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; en poussant des cris aigus et en disputant aux
+propri&eacute;taires l'entr&eacute;e de leur nid. Curieux d'examiner de pr&egrave;s cette
+int&eacute;ressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, apr&egrave;s plusieurs
+tentatives, il fut assez adroit pour d&eacute;nicher un de ces petits oiseaux,
+qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgr&eacute; les cris, les
+battements d'ailes et les coups de bec de ses fr&egrave;res. Fritz &eacute;tait
+heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le ph&eacute;nom&egrave;ne
+singulier de ces animaux vivant en soci&eacute;t&eacute;, ph&eacute;nom&egrave;ne sur lequel notre
+conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
+accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
+r&eacute;sister &agrave; des courants violents, et font m&ecirc;me d&eacute;border des rivi&egrave;res
+pour &eacute;tablir leurs demeures dans les &eacute;tangs form&eacute;s par l'inondation.</p>
+
+<p>Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
+c&eacute;phalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
+fourmili&egrave;res qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Am&eacute;rique,
+hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont ma&ccedil;onn&eacute;s avec
+autant d'art et de solidit&eacute; que s'ils eussent &eacute;t&eacute; construits par la main
+des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins &eacute;tonnant, mais non
+moins int&eacute;ressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
+ch&egrave;re patrie.</p>
+
+<p>Cette le&ccedil;on d'histoire naturelle avait fait dispara&icirc;tre la longueur du
+chemin, et nous &eacute;tions arriv&eacute;s &agrave; un bois d'arbres qui nous &eacute;taient
+encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit &eacute;tait
+&acirc;pre; ils avaient de quarante &agrave; soixante pieds d'&eacute;l&eacute;vation, et leur
+&eacute;corce &eacute;tait crevass&eacute;e et couverte d'asp&eacute;rit&eacute;s. Ils portaient en outre
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; de petites boules de gomme qui s'&eacute;taient durcies &agrave; l'air.
+Fritz, qui s'&eacute;tait plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
+tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
+mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'&eacute;tendre, et elle
+reprenait sur-le-champ sa premi&egrave;re forme par un mouvement &eacute;lastique.
+Surpris de la d&eacute;couverte, il vint &agrave; moi en s'&eacute;criant: &laquo;J'ai trouv&eacute; la
+gomme &eacute;lastique!</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
+vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous &eacute;tions pr&egrave;s de l'arbre &agrave;
+caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.</p>
+
+<p>&laquo;La gomme &eacute;lastique nous sera tout &agrave; fait inutile, dit-il; nous n'avons
+rien &agrave; dessiner, et par cons&eacute;quent pas de crayon &agrave; effacer.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, lui dis-je, et &eacute;coute-moi: la gomme &eacute;lastique est
+non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir &agrave; faire un
+tissu imperm&eacute;able, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
+saison des pluies.&raquo; Cette id&eacute;e plut extr&ecirc;mement &agrave; mon fils, et je fus
+oblig&eacute; de lui indiquer comment je pensais arriver &agrave; ce r&eacute;sultat et la
+mani&egrave;re d'employer le caoutchouc.</p>
+
+<p>&laquo;Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se d&eacute;gage de l'arbre que
+tu vois; elle en tombe goutte &agrave; goutte, et on la recueille dans des
+vases o&ugrave; l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
+prend &agrave; l'&eacute;tat liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
+que l'on pr&eacute;sente ensuite &agrave; la fum&eacute;e d'un feu de bois humide qui s&egrave;che
+l'enduit. C'est de l&agrave; que le caoutchouc prend la teinte noire avec
+laquelle il parvient en Europe. Quant &agrave; la forme, elle est telle qu'on
+la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
+successives de gomme, et quand elles sont suffisamment s&eacute;ch&eacute;es, on brise
+la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture sup&eacute;rieure.
+C'est ce proc&eacute;d&eacute; que je compte appliquer &agrave; la confection de nos
+chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous &eacute;tendrons
+dessus les couches de caoutchouc n&eacute;cessaires pour donner une botte
+&eacute;paisse et solide.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avan&ccedil;&acirc;mes encore quelque temps, et nous ne d&eacute;couvr&icirc;mes qu'un
+nouveau bois de cocotiers: c'&eacute;tait celui qui se prolongeait jusqu'au
+bord de la mer, pr&egrave;s du promontoire de l'Espoir-Tromp&eacute;. De petits singes
+qui s'y &eacute;battaient nous fournirent des noix dont nous nous r&eacute;gal&acirc;mes;
+mais en consid&eacute;rant les arbres qui s'&eacute;levaient autour de nous, j'en
+remarquai quelques-uns d'une plus petite esp&egrave;ce qui me parurent &ecirc;tre des
+sagoutiers. Parmi nos d&eacute;couvertes, celle-ci &eacute;tait une des plus
+pr&eacute;cieuses. Je me h&acirc;tai donc de m'assurer de la r&eacute;alit&eacute; en frappant de
+ma hache un de ces arbres &eacute;tendu par terre, et je trouvai une moelle
+d'un go&ucirc;t agr&eacute;able, qui &eacute;tait, en effet, celui du sagou que j'avais
+mang&eacute; en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
+les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
+voyages, et dont les Indiens sont tr&egrave;s friands. J'en embrochai plusieurs
+dans une baguette, et les fis r&ocirc;tir &agrave; la flamme d'un feu que j'allumai.
+L'odeur qu'elles r&eacute;pandaient &eacute;tait d&eacute;licieuse. Je les go&ucirc;tai en me
+servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, &agrave;
+l'inspection, avait protest&eacute; que jamais de sa vie il ne toucherait &agrave; un
+pareil mets, se d&eacute;cida enfin &agrave; partager ma cuisine, et la trouva si
+bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
+faire griller &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce repas d&eacute;licat, nous nous lev&acirc;mes, et nous continu&acirc;mes encore
+quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
+offrait partout cette m&ecirc;me v&eacute;g&eacute;tation si riche et si puissante. Mais des
+champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
+dirige&acirc;mes donc &agrave; gauche le long du rivage, &agrave; travers la plantation des
+cannes &agrave; sucre, et, comme il &eacute;tait tard, nous nous h&acirc;t&acirc;mes de reprendre
+la route de Falken-Horst. Nous pr&icirc;mes par le chemin le plus court pour
+regagner le bois des Calebassiers, o&ugrave; nous retrouv&acirc;mes la claie; l'&acirc;ne
+fut attel&eacute;, et nous retourn&acirc;mes vers les n&ocirc;tres, qui nous attendaient
+avec une inqui&eacute;tude motiv&eacute;e par notre longue absence.</p>
+
+<p>Ma femme t&eacute;moigna beaucoup de joie &agrave; la vue du sagou; puis elle
+s'approcha pour &eacute;couter Fritz, qui racontait avec feu les d&eacute;couvertes du
+jour, le coq gelinotte et le nid habit&eacute; par une colonie d'oiseaux.</p>
+
+<p>Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient d&eacute;j&agrave; la parole,
+fut salu&eacute; par tout le monde du nom classique de Jacquot, et re&ccedil;ut une
+quantit&eacute; de glands doux dont il se r&eacute;gala.</p>
+
+<p>Je racontai alors &agrave; mon tour la d&eacute;couverte du caoutchouc, qui devait
+nous donner des bottes imperm&eacute;ables, et des baies &agrave; cire, avec
+lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme re&ccedil;ut avec une
+attention sp&eacute;ciale celles que nous rapportions.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le repas et &agrave; la nuit tombante, nous remont&acirc;mes sur notre arbre,
+tirant l'&eacute;chelle apr&egrave;s nous, et nous nous livr&acirc;mes &agrave; un sommeil qui nous
+&eacute;tait n&eacute;cessaire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a><a href="#table">CHAPITRE XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les bougies.&mdash;Le beurre.&mdash;Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
+vaisseau.&mdash;L'arsenal.</a></h3>
+
+
+<p>Nous &eacute;tions &agrave; peine debout, que ma femme et mes fils s'empress&egrave;rent
+autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
+bougies, m&eacute;tier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma m&eacute;moire tout
+ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis &agrave; l'ouvrage.
+J'aurais voulu pouvoir m&ecirc;ler &agrave; mes baies du suif ou de la graisse pour
+donner &agrave; mes bougies plus de blancheur et les faire br&ucirc;ler plus
+facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme pr&eacute;parait
+des m&egrave;ches avec du fil &agrave; voile, tandis que je m'occupais &agrave; faire fondre
+la cire. J'avais plac&eacute; sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
+baies, et je vis bient&ocirc;t nager &agrave; la surface une mati&egrave;re huileuse de
+couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la pla&ccedil;ai dans un vase, &agrave;
+proximit&eacute; du feu pour l'emp&ecirc;cher de prendre consistance. Lorsque je crus
+en avoir obtenu une quantit&eacute; suffisante, je commen&ccedil;ai &agrave; tremper dans la
+cire tenue &agrave; l'&eacute;tat liquide les m&egrave;ches en fil, puis je les suspendis &agrave;
+des branches d'arbre pour les faire s&eacute;cher, et je recommen&ccedil;ai jusqu'&agrave; ce
+que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les pla&ccedil;ai dans un endroit
+frais pour les faire durcir, et le soir m&ecirc;me nous p&ucirc;mes en faire
+l'essai. Ma femme &eacute;tait heureuse; et, bien que la lueur n'en f&ucirc;t pas
+d'une puret&eacute; irr&eacute;prochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
+prolonger nos soir&eacute;es, et nous emp&ecirc;cher de nous coucher en m&ecirc;me temps
+que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succ&egrave;s qui
+couronna cette entreprise nous encouragea &agrave; en tenter une seconde. Ma
+femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la cr&egrave;me qu'elle
+levait du lait de notre vache; elle d&eacute;sirait pouvoir en faire du beurre;
+mais il lui manquait pour cela l'instrument n&eacute;cessaire, la baratte. Mon
+inexp&eacute;rience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppl&eacute;ai en
+mettant en usage un proc&eacute;d&eacute; que j'avais vu employer par les Hottentots.
+Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
+courge en deux parties &eacute;gales, que je refermai herm&eacute;tiquement. Je
+l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attach&eacute; &agrave; quatre pieux
+dispos&eacute;s expr&egrave;s un long morceau de toile, sur lequel je pla&ccedil;ai la
+courge, j'ordonnai &agrave; mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
+singularit&eacute; de cette op&eacute;ration, peu p&eacute;nible en elle-m&ecirc;me, leur servit de
+jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballott&eacute;e comme un
+enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisini&egrave;re le
+re&ccedil;ut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
+charm&eacute;s. Mais ces travaux n'&eacute;taient rien; il en est un qui me donna plus
+de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
+s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
+pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je g&acirc;tai une quantit&eacute;
+prodigieuse de bois, et je ne parvins &agrave; faire qu'une machine lourde et
+informe de quatre &agrave; cinq pieds &agrave; laquelle j'adaptai deux roues de canon
+enlev&eacute;es au navire, et dont les bords furent fa&ccedil;onn&eacute;s en bambous
+crois&eacute;s. Quelque grossi&egrave;re que f&ucirc;t cette voiture, elle nous fut d'une
+grande utilit&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que je m'occupais ainsi &agrave; ce p&eacute;nible travail, ma femme et mes
+fils ne restaient pas les bras crois&eacute;s; ils ex&eacute;cutaient divers
+embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
+ils y mettaient de z&egrave;le et d'intelligence; ils transplant&egrave;rent la
+plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux o&ugrave; je supposais qu'ils
+devaient le mieux r&eacute;ussir. La vigne fut plac&eacute;e contre notre grand arbre,
+dont le feuillage nous parut propre &agrave; la d&eacute;fendre contre les rayons du
+soleil. Les ch&acirc;taigniers, les noyers, les cerisiers furent rang&eacute;s sur
+deux belles all&eacute;es, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
+promenade ombrag&eacute;e &eacute;tait m&eacute;nag&eacute;e pour nos voyages &agrave; Zelt-Heim. Nous
+arrach&acirc;mes toute l'herbe, et au milieu nous &eacute;tabl&icirc;mes une chauss&eacute;e
+bomb&eacute;e, afin qu'elle fut toujours s&ucirc;re et propre. Les brouettes &eacute;tant
+insuffisantes pour y transporter le sable n&eacute;cessaire, je construisis un
+petit tombereau, que l'&acirc;ne tra&icirc;nait.</p>
+
+<p>Comme la nature avait enti&egrave;rement d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; Zelt-Heim, nos efforts
+d'embellissements se port&egrave;rent principalement sur ce point. Nous y
+transf&eacute;r&acirc;mes notre r&eacute;sidence pour les ex&eacute;cuter &agrave; loisir. Nous y
+plant&acirc;mes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
+l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
+pistachiers et les orangers c&eacute;drats, qui atteignent une hauteur
+extraordinaire et portent des fruits plus gros que la t&ecirc;te d'un enfant.
+L'amandier, le m&ucirc;rier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
+trouv&egrave;rent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi chang&eacute;; &agrave; une
+plage br&ucirc;lante nous f&icirc;mes succ&eacute;der un frais bosquet; nous abrit&acirc;mes les
+sables du rivage d'ombres hautes et &eacute;paisses, qui devaient favoriser la
+crue des herbes et offrir de la nourriture &agrave; nos bestiaux, si nous
+&eacute;tions forc&eacute;s de nous retirer en cas d'invasion &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir plant&eacute; le long du ruisseau des c&egrave;dres pour attacher notre
+barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'id&eacute;e
+d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
+un mot, de la mettre en &eacute;tat de soutenir le si&egrave;ge contre une arm&eacute;e de
+sauvages, s'il en &eacute;tait besoin. Notre artillerie devait naturellement
+prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construis&icirc;mes une
+plate-forme, sur laquelle furent hiss&eacute;s les deux canons de la pinasse.</p>
+
+<p>Ces divers travaux nous occup&egrave;rent six semaines environ, sans pourtant
+nous emp&ecirc;cher de c&eacute;l&eacute;brer le dimanche par les exercices accoutum&eacute;s; et
+j'admirai comment mes fils, fatigu&eacute;s par six jours de travail assidu,
+trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer &agrave; tous les
+jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer &agrave; nager ou &agrave;
+lancer le <i>lazo</i>: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
+autant que l'inaction!</p>
+
+<p>Une seule chose nous inqui&eacute;tait, c'&eacute;tait l'&eacute;tat de d&eacute;labrement de nos
+habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouv&eacute;s
+sur le navire &eacute;taient us&eacute;s; et je voyais avec crainte le moment o&ugrave; nous
+serions forc&eacute;s de renoncer aux habillements europ&eacute;ens. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+ma superbe voiture commen&ccedil;ait &agrave; se fatiguer consid&eacute;rablement; l'essieu
+ne tournait plus que difficilement, et encore &eacute;tait-ce avec un bruit
+capable de d&eacute;chirer l'oreille la moins d&eacute;licate. De temps en temps j'y
+mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours &eacute;tait insuffisant,
+et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employ&eacute;. Je me rappelai
+que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
+renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le d&eacute;sir de savoir
+dans quel &eacute;tat il se trouvait depuis que nous l'avions visit&eacute;, joint &agrave;
+nos besoins urgents, me d&eacute;termina &agrave; mettre la pinasse en mer et &agrave; tenter
+un voyage que j'annon&ccedil;ai &agrave; ma femme comme devant &ecirc;tre le dernier. Nous
+profit&acirc;mes du premier jour de calme pour mettre ce projet &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>La carcasse du navire &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s dans l'&eacute;tat o&ugrave; nous l'avions
+laiss&eacute;e; prise comme elle l'&eacute;tait entre les rochers, la mer et le vent
+ne lui avaient enlev&eacute; que quelques planches. Nous parcour&ucirc;mes les
+chambres, nous f&icirc;mes main basse sur tous les objets qu'elles
+renfermaient, puis nous descend&icirc;mes dans la cale; nous y trouv&acirc;mes,
+comme je l'avais pens&eacute;, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
+poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudi&egrave;res
+d'une grande capacit&eacute;, qui devaient servir &agrave; une raffinerie de sucre.
+Les moins pesants de ces objets furent embarqu&eacute;s, les autres furent
+attach&eacute;s &agrave; des tonnes vides bien bouch&eacute;es, et je projetai alors, pour en
+finir et nous rendre ma&icirc;tres des d&eacute;bris du navire, de faire sauter la
+carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
+rivage. Quoique les pr&eacute;paratifs de cette entreprise fussent extr&ecirc;mement
+simples, ils dur&egrave;rent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
+quille du b&acirc;timent un baril de poudre, auquel j'attachai une m&egrave;che qui
+devait br&ucirc;ler plusieurs heures, et nous nous &eacute;loign&acirc;mes pr&eacute;cipitamment
+pour regagner la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes arriv&eacute;s, je proposai &agrave; ma femme de porter le souper sur
+le promontoire, d'o&ugrave; l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
+consentit volontiers. Nous nous m&icirc;mes gaiement &agrave; table, attendant avec
+anxi&eacute;t&eacute; le moment de l'explosion; mais l'obscurit&eacute;, qui dans ces
+contr&eacute;es, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, succ&egrave;de imm&eacute;diatement au jour,
+commen&ccedil;ait &agrave; peine &agrave; envelopper la terre, que nous v&icirc;mes s'&eacute;lever tout &agrave;
+coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
+retentit, et tout rentra dans le calme. C'&eacute;taient les derniers d&eacute;bris du
+navire qui se s&eacute;paraient; avec eux disparaissaient les derniers liens
+qui nous attachassent &agrave; l'Europe. Cette id&eacute;e pleine de tristesse se
+communiqua spontan&eacute;ment &agrave; chacun de nous; aussi, &agrave; la place des cris de
+joie sur lesquels j'avais compt&eacute;, l'explosion du navire ne fut re&ccedil;ue que
+par des pleurs, auxquels je ne pus moi-m&ecirc;me r&eacute;sister. Nous retourn&acirc;mes &agrave;
+Zelt-Heim en proie aux plus tristes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Le repos de la nuit changea le cours des p&eacute;nibles impressions de la
+veille. Nous nous lev&acirc;mes avec le jour, et nous nous h&acirc;t&acirc;mes d'aller &agrave;
+la c&ocirc;te. Des planches et des poutres flottaient &ccedil;a et l&agrave;; il nous fut
+facile de les r&eacute;unir sur le rivage. Les chaudi&egrave;res de cuivre
+surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amen&acirc;mes &agrave; terre, &agrave;
+l'aide de l'&acirc;ne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudi&egrave;res nous
+servirent &agrave; assurer notre magasin de poudre, en les renversant
+par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous chois&icirc;mes une place, &agrave;
+l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
+explosion ne nous pr&eacute;sentait plus aucun danger. Nous creus&acirc;mes tout
+autour un petit foss&eacute; pour garantir la poudre de l'humidit&eacute;, et nous
+rempl&icirc;mes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
+les tonnes et la terre sur laquelle elles &eacute;taient appuy&eacute;es. Les canons
+furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
+insistait pour nous faire prendre des pr&eacute;cautions, car elle avait une
+grande frayeur des r&eacute;sultats que pouvait avoir une explosion.</p>
+
+<p>Tandis que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; ces travaux importants, je d&eacute;couvris
+que deux canes et une de nos oies avaient couv&eacute; sous un buisson, et
+conduisaient d&eacute;j&agrave; &agrave; l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
+oisons furent salu&eacute;s avec une grande satisfaction: nous les
+apprivois&acirc;mes bient&ocirc;t en leur jetant quelques morceaux de pain de
+manioc.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res dispositions &agrave; faire pour la s&eacute;curit&eacute; de Zelt-Heim et des
+provisions que nous y avions d&eacute;pos&eacute;es, nous y retinrent encore une
+journ&eacute;e; mais chacun d&eacute;sirait le d&eacute;part pour retrouver le bien-&ecirc;tre qui
+nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
+la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a><a href="#table">CHAPITRE XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Voyage dans l'int&eacute;rieur.&mdash;Le vin de palmier.&mdash;Fuite de l'&acirc;ne.&mdash;Les
+buffles.</a></h3>
+
+
+<p>En parcourant l'avenue qui conduisait &agrave; Falken-Horst, nous trouv&acirc;mes nos
+jeunes arbres courb&eacute;s par le vent, et je r&eacute;solus aussit&ocirc;t de prot&eacute;ger
+leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de
+trouver de l'autre c&ocirc;t&eacute; du promontoire de l'Espoir-Tromp&eacute;. &Agrave; ce mot,
+tout le monde voulut &ecirc;tre de l'exp&eacute;dition. Les r&eacute;cits que nous avions
+faits des richesses de cette contr&eacute;e, encore inconnue &agrave; plusieurs de mes
+fils, avaient vivement piqu&eacute; la curiosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Ma femme et ses
+jeunes fils invent&egrave;rent cent pr&eacute;textes pour ne pas me laisser partir
+seul avec Fritz: nos poules &eacute;taient pr&egrave;s de couver, il &eacute;tait urgent
+d'aller chercher des &oelig;ufs de poule de bruy&egrave;re; les baies de cire
+manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait
+manger des goyaves, et Franz sucer des cannes &agrave; sucre: en un mot, chacun
+avait une raison valable pour &ecirc;tre admis &agrave; faire partie de l'excursion
+du lendemain. Je consentis donc &agrave; ce que le voyage se fit en famille.
+Nous part&icirc;mes par une belle matin&eacute;e: l'&acirc;ne et la vache furent attel&eacute;s &agrave;
+la charrette; nous primes une toile a voile destin&eacute;e &agrave; nous servir de
+tente, car je pr&eacute;voyais que l'absence serait in&eacute;vitablement de plusieurs
+jours. La caravane organis&eacute;e se mit en marche: nous parv&icirc;nmes &agrave; la
+grande colonie d'oiseaux, et nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes pour laisser reposer
+nos animaux. Nous reconn&ucirc;mes la grande r&eacute;publique de volatiles, auxquels
+je pus enfin donner un nom certain: c'&eacute;tait une r&eacute;union de <i>loxia
+socia</i>. Tout autour du grand nid s'&eacute;levait une grande quantit&eacute; d'arbres
+&agrave; cire tout charg&eacute;s de leurs baies brillantes. Nous remarqu&acirc;mes que les
+oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en
+go&ucirc;ter; mais ils les trouv&egrave;rent tr&egrave;s-fades et tr&egrave;s-mauvaises. Nous nous
+content&acirc;mes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'&eacute;tions
+qu'&agrave; peu de distance de l'endroit o&ugrave; Fritz avait abattu le coq de
+bruy&egrave;re; mais nous r&eacute;sol&ucirc;mes de mettre la recherche des &oelig;ufs &agrave; notre
+retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre
+voyage. Nous reconn&ucirc;mes les arbres &agrave; caoutchouc, et j'eus soin de
+pratiquer dans l'&eacute;corce plusieurs incisions profondes, au-dessous
+desquelles nous pla&ccedil;&acirc;mes des coquilles de coco destin&eacute;es &agrave; recevoir la
+gomme qui en d&eacute;coulait.</p>
+
+<p>Nous parv&icirc;nmes ensuite au bois de palmiers, et, apr&egrave;s avoir tourn&eacute; le
+cap de l'Espoir-Tromp&eacute;, nous dirige&acirc;mes si heureusement notre marche
+entre les cannes &agrave; sucre et les bambous, que nous nous trouv&acirc;mes en
+pleine campagne, dans la contr&eacute;e la plus fertile et la plus d&eacute;licieuse
+que nous eussions encore rencontr&eacute;e sur cette terre.</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; notre gauche les cannes &agrave; sucre, &agrave; notre droite les
+bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant
+nous la baie de l'Espoir-Tromp&eacute;, puis l'Oc&eacute;an et son immensit&eacute;.</p>
+
+<p>L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la r&eacute;solution de
+faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balan&ccedil;&acirc;mes m&ecirc;me
+quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette
+r&eacute;sidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst
+avait d&eacute;j&agrave; tout l'attrait d'une propri&eacute;t&eacute; que nous avions cr&eacute;&eacute;e et dont
+nous connaissions les environs.</p>
+
+<p>Notre demeure sur l'arbre &eacute;tait &agrave; l'abri de tout danger, et, de plus,
+elle &eacute;tait voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et
+d'embellir. Ces consid&eacute;rations l'emport&egrave;rent, et il fut r&eacute;solu que ce
+lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous d&eacute;li&acirc;mes nos
+b&ecirc;tes, et nous nous arrange&acirc;mes pour passer la nuit. Nous nous
+restaur&acirc;mes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec
+nous, et chacun se s&eacute;para, les uns pour aller aux cannes &agrave; sucre, les
+autres pour cueillir des bambous, premi&egrave;re cause de notre excursion. Le
+travail aiguisa sensiblement l'app&eacute;tit de mes jeunes gens, et nous ne
+tard&acirc;mes pas &agrave; les voir revenir fort dispos&eacute;s &agrave; faire honneur une
+seconde fois aux provisions; mais ma femme n'&eacute;tait pas de cet avis. Il y
+avait bien &agrave; quelques pas de nous de hauts palmiers charg&eacute;s de noix de
+coco: mais comment parvenir &agrave; ces liges &eacute;lev&eacute;es de soixante &agrave;
+quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les
+noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se d&eacute;cid&egrave;rent enfin
+&agrave; grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus &agrave; une certaine hauteur
+et abandonn&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, ils sentirent bient&ocirc;t leurs bras se fatiguer,
+et comme les troncs &eacute;taient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser,
+ils furent oblig&eacute;s de se laisser couler &agrave; terre. Ce petit &eacute;chec les
+avait rendus honteux. Je vins &agrave; leur secours, et je t&acirc;chai de suppl&eacute;er
+par l'exp&eacute;rience &agrave; la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des
+morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les
+attach&egrave;rent aux jambes, et je leur enseignai en m&ecirc;me temps &agrave; s'aider
+d'une corde &agrave; n&oelig;ud coulant, comme font les n&egrave;gres de l'Am&eacute;rique. Le
+moyen r&eacute;ussit beaucoup mieux que je ne l'avais esp&eacute;r&eacute;, et mes petits
+grimpeurs arriv&egrave;rent au sommet des palmiers, o&ugrave;, se servant de la
+hachette dont ils &eacute;taient munis, ils nous firent tomber une gr&ecirc;le de
+belles noix.</p>
+
+<p>Fritz et Jack &eacute;taient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils
+s'approchaient du paresseux Ernest, et lui pr&eacute;sentaient une noix ouverte
+en lui disant: &laquo;Seigneur, daignez vous rafra&icirc;chir apr&egrave;s les longues
+fatigues que vous avez souffertes.&raquo; Mais le patient Ernest ne semblait
+pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix
+de coco, paraissait m&eacute;diter profond&eacute;ment, quand tout &agrave; coup il se l&egrave;ve,
+prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco
+de mani&egrave;re &agrave; en faire une coupe qu'il pourrait suspendre &agrave; sa
+boutonni&egrave;re. Cette demande nous &eacute;tonna tous; mais ce fut bien pis encore
+quand notre petit bonhomme, s'adressant &agrave; moi d'un air plein de gravit&eacute;,
+me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux bien faire violence &agrave; mes molles habitudes et donner des gages
+de d&eacute;vouement et de pi&eacute;t&eacute; filiale. Je vais monter &agrave; mon tour sur un de
+ces arbres: heureux si je puis par l&agrave; me concilier la bienveillance de
+mon p&egrave;re et &eacute;galer les exploits de mes fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!&raquo; lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts
+palmiers. Je lui offris le m&ecirc;me secours qu'&agrave; ses fr&egrave;res; mais il
+n'accepta que la peau de requin. Je fus &eacute;tonn&eacute; de son agilit&eacute; et de sa
+vigueur; mais ses fr&egrave;res le regardaient avec un air railleur que je ne
+compris que plus tard; ils avaient remarqu&eacute; que le palmier choisi par
+Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il f&ucirc;t en haut
+pour le lui apprendre.</p>
+
+<p>Ernest n'en continuait pas moins &agrave; grimper; il parvint enfin &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de l'arbre, et l&agrave;, tirant sa hache, il se mit &agrave; couper et &agrave;
+tailler tout autour de lui.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et
+tendres &eacute;troitement serr&eacute;es les unes contre les autres: c'&eacute;tait le chou
+du palmier.</p>
+
+<p>L'esprit m&eacute;ditatif d'Ernest lui avait rappel&eacute; ce qu'il avait lu dans
+l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs esp&egrave;ces de palmiers:
+l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet
+un bouquet de feuilles, qu'on a appel&eacute; chou, et dont les Indiens sont
+tr&egrave;s-friands. Mais ses fr&egrave;res, qui n'&eacute;taient pas aussi forts que lui en
+histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries
+la d&eacute;couverte du savant. La m&egrave;re elle-m&ecirc;me n'y crut pas, et elle
+reprocha &agrave; son fils ce qu'elle consid&eacute;rait comme une boutade d'enfant
+contrari&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;M&eacute;chant, lui dit-elle, tu veux punir de ton &eacute;tourderie cet arbre
+innocent. &Agrave; pr&eacute;sent que tu l'as d&eacute;couronn&eacute;, il p&eacute;rira in&eacute;vitablement.</p>
+
+<p>&mdash;Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire
+preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration
+remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force
+ni votre hardiesse; mais il est plus r&eacute;fl&eacute;chi que vous, il compare et
+&eacute;tudie. C'est ainsi qu'il a d&eacute;couvert successivement les pr&eacute;sents les
+plus pr&eacute;cieux dont la Providence nous a gratifi&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;fiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalit&eacute; qui
+tend &agrave; se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en r&eacute;unissant en un
+faisceau bien uni toutes vos qualit&eacute;s s&eacute;par&eacute;es, ce n'est qu'en
+confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facult&eacute;s,
+que vous triompherez des obstacles que nous aurons &agrave; vaincre dans notre
+solitude. Qu'Ernest soit la t&ecirc;te, et vous le bras de la colonie; &agrave; lui
+la pens&eacute;e, &agrave; vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union
+fait la force.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de
+son palmier. &laquo;Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as
+si bien coup&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je veux vous apporter un vin g&eacute;n&eacute;reux dont nous pourrons
+l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.&raquo;</p>
+
+<p>Des grands &eacute;clats de rire et des marques d'incr&eacute;dulit&eacute; salu&egrave;rent cette
+nouvelle pr&eacute;tention d'Ernest. Pour faire taire ses fr&egrave;res, il se h&acirc;ta de
+descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur ros&eacute; et
+d'un go&ucirc;t semblable &agrave; celui du vin de Champagne. Il m'en pr&eacute;senta
+d'abord, puis &agrave; sa m&egrave;re, enfin aux enfants. C'&eacute;tait le vin du palmier,
+qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de m&ecirc;me restaure quand on en
+boit mod&eacute;r&eacute;ment.</p>
+
+<p>Le petit Franz, &eacute;merveill&eacute; de tant de prodiges, me demandait na&iuml;vement
+si nous n'&eacute;tions pas dans une for&ecirc;t enchant&eacute;e, ajoutant qu'il serait
+bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses
+qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.</p>
+
+<p>La m&egrave;re le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre
+que rien n'&eacute;tait plus faux que des contes; elle ne put gu&egrave;re y r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Cependant, le jour avan&ccedil;ant vers son d&eacute;clin, nous songe&acirc;mes &agrave; &eacute;tablir
+notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apport&eacute;e de
+Falken-Horst fut &eacute;tendue sur des piquets et recouverte de mousse et de
+branchages; mais, tandis que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; ce travail, notre
+&acirc;ne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout &agrave; coup le
+galop en poussant des braiements aigus, lan&ccedil;ant des ruades &agrave; droite et &agrave;
+gauche, et disparut compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas
+nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous &eacute;chappa, et qu'apr&egrave;s
+de longues et infructueuses recherches nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de revenir
+sans lui. Cette fuite soudaine m'inqui&eacute;tait, d'abord parce que l'&acirc;ne
+nous &eacute;tait indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche
+de quelque b&ecirc;te f&eacute;roce qui avait pu effrayer le grison.</p>
+
+<p>Nous allum&acirc;mes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions
+peu de bois, nous y &eacute;lev&acirc;mes en outre des flambeaux de cannes &agrave; sucre
+destin&eacute;s &agrave; nous &eacute;clairer, et dont la vive lumi&egrave;re devait nous prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>Nous nous retir&acirc;mes ensuite sous la tente, qui nous d&eacute;fendit tr&egrave;s-bien
+contre la fra&icirc;cheur de la nuit. Nos armes charg&eacute;es &eacute;taient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+nous.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tend&icirc;mes sur un lit de mousse, et, comme nous &eacute;tions tous
+fatigu&eacute;s, le sommeil ne tarda pas &agrave; s'emparer de nous. Je veillai seul
+jusqu'&agrave; ce que les b&ucirc;chers fussent consum&eacute;s. J'allumai alors les
+flambeaux de cannes &agrave; sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.</p>
+
+<p>Le matin, r&eacute;veill&eacute;s sans qu'aucun accident e&ucirc;t troubl&eacute; notre nuit, nous
+remerci&acirc;mes Dieu de la protection qu'il nous avait accord&eacute;e, et nous
+d&eacute;jeun&acirc;mes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pens&eacute; que
+nos feux de la nuit ram&egrave;neraient le baudet; mais je m'&eacute;tais tromp&eacute;.
+D&eacute;sireux de le trouver, j'arr&ecirc;tai le plan d'une battue, et &agrave; cet effet
+je r&eacute;solus de franchir, s'il &eacute;tait n&eacute;cessaire, les &eacute;pais roseaux qui
+s'&eacute;tendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal
+avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le d&eacute;sert, au milieu
+des tigres et des lions dont il avait peut-&ecirc;tre fait la rencontre; par
+cela seul, disait-il, il est tout &agrave; fait indigne de nos regrets. Je fis
+revenir l'&eacute;tourdi de cette premi&egrave;re opinion, et je lui annon&ccedil;ai que je
+l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je m&eacute;ditais. Les
+deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest rest&egrave;rent pour veiller sur
+leur m&egrave;re et sur nos provisions. Jack ne pouvait ma&icirc;triser sa joie. Nous
+part&icirc;mes arm&eacute;s jusqu'aux dents, et, apr&egrave;s avoir march&eacute; une heure dans le
+bois de bambous, nous d&eacute;couvr&icirc;mes sur le sable les traces de notre &acirc;ne.
+Nous suiv&icirc;mes cette indication pr&eacute;cieuse, et bient&ocirc;t nous parv&icirc;nmes &agrave; un
+ruisseau si rapide, que nous descend&icirc;mes un peu son cours pour trouver &agrave;
+le passer sans danger. De l'autre c&ocirc;t&eacute;, nous remarqu&acirc;mes l'empreinte des
+pieds de l'&acirc;ne; mais il s'y en m&ecirc;lait d'autres que nous juge&acirc;mes &ecirc;tre
+d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent
+compl&egrave;tement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les
+firent perdre tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine
+immense qui se d&eacute;roulait devant nous; elle offrait de tous c&ocirc;t&eacute;s le m&ecirc;me
+calme, la m&ecirc;me solitude; &agrave; peine rencontrions-nous quelques oiseaux. &Agrave;
+notre droite s'&eacute;levait majestueusement la cha&icirc;ne de rochers qui
+partageait l'&icirc;le: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les
+autres se dessinaient en formes vari&eacute;es. &Agrave; notre gauche se prolongeait
+une suite de collines tapiss&eacute;es d'une herbe haute, et du plus beau vert;
+une rivi&egrave;re traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent.
+D&eacute;sesp&eacute;rant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand
+nous d&eacute;couvr&icirc;mes dans le lointain une troupe de quadrup&egrave;des tant&ocirc;t
+r&eacute;unis, tant&ocirc;t &eacute;pars; ils semblaient &ecirc;tre de la taille des chevaux. Je
+fis la r&eacute;flexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux,
+et nous nous dirige&acirc;mes de leur c&ocirc;t&eacute;; plus nous nous approchions, plus
+la terre devenait humide; nous &eacute;tions dans un marais o&ugrave; nous enfoncions
+&agrave; chaque pas. Nous sort&icirc;mes donc avec peine de la for&ecirc;t de roseaux qui
+couvrait ce marais; j'aper&ccedil;us avec effroi que nous avions devant nous, &agrave;
+la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la
+f&eacute;rocit&eacute; de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson &agrave; la pens&eacute;e de
+nous trouver face &agrave; face avec ces terribles adversaires. Je jetai un
+regard de piti&eacute; et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent
+de larmes. N&eacute;anmoins nous &eacute;tions trop avanc&eacute;s pour reculer: il &eacute;tait
+trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'&eacute;tonnement
+que de col&egrave;re; car nous &eacute;tions probablement les premiers hommes qu'ils
+eussent rencontr&eacute;s. Ceux qui &eacute;taient couch&eacute;s se relevaient lentement,
+les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilit&eacute; de nous
+&eacute;chapper; mais ma premi&egrave;re frayeur paralysait mes jambes: heureusement
+nos chiens, qui s'&eacute;taient tenus quelque temps en arri&egrave;re, sortirent des
+roseaux; s'ils eussent &eacute;t&eacute; avec nous quand nous d&eacute;couvr&icirc;mes les buffles,
+ceux-ci se seraient jet&eacute;s sur eux et sur nous en m&ecirc;me temps, et ils nous
+auraient &eacute;cras&eacute;s en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues
+furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles d&egrave;s qu'ils les
+avaient aper&ccedil;us.</p>
+
+<p>Le combat &eacute;tait engag&eacute;, et le troupeau tout entier poussait d'horribles
+mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la
+faisaient voler &agrave; coups de cornes; c'&eacute;taient, en un mot, les pr&eacute;ludes
+d'un affreux combat, ou nous devions in&eacute;vitablement succomber. Turc et
+Bill, suivant leur mani&egrave;re habituelle d'attaquer, se jet&egrave;rent sur un
+jeune buffle qui se trouvait s&eacute;par&eacute; des autres: ils le saisirent
+fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de
+quelques pas, et pr&eacute;parer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts
+inou&iuml;s pour se d&eacute;barrasser de ses ennemis. Sa m&egrave;re vint &agrave; son aide, et
+de ses cornes longues et pointues elle se pr&eacute;parait &agrave; &eacute;ventrer l'un de
+nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal &agrave; Jack, qui
+faisait &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s une admirable contenance; et deux coups de feu
+partis &agrave; la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. &Agrave;
+notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent &agrave; fuir
+avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute;. En un instant la plaine fut libre, et les
+&eacute;chos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos
+dogues n'avaient pas l&acirc;ch&eacute; prise; la m&egrave;re seule de l'animal captif,
+renvers&eacute;e par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait
+sous ses coups de pied redoubl&eacute;s; et, toute bless&eacute;e qu'elle &eacute;tait, la
+rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je
+m'approchai, et un coup de pistolet tir&eacute; entre les deux cornes acheva de
+la tuer. Nous commen&ccedil;&acirc;mes alors &agrave; respirer librement. Nous avions vu la
+mort de pr&egrave;s: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait
+montr&eacute;, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait
+bravement fait le coup de feu &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s. Mais nous n'avions pas le
+temps de nous livrer &agrave; de longues conversations, car nos deux dogues
+luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lass&eacute;s &agrave; la
+fin, ils ne vinssent &agrave; quitter leur proie. Je d&eacute;sirais beaucoup les
+aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La d&eacute;tonation semblait
+avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa m&egrave;re; mais je
+voulais le prendre, vivant, esp&eacute;rant que sa force, d&egrave;s qu'il serait
+dompt&eacute;, suppl&eacute;erait &agrave; celle de notre &acirc;ne, que nous n'&eacute;tions pas tent&eacute;s
+d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lan&ccedil;ait et
+les efforts qu'il faisait pour se d&eacute;barrasser des chiens le rendaient
+inabordable. Tandis que je r&eacute;fl&eacute;chissais, Jack eut la bonne id&eacute;e de
+tirer de sa poche son <i>lazo</i>; il s'en servit si adroitement, qu'il
+entortilla les jambes de derri&egrave;re de l'animal et le renversa aussit&ocirc;t.
+J'approchai alors, j'&eacute;cartai les chiens, et avec une corde solide je
+liai les jambes de derri&egrave;re; muni du <i>lazo</i>, j'en fis autant pour les
+jambes de devant.</p>
+
+<p>&laquo;Victoire! s'&eacute;cria alors mon intr&eacute;pide compagnon; ce bel animal
+remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons &agrave; la charrette, o&ugrave;
+il figurera tr&egrave;s-bien a c&ocirc;t&eacute; de notre vache. Oh! que je vais &ecirc;tre
+heureux de le ramener avec nous! comme ma m&egrave;re et mes fr&egrave;res vont &ecirc;tre
+&eacute;tonn&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Patience! patience! le buffle n'est pas encore &agrave; la charrette! il est
+l&agrave; &eacute;tendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;lions-lui les jambes, et il marchera.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en libert&eacute;,
+suis-nous, ou, va devant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais les chiens le forceront &agrave; marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et si d'un coup de pied il venait par hasard &agrave; les tuer, il pourrait
+alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera
+de lui passer aux jambes une corde assez l&acirc;che pour le laisser marcher,
+et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je
+vais mettre en pratique un proc&eacute;d&eacute; dont les Italiens ont coutume de se
+servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'esp&egrave;re, nous
+r&eacute;ussira. La circonstance justifie suffisamment la cruaut&eacute; du moyen; ne
+t'en effraie pas.&raquo;</p>
+
+<p>Je commandai en m&ecirc;me temps &agrave; Jack de tirer de toutes ses forces la corde
+qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'emp&ecirc;cher de remuer; je
+tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la t&ecirc;te immobile,
+je pris mon couteau, qui &eacute;tait pointu et bien tranchant, j'en traversai
+les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui
+devait me servir de frein pour mod&eacute;rer sa fougue. Ce moyen barbare eut
+un plein succ&egrave;s, et je pus attacher &agrave; un arbre le buffle devenu soumis
+tout &agrave; coup, tandis que je d&eacute;pe&ccedil;ai sa m&egrave;re. Je pris la langue, sur
+laquelle j'&eacute;tendis une poign&eacute;e de sel, que nous portions toujours sur
+nous; je salai &eacute;galement plusieurs autres parties; et apr&egrave;s avoir lav&eacute;
+la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des
+chasseurs am&eacute;ricains, j'abandonnai le reste du cadavre &agrave; nos dogues. Ils
+se jet&egrave;rent dessus avec avidit&eacute;; et j'allai me laver &agrave; la rivi&egrave;re,
+aupr&egrave;s de laquelle nous nous ass&icirc;mes pour manger un peu. Nous
+remarqu&acirc;mes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le
+buffle &agrave; nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'apr&egrave;s
+d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la cur&eacute;e. Mais
+enfin l'&eacute;norme buffle ne fut bient&ocirc;t qu'un squelette.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en &eacute;tait rassasi&eacute;e, une autre
+lui succ&eacute;dait. Nous remarqu&acirc;mes parmi ces brigands des airs le vautour
+royal, le <i>callao</i>, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinoc&eacute;ros, &agrave; cause de
+l'excroissance qu'il porte sur la partie sup&eacute;rieure du bec. Jack avait
+encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en
+d&eacute;tournai.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillit&eacute; des
+habitants de cette &icirc;le? Notre s&ucirc;ret&eacute; personnelle, les besoins de notre
+existence ne nous ont que trop autoris&eacute;s &agrave; jeter parmi eux le trouble et
+la d&eacute;solation.&raquo;</p>
+
+<p>L'esprit l&eacute;ger de Jack &eacute;coutait peu ces consid&eacute;rations; je fus oblig&eacute;,
+pour d&eacute;tourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre
+occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux g&eacute;ants
+qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer
+aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diam&egrave;tre, qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile
+d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes aux plus
+petits, que dans ma pens&eacute;e je destinai &agrave; servir de moules &agrave; nos bougies.</p>
+
+<p>Enfin nous songe&acirc;mes &agrave; nous mettre en route. Le buffle, retenu par la
+corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop r&eacute;tif, et
+nous part&icirc;mes sans nous occuper davantage de l'&acirc;ne. D'ailleurs je me
+rappelai tout ce que nous avions &agrave; emporter, et je ne voulais pas
+prolonger l'inqui&eacute;tude des n&ocirc;tres par une plus longue absence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a><a href="#table">CHAPITRE XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le jeune chacal.&mdash;L'aigle du Malabar.&mdash;Le vermicelle.</a></h3>
+
+
+<p>Nous retrouv&acirc;mes le passage &eacute;troit des rochers, et nous le franch&icirc;mes
+sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
+il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent ob&eacute;issant.
+Soudain nous rencontr&acirc;mes sur notre route un gros chacal qui prit la
+fuite; Turc et Bill s'&eacute;lanc&egrave;rent apr&egrave;s lui, s'en empar&egrave;rent sans peine
+et l'&eacute;trangl&egrave;rent: c'&eacute;tait une femelle. Jack voulut p&eacute;n&eacute;trer dans son
+repaire, que j'avais trouv&eacute; dans un creux de rocher; mais, comme je
+craignais que le m&acirc;le n'y f&ucirc;t cach&eacute;, je pris la pr&eacute;caution de tirer
+d'abord un coup de pistolet dans la cavit&eacute;: rien n'en sortit. Jack y
+p&eacute;n&eacute;tra alors; l'obscurit&eacute; l'emp&ecirc;cha d'abord de voir; mais bient&ocirc;t il
+aper&ccedil;ut dans un coin Turc et Bill occup&eacute;s &agrave; &eacute;trangler et &agrave; d&eacute;vorer une
+nich&eacute;e de petits chacals, et ce ne fut qu'&agrave; grand'peine qu'il parvint &agrave;
+en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'&eacute;lever:
+j'y consentis par piti&eacute;, et il l'emporta.</p>
+
+<p>Je fis en sortant de l&agrave; une nouvelle d&eacute;couverte: je reconnus dans
+l'arbre auquel j'avais par hasard attach&eacute; le buffletin tandis que Jack
+&eacute;tait occup&eacute; de son chacal, le palmier &eacute;pineux, que je destinai &agrave; &ecirc;tre
+plant&eacute; en haie pr&egrave;s de Zelt-Heim. Nous arriv&acirc;mes &agrave; la nuit aupr&egrave;s des
+n&ocirc;tres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
+noir, nouvel h&ocirc;te sur les &eacute;paules duquel nous avions trouv&eacute; moyen de
+nous d&eacute;charger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacit&eacute; ordinaire,
+raconta la conqu&ecirc;te du buffle et la d&eacute;couverte de son petit chacal,
+qu'il pr&eacute;senta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
+de questions, que nous &eacute;tions revenus depuis longtemps sans qu'il m'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; possible de demander &agrave; ma femme comment elle avait employ&eacute; sa
+journ&eacute;e, elle et ses deux fils.</p>
+
+<p>Ma femme commen&ccedil;a par me rendre bon t&eacute;moignage de la conduite de mes
+enfants pendant mon absence. Ils n'&eacute;taient pas rest&eacute;s oisifs; ils
+avaient r&eacute;uni des branches pour les feux de la nuit et pr&eacute;par&eacute; des
+flambeaux de cannes &agrave; sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
+capables, ils avaient abattu un palmier tr&egrave;s-grand, celui dont Ernest
+avait tranch&eacute; la cime. Ce travail p&eacute;nible leur avait demand&eacute; autant
+d'adresse que de patience. Ils avaient employ&eacute; tour &agrave; tour la scie et la
+hache, et une corde attach&eacute;e aux premi&egrave;res branches de l'arbre les avait
+aid&eacute;s &agrave; diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient &agrave; leurs
+travaux, une bande de singes s'&eacute;tait gliss&eacute;e dans la hutte et l'avait
+mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, vol&eacute; les noix de
+coco, dispers&eacute; les pommes de terre; de sorte qu'&agrave; leur retour mes
+enfants eurent beaucoup de peine &agrave; r&eacute;parer le d&eacute;g&acirc;t. En sortant le soir,
+Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'&eacute;tait empar&eacute; d'un oiseau
+de proie d&eacute;j&agrave; couvert de toutes ses plumes, quoique tr&egrave;s-jeune encore,
+et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
+&agrave; apprivoiser, je conseillai &agrave; mon fils de prendre soin du sien, de lui
+bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'&eacute;lever
+ainsi que font les fauconniers, de mani&egrave;re qu'il p&ucirc;t devenir utile &agrave; la
+chasse.</p>
+
+<p>Quand j'eus termin&eacute; mes conseils &agrave; mes enfants, ma femme, qui ne
+s'associait point &agrave; notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
+mot de lamentation &agrave; propos de toutes les b&ecirc;tes vivantes et mangeantes
+que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
+recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine &agrave; lui
+faire comprendre que ces animaux &eacute;taient bien moins des objets de luxe
+ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
+davantage encore, je d&eacute;clarai solennellement que quiconque am&egrave;nerait
+avec lui un nouvel h&ocirc;te devait se charger exclusivement de son
+entretien, et qu'&agrave; la premi&egrave;re n&eacute;gligence la libert&eacute; serait rendue aux
+captifs dont les ma&icirc;tres se seraient montr&eacute;s insouciants. Ensuite je
+recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fum&eacute;e
+abondante dont j'avais besoin pour appr&ecirc;ter les morceaux de buffle que
+nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
+pr&eacute;parait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
+distribu&acirc;mes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
+d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorg&eacute;es de lait de
+vache, qu'il but de mani&egrave;re &agrave; me prouver qu'il n'&eacute;tait pas loin de
+s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait &agrave; son chacal.</p>
+
+<p>Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journ&eacute;e nous avaient
+procur&eacute; &agrave; tous un excellent app&eacute;tit. Le repas fut gai; on plaisanta
+quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
+jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'&eacute;tait couvert de
+gloire. Il se d&eacute;fendit tr&egrave;s-bien, et les rieurs pass&egrave;rent de son c&ocirc;t&eacute;.
+Nos arrangements pour la nuit furent les m&ecirc;mes que la veille: le buffle
+fut attach&eacute; &agrave; un arbre pr&egrave;s de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
+pr&egrave;s de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux band&eacute;s, s'y pr&ecirc;ta
+si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inqui&eacute;tude. Les
+chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
+endorm&icirc;mes enfin profond&eacute;ment. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
+de nous ne put s'&eacute;veiller pour entretenir nos feux, et le soleil &eacute;tait
+lev&eacute; sur l'horizon quand nous ouvr&icirc;mes les yeux. Apr&egrave;s un d&eacute;jeuner assez
+frugal, je me disposai &agrave; donner le signal du retour pour Falken-Horst;
+mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donn&eacute; la
+peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
+Ernest m'a dit que sa moelle devait &ecirc;tre du sagou. V&eacute;rifie cela; et, si
+le savant ne s'est pas tromp&eacute;, je serai enchant&eacute;e de faire, pour nos
+potages, une provision de cette pr&eacute;cieuse p&acirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Je reconnus qu'en effet c'&eacute;tait bien un sagoutier: mais comment parvenir
+&agrave; fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
+n'&eacute;tait pas un petit ouvrage. Toutefois, avant m&ecirc;me d'avoir r&eacute;fl&eacute;chi aux
+moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annon&ccedil;ai &agrave; ma jeune famille que
+nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre id&eacute;e me vint
+en m&ecirc;me temps &agrave; l'esprit: si je r&eacute;ussissais &agrave; s&eacute;parer l'arbre en deux,
+je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
+destin&eacute;s &agrave; conduire l'eau de la rivi&egrave;re des Chacals au potager de ma
+femme, et de la dans notre plantation d'arbres europ&eacute;ens. J'envoyai
+Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aid&eacute; de Fritz et de Jack, je
+soulevai une extr&eacute;mit&eacute; de l'arbre; je la pla&ccedil;ai sur de petites fourches
+qui le retenaient ainsi dans une position inclin&eacute;e, puis nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
+bois &eacute;tait tendre, nous n'e&ucirc;mes pas beaucoup de peine, et nous arriv&acirc;mes
+bient&ocirc;t &agrave; la moelle. Une moiti&eacute; de l'arbre fut pos&eacute;e &agrave; terre, et nous
+entass&acirc;mes toute la moelle. Mes petits gar&ccedil;ons sautaient de joie &agrave;
+l'id&eacute;e de cette occupation nouvelle.</p>
+
+<p>Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
+fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
+enfants, les bras nus, p&eacute;trissaient la p&acirc;te: quand le m&eacute;lange me parut
+complet, j'attachai &agrave; l'un des bouts de l'auge, faite avec un des c&ocirc;t&eacute;s
+de l'arbre, une r&acirc;pe &agrave; tabac, et, poussant de ce c&ocirc;t&eacute; la moelle que nous
+avions bien p&eacute;trie, nous v&icirc;mes bient&ocirc;t sortir, par les trous de la r&acirc;pe,
+de petits grains, que ma femme avait le soin de faire s&eacute;cher au soleil.
+Lorsque je jugeai notre quantit&eacute; de sagou suffisante, je proc&eacute;dai &agrave; la
+confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la p&acirc;te plus &eacute;paisse; et,
+en la pressant plus fortement contre la r&acirc;pe, j'obtins par les trous de
+petits tuyaux de longueur in&eacute;gale et parfaitement semblables au plus
+beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
+nous en pr&eacute;parer un plat, assaisonn&eacute; de fromage de Hollande, &agrave; l'instar
+du macaroni &agrave; la napolitaine.</p>
+
+<p>Nous obt&icirc;nmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
+de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conqu&ecirc;tes, et surtout la
+perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
+sagoutier, nous firent h&acirc;ter le travail. Ce qui restait de p&acirc;te fut
+destin&eacute; &agrave; produire des champignons par la d&eacute;composition, et nous e&ucirc;mes
+soin de l'arroser pour h&acirc;ter la fermentation.</p>
+
+<p>Le reste du jour fut employ&eacute; &agrave; charger nos divers ustensiles et ce que
+nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
+le buffle sal&eacute;, que j'avais eu soin de fumer d&egrave;s notre retour, ne furent
+pas oubli&eacute;s. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
+le buffle, attel&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la vache, commen&ccedil;ait son apprentissage
+domestique; nous n'e&ucirc;mes qu'&agrave; nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
+marchais devant lui, tenant &agrave; la main la corde pass&eacute;e dans ses naseaux,
+pr&ecirc;t &agrave; le rappeler &agrave; l'ob&eacute;issance s'il tentait de s'y soustraire.</p>
+
+<p>Nous suiv&icirc;mes le m&ecirc;me chemin qu'en allant, et nous atteign&icirc;mes bient&ocirc;t
+nos arbres &agrave; caoutchouc.</p>
+
+<p>Les vases que j'avais dispos&eacute;s pour recevoir le liquide n'&eacute;taient pas
+aussi pleins que je l'avais esp&eacute;r&eacute;; le soleil avait ferm&eacute; trop t&ocirc;t les
+ouvertures pratiqu&eacute;es &agrave; l'&eacute;corce des arbres; n&eacute;anmoins la provision
+suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
+le petit bois de goyaviers, nous f&ucirc;mes subitement effray&eacute;s par les
+hurlements de nos chiens, que nous v&icirc;mes se jeter dans un fourr&eacute; et en
+sortir aussit&ocirc;t. Je craignis un moment que ce ne f&ucirc;t une b&ecirc;te sauvage
+qui causait leur inqui&eacute;tude, et j'allais l&acirc;cher mon coup de fusil dans
+le buisson, quand Jack, qui s'&eacute;tait approch&eacute;, et qui avait eu soin de se
+jeter &agrave; terre pour d&eacute;couvrir la cause de cette peur subite, se leva en
+&eacute;clatant de rire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.&raquo;</p>
+
+<p>Un grand &eacute;clat de rire accueillit cette d&eacute;couverte; un grognement sourd
+sorti du buisson y r&eacute;pondit, et confirma ces paroles. Nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes
+dans le fourr&eacute; pour t&acirc;cher de d&eacute;couvrir ce que faisait l&agrave; cet animal que
+nous maudissions de bon c&oelig;ur; la position dans laquelle elle se
+trouvait nous r&eacute;concilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
+et elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
+enfants, qui voyaient d&eacute;j&agrave; toute la famille &agrave; la broche, ne purent
+s'emp&ecirc;cher de t&eacute;moigner leur joie &agrave; ce spectacle.</p>
+
+<p>Leur m&egrave;re leur reprocha leur inhumanit&eacute;, de condamner ainsi ces pauvres
+animaux qui &eacute;taient &agrave; peine n&eacute;s; et il fut r&eacute;solu que deux seraient pris
+pour &ecirc;tre &eacute;lev&eacute;s avec la m&egrave;re, et que les autres seraient abandonn&eacute;s
+dans les bois, o&ugrave; il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
+la m&egrave;re, apr&egrave;s le temps d'allaitement, serait tu&eacute;e, et nous fournirait
+ainsi une bonne provision de lard sal&eacute;.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes enfin &agrave; Falken-Horst, que nous retrouv&acirc;mes avec bien du
+plaisir. Tout &eacute;tait en bon ordre: les h&ocirc;tes de la basse-cour vinrent &agrave;
+nous en caquetant de la mani&egrave;re la plus bruyante. Nous les accueill&icirc;mes
+en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
+attach&eacute;s jusqu'&agrave; ce que l'habitude les e&ucirc;t rendus sociables; l'aigle de
+Fritz le fut &eacute;galement, et on le pla&ccedil;a pr&egrave;s du perroquet; mais mon fils
+eut l'imprudence, en lui passant une ficelle &agrave; la patte, de lui
+d&eacute;couvrir les yeux, qu'il avait eus band&eacute;s jusqu'alors. La lumi&egrave;re
+produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous f&ucirc;mes presque effray&eacute;s.
+Nous le v&icirc;mes s'emporter soudain, lancer &agrave; droite et a gauche des coups
+de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
+malheureusement &agrave; sa port&eacute;e, fut d&eacute;chir&eacute; avant m&ecirc;me que nous eussions pu
+le secourir. Fritz entra en col&egrave;re, et voulut tuer l'oiseau.</p>
+
+<p>Ernest accourut aussit&ocirc;t et l'arr&ecirc;ta. &laquo;C&egrave;de-moi cet animal, lui dit-il,
+je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.</p>
+
+<p>&mdash;Te le c&eacute;der? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est &agrave; moi qu'il
+appartient. Apprends-moi ton secret.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest secoua la t&ecirc;te n&eacute;gativement. Mon intervention devint alors
+n&eacute;cessaire. &laquo;Pourquoi, dis-je &agrave; Fritz, veux-tu que ton fr&egrave;re te donne
+son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
+de ses m&eacute;ditations que tu ne tiens toi-m&ecirc;me au produit de ton adresse?&raquo;</p>
+
+<p>Je terminai enfin le d&eacute;bat en proposant &agrave; Fritz de donner son singe en
+&eacute;change du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agr&eacute;&eacute;, mit fin &agrave; la
+contestation.</p>
+
+<p>&laquo;Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le pr&eacute;f&egrave;re &agrave; un singe,
+dont tout le m&eacute;rite g&icirc;t dans ses grimaces.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Ernest, je tiens peu &agrave; &ecirc;tre un h&eacute;ros, j'aime mieux devenir
+un savant. Je serai l'historiographe et le po&egrave;te des hauts faits que tu
+accompliras avec ton aigle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
+pour le calmer?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu, je ne sais o&ugrave;, que les Cara&iuml;bes, en pareil cas, fument sous
+le nez de l'oiseau rebelle. La fum&eacute;e de tabac a sur eux la m&ecirc;me
+influence que sur les abeilles, qu'elle endort.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se crut dup&eacute;, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
+pr&eacute;tendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicit&eacute; du moyen, s'il r&eacute;ussit?&raquo;</p>
+
+<p>J'appuyai de toute mon autorit&eacute; les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
+d'en faire sur-le-champ l'&eacute;preuve, afin d'arr&ecirc;ter les cris et les
+battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le d&eacute;sordre parmi nos
+volailles. D&egrave;s les premi&egrave;res bouff&eacute;es, l'oiseau se calma; Fritz
+s'approcha, et lui enveloppa la t&ecirc;te d'un nuage &eacute;pais de fum&eacute;e. Peu &agrave;
+peu l'animal perdit ses forces, et nous le v&icirc;mes bient&ocirc;t, compl&egrave;tement
+ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout &agrave; coup
+immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon aigle est mort! s'&eacute;cria Fritz; c'est une cruelle m&eacute;chancet&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il &eacute;tait mort, il ne
+pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
+qu'il n'&eacute;tait qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
+enlever leur miel.</p>
+
+<p>En effet, il revint &agrave; lui peu &agrave; peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
+lui d&eacute;band&acirc;t les yeux; il nous regardait d'un air &eacute;tonn&eacute;, mais sans
+fureur, et chaque jour il devint plus apprivois&eacute;. Le singe fut
+unanimement adjug&eacute; &agrave; Ernest, et nous cour&ucirc;mes alors gagner nos bons
+lits, qui nous parurent encore meilleurs apr&egrave;s les deux nuits pendant
+lesquelles nous en avions &eacute;t&eacute; priv&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les greffes.&mdash;La ruche.&mdash;Les abeilles.</a></h3>
+
+
+<p>Nous part&icirc;mes d&egrave;s le lendemain matin pour &eacute;tablir &agrave; nos jeunes arbres
+des tuteurs avec des bambous. Nous emmen&acirc;mes la claie charg&eacute;e de
+morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laiss&acirc;mes au
+logis la bonne m&egrave;re et son petit Franz, en leur donnant commission de
+nous pr&eacute;parer un bon d&icirc;ner pour le retour et de faire fondre de la cire
+pour nos bougies. Le buffle resta &agrave; l'&eacute;curie: je voulais que sa blessure
+f&ucirc;t enti&egrave;rement cicatris&eacute;e avant de le soumettre au travail, et d&eacute;j&agrave;
+quelques poign&eacute;es de sel nous avaient obtenu son amiti&eacute;. D'ailleurs la
+vache suffisait pour tra&icirc;ner notre l&eacute;ger fardeau de bambous.</p>
+
+<p>Nous trouv&acirc;mes nos arbres couch&eacute;s par le vent tous du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;. Des
+bambous furent plant&eacute;s et attach&eacute;s solidement aux arbres avec une esp&egrave;ce
+de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
+dont ils avaient besoin. Mes trois fils a&icirc;n&eacute;s, qui &eacute;taient avec moi,
+travaillaient avec beaucoup de z&egrave;le, et la nature m&ecirc;me de notre
+occupation donnait lieu &agrave; des questions que j'accueillais avec beaucoup
+de plaisir; elles avaient toutes rapport &agrave; l'agriculture et &agrave; la
+botanique. Elles furent m&ecirc;me si nombreuses, qu'elles finirent par
+m'embarrasser; mais je compris que le moment &eacute;tait favorable pour leur
+donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y r&eacute;pondre
+autant que mes connaissances me le permirent.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
+des sujets greff&eacute;s?</p>
+
+<p>JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
+arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
+dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
+leurs fruits, comme un animal domestique ob&eacute;it &agrave; la voix de son ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>ERNEST. Tu as voulu faire l&agrave; de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
+rencontr&eacute; qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas l&agrave; d'arbres dont les
+branches se courbent &agrave; la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
+&ecirc;tres ob&eacute;issent de la m&ecirc;me mani&egrave;re? Alors mon p&egrave;re devrait, quand tu es
+d&eacute;sob&eacute;issant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.</p>
+
+<p>MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet &agrave; un genre
+d'&eacute;ducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
+de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est ais&eacute;
+de voir qu'elle a &eacute;t&eacute; ins&eacute;r&eacute;e dans celle-ci; la s&egrave;ve de cette branche
+s'est r&eacute;pandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
+bon arbre.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.</p>
+
+<p>MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux mani&egrave;res subissent des
+modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
+on ente en &eacute;cusson ou en &oelig;illet: les uns avec un bouton non envelopp&eacute;,
+les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
+associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
+cette r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale: que les contraires ne s'allient point, et que les
+arbres que l'on marie doivent &ecirc;tre de m&ecirc;me nature. Ainsi, on ne greffera
+point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est &agrave;
+noyau, et l'autre &agrave; p&eacute;pins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
+culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
+Providence a sans doute voulu par ce bienfait d&eacute;dommager les pays chauds
+de plusieurs grands inconv&eacute;nients.</p>
+
+<p>ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'id&eacute;e premi&egrave;re de la greffe, et d'o&ugrave;
+a-t-on tir&eacute; les premi&egrave;res bonnes branches pour les ins&eacute;rer dans celles
+des sauvageons?</p>
+
+<p>MOI. Ta question est tr&egrave;s-sens&eacute;e, et prouve que tu apportes une grande
+attention &agrave; mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
+de quelques pays o&ugrave; ils portent naturellement des fruits aussi exquis
+que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont &eacute;t&eacute;
+arrach&eacute;s jeunes de leur sol natal et transplant&eacute;s en Europe, o&ugrave; ils ont
+servi &agrave; greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre &agrave;
+produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
+sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'&ecirc;tre
+greff&eacute;. Des jardiniers rassemblent &agrave; cet effet dans des enclos une
+quantit&eacute; de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des p&eacute;pini&egrave;res, et
+c'est l&agrave; qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.</p>
+
+<p>ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
+d'Europe, et par quels emprunts faits &agrave; l'Asie ou &agrave; l'Am&eacute;rique l'homme
+est parvenu &agrave; les perfectionner?</p>
+
+<p>MOI. Oui, &agrave; peu pr&egrave;s, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Je pris de l&agrave; occasion d'apprendre &agrave; mes enfants l'origine de la plupart
+des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits &agrave; coquille, tels
+que la noix, l'amande, la ch&acirc;taigne, sont originaires de l'Orient, que
+la cerise vient du Pont, la p&ecirc;che de la Perse, l'orange de la M&eacute;die,
+etc.</p>
+
+<p>Ces explications &eacute;taient entrecoup&eacute;es d'exclamations assez comiques, qui
+d&eacute;celaient la pr&eacute;dilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais
+d'abord de fatiguer l'attention ou la m&eacute;moire de mes enfants; mais ils
+me conjur&egrave;rent de continuer, m'assurant qu'ils &eacute;taient bien loin
+d'oublier ou de confondre.</p>
+
+<p>&laquo;Heureux les pays!&raquo; s'&eacute;cria Fritz en s'arr&ecirc;tant devant les orangers, les
+citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous
+avions environn&eacute; Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;
+&laquo;heureux les pays o&ugrave; croissent de tels arbres!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, lui r&eacute;pondis-je, ces pays ont bien quelque droit &agrave; &ecirc;tre
+appel&eacute;s fortun&eacute;s; mais les chaleurs qui les br&ucirc;lent et les dess&egrave;chent ne
+rendent que trop n&eacute;cessaires les fruits acides qui les enrichissent.
+Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes br&ucirc;lantes d'o&ugrave;
+l'on tira les fruits, tous cultiv&eacute;s avec succ&egrave;s, apport&eacute;s en Europe, en
+Espagne, en France, en Italie. C'est &agrave; Malte surtout que le climat leur
+a &eacute;t&eacute; favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,
+suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les
+planta sur le mont Olympe, d'o&ugrave; elles se r&eacute;pandirent dans toute la
+Gr&egrave;ce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots
+d'Arm&eacute;nie. Les prunes sont dues &agrave; la Syrie, et viennent directement de
+Damas. Ce sont les crois&eacute;s qui en ont apport&eacute; en Europe les principales
+esp&egrave;ces, quoique quelques-unes puissent bien &ecirc;tre europ&eacute;ennes. La poire
+est un fruit de la Gr&egrave;ce; le m&ucirc;rier est d&ucirc; &agrave; l'Asie, et le cognassier
+passe pour venir de l'&icirc;le de Cr&egrave;te. C'est l'arbre sur lequel le poirier
+se greffe avec le plus de succ&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit
+attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application
+imm&eacute;diate. &Agrave; midi notre travail fut termin&eacute;; nous rev&icirc;nmes &agrave;
+Falken-Horst avec un app&eacute;tit prodigieux; notre bonne m&eacute;nag&egrave;re l'avait
+pr&eacute;vu, et nous trouv&acirc;mes un macaroni au fromage de Hollande, accompagn&eacute;
+du chou du palmier, qui fut trouv&eacute; d&eacute;licieux. Ernest, qui nous l'avait
+procur&eacute;, fut bien remerci&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le repas, nous all&acirc;mes rendre visite au buffle; il commen&ccedil;ait &agrave;
+s'habituer &agrave; son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y
+contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours pr&eacute;c&eacute;dents &agrave; notre
+approche, il &eacute;tendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque
+parcelle de cette friandise. J'esp&eacute;rai alors qu'&agrave; l'aide de bons
+traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous
+seraient bien utiles.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais form&eacute;
+depuis longtemps, mais dont l'ex&eacute;cution pr&eacute;sentait de grandes
+difficult&eacute;s: c'&eacute;tait de substituer un escalier solide &agrave; l'&eacute;chelle de
+corde, qui l'avait toujours fort effray&eacute;e. Nous ne montions dans notre
+chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer &agrave; r&eacute;sider
+tout &agrave; fait dans le ch&acirc;teau a&eacute;rien; nous avions besoin alors de
+descendre fr&eacute;quemment, et l'&eacute;chelle de corde pouvait donner lieu &agrave; des
+accidents d&eacute;plorables; car mes &eacute;tourdis la franchissaient avec l'agilit&eacute;
+d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.</p>
+
+<p>L'&eacute;l&eacute;vation de l'appartement ne permettait gu&egrave;re de songer &agrave; placer
+cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des
+poutres trop hautes, et par cons&eacute;quent trop pesantes pour &ecirc;tre
+facilement remu&eacute;es. Je savais que le figuier &eacute;tait creux, et la
+malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait
+un essaim d'abeilles. Je r&eacute;solus cependant de sonder sa cavit&eacute; et de
+m'assurer de son &eacute;tendue. Mes fils prirent aussit&ocirc;t chacun une hache,
+et, s'&eacute;levant le long de la vo&ucirc;te de racines, ils se mirent &agrave; frapper
+sur divers points en m&ecirc;me temps, pour juger au son jusqu'o&ugrave; allait la
+cavit&eacute;; mais le bruit donna l'&eacute;veil &agrave; l'essaim, et Jack, qui s'&eacute;tait,
+gr&acirc;ce &agrave; ses habitudes d'&eacute;tourdi, pos&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment en face de
+l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement cribl&eacute;es de
+piq&ucirc;res. Je me h&acirc;tai de frotter ses plaies avec de la terre d&eacute;lay&eacute;e dans
+l'eau, et ce rem&egrave;de fit cesser la douleur. Fritz ne fut gu&egrave;re plus
+heureux. Ernest seul dut &agrave; sa nonchalance habituelle d'en &ecirc;tre pr&eacute;serv&eacute;:
+il arriva le dernier, et s'enfuit aussit&ocirc;t qu'il aper&ccedil;ut le danger. Cet
+&eacute;v&eacute;nement impr&eacute;vu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai
+imm&eacute;diatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui
+construisant une ruche. La vo&ucirc;te fut faite avec une grande calebasse; je
+la couvris d'un toit de paille pour la mettre &agrave; l'abri, et je la scellai
+de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne
+r&eacute;servant qu'une petite ouverture destin&eacute;e &agrave; servir d'entr&eacute;e. Je me
+trouvai seul pour accomplir tous ces pr&eacute;paratifs: les piq&ucirc;res qu'ils
+avaient re&ccedil;ues avaient mis mes fils &agrave; peu pr&egrave;s hors de combat. Mais en
+attendant que les grandes douleurs fussent pass&eacute;es, je pr&eacute;parai du
+tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des
+marteaux. Puis, quand mes enfants furent dispos&eacute;s &agrave; m'aider, je
+commen&ccedil;ai &agrave; boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant
+que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourr&eacute;e
+et allum&eacute;e. Je me mis ensuite &agrave; fumer. Au commencement on entendit un
+bruit &eacute;pouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu &agrave; peu il se calma,
+et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il par&ucirc;t une seule
+abeille. Alors, aid&eacute; de Fritz, nous commen&ccedil;&acirc;mes, avec un ciseau et une
+hache, &agrave; d&eacute;tacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau
+carr&eacute; d'environ trois pieds. Avant de le d&eacute;tacher enti&egrave;rement, je
+recommen&ccedil;ai ma fumigation; puis enfin je me hasardai &agrave; examiner
+l'int&eacute;rieur de l'arbre. Nous f&ucirc;mes saisis d'admiration &agrave; l'aspect de ces
+travaux immenses: il y avait une telle quantit&eacute; de miel et de cire, que
+je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout
+l'int&eacute;rieur de l'arbre &eacute;tait plein de rayons; je les d&eacute;tachai avec
+pr&eacute;caution, et les d&eacute;posai &agrave; mesure dans des calebasses que
+m'apportaient mes enfants. Les rayons sup&eacute;rieurs, o&ugrave; les abeilles
+s'&eacute;taient rassembl&eacute;es en pelotons, furent plac&eacute;s dans la nouvelle ruche.</p>
+
+<p>Je remplis un tonnelet de miel, apr&egrave;s en avoir r&eacute;serv&eacute; quelques rayons
+pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de
+planches, afin que les abeilles, attir&eacute;es par l'odeur, ne vinssent pas
+le visiter. Je proposai aussi, afin de les &eacute;carter de leur ancienne
+demeure, d'allumer dans l'int&eacute;rieur de l'arbre quelques poign&eacute;es de
+tabac.</p>
+
+<p>Mon id&eacute;e eut un plein succ&egrave;s. D&egrave;s qu'elles furent en &eacute;tat de voler, et
+qu'elles voulurent se rendre &agrave; l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,
+et avant le soir elles s'accoutum&egrave;rent &agrave; leur nouvelle r&eacute;sidence. Comme
+la journ&eacute;e s'&eacute;tait avanc&eacute;e dans ces diverses occupations, nous rem&icirc;mes
+au lendemain les travaux pr&eacute;paratoires de l'escalier. Je proposai &agrave; tout
+le monde de veiller cette nuit-l&agrave; pour pr&eacute;parer notre provision de miel.
+Nous all&acirc;mes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous
+fatiguer, et nous f&ucirc;mes r&eacute;veill&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e de la nuit. Nous nous m&icirc;mes
+promptement &agrave; l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vid&eacute; dans un chaudron;
+&agrave; l'exception de quelques rayons, le reste, m&ecirc;l&eacute; &agrave; un peu d'eau, fut mis
+sur un feu doux et r&eacute;duit en une masse liquide que nous pass&acirc;mes &agrave;
+travers un sac en la pressant, et que nous vers&acirc;mes de nouveau dans la
+tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e
+et &eacute;lev&eacute;e au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous
+restait le miel le plus app&eacute;tissant qu'on p&ucirc;t voir. La tonne fut
+soigneusement referm&eacute;e et mise au frais dans une fosse, que nous nous
+prom&icirc;mes bien d'aller souvent visiter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'escalier.&mdash;&Eacute;ducation du buffle, du singe, de l'aigle.&mdash;Canal de
+bambous.</a></h3>
+
+
+<p>Ces travaux accomplis, nous pass&acirc;mes &agrave; l'inspection du tronc que nous
+venions de conqu&eacute;rir; je reconnus, apr&egrave;s l'avoir sond&eacute; dans tous les
+sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
+d'Europe, et qu'arriv&eacute; &agrave; un certain degr&eacute; de croissance, il ne se
+soutenait plus que par son &eacute;corce. Rien n'&eacute;tait donc plus facile que de
+placer dans la cavit&eacute; l'escalier que je projetais, et cette cavit&eacute; &eacute;tait
+assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destin&eacute; &agrave;
+servir de pivot &agrave; la construction.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
+forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aid&eacute;e de la patience
+et de la pers&eacute;v&eacute;rance, triomphe de bien des obstacles, et je n'&eacute;tais pas
+f&acirc;ch&eacute; de trouver des occasions de d&eacute;velopper dans mes fils ces
+conditions essentielles du succ&egrave;s. J'aimais &agrave; les voir grandir et se
+fortifier dans une activit&eacute; continuelle, qui les emp&ecirc;chait de regretter
+l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laiss&eacute;es.</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;&acirc;mes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
+exactement de la grandeur de celle que nous avions enlev&eacute;e de la cabine
+du capitaine. Nous nettoy&acirc;mes ensuite l'int&eacute;rieur. L'ouverture pratiqu&eacute;e
+pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
+suppl&eacute;ai par deux autres fen&ecirc;tres, que je pla&ccedil;ai &agrave; des distances &agrave; peu
+pr&egrave;s &eacute;gales; j'adaptai &agrave; chacune de ces ouvertures les trois fen&ecirc;tres
+que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs ch&acirc;ssis.
+Nous f&icirc;mes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
+l'&eacute;corce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
+plant&acirc;mes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
+je fis des rainures correspondantes &agrave; celles de l'arbre. Nous y pla&ccedil;&acirc;mes
+les marches successivement. Arriv&eacute;s &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la poutre, nous la
+surmont&acirc;mes d'une autre, qui fut fix&eacute;e avec de larges boulons en fer et
+des c&acirc;bles bien solides, et nous continu&acirc;mes ainsi jusqu'&agrave; ce que nous
+e&ucirc;mes atteint notre chambre &agrave; coucher. L&agrave; nous ouvr&icirc;mes une autre porte,
+et mon but fut rempli.</p>
+
+<p>Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidit&eacute; que je viens de
+d&eacute;crire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
+infructueuses; mais nous &eacute;tions anim&eacute;s par ces deux grands &eacute;l&eacute;ments de
+succ&egrave;s, patience et courage; nous e&ucirc;mes le temps de les exercer l'un et
+l'autre. Ce ne fut qu'apr&egrave;s trois semaines d'un travail opini&acirc;tre et
+souvent sans r&eacute;sultat que nous parv&icirc;nmes &agrave; faire un escalier praticable,
+o&ugrave; l'espace interm&eacute;diaire entre les marches fut garni de planches pos&eacute;es
+de hauteur au-devant de chaque degr&eacute;; et, pour servir de rampe,
+j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
+pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
+notre &oelig;uvre. Nous &eacute;tions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
+talents: faibles est le mot, car notre travail &eacute;tait loin d'&ecirc;tre
+parfait; mais, tel qu'il &eacute;tait, l'escalier suffisait &agrave; nos besoins, et
+c'est ce que nous demandions.</p>
+
+<p>Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacr&eacute;es &agrave; notre
+construction. Nous avions entrepris et termin&eacute; plusieurs autres travaux
+de moindre importance; et des &eacute;v&eacute;nements &eacute;taient venus rompre la
+monotonie de notre vie habituelle.</p>
+
+<p>Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer &agrave;
+les &eacute;lever tous. Deux seulement, un m&acirc;le et une femelle, furent
+conserv&eacute;s, et les quatre autres jet&eacute;s &agrave; la mer. On les rempla&ccedil;a aupr&egrave;s
+de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
+difficult&eacute; &agrave; cette substitution.</p>
+
+<p>L'&eacute;ducation du jeune buffle avait &eacute;t&eacute; une de nos principales
+distractions. Je voulais le dresser &agrave; porter des fardeaux et un
+cavalier, comme il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; habitu&eacute; &agrave; tra&icirc;ner; je lui avais pass&eacute; dans
+le nez, &agrave; la mani&egrave;re cafre, un b&acirc;ton avec lequel je le gouvernais comme
+avec un mors. N&eacute;anmoins ce ne fut pas sans difficult&eacute; qu'il se pr&ecirc;ta &agrave;
+cette man&oelig;uvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu &agrave; peu
+je l'accoutumai &agrave; recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
+puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta compl&egrave;tement. Ce fut encore l&agrave; un
+des triomphes de la patience sur des difficult&eacute;s qui pouvaient au
+premier abord para&icirc;tre insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
+domptant le buffle, des le&ccedil;ons d'&eacute;quitation qui valaient celles du
+man&eacute;ge. Ils pouvaient sans crainte aborder d&eacute;sormais le cheval le plus
+r&eacute;tif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait &eacute;t&eacute; le
+buffle.</p>
+
+<p>Fritz n'avait pas n&eacute;glig&eacute; son aigle, qui faisait de sensibles progr&egrave;s et
+qui s'entendait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-bien &agrave; fondre sur les oiseaux morts que son
+ma&icirc;tre pla&ccedil;ait &agrave; sa port&eacute;e. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
+au vol libre; il avait peur que son caract&egrave;re sauvage ne l'emport&acirc;t et
+ne le priv&acirc;t &agrave; jamais de sa jolie conqu&ecirc;te. L'indolent Ernest lui-m&ecirc;me
+avait entrepris l'&eacute;ducation du singe. Knips &eacute;tait vif et intelligent;
+mais il apportait aux le&ccedil;ons la plus mauvaise volont&eacute; qu'on puisse
+imaginer. Il &eacute;tait tout &agrave; fait plaisant de voir ce grave professeur
+oblig&eacute; de gambader presque autant que son &eacute;l&egrave;ve pour s'en faire ob&eacute;ir;
+enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips &agrave; porter sur le dos une
+petite hotte dans laquelle il le for&ccedil;ait &agrave; d&eacute;poser et &agrave; porter diverses
+provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux &agrave;
+l'aide de Jack, &eacute;tait assujettie sur le dos du singe par deux courroies
+qui lui prenaient les bras, et une troisi&egrave;me qui venait se rattacher &agrave;
+sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
+roula, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
+qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur &agrave; la vue de la hotte,
+s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui &ocirc;ter. Jack avait
+moins de succ&egrave;s, et quoiqu'il e&ucirc;t donn&eacute; &agrave; son chacal le nom de <i>Joeger</i>
+(chasseur) comme pour l'encourager &agrave; le m&eacute;riter, la b&ecirc;te f&eacute;roce ne
+chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
+quelque chose &agrave; son ma&icirc;tre, ce n'&eacute;tait gu&egrave;re que la peau de l'animal
+qu'elle venait de d&eacute;vorer. J'exhortai cependant Jack &agrave; ne pas se
+d&eacute;courager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
+susceptible.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave; j'avais perfectionn&eacute; la fabrication des bougies, et
+j'&eacute;tais parvenu, en les roulant entre deux planches, &agrave; leur donner la
+rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
+plus que par une couleur verd&acirc;tre. Les m&egrave;ches me caus&egrave;rent de notables
+embarras; le fil de caratas, dont je m'&eacute;tais servi d'abord, r&eacute;pondait
+mal &agrave; mon d&eacute;sir, car il se charbonnait en br&ucirc;lant. Je le rempla&ccedil;ai
+heureusement par la moelle d'une esp&egrave;ce de sureau; ce qui ne m'emp&ecirc;cha
+pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en &oelig;uvre le
+caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
+que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
+de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
+l'&eacute;paisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
+puis, apr&egrave;s avoir bien secou&eacute; les bottes, je les mis sur-le-champ &agrave; mes
+pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
+fils en furent jaloux, et ils me suppli&egrave;rent de faire pour eux ce que je
+venais d'ex&eacute;cuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
+travail, je voulais m'assurer de la solidit&eacute; de celui que je venais de
+terminer. En attendant, je fa&ccedil;onnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
+des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins &agrave; faire
+qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait &agrave; peine
+se montrer. Je l'en d&eacute;livrai en lui permettant, &agrave; sa grande
+satisfaction, de ne plus porter ce d&eacute;plorable essai de mocassins.</p>
+
+<p>J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
+qui &eacute;levait l'eau sur un point du ruisseau, nous p&ucirc;mes donner &agrave; notre
+courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque aupr&egrave;s de notre
+demeure, o&ugrave; elle &eacute;tait re&ccedil;ue dans la vaste &eacute;caille de tortue que Fritz
+avait destin&eacute;e &agrave; cet usage. Cette source n'avait d'autre inconv&eacute;nient
+que celui d'&ecirc;tre expos&eacute;e au soleil, de sorte que l'eau, si elle &eacute;tait
+claire et pure, &eacute;tait en m&ecirc;me temps chaude quand elle arrivait jusqu'&agrave;
+nous. Je r&eacute;solus de rem&eacute;dier &agrave; ce petit d&eacute;sagr&eacute;ment en rempla&ccedil;ant plus
+tard ces canaux d&eacute;couverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
+la terre. En attendant l'ex&eacute;cution, nous nous r&eacute;jou&icirc;mes de cette
+nouvelle acquisition, et nous remerci&acirc;mes tous Fritz, qui en avait eu
+l'id&eacute;e premi&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a><a href="#table">CHAPITRE XXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'onagre.&mdash;Le phormium tenax.&mdash;Les pluies.</a></h3>
+
+
+<p>Un matin que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; mettre la derni&egrave;re main &agrave; notre
+escalier, nous f&ucirc;mes tout &agrave; coup surpris par des hurlements aigus et
+prolong&eacute;s qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
+dress&egrave;rent soudain les oreilles et semblaient se pr&eacute;parer au combat. Je
+fus effray&eacute;, et j'ordonnai aussit&ocirc;t &agrave; mes enfants de regagner le sommet
+de l'arbre. Nos armes furent charg&eacute;es et dispos&eacute;es, et nous nous tenions
+en garde, jetant nos regards de tous c&ocirc;t&eacute;s; mais le bruit ayant cess&eacute;
+quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis &agrave; la h&acirc;te bien
+arm&eacute;, je rassemblai notre b&eacute;tail &eacute;pars, rev&ecirc;tis mes chiens de leurs
+colliers &agrave; pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arriv&eacute;e de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>JACK. &laquo;C'est le hurlement du lion. Je serais charm&eacute; de me trouver en
+face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi g&eacute;n&eacute;reux que brave.</p>
+
+<p>MOI. G&eacute;n&eacute;reux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
+lions assur&eacute;ment, leurs rugissements sont plus prolong&eacute;s et moins aigus
+que ceux-ci.</p>
+
+<p>FRITZ. Ce sont peut-&ecirc;tre des chacals qui viennent nous demander
+vengeance de la mort de leurs fr&egrave;res.</p>
+
+<p>ERNEST. Je crois plut&ocirc;t que ce sont des hy&egrave;nes, dont le hurlement doit
+&ecirc;tre aussi affreux que la mine.</p>
+
+<p>FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
+viennent manger leurs prisonniers.</p>
+
+<p>MOI. Quoi que ce puisse &ecirc;tre, faisons bonne contenance, et prenons garde
+de laisser abattre notre courage par des craintes pr&eacute;matur&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre &agrave; rire et &agrave; jeter
+tout d'un coup son fusil de c&ocirc;t&eacute;: il avait reconnu le terrible ennemi
+qui nous mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est notre &acirc;ne, s'&eacute;cria-t-il, qui revient &agrave; nous, et qui entonne
+simplement son hymne de retour.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait bien n&ocirc;tre fugitif; nous l'aper&ccedil;&ucirc;mes &agrave; travers le
+feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arr&ecirc;tant de temps en
+temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
+animal d'une race &agrave; peu pr&egrave;s semblable &agrave; la sienne. Ses formes &eacute;taient
+plus gracieuses; il joignait &agrave; la force l'&eacute;l&eacute;gance du cheval. Je
+reconnus aussit&ocirc;t l'onagre.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte me remplit de joie, et balan&ccedil;a tr&egrave;s-heureusement la
+mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqu&eacute; de ressentir contre notre
+baudet pour la panique qu'il nous avait inspir&eacute;e. Je recommandai &agrave; mes
+fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
+ma&icirc;tres du nouveau venu.</p>
+
+<p>Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
+l'onagre. Cette difficult&eacute; me tentait; et je voulais faire l'&eacute;preuve
+d'un moyen qui me vint &agrave; l'esprit. Je pris une corde, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de
+laquelle je fis un n&oelig;ud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
+je joignis par une ficelle les deux parties, mais &agrave; un bout seulement,
+de mani&egrave;re &agrave; obtenir une sorte de pinces fortes et r&eacute;sistantes. Fritz,
+qui suivait attentivement tous mes pr&eacute;paratifs, les trouvait beaucoup
+trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
+<i>lazo</i> contre l'onagre. Je le lui d&eacute;fendis. J'avais peur, s'il venait &agrave;
+manquer son coup, que le bel animal ne nous &eacute;chapp&acirc;t; car je connaissais
+sa prodigieuse agilit&eacute;.</p>
+
+<p>Quand nos pr&eacute;paratifs furent achev&eacute;s, je chargeai Fritz, comme plus
+leste et plus adroit que je n'&eacute;tais moi-m&ecirc;me, d'aller passer au cou de
+l'onagre le n&oelig;ud coulant que j'avais dispos&eacute;, tandis que j'attachai &agrave;
+une racine l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la corde. Je me cachai ensuite derri&egrave;re
+un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;senta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
+Cette vue parut l'effrayer: c'&eacute;tait sans doute la premi&egrave;re figure
+d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
+remit paisiblement &agrave; pa&icirc;tre. Son compagnon fut moins impassible; il
+s'approcha, all&eacute;ch&eacute; par une poign&eacute;e de grains m&ecirc;l&eacute;s de sel que mon fils
+lui tendait.</p>
+
+<p>L'onagre lui-m&ecirc;me, attir&eacute; par la curiosit&eacute;, s'avan&ccedil;a la t&ecirc;te haute et en
+soufflant. &Agrave; peine &eacute;tait-il &agrave; port&eacute;e, que Fritz lui jeta adroitement le
+n&oelig;ud coulant par-dessus la t&ecirc;te. Le pauvre animal recula aussit&ocirc;t; mais
+il &eacute;tait prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le n&oelig;ud.
+L'&eacute;treinte fut m&ecirc;me si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
+point d'&ecirc;tre &eacute;trangl&eacute;. Je me h&acirc;tai d'accourir et de desserrer le n&oelig;ud;
+je jetai autour de son cou le licol de l'&acirc;ne; en faisant usage de la
+pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
+fortement serr&eacute;. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
+permit de l'approcher sans danger. Nous reconn&ucirc;mes alors que c'&eacute;tait une
+femelle.</p>
+
+<p>Mes fils, dont l'imagination allait vite, se r&eacute;jouissaient d&eacute;j&agrave; de
+monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
+le faire caracoler il fallait songer &agrave; le dompter. Nous commen&ccedil;&acirc;mes
+aussit&ocirc;t cette &eacute;ducation, qui pr&eacute;senta des difficult&eacute;s inou&iuml;es. Il
+fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
+marque de soumission. Recouvrait-il sa libert&eacute;, il redevenait soudain ce
+qu'il &eacute;tait auparavant, farouche et indomptable. Je le fis je&ucirc;ner, je le
+chargeai de lourds fardeaux; tout &eacute;tait inutile, et plusieurs fois je
+d&eacute;sesp&eacute;rai de l'entreprise; n&eacute;anmoins je continuai avec une t&eacute;nacit&eacute; et
+une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimul&eacute; par le
+besoin de r&eacute;ussir, qui m'avait sans cesse guid&eacute; depuis que nous &eacute;tions
+sur cette terre d&eacute;serte, j'esp&eacute;rais toujours que la fatigue
+l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
+faire: il &eacute;tait doux et tranquille dans son &eacute;curie, se laissait
+approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur d&egrave;s qu'on
+essayait de le monter.</p>
+
+<p>Enfin, tous les moyens que j'avais imagin&eacute;s ayant &eacute;t&eacute; inutiles, je me
+rappelai la mani&egrave;re dont les maquignons parviennent &agrave; rendre dociles les
+chevaux trop r&eacute;tifs; et, tout cruel qu'&eacute;tait le proc&eacute;d&eacute;, je r&eacute;solus d'y
+recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, &agrave;
+toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
+l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arr&ecirc;ta
+aussit&ocirc;t, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'&eacute;lan&ccedil;a sur son
+dos; apr&egrave;s quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillit&eacute;, et trotta
+comme mon fils le voulut.</p>
+
+<p>Je le c&eacute;dai &agrave; Fritz. J'&eacute;tais fier de voir mon fils voler comme l'&eacute;clair,
+dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
+l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
+devant avec une corde assez l&acirc;che qui devait mod&eacute;rer sa vitesse; je lui
+adaptai aussi &agrave; la m&acirc;choire un cave&ccedil;on, et, au moyen d'une baguette dont
+on lui frappait l'oreille, nous parvenions &agrave; le diriger comme avec un
+mors. Nous commen&ccedil;&acirc;mes d&egrave;s ce moment &agrave; le compter au nombre de nos
+animaux domestiques, et &agrave; lui donner un nom; nous l'appel&acirc;mes
+<i>Leichtfuss</i>, c'est-&agrave;-dire Pied-L&eacute;ger, et certainement jamais animal
+n'avait mieux m&eacute;rit&eacute; son nom; c'&eacute;tait un nouveau sujet ajout&eacute; &agrave;
+l'&eacute;ducation de mes fils. Je ne d&eacute;sesp&eacute;rais pas encore de revoir
+l'Europe, et je me flattais que cette &eacute;ducation, qui d&eacute;veloppait leurs
+forces physiques et leurs gr&acirc;ces ext&eacute;rieures sans nuire &agrave; leur
+instruction morale, les mettrait un jour en &eacute;tat de briller dans la
+soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas dur&eacute; moins de trois
+semaines, la basse-cour s'&eacute;tait accrue; nos poules avaient couv&eacute; une
+quarantaine de poussins. La bonne m&eacute;nag&egrave;re avait un soin minutieux de ce
+petit peuple. Elle en &eacute;tait plus fi&egrave;re et plus heureuse que nous ne
+l'&eacute;tions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait gr&acirc;ce aupr&egrave;s
+d'elle, parce qu'il tra&icirc;nait les provisions; les autres, elle les
+proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
+chacal, n'&eacute;taient pour elle que des bouches inutiles, des animaux &agrave;
+nourrir, sans profit &agrave; en tirer. Les poulets, au contraire, &eacute;taient
+d'une utilit&eacute; que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
+avec cette attention que les femmes poss&egrave;dent seules. J'admirai avec
+quelle religieuse ardeur une bonne m&egrave;re s'arr&ecirc;te &agrave; tout ce qui lui
+retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
+plaindre du surcro&icirc;t de besogne que lui donnaient ces quarante &agrave;
+cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.</p>
+
+<p>L'approche des pluies, hiver de ces contr&eacute;es, nous for&ccedil;a &agrave; songer &agrave; un
+travail n&eacute;cessit&eacute; d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
+fallait construire un toit destin&eacute; &agrave; prot&eacute;ger nos bestiaux contre les
+intemp&eacute;ries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
+mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
+de goudron r&eacute;pandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
+qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
+qui s'&eacute;levaient en vo&ucirc;te, servirent de cloisons, que nous ferm&acirc;mes avec
+des planches, et nous e&ucirc;mes ainsi, au pied de notre habitation a&eacute;rienne,
+une s&eacute;rie de pi&egrave;ces assez bien dispos&eacute;es pour que nos provisions y
+fussent plac&eacute;es sans g&ecirc;ner nos animaux. Nous y avions m&eacute;nag&eacute; un fenil,
+destin&eacute; &agrave; abriter le foin, la paille et les provisions de b&eacute;tail. Ce
+travail achev&eacute;, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; recueillir nos provisions; les pommes
+de terre et le manioc eurent la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
+que ma femme et Franz conduisaient le char &agrave; la maison, j'eus l'id&eacute;e
+d'aller jusqu'au bois de ch&ecirc;nes avec mes fils a&icirc;n&eacute;s. Ma&icirc;tre Knips, qui
+nous avait accompagn&eacute;s, attira tout &agrave; coup notre attention par ses cris:
+il &eacute;tait engag&eacute; dans un buisson, o&ugrave; d'autres cris et des battements
+d'ailes r&eacute;it&eacute;r&eacute;s indiquaient qu'il n'&eacute;tait pas seul. J'y envoyai Ernest,
+qui ne tarda pas &agrave; nous appeler lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule &agrave;
+fraise; le gourmand veut manger les &oelig;ufs, et voici le coq qui vient au
+secours de sa tendre moiti&eacute;. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
+Knips.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz courut en effet, apr&egrave;s avoir attach&eacute; Leichtfuss &agrave; un arbre, et je
+le vis bient&ocirc;t revenir &agrave; moi tenant dans ses bras le coq et la poule &agrave;
+fraise. Il me remit les deux pr&eacute;cieux volatiles, et il alla enlever les
+&oelig;ufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bient&ocirc;t
+apr&egrave;s, tenant son chapeau avec pr&eacute;caution, et chassant le singe devant
+lui. Il portait ainsi les &oelig;ufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
+esp&egrave;ce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
+des lames de sabre.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; de quoi amuser le petit Franz,&raquo; me dit-il en me montrant ces
+feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pens&eacute; &agrave; son fr&egrave;re; mais je donnai
+peu d'attention &agrave; ce qu'il apportait, et je m'arr&ecirc;tai surtout &agrave; la
+d&eacute;couverte du coq et de la poule: nous nous assur&acirc;mes d'eux en leur
+liant les pattes. Nous nous rem&icirc;mes alors en marche. Pendant la route,
+Ernest portait souvent &agrave; son oreille les &oelig;ufs, pr&eacute;tendant entendre
+remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs &eacute;taient cass&eacute;s,
+et que les petits commen&ccedil;aient &agrave; se montrer.</p>
+
+<p>Fritz, tout joyeux de la d&eacute;couverte, ne r&eacute;sista point &agrave; la tentation de
+mettre sa monture au trot pour l'annoncer &agrave; sa m&egrave;re; mais il ne put la
+mod&eacute;rer, car une poign&eacute;e d'herbes aigu&euml;s qu'il agitait autour de ses
+oreilles lui donnait une rapidit&eacute; effrayante. Il ne lui arriva rien de
+f&acirc;cheux cependant, et nous le trouv&acirc;mes sain et sauf aupr&egrave;s de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Pourtant, deux jours apr&egrave;s cette excursion, nous avions compl&egrave;tement
+oubli&eacute; cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s-souple, et il eut l'id&eacute;e d'en tresser un fouet pour Franz, qui
+&eacute;tait charg&eacute; sp&eacute;cialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
+flexibilit&eacute; des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, &agrave;
+ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Z&eacute;lande
+(<i>phormium tenax</i>). Ma femme en fut transport&eacute;e de joie. De tous les
+produits de l'Europe, le lin &eacute;tait celui qu'elle regrettait le plus. Ses
+yeux &eacute;tincelaient de plaisir, et d&eacute;j&agrave; elle parlait de faire de la toile
+pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour mena&ccedil;ait davantage
+de nous laisser nus.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! de toutes vos d&eacute;couvertes voici certainement la plus pr&eacute;cieuse.
+Procurez-moi du lin, un rouet, des m&eacute;tiers, je serai la plus heureuse
+des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
+Donnez-moi une abondante provision de cette plante.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que ma femme se livrait &agrave; son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
+partageaient, s'esquiv&egrave;rent et mont&egrave;rent, le premier sur l'onagre, le
+second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidit&eacute;, qu'ils
+avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer &agrave; leur projet.
+Ils revinrent peu d'instants apr&egrave;s, rapportant chacun une &eacute;norme botte
+de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis &agrave; satisfaire leur m&egrave;re ne
+me laissa pas la force de leur faire des reproches. &Agrave; peine furent-ils
+descendus de cheval, que Jack se mit &agrave; nous raconter d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-dr&ocirc;le comment son cheval cornu avait suivi pas &agrave; pas l'onagre, et
+combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
+l'exciter et le ramener &agrave; l'ob&eacute;issance.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra, leur dis-je, aider &agrave; votre bonne m&egrave;re &agrave; rouir le lin que
+vous venez de cueillir.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain matin nous part&icirc;mes pour le marais des Flamants; nous
+avions plac&eacute; sur la charrette nos paquets de lin; nous les divis&acirc;mes et
+nous les plonge&acirc;mes dans le marais, apr&egrave;s les avoir charg&eacute;s de grosses
+pierres pour les forcer &agrave; rester au fond. Dans l'intervalle nous e&ucirc;mes
+plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
+construisent leurs nids en c&ocirc;nes au-dessus de la superficie des marais,
+et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle d&eacute;pose ses
+&oelig;ufs, et o&ugrave; elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
+nids sont d'argile, et si solidement ma&ccedil;onn&eacute;s, que l'eau ne peut ni les
+dissoudre ni les renverser.</p>
+
+<p>Le lin fut laiss&eacute; quatorze jours dans l'eau; une seule journ&eacute;e suff&icirc;t
+pour le faire s&eacute;cher compl&egrave;tement. Nous le rapport&acirc;mes &agrave; Falken-Horst,
+o&ugrave; il fut serr&eacute;. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
+occupations nombreuses de sa pr&eacute;paration, je promis &agrave; ma femme un rouet,
+des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin apr&egrave;s que son lin
+aurait &eacute;t&eacute; teill&eacute;. Mais nos r&eacute;coltes demandaient nos soins, et les
+premi&egrave;res pluies, qui commen&ccedil;aient &agrave; tomber, nous rendaient tous les
+moments pr&eacute;cieux. D&eacute;j&agrave; la temp&eacute;rature, de chaude et ardente, &eacute;tait
+devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employ&eacute;s
+&agrave; ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
+charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions &agrave; peine le temps
+de prendre nos repas. Nous plant&acirc;mes &agrave; Zelt-Heim diverses esp&egrave;ces de
+palmiers. Nous serr&acirc;mes tout le bl&eacute; d'Europe qui nous restait; car je
+comptais beaucoup sur l'humidit&eacute; de la saison pour activer sa
+v&eacute;g&eacute;tation, et nous pr&eacute;parer l'espoir d'une r&eacute;colte abondante qui nous
+fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
+Nous f&icirc;mes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
+voulions r&eacute;unir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer &agrave; nous
+&ecirc;tre utile ou agr&eacute;able. Les travaux dur&egrave;rent quelques semaines, pendant
+lesquelles l'hiver &eacute;tait d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;; des vents imp&eacute;tueux soufflaient
+dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
+la c&ocirc;te ressemblait &agrave; un lac. Ma femme &eacute;tait devenue triste, et Franz,
+effray&eacute;, demandait quelquefois en pleurant si ce n'&eacute;tait pas un nouveau
+d&eacute;luge.</p>
+
+<p>Je ne vis pas sans effroi que notre s&ucirc;ret&eacute; &eacute;tait compromise dans notre
+ch&acirc;teau a&eacute;rien. Le vent mena&ccedil;ait &agrave; chaque instant de l'enlever, et nous
+avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
+jusque dans notre lit, malgr&eacute; la toile &agrave; voile dont j'avais bouch&eacute; les
+ouvertures. Nous abrit&acirc;mes nos hamacs dans l'escalier, et nous
+descend&icirc;mes chercher un asile sous le toit goudronn&eacute; que nous avions
+couvert pour nos b&ecirc;tes dans les racines du figuier. L'espace &eacute;tait
+&eacute;troit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation p&eacute;nible les
+premiers jours; mais enfin, quand nous e&ucirc;mes plac&eacute; aussi sur l'escalier
+les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
+que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
+aupr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, avec son petit Franz assis &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, quoique
+bien mal &agrave; notre aise, et regrettant pour la premi&egrave;re fois depuis notre
+naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
+miens, je travaillai de toutes mes forces &agrave; am&eacute;liorer autant que
+possible la position o&ugrave; nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
+destin&eacute; &agrave; nos b&ecirc;tes. Nous f&icirc;mes sortir et nous abandonn&acirc;mes dans la
+campagne celles qui, &eacute;tant indig&egrave;nes, pouvaient se suffire &agrave;
+elles-m&ecirc;mes; afin que cette libert&eacute; ne nous les fit pas perdre, j'eus
+soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
+allais, avec Fritz, les chercher dans les p&acirc;turages; souvent m&ecirc;me elles
+revenaient seules &agrave; l'&eacute;table. Ces courses &eacute;taient extr&ecirc;mement p&eacute;nibles,
+et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
+peuvent donner une id&eacute;e. Nous en revenions mouill&eacute;s jusqu'aux os et
+transis de froid. Ma femme nous fit &agrave; chacun un manteau &agrave; capuchon qui
+nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
+matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
+pouvions rabattre &agrave; volont&eacute;, et nous les enduis&icirc;mes d'une couche &eacute;paisse
+de caoutchouc. Gr&acirc;ce &agrave; ces manteaux imperm&eacute;ables, nous pouvions sans
+crainte braver la pluie. Ainsi v&ecirc;tus, nous avions vraisemblablement
+assez mauvaise mine; car aussit&ocirc;t que nous les endossions la troupe
+partait d'un grand &eacute;clat de rire. N&eacute;anmoins chacun d'eux aurait voulu en
+avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
+contenter.</p>
+
+<p>La fum&eacute;e nous incommodait au plus haut degr&eacute;; elle &eacute;tait si &eacute;paisse,
+attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
+renoncer &agrave; nous chauffer et m&ecirc;me &agrave; allumer du feu pour les besoins de la
+cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
+bornions, &agrave; de longs intervalles, &agrave; faire du manioc ou &agrave; r&ocirc;tir quelques
+morceaux de viande sal&eacute;e.</p>
+
+<p>Nos journ&eacute;es s'&eacute;coulaient au milieu de travaux qui &eacute;taient toujours les
+m&ecirc;mes. Le soin des bestiaux occupait la matin&eacute;e, puis nous faisions du
+manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amen&eacute;e par l'obscurit&eacute;
+croissante du ciel, augment&eacute;e encore par l'&eacute;paisseur du feuillage de
+l'arbre. La famille alors se r&eacute;unissait autour d'une grosse bougie: la
+m&egrave;re soignait le linge; j'&eacute;crivais mon journal, Ernest en recopiait les
+feuillets; Fritz et Jack enseignaient &agrave; lire et &agrave; &eacute;crire &agrave; Franz, ou
+bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqu&eacute;s
+dans leurs excursions. Enfin une pri&egrave;re de reconnaissance terminait
+dignement notre journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
+nous nous h&acirc;tions de faire r&ocirc;tir soit un poulet, soit un pingouin pris
+dans le ruisseau: tous les quatre &agrave; cinq jours nous faisions le beurre,
+qui &eacute;tait pour nous un vrai r&eacute;gal. Ces petits incidents, qui rompaient
+la monotonie de notre existence, &eacute;taient pour nous de v&eacute;ritables f&ecirc;tes.
+Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la d&eacute;termination
+que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
+n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions d&eacute;j&agrave; tant d'animaux
+domestiques, que nous &eacute;tions fort en peine.</p>
+
+<p>Nous passions nos journ&eacute;es &agrave; la fen&ecirc;tre, les yeux tourn&eacute;s vers
+l'horizon, attendant sans cesse une &eacute;claircie. Ma femme elle-m&ecirc;me,
+malgr&eacute; sa pr&eacute;dilection pour Falken-Horst, commen&ccedil;ait &agrave; s'impatienter et
+me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
+nous abrit&acirc;t un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait &ecirc;tre
+toujours, suivant elle, notre habitation d'&eacute;t&eacute;; mais la triste
+exp&eacute;rience que nous faisions nous prouvait la n&eacute;cessit&eacute; d'une maison
+d'hiver.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Cruso&eacute;,
+qui avait trouv&eacute; une grotte dans un rocher, et nous engagea &agrave; aller
+chercher parmi les rochers de la c&ocirc;te un abri solide o&ugrave; nous pussions
+trouver, comme lui, cave, salle &agrave; manger, etc., quand les pluies
+auraient cess&eacute;. Nous avions le temps de m&ucirc;rir cette id&eacute;e, car la
+mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.</p>
+
+<p>Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
+peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
+deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
+retraite. Si le battoir fut facile &agrave; installer, il n'en fut pas de m&ecirc;me
+du peigne, qui me co&ucirc;ta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
+perc&eacute;es d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
+arrondis &agrave; la pointe et fix&eacute;s par du plomb coul&eacute; sur les plaques, dont
+j'avais relev&eacute; les bords, me fournirent un outil peu facile &agrave; manier, il
+est vrai, mais cependant convenable &agrave; l'emploi que nous voulions en
+faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
+rappelait ces heureuses ann&eacute;es o&ugrave;, &eacute;tablie aupr&egrave;s de son feu, elle
+pr&eacute;parait son lin et tout ce qui lui &eacute;tait n&eacute;cessaire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a><a href="#table">CHAPITRE XXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La grotte &agrave; sel.&mdash;Habitation d'hiver.&mdash;Les harengs.&mdash;Les chiens marins.</a></h3>
+
+
+<p>Je ne saurais exprimer avec quels transports, apr&egrave;s nos longues semaines
+d'ennui, nous v&icirc;mes enfin les nuages dispara&icirc;tre, le soleil briller au
+milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
+effray&eacute;s, cesser enti&egrave;rement. Nous salu&acirc;mes le retour du printemps par
+des cris de joie, et nous sort&icirc;mes avec bonheur de notre retraite pour
+respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
+rafra&icirc;chie qui parait la terre. La nature enti&egrave;re &eacute;tait rajeunie, et
+nous-m&ecirc;mes avions d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; toutes nos souffrances d'hiver.</p>
+
+<p>Notre plantation &eacute;tait en pleine prosp&eacute;rit&eacute;; les grains que nous avions
+sem&eacute;s commen&ccedil;aient &agrave; sortir de la terre en filets minces. La prairie
+&eacute;tait &eacute;maill&eacute;e d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commenc&eacute;
+leurs chants: c'&eacute;tait une r&eacute;surrection compl&egrave;te de la nature.</p>
+
+<p>Aussi nous c&eacute;l&eacute;br&acirc;mes le dimanche suivant avec une ferveur, une pi&eacute;t&eacute;
+telle que nous n'en avions point encore eu dans l'&icirc;le, et nous nous
+mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoy&acirc;mes notre ch&acirc;teau
+a&eacute;rien des feuilles que le vent y avait amass&eacute;es; il n'&eacute;tait nullement
+endommag&eacute;, et nous l'e&ucirc;mes bient&ocirc;t remis en &eacute;tat d'&ecirc;tre habit&eacute;.</p>
+
+<p>Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
+lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je r&eacute;ussissais dans cette
+fonction, &agrave; laquelle j'&eacute;tais tout &agrave; fait &eacute;tranger, au del&agrave; m&ecirc;me de mes
+esp&eacute;rances. Le plus difficile restait &agrave; faire. Pour arriver &agrave; la toile,
+il fallait un rouet et un d&eacute;vidoir; les conseils de ma femme suppl&eacute;&egrave;rent
+&agrave; mon manque d'habilet&eacute;, et je parvins &agrave; construire ces indispensables
+instruments. D&egrave;s lors la m&egrave;re ne se permit aucune distraction; ses
+nouvelles occupations absorb&egrave;rent tout son temps. Le petit Franz
+d&eacute;vidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
+fils vinssent &agrave; son aide; mais ils se montraient peu empress&eacute;s de se
+livrer &agrave; cette besogne s&eacute;dentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
+volontiers &agrave; filer quand il pr&eacute;voyait quelque occupation fatigante. Cet
+exemple e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cependant bon &agrave; suivre, car nos habits &eacute;taient vraiment
+dans un &eacute;tat d&eacute;plorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
+aimaient beaucoup mieux errer en libert&eacute;.</p>
+
+<p>Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirige&acirc;mes d'abord du c&ocirc;t&eacute;
+de Zelt-Heim; car nous &eacute;tions avides de conna&icirc;tre les ravages produits
+par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
+plus souffert que Falken-Horst; la tente &eacute;tait renvers&eacute;e; la toile &agrave;
+voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait &eacute;t&eacute;
+tellement g&acirc;t&eacute;e par la pluie, qu'il fallut nous en d&eacute;barrasser. La
+pinasse, gr&acirc;ce &agrave; sa construction solide, avait r&eacute;sist&eacute;; il n'en fut pas
+de m&ecirc;me du bateau de cuves: il &eacute;tait devenu hors de service. En
+examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
+omis de porter &agrave; l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
+d'en voir deux enti&egrave;rement avari&eacute;s, et hors d'&eacute;tat de servir. En
+examinant la muraille des rochers, je d&eacute;sesp&eacute;rai de m'y creuser une
+habitation; ils paraissaient d'une telle duret&eacute;, que plusieurs semaines
+de travail auraient &agrave; peine suffi pour y pratiquer une cavit&eacute;
+susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
+nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer &agrave; faire sauter des
+&eacute;clats de rochers; mais nous r&eacute;sol&ucirc;mes du moins de faire quelque
+tentative, ne f&ucirc;t-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
+poudres pendant la pluie.</p>
+
+<p>Tandis que ma femme &eacute;tait occup&eacute;e de son lin, je partis un matin,
+accompagn&eacute; de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place o&ugrave;
+le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je tra&ccedil;ai avec du charbon
+l'enceinte de la cavit&eacute; que je projetais, et nous nous m&icirc;mes &agrave;
+l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
+roc &eacute;tait presque inattaquable au ciseau et &agrave; tous nos instruments:
+aussi nous ne f&icirc;mes presque rien la premi&egrave;re journ&eacute;e. Mes petits
+ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
+courage nous donnait des forces; mais elles &eacute;taient inutiles tant que
+nous e&ucirc;mes &agrave; lutter avec la couche ext&eacute;rieure du roc, et ce ne fut
+qu'apr&egrave;s deux jours de pers&eacute;v&eacute;rance que nous sent&icirc;mes la pierre c&eacute;der
+peu &agrave; peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontr&eacute;e
+fit place &agrave; une sorte de limon solidifi&eacute;, que la b&ecirc;che pouvait
+facilement entamer. Encourag&eacute;s par l'espoir du succ&egrave;s, nous continu&acirc;mes
+pendant quelques jours, et nous &eacute;tions parvenus &agrave; sept pieds de
+profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfon&ccedil;ait &agrave; coups de marteau une
+barre de fer, nous cria tout joyeux: &laquo;J'ai perc&eacute; la montagne! venez
+voir, j'ai perc&eacute; la montagne!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz courut aussit&ocirc;t vers son fr&egrave;re, et vint me confirmer les paroles
+de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus &agrave; mon tour, et je
+trouvai qu'en effet la barre de fer avait d&ucirc; p&eacute;n&eacute;trer dans une cavit&eacute;
+assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
+tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
+mon attention; je saisis l'instrument qui &eacute;tait encore plant&eacute; dans le
+roc; en le secouant avec vigueur de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, je fis un trou
+assez grand pour qu'un de mes fils p&ucirc;t y passer, et je vis qu'en effet
+une partie des d&eacute;combres tombaient en dedans; mais au moment o&ugrave; je
+m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantit&eacute; d'air
+m&eacute;phitique, que j'en &eacute;prouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
+promptement. &laquo;Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
+trouver ici la mort.</p>
+
+<p>&mdash;La mort! s'&eacute;cria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
+et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime &agrave; te voir ce courage, mon petit ing&eacute;nieur; il n'y a l&agrave; ni lions
+ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
+entrant tu ne pouvais plus respirer?</p>
+
+<p>&mdash;Ne plus respirer? et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'air y est m&eacute;phitique ou corrompu, et qu'il vous prend
+alors un vertige ou un tournoiement de t&ecirc;te tel, qu'on a peine &agrave;
+marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
+l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?</p>
+
+<p>&mdash;Allumer un grand feu dans l'int&eacute;rieur de cette grotte. Il s'&eacute;teindra
+d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
+sans danger.&raquo;</p>
+
+<p>Sans tarder, ils all&egrave;rent tous deux ramasser de l'herbe s&egrave;che; ils en
+firent des paquets, battirent le briquet, et les allum&egrave;rent, puis les
+jet&egrave;rent tout embras&eacute;s dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
+annonc&eacute;, ils s'&eacute;teignirent, et nous donn&egrave;rent la preuve que l'air &eacute;tait
+corrompu au plus haut degr&eacute;; le feu ne put pas m&ecirc;me br&ucirc;ler &agrave; l'entr&eacute;e;
+je vis qu'il fallait purifier l'air d'une mani&egrave;re plus efficace. Je me
+souvins a propos que dans le temps nous avions apport&eacute; du vaisseau une
+caisse qui avait appartenu &agrave; l'artificier, que nous l'avions serr&eacute;e dans
+la tente, et qu'elle devait &ecirc;tre pleine de grenades et de roquettes
+d'artifice, embarqu&eacute;es pour faire des signaux. J'allai y chercher
+quelques pi&egrave;ces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
+caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lan&ccedil;ai des grenades
+qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
+haut de la caverne, d'o&ugrave; elles volaient elles-m&ecirc;mes en &eacute;clats, et en
+d&eacute;tachaient des morceaux &eacute;normes. Un torrent d'air m&eacute;phitique sortait
+par l'ouverture. Nous lan&ccedil;&acirc;mes alors des roquettes, qui semblaient
+traverser la grotte comme des dragons de feu, en d&eacute;couvrant son immense
+&eacute;tendue. Nous cr&ucirc;mes aussi apercevoir une quantit&eacute; de corps &eacute;blouissants
+qui brill&egrave;rent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
+l'&eacute;clat disparut avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair, en ne laissant qu'une
+obscurit&eacute; profonde. Une fus&eacute;e entre autres, charg&eacute;e d'&eacute;toiles, nous
+donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la dur&eacute;e.
+Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
+g&eacute;nies ail&eacute;s ayant chacun une petite lampe allum&eacute;e, et qui dansaient de
+tous c&ocirc;t&eacute;s avec des mouvements vari&eacute;s. Tout &eacute;tincelait dans la caverne,
+qui nous offrit pendant une minute une sc&egrave;ne vraiment magique; mais ces
+g&eacute;nies s'inclin&egrave;rent l'un apr&egrave;s l'autre, et tomb&egrave;rent sans bruit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce feu d'artifice, nous v&icirc;mes une botte d'herbe allum&eacute;e se
+consumer paisiblement, et nous d&ucirc;mes esp&eacute;rer que, du moins par rapport &agrave;
+l'air, nous n'avions plus rien &agrave; craindre; mais il &eacute;tait &agrave; appr&eacute;hender
+que, dans l'obscurit&eacute;, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
+dans quelque ab&icirc;me. Aussi j'envoyai Jack, mont&eacute; sur le buffle, &agrave;
+Falken-Horst, pour communiquer notre d&eacute;couverte &agrave; sa m&egrave;re et &agrave; ses deux
+fr&egrave;res, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
+bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'int&eacute;rieur de la grotte.</p>
+
+<p>R&eacute;joui de cette commission, Jack, que j'avais choisi expr&egrave;s parce que
+j'avais pens&eacute; que les peintures dont son imagination colorerait le r&eacute;cit
+de ce qu'il avait vu s&eacute;duiraient ma femme et h&acirc;teraient son arriv&eacute;e,
+Jack s'&eacute;lan&ccedil;a sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
+et partit avec une telle rapidit&eacute;, qu'il me fit dresser les cheveux sur
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Je m'occupai avec Fritz, &agrave; agrandir l'entr&eacute;e de la grotte et &agrave; la
+d&eacute;blayer, afin que sa m&egrave;re et ses fr&egrave;res pussent y entrer facilement.
+Apr&egrave;s deux &agrave; trois heures de travail, nous la v&icirc;mes arriver sur le
+chariot, attel&eacute; de l'&acirc;ne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
+grimp&eacute; sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
+ferm&eacute; comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'&acirc;ne et
+la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant pr&egrave;s de moi, il
+sauta &agrave; bas de son buffle, et courut aider sa m&egrave;re &agrave; descendre.</p>
+
+<p>J'allumai promptement nos bougies. Nous en pr&icirc;mes chacun une &agrave; la main.
+Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
+une arme dans l'autre main. Nous f&icirc;mes avec pr&eacute;caution notre entr&eacute;e dans
+la grotte, moi en t&ecirc;te, puis mes enfants &agrave; moiti&eacute; tremblants; enfin ma
+femme, que les deux chiens suivaient, l'&oelig;il au guet, la queue entre les
+jambes.</p>
+
+<p>Un magnifique spectacle s'offrit soudain &agrave; nos yeux: tout autour de nous
+les parois &eacute;tincelaient comme un ciel &eacute;toil&eacute;. Du haut de la vo&ucirc;te
+pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
+formes, et la lumi&egrave;re de nos six flambeaux, refl&eacute;t&eacute;e deux ou trois fois,
+faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait &ecirc;tre dans
+un palais de f&eacute;es, ou dans le ch&oelig;ur d'une vieille &eacute;glise gothique
+lorsqu'on y c&eacute;l&egrave;bre l'office divin &agrave; la lueur des flambeaux, dont la
+lumi&egrave;re se joue de mille fa&ccedil;ons sur les pav&eacute;s de marbre avec les rayons
+du jour color&eacute;s par les vitraux.</p>
+
+<p>Le sol de notre grotte &eacute;tait uni, couvert d'un sable blanc et tr&egrave;s-fin,
+comme si on l'e&ucirc;t &eacute;tendu &agrave; dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
+nulle part de trace d'humidit&eacute;, ce qui me fit esp&eacute;rer que le s&eacute;jour en
+serait sain et agr&eacute;able pour nous. Les cristaux, d'apr&egrave;s la s&eacute;cheresse
+du lieu, ne pouvaient &ecirc;tre le produit du suintement des eaux, et je
+trouvai, &agrave; ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
+&eacute;tions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
+notre b&eacute;tail, que cette &eacute;norme quantit&eacute; de sel pur et tout pr&ecirc;t, qui ne
+demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, &agrave;
+tous &eacute;gards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!</p>
+
+<p>En avan&ccedil;ant dans la grotte, nous remarqu&acirc;mes des masses et des figures
+singuli&egrave;res que la mati&egrave;re saline avait produites. Il y avait des
+piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'&agrave; la vo&ucirc;te, et
+semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se repr&eacute;senter tout ce
+qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fen&ecirc;tres, des
+feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns &eacute;tincelants
+comme des diamants, les autres mats comme l'alb&acirc;tre.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
+D&eacute;j&agrave; nous avions rallum&eacute; nos secondes bougies, lorsque je m'aper&ccedil;us
+qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantit&eacute; de
+fragments de cristaux qui semblaient tomb&eacute;s de la vo&ucirc;te. Cette chute
+pouvait se r&eacute;p&eacute;ter et offrir du danger. Une de ces lames cristallis&eacute;es
+tombant sur la t&ecirc;te de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
+examen plus exact me prouva que ces morceaux n'&eacute;taient pas tomb&eacute;s
+d'eux-m&ecirc;mes et spontan&eacute;ment, car la masse &eacute;tait trop solide, et, si
+cette chute e&ucirc;t &eacute;t&eacute; produite par l'humidit&eacute;, les morceaux se seraient
+dissous peu &agrave; peu. Nous f&icirc;mes alors, Fritz et moi, un examen s&eacute;rieux de
+toutes les parties, en frappant &agrave; gauche et a droite avec de longues
+perches; mais rien ne tomba. Rassur&eacute;s alors quant &agrave; la solidit&eacute; de cette
+demeure, nous nous occup&acirc;mes &agrave; tout pr&eacute;parer pour nous y fixer. Il fut
+r&eacute;solu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
+habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journ&eacute;e
+nous &eacute;tions &agrave; Zelt-Heim, pr&egrave;s du nouveau rocher, travaillant pour faire
+une habitation d'hiver chaude, claire et commode.</p>
+
+<p>Pendant qu'expos&eacute;e &agrave; l'air notre grotte durcirait bient&ocirc;t comme la
+surface ext&eacute;rieure, je r&eacute;solus de commencer aussit&ocirc;t &agrave; percer les
+fen&ecirc;tres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais &agrave;
+Falken-Horst, qui &eacute;taient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
+que l'&eacute;t&eacute;. Pour la porte, je pr&eacute;f&eacute;rai en faire &agrave; notre arbre une
+d'&eacute;corce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
+tout le tour avec du charbon; puis nous taill&acirc;mes ces ouvertures, o&ugrave;
+nous f&icirc;mes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
+solidement.</p>
+
+<p>Quand la grotte fut termin&eacute;e en dehors, je m'occupai de la division
+int&eacute;rieure. Une tr&egrave;s-grande place carr&eacute;e fut d'abord divis&eacute;e en deux
+parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
+cuisine et les &eacute;curies. Je r&eacute;solus de placer au fond de cette derni&egrave;re,
+o&ugrave; il n'y avait pas de fen&ecirc;tre, la cave et les magasins: le tout devait
+&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; par des cloisons et communiquer par des portes.</p>
+
+<p>La partie que nous avions destin&eacute;e pour nous fut s&eacute;par&eacute;e en trois
+chambres: la premi&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;curie, fut r&eacute;serv&eacute;e pour notre
+chambre &agrave; coucher &agrave; moi et &agrave; ma femme; la seconde, pour la salle &agrave;
+manger; la troisi&egrave;me, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
+premi&egrave;re et la derni&egrave;re de ces chambres eurent des carreaux &agrave; leurs
+fen&ecirc;tres; la salle &agrave; manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
+dans la cuisine un foyer pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre; je per&ccedil;ai le rocher un peu
+au-dessus, et quatre planches clou&eacute;es ensemble et pass&eacute;es dans cette
+ouverture firent une esp&egrave;ce de chemin&eacute;e qui conduisait la fum&eacute;e au
+dehors. L'espace que nous r&eacute;serv&acirc;mes pour notre atelier fut assez grand
+pour nous permettre d'y entreprendre des travaux consid&eacute;rables. Enfin
+l'&eacute;curie fut divis&eacute;e en quatre compartiments, pour s&eacute;parer les
+diff&eacute;rentes esp&egrave;ces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
+magasins.</p>
+
+<p>Le long s&eacute;jour que nous f&icirc;mes &agrave; Zelt-Heim nous procura plusieurs
+avantages sur lesquels nous n'avions pas compt&eacute;, et que nous ne tard&acirc;mes
+pas &agrave; mettre &agrave; profit. Tr&egrave;s-souvent il venait au rivage d'immenses
+tortues qui y d&eacute;posaient leurs &oelig;ufs dans le sable, et qui nous
+fournissaient de d&eacute;licieux repas; nous voul&ucirc;mes ensuite prendre les
+tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. D&egrave;s que nous
+en voyions une sur le rivage, un de mes fils &eacute;tait d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; pour lui
+couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
+la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
+&eacute;caille. L'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e &eacute;tait attach&eacute;e &agrave; un pieu plant&eacute; aussi pr&egrave;s
+du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
+se h&acirc;tait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se r&eacute;signait
+et restait &agrave; notre discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Un matin nous quitt&acirc;mes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous f&ucirc;mes
+pr&egrave;s de la baie du Salut, nous aper&ccedil;&ucirc;mes, &agrave; notre grand &eacute;tonnement, dans
+la mer, un singulier spectacle. Une &eacute;tendue d'eau assez consid&eacute;rable
+paraissait &ecirc;tre en &eacute;bullition; elle s'&eacute;levait et s'abaissait en &eacute;cume,
+et au-dessus volaient une quantit&eacute; d'oiseaux de l'esp&egrave;ce des mouettes,
+des fr&eacute;gates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
+poussaient des cris per&ccedil;ants; puis tant&ocirc;t ils se pr&eacute;cipitaient en foule
+sur la surface de l'eau, tant&ocirc;t ils s'&eacute;levaient en l'air, volant en
+cercle et se poursuivant de tous c&ocirc;t&eacute;s. Dans l'eau il se montrait aussi
+quelque chose d'un aspect singulier; de tous c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;levaient de
+petites lumi&egrave;res comme des flammes, qui s'&eacute;teignaient aussit&ocirc;t et se
+reproduisaient &agrave; chaque mouvement. Nous remarqu&acirc;mes que cette bande
+semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y cour&ucirc;mes pour la
+mieux observer. Nous f&icirc;mes mille suppositions sur ce que ce pouvait
+&ecirc;tre: l'un voulait que ce f&ucirc;t un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
+un monstre marin. Quant &agrave; moi, je reconnus enfin que c'&eacute;tait un banc de
+harengs, c'est-&agrave;-dire une &eacute;norme quantit&eacute; de ces poissons qui quittent
+la mer Glaciale et traversent l'Oc&eacute;an pour aller frayer. Ces bancs sont
+suivis d'une foule de gros poissons qui en d&eacute;vorent des quantit&eacute;s
+immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
+ce qu'ils peuvent.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes au rivage presque au m&ecirc;me instant que les harengs, et, au
+lieu de perdre notre temps &agrave; les admirer, nous nous h&acirc;t&acirc;mes de sauter
+dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains &agrave; d&eacute;faut de filets;
+mais, comme nous ne savions o&ugrave; mettre tous ceux que nous prenions, je
+m'avisai de faire tirer &agrave; terre le bateau de cuves, qui n'&eacute;tait plus bon
+&agrave; rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
+de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
+malgr&eacute; la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
+et nous les jeter &agrave; mesure. Ernest et sa m&egrave;re les nettoyaient avec un
+couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
+les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
+couche de harengs ayant tous la t&ecirc;te tourn&eacute;e vers le centre; puis un
+nouveau lit de sel, puis un de poissons, la t&ecirc;te vers le bord, et
+toujours de m&ecirc;me jusqu'&agrave; ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
+la derni&egrave;re couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
+morceau de toile sur lequel j'enfon&ccedil;ai deux planches que je chargeai de
+pierres, et les cuves pleines furent port&eacute;es dans la grotte. Au bout de
+quelques jours, lorsque la masse fut affaiss&eacute;e, je les fermai encore
+mieux par le moyen d'une couche de terre glaise p&eacute;trie avec des &eacute;toupes.</p>
+
+<p>En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions pr&eacute;parer que
+deux tonnes, et nous voul&ucirc;mes que les huit fussent pleines. Aussi ce
+travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps apr&egrave;s, il vint
+une bande de chiens marins, dont nous tu&acirc;mes un assez grand nombre. Leur
+chair fut abandonn&eacute;e aux chiens, &agrave; l'aigle, au chacal, et nous gard&acirc;mes
+les peaux et la graisse, que nous r&eacute;servions pour la tannerie et la
+lampe. Nous conserv&acirc;mes aussi les vessies de ces poissons, qui &eacute;taient
+fort grosses.</p>
+
+<p>Dans ce m&ecirc;me temps je fis une am&eacute;lioration &agrave; notre claie pour
+transporter plus facilement nos provisions &agrave; Falken-Horst. Je la posai
+sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlev&eacute;es aux
+canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture l&eacute;g&egrave;re, commode et peu
+&eacute;lev&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a><a href="#table">CHAPITRE XXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pl&acirc;tre.&mdash;Les saumons.&mdash;Les esturgeons.&mdash;Le caviar.&mdash;Le coton.</a></h3>
+
+
+<p>Nous continuions &agrave; faire de l'arrangement de la grotte notre travail
+habituel; et, quoique nos progr&egrave;s fussent assez lents, j'esp&eacute;rais
+cependant que nous y serions &eacute;tablis avant la saison pluvieuse.</p>
+
+<p>J'avais cru d&eacute;couvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
+d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
+assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
+sauter. J'y r&eacute;ussis, et je fis porter &agrave; notre cuisine les morceaux; je
+les faisais rougir, et, lorsqu'ils &eacute;taient calcin&eacute;s et refroidis, on les
+r&eacute;duisait en poudre avec la plus grande facilit&eacute;: j'en remplis plusieurs
+tonnes; j'avais trouv&eacute; le pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Le premier emploi de mon pl&acirc;tre fut de l'appliquer en couche sur quatre
+de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus imp&eacute;n&eacute;trables &agrave; l'air.
+Je destinais les poissons des quatre autres &agrave; &ecirc;tre fum&eacute;s et s&eacute;ch&eacute;s. &Agrave;
+cet effet nous dispos&acirc;mes dans un coin &eacute;cart&eacute; une hutte &agrave; la mani&egrave;re des
+p&ecirc;cheurs hollandais et am&eacute;ricains, compos&eacute;e de roseaux et de branches,
+au milieu desquelles nous pla&ccedil;&acirc;mes &agrave; une certaine hauteur une esp&egrave;ce de
+gril sur lequel les harengs furent d&eacute;pos&eacute;s; nous allum&acirc;mes en dessous de
+la mousse et des rameaux frais qui donn&egrave;rent une forte fum&eacute;e; et nous
+obt&icirc;nmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort app&eacute;tissants. Nous
+les serr&acirc;mes dans des sacs pendus le long des parois.</p>
+
+<p>Environ un mois apr&egrave;s cette p&ecirc;che, nous e&ucirc;mes une autre visite qui ne
+fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
+trouv&egrave;rent pleins d'une grande quantit&eacute; de gros poissons qui
+s'effor&ccedil;aient de p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur du ruisseau pour y d&eacute;poser
+leurs &oelig;ufs.</p>
+
+<p>Jack fut le premier &agrave; s'apercevoir de leur arriv&eacute;e, et vint m'en
+avertir. Nous cour&ucirc;mes tous au rivage, et nous v&icirc;mes, en effet, une
+grande quantit&eacute; de gros et beaux poissons qui s'effor&ccedil;aient de remonter
+le courant du ruisseau. Il y en avait d&eacute;j&agrave; plusieurs, qui me parurent
+avoir de sept &agrave; huit pieds de long, et qu'&agrave; leur museau pointu je pris
+pour des esturgeons; les autres &eacute;taient des saumons. Pendant que je
+cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut &agrave; la caverne,
+et revint bient&ocirc;t avec un arc, des fl&egrave;ches et un paquet de ficelle. Il
+attacha un bout de la ficelle &agrave; une des fl&egrave;ches et laissa le paquet &agrave;
+terre, charg&eacute; de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
+il la lui d&eacute;cocha: le coup atteignit son but. Nous cour&ucirc;mes &agrave; la
+ficelle; mais le saumon se d&eacute;battait tellement, que si Fritz et Ernest
+n'&eacute;taient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
+cass&eacute;. Avec leur aide, nous amen&acirc;mes le poisson &agrave; terre, o&ugrave; il fut tu&eacute;.
+Ce d&eacute;but excita notre &eacute;mulation; arm&eacute;s, moi d'un trident, Fritz de son
+harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses fl&egrave;ches, nous
+commen&ccedil;&acirc;mes une p&ecirc;che qui eut pour r&eacute;sultat deux gros saumons, deux plus
+petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.</p>
+
+<p>Tous nos poissons furent bien nettoy&eacute;s, et nous recueill&icirc;mes plus de
+trente livres d'&oelig;ufs, que je destinai &agrave; faire du caviar. Pour cela je
+les mis dans une calebasse perc&eacute;e de petits trous, et je les y soumis &agrave;
+une forte pression; lorsque l'eau fut &eacute;coul&eacute;e, ils en sortirent en masse
+solide comme du fromage, que nous port&acirc;mes dans la hutte &agrave; fumer. Avec
+les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
+j'eus l'id&eacute;e d'en faire des carreaux de vitre.</p>
+
+<p>Je proposai alors &agrave; mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
+d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemenc&eacute;s, par
+ma femme, de graines europ&eacute;ennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
+une bonne provision de baies &agrave; cire, de gomme &eacute;lastique et de
+calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim &eacute;tait dans l'&eacute;tat le plus
+florissant, et nous y avions toutes sortes de l&eacute;gumes d'un go&ucirc;t
+excellent, qui fleurissaient et m&ucirc;rissaient successivement. Nous avions
+aussi des concombres et des melons d&eacute;licieux. Nous moissonn&acirc;mes une
+immense quantit&eacute; de bl&eacute; de Turquie, dont les &eacute;pis &eacute;taient longs d'un
+pied. La canne &agrave; sucre avait prosp&eacute;r&eacute; ainsi que les ananas.</p>
+
+<p>Cette prosp&eacute;rit&eacute;, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
+esp&eacute;rances pour les autres plantations, et nous part&icirc;mes tous un matin
+de Zelt-Heim.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes d'abord visiter le champ plant&eacute; pr&egrave;s de Falken-Horst; les
+grains avaient lev&eacute; parfaitement, et nous r&eacute;colt&acirc;mes de l'orge, du
+froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
+petite quantit&eacute;, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'ann&eacute;e
+suivante. La moisson la plus consid&eacute;rable fut celle de ma&iuml;s, auquel ce
+terrain paraissait surtout convenir. Au moment o&ugrave; nous approch&acirc;mes de la
+partie o&ugrave; il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
+prirent la fuite &agrave; grand bruit; nos chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent alors dans les
+&eacute;pis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
+de toute esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes tellement troubl&eacute;s par ces surprises, qu'aucun de nous ne
+pensa &agrave; se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint &agrave; lui, et
+d&eacute;chaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lan&ccedil;a sur les
+poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
+Fritz, sautant sur l'onagre, s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; sa suite. L'aigle, s'&eacute;levant
+droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
+balan&ccedil;ant un moment, il se laissa tout &agrave; coup tomber avec la rapidit&eacute; de
+l'&eacute;clair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
+serres, jusqu'&agrave; ce que Fritz, arrivant au galop, l'e&ucirc;t d&eacute;livr&eacute;e. Nous
+accour&ucirc;mes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
+l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune ma&icirc;tre,
+car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
+examin&acirc;mes l'outarde, qui n'&eacute;tait que l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute;e, et nous nous
+h&acirc;t&acirc;mes d'arriver &agrave; Falken-Horst, car nous &eacute;tions affam&eacute;s. La bonne
+m&egrave;re, qui l'&eacute;tait autant que nous, s'occupa cependant &agrave; nous donner une
+boisson de sa fa&ccedil;on. Elle &eacute;crasa des grains de ma&iuml;s; puis, les pressant
+dans un linge, elle obtint une liqueur blanch&acirc;tre qui, m&eacute;lang&eacute;e au jus
+de nos canes &agrave; sucre, nous procura un breuvage agr&eacute;able et
+rafra&icirc;chissant.</p>
+
+<p>Cependant j'avais pans&eacute; notre outarde, qui &eacute;tait un coq, et je
+l'attachai par la jambe dans le poulailler, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la femelle. Les
+cailles plum&eacute;es et mises &agrave; la broche nous fournirent un excellent repas.
+Je r&eacute;solus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
+dont le nombre &eacute;tait assez consid&eacute;rable, de telle sorte que nous
+n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
+pussions les retrouver au besoin.</p>
+
+<p>Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
+jeunes porcs, deux paires de brebis, deux ch&egrave;vres, et un bouc, et les
+ayant attach&eacute;s sur le char attel&eacute; de l'&acirc;ne, de la vache et du buffle,
+nous quitt&acirc;mes Falken-Horst.</p>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
+rivage, afin de conna&icirc;tre la contr&eacute;e qui s'&eacute;tendait depuis Falken-Horst
+jusqu'au promontoire de l'Espoir-Tromp&eacute;. D'abord nous e&ucirc;mes assez de
+peine &agrave; franchir les hautes herbes et &agrave; nous tirer des lianes et des
+broussailles qui retardaient encore notre course. Apr&egrave;s une heure de
+marche assez p&eacute;nible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
+pr&eacute;senta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
+couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aper&ccedil;ut le premier du
+char o&ugrave; nous l'avions fait monter, &laquo;Maman, s'&eacute;cria-t-il, de la neige! de
+la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne p&ucirc;mes nous emp&ecirc;cher de rire &agrave; l'id&eacute;e de la neige par la chaleur
+qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient &ecirc;tre
+ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
+bient&ocirc;t nous en apporter et nous montra du tr&egrave;s-beau coton. La joie que
+causa cette d&eacute;couverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
+peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant &agrave; en ramasser
+des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
+pr&egrave;s de Zelt-Heim.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments, j'ordonnai le d&eacute;part; je me dirigeai vers une
+pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, &eacute;tant assez &eacute;lev&eacute;e,
+me promettait une tr&egrave;s-belle vue sur toute la contr&eacute;e. J'avais envie
+d'&eacute;tablir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
+des arbres &agrave; courges, o&ugrave; je trouvais tous mes ustensiles de m&eacute;nage. Je
+me faisais d'avance une id&eacute;e charmante d'avoir dans ce beau site tous
+mes colons europ&eacute;ens, et d'&eacute;tablir l&agrave; une m&eacute;tairie sous la sauvegarde de
+la Providence.</p>
+
+<p>Nous dirige&acirc;mes donc notre course &agrave; travers le champ de coton, et nous
+arriv&acirc;mes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
+tr&egrave;s-favorable &agrave; mon dessein. Derri&egrave;re nous la for&ecirc;t s'&eacute;levait et
+garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
+dans une plaine couverte d'une herbe &eacute;paisse et arros&eacute;e par un limpide
+ruisseau, ce qui &eacute;tait pour nos b&ecirc;tes et pour nous un avantage
+inappr&eacute;ciable.</p>
+
+<p>Chacun approuva ma proposition de former l&agrave; un petit &eacute;tablissement; et
+tandis que le d&icirc;ner se pr&eacute;parait, je parcourus les environs, afin de
+chercher des arbres assez bien plac&eacute;s pour former les piliers de ma
+m&eacute;tairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait &agrave; une ou deux
+port&eacute;es de fusil environ de l'endroit o&ugrave; nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s. Plein de
+joie et d'esp&eacute;rance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient pr&egrave;s de
+leur m&egrave;re; et apr&egrave;s le repas, nous nous pr&eacute;par&acirc;mes par le repos &agrave;
+entreprendre d&egrave;s le matin la construction de notre m&eacute;tairie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La maison de campagne.&mdash;Les fraises&mdash;L'ornithorynque.</a></h3>
+
+
+<p>Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la m&eacute;tairie
+&eacute;taient plant&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; former un parall&eacute;logramme d'environ
+vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand c&ocirc;t&eacute; faisait face &agrave; la
+mer. Comme je voulais avoir deux &eacute;tages &agrave; cette habitation, je pratiquai
+dans ces arbres de profondes mortaises &agrave; dix pieds du sol. J'y
+introduisis transversalement de fortes poutres qui me donn&egrave;rent une
+charpente solide, et je r&eacute;p&eacute;tai la m&ecirc;me construction, &agrave; une hauteur un
+peu moindre que la premi&egrave;re, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
+toit; je le recouvris de morceaux d'&eacute;corce, que je disposai comme des
+tuiles, et que je fixai &agrave; l'aide d'&eacute;pines d'acacia, car les clous nous
+&eacute;taient trop pr&eacute;cieux pour qu'on les prodigu&acirc;t. L'arbre qui porte ces
+&eacute;pines les donne toujours r&eacute;unies deux &agrave; deux, et elles sont si fortes
+et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
+enlevions indiff&eacute;remment pour notre construction l'&eacute;corce de tous les
+arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
+faisions s&eacute;cher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
+l'emp&ecirc;cher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa m&egrave;re &agrave; faire
+la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
+alimenter le feu; nous sent&icirc;mes soudain se d&eacute;tacher une forte odeur
+r&eacute;sineuse. Je quittai &agrave; l'instant mon travail et courus examiner avec
+attention les &eacute;corces: je reconnus le t&eacute;r&eacute;binthe. Ma joie fut grande;
+car je savais que la t&eacute;r&eacute;benthine m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'huile fournit un excellent
+goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner l&agrave;, et
+j'entendis bient&ocirc;t Jack crier: &laquo;Mon p&egrave;re! mon p&egrave;re! voil&agrave; une &eacute;corce
+dont nos ch&egrave;vres se r&eacute;galent; je crois que c'est de la cannelle.&raquo; Tous
+en voulurent go&ucirc;ter, et nous nous convainqu&icirc;mes avec plaisir qu'il ne se
+trompait pas. N&eacute;anmoins cette seconde d&eacute;couverte ne me parut pas d'une
+utilit&eacute; aussi grande que la premi&egrave;re, car notre cuisine seule pouvait en
+profiter. Cependant ma femme annon&ccedil;a le d&icirc;ner, et &agrave; peine avions-nous
+go&ucirc;t&eacute; les premiers morceaux, que la conversation s'&eacute;tablit.</p>
+
+<p>ERNEST. &laquo;Pourquoi donc, mon p&egrave;re, avez-vous t&eacute;moign&eacute; tant de joie &agrave; la
+d&eacute;couverte du t&eacute;r&eacute;binthe? Quel en est donc l'usage?</p>
+
+<p>MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appel&eacute;e t&eacute;r&eacute;benthine, dont les
+arts font un grand usage. Elle sert &agrave; faire un excellent vernis; r&eacute;duite
+en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
+eu sujet de me r&eacute;jouir de ce nouveau bienfait de la Providence.</p>
+
+<p>JACK. Mais la cannelle, mon p&egrave;re, la cannelle?</p>
+
+<p>MOI. Elle ne peut gu&egrave;re servir qu'&agrave; satisfaire la sensualit&eacute; de petits
+gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
+faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
+cette &eacute;corce est fort estim&eacute;e des Europ&eacute;ens. Savez-vous comment on s'y
+prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues travers&eacute;es?
+On r&eacute;unit plusieurs brins d'&eacute;corce en petits paquets bien solides, qu'on
+coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
+sont recouverts de roseaux, et le tout est rev&ecirc;tu d'une peau de buffle.
+De cette mani&egrave;re, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
+saveur.&raquo;</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner s'&eacute;coula au milieu de ces conversations, et nous nous rem&icirc;mes
+sur-le-champ &agrave; notre construction, qui nous prit la plus grande partie
+de notre temps, et &agrave; l'ach&egrave;vement de laquelle nous nous employ&acirc;mes avec
+z&egrave;le. Nous tress&acirc;mes les parois de notre cabane avec des lianes et
+autres plantes de m&ecirc;me esp&egrave;ce, mais que nous serr&acirc;mes le plus qu'il nous
+fut possible, afin de leur donner plus de solidit&eacute;, jusqu'&agrave; la hauteur
+de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
+rempli par un grillage bien moins serr&eacute;, qui laissait passer l'air et le
+vent, et nous permettait m&ecirc;me au besoin de voir au dehors. Nous
+laiss&acirc;mes pour porte une ouverture naturelle dans le c&ocirc;t&eacute; qui regardait
+la mer. Quant &agrave; l'int&eacute;rieur, voici quelles furent nos dispositions: une
+s&eacute;paration atteignant la moiti&eacute; de l'&eacute;l&eacute;vation des murs le divisa en
+deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entr&eacute;e pour
+nos b&ecirc;tes; le second, plus &eacute;troit, pour nous abriter, s'il nous prenait
+fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
+l'enclos destin&eacute; &agrave; nos b&ecirc;tes nous r&eacute;serv&acirc;mes pour nos poules un coin que
+nous entour&acirc;mes de palissades assez &eacute;lev&eacute;es pour qu'elles seules pussent
+les franchir. Nous rempl&icirc;mes ensuite les deux compartiments de
+fourrages, et la porte de communication de la bergerie &agrave; notre chambre
+devait &ecirc;tre ferm&eacute;e pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
+&eacute;tabl&icirc;mes deux bancs de chaque c&ocirc;t&eacute; de la porte, afin de pouvoir nous y
+reposer en go&ucirc;tant la fra&icirc;cheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
+f&icirc;mes en outre une esp&egrave;ce de claie, &eacute;lev&eacute;e d'environ deux pieds
+au-dessus du sol, et destin&eacute;e &agrave; recevoir nos matelas et &agrave; nous servir de
+lit. Nous rem&icirc;mes &agrave; un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
+de pl&acirc;tre; il nous suffisait pour le pr&eacute;sent d'avoir donn&eacute; &agrave; nos b&ecirc;tes
+un abri provisoire. Afin de les habituer &agrave; s'y retirer le soir en
+rentrant du p&acirc;turage, nous avions eu soin de pr&eacute;parer une bonne liti&egrave;re,
+et de m&ecirc;ler du sel &agrave; leur nourriture habituelle.</p>
+
+<p>J'avais cru que tous ces travaux seraient termin&eacute;s en trois &agrave; quatre
+jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
+touchions &agrave; la fin des provisions que nous avions apport&eacute;es. Je ne
+songeais pas encore au retour, parce que je voulais &eacute;tablir une autre
+m&eacute;tairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s bien des r&eacute;flexions, je me d&eacute;cidai &agrave; envoyer Jack et Fritz &agrave;
+Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
+en m&ecirc;me temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
+laiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Je leur fis emmener l'&acirc;ne avec eux, pour porter les provisions au
+retour; et ils partirent au galop, caressant l'&eacute;chine du baudet de bons
+coups de fouet pour h&acirc;ter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
+justice que son allure &eacute;tait devenue bien sup&eacute;rieure &agrave; celle des animaux
+de son esp&egrave;ce dans nos contr&eacute;es. Pendant l'absence de nos deux
+fourriers, je r&eacute;solus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
+pour t&acirc;cher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
+coco.</p>
+
+<p>Nous nous dirige&acirc;mes vers un petit ruisseau que nous avions remarqu&eacute;
+dans le voisinage, pr&egrave;s de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
+dans un chemin que nous reconn&ucirc;mes bient&ocirc;t pour l'avoir parcouru une
+fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tard&acirc;mes pas &agrave;
+arriver &agrave; un grand marais termin&eacute; par un tout petit lac d'un aspect
+agr&eacute;able. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives &eacute;taient
+bord&eacute;es de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturit&eacute;; nous
+f&ucirc;mes singuli&egrave;rement &eacute;tonn&eacute;s de voir s'envoler une foule innombrable de
+petits oiseaux que nous ne p&ucirc;mes reconna&icirc;tre. Nous l&acirc;ch&acirc;mes quelques
+coups de fusil sur les retardataires, et Ernest d&eacute;ploya en ce moment une
+adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagn&eacute;s; il courut
+chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.</p>
+
+<p>Le singe Knips nous avait suivis; nous le v&icirc;mes soudain s'&eacute;lancer dans
+l'herbe, l'&eacute;carter des deux mains, et porter &agrave; sa bouche quelque chose
+qu'il croquait avec une grande avidit&eacute;. Nous cour&ucirc;mes &agrave; lui, et nous
+reconn&ucirc;mes avec bien de la joie que c'&eacute;taient des fraises.</p>
+
+<p>Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
+jet&acirc;mes &agrave; terre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et nous nous rassasi&acirc;mes &agrave; loisir de ce
+fruit d&eacute;licieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
+pens&acirc;mes alors &agrave; nos gens, et nous rempl&icirc;mes de fraises la hotte de
+Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
+de peur qu'il ne lui pr&icirc;t envie de piller les fruits.</p>
+
+<p>Nous nous lev&acirc;mes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
+&eacute;chantillon de riz, afin de faire partager &agrave; ma femme le bonheur de
+cette pr&eacute;cieuse d&eacute;couverte, et de me confirmer moi-m&ecirc;me dans l'opinion
+que c'&eacute;tait bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
+nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t &agrave; l'endroit o&ugrave; le marais formait le petit lac
+dont la vue nous avait paru si agr&eacute;able de loin. Les bords &eacute;taient sem&eacute;s
+de roseaux &eacute;pais, et l'onde bleue et limpide &eacute;tait sillonn&eacute;e par de
+magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
+s'effray&egrave;rent pas de notre approche. Ce spectacle &eacute;tait si doux et si
+agr&eacute;able, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
+formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
+pour les naturaliser pr&egrave;s de nous. Au m&ecirc;me instant je vis voltiger dans
+les roseaux, ou bien glisser &agrave; la surface des eaux, une multitude
+infinie d'oiseaux d'esp&egrave;ces les plus vari&eacute;es et fort beaux.</p>
+
+<p>Notre compagne Bill ne fut pas aussi g&eacute;n&eacute;reuse que nous; s'&eacute;lan&ccedil;ant tout
+&agrave; coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments apr&egrave;s un animal qui
+nageait &agrave; fleur d'eau. Quelle singuli&egrave;re b&ecirc;te c'&eacute;tait! Elle ressemblait
+&agrave; une loutre: ses quatre pieds &eacute;taient pourvus de membranes; elle avait
+une longue queue poilue et redress&eacute;e; elle joignait &agrave; cela une toute
+petite t&ecirc;te avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
+ce n'&eacute;tait rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'&eacute;tait un
+bec de canard adapt&eacute; au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
+si dr&ocirc;le, que nous ne p&ucirc;mes nous emp&ecirc;cher de rire. Jamais nous n'avions
+vu pareille cr&eacute;ature; aussi nous rest&acirc;mes &agrave; nous regarder comme deux
+&eacute;coliers dont la m&eacute;moire est en d&eacute;faut. Persuad&eacute; que nous trouvions un
+animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de b&ecirc;te &agrave;
+bec (<i>Schnabelthier</i>).</p>
+
+<p>Charg&eacute;s de ce nouvel animal, nous mont&acirc;mes sur une petite colline afin
+de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la m&eacute;tairie. Nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes tr&egrave;s-bien de l&agrave; le chemin que nous avions suivi en venant, et
+nous d&eacute;couvr&icirc;mes dans le lointain le bois des Singes et celui des
+Calebassiers. Mais, comme je m'aper&ccedil;us que notre absence s'&eacute;tait
+prolong&eacute;e, et que je ne voulais pas donner &agrave; ma femme trop d'inqui&eacute;tude,
+nous nous rem&icirc;mes en marche rapidement, et nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t aupr&egrave;s de
+notre bonne m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peine un quart d'heure que nous &eacute;tions arriv&eacute;s, quand je
+vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
+Jack et Fritz. Nous les re&ccedil;&ucirc;mes avec joie. Ils racont&egrave;rent tout ce
+qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
+d'ex&eacute;cuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
+d'accomplir beaucoup d'autres choses n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps de songer &agrave; notre pauvre volaille; car ces int&eacute;ressants
+animaux avaient d&eacute;j&agrave; mang&eacute; tout ce que nous leur avions laiss&eacute; &agrave; notre
+d&eacute;part. L'outarde &eacute;tait gu&eacute;rie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
+de la panser. Il avait en outre laiss&eacute; une quantit&eacute; suffisante de
+fourrage et de provisions &agrave; tous nos animaux, pour que nous pussions
+&ecirc;tre encore huit &agrave; dix jours absents.</p>
+
+<p>Nous nous empress&acirc;mes alors de leur montrer ce que nous avions fait
+pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramass&eacute; de la mousse
+pour nos lits; pour nous, nous &eacute;tal&acirc;mes ensuite nos fraises, notre riz,
+nos petits oiseaux, et enfin notre b&ecirc;te merveilleuse, qui fit ouvrir de
+grands yeux &agrave; tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
+&eacute;tait l'ornithorynque, animal d&eacute;couvert pour la premi&egrave;re fois dans un
+lac de la Nouvelle-Hollande.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
+apport&eacute;es, nous all&acirc;mes nous coucher dans notre cabane, accompagn&eacute;s de
+tout notre b&eacute;tail. Le lendemain matin, nous quitt&acirc;mes la m&eacute;tairie, &agrave;
+laquelle nous donn&acirc;mes le nom de <i>Waldeck</i> (abri de la for&ecirc;t), laissant
+&agrave; nos colons toutes les choses n&eacute;cessaires &agrave; leur subsistance. Mais nous
+e&ucirc;mes toutes les peines du monde &agrave; nous s&eacute;parer de ces bonnes b&ecirc;tes, qui
+voulaient &agrave; toute force nous suivre. Fritz fut oblig&eacute; de rester avec
+l'onagre jusqu'&agrave; ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
+galop, il nous eut bient&ocirc;t rejoints.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La pirogue.&mdash;Travaux &agrave; la grotte.</a></h3>
+
+
+<p>Notre route nous conduisait directement &agrave; un bois semblable &agrave; ceux de la
+Suisse, notre patrie. &Agrave; peine y &eacute;tions-nous entr&eacute;s, que nous f&ucirc;mes
+environn&eacute;s de singes, qui nous accabl&egrave;rent de pommes de pin; mais deux
+ou trois coups de fusil &agrave; mitraille nous d&eacute;livr&egrave;rent de leurs attaques.
+Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lanc&eacute;s, et je
+reconnus l'esp&egrave;ce de pomme de pin dont l'amande, bonne &agrave; manger, donne
+une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
+grosse pierre et en &eacute;crasait la plus grande partie. Je l'engageai &agrave; en
+faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
+exp&eacute;ditif, sit&ocirc;t que nous pourrions nous arr&ecirc;ter en quelque endroit. La
+provision faite, nous nous rem&icirc;mes en marche; ayant aper&ccedil;u une petite
+hauteur &agrave; quelque distance de la mer, nous r&eacute;sol&ucirc;mes de franchir cette
+colline, qui s'&eacute;levait &agrave; droite du cap.</p>
+
+<p>Parvenus au sommet, nous f&ucirc;mes r&eacute;compens&eacute;s par une vue magnifique de la
+fatigue que nous venions d'&eacute;prouver. D&eacute;j&agrave; je concevais l'id&eacute;e d'&eacute;tablir
+une seconde m&eacute;tairie sur le bord d'un ruisseau serpentant &agrave; travers un
+vert gazon, et formant, &agrave; peu de distance, deux ou trois petites
+cascades. Je m'&eacute;criai avec admiration: &laquo;&Ocirc; mes enfants! c'est ici
+l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
+nouvelle demeure.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est cela, mon p&egrave;re, nous l'appellerons <i>Prospect-Hill</i>, car
+j'ai vu qu'il y a &agrave; Port-Jackson une colonie de ce nom o&ugrave; l'on jouit
+d'une vue d&eacute;licieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Je souris &agrave; cette id&eacute;e, quoique en bon Allemand je voulusse tout
+simplement l'appeler <i>Schauenback</i>; mais le nom anglais du savant Ernest
+l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopt&eacute;.</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;&acirc;mes, comme &agrave; l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
+la curiosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale au sujet des pignons: ils furent &eacute;tendus sur la
+cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le r&eacute;sultat.
+Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
+f&ucirc;t br&ucirc;l&eacute;e; les enfants m'ob&eacute;irent avec empressement, et les pignons se
+trouv&egrave;rent fort &agrave; leur go&ucirc;t. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
+l'huile qu'elle en pourrait tirer.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner fini, nous all&acirc;mes gaiement nous mettre &agrave; la construction de
+la nouvelle cabane, que nous dispos&acirc;mes &agrave; peu pr&egrave;s comme celle de
+Waldeck, mais qui fut plus promptement termin&eacute;e et plus perfectionn&eacute;e,
+parce que nous allions moins &agrave; t&acirc;tons. Relev&eacute; en pointe vers le milieu,
+et pench&eacute; de quatre c&ocirc;t&eacute;s, le toit ressemblait plus &agrave; celui d'une ferme
+europ&eacute;enne. Nous m&icirc;mes six jours &agrave; cette nouvelle construction, et nous
+e&ucirc;mes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
+animaux.</p>
+
+<p>Nous nous s&eacute;par&acirc;mes alors pour nous r&eacute;pandre dans la contr&eacute;e et chercher
+un arbre tel que je le d&eacute;sirais pour fabriquer une nacelle d'&eacute;corce.
+Apr&egrave;s une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres &agrave; haute
+tige, ressemblant &agrave; nos ch&ecirc;nes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
+&agrave; mes vues par la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de l'&eacute;corce.</p>
+
+<p>Je cherchai d'abord dans ma t&ecirc;te les moyens de d&eacute;tacher ce rouleau
+d'&eacute;corce de cinq pieds de diam&egrave;tre et de dix-huit pieds environ de
+hauteur. Apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations, je m'arr&ecirc;tai &agrave; celui-ci: je fis
+monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'&eacute;corce jusqu'&agrave;
+l'aubier, &agrave; l'aide d'une petite scie, pr&egrave;s de la naissance des branches,
+tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous d&eacute;tach&acirc;mes
+ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
+coins, nous s&eacute;par&acirc;mes peu &agrave; peu l'&eacute;corce de l'arbre. Notre travail
+s'accomplit assez facilement; et apr&egrave;s avoir ralenti la chute de notre
+morceau d'&eacute;corce avec des cordes, nous e&ucirc;mes la joie de le voir
+heureusement &eacute;tendu &agrave; terre.</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus alors, malgr&eacute; l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
+travail trop long, de donner &agrave; ma nacelle la tournure &eacute;l&eacute;gante d'une
+chaloupe. Je commen&ccedil;ai par faire avec la scie une fente longue de cinq
+pieds &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;; puis je r&eacute;unis ces parties en les croisant
+l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
+joignis solidement &agrave; l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
+clou&eacute;s sous l'ouverture, et les fixai de mani&egrave;re qu'elles ne pussent
+plus se s&eacute;parer; puis, craignant que ma nacelle ne s'&eacute;vas&acirc;t trop dans le
+milieu, je la retins &agrave; l'aide de cordes bien serr&eacute;es &agrave; la largeur
+convenable, et dans cet &eacute;tat je la mis s&eacute;cher au soleil. Il me manquait
+les outils n&eacute;cessaires pour la fa&ccedil;onner et y donner la derni&egrave;re main; je
+r&eacute;solus de la conduire &agrave; Zelt-Heim sur la claie, que mes fils all&egrave;rent
+chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'&acirc;ne,
+qui devait, au retour, &ecirc;tre attel&eacute; &agrave; la claie; ils se firent cette fois
+accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient d&eacute;j&agrave; fort bien, et
+aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les e&ucirc;t
+soign&eacute;s depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
+&eacute;l&egrave;ves lui &eacute;chapper ainsi.</p>
+
+<p>Pendant leur absence, aid&eacute; d'Ernest, je me mis &agrave; chercher le bois
+n&eacute;cessaire pour doubler ma pirogue; nous e&ucirc;mes le bonheur de trouver ce
+que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
+tr&egrave;s-facile &agrave; manier. Mes petits messagers ne revinrent que tr&egrave;s-tard,
+de sorte que nous ne f&icirc;mes autre chose, ce jour-l&agrave;, que souper et nous
+coucher. Le lendemain, d&egrave;s que le soleil fut lev&eacute;, nous sort&icirc;mes de nos
+lits, et, aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, nous parl&acirc;mes de partir; mais,
+avant de nous mettre en marche, nous all&acirc;mes arracher quelques plants
+d'arbres que nous voulions naturaliser &agrave; Zelt-Heim. Dans le cours de
+cette op&eacute;ration nous d&eacute;couvr&icirc;mes des bambous g&eacute;ants; j'en coupai un pour
+nous servir de m&acirc;t. Nous pr&icirc;mes ensuite le chemin le plus court pour
+retourner &agrave; Zelt-Heim, o&ugrave; j'&eacute;tais press&eacute; d'arriver pour terminer la
+chaloupe; nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes seulement deux heures &agrave; Falken-Horst pour
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s &agrave; Zelt-Heim, nous nous occup&acirc;mes aussit&ocirc;t de la nacelle, qui fut
+bient&ocirc;t en &eacute;tat d'&ecirc;tre mise &agrave; flot. Elle fut doubl&eacute;e partout de douves
+de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforc&eacute;s de perches et
+de lattes flexibles, o&ugrave; furent attach&eacute;s des anneaux pour les c&acirc;bles et
+les rames. En place de lest je mis au fond un pav&eacute; en pierre recouvert
+d'argile, sur lequel je posai un plancher, o&ugrave; l'on pouvait au besoin
+coucher sans &ecirc;tre mouill&eacute;; au milieu enfin fut plac&eacute; le m&acirc;t de bambou,
+avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutr&eacute;e partout
+avec de la poix et des &eacute;toupes, et de cette mani&egrave;re nous obt&icirc;nmes une
+pirogue agr&eacute;able et solide tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>J'ai oubli&eacute; de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
+pendant la saison des pluies; je lui avais perc&eacute; les narines comme au
+buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais &agrave;
+nous servir de monture, depuis qu'il &eacute;tait sevr&eacute; je l'habituais &agrave; porter
+la sangle et la selle du buffle.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: &laquo;Mon
+p&egrave;re, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme, effray&eacute;e, me demanda si j'allais renouveler dans notre &icirc;le ces
+affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
+Espagne. Je lui expliquai que ce n'&eacute;tait pas du tout la m&ecirc;me chose.
+&laquo;Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux &agrave; combattre les
+b&ecirc;tes f&eacute;roces. D&egrave;s qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dress&eacute;
+en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
+dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
+auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,&raquo; Je d&eacute;cidai ensuite
+que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'id&eacute;e de lui
+faire moi-m&ecirc;me son &eacute;ducation, tous mes fils ayant leurs &eacute;l&egrave;ves; mais je
+r&eacute;fl&eacute;chis que mon petit Franz n'avait plus d'animal &agrave; soigner, et,
+craignant que son caract&egrave;re ne s'amoll&icirc;t en restant toujours pr&egrave;s de sa
+m&egrave;re comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
+dresser le veau.</p>
+
+<p>L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
+<i>Grondeur</i> (Brummer). Jack donna &agrave; son buffle le nom de <i>Sturm</i>
+(l'orage), et l'on appela les petits chiens <i>Braun</i> et <i>Falb</i>. D&egrave;s cet
+instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occup&acirc;t de son
+veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
+avec une corde, et lui r&eacute;servait toujours la moiti&eacute; de son pain, de
+sorte que l'animal reconnaissant s'attacha &agrave; lui et le suivit partout.</p>
+
+<p>Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
+nous les employ&acirc;mes &agrave; travailler dans notre belle grotte pour faire une
+demeure agr&eacute;able. Nous pratiqu&acirc;mes avec des planches les divisions
+int&eacute;rieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
+navire de toutes pr&eacute;par&eacute;es et toutes peintes. Nous confectionn&acirc;mes
+ensuite d'autres parois tress&eacute;es en roseaux, que nous recouvr&icirc;mes des
+deux c&ocirc;t&eacute;s d'une couche de pl&acirc;tre. Pendant qu'il faisait assez chaud
+pour que notre ouvrage p&ucirc;t s&eacute;cher promptement, nous couvr&icirc;mes le sol de
+notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut sec, nous &eacute;tend&icirc;mes en dessus de larges pi&egrave;ces de toile &agrave;
+voile; nous pr&icirc;mes ensuite du poil de ch&egrave;vre et quelque peu de laine de
+brebis; le tout fut r&eacute;pandu sur toute l'&eacute;tendue de la toile. Nous
+vers&acirc;mes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
+fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roul&acirc;mes alors la toile, que
+nous batt&icirc;mes &agrave; grands coups. Nous recommen&ccedil;&acirc;mes plusieurs fois ce
+man&egrave;ge, et nous obt&icirc;nmes de cette mani&egrave;re des tapis d'une esp&egrave;ce de
+feutre d'une grande solidit&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. S&eacute;par&eacute;s de
+la soci&eacute;t&eacute;, condamn&eacute;s &agrave; passer peut-&ecirc;tre notre vie enti&egrave;re sur cette
+c&ocirc;te inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
+de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
+nous. Pr&egrave;s d'une ann&eacute;e s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e sans que nous eussions aper&ccedil;u
+aucune trace d'homme sauvage ou civilis&eacute;; et, comme la perspective d'une
+autre situation &eacute;tait trop incertaine pour nous donner le tourment de
+l'impatience, nos pens&eacute;es restaient fortement tendues vers notre
+position actuelle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a><a href="#table">CHAPITRE XXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Anniversaire de la d&eacute;livrance.&mdash;Exercices gymnastiques.&mdash;Distribution
+des prix.</a></h3>
+
+
+<p>Un matin je me r&eacute;veillai de bonne heure, et, comme toute la famille
+dormait encore, il me vint dans l'id&eacute;e de chercher &agrave; &eacute;valuer depuis
+combien de temps nous s&eacute;journions sur cette c&ocirc;te. &Agrave; mon grand
+&eacute;tonnement, je trouvai que nous &eacute;tions &agrave; la veille de l'anniversaire du
+jour de notre salut. Je me sentis l'&acirc;me p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'un nouveau sentiment
+de reconnaissance, et je r&eacute;solus de c&eacute;l&eacute;brer cette f&ecirc;te avec toute la
+solennit&eacute; possible. Je me levai bient&ocirc;t; ma femme et mes fils sortirent
+aussi de leur lit, et l'on pr&eacute;para le d&eacute;jeuner. La journ&eacute;e se passa,
+comme d'habitude, aux travaux n&eacute;cessaires &agrave; notre conservation, et je ne
+parlai &agrave; personne de mes projets; seulement, apr&egrave;s le souper, que
+j'avais avanc&eacute; d'une demi-heure, je me levai et dis:</p>
+
+<p>&laquo;Pr&eacute;parez-vous, mes enfants, &agrave; c&eacute;l&eacute;brer demain l'anniversaire de votre
+d&eacute;barquement dans l'&icirc;le.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions f&ecirc;ter cet anniversaire; je
+lui fis sentir que c'&eacute;tait pour remercier Dieu de sa constante
+bienveillance, dont cette journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; en quelque sorte le pr&eacute;lude.</p>
+
+<p>Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut d&eacute;j&agrave; un an que nous v&eacute;cussions
+ainsi isol&eacute;s, et tous mes enfants s'accord&egrave;rent &agrave; reconna&icirc;tre que le
+temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'&eacute;tais pas
+tromp&eacute; en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
+que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consult&eacute; jusqu'alors, me
+manquait depuis quatre semaines; je conclus en d&eacute;cidant qu'il fallait
+nous en procurer un autre.</p>
+
+<p>&laquo;J'y suis, s'&eacute;cria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Cruso&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire une planche &agrave; laquelle on fait tous les jours un cran.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon fils.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme me demanda comment j'entendais c&eacute;l&eacute;brer la journ&eacute;e du
+lendemain. &laquo;En &eacute;levant nos c&oelig;urs &agrave; Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
+ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.&raquo; Peu de temps
+apr&egrave;s, nous all&acirc;mes nous coucher; et, malgr&eacute; ce que je venais de dire,
+j'entendis mes enfants se demander &agrave; voix basse ce que papa avait r&eacute;solu
+de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
+f&ucirc;mes bient&ocirc;t tous endormis.</p>
+
+<p>Le jour commen&ccedil;ait &agrave; peine &agrave; poindre, qu'un violent coup de canon se fit
+entendre du rivage. Nous saut&acirc;mes de nos lits, pleins d'&eacute;tonnement et
+nous demandant ce que cela pouvait &ecirc;tre. Je remarquai pourtant que ni
+Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profond&eacute;ment
+endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'&eacute;cria bient&ocirc;t: &laquo;Ah!
+ah! nous vous avons bien r&eacute;veill&eacute;s, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Fritz alors se leva et me dit: &laquo;Il n'&eacute;tait pas possible de c&eacute;l&eacute;brer une
+si grande f&ecirc;te sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
+p&egrave;re? Aussi nous l'avons fait.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui reprochai doucement de nous avoir effray&eacute;s en ne nous pr&eacute;venant
+pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre &agrave; des
+futilit&eacute;s, il nous exposait &agrave; en manquer bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Nous nous habill&acirc;mes alors rapidement, et nous all&acirc;mes prendre le
+d&eacute;jeuner habituel. Toute la matin&eacute;e se passa en pri&egrave;res, en
+conversations pieuses, et le temps s'&eacute;coula rapidement jusqu'au moment
+du d&icirc;ner: alors j'annon&ccedil;ai &agrave; mes fils que le reste de la journ&eacute;e serait
+consacr&eacute; &agrave; des amusements de toute esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez d&ucirc; faire des progr&egrave;s dans tous les exercices du corps, leur
+dis-je; voici le moment o&ugrave; ces progr&egrave;s vont &ecirc;tre r&eacute;compens&eacute;s: vous allez
+faire vos preuves devant votre m&egrave;re et moi. Allons, braves chevaliers,
+entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
+ruisseau o&ugrave; les oies et les canards prenaient leurs &eacute;bats, trompettes,
+donnez le signal du combat!&raquo;</p>
+
+<p>Les pauvres oiseaux, effray&eacute;s de ma voix et de mes gestes, y r&eacute;pondirent
+par des cris per&ccedil;ants; je laisse &agrave; penser si mes fils s'amus&egrave;rent de cet
+incident. Ils se lev&egrave;rent tous en criant: &laquo;Au champ! au champ! allons
+combattre! le signal est donn&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Je disposai alors les joutes en commen&ccedil;ant par le tir au fusil. Un but
+fut aussit&ocirc;t dress&eacute;; c'&eacute;tait un morceau de bois grossi&egrave;rement travaill&eacute;,
+avec une t&ecirc;te surmont&eacute;e de deux petites oreilles, une queue en crin, et
+que nous baptis&acirc;mes du nom de kanguroo. Nous f&icirc;mes alors l'&eacute;preuve;
+chacun de mes fils s'avan&ccedil;a, une balle dans chaque canon de son fusil,
+except&eacute; Franz, trop petit pour prendre part &agrave; cet exercice. Fritz mit sa
+balle dans la t&ecirc;te de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
+corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
+qui nous pr&ecirc;ta bien &agrave; rire. Nous pass&acirc;mes alors &agrave; un autre exercice: je
+jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
+fils essayaient de l'atteindre avant qu'il f&ucirc;t retomb&eacute;. Je fus &eacute;tonn&eacute; de
+voir Ernest aussi adroit que son fr&egrave;re Fritz; mais Jack ne toucha pas.
+Mes fils prirent alors des pistolets, et les r&eacute;sultats de leurs coups
+furent presque les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous &ecirc;tre si pr&eacute;cieux quand
+nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes a&icirc;n&eacute;s tiraient fort
+bien, et le petit Franz lui-m&ecirc;me avait d&eacute;j&agrave; assez d'adresse. Apr&egrave;s une
+pause de quelques moments, je fis proc&eacute;der &agrave; la course &agrave; pied: les
+coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'&agrave; Falken-Horst;
+et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
+couteau que j'avais oubli&eacute; sur la table pr&egrave;s de l'arbre. Mes trois a&icirc;n&eacute;s
+seuls se mirent en ligne; aussit&ocirc;t le signal donn&eacute;, Jack et Fritz
+partirent avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair et disparurent en un instant.
+Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serr&eacute;s contre le
+corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
+avait mieux raisonn&eacute; que ses &eacute;tourdis de fr&egrave;res. Ils furent trois quarts
+d'heure absents; mais je vis bient&ocirc;t revenir Jack mont&eacute; sur le buffle et
+amenant avec lui l'onagre et l'&acirc;ne. Je courus au-devant de lui: &laquo;Oh!
+m'&eacute;criai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?</p>
+
+<p>&mdash;Ayant &eacute;t&eacute; vaincu, r&eacute;pondit-il, j'ai amen&eacute; nos montures pour
+l'&eacute;quitation.&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
+sueur; puis, &agrave; une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
+couteau en signe de victoire.</p>
+
+<p>&laquo;Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
+rapportes le couteau?</p>
+
+<p>&mdash;La chose est simple, me r&eacute;pondit Ernest; en allant, mon fr&egrave;re, qui
+&eacute;tait parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
+m'&eacute;tais plus mod&eacute;r&eacute;, je l'ai d&eacute;pass&eacute;; en revenant, il a profit&eacute; de mon
+exemple, et, comme il est plus &acirc;g&eacute;, il peut mieux r&eacute;sister que moi &agrave; la
+fatigue.&raquo;</p>
+
+<p>Jack demandait instamment l'&eacute;quitation; je c&eacute;dai &agrave; ses d&eacute;sirs: il lan&ccedil;a
+son buffle au galop, le fit man&oelig;uvrer dans tous les sens avec une
+adresse remarquable, et se mit m&ecirc;me debout sur son dos, comme font les
+&eacute;cuyers des cirques. Ses fr&egrave;res se conduisirent aussi fort bien; mais
+ils rest&egrave;rent loin de lui. Le petit Franz entra lui-m&ecirc;me dans la lice,
+mont&eacute; sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
+kanguroo, que lui avait faite sa m&egrave;re; ses pieds &eacute;taient soutenus par
+des &eacute;triers, et il tenait en guise de r&ecirc;nes deux fortes ficelles pass&eacute;es
+dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses fr&egrave;res se
+moqu&egrave;rent un peu de lui, et lui demand&egrave;rent s'il esp&eacute;rait triompher de
+Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire &agrave;
+sa monture un cercle comme au man&egrave;ge, et c'&eacute;tait merveille de voir comme
+l'animal ob&eacute;issait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
+de ses plus rapides &eacute;lans, il s'arr&ecirc;tait court et immobile comme un mur;
+il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait &agrave;
+caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'e&ucirc;t pas mieux fait. Nous
+&eacute;tions tous dans un &eacute;tonnement d'autant plus grand, que tous ces progr&egrave;s
+avaient &eacute;t&eacute; tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
+avec son fr&egrave;re, et le petit Franz fut proclam&eacute; excellent cavalier.</p>
+
+<p>Le <i>lazo</i> vint ensuite: &agrave; cet exercice Jack et Ernest se montr&egrave;rent plus
+adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
+Nous termin&acirc;mes enfin la journ&eacute;e par la natation; mais l&agrave; encore Fritz
+eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et &ecirc;tre
+dans son &eacute;l&eacute;ment naturel. Jack et Ernest rest&egrave;rent bien au-dessous de
+lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
+Quand tout fut termin&eacute;, nous nous h&acirc;t&acirc;mes de revenir au logis en suivant
+le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un apr&egrave;s l'autre, le plus
+petit devant, le plus grand derri&egrave;re; j'annon&ccedil;ai que des exercices aussi
+brillamment soutenus m&eacute;ritaient des r&eacute;compenses, et d&egrave;s notre arriv&eacute;e
+nous dispos&acirc;mes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
+d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Apr&egrave;s avoir donn&eacute;
+&agrave; chacun de ses fils, rang&eacute;s pr&egrave;s d'elle, la part d'&eacute;loges qui lui
+revenait, elle leur distribua leurs prix.</p>
+
+<p>Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
+anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.</p>
+
+<p>Jack eut une paire d'&eacute;perons et une cravache anglaise; et Franz, &agrave; titre
+d'encouragement, une paire d'&eacute;triers et une peau de rhinoc&eacute;ros pour s'en
+faire une selle.</p>
+
+<p>Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui pr&eacute;sentai un joli n&eacute;cessaire
+anglais, dans lequel se trouvaient r&eacute;unis tous les objets utiles &agrave; une
+femme: d&eacute;s &agrave; coudre, ciseaux, aiguilles, poin&ccedil;on, etc.</p>
+
+<p>Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journ&eacute;e finit,
+comme elle avait commenc&eacute;, par un coup de canon. Nous all&acirc;mes alors
+go&ucirc;ter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
+pas attendre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a><a href="#table">CHAPITRE XXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'anis.&mdash;Le ginseng.</a></h3>
+
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s cette f&ecirc;te, je m'aper&ccedil;us que nous approchions de
+l'&eacute;poque o&ugrave; nous avions commenc&eacute;, l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, la chasse aux
+grives et aux ortolans qui &eacute;taient venus s'abattre en nu&eacute;e si &eacute;paisse
+sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conserv&eacute;s sal&eacute;s dans
+le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'ann&eacute;e, &agrave; diverses
+reprises, d'excellents repas; nous r&eacute;sol&ucirc;mes donc de renouveler cette
+chasse avantageuse aussit&ocirc;t que nous le pourrions. Nous all&acirc;mes visiter
+Falken-Horst, et nous trouv&acirc;mes que les oiseaux &eacute;taient d&eacute;j&agrave; venus en
+grande quantit&eacute;; aussi nous f&icirc;mes tous nos pr&eacute;paratifs de chasse, et
+nous quitt&acirc;mes Zelt-Heim pour nous rendre &agrave; la maison de campagne. Mais
+je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
+pris la r&eacute;solution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
+des &icirc;les Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
+form&eacute;e de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
+ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais us&eacute;
+beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
+donnai cette mission &agrave; Fritz et &agrave; Jack; ils devaient, du reste, trouver
+la provision &agrave; peu pr&egrave;s faite; car nous avions eu soin de laisser des
+calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
+et nous avions eu la pr&eacute;caution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
+peur que le soleil ne les s&eacute;ch&acirc;t trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Mes enfants accept&egrave;rent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
+montures de l'&eacute;curie, pr&eacute;par&egrave;rent leurs armes, et, accompagn&eacute;s des deux
+chiens, ils nous quitt&egrave;rent au galop.</p>
+
+<p>Il y avait quelques instants qu'ils &eacute;taient partis, quand ma femme, se
+creusant le front, s'&eacute;cria: &laquo;&Ocirc; mon Dieu! j'ai oubli&eacute; de changer les
+calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
+ne peuvent se porter que sur la t&ecirc;te ou &agrave; deux mains. Je ne sais trop
+comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
+sans en renverser au moins la moiti&eacute;.</p>
+
+<p>MOI. Eh bien, je n'en suis pas f&acirc;ch&eacute;. Les enfants seront oblig&eacute;s de
+recourir aux exp&eacute;dients, et il est bon qu'ils s'habituent &agrave; ne pas trop
+compter sur les secours &eacute;trangers. Mais qui t'a donc emp&ecirc;ch&eacute;e de le
+faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?</p>
+
+<p>MA FEMME. C'est que je suis pass&eacute;e pr&egrave;s de l&agrave;: du reste, elles n'&eacute;taient
+peut-&ecirc;tre pas m&ucirc;res.</p>
+
+<p>MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?</p>
+
+<p>MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu o&ugrave; je les ai
+plant&eacute;es.</p>
+
+<p>MOI. Mais quoi donc?</p>
+
+<p>MA FEMME. C'est qu'&agrave; la place des pommes de terre que nous avons
+arrach&eacute;es j'ai plant&eacute; des courges, auxquelles j'ai donn&eacute; diverses formes
+commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
+p&egrave;lerins; les autres ont un long cou.</p>
+
+<p>MOI. Excellente femme! c'est un tr&eacute;sor pour nous; mais allons les voir;
+le champ de pommes de terre n'est pas &eacute;loign&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes aussit&ocirc;t, accompagn&eacute;s d'Ernest et de Franz, qui devaient
+nous aider. Au milieu des autres plantes nous aper&ccedil;&ucirc;mes bient&ocirc;t des
+courges. Les unes &eacute;taient m&ucirc;res, et se d&eacute;composaient d&eacute;j&agrave;: les autres
+&eacute;taient encore vertes. Nous f&icirc;mes un choix parmi celles qui, en raison
+de leurs formes, devaient nous &ecirc;tre le plus utiles.</p>
+
+<p>Nous les dispos&acirc;mes aussit&ocirc;t &agrave; &ecirc;tre employ&eacute;es. Apr&egrave;s avoir fait une
+ouverture, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; d&eacute;tacher la chair dans l'int&eacute;rieur avec de
+petits b&acirc;tons; puis, y ayant vers&eacute; une poign&eacute;e de cailloux, nous les
+secou&acirc;mes fortement, et tout le reste se d&eacute;tacha et sortit. Nous
+fa&ccedil;onn&acirc;mes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
+soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
+contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
+mais je le lui d&eacute;fendis absolument, craignant que ces d&eacute;charges ne
+fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
+lesquelles j'avais compt&eacute;.</p>
+
+<p>Soudain nous entend&icirc;mes un galop lointain, et je vis bient&ocirc;t accourir
+nos deux enfants, qui nous salu&egrave;rent de bruyantes acclamations. Ils
+saut&egrave;rent &agrave; bas de leurs montures, et je me h&acirc;tai de leur demander: &laquo;Eh
+bien! avez-vous &eacute;t&eacute; heureux?</p>
+
+<p>FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles d&eacute;couvertes.
+Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
+calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
+qu'elle ne vers&acirc;t pas en route.</p>
+
+<p>JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
+b&ecirc;te. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
+t&eacute;r&eacute;benthine qui pourra nous servir.&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils &eacute;talaient leurs
+tr&eacute;sors. Tandis que nous les consid&eacute;rions, Jack reprit la parole: &laquo;Oh!
+comme mon Sturm a &eacute;t&eacute; vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais &agrave; peine
+respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
+&eacute;perons, et j'ai presque &eacute;t&eacute; d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;. Ah! papa, il faudra des selles
+pour nos b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
+importantes.</p>
+
+<p>ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis s&ucirc;r; mais je
+ne sais trop ce que c'est.</p>
+
+<p>MOI. Fais-le-moi voir.</p>
+
+<p>JACK. Je l'ai trouv&eacute; dans une crevasse de rocher.</p>
+
+<p>MOI. C'est le <i>cavia capensis</i> des naturalistes, animal doux et curieux
+de la famille du genre des marmottes, et qui a les m&ecirc;mes habitudes. Mais
+o&ugrave; as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?</p>
+
+<p>JACK. J'ai cru d'abord que c'&eacute;tait tout autre chose; mais quand j'ai vu
+ce que c'&eacute;tait positivement, j'ai pens&eacute; &agrave; l'anisette, et je me suis
+empress&eacute; de le recueillir. La racine m'est rest&eacute;e dans les mains. Fritz
+pr&eacute;tendait que c'&eacute;tait du manioc; n&eacute;anmoins j'en ai fait un paquet et je
+l'ai mis de c&ocirc;t&eacute;. Tout en marchant nous avons rencontr&eacute; notre truie
+entour&eacute;e de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mang&eacute; avec
+avidit&eacute; de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
+tr&egrave;s-d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>MOI. Et d'o&ugrave; t'est venue cette t&eacute;r&eacute;benthine, qui m'est bien plus
+pr&eacute;cieuse que ton anisette?</p>
+
+<p>JACK. De ces arbres que nous avons remarqu&eacute;s dans notre premier voyage,
+au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.</p>
+
+<p>MOI. C'est bien, mon fils; je me r&eacute;jouis maintenant de vous avoir
+envoy&eacute;s. Mais toi, Fritz, tu m'as parl&eacute; d'une racine de singe.
+Qu'est-ce? Est-elle bonne &agrave; manger? n'est-elle point dangereuse?</p>
+
+<p>FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
+singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
+d&eacute;couverte de quelque racine pr&eacute;cieuse; car nous devons celle-ci aux
+coll&egrave;gues de Knips.</p>
+
+<p>MOI. Un peu plus de clart&eacute; dans ton r&eacute;cit, mon enfant; tes paroles sont
+comme celles des anciens oracles, envelopp&eacute;es d'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>FRITZ. Nous attendions les bras crois&eacute;s que nos calebasses fussent
+remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
+trouvait entre lui et moi.&raquo;</p>
+
+<p>J'interrompis vivement Fritz: &laquo;Mes enfants, m'&eacute;criai-je, je vous
+recommande express&eacute;ment deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
+de vous se trouvera pr&egrave;s ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
+abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos fr&egrave;res, avec la
+pens&eacute;e que le coup ne portera pas si loin.</p>
+
+<p>FRITZ. Avant de quitter la contr&eacute;e nous aper&ccedil;&ucirc;mes de petites figues,
+dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une esp&egrave;ce de pigeon
+que je ne connais pas. Nous nous dirige&acirc;mes vers Waldeck en suivant un
+petit ruisseau que nous v&icirc;mes bient&ocirc;t se perdre dans un plus
+consid&eacute;rable, et nous atteign&icirc;mes ainsi un petit lac situ&eacute; derri&egrave;re
+notre m&eacute;tairie. Nous &eacute;tions pr&egrave;s d'y arriver, quand nous aper&ccedil;&ucirc;mes dans
+une clairi&egrave;re de la for&ecirc;t une troupe de singes qui paraissaient fort
+affair&eacute;s. Nous approch&acirc;mes avec pr&eacute;caution, apr&egrave;s &ecirc;tre descendus de nos
+montures et avoir attach&eacute; nos chiens, et nous ne f&ucirc;mes pas peu &eacute;tonn&eacute;s,
+en arrivant aupr&egrave;s d'eux, de les voir occup&eacute;s &agrave; d&eacute;terrer des racines.</p>
+
+<p>ERNEST. Ah! ah! d&eacute;terrer des racines! sans doute avec une pioche et une
+houe?</p>
+
+<p>FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
+avec des pierres pointues. Nous h&eacute;sit&acirc;mes un moment, et Jack me pressait
+fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
+vous me bl&acirc;miez de vouloir tuer des b&ecirc;tes qui ne me faisaient aucun mal,
+et je l'emp&ecirc;chai cette fois de tirer. Seulement, d&eacute;sireux de conna&icirc;tre
+la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous all&acirc;mes d&eacute;tacher
+Turc, et nous le l&acirc;ch&acirc;mes sur les maraudeurs. Laissant l&agrave; leurs racines,
+ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent &eacute;ventr&eacute;s. Mais nous
+n'en f&ucirc;mes pas plus avanc&eacute;s; car nous ne p&ucirc;mes reconna&icirc;tre de quelle
+esp&egrave;ce &eacute;tait cette racine. Cependant nous essay&acirc;mes d'en go&ucirc;ter; elle
+nous parut d'un fort bon go&ucirc;t, l&eacute;g&egrave;rement aromatique. Mais tenez, voyez
+vous-m&ecirc;me, mon p&egrave;re, vous la reconna&icirc;trez peut-&ecirc;tre; nous l'avons nomm&eacute;e
+racine des singes jusqu'&agrave; nouvel ordre; tout le feuillage en est enlev&eacute;.</p>
+
+<p>MOI. Je ne saurais vous dire d'une mani&egrave;re bien certaine ce que c'est;
+mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
+avons l&agrave; le ginseng, cette plante si estim&eacute;e en Chine.</p>
+
+<p>FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?</p>
+
+<p>MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'o&ugrave; elle est originaire,
+comme une sorte de panac&eacute;e, qui peut m&ecirc;me prolonger la vie humaine. Dans
+ce pays, l'empereur seul a le droit de la r&eacute;colter, et les endroits o&ugrave;
+on la cultive sont environn&eacute;s de gardes. Cependant elle croit aussi en
+Tartarie, et r&eacute;cemment on l'a d&eacute;couverte au Canada: des planteurs de
+Pennsylvanie y ont naturalis&eacute; des boutures recueillies en Chine. Mais
+continue ton r&eacute;cit, Fritz.</p>
+
+<p>FRITZ. Quand nous e&ucirc;mes go&ucirc;t&eacute; ces racines, nous remont&acirc;mes sur nos
+b&ecirc;tes, et, sans autre rencontre, nous arriv&acirc;mes &agrave; Waldeck. Juste Ciel!
+quel d&eacute;sordre y r&eacute;gnait! Tout &eacute;tait bris&eacute;, renvers&eacute;, dispers&eacute;. La
+volaille, effarouch&eacute;e, fuyait notre approche. Nos arbres &eacute;taient courb&eacute;s
+comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la d&eacute;solation.</p>
+
+<p>JACK. &Ocirc; mon p&egrave;re! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
+tout pill&eacute;!</p>
+
+<p>MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouv&eacute;s? quelques habitants? Cela me
+para&icirc;t bien extraordinaire....</p>
+
+<p>JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'&eacute;tait cette maudite troupe de
+singes.</p>
+
+<p>FRITZ. Nous f&icirc;mes alors du feu pr&egrave;s de la m&eacute;tairie pour pr&eacute;parer notre
+repas. Tandis que nous &eacute;tions assis tranquillement l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'autre, nous entretenant de la malice de ces m&eacute;chants singes qui
+avaient ainsi d&eacute;truit tous nos travaux, nous entend&icirc;mes soudain dans
+l'air un grand bruit, que nous reconn&ucirc;mes bient&ocirc;t pour celui que fait
+une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aper&ccedil;&ucirc;mes aussit&ocirc;t se
+dirigeant vers l'endroit o&ugrave; nous nous trouvions, mais &agrave; une telle
+hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
+c'&eacute;taient des oies, &agrave; cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
+pour des grues. Nous cherch&acirc;mes de tous c&ocirc;t&eacute;s un buisson ou un arbre qui
+p&ucirc;t nous cacher. Nous v&icirc;mes alors la bande approcher de plus en plus,
+descendre peu &agrave; peu en faisant des &eacute;volutions semblables &agrave; celles d'une
+arm&eacute;e bien disciplin&eacute;e, et enfin se tenir &agrave; peu de distance de la terre,
+puis soudain remonter bien haut dans l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s quelques moments de pareilles man&oelig;uvres, qui avaient sans doute
+pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
+rassur&eacute;e, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, sur ce point, la bande enti&egrave;re vint
+s'abattre &agrave; peu de distance de nous. Nous esp&eacute;r&acirc;mes faire une bonne
+chasse, et nous t&acirc;ch&acirc;mes de gagner quelque endroit o&ugrave; nous pussions les
+tirer convenablement; mais nous f&ucirc;mes aussit&ocirc;t aper&ccedil;us par les
+avant-postes, et toute la troupe fut hors de port&eacute;e avant que nous
+eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
+perdre une si belle occasion: je d&eacute;chaperonnai mon aigle, et, le lan&ccedil;ant
+sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'&eacute;leva comme l'&eacute;clair
+dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse b&ecirc;te que j'ai
+apport&eacute;e, et la tua du coup. Un pigeon fut la r&eacute;compense de sa bonne
+conduite. Ensuite nous retourn&acirc;mes promptement &agrave; Waldeck; nous
+recueill&icirc;mes ce que nous p&ucirc;mes de t&eacute;r&eacute;benthine, et nous repr&icirc;mes le
+chemin du logis.&raquo;</p>
+
+<p>Tel fut le r&eacute;cit de Fritz. C'&eacute;tait le moment du souper: on ne manqua pas
+de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
+permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
+aromatique, prise avec exc&egrave;s, pouvait devenir dangereuse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a><a href="#table">CHAPITRE XXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Gluau.&mdash;Grande chasse aux singes.&mdash;Les pigeons des Moluques.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain, apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute;, mes enfants me pri&egrave;rent de leur
+confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
+glu: je pris &agrave; cet effet une certaine quantit&eacute; de caoutchouc m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+l'huile de t&eacute;r&eacute;benthine, et je pla&ccedil;ai le tout sur le feu. Tandis que la
+fusion s'op&eacute;rait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
+petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu pr&eacute;par&eacute;e, je plongeai
+les petits b&acirc;tons dans le vase.</p>
+
+<p>Je remarquai que les oiseaux &eacute;taient en plus grand nombre que l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
+manqu&eacute; d'en abattre. Aux ordures dont &eacute;taient salis les troncs des
+arbres, je reconnus que c'&eacute;tait l&agrave; leur retraite habituelle; et cette
+r&eacute;flexion me sugg&eacute;ra l'id&eacute;e d'employer pour les d&eacute;truire une chasse aux
+flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
+pigeons.</p>
+
+<p>Soudain j'entendis mes enfants s'&eacute;crier: &laquo;Papa! papa! comment faire? Les
+baguettes se collent &agrave; nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
+d&eacute;p&ecirc;trer.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
+vous d&eacute;solez pas, un peu de cendre fera bient&ocirc;t tout dispara&icirc;tre; et,
+pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
+&agrave; une, vous n'avez qu'&agrave; les prendre par paquets de douze &agrave; quinze.&raquo; Ils
+suivirent mon conseil et s'en trouv&egrave;rent bien.</p>
+
+<p>Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux pr&eacute;par&eacute;s, j'envoyai Jack
+les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de mani&egrave;re
+qu'ils parussent &ecirc;tre des branches de l'arbre. &Agrave; peine l'enfant en
+avait-il plac&eacute; une demi-douzaine et &eacute;tait-il descendu pour en chercher
+d'autres, que nous v&icirc;mes tomber &agrave; nos pieds les malheureux ortolans
+englu&eacute;s des pattes et des ailes, et encore attach&eacute;s &agrave; la perfide
+baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bient&ocirc;t
+ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire &agrave; ramasser les oiseaux, ni
+Fritz et Jack &agrave; remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
+livrer &agrave; ce divertissement, et, songeant alors &agrave; ma chasse aux
+flambeaux, je m'occupai des pr&eacute;paratifs, dans lesquels la t&eacute;r&eacute;benthine
+devait jouer un r&ocirc;le important.</p>
+
+<p>Jack vint &agrave; moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'&eacute;tait
+pris comme eux au gluau.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
+qu'il me regarde comme une connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, s'&eacute;cria Ernest, qui s'&eacute;tait approch&eacute;, et dont le
+coup d'&oelig;il observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
+c'est un des petits de nos pigeons qui ont log&eacute; l'an dernier dans le
+figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
+l'esp&egrave;ce.&raquo;</p>
+
+<p>Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
+ses ailes et de ses pattes que la glu avait touch&eacute;s, et je le pla&ccedil;ai
+sous une cage &agrave; poule, songeant d&eacute;j&agrave; en moi-m&ecirc;me aux moyens de tirer
+parti de cette d&eacute;couverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
+et avant la nuit nous e&ucirc;mes r&eacute;uni deux belles paires de nos europ&eacute;ens.
+Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
+d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous co&ucirc;terait aucune d&eacute;pense
+de poudre: cette id&eacute;e me souriait; aussi je lui promis de le faire
+promptement.</p>
+
+<p>Cependant Jack &eacute;tait &eacute;puis&eacute; de fatigue, et, tout heureuse qu'avait &eacute;t&eacute;
+la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
+de souper. Apr&egrave;s quelques instants de repos, je commen&ccedil;ai mes
+pr&eacute;paratifs. Ils &eacute;taient simples: c'&eacute;taient trois ou quatre longues
+cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de r&eacute;sine et des cannes &agrave;
+sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'&eacute;tonnement, et
+cherchaient &agrave; deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
+procurer des oiseaux.</p>
+
+<p>Cependant la nuit arriva brusquement, extr&ecirc;mement obscure, comme les
+nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
+remarqu&eacute;s dans la matin&eacute;e, je fis allumer nos flambeaux et faire un
+grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. &Agrave; peine la
+lumi&egrave;re se fut-elle faite, que nous v&icirc;mes voltiger autour de nous une
+nu&eacute;e d'ortolans.</p>
+
+<p>Les pauvres b&ecirc;tes, &eacute;tourdies de nos clameurs, &eacute;blouies par nos lumi&egrave;res,
+venaient se br&ucirc;ler les ailes et tombaient &agrave; terre, o&ugrave; on les ramassait,
+et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis &agrave; frapper de
+toute ma force &agrave; droite et &agrave; gauche sur les ortolans. Mes fils
+m'imit&egrave;rent, et nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t rempli deux grands sacs. Nous nous
+serv&icirc;mes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
+Falken-Horst; et comme les sacs &eacute;taient trop pesants pour &ecirc;tre port&eacute;s
+par aucun de nous, nous les pla&ccedil;&acirc;mes en croix sur des b&acirc;tons. Nous nous
+m&icirc;mes en marche deux &agrave; deux, ce qui donnait &agrave; notre cort&egrave;ge un caract&egrave;re
+&eacute;trange et myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes &agrave; Falken-Horst; l&agrave; nous achev&acirc;mes quelques-uns de nos
+oiseaux que les coups de b&acirc;ton n'avaient fait qu'&eacute;tourdir, et nous
+all&acirc;mes nous coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain nous ne p&ucirc;mes faire autre chose que de pr&eacute;parer cette
+provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
+faisaient griller; je les d&eacute;posais dans des tonnes. Nous obt&icirc;nmes de
+cette mani&egrave;re des tonnes d'ortolans &agrave; demi r&ocirc;tis et d&ucirc;ment envelopp&eacute;s de
+beurre.</p>
+
+<p>J'avais fix&eacute; irr&eacute;vocablement au jour suivant notre exp&eacute;dition contre les
+singes. Nous nous lev&acirc;mes de bonne heure; ma femme nous donna des
+provisions pour deux jours, et nous part&icirc;mes, la laissant, ainsi que
+Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous &eacute;tions mont&eacute;s sur
+l'&acirc;ne; Jack et Ernest &eacute;taient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
+que nous avions charg&eacute; en outre de nos provisions; et nos autres chiens
+nous accompagnaient.</p>
+
+<p>La conversation tomba naturellement sur l'exp&eacute;dition que nous m&eacute;ditions:
+je dis &agrave; mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
+engeance des singes. &laquo;Voil&agrave; pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
+ne f&ucirc;t pas t&eacute;moin de ce spectacle p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font piti&eacute; au fond.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut avec plaisir que j'entendis cette r&eacute;flexion, et plusieurs autres
+semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
+mon projet, et quoique j'eusse la m&ecirc;me opinion qu'eux: &laquo;Il y a entre les
+singes et nous, leur dis-je, une guerre &agrave; mort; s'ils ne succombent pas,
+nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
+doute l'effusion du sang est p&eacute;nible; mais ici il le faut.&raquo;</p>
+
+<p>On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur r&eacute;pondis
+que nous abandonnerions la chair &agrave; nos chiens.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t &agrave; dix minutes de la m&eacute;tairie, pr&egrave;s d'un &eacute;pais
+buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descend&icirc;mes de
+nos montures. La tente fut aussit&ocirc;t dress&eacute;e; nous m&icirc;mes des entraves aux
+jambes de nos b&ecirc;tes pour les emp&ecirc;cher de s'&eacute;carter; nous attach&acirc;mes nos
+chiens, et nous nous m&icirc;mes &agrave; la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
+&eacute;claireur, tandis que nous restions &agrave; consid&eacute;rer la d&eacute;vastation de la
+m&eacute;tairie. Il ne tarda pas &agrave; venir nous rapporter que la bande de
+pillards &eacute;tait &agrave; peu de distance, et prenait ses &eacute;bats sur la lisi&egrave;re du
+bois.</p>
+
+<p>Nous nous rend&icirc;mes alors aupr&egrave;s de Waldeck, pour proc&eacute;der &agrave; l'ex&eacute;cution
+du projet que j'avais con&ccedil;u, avant que les singes pussent nous voir et
+se m&eacute;fier de nous. J'avais emport&eacute; de petits pieux attach&eacute;s deux &agrave; deux
+avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
+Je plantai mes pieux tout autour de la m&eacute;tairie, de mani&egrave;re que les
+cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
+petit labyrinthe o&ugrave; je ne laissai qu'une &eacute;troite issue entre les cordes,
+de sorte qu'il &eacute;tait impossible de parvenir &agrave; la hutte sans traverser
+cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
+enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
+affectionner, et dans laquelle je pla&ccedil;ai des courges remplies de riz, de
+ma&iuml;s, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
+courges furent enduits d'une glu &eacute;paisse et visqueuse. Le terrain fut
+couvert de branches d'arbres et de bourgeons &eacute;galement englu&eacute;s, et sur
+le toit de Waldeck je fixai des &eacute;pines d'acacia, parmi lesquelles
+j'enfon&ccedil;ai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout o&ugrave; elles
+pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
+enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
+le leur permis. Ces pr&eacute;paratifs nous occup&egrave;rent une grande partie du
+jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconna&icirc;tre de
+temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous d&ucirc;mes
+penser qu'ils ne nous avaient pas aper&ccedil;us. Nous nous retir&acirc;mes alors &agrave;
+notre tente, pr&egrave;s du buisson; et nous nous endorm&icirc;mes sous la
+surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, un cri per&ccedil;ant retentit dans le lointain.
+Nous nous divis&acirc;mes alors; et, arm&eacute;s de forts b&acirc;tons, tenant nos chiens
+en laisse, nous nous rend&icirc;mes &agrave; Waldeck, pour y attendre le r&eacute;sultat de
+nos combinaisons. Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t t&eacute;moins d'un spectacle comique.</p>
+
+<p>La bande enti&egrave;re s'avan&ccedil;a d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
+&eacute;tranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
+ils se s&eacute;par&egrave;rent. Les uns continu&egrave;rent &agrave; sauter d'arbre en arbre; les
+autres couraient &agrave; terre: l'arm&eacute;e semblait n'avoir pas de fin. Tant&ocirc;t
+ils marchaient &agrave; quatre pattes, tant&ocirc;t ils se dressaient sur celles de
+derri&egrave;re, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
+hurlements effroyables. Ils entr&egrave;rent sans crainte dans l'enceinte de
+pieux; les uns se jet&egrave;rent sur les noix et le riz; les autres coururent
+&agrave; la m&eacute;tairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
+&eacute;pouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
+seul parmi eux qui n'e&ucirc;t un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fix&eacute; &agrave;
+la t&ecirc;te, &agrave; la main, au dos, ou &agrave; la poitrine. Ils commenc&egrave;rent alors &agrave;
+courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
+d&eacute;barrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
+restaient les mains coll&eacute;es &agrave; leurs pommes de pin, sans pouvoir les
+d&eacute;tacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
+de la mani&egrave;re la plus comique. Les plus heureux cherchaient &agrave; d&eacute;p&ecirc;trer
+leurs jambes et leurs pieds des branches qui y &eacute;taient fix&eacute;es. Quand je
+vis le d&eacute;sordre &agrave; son comble, je l'augmentai encore en l&acirc;chant mes
+chiens, qui se pr&eacute;cipit&egrave;rent en fureur, et &eacute;gorg&egrave;rent, bless&egrave;rent ou
+&eacute;trangl&egrave;rent tout ce qui ne fut pas assez leste pour &eacute;viter leur
+approche. Nous les suiv&icirc;mes de pr&egrave;s, frappant rudement les singes de nos
+b&acirc;tons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient bless&eacute;s. Bient&ocirc;t nous
+f&ucirc;mes environn&eacute;s d'une sc&egrave;ne de carnage; des cris lamentables
+s'entendaient de tous c&ocirc;t&eacute;s; puis il se fit un grand silence, un silence
+de mort. Nous regard&acirc;mes autour de nous. &Agrave; terre gisaient trente &agrave;
+quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se d&eacute;tournaient avec
+horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses fr&egrave;res, s'&eacute;cria: &laquo;Ah!
+mon p&egrave;re, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
+ex&eacute;cutions.&raquo;</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;&acirc;mes alors &agrave; creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
+o&ugrave; nous entass&acirc;mes nos singes, et que nous recouvr&icirc;mes avec soin. Tandis
+que nous &eacute;tions ainsi occup&eacute;s, nous v&icirc;mes tomber &agrave; trois reprises un
+corps pesant du haut d'un palmier; nous cour&ucirc;mes de ce c&ocirc;t&eacute;, et nous
+trouv&acirc;mes trois forts oiseaux qui s'&eacute;taient pris &agrave; quelques gluaux pos&eacute;s
+par mes fils.</p>
+
+<p>Nous leur attach&acirc;mes les jambes, nous leur envelopp&acirc;mes les ailes avec
+nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commen&ccedil;&acirc;mes
+leur examen zoologique. C'&eacute;taient des pigeons des Moluques; je pensai
+avec joie qu'ils pourraient s'habituer &agrave; vivre avec nos pigeons
+europ&eacute;ens. Ils &eacute;taient beaux et gros.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Jack s'&eacute;cria: &laquo;Papa! papa! voyez donc cette noix que je
+viens de trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon petit Jack! r&eacute;jouis-toi, c'est la noix muscade.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma m&egrave;re va &ecirc;tre contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
+prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Je les mettrai dans mon colombier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, car c'est la premi&egrave;re chose dont je vais m'occuper en
+revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons &agrave; rassembler nos
+bestiaux &eacute;pars et &agrave; ramener l'ordre dans notre m&eacute;tairie, car je ne pense
+pas que les singes viennent de longtemps la troubler.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t dit, aussit&ocirc;t fait; nos animaux furent bient&ocirc;t r&eacute;unis et
+casern&eacute;s; mais il &eacute;tait trop tard pour retourner &agrave; Falken-Horst.
+J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
+voisin, puis nous mange&acirc;mes quelques cocos; en les cherchant nous
+d&eacute;couvr&icirc;mes une nouvelle esp&egrave;ce de palmier, celui qu'on nomme <i>areca
+oleracea</i>, et qui fournit une huile excellente. Apr&egrave;s nous &ecirc;tre repos&eacute;s
+et rafra&icirc;chis, nous termin&acirc;mes l'enterrement des singes, nous soign&acirc;mes
+nos nouveaux pigeons, nous pans&acirc;mes nos bestiaux, et, quand tout fut
+tranquille, nous cherch&acirc;mes &agrave; notre tour le repos et le sommeil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pigeonnier.</a></h3>
+
+
+<p>Rien ne troubla notre sommeil; nous f&ucirc;mes de bonne heure sur nos jambes,
+et apr&egrave;s un court d&eacute;jeuner nous nous h&acirc;t&acirc;mes de retourner &agrave;
+Falken-Horst, o&ugrave; nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t. Ma femme accueillit avec joie
+la nouvelle conqu&ecirc;te que nous avions faite; il lui tardait de voir
+s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
+charmants pigeons. Je r&eacute;solus alors d'&eacute;tablir mon colombier &agrave; Zelt-Heim
+sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
+peine que nous donna ce travail; il nous fallut d&eacute;tacher de forts
+quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'ext&eacute;rieur d'une
+couche de pl&acirc;tre pour le mettre &agrave; l'abri de l'humidit&eacute;, dresser un
+perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fen&ecirc;tres. L'&eacute;difice
+achev&eacute;, il me restait une nouvelle crainte, c'&eacute;tait de savoir si les
+pigeons voudraient s'habituer &agrave; ce changement de demeure. Aussi un jour
+que je travaillais avec mon fils a&icirc;n&eacute;, tandis que ses fr&egrave;res &eacute;taient
+occup&eacute;s ailleurs, je lui dis: &laquo;Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons &agrave;
+venir s'&eacute;tablir ici?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins de magie, me r&eacute;pondit-il, je n'en vois pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
+d'anis, dont ces oiseaux sont tr&egrave;s-friands. Pour cela on p&eacute;trit ensemble
+de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
+qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a d&eacute;couvert Jack.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
+ailes de nos pigeons.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les pigeons &eacute;trangers les suivent alors et viennent
+augmenter le colombier.&raquo;</p>
+
+<p>Le moyen fut &agrave; l'instant mis &agrave; l'essai; on &eacute;crasa la plante; l'huile fut
+tamis&eacute;e; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
+encore trois &agrave; quatre jours.</p>
+
+<p>Nous p&eacute;tr&icirc;mes alors la masse, puis nous frott&acirc;mes d'anis toutes les
+places que pouvaient fr&eacute;quenter les pigeons. Quand nos petits gar&ccedil;ons
+revinrent, nous proc&eacute;d&acirc;mes &agrave; l'installation des pigeons; nous les f&icirc;mes
+entrer un &agrave; un dans le colombier, et nous ferm&acirc;mes avec soin toutes les
+ouvertures. Nous nous press&acirc;mes alors autour des fen&ecirc;tres de colle de
+poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
+lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
+s'en accommoder fort bien et becquetaient d&eacute;j&agrave; le pain d'anis. Nous les
+laiss&acirc;mes ainsi deux jours. J'&eacute;tais curieux de conna&icirc;tre le r&eacute;sultat du
+charme; le troisi&egrave;me, je r&eacute;veillai Fritz; je lui commandai d'aller
+frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
+famille, en lui annon&ccedil;ant que j'allais donner la libert&eacute; enti&egrave;re &agrave; nos
+pigeons. Je me mis alors &agrave; d&eacute;crire avec une baguette divers cercles dans
+l'air, puis je commandai &agrave; Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
+sortirent d'abord timidement la t&ecirc;te, puis ils prirent leur vol&eacute;e, et
+s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave; une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
+fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
+nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'&eacute;lever que pour embrasser le
+coup d'&oelig;il du pays, ils redescendirent aussit&ocirc;t, et revinrent
+tranquillement s'abattre pr&egrave;s du colombier, paraissant heureux de le
+trouver.</p>
+
+<p>&laquo;Je savais bien qu'ils reviendraient, m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'&ecirc;tes pas sorcier?</p>
+
+<p>ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?&raquo;</p>
+
+<p>Franz me demanda ce que c'&eacute;tait que la sorcellerie, et j'allais lui
+r&eacute;pondre, quand je vis les trois pigeons &eacute;trangers, suivis de quatre
+pigeons d'Europe, s'&eacute;lever dans l'air et prendre le chemin de
+Falken-Horst avec une telle rapidit&eacute;, qu'ils furent bient&ocirc;t hors de vue.</p>
+
+<p>&laquo;Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur
+faisant un grand salut.</p>
+
+<p>ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dommage, r&eacute;pliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes
+b&ecirc;tes soient perdues pour nous.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fix&eacute;s sur les
+pigeons, je leur disais: &laquo;Allez, allez vite, et ramenez-nous des
+compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.
+Entendez-vous, petits?&raquo;</p>
+
+<p>Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: &laquo;Voil&agrave; qui est
+fini pour les &eacute;trangers, voyons ce que feront nos pigeons.&raquo; Ceux-ci ne
+paraissaient pas dispos&eacute;s &agrave; suivre leurs fr&egrave;res; apercevant que la terre
+&eacute;tait couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis
+ils rentr&egrave;rent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.</p>
+
+<p>JACK. &laquo;Ceux-l&agrave;, &agrave; la bonne heure, ils sont raisonnables: ils pr&eacute;f&egrave;rent
+un bon abri &agrave; une terre inconnue.</p>
+
+<p>FRITZ. Eh! ne crie pas tant apr&egrave;s eux; tu sais que mon p&egrave;re t'a promis
+de les faire revenir; son esprit familier les ram&egrave;nera.&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journ&eacute;e se
+passa &agrave; lever les yeux vers le ciel pour t&acirc;cher de d&eacute;couvrir les
+fuyards. Je commen&ccedil;ai &agrave; n'&ecirc;tre pas rassur&eacute;; le soir vint, nous soup&acirc;mes,
+et rien encore; enfin nous all&acirc;mes nous coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain matin nous nous rem&icirc;mes &agrave; travailler; mes fils, moiti&eacute;
+curiosit&eacute;, moiti&eacute; impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand
+Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Il est revenu! il est revenu! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+
+<p>TOUS. Qui donc? qui donc?</p>
+
+<p>JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!</p>
+
+<p>ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.</p>
+
+<p>MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas pr&eacute;dit que le camarade
+reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.&raquo;</p>
+
+<p>Nous cour&ucirc;mes au pigeonnier; notre fuyard &eacute;tait revenu avec un pigeon
+&eacute;tranger, et il avait repris sa place au colombier.</p>
+
+<p>Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur
+objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. &laquo;Et puis,
+ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la
+porte?&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme ne comprenait rien &agrave; ce retour merveilleux; Ernest seul
+soutenait que c'&eacute;tait le hasard. &laquo;Et si l'autre revient, lui dis-je, tu
+seras bien embarrass&eacute;, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de
+faucon, s'&eacute;cria tout &agrave; coup: &laquo;Ils viennent! ils viennent!&raquo; Et, en effet,
+nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; en voir une seconde paire s'abattre &agrave; nos pieds.
+La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus oblig&eacute; de la
+mod&eacute;rer; sans quoi nous aurions effray&eacute; nos pauvres oiseaux, qui cette
+fois ne seraient peut-&ecirc;tre plus revenus. Mes petits enfants se turent,
+et les deux p&egrave;lerins entr&egrave;rent &agrave; leur tour dans le colombier. &laquo;Eh bien?
+dis-je &agrave; Ernest.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins &agrave;
+soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.</p>
+
+<p>MOI. Mais si le troisi&egrave;me nous revient avec une compagne, croiras-tu
+enfin &agrave; ma science, ou bien appelleras-tu encore cet &eacute;v&eacute;nement un
+bonheur?&raquo;</p>
+
+<p>Nous retourn&acirc;mes d&icirc;ner alors, et nous repr&icirc;mes ensuite nos travaux
+commenc&eacute;s. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme
+nous quitta, avec Franz, pour aller pr&eacute;parer le souper. Mais l'enfant
+revint bient&ocirc;t vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un
+h&eacute;raut: &laquo;Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre m&egrave;re ch&eacute;rie,
+que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon
+fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son
+palais.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! merveilleux!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent tous les enfants. Nous nous
+h&acirc;t&acirc;mes d'accourir, et nous arriv&acirc;mes assez t&ocirc;t pour &ecirc;tre t&eacute;moins d'un
+spectacle bien curieux: les deux premi&egrave;res paires, sur le seuil du
+pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation &agrave;
+la troisi&egrave;me, qui, perch&eacute;e sur une branche voisine, se d&eacute;cida enfin &agrave;
+entrer, apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis confondu, s'&eacute;cria Ernest. Je vous en prie, mon p&egrave;re,
+expliquez-moi comment vous avez fait.&raquo;</p>
+
+<p>Je m'amusai quelque temps de sa curiosit&eacute;, que j'aiguillonnai encore en
+faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et
+je finis par lui d&eacute;couvrir le r&ocirc;le qu'avait jou&eacute; dans tout cela la
+plante d'anis. En attendant le soir, nous observ&acirc;mes que les pigeons
+semblaient se plaire dans leur nouveau g&icirc;te. Je remarquai parmi les
+herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable &agrave; celle
+qui se d&eacute;tache des vieux ch&ecirc;nes, mais qui s'&eacute;tendait en fils longs et
+solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle
+dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les
+Espagnols font des cordes si l&eacute;g&egrave;res, qu'un bout de quinze &agrave; vingt pieds
+suspendu &agrave; un arbre y flotte comme un pavillon.</p>
+
+<p>Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous
+recueillions au colombier, et ma femme les confiait &agrave; la terre dans
+l'espoir de r&eacute;colter un jour cette pr&eacute;cieuse noix.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Aventure de Jack.</a></h3>
+
+
+<p>Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demand&egrave;rent tous nos
+soins. Les trois couples &eacute;trangers s'habitu&egrave;rent peu &agrave; peu &agrave; leur
+habitation: mais les pigeons europ&eacute;ens, moins nombreux, r&eacute;clam&egrave;rent
+bient&ocirc;t notre assistance. En effet, les &eacute;trangers, dont le nombre
+s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arriv&eacute;e de
+nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
+nous n'y eussions mis ordre. Nous tend&icirc;mes des pi&egrave;ges &agrave; ceux qui
+arrivaient, et nous dress&acirc;mes autour du colombier des gluaux que nous
+avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce proc&eacute;d&eacute; procura &agrave; notre
+cuisine des provisions abondantes. Nous lan&ccedil;&acirc;mes m&ecirc;me quelquefois
+l'aigle de Fritz contre les arrivants.</p>
+
+<p>La monotonie de notre existence, divis&eacute;e entre nos constructions
+nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
+&eacute;poque par un accident arriv&eacute; &agrave; Jack. Nous le v&icirc;mes revenir un matin
+d'une exp&eacute;dition qu'il avait entreprise de son autorit&eacute; priv&eacute;e. Son
+ext&eacute;rieur &eacute;tait pitoyable: il &eacute;tait couvert d'une boue &eacute;paisse et noire
+depuis les pieds jusqu'&agrave; la t&ecirc;te. Il portait un paquet de roseaux
+d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
+boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.</p>
+
+<p>Nous &eacute;clat&acirc;mes de rire &agrave; cette arriv&eacute;e tragi-comique; ma femme seule
+s'&eacute;cria: &laquo;A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? O&ugrave; es-tu all&eacute; te fourrer
+pour g&acirc;ter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
+rechange &agrave; te donner?</p>
+
+<p>FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!</p>
+
+<p>JACK. Riez, riez: si j'eusse p&eacute;ri?</p>
+
+<p>MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
+d'un chr&eacute;tien ni d'un fr&egrave;re; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
+que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, o&ugrave;
+t'es-tu mis dans cet &eacute;tat?</p>
+
+<p>JACK. Dans le marais, derri&egrave;re le magasin &agrave; poudre.</p>
+
+<p>MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire l&agrave;?</p>
+
+<p>JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
+colombiers et autres ouvrages de m&ecirc;me nature.</p>
+
+<p>MOI. Ton intention &eacute;tait louable, mon pauvre gar&ccedil;on; ce n'est pas ta
+faute si elle n'a pas r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>JACK. Oh! certainement elle a mal r&eacute;ussi; je voulais, pour tresser mes
+paniers, avoir des roseaux assez minces pour &ecirc;tre flexibles; il y en
+avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain &eacute;taient
+bien plus beaux et plus convenables. Je m'avan&ccedil;ai en cons&eacute;quence dans le
+marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais &agrave; un
+endroit o&ugrave; le terrain paraissait solide, j'enfon&ccedil;ai jusqu'aux genoux et
+bient&ocirc;t plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me d&eacute;tacher, je
+commen&ccedil;ai &agrave; avoir peur et je me mis &agrave; crier; mais personne ne vint &agrave; mon
+secours.</p>
+
+<p>FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre fr&egrave;re; nous serions accourus bien
+vite si nous t'avions entendu.</p>
+
+<p>JACK. Mon pauvre chacal, qui &eacute;tait rest&eacute; sur la rive, joignait ses cris
+&agrave; ma voix.</p>
+
+<p>ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis &agrave; nager?</p>
+
+<p>JACK. &Agrave; nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
+tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
+nos cris &eacute;taient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
+&agrave; couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je r&eacute;unis
+sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
+m'&eacute;tendis tout de mon long pour d&eacute;livrer mes jambes. Apr&egrave;s bien des
+efforts inutiles, je parvins &agrave; me d&eacute;gager, et partie marchant, partie
+nageant, partie rampant, je parvins enfin &agrave; gagner la terre ferme; mais
+bien certainement je n'ai jamais &eacute;prouv&eacute; plus d'angoisse.</p>
+
+<p>MOI. Pauvre gar&ccedil;on, Dieu soit b&eacute;ni, mille fois b&eacute;ni de t'avoir conserv&eacute;!</p>
+
+<p>FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la pr&eacute;sence d'esprit de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.</p>
+
+<p>JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
+rien de tel que la n&eacute;cessit&eacute;! c'est le meilleur ma&icirc;tre en fait
+d'invention.</p>
+
+<p>MA FEMME. Mais tu as oubli&eacute; un de ces moyens que la n&eacute;cessit&eacute; emploie:
+la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>JACK. Non, non, je ne l'ai pas oubli&eacute;; et j'ai r&eacute;cit&eacute; toutes les pri&egrave;res
+que je savais; je me suis rappel&eacute; le jour du naufrage, o&ugrave; Dieu nous
+avait secourus quand nous l'avions implor&eacute;; je l'ai pri&eacute; de m&ecirc;me avec
+toute la ferveur possible.</p>
+
+<p>MOI. Tr&egrave;s-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
+sauv&eacute;; Il a donn&eacute; de l'&eacute;nergie &agrave; ta volont&eacute;, de la force &agrave; tes bras. La
+pri&egrave;re faite de c&oelig;ur est toujours r&eacute;compens&eacute;e par l'&eacute;ternelle Sagesse.
+Louange donc et gloire &agrave; Dieu, et remercions-le des l&egrave;vres et du c&oelig;ur!&raquo;</p>
+
+<p>Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
+souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
+d&eacute;froque dans le ruisseau. Quand il fut un peu pr&eacute;sentable, il revint &agrave;
+moi, son paquet de roseaux &agrave; la main; et je ne pus m'emp&ecirc;cher de lui
+dire: &laquo;Que me veux tu donc?</p>
+
+<p>JACK. Eh! mon p&egrave;re, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.</p>
+
+<p>MOI. Comment! tu n'es pas plus avanc&eacute;? Au reste, je veux bien te le
+montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir &ecirc;tre
+tress&eacute;s: ainsi jette-les l&agrave; de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>JACK. Eh! non, mon p&egrave;re; quand ils s&eacute;cheront, je pourrai facilement les
+fendre et les manier, et ils r&eacute;pondront &agrave; mes vues.&raquo;</p>
+
+<p>Jack s'&eacute;tait assis par terre, et il avait commenc&eacute; &agrave; fendre ses roseaux;
+ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois fr&egrave;res accoururent
+pour l'aider.</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez, arr&ecirc;tez, m'&eacute;criai-je: avant de vous mettre &agrave; l'ouvrage,
+donnez-moi deux des plus forts roseaux.&raquo; Je les choisis moi-m&ecirc;me bien
+droits et bien &eacute;gaux, et je les attachai de mani&egrave;re qu'ils ne prissent
+aucune courbure en s&eacute;chant; je voulais en faire un m&eacute;tier &agrave; tisser. Je
+taillai ensuite un petit morceau de bois &agrave; l'instar des dents d'un
+v&eacute;ritable m&eacute;tier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
+grande quantit&eacute; de pareils. &Eacute;tonn&eacute;s de ce travail, ils m'assaillirent de
+questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
+disaient-ils; mais comme je voulais m&eacute;nager &agrave; ma femme le plaisir de la
+surprise, je me contentai de leur r&eacute;pondre que c'&eacute;tait un instrument de
+musique, et qu'ils verraient bient&ocirc;t leur m&egrave;re en jouer des pieds et des
+mains. Les plaisanteries redoubl&egrave;rent alors; mais je n'en tins aucun
+compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
+en souriant, et remis &agrave; un autre moment la confection du m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Vers cette &eacute;poque, la bourrique mit bas un &acirc;non d'une superbe esp&egrave;ce, et
+dont je r&eacute;solus de me servir. Je lui donnai en cons&eacute;quence tous mes
+soins, et je vis que ses formes, en se d&eacute;veloppant, r&eacute;pondaient tout &agrave;
+fait &agrave; mes d&eacute;sirs. Je lui donnai le nom de <i>Rasch</i> (imp&eacute;tueux), et en
+peu de temps il m&eacute;rita bien son nom, car il acquit une c&eacute;l&eacute;rit&eacute;
+difficile &agrave; imaginer.</p>
+
+<p>Nous nous occup&acirc;mes les jours suivants &agrave; rassembler dans la grotte le
+fourrage et les provisions n&eacute;cessaires &agrave; nos b&ecirc;tes pendant la saison des
+pluies. Nous habitu&acirc;mes aussi notre gros b&eacute;tail &agrave; notre voix, ou au son
+d'une trompe d'&eacute;corce que nous avions fabriqu&eacute;e, en ayant soin de faire
+suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
+nourriture m&ecirc;l&eacute;e de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
+couraient l&agrave; o&ugrave; il leur plaisait; mais nous nous en inqui&eacute;t&acirc;mes peu, car
+nous savions le moyen de les ramener en lan&ccedil;ant nos chiens apr&egrave;s eux.</p>
+
+<p>Il me vint alors dans l'id&eacute;e que pendant la saison des pluies nous
+aurions besoin d'avoir de l'eau pure pr&egrave;s de nous. Je r&eacute;solus donc
+d'&eacute;tablir un r&eacute;servoir &agrave; peu de distance de la grotte. Des bambous
+solidement fix&eacute;s l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
+l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
+en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne d&eacute;fonc&eacute;e fit l'office
+d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchant&eacute;e que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de
+marbre avec des dauphins et des n&eacute;r&eacute;ides vomissant l'eau &agrave; pleine gorge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TOME_II" id="TOME_II"></a>TOME II</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a><a href="#table2">CHAPITRE I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Second hiver.</a></h3>
+
+
+<p>Comme nous attendions d'un moment &agrave; l'autre le commencement de notre
+second hiver, nous profit&acirc;mes de chaque minute de beau temps pour faire
+provision de tout ce qui pouvait nous &ecirc;tre utile, graines, fruits,
+pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confi&acirc;mes
+aussi &agrave; la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que
+nous avions en notre possession, afin que la pluie les f&icirc;t lever.</p>
+
+<p>L'horizon se couvrit de nuages noirs et &eacute;pais; de temps en temps nous
+recevions des ond&eacute;es qui nous faisaient h&acirc;ter nos travaux; nous &eacute;tions
+effray&eacute;s d'&eacute;clairs et de coups de tonnerre continuels, que r&eacute;p&eacute;taient
+les &eacute;chos de nos montagnes. La mer elle-m&ecirc;me avait pris sa place dans ce
+bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fr&eacute;quentes
+commotions, s'&eacute;lancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste r&eacute;duit.
+La nature enti&egrave;re &eacute;tait en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent
+m&ecirc;me plus t&ocirc;t que je ne m'y attendais, et nous nous enferm&acirc;mes pour
+douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre
+r&eacute;clusion furent tristes; la pluie tombait avec une d&eacute;sesp&eacute;rante
+uniformit&eacute;; mais nous nous r&eacute;sign&acirc;mes enfin.</p>
+
+<p>Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, &agrave; cause de son
+lait, le jeune &acirc;non Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laiss&eacute;
+&agrave; Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos ch&egrave;vres, o&ugrave; ils &eacute;taient &agrave;
+l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque
+jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le
+singe, dont la soci&eacute;t&eacute; devait nous &eacute;gayer durant cette prison, nous
+avaient aussi suivis.</p>
+
+<p>Les premiers jours furent donn&eacute;s &agrave; am&eacute;liorer notre int&eacute;rieur. La grotte
+n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de
+mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plong&eacute;s
+dans une obscurit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>Nous avions pratiqu&eacute;, il est vrai, dans les cloisons interm&eacute;diaires, des
+ouvertures, que nous fermions avec des ch&acirc;ssis &agrave; jour ou des toiles
+minces; mais le jour &eacute;tait si obscurci, qu'il parvenait &agrave; peine au
+milieu de la grotte. Il fallait &eacute;clairer l'appartement: voici comme j'y
+parvins.</p>
+
+<p>Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard &ecirc;tre de la
+hauteur de la vo&ucirc;te; je le dressai et l'enfon&ccedil;ai en terre d'environ un
+pied; puis, faisant appel &agrave; l'agilit&eacute; de Jack, je le fis monter jusqu'en
+haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis
+enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et
+je suspendis &agrave; la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et
+ma femme furent charg&eacute;s de l'entretenir; et, quand elle &eacute;tait allum&eacute;e au
+milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.</p>
+
+<p>Ernest et Franz rang&egrave;rent alors la biblioth&egrave;que; ils mirent en ordre les
+instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et
+je pris Fritz avec moi pour &eacute;tablir la chambre de travail.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tabl&icirc;mes ensuite un tour pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, et j'y suspendis tous
+les instruments qui pouvaient m'&ecirc;tre utiles. Nous construis&icirc;mes m&ecirc;me une
+forge; les enclumes furent dress&eacute;es, tous les outils de charron, de
+tonnelier, que nous &eacute;tions parvenus &agrave; sauver, furent pos&eacute;s sur des
+planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout
+eut sa place et fut rang&eacute; de mani&egrave;re &agrave; pouvoir &ecirc;tre facilement retrouv&eacute;
+au besoin, et avec un ordre extr&ecirc;me. J'&eacute;tais heureux de pouvoir ainsi
+tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipli&eacute;s.</p>
+
+<p>Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres
+en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,
+des voyages, dont quelques-uns &eacute;taient enrichis de gravures.</p>
+
+<p>Cette vari&eacute;t&eacute; nous inspira le d&eacute;sir de cultiver les langues que nous
+savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest
+savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack
+s'appliqua &agrave; apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la
+position o&ugrave; je nous supposais me faisait croire que nous pourrions &ecirc;tre
+d'un jour &agrave; l'autre en relation avec des Malais.</p>
+
+<p>Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest &eacute;tait le premier, et il y
+portait une telle ardeur, que nous &eacute;tions souvent oblig&eacute;s de l'arracher
+&agrave; l'&eacute;tude.</p>
+
+<p>Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas
+parl&eacute;, tels que commodes, secr&eacute;taires, et un superbe chronom&egrave;tre; ce qui
+faisait de notre demeure un v&eacute;ritable palais, ainsi que l'appelaient mes
+enfants.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;sol&ucirc;mes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un
+assez grand r&ocirc;le pour lui conserver celui de Zelt-Heim; apr&egrave;s bien des
+h&eacute;sitations et des contestations, nous adopt&acirc;mes simplement le nom de
+<i>Felsen-Heim</i> (maison du rocher).</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Premi&egrave;re sortie apr&egrave;s les pluies.&mdash;La baleine.&mdash;Le corail.</a></h3>
+
+
+<p>Vers la fin du mois d'ao&ucirc;t, lorsque je croyais l'hiver presque termin&eacute;,
+il y eut quelques jours d'un temps &eacute;pouvantable; la pluie, les vents, le
+tonnerre, les &eacute;clairs parurent augmenter de violence; l'Oc&eacute;an inonda le
+rivage et resta agit&eacute; d'une mani&egrave;re effrayante. Oh! combien alors nous
+f&ucirc;mes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!
+Le ch&acirc;teau d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais r&eacute;sist&eacute; aux &eacute;l&eacute;ments
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s contre nous.</p>
+
+<p>Enfin le ciel devint peu &agrave; peu serein; les ouragans s'apais&egrave;rent, et
+nous p&ucirc;mes sortir de la grotte.</p>
+
+<p>Nous remarqu&acirc;mes avec &eacute;tonnement les piquants contrastes de la nature,
+qui renaissait au milieu de toutes les traces encore r&eacute;centes de
+d&eacute;vastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'&oelig;il aurait presque
+rivalis&eacute; avec celui de l'aigle, s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; sur un pic, d'o&ugrave; il
+aper&ccedil;ut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put
+pr&eacute;ciser la forme, et, apr&egrave;s l'avoir consid&eacute;r&eacute; avec beaucoup
+d'attention, il m'affirma que c'&eacute;tait une barque &eacute;chou&eacute;e &agrave; fleur d'eau.</p>
+
+<p>Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet
+objet pour dire quelle en &eacute;tait la nature.</p>
+
+<p>Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vid&acirc;mes l'eau
+dont la pluie avait inond&eacute; notre chaloupe, nous y m&icirc;mes tous les agr&egrave;s
+n&eacute;cessaires, et je r&eacute;solus d'aller le jour suivant, accompagn&eacute; de Fritz,
+de Jack et d'Ernest, reconna&icirc;tre ce que la mer nous apportait de
+nouveau.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que nous avancions, les conjectures se succ&eacute;daient et se
+croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un
+lion marin; il affirmait m&ecirc;me apercevoir ses d&eacute;fenses; quant &agrave; moi,
+j'opinai pour une baleine, et &agrave; mesure que nous avancions je me
+confirmai dans cette id&eacute;e. Nous ne p&ucirc;mes cependant approcher du monstre
+&eacute;chou&eacute;, car un banc de sable s'&eacute;levait dans cet endroit de la mer, et
+les flots, encore agit&eacute;s, &eacute;taient trop dangereux pour nous hasarder sur
+cette plage. En cons&eacute;quence, nous tourn&acirc;mes le petit &icirc;lot sur lequel la
+baleine &eacute;tait &eacute;tendue, et nous abord&acirc;mes dans une petite anse &agrave; peu de
+distance. Nous remarqu&acirc;mes, en c&ocirc;toyant ainsi, que l'&icirc;lot &eacute;tait form&eacute; de
+terre v&eacute;g&eacute;tale, qu'un peu de culture pourrait am&eacute;liorer. Dans sa plus
+grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet &icirc;lot pouvait
+avoir dix &agrave; douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;
+du banc, et son &eacute;tendue en paraissait doubl&eacute;e. Il &eacute;tait couvert
+d'oiseaux marins de toute esp&egrave;ce, dont nous rencontrions &agrave; chaque pas
+les &oelig;ufs ou les petits; nous en recueill&icirc;mes quelques-uns, afin de ne
+pas rentrer les mains vides aupr&egrave;s de la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous pouvions suivre deux chemins diff&eacute;rents pour arriver &agrave; la baleine:
+l'un d&eacute;sert, mais interrompu par de nombreuses in&eacute;galit&eacute;s de terrain qui
+le rendaient excessivement p&eacute;nible; l'autre, en c&ocirc;toyant la rive, &eacute;tait
+plus long et plus agr&eacute;able. Je pris le premier, mes enfants suivirent
+l'autre. Je voulais conna&icirc;tre et examiner l'int&eacute;rieur de l'&icirc;le. Quand je
+fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain sem&eacute; d'&eacute;pais
+bouquets d'arbres. &Agrave; environ deux cents pas de moi j'apercevais cette
+mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effray&eacute;, mais &agrave;
+dix &agrave; quinze pas de l'extr&ecirc;me rive de l'&icirc;lot: j'examinai alors la
+baleine, qui &eacute;tait de l'esp&egrave;ce qu'on appelle commun&eacute;ment du Gro&euml;nland.</p>
+
+<p>Je jetai ensuite un coup d'&oelig;il vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos
+c&ocirc;tes ch&eacute;ries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,
+qui m'eurent bient&ocirc;t rejoint en poussant des cris de joie.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; moiti&eacute; chemin pour ramasser des coquillages, des
+moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! papa, s'&eacute;cri&egrave;rent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision
+de coquilles et de coraux nous avons trouv&eacute;e! Qui donc a pu les apporter
+ici?</p>
+
+<p>MOI. C'est la temp&ecirc;te qui vient de soulever les flots et qui aura
+arrach&eacute; ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des
+flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apport&eacute; une aussi &eacute;norme
+masse que celle-ci?</p>
+
+<p>FRITZ. Ah! oui, cet animal est &eacute;norme; de loin je n'aurais jamais cru
+qu'une baleine f&ucirc;t aussi grosse. N'allons-nous pas chercher &agrave; en tirer
+parti?</p>
+
+<p>ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux &agrave; voir? cette b&ecirc;te n'offre
+rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon p&egrave;re, j'ai l&agrave;
+deux belles porcelaines.</p>
+
+<p>JACK. Et moi, trois magnifiques gal&egrave;res.</p>
+
+<p>FRITZ. Et moi, une grande hu&icirc;tre &agrave; perle; mais elle est un peu bris&eacute;e.</p>
+
+<p>MOI. Oui, mes enfants, vous avez l&agrave; de beaux tr&eacute;sors, qui, en Europe,
+feraient l'ornement de plus d'un mus&eacute;e; mais ici les objets curieux
+doivent le c&eacute;der aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et
+h&acirc;tons-nous de revenir au bateau; dans l'apr&egrave;s-midi, lorsque le flot
+pourra nous aider &agrave; approcher de l'&icirc;lot, nous reviendrons, et nous
+t&acirc;cherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoy&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Les enfants furent bient&ocirc;t pr&ecirc;ts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne
+nous suivait qu'&agrave; regret. Je voulus en conna&icirc;tre la raison, et il me
+pria de l'abandonner seul sur cet &icirc;lot, o&ugrave; il voulait vivre comme un
+autre Robinson. Cette pens&eacute;e romanesque me fit sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas s&eacute;par&eacute; de parents et de
+fr&egrave;res qui t'aiment. La mis&egrave;re, les privations de toute esp&egrave;ce, l'ennui
+mortel, tel est l'&eacute;tat d'un Robinson, quand il ne devient pas d&egrave;s les
+premiers jours la proie des b&ecirc;tes f&eacute;roces ou de la famine. La vie de
+Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en r&eacute;alit&eacute;.
+Dieu a cr&eacute;&eacute; l'homme pour vivre dans la soci&eacute;t&eacute; de ses semblables. Nous
+sommes six dans notre &icirc;le, et cependant combien n'avons-nous pas souvent
+de peine &agrave; nous procurer les choses indispensables &agrave; notre existence!&raquo;</p>
+
+<p>Nous atteign&icirc;mes le bateau et nous part&icirc;mes avec joie, y compris Ernest,
+que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lass&egrave;rent bient&ocirc;t, et
+ils me demand&egrave;rent si je ne pourrais pas &eacute;pargner ce travail &agrave; leurs
+bras. Je me mis &agrave; rire et leur dis: &laquo;Eh! mes enfants! si vous pouvez me
+procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de
+satisfaire votre d&eacute;sir.</p>
+
+<p>FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;
+elle appartenait &agrave; un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,
+pourvu que ma m&egrave;re ne s'en serve point.</p>
+
+<p>MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,
+redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'&agrave; ce
+que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz voulut alors savoir &agrave; quel r&egrave;gne appartenait le corail; &laquo;car j'ai
+lu quelque part, me dit-il, que c'est une esp&egrave;ce de ver.</p>
+
+<p>MOI. Le corail se forme par l'agglom&eacute;ration des cellules de petits
+polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils b&acirc;tissent leurs cellules
+l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux
+branches d'un arbre.</p>
+
+<p>ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux &agrave; trois pieds.</p>
+
+<p>MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des
+choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits
+insectes donne pour r&eacute;sultat, au bout de longues ann&eacute;es, des rochers
+&eacute;normes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour
+les navires quand ils sont &agrave; fleur d'eau.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que nous parlions, il s'&eacute;leva une petite brise dont nous nous
+h&acirc;t&acirc;mes de profiter, et nous arriv&acirc;mes au rivage. Nos enfants
+racont&egrave;rent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages
+firent l'admiration de Franz; mais quand j'annon&ccedil;ai mon projet de
+retourner le soir m&ecirc;me &agrave; l'&icirc;lot, ma femme d&eacute;clara qu'elle voulait
+partager les p&eacute;rils de l'exp&eacute;dition. J'approuvai son id&eacute;e, et je lui dis
+de pr&eacute;parer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est
+un ma&icirc;tre capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer &agrave; rester
+sur l'&icirc;lot plus de temps que nous n'en avions le dessein.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIb" id="CHAPITRE_IIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">D&eacute;p&egrave;cement de la baleine.</a></h3>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&icirc;ner, auquel nous avions mis moins de temps que de
+coutume, nous nous pr&eacute;par&acirc;mes &agrave; retourner &agrave; l'&icirc;lot; mais auparavant je
+m'occupai &agrave; trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
+Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
+avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
+cette graisse m'&eacute;tait utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
+qui nous &eacute;clairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
+avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
+en attendant emploi. Mes enfants les nettoy&egrave;rent, et, apr&egrave;s nous &ecirc;tre
+arm&eacute;s de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
+tranchants dont nous devions avoir besoin, nous lev&acirc;mes l'ancre,
+tra&icirc;nant les cuves &agrave; la remorque. Nous part&icirc;mes bien plus lentement que
+le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
+comme la mer &eacute;tait fort &eacute;lev&eacute;e et tranquille, nous p&ucirc;mes aborder presque
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la baleine.</p>
+
+<p>Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment o&ugrave;
+les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta &eacute;tonn&eacute;e, et Franz,
+qui se trouvait pour la premi&egrave;re fois en pr&eacute;sence du monstre, en fut si
+effray&eacute;, qu'il &eacute;tait sur le point de pleurer. En la mesurant
+approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante &agrave;
+soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'&eacute;paisseur dans le
+milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
+encore atteint que la moiti&eacute; de la taille ordinaire &agrave; cette esp&egrave;ce. Nous
+admir&acirc;mes les &eacute;normes proportions de sa t&ecirc;te et la petitesse de ses
+yeux, semblables &agrave; ceux du b&oelig;uf; mais ce qu'il y avait de plus
+&eacute;tonnant, c'&eacute;taient ses m&acirc;choires, avec ces rang&eacute;es de barbes qu'on
+nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix &agrave; douze pieds: ce sont
+ces fanons que les Europ&eacute;ens emploient sous le nom de baleines. Comme
+ils devaient &ecirc;tre pour nous d'une grande utilit&eacute;, je me promis bien de
+ne pas les n&eacute;gliger. La langue, &eacute;paisse, pouvait peser un millier. Fritz
+s'&eacute;tonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture &eacute;tait &agrave;
+peine de la force de mon bras. &laquo;Aussi, s'&eacute;cria-t-il, la baleine ne doit
+pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire &agrave; sa
+taille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, lui r&eacute;pondis-je, elle ne se nourrit que de petits
+poissons, parmi lesquels il y en a une esp&egrave;ce qui se trouve dans les
+mers du p&ocirc;le, et qu'elle pr&eacute;f&egrave;re. Elle en avale d'immenses quantit&eacute;s
+noy&eacute;es dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
+trous qui sont plac&eacute;s au-dessus de la t&ecirc;te, ou bien encore s'&eacute;coule &agrave;
+travers les barbes ou fanons.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ajoutai-je, &agrave; l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
+notre L&eacute;viathan avant la nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz et Jack s'&eacute;lanc&egrave;rent aussit&ocirc;t sur la queue, et de l&agrave; sur le dos de
+la baleine, parvinrent ainsi jusqu'&agrave; la t&ecirc;te, puis &agrave; l'aide de la hache
+et de la scie ils se mirent &agrave; d&eacute;tacher les fanons, que je retirai d'en
+bas. Nous en compt&acirc;mes jusqu'&agrave; six cents de diverses grosseurs; mais
+nous ne pr&icirc;mes que les plus beaux, environ cent &agrave; cent vingt.</p>
+
+<p>Nous ne rest&acirc;mes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
+de toute esp&egrave;ce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
+nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos t&ecirc;tes;
+puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approch&egrave;rent et vinrent
+saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
+haches.</p>
+
+<p>Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tu&acirc;mes quelques-uns,
+car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
+pourraient nous servir.</p>
+
+<p>Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
+me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
+peau, que je destinais &agrave; faire des harnais pour les buffles et des
+chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
+avait pr&egrave;s d'un pouce d'&eacute;paisseur; cependant je r&eacute;ussis assez bien.</p>
+
+<p>Nous enlev&acirc;mes &agrave; la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
+la mer approchait rapidement, nous f&icirc;mes les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part.
+Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
+entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
+excellente. Tout fut embarqu&eacute; avec soin, et nous nous h&acirc;t&acirc;mes de
+regagner nos c&ocirc;tes bien-aim&eacute;es, apr&egrave;s lesquelles nous soupirions.</p>
+
+<p>Notre ardeur augmenta bient&ocirc;t. &Agrave; peine &eacute;tions-nous en pleine mer, que
+l'odeur qui se d&eacute;gageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
+force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arriv&acirc;mes
+enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
+furent aussit&ocirc;t employ&eacute;s &agrave; transporter les produits de cette premi&egrave;re
+journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, de bonne heure, nous mont&acirc;mes de nouveau dans la
+pirogue; mais Franz et ma femme rest&egrave;rent &agrave; terre, parce que les travaux
+que je projetais eussent &eacute;t&eacute; vraisemblablement trop d&eacute;go&ucirc;tants pour eux.
+Un vent frais nous porta assez vite &agrave; l'&icirc;lot, et nous trouv&acirc;mes notre
+baleine d&eacute;vor&eacute;e par une nu&eacute;e de mouettes et autres oiseaux de mer qui
+s'&eacute;taient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
+s'en d&eacute;barrasser; car leurs cris assourdissants nous d&eacute;chiraient les
+oreilles.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes soin, avant de nous mettre &agrave; l'&oelig;uvre, de nous d&eacute;pouiller de
+nos vestes et de nos chemises; nous rev&ecirc;t&icirc;mes des esp&egrave;ces de casaques
+pr&eacute;par&eacute;es expr&egrave;s, et nous attaqu&acirc;mes les flancs de l'animal. Parvenu aux
+intestins, je les coupai en morceaux de six &agrave; quinze pieds. Je les fis
+nettoyer, et, quand ils furent bien lav&eacute;s &agrave; l'eau de mer et frott&eacute;s de
+sable jusqu'&agrave; ce que la pellicule int&eacute;rieure f&ucirc;t enlev&eacute;e, nous les
+pla&ccedil;&acirc;mes dans le bateau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir renouvel&eacute; notre provision de lard, comme le soleil
+commen&ccedil;ait &agrave; baisser, nous f&ucirc;mes forc&eacute;s de quitter notre proie pour
+retourner au rivage, et nous part&icirc;mes, abandonnant le reste de la
+baleine aux oiseaux voraces.</p>
+
+<p>Nous soupirions d'ailleurs apr&egrave;s un bon repas et une boisson fra&icirc;che, ce
+dont nous avions &eacute;t&eacute; priv&eacute;s toute la journ&eacute;e; nous ramass&acirc;mes quelques
+beaux coquillages pour notre mus&eacute;e, entre autres un nautile, et nous
+nous embarqu&acirc;mes.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc, mon p&egrave;re, avez-vous pris ces boyaux? me demand&egrave;rent mes
+enfants pendant le voyage: &agrave; quoi les destinez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
+enseign&eacute; aux peuplades des contr&eacute;es priv&eacute;es de bois, telles que les
+Gro&euml;nlandais, les Samoy&egrave;des et les Esquimaux, &agrave; y suppl&eacute;er et &agrave;
+convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
+dans cet animal leur nourriture et m&ecirc;me leurs nacelles, tandis que nos
+besoins ne nous permettent d'appr&eacute;cier que l'huile de ce poisson.&raquo;</p>
+
+<p>On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes &agrave; notre
+disposition, nous avions entrepris une besogne aussi d&eacute;go&ucirc;tante. Je fis
+observer alors que mes tonnes auraient conserv&eacute; une mauvaise odeur.</p>
+
+<p>En causant ainsi, nous atteign&icirc;mes le rivage, o&ugrave; la bonne m&egrave;re nous
+attendait, &laquo;Grand Dieu! s'&eacute;cria-t-elle, comment osez-vous vous pr&eacute;senter
+dans un pareil &eacute;tat! Allez laver vos v&ecirc;tements, et portez ailleurs votre
+cargaison.</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, ma ch&egrave;re, lui dis-je, et re&ccedil;ois-nous comme si nous te
+rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
+richesses pr&eacute;cieuses.&raquo; Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
+nous avait pr&eacute;par&eacute; nous fit oublier les occupations de la journ&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVb" id="CHAPITRE_IVb"></a><a href="#table2">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">L'huile de baleine.&mdash;Visite &agrave; la m&eacute;tairie.&mdash;La tortue g&eacute;ante.</a></h3>
+
+
+<p>Le jour paraissait &agrave; peine, que nous &eacute;tions sur pied et pr&ecirc;ts &agrave;
+convertir en huile notre lard. D'abord nous sort&icirc;mes nos outres de la
+cuisine et nous les m&icirc;mes s&eacute;cher au soleil. Nous pla&ccedil;&acirc;mes sur la claie
+les quatre tonnes pleines, et nous leur f&icirc;mes subir une forte pression &agrave;
+l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
+l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la pass&acirc;mes dans un drap
+grossier, et nous la vers&acirc;mes, avec une grande cuiller en fer qui &eacute;tait
+primitivement destin&eacute;e au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
+dans les outres. Le reste du lard fut coup&eacute; en morceaux et jet&eacute; dans une
+grande marmite de fonte pos&eacute;e sur le feu assez loin de l'habitation, que
+je ne voulais pas empester. Quant &agrave; mes boyaux, j'en gardai deux longs
+morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
+les destinai &agrave; me faire un ca&iuml;ac gro&euml;nlandais pour naviguer sur la mer.</p>
+
+<p>Ce qui restait du lard apr&egrave;s notre op&eacute;ration fut jet&eacute; dans la rivi&egrave;re
+des Chacals, o&ugrave; nos oies et nos canards s'en r&eacute;gal&egrave;rent. Nous profit&acirc;mes
+alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
+d'&eacute;crevisses. Ma femme avait eu soin de d&eacute;pouiller de leur duvet les
+oiseaux que nous avions pris le matin dans l'&icirc;lot; mais leur chair &eacute;tait
+un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonn&acirc;mes volontiers
+aux habitants du fleuve. Les &eacute;crevisses se jet&egrave;rent dessus, comme
+autrefois sur le chacal, et nous p&ucirc;mes en prendre de grandes quantit&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsque enfin notre fonderie fut termin&eacute;e, et que nous nous pr&eacute;par&acirc;mes &agrave;
+reprendre nos travaux accoutum&eacute;s, ma femme me fit une observation. &laquo;Ne
+vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'&icirc;lot de la
+Baleine, au lieu de l'apporter ici, o&ugrave; vous avez &agrave; craindre &agrave; tous
+moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet &icirc;lot est &agrave;
+port&eacute;e de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
+cesser de veiller &agrave; ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
+presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
+volailles; l&agrave;, du moins, elles n'auraient rien &agrave; craindre ni des singes
+ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
+nous c&eacute;deront volontiers la place.&raquo;</p>
+
+<p>Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
+l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussit&ocirc;t dans le
+bateau. J'en retardai l'ex&eacute;cution jusqu'au moment o&ugrave; les flots et les
+oiseaux nous auraient d&eacute;barrass&eacute;s du cadavre de la baleine, qui pouvait
+nous infecter. J'annon&ccedil;ai que je voulais auparavant remplacer les rames
+si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile &agrave;
+manier.</p>
+
+<p>J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
+d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
+r&eacute;pondre &agrave; mon attente.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai par &eacute;tendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
+qui d&eacute;passait &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute; d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
+un ressort &eacute;galement &agrave; quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
+o&ugrave; il &eacute;tait en contact avec les bords, pour l'emp&ecirc;cher de les
+endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu o&ugrave; je fichai quatre rais,
+mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
+ordinaire. Mon tournebroche fut adapt&eacute; derri&egrave;re le m&acirc;t, de mani&egrave;re que
+l'un des poids descend&icirc;t jusqu'&agrave; la moiti&eacute; des parois du bateau, tandis
+que l'autre s'&eacute;levait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
+contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de mani&egrave;re &agrave; les chasser
+successivement, et &agrave; faire par cons&eacute;quent tourner l'arbre sur lui-m&ecirc;me
+et mes quatre palettes, qui venaient l'une apr&egrave;s l'autre frapper la
+surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
+pesanteur de mes rais et donner plus d'action &agrave; mon tournebroche, je les
+fis en fanons de baleine.</p>
+
+<p>Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
+quinze &agrave; vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
+mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
+crois&eacute;s assez de temps pour nous &ocirc;ter la fatigue des rames.</p>
+
+<p>Je n'essaierai pas de d&eacute;crire la joie et les transports qui &eacute;clat&egrave;rent
+parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
+rivage, quand Fritz et moi nous essay&acirc;mes la machine dans la baie du
+Salut. Nous e&ucirc;mes &agrave; peine touch&eacute; terre, qu'ils voulurent tous sauter
+dans la barque, pour tenter une excursion &agrave; l'&icirc;lot de la Baleine. Mais,
+comme le jour &eacute;tait trop avanc&eacute;, je le d&eacute;fendis, et je promis que le
+lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau &agrave;
+la m&eacute;tairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
+europ&eacute;ens et les conduire &agrave; l'&icirc;lot.</p>
+
+<p>Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
+on pr&eacute;para des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
+afin de partir plus t&ocirc;t le lendemain matin.</p>
+
+<p>Aux premiers rayons du jour, tout le monde &eacute;tait sur pied. Ma femme
+avait eu soin de pr&eacute;parer la veille le morceau de la langue de baleine;
+elle le pla&ccedil;a dans une double enveloppe de feuilles fra&icirc;ches: elle
+devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.</p>
+
+<p>Nous quitt&acirc;mes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque &agrave;
+l'embouchure de la rivi&egrave;re des Chacals, qui nous porta rapidement en
+pleine mer, o&ugrave; heureusement le vent n'&eacute;tait ni violent ni contraire.
+Nous laiss&acirc;mes bient&ocirc;t derri&egrave;re nous l'&icirc;le du Requin, et nous aper&ccedil;&ucirc;mes
+le banc de sable o&ugrave; la baleine &eacute;tait encore. La machine fonctionna si
+bien, que la fr&ecirc;le embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
+nous trouv&acirc;mes en assez peu de temps &agrave; la hauteur de Prospect-Hill.</p>
+
+<p>J'avais eu soin de me tenir toujours &agrave; trois cents pieds environ de la
+c&ocirc;te, pour &ecirc;tre s&ucirc;r de la profondeur, et cette distance nous permettait
+de jouir du charmant coup d'&oelig;il du figuier de Falken-Horst, et des
+arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarqu&acirc;mes aussi, au
+fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
+s'&eacute;levaient comme une terrasse de verdure &agrave; notre gauche, si belle, que
+nous ne p&ucirc;mes retenir un soupir &agrave; cette vue. Nous longe&acirc;mes bient&ocirc;t
+l'&icirc;lot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion &agrave;
+l'uniformit&eacute; du majestueux mais terrible Oc&eacute;an. Je remarquai que du c&ocirc;t&eacute;
+de Prospect-Hill il &eacute;tait garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
+vus dans nos pr&eacute;c&eacute;dents voyages.</p>
+
+<p>Lorsque nous arriv&acirc;mes en face du bois des Singes, je fis un tour &agrave;
+droite, j'abordai dans une anse de facile acc&egrave;s, et nous saut&acirc;mes &agrave;
+terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
+plantes que nous voulions porter dans l'&icirc;lot de la Baleine. Ce ne fut
+pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entend&icirc;mes tout &agrave;
+coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le b&ecirc;lement des
+b&ecirc;tes. Cet accueil nous rappela notre ch&egrave;re patrie, o&ugrave; le voyageur,
+lorsqu'il entend ce bruit, b&eacute;nit le Ciel, s&ucirc;r de trouver l'hospitalit&eacute;
+dans quelque m&eacute;tairie qu'il n'avait point encore aper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
+dans la for&ecirc;t; et apr&egrave;s une petite heure de repos nous repr&icirc;mes la mer.
+Nous nous dirige&acirc;mes vers la m&eacute;tairie, et plus nous avancions, plus le
+chant et le b&ecirc;lement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
+J'abordai dans une petite anse o&ugrave; le rivage &eacute;tait bord&eacute; de nombreux
+mangliers; nous en arrach&acirc;mes plusieurs. J'avais remarqu&eacute; qu'ils
+croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
+banc de sable m&ecirc;me. Nous envelopp&acirc;mes soigneusement les racines de
+feuilles fra&icirc;ches, puis nous nous dirige&acirc;mes vers la colonie. Tout y
+&eacute;tait en bon ordre. Seulement les moutons, les ch&egrave;vres et les poules se
+mirent &agrave; fuir &agrave; notre approche. Du reste, leur nombre &eacute;tait
+consid&eacute;rablement augment&eacute;. Mes petits gar&ccedil;ons qui voulaient du lait pour
+se rafra&icirc;chir, se mirent &agrave; la poursuite des ch&egrave;vres; mais, voyant qu'ils
+n'avaient aucune chance de succ&egrave;s, ils tir&egrave;rent de leurs poches leurs
+<i>lazos</i>, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous repr&icirc;mes
+trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussit&ocirc;t une ration de
+pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
+&eacute;change elles nous donn&egrave;rent plusieurs jattes de lait, que nous
+trouv&acirc;mes d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Ma femme, &agrave; l'aide d'une poign&eacute;e de riz et d'avoine, r&eacute;unit la
+basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
+d&eacute;pos&eacute;s dans le bateau, les pattes et les ailes solidement li&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure du d&icirc;ner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
+cuisine, les viandes froides que nous avions apport&eacute;es firent les frais
+du repas; mais la langue de la baleine, qui &eacute;tait servie en grande
+pompe, fut unanimement d&eacute;clar&eacute;e d&eacute;testable, et bonne tout au plus pour
+des gens priv&eacute;s depuis longtemps de viande fra&icirc;che. Nous l'abandonn&acirc;mes
+au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous e&ucirc;t suivis; puis
+nous nous h&acirc;t&acirc;mes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
+tasses de lait pour faire passer le maudit go&ucirc;t d'huile rance que ce
+morceau nous avait laiss&eacute;.</p>
+
+<p>J'abandonnai &agrave; ma femme le soin des pr&eacute;paratifs de d&eacute;part, et je m'en
+allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes &agrave; sucre qui
+croissaient pr&egrave;s de l&agrave;, et que je voulais planter aussi dans l'&icirc;lot.</p>
+
+<p>Bien munis de tout ce qui nous &eacute;tait n&eacute;cessaire pour la colonisation,
+nous mont&acirc;mes dans notre bateau et nous cingl&acirc;mes dans la direction du
+cap de l'Espoir-Tromp&eacute;, afin de p&eacute;n&eacute;trer dans la grande baie et
+d'examiner l'int&eacute;rieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
+la mar&eacute;e descendait, et nous trouv&acirc;mes devant nous un banc de sable qui
+s'&eacute;tendait si loin, et qui &eacute;tait si large, qu'il arr&ecirc;ta soudain notre
+exp&eacute;dition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
+emp&ecirc;cha de nous perdre sur ce bas-fond. Je d&eacute;ployai la voile, les rames
+m&eacute;caniques redoubl&egrave;rent de vitesse, et nous repr&icirc;mes le chemin de
+l'&icirc;lot.</p>
+
+<p>Cependant mes enfants ne quitt&egrave;rent pas volontiers ce banc de sable, o&ugrave;
+ils avaient cru reconna&icirc;tre des lions marins. Il nous avait sembl&eacute;
+d'abord apercevoir dans le lointain, et &agrave; la surface des flots, comme un
+monceau de pierres blanches en d&eacute;sordre; mais bient&ocirc;t la masse se divisa
+en deux: des cris et des hurlements confus me donn&egrave;rent la certitude que
+c'&eacute;taient des &ecirc;tres vivants. Nous v&icirc;mes deux troupes de monstres marins
+qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
+man&oelig;uvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
+mutuellement. Leur arm&eacute;e me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
+dire que nous f&icirc;mes voile rapidement pour ne pas laisser &agrave; ces dangereux
+voisins le temps de nous apercevoir. Nous arriv&acirc;mes &agrave; l'&icirc;lot en moiti&eacute;
+moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.</p>
+
+<p>En touchant &agrave; terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
+nous avions rapport&eacute;s. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
+compt&eacute;, me laiss&egrave;rent pour courir apr&egrave;s les coquillages. La bonne m&egrave;re
+seule resta pour m'aider.</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; peine commenc&eacute;, que nous v&icirc;mes Jack accourir vers nous
+tout essouffl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Papa! maman! s'&eacute;cria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
+mammouth! il est sur le sable!&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pus m'emp&ecirc;cher de rire, et je lui r&eacute;pondis que son mammouth devait
+&ecirc;tre simplement le squelette de la baleine.</p>
+
+<p>&laquo;Non! non! r&eacute;pliqua l'ent&ecirc;t&eacute;, ce ne sont certes pas des ar&ecirc;tes de
+poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a d&eacute;j&agrave; emport&eacute; la
+carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avanc&eacute;
+dans les sables.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que Jack essayait de me d&eacute;terminer &agrave; le suivre en me tirant par
+la main, j'entendis soudain crier: &laquo;Accourez! accourez par ici! il y a
+une tortue.&raquo;</p>
+
+<p>Je courus, et je vis Fritz &agrave; quelque distance qui agitait un de ses bras
+autour de sa t&ecirc;te, comme pour h&acirc;ter mon arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
+mon fils aux prises avec une &eacute;norme tortue qu'il retenait par un pied de
+derri&egrave;re, et qui, malgr&eacute; tous ses efforts, n'&eacute;tait plus qu'&agrave; dix ou
+douze pas de la mer. J'arrivai encore &agrave; temps; je donnai &agrave; Fritz l'un
+des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
+parv&icirc;nmes &agrave; le renverser sur le dos dans le sable, o&ugrave; son poids creusa
+une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette b&ecirc;te &eacute;tait
+d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
+elle n'avait pas moins de huit pieds &agrave; huit pieds et demi de long. Nous
+la laiss&acirc;mes l&agrave;; car nos forces r&eacute;unies n'auraient pu la remuer.</p>
+
+<p>Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
+r&eacute;solus de le suivre, au grand &eacute;tonnement de tous mes enfants.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; pr&egrave;s du pr&eacute;tendu monstre, je n'eus pas de peine &agrave; faire voir au
+pauvre gar&ccedil;on que son mammouth &eacute;tait exactement la m&ecirc;me chose que notre
+baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
+morceaux de fanon que nous avions n&eacute;glig&eacute; d'emporter.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la t&ecirc;te l'id&eacute;e de mammouth?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
+souffl&eacute; et qui m'a attrap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, sans r&eacute;flexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
+m&ecirc;me &agrave; t'enqu&eacute;rir si l'on se moque de toi! Si tu eusses r&eacute;fl&eacute;chi,
+n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'&eacute;tait gu&egrave;re possible qu'en
+moins d'un jour la mer emport&acirc;t le squelette de la baleine pour mettre
+celui d'un mammouth justement &agrave; la m&ecirc;me place?</p>
+
+<p>JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pens&eacute;.</p>
+
+<p>MOI. Alors, pour ta p&eacute;nitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
+du mammouth.</p>
+
+<p>JACK. C'est, je crois, une esp&egrave;ce d'animal monstrueux, dont les premiers
+ont &eacute;t&eacute; d&eacute;couverts en Sib&eacute;rie.</p>
+
+<p>MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
+fait ta le&ccedil;on.&raquo;</p>
+
+<p>J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore probl&eacute;matique de cet
+animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une vari&eacute;t&eacute; perdue
+de l'esp&egrave;ce des &eacute;l&eacute;phants.</p>
+
+<p>Comme nous &eacute;tions arriv&eacute;s au soir, nous envelopp&acirc;mes de feuilles
+fra&icirc;ches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
+renvoyant aux jours suivants la fin de cette op&eacute;ration importante.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes au rivage, et nous rest&acirc;mes &agrave; consid&eacute;rer la tortue. Nous
+f&icirc;mes d'abord avancer le bateau pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; elle &eacute;tait. Nous
+essay&acirc;mes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilit&eacute; de nos efforts,
+nous rest&acirc;mes tous en silence aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup je m'&eacute;criai: &laquo;Trouv&eacute;! trouv&eacute;! C'est cette b&ecirc;te qui nous
+conduira elle-m&ecirc;me &agrave; Felsen-Heim.&raquo;</p>
+
+<p>Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
+apport&eacute;e, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attach&acirc;mes
+la tonne vide sur le dos. J'eus soin en m&ecirc;me temps d'attacher &agrave; une
+patte de devant de l'animal une corde fix&eacute;e &agrave; notre bateau, et sans
+perdre un moment nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t dans l'embarcation.</p>
+
+<p>Je pris place &agrave; l'avant de la pirogue, arm&eacute; d'une hache et pr&ecirc;t &agrave; couper
+la corde aussit&ocirc;t que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
+tonne retenait la tortue &agrave; fleur d'eau, et la pauvre b&ecirc;te ramait si
+bien, que nous accompl&icirc;mes notre course avec autant de rapidit&eacute; que de
+bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
+chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
+tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
+d'un coup de rame d&egrave;s qu'elle tentait de s'en &eacute;loigner, soit &agrave; droite,
+soit &agrave; gauche.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;barqu&acirc;mes &agrave; l'endroit accoutum&eacute;, et notre premier soin, en
+ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-m&ecirc;me, et de remplacer
+la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'emp&ecirc;cher de
+s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain matin son proc&egrave;s fut fait, et son &eacute;norme carapace fut
+destin&eacute;e &agrave; fournir un bassin &agrave; la fontaine que nous avions &eacute;tablie dans
+l'int&eacute;rieur de la grotte. C'&eacute;tait un superbe morceau; elle avait au
+moins huit pieds de long sur trois de large. Nous d&eacute;pe&ccedil;&acirc;mes l'animal de
+mani&egrave;re &agrave; tirer le meilleur parti de son immense d&eacute;pouille. Je crois
+pouvoir affirmer qu'elle &eacute;tait de l'esp&egrave;ce qu'on nomme tortue g&eacute;ante ou
+tortue verte, la plus grosse de toutes les esp&egrave;ces, et dont la chair est
+tr&egrave;s-estim&eacute;e des navigateurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vb" id="CHAPITRE_Vb"></a><a href="#table2">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le m&eacute;tier &agrave; tisser.&mdash;Les vitres.&mdash;Les paniers.&mdash;Le palanquin.&mdash;Aventure
+d'Ernest.&mdash;Le boa.</a></h3>
+
+
+<p>Ma femme me demandait depuis longtemps un m&eacute;tier &agrave; tisser, que l'&eacute;tat de
+nos v&ecirc;tements rendait indispensable. Je m'occupai &agrave; la satisfaire, et,
+apr&egrave;s bien des efforts, je parvins &agrave; cr&eacute;er une machine qui, sans &ecirc;tre ni
+gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
+C'&eacute;tait tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'&eacute;tait
+pas assez consid&eacute;rable pour qu'on l'employ&acirc;t &agrave; faire la colle n&eacute;cessaire
+au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
+avantages, offrait celui de conserver une humidit&eacute; que n'a pas la colle
+ordinaire.</p>
+
+<p>La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
+certaine quantit&eacute; que je soumis &agrave; l'action d'un feu tr&egrave;s-vif; je la
+laissai bouillir jusqu'&agrave; ce qu'elle e&ucirc;t acquis assez de consistance.
+J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
+je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
+refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur d&eacute;sir&eacute;e, et nous
+obt&icirc;nmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
+limpidit&eacute; du cristal, ni m&ecirc;me la puret&eacute; du verre; mais elles &eacute;taient
+plus transparentes que les lames de corne qui d&eacute;corent les lanternes de
+nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'&oelig;uvre de notre
+industrie fut sans bornes.</p>
+
+<p>Encourag&eacute; par ces deux premiers succ&egrave;s, je r&eacute;solus de tenter une
+nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers d&eacute;siraient des selles et des
+&eacute;triers, et nos b&ecirc;tes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
+me mis &agrave; l'&oelig;uvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
+mer, et la bourre fut fabriqu&eacute;e avec la mousse d'arbre que nos pigeons
+nous avaient fait conna&icirc;tre. Je r&eacute;unissais deux brins ensemble, et je
+les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
+poisson, afin qu'elle ne dev&icirc;nt pas trop dure en s&eacute;chant. Cette lessive
+r&eacute;ussit parfaitement: quand la mousse fut relev&eacute;e et s&eacute;ch&eacute;e, elle avait
+conserv&eacute; toute son &eacute;lasticit&eacute;, pareille &agrave; celle du crin de cheval. Aussi
+j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
+colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles &agrave;
+ses enfants. Je ne m'en tins pas l&agrave;, et je me mis &agrave; fabriquer des
+&eacute;triers, des sangles, des brides, des courroies de toute fa&ccedil;on, quittant
+&agrave; tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
+&agrave; mes b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas tout d'avoir ainsi fabriqu&eacute; le joug; car mes pauvres
+Sturm et Brummer, pour lesquels il &eacute;tait fait, ne se souciaient que fort
+peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais pass&eacute; au nez,
+et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent &eacute;t&eacute; inutiles.
+Cependant je pr&eacute;f&eacute;rai la mani&egrave;re d'atteler des Italiens, qui placent le
+joug sur les &eacute;paules, &agrave; celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
+consiste &agrave; placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
+plaisir, quand mes prisonniers se mirent &agrave; l'ouvrage, que cette m&eacute;thode
+&eacute;tait la meilleure.</p>
+
+<p>Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans rel&acirc;che. &Agrave; cette &eacute;poque
+un banc de harengs pareil &agrave; celui de l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente vint dans la
+baie, et nous n'e&ucirc;mes garde de le laisser passer sans renouveler notre
+provision, &agrave; laquelle nous avions pris grand go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
+besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
+&eacute;triers, etc.; aussi nous ne n&eacute;glige&acirc;mes pas cette chasse. Nous en
+pr&icirc;mes ou tu&acirc;mes vingt &agrave; vingt-quatre de diff&eacute;rentes grosseurs, et,
+apr&egrave;s avoir jet&eacute; la chair, nous m&icirc;mes de c&ocirc;t&eacute; leurs peaux, leurs vessies
+et leur graisse. Mes enfants demandaient &agrave; grands cris une excursion
+dans l'int&eacute;rieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
+corbeilles qui permissent &agrave; ma femme, pendant nos absences continuelles,
+de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
+rapporter facilement au logis. Nous commen&ccedil;&acirc;mes par faire provision de
+baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantit&eacute; sur les rives
+du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer &agrave; mes premiers
+essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous f&icirc;mes bien: car ils
+furent si grossiers, que nous ne p&ucirc;mes nous emp&ecirc;cher de rire en les
+consid&eacute;rant. Peu &agrave; peu cependant nous nous perfectionn&acirc;mes, et je finis
+par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
+pour aider &agrave; la porter.</p>
+
+<p>&Agrave; peine fut-elle termin&eacute;e, que mes enfants r&eacute;solurent d'en faire une
+civi&egrave;re. Pour l'essayer, ils pass&egrave;rent un bambou dans les anses. Jack se
+pla&ccedil;a devant, Ernest derri&egrave;re, et ils se mirent &agrave; se promener pendant
+quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
+ils s'ennuy&egrave;rent bient&ocirc;t de ce man&egrave;ge; ils dispos&egrave;rent, bon gr&eacute;, mal
+gr&eacute;, leur jeune fr&egrave;re Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
+&agrave; courir en poussant des cris de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit Fritz &agrave; ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
+liti&egrave;re pour que ma m&egrave;re p&ucirc;t nous suivre dans nos excursions!&raquo;</p>
+
+<p>Tous mes enfants s'&eacute;cri&egrave;rent: &laquo;Oh! oui, papa, une liti&egrave;re; ce sera
+excellent quand l'un de nous sera fatigu&eacute; ou malade!</p>
+
+<p>MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
+chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
+de vous sur une corbeille dont les bords pourraient &agrave; peine me contenir.</p>
+
+<p>MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.</p>
+
+<p>FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon p&egrave;re, comme les palanquins dont
+on se sert dans les Indes.</p>
+
+<p>ERNEST. Et qui sont port&eacute;s par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
+dispos&eacute; &agrave; ce m&eacute;tier.</p>
+
+<p>MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
+esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'&eacute;lever bien haut, car je
+serais bient&ocirc;t &agrave; terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
+vous m'aurez trouv&eacute; des porteurs dont les jambes soient plus solides que
+les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
+fortes pour rassurer maman?</p>
+
+<p>MOI. Bien! bien! c'est l&agrave; une bonne pens&eacute;e, &eacute;tourdi; nous avons l&agrave; deux
+excellents porteurs pour le palanquin.</p>
+
+<p>ERNEST. Comme ma m&egrave;re sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
+faire un toit avec des rideaux, derri&egrave;re lesquels elle pourrait se
+cacher quand elle voudrait.</p>
+
+<p>JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
+r&eacute;ussira; Franz et moi nous conduirons.&raquo;</p>
+
+<p>Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopt&eacute; cette
+id&eacute;e nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous f&icirc;mes donc retentir nos
+trompes pour rappeler notre b&eacute;tail qui paissait, et nous v&icirc;mes bient&ocirc;t
+accourir nos animaux. Ils furent enharnach&eacute;s; Jack sauta sur son Sturm,
+plac&eacute; &agrave; l'avant-train, et Franz resta derri&egrave;re avec. Brummer. Quant &agrave;
+Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
+deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'&eacute;tant pas encore
+habitu&eacute;s &agrave; ce nouveau man&egrave;ge, et Ernest assurait que rien n'&eacute;tait
+meilleur que cette liti&egrave;re, o&ugrave; l'on &eacute;tait doucement ballott&eacute; sans
+fatigue.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t les deux conducteurs mirent leurs b&ecirc;tes au galop, et le
+pauvre Ernest, rudement secou&eacute;, se mit &agrave; crier &agrave; ses fr&egrave;res d'arr&ecirc;ter;
+mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continu&egrave;rent pas moins &agrave; pousser
+leurs montures. Quant &agrave; nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
+pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
+si dr&ocirc;le, que nous n'essay&acirc;mes pas de le secourir. Les polissons
+galop&egrave;rent jusqu'&agrave; la rivi&egrave;re du Chacal, et revinrent vers nous sans
+s'arr&ecirc;ter. Aussi l'on con&ccedil;oit facilement la col&egrave;re d'Ernest quand il
+sortit de sa liti&egrave;re. Jet&eacute; hors des gonds par cette promenade forc&eacute;e, il
+n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai &agrave;
+temps pour m'interposer. Ernest se calma peu &agrave; peu, et je le vis m&ecirc;me
+aider son fr&egrave;re Jack &agrave; d&eacute;teler les animaux pour leur rendre la libert&eacute;.
+Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
+une poign&eacute;e &agrave; chacune des pauvres b&ecirc;tes. Cette marque de bon caract&egrave;re
+me fit beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>Nous nous rem&icirc;mes alors &agrave; notre travail de vannier, et nous tressions
+depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
+homme effray&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon p&egrave;re! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
+nuage de poussi&egrave;re; il doit &ecirc;tre produit par quelque animal de forte
+taille, &agrave; en juger par son &eacute;paisseur; et de plus il vient droit vers
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, lui r&eacute;pondis-je sans trop m'inqui&eacute;ter, car je d&eacute;couvrais peu
+encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aper&ccedil;u, je ne sais
+ce que cela peut &ecirc;tre, car nos gros animaux sont maintenant &agrave; l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+notre vilaine truie qui fait encore des siennes.</p>
+
+<p>FRITZ. Non! non! j'aper&ccedil;ois fort bien les mouvements de cet animal;
+tant&ocirc;t il se dresse comme un m&acirc;t, tant&ocirc;t il s'arr&ecirc;te, marche ou glisse
+sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.&raquo;</p>
+
+<p>Effray&eacute;s de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
+pas de juger la v&eacute;rit&eacute;, nous ne savions trop &agrave; quoi nous en tenir. Je
+pris alors ma longue-vue, et au moment o&ugrave; je la dirigeai vers ce c&ocirc;t&eacute;
+j'entendis Fritz crier:</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
+couleur verd&acirc;tre! Que pensez-vous de cela?</p>
+
+<p>MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous r&eacute;fugier dans le fond de
+notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!</p>
+
+<p>FRITZ. Pourquoi donc?</p>
+
+<p>MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
+s'avance vers nous.&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous h&acirc;t&acirc;mes de revenir au logis, et nous f&icirc;mes toutes nos
+dispositions pour la d&eacute;fense. Les fusils furent charg&eacute;s, la poudre et le
+plomb vers&eacute;s dans les poudri&egrave;res. Plus le terrible animal avan&ccedil;ait, plus
+je me confirmais dans l'id&eacute;e que c'&eacute;tait un boa. Ce que j'avais entendu
+raconter de la force de ces animaux m'effrayait extr&ecirc;mement, et je ne
+savais quel moyen mettre en usage pour l'emp&ecirc;cher de parvenir jusqu'&agrave;
+nous; il &eacute;tait trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
+fallait donc se r&eacute;signer &agrave; attendre qu'il f&ucirc;t &agrave; port&eacute;e pour essayer de
+nous en d&eacute;faire &agrave; coups de fusil.</p>
+
+<p>L'animal cependant arriva pr&egrave;s du pont, et, comme s'il e&ucirc;t senti une
+proie de notre c&ocirc;t&eacute;, se dirigea, apr&egrave;s quelques h&eacute;sitations, droit vers
+la grotte. Nous &eacute;tions mont&eacute;s dans le colombier pour observer ses
+mouvements. Il &eacute;tait &agrave; peine &agrave; trente pas de nous, quand Ernest, plus
+par un sentiment de peur que par d&eacute;sir de le tuer, lui l&acirc;cha son coup de
+fusil. Ce fut le signal d'une d&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale, du moins de la part de
+Jack, de Franz et de ma femme, qui s'&eacute;tait aussi munie d'un fusil; mais
+les coups &eacute;taient mal dirig&eacute;s, et les balles s'&eacute;taient perdues, ou
+n'avaient rien fait sur l'&eacute;caille du monstre, car il se d&eacute;tourna et se
+mit &agrave; fuir. Fritz et moi, qui avions gard&eacute; nos coups, nous f&icirc;mes feu
+alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
+redoubla de vitesse, et courut avec une c&eacute;l&eacute;rit&eacute; prodigieuse s'enfoncer
+dans le marais o&ugrave; Jack avait manqu&eacute; de perdre la vie, et disparut
+bient&ocirc;t, cach&eacute; par les roseaux qui le couvraient.</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; respirer, et l'on se mit &agrave; discourir sur les formes
+effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
+proportions &agrave; tous les yeux: on n'&eacute;tait pas m&ecirc;me d'accord sur les
+couleurs de la robe. Pour moi, j'&eacute;tais dans la plus grande perplexit&eacute;,
+ne sachant comment conna&icirc;tre la retraite du boa, ni avertir mes enfants
+de son approche. Je me creusai la t&ecirc;te pour trouver un moyen de le tuer.
+Il ne fallait pas songer &agrave; nous exposer en rase campagne contre un
+pareil ennemi, car nos forces r&eacute;unies nous auraient &eacute;t&eacute; d'un bien faible
+secours; aussi je d&eacute;fendis, jusqu'&agrave; nouvel ordre, de sortir de la grotte
+sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
+l'&oelig;il au guet pour t&acirc;cher de conna&icirc;tre les mouvements du boa.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIb" id="CHAPITRE_VIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Mort de l'&acirc;ne et du boa.&mdash;Entretien sur les serpents venimeux.</a></h3>
+
+
+<p>Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable
+voisin nous tenait comme assi&eacute;g&eacute;s dans notre demeure; car je fis
+observer s&eacute;v&egrave;rement ma d&eacute;fense, n'y manquant moi-m&ecirc;me que dans le cas
+d'absolue n&eacute;cessit&eacute;, et alors m&ecirc;me je ne m'&eacute;loignais que de quelques
+centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de
+sa pr&eacute;sence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitt&eacute; sa retraite, si
+nos oies et nos canards, qui avaient &eacute;tabli leur demeure dans l'&eacute;tang,
+ne nous eussent donn&eacute; des annonces trop fid&egrave;les de son terrible
+voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le
+logis, apr&egrave;s leur excursion sur la mer et sur les c&ocirc;tes voisines, nous
+les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure,
+t&eacute;moignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation
+inaccoutum&eacute;e; enfin, apr&egrave;s avoir longtemps voltig&eacute; au-dessus de la baie
+du Salut, ils allaient prendre g&icirc;te dans l'&icirc;le des Poissons.</p>
+
+<p>Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retir&eacute; sous
+d'&eacute;paisses broussailles et au centre d'un terrain mar&eacute;cageux, &eacute;tait trop
+bien &agrave; l'abri de nos coups pour que je pusse me d&eacute;cider &agrave; courir le
+risque d'une attaque; mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il n'&eacute;tait pas moins cruel
+de demeurer ainsi dans une captivit&eacute; funeste &agrave; nos occupations, et
+r&eacute;duits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la position commen&ccedil;ait &agrave; devenir critique, notre vieil &acirc;ne
+nous tira d'embarras par un de ces traits de p&eacute;tulance aveugle,
+caract&eacute;ristique de sa race, et qui lui laissait peu de pr&eacute;tentions &agrave; la
+gloire attribu&eacute;e dans les premiers temps aux oies intelligentes du
+Capitole.</p>
+
+<p>Notre petite provision de fourrage se trouva &eacute;puis&eacute;e le soir du
+troisi&egrave;me jour, et nous d&ucirc;mes songer &agrave; la nourriture du b&eacute;tail pendant
+les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin &agrave; foin, il
+fallait, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, se r&eacute;soudre &agrave; l&acirc;cher les animaux afin qu'ils
+pourvussent eux-m&ecirc;mes &agrave; leur nourriture.</p>
+
+<p>Pour &eacute;chapper aux attaques du serpent, j'avais r&eacute;solu d'&eacute;viter la route
+ordinaire, et de faire descendre le b&eacute;tail jusqu'&agrave; la source du ruisseau
+du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'&eacute;tang,
+&eacute;tait le moins expos&eacute; aux poursuites de notre ennemi. En cons&eacute;quence de
+ce plan, aussit&ocirc;t apr&egrave;s notre d&eacute;jeuner, la quatri&egrave;me matin&eacute;e de notre
+captivit&eacute;, nous attach&acirc;mes nos b&ecirc;tes &agrave; la queue l'une de l'autre; et
+Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut charg&eacute; de monter l'onagre
+et de tenir la premi&egrave;re b&ecirc;te par le licol, jusqu'&agrave; ce que tout le
+troupeau e&ucirc;t d&eacute;fil&eacute; devant lui. &Agrave; la moindre apparition de l'ennemi, il
+avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et, &agrave; tout hasard, de se
+r&eacute;fugier &agrave; Falken-Horst.</p>
+
+<p>Le reste de la garnison fut dispos&eacute; sur la plate-forme, afin de tirer &agrave;
+travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa
+retraite et de se diriger vers le ruisseau.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je choisis un endroit avanc&eacute;, d'o&ugrave; je pouvais tout voir
+sans &ecirc;tre vu, et me retirer &agrave; temps pour prendre part &agrave; la d&eacute;charge
+g&eacute;n&eacute;rale; car j'esp&eacute;rais &ecirc;tre plus heureux cette fois que dans notre
+premi&egrave;re attaque.</p>
+
+<p>Avant de m'&eacute;tablir &agrave; mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les
+armes &agrave; balle et d'attacher le b&eacute;tail dans l'ordre convenu. Par malheur,
+ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un
+instant trop t&ocirc;t. &Agrave; ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal &agrave;
+propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues
+ann&eacute;es. Ranim&eacute; par trois jours de repos et de nourriture abondante, il
+se d&eacute;livra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au
+milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que
+plaisant; mais lorsque Fritz, d&eacute;j&agrave; en selle, voulut ramener le rebelle
+dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la libert&eacute;, qu'il
+prit le large sans plus de c&eacute;r&eacute;monie, en se dirigeant au galop vers
+l'&eacute;tang aux Oies. Nous commen&ccedil;&acirc;mes par l'appeler par son nom; mais,
+Fritz s'&eacute;tant &eacute;lanc&eacute; &agrave; sa poursuite, je n'eus que le temps de le
+rappeler &agrave; grands cris; car, au moment o&ugrave; l'&acirc;ne arriva dans le voisinage
+des roseaux, nous aper&ccedil;&ucirc;mes avec effroi l'&eacute;norme boa se mettre en
+mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant &agrave; l'abri de toute
+poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le
+monstre s'&eacute;lan&ccedil;a comme un trait sur sa proie sans d&eacute;fense, l'entoura de
+ses replis, en &eacute;vitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, la m&egrave;re et les enfants se rassembl&egrave;rent autour de moi en
+poussant un cri d'horreur, et nous contempl&acirc;mes avec compassion la
+triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants
+murmuraient &agrave; mes oreilles: &laquo;Faisons feu! courons au secours de l'&acirc;ne!&raquo;
+Mais j'apaisai leur ardeur guerri&egrave;re par ces paroles: &laquo;H&eacute;las! mes chers
+enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre para&icirc;t assez occup&eacute; de sa
+proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'&agrave; la
+moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur?
+Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux
+demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commenc&eacute;
+&agrave; engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans
+danger.</p>
+
+<p>JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'&acirc;ne d'une seule
+bouch&eacute;e? Ce serait monstrueux.</p>
+
+<p>MOI. Les serpents n'ont pas de dents m&acirc;cheli&egrave;res pour broyer leur proie:
+comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout enti&egrave;re &agrave; la
+fois?</p>
+
+<p>FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour d&eacute;tacher la chair des
+animaux dont il se nourrit? Et cette esp&egrave;ce de serpent est-elle
+venimeuse?</p>
+
+<p>MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant &agrave; la
+chair, il ne s'occupe pas &agrave; la d&eacute;tacher des os; il engloutit la peau et
+le poil, la chair et les os, et son estomac poss&egrave;de assez de vigueur
+pour tout dig&eacute;rer.</p>
+
+<p>ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir
+l'&acirc;ne avec ses os.</p>
+
+<p>FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie &agrave; moiti&eacute; morte
+dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'&agrave; en faire
+une esp&egrave;ce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus
+de difficult&eacute; qu'un morceau de pain.</p>
+
+<p>MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux pr&eacute;paratifs de cet
+horrible repas, et j'emm&egrave;nerai Franz avec moi, afin d'&eacute;pargner &agrave; son
+jeune c&oelig;ur les d&eacute;tails d'un si cruel spectacle.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne fus pas f&acirc;ch&eacute; de leur d&eacute;part; car le drame commen&ccedil;ait &agrave; devenir si
+affreux, que j'avais peine &agrave; le supporter moi-m&ecirc;me. Tout ce que Fritz
+avait annonc&eacute; s'accomplit avec la lenteur naturelle &agrave; ces terribles
+animaux. Enfin la victime cessa de se d&eacute;battre et expira apr&egrave;s de
+courtes convulsions; mais le monstre ne l&acirc;cha pas sa proie, dont il
+commen&ccedil;a &agrave; broyer les os avec un bruit sinistre. Bient&ocirc;t il ne resta
+plus de reconnaissable que la t&ecirc;te de l'&acirc;ne, sanglante et d&eacute;figur&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent,
+apr&egrave;s avoir enduit sa proie de cette bave &eacute;paisse qui d&eacute;coule
+abondamment de ses l&egrave;vres, s'&eacute;tendit dans toute sa longueur et se mit en
+devoir d'engloutir les membres inf&eacute;rieurs, et bient&ocirc;t l'animal tout
+entier disparut dans son vaste estomac.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne avait dur&eacute; depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon
+principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait &eacute;t&eacute; d'attendre le
+moment favorable &agrave; l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants
+contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu &eacute;tait
+enfin arriv&eacute;, et je m'&eacute;criai avec une joyeuse &eacute;motion: &laquo;En avant,
+camarades, rendons-nous ma&icirc;tres du monstre: il est maintenant sans
+d&eacute;fense.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, je m'&eacute;lan&ccedil;ai le premier, mon fusil &agrave; la main; Fritz me
+suivait pas &agrave; pas. Jack demeura quelques pas en arri&egrave;re, trahissant une
+appr&eacute;hension bien pardonnable. Quant &agrave; Ernest, il resta prudemment dans
+l'int&eacute;rieur des retranchements, sage pr&eacute;caution que je me proposai de
+lui reprocher plus tard.</p>
+
+<p>Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le
+reconna&icirc;tre pour un v&eacute;ritable boa. Son immobilit&eacute; contrastait avec la
+mani&egrave;re terrible dont il roulait ses yeux &eacute;tincelants.</p>
+
+<p>Je lui l&acirc;chai mon coup &agrave; environ vingt pas; Fritz fit feu &agrave; mon exemple.
+Les deux balles avaient travers&eacute; le cr&acirc;ne de l'animal. Les yeux
+flamboy&egrave;rent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous
+h&acirc;t&acirc;mes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bient&ocirc;t il resta
+&eacute;tendu sans mouvement.</p>
+
+<p>Nos cris de triomphe attir&egrave;rent bient&ocirc;t le reste de la famille sur la
+sc&egrave;ne du combat. Ernest fut le premier &agrave; para&icirc;tre; il fut bient&ocirc;t suivi
+de Franz et de sa m&egrave;re, qui nous reprocha doucement notre joie f&eacute;roce,
+comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une
+de leurs exp&eacute;ditions.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Je suis f&acirc;ch&eacute;, ma ch&egrave;re, que notre victoire vous inspire de si
+f&acirc;cheuses pens&eacute;es: mais la d&eacute;faite de notre ennemi valait bien un cri de
+victoire. Remercions Dieu, qui nous a d&eacute;livr&eacute;s de ce fl&eacute;au.</p>
+
+<p>FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'&eacute;tais gu&egrave;re &agrave; mon aise pendant
+le temps que notre captivit&eacute; a dur&eacute;. Je commence &agrave; respirer &agrave; cette
+heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre d&eacute;livrance &agrave;
+l'acc&egrave;s subit d'ind&eacute;pendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice
+pour le salut de tous.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice m&ecirc;me peut devenir la
+source du bien.</p>
+
+<p>FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre &acirc;ne de tout mon c&oelig;ur, et
+je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.</p>
+
+<p>MA FEMME. H&eacute;las! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre
+animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en
+rachet&acirc;t peut-&ecirc;tre une plus pr&eacute;cieuse.</p>
+
+<p>MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?</p>
+
+<p>FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouv&eacute; trente-cinq pieds de
+long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.</p>
+
+<p>FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voil&agrave; de
+la viande pour quinze Jours.</p>
+
+<p>TOUS. Fi donc!</p>
+
+<p>FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>JACK. Pla&ccedil;ons-le devant la maison, la gueule b&eacute;ante, afin d'effrayer les
+cannibales qui seraient tent&eacute;s de nous attaquer.</p>
+
+<p>FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un &eacute;pouvantail pour nos animaux. Pour
+moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle
+d'histoire naturelle.</p>
+
+<p>MOI. Pourquoi plaisanter notre mus&eacute;e naissant? Toutes les collections
+qui commencent sont d'abord pauvres et incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas
+venimeuse comme celle des autres animaux de cette esp&egrave;ce?</p>
+
+<p>MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des
+serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'h&eacute;sitent pas &agrave; se
+nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tu&eacute;s avec des fl&egrave;ches
+empoisonn&eacute;es. Les cochons et les animaux de cette esp&egrave;ce mangent les
+serpents venimeux sans aucun inconv&eacute;nient.</p>
+
+<p>FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne
+le sont pas?</p>
+
+<p>MOI. On les reconna&icirc;t &agrave; leurs dents, que l'animal montre aussit&ocirc;t qu'il
+redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues,
+qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de
+chaque dent se trouve une v&eacute;sicule remplie de venin, qui s'ouvre &agrave; la
+moindre pression et laisse &eacute;chapper une partie de son contenu par
+l'ouverture de la dent; alors le venin se r&eacute;pand dans la blessure, et
+bient&ocirc;t, m&ecirc;l&eacute; &agrave; la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins
+graves, et souvent une mort instantan&eacute;e. Un autre signe caract&eacute;ristique
+du serpent venimeux, c'est sa t&ecirc;te large, aplatie, et presque en forme
+de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>FRITZ. Quelles sont les esp&egrave;ces de serpents venimeux dans les contr&eacute;es
+que nous habitons?</p>
+
+<p>MOI. L'&eacute;num&eacute;ration de ces esp&egrave;ces entra&icirc;nerait &agrave; trop de d&eacute;tails. Les
+principales sont le serpent &agrave; sonnettes et le serpent &agrave; lunettes.</p>
+
+<p>FRANZ. C'est la premi&egrave;re fois que j'entends parler de serpent &agrave;
+lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?</p>
+
+<p>MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre.
+Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine poss&egrave;de &agrave; un tel point
+la facult&eacute; de se dilater, que, lorsque le serpent est irrit&eacute;, elle se
+gonfle comme une petite voile. Du reste, cette esp&egrave;ce est tr&egrave;s-agile et
+dou&eacute;e d'un go&ucirc;t tout &agrave; fait prononc&eacute; pour la danse.</p>
+
+<p>JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment
+peut-on danser sans jambes?</p>
+
+<p>MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de
+faire danser les serpents &agrave; lunettes au son de leur mis&eacute;rable musique.
+L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure
+de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a
+d&eacute;couvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de mani&egrave;re &agrave;
+leur &ocirc;ter toute malignit&eacute;, et souvent m&ecirc;me tout sentiment. Il est
+vraisemblable que ces serpents apprivois&eacute;s n'ont plus leurs dents
+venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.</p>
+
+<p>ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?</p>
+
+<p>MOI. On a attribu&eacute; au serpent &agrave; sonnettes une puissance fascinatrice; on
+pr&eacute;tend que la fixit&eacute; de son regard attire sa proie avec un pouvoir
+tellement irr&eacute;sistible, qu'elle vient elle-m&ecirc;me se livrer &agrave; la gueule
+b&eacute;ante de son ennemi.</p>
+
+<p>FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents &agrave; sonnettes?</p>
+
+<p>MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont
+lents toutes les fois qu'il n'est ni menac&eacute; ni bless&eacute;; mais si, par
+malheur, il arrivait &agrave; l'un de vous d'&ecirc;tre mordu, le meilleur moyen
+serait d'enlever sur-le-champ toute la partie bless&eacute;e, ou de caut&eacute;riser
+la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la
+plaie avec de l'eau sal&eacute;e et la caut&eacute;riser avec un fer rouge: mais comme
+l'efficacit&eacute; de ce dernier rem&egrave;de n'est pas connue, je vous engage &agrave;
+vous en tenir aux deux premiers.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIb" id="CHAPITRE_VIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le boa empaill&eacute;.&mdash;La terre &agrave; foulon.&mdash;La grotte de cristal.</a></h3>
+
+
+<p>L'entretien pr&eacute;c&eacute;dent avait rempli les premi&egrave;res heures qui suivirent
+notre d&eacute;livrance. Il &eacute;tait temps de s'occuper du monstre abattu. Ma
+femme fut charg&eacute;e, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques
+provisions et d'amener notre couple de jeunes b&oelig;ufs, tandis que je
+restai &agrave; la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne dev&icirc;nt
+la proie des oiseaux ou des b&ecirc;tes f&eacute;roces.</p>
+
+<p>Afin de punir Ernest de son exc&egrave;s de prudence dans l'affaire du boa, je
+le condamnai &agrave; composer une &eacute;pitaphe pour l'&acirc;ne mort. Mon petit po&egrave;te
+prit la chose au s&eacute;rieux, et, apr&egrave;s &ecirc;tre demeur&eacute; dix grandes minutes
+dans le recueillement, il se leva tout &agrave; coup, comme Pythagore apr&egrave;s la
+d&eacute;couverte d'un probl&egrave;me, et s'&eacute;cria: &laquo;Voici mon &eacute;pitaphe; mais il n'en
+faut pas rire surtout.&raquo; Alors il nous r&eacute;cita les vers suivants avec la
+rougeur modeste d'un d&eacute;butant:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ici g&icirc;t un pauvre &acirc;ne, h&eacute;las!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui, pour avoir &eacute;t&eacute; rebelle,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mourut du plus affreux tr&eacute;pas;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais du moins, par sa fin cruelle,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il pr&eacute;serva d'un triste sort</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Un p&egrave;re, une m&egrave;re et leurs quatre enfants naufrag&eacute;s sur ce bord.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Bravo! m'&eacute;criai-je, voil&agrave; des vers dont le dernier peut compter pour
+deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient &eacute;t&eacute;
+compos&eacute;s dans cette &icirc;le.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je achev&eacute; de les inscrire sur le rocher qui devait servir
+de tombeau &agrave; la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs
+provisions et l'attelage demand&eacute;.</p>
+
+<p>Nous nous m&icirc;mes &agrave; l'&oelig;uvre. Les b&oelig;ufs furent attel&eacute;s tant bien que mal
+&agrave; la queue du boa, que nous transport&acirc;mes jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de la grotte
+au sel, en ayant soin de soutenir la t&ecirc;te de peur qu'elle ne f&ucirc;t
+endommag&eacute;e par les broussailles.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour &eacute;corcher l'animal? me
+demanda-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau
+dans le cou, de mani&egrave;re que la lame le traverse de part en part; ensuite
+il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous &eacute;l&egrave;verons le
+corps de l'animal.</p>
+
+<p>ERNEST. Nous aurons bien encore &agrave; faire avant d'&ecirc;tre venus &agrave; bout de
+notre entreprise.</p>
+
+<p>MOI. Je viens de songer &agrave; un nouveau moyen qui va peut-&ecirc;tre nous
+r&eacute;ussir. Que l'un de vous d&eacute;tache la peau du cou dans toute son &eacute;tendue.
+Nous partagerons ensuite les vert&egrave;bres avec la hache et le couteau.
+Lorsque le tronc sera s&eacute;par&eacute; de la t&ecirc;te, vous salerez la peau et vous la
+couvrirez de cendre; et, quant au cr&acirc;ne, nous le diss&eacute;querons aussi bien
+que possible. Ensuite vous &eacute;tendrez la peau au soleil, et ce sera une
+pi&egrave;ce d'anatomie qui fera honneur &agrave; votre cabinet.</p>
+
+<p>FRITZ. &Agrave; vous entendre, mon cher p&egrave;re, on dirait que la besogne va se
+faire d'elle-m&ecirc;me; mais je vois que l'op&eacute;ration n'est pas si facile; car
+si nous ne d&eacute;tachons pas la peau avec la plus grande pr&eacute;caution, nous ne
+l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pi&egrave;ce anatomique.</p>
+
+<p>MOI. O&ugrave; la force est inutile il faut que l'intelligence suppl&eacute;e: vous
+aurez double satisfaction &agrave; avoir accompli sans moi une op&eacute;ration aussi
+difficile.&raquo;</p>
+
+<p>On se passa donc de ma coop&eacute;ration active, quoique les travailleurs
+re&ccedil;ussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.</p>
+
+<p>Il se passa encore un jour avant que le serpent f&ucirc;t empaill&eacute;, et je
+finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument
+qui p&ucirc;t nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait co&ucirc;t&eacute; de peines.</p>
+
+<p>Afin de m'assurer que ce monstre &eacute;tait le seul de son esp&egrave;ce dans le
+voisinage, je r&eacute;solus d'entreprendre deux excursions, l'une du c&ocirc;t&eacute; de
+l'&eacute;tang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'o&ugrave; nous &eacute;tait
+arriv&eacute; ce redoutable ennemi.</p>
+
+<p>Jack et Ernest ayant t&eacute;moign&eacute; de la r&eacute;pugnance &agrave; m'accompagner, je ne
+crus pas devoir tol&eacute;rer cet exemple, qui me semblait dangereux pour
+l'avenir. &laquo;Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermet&eacute; ne sont
+pas des qualit&eacute;s moins n&eacute;cessaires que le courage aveugle du moment, qui
+souvent n'est que l'effet du d&eacute;sespoir. Si le boa e&ucirc;t laiss&eacute; de ses
+petits dans l'&eacute;tang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure
+comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre l&acirc;chet&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'&eacute;tang,
+nous e&ucirc;mes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni
+d'&oelig;ufs, ni de petits; la place m&ecirc;me occup&eacute;e par le redoutable h&ocirc;te de
+l'&eacute;tang n'&eacute;tait reconnaissante qu'aux herbes foul&eacute;es, qui conservaient
+la forme d'une esp&egrave;ce de nid.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous
+d&eacute;couvr&icirc;mes l'entr&eacute;e d'une grotte qui s'avan&ccedil;ait d'une vingtaine de pas
+dans le flanc du rocher, et qui donnait passage &agrave; un ruisseau clair et
+limpide.</p>
+
+<p>La vo&ucirc;te de la grotte &eacute;tait tapiss&eacute;e de stalactites des formes les plus
+riches et les plus vari&eacute;es. Le sol &eacute;tait recouvert d'une couche de sable
+fin et blanc comme la neige, que je reconnus, &agrave; ma grande satisfaction,
+pour d'excellente terre &agrave; foulon. Nous nous h&acirc;t&acirc;mes d'en prendre un
+&eacute;chantillon, et je m'&eacute;criai: &laquo;Voici une bonne nouvelle pour votre m&egrave;re,
+qui ne se plaindra plus de la salet&eacute; de vos v&ecirc;tements; car nous lui
+rapportons du savon pour les laver. Et me voil&agrave; d&eacute;livr&eacute; pour longtemps
+de l'interminable travail du four &agrave; chaux.</p>
+
+<p>FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la pr&eacute;paration du savon?</p>
+
+<p>MOI. Les cendres lav&eacute;es qui entrent dans la composition du savon ont
+besoin de recevoir un m&eacute;lange d'eau et de chaux. C'est ce m&eacute;lange qui
+forme le savon ordinaire, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; augment&eacute; d'une certaine dose
+d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon &agrave; meilleur compte,
+on a imagin&eacute; de se servir d'une terre savonneuse appel&eacute;e terre &agrave; foulon,
+parce que son emploi est d'un tr&egrave;s-grand avantage dans le foulage des
+laines.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en
+s'&eacute;largissant et se terminait par une profonde excavation.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir allum&eacute; deux flambeaux pour &eacute;clairer notre marche, nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; avancer avec la plus grande circonspection. Bient&ocirc;t Fritz
+s'&eacute;cria avec l'expression du ravissement: &laquo;Ah! cher p&egrave;re, c'est une
+nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol
+et les murailles?</p>
+
+<p>MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur
+elles sans s'alt&eacute;rer et sans changer de go&ucirc;t. Je crois plut&ocirc;t que nous
+sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le
+sol sont des plus favorables.</p>
+
+<p>FRITZ. &Agrave; tout hasard, je vais en d&eacute;tacher un morceau pour nous tirer
+d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa
+transparence.</p>
+
+<p>MOI. Il faut s'en prendre &agrave; la maladresse de l'ouvrier qui l'a d&eacute;tach&eacute;
+sans pr&eacute;caution. Il fallait creuser sa base et l'&eacute;branler &agrave; coups de
+marteau jusqu'&agrave; ce qu'elle tomb&acirc;t d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>FRITZ. Je vois que de toute notre belle d&eacute;couverte nous ne pourrons pas
+rapporter un seul &eacute;chantillon.</p>
+
+<p>MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement
+notre tr&eacute;sor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque
+navire europ&eacute;en, nous pourrons faire march&eacute; avec le capitaine, qui se
+chargera de l'exploitation.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous
+les sens, et je jugeai qu'il &eacute;tait temps d'aller retrouver la lumi&egrave;re du
+jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient &agrave; leur fin.</p>
+
+<p>En sortant de la grotte, nous aper&ccedil;&ucirc;mes avec &eacute;tonnement le pauvre Jack
+assis &agrave; l'entr&eacute;e et tout en pleurs. &Agrave; ma voix il se leva et s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers nous avec un visage qui h&eacute;sitait entre le rire et les larmes.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Qu'as-tu donc, mon enfant, &agrave; rire et &agrave; pleurer ainsi en m&ecirc;me
+temps?</p>
+
+<p>JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis
+sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir &agrave;
+deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait
+s'&eacute;crouler tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.
+Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effray&eacute; n'&eacute;tait que le
+bruit de deux coups de feu que nous avons tir&eacute;s pour purifier l'air.&raquo;</p>
+
+<p>Jack se montra d'abord un peu incr&eacute;dule; mais il s'apaisa bient&ocirc;t &agrave; la
+vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en
+triomphe.</p>
+
+<p>Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche
+vers les bords de l'&eacute;tang, o&ugrave; nous rencontr&acirc;mes bient&ocirc;t Ernest &agrave; la
+place qu'il n'avait pas quitt&eacute;e.</p>
+
+<p>En rentrant, je commen&ccedil;ai par faire ranger les nouvelles acquisitions
+selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa &agrave; d&eacute;sennuyer les
+gardiens du logis par le r&eacute;cit de nos recherches et de nos aventures.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIb" id="CHAPITRE_VIIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Voyage &agrave; l'&eacute;cluse.&mdash;Le cabiai.&mdash;L'ondatra.&mdash;La civette et le musc.&mdash;La
+cannelle.</a></h3>
+
+
+<p>Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la r&eacute;solution de chercher s'il ne
+serait pas possible de pr&eacute;venir de pareilles attaques &agrave; l'avenir, en
+fortifiant l'endroit par o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute; dans nos domaines.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;dition projet&eacute;e ayant re&ccedil;u l'approbation g&eacute;n&eacute;rale, nous
+commen&ccedil;&acirc;mes nos pr&eacute;paratifs avec la plus grande ardeur. Comme il
+s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis pr&eacute;parer les provisions
+et les munitions en cons&eacute;quence. La tente de voyage fut mise en &eacute;tat, et
+le chariot charg&eacute; de tout ce que notre pr&eacute;voyance put r&eacute;unir. Jamais
+entreprise ne nous avait occup&eacute;s aussi s&eacute;rieusement que celle-ci.</p>
+
+<p>Lorsque l'heure du d&eacute;part fut arriv&eacute;e, la m&egrave;re prit place sur le
+chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutum&eacute; sur le dos de notre
+paisible attelage. Fritz et sa monture furent charg&eacute;s de former
+l'avant-garde. Ernest et moi, nous rest&acirc;mes &agrave; l'escorte du chariot. Les
+quatre chiens prot&eacute;geaient les flancs de la caravane. Les traces
+r&eacute;centes du boa nous guid&egrave;rent jusque dans les environs de Falken-Horst.
+Apr&egrave;s avoir mis la volaille et le b&eacute;tail en libert&eacute;, selon notre
+habitude, afin de les laisser pourvoir &agrave; leur nourriture, nous
+continu&acirc;mes notre route vers la m&eacute;tairie, o&ugrave; nous avions l'intention de
+passer la nuit.</p>
+
+<p>Le silence g&eacute;n&eacute;ral n'&eacute;tait interrompu que par le chant aigu du coq et le
+b&ecirc;lement plaintif des brebis. En approchant de notre petite m&eacute;tairie,
+nous v&icirc;mes que tout &eacute;tait en ordre, comme si nous l'eussions quitt&eacute;e la
+veille. J'avais r&eacute;solu de passer le reste du jour dans cet endroit
+d&eacute;licieux, et, tandis que la m&egrave;re s'occupait du repas, nous nous
+dispers&acirc;mes dans les environs pour achever la r&eacute;colte du coton.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le repas, nous nous lev&acirc;mes pour aller faire une reconnaissance.
+Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la premi&egrave;re
+fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
+usage. Nous suiv&icirc;mes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
+et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz &eacute;tait accompagn&eacute; de Turc
+et de son chacal; j'avais gard&eacute; pr&egrave;s de moi les deux jeunes chiens
+danois, dont la force et la fid&eacute;lit&eacute; &eacute;taient &agrave; toute &eacute;preuve. Nous
+longions lentement les bords du lac, &agrave; une certaine distance,
+contemplant avec une vive curiosit&eacute; les troupes de cygnes noirs qui se
+jouaient &agrave; la surface. Franz n'&eacute;tait pas peu impatient de faire son coup
+d'essai et de devenir enfin utile &agrave; la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup nous entend&icirc;mes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
+ne ressemblait pas mal au cri d'un &acirc;ne. Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; avec
+&eacute;tonnement, cherchant d'o&ugrave; pouvait venir cette musique, lorsque Franz
+s'&eacute;cria: &laquo;C'est probablement notre &acirc;non qui nous a suivis jusqu'ici.</p>
+
+<p>MOI. Il faudrait qu'il e&ucirc;t pris son vol &agrave; travers les airs pour se
+trouver ainsi devant nous sans avoir donn&eacute; signe de son passage. Je
+crois plut&ocirc;t que c'est un butor des lacs.</p>
+
+<p>FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
+comment son cri est-il si &eacute;clatant?</p>
+
+<p>MOI. Le butor est une esp&egrave;ce de h&eacute;ron dont la chair est aussi maigre et
+aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
+surnom de b&oelig;uf des eaux ou b&oelig;uf des &eacute;tangs. Il ne faut pas oublier que
+le cri des animaux ne d&eacute;pend pas de leur grosseur, mais de la
+conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
+chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
+pourtant que de bien petits oiseaux.</p>
+
+<p>FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir &agrave; tirer un butor. Si la chair
+n'est pas bonne &agrave; manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
+honneur &agrave; mon premier coup de fusil.&raquo;</p>
+
+<p>Pour c&eacute;der &agrave; son d&eacute;sir, j'appelai les chiens et les l&acirc;chai vers
+l'endroit indiqu&eacute;, tandis que Franz, l'arme appuy&eacute;e contre son &eacute;paule,
+attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
+triomphe.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce? demandai-je au chasseur &agrave; une certaine distance.</p>
+
+<p>&mdash;Un agouti, me r&eacute;pondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.&raquo;</p>
+
+<p>M'&eacute;tant approch&eacute; de lui, j'aper&ccedil;us, en effet, un animal qui avait
+quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconna&icirc;tre pour le
+cabiai ou <i>cavia capybara</i>. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
+bien r&eacute;ussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
+ni son adresse ni la valeur de son gibier. &Agrave; ses questions r&eacute;p&eacute;t&eacute;es sur
+le nom de l'animal je r&eacute;pondis que cette esp&egrave;ce &eacute;tait rare dans nos
+pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En m&ecirc;me
+temps je lui fis remarquer les pieds palm&eacute;s de l'animal, qui lui
+permettait de nager et de plonger pendant des heures enti&egrave;res. J'ajoutai
+que sa chair est bonne &agrave; manger, circonstance qui rehaussait encore
+l'importance de la capture.</p>
+
+<p>Mais lorsque s'&eacute;leva l'importante question de savoir ce que nous allions
+faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrass&eacute;; car ses forces ne
+lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave;
+l'abandonner. Apr&egrave;s de longues r&eacute;flexions, je le vis sauter avec joie en
+s'&eacute;criant: &laquo;Je sais ce qu'il faut faire: nous allons &eacute;corcher l'animal,
+et je pourrai du moins l'emporter jusqu'&agrave; la ferme.</p>
+
+<p>MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
+sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
+pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
+gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvret&eacute; a son
+charme, et la richesse ses inconv&eacute;nients.&raquo;</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, Franz recommen&ccedil;a &agrave; soupirer, et finit par
+s'&eacute;crier: &laquo;Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
+portera bien jusque l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; une id&eacute;e qui vient &agrave; propos pour nous tirer d'embarras.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne f&ucirc;mes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins,
+et bient&ocirc;t nous arriv&acirc;mes &agrave; la ferme sans avoir trouv&eacute; la moindre trace
+de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux
+&eacute;claireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que
+les d&eacute;pr&eacute;dateurs r&ocirc;daient depuis peu dans les environs de notre colonie.</p>
+
+<p>&Agrave; notre arriv&eacute;e, nous trouv&acirc;mes Ernest au milieu d'une bande de gros
+rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'o&ugrave;
+&eacute;taient tomb&eacute;s ces nouveaux ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Ernest et moi, dit la m&egrave;re, nous &eacute;tions entr&eacute;s dans la rizi&egrave;re pour
+faire notre r&eacute;colte d'&eacute;pis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec
+sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'&eacute;lancer sur un objet qui
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait
+&eacute;chapp&eacute;, fut tir&eacute; tout &agrave; coup de ses r&eacute;flexions par un cri plaintif
+suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment
+formidable.</p>
+
+<p>ERNEST. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai sur les traces de mon singe pour d&eacute;couvrir le motif
+de sa brusque disparition, et je le vis bient&ocirc;t aux prises avec un
+&eacute;norme rat qui faisait de vains efforts pour lui &eacute;chapper. Mon premier
+mouvement fut de lever mon b&acirc;ton sur cet ennemi de nouvelle esp&egrave;ce et de
+l'&eacute;tendre mort &agrave; nos pieds. &Agrave; l'instant m&ecirc;me, plus d'une douzaine de
+gros rats me saut&egrave;rent aux jambes et au visage; mais je m'en d&eacute;barrassai
+bient&ocirc;t comme du premier. Je me mis alors &agrave; examiner leur demeure,
+construite en forme de cylindre et form&eacute;e de limon, de paille de riz et
+de feuilles de roseaux rassembl&eacute;s avec beaucoup d'industrie.</p>
+
+<p>MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir
+contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharn&eacute;e?</p>
+
+<p>ERNEST. Au premier moment, j'ai pens&eacute; qu'ils pouvaient &ecirc;tre nuisibles &agrave;
+notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtri&egrave;re s'arr&ecirc;te &agrave; la
+destruction des rats. Maintenant conduis-nous &agrave; la retraite de tes
+ennemis, afin que nous puissions l'examiner &agrave; notre aise.&raquo;</p>
+
+<p>Nous le suiv&icirc;mes jusque-l&agrave;, et, &agrave; mon grand &eacute;tonnement, j'aper&ccedil;us, en
+effet, une sorte de hutte semblable &agrave; celle des castors, quoique sur une
+moindre &eacute;chelle. &laquo;Il para&icirc;t, dis-je &agrave; Ernest, que les castors ont ici
+leurs repr&eacute;sentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet
+animal n'habitait que les contr&eacute;s septentrionales.</p>
+
+<p>ERNEST. Comment? Quels repr&eacute;sentants?</p>
+
+<p>MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses
+constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors,
+ainsi nomm&eacute;s &agrave; cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le
+rapport des m&oelig;urs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal
+<i>ondatra</i>; c'est peut-&ecirc;tre le nom qu'il porte dans l'Am&eacute;rique du Nord,
+sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.</p>
+
+<p>ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?</p>
+
+<p>MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir &agrave; faire des chapeaux de castor,
+lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?</p>
+
+<p>ERNEST. C'est une excellente id&eacute;e! De cette mani&egrave;re j'aurai fait une
+action utile &agrave; toute la colonie.&raquo;</p>
+
+<p>En retournant aupr&egrave;s de ma femme, qui &eacute;tait occup&eacute;e des pr&eacute;paratifs du
+repas, nous retrouv&acirc;mes Fritz et Jack revenus de leur exp&eacute;dition sans
+avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapport&eacute; dans son
+chapeau une douzaine d'&oelig;ufs envelopp&eacute;s dans une esp&egrave;ce de pellicule, et
+Fritz nous montra dans sa gibeci&egrave;re un coq et une poule de bruy&egrave;re.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;J'esp&egrave;re que tu n'as pas tu&eacute; la couveuse sur ses &oelig;ufs?</p>
+
+<p>FRITZ. Certainement non, mon cher p&egrave;re. C'est le chacal de Jack qui l'a
+surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais
+le coq au vol. Les &oelig;ufs sont encore chauds; car je les ai envelopp&eacute;s
+d'une esp&egrave;ce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque
+semblable au bouillon-blanc.</p>
+
+<p>MOI. C'est une production du Cap, o&ugrave; l'on emploie la pellicule de ses
+feuilles et de sa tige &agrave; faire des bas et des gants. Les botanistes la
+nomment <i>buplevris gigantea</i>. Nous pourrons la m&eacute;langer avec la fourrure
+des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.</p>
+
+<p>FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, &agrave; pr&eacute;sent? Et d'o&ugrave;
+viennent-ils?</p>
+
+<p>MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir
+d'ici plus de vingt que votre fr&egrave;re Ernest vient d'abattre en bataille
+rang&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots ils s'&eacute;lanc&egrave;rent vers la hutte, o&ugrave; je les trouvai bient&ocirc;t
+occup&eacute;s &agrave; faire un &eacute;change amical des produits de leur chasse, tandis
+que la m&egrave;re faisait cuire les &oelig;ufs sur la cendre pour notre repas du
+soir.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t chacun se mit en devoir d'&eacute;corcher les rats, qui &eacute;taient de la
+taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent sal&eacute;es avec soin,
+couvertes de cendre et &eacute;tendues &agrave; l'air pour s&eacute;cher. Quant &agrave; la chair,
+nos chiens eux-m&ecirc;mes la refus&egrave;rent &agrave; cause de sa forte odeur de musc.</p>
+
+<p>Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de
+cette odeur de musc particuli&egrave;re &agrave; l'ondatra, et sur le parti qu'on en
+pouvait tirer.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Cette odeur provient g&eacute;n&eacute;ralement de glandes situ&eacute;es entre cuir et
+chair dans les r&eacute;gions ombilicales. Elle est peut-&ecirc;tre utile &agrave; ces
+animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour
+attirer leur proie avec plus de s&ucirc;ret&eacute;; cette derni&egrave;re hypoth&egrave;se peut
+&ecirc;tre juste &agrave; l'&eacute;gard du crocodile, car le musc est une excellente amorce
+pour le poisson.</p>
+
+<p>ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais
+entendu dire.</p>
+
+<p>MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour &ecirc;tre rang&eacute; au nombre
+des animaux odorants.</p>
+
+<p>FRITZ. Conna&icirc;t-on une grande quantit&eacute; de ces animaux, et la membrane
+odorante occupe-t-elle chez tous la m&ecirc;me place?</p>
+
+<p>MOI. Les esp&egrave;ces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les
+glandes se trouvent pr&egrave;s de la r&eacute;gion de l'anus. Le castor produit le
+<i>castoreum</i>, que la m&eacute;decine emploie dans le traitement des maladies
+nerveuses. La civette poss&egrave;de les m&ecirc;mes propri&eacute;t&eacute;s. Mais l'animal de ce
+genre le plus g&eacute;n&eacute;ralement connu est le musc, qui porte sa poche
+odorante au-dessous du nombril.</p>
+
+<p>FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la m&ecirc;me que celle du musc?</p>
+
+<p>MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la diff&eacute;rence ne
+doit pas &ecirc;tre bien grande.</p>
+
+<p>FRITZ. Par quel proc&eacute;d&eacute; parvient-on &agrave; se procurer ces parfums?</p>
+
+<p>MOI. En g&eacute;n&eacute;ral, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa
+vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est
+parvenu &agrave; apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande.
+Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une esp&egrave;ce de petite
+cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour
+cette op&eacute;ration, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers
+les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inf&eacute;rieurs;
+et, dans cette posture, il est facilement d&eacute;pouill&eacute; de sa possession.
+L'op&eacute;ration se renouvelle g&eacute;n&eacute;ralement tous les quinze jours. Quant au
+produit, qui peut &eacute;quivaloir &agrave; un quart d'once, il est vers&eacute; dans un
+r&eacute;cipient de verre, et, lorsque la provision est assez consid&eacute;rable, on
+la livre au commerce.</p>
+
+<p>FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui
+ferai l'op&eacute;ration des Hollandais.</p>
+
+<p>MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'&agrave; l'enfermer dans le poulailler,
+car cet animal est grand amateur de volailles.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit
+que d'herbe et de mousse.</p>
+
+<p>MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propri&eacute;t&eacute;
+d'engendrer le musc.</p>
+
+<p>FRITZ. Est-on parvenu aussi &agrave; apprivoiser le musc pour le d&eacute;pouiller de
+son parfum?</p>
+
+<p>MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de
+la grosseur d'un &oelig;uf, situ&eacute;e au-dessous du nombril. Cette poche, perc&eacute;e
+de deux ouvertures, contient une mati&egrave;re huileuse et color&eacute;e, semblable
+&agrave; des grains noir&acirc;tres. Lorsque l'animal est mort, on l'&eacute;corche en
+d&eacute;tachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.</p>
+
+<p>&laquo;Cette derni&egrave;re pr&eacute;caution semble destin&eacute;e &agrave; pr&eacute;venir toute fraude et
+toute alt&eacute;ration du parfum. Un magistrat pr&eacute;side &agrave; l'op&eacute;ration, et,
+lorsqu'elle est termin&eacute;e, il appose son cachet sur les peaux; toutefois
+il n'est pas rare de voir cette surveillance d&eacute;jou&eacute;e par l'habilet&eacute; des
+fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en
+approprier le contenu.&raquo;</p>
+
+<p>En conversant ainsi, nous &eacute;tions parvenus &agrave; la fin de notre repas,
+lorsque Ernest s'&eacute;cria en soupirant: &laquo;Il nous manque un bon plat de
+dessert pour remplacer le cabiai de Franz.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Jack et Fritz coururent &agrave; leurs gibeci&egrave;res, et firent
+para&icirc;tre sur la table des tr&eacute;sors d&eacute;rob&eacute;s jusque-l&agrave; &agrave; tous les regards.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens.&raquo; dit Jack, en pla&ccedil;ant devant son fr&egrave;re une magnifique noix de
+coco et quelques pommes d'une esp&egrave;ce inconnue, d'un vert p&acirc;le, et dont
+le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.</p>
+
+<p>Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; en se frottant les mains avec une joie malicieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo! mes enfants, m'&eacute;criai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits?
+Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous go&ucirc;t&eacute; cette nouvelle
+production?</p>
+
+<p>JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a
+conseill&eacute; d'attendre que ma&icirc;tre Knips nous e&ucirc;t donn&eacute; l'exemple, vu que
+ces belles pommes pourraient bien &ecirc;tre le fruit du mancenillier.&raquo;</p>
+
+<p>Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des
+pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le
+fruit du mancenillier, qui ressemble &agrave; nos pommes d'Europe, et renferme
+une pierre au lieu de p&eacute;pins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne
+permettaient pas de douter plus longtemps.</p>
+
+<p>Pendant que j'expliquais ces d&eacute;tails sur la premi&egrave;re moiti&eacute; de la pomme,
+le friand Knips, qui s'&eacute;tait gliss&eacute; &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s sans &ecirc;tre aper&ccedil;u,
+s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa
+aucun doute sur le go&ucirc;t de notre nouvelle d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce
+nouveau fruit, je lui r&eacute;pondis que je croyais le reconna&icirc;tre pour la
+pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'&eacute;tait une production des
+Antilles. Je demandai &agrave; Jack si l'arbre qui la portait &eacute;tait un arbuste.</p>
+
+<p>JACK, en b&acirc;illant: &laquo;Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une
+terrible envie de dormir.&raquo;</p>
+
+<p>Je ris de bon c&oelig;ur &agrave; cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du
+dormeur. Nous pass&acirc;mes la nuit &eacute;tendus sur nos sacs de coton, jusqu'&agrave; ce
+que l'aurore du jour suivant v&icirc;nt nous &eacute;veiller.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXb" id="CHAPITRE_IXb"></a><a href="#table2">CHAPITRE IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le champ de cannes &agrave; sucre.&mdash;Les p&eacute;caris.&mdash;Le r&ocirc;ti de Ta&iuml;ti.&mdash;Le
+ravensara.&mdash;Le bambou.</a></h3>
+
+
+<p>Nous repr&icirc;mes notre route le long de la plantation de cannes &agrave; sucre, o&ugrave;
+nous avions construit une hutte de feuillage, et o&ugrave;, au retour, je
+comptais &eacute;lever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
+environs de la grande baie, au del&agrave; du cap de l'Espoir-Tromp&eacute;. La hutte
+&eacute;tait encore debout, et nous n'e&ucirc;mes besoin que d'&eacute;tendre la tente en
+forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
+que jusqu'au d&icirc;ner, nous ne f&icirc;mes d'autres pr&eacute;paratifs que ceux du
+repas.</p>
+
+<p>Tandis que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; nous r&eacute;galer de cannes fra&icirc;ches, dont
+nous avions &eacute;t&eacute; priv&eacute;s depuis si longtemps, les chiens firent lever une
+troupe d'animaux sauvages, dont nous entend&icirc;mes distinctement la marche
+&agrave; travers les cannes. Je criai aussit&ocirc;t aux enfants de sortir de la
+plantation par le chemin le plus court, afin de reconna&icirc;tre &agrave; quelle
+esp&egrave;ce de gibier nous avions affaire.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tais-je moi-m&ecirc;me &agrave; cinquante pas dans la plaine, que je vis
+d&eacute;boucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
+qui fuyaient &agrave; toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
+uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils op&eacute;raient leur retraite,
+me les firent reconna&icirc;tre pour une esp&egrave;ce de cochons &eacute;trang&egrave;re &agrave; nos
+pays. &Agrave; l'instant je l&acirc;chai la double d&eacute;tente de mon fusil, et j'eus la
+satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
+fut si peu effray&eacute; du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
+en fut &agrave; peine d&eacute;rang&eacute;. C'&eacute;tait un curieux spectacle que de les voir
+s'avancer &agrave; la file l'un de l'autre, sans que pas un cherch&acirc;t &agrave; d&eacute;passer
+son voisin. Un r&eacute;giment bien disciplin&eacute; n'e&ucirc;t pas pr&eacute;sent&eacute; un front plus
+imposant.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je abaiss&eacute; mon arme, que j'entendis une d&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale
+du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
+victimes jonch&egrave;rent le terrain, mais sans jeter le moindre d&eacute;sordre dans
+la marche de la colonne.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances me d&eacute;montr&egrave;rent clairement que nous avions
+affaire &agrave; un troupeau de cochons musqu&eacute;s, autrement appel&eacute;s <i>tajacus</i>;
+et je savais que, dans ce cas, le plus press&eacute; &eacute;tait d'enlever &agrave; l'animal
+sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la mati&egrave;re huileuse p&eacute;n&egrave;tre
+toute la chair.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment o&ugrave; Fritz et
+Jack y arrivaient de leur c&ocirc;t&eacute; pour prendre possession de leur butin.</p>
+
+<p>Mes nouvelles observations m'ayant confirm&eacute; dans ma premi&egrave;re pens&eacute;e
+relativement &agrave; la nature et &agrave; l'importance de notre chasse, j'ordonnai
+aux enfants de faire subir aux morts l'op&eacute;ration indispensable.</p>
+
+<p>Notre op&eacute;ration fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
+la direction de la cabane, vers l'endroit o&ugrave; nous avions laiss&eacute; Franz et
+sa m&egrave;re. Je me h&acirc;tai de leur d&eacute;p&ecirc;cher Jack pour annoncer notre retour et
+ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
+la matin&eacute;e.</p>
+
+<p>En attendant le retour de notre messager, nous rassembl&acirc;mes les cochons
+en un seul monceau, que nous recouvr&icirc;mes de cannes &agrave; sucre, et qui nous
+servit de si&egrave;ge jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e du chariot. Ernest, qui
+l'accompagnait, nous apprit que la troupe, apr&egrave;s s'&ecirc;tre dirig&eacute;e du c&ocirc;t&eacute;
+du la cabane, avait fini par se r&eacute;fugier dans la for&ecirc;t de bambous. Les
+deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
+victimes.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est r&eacute;fugi&eacute; dans
+l'&eacute;tang aux Bambous, au nombre de trente &agrave; quarante; mais la colonne
+&eacute;tait si serr&eacute;e, qu'il m'a &eacute;t&eacute; impossible de les compter.&raquo;</p>
+
+<p>J'engageai les chasseurs &agrave; charger le butin sur le chariot, s'il leur
+paraissait trop lourd pour l'emporter.</p>
+
+<p>Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
+qu'il fallait commencer par les d&eacute;pouiller.</p>
+
+<p>&laquo;Ils ont &agrave; peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
+vraisemblablement de la race de Ta&iuml;ti.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui r&eacute;pondis qu'ils appartenaient plut&ocirc;t &agrave; la race chinoise ou
+siamoise, qui se rencontre en Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>&laquo;Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les d&eacute;pouiller sur place, car
+ils auraient le temps de se corrompre jusqu'&agrave; notre retour.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout notre z&egrave;le et notre activit&eacute;, nous ne f&ucirc;mes pas en &eacute;tat
+d'achever notre besogne pour l'heure du d&icirc;ner. Une fois d&eacute;pouill&eacute;s, les
+cochons furent charg&eacute;s sur le chariot sans difficult&eacute;, et nous repr&icirc;mes
+en triomphe le chemin du camp.</p>
+
+<p>Ma femme nous re&ccedil;ut avec sa joie accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
+songer &agrave; continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout pr&eacute;parer pour
+une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous &agrave; table, et mangez ce que
+je viens de servir.&raquo;</p>
+
+<p>On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
+pr&eacute;sent&egrave;rent un paquet de cannes &agrave; sucre choisies, en lui disant qu'elle
+devait avoir autant besoin de rafra&icirc;chissement que nous.</p>
+
+<p>MA FEMME. &laquo;Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oubli&eacute; votre
+m&egrave;re. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
+cochons; et pourquoi en avez-vous tir&eacute; un si grand nombre &agrave; la fois.
+Vous avez coutume d'&ecirc;tre plus &eacute;conomes des pr&eacute;sents de la nature.</p>
+
+<p>MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma ch&egrave;re. Nous &eacute;tions tous
+arm&eacute;s, et chacun a tir&eacute; sans s'inqui&eacute;ter de son voisin. Au reste, nous
+ne rencontrerons pas de sit&ocirc;t une occasion pareille, et d'ailleurs il
+n'y a pas de mal &agrave; diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
+pr&eacute;sence est funeste &agrave; nos cannes &agrave; sucre, et qui finiraient par
+d&eacute;truire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
+reste nourrira nos fid&egrave;les compagnons de chasse.</p>
+
+<p>FRITZ. Cher p&egrave;re, voulez-vous me permettre de vous r&eacute;galer demain avec
+un r&ocirc;ti &agrave; la mani&egrave;re de Ta&iuml;ti?</p>
+
+<p>ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.</p>
+
+<p>FRITZ. Les premi&egrave;res feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
+grandes et solides.</p>
+
+<p>MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup &agrave; faire.
+Il faut d'abord &eacute;lever une hutte; ensuite il faudra d&eacute;pouiller ceux des
+cochons qui sont demeur&eacute;s entiers, saler les autres et les suspendre
+dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
+de jours.</p>
+
+<p>JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par o&ugrave; allons-nous
+commencer, mon cher p&egrave;re?</p>
+
+<p>MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
+construction de la hutte, tandis que votre m&egrave;re et moi nous nous
+occuperons de la salaison.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un repas tout &agrave; fait militaire, nous nous m&icirc;mes &agrave; la besogne. Mais
+bient&ocirc;t l'&eacute;paisse fum&eacute;e qui remplit la cabane lorsque nous e&ucirc;mes
+commenc&eacute; &agrave; pr&eacute;senter au feu la peau de nos cochons, for&ccedil;a chacun
+d'abandonner pr&eacute;cipitamment sa t&acirc;che pour aller respirer au grand air.
+Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
+trouvait pas imm&eacute;diatement sous la peau comme chez les cochons
+domestiques, mais r&eacute;pandu dans la masse de chair, comme chez les esp&egrave;ces
+sauvages. Puis nous pr&eacute;par&acirc;mes les quartiers selon la m&eacute;thode indiqu&eacute;e,
+en attendant la cabane, qui ne fut pr&ecirc;te que le soir du jour suivant,
+car la matin&eacute;e avait &eacute;t&eacute; employ&eacute;e aux pr&eacute;paratifs du r&ocirc;ti ta&iuml;tien, et
+Fritz avait profit&eacute; de ma permission pour r&eacute;clamer l'aide de ses fr&egrave;res
+dans la construction de son fourneau.</p>
+
+<p>Nos cuisiniers commenc&egrave;rent par creuser une fosse circulaire au fond de
+laquelle ils allum&egrave;rent un feu de cannes s&egrave;ches, destin&eacute; &agrave; faire rougir
+les cailloux dont elle &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; remplie. Le cochon fut d&eacute;pouill&eacute;,
+vid&eacute;, lav&eacute; et entour&eacute; de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
+pas oubli&eacute;; car nous &eacute;tions peu dispos&eacute;s &agrave; imiter les Ta&iuml;tiens dans leur
+antipathie pour cet assaisonnement.</p>
+
+<p>Pendant ces pr&eacute;paratifs, ma femme hochait la t&ecirc;te et murmurait entre ses
+dents: &laquo;Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
+de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un d&eacute;licieux r&eacute;gal
+pour des estomacs friands, en v&eacute;rit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ces r&eacute;flexions, l'excellente femme ne nous &eacute;pargna pas ses
+conseils sur la mani&egrave;re dont il fallait disposer l'animal pour qu'il p&ucirc;t
+para&icirc;tre sur la table d'une mani&egrave;re d&eacute;cente, mais sans se promettre un
+r&eacute;sultat bien satisfaisant de ses peines.</p>
+
+<p>&Agrave; d&eacute;faut de feuilles de bananier, j'avais recommand&eacute; &agrave; Fritz
+d'envelopper son r&ocirc;ti dans des &eacute;corces d'arbre pour le garantir de la
+cendre. On forma donc un lit d'&eacute;corce au fond de la fosse, imm&eacute;diatement
+au-dessus des cailloux rougis. Le r&ocirc;ti fut d&eacute;pos&eacute; avec soin dans son
+enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui re&ccedil;ut le
+reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
+bient&ocirc;t sous une &eacute;paisse couche de terre, et demeura abandonn&eacute; &agrave;
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La m&egrave;re, qui avait regard&eacute; l'op&eacute;ration d'un air pensif et les bras
+crois&eacute;s, s'&eacute;cria alors les mains lev&eacute;es au ciel avec un d&eacute;sespoir
+comique:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, en v&eacute;rit&eacute;, une mis&eacute;rable cuisine! Elle peut &ecirc;tre bonne pour un
+sauvage; mais je doute qu'elle soit du go&ucirc;t d'un bon Suisse, qui, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.</p>
+
+<p>FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
+genre de r&ocirc;ti n'est pas sans charme, m&ecirc;me pour les Europ&eacute;ens?</p>
+
+<p>MOI. C'est ce dont nous allons faire l'exp&eacute;rience bient&ocirc;t. En attendant,
+aidez-moi tous &agrave; achever notre cabane; car voil&agrave; quarante jambons qui ne
+demandent qu'&agrave; &ecirc;tre fum&eacute;s. S'ils &eacute;taient de la grosseur de nos jambons
+du Nord, nous aurions pour deux ans &agrave; en faire bonne ch&egrave;re; mais il faut
+nous contenter de ce que la Providence nous envoie.&raquo;</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; nos efforts r&eacute;unis, la hutte fut bient&ocirc;t achev&eacute;e et mise en &eacute;tat
+de recevoir toute la provision. Nous allum&acirc;mes alors dans le foyer un
+grand feu d'herbes et de feuilles fra&icirc;ches, en ayant soin de fermer
+herm&eacute;tiquement toute issue &agrave; la fum&eacute;e. De temps en temps on fournissait
+au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
+jambons se trouva parfaitement fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de l'op&eacute;ration de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
+Au bout de deux heures, nous all&acirc;mes d&eacute;terrer le merveilleux r&ocirc;ti, et
+une d&eacute;licieuse odeur d'&eacute;pice, qui s'exhala de la fosse aussit&ocirc;t qu'elle
+eut &eacute;t&eacute; d&eacute;barrass&eacute;e de la cendre et des pierres, nous prouva que
+l'entreprise avait r&eacute;ussi au del&agrave; de toute esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>En cherchant &agrave; deviner les causes du parfum inaccoutum&eacute; qui frappait mon
+odorat, je finis par d&eacute;couvrir qu'il fallait l'attribuer &agrave; l'&eacute;corce qui
+avait servi d'enveloppe.</p>
+
+<p>Fritz n'&eacute;tait pas m&eacute;diocrement triomphant du succ&egrave;s de son premier essai
+de cuisine sauvage, malgr&eacute; les malicieuses observations d'Ernest, qui
+assurait qu'il fallait en rendre gr&acirc;ces &agrave; l'enveloppe.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;ti fut bient&ocirc;t entam&eacute;, et jug&eacute; savoureux &agrave; l'unanimit&eacute; des
+suffrages. Nous donn&acirc;mes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
+ambition de l'esprit humain; car il fut r&eacute;solu d'employer d&eacute;sormais dans
+la cuisine ces feuilles pr&eacute;cieuses qui avaient donn&eacute; un si d&eacute;licieux
+parfum &agrave; notre r&ocirc;ti.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le repas, mon premier soin fut de me faire conduire &agrave;
+l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
+quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le r&eacute;sultat ne
+fut pas moins favorable que la premi&egrave;re fois. Les enfants re&ccedil;urent
+l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre pr&eacute;cieux, afin d'en
+essayer une plantation autour de notre demeure.</p>
+
+<p>Pendant que ma femme d&eacute;barrassait la table des restes du repas, Ernest
+fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: &laquo;Apr&egrave;s un bon morceau il
+faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
+couple de ses compagnons.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en riant du fond du c&oelig;ur de cette exclamation, je permis au
+plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
+r&eacute;server un chou-palmiste pour le souper, et de faire en m&ecirc;me temps une
+petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
+qu'il ex&eacute;cuta avec une r&eacute;signation vraiment h&eacute;ro&iuml;que.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir cherch&eacute; longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
+quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
+d&eacute;couvrir, je crus me rappeler que c'&eacute;tait une production de Madagascar,
+o&ugrave; on lui donne le nom de <i>ravensara</i> c'est-&agrave;-dire bonne feuille. Le nom
+botanique est <i>agatophyllum</i>, ou m&ecirc;me <i>ravensara aromatica</i>. Son tronc
+est &eacute;pais, et son &eacute;corce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
+feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
+distille une liqueur qui r&eacute;unit les trois parfums de la muscade, du
+girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
+aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estim&eacute;e
+que le girofle. Le fruit du ravensara est une esp&egrave;ce de noix dont le
+parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
+et sans odeur.</p>
+
+<p>Comme nos diverses op&eacute;rations devaient nous retenir encore deux jours
+dans le m&ecirc;me lieu, nous en profit&acirc;mes pour faire de grandes excursions,
+ne rentrant qu'&agrave; l'heure des repas ou &agrave; la fin du jour. L'apr&egrave;s-midi de
+la seconde journ&eacute;e, j'entrepris d'ouvrir &agrave; travers la for&ecirc;t de bambous
+une route assez, large pour donner passage &agrave; notre chariot. Nous f&ucirc;mes
+r&eacute;compens&eacute;s de ce travail par plusieurs d&eacute;couvertes d'une grande
+utilit&eacute;. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
+grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante &agrave; soixante pieds de haut,
+dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou m&ecirc;me des
+vases fort utiles, selon la mani&egrave;re dont elle serait taill&eacute;e. En
+laissant le n&oelig;ud d'en haut et le n&oelig;ud d'en bas, nous avions un baril;
+en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
+raisonnable; enfin, on enlevant les deux n&oelig;uds, nous obtenions un canal
+propre &agrave; mille usages domestiques.</p>
+
+<p>Chaque n&oelig;ud &eacute;tait entour&eacute; d'&eacute;pines longues et dures, dont je n'oubliai
+pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
+s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bient&ocirc;t que les
+jeunes bambous offraient &agrave; chaque n&oelig;ud une substance analogue au sucre
+de canne, et qui, dess&eacute;ch&eacute;e aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
+fleur de salp&ecirc;tre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
+ils se proposaient de faire pr&eacute;sent &agrave; leur m&egrave;re.</p>
+
+<p>Lorsque nous e&ucirc;mes commenc&eacute; &agrave; nettoyer le sol, afin de d&eacute;barrasser la
+voie de notre chemin, je d&eacute;couvris une quantit&eacute; de jeunes pousses, que
+l'&eacute;paisseur du taillis nous avait emp&ecirc;ch&eacute;s d'apercevoir jusque-l&agrave;. Elles
+se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
+parurent compos&eacute;es, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
+superpos&eacute;es. Elles &eacute;taient d'un jaune p&acirc;le et de la grosseur d'un pouce
+environ.</p>
+
+<p>Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient &ecirc;tre
+bonnes &agrave; manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
+cuisine. L'essai me parut pr&eacute;senter d'autant moins d'inconv&eacute;nient, qu'il
+&eacute;tait urgent de les d&eacute;truire, si nous ne voulions pas voir bient&ocirc;t notre
+route dispara&icirc;tre sous une nouvelle for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le soir de cette journ&eacute;e f&eacute;conde en d&eacute;couvertes, nous retourn&acirc;mes pleins
+de fiert&eacute; aupr&egrave;s de ma femme, qui ne fut pas peu surprise &agrave; la vue de
+notre nombreuse r&eacute;colte. Les nouveaux vases pour le service domestique
+et le sucre de bambou int&eacute;ress&egrave;rent au plus haut point sa curiosit&eacute;. En
+bonne m&eacute;nag&egrave;re, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
+les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
+ravensara, afin d'en faire plus tard un usage &eacute;clair&eacute; dans la cuisine.</p>
+
+<p>Le jour suivant fut consacr&eacute; &agrave; une excursion du c&ocirc;t&eacute; de Prospect-Hill,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes au bout de deux heures; mais, &agrave; mon grand chagrin, je
+trouvai toute l'habitation d&eacute;vast&eacute;e par une troupe de singes, et je ne
+pus m'emp&ecirc;cher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
+moi-m&ecirc;me son enti&egrave;re destruction. Les moutons &eacute;taient &eacute;pars dans les
+environs, les poules dispers&eacute;es, et les cabanes en si mauvais &eacute;tat,
+qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les r&eacute;parer. Il fallait en finir
+avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
+an&eacute;antis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
+pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgr&eacute; mon
+d&eacute;couragement, lorsque je r&eacute;fl&eacute;chis &agrave; notre bonheur dans tout le reste,
+il me sembla que cette m&eacute;saventure n'&eacute;tait rien en comparaison de la
+prosp&eacute;rit&eacute; qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
+&eacute;prouv&eacute; de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
+de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
+tomber dans l'orgueil et dans la paresse?</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
+halte, nous nous rem&icirc;mes en route par une matin&eacute;e d&eacute;licieuse, en suivant
+la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
+le but tant d&eacute;sir&eacute; de notre exp&eacute;dition.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xb" id="CHAPITRE_Xb"></a><a href="#table2">CHAPITRE X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;cluse.&mdash;Excursion dans la savane. L'autruche.&mdash;La tortue de
+terre.</a></h3>
+
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes sans m&eacute;saventure &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la for&ecirc;t de bambous, et
+je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
+l'&eacute;cluse. La jonction du bois avec une cha&icirc;ne de rochers inaccessibles
+faisait de ce lieu une position admirablement fortifi&eacute;e par la nature.
+L'&eacute;cluse proprement dite, c'est-&agrave;-dire l'&eacute;troit d&eacute;fil&eacute; entre le fleuve
+et la montagne qui s&eacute;parait notre vall&eacute;e de l'int&eacute;rieur du pays, se
+trouvait &agrave; une port&eacute;e de fusil en avant de nous. Le bois nous prot&eacute;geait
+de toutes parts, et n&eacute;anmoins la position &eacute;tait assez &eacute;lev&eacute;e pour
+permettre &agrave; notre artillerie de dominer la plaine de l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;Voici une admirable position pour y &eacute;lever un fort et foudroyer
+l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre ch&egrave;re vall&eacute;e. &Agrave;
+propos, mon p&egrave;re, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
+croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
+cette partie du monde?</p>
+
+<p>MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
+Nouvelle-Hollande. Mes pr&eacute;somptions se fondent sur la position du
+soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement &agrave; la route tenue
+par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
+circonstances dont la r&eacute;union semble augmenter la vraisemblance de mes
+calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
+productions de ces fertiles contr&eacute;es, la canne &agrave; sucre et le palmier.
+Mais, dans quelque r&eacute;gion que le hasard nous ait jet&eacute;s, nous n'en
+habitons pas moins la grande cit&eacute; de Dieu, et notre sort est au-dessus
+de nos m&eacute;rites.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait d'avis d'&eacute;lever dans ce lieu quelque b&acirc;timent dans le genre
+des cabanes d'&eacute;t&eacute; du Kamtchatka. Cette id&eacute;e me plut, et nous r&eacute;sol&ucirc;mes
+de la mettre &agrave; ex&eacute;cution &agrave; notre retour; mais, avant tout, il fallait
+une reconnaissance dans l'int&eacute;rieur du petit bois sur la lisi&egrave;re duquel
+avait eu lieu la d&eacute;lib&eacute;ration, afin de nous assurer que le voisinage
+n'offrait aucun danger.</p>
+
+<p>Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
+d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
+oiseaux, et qui se h&acirc;t&egrave;rent de prendre la fuite &agrave; notre approche.
+Bient&ocirc;t nous les perd&icirc;mes de vue sans nous en inqui&eacute;ter davantage.</p>
+
+<p>Le reste de la matin&eacute;e s'&eacute;coula bien vite, et elle fut suivie de
+quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer &agrave; toute
+occupation. Lorsque la fra&icirc;cheur du soir nous eut rendu quelques forces,
+nous les employ&acirc;mes &agrave; mettre la tente en &eacute;tat de nous recevoir, et le
+reste de la soir&eacute;e se passa en pr&eacute;paratifs pour le lendemain, qui &eacute;tait
+le jour destin&eacute; &agrave; la m&eacute;morable excursion dans la savane.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois a&icirc;n&eacute;s,
+parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
+imposantes. La m&egrave;re demeura avec Franz &agrave; la garde du chariot, des
+provisions et du b&eacute;tail; car nous voulions nous d&eacute;barrasser de tout ce
+qui pouvait entraver notre marche.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un d&eacute;jeuner r&eacute;confortant, nous pr&icirc;mes joyeusement cong&eacute; de la
+garnison, et nous nous trouv&acirc;mes bient&ocirc;t pr&egrave;s de l'&eacute;cluse, au pied de
+notre ancien retranchement. Il &eacute;tait facile de reconna&icirc;tre du premier,
+coup d'&oelig;il que c'&eacute;tait cet endroit qui avait servi de passage au boa,
+aussi bien qu'&agrave; la troupe de p&eacute;caris. Les pluies et les orages, les
+torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
+autres habitants de cette contr&eacute;e inconnue semblaient avoir fait
+alliance pour d&eacute;truire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
+domaine.</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans la savane, nous f&icirc;mes halte pour contempler
+l'immense plaine qui se d&eacute;roulait devant nos regards. &Agrave; gauche, au del&agrave;
+du fleuve, s'&eacute;levaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
+for&ecirc;ts de palmiers; &agrave; droite, des rochers mena&ccedil;ants qui semblaient
+percer les nuages, et dont la longue cha&icirc;ne, s'&eacute;loignant graduellement
+de la plaine, laissait &agrave; d&eacute;couvert un horizon &agrave; perte de vue.</p>
+
+<p>Jack et moi, nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; reconna&icirc;tre le mar&eacute;cage o&ugrave; nous
+avions pris notre premier buffle; puis nous dirige&acirc;mes notre marche vers
+le sommet d'une colline &eacute;loign&eacute;e qui nous promettait un panorama g&eacute;n&eacute;ral
+de toute la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous avions travers&eacute; le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
+marche, le pays ne nous offrit plus qu'un d&eacute;sert aride, o&ugrave; la terre,
+br&ucirc;l&eacute;e par le soleil, &eacute;tait sillonn&eacute;e par de profondes crevasses. Par
+bonheur chacun de nous avait eu la pr&eacute;caution de remplir sa gourde; car
+toute trace d'humidit&eacute; avait disparu, et le petit nombre de plantes que
+nos regards rencontraient se tra&icirc;naient sans force sur le sol d&eacute;vor&eacute;.
+J'avais peine &agrave; comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
+avoir ainsi totalement chang&eacute; l'aspect de la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Cher p&egrave;re, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
+premi&egrave;re exp&eacute;dition?</p>
+
+<p>MOI. Non, mon enfant, nous sommes &agrave; deux milles plus loin, et nous voici
+au milieu d'un v&eacute;ritable d&eacute;sert. Pendant les pluies des tropiques, et
+quelques semaines apr&egrave;s, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
+mais, aussit&ocirc;t que le bienfaisant arrosement du ciel a cess&eacute;, la
+v&eacute;g&eacute;tation dispara&icirc;t, pour ne rena&icirc;tre qu'&agrave; la saison prochaine.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
+par des soupirs et des g&eacute;missements entrecoup&eacute;s des exclamations
+suivantes: &laquo;<i>Arabia Petroea</i>! Pays de d&eacute;solation et de mal&eacute;diction!
+Voici assur&eacute;ment le s&eacute;jour des mauvais esprits.</p>
+
+<p>MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
+latin: <i>Per angusta ad augusta</i>. Qui sait si la cime de la montagne ne
+nous r&eacute;serve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
+pas nous offrir quelque source enchant&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une marche p&eacute;nible de plus de deux heures, nous parv&icirc;nmes, &eacute;puis&eacute;s
+de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber &agrave;
+l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'&eacute;puisement nous permissent
+de chercher un meilleur g&icirc;te.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure, nous demeur&acirc;mes en silence dans la
+contemplation du spectacle qui s'offrait &agrave; nos regards. Une cha&icirc;ne de
+montagnes bleu&acirc;tres terminait l'horizon &agrave; une distance de quinze &agrave; vingt
+lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine &agrave; perte de
+vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable &agrave; un ruban
+d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quitt&eacute;s; mais
+personne ne songea &agrave; les poursuivre. Nous ne pensions qu'&agrave; nous reposer
+et rafra&icirc;chir nos l&egrave;vres avec le suc de quelques cannes &agrave; sucre qui
+remplissaient ma gibeci&egrave;re.</p>
+
+<p>La faim ne tarda pas &agrave; se faire sentir, et nous nous ass&icirc;mes avec
+plaisir autour des restes du p&eacute;cari.</p>
+
+<p>&laquo;Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
+de r&ocirc;ti dans une contr&eacute;e aussi peu fertile en fruits et en gibier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel r&ocirc;ti! interrompit Ernest; il me rappelle le r&ocirc;ti du cheval des
+Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du d&eacute;sert.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui r&eacute;pondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
+qu'il y a l&agrave; quelque m&eacute;prise des voyageurs.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'&eacute;cria tout &agrave;
+coup: &laquo;Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aper&ccedil;ois l&agrave;-bas? Il me semble
+voir deux hommes &agrave; cheval; en voici un troisi&egrave;me, et les voil&agrave; qui se
+dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
+B&eacute;douins?</p>
+
+<p>MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
+diff&eacute;rence fais-tu entre un Arabe et un B&eacute;douin, lorsque tu dois savoir
+que le B&eacute;douin n'est autre chose que l'Arabe du d&eacute;sert? Maintenant,
+Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aper&ccedil;ois.</p>
+
+<p>FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
+meules de foin, et des chariots charg&eacute;s qui sortent du taillis pour se
+diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
+cette sc&egrave;ne me para&icirc;t &eacute;trange, sans qu'il me soit possible de la suivre
+distinctement.</p>
+
+<p>JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
+regarder &agrave; mon tour.... Oui, oui, j'aper&ccedil;ois des lances avec leurs
+banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer &agrave; la
+d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>ERNEST. Passe-moi la lunette &agrave; mon tour. En v&eacute;rit&eacute;, voici un quatri&egrave;me
+cavalier qui se joint aux trois premiers. D'o&ugrave; peut-il &ecirc;tre sorti? Il
+faut nous tenir sur nos gardes et songer &agrave; la retraite.</p>
+
+<p>MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour &ecirc;tre moins per&ccedil;ante que la v&ocirc;tre,
+n'en est peut-&ecirc;tre que plus s&ucirc;re. Je crois que nous en avons d&eacute;j&agrave; fait
+l'exp&eacute;rience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
+pauvre Fritz, me donneraient quelque inqui&eacute;tude, si par bonheur nous
+n'&eacute;tions hors de leur port&eacute;e, car je pr&eacute;sume que ce sont des &eacute;l&eacute;phants
+ou des rhinoc&eacute;ros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
+reconna&icirc;tre pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
+cavaliers arabes, les pillards mena&ccedil;ants du d&eacute;sert pr&ecirc;ts &agrave; fondre sur
+nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?</p>
+
+<p>JACK. Des girafes, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>MOI. Pas mal devin&eacute;, quoique tu sois encore au-dessous de la r&eacute;alit&eacute;.
+Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
+autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
+une vivante, ou du moins de rapporter un troph&eacute;e de plumes d'autruche.</p>
+
+<p>FRITZ et JACK. Oh! cher p&egrave;re, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
+un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus &agrave; d&eacute;daigner.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, ils coururent vers l'endroit o&ugrave; ils avaient vu les chiens
+s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profit&acirc;mes de l'&eacute;paisseur d'un
+bosquet voisin pour &eacute;chapper aux regards des animaux qu'il fallait
+approcher. Je ne tardai pas &agrave; reconna&icirc;tre, parmi les plantes qui nous
+entouraient, une esp&egrave;ce d'euphorbe assez fr&eacute;quente dans les endroits
+rocailleux. C'&eacute;tait le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
+v&eacute;n&eacute;neux, est d'un assez grand usage en m&eacute;decine. Je fis &agrave; la h&acirc;te
+quelques incisions dans les tiges qui se rencontr&egrave;rent sous ma main, en
+me r&eacute;servant d'en recueillir moi-m&ecirc;me le suc qui en d&eacute;coulerait. Ernest,
+pr&eacute;occup&eacute; de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; &ecirc;tre rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
+la meute et leur fid&egrave;le compagnon. Le singe et les chiens avaient puis&eacute;
+dans l'eau une nouvelle activit&eacute; de bon augure pour le r&eacute;sultat de notre
+entreprise.</p>
+
+<p>Nous t&icirc;nmes aussit&ocirc;t conseil sur la mani&egrave;re dont il fallait ordonner
+l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez pr&egrave;s des autruches
+sans d&eacute;fiance pour suivre de l'&oelig;il tous leurs mouvements et leurs jeux.
+Je comptai quatre femelles et un seul m&acirc;le, reconnaissable &agrave; son plumage
+d'une blancheur &eacute;blouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
+principal point de mire de leur attaque.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;C'est l&agrave; que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
+si nous autres, pauvres bip&egrave;des, nous viendrons &agrave; bout de notre capture?
+Enfin chacun fera de son mieux.</p>
+
+<p>JACK. Voil&agrave; Ernest, qui a d&eacute;j&agrave; gagn&eacute; le prix de la course; et Fritz et
+moi, qui ne sommes pas tant &agrave; d&eacute;daigner.</p>
+
+<p>MOI. Je sais que vous &ecirc;tes d'excellents coureurs pour votre &acirc;ge; mais
+aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
+&eacute;gale la rapidit&eacute; du vent, et qui d&eacute;fie le galop du cheval le mieux
+exerc&eacute;.</p>
+
+<p>FRITZ. Mais alors comment les Arabes du d&eacute;sert parviennent-ils &agrave; s'en
+rendre ma&icirc;tres?</p>
+
+<p>MOI. Ils les chassent &agrave; cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir &agrave; s'en
+emparer par surprise.</p>
+
+<p>JACK. Comment peuvent-ils les chasser &agrave; cheval, d'apr&egrave;s ce que vous
+venez de nous dire tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>MOI. Dans ce cas m&ecirc;me les chasseurs emploient un artifice fond&eacute; sur les
+habitudes de l'animal. On a observ&eacute; que les autruches d&eacute;crivent dans
+leur fuite un grand cercle de deux &agrave; trois lieues de circonf&eacute;rence. Les
+chasseurs, rassembl&eacute;s d'abord en une seule troupe, se r&eacute;pandent
+rapidement sur les diff&eacute;rents points que l'autruche doit parcourir en
+d&eacute;crivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre ma&icirc;tres lorsque,
+&eacute;puis&eacute;e de fatigue, elle est hors d'&eacute;tat de continuer sa course.</p>
+
+<p>ERNEST. C'est alors que la pauvre b&ecirc;te cache sa t&ecirc;te dans un buisson ou
+derri&egrave;re une pierre, croyant ainsi &eacute;chapper &agrave; tous les regards.</p>
+
+<p>MOI. On ne peut conna&icirc;tre le mobile d'un animal d&eacute;pourvu de raison.
+Selon toute apparence, la pauvre cr&eacute;ature met sa t&ecirc;te a l'abri, parce
+que c'est la plus faible partie d'elle-m&ecirc;me, ou peut-&ecirc;tre ne prend-elle
+cette position que pour mieux se d&eacute;fendre avec ses jambes, car on a
+remarqu&eacute; que le cheval prend la m&ecirc;me position lorsqu'il veut saluer son
+ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes &agrave; pied, et tout
+l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc t&acirc;cher d'envelopper
+l'ennemi et de l'abattre &agrave; coups de fusil; mais, avant tout, commencez
+par retenir les chiens, car ces animaux se d&eacute;fient plus encore du chien
+que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons &agrave;
+port&eacute;e, vous l&acirc;cherez la meute, et Fritz d&eacute;chaperonnera son aigle. Leurs
+efforts r&eacute;unis parviendront peut-&ecirc;tre &agrave; arr&ecirc;ter un des fuyards, de
+mani&egrave;re &agrave; nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
+encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus pr&eacute;cieux,
+et son service plus utile.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s nous &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; nous avancer pas &agrave; pas vers
+les animaux sans d&eacute;fiance, en faisant nos efforts pour leur d&eacute;rober
+notre marche; mais, parvenus &agrave; environ deux cents pas, il devint
+impossible d'&eacute;chapper plus longtemps &agrave; leurs regards; la troupe commen&ccedil;a
+alors &agrave; manifester une certaine agitation. Nous f&icirc;mes halte en retenant
+les chiens pr&egrave;s de nous. Les autruches, tranquillis&eacute;es par notre
+silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
+des mouvements bizarres de la t&ecirc;te et du cou. Sans l'impatience de nos
+chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
+nos <i>lazos</i>; mais, les chiens &eacute;tant parvenus &agrave; s'&eacute;chapper ou &agrave; briser
+nos liens, toute la meute s'&eacute;lan&ccedil;a, sur le m&acirc;le, qui s'&eacute;tait avanc&eacute;
+bravement &agrave; quelques pas en avant du reste de la troupe.</p>
+
+<p>&Agrave; cette attaque impr&eacute;vue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
+rapidit&eacute; d'un tourbillon emport&eacute; par le vent; c'est &agrave; peine si on les
+voyait toucher la terre. Leurs ailes, &eacute;tendues comme des voiles gonfl&eacute;es
+par le vent, ajoutaient encore &agrave; la rapidit&eacute; de leur course.</p>
+
+<p>La rapidit&eacute; prodigieuse avec laquelle les autruches se d&eacute;robaient &agrave; nos
+poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
+les avions d&eacute;j&agrave; presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas &eacute;t&eacute; moins
+prompt &agrave; d&eacute;chaperonner son aigle et &agrave; le lancer sur la trace des
+fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair, alla
+s'abattre sur l'autruche m&acirc;le avec un effort si puissant, qu'il lui
+s&eacute;para presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
+sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes sur le
+champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en &eacute;tait encore
+temps; mais les chiens nous avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s, et d'ailleurs l'aigle ne
+les avait pas attendus pour achever son ouvrage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir contempl&eacute; avec consternation le funeste d&eacute;nouement de notre
+chasse, il ne nous restait plus qu'&agrave; en tirer le meilleur parti
+possible. Une fois d&eacute;barrass&eacute;s des chiens et de l'aigle, nous
+retourn&acirc;mes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
+queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
+jeunesse sous ces d&eacute;pouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
+parure avec autant de fiert&eacute; que les caciques mexicains, et je ne pus
+m'emp&ecirc;cher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
+t&ecirc;te de la d&eacute;pouille arrach&eacute;e aux parties les moins nobles d'un animal
+sans d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'&eacute;cria: &laquo;C'est pourtant
+dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
+hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
+hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois &agrave; quatre &agrave; lui tout
+seul.</p>
+
+<p>ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
+dans des d&eacute;serts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?</p>
+
+<p>MOI. Si les d&eacute;serts &eacute;taient totalement arides, la question serait
+difficile &agrave; r&eacute;soudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
+palmiers et de plantes qui peuvent servir de p&acirc;ture aux animaux. Il faut
+observer en outre que la plupart des habitants du d&eacute;sert sont organis&eacute;s
+de mani&egrave;re &agrave; supporter de longs je&ucirc;nes, et leur course est si rapide,
+qu'ils traversent sans s'arr&ecirc;ter d'immenses &eacute;tendues de sables arides.</p>
+
+<p>FRITZ. &Agrave; quoi servent ces esp&egrave;ces d'&eacute;pines dont les ailes de l'autruche
+sont arm&eacute;es?</p>
+
+<p>MOI. C'est probablement une d&eacute;fense contre leurs ennemis, qu'ils
+combattent &agrave; grands coups d'ailes.</p>
+
+<p>JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
+lancer des cailloux derri&egrave;re elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
+un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.</p>
+
+<p>MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
+sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
+que de la part de l'autruche.</p>
+
+<p>FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?</p>
+
+<p>MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
+jour une esp&egrave;ce de rugissement semblable &agrave; celui du lion.&raquo;</p>
+
+<p>Ernest et Jack avaient disparu de nos c&ocirc;t&eacute;s, et je les aper&ccedil;us bient&ocirc;t &agrave;
+une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
+de guide. Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent aupr&egrave;s d'un buisson, nous faisant signe de
+les rejoindre au plus vite.</p>
+
+<p>En approchant, nous entend&icirc;mes des cris de joie au milieu desquels il
+&eacute;tait facile de reconna&icirc;tre ces mots: &laquo;Un nid d'autruche! un nid
+d'autruche!&raquo; et nous aper&ccedil;&ucirc;mes les chapeaux voltiger en l'air en signe
+d'all&eacute;gresse.</p>
+
+<p>Lorsque je fus arriv&eacute; pr&egrave;s d'eux, j'aper&ccedil;us, en effet, un v&eacute;ritable nid
+d'autruche; mais il consistait simplement en une l&eacute;g&egrave;re excavation dans
+le sable, contenant trente &oelig;ufs de la grosseur d'une t&ecirc;te d'enfant.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Voici une d&eacute;couverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
+d&eacute;ranger les &oelig;ufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
+pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
+Mais dites-moi donc comment vous &ecirc;tes parvenus &agrave; d&eacute;couvrir ce nid si
+bien cach&eacute;.</p>
+
+<p>ERNEST. La femelle qui s'est envol&eacute;e la derni&egrave;re m'ayant sembl&eacute; sortir
+de terre &agrave; notre approche, je remarquai bien la place o&ugrave; je l'avais vue
+se lever. Il me vint aussit&ocirc;t &agrave; la pens&eacute;e qu'elle &eacute;tait peut-&ecirc;tre sur
+son nid, et, appelant &agrave; mon aide le chacal, nous suiv&icirc;mes ses traces,
+qui nous amen&egrave;rent o&ugrave; nous sommes; mais, &agrave; notre arriv&eacute;e, le chacal
+avait d&eacute;j&agrave; eu le temps de briser un &oelig;uf et d'en d&eacute;vorer le contenu.</p>
+
+<p>JACK. Oui, oui, et le petit &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque form&eacute; et pr&egrave;s d'&eacute;clore.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
+corriger de ses penchants destructeurs?</p>
+
+<p>FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'&oelig;ufs
+d'autruche?</p>
+
+<p>JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
+&eacute;clore.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; qui est facile &agrave; dire; mais tu aurais d&ucirc; commencer par en
+calculer le nombre et la grosseur. Chaque &oelig;uf p&egrave;se au moins trois
+livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
+comment les d&eacute;placer sans les briser? Le meilleur parti est de les
+laisser ici jusqu'&agrave; demain matin, et de revenir les chercher avec le
+chariot ou avec une de nos b&ecirc;tes de somme.</p>
+
+<p>FRITZ. Ah! cher p&egrave;re, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
+&eacute;chantillons. Ils sont si curieux.</p>
+
+<p>MOI. Je vous laisse toute libert&eacute; &agrave; cet &eacute;gard; mais levez-les avec le
+plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre d&eacute;sordre
+dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
+notre affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Ils ne se le firent pas r&eacute;p&eacute;ter deux fois; mais bient&ocirc;t je les vis dans
+un grand embarras pour venir &agrave; bout de leur fardeau. Sentant que mes
+conseils leur &eacute;taient n&eacute;cessaires, je leur fis couper quelques tiges de
+bruy&egrave;re, en les engageant &agrave; suspendre un &oelig;uf &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;, de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que les laiti&egrave;res hollandaises portent leurs pots de lait.
+En quittant le nid, nous avions pris la pr&eacute;caution d'en marquer la place
+avec une esp&egrave;ce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
+lendemain.</p>
+
+<p>Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapproch&acirc;mes des rochers,
+et je r&eacute;solus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
+d'y passer le reste du jour.</p>
+
+<p>Les enfants re&ccedil;urent l'injonction d'exposer les &oelig;ufs au soleil, afin
+qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'&eacute;tais pas peu
+embarrass&eacute; de savoir comment nous parviendrions &agrave; les garantir de la
+fra&icirc;cheur du soir.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; atteindre la rive du petit &eacute;tang o&ugrave; les chiens
+s'&eacute;taient d&eacute;salt&eacute;r&eacute;s le matin; cet &eacute;tang paraissait aliment&eacute; par quelque
+source souterraine, et donnait naissance &agrave; un petit ruisseau. Tout le
+voisinage &eacute;tait couvert de traces r&eacute;centes d'antilopes, de buffles et
+d'onagres; mais nous n'y reconn&ucirc;mes aucun vestige de serpent, ce qui
+&eacute;tait plus important pour nous.</p>
+
+<p>Nous profit&acirc;mes de la fra&icirc;cheur du ruisseau pour prendre quelque
+nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
+avait tir&eacute; sur le sable une masse ronde et noir&acirc;tre, qu'il s'appr&ecirc;tait &agrave;
+attaquer avec ses dents, lorsque son ma&icirc;tre la lui arracha pour me la
+faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, apr&egrave;s l'avoir d&eacute;barrass&eacute; du
+limon qui l'environnait, je reconnus avec &eacute;tonnement que j'avais entre
+les mains une cr&eacute;ature vivante: c'&eacute;tait une tortue de terre de la plus
+petite esp&egrave;ce, grosse comme une pomme ordinaire.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;Comment cet animal peut-il se trouver &agrave; une si grande distance
+de la mer? Le fait me para&icirc;t incroyable.</p>
+
+<p>MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
+tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les &eacute;tangs et dans les
+eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, o&ugrave; elles se
+nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.</p>
+
+<p>JACK. Il faut en apporter quelques-unes &agrave; maman pour son jardin, et en
+chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.&raquo;</p>
+
+<p>Et, se mettant aussit&ocirc;t &agrave; l'ouvrage, ils eurent bient&ocirc;t rassembl&eacute; une
+demi-douzaine de tortues, que je pla&ccedil;ai dans ma gibeci&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes &agrave; nous entretenir des m&oelig;urs de ces animaux, et
+j'ajoutai qu'il &eacute;tait difficile d'expliquer leur pr&eacute;sence primitive dans
+ce lieu, &agrave; moins de les y supposer transport&eacute;es par la voie des airs.</p>
+
+<p>ERNEST et JACK. &laquo;Il faudrait &ecirc;tre bien cr&eacute;dule pour le penser.</p>
+
+<p>MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la v&eacute;rit&eacute;, mes chers
+enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la premi&egrave;re tortue
+transport&eacute;e en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauv&eacute;e par
+hasard de sa rapacit&eacute;, et devenue le germe d'une nombreuse post&eacute;rit&eacute;?
+L'homme serait bien embarrass&eacute; d'expliquer la pr&eacute;sence des animaux dans
+la plupart des endroits o&ugrave; on les rencontre de nos jours; car il est
+impossible de supposer que chaque esp&egrave;ce ait &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;e au lieu m&ecirc;me
+qu'elle occupe actuellement.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIb" id="CHAPITRE_XIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">La prairie.&mdash;Terreur d'Ernest.&mdash;Combat contre les ours.&mdash;La terre de
+porcelaine.&mdash;Le condor et l'urubu.</a></h3>
+
+
+<p>Toute la troupe fut bient&ocirc;t sur pied pour reprendre sa route
+interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile vall&eacute;e
+couverte d'un riant gazon et entrecoup&eacute;e de bosquets d&eacute;licieux. Cette
+contr&eacute;e faisait un agr&eacute;able contraste avec le d&eacute;sert que nous venions de
+parcourir. La vall&eacute;e se prolongeait pendant une longueur d'environ deux
+lieues, en c&ocirc;toyant la cha&icirc;ne de montagnes qui faisait la fronti&egrave;re de
+notre domaine. Sa largeur &eacute;tait d'une demi-lieue, et elle &eacute;tait arros&eacute;e,
+dans toute son &eacute;tendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la
+source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines,
+donnait la vie et la f&eacute;condit&eacute; &agrave; cette d&eacute;licieuse contr&eacute;e.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans l'&eacute;loignement, nous apercevions des troupeaux de buffles
+et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais &agrave; la vue de nos
+chiens, qui nous pr&eacute;c&eacute;daient toujours de quelques centaines de pas, ils
+partaient comme l'&eacute;clair et ne tardaient pas &agrave; se perdre dans les
+profondeurs de la montagne.</p>
+
+<p>La vall&eacute;e, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas
+&agrave; nous amener en face d'un coteau, que nous reconn&ucirc;mes avec chagrin pour
+celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matin&eacute;e. Voyant avec
+regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pi&egrave;ce
+de gibier &agrave; port&eacute;e de fusil, je r&eacute;solus de faire tous mes efforts pour
+ne pas rentrer sans quelque capture. En cons&eacute;quence de cette
+d&eacute;termination, nous pr&icirc;mes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils
+ne missent pas plus longtemps obstacle &agrave; nos projets.</p>
+
+<p>Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu'&agrave; la grotte du Chacal,
+dont la vo&ucirc;te devait nous servir de g&icirc;te pour le reste du jour. J'avais
+fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de
+leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus t&ocirc;t
+des douceurs de la grotte. Tout &agrave; coup nous entend&icirc;mes de son c&ocirc;t&eacute; un
+cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que
+l'&eacute;cho semblait r&eacute;p&eacute;ter. &Agrave; l'instant tout fut abandonn&eacute; pour voler au
+secours du pauvre Ernest.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me nous le v&icirc;mes accourir sans chapeau et p&acirc;le comme la
+mort, et il vint tomber dans mes bras en s'&eacute;criant: &laquo;Un ours! un ours!
+il vient! le voici!&raquo;</p>
+
+<p>C'est ici qu'il faut de la r&eacute;solution, pensais-je en moi-m&ecirc;me; et,
+armant mon fusil, je m'&eacute;lan&ccedil;ai au secours des chiens, qui attaquaient
+bravement l'ennemi. &Agrave; peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui
+s'avan&ccedil;ait vers nous, que, &agrave; mon grand effroi, j'en vis un second sortir
+du taillis, et se diriger du c&ocirc;t&eacute; de son compagnon.</p>
+
+<p>Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me
+chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en m&ecirc;me temps; mais, par
+malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient
+l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le
+moment de l&acirc;cher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un
+de nos braves d&eacute;fenseurs. Toutefois ma balle avait bris&eacute; la m&acirc;choire
+inf&eacute;rieure de l'un des ours, de mani&egrave;re &agrave; rendre ses morsures peu
+dangereuses, et celle de Fritz avait travers&eacute; l'&eacute;paule du second, de
+sorte que ses &eacute;treintes &eacute;taient d&eacute;sormais plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es que
+redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage,
+redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient
+de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et,
+m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui l&acirc;chai le coup
+dans la t&ecirc;te, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait
+le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu soit lou&eacute;! m'&eacute;criai-je en les voyant tomber avec un sourd
+mugissement. Voici une rude besogne achev&eacute;e. Gr&acirc;ces soient rendues au
+Ciel, qui vient de nous d&eacute;livrer d'un terrible danger!&raquo;</p>
+
+<p>Nous demeur&acirc;mes quelques minutes &agrave; contempler notre victoire dans un
+muet &eacute;tonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous
+laiss&egrave;rent bient&ocirc;t aucun doute sur le tr&eacute;pas des deux terribles animaux.
+Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre
+sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois
+celui-ci se tint prudemment &agrave; l'&eacute;cart, jusqu'&agrave; ce que les cris de Fritz
+et les miens lui eussent apport&eacute; le t&eacute;moignage de notre complet
+triomphe.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut pr&egrave;s de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait
+laiss&eacute;s en arri&egrave;re. &laquo;Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je
+voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais
+s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y
+trouv&acirc;t justement deux v&eacute;ritables ours.</p>
+
+<p>MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de ch&acirc;tier nos mauvaises
+pens&eacute;es, et &agrave; lui seul appartient la mesure du ch&acirc;timent. Il est certain
+que ton projet n'&eacute;tait rien moins que louable; car la peur la plus
+innocente peut avoir les r&eacute;sultats les plus funestes, et peut-&ecirc;tre le
+pauvre Jack aurait-il &eacute;prouv&eacute; plus de mal du faux ours que toi du
+v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>FRITZ. Voyez, cher p&egrave;re, de quels monstres nous avons d&eacute;barrass&eacute; la
+terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup
+moins.</p>
+
+<p>MOI. Quoique nous n'ayons rencontr&eacute; aucune trace de serpent, nous
+n'avons pas moins travaill&eacute; pour notre s&ucirc;ret&eacute; future en nous d&eacute;livrant
+de ces terribles ennemis.</p>
+
+<p>JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces
+contr&eacute;es? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.</p>
+
+<p>MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur pr&eacute;sence sous un
+pareil climat, &agrave; moins de supposer que nous ayons sous les yeux une
+esp&egrave;ce particuli&egrave;re, et c'est une question que je ne suis pas assez
+savant pour d&eacute;cider. On a bien rencontr&eacute; des ours dans le Thibet.&raquo;</p>
+
+<p>Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs,
+encore tout entiers &agrave; la joie de notre miraculeuse d&eacute;livrance. Ils se
+promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant
+leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous
+admirions en m&ecirc;me temps la force de leurs &eacute;paules et de leurs reins, la
+grosseur de leurs membres, l'&eacute;paisseur et la richesse de leur fourrure.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; pr&eacute;sent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je
+enfin &agrave; mes compagnons.</p>
+
+<p>FRITZ. Il faut commencer par les &eacute;corcher, la peau nous fournira
+d'excellentes fourrures.</p>
+
+<p>ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de
+camp dans des exp&eacute;ditions aussi fatigantes que celle-ci.&raquo;</p>
+
+<p>Je mis fin &agrave; la d&eacute;lib&eacute;ration en exhortant chacun &agrave; commencer au plus
+vite ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part, car l'heure avan&ccedil;ait, et il fallait &ecirc;tre
+de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. &laquo;En outre,
+ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont re&ccedil;u de l&eacute;g&egrave;res blessures pour
+lesquelles les soins de votre m&egrave;re sont indispensables. Vous &ecirc;tes
+vous-m&ecirc;mes trop &eacute;puis&eacute;s de cette longue marche et de notre combat pour
+songer &agrave; passer ici une nuit fatigante et peut-&ecirc;tre p&eacute;rilleuse.&raquo;</p>
+
+<p>Mon projet de retour re&ccedil;ut une approbation g&eacute;n&eacute;rale; car, depuis
+l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un
+si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas f&acirc;ch&eacute;s non plus de
+se voir d&eacute;barrass&eacute;s de leurs &oelig;ufs d'autruche, que je leur conseillai de
+laisser enfouis dans le sable chaud jusqu'&agrave; ce que nous eussions le
+loisir de retourner les prendre avec les pr&eacute;cautions convenables. Apr&egrave;s
+les avoir plac&eacute;s &agrave; une certaine profondeur, afin de les d&eacute;rober aux
+attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quitt&acirc;mes ce
+lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon g&icirc;te et d'un
+souper r&eacute;confortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue
+&eacute;tait oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>Le soleil se couchait lorsque nous arriv&acirc;mes au camp, o&ugrave; l'accueil
+ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien &agrave; faire au
+logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout pr&eacute;par&eacute;
+pour un repas dont nous avions si grand besoin.</p>
+
+<p>Naturellement l'entretien roula sur notre derni&egrave;re aventure, dont les
+d&eacute;tails h&eacute;ro&iuml;ques frapp&egrave;rent d'admiration les oreilles &eacute;tonn&eacute;es de nos
+deux auditeurs.</p>
+
+<p>La conclusion du r&eacute;cit fut une invitation pressante &agrave; se rendre le
+lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y
+d&eacute;lib&eacute;rer sur le parti &agrave; prendre relativement &agrave; notre importante
+capture.</p>
+
+<p>Ma femme me raconta &agrave; son tour qu'elle n'&eacute;tait pas demeur&eacute;e inactive
+durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'&eacute;tait fray&eacute; un passage
+&agrave; travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils
+avaient d&eacute;couvert un lit consid&eacute;rable d'argile qui peut-&ecirc;tre nous
+fournirait plus tard de la porcelaine. Elle pr&eacute;tendait aussi avoir
+reconnu une esp&egrave;ce de f&egrave;ve sauvage grimpante, qui s'attachait comme le
+lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employ&eacute; les b&ecirc;tes
+de somme &agrave; transporter une provision de bambous pour nous pr&eacute;parer les
+premiers mat&eacute;riaux de l'&eacute;difice projet&eacute;.</p>
+
+<p>Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps
+convenable. Pour commencer le cours de mes exp&eacute;riences, je pris une
+couple des morceaux de l'argile nouvellement d&eacute;couverte, et je les
+pla&ccedil;ai au milieu d'un grand brasier allum&eacute; pour la nuit. Nos chiens
+firent le cercle accoutum&eacute; autour du foyer, et les enfants fatigu&eacute;s
+s'&eacute;tendirent sous le toit l&eacute;ger de la tente. Apr&egrave;s avoir allum&eacute; une de
+nos torches, je pris ma place &agrave; l'entr&eacute;e, et bient&ocirc;t le Ciel fit
+descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.</p>
+
+<p>Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, o&ugrave; je trouvai mes
+deux morceaux d'argile parfaitement vitrifi&eacute;s. Seulement la fusion avait
+peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; trop rapide, inconv&eacute;nient auquel je me proposai de
+rem&eacute;dier plus tard. En un instant nos devoirs de pi&eacute;t&eacute; furent accomplis,
+notre d&eacute;jeuner aval&eacute;, le chariot attel&eacute;, et nous pr&icirc;mes le chemin de la
+caverne, dans le voisinage de laquelle nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t sans le
+moindre accident.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'entr&eacute;e de la caverne commen&ccedil;ait &agrave; s'apercevoir, Fritz,
+qui nous pr&eacute;c&eacute;dait de quelques pas, s'&eacute;cria &agrave; demi-voix: &laquo;Alerte!
+alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend
+probablement pour c&eacute;l&eacute;brer les fun&eacute;railles des d&eacute;funts. Mais il para&icirc;t
+qu'il y a l&agrave; un veilleur de morts qui les tient &agrave; distance du lit
+mortuaire.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait quelques pas en avant, nous aper&ccedil;&ucirc;mes effectivement un
+gros oiseau dont le cou d&eacute;pouill&eacute; et d'un rouge p&acirc;le &eacute;tait entour&eacute; d'un
+collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du
+corps et des ailes me parut d'un brun fonc&eacute;, et ses pieds crochus
+semblaient arm&eacute;s de serres redoutables.</p>
+
+<p>Ce singulier gardien tenait l'entr&eacute;e de la caverne comme assi&eacute;g&eacute;e, de
+mani&egrave;re &agrave; en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient
+au-dessus des cadavres.</p>
+
+<p>Il y avait quelques instants que nous consid&eacute;rions ce bizarre spectacle,
+lorsque j'entendis au-dessus de ma t&ecirc;te comme un bruit pesant d'ailes,
+et en m&ecirc;me temps j'aper&ccedil;us une grande ombre se projeter sur le sable
+dans la direction de la caverne.</p>
+
+<p>Nous nous regardions tous avec &eacute;tonnement, lorsque Fritz fit feu en
+l'air, et nous v&icirc;mes un oiseau &eacute;norme tomber sur la pointe du rocher, o&ugrave;
+il se brisa la t&ecirc;te, tandis que son sang s'&eacute;chappait par une large
+blessure.</p>
+
+<p>Un long cri de joie succ&eacute;da &agrave; notre silence, et les chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent
+sur les traces de Fritz, au milieu d'une nu&eacute;e d'oiseaux sauvages qui
+nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la
+caverne h&eacute;sita encore &agrave; abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz
+n'&eacute;tait plus qu'&agrave; une port&eacute;e de pistolet, il se leva lentement, &agrave; notre
+grand regret, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant dans les airs d'un vol majestueux, nous le
+v&icirc;mes bient&ocirc;t dispara&icirc;tre &agrave; nos regards. Mais Ernest abattit encore un
+retardataire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dis-je &agrave; Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et
+ils nous auraient &eacute;pargn&eacute; toute la peine des fun&eacute;railles. Ce sont de
+v&eacute;ritables tombeaux vivants, o&ugrave; les cadavres disparaissent aussi vite et
+aussi s&ucirc;rement que dans le meilleur sarcophage.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, j'entrai avec pr&eacute;caution dans la caverne, et je reconnus
+avec joie que les deux cadavres &eacute;taient encore intacts, &agrave; l'exception
+des yeux et de la langue. Je me f&eacute;licitai de ce que nous &eacute;tions arriv&eacute;s
+&agrave; temps pour sauver le reste.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a la visite de nos deux victimes ail&eacute;es, dont l'odeur ne
+trahissait que trop la nature et l'esp&egrave;ce. Toutefois ma femme ne
+renon&ccedil;ait pas &agrave; son id&eacute;e favorite, que nous avions devant les yeux des
+poules dinde. Apr&egrave;s un examen approfondi, il fallut se r&eacute;soudre &agrave; les
+reconna&icirc;tre pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou
+l'urubu du Br&eacute;sil; l'autre pour le condor.</p>
+
+<p>Nous nous m&icirc;mes en devoir de dresser notre tente &agrave; l'entr&eacute;e de la
+caverne, de mani&egrave;re &agrave; appuyer son extr&eacute;mit&eacute; sur le rocher. En faisant
+tomber quelques &eacute;clats de pierre qui g&ecirc;naient notre travail, je
+m'aper&ccedil;us que l'int&eacute;rieur du rocher &eacute;tait form&eacute; d'une esp&egrave;ce de talc,
+travers&eacute; par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments
+quelques traces de verre fossile, dont la d&eacute;couverte me charma.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant de d&eacute;pouiller sans retard les deux terribles
+animaux. Pour rendre l'op&eacute;ration plus facile, nous les suspend&icirc;mes &agrave; une
+forte tige de bambou, solidement fix&eacute;e dans le sol de la caverne,
+pendant que ma femme &eacute;tait charg&eacute;e de construire un foyer et de d&eacute;terrer
+les &oelig;ufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.</p>
+
+<p>Les deux ours me donn&egrave;rent beaucoup de peine, tant &agrave; cause de la
+difficult&eacute; de l'op&eacute;ration qu'en raison de l'adresse dont il fallait
+faire preuve pour d&eacute;pouiller la t&ecirc;te sans g&acirc;ter la peau.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, &agrave; propos, que voulez-vous faire de ces deux t&ecirc;tes? demandai-je
+aux enfants lorsque je fus venu heureusement &agrave; bout de mon entreprise.</p>
+
+<p>FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller &agrave; la
+rencontre des sauvages. Les insulaires de Ta&iuml;ti et des &icirc;les Sandwich ont
+coutume d'en porter de pareils.</p>
+
+<p>ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux &agrave; la mani&egrave;re
+des anciens Germains, en conservant la t&ecirc;te en guise de casque, de fa&ccedil;on
+que la gueule b&eacute;ante paraisse menacer l'ennemi.</p>
+
+<p>MOI. Nous verrons &agrave; nous d&eacute;cider lorsque j'aurai mis la derni&egrave;re main &agrave;
+mon ouvrage. Peut-&ecirc;tre faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel
+ornement pour notre mus&eacute;um.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne quitt&acirc;mes notre travail que pour ob&eacute;ir &agrave; la voix de ma femme,
+qui nous annon&ccedil;ait l'heure du d&icirc;ner. Remarquant &agrave; la fin du repas un
+reste d'eau ti&egrave;de dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire
+que je serais curieux de savoir dans quel &eacute;tat se trouvaient les &oelig;ufs
+d'autruche, ajoutant que, si l'int&eacute;rieur &eacute;tait g&acirc;t&eacute;, je ne voyais pas la
+n&eacute;cessit&eacute; de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;Mais comment saurons-nous &agrave; quoi nous en tenir? Faudra-t-il
+casser les &oelig;ufs? et, dans ce cas, &agrave; quoi peut servir l'eau de la
+marmite?</p>
+
+<p>MA FEMME. Nous y plongerons les &oelig;ufs, et, si quelque mouvement se fait
+remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du
+contenu?</p>
+
+<p>JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau ti&egrave;de?</p>
+
+<p>MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante am&egrave;nerait infailliblement
+la mort du petit.&raquo;</p>
+
+<p>L'&eacute;preuve eut lieu imm&eacute;diatement, et elle nous donna la triste assurance
+que l'&oelig;uf &eacute;tait sans vie.</p>
+
+<p>Les enfants voulaient imm&eacute;diatement briser la coquille; mais je m'y
+opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de
+tasse ou d'&eacute;cuelle.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;J'aurais pourtant grand plaisir &agrave; voir si l'autruche est d&eacute;j&agrave;
+form&eacute;e.</p>
+
+<p>MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moiti&eacute;s, comme les calebasses,
+de mani&egrave;re qu'elle nous puisse &ecirc;tre de quelque utilit&eacute;.</p>
+
+<p>FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne &agrave; bout de la partager avec
+un simple fil.</p>
+
+<p>MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours &agrave; un moyen
+plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le
+vinaigre. Maintenant entoure l'&oelig;uf de ton cordon, que tu auras soin
+d'humecter de vinaigre frais &agrave; mesure que l'ancien se dess&eacute;chera, et
+nous ne tarderons pas &agrave; voir le cordon p&eacute;n&eacute;trer peu &agrave; peu la substance
+calcaire de la coquille, et parvenir bient&ocirc;t &agrave; la partie molle de
+l'&oelig;uf. Alors la coquille se s&eacute;parera sans peine en deux parties &eacute;gales,
+qui deviendront de vraies &eacute;cuelles.&raquo;</p>
+
+<p>Le reste du jour s'&eacute;coula rapidement parmi les travaux divers qui nous
+occupaient. Toutefois je finis par songer &agrave; mes tortues, qui depuis la
+veille &eacute;taient demeur&eacute;es dans ma gibeci&egrave;re; apr&egrave;s les avoir plong&eacute;es
+dans l'eau et leur avoir pr&eacute;sent&eacute; quelque nourriture, je les fis tomber
+au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu'&agrave; notre retour &agrave;
+l'habitation.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIb" id="CHAPITRE_XIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Pr&eacute;paration de la chair de l'ours.&mdash;Le poivre.&mdash;Excursion dans la
+savane.&mdash;Le lapin angora.&mdash;L'antilope royale.&mdash;L'oiseau aux abeilles et
+le verre fossile.</a></h3>
+
+
+<p>J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Apr&egrave;s avoir
+enlev&eacute; les peaux avec assez de succ&egrave;s, je partageai le corps par
+quartiers, en ayant soin de mettre les pieds &agrave; part. Le reste de la
+chair fut coup&eacute; par tranches, &agrave; la mani&egrave;re des boucaniers des Indes
+occidentales. Quant au lard, que j'avais r&eacute;serv&eacute; avec le plus grand
+soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
+cuisine en guise de graisse ou de beurre.</p>
+
+<p>Les deux ours et le p&eacute;cari nous donn&egrave;rent environ un quintal de graisse
+fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en op&eacute;rer le
+transport plus commod&eacute;ment. Les carcasses et les entrailles furent
+abandonn&eacute;es aux oiseaux, qui en eurent bient&ocirc;t fait dispara&icirc;tre jusqu'&agrave;
+la derni&egrave;re trace. Gr&acirc;ce &agrave; leur activit&eacute;, les deux cr&acirc;nes se trouv&egrave;rent
+en &eacute;tat de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
+Les peaux furent sal&eacute;es, lav&eacute;es et s&eacute;ch&eacute;es, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; nettoy&eacute;es
+aussi parfaitement que possible &agrave; l'aide de nos couteaux.</p>
+
+<p>Pour pr&eacute;parer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
+autour d'elle une &eacute;paisse fum&eacute;e, et, comme nous nous trouvions trop loin
+pour mettre &agrave; contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
+contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous e&ucirc;mes le
+bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.</p>
+
+<p>Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
+pr&eacute;sentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
+presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des esp&egrave;ces de
+grappes de petites baies moiti&eacute; rouges, moiti&eacute; vertes; ce que
+j'attribuai &agrave; leurs diff&eacute;rents degr&eacute;s de maturit&eacute;. Le go&ucirc;t en &eacute;tait si
+piquant et en m&ecirc;me temps si aromatique, que je n'h&eacute;sitai pas &agrave; prononcer
+que nous venions de d&eacute;couvrir la vraie plante &agrave; poivre: d&eacute;couverte
+pr&eacute;cieuse dans un climat o&ugrave; les &eacute;pices sont d'un si grand usage et d'une
+si grande utilit&eacute;.</p>
+
+<p>Les enfants furent charg&eacute;s de me rapporter une provision de ces petites
+grappes, dont nous d&eacute;tach&acirc;mes les baies, en ayant soin de s&eacute;parer les
+rouges et les vertes. Les premi&egrave;res furent mises dans une infusion d'eau
+de sel, et les autres expos&eacute;es aux rayons du soleil. Le lendemain nous
+les retir&acirc;mes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'&agrave; ce
+qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obt&icirc;nmes ainsi
+en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
+noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
+&eacute;galement de faire mettre &agrave; part un certain nombre de rejetons de cette
+plante pr&eacute;cieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
+notre demeure.</p>
+
+<p>Ce travail termin&eacute;, voyant que nous n'avions plus rien de press&eacute; &agrave;
+entreprendre, je r&eacute;solus de mettre &agrave; l'essai les forces et le courage de
+mes jeunes compagnons. Ils re&ccedil;urent donc la permission de se pr&eacute;parer &agrave;
+une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer &agrave; la chasse ou &agrave;
+de nouvelles d&eacute;couvertes.</p>
+
+<p>Tous accept&egrave;rent la proposition avec joie, &agrave; l'exception d'Ernest, qui
+demanda et obtint la permission de rester aupr&egrave;s de nous. Franz, que
+j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
+avec ses fr&egrave;res, qu'il me fut impossible de r&eacute;sister &agrave; ses pri&egrave;res.
+Aussit&ocirc;t les trois voyageurs s'&eacute;lanc&egrave;rent vers leurs montures, qui
+paissaient tranquillement &agrave; quelques pas de la grotte, et tout fut
+bient&ocirc;t pr&ecirc;t pour le d&eacute;part. Ernest aida ses fr&egrave;res de la meilleure
+gr&acirc;ce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
+interrompue d'aventures et de d&eacute;couvertes.</p>
+
+<p>Les voil&agrave; abandonn&eacute;s &agrave; la providence de Dieu, pensai-je alors en
+moi-m&ecirc;me, livr&eacute;s &agrave; leur propre prudence et &agrave; leurs propres ressources.
+Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une mani&egrave;re impr&eacute;vue, et il
+faut qu'ils se tiennent pr&ecirc;ts &agrave; tirer toutes leurs ressources
+d'eux-m&ecirc;mes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
+sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien mont&eacute;s, bien arm&eacute;s, et ce
+n'est pas la premi&egrave;re occasion o&ugrave; ils auront montr&eacute; du c&oelig;ur et de
+l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
+Celui qui a ramen&eacute; deux fois les fils de Jacob &agrave; leur vieux p&egrave;re &eacute;tendra
+sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fid&egrave;les serviteurs.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, je retournai paisiblement &agrave; mon travail, pendant qu'Ernest
+se livrait &agrave; son exp&eacute;rience sur l'&oelig;uf d'autruche. Bient&ocirc;t il s'&eacute;cria:
+&laquo;La coquille est travers&eacute;e, mais l'&oelig;uf ne se partage pas encore. Ah!
+ah! j'aper&ccedil;ois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
+tendre pour la trancher avec le couteau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien.... Mais tu aurais d&ucirc; t'attendre &agrave; rencontrer cette
+pellicule, car tu as assez bris&eacute; d'&oelig;ufs dans ta vie pour en observer
+l'existence. Les &oelig;ufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
+autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
+appelons la coquille.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui pr&eacute;sentai mon couteau, &agrave; l'aide duquel il eut bient&ocirc;t achev&eacute;
+l'op&eacute;ration si longtemps attendue. Lorsque les deux moiti&eacute;s de l'&oelig;uf
+furent s&eacute;par&eacute;es, nous trouv&acirc;mes l'int&eacute;rieur en assez bon &eacute;tat; seulement
+le poussin &eacute;tait sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
+encore dix &agrave; douze jours avant d'&eacute;clore. Au reste, nous r&eacute;sol&ucirc;mes de le
+laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.</p>
+
+<p>Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, apr&egrave;s avoir d&eacute;tach&eacute; un
+bloc de talc assez consid&eacute;rable, nous e&ucirc;mes le bonheur de d&eacute;couvrir une
+couche &eacute;paisse de verre fossile, autrement appel&eacute; s&eacute;l&eacute;nite. Pour le
+moment je me contentai d'en d&eacute;tacher deux tables transparentes d'environ
+deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
+l'&eacute;paisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
+indiff&eacute;rente &agrave; nos d&eacute;couvertes, ne put retenir l'expression de sa joie &agrave;
+la vue de cette mine pr&eacute;cieuse qui lui promettait une riche provision de
+vitres, dont la privation nous avait &eacute;t&eacute; si p&eacute;nible jusqu'&agrave; ce jour. Je
+doute fort que, m&ecirc;me en Russie, o&ugrave; se trouvent les plus riches veines de
+s&eacute;l&eacute;nite, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; commun d'en rencontrer une aussi pr&eacute;cieuse, tant
+pour la grandeur que pour la transparence des &eacute;chantillons.</p>
+
+<p>Ma femme pr&eacute;para pour le souper un morceau d'ours marin&eacute;, et nous f&icirc;mes
+cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
+chasseurs.</p>
+
+<p>&laquo;Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
+caverne comme celle de Robinson? La place est toute dispos&eacute;e et demande
+peu de travail.</p>
+
+<p>MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile &agrave;
+des h&ocirc;tes dangereux, dont il faut pr&eacute;venir le retour. D'ailleurs elle
+est devenue trop importante depuis notre derni&egrave;re d&eacute;couverte pour songer
+&agrave; l'abandonner.</p>
+
+<p>ERNEST. Nous planterons &agrave; une certaine distance de l'entr&eacute;e deux ou
+trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas &agrave; former un rempart
+imp&eacute;n&eacute;trable, et nous aurons une &eacute;chelle pour nous introduire dans la
+forteresse. Une pareille retraite nous mettrait &agrave; l'abri de tout danger.</p>
+
+<p>MOI. Fort bien, mon jeune ing&eacute;nieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
+nom &agrave; notre ouvrage: le <i>Fort de la Peur</i>, par exemple.</p>
+
+<p>ERNEST. Non pas, je vous en prie; le <i>Fort de l'Ours</i> serait une
+d&eacute;nomination plus sonore et plus imposante.</p>
+
+<p>MOI. En effet, voil&agrave; un nom aussi imposant que convenable. Je suis
+tr&egrave;s-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons &agrave; tes plans
+lorsque notre construction de l&agrave;-bas sera un peu plus avanc&eacute;e. Ton
+projet m&eacute;rite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
+d'ex&eacute;cution.&raquo;</p>
+
+<p>Notre conversation fut interrompue &agrave; cet endroit par un bruit de pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s; au m&ecirc;me instant nous v&icirc;mes nos chasseurs se diriger vers le
+camp avec des cris d'all&eacute;gresse. Les trois cavaliers saut&egrave;rent
+l&eacute;g&egrave;rement &agrave; bas, permettant &agrave; leurs montures d'aller retrouver les gras
+p&acirc;turages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
+en bandouli&egrave;re. Fritz avait sa gibeci&egrave;re pendue &agrave; l'&eacute;paule droite, et le
+mouvement des courroies indiquait clairement la pr&eacute;sence d'une cr&eacute;ature
+vivante.</p>
+
+<p>&laquo;Bonne chasse! s'&eacute;cria Jack du plus loin qu'il m'aper&ccedil;ut. Voici deux
+vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opini&acirc;tret&eacute;,
+qu'ils ont fini par se laisser prendre &agrave; la main. Voyez, maman, voici de
+nouvelles cravates &agrave; la Robinson.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;cria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
+gibeci&egrave;re; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
+coucou nous a montr&eacute; le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz &agrave; son tour: nous avons
+fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
+l'&Eacute;cluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout &agrave; notre aise, ou
+les prendre vivants si nous voulons.</p>
+
+<p>MOI. Oh! oh! voil&agrave; bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
+importante: c'est que Dieu vous a ramen&eacute;s sains et saufs dans les bras
+de vos parents. Et maintenant faites-moi un r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de votre
+exp&eacute;dition, afin que je voie s'il n'y a pas &agrave; en tirer quelque bonne
+r&eacute;solution pour l'avenir.</p>
+
+<p>FRITZ. En vous quittant, nous descend&icirc;mes la prairie, et nous ne
+tard&acirc;mes pas &agrave; entrer dans le d&eacute;sert et &agrave; nous trouver sur une hauteur
+qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'&oelig;il tout le paysage
+environnant. En promenant nos regards &ccedil;&agrave; et l&agrave;, nous d&eacute;couvr&icirc;mes
+bient&ocirc;t, aupr&egrave;s du gu&eacute; du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
+pour des ch&egrave;vres, des antilopes ou des gazelles. L'id&eacute;e me vint aussit&ocirc;t
+de les chasser du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;cluse, afin d'enrichir notre vall&eacute;e de ces
+nouveaux h&ocirc;tes. Nous nous h&acirc;t&acirc;mes alors de prendre les chiens en laisse,
+sachant par exp&eacute;rience que les b&ecirc;tes sauvages ne redoutent pas moins
+leur approche que celle de l'homme.</p>
+
+<p>&laquo;Arriv&eacute;s &agrave; une distance convenable, nous juge&acirc;mes &agrave; propos de diviser
+nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
+moi je m'&eacute;lan&ccedil;ai au galop vers le torrent. Une fois parvenus &agrave; nos
+postes respectifs, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; nous rapprocher insensiblement,
+chacun se dirigeant vers l'&Eacute;cluse. Lorsque les animaux nous aper&ccedil;urent,
+ils commenc&egrave;rent &agrave; manifester quelque surprise, penchant la t&ecirc;te de
+notre c&ocirc;t&eacute; et dressant les oreilles avec inqui&eacute;tude. Ceux qui &eacute;taient
+couch&eacute;s se relevaient en sursaut, et les petits se r&eacute;fugiaient sous la
+protection de leurs m&egrave;res. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
+pr&egrave;s du gu&eacute; du Sanglier que je les vis devenir tout &agrave; fait inquiets et
+faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
+trois chiens furent l&acirc;ch&eacute;s &agrave; la fois; pressant nos montures, nous nous
+&eacute;lan&ccedil;&acirc;mes au milieu de la troupe effray&eacute;e, qui se pr&eacute;cipita en d&eacute;sordre
+vers le passage de l'&Eacute;cluse; et bient&ocirc;t, &agrave; notre grande joie, nous les
+v&icirc;mes dispara&icirc;tre dans les profondeurs de notre vall&eacute;e. Je fis aussit&ocirc;t
+cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'ob&eacute;irent qu'&agrave; regret
+&agrave; nos cris r&eacute;it&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
+inqui&eacute;tude que de savoir au juste &agrave; quoi nous en tenir sur le compte des
+nouveaux habitants de notre vall&eacute;e.</p>
+
+<p>FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
+rare maintenant au Cap, selon les r&eacute;cits des voyageurs. J'ai remarqu&eacute;
+aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient &agrave; de petites vaches,
+et d'autres de moindre taille, qu'&agrave; l'aspect de leurs cornes j'ai cru
+reconna&icirc;tre pour des gazelles.</p>
+
+<p>MOI. Voici notre solitude peupl&eacute;e de nouveaux habitants qui seront les
+bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas d&eacute;j&agrave; parvenus &agrave; s'&eacute;chapper de
+notre paisible domaine.</p>
+
+<p>FRITZ. Ce fut aussi ma premi&egrave;re inqui&eacute;tude, et nous t&icirc;nmes conseil pour
+pr&eacute;venir cette funeste &eacute;vasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
+d'attacher un des chiens &agrave; l'entr&eacute;e du passage; mais je r&eacute;fl&eacute;chis que le
+chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
+des chacals. Franz &eacute;tait d'avis de disposer un fusil dont la d&eacute;tente
+partirait d'elle-m&ecirc;me au moyen d'une corde attach&eacute;e aux deux extr&eacute;mit&eacute;s
+du passage. Cette derni&egrave;re id&eacute;e m'en sugg&eacute;ra une plus simple dont
+l'ex&eacute;cution ne pr&eacute;sentait aucun obstacle: c'&eacute;tait de tendre une corde
+dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
+d'autruche que nous avions par bonheur conserv&eacute;es &agrave; nos chapeaux. Je
+pensai que cet &eacute;pouvantait suffirait pour &eacute;carter des animaux aussi
+timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer &agrave; tout
+projet d'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>MOI. &Agrave; merveille, mon cher Fritz! ton exp&eacute;dient ne peut manquer de
+r&eacute;ussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
+chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, &agrave;
+propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
+nuisible pour lui accorder l'entr&eacute;e de notre domaine.</p>
+
+<p>FRITZ. Mais, cher p&egrave;re, n'avons-nous pas &agrave; notre disposition deux &icirc;les
+d&eacute;sertes que nous pourrions peupler sans inconv&eacute;nient de ces jolis
+petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
+et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
+nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inqui&eacute;tude. Ils nous
+fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
+nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en d&eacute;route une arm&eacute;e de
+rats-castors.</p>
+
+<p>MOI. Ton plan est excellent, et pour r&eacute;compenser l'auteur je lui en
+confierai l'ex&eacute;cution. Dis-moi maintenant comment s'est pass&eacute;e la
+capture des lapins angoras.</p>
+
+<p>FRITZ. Nous en rencontr&acirc;mes une troupe, &agrave; notre retour, dans le
+voisinage des rochers qui s&eacute;parent la prairie du d&eacute;sert. Malgr&eacute; toute la
+vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il e&ucirc;t, &eacute;t&eacute;
+impossible de s'en rendre ma&icirc;tre si je n'eusse song&eacute; &agrave; me servir de mon
+aigle. Il fondit sur eux avec tant d'imp&eacute;tuosit&eacute;, qu'il les for&ccedil;a de se
+blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.</p>
+
+<p>JACK. Sera-ce bient&ocirc;t &agrave; notre tour de raconter, papa? Les l&egrave;vres me
+br&ucirc;lent, et nos exploits, &agrave; Franz et &agrave; moi, ne sont pas moins
+m&eacute;morables.</p>
+
+<p>MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
+vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
+nature moins agr&eacute;able. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
+animaux.</p>
+
+<p>JACK. &Agrave; la course, cher p&egrave;re, &agrave; la course. Mais il nous en a co&ucirc;t&eacute; de la
+peine, je t'en r&eacute;ponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
+lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous v&icirc;mes
+les chiens s'&eacute;lancer vers un taillis, d'o&ugrave; ils firent lever deux animaux
+que je pris pour des li&egrave;vres, et qui s'&eacute;chapp&egrave;rent avec rapidit&eacute;; mais
+nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t sur leurs traces, et les chiens ne leur laiss&egrave;rent
+pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tomb&egrave;rent
+&eacute;puis&eacute;s de fatigue, et nous reconn&ucirc;mes dans nos pr&eacute;tendus li&egrave;vres deux
+jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.</p>
+
+<p>MOI. Ce sont plut&ocirc;t deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
+sont les bienvenues.</p>
+
+<p>JACK. Voil&agrave;, j'esp&egrave;re, une chasse int&eacute;ressante. Je puis vous assurer que
+Sturm est un intr&eacute;pide coureur: il a forc&eacute; sa proie deux minutes au
+moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu ma&icirc;tre
+de sa prise sans avoir besoin de moi. Apr&egrave;s avoir frott&eacute; de vin de
+palmier les membres fatigu&eacute;s de nos pauvres prisonniers, nous les
+charge&acirc;mes sur nos &eacute;paules, et, remontant &agrave; cheval, nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t
+rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux &agrave; la vue de
+notre capture.</p>
+
+<p>MOI. Si la chasse a bien r&eacute;ussi, d'o&ugrave; te vient ce visage gonfl&eacute;, que je
+regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste d&eacute;couverte d'un essaim
+de moustiques?</p>
+
+<p>JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
+retournant vers l'habitation, nous remarqu&acirc;mes un oiseau inconnu, qui
+voltigeait autour de nous, s'arr&ecirc;tant lorsqu'il nous avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de
+quelques pas, et reprenant son vol aussit&ocirc;t que nous l'approchions,
+comme s'il e&ucirc;t voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
+de nous. Franz &eacute;tait du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
+mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
+m'arr&ecirc;ta, en faisant la r&eacute;flexion que, mon arme &eacute;tant charg&eacute;e &agrave; balle,
+il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir o&ugrave;
+il veut nous mener; je suis presque tent&eacute; de croire que c'est l'oiseau
+aux abeilles, dont j'ai lu la description.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; arriver pr&egrave;s
+d'un nid d'abeilles, plac&eacute; dans la terre, et autour duquel les jeunes
+essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une v&eacute;ritable ruche.
+Nous f&icirc;mes halte aussit&ocirc;t pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
+mais, en d&eacute;pit de toute notre sagesse, rien ne se d&eacute;cidait. Franz se
+rappelait trop bien sa m&eacute;saventure de Falken-Horst pour se hasarder une
+seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
+g&eacute;n&eacute;ral habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
+z&eacute;l&eacute; pour l'ex&eacute;cution. Le plus court, selon lui, &eacute;tait de d&eacute;truire
+l'essaim avec les m&egrave;ches soufr&eacute;es dont nous avions justement une
+provision avec nous. Sauter &agrave; terre, allumer une m&egrave;che, l'introduire
+dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
+aussi quelle r&eacute;volution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
+si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On e&ucirc;t
+dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bient&ocirc;t un
+nuage autour de moi, et elles ne tard&egrave;rent pas &agrave; me mettre le visage
+dans l'&eacute;tat o&ugrave; vous le voyez, si bien qu'il me resta &agrave; peine le temps de
+m'&eacute;lancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; le ch&acirc;timent de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
+courage, il faut bl&acirc;mer ta t&eacute;m&eacute;rit&eacute;. Maintenant va trouver ta m&egrave;re, qui
+te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
+nous, occupons-nous de d&eacute;livrer nos pauvres prisonniers, et je vous
+ferai part &agrave; mon tour du r&eacute;sultat de mes d&eacute;couvertes. En dernier lieu,
+nous nous r&eacute;galerons d'un plat de pied d'ours que votre m&egrave;re va nous
+pr&eacute;parer.&raquo;</p>
+
+<p>Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs &agrave; tresser des
+baguettes qui re&ccedil;urent la forme d'un panier arrondi de dimension
+ordinaire. Notre ouvrage termin&eacute;, je fis mettre un peu de foin au fond
+de cette nouvelle prison, qui re&ccedil;ut aussit&ocirc;t les deux jeunes antilopes.
+C'&eacute;taient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
+dix &agrave; douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et d&eacute;licats ne
+pouvaient laisser aucun doute sur leur esp&egrave;ce. Apr&egrave;s avoir ferm&eacute;
+l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre &agrave; un arbre, afin
+de mettre ses habitants &agrave; l'abri de tout danger. L'exp&eacute;rience avait si
+bien r&eacute;ussi, que nous r&eacute;sol&ucirc;mes d'adopter le m&ecirc;me syst&egrave;me relativement
+aux lapins angoras.</p>
+
+<p>Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
+dans quelle partie de notre domaine nous l&acirc;cherions les antilopes. Les
+uns pr&ecirc;chaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
+autres proposaient l'&icirc;le destin&eacute;e aux lapins, parce qu'en pr&eacute;venant
+toute &eacute;vasion de la part de nos l&eacute;gers prisonniers, elle les mettait &agrave;
+l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
+d'agr&eacute;ments; mais le second pr&eacute;sentait plus de s&eacute;curit&eacute;. Ce fut donc
+celui que j'adoptai; car la premi&egrave;re question pour moi &eacute;tait la s&ucirc;ret&eacute;
+de nos nouveaux h&ocirc;tes. J'avais aussi l'esp&eacute;rance de les voir bient&ocirc;t se
+multiplier et peupler leur retraite de la mani&egrave;re la plus agr&eacute;able pour
+nous. L'&icirc;le aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
+voisine de notre demeure, et les enfants re&ccedil;urent ma proposition avec
+plaisir, car leur premier v&oelig;u &eacute;tait la s&ucirc;ret&eacute; et le bien-&ecirc;tre de leurs
+jolis prisonniers.</p>
+
+<p>Ce qui pr&eacute;occupait le plus vivement ma femme, c'&eacute;tait la conduite de
+l'oiseau qui avait guid&eacute; les enfants avec tant de confiance vers la
+ruche souterraine. L'homme n'&eacute;tait donc pas inconnu dans cette contr&eacute;e,
+que j'avais crue inhabit&eacute;e jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
+avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
+laisse jamais son industrie sans r&eacute;compense? L'int&eacute;rieur du pays
+serait-il habit&eacute;, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
+exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
+animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
+croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
+besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
+avait fait d&eacute;couvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
+le tronc d'un arbre.</p>
+
+<p>En attendant, je r&eacute;solus de redoubler de z&egrave;le et de surveillance afin de
+pr&eacute;venir toute catastrophe impr&eacute;vue. En cons&eacute;quence, non content de mes
+premiers projets de fortifications, je con&ccedil;us un second plan, qui
+consistait &agrave; &eacute;lever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
+haute de l'&icirc;le aux Requins, afin de prot&eacute;ger le passage du c&ocirc;t&eacute; de la
+mer. Je songeai en m&ecirc;me temps &agrave; changer le pont du ruisseau du Chacal en
+un pont-levis ou en un pont tournant.</p>
+
+<p>Pour achever les merveilles de cette m&eacute;morable journ&eacute;e, je fis voir aux
+chasseurs mes &eacute;chantillons de verre fossile, dont la d&eacute;couverte excita
+une satisfaction g&eacute;n&eacute;rale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
+nous appeler pour le repas, et fit para&icirc;tre &agrave; nos yeux le fameux r&ocirc;ti de
+pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait go&ucirc;ter, parce que
+l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance &eacute;loign&eacute;e
+avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;, comme l'ogre du
+petit Poucet: &laquo;Je sens la chair fra&icirc;che;&raquo; mais, lorsque les morceaux
+furent d&eacute;coup&eacute;s, le fumet qui s'en &eacute;leva fit dispara&icirc;tre toute
+r&eacute;pugnance, et chacun se vit forc&eacute; d'avouer que nous avions l&agrave; un r&ocirc;ti
+des plus d&eacute;licats.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, je fis allumer les feux de nuit et pr&eacute;parer des torches
+pour le cas o&ugrave; ils viendraient &agrave; s'&eacute;teindre; car durant notre s&eacute;jour
+dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allum&eacute;s,
+tant pour pr&eacute;venir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
+fumer notre chair d'ours, dont la pr&eacute;paration nous e&ucirc;t retenus trop
+longtemps sans cette pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Le Ciel nous envoya bient&ocirc;t un sommeil paisible, et qui ne fut troubl&eacute;
+par aucun accident f&acirc;cheux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIIb" id="CHAPITRE_XIIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Capture d'une autruche.&mdash;La vanille.&mdash;L'euphorbe et les &oelig;ufs
+d'autruche.</a></h3>
+
+
+<p>Au lever du jour, j'&eacute;veillai les enfants pour commencer les pr&eacute;paratifs
+de d&eacute;part. Nos occupations tiraient &agrave; leur fin. La chair d'ours &eacute;tait
+fum&eacute;e, la graisse pr&eacute;par&eacute;e et renferm&eacute;e dans des tiges de bambou.
+D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
+pas de l'attendre &agrave; une pareille distance de notre demeure et de toutes
+nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux &oelig;ufs d'autruche
+ni &agrave; ma gomme d'euphorbe, et, malgr&eacute; la distance, il &eacute;tait facile de
+rapporter tout cela en faisant la route &agrave; cheval, ce qui nous &eacute;pargnait
+la moiti&eacute; du temps.</p>
+
+<p>C'est par suite de cette r&eacute;solution que je fis mettre tout le monde sur
+pied, et bient&ocirc;t, munis des provisions n&eacute;cessaires, nous nous m&icirc;mes en
+route pour l'exp&eacute;dition projet&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour cette fois Fritz m'avait pr&ecirc;t&eacute; sa monture, et il avait pris notre
+jeune &acirc;ne. Ernest demeura pr&egrave;s de sa m&egrave;re, &agrave; laquelle il pouvait &ecirc;tre
+d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laiss&acirc;mes aussi
+les jeunes chiens Braun et Falb; apr&egrave;s quoi la petite caravane se mit en
+route pleine de confiance et d'ardeur.</p>
+
+<p>Nous suivions de nouveau le cours de la vall&eacute;e comme dans notre premi&egrave;re
+exp&eacute;dition, mais dans la direction contraire. Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave;
+rencontrer l'&eacute;tang aux Tortues, dont nous profit&acirc;mes pour remplir nos
+calebasses, et nous atteign&icirc;mes bient&ocirc;t le <i>Champ des Arabes</i>; nom que
+je donnai par d&eacute;rision &agrave; la hauteur du sommet de laquelle nous avions
+pris les autruches pour des cavaliers du d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
+que dans cette plaine immense j'&eacute;tais s&ucirc;r de ne pas les perdre de vue.
+Je r&eacute;solus m&ecirc;me de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
+d'euphorbe que j'avais pr&eacute;par&eacute;e dans notre derni&egrave;re exp&eacute;dition, et que
+les rayons du soleil devaient avoir suffisamment dess&eacute;ch&eacute;e. Nous nous
+m&icirc;mes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de d&eacute;poser
+la pr&eacute;cieuse liqueur dans une tige de bambou apport&eacute;e &agrave; cet effet. Ma
+pr&eacute;voyance fut r&eacute;compens&eacute;e par une abondante r&eacute;colte, car les tiges se
+trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient &eacute;t&eacute; pratiqu&eacute;es avec
+autant de soin que d'intelligence.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une plante tr&egrave;s-v&eacute;n&eacute;neuse, dis-je &agrave; Fritz; je compte l'employer
+en cas d'attaque s&eacute;rieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
+&agrave; toute extr&eacute;mit&eacute;, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgr&eacute; toute ma
+r&eacute;pugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
+contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
+d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
+aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.&raquo;</p>
+
+<p>Notre r&eacute;colte termin&eacute;e, nous remont&acirc;mes &agrave; cheval pour suivre les traces
+de nos &eacute;claireurs. Ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; enfonc&eacute;s dans la savane, et nous
+avions de la peine &agrave; les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
+se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
+derri&egrave;re, afin de rabattre les oiseaux de notre c&ocirc;t&eacute;, s'ils se
+trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le m&acirc;le partage
+avec la femelle le soin de couver les &oelig;ufs, et que souvent plusieurs
+femelles r&eacute;unissent leurs &oelig;ufs dans un seul nid qu'elles couvent
+alternativement.</p>
+
+<p>Fritz, qui avait r&eacute;solu de prendre vivante la premi&egrave;re autruche qu'il
+rencontrerait, avait eu la pr&eacute;caution de garnir de coton le bec de son
+aigle, afin de n'avoir pas &agrave; redouter une catastrophe pareille &agrave; celle
+qui avait ensanglant&eacute; notre premi&egrave;re chasse. Je lui avais rendu sa
+monture, plus propre que notre &acirc;non &agrave; la poursuite de l'autruche. Nous
+nous port&acirc;mes chacun de notre c&ocirc;t&eacute; &agrave; une certaine distance du nid,
+attendant avec impatience le moment d'agir.</p>
+
+<p>Quelques instants s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;s, lorsque je vis plusieurs
+masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage imm&eacute;diat du nid, et
+se diriger vers nous avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute;. Nous demeur&acirc;mes si
+fermes, que les pauvres animaux ne nous aper&ccedil;urent pas, ou du moins nous
+crurent moins dangereux que les chiens d&eacute;j&agrave; sur leurs traces. Leur
+course &eacute;tait tellement rapide, que bient&ocirc;t nous reconn&ucirc;mes un m&acirc;le qui
+avait fait partie de la troupe ant&eacute;rieure, ou qui avait remplac&eacute; celui
+dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussit&ocirc;t le but de
+nos poursuites. Les femelles &eacute;taient au nombre de trois, et elles
+marchaient imm&eacute;diatement sur ses traces. Lorsqu'il fut &agrave; une port&eacute;e de
+pistolet, je lui lan&ccedil;ai mon <i>lazo</i>, mais avec tant de maladresse, qu'au
+lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extr&eacute;mit&eacute;
+des ailes, o&ugrave; il s'embarrassa &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, mais sans retarder la fuite
+de l'animal, qui, effray&eacute; de cette brusque attaque, changea subitement
+la direction de sa course.</p>
+
+<p>Les femelles se dispers&egrave;rent &agrave; droite et &agrave; gauche; mais nous les
+abandonn&acirc;mes &agrave; leur fortune pour courir sur les traces du m&acirc;le. Jack et
+Franz s'&eacute;lanc&egrave;rent de leur c&ocirc;t&eacute; pour aller presser Fritz de donner le
+signal d&eacute;cisif. Celui-ci l&acirc;cha son aigle, qui commen&ccedil;a par planer
+au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
+nouvel ennemi acheva de d&eacute;router le pauvre animal, qui se mit &agrave; courir
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, sans suivre d&eacute;sormais aucune route, de mani&egrave;re que nous e&ucirc;mes
+le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
+ailes touchaient presque la t&ecirc;te de l'autruche; Jack prit son temps, et
+lan&ccedil;a son <i>lazo</i> avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
+fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
+Nous arriv&acirc;mes &agrave; temps pour &eacute;carter l'aigle et les chiens, et pour
+emp&ecirc;cher le prisonnier de se d&eacute;barrasser de ses liens.</p>
+
+<p>Cependant les efforts d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de l'autruche pour d&eacute;gager ses jambes
+nous faisaient craindre qu'elle ne parv&icirc;nt &agrave; rompre ses liens et &agrave; nous
+&eacute;chapper. Nous n'osions l'approcher de ce c&ocirc;t&eacute;; mais elle n'&eacute;tait gu&egrave;re
+moins terrible de l'autre, &agrave; cause de ses formidables coups d'ailes. La
+position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
+moyens de d&eacute;fense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
+puisque la premi&egrave;re condition &eacute;tait de ne pas blesser l'animal
+gri&egrave;vement. Enfin j'eus l'heureuse id&eacute;e de jeter mon mouchoir sur sa
+t&ecirc;te et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous e&ucirc;mes
+beau jeu; car, aussit&ocirc;t que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
+elle se laissa lier et garrotter sans r&eacute;sistance. Nous commen&ccedil;&acirc;mes par
+lui attacher les jambes et les pieds, de mani&egrave;re &agrave; lui laisser la
+libert&eacute; de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
+entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
+emprisonnait les ailes.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout, Fritz &eacute;levait encore des doutes sur la possibilit&eacute;
+d'apprivoiser l'animal et de l'employer &agrave; des travaux utiles.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Tu as donc oubli&eacute; comment les Indiens s'y prennent pour
+apprivoiser leurs &eacute;l&eacute;phants?</p>
+
+<p>FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux &eacute;l&eacute;phants
+apprivois&eacute;s, apr&egrave;s lui avoir fortement li&eacute; la trompe pour lui enlever
+toute d&eacute;fense, et alors il faut bien que le prisonnier ob&eacute;isse; car,
+s'il fait le r&eacute;calcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui &agrave;
+coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans rel&acirc;che de
+leurs &eacute;pieux derri&egrave;re les oreilles.</p>
+
+<p>JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivois&eacute;es pour appliquer
+le m&ecirc;me syst&egrave;me &agrave; notre prisonnier, &agrave; moins de l'attacher entre Fritz et
+moi: ce qui serait une mauvaise ressource.</p>
+
+<p>MOI. Pourquoi faudrait-il n&eacute;cessairement deux autruches pour en dompter
+une troisi&egrave;me? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
+Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
+et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la pr&eacute;caution d'attacher
+fortement les jambes de notre prisonnier.&raquo;</p>
+
+<p>Les trois enfants firent un saut de joie en s'&eacute;criant: &laquo;Voil&agrave; un moyen
+excellent! Il ne peut manquer de r&eacute;ussir.&raquo;</p>
+
+<p>Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
+nouvelles courroies moins fortes que la premi&egrave;re, et assez longues pour
+qu'en les tenant par l'extr&eacute;mit&eacute; on ne cour&ucirc;t aucun risque d'&ecirc;tre
+atteint. La premi&egrave;re fut pass&eacute;e dans les cornes de Brummer, et la
+seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs re&ccedil;urent l'ordre
+de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
+m'&eacute;tais mis en devoir de d&eacute;livrer l'animal des deux lacets et du voile
+qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me r&eacute;ussit
+au del&agrave; de toute attente. La chose faite, je m'&eacute;loignai prudemment par
+un saut de c&ocirc;t&eacute;, et nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; observer avec anxi&eacute;t&eacute; les
+mouvements ult&eacute;rieurs de l'animal abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a par demeurer &agrave; terre sans mouvement, ne semblant vouloir
+faire usage de sa libert&eacute; que pour promener autour de lui des regards
+effar&eacute;s. Tout &agrave; coup nous le v&icirc;mes sauter sur ses pieds, esp&eacute;rant
+prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
+retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas &agrave; se relever et &agrave;
+renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
+gardiens &eacute;taient trop vigoureux pour se laisser &eacute;branler. Alors
+l'autruche voulut essayer la violence, et elle commen&ccedil;a &agrave; frapper l'air
+&agrave; droite et &agrave; gauche; mais ses ailes &eacute;taient trop courtes, et d'ailleurs
+trop embarrass&eacute;es dans leurs liens, pour que l'entreprise lui r&eacute;uss&icirc;t:
+au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
+coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
+prendre la fuite par derri&egrave;re; mais cette derni&egrave;re tentative ne fut pas
+plus heureuse que les pr&eacute;c&eacute;dentes. Voyant toute r&eacute;sistance inutile, le
+pauvre animal se r&eacute;signa &agrave; reprendre son chemin au grand trot, suivi de
+ses deux gardiens, qui surent si habilement &eacute;puiser ses forces, qu'elle
+se mit bient&ocirc;t d'elle-m&ecirc;me &agrave; une allure mod&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Jugeant alors que le moment favorable &eacute;tait venu, j'ordonnai aux deux
+cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
+nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
+&oelig;ufs que nous voulions rapporter.</p>
+
+<p>J'avais fait les pr&eacute;paratifs pour cette op&eacute;ration, et nous avions deux
+grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en s&ucirc;ret&eacute; jusqu'&agrave;
+l'habitation.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas &agrave; reconna&icirc;tre notre croix de bois, qui nous guida droit
+au nid; nous n'&eacute;tions plus qu'&agrave; quelques pas, lorsqu'une femelle en
+sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
+Mais sa pr&eacute;sence &eacute;tait un signe certain que le nid n'avait pas &eacute;t&eacute;
+abandonn&eacute; depuis notre derni&egrave;re visite, et nous n'en f&ucirc;mes que plus
+empress&eacute;s &agrave; nous saisir des &oelig;ufs, esp&eacute;rant que dans le nombre il s'en
+trouvait de vivants. Nous en chois&icirc;mes donc une douzaine sans d&eacute;ranger
+le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid apr&egrave;s
+notre d&eacute;part.</p>
+
+<p>Nous nous h&acirc;t&acirc;mes d'emballer notre butin avec les plus grandes
+pr&eacute;cautions, et, apr&egrave;s avoir charg&eacute; les sacs sur nos montures, je me mis
+en devoir d'aller gagner le rendez-vous o&ugrave; les dompteurs d'autruches
+devaient nous attendre. Trouvant alors la journ&eacute;e suffisamment remplie,
+je donnai le signal du retour, et nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t regagn&eacute; notre
+demeure.</p>
+
+<p>Ernest et sa m&egrave;re ouvrirent de grands yeux &agrave; la vue de notre nouveau
+prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
+minutes.</p>
+
+<p>MA FEMME. &laquo;Au nom du Ciel quel nouvel h&ocirc;te amenez-vous l&agrave;?
+Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et &agrave; quoi nous servira-t-il?</p>
+
+<p>JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
+contr&eacute;e tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
+jours pour arriver &agrave; la premi&egrave;re colonie europ&eacute;enne, o&ugrave; je saurai bien
+tout pr&eacute;parer pour notre d&eacute;livrance. Je propose donc que l'on appelle le
+nouveau venu <i>Brausewind</i> (vent imp&eacute;tueux): c'est un nom qu'il ne
+tardera pas &agrave; m&eacute;riter. Et toi, Ernest, je te c&egrave;derai mon Buc&eacute;phale
+aussit&ocirc;t que celui-ci sera en &eacute;tat d'&ecirc;tre mont&eacute;.</p>
+
+<p>MOI. Quant &agrave; toi, ma ch&egrave;re femme, tu n'as pas besoin de t'inqui&eacute;ter de
+la nourriture de notre h&ocirc;te; la terre y pourvoira, et j'esp&egrave;re qu'on ne
+pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
+qui gagnera son pain, je t'en r&eacute;ponds, s'il se laisse une fois
+apprivoiser.</p>
+
+<p>FRANZ. Cher p&egrave;re, voici Jack qui s'empare d&eacute;j&agrave; de l'autruche, comme si
+nous n'avions pas concouru &agrave; sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
+avec son aigle.</p>
+
+<p>MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je r&eacute;clame le
+corps pour ma part; Fritz aura la t&ecirc;te, Jack les jambes, et quant &agrave; toi,
+mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
+queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
+tomb&eacute; sous nos coups.</p>
+
+<p>FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer &agrave; mes plumes, pourvu que l'oiseau
+reste entier.</p>
+
+<p>MOI. Alors j'abandonnerai &eacute;galement mes pr&eacute;tentions, pour ne pas &ecirc;tre
+cause du partage de l'animal.</p>
+
+<p>FRITZ. Et moi j'en ferai de m&ecirc;me, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
+tout entier.</p>
+
+<p>JACK. Grand merci de votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Alors la pauvre b&ecirc;te est sauv&eacute;e,
+car les jambes m'appartenaient d&eacute;j&agrave;; et je suis peu dispos&eacute; &agrave; les
+couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
+ses plumes.</p>
+
+<p>FRANZ. Tr&egrave;s-volontiers, car je vois qu'on s'est moqu&eacute; de moi: il faut
+bien que l'autruche appartienne &agrave; quelqu'un en entier.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; une sage r&eacute;solution, dont Jack tire tout le profit.&raquo;</p>
+
+<p>La m&egrave;re eut alors le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de notre merveilleuse capture, et
+Ernest, dont la brillante imagination &eacute;tait en travail depuis une heure,
+finit par se faire un tableau si romantique de cette m&eacute;morable journ&eacute;e,
+qu'il s'&eacute;cria les larmes aux yeux: &laquo;Ne serai-je donc jamais l&agrave; dans les
+occasions o&ugrave; il y a du plaisir et de la gloire &agrave; gagner!</p>
+
+<p>MOI. On ne peut avoir tous les avantages &agrave; la fois. Tu n'es pas grand
+amateur des sc&egrave;nes guerri&egrave;res, et sous ce rapport il faut avouer que tu
+le c&egrave;des &agrave; tes deux fr&egrave;res. Mais d'un autre c&ocirc;t&eacute; on ne peut te refuser
+un m&eacute;rite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
+d'&ecirc;tre en bon chemin d'y arriver. Il s'est d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute; plus d'une
+occasion pour nous de mettre &agrave; profit tes connaissances en histoire
+naturelle, et peut-&ecirc;tre es-tu destin&eacute; &agrave; devenir notre interpr&egrave;te, si la
+Providence envoyait un navire &eacute;tranger sur ces c&ocirc;tes.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait trop tard ce jour-l&agrave; pour songer au retour, il fallut
+s'occuper de notre prisonnier et lui pr&eacute;parer un g&icirc;te pour la nuit.
+L'op&eacute;ration ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
+entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
+employ&eacute; &agrave; employer nos provisions et nos nouvelles d&eacute;couvertes; nous ne
+voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine &agrave; renoncer aux
+richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui repr&eacute;sente
+vivement les avantages futurs!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, de bonne heure, nous repr&icirc;mes le chemin de
+l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
+d&eacute;cider l'autruche &agrave; se mettre en route. Nous n'en v&icirc;nmes &agrave; bout qu'en
+lui jetant un voile sur la t&ecirc;te comme la veille. Elle fut attach&eacute;e de
+nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
+derri&egrave;re, de mani&egrave;re &agrave; lui rendre impossibles tous efforts pour
+s'&eacute;carter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
+au timon du chariot, o&ugrave; figurait notre magnifique vache en qualit&eacute; de
+timonier. Ernest &eacute;tait sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant &agrave;
+moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune &acirc;non; de sorte que nous
+formions une caravane bizarre, mais g&eacute;n&eacute;ralement bien mont&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes halte pr&egrave;s de l'&Eacute;cluse, pour donner le temps aux enfants de
+reprendre leurs plumes d'autruche, et en m&ecirc;me temps pour faire une
+provision de cette terre &agrave; pipe dont nous devions la d&eacute;couverte &agrave; ma
+femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une esp&egrave;ce de f&egrave;ve se
+trouva &ecirc;tre un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherch&eacute; dans
+nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
+nombre de graines noires et brillantes, qui r&eacute;pandent une odeur
+d&eacute;licieuse lorsque les rayons du soleil ont achev&eacute; leur maturit&eacute;.</p>
+
+<p>Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, &agrave; l'aide
+d'une barri&egrave;re de bambous fortement fix&eacute;e aux deux extr&eacute;mit&eacute;s, et qui
+nous parut presque imp&eacute;n&eacute;trable. Pour plus de pr&eacute;caution cependant, je
+fis joncher la terre de branches, &agrave; une certaine distance, dans
+l'int&eacute;rieur de la vall&eacute;e, afin que nos l&eacute;gers prisonniers ne
+rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
+franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
+portait aucune trace r&eacute;cente qui indiqu&acirc;t l'&eacute;vasion des antilopes ou des
+gazelles, nous pr&icirc;mes la pr&eacute;caution d'effacer nos propres traces, afin
+d'&ecirc;tre avertis du passage des animaux qui pourraient &agrave; l'avenir
+s'&eacute;chapper de la vall&eacute;e, ou s'y introduire par cette voie.</p>
+
+<p>Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
+ferme avant l'obscurit&eacute;; puisqu'il &eacute;tait devenu impossible de pousser
+plus loin ce jour-l&agrave;. En passant pr&egrave;s de la plantation de cannes &agrave;
+sucre, je fis ramasser la chair des p&eacute;caris, qui se trouvait
+parfaitement conserv&eacute;e. Nous n'oubli&acirc;mes pas non plus de nous pourvoir
+d'un certain nombre de cannes, et nous poursuiv&icirc;mes notre route au clair
+de la lune, malgr&eacute; ma r&eacute;pugnance habituelle pour les marches de nuit.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes tr&egrave;s-tard et accabl&eacute;s de fatigue. Le chariot fut d&eacute;tel&eacute; &agrave;
+la h&acirc;te, et l'autruche attach&eacute;e, comme la veille, entre deux arbres;
+puis, apr&egrave;s un l&eacute;ger repas, chacun s'en alla s'&eacute;tendre sur son lit de
+coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.</p>
+
+<p>En nous levant, nous v&icirc;mes avec plaisir que les couveuses avaient
+heureusement accompli leur t&acirc;che. L'une conduisait les poussins
+domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapport&eacute;
+les &oelig;ufs dans la cabane. Dans cette derni&egrave;re couv&eacute;e, nous remarqu&acirc;mes
+quelques oiseaux d'une esp&egrave;ce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
+le d&eacute;sir d'emporter &agrave; l'habitation.</p>
+
+<p>Nous nous occup&acirc;mes alors du d&eacute;jeuner pour reprendre ensuite la route de
+notre demeure, dont nous n'approchions pas sans &eacute;motion, apr&egrave;s une si
+longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgr&eacute; la chaleur
+qui commen&ccedil;ait &agrave; devenir insupportable, nous arriv&acirc;mes avant midi &agrave;
+notre habitation, pour ne plus nous en &eacute;loigner de longtemps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIVb" id="CHAPITRE_XIVb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">&Eacute;ducation de l'autruche.&mdash;L'hydromel.&mdash;La tannerie et la chapellerie.</a></h3>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s notre arriv&eacute;e, le premier soin de ma femme avait &eacute;t&eacute; de
+faire ouvrir toutes les fen&ecirc;tres; ensuite il fallut nettoyer, laver et
+balayer. Les deux cadets aidaient leur m&egrave;re, tandis que les a&icirc;n&eacute;s
+travaillaient avec moi &agrave; d&eacute;baller nos richesses.</p>
+
+<p>L'autruche eut son tour: d&eacute;livr&eacute;e de ses deux gardiens, elle fut
+attach&eacute;e, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui
+soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester &agrave; cette place
+jusqu'&agrave; la fin de sa nouvelle &eacute;ducation.</p>
+
+<p>Les &oelig;ufs d'autruche subirent l'&eacute;preuve de l'eau ti&egrave;de; ceux que nous
+trouv&acirc;mes vivants furent plac&eacute;s dans un four sur une couche de coton et
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un thermom&egrave;tre, afin de les maintenir &agrave; la temp&eacute;rature
+convenable. Cinq seulement r&eacute;sist&egrave;rent &agrave; l'&eacute;preuve: le reste avait p&eacute;ri
+pendant le voyage. Les lapins angoras, peign&eacute;s avec soin, nous donn&egrave;rent
+une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils
+furent ensuite transport&eacute;s dans l'&icirc;le aux Requins, qui ne devait pas
+demeurer longtemps d&eacute;serte avec de pareils habitants. Dans la suite,
+nous leur construis&icirc;mes des demeures souterraines d'apr&egrave;s un plan qui
+p&ucirc;t nous livrer les habitants sans d&eacute;fense lorsque nous aurions besoin
+de leurs tr&eacute;sors. Par surcro&icirc;t de pr&eacute;cautions, j'&eacute;tablis &agrave; l'entr&eacute;e de
+leur demeure une esp&egrave;ce de grillage dispos&eacute; de mani&egrave;re &agrave; s'emparer
+chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite
+recueillir sans peine et sans effort.</p>
+
+<p>Bien malgr&eacute; moi j'assignai pour s&eacute;jour aux antilopes l'&icirc;le aux Requins;
+car notre d&eacute;sir e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de les garder pr&egrave;s de l'habitation, si nous
+n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres
+animaux de la maison. Il &eacute;tait &agrave; craindre aussi que la perte de leur
+libert&eacute; ne leur occasionn&acirc;t quelque maladie mortelle, tandis que dans
+leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'&eacute;tait &agrave; redouter.
+Nous leur construis&icirc;mes un g&icirc;te o&ugrave; elles pouvaient se retirer &agrave; leur
+gr&eacute;, et o&ugrave; nous apportions une provision de foin et d'herbes fra&icirc;ches &agrave;
+chacune de nos visites.</p>
+
+<p>Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait apr&egrave;s la
+distribution que nous en avions faite &agrave; la ferme, re&ccedil;ut pour demeure
+l'&eacute;tang aux Canards. J'avais song&eacute; d'abord &agrave; les garder dans le jardin,
+pour le purger des lima&ccedil;ons et des insectes qui l'infestaient; mais,
+lorsque ma femme apprit que ces petits animaux &eacute;taient aussi grands
+amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement &agrave; mon projet,
+en remarquant qu'ils d&eacute;voreraient pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'ils &eacute;taient charg&eacute;s
+de d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Deux de nos tortues &eacute;tant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles
+&agrave; part pour les utiliser en temps et lieu.</p>
+
+<p>Jack, qui s'&eacute;tait charg&eacute; de porter les autres &agrave; l'&eacute;tang, accourut
+bient&ocirc;t chercher Fritz, et tous deux, arm&eacute;s d'un long bambou, se
+dirig&egrave;rent vers l'&eacute;tang &agrave; toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il
+s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai
+pas &agrave; les voir repara&icirc;tre portant un des filets d'Ernest, o&ugrave; se
+d&eacute;battait une belle anguille. Ils me racont&egrave;rent alors qu'ils avaient
+trouv&eacute; les autres filets vides et d&eacute;chir&eacute;s; d'o&ugrave; je conclus que quelque
+gros poisson avait r&eacute;ussi &agrave; s'en &eacute;chapper en rongeant les mailles; mais
+nous nous consol&acirc;mes facilement de cette perte avec l'excellent
+&eacute;chantillon qui nous &eacute;tait rest&eacute;. Ma femme nous en pr&eacute;para une portion;
+le reste fut mis dans la saumure, et conserv&eacute; &agrave; la mani&egrave;re du lion
+marin&eacute;.</p>
+
+<p>Quant au poivre et &agrave; la vanille, je les fis planter au pied des colonnes
+de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'esp&eacute;rance de les voir
+bient&ocirc;t s'&eacute;lever en espaliers. En pla&ccedil;ant pr&egrave;s de nous ces plantes
+pr&eacute;cieuses, il nous &eacute;tait d'autant plus facile de leur donner les soins
+n&eacute;cessaires pour obtenir une abondante r&eacute;colte.</p>
+
+<p>Quant &agrave; notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,
+ma femme se chargea de la mettre en s&ucirc;ret&eacute;, et, bien que nous fussions
+g&eacute;n&eacute;ralement peu amateurs d'&eacute;pices, je r&eacute;solus d'en m&ecirc;ler d&eacute;sormais au
+riz, au melon et surtout aux l&eacute;gumes, parce que je savais que dans les
+climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et
+faciliter la digestion.</p>
+
+<p>La vanille ne pouvait nous &ecirc;tre d'un grand usage pour le moment pr&eacute;sent,
+parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la n&eacute;gliger,
+comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.</p>
+
+<p>Les jambons d'ours et de p&eacute;cari, ainsi que les barils de graisse, furent
+confi&eacute;s aux soins de ma femme, pour &ecirc;tre conserv&eacute;s dans le garde-manger.
+Nous avions maintenant de quoi d&eacute;fier la famine pour longtemps; mais ma
+femme nous d&eacute;clara qu'&agrave; l'avenir on ne go&ucirc;terait pas &agrave; la cr&egrave;me ni au
+beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la
+m&ecirc;ler avec la nouvelle graisse, afin de m&eacute;nager les richesses que nous
+venions de rapporter. Il fallut se r&eacute;signer, en soupirant, &agrave; cette
+rigoureuse interdiction.</p>
+
+<p>Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en
+prenant la pr&eacute;caution de les charger de pierres, afin que la mer ne les
+emport&acirc;t pas en se retirant.</p>
+
+<p>La couveuse et ses poussins furent plac&eacute;s sous une cage &agrave; poulets, et on
+r&eacute;solut de les nourrir avec des &oelig;ufs hach&eacute;s et de la mie de pain,
+jusqu'&agrave; ce qu'ils fussent apprivois&eacute;s. J'eus soin de les faire placer
+sous nos yeux, de peur que ma&icirc;tre Knips ne s'avis&acirc;t de tenter sur eux
+quelque exp&eacute;rience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'esp&eacute;rais
+pouvoir les r&eacute;unir sans inconv&eacute;nient au reste de la basse-cour.</p>
+
+<p>Le condor et l'urubu prirent place dans le mus&eacute;e comme des troph&eacute;es de
+nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous perm&icirc;t de les
+pr&eacute;parer plus &agrave; notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.
+Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans
+l'atelier, aussi bien que la terre &agrave; porcelaine; car j'esp&eacute;rais tirer de
+ces pr&eacute;cieux mat&eacute;riaux une utilit&eacute; r&eacute;elle et pratique. L'amiante devait
+nous fournir des m&egrave;ches incombustibles pour nos lampes, et le verre
+fossile d'&eacute;l&eacute;gants carreaux de vitre, et je voyais d&eacute;j&agrave; la porcelaine
+prendre sous ma main mille formes aussi vari&eacute;es qu'agr&eacute;ables.</p>
+
+<p>Toutes les provisions de bouche furent confi&eacute;es &agrave; la garde sp&eacute;ciale de
+ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance
+particuli&egrave;re, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'&eacute;tiquette:
+<i>Poison</i>, afin de pr&eacute;venir toute m&eacute;prise funeste &agrave; son &eacute;gard.</p>
+
+<p>Enfin les peaux de rats-castors furent r&eacute;unies en un paquet et expos&eacute;es
+&agrave; l'air sous le toit de la galerie, afin que l'int&eacute;rieur de l'habitation
+ne f&ucirc;t pas empest&eacute; de leur d&eacute;sagr&eacute;able parfum.</p>
+
+<p>Tous ces travaux termin&eacute;s, j'aper&ccedil;us enfin quelle source de richesses
+nous avions rencontr&eacute;e dans cette derni&egrave;re exp&eacute;dition; car il nous en
+avait co&ucirc;t&eacute; deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles
+acquisitions. &Agrave; cette pens&eacute;e, il me fut impossible de retenir une
+exclamation involontaire et je m'&eacute;criai: &laquo;Divine Providence, nous voil&agrave;
+riches &agrave; pr&eacute;sent!&raquo;</p>
+
+<p>Jack &eacute;tait d'avis que les d&eacute;couvertes, la chasse, le pillage sont les
+plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail
+sont des qualit&eacute;s inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme
+sto&iuml;cien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus
+heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux
+rester assis &agrave; lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de
+partager les d&eacute;couvertes et les &oelig;uvres des autres.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; Jack que la vie de l'homme ne doit pas &ecirc;tre un tableau
+mouvant d'aventures et de d&eacute;couvertes sans cesse renaissantes, mais un
+foyer d'activit&eacute; mod&eacute;r&eacute;e et un sage emploi des bienfaits de la nature,
+et je fis remarquer &agrave; Ernest combien une vie inactive peut devenir
+funeste, en an&eacute;antissant les plus nobles facult&eacute;s de l'homme, et combien
+il est dangereux de chercher un asile dans le monde id&eacute;al contre les
+inconv&eacute;nients du monde r&eacute;el.</p>
+
+<p>La pr&eacute;paration d'un champ pour recevoir la semence &eacute;tait la pens&eacute;e qui
+me pr&eacute;occupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans
+d&eacute;lai de celles de nos op&eacute;rations qui ne pouvaient souffrir de retard,
+comme l'&eacute;ducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.</p>
+
+<p>Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il
+avait fallu d'&eacute;loquence et d'efforts aux premiers l&eacute;gislateurs pour
+accoutumer les peuples pasteurs &agrave; ce p&eacute;nible travail. Cette fois nous
+d&eacute;frich&acirc;mes environ un arpent, qui fut partag&eacute; en trois portions &eacute;gales
+pour recevoir le froment, l'orge et le ma&iuml;s. Quant &agrave; nos autres grains,
+je les fis semer &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans diverses pi&egrave;ces de terre, persuad&eacute; qu'ils
+ne r&eacute;ussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.</p>
+
+<p>Je fis aussi deux nouvelles plantations au del&agrave; du ruisseau du Chacal,
+l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La derni&egrave;re excursion de
+nos buffles avait achev&eacute; de les fa&ccedil;onner au joug, et la charrue
+remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux o&ugrave; la
+terre demandait &agrave; &ecirc;tre remu&eacute;e plus profond&eacute;ment, le travail &eacute;tait
+p&eacute;nible, et nous compr&icirc;mes alors le sens de cette redoutable parole: &laquo;Tu
+mangeras ton pain &agrave; la sueur de ton front.&raquo; La p&eacute;nible t&acirc;che du
+labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.</p>
+
+<p>Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche &eacute;tait
+soumise &agrave; bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,
+c'&eacute;tait pour l'enivrer de fum&eacute;e de tabac, jusqu'&agrave; ce qu'il lui dev&icirc;nt
+impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois &eacute;tendue &agrave; terre, un des
+enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une
+liti&egrave;re de roseaux, et ses liens &eacute;taient assez l&acirc;ches pour lui permettre
+de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle &eacute;tait la pomme
+de terre, le riz et le ma&iuml;s: les dattes lui &eacute;taient particuli&egrave;rement
+agr&eacute;ables. Je n'oubliai pas non plus de placer pr&egrave;s du r&acirc;telier une
+provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a
+coutume d'en faire usage pour acc&eacute;l&eacute;rer la digestion.</p>
+
+<p>Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher &agrave; rien, et cette
+obstination &eacute;puisa tellement ses forces, que nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; craindre
+pour sa vie. Alors la bonne m&egrave;re nous pr&eacute;para une bouillie de ma&iuml;s et de
+beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.
+Apr&egrave;s deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et
+son naturel parut avoir subi une r&eacute;volution compl&egrave;te, car &agrave; partir de ce
+jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place &agrave; une sorte de
+curiosit&eacute; inqui&egrave;te tout &agrave; fait comique. Apr&egrave;s avoir g&eacute;mi de l'abstinence
+de notre nouvel h&ocirc;te, nous fin&icirc;mes par concevoir des inqui&eacute;tudes sur sa
+voracit&eacute;. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et
+toute la provision ne tarda pas &agrave; dispara&icirc;tre. Pour sa nourriture,
+Brausewind semblait pr&eacute;f&eacute;rer les glands et le ma&iuml;s, et sa gourmandise le
+rendit bient&ocirc;t docile &agrave; toutes nos volont&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s dix &agrave; douze jours, nous cr&ucirc;mes pouvoir d&eacute;livrer l'animal de ses
+liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commen&ccedil;a
+une &eacute;ducation dans toutes les r&egrave;gles. Nous habitu&acirc;mes notre prisonnier &agrave;
+recevoir des fardeaux, d'abord l&eacute;gers, puis de plus en plus pesants, &agrave;
+s'agenouiller et &agrave; se relever au commandement. Bient&ocirc;t il fut dress&eacute; &agrave;
+tourner &agrave; droite et &agrave; gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou
+Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer r&eacute;tif ou
+indocile, nous pr&icirc;mes le parti de lui couvrir la t&ecirc;te d'un voile
+impr&eacute;gn&eacute; de fum&eacute;e de tabac. Ce dernier exp&eacute;dient l'amena bient&ocirc;t &agrave; une
+docilit&eacute; compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois, l'autruche &eacute;tait si parfaitement apprivois&eacute;e, qu'il
+fallut songer &agrave; son &eacute;quipement. Je commen&ccedil;ai par lui faire une nouvelle
+ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans g&ecirc;ner le
+mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait
+une forte courroie destin&eacute;e &agrave; attacher l'animal au chariot, ou &agrave; lui
+fixer son fardeau sur les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pens&eacute;e
+m'embarrassait fort, car j'&eacute;tais oblig&eacute; de travailler sans mod&egrave;le.
+Toutefois, comme j'avais observ&eacute; le pouvoir que nous exercions sur
+l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une esp&egrave;ce de
+chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux l&eacute;gers anneaux de
+laiton, et l'appareil se rabattait &agrave; volont&eacute; sur les yeux et sur les
+oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un c&ocirc;t&eacute; ou de
+l'autre, selon qu'il voulait laisser &agrave; l'oiseau l'usage de l'&oelig;il droit
+ou de l'&oelig;il gauche pour le diriger &agrave; gauche ou &agrave; droite. Pour arr&ecirc;ter
+l'animal, il suffisait de faire retomber &agrave; la fois les deux c&ocirc;t&eacute;s de
+l'appareil.</p>
+
+<p>Mon harnais n'&eacute;tait pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout
+l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de l&eacute;gers
+changements nous v&icirc;nmes &agrave; bout de notre entreprise, non sans peine
+cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer &agrave;
+l'usage d'un appareil aussi &eacute;trange et aussi compliqu&eacute;; car &agrave; chaque
+instant il nous arrivait d'oublier &agrave; qui nous avions affaire, et de
+vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne r&eacute;ussissait pas le
+moins du monde.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise
+difficile, et qui, au cap de Bonne-Esp&eacute;rance, m'e&ucirc;t infailliblement
+m&eacute;rit&eacute; un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une
+description d&eacute;taill&eacute;e de mon &oelig;uvre; il suffira de dire que la selle
+&eacute;tait fix&eacute;e autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre
+les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer
+solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derri&egrave;re afin de
+pr&eacute;venir les chutes. &Agrave; la honte du noble art de l'&eacute;quitation, ma selle
+avait une solide poign&eacute;e pour passer la bride et se retenir avec les
+mains si l'occasion l'exigeait.</p>
+
+<p>Au bout de peu de temps, le r&ocirc;le de cheval de course devint si familier
+&agrave; notre autruche, gr&acirc;ce &agrave; nos patientes le&ccedil;ons, qu'&agrave; partir de ce moment
+elle devint v&eacute;ritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait
+la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu &agrave; un
+cheval ordinaire: rapidit&eacute; dont je me promis de grands avantages pour
+l'avenir. Il ne m'en co&ucirc;ta pas peu d'efforts pour maintenir le
+propri&eacute;taire de l'animal en paisible possession de sa conqu&ecirc;te; car ses
+fr&egrave;res ne pouvaient s'emp&ecirc;cher de regarder son bonheur avec envie, et il
+fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier
+arrangement.</p>
+
+<p>Ils se veng&egrave;rent bien de la pr&eacute;f&eacute;rence en faisant tomber sur le pauvre
+Jack un feu roulant de railleries. &laquo;Regardez-le, s'&eacute;criaient-ils
+aussit&ocirc;t qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'&eacute;lever dans les
+airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa t&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu
+qu'on le laiss&acirc;t paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait
+fi&egrave;rement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre
+courrier d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Peu de jours avant l'entier &eacute;quipement de notre nouvelle monture, Fritz
+m'avait apport&eacute; &agrave; trois reprises diff&eacute;rentes une jeune autruche &eacute;close
+dans le four. Les autres &oelig;ufs n'avaient pas r&eacute;ussi, et un des petits ne
+demeura qu'un jour en vie. Ceux qui surv&eacute;curent pr&eacute;sent&egrave;rent pendant les
+premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe gris&acirc;tre et leurs
+longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de
+ma&iuml;s et des glands doux, apr&egrave;s ne leur avoir donn&eacute; pendant deux jours
+que des &oelig;ufs hach&eacute;s et de la cassave bouillie dans du lait.</p>
+
+<p>Au milieu de tous nos travaux, la pr&eacute;paration des peaux d'ours n'&eacute;tait
+pas n&eacute;glig&eacute;e. Nous commen&ccedil;&acirc;mes par les nettoyer avec un racloir de fer
+que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite
+mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et
+en m&ecirc;me temps afin d'obtenir une fourrure plus &eacute;paisse.</p>
+
+<p>Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient d&eacute;j&agrave; donn&eacute; deux tonnes de miel
+dont nous ne savions que faire. Je songeai &agrave; en composer de l'hydromel,
+travail dans lequel la bonne m&egrave;re se trouva bient&ocirc;t plus habile que moi.
+La pr&eacute;paration consistait &agrave; faire bouillir le miel dans un certain
+volume d'eau et &agrave; l'&eacute;cumer; puis nous vers&acirc;mes la liqueur dans deux
+tonneaux, o&ugrave; nous la f&icirc;mes fermenter avec de la farine de seigle. Je
+remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de
+feuilles de ravensara, pour donner un parfum &agrave; la liqueur; mais n'ayant
+pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans
+m&eacute;lange.</p>
+
+<p>Lorsque la lie fut tomb&eacute;e et le liquide &eacute;clairci, je fis vider la
+premi&egrave;re tonne dans de plus petits vases de bambou, purifi&eacute;s par des
+fumigations de soufre pour emp&ecirc;cher la seconde fermentation. Ayant
+pr&eacute;alablement go&ucirc;t&eacute; la liqueur, nous la trouv&acirc;mes si agr&eacute;able, que nous
+r&eacute;sol&ucirc;mes &agrave; l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en
+conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de vari&eacute;t&eacute;
+dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le
+m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute;, et au bout de peu de jours nous avions une provision
+d'excellent vinaigre. La bonne m&egrave;re en mit une partie en bouteilles pour
+les usages domestiques, et le reste me servit pour la pr&eacute;paration de mes
+peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me sembl&egrave;rent
+suffisamment mortifi&eacute;es, je les retirai du vinaigre pour les laver une
+seconde fois. Quand je les vis &agrave; moiti&eacute; s&egrave;ches, je me mis en devoir de
+les humecter avec de l'huile de baleine, apr&egrave;s quoi il ne resta plus
+qu'&agrave; les fouler jusqu'&agrave; ce qu'elles nous parussent avoir acquis la
+souplesse n&eacute;cessaire. Nous nous serv&icirc;mes, pour les polir, de morceaux de
+peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la
+d&eacute;couverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, d&eacute;livr&eacute;es de toute
+mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout
+lieu de me r&eacute;jouir du succ&egrave;s de notre long travail.</p>
+
+<p>Pendant ces occupations inaccoutum&eacute;es, d'abord entreprises avec ardeur
+par les enfants, mais devenues bient&ocirc;t p&eacute;nibles &agrave; leurs jeunes esprits,
+nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne
+qualit&eacute;. Le tonneau qui &eacute;tait rest&eacute; sans m&eacute;lange re&ccedil;ut le nom de
+<i>malaga</i>, parce que le goudron dont je m'&eacute;tais servi pour enduire
+l'int&eacute;rieur du bambou avait communiqu&eacute; &agrave; la liqueur une certaine
+amertume. Le tonneau parfum&eacute; fut appel&eacute; par les enfants <i>muscat de
+Felsen-Heim</i>, en m&eacute;moire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.</p>
+
+<p>Je fis observer &agrave; ce sujet qu'il nous &eacute;tait bien permis d'appeler notre
+paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas &agrave;
+abuser les autres &agrave; cet &eacute;gard, quoique je ne perdisse pas l'esp&eacute;rance de
+voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien
+que le mad&egrave;re ou le c&eacute;l&egrave;bre vin du Cap.</p>
+
+<p>Au reste, je me vis forc&eacute; de mod&eacute;rer l'ardeur que mes jeunes compagnons
+t&eacute;moignaient pour cette boisson, si je voulais pr&eacute;venir quelque tumulte
+inaccoutum&eacute;.</p>
+
+<p>Voyant que la tannerie nous avait bien r&eacute;ussi, je me tournai avec un
+nouveau courage du c&ocirc;t&eacute; de la chapellerie, avec l'intention de commencer
+par le chapeau de castor que nous avions promis &agrave; Franz.</p>
+
+<p>ERNEST. &laquo;Dites-moi donc, cher p&egrave;re, quelle forme et quelle couleur vous
+voulez donner &agrave; notre premier chapeau, afin qu'il devienne un mod&egrave;le
+pour l'avenir.</p>
+
+<p>MOI. &Agrave; dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,
+parce que je manque d'&eacute;l&eacute;ments pour cette derni&egrave;re couleur; car nous
+n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne
+nous manque pas.</p>
+
+<p>ERNEST. Un chapeau rouge ne me d&eacute;plairait pas. Le rouge est une noble
+couleur.</p>
+
+<p>JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la
+nature.</p>
+
+<p>FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur &eacute;conomique.</p>
+
+<p>FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adapt&eacute;e au
+climat o&ugrave; nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis
+que le noir les absorbe.</p>
+
+<p>MOI. Je crois que je me d&eacute;ciderai pour le rouge. Comme le premier
+chapeau est destin&eacute; &agrave; Franz, je veux lui faire une esp&egrave;ce de barrette
+semblable &agrave; celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la
+vieille chronique suisse.</p>
+
+<p>MA FEMME. Je vois que personne ne songe &agrave; me demander mon avis dans une
+mati&egrave;re qui est cependant de la comp&eacute;tence sp&eacute;ciale des femmes. Je vote
+pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre
+pays.</p>
+
+<p>TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes
+d'autruche.&raquo;</p>
+
+<p>Je distribuai imm&eacute;diatement les r&ocirc;les pour notre nouvelle op&eacute;ration. Les
+uns furent charg&eacute;s de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames
+de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de
+lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de m&ecirc;ler les deux
+esp&egrave;ces. Quant &agrave; moi, j'eus bient&ocirc;t fabriqu&eacute; un ar&ccedil;on de chapelier avec
+une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux
+morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait
+encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent
+bient&ocirc;t pr&ecirc;ts tous deux, et nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; obtenir un feutre
+l&eacute;ger, que nous m&icirc;mes en &oelig;uvre sur-le-champ. Je terminai l'op&eacute;ration en
+plongeant notre ouvrage dans une d&eacute;coction de cochenille, fra&icirc;che,
+d&eacute;lay&eacute;e avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut
+suffisamment pr&eacute;par&eacute;, je le pla&ccedil;ai enfin sur la forme afin de lui faire
+passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette
+suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea
+d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,
+dans laquelle on pla&ccedil;a un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le
+chef-d'&oelig;uvre fut mis en triomphe sur la t&ecirc;te de Franz, auquel il allait
+parfaitement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVb" id="CHAPITRE_XVb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">La poterie.&mdash;Construction du ca&iuml;ak.&mdash;La gel&eacute;e d'algues marines.&mdash;La
+garenne.</a></h3>
+
+
+<p>On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
+et je leur promis de m'en occuper bient&ocirc;t, &agrave; condition qu'ils se
+chargeraient de me procurer les mat&eacute;riaux n&eacute;cessaires. Je les avertis en
+m&ecirc;me temps de chercher &agrave; d&eacute;couvrir de gros chardons ou quelque plante
+semblable, dont l'usage serait excellent pour donner &agrave; notre feutre un
+poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai &agrave; chacun une
+demi-douzaine de sourici&egrave;res en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
+servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'app&acirc;t
+dont nous nous servions pour les animaux rongeurs &eacute;tait la carotte
+d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une esp&egrave;ce de
+sardine assez commune sur nos c&ocirc;tes, et dont la chair n'&eacute;tait pas &agrave;
+d&eacute;daigner pour d'aussi d&eacute;licats amateurs de poisson. Par forme de
+plaisanterie, et pour obtenir un d&eacute;dommagement de mes peines, je d&eacute;cidai
+que chaque cinqui&egrave;me animal pris dans les sourici&egrave;res m'appartiendrait
+de bon droit. De cette mani&egrave;re j'esp&eacute;rais me procurer bient&ocirc;t les
+mat&eacute;riaux d'une nouvelle coiffure.</p>
+
+<p>Les enfants accept&egrave;rent ce march&eacute;, &agrave; l'exception de Franz, qui demanda
+si, poss&eacute;dant d&eacute;j&agrave; un chapeau, il devait &ecirc;tre soumis au tribut. Je lui
+fis observer qu'il &eacute;tait bien plus noble de reconna&icirc;tre un service pass&eacute;
+que de travailler &agrave; m&eacute;riter un bienfait &agrave; venir. &laquo;Il est plus p&eacute;nible,
+ajoutai-je, de s'acquitter apr&egrave;s qu'avant. La derni&egrave;re m&eacute;thode nous
+s&eacute;duit par une apparence de grandeur, tandis que la premi&egrave;re ne saurait
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e que comme l'accomplissement d'un devoir.&raquo;</p>
+
+<p>L'heureux succ&egrave;s de la chapellerie m'encouragea &agrave; entreprendre quelque
+nouveau travail, et je songeai d'abord &agrave; la terre &agrave; porcelaine; mais,
+comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
+quelque essai sans importance avant de me livrer &agrave; ma grande entreprise.</p>
+
+<p>L'argile fut aussit&ocirc;t transport&eacute;e dans la grotte au sel avec une table
+et quelques planches en guise de s&eacute;choir. Une roue de canon me servit de
+tour, et je me vis bient&ocirc;t en &eacute;tat de fabriquer des vases de forme
+commune. Je r&eacute;solus de satisfaire d'abord un d&eacute;sir de ma femme, qui
+demandait depuis longtemps des pots &agrave; lait de porcelaine pour remplacer
+les calebasses, dont l'usage &eacute;tait incommode. Tous mes pr&eacute;paratifs
+termin&eacute;s, je pris une poign&eacute;e de terre &agrave; porcelaine que je m&ecirc;lai avec
+une certaine mesure de talc pulv&eacute;ris&eacute;; apr&egrave;s avoir lav&eacute; et purifi&eacute; le
+m&eacute;lange, j'&eacute;tendis la p&acirc;te sur mon s&eacute;choir; puis je fis avec une portion
+de ma p&acirc;te un certain nombre de vases de diff&eacute;rentes grosseurs, que je
+mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
+comme la neige et sans avoir &eacute;prouv&eacute; aucune alt&eacute;ration; car le talc,
+dont j'avais m&eacute;lang&eacute; ma p&acirc;te, lui avait donn&eacute; assez de consistance pour
+r&eacute;sister &agrave; l'action du feu.</p>
+
+<p>Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destin&eacute;e au commerce
+avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
+les rouges, que je me mis en devoir de r&eacute;duire en poussi&egrave;re &agrave; l'aide
+d'un marteau; puis je r&eacute;pandis cette poussi&egrave;re avec soin sur mes vases &agrave;
+moiti&eacute; cuits. Ainsi que je l'avais pr&eacute;vu, l'action du feu ne tarda pas &agrave;
+me donner le plus bel &eacute;mail qu'il f&ucirc;t possible d'attendre d'un syst&egrave;me
+si imparfait.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s de ce premier essai m'encouragea &agrave; continuer, et &agrave; mettre en
+&oelig;uvre le reste de ma terre &agrave; porcelaine avec le reste des grains de
+verre. Le r&eacute;sultat de ma seconde exp&eacute;rience fut de nous procurer six
+tasses &agrave; caf&eacute; avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
+assiettes. Deux pi&egrave;ces avaient manqu&eacute; totalement: ce qui sortit du four
+&eacute;tait plut&ocirc;t &agrave; la mani&egrave;re chinoise qu'&agrave; la v&eacute;ritable fa&ccedil;on anglaise.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;sultat, si m&eacute;diocre en apparence, m'avait co&ucirc;t&eacute; plus de peine qu'il
+n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
+des moules de bois aussi d&eacute;licats que mon tour grossier me le
+permettait. Ces mod&egrave;les m'avaient servi &agrave; former des moules en pl&acirc;tre,
+sur lesquels j'avais ensuite appliqu&eacute; ma p&acirc;te; puis, apr&egrave;s avoir laiss&eacute;
+quelque temps mes vases sur le s&eacute;choir, je les avais expos&eacute;s &agrave; la
+chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
+fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant &agrave; la
+peinture, je m'&eacute;tais content&eacute; de permettre &agrave; Fritz de dessiner sur les
+assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
+rouges, ce qui nous sembla d'un effet tr&egrave;s-agr&eacute;able &agrave; l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Faute d'une plus grande quantit&eacute; de terre &agrave; porcelaine, dont la saison
+des pluies nous emp&ecirc;chait d'aller faire une seconde provision, je
+d&eacute;clarai, &agrave; la satisfaction g&eacute;n&eacute;rale, que nous allions nous occuper du
+condor et de l'urubu. Les peaux furent lav&eacute;es de nouveau &agrave; l'eau ti&egrave;de,
+et recouvertes d'un l&eacute;ger enduit de gomme d'euphorbe, destin&eacute; &agrave; pr&eacute;venir
+l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
+morceaux du li&egrave;ge qui avait servi &agrave; la construction de notre chaloupe;
+les jambes et les cuisses furent form&eacute;es de deux b&acirc;tons recouverts de
+coton. Ensuite chaque oiseau fut fix&eacute; &agrave; sa place au moyen d'une tige de
+laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oubli&eacute; mon
+exp&eacute;rience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
+porcelaine et de l'&eacute;mail. Moyennant cette importante addition, les deux
+animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.</p>
+
+<p>Il restait &agrave; s'occuper des &oelig;ufs d'autruche qui n'&eacute;taient pas &eacute;clos, et
+dont nous nous &eacute;tions bien gard&eacute;s de briser la coquille. Je leur fis &agrave;
+tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
+destin&eacute;s &agrave; recevoir des fleurs, les autres &agrave; servir de vases &agrave; boire.</p>
+
+<p>Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
+de nos travaux &eacute;taient termin&eacute;s, et l'&eacute;ducation de l'autruche ne
+remplissait qu'&agrave; demi nos moments perdus. Il en r&eacute;sultait que les
+enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
+song&eacute; &agrave; quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.</p>
+
+<p>Leur activit&eacute; se r&eacute;veilla lorsque j'eus propos&eacute; de nous occuper de la
+construction d'un ca&iuml;ak gro&euml;nlandais. &laquo;Nous avons en Brausewind notre
+voiture de terre, s'&eacute;cria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
+afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
+entreprise qui ne peut manquer de nous conduire &agrave; de pr&eacute;cieuses
+d&eacute;couvertes.&raquo;</p>
+
+<p>La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; faite; seulement la bonne m&egrave;re demanda ce qu'il fallait entendre par
+un ca&iuml;ak; et lorsqu'elle eut appris qu'on d&eacute;signait par ce nom une
+esp&egrave;ce de canot de peaux de chien de mer, elle bl&acirc;ma hautement notre
+entreprise, n'ayant pas oubli&eacute; son vieux ressentiment contre l'Oc&eacute;an. &Agrave;
+force d'&eacute;loquence et de pri&egrave;res, nous fin&icirc;mes par obtenir, non pas son
+approbation, mais son silence, et chacun se mit &agrave; l'ouvrage avec ardeur,
+afin que la carcasse au moins f&ucirc;t pr&ecirc;te avant le retour des beaux jours.
+Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
+proposai de suivre mes propres id&eacute;es relativement &agrave; la forme et &agrave;
+l'ex&eacute;cution, ne doutant pas qu'un sage Europ&eacute;en ne d&ucirc;t avoir l'avantage
+sur l'ignorant habitant d'une contr&eacute;e glaciale.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai donc par pr&eacute;parer deux pi&egrave;ces de car&egrave;ne avec les deux plus
+grands fanons de la baleine, dont je r&eacute;unis fortement les extr&eacute;mit&eacute;s;
+cette carcasse grossi&egrave;re fut enduite de la m&ecirc;me r&eacute;sine qui nous avait
+servi &agrave; calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
+longueur d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
+entailles d'environ trois pouces destin&eacute;es &agrave; recevoir des roulettes de
+m&eacute;tal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
+ferme. Les deux pi&egrave;ces de quille furent alors r&eacute;unies par des traverses
+de bambou, et leurs extr&eacute;mit&eacute;s solidement fix&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; pr&eacute;senter
+deux pointes, l'une &agrave; la proue, l'autre &agrave; la poupe. &Agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;
+s'&eacute;levait une troisi&egrave;me pi&egrave;ce perpendiculaire, destin&eacute;e &agrave; appuyer les
+sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de r&eacute;union des deux
+pi&egrave;ces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation &agrave; terre,
+et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse &eacute;taient de
+bambou, &agrave; l'exception de la derni&egrave;re de chaque c&ocirc;t&eacute;, que je jugeai &agrave;
+propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du b&acirc;timent &eacute;tait bomb&eacute;e,
+et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arri&egrave;re. Enfin
+le b&acirc;timent &eacute;tait recouvert d'un pont, sauf une &eacute;troite ouverture au
+milieu, destin&eacute;e &agrave; servir de si&egrave;ge, et entour&eacute;e d'une balustrade de bois
+l&eacute;ger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de mani&egrave;re &agrave;
+le d&eacute;rober &agrave; tous les regards, et emp&ecirc;cher les vagues de parvenir
+jusqu'&agrave; lui. Dans l'int&eacute;rieur de l'ouverture, j'avais dispos&eacute; une esp&egrave;ce
+de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il &eacute;tait fatigu&eacute;
+de demeurer &agrave; genoux. Ceci &eacute;tait une modification au syst&egrave;me
+gro&euml;nlandais; car au Gro&euml;nland le rameur est oblig&eacute; de demeurer accroupi
+ou de s'asseoir les jambes &eacute;tendues, position p&eacute;nible et peu favorable
+au d&eacute;ploiement des forces qu'exige la man&oelig;uvre d'un pareil b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s bien des peines et des exp&eacute;riences, j'eus la satisfaction de voir
+la carcasse de mon ca&iuml;ak achev&eacute;e selon mes souhaits, &agrave; l'exception du
+banc, qui avait peut-&ecirc;tre deux pouces de trop. Sa construction &eacute;lastique
+promettait les plus heureux r&eacute;sultats; car l'ayant jet&eacute; avec force sur
+un sol rocailleux pour &eacute;prouver sa solidit&eacute;, je le vis rebondir comme
+une balle, et sa construction &eacute;tait si l&eacute;g&egrave;re, que, m&ecirc;me avec son
+chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant de mettre la derni&egrave;re main &agrave; mon ouvrage, ce
+qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
+imm&eacute;diatement les d&eacute;tails, afin de terminer cet important sujet. Je
+commen&ccedil;ai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
+j'avais eu soin de laisser intactes en les &eacute;corchant. Apr&egrave;s leur avoir
+fait subir la pr&eacute;paration ordinaire, je les fis s&eacute;cher au soleil; puis
+nous les frott&acirc;mes longtemps de r&eacute;sine, op&eacute;ration qui leur donna assez
+de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe &eacute;lastique
+sur la carcasse du canot.</p>
+
+<p>Avant d'achever cette derni&egrave;re op&eacute;ration, nous avions tapiss&eacute;
+l'int&eacute;rieur du canot avec d'autres peaux pr&eacute;par&eacute;es de m&ecirc;me, et calfat&eacute;
+les jointures avec un soin tout particulier, de mani&egrave;re &agrave; les rendre
+imperm&eacute;ables. Le pont fut form&eacute; de cannes de bambou, &eacute;galement
+recouvertes de peaux de chien de mer, et dispos&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; former
+de chaque c&ocirc;t&eacute; un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
+du pont furent remplies de r&eacute;sine, ce qui leur communiqua une solidit&eacute;
+peu commune.</p>
+
+<p>J'avais plac&eacute; l'ouverture du canot sur l'arri&egrave;re, esp&eacute;rant que l'avant
+pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le l&eacute;ger
+b&acirc;timent devait &ecirc;tre gouvern&eacute; par une double rame, que je taillai d'une
+longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie &agrave; son
+extr&eacute;mit&eacute;, de mani&egrave;re qu'en cas de malheur la vessie p&ucirc;t servir &agrave; la
+soutenir sur l'eau.</p>
+
+<p>Il fallait s'occuper maintenant de l'&eacute;quipement du canot. Nous e&ucirc;mes
+alors recours &agrave; l'habilet&eacute; de ma femme pour composer une paire de
+corsets de natation. Sans cette pr&eacute;caution jamais je n'aurais permis &agrave;
+un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait p&eacute;n&eacute;trer
+par l'ouverture et remplir le b&acirc;timent, et dans ce cas le rameur
+courrait le risque de ne pouvoir se d&eacute;gager et d'&ecirc;tre submerg&eacute; avec le
+ca&iuml;ak. D'apr&egrave;s mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
+de mer. Ce nouveau v&ecirc;tement consistait en une esp&egrave;ce d'&eacute;tui collant sur
+le corps, avec une ouverture &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;, pour qu'on p&ucirc;t le
+passer &agrave; peu pr&egrave;s comme une chemise; ce v&ecirc;tement ne descendant que
+jusqu'&agrave; mi-corps, et d'autres ouvertures ayant &eacute;t&eacute; pratiqu&eacute;es pour les
+bras et le cou, le nageur devait conserver toute la libert&eacute; de ses
+mouvements.</p>
+
+<p>Telles furent les occupations au moyen desquelles je r&eacute;ussis &agrave; nous
+faire passer agr&eacute;ablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
+non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
+domestiques.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res approches du beau temps, nous recommen&ccedil;&acirc;mes &agrave; sortir, dans
+l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
+v&ecirc;tement de mer avait &eacute;t&eacute; destin&eacute; &agrave; Fritz, et, par une belle apr&egrave;s midi,
+on r&eacute;solut d'en aller faire l'&eacute;preuve. Le ca&iuml;ak fut donc mis &agrave; flot, et
+Fritz s'&eacute;lan&ccedil;a fi&egrave;rement &agrave; sa place. L'&eacute;preuve ayant r&eacute;ussi au del&agrave; de
+toute esp&eacute;rance, ma bonne femme fut suppli&eacute;e de faire un v&ecirc;tement pareil
+&agrave; chacun des enfants.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t nous all&acirc;mes faire une visite &agrave; nos antilopes, que nous
+r&eacute;jou&icirc;mes fort en leur portant du fourrage frais et une esp&egrave;ce de
+bouillie compos&eacute;e de sel, de ma&iuml;s et de glands pil&eacute;s, dont elles se
+montr&egrave;rent extr&ecirc;mement friandes. Il &eacute;tait facile de s'apercevoir, &agrave;
+l'&eacute;tat de la liti&egrave;re, que nos h&ocirc;tes avaient fait un usage constant de
+leur retraite, et ils ne tard&egrave;rent pas &agrave; recevoir une nouvelle provision
+de joncs et de feuilles de roseaux.</p>
+
+<p>Je profitai de l'occasion pour parcourir l'&icirc;le en tous sens, afin de
+rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
+mus&eacute;um. Nous remarqu&acirc;mes aussi une quantit&eacute; d'algues marines, dont la
+bonne m&egrave;re nous pria de mettre une cargaison dans le canot.</p>
+
+<p>&Agrave; notre retour elle choisit parmi les algues une esp&egrave;ce de feuilles en
+fer de lance, dentel&eacute;es, et de six &agrave; sept pouces de longueur. Apr&egrave;s les
+avoir lav&eacute;es avec soin, elle les mit s&eacute;cher au soleil, les fit r&ocirc;tir au
+four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une myst&eacute;rieuse
+solennit&eacute;.</p>
+
+<p>Un peu surpris de cette grave op&eacute;ration, je lui demandai en plaisantant
+si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle &agrave;
+qui l'agr&eacute;able parfum des pipes avait eu le don de d&eacute;plaire si
+compl&egrave;tement jusqu'&agrave; ce jour. Elle me r&eacute;pondit en souriant: &laquo;Je veux
+remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
+fra&icirc;ches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gr&eacute; de ma
+pr&eacute;voyance.&raquo; Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
+faisant cette r&eacute;ponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
+pour cette fois ma curiosit&eacute; ne serait pas satisfaite.</p>
+
+<p>Un jour que nous revenions, accabl&eacute;s de fatigue et de chaleur, d'une
+exp&eacute;dition laborieuse &agrave; Falken-Horst, ma femme pla&ccedil;a devant nous, dans
+une calebasse, la plus belle gel&eacute;e transparente qu'un homme p&ucirc;t d&eacute;sirer
+pour apaiser &agrave; la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
+extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le go&ucirc;t n'&eacute;tait pas
+moins d&eacute;licieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien go&ucirc;t&eacute; de
+plus savoureux et de plus rafra&icirc;chissant. Alors ma femme me dit en
+souriant: &laquo;Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisini&egrave;re, qui
+a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez l&agrave; un plat
+d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas emp&ecirc;ch&eacute;e de conserver
+jusqu'&agrave; ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'&icirc;le aux
+Requins.</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; qui est merveilleux, en v&eacute;rit&eacute;. Mais comment l'id&eacute;e de ce
+plat a-t-elle pu te venir? C'est &agrave; peine si je me rappelle d'en avoir lu
+quelque chose.</p>
+
+<p>MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
+limon inf&eacute;rieur au v&ocirc;tre, et vous aimez &agrave; ne leur supposer d'autres
+id&eacute;es que celles qu'il vous pla&icirc;t de leur donner. Mais si la sagesse des
+livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
+vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve &agrave; ce que j'avance.</p>
+
+<p>MOI. Accord&eacute;, accord&eacute; &agrave; l'unanimit&eacute;. Mais puisque jamais je ne t'ai
+enseign&eacute; ce plat, o&ugrave; en as-tu trouv&eacute; la recette?</p>
+
+<p>MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
+corbeilles de ces algues, les laver et les dess&eacute;cher: ils les laissent
+ensuite d&eacute;tremper cinq &agrave; six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
+matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantit&eacute;
+d'eau, avec quelques &eacute;corces de citron, et l'on obtient le plat que vous
+voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de me servir du jus
+de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
+cuisine n'en est pas plus mauvaise.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais oubli&eacute; de dire que, dans notre derni&egrave;re visite &agrave; l'&icirc;le des
+Requins, nous avions trouv&eacute; le manglier dans un &eacute;tat de prosp&eacute;rit&eacute; tout
+&agrave; fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
+pins &eacute;taient &eacute;galement en bon &eacute;tat. Dans la m&ecirc;me excursion, j'avais
+d&eacute;couvert une source demeur&eacute;e inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
+m'enchantait &agrave; cause de nos antilopes.</p>
+
+<p>Cet heureux r&eacute;sultat nous donna l'espoir de trouver l'&icirc;le aux Baleines
+non moins florissante, et nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; nous embarquer pour
+aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
+s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; multipli&eacute;s depuis leur s&eacute;jour dans l'&icirc;le, et je vis avec
+plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
+plantations.</p>
+
+<p>&Agrave; notre approche, les animaux se r&eacute;fugi&egrave;rent dans leurs demeures
+souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
+habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
+peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et re&ccedil;ut le
+nom de garenne.</p>
+
+<p>Quant aux plantations, elles pr&eacute;sentaient un aspect peu satisfaisant;
+car les lapins avaient rong&eacute; toutes les jeunes pousses et la plupart des
+noix de coco. Les pins seuls &eacute;taient &eacute;pargn&eacute;s. Il fallut donc
+recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
+de plantes &eacute;pineuses.</p>
+
+<p>Avant de quitter l'&icirc;le, nous all&acirc;mes visiter la carcasse de la baleine,
+que nous trouv&acirc;mes enti&egrave;rement d&eacute;pouill&eacute;e de sa chair. Les oiseaux du
+ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait dispara&icirc;tre toute
+trace, que les ossements me sembl&egrave;rent tout pr&ecirc;ts &agrave; &ecirc;tre mis en &oelig;uvre.
+Je fis donc choisir une douzaine de vert&egrave;bres, dans lesquelles nous
+pass&acirc;mes une forte corde pour les remorquer jusqu'&agrave; Felsen-Heim avec
+notre chaloupe.</p>
+
+<p>Un beau matin que j'&eacute;tais occup&eacute; dans l'atelier, tous les enfants
+disparurent avec des sourici&egrave;res. Il n'&eacute;tait pas difficile de deviner
+leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas &agrave;
+sortir moi-m&ecirc;me, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
+dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
+permission de m'&eacute;loigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses fr&egrave;res, &eacute;tait
+demeur&eacute; dans la biblioth&egrave;que, au milieu de nos livres. J'attelai donc
+Sturm &agrave; notre vieux tra&icirc;neau, restaur&eacute; depuis peu avec les roues d'un
+canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
+Braun.</p>
+
+<p>En arrivant pr&egrave;s de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
+terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
+d'en &ecirc;tre d&eacute;vast&eacute;e. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
+d&eacute;sordre; mais en approchant je reconnus, aux traces r&eacute;centes qui
+sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait caus&eacute; ce
+d&eacute;sastre. Curieux de savoir si nous avions affaire &agrave; des animaux
+sauvages ou domestiques, je r&eacute;solus de suivre les traces, qui me
+conduisirent bient&ocirc;t &agrave; l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
+environs de Falken-Horst.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais irrit&eacute; contre les pillards qui laissaient la table si bien
+servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
+je n'en apercevais aucun, bien que la troupe d&ucirc;t &ecirc;tre nombreuse. Les
+chiens finirent cependant par s'&eacute;lancer dans un &eacute;pais taillis, d'o&ugrave;
+j'entendis aussit&ocirc;t sortir un grognement hostile.</p>
+
+<p>Regardant alors avec pr&eacute;caution, j'aper&ccedil;us notre vieille truie entour&eacute;e
+de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe &eacute;tait sur la
+d&eacute;fensive, tenant les chiens en respect &agrave; l'aide d'une formidable rang&eacute;e
+de dents mena&ccedil;antes. Mais leur m&eacute;fait m'avait tellement exasp&eacute;r&eacute;, que je
+ne pus m'emp&ecirc;cher de d&eacute;charger mon fusil &agrave; deux coups au milieu de la
+troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
+aussit&ocirc;t dans le taillis.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir appel&eacute; les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
+la chasse, je leur abandonnai les trois t&ecirc;tes, et je chargeai mon butin
+sur le tra&icirc;neau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais &agrave;
+un acc&egrave;s de col&egrave;re peu honorable pour mon sang-froid.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas &agrave; arriver au terme de mon voyage, et &agrave; reprendre le
+chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIb" id="CHAPITRE_XVIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le moulin &agrave; gruau.&mdash;Le ca&iuml;ak.&mdash;La vache marine.</a></h3>
+
+<p>Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqu&eacute;
+l'heure du d&icirc;ner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de
+nous pr&eacute;parer pour souper un bon r&ocirc;ti de cochon. Ernest et moi nous lui
+serv&icirc;mes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en &eacute;tat de
+para&icirc;tre le soir sur la table; les deux autres furent sal&eacute;s et enferm&eacute;s
+dans le garde-manger. La bonne m&egrave;re, qui avait commenc&eacute; &agrave; me faire
+quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bient&ocirc;t d&eacute;sarm&eacute;e par mes
+excuses.</p>
+
+<p>Vers le soir, et au moment o&ugrave; je commen&ccedil;ais &agrave; concevoir quelques
+inqui&eacute;tudes, nous v&icirc;mes para&icirc;tre Jack sur son autruche, suivi de ses
+deux fr&egrave;res moins bien mont&eacute;s. Ceux-ci s'&eacute;taient charg&eacute;s de tout le
+butin, qui remplissait deux &eacute;normes sacs. Il consistait en quatre
+oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux
+de l'esp&egrave;ce du li&egrave;vre, et une demi-douzaine de rats d'eau.</p>
+
+<p>Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas
+remarqu&eacute;e d'abord.</p>
+
+<p>Alors commenc&egrave;rent les cris, les r&eacute;cits et les admirations sans fin. La
+voix de Jack dominait toutes les autres. &laquo;Ah! cher p&egrave;re, s'&eacute;cria-t-il
+quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru
+deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidit&eacute; de sa course
+fatigue tellement les yeux, que c'est &agrave; peine si je voyais devant moi.
+Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie
+clair &agrave; me conduire.</p>
+
+<p>MOI. Non pas, s'il vous pla&icirc;t, monsieur le cavalier.</p>
+
+<p>JACK. Et pourquoi non?</p>
+
+<p>MOI. Pour deux raisons: la premi&egrave;re, c'est que tout ce que tu demandes &agrave;
+tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est
+qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de
+vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On
+s'habitue bien vite &agrave; la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut
+ex&eacute;cuter soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons
+v&eacute;cu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous
+pourrions &eacute;changer contre du brandevin avec les marchands fourreurs.
+Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de
+Felsen-Heim.</p>
+
+<p>MOI. Le march&eacute; est accept&eacute;; car vous paraissez avoir bien m&eacute;rit&eacute; un
+verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop
+brusquement.</p>
+
+<p>FRANZ. Quant &agrave; moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie
+sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible app&eacute;tit.</p>
+
+<p>MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire &agrave;
+tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilis&eacute;e sur la
+cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:
+un bon cavalier songe &agrave; son cheval avant de songer &agrave; lui-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine cette besogne &eacute;tait-elle termin&eacute;e, que la m&egrave;re apporta le
+souper, &agrave; la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant
+chaque plat de quelque remarque plaisante.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, d'abord, s'&eacute;cria-t-elle, un cochon de lait europ&eacute;en transform&eacute;
+en marcassin d'Am&eacute;rique. Il a laiss&eacute; l&agrave; sa t&ecirc;te pour courir plus vite,
+selon la coutume des imb&eacute;ciles. Et voil&agrave; maintenant une excellente gel&eacute;e
+hottentote cueillie dans le potager de la vieille Th&eacute;tis.&raquo;</p>
+
+<p>Les saillies de la m&egrave;re furent accueillies avec des applaudissements
+unanimes, surtout lorsque nous la v&icirc;mes repara&icirc;tre avec une bouteille de
+notre excellent hydromel, que nous d&eacute;gust&acirc;mes avec autant de plaisir
+qu'en &eacute;prouvaient les dieux d'Hom&egrave;re en savourant leur nectar &agrave; la table
+de Jupiter.</p>
+
+<p>Alors Fritz nous raconta comment ils avaient pass&eacute; tout le jour aux
+environs de Waldeck, et comment ils avaient dispos&eacute; leurs pi&egrave;ges de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu
+poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une
+demi-douzaine de poissons p&eacute;ch&eacute;s &agrave; la ligne avaient compos&eacute; tout leur
+d&icirc;ner, et &agrave; peine avaient-ils pris le temps de pr&eacute;parer ce frugal repas.</p>
+
+<p>Ici l'imp&eacute;tueux Jack reprit la parole en s'&eacute;criant: &laquo;Ah! oui; et mon
+chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des li&egrave;vres
+sous le nez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait
+tranquillement l'herbe &agrave; dix pas de nous. C'est une jeune b&ecirc;te, j'en
+r&eacute;ponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la
+poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de d&eacute;couvrir ces gros
+chardons, qui pourront nous &ecirc;tre utiles pour le cardage de notre feutre.
+J'ai rapport&eacute; aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont d&eacute;j&agrave;
+gros, et qui ne tarderont pas &agrave; devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu
+avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lanc&eacute; une &eacute;norme noix de
+coco presque sur la t&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le souper, m'&eacute;tant mis &agrave; examiner nos richesses de plus pr&egrave;s, je
+reconnus dans les plantes de Fritz une esp&egrave;ce de chardon &agrave; carder qui
+devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il
+rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.</p>
+
+<p>La m&egrave;re re&ccedil;ut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain
+matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand
+soin.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que
+j'avais imagin&eacute;e pour &eacute;corcher les animaux. La caisse du chirurgien me
+fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine &agrave;
+faire une machine &agrave; compression assez passable, au moyen d'une ouverture
+et de deux soupapes.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les enfants venaient de terminer leurs pr&eacute;paratifs sans
+beaucoup d'empressement, je m'avan&ccedil;ai solennellement avec ma machine,
+qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'emp&ecirc;cher
+de partir d'un bruyant &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>Sans leur r&eacute;pondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore &eacute;tendu &agrave; mes
+pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derri&egrave;re de mani&egrave;re que sa
+poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la
+peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le
+tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis &agrave; souffler de
+toutes mes forces. Je continuai l'op&eacute;ration jusqu'&agrave; ce que la peau de
+l'animal f&ucirc;t enti&egrave;rement d&eacute;tach&eacute;e de la chair, apr&egrave;s quoi je laissai le
+reste du travail &agrave; mes compagnons &eacute;bahis. Il suffit de quelques minutes
+pour achever l'op&eacute;ration, qui n'avait pas co&ucirc;t&eacute; la moiti&eacute; du temps
+ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo! bravo! s'&eacute;cria toute la troupe; notre p&egrave;re est un v&eacute;ritable
+sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil r&eacute;sultat?</p>
+
+<p>&mdash;Mon artifice est bien simple, r&eacute;pondis-je, et il n'est pas un
+Gro&euml;nlandais auquel il ne soit familier. Aussit&ocirc;t qu'ils ont pris un
+chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette mani&egrave;re
+l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement
+avec leur ca&iuml;ak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce proc&eacute;d&eacute;
+pour donner &agrave; leur viande un aspect s&eacute;duisant, et en trouver plus
+facilement le d&eacute;bit.&raquo;</p>
+
+<p>Je r&eacute;it&eacute;rai mon op&eacute;ration pour chacun des animaux; et j'eus bient&ocirc;t
+achev&eacute; ma t&acirc;che, parce que j'acqu&eacute;rais plus d'habilet&eacute; &agrave; chaque nouvelle
+exp&eacute;rience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.</p>
+
+<p>Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,
+dans ma derni&egrave;re excursion, j'avais remarqu&eacute; un arbre qui m'avait sembl&eacute;
+propre &agrave; cet usage. Le lendemain, nous nous m&icirc;mes en route pour aller
+l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usit&eacute;
+en pareille circonstance. Arriv&eacute; au pied de l'arbre, je fis monter Fritz
+et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le
+g&ecirc;ner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes
+au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du
+c&ocirc;t&eacute; qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en
+&oelig;uvre au pied du tronc: apr&egrave;s avoir pratiqu&eacute; une profonde entaille de
+chaque c&ocirc;t&eacute;, nous cour&ucirc;mes &agrave; nos cordes, que nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; tirer de
+toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas &agrave; s'abattre avec
+un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,
+je le fis partager en tron&ccedil;ons de quatre pieds de long, qui furent
+imm&eacute;diatement charg&eacute;s sur le chariot. Le reste du bois fut laiss&eacute; sur la
+place pour servir en temps et lieu.</p>
+
+<p>Tout ce travail avait demand&eacute; deux jours, et ce ne fut que le troisi&egrave;me
+qu'il me fut possible de mettre le bois en &oelig;uvre. &Agrave; chacun des tron&ccedil;ons
+j'adaptai une traverse en forme de fl&eacute;au, qui se relevait et s'abaissait
+&agrave; volont&eacute;, et de mani&egrave;re qu'une des extr&eacute;mit&eacute;s retombait sur la partie
+plane du bois. &Agrave; cette extr&eacute;mit&eacute; venait se fixer un marteau de bois,
+dont la t&ecirc;te arrondie correspondait au centre du billot, l&eacute;g&egrave;rement
+creus&eacute; &agrave; cette place. &Agrave; l'autre bout de la traverse j'attachai une
+esp&egrave;ce d'auge dont le poids fut calcul&eacute; de telle sorte que le marteau se
+trouv&acirc;t plus l&eacute;ger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand
+l'auge s'emplissait, la traverse en retombant &eacute;levait le marteau; et
+quand elle se vidait, elle acc&eacute;l&eacute;rait la chute du marteau sur le billot.
+Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vert&egrave;bre de
+baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.</p>
+
+<p>Ce travail achev&eacute;, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derri&egrave;re
+la maison, et &agrave; une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.
+Mes conduits furent dispos&eacute;s au-dessous de la chute d'eau &agrave; environ un
+pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,
+destin&eacute;s &agrave; aller porter l'eau &agrave; chacune des auges, qui, se remplissant
+et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux
+marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette mani&egrave;re le
+moulin le plus convenable &agrave; notre position, attendu qu'il marchait sans
+roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se f&ucirc;t
+trouv&eacute;e probablement au-dessus de nos forces.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que la machine fut achev&eacute;e, ma femme pla&ccedil;a quelques mesures de
+riz dans les mortiers, et passa la journ&eacute;e enti&egrave;re &agrave; surveiller la
+marche de l'appareil. &Agrave; la fin du jour, le grain &eacute;tait enti&egrave;rement
+d&eacute;barrass&eacute; de son enveloppe et pr&ecirc;t &agrave; &ecirc;tre employ&eacute; &agrave; la cuisine. La
+lenteur de la machine nous inqui&eacute;ta peu lorsque nous f&ucirc;mes assur&eacute;s
+quelle marchait assez bien pour l'abandonner &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Quel bonheur! s'&eacute;cri&egrave;rent les enfants; nous voil&agrave; en &eacute;tat de pr&eacute;parer
+de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la
+soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisini&egrave;re et ses aides seront
+d&eacute;livr&eacute;s &agrave; l'avenir de l'&eacute;ternel travail du pilon.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que nous &eacute;tions encore occup&eacute;s &agrave; la construction de nos pilons,
+nous remarqu&acirc;mes que les jeunes autruches faisaient de fr&eacute;quentes
+visites &agrave; notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis
+rassasi&eacute;es. Mais quel ne fut pas mon &eacute;tonnement quand je reconnus
+qu'effectivement le grain &eacute;tait m&ucirc;r, alors qu'&agrave; peine quatre mois
+s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter &agrave;
+l'avenir sur deux r&eacute;coltes par an.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte nous occasionna un travail inattendu et tout &agrave; fait
+hors de saison; car c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'&eacute;poque du passage des harengs
+et des chiens marins. La m&egrave;re ne se lassait pas de g&eacute;mir en demandant
+comment nous viendrions &agrave; bout de cette mena&ccedil;ante s&eacute;rie de travaux; car
+elle n'oubliait pas que c'&eacute;tait &eacute;galement l'instant de faire la r&eacute;colte
+du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le
+manioc pouvait rester en terre sans inconv&eacute;nient, tandis que la r&eacute;colte
+des patates &eacute;tait bien moins p&eacute;nible dans cette terre l&eacute;g&egrave;re que dans
+les terrains pierreux de notre pays. &laquo;Quant au grain, ajoutai-je, nous
+en ferons la moisson et le battage &agrave; la mode italienne. Si nous y
+perdons quelque chose, nous le rattraperons bien &agrave; la r&eacute;colte suivante.&raquo;</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, je fis pr&eacute;parer devant la maison une esp&egrave;ce
+d'esplanade que nous arros&acirc;mes ensuite de fumier liquide; puis je fis
+fouler la place par notre b&eacute;tail, en m&ecirc;me temps que nous battions la
+terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut
+s&eacute;ch&eacute; le sol, nous l'arros&acirc;mes une seconde fois, et je le fis battre et
+fouler de nouveau, jusqu'&agrave; ce que la terre f&ucirc;t devenue aussi dure et
+aussi unie que celle des aires de notre pays.</p>
+
+<p>Alors nous nous rend&icirc;mes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm
+et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destin&eacute;e &agrave; recevoir le
+grain.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les
+enfants des fourches et des r&acirc;teaux pour rassembler les &eacute;pis en
+monceaux.</p>
+
+<p>&laquo;Point tant de c&eacute;r&eacute;monies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons &agrave;
+l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour
+savoir ce que c'est qu'un lien ou un r&acirc;teau lorsqu'il s'agit de moisson.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les
+gerbes et pour les rapporter &agrave; la maison?</p>
+
+<p>&mdash;De la mani&egrave;re la plus simple du monde, lui r&eacute;pondis-je, car ils ne
+font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y
+prendre pour commencer son r&ocirc;le de moissonneur. Alors je lui dis de
+prendre une poign&eacute;e d'&eacute;pis dans la main gauche, en se servant de la
+faucille avec la droite, de lier chaque poign&eacute;e avec un lien de paille,
+et de la jeter ensuite dans la corbeille.</p>
+
+<p>Ma nouvelle m&eacute;thode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ
+fut bient&ocirc;t d&eacute;pouill&eacute; de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se
+remplissait d'une ample provision d'&eacute;pis.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une belle &eacute;conomie! s'&eacute;cria ma femme en g&eacute;missant. Tous les &eacute;pis
+tomb&eacute;s restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle &agrave;
+briser le c&oelig;ur d'un bon et brave moissonneur suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, lui r&eacute;pondis-je, l'Italien est trop bon m&eacute;nager
+pour laisser perdre ces restes pr&eacute;cieux. Mais il para&icirc;t qu'il aime mieux
+les boire que les manger.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une &eacute;nigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez l'avoir, ma ch&egrave;re femme, lui r&eacute;pondis-je. Comme l'Italie
+renferme plus de terres labourables que de p&acirc;turages, le fermier manque
+d'herbe et de foin. Alors il conduit son b&eacute;tail dans les champs
+moissonn&eacute;s, apr&egrave;s avoir eu la pr&eacute;caution de laisser l'herbe pousser
+entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le b&eacute;tail
+ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire
+que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le
+manger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors o&ugrave; prennent-ils leur liti&egrave;re? me demanda ma femme.</p>
+
+<p>MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,
+quoique je n'ose d&eacute;cider si cet usage n'entra&icirc;ne pas de graves
+inconv&eacute;nients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas
+moins simple que la moisson.&raquo;</p>
+
+<p>De retour &agrave; la maison, nous commen&ccedil;&acirc;mes les pr&eacute;paratifs de cette
+importante op&eacute;ration. Ernest et Franz, sous la direction de leur m&egrave;re,
+r&eacute;pandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,
+apr&egrave;s avoir tri&eacute; les diff&eacute;rentes esp&egrave;ces de grains. Alors commen&ccedil;a une
+op&eacute;ration toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimp&eacute;s
+sur leurs montures, re&ccedil;urent l'ordre de courir tout autour de l'aire,
+pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de
+poussi&egrave;re. Ma femme et moi, arm&eacute;s de pelles de bois, nous &eacute;tions charg&eacute;s
+de r&eacute;unir les &eacute;pis dispers&eacute;s et de les remettre sur le passage des
+batteurs en grange. Cette nouvelle m&eacute;thode donna lieu &agrave; quelques
+incidents que je n'avais pas pr&eacute;vus, car de temps en temps nos montures
+attrapaient une bouch&eacute;e de grain battu; sur quoi ma femme observa
+malicieusement que si cette mani&egrave;re de nourrir les animaux n'&eacute;tait pas
+tout &agrave; fait &eacute;conomique, elle &eacute;pargnait du moins les frais de grenier et
+de conservation.</p>
+
+<p>Mais je lui r&eacute;pondis gravement par le proverbe: &Agrave; b&oelig;uf qui bat bouche
+pleine.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une pareille moisson
+qu'il faut se montrer avare, et une poign&eacute;e de grains par-ci par-l&agrave;
+n'est pas une si grande perte.&raquo;</p>
+
+<p>Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les &eacute;pis furent donc jet&eacute;s au
+vent avec des pelles &agrave; vanner, de sorte que la paille et les &eacute;corces
+vides s'envolaient avec la poussi&egrave;re, tandis que le grain retombait par
+son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette
+d&eacute;sagr&eacute;able op&eacute;ration, rendue plus p&eacute;nible encore par notre
+inexp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Pendant le vannage, toute notre volaille &eacute;tait accourue &agrave; la porte de
+l'aire, et elle commen&ccedil;a &agrave; becqueter si furieusement le grain, que
+pendant plus d'une minute un rire g&eacute;n&eacute;ral nous laissa sans force contre
+la formidable invasion. Les enfants s'&eacute;tant &eacute;lanc&eacute;s avec imp&eacute;tuosit&eacute;
+pour arr&ecirc;ter le pillage, je mod&eacute;rai leur ardeur en ajoutant: &laquo;Laissez
+ces nouveaux h&ocirc;tes prendre part &agrave; notre superflu; nous y perdrons
+quelques poign&eacute;es de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.
+D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout &agrave;
+fait &agrave; notre nouvelle vie.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque nous en v&icirc;nmes &agrave; mesurer notre r&eacute;colte, nous trouv&acirc;mes plus de
+cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui
+furent serr&eacute;es avec soin dans la chambre aux provisions.</p>
+
+<p>Le ma&iuml;s demandait une manipulation particuli&egrave;re. Les &eacute;pis furent s&eacute;par&eacute;s
+des tiges, &eacute;pluch&eacute;s et &eacute;tendus sur l'aire pour s&eacute;cher. Nous les batt&icirc;mes
+ensuite avec de grands fl&eacute;aux pour faire sortir le grain. Cette
+op&eacute;ration produisit plus de quatre-vingts mesures, &agrave; notre grand
+&eacute;tonnement. D'o&ugrave; je conclus que cette semence &eacute;tait parfaitement
+appropri&eacute;e au climat et au terrain.</p>
+
+<p>Maintenant il s'agissait de pr&eacute;parer de nouveau le champ pour la seconde
+r&eacute;colte. Il fallait d&eacute;barrasser le terrain du chaume et des tiges de
+mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourr&eacute;es.</p>
+
+<p>Lorsque nous arriv&acirc;mes avec nos faucilles, nous f&ucirc;mes bien &eacute;tonn&eacute;s de
+trouver la place occup&eacute;e par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,
+qui avaient profit&eacute; de nos deux jours d'absence pour s'&eacute;tablir dans les
+sillons. La surprise fut si compl&egrave;te, qu'il ne nous resta entre les
+mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit
+Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne r&eacute;colte de
+cailles apr&egrave;s chaque r&eacute;colte de bl&eacute;, en disposant des lacets dans les
+sillons.</p>
+
+<p>La paille fut mise en meule et destin&eacute;e &agrave; renouveler notre provision de
+fourrages. Les feuilles de ma&iuml;s nous servirent &agrave; remplir nos paillasses;
+enfin le chaume br&ucirc;l&eacute; nous donna des cendres que ma femme fit mettre &agrave;
+part pour les lessives.</p>
+
+<p>Lorsque la terre fut pr&eacute;par&eacute;e, je m'occupai de l'ensemencement; et cette
+fois, pour varier la r&eacute;colte, je semai du seigle, du froment et de
+l'avoine.</p>
+
+<p>&Agrave; peine ce travail &eacute;tait-il achev&eacute;, que le passage des harengs commen&ccedil;a.
+Comme la maison &eacute;tait abondamment fournie de provisions, nous nous
+content&acirc;mes d'un tonneau de harengs fum&eacute;s, et d'un tonneau de harengs
+sal&eacute;s. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du
+poisson frais dans l'occasion.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s commen&ccedil;a une chasse bien autrement importante, celle
+des chiens de mer, &agrave; laquelle je me livrais avec un z&egrave;le toujours
+croissant depuis l'invention de ma pompe &agrave; air, qui me donnait toute
+facilit&eacute; pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le ca&iuml;ak fut
+&eacute;quip&eacute; en guerre pour la premi&egrave;re fois; je pr&eacute;parai en m&ecirc;me temps deux
+harpons garnis de vessies, qui furent plac&eacute;s de chaque c&ocirc;t&eacute; du b&acirc;timent,
+dans deux courroies dispos&eacute;es &agrave; cet effet.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;paratifs termin&eacute;s, Fritz endossa sur le rivage son v&ecirc;tement de
+p&ecirc;che. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont
+nous avons fait la description, et une cape gro&euml;nlandaise formaient son
+armure d&eacute;fensive. Les armes offensives &eacute;taient les deux rames et les
+deux harpons, qu'il agitait fi&egrave;rement en l'air, comme le trident du dieu
+des mers, en pronon&ccedil;ant le fameux <i>quos ego</i>! de Virgile. Bient&ocirc;t il
+prit place dans le ca&iuml;ak, et s'&eacute;loigna du bord pour la chasse
+aventureuse. Un formidable cri de triomphe annon&ccedil;a le d&eacute;part du
+b&acirc;timent, et nous entend&icirc;mes Fritz entonner avec assurance le chant du
+p&ecirc;cheur gro&euml;nlandais. La bonne m&egrave;re, en d&eacute;pit de toutes ses inqui&eacute;tudes,
+ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rire, et de l'aspect grotesque de notre
+embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant
+&agrave; moi, j'&eacute;tais sans inqui&eacute;tude, sachant que Fritz &eacute;tait excellent
+nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans
+une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa m&egrave;re, je fis mettre
+la chaloupe en &eacute;tat, afin de courir au secours de notre p&ecirc;cheur, s'il
+&eacute;tait menac&eacute; de quelque catastrophe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plusieurs &eacute;volutions couronn&eacute;es de succ&egrave;s, notre h&eacute;ros, encourag&eacute;
+par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du
+Chacal; mais son entreprise &eacute;choua, et nous le v&icirc;mes bient&ocirc;t entra&icirc;n&eacute;
+vers la pleine mer avec la rapidit&eacute; d'une fl&egrave;che. &Agrave; cette vue, je jugeai
+prudent de mettre la chaloupe &agrave; l'eau pour suivre les traces du
+malencontreux voyageur. Mais, malgr&eacute; tout notre empressement, le ca&iuml;ak
+avait disparu avant que la chaloupe f&ucirc;t sortie de la baie. Toutefois la
+rapide embarcation, encore acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e par le mouvement de nos trois
+rames, eut bient&ocirc;t atteint le banc de sable o&ugrave; notre navire avait
+&eacute;chou&eacute;, et vers lequel le courant avait d&ucirc; emporter l'aventureux
+p&ecirc;cheur. Dans cet endroit, la mer &eacute;tait h&eacute;riss&eacute;e de rochers &agrave; fleur
+d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur t&ecirc;te
+&agrave; d&eacute;couvert en se retirant. Nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t trouv&eacute; un passage qui
+nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites &icirc;les escarp&eacute;es qui
+allaient rejoindre un promontoire &eacute;loign&eacute; et d'un aspect sauvage.</p>
+
+<p>Ici mon embarras redoubla; car la vue, born&eacute;e de toutes parts, ne
+permettait pas de reconna&icirc;tre les traces du ca&iuml;ak; et comment deviner
+lequel de ces &icirc;lots pouvait d&eacute;rober Fritz &agrave; nos regards?</p>
+
+<p>L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'&eacute;lever
+dans l'&eacute;loignement une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e suivie d'une faible d&eacute;tonation que
+nous cr&ucirc;mes reconna&icirc;tre pour un coup de pistolet.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Fritz, m'&eacute;criai-je avec un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc?&raquo; demand&egrave;rent les enfants en relevant leurs t&ecirc;tes inqui&egrave;tes.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant, une seconde d&eacute;tonation suivit la premi&egrave;re, et je pus les
+assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.
+Nous r&eacute;pond&icirc;mes &agrave; notre tour par un coup de feu dans la direction que je
+d&eacute;signai, et notre signal ne resta pas longtemps sans r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Je fis aussit&ocirc;t virer de bord vers l'endroit indiqu&eacute;; Ernest regardait &agrave;
+sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous &eacute;tions en vue du
+ca&iuml;ak; cinq autres minutes n'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es, que les deux
+embarcations se trouvaient bord &agrave; bord.</p>
+
+<p>Notre &eacute;tonnement fut &agrave; son comble lorsque nous e&ucirc;mes aper&ccedil;u une vache
+marine que notre intr&eacute;pide aventurier avait frapp&eacute;e &agrave; mort avec ses deux
+harpons, et dont le cadavre flottait &agrave; la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai par faire au h&eacute;ros gro&euml;nlandais quelques reproches sur sa
+disparition, qui nous avait jet&eacute;s dans une grande inqui&eacute;tude; mais il
+s'excusa sur la rapidit&eacute; du courant qui l'avait entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne tardai pas &agrave; rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;
+mais elles ne me laiss&egrave;rent pas le temps de les attaquer. Apr&egrave;s une
+longue poursuite, je parvins enfin &agrave; enfoncer mon premier harpon dans le
+dos de la derni&egrave;re de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti
+sa course, je r&eacute;ussis bient&ocirc;t &agrave; faire usage de mon second harpon. Alors
+l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, o&ugrave; je le suivis et
+o&ugrave; je me h&acirc;tai de l'achever avec mes pistolets.</p>
+
+<p>MOI. Tu as eu affaire &agrave; un redoutable adversaire. Quoique la vache
+marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois
+furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pi&egrave;ces le
+canot le plus solide, &agrave; l'aide de ses redoutables d&eacute;fenses. Enfin te
+voil&agrave; sain et sauf, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les
+vaches marines du monde; car, en v&eacute;rit&eacute;, je ne sais trop ce que nous
+allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,
+quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue &agrave; toute sa taille.</p>
+
+<p>FRITZ. Oh! cher p&egrave;re, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe
+de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la t&ecirc;te avec ses deux
+terribles d&eacute;fenses. Je l'attacherai &agrave; la proue de mon ca&iuml;ak, que je
+baptiserai du nom de <i>la Vache marine</i>.</p>
+
+<p>MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les d&eacute;fenses; c'est la
+partie la plus pr&eacute;cieuse de l'animal; elles sont tr&egrave;s-recherch&eacute;es &agrave;
+cause de leur blancheur, qui peut se comparer &agrave; celle de l'ivoire. Quant
+&agrave; la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant
+que je vais d&eacute;couper quelques lani&egrave;res de cette peau &eacute;paisse, qui
+peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la t&ecirc;te, que tu d&eacute;sires. Mais
+h&acirc;tons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se pr&eacute;parait un orage.</p>
+
+<p>ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment
+s'en rencontre-t-il dans ces parages?</p>
+
+<p>MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve
+aussi vers le p&ocirc;le antarctique, et qu'une temp&ecirc;te les ait entra&icirc;n&eacute;es
+jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une esp&egrave;ce de vaches marines plus
+petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules
+et d'hu&icirc;tres, qu'elles d&eacute;tachent des rochers &agrave; l'aide de leurs dents.&raquo;</p>
+
+<p>Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit
+observer qu'il serait utile d'ajouter &agrave; l'&eacute;quipement du ca&iuml;ak une lance
+et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une bo&icirc;te de verre,
+afin que le rameur p&ucirc;t s'orienter si une temp&ecirc;te le jetait en pleine
+mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.</p>
+
+<p>Lorsque notre travail fut termin&eacute;, j'offris &agrave; Fritz de le prendre dans
+la chaloupe avec son embarcation; mais il pr&eacute;f&eacute;ra retourner comme il
+&eacute;tait venu, afin d'aller annoncer notre arriv&eacute;e &agrave; ma bonne femme, que
+cette longue absence devait inqui&eacute;ter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIIb" id="CHAPITRE_XVIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">L'orage.&mdash;Les clous de girofle.&mdash;Le pont-levis.&mdash;Le l&egrave;che-sel.&mdash;Le
+pemmikan.&mdash;Les pigeons messagers.&mdash;L'hy&egrave;ne.</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous f&ucirc;mes surpris par
+un ouragan terrible accompagn&eacute; de pluie et de vent. Je me trouvai dans
+le plus grand embarras &agrave; cette irruption soudaine, qui avait devanc&eacute; mes
+pr&eacute;visions d'une heure. Les rafales de pluie avaient d&eacute;rob&eacute; Fritz &agrave; nos
+regards, et le tumulte des &eacute;l&eacute;ments ne nous permettait pas de le
+rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs v&ecirc;tements de
+mer, et de s'attacher &agrave; la chaloupe par des courroies, afin de n'&ecirc;tre
+pas emport&eacute;s par la lame. Je fus oblig&eacute; d'avoir recours moi-m&ecirc;me &agrave; ce
+moyen, et nous nous recommand&acirc;mes &agrave; Dieu, abandonnant la pinasse &agrave; son
+destin, dans notre impuissance &agrave; la gouverner.</p>
+
+<p>La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'&agrave; chaque minute il nous
+sembl&acirc;t que sa fureur f&ucirc;t &agrave; son comble. Les vagues s'&eacute;levaient jusqu'aux
+nuages, et de sinistres &eacute;clairs sillonnaient l'obscurit&eacute;, r&eacute;pandant une
+lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.
+Tant&ocirc;t notre fr&ecirc;le b&acirc;timent se trouvait au sommet de la vague; tant&ocirc;t il
+redescendait au fond des ab&icirc;mes avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair. Les flots
+remplissaient la chaloupe, nous mena&ccedil;ant &agrave; chaque instant d'une
+destruction certaine.</p>
+
+<p>L'ouragan ne tarda pas &agrave; se dissiper comme il &eacute;tait venu, et le vent
+paraissait avoir &eacute;puis&eacute; sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de
+nos t&ecirc;tes, les vagues mena&ccedil;antes sous nos pieds, continuaient
+d'entretenir nos craintes.</p>
+
+<p>Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la
+chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que
+peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner
+deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale apr&egrave;s le
+passage de chaque vague. Quelques coups de rames donn&eacute;s &agrave; propos avaient
+r&eacute;ussi &agrave; maintenir le b&acirc;timent dans sa route.</p>
+
+<p>Cette certitude, sans nous rassurer compl&egrave;tement, me laissait du moins
+assez de courage et de sang-froid pour ordonner les man&oelig;uvres
+n&eacute;cessaires et soutenir les forces de mon &eacute;quipage. Ma plus vive
+inqui&eacute;tude &eacute;tait sur le sort du ca&iuml;ak, qui devait avoir &eacute;t&eacute; surpris
+comme nous par l'orage. Je me figurais l'intr&eacute;pide Fritz bris&eacute; contre
+les rochers, ou entra&icirc;n&eacute; dans les plaines d'un oc&eacute;an sans bornes; et,
+n'osant d&eacute;sormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que
+la force n&eacute;cessaire pour supporter cette perte d&eacute;chirante avec la
+r&eacute;signation d'un chr&eacute;tien et d'un serviteur de ses saints autels.</p>
+
+<p>Enfin nous nous trouvions &agrave; la hauteur du cap de la D&eacute;livrance. Je
+commen&ccedil;ai &agrave; respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la
+force du d&eacute;sespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au
+moment o&ugrave; la fureur des flots allait nous en &eacute;loigner pour toujours.
+Notre premi&egrave;re pens&eacute;e fut un sentiment profond de gratitude envers la
+Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.</p>
+
+<p>Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe compos&eacute; de ma
+femme, de Franz et de Fritz agenouill&eacute;s sur le rivage pour remercier le
+Seigneur du retour inesp&eacute;r&eacute; de ce dernier, et lui offrir leurs
+supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du
+p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Leur pri&egrave;re fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous
+pr&eacute;cipit&acirc;mes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais
+quelques reproches de la part de ma femme; mais elle &eacute;tait trop vivement
+&eacute;mue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives
+dont les hommes s'accablent trop souvent apr&egrave;s le danger, et qui
+finissent par devenir la source d'animosit&eacute;s irr&eacute;conciliables. Les trois
+nouveaux venus se r&eacute;unirent alors au groupe des suppliants pour adresser
+&agrave; l'&Eacute;ternel de ferventes actions de gr&acirc;ces. Ce devoir accompli, toute la
+famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de v&ecirc;tements,
+et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de
+cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;Je ne peux pas dire que j'aie &eacute;prouv&eacute; un moment de terreur
+r&eacute;elle, tant j'&eacute;tais persuad&eacute; de la solidit&eacute; de mon b&acirc;timent. &Agrave; chaque
+lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais
+bient&ocirc;t au sommet du flot qui avait menac&eacute; de m'engloutir. Ma seule
+inqui&eacute;tude &eacute;tait la crainte de perdre ma rame; car alors ma position f&ucirc;t
+devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bient&ocirc;t port&eacute; dans
+le chenal avec la rapidit&eacute; d'une fl&egrave;che. Chaque fois que le ca&iuml;ak se
+trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de
+nouveau lorsque je redescendais dans un des mille ab&icirc;mes entr'ouverts
+autour de moi. Je d&eacute;barquai au moment o&ugrave; commen&ccedil;ait la derni&egrave;re rafale
+de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un
+rocher. Apr&egrave;s avoir laiss&eacute; passer ce terrible nuage, nous retourn&acirc;mes au
+rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos c&oelig;urs pleins
+d'angoisses adressaient au Ciel une fervente pri&egrave;re que la Providence a
+exauc&eacute;e.</p>
+
+<p>ERNEST. Malgr&eacute; tout, c'&eacute;tait une rude joute; et je peux avouer
+maintenant que je ne suis pas f&acirc;ch&eacute; de me trouver sur la terre ferme;
+car tant qu'a dur&eacute; le danger, je me suis bien gard&eacute; de laisser &eacute;chapper
+une plainte ni une parole.</p>
+
+<p>MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et
+paisible rend souvent de grands services dans une position critique,
+quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte
+r&eacute;solution ou un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Quelquefois aussi l'enjouement a son
+m&eacute;rite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du
+danger et les mesures qu'il exige.</p>
+
+<p>MA FEMME. Pour moi, mon anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait si vive, que le sang-froid m'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; aussi impossible que l'enjouement, la seule pens&eacute;e du P&egrave;re
+tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques
+forces.</p>
+
+<p>MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma ch&egrave;re femme. Mais
+maintenant que le danger est pass&eacute;, je ne donnerais pas cette p&eacute;rilleuse
+exp&eacute;rience pour beaucoup; car &agrave; cette heure nous sommes si bien
+convaincus de la solidit&eacute; de notre pinasse, que je n'h&eacute;siterais pas &agrave; la
+mettre en mer pour courir au secours d'un navire en p&eacute;ril. Et cette
+pens&eacute;e consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant
+entrevoir la possibilit&eacute; de quitter un jour cette plage d&eacute;serte.</p>
+
+<p>FRITZ. Mon ca&iuml;ak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible
+&eacute;preuve, et je ne serais pas le dernier &agrave; suivre la chaloupe avec lui.
+Peut-&ecirc;tre aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,
+en &eacute;levant sur le rocher de l'&icirc;le aux Requins une batterie de sauvetage
+avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir
+les b&acirc;timents par un coup de canon, et dans les jours sereins le
+pavillon suffirait pour leur annoncer notre pr&eacute;sence et l'existence d'un
+bon ancrage dans la baie de la D&eacute;livrance.</p>
+
+<p>TOUS. C'est une id&eacute;e excellente.</p>
+
+<p>MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le pr&eacute;cieux chapeau du petit
+Fortunatus, je n'h&eacute;siterais pas &agrave; prendre deux canons entre mes bras et
+&agrave; m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un &eacute;l&eacute;phant
+ou un rhinoc&eacute;ros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment
+des sages projets de votre imagination.</p>
+
+<p>MA FEMME. Ces plans m&ecirc;mes prouvent toute leur confiance dans ton
+habilet&eacute;, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec
+reconnaissance.</p>
+
+<p>MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage &agrave; ne pas m'opposer
+&agrave; l'ex&eacute;cution, &agrave; condition que l'un de nous se chargera de monter sur la
+cime du rocher.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s notre repas, la chaloupe fut tir&eacute;e sur le rivage, d&eacute;barrass&eacute;e de
+sa cargaison et tra&icirc;n&eacute;e jusqu'&agrave; Felsen-Heim par nos animaux. Arriv&eacute;e l&agrave;,
+je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le ca&iuml;ak, que Fritz
+et Ernest avaient charg&eacute; sur leurs &eacute;paules. La t&ecirc;te de la vache marine
+fut mise dans notre atelier, o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; mes soins, elle se trouva
+bient&ocirc;t en &eacute;tat de figurer dignement &agrave; la place que Fritz lui avait
+destin&eacute;e.</p>
+
+<p>L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en &eacute;tait suivi
+plusieurs inondations, particuli&egrave;rement dans le voisinage de
+Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui m&ecirc;me avait &eacute;prouv&eacute; une telle
+crue, malgr&eacute; la profondeur de son lit, que notre pont avait failli &ecirc;tre
+emport&eacute;. Pr&egrave;s de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuy&eacute;
+des dommages s&eacute;rieux qui demandaient une prompte r&eacute;paration.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la chute d'eau, nous trouv&acirc;mes la terre jonch&eacute;e d'une
+esp&egrave;ce de baies d'un brun fonc&eacute;, couronn&eacute;es d'un petit bouquet de
+feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect &eacute;tait
+si engageant, que les enfants n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; en avaler
+quelques-unes; mais le go&ucirc;t en &eacute;tait si acre, qu'ils les recrach&egrave;rent
+aussit&ocirc;t avec r&eacute;pugnance, juste ch&acirc;timent de leur gourmandise.</p>
+
+<p>Je ne m'en serais pas occup&eacute; davantage, si leur odeur ne me les e&ucirc;t
+aussit&ocirc;t fait reconna&icirc;tre pour le v&eacute;ritable fruit du giroflier. C'&eacute;tait
+une d&eacute;couverte trop importante pour ne pas attirer toute notre
+attention. Un sac fut rempli de cette pr&eacute;cieuse production, et rapport&eacute;
+&agrave; Felsen-Heim, o&ugrave; il ne manqua pas d'&ecirc;tre accueilli avec reconnaissance
+par notre cuisini&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme j'avais observ&eacute; combien les derni&egrave;res pluies avaient &eacute;t&eacute;
+favorables &agrave; nos semailles, je r&eacute;solus de diriger l'eau de mes meules,
+au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement
+pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je
+lui donnai un &eacute;coulement vers le ruisseau du Chacal.</p>
+
+<p>Vers le m&ecirc;me temps, la p&ecirc;che du saumon et de l'esturgeon vint renouveler
+notre provision de poisson sal&eacute;, fum&eacute; et marin&eacute;. Je fis &eacute;galement
+l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en
+r&eacute;galer quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous
+pass&acirc;mes une longue corde &agrave; travers les ou&iuml;es; et la corde fut fix&eacute;e &agrave;
+un poteau, &agrave; la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie
+du Salut. J'avais lu que ce proc&eacute;d&eacute; est tr&egrave;s usit&eacute; en Hongrie, o&ugrave; l'on
+en &eacute;prouve les plus heureux r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>Vers cette &eacute;poque, et au milieu d'une belle nuit d'&eacute;t&eacute;, mon sommeil fut
+interrompu tout &agrave; coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi
+de sourds tr&eacute;pignements qui me rappel&egrave;rent la terrible invasion des
+chacals. D&eacute;j&agrave;, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon
+imagination peuplait la cour de fant&ocirc;mes terribles, parmi lesquels les
+buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le r&ocirc;le le moins
+formidable. Toutefois je r&eacute;solus de ne pas demeurer plus longtemps dans
+l'incertitude, et, sautant du lit &agrave; demi nu, je saisis la premi&egrave;re arme
+qui se trouva sous ma main, et je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers la porte de ma maison,
+dont la partie sup&eacute;rieure &eacute;tait rest&eacute;e ouverte, selon notre coutume
+durant les nuits d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je pass&eacute; la moiti&eacute; de mon corps par l'ouverture, que je
+reconnus la t&ecirc;te de Fritz &agrave; la fen&ecirc;tre voisine.</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?&raquo; me demanda-t-il &agrave; voix basse.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui r&eacute;pondis que j'avais cru d'abord &agrave; quelque nouveau danger, mais
+que je commen&ccedil;ais &agrave; m'apercevoir que c'&eacute;tait un nouveau tour des
+cochons.</p>
+
+<p>&laquo;Toutefois, ajoutai-je, il est &agrave; craindre que la plaisanterie ne finisse
+mal pour eux; car je crois qu'ils ont d&eacute;j&agrave; les chiens &agrave; leurs trousses.
+H&acirc;tons-nous de sortir, afin d'arr&ecirc;ter le carnage.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Fritz sauta par la fen&ecirc;tre, &agrave; moiti&eacute; v&ecirc;tu, et nous vol&acirc;mes
+sur la sc&egrave;ne du combat. Nous reconn&ucirc;mes alors le reste de la troupe de
+cochons sauvages qui venait de p&eacute;n&eacute;trer chez nous par le pont du
+ruisseau du Chacal, et qui se pr&eacute;parait &agrave; faire irruption dans le jardin
+de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux
+avaient saisi le m&acirc;le par les oreilles, tandis que le reste de la troupe
+fuyait devant les deux autres.</p>
+
+<p>Le plus pressant &eacute;tait d'aller au secours du captif, tandis que Fritz
+rappelait les chiens &agrave; grands cris. Nous e&ucirc;mes beaucoup de peine &agrave; venir
+&agrave; bout de notre entreprise. Toutefois je parvins &agrave; faire l&acirc;cher prise &agrave;
+nos gardiens; et le prisonnier s'&eacute;chappa avec un sourd grognement, sans
+songer &agrave; dire merci.</p>
+
+<p>M'&eacute;tant transport&eacute; sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont lev&eacute;,
+comme &agrave; l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; dont
+jusque-l&agrave; je ne les soup&ccedil;onnais pas capables, avaient pass&eacute; sur les
+trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre
+la r&eacute;solution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on
+l&egrave;verait tous les soirs, et qui nous mettrait &agrave; l'abri de pareilles
+invasions pour l'avenir.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain matin, nous nous m&icirc;mes &agrave; l'&oelig;uvre, et la charpente du
+pont fut bient&ocirc;t achev&eacute;e. &Agrave; d&eacute;faut de cha&icirc;nes, j'employai de fortes
+cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec
+assez de facilit&eacute; pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.</p>
+
+<p>Ainsi construit, notre ouvrage &eacute;tait plus que suffisant pour nous
+garantir des b&ecirc;tes f&eacute;roces. En cas d'attaque de la part de nos
+semblables, nous pouvions remplacer le c&acirc;ble par une cha&icirc;ne, et rendre
+notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgr&eacute; la grossi&egrave;ret&eacute; de
+l'ex&eacute;cution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la
+meilleure fortification; mais il faut convenir en m&ecirc;me temps qu'il e&ucirc;t
+suffi d'un coup de canon pour tout jeter &agrave; bas, et que d'ailleurs le
+ruisseau n'&eacute;tait ni assez large ni assez profond pour arr&ecirc;ter un ennemi
+d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter
+sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent
+qu'ils avaient aper&ccedil;u plusieurs fois dans l'&eacute;loignement le troupeau de
+gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre
+domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tant&ocirc;t seuls, tant&ocirc;t
+par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux
+disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la
+for&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Quel dommage, s'&eacute;cria un jour Fritz, que ces charmants animaux se
+montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au
+ruisseau chaque matin pour se d&eacute;salt&eacute;rer, pendant que nous nous livrons
+aux travaux ordinaires!</p>
+
+<p>ERNEST. En &eacute;tablissant une <i>place d'app&acirc;t</i>, comme celle de la
+Nouvelle-G&eacute;orgie, nous verrions bient&ocirc;t les gazelles accourir
+d'elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places &eacute;taient l'ouvrage
+de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'&oelig;uvre de la nature. Nous
+avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce
+sont des l&egrave;che-sel, c'est-&agrave;-dire des places o&ugrave; la pierre est impr&eacute;gn&eacute;e
+de sel ou de salp&ecirc;tre, dont les chamois se montrent extr&ecirc;mement friands,
+de sorte que le chasseur est presque s&ucirc;r d'y rencontrer sa proie et de
+s'en emparer.</p>
+
+<p>FRANZ. L'id&eacute;e de citer la Nouvelle-G&eacute;orgie &agrave; ce propos me parait
+joliment empreinte de p&eacute;danterie.</p>
+
+<p>MOI. Dans le monde des pens&eacute;es nous ne reconnaissons pas les distances;
+tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus pr&eacute;cieuses d&eacute;couvertes ne
+sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de
+pens&eacute;es demeur&eacute;es jusqu'alors cach&eacute;es dans le cerveau de l'inventeur.</p>
+
+<p>FRITZ. J'en conviens, mon p&egrave;re; mais je voudrais bien savoir que penser
+de cette place d'app&acirc;t dont Ernest voulait parler.</p>
+
+<p>MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-G&eacute;orgie, contr&eacute;e
+situ&eacute;e au pied de la cha&icirc;ne des All&eacute;ghanis. Du reste, elle n'a pas plus
+de trois &agrave; quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile
+tr&egrave;s-fine, dont les animaux apprivois&eacute;s ne se montrent pas moins friands
+que les b&ecirc;tes sauvages; et le sol est sillonn&eacute; de profondes excavations
+dues &agrave; la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les
+animaux qu'on y rencontre le plus fr&eacute;quemment.</p>
+
+<p>JACK. Mais n'a-t-on pas essay&eacute; de faire des places d'app&acirc;t
+artificielles?</p>
+
+<p>MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ceux
+de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de G&eacute;orgie
+est plut&ocirc;t sucr&eacute;e que sal&eacute;e, de sorte qu'on ne peut la comparer aux
+l&egrave;che-sel de nos parcs royaux.</p>
+
+<p>FRITZ. Qu'est-ce qu'un l&egrave;che-sel, cher p&egrave;re?</p>
+
+<p>MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on
+dispose sur le sol dans quelque lieu &eacute;cart&eacute; de la for&ecirc;t ou du parc o&ugrave;
+l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile sal&eacute;e bien
+battue, que l'on recouvre m&ecirc;me quelquefois de verdure pour mieux tromper
+le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils l&egrave;chent la terre
+sans d&eacute;fiance, le chasseur, embusqu&eacute; dans un taillis voisin, peut tirer
+&agrave; coup s&ucirc;r.</p>
+
+<p>TOUS. Pour le coup, cher p&egrave;re, il nous faut &eacute;tablir un l&egrave;che-sel, et
+nous aurons bient&ocirc;t un parc rempli de gibier de toute esp&egrave;ce. Les muscs,
+les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.</p>
+
+<p>MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la
+Nouvelle-G&eacute;orgie, et ce n'&eacute;tait pas la peine de tant railler le pauvre
+Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'&eacute;coutais tous ces
+beaux projets, je ne saurais bient&ocirc;t plus o&ugrave; prendre du temps et des
+forces pour ex&eacute;cuter tout ce qui vous passe par la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>TOUS. Nous vous aiderons, cher p&egrave;re, nous travaillerons autant qu'il
+vous plaira; mettez-nous seulement &agrave; l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>MOI. Si vous tenez tant &agrave; ce projet, nous verrons &agrave; nous en occuper plus
+tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre &agrave; porcelaine et de grands
+bambous pour ex&eacute;cuter un plan plus important. Tenez-vous pr&ecirc;ts &agrave;
+m'accompagner jusqu'&agrave; l'&Eacute;cluse.</p>
+
+<p>TOUS. Merci, mille fois merci, cher p&egrave;re! Voici donc les excursions, la
+chasse et les d&eacute;couvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous
+les ponts-levis du monde.</p>
+
+<p>FRITZ. Je vais pr&eacute;parer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez
+de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.&raquo;</p>
+
+<p>Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organis&eacute; de
+longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection
+s&eacute;rieuse, car la saison &eacute;tait &eacute;minemment favorable, et tout ce qui
+tendait &agrave; semer quelque vari&eacute;t&eacute; dans la vie uniforme de Felsen-Heim me
+paraissait devoir &ecirc;tre accueilli avec empressement.</p>
+
+<p>Fritz courut vers sa m&egrave;re, qui &eacute;tait occup&eacute;e au jardin, et lui demanda
+humblement un morceau de chair d'ours pour pr&eacute;parer un pemmikan.</p>
+
+<p>MA FEMME. &laquo;Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et
+ce que tu en veux faire?</p>
+
+<p>FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de
+peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de
+commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de
+chevreuil coup&eacute;e en petits morceaux et pil&eacute;e; il n'y a pas d'aliment
+moins embarrassant et plus nutritif.</p>
+
+<p>MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plut&ocirc;t qu'un autre jour?</p>
+
+<p>FRITZ. Nous venons de d&eacute;cider une exp&eacute;dition importante, et nous ne
+voulons point laisser nos meilleures provisions se g&acirc;ter au logis.</p>
+
+<p>MA FEMME. Voil&agrave; ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas
+consult&eacute;e pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.
+Mais n'en parlons plus. Quant &agrave; ton pemmikan, je le crois convenable
+dans les longs voyages &agrave; travers un pays inculte et inhospitalier; mais
+la pr&eacute;caution me parait risible pour une excursion de deux jours dans
+une riche contr&eacute;e comme celle que nous habitons.</p>
+
+<p>FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, ch&egrave;re m&egrave;re;
+mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux
+jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme
+que lorsqu'on part avec un li&egrave;vre r&ocirc;ti dans sa poche, pour aller &agrave; la
+chasse d'un li&egrave;vre vivant.</p>
+
+<p>MA FEMME. &Agrave; merveille! Ne faudrait-il pas bient&ocirc;t que la viande soit
+crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?&raquo;</p>
+
+<p>L'entretien fut interrompu par notre arriv&eacute;e, et, comme l'h&eacute;ro&iuml;que
+projet de Fritz avait re&ccedil;u l'assentiment g&eacute;n&eacute;ral, ma femme finit par
+accorder le morceau d'ours tant d&eacute;sir&eacute;.</p>
+
+<p>La pr&eacute;paration du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait
+appel&eacute; tous ses fr&egrave;res &agrave; son aide. La viande fut hach&eacute;e, pil&eacute;e,
+dess&eacute;ch&eacute;e avec autant de diligence que s'il se f&ucirc;t agi de nourrir une
+troupe de vingt chasseurs pendant six mois.</p>
+
+<p>Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:
+enfin j'assistai &agrave; tous les pr&eacute;paratifs d'une v&eacute;ritable exp&eacute;dition de
+guerre, dont le but demeura un myst&egrave;re pour moi. On choisit pour le
+voyage notre vieux tra&icirc;neau, &eacute;lev&eacute; au rang de voiture depuis l'addition
+des deux vieilles roues de canon, et il re&ccedil;ut bient&ocirc;t les munitions de
+bouche et de guerre, la tente de voyage et le ca&iuml;ak de Fritz, sans
+compter les menues provisions.</p>
+
+<p>Enfin le jour tant d&eacute;sir&eacute; &eacute;tait venu. Tout le monde se trouva debout
+avant l'aurore, et j'aper&ccedil;us Jack se diriger myst&eacute;rieusement vers le
+chariot avec une corbeille o&ugrave; il avait enferm&eacute; deux paires de nos
+pigeons d'Europe.</p>
+
+<p>Ah! ah! me dis-je en moi-m&ecirc;me, il para&icirc;t que nos chasseurs ont song&eacute; &agrave;
+s'assurer d'un suppl&eacute;ment, dans le cas o&ugrave; le pemmikan ferait d&eacute;faut. Je
+souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas
+repentir de leur pr&eacute;voyance.</p>
+
+<p>Contre mon attente, la bonne m&egrave;re manifesta le d&eacute;sir de rester au logis,
+ne se sentant pas en &eacute;tat de supporter les fatigues du voyage; et, apr&egrave;s
+une longue et myst&eacute;rieuse consultation avec ses fr&egrave;res, Ernest se
+d&eacute;clara pr&ecirc;t &agrave; lui tenir compagnie. Cette circonstance me d&eacute;cida &agrave;
+renoncer moi-m&ecirc;me &agrave; l'exp&eacute;dition projet&eacute;e, comptant mettre ce temps &agrave;
+profit pour m'occuper de la construction d'un moulin &agrave; sucre.</p>
+
+<p>Nous laiss&acirc;mes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions
+et recommandations, qui ne furent pas trop mal re&ccedil;ues. Bient&ocirc;t le
+pont-levis r&eacute;sonna sous les pas de leurs montures, et la petite
+caravane, l'autruche en t&ecirc;te, ne tarda pas &agrave; dispara&icirc;tre &agrave; nos regards,
+tandis que les rochers r&eacute;p&eacute;taient les joyeux aboiements de nos braves
+auxiliaires, Falb et Braun.</p>
+
+<p>Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin &agrave; sucre, qui devait
+consister en trois cylindres verticaux et repr&eacute;senter une esp&egrave;ce de
+pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou
+d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description d&eacute;taill&eacute;e de
+mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgr&eacute;
+la coop&eacute;ration d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne m&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur
+exp&eacute;dition, dont je vais donner le r&eacute;cit avec la fid&eacute;lit&eacute; d'un &eacute;crivain
+consciencieux.</p>
+
+<p>La caravane s'&eacute;loigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas &agrave;
+arriver dans les environs de Waldeck o&ugrave; les chasseurs comptaient passer
+le reste de ce jour et la nuit suivante.</p>
+
+<p>En approchant de la m&eacute;tairie, ils entendirent avec effroi un grand &eacute;clat
+de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. &Agrave; ce bruit les
+montures donn&egrave;rent les marques d'un trouble extraordinaire, et les
+chiens se rapproch&egrave;rent de leurs ma&icirc;tres avec un sourd grognement. Quant
+&agrave; l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de
+Waldeck.</p>
+
+<p>Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et
+les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jug&egrave;rent
+plus prudent de quitter la selle afin de rester ma&icirc;tres de leurs
+actions.</p>
+
+<p>&laquo;Ceci est s&eacute;rieux, dit Fritz &agrave; voix basse. Les animaux se conduisent
+comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.
+J'ai &agrave; peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant
+qu'ils se tiennent en repos jusqu'&agrave; ce que Franz ait eu le temps d'aller
+faire une reconnaissance avec les chiens. Quant &agrave; toi, Franz, h&acirc;te-toi
+de revenir si tu aper&ccedil;ois quelque chose de suspect; dans ce cas nous
+nous remettrons en selle pour op&eacute;rer une prompte retraite. Il est
+f&acirc;cheux que Jack se soit laiss&eacute; emporter par sa monture: Dieu sait ce
+qu'il est devenu.&raquo;</p>
+
+<p>Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des
+deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; le
+redoutable rire s'&eacute;tait fait entendre.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aper&ccedil;ut &agrave;
+environ deux toises en face de lui une hy&egrave;ne &eacute;norme qui venait de
+terrasser un mouton, et qui s'appr&ecirc;tait &agrave; le mettre en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants
+eussent d&eacute;couvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un
+nouvel &eacute;clat de rire, qui r&eacute;sonna comme un hurlement de mort dans les
+oreilles du pauvre enfant.</p>
+
+<p>Se retranchant derri&egrave;re le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la
+dirigea vers la t&ecirc;te de l'animal. Mais au m&ecirc;me instant les chiens,
+passant de la terreur &agrave; une esp&egrave;ce de rage, s'&eacute;lanc&egrave;rent sur l'hy&egrave;ne
+avec un hurlement terrible. En m&ecirc;me temps Franz l&acirc;cha son coup si
+heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de
+l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.</p>
+
+<p>Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son fr&egrave;re;
+mais, par bonheur, son secours &eacute;tait devenu inutile: car les deux
+chiens, profitant de leur avantage, s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s sur l'ennemi
+avec tant d'imp&eacute;tuosit&eacute;, que celui-ci avait assez &agrave; faire de se
+d&eacute;fendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants &eacute;taient si
+acharn&eacute;s, qu'il n'avait rien de mieux &agrave; faire qu'&agrave; attendre le moment
+favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur
+adversaire, &eacute;puis&eacute; par la perte de son sang, finit par succomber.</p>
+
+<p>Fritz et Franz, s'&eacute;tant &eacute;lanc&eacute;s sur le champ de bataille, trouv&egrave;rent
+l'hy&egrave;ne r&eacute;ellement morte, et les chiens, acharn&eacute;s sur son cadavre, ne
+l&acirc;ch&egrave;rent prise qu'apr&egrave;s la plus violente r&eacute;sistance. Les enfants,
+poussant un long cri de triomphe, appel&egrave;rent &agrave; eux les valeureux animaux
+pour les caresser; leurs blessures furent pans&eacute;es avec de l'eau fra&icirc;che
+et de la graisse d'ours apport&eacute;e pour la cuisine. Jack ne tarda pas &agrave;
+rejoindre ses fr&egrave;res, apr&egrave;s s'&ecirc;tre tir&eacute; &agrave; grand'peine du mar&eacute;cage; il ne
+put retenir un cri d'&eacute;tonnement et d'effroi &agrave; la vue du terrible ennemi
+dont les chiens venaient de triompher. L'hy&egrave;ne &eacute;tait de la grosseur d'un
+sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves d&eacute;fenseurs n'en seraient
+certainement pas venus &agrave; bout sans sa blessure. Franz r&eacute;clama l'animal
+avec vivacit&eacute; comme sa propri&eacute;t&eacute;, et l'on ne put s'emp&ecirc;cher de
+reconna&icirc;tre la justesse de ses pr&eacute;tentions.</p>
+
+<p>Les enfants ne tard&egrave;rent pas &agrave; arriver &agrave; Waldeck, dont une petite
+distance les s&eacute;parait. Apr&egrave;s avoir d&eacute;charg&eacute; le chariot et plac&eacute; en lieu
+s&ucirc;r tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de d&eacute;pouiller et
+d'&eacute;corcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de
+temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.
+Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux
+belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oubli&eacute; de
+s'approprier pour cet usage.</p>
+
+<p>Vers le m&ecirc;me temps, nous &eacute;tions assis tous les trois apr&egrave;s notre travail
+du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,
+et ma femme avec une l&eacute;g&egrave;re teinte d'inqui&eacute;tude. Quant &agrave; moi, j'&eacute;tais
+sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du
+chef de l'exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Ernest finit par nous dire: &laquo;Demain, mes chers parents, j'esp&egrave;re &ecirc;tre le
+premier &agrave; vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.</p>
+
+<p>MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par
+hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore
+besoin de toi pour demain.</p>
+
+<p>ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'esp&egrave;re demain au plus
+tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai
+pas en r&ecirc;ve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu o&ugrave; ils se
+trouvent &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>MA FEMME. S'il m'&eacute;tait permis de compter sur les songes, je devrais
+avoir la pr&eacute;f&eacute;rence et comme femme et comme m&egrave;re, car mon c&oelig;ur est
+aupr&egrave;s des absents.</p>
+
+<p>MOI. Voyez donc quel peut &ecirc;tre ce tra&icirc;nard qui regagne le pigeonnier.
+L'obscurit&eacute; m'emp&ecirc;che de distinguer si c'est un h&ocirc;te de la maison, ou
+bien un &eacute;tranger.</p>
+
+<p>ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y
+aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager
+de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas
+derni&egrave;rement de la proximit&eacute; de cette contr&eacute;e?</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et
+toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours &eacute;loign&eacute; du vrai.
+Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des
+nouvelles de Sydney-Cove, si tu re&ccedil;ois ton courrier cette nuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIIIb" id="CHAPITRE_XVIIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Retour du pigeon messager.&mdash;La chasse aux cygnes.&mdash;Le h&eacute;ron et le
+tapir.&mdash;La grue.&mdash;Le moenura superba.&mdash;Grande d&eacute;route des
+singes.&mdash;Ravage des &eacute;l&eacute;phants &agrave; Zuckertop.&mdash;Arriv&eacute;e &agrave; l'&Eacute;cluse.</a></h3>
+
+
+<p>Ernest &eacute;tait debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
+r&ocirc;der autour du pigeonnier. Lorsque nous l'e&ucirc;mes appel&eacute; pour d&eacute;jeuner,
+il s'avan&ccedil;a gravement, tenant un grand papier pli&eacute; et scell&eacute; en forme
+d'ordonnance, et pronon&ccedil;a ces mots, suivis d'une profonde r&eacute;v&eacute;rence: &laquo;Le
+ma&icirc;tre de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
+supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus t&ocirc;t les d&eacute;p&ecirc;ches de
+Waldeck et de Sydney-Cove, la poste &eacute;tant arriv&eacute;e tr&egrave;s-avant dans la
+nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Ma femme et moi nous ne p&ucirc;mes retenir un &eacute;clat de rire &agrave; cette harangue
+solennelle, et, pour me pr&ecirc;ter &agrave; la plaisanterie, je r&eacute;pondis aussi
+gravement:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur le secr&eacute;taire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
+capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
+sujets ou de nos alli&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Ernest, ayant d&eacute;pli&eacute; sa lettre, en commen&ccedil;a la lecture en ces
+termes:</p>
+
+<p>&laquo;Le gouverneur g&eacute;n&eacute;ral de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
+Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-aim&eacute; et f&eacute;al sujet, nous apprenons avec d&eacute;plaisir qu'une troupe de
+trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
+chasse, au grand d&eacute;triment du gros et du menu gibier de cette province.
+Nous savons en m&ecirc;me temps qu'une troupe d'hy&egrave;nes, qui s'est introduite
+dans votre gouvernement, a d&eacute;j&agrave; caus&eacute; de grands ravages dans le b&eacute;tail
+des colons. En cons&eacute;quence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
+rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir &agrave;
+mettre un terme aux ravages des animaux f&eacute;roces. Dieu vous garde.</p>
+
+<p>&laquo;Donn&eacute; &agrave; Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
+courant, l'an trente-quatre de la colonie.</p>
+
+<p class="droit">
+&laquo;Le gouverneur, Philip Philipson.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>En terminant cette lecture, Ernest laissa &eacute;chapper un soupir de
+triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
+paquet tomba de sa poche. Je me d&eacute;rangeai pour le ramasser; mais il se
+h&acirc;ta de me pr&eacute;venir en s'&eacute;criant: &laquo;Ce sont quelques lettres
+particuli&egrave;res de Waldeck.&raquo; Toutefois je les lirai avec plaisir &agrave; Vos
+Seigneuries. Nous y trouverons peut-&ecirc;tre des d&eacute;tails plus exacts que
+dans les d&eacute;p&ecirc;ches du bon sir Philipson, qui s'est &eacute;videmment laiss&eacute;
+tromper par des rapports exag&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>MOI. En v&eacute;rit&eacute;, monsieur le docteur, voil&agrave; une &eacute;trange plaisanterie!
+Fritz t'aurait-il laiss&eacute; une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
+r&eacute;ellement d&eacute;couvert les traces de b&ecirc;tes f&eacute;roces?</p>
+
+<p>ERNEST. La v&eacute;rit&eacute;, mon cher p&egrave;re, c'est que la lettre a &eacute;t&eacute; apport&eacute;e
+hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurit&eacute;, j'aurais pu
+vous dire d&egrave;s lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
+et toutes leurs aventures depuis hier matin.</p>
+
+<p>MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hy&egrave;ne m'inqui&egrave;te toujours; &agrave; moins
+que ce ne soit une imagination de ton cerveau po&eacute;tique.</p>
+
+<p>ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:&mdash;&laquo;Chers
+parents et cher fr&egrave;re, une hy&egrave;ne &eacute;norme a mis en pi&egrave;ces deux agneaux et
+un b&eacute;lier; mais elle a succomb&eacute; sous les coups de nos chiens et du
+vaillant Franz. Nous avons pass&eacute; presque tout le jour &agrave; l'&eacute;corcher: la
+peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
+embrassons tendrement.</p>
+
+<p>&laquo;Votre affectionn&eacute;, FRITZ.&raquo;</p>
+
+<p>MOI. Voil&agrave; une vraie lettre de chasseur. Dieu soit lou&eacute; de l'heureuse
+issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
+s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'&Eacute;cluse ait
+&eacute;t&eacute; forc&eacute; depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+pour faire connaissance avec notre b&eacute;tail.</p>
+
+<p>MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
+sage de les rappeler que d'attendre leur retour?</p>
+
+<p>MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
+agissant d'une mani&egrave;re pr&eacute;cipit&eacute;e, nous courrions risque de les d&eacute;ranger
+mal &agrave; propos.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, ainsi que je l'avais pr&eacute;vu, et une heure plus t&ocirc;t que la
+veille, nous aper&ccedil;&ucirc;mes un second messager qui alla s'abattre sur le
+pigeonnier. Ernest se h&acirc;ta d'y monter, et il nous rapporta le message
+suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit tranquille&mdash;La matin&eacute;e sereine.&mdash;Excursion en ca&iuml;ak sur le lac
+de Waldeck.&mdash;Chasse aux cygnes noirs.&mdash;Prise d'un h&eacute;ron royal.&mdash;La grue
+et le moenura superba.&mdash;Un animal inconnu.&mdash;Nous partons pour
+Prospect-Hill.&mdash;Bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p class="droit">
+&laquo;Vos affectionn&eacute;s, Fritz, Jack et Franz.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
+demeurassent des &eacute;nigmes pour nous; mais je comptais sur des
+&eacute;claircissements de vive voix.</p>
+
+<p>Les enfants avaient con&ccedil;u le projet de lever une carte du lac de Waldeck
+o&ugrave; seraient marqu&eacute;s les endroits navigables, c'est-&agrave;-dire les parties de
+la rive o&ugrave; l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
+engag&eacute; dans le mar&eacute;cage. Pour venir &agrave; bout de cette entreprise, Fritz
+longeait le rivage dans le ca&iuml;ak, tandis que ses fr&egrave;res suivaient la
+m&ecirc;me ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
+Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
+avec un faisceau de branchages.</p>
+
+<p>Dans son exp&eacute;dition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
+vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton &agrave; son
+extr&eacute;mit&eacute;. L'entreprise eut un plein succ&egrave;s; car, les animaux l'ayant
+laiss&eacute; approcher sans d&eacute;fiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
+jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
+prise au rivage pour la confier &agrave; ses deux fr&egrave;res, qui mirent les
+captifs hors d'&eacute;tat de s'&eacute;chapper, en leur attachant les ailes. Quant
+aux vieux de la troupe, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de les attaquer sans
+s'exposer &agrave; une formidable r&eacute;sistance. Les jeunes prisonniers furent
+ramen&eacute;s sans peine &agrave; Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
+baie de la D&eacute;livrance, apr&egrave;s avoir pris la pr&eacute;caution de leur faire
+couper le bout des ailes.</p>
+
+<p>&Agrave; peine les captifs &eacute;taient-ils en s&ucirc;ret&eacute;, que Fritz vit s'&eacute;lever
+au-dessus des roseaux un long cou surmont&eacute; d'une t&ecirc;te couronn&eacute;e de
+plumes brillantes, qu'il ne tarda pas &agrave; reconna&icirc;tre pour appartenir &agrave; un
+h&eacute;ron royal. &Agrave; l'instant m&ecirc;me il lui jeta son lacet, dirigeant en m&ecirc;me
+temps le ca&iuml;ak vers le mar&eacute;cage, pour y trouver un point d'appui contre
+les efforts d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
+mena&ccedil;ait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bient&ocirc;t l'oiseau si
+docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
+d'&eacute;tat de nuire. Apr&egrave;s cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
+place o&ugrave; il p&ucirc;t commod&eacute;ment op&eacute;rer son d&eacute;barquement.</p>
+
+<p>Tandis que la petite troupe &eacute;tait rassembl&eacute;e autour de son butin, le
+consid&eacute;rant avec un &oelig;il de satisfaction, ils virent tout &agrave; coup sortir
+du mar&eacute;cage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite d&eacute;roba
+bient&ocirc;t &agrave; leurs regards. D'apr&egrave;s leur description, c'&eacute;tait un animal de
+la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
+pris volontiers pour un rhinoc&eacute;ros s'il avait eu la corne sur le nez.
+Selon toute apparence, c'&eacute;tait le tapir d'Am&eacute;rique, animal inoffensif,
+qui aime le voisinage des grandes rivi&egrave;res.</p>
+
+<p>Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis o&ugrave; il s'&eacute;tait
+r&eacute;fugi&eacute;, retourn&egrave;rent &agrave; Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
+continua quelques instants une poursuite inutile.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aper&ccedil;urent
+une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivi&egrave;re.
+S'armant aussit&ocirc;t d'arcs, dont Jack s'&eacute;tait muni pour cette exp&eacute;dition,
+ils se dirig&egrave;rent vers les grues, occup&eacute;es &agrave; se r&eacute;galer de notre grain.</p>
+
+<p>Leurs fl&egrave;ches &eacute;taient taill&eacute;es sur le mod&egrave;le de celles dont les
+Gro&euml;nlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
+lieu de pointes, elles &eacute;taient garnies de cordelettes enduites de colle
+&agrave; poisson. Lorsque ces fl&egrave;ches atteignaient un oiseau dans son vol,
+elles demeuraient attach&eacute;es au plumage, de mani&egrave;re &agrave; le priver de
+l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
+du chasseur.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
+bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
+troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'emp&ecirc;cher de
+regarder avec envie la bonne fortune de ses fr&egrave;res. Saisi d'une noble
+&eacute;mulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
+dans le bois, accompagn&eacute; des chiens.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
+de l'esp&egrave;ce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
+tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
+voisins. L'aigle fut lanc&eacute; sur les fuyards, qui cherch&egrave;rent dans l'herbe
+ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
+tra&icirc;nards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
+entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
+distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, compos&eacute;e de
+plumes vari&eacute;es. Le reste du plumage, moiti&eacute; rouge et moiti&eacute; noir, tenait
+le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
+reconnu pour le <i>moenura superba</i> de la Nouvelle-Hollande.</p>
+
+<p>Les chasseurs firent un repas frugal compos&eacute; de p&eacute;cari fum&eacute;, de cassave
+et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
+de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
+pr&eacute;par&eacute;, il fut reconnu d&egrave;s les premi&egrave;res bouch&eacute;es tout &agrave; fait indigne
+de sa r&eacute;putation, et abandonn&eacute; aux chiens, qui s'en r&eacute;gal&egrave;rent.</p>
+
+<p>Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journ&eacute;e
+du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui &eacute;tait demeur&eacute; aux
+arbres. Ils voulaient le porter &agrave; Prospect-Hill, o&ugrave; leur intention &eacute;tait
+de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.</p>
+
+<p>Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
+provision de vin de palmier, afin de donner une le&ccedil;on aux singes de
+Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
+devoir d'abattre deux palmiers &agrave; la mani&egrave;re des Cara&iuml;bes.</p>
+
+<p>Au r&eacute;cit de cette conduite barbare, je me r&eacute;criai sur la folie de
+sacrifier les fruits de l'avenir &agrave; un avantage d'une minute; mais les
+enfants m'assur&egrave;rent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit &agrave;
+dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
+contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dor&eacute;navant
+on ne s'avis&acirc;t pas de commettre une pareille d&eacute;pr&eacute;dation sans mon
+commandement expr&egrave;s.</p>
+
+<p>Maintenant je laisse faire &agrave; Fritz le r&eacute;cit de la journ&eacute;e suivante,
+pass&eacute;e &agrave; Prospect-Hill, o&ugrave; la petite troupe s'&eacute;tait rendue avant midi.</p>
+
+<p>FRITZ. &laquo;&Agrave; peine arriv&eacute;s au milieu de la for&ecirc;t de pins, nous f&ucirc;mes
+accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une gr&ecirc;le de
+pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.</p>
+
+<p>&laquo;Comme l'attaque se prolongeait, nous juge&acirc;mes &agrave; propos d'y mettre un
+terme au moyen de quelques coups de fusil charg&eacute;s &agrave; petit plomb ou &agrave;
+chevrotines. Intimid&eacute; par la chute de deux ou trois des plus obstin&eacute;s
+tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se r&eacute;fugier au
+sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&laquo;La lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, que nous venions enfin d'atteindre, se
+terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit &agrave; dix
+pieds de haut, portaient un &eacute;pi de grains rouge&acirc;tres ou d'un brun fonc&eacute;.
+Je ne vis pas sans &eacute;tonnement que certaines places &eacute;taient d&eacute;vast&eacute;es
+comme si la gr&ecirc;le y e&ucirc;t pass&eacute;. Je ne tardai pas &agrave; m'apercevoir que nous
+nous trouvions &agrave; droite de notre v&eacute;ritable route; il fallut donc appuyer
+&agrave; gauche jusqu'&agrave; ce que les hauteurs de Prospect-Hill commen&ccedil;assent &agrave; se
+dessiner &agrave; nos regards satisfaits. En arrivant &agrave; ce but d&eacute;sir&eacute;, notre
+premi&egrave;re pr&eacute;caution fut de d&eacute;charger le chariot, apr&egrave;s quoi nous nous
+m&icirc;mes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltrait&eacute;e par nos
+infatigables ennemis les singes.</p>
+
+<p>&laquo;Toute l'apr&egrave;s-midi fut employ&eacute;e &agrave; nettoyer, &agrave; balayer et &agrave; laver:
+aussit&ocirc;t que la cabane eut &eacute;t&eacute; rendue habitable pour la nuit, elle re&ccedil;ut
+nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, &agrave; ce propos, chers parents,
+voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
+avons emport&eacute;es sans permission, il est vrai, mais dans la pens&eacute;e que
+nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
+agr&eacute;able de les trouver le soir toutes pr&ecirc;tes &agrave; vous recevoir.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai encore &agrave; demander gr&acirc;ce pour une exp&eacute;rience que je me suis hasard&eacute;
+&agrave; faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emport&eacute; une petite
+provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
+j'avais r&eacute;solu de leur infliger un ch&acirc;timent exemplaire, et de les
+attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
+mon projet pourrait vous d&eacute;plaire; mais j'avais r&eacute;fl&eacute;chi en m&ecirc;me temps
+que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
+devait bien m'&ecirc;tre permis d'en faire usage contre cette race
+malfaisante, afin de l'an&eacute;antir, ou du moins de lui &ocirc;ter l'envie de
+revenir attaquer nos plantations.</p>
+
+<p>&laquo;En cons&eacute;quence de mon plan, nous nous m&icirc;mes en devoir de pr&eacute;parer un
+certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
+ch&egrave;vre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase re&ccedil;ut la
+dose de poison que je crus n&eacute;cessaire &agrave; la r&eacute;ussite de mon projet. Des
+vases furent ensuite attach&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; aux branches des jeunes arbres ou
+aux troncs abattus, de mani&egrave;re &agrave; offrir une proie facile &agrave; nos ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Ces pr&eacute;paratifs nous avaient occup&eacute;s jusqu'&agrave; la nuit tombante. &Agrave;
+l'instant o&ugrave; nos b&ecirc;tes &agrave; cornes venaient de s'&eacute;tendre sur le sol pour se
+pr&eacute;parer au repos, nous aper&ccedil;&ucirc;mes &agrave; l'horizon une lueur subite,
+semblable &agrave; celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
+Notre curiosit&eacute; fut si fortement excit&eacute;e, que nous ne f&icirc;mes qu'un saut
+de la cabane &agrave; la pointe la plus &eacute;lev&eacute;e du cap de la D&eacute;ception. &Agrave; peine
+avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e sur l'Oc&eacute;an,
+et nous v&icirc;mes le disque de la lune qui montait &agrave; l'horizon avec une
+lenteur majestueuse. On e&ucirc;t dit qu'un pont de feu s'&eacute;tendait entre les
+rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Oc&eacute;an, tandis que le
+murmure m&eacute;lodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
+chaque vague semblait apporter jusqu'&agrave; nos pieds le p&acirc;le reflet de
+l'astre silencieux.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s le premier moment d'une surprise occasionn&eacute;e par notre erreur,
+nous demeur&acirc;mes longtemps en contemplation devant cet admirable
+spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
+l'Oc&eacute;an; tout disposait l'&acirc;me &agrave; la pri&egrave;re et &agrave; la m&eacute;ditation. Tout &agrave;
+coup le repos de l'air fut troubl&eacute; par les sons les plus &eacute;tranges qui
+eussent jamais frapp&eacute; mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
+entendre &agrave; nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
+qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; entendre, &agrave;
+notre droite, les hurlements des chacals, au del&agrave; du fleuve et de la
+grande baie, et nos chiens y r&eacute;pondirent bient&ocirc;t par des aboiements
+furieux. Enfin, du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;cluse, et dans l'&eacute;loignement, il s'&eacute;levait
+comme un hennissement prolong&eacute; de chevaux, que je reconnus pour le cri
+de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degr&eacute;,
+ce fut un long g&eacute;missement, que nous ne p&ucirc;mes h&eacute;siter &agrave; reconna&icirc;tre pour
+le cri de l'&eacute;l&eacute;phant ou le rugissement du lion.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'&eacute;tions rien moins que rassur&eacute;s, et nous nous h&acirc;t&acirc;mes de
+reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment o&ugrave; nous en
+approchions, il s'&eacute;leva un nouveau concert de la for&ecirc;t voisine.
+C'&eacute;taient des ch&oelig;urs &eacute;tranges, interrompus de minute en minute par des
+pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
+me fut pas difficile de reconna&icirc;tre que la musique partait des gosiers
+harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
+porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
+le temps, et de peur que le poison ne leur jou&acirc;t un mauvais tour, comme
+aux chats qui avalent des souris tu&eacute;es avec de l'arsenic.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit fut loin d'&ecirc;tre tranquille, car les singes s'approch&egrave;rent plus
+d'une fois de la cabane, et &agrave; chaque instant notre sommeil &eacute;tait troubl&eacute;
+par les aboiements de nos fid&egrave;les gardiens. Vers le matin, le calme se
+r&eacute;tablit peu &agrave; peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
+sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sur
+l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le d&eacute;tail du spectacle de
+d&eacute;solation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pi&egrave;ges
+avaient eu un plein succ&egrave;s. Nous nous h&acirc;t&acirc;mes aussit&ocirc;t de faire
+dispara&icirc;tre les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
+charg&eacute;s sur le chariot et jet&eacute;s &agrave; la mer; les seconds furent mis en
+pi&egrave;ces et les morceaux jet&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, afin de pr&eacute;venir tout accident
+f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est alors que nous trouv&acirc;mes le temps de d&eacute;p&ecirc;cher un troisi&egrave;me
+messager &agrave; Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matin&eacute;e
+et du jour pr&eacute;c&eacute;dent. C'est Jack qui r&eacute;digea la missive, dans le style
+pompeux et oriental que vous lui connaissez:</p>
+
+<p>&laquo;Prospect-Hill, entre la neuvi&egrave;me et la dixi&egrave;me heure du jour.</p>
+
+<p>&laquo;Le caravans&eacute;rail de Prospect-Hill est r&eacute;tabli dans son ancienne
+splendeur. Le travail nous a co&ucirc;t&eacute; bien des peines, et bien du sang &agrave;
+nos ennemis. N&eacute;m&eacute;sis pr&eacute;para pour la race maudite la coupe empoisonn&eacute;e,
+et les flots de l'Oc&eacute;an ont englouti ses d&eacute;bris. Le soleil, &agrave; son lever,
+&eacute;claire notre d&eacute;part; le soleil, &agrave; son coucher, sera t&eacute;moin de notre
+arriv&eacute;e &agrave; l'&Eacute;cluse.&mdash;<i>Valete</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
+&eacute;p&icirc;tre laconique. Nous r&icirc;mes de bon c&oelig;ur de la pompe du style, et, bien
+que l'allusion &agrave; N&eacute;m&eacute;sis demeur&acirc;t une &eacute;nigme pour nous, toutes nos
+inqui&eacute;tudes se trouv&egrave;rent calm&eacute;es par l'annonce du triomphe des
+voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
+attend&icirc;mes avec s&eacute;curit&eacute; le retour de la caravane, ou l'arriv&eacute;e d'un
+nouveau message.</p>
+
+<p>Mais la face des choses changea compl&egrave;tement quelques heures apr&egrave;s par
+l'arriv&eacute;e d'un second message, port&eacute; sur les ailes du vent. Cette
+missive inattendue &eacute;veillait d&eacute;j&agrave; nos inqui&eacute;tudes; mais le trouble fut &agrave;
+son comble lorsque nous e&ucirc;mes lu ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Le passage de l'&Eacute;cluse est forc&eacute;; tout est d&eacute;truit jusqu'&agrave; Zuckertop;
+la cabane est renvers&eacute;e, la plantation de cannes est an&eacute;antie, et le
+champ de millet d&eacute;vor&eacute;. H&acirc;tez-vous d'accourir &agrave; notre secours. Nous
+n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'&agrave; pr&eacute;sent nos personnes
+n'aient couru aucun danger.&raquo;</p>
+
+<p>On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
+une minute, je courus seller ma monture, apr&egrave;s avoir recommand&eacute; &agrave; la
+m&egrave;re et &agrave; Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
+provisions n&eacute;cessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
+courais au galop sur la route de l'&Eacute;cluse.</p>
+
+<p>Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
+fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
+Toutefois ma h&acirc;te &eacute;tait si grande, que je ne mis pas trois heures et
+demie &agrave; faire une route de cinq &agrave; six heures. Aussi arrivai-je pr&egrave;s de
+nos voyageurs plus t&ocirc;t que je n'&eacute;tais attendu, et je fus re&ccedil;u avec un
+long cri de joie. Mon premier soin avait &eacute;t&eacute; de me porter sur le lieu du
+dommage, et je reconnus avec douleur que le r&eacute;cit des enfants n'avait
+rien d'exag&eacute;r&eacute;. Les jeunes arbres de notre barricade &eacute;taient bris&eacute;s
+comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'&eacute;t&eacute;
+n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la for&ecirc;t de bambous,
+tous les jeunes rejetons &eacute;taient arrach&eacute;s ou d&eacute;vor&eacute;s. Mais nulle part la
+d&eacute;solation n'&eacute;tait plus compl&egrave;te que dans la plantation des cannes &agrave;
+sucre, o&ugrave; il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
+avaient laiss&eacute;es de leur passage je reconnus que le d&eacute;sordre &eacute;tait d&ucirc; &agrave;
+une troupe d'&eacute;l&eacute;phants ou d'hippopotames.</p>
+
+<p>Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire d&eacute;couvrir aucune
+trace de b&ecirc;tes f&eacute;roces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
+petites que les premi&egrave;res dans la direction de l'&Eacute;cluse au rivage. J'en
+conclus que c'&eacute;tait la trace de l'hy&egrave;ne tu&eacute;e par les chasseurs le
+premier jour de leur exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Nous nous occup&acirc;mes sans retard de dresser la tente, et je fis
+rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
+ne fut rien moins que tranquille, de notre c&ocirc;t&eacute; du moins, car Fritz et
+moi nous pass&acirc;mes plus de cinq heures &agrave; veiller autour de notre foyer.
+Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteign&icirc;mes le lever du
+soleil sans accident.</p>
+
+<p>Vers le milieu du jour, Ernest et sa m&egrave;re &eacute;tant arriv&eacute;s avec le chariot
+et les provisions, nous commen&ccedil;&acirc;mes nos pr&eacute;paratifs pour une halte de
+quelque dur&eacute;e. Notre premier soin fut d'entreprendre la r&eacute;paration de
+toutes les fortifications de l'&Eacute;cluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
+les d&eacute;tails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre p&eacute;nible fut entrem&ecirc;l&eacute;e d'occupations moins importantes. La
+m&egrave;re avait le d&eacute;partement de la volaille et de la cuisine; j'&eacute;tais
+charg&eacute; de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
+des excursions dans son ca&iuml;ak; Ernest et Jack tentaient quelques
+promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
+travaillait activement &agrave; la peau d'hy&egrave;ne, et il ne tarda pas &agrave; me la
+livrer en &eacute;tat de recevoir sa derni&egrave;re pr&eacute;paration, travail que
+j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIXb" id="CHAPITRE_XIXb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le cacao.&mdash;Les bananes.&mdash;La poule sultane.&mdash;L'hippopotame.&mdash;Le th&eacute; et le
+c&acirc;prier.&mdash;La grenouille g&eacute;ante.&mdash;Terreur de Jack.&mdash;L'&eacute;difice de
+Falken-Horst.&mdash;Le corps de garde dans l'&icirc;le aux Requins.</a></h3>
+
+
+<p>Les fortifications de l'&Eacute;cluse &eacute;taient finies, et nous ne songions pas
+au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
+habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut b&acirc;tie &agrave;
+la mani&egrave;re des huttes d'&eacute;t&eacute; du Kamtchatka. Nous avions remarqu&eacute; quatre
+gros arbres dispos&eacute;s en carr&eacute; parfait &agrave; une distance de douze &agrave; treize
+pieds l'un de l'autre. Je crus les reconna&icirc;tre pour une esp&egrave;ce de
+platane, et leur tronc &eacute;tait entour&eacute; de vanille grimpante.</p>
+
+<p>Les quatre troncs furent unis, &agrave; la hauteur d'environ vingt pieds, par
+une charpente en bambous. La fa&ccedil;ade du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;cluse fut perc&eacute;e de
+deux &eacute;troites fen&ecirc;tres en forme de meurtri&egrave;res. Le toit, termin&eacute; en
+pointe, &eacute;tait recouvert d'&eacute;corce. L'escalier &eacute;tait une longue poutre
+avec des entailles de chaque c&ocirc;t&eacute;, comme on en voit quelquefois dans les
+navires. Cette poutre, fix&eacute;e sur une seconde en saillie de la muraille,
+pouvait s'&eacute;lever ou s'abaisser &agrave; volont&eacute;.</p>
+
+<p>Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore r&eacute;unis par une
+palissade de quatre &agrave; cinq pieds de hauteur, de mani&egrave;re &agrave; former une
+esp&egrave;ce de basse-cour o&ugrave; nous pourrions parquer quelques pi&egrave;ces de b&eacute;tail
+ou enfermer la volaille.</p>
+
+<p>Enfin l'espace interm&eacute;diaire entre la palissade et le plancher de la
+cabane fut rempli par une esp&egrave;ce de grillage en bambous. Pour compl&eacute;ter
+l'&oelig;uvre, je fis orner l'ext&eacute;rieur de quelques dessins &agrave; la chinoise, et
+comme nous avions laiss&eacute; debout toutes les branches qu'il avait &eacute;t&eacute;
+possible d'&eacute;pargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal &agrave;
+un nid d'oiseau cach&eacute; au milieu du feuillage.</p>
+
+<p>Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
+en recevant les prisonniers ail&eacute;s, qui commenc&egrave;rent par s'accommoder
+fort peu des &eacute;troites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
+de notre demeure eut bient&ocirc;t fait perdre une partie de leurs habitudes
+sauvages.</p>
+
+<p>Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
+procuraient de temps en temps quelques nouvelles d&eacute;couvertes. Un jour,
+Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
+une esp&egrave;ce de concombre, mais dont le go&ucirc;t &eacute;trange d&eacute;concerta toutes ses
+connaissances en botanique. Je ne tardai pas &agrave; reconna&icirc;tre dans les plus
+gros de ces fruits le pr&eacute;cieux cacao, et dans les plus petits, la
+banane, si utile et m&ecirc;me si indispensable dans bien des contr&eacute;es. Au
+premier abord, ces pr&eacute;cieuses productions flatt&egrave;rent peu notre go&ucirc;t; car
+le cacao poss&egrave;de une saveur si am&egrave;re, que nous f&ucirc;mes presque tent&eacute;s de
+le jeter. Les bananes, malgr&eacute; leur fadeur, nous parurent plus
+savoureuses.</p>
+
+<p>&laquo;Voici quelque chose de singulier! m'&eacute;criai-je apr&egrave;s cette exp&eacute;rience,
+et je ne sais s'il faut s'en prendre &agrave; l'excessive d&eacute;licatesse de notre
+go&ucirc;t si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estim&eacute;s. Dans les
+colonies fran&ccedil;aises, la bouillie de cacao passe pour un mets
+tr&egrave;s-recherch&eacute;, lorsqu'elle est m&eacute;lang&eacute;e de sirop et de fleur d'oranger.
+Quant &agrave; l'amande, qui nous para&icirc;t si am&egrave;re, c'est elle qui, s&eacute;ch&eacute;e,
+&eacute;pluch&eacute;e, r&ocirc;tie et pil&eacute;e, forme la base de ce chocolat que nous aimons
+tant. Il en est de m&ecirc;me des bananes, qui sont des fruits d'une
+d&eacute;licatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'&eacute;pluch&eacute;es et
+r&ocirc;ties, ce qui leur donne un go&ucirc;t analogue &agrave; celui de l'artichaut.</p>
+
+<p>&mdash;Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
+sous ma garde sp&eacute;ciale, afin de leur faire subir la pr&eacute;paration
+convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui r&eacute;pondis-je, car les
+f&egrave;ves de cacao ont besoin d'&ecirc;tre mises en terre imm&eacute;diatement apr&egrave;s leur
+s&eacute;paration du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
+boutures. Avant notre d&eacute;part, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
+amandes fra&icirc;ches et un certain nombre de rejetons qui r&eacute;pondront
+parfaitement &agrave; ton d&eacute;sir.&raquo;</p>
+
+<p>La veille du d&eacute;part, Fritz re&ccedil;ut la commission de rapporter &agrave; sa m&egrave;re
+les deux articles en question, et de s'emparer en m&ecirc;me temps d'un
+certain nombre d'&eacute;chantillons des autres productions du rivage. Apr&egrave;s
+avoir pris cong&eacute; de nous, il monta sur son ca&iuml;ak, tra&icirc;nant &agrave; sa remorque
+un l&eacute;ger radeau de bambous, plus propre encore &agrave; la nature de son
+entreprise. Le radeau &eacute;tait construit dans le genre de ceux qui sont en
+usage chez quelques peuplades de la Californie.</p>
+
+<p>Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
+Fritz ramena le radeau si charg&eacute;, qu'il plongeait &agrave; demi dans l'eau,
+laissant sa cargaison flotter &agrave; la surface.</p>
+
+<p>Les trois enfants furent bient&ocirc;t sur le rivage, et chacun prit
+joyeusement sa part des tr&eacute;sors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
+rapport&egrave;rent leurs fardeaux &agrave; la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
+les &eacute;paules de Jack un grand sac tout d&eacute;gouttant d'eau, et dans lequel
+se faisait entendre un &eacute;trange tumulte. Jack commen&ccedil;a par s'enfoncer
+derri&egrave;re un buisson qui le d&eacute;robait &agrave; mes regards, puis il entr'ouvrit
+le sac avec curiosit&eacute;, de mani&egrave;re &agrave; pouvoir jeter un coup d'&oelig;il dans
+l'int&eacute;rieur; mais il le referma aussit&ocirc;t avec un cri d'effroi.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! s'&eacute;cria-t-il, voici d'&eacute;tranges h&ocirc;tes. Grand merci, mon cher
+fr&egrave;re, d'avoir song&eacute; &agrave; ma commission!&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Jack d&eacute;posa le sac avec pr&eacute;caution dans un lieu
+cach&eacute;, en ayant soin que la partie inf&eacute;rieure demeur&acirc;t plong&eacute;e dans
+l'eau, et il le reprit avec tant de myst&egrave;re au moment du d&eacute;part, que
+nous ne f&ucirc;mes inform&eacute;s que plusieurs heures apr&egrave;s des &eacute;tranges motifs de
+sa conduite.</p>
+
+<p>Fritz sauta &agrave; terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait li&eacute;
+les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
+sourire de triomphe. Je ne tardai pas &agrave; reconna&icirc;tre dans cet oiseau la
+poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'esp&egrave;ce des poules d'eau, a les
+jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
+d'un violet &eacute;clatant, le dos vert fonc&eacute;, et le cou brun clair. Ses
+habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
+Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
+de sa basse-cour; mais la beaut&eacute; du nouveau venu la d&eacute;sarma, et elle ne
+put s'emp&ecirc;cher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confi&eacute;s &agrave;
+sa garde.</p>
+
+<p>Fritz nous fit alors le r&eacute;cit de son exp&eacute;dition le long du fleuve,
+d&eacute;crivant pompeusement la f&eacute;condit&eacute; de ses rives jusqu'&agrave; la naissance
+des montagnes voisines, et la majest&eacute; des &eacute;paisses for&ecirc;ts qu'il
+traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
+arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
+remont&eacute; le fleuve jusqu'au del&agrave; de l'&eacute;tang du Buffle, o&ugrave; il avait fait
+sa pr&eacute;cieuse capture. &Agrave; sa droite s'&eacute;levait une magnifique for&ecirc;t de
+mimosas, o&ugrave; il avait aper&ccedil;u quelques troupes d'&eacute;l&eacute;phants, qui tant&ocirc;t
+brisaient de jeunes arbres, tant&ocirc;t se plongeaient dans les eaux du lac
+pour y chercher un asile contre les br&ucirc;lants rayons du soleil. Quant au
+matelot et &agrave; son fr&ecirc;le esquif, ils ne l'avaient pas aper&ccedil;u, selon toute
+apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient &eacute;t&eacute; frapp&eacute;s de
+l'apparition de deux belles panth&egrave;res qui venaient se d&eacute;salt&eacute;rer dans
+les eaux profondes du fleuve.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant un instant, ajouta Fritz, j'&eacute;prouvai le plus violent d&eacute;sir
+d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inqui&eacute;tude
+si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bient&ocirc;t plus qu'&agrave;
+une retraite pr&eacute;cipit&eacute;e. Au m&ecirc;me instant un argument de nouvelle esp&egrave;ce
+vint fortifier ma r&eacute;solution. En effet, &agrave; environ deux port&eacute;es de fusil
+devant moi, j'aper&ccedil;us dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
+annoncer la pr&eacute;sence de quelque source souterraine. Un instant apr&egrave;s, je
+vis s'&eacute;lever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
+un animal monstrueux d'un brun fonc&eacute;, qui me montra une rang&eacute;e de dents
+formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
+encore. Je vous r&eacute;ponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
+et je regagnai le courant avec la rapidit&eacute; d'une fl&egrave;che. Mes deux rames
+avaient une telle activit&eacute;, que la sueur me ruisselait sur tout le
+corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la port&eacute;e
+du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
+attach&eacute; dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
+courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, apr&egrave;s avoir
+craint un instant de prendre une le&ccedil;on d'histoire naturelle un peu trop
+compl&egrave;te, car je n'avais pas m&ecirc;me un de nos chiens aupr&egrave;s de moi dans
+cette terrible rencontre.&raquo;</p>
+
+<p>Tel fut en abr&eacute;g&eacute; le r&eacute;cit de l'exp&eacute;dition de Fritz, et il nous donna &agrave;
+penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
+d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
+&eacute;tait facile de reconna&icirc;tre l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
+consolation dans les pr&eacute;cieuses d&eacute;couvertes qui avaient signal&eacute; cette
+derni&egrave;re exp&eacute;dition, et surtout dans la riche collection de plantes que
+notre voyageur avait rapport&eacute;e comme &eacute;chantillon de la fertilit&eacute; de ces
+rivages inconnus.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e que Fritz employa pour son exp&eacute;dition n'&eacute;tait pas demeur&eacute;e
+inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
+pr&eacute;paratifs pour le d&eacute;part du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
+qui nous &eacute;tait indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
+proposa de retourner par eau avec son ca&iuml;ak, en doublant le cap de
+l'Espoir-Tromp&eacute; et en suivant le rivage jusqu'&agrave; Felsen-Heim. Je lui
+accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'&eacute;tait montr&eacute;
+expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup &agrave; fixer mes id&eacute;es
+sur la possibilit&eacute; d'&eacute;tablir un petit port au cap de l'Espoir-Tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain matin &eacute;claira notre double d&eacute;part; Fritz prit son chemin
+par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
+orientale du cap h&eacute;riss&eacute;e de rochers sauvages dont les profondeurs
+servaient de retraite &agrave; un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
+d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
+jusqu'au rivage, &eacute;taient couverts d'une for&ecirc;t d'arbrisseaux odorants
+dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs &eacute;taient petites et d'un blanc
+tirant sur le ros&eacute;, les feuilles en forme de c&oelig;ur, et la tige h&eacute;riss&eacute;e
+d'&eacute;pines. La partie sud du cap pr&eacute;sentait un aspect tout aussi sauvage;
+seulement les masses de rochers offraient moins d'asp&eacute;rit&eacute;s et
+d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
+naissance &agrave; une for&ecirc;t d'arbustes d'une esp&egrave;ce inconnue. Les fleurs en
+&eacute;taient blanches &eacute;galement, mais les feuilles plus fr&ecirc;les et plus
+allong&eacute;es, presque semblables &agrave; celles de certaines esp&egrave;ces de
+cerisiers. Leur parfum, sans &ecirc;tre bien prononc&eacute;, ne laissait pas d'&ecirc;tre
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque esp&egrave;ce, et, apr&egrave;s
+quelques recherches, je n'h&eacute;sitai pas &agrave; reconna&icirc;tre dans le premier
+l'arbuste appel&eacute; c&acirc;prier. La seconde me parut &ecirc;tre une des deux esp&egrave;ces
+de l'arbre &agrave; th&eacute;, et cette pr&eacute;somption fut accueillie par la m&egrave;re avec
+une satisfaction peu commune.</p>
+
+<p>Jack, qui nous avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'une heure &agrave; Felsen-Heim, &eacute;tait venu
+heureusement &agrave; bout de baisser le pont-levis, et, toujours mont&eacute; sur son
+autruche, il avait continu&eacute; sa route jusqu'&agrave; l'&eacute;tang aux Canards, o&ugrave; il
+avait d&eacute;pos&eacute; le sac myst&eacute;rieux, la partie inf&eacute;rieure plongeant dans
+l'eau, selon les instructions formelles de son fr&egrave;re. Quant &agrave; Fritz, sa
+visite au cap le mit en retard d'une grande heure.</p>
+
+<p>Le reste de la famille, ayant continu&eacute; sa route sans aventure, ne tarda
+pas &agrave; arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous h&acirc;t&acirc;mes de d&eacute;baller
+tous nos tr&eacute;sors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
+s&eacute;rieuses inqui&eacute;tudes; car il &eacute;tait &agrave; craindre que, durant les absences
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es de la famille, il ne dev&icirc;nt funeste &agrave; nos r&eacute;coltes. En
+cons&eacute;quence, j'ordonnai un partage prudent. La moiti&eacute; de la basse-cour,
+et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
+Canada, re&ccedil;urent pour demeure les deux &icirc;les voisines de notre
+habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le h&eacute;ron royal, avec
+le reste de la volaille, furent plac&eacute;s pr&egrave;s de nous dans l'&eacute;tang aux
+Canards, et habitu&eacute;s &agrave; notre voisinage par de l&eacute;g&egrave;res friandises. Nos
+vieilles outardes conserv&egrave;rent le privil&egrave;ge de demeurer dans les
+alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
+fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
+m'occup&egrave;rent environ deux heures, durant lesquelles la cuisini&egrave;re nous
+pr&eacute;para le repas, et qui donn&egrave;rent &agrave; Fritz le temps d'arriver &agrave;
+Felsen-Heim.</p>
+
+<p>Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement &agrave; la porte de notre
+demeure, nous &eacute;coutions le r&eacute;cit de l'exp&eacute;dition maritime de notre grand
+navigateur, nous entend&icirc;mes du c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;tang aux Canards un long et
+sauvage hurlement assez semblable au roulement &eacute;loign&eacute; du tonnerre, ou
+aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dress&egrave;rent
+avec effroi, et nos deux dogues, &agrave; la cha&icirc;ne dans ce moment, unirent
+bient&ocirc;t leurs voix &agrave; ce redoutable concert.</p>
+
+<p>Je sautai &agrave; l'instant hors de ma place, en ordonnant &agrave; Jack de courir me
+chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifest&egrave;rent la terreur
+la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt &agrave; courir aux
+armes, restait paisiblement appuy&eacute; &agrave; une des colonnes de la galerie,
+avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu &agrave;
+calmer mes craintes, et je me rassis en disant: &laquo;C'est peut-&ecirc;tre le cri
+d'un butor ou d'un des cochons du mar&eacute;cage, que l'&eacute;cho renvoie si
+terrible &agrave; nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre bien aussi, reprit Fritz, est-ce une s&eacute;r&eacute;nade de grenouilles
+g&eacute;antes de ma&icirc;tre Jack, qui porte au Cap le nom d'<i>opplaser</i>, si j'ai
+bonne m&eacute;moire, et qui ont la r&eacute;putation de poss&eacute;der une voix
+respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! r&eacute;pondis-je, c'est un tour de notre h&eacute;ros. Voil&agrave; donc le motif
+de sa contenance myst&eacute;rieuse durant le chemin et de son empressement &agrave;
+nous pr&eacute;venir &agrave; Felsen-Heim! Il va se trouver un peu d&eacute;concert&eacute; de voir
+son espi&egrave;glerie si mal r&eacute;ussir. Que tout le monde prenne un air de
+profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.&raquo;</p>
+
+<p>On ne se le fit pas r&eacute;p&eacute;ter deux fois, et ma petite com&eacute;die eut tout le
+succ&egrave;s d&eacute;sir&eacute;. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
+hagards et la d&eacute;marche tremblante, s'&eacute;criait du plus loin qu'il aper&ccedil;ut
+son fr&egrave;re: &laquo;Je l'ai vu enfin, le gaillard!&mdash;Quoi? qui? demanda Jack.&mdash;Un
+magnifique couguar, lui r&eacute;pondit son fr&egrave;re. Quel hurlement il a pouss&eacute;
+en faisant son terrible bond!&mdash;O&ugrave; donc cela? reprit Jack &agrave; voix
+basse.&mdash;Dans l'&eacute;tang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
+fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant cach&eacute; dans les
+mar&eacute;cages.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondis-je &agrave; mon tour, sa peau nous fera une couverture,
+et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
+vas nous accompagner &agrave; l'&eacute;tang.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, se dit ma&icirc;tre Jack &agrave; lui-m&ecirc;me que je n'&eacute;tais pas aussi s&ucirc;r
+de mon fait que je l'avais cru d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! m'&eacute;criai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens &agrave;
+l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
+l'arri&egrave;re-garde se composera d'Ernest et de sa m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Jack, enti&egrave;rement d&eacute;concert&eacute;, se glissa du c&ocirc;t&eacute; de son fr&egrave;re Ernest, et
+lui demanda d'une voix tremblante: &laquo;Qu'est-ce que c'est que le couguar?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le tigre d'Am&eacute;rique, appel&eacute; <i>Felis concolor</i>, animal....</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; bien assez, s'&eacute;cria le pauvre Jack, je ne reste pas une
+minute de plus.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidit&eacute;, que la poussi&egrave;re
+volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
+&eacute;touffant de rire, notre h&eacute;ros ne se tourna pas m&ecirc;me avant d'avoir
+atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
+v&icirc;mes sa t&ecirc;te appara&icirc;tre &agrave; une des fen&ecirc;tres de la galerie qu'il avait
+choisie comme poste d'observation. Alors nous donn&acirc;mes carri&egrave;re &agrave; notre
+gaiet&eacute;, plaisantant sans piti&eacute; le pauvre gar&ccedil;on de s'&ecirc;tre laiss&eacute; prendre
+ainsi au pi&egrave;ge qu'il nous avait pr&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>Nous entend&icirc;mes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
+h&ocirc;tes de l'&eacute;tang, dont la nature n'&eacute;tait plus douteuse depuis que Fritz
+nous avait racont&eacute; qu'ayant rapport&eacute; de sa derni&egrave;re exp&eacute;dition deux
+grenouilles g&eacute;antes, il les avait abandonn&eacute;es &agrave; son fr&egrave;re, sur le vif
+d&eacute;sir que celui-ci en t&eacute;moigna.</p>
+
+<p>Ernest me demanda si la grenouille g&eacute;ante et l'opplaser nomm&eacute; par Fritz
+ne font qu'une seule et m&ecirc;me esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi quelques instants, je lui r&eacute;pondis que la premi&egrave;re
+esp&egrave;ce est originaire d'Am&eacute;rique, o&ugrave; elle atteint souvent la grosseur
+d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, o&ugrave; pendant les chaleurs
+elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
+et prolong&eacute;; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
+est une v&eacute;ritable grenouille, ou bien une esp&egrave;ce de cigale. J'ajoutai,
+en terminant, que le voisinage de pareils musiciens &eacute;tait fort peu de
+mon go&ucirc;t, attendu que la curiosit&eacute; du premier moment ne tarderait pas &agrave;
+se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
+laisser en repos, parce que je comptais sur le h&eacute;ron pour leur imposer
+bient&ocirc;t un silence &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s notre retour, lorsque nous f&ucirc;mes un peu d&eacute;barrass&eacute;s
+des occupations qu'avait entra&icirc;n&eacute;es notre dernier voyage, la bonne m&egrave;re
+me pressa de tourner notre activit&eacute; vers le vieux palais d'&eacute;t&eacute; de
+Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il f&ucirc;t
+achev&eacute;. Je souscrivis d'autant plus volontiers &agrave; sa demande, que je
+pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
+dans une &eacute;gale prosp&eacute;rit&eacute;. Toute la famille se mit donc en route pour
+Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
+deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un l&egrave;che-sel. Il fut
+bient&ocirc;t achev&eacute;, et nous procura l'avantage de passer en revue sans &ecirc;tre
+aper&ccedil;us les habitants des for&ecirc;ts qui venaient le visiter, et de choisir
+parmi eux ceux que nous voudrions chasser.</p>
+
+<p>&Agrave; Falken-Horst, les constructions ne march&egrave;rent pas moins rapidement, eu
+&eacute;gard &agrave; la faiblesse de nos ressources. Les souches inf&eacute;rieures,
+d&eacute;pouill&eacute;es de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
+battue en forme de terrasse, et rev&ecirc;tues ensuite d'une couche de goudron
+et de poix r&eacute;sine. La partie sup&eacute;rieure de notre construction fut
+rev&ecirc;tue d'une muraille d'&eacute;corce avec une petite galerie des deux c&ocirc;t&eacute;s.
+Les deux faces demeur&eacute;es ouvertes &eacute;taient garnies de treillages; de
+sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agr&eacute;able &agrave;
+l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&Agrave; ces embellissements se joignit l'ex&eacute;cution d'une pens&eacute;e que Fritz ne
+se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'&eacute;tait pas &agrave; n&eacute;gliger
+pour la s&ucirc;ret&eacute; de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
+corps de garde et de l'&eacute;tablissement d'une batterie formidable compos&eacute;e
+d'une pi&egrave;ce de quatre sur la pointe la plus &eacute;lev&eacute;e de l'&icirc;le aux Requins.
+Il m'en co&ucirc;ta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
+la pi&egrave;ce de canon &agrave; la place qu'elle devait occuper. J'en vins &agrave; bout au
+moyen d'un ing&eacute;nieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
+&eacute;lev&eacute;e, et la bouche de canon tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de la pleine mer. Un corps
+de garde de planches et de bambous, d'une construction l&eacute;g&egrave;re, occupait
+les derri&egrave;res de la batterie. &Agrave; une distance de quelques pas s'&eacute;levait
+un m&acirc;t garni d'un cordage destin&eacute; &agrave; hisser un pavillon qui devait &ecirc;tre
+blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
+suspectes ou de tentatives hostiles.</p>
+
+<p>Pour c&eacute;l&eacute;brer l'ach&egrave;vement de cette laborieuse entreprise, qui nous
+avait co&ucirc;t&eacute; deux mois de travail, le pavillon fut hiss&eacute; au haut du m&acirc;t
+en grande c&eacute;r&eacute;monie, et nous salu&acirc;mes son apparition de six coups de
+canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
+Felsen-Heim.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXb" id="CHAPITRE_XXb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Coup d'&oelig;il g&eacute;n&eacute;ral sur la colonie et ses d&eacute;pendances.&mdash;La
+basse-cour.&mdash;Les arbres et le b&eacute;tail.&mdash;Les machines et les magasins.</a></h3>
+
+
+<p>Je consid&egrave;re avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
+je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
+d'exil.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! dois-je me demander, ta ch&eacute;tive histoire a d&eacute;j&agrave; rempli
+l'espace n&eacute;cessaire &agrave; un livre entier de la grande chronique du monde!
+Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le m&ecirc;me
+syst&egrave;me?&mdash;Il est temps de t'arr&ecirc;ter, me crie la conscience; car &agrave; toute
+chose ici-bas il faut un terme et une mesure.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, il doit &ecirc;tre fastidieux pour le lecteur le plus b&eacute;n&eacute;vole (si
+jamais ce journal est destin&eacute; &agrave; en avoir d'autres que ceux qui y jouent
+un r&ocirc;le) de suivre pas &agrave; pas les &eacute;pisodes sans int&eacute;r&ecirc;t d'une vie
+uniforme, d'&eacute;couter nos r&eacute;cits de chasses et de voyages, de d&eacute;couvertes
+et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
+saisir l'id&eacute;e fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
+la vie de famille pieuse et active peut d&eacute;velopper les facult&eacute;s d'un
+jeune homme et le mettre en &eacute;tat de jouer son r&ocirc;le dans la grande
+soci&eacute;t&eacute; humaine, o&ugrave; sa place est marqu&eacute;e par la Providence. Peut-&ecirc;tre
+aussi les tableaux na&iuml;fs de notre vie d'exil&eacute;s auront-ils pour r&eacute;sultat
+d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Cr&eacute;ateur, qui
+permettent &agrave; l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
+car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
+ferme volont&eacute; ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-m&ecirc;me et
+pour ses semblables.</p>
+
+<p>Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
+d&eacute;nouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'&oelig;il
+en arri&egrave;re sur les dix ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es depuis notre arriv&eacute;e sur cette
+plage d&eacute;serte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
+aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgr&eacute; le
+d&eacute;veloppement pr&eacute;coce de ma jeune famille, mes enfants avaient conserv&eacute;
+quelque chose de na&iuml;f qu'on aurait vainement cherch&eacute; chez des Europ&eacute;ens
+de leur &acirc;ge.</p>
+
+<p>Ceux qui prennent int&eacute;r&ecirc;t au destin de la jeune famille apprendront
+volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
+tirer de notre exil et nous rendre &agrave; la soci&eacute;t&eacute; des hommes. C'est dans
+la dixi&egrave;me ann&eacute;e de notre temps d'&eacute;preuves que la mis&eacute;ricorde de Dieu
+s'abaissa sur nous pour nous r&eacute;compenser au del&agrave; de nos m&eacute;rites. Puisse
+l'avenir ne pas nous r&eacute;server de nouvelles traverses ou quelque fardeau
+de douleur au-dessus de nos forces!</p>
+
+<p>Le lecteur sait d&eacute;j&agrave; que nous habitions une des contr&eacute;es privil&eacute;gi&eacute;es du
+globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, &eacute;taient
+commodes, saines et agr&eacute;ables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
+magasins, nous servait de r&eacute;sidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
+royal. Falken-Horst &eacute;tait notre maison de plaisance pour la belle
+saison; nous y avions construit des &eacute;tables et des &eacute;curies pour la
+volaille et le b&eacute;tail, et une demeure pour nos animaux domestiques. &Agrave;
+quelque distance s'&eacute;levait notre colonie d'abeilles, dont le travail
+nous fournissait une provision de miel et de cire bien sup&eacute;rieure aux
+besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
+son habitation pr&egrave;s de la n&ocirc;tre, et chaque jeune couple trouvait un nid
+tout pr&eacute;par&eacute; pour d&eacute;poser ses &oelig;ufs. Pendant la saison des pluies, leur
+demeure &eacute;tait prot&eacute;g&eacute;e contre l'humidit&eacute; par un &eacute;pais toit de paille.</p>
+
+<p>Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
+r&eacute;colte du miel. La multiplication des abeilles s'op&eacute;rait d'elle-m&ecirc;me,
+sans autre travail de notre part que de venir pr&eacute;parer chaque printemps
+des ruches vides &agrave; recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
+innombrable des abeilles n'avait pas tard&eacute; &agrave; attirer un grand nombre de
+gu&ecirc;piers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
+h&ocirc;tes nous firent d'abord grand plaisir; mais bient&ocirc;t il fallut mettre
+un terme &agrave; leurs ravages. De l&eacute;gers filets dispos&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e des
+ruches, en nous d&eacute;barrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
+une riche collection de m&eacute;rops pour notre cabinet d'histoire naturelle.</p>
+
+<p>Felsen-Heim n'avait pas re&ccedil;u moins d'embellissements et de commodit&eacute;s.
+La galerie qui devait occuper toute la fa&ccedil;ade de l'habitation &eacute;tait
+achev&eacute;e, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
+bambous. Les colonnes &eacute;taient tapiss&eacute;es de vanille et de poivre
+grimpant, dont l'agr&eacute;able feuillage serpentait avec gr&acirc;ce sur notre toit
+grossier. L'essai d'une treille nous avait mal r&eacute;ussi, &agrave; cause des
+rayons br&ucirc;lants du soleil. Mais la place &eacute;tait si favorable &agrave; ces deux
+productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque ann&eacute;e une
+abondante r&eacute;colte de leurs fruits pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
+r&eacute;union apr&egrave;s notre travail de la journ&eacute;e. Il n'&eacute;tait pas rare de nous y
+voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
+lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
+rafra&icirc;chissante &eacute;tait re&ccedil;ue dans la grande &eacute;caille de tortue. L'autre
+aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'&eacute;coulait
+dans une tige de bambou, en attendant une seconde &eacute;caille semblable &agrave; la
+premi&egrave;re. L'eau des deux fontaines, dirig&eacute;e habilement par les canaux de
+bambous, allait arroser les plantations environnantes.</p>
+
+<p>Toutes les d&eacute;pendances de notre demeure avaient &eacute;t&eacute; rendues aussi
+agr&eacute;ables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
+champ&ecirc;tre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
+dominait toute la sc&egrave;ne. L'espace compris entre notre demeure et la baie
+du Salut offrait une &eacute;paisse for&ecirc;t d'arbres vari&eacute;s, les uns originaires
+d'Europe, les autres indig&egrave;nes. L'&icirc;le aux Requins n'&eacute;tait plus cet
+inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
+Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
+&eacute;taient prot&eacute;g&eacute;s contre l'invasion des flots par un imp&eacute;n&eacute;trable rempart
+de mangliers. Au sommet de l'&icirc;le apparaissaient le nouveau corps de
+garde et le m&acirc;t surmont&eacute; de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
+dispos&eacute;, venait interrompre de la mani&egrave;re la plus pittoresque la
+monotonie du paysage.</p>
+
+<p>Les rivages du lac &eacute;taient anim&eacute;s tant&ocirc;t par les cygnes majestueux au
+plumage de deuil, et tant&ocirc;t par la troupe bruyante des oies au v&ecirc;tement
+blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
+en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le h&eacute;ron royal
+&agrave; la d&eacute;marche triste et m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
+de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
+tenaient g&eacute;n&eacute;ralement dans le voisinage de notre d&eacute;frichement, tandis
+que le magnifique moenura allait se joindre &agrave; notre volaille, et que les
+poules du Canada erraient &ccedil;a et l&agrave; dans le taillis. Enfin nos beaux
+pigeons venaient se pavaner jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de notre demeure: en un
+mot, nous nous trouvions entour&eacute;s d'une vie si joyeuse et si calme, que
+notre cour, ainsi richement peupl&eacute;e, semblait parfois une image du
+paradis terrestre.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;licieux domaine &eacute;tait born&eacute; &agrave; droite par le ruisseau du Chacal,
+dont la rive &eacute;lev&eacute;e offrait un rempart si touffu de citronniers, de
+palmiers et d'alo&egrave;s, qu'une souris aurait eu peine &agrave; y trouver passage.
+&Agrave; gauche s'&eacute;levait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
+la grotte de cristal; et l'&eacute;tang aux Canards s'&eacute;tendait entre le rocher
+et le rivage de la mer, de mani&egrave;re &agrave; rendre toute fortification inutile
+de ce c&ocirc;t&eacute;. Sur les bords de l'&eacute;tang j'avais fait faire une plantation
+de bambous, qui rempla&ccedil;aient pour nous les roseaux.</p>
+
+<p>Enfin les derri&egrave;res de notre habitation &eacute;taient prot&eacute;g&eacute;s par
+l'inaccessible cha&icirc;ne de rochers qui isolait ce coin de terre de
+l'int&eacute;rieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
+&eacute;tait le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
+de le fortifier dans les r&egrave;gles, en le flanquant de deux pi&egrave;ces de six.
+Deux autres pi&egrave;ces du m&ecirc;me calibre d&eacute;fendaient l'entr&eacute;e de la baie; deux
+pi&egrave;ces de deux et une paire de pierriers avaient &eacute;t&eacute; dispos&eacute;es comme
+auxiliaires sur le pont de notre b&acirc;timent de guerre, la fameuse pinasse.</p>
+
+<p>L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal &eacute;tait occup&eacute;
+par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
+perpendiculaire &agrave; notre galerie s'&eacute;tendait de la maison au ruisseau,
+pour prot&eacute;ger les plantations du seul c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; elles fussent accessibles.
+La petite vall&eacute;e &eacute;tait arros&eacute;e dans toute son &eacute;tendue par le courant
+d'eau qui venait alimenter nos moulins.</p>
+
+<p>La fertilit&eacute; toujours croissante de notre vall&eacute;e ne tarda pas &agrave; y
+attirer une quantit&eacute; de maraudeurs dont nous n'avions jusque-l&agrave; remarqu&eacute;
+la pr&eacute;sence qu'&agrave; de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
+l'&eacute;cureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
+saison des noix et des noisettes. Nos amandiers &eacute;taient peupl&eacute;s d'aras
+et de perroquets, dont le cri d&eacute;sagr&eacute;able forme un p&eacute;nible contraste
+avec la beaut&eacute; de leur plumage.</p>
+
+<p>&Agrave; ces principaux visiteurs se joignaient des nu&eacute;es de petits oiseaux,
+grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
+efforts pour emp&ecirc;cher ces h&ocirc;tes incommodes de faire la r&eacute;colte pour
+nous, et tout notre attirail de pi&egrave;ges et de fils suffisait &agrave; peine &agrave;
+arr&ecirc;ter les d&eacute;vastations. Notre derni&egrave;re ressource fut encore la poudre
+et le plomb. Dans la suite, lorsque nos r&eacute;coltes furent devenues plus
+abondantes, nous nous trouv&acirc;mes si riches, que nous p&ucirc;mes d&eacute;sormais
+abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne d&eacute;truisions
+qu'avec regret.</p>
+
+<p>Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'&eacute;trangers dans notre domaine
+que la saison des fruits. C'&eacute;taient des nu&eacute;es d'oiseaux-mouches ou de
+colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
+l'&eacute;clat vari&eacute; de leurs couleurs. C'&eacute;tait un spectacle plein d'int&eacute;r&ecirc;t de
+voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
+qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
+les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
+leur en avait d&eacute;rob&eacute; le nectar. Attir&eacute;s par le parfum des fleurs dont
+nous avions orn&eacute; &agrave; dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
+oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
+grimpante dont les festons se d&eacute;roulaient avec gr&acirc;ce le long de notre
+toit.</p>
+
+<p>Toutes nos plantations, et sp&eacute;cialement la noix muscade, commen&ccedil;aient &agrave;
+nous r&eacute;compenser amplement de nos soins. Je les avais plac&eacute;es jusqu'&agrave;
+l'entr&eacute;e de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
+parfum venait nous embaumer chaque soir &agrave; l'heure du repos. Ce voisinage
+ne tarda pas &agrave; attirer de nouveaux h&ocirc;tes, et particuli&egrave;rement deux
+esp&egrave;ces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
+parut d'une rare beaut&eacute;. Mais bient&ocirc;t leur avidit&eacute; et leurs cris
+discordants nous forc&egrave;rent d'employer un &eacute;pouvantail pour les &eacute;loigner.</p>
+
+<p>Nos deux esp&egrave;ces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
+nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
+&eacute;taient cueillies avant la maturit&eacute; pour &ecirc;tre sal&eacute;es et marin&eacute;es.
+L'esp&egrave;ce am&egrave;re &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e pour le moulin.</p>
+
+<p>Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
+fallu songer &agrave; la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
+important travail avait mis notre industrie &agrave; une rude &eacute;preuve; mais
+nous avions fini par en sortir victorieux.</p>
+
+<p>La pr&eacute;paration du sucre avait aussi mis longtemps en &oelig;uvre les
+ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
+n&eacute;cessaire se trouvait sur le vaisseau naufrag&eacute;; mais il m'&eacute;tait
+impossible de me rappeler ce qu'il &eacute;tait devenu. Toutefois je finis par
+me souvenir que les chaudi&egrave;res avaient &eacute;t&eacute; employ&eacute;es comme magasin &agrave;
+poudre. Maintenant que nos chasses journali&egrave;res les avaient d&eacute;barrass&eacute;es
+d'une partie de leur contenu, rien n'emp&ecirc;chait de les rendre &agrave; leur
+destination primitive. Apr&egrave;s bien des recherches, je finis par d&eacute;couvrir
+aussi dans notre arsenal les trois cylindres m&eacute;talliques n&eacute;cessaires
+pour un moulin &agrave; sucre. Peu de journ&eacute;es suffirent pour remettre la
+machine en &eacute;tat, et nous poss&eacute;d&acirc;mes bient&ocirc;t une raffinerie de sucre
+compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Au commencement nos deux exploitations &eacute;taient en plein air. Nous
+songe&acirc;mes bient&ocirc;t &agrave; les entourer de murs et &agrave; les couvrir d'un toit de
+bambous, de mani&egrave;re que la saison des pluies n'arr&ecirc;t&acirc;t pas les travaux.</p>
+
+<p>L'&icirc;le aux Baleines n'avait pas re&ccedil;u moins d'embellissements que l'&icirc;le
+aux Requins. Nous y avions plac&eacute; ce que je nommai plaisamment nos
+usines, c'est-&agrave;-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
+se trouvaient derri&egrave;re une saillie du rocher qui les mettait &agrave; l'abri
+des intemp&eacute;ries.</p>
+
+<p>Au reste, toutes nos colonies &eacute;taient entretenues avec une &eacute;gale
+sollicitude. Waldeck avait conserv&eacute; sa plantation de cotonniers, et le
+mar&eacute;cage &eacute;tait devenu avec le temps une magnifique rizi&egrave;re dont le
+produit n'avait pas tard&eacute; &agrave; d&eacute;passer nos esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Prospect-Hill n'&eacute;tait pas n&eacute;glig&eacute;. La famille s'y rendait chaque
+printemps pour faire la r&eacute;colte des c&acirc;pres et la provision annuelle du
+th&eacute;. Les feuilles de ce pr&eacute;cieux arbuste &eacute;taient &eacute;pluch&eacute;es avec soin,
+s&eacute;ch&eacute;es aux rayons du soleil, et renferm&eacute;es aussit&ocirc;t dans des vases de
+porcelaine, afin de conserver leur d&eacute;licieux parfum. Un nouveau genre
+d'occupations nous rappelait &agrave; Zuckertop imm&eacute;diatement avant la saison
+des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la r&eacute;colte de cannes &agrave;
+sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
+notre b&eacute;tail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
+et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
+&agrave; l'&icirc;le aux Baleines.</p>
+
+<p>De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
+jusqu'&agrave; l'&Eacute;cluse, afin de visiter nos pi&egrave;ges et de nous assurer si les
+&eacute;l&eacute;phants n'avaient pas forc&eacute; le passage. Nous allions ensuite avec la
+chaloupe explorer cette partie du rivage o&ugrave; Fritz avait d&eacute;couvert pour
+la premi&egrave;re fois le cocotier et le bananier. &Agrave; chaque voyage je ne
+manquais pas de rapporter une provision de terre &agrave; porcelaine pour les
+besoins sans cesse renaissants de notre m&eacute;nage.</p>
+
+<p>Lors de sa premi&egrave;re excursion dans ces parages, Fritz avait remarqu&eacute; les
+traces et entendu le cri d'un oiseau de l'esp&egrave;ce de la poule, ce qui
+nous avait donn&eacute; l'id&eacute;e d'y &eacute;tablir un pi&egrave;ge &agrave; la mani&egrave;re des colons du
+Cap. L'entreprise eut un plein succ&egrave;s, et &agrave; chacune de nos visites nous
+trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait &agrave; Felsen-Heim pour
+les apprivoiser.</p>
+
+<p>Nous profitions aussi de notre s&eacute;jour &agrave; l'&Eacute;cluse pour nous emparer des
+plus belles poules et des plus beaux coqs indig&egrave;nes, dont je me servais
+ensuite pour am&eacute;liorer nos races de volailles d'Europe. Si ma m&eacute;moire ne
+me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent &ecirc;tre originaires de
+Malacca ou de Java.</p>
+
+<p>Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parl&eacute;, s'&eacute;taient
+multipli&eacute;s avec rapidit&eacute;; mais, en fait de chiens, nous n'avions
+conserv&eacute; qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
+suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
+pouvions nous emp&ecirc;cher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
+gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit &ecirc;tre court et
+retentissant, afin de frapper au loin les &eacute;chos des for&ecirc;ts et des
+montagnes. La lettre O &eacute;tant la plus sonore des voyelles, doit &ecirc;tre la
+plus ch&egrave;re au chasseur, et il s'en allait en criant &agrave; tue-t&ecirc;te: Ho!
+hollo! hio! Coco! de mani&egrave;re &agrave; nous &eacute;tourdir les oreilles.</p>
+
+<p>Chaque ann&eacute;e la vache et le buffle nous avaient donn&eacute; un veau; mais nous
+n'avions &eacute;lev&eacute; que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
+une vache pour le lait. La femelle re&ccedil;ut le nom de Blass, &agrave; cause de son
+&eacute;blouissante blancheur; et le m&acirc;le fut appel&eacute; Brull, en raison de sa
+voix retentissante. Tous deux furent dress&eacute;s &agrave; la selle, au b&acirc;t et &agrave; la
+voiture, ainsi que deux jeunes &acirc;nes, dignes rejetons de Rasch, qui
+portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.</p>
+
+<p>Le reste du menu b&eacute;tail s'&eacute;tait multipli&eacute; en proportion, de sorte que
+nous pouvions de temps en temps servir quelque pi&egrave;ce succulente sur
+notre table sans porter atteinte &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; du troupeau.</p>
+
+<p>Les lapins de l'&icirc;le aux Requins &eacute;taient devenus si nombreux, qu'il
+fallut se d&eacute;cider &agrave; leur faire une chasse r&eacute;guli&egrave;re. &Agrave; diff&eacute;rentes
+&eacute;poques de l'ann&eacute;e, nous d&eacute;truisions &agrave; regret un certain nombre de ces
+int&eacute;ressants animaux, dont les fourrures servaient &agrave; l'entretien de la
+chapellerie. Quant &agrave; la chair, elle &eacute;tait abandonn&eacute;e aux chiens.</p>
+
+<p>Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
+multiplication ne faisait que peu de progr&egrave;s &agrave; cause de la rigueur du
+climat de l'&icirc;le aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
+bient&ocirc;t de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
+ombrag&eacute;e de Felsen-Heim.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ma famille, elle &eacute;tait toujours, gr&acirc;ce &agrave; la Providence, pleine
+de force et de sant&eacute;, &agrave; l'exception de quelques indispositions
+passag&egrave;res. Ma femme &eacute;prouvait quelquefois des acc&egrave;s de fi&egrave;vre assez
+violents; mais les enfants &eacute;taient d'une vigueur et d'une activit&eacute; peu
+communes. Fritz, alors &acirc;g&eacute; de vingt-quatre ans, &eacute;tait d'une taille
+moyenne, mais forte et &eacute;l&eacute;gante; son teint color&eacute; annon&ccedil;ait un
+temp&eacute;rament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
+vingt-deuxi&egrave;me ann&eacute;e, &eacute;tait plus &eacute;lanc&eacute;, mais plus faible; sa taille,
+l&eacute;g&egrave;rement courb&eacute;e, annon&ccedil;ait moins de vigueur, bien qu'un exercice
+continuel e&ucirc;t apport&eacute; de grandes modifications &agrave; son indolence
+naturelle. L'ext&eacute;rieur de Jack, alors &acirc;g&eacute; de vingt ans, annon&ccedil;ait plus
+de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux m&eacute;lange
+des qualit&eacute;s physiques et morales de ses trois fr&egrave;res: il avait la
+sensibilit&eacute; de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack &eacute;tait devenue
+chez lui prudence, parce qu'en sa qualit&eacute; de cadet il avait souvent &eacute;t&eacute;
+expos&eacute; aux malices de ses a&icirc;n&eacute;s. Tous quatre se montraient pleins
+d'honneur et de courage. Leur conduite &eacute;tait dirig&eacute;e par la pi&eacute;t&eacute; la
+plus sinc&egrave;re, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-m&ecirc;me ne saurait
+produire aucune &oelig;uvre grande et honorable.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait l'&eacute;tat de notre colonie au bout d'un s&eacute;jour de dix ann&eacute;es,
+durant lesquelles nous n'avions aper&ccedil;u d'autres figures humaines que les
+n&ocirc;tres. Toutefois l'esp&eacute;rance d'&ecirc;tre un jour rendus &agrave; la soci&eacute;t&eacute; des
+hommes ne nous avait pas encore abandonn&eacute;s, et je ne laissais pas de
+l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
+activit&eacute;. Toujours mus par cette id&eacute;e, nous avions fait de grandes
+provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
+l'occasion. Chaque ann&eacute;e je faisais mettre de c&ocirc;t&eacute; nos plus belles
+plumes d'autruche et une certaine portion de nos r&eacute;coltes de th&eacute; et de
+cochenille, et d&eacute;j&agrave; nous avions une portion assez consid&eacute;rable de noix
+muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;voyance, peut-&ecirc;tre exag&eacute;r&eacute;e, nous permettait de songer avec
+s&eacute;curit&eacute; au jour de la d&eacute;livrance, car ces articles devaient avoir pour
+nous une valeur consid&eacute;rable; mon seul regret &eacute;tait de voir diminuer nos
+munitions de jour en jour, malgr&eacute; le sage et judicieux emploi que nous
+nous efforcions d'en faire.</p>
+
+<p>Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
+reconnaissant les avantages, s'effor&ccedil;ait de conformer ses actions aux
+vues imp&eacute;n&eacute;trables de la Providence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIb" id="CHAPITRE_XXIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Nouvelles d&eacute;couvertes &agrave; l'occident.&mdash;Heureuse exp&eacute;dition de Fritz.&mdash;Les
+dents de veau marin.&mdash;La baie des Perles.&mdash;La loutre de
+mer.&mdash;L'albatros.&mdash;Retour &agrave; Felsen-Heim.</a></h3>
+
+
+<p>Si les ann&eacute;es avaient d&eacute;velopp&eacute; les forces morales et physiques de mes
+enfants, elles avaient fait na&icirc;tre aussi dans leurs jeunes esprits des
+sentiments d'ind&eacute;pendance qui n'&eacute;taient pas toujours d'accord avec ma
+sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir
+de nouvelles des deux a&icirc;n&eacute;s, car Ernest lui-m&ecirc;me sortait de son
+indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir &eacute;tait
+puissamment excit&eacute;e: et lorsque j'avais pr&eacute;par&eacute; quelque grave sermon
+pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si
+int&eacute;ressantes d&eacute;couvertes ou de si utiles observations, que je n'avais
+pas le courage de les gronder.</p>
+
+<p>Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son ca&iuml;ak r&eacute;v&eacute;lait
+assez le chemin qu'il avait pris, nous mont&acirc;mes au corps de garde pour
+&eacute;pier son retour. Apr&egrave;s quelques instants d'attente, j'aper&ccedil;us au loin
+un point noir qui se balan&ccedil;ait sur le sommet des vagues, et bient&ocirc;t ma
+lunette nous permit de distinguer le p&ecirc;cheur et son canot qui se
+dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.</p>
+
+<p>Nous salu&acirc;mes son arriv&eacute;e d'un coup de canon, et &agrave; peine &eacute;tait-il
+d&eacute;barqu&eacute; que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche.
+L'avant du canot &eacute;tait charg&eacute; d'un &eacute;norme paquet, et &agrave; l'arri&egrave;re
+flottait un sac pesant, qui n'acc&eacute;l&eacute;rait pas la course de l'esquif.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu soit lou&eacute;! m'&eacute;criai-je du plus loin que je l'aper&ccedil;us. Te voici de
+retour sain et sauf, avec un riche butin, &agrave; ce que j'aper&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Dieu soit lou&eacute;! me r&eacute;pondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et
+je rapporte de bonnes nouvelles.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le ca&iuml;ak eut touch&eacute; le sable, il fut enlev&eacute; avec son
+&eacute;quipage par nos trois vigoureux athl&egrave;tes, et rapport&eacute; en triomphe &agrave;
+Felsen-Heim. Nous nous ass&icirc;mes en silence, attendant avec curiosit&eacute; le
+r&eacute;cit de Fritz, qui commen&ccedil;a bient&ocirc;t en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Je prierai d'abord mon p&egrave;re de me pardonner si je suis parti sans sa
+permission; mais la mer &eacute;tait si calme, que je n'ai pu r&eacute;sister au d&eacute;sir
+de tenter une petite excursion. R&eacute;fl&eacute;chissant que la partie occidentale
+de ces contr&eacute;es nous &eacute;tait rest&eacute;e inconnue jusqu'&agrave; ce jour, j'avais
+r&eacute;solu d'y tenter un voyage de d&eacute;couvertes, et je tins mon projet
+secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis
+longtemps tous mes pr&eacute;paratifs &eacute;taient faits, et je n'attendais plus
+qu'une occasion favorable.</p>
+
+<p>&laquo;La belle journ&eacute;e d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irr&eacute;sistible,
+je me glissai hors de la maison sans &ecirc;tre aper&ccedil;u, et les d&eacute;tours de la
+rivi&egrave;re du Chacal m'eurent bient&ocirc;t d&eacute;rob&eacute; &agrave; vos regards. Je ne m'&eacute;tais
+pas embarqu&eacute; sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du
+retour.</p>
+
+<p>&laquo;Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas &agrave; rencontrer un
+rivage h&eacute;riss&eacute; de rochers et sem&eacute; d'&eacute;cueils &agrave; fleur d'eau. Un peuple
+innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites
+inaccessibles pour y &eacute;tablir leurs demeures, remplissait l'air de ses
+cris discordants. Partout o&ugrave; les rochers se montraient moins abordables,
+j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement &eacute;tendus au
+soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements.
+Il me parut que c'&eacute;tait l&agrave; le quartier g&eacute;n&eacute;ral des veaux marins; car
+maint endroit du rivage est sem&eacute; de leurs d&eacute;bris, et nous y trouverons
+une riche collection de cr&acirc;nes et de dents pour notre mus&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu
+guerri&egrave;re, je fis tous mes efforts pour ne pas &ecirc;tre aper&ccedil;u au milieu du
+camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une
+magnifique vo&ucirc;te de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres,
+semblait avoir voulu construire selon les r&egrave;gles de l'architecture
+gothique.</p>
+
+<p>&laquo;L'int&eacute;rieur de la vo&ucirc;te et tous ses alentours offrirent &agrave; mes regards
+une innombrable quantit&eacute; de nids d'hirondelles de mer, dont les
+habitants se lev&egrave;rent &agrave; mon approche avec des cris mena&ccedil;ants; mais leur
+courage ne pouvait lutter contre ma curiosit&eacute;. Je comptai les nids par
+milliers; la roche en &eacute;tait tapiss&eacute;e. Ils &eacute;taient faits de plumes, de
+duvet et de filaments de plantes rassembl&eacute;s sans beaucoup d'art. Je
+remarquai avec &eacute;tonnement que chaque nid reposait sur une esp&egrave;ce de
+coque qui paraissait form&eacute;e de cire gris&acirc;tre. En ayant d&eacute;tach&eacute;
+quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapport&eacute;s &agrave; Felsen-Heim,
+afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.</p>
+
+<p>MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'&eacute;pargner ces industrieux animaux.
+Quant &agrave; ton pr&eacute;sent, nous aurons de la peine &agrave; en trouver l'usage, &agrave;
+moins que nous ne venions &agrave; nouer quelques relations commerciales avec
+la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estim&eacute; parmi les
+nations maritimes.</p>
+
+<p>FRITZ. Je voudrais savoir o&ugrave; les hirondelles de mer vont chercher la
+mati&egrave;re g&eacute;latineuse qui forme la coque de leurs nids.</p>
+
+<p>MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On
+a pr&eacute;tendu que cette mati&egrave;re provient de l'&eacute;cume de la mer, et c'est
+l'opinion r&eacute;pandue au Tonquin et dans la presqu'&icirc;le au del&agrave; du Gange,
+deux contr&eacute;es qui fournissent au commerce une &eacute;norme quantit&eacute; de nids
+d'hirondelles.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette interruption, Fritz continua son r&eacute;cit en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas &agrave; me trouver dans une baie
+magnifique et sur la lisi&egrave;re d'une immense savane parsem&eacute;e de bosquets
+touffus, bord&eacute;e &agrave; gauche par une cha&icirc;ne de rochers, et &agrave; droite par un
+fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au del&agrave; du fleuve
+s'&eacute;tend un vaste mar&eacute;cage bord&eacute; d'une belle for&ecirc;t de c&egrave;dres.</p>
+
+<p>&laquo;En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs &icirc;les
+de coquillages inconnus qui me parurent devoir &ecirc;tre rang&eacute;s dans la
+classe des hu&icirc;tres. La limpidit&eacute; de l'eau me permit de distinguer les
+touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du
+rocher. J'admirai la taille de ces hu&icirc;tres monstrueuses, dont une seule
+e&ucirc;t suffi au repas de deux hommes ordinaires. Apr&egrave;s en avoir d&eacute;tach&eacute;
+quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, d&eacute;cid&eacute; &agrave; descendre
+&agrave; terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes
+coquillages, je sentis la lame de mon couteau arr&ecirc;t&eacute;e par un corps dur,
+dont elle vainquit enfin la r&eacute;sistance, et je ne tardai pas &agrave; voir
+tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur
+qui excit&egrave;rent mon admiration. Cette d&eacute;couverte inattendue me combla de
+joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous
+les petits coquillages dont je m'&eacute;tais empar&eacute;. Voici ma provision de
+perles, que je soumets humblement &agrave; l'examen des connaisseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de faire aujourd'hui une pr&eacute;cieuse d&eacute;couverte, dis-je &agrave; Fritz
+avec joie, et qui nous vaudra peut-&ecirc;tre plus tard la reconnaissance
+d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi
+inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de
+rendre visite &agrave; la pr&eacute;cieuse mine qui fournit de pareils &eacute;chantillons.
+Maintenant ach&egrave;ve ton r&eacute;cit.</p>
+
+<p>FRITZ. Lorsque j'eus ranim&eacute; mes forces par un frugal repas, je continuai
+ma route le long de ce d&eacute;licieux rivage jusqu'&agrave; l'embouchure du fleuve
+que j'avais observ&eacute;. Son courant est un peu rapide, et ses rives
+couvertes d'un rempart de plantes marines qui pr&eacute;sentent l'aspect d'un
+gazon verdoyant. Ses bords sont peupl&eacute;s d'une innombrable quantit&eacute;
+d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite &agrave; mon approche. Me souvenant
+d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la
+Floride, je pris plaisir &agrave; baptiser ma nouvelle d&eacute;couverte du nom de
+rivi&egrave;re Saint-Jean. Apr&egrave;s avoir renouvel&eacute; ma provision d'eau &agrave; ces
+sources bienfaisantes, je r&eacute;solus d'achever le tour de la grande baie, &agrave;
+laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux
+lieues de largeur en ligne droite; une cha&icirc;ne de rochers qui court d'une
+extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre la s&eacute;pare de la pleine mer, &agrave; l'exception du
+passage, assez large pour donner acc&egrave;s aux plus gros b&acirc;timents. Cette
+magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le
+jour o&ugrave; il s'&eacute;l&egrave;verait une ville sur ses bords.</p>
+
+<p>&laquo;J'essayai de sortir par le passage que je venais de d&eacute;couvrir; mais la
+violence des flots me contraignit de renoncer &agrave; ce projet. Il me fallut
+donc regagner la pointe occidentale de la baie, o&ugrave; je ne tardai pas &agrave; me
+trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la
+grosseur d'un chien de mer ordinaire. Apr&egrave;s avoir observ&eacute; quelque temps
+leurs jeux sans &ecirc;tre aper&ccedil;u, j'&eacute;prouvai le d&eacute;sir de m'emparer de l'un
+d'entre eux, afin de l'&eacute;tudier plus &agrave; mon aise. Comme je me trouvai &agrave;
+une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites
+eussent pu devenir f&acirc;cheuses, j'attachai mon esquif derri&egrave;re une pointe
+de rocher, et, m'armant d'un fusil, je l&acirc;chai mon aigle sur la proie que
+je convoitais. L'oiseau s'&eacute;leva majestueusement dans les airs, et vint
+s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai &agrave; temps
+sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le
+reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.&raquo;</p>
+
+<p>Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au
+milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: &laquo;Dites-nous
+donc quel &eacute;tait cet animal?&mdash;Est-ce un chien de mer?&mdash;Nous l'as-tu
+rapport&eacute;?</p>
+
+<p>FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amen&eacute; &agrave; la remorque,
+attach&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re de mon ca&iuml;ak, et il a parfaitement support&eacute; le
+voyage.</p>
+
+<p>ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as souffl&eacute; &agrave; la mani&egrave;re
+des Gro&euml;nlandais. Quant &agrave; l'esp&egrave;ce de l'animal, il me semble le
+reconna&icirc;tre pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues
+sont exactes.</p>
+
+<p>MOI. Dans ce cas ce serait une pr&eacute;cieuse capture, et nous aurions l&agrave; un
+excellent article de commerce pour les b&acirc;timents chinois, car les
+mandarins paient cher cette esp&egrave;ce de fourrure.</p>
+
+<p>MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture
+avec tant de succ&egrave;s; car ton b&acirc;timent est bien faible pour un tel
+fardeau.</p>
+
+<p>FRITZ. Il m'en a co&ucirc;t&eacute; assez de peine et de travail, et je voulais
+d'abord le laisser l&agrave;; mais le proc&eacute;d&eacute; des p&ecirc;cheurs gro&euml;nlandais me
+revint &agrave; temps &agrave; la m&eacute;moire, et, en d&eacute;pit de ma maladresse, il finit par
+avoir un plein succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient
+voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes.
+Fatigu&eacute; de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la
+hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma t&ecirc;te, je
+vis tomber &agrave; mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent
+pour achever mon op&eacute;ration, et bient&ocirc;t la loutre fut en &eacute;tat de surnager
+&agrave; la surface de l'eau. Il &eacute;tait temps alors de songer au retour; mon
+ca&iuml;ak fut donc remis &agrave; la mer, tra&icirc;nant &agrave; sa suite ma pr&eacute;cieuse capture,
+et, apr&egrave;s m'&ecirc;tre heureusement tir&eacute; des dangereux passages qui
+entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas &agrave; me trouver dans
+des parages bien connus. Bient&ocirc;t notre pavillon m'apparut dans
+l'&eacute;loignement, et peu de minutes apr&egrave;s le bruit du canon d'alarme vint
+m'annoncer votre voisinage.&raquo;</p>
+
+<p>Tel fut le r&eacute;cit de Fritz. Aussit&ocirc;t qu'il eut cess&eacute; de parler, la foule
+des auditeurs se pr&eacute;cipita avec un tel enthousiasme vers les riches
+tr&eacute;sors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne m&egrave;re
+elle-m&ecirc;me ne put r&eacute;sister &agrave; l'entra&icirc;nement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>L'entretien recommen&ccedil;a &agrave; rouler sur les perles, et Franz me demanda si
+toutes les perles ont le m&ecirc;me &eacute;clat et le m&ecirc;me prix.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;Non, sans doute; on a remarqu&eacute; que la puret&eacute; des perles varie en
+raison du fond qu'habitent les couches d'hu&icirc;tres. Dans les fonds
+mar&eacute;cageux elles sont troubles et sans &eacute;clat; dans les fonds de sable,
+au contraire, elles sont blanches et transparentes.</p>
+
+<p>FRITZ. En d&eacute;finitive, que sait-on sur la formation des perles?</p>
+
+<p>MOI. Il r&eacute;sulte des informations des naturalistes que les perles se
+trouvent g&eacute;n&eacute;ralement dans les hu&icirc;tres dont la coquille a &eacute;t&eacute; perc&eacute;e par
+le petit animal de mer appel&eacute; <i>phakas</i>. Selon l'opinion g&eacute;n&eacute;rale, la
+perle serait form&eacute;e d'une mati&egrave;re calcaire que distille l'hu&icirc;tre, et
+qu'elle emploie &agrave; boucher la l&eacute;g&egrave;re ouverture perc&eacute;e par son ennemi.</p>
+
+<p>FRANZ. Les hu&icirc;tres &agrave; perles sont-elles toujours faciles &agrave; d&eacute;couvrir?</p>
+
+<p>MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent &agrave; une
+profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'hu&icirc;tre
+est fortement attach&eacute;e au rocher; des p&ecirc;cheurs exerc&eacute;s depuis l'enfance
+vont les d&eacute;tacher &agrave; l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent &agrave;
+mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent &agrave; la surface de l'eau
+lorsqu'il est rempli. Mais, malgr&eacute; tous les soins, la p&ecirc;che des perles
+est p&eacute;nible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs, &agrave; la
+fin de la journ&eacute;e, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.&raquo;</p>
+
+<p>Les enfants ne manqu&egrave;rent pas de me faire observer que nous pouvions
+commencer imm&eacute;diatement la p&ecirc;che des perles dans la grande baie, o&ugrave; elle
+ne pr&eacute;sentait ni fatigue ni danger; et je c&eacute;dai sans peine &agrave; leur d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Toute la famille fut bient&ocirc;t occup&eacute;e des pr&eacute;paratifs de cette importante
+exp&eacute;dition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de
+p&ecirc;che aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos
+ressources.</p>
+
+<p>Les munitions de bouche n'avaient pas &eacute;t&eacute; oubli&eacute;es. Une bonne provision
+de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches,
+composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau
+d'hydromel devait nous fournir une agr&eacute;able boisson.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIIb" id="CHAPITRE_XXIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Les nids d'hirondelles.&mdash;Les perles fausses.&mdash;La p&ecirc;che des perles.&mdash;Le
+sanglier d'Afrique.&mdash;Danger de Jack.&mdash;La truffe.</a></h3>
+
+
+<p>Le premier jour o&ugrave; le ciel et la mer me parurent favorables &agrave; nos
+projets, nous nous m&icirc;mes en route pour notre grande exp&eacute;dition,
+accompagn&eacute;s des v&oelig;ux de la bonne m&egrave;re, qui demeurait avec Franz &agrave; la
+garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
+deux fid&egrave;les compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
+aux chiens que le roi Porus envoya jadis &agrave; Alexandre, et dont l'histoire
+rapporte qu'ils n'auraient pas refus&eacute; le combat contre un lion ou un
+&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Fritz nous servit de pilote. Plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Jack dans son l&eacute;ger esquif,
+il s'&eacute;tait charg&eacute; de guider notre marche incertaine au milieu des
+rochers de la c&ocirc;te. Je suivais le ca&iuml;ak avec la pinasse, en ayant soin
+de ne d&eacute;ployer ma voile qu'&agrave; demi, jusqu'&agrave; notre arriv&eacute;e dans des
+parages plus tranquilles.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant les rochers offraient &agrave; nos regards de nombreux d&eacute;bris
+de veaux marins, tr&eacute;sors pr&eacute;cieux pour notre mus&eacute;um. Mais, ne voulant
+pas perdre une minute, je d&eacute;cidai qu'on n&eacute;gligerait pour le moment cette
+riche collection.</p>
+
+<p>Dans les paisibles parages o&ugrave; notre flotte venait de parvenir, la mer
+avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
+d&eacute;fiance &agrave; leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait &agrave;
+peine une l&eacute;g&egrave;re brise. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre amus&eacute; quelque temps des gracieuses
+man&oelig;uvres de ces l&eacute;gers habitants de l'onde, l'&eacute;quipage du ca&iuml;ak
+r&eacute;solut de leur faire la chasse, et bient&ocirc;t la chaloupe re&ccedil;ut une
+collection de ces d&eacute;licates cr&eacute;atures. Il fut d&eacute;cr&eacute;t&eacute; &agrave; l'unanimit&eacute; que
+cet endroit du rivage porterait d&eacute;sormais le nom de baie des Nautiles.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; rencontrer un promontoire en forme de c&ocirc;ne
+tronqu&eacute;, qui re&ccedil;ut le nom du cap Camus. De son extr&eacute;mit&eacute; occidentale on
+apercevait dans l'&eacute;loignement un second cap, derri&egrave;re lequel se trouvait
+la baie des Perles, selon le r&eacute;cit de notre pilote.</p>
+
+<p>Plus nous approchions de la grande vo&ucirc;te d&eacute;couverte par Fritz dans sa
+derni&egrave;re exp&eacute;dition, plus nos regards &eacute;taient frapp&eacute;s de sa masse
+imposante. On l'e&ucirc;t dite form&eacute;e par les Titans avec les d&eacute;bris des
+montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.</p>
+
+<p>Une innombrable arm&eacute;e d'hirondelles de mer sortit &agrave; notre approche des
+profondeurs de la caverne; mais, rassur&eacute;s par notre immobilit&eacute;, ces
+innocents h&ocirc;tes du rocher ne tard&egrave;rent pas &agrave; dispara&icirc;tre de nouveau dans
+leurs obscures retraites.</p>
+
+<p>Lorsque la chaloupe eut atteint l'entr&eacute;e de la vo&ucirc;te, la curiosit&eacute; fit
+place &agrave; une insatiable avidit&eacute; malheureusement trop facile &agrave; satisfaire.
+Tous les instruments disponibles furent mis en &oelig;uvre, et les nids
+tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
+choisissions de pr&eacute;f&eacute;rence les nids abandonn&eacute;s, afin d'&eacute;pargner les
+&oelig;ufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
+montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
+filets ne d&eacute;semplissaient pas. Ernest et moi, nous proc&eacute;dions avec plus
+de m&eacute;thode, nous attachant aux nids plac&eacute;s dans les r&eacute;gions inf&eacute;rieures
+du rocher, et n'abandonnant chaque pi&egrave;ce de notre butin qu'apr&egrave;s l'avoir
+nettoy&eacute;e aussi parfaitement que le temps le permettait.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
+d&eacute;sireux d'arracher mes enfants &agrave; cette &oelig;uvre de destruction, je donnai
+l'ordre aux deux &eacute;quipages de se pr&eacute;parer &agrave; traverser la grande vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>Nous &eacute;prouv&acirc;mes un mouvement de l&eacute;g&egrave;re inqui&eacute;tude, caus&eacute;e par
+l'obscurit&eacute; du passage souterrain, o&ugrave; le cri des hirondelles, r&eacute;p&eacute;t&eacute; par
+les &eacute;chos de la vo&ucirc;te, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
+guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage &eacute;tait sans danger.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
+voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
+abordera un navire sur ces c&ocirc;tes inhospitali&egrave;res?</p>
+
+<p>MOI. L'esp&eacute;rance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
+pauvre humanit&eacute;; c'est la fille du courage et de l'activit&eacute;; car l'homme
+courageux ne d&eacute;sesp&egrave;re jamais, et celui qui esp&egrave;re travaille sans
+rel&acirc;che &agrave; l'accomplissement de son d&eacute;sir. Laissons &agrave; la philosophie des
+esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
+entreprises humaines et sur la vanit&eacute; des esp&eacute;rances des aveugles
+mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme &agrave; nos d&eacute;pr&eacute;dations
+d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec m&eacute;pris
+&agrave; ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
+leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
+leurs captures.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je pressai les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part avec d'autant
+plus d'ardeur, que la mar&eacute;e commen&ccedil;ait &agrave; monter, et qu'elle devait nous
+&ecirc;tre d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
+elle ne tarda pas &agrave; nous emporter avec une telle rapidit&eacute;, que, le
+travail des rames devenant inutile, nous p&ucirc;mes contempler &agrave; loisir la
+majest&eacute; du spectacle qui frappait nos regards. &Agrave; chaque pas nous
+apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurit&eacute; nous d&eacute;robait
+l'&eacute;tendue, mais qui devaient p&eacute;n&eacute;trer au loin dans les flancs profonds
+de la montagne. On e&ucirc;t dit que le grand architecte de la nature avait
+jet&eacute; dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
+puissante d&eacute;daignait d'achever. Les animaux marins s'&eacute;taient empar&eacute;s de
+ces immenses galeries, o&ugrave; &agrave; chaque pas se pr&eacute;sentait &agrave; nos regards
+quelque trace nouvelle de leurs &eacute;tranges habitants.</p>
+
+<p>Parmi les nombreuses esp&egrave;ces de poissons dont la grotte &eacute;tait peupl&eacute;e,
+je reconnus l'ablette, dont l'&eacute;caille brillante sert &agrave; la confection des
+perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des p&ecirc;ches consid&eacute;rables de ce
+poisson dans la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
+Il fallut lui donner quelques explications &agrave; cet &eacute;gard pour compl&eacute;ter
+mon cours d'histoire naturelle.</p>
+
+<p>&laquo;Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
+commerce: on se sert de petits globules de verre rev&ecirc;tus d'un vernis
+form&eacute; avec l'&eacute;caille de l'ablette. Ces perles sont r&eacute;guli&egrave;res, d'une
+assez belle eau et assez estim&eacute;es.</p>
+
+<p>ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la p&ecirc;che des
+perles fines?</p>
+
+<p>JACK. Belle demande! parce que ces derni&egrave;res seules ont r&eacute;ellement du
+prix.</p>
+
+<p>FRITZ. Bien r&eacute;pondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
+l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
+aussi belles.</p>
+
+<p>MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
+raison des peines et des dangers qu'elles co&ucirc;tent.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement travers&eacute; le
+dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
+belles baies que la nature ait pris plaisir &agrave; former. Le rivage
+pr&eacute;sentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
+o&ugrave; venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient &agrave; toute la
+contr&eacute;e un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
+trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
+exag&eacute;r&eacute; la grandeur et la majest&eacute;.</p>
+
+<p>Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous all&acirc;mes
+jeter l'ancre aupr&egrave;s des riants bosquets du rivage, dont la riche
+verdure enchantait nos regards.</p>
+
+<p>Une anse commode et voisine du banc d'hu&icirc;tres o&ugrave; Fritz avait fait sa
+p&ecirc;che fut choisie pour le lieu du d&eacute;barquement. Un ruisseau limpide
+semblait nous inviter &agrave; venir profiter de la fra&icirc;cheur de ses bords. Nos
+pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
+n'eurent pas plut&ocirc;t entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
+par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; la nage vers la
+source tant d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
+apr&egrave;s avoir attach&eacute; notre esquif au rivage, nous nous trouv&acirc;mes bient&ocirc;t
+r&eacute;unis autour de la source bienfaisante. Le jour &eacute;tant sur son d&eacute;clin,
+nous commen&ccedil;&acirc;mes par faire les pr&eacute;paratifs du souper, qui devait se
+composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
+d'une provision de biscuit de mais. Apr&egrave;s avoir assembl&eacute; du bois sec
+pour le foyer, nous f&icirc;mes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
+couch&egrave;rent sur le sable, autour du feu, et nous nous retir&acirc;mes dans la
+chaloupe, plac&eacute;e &agrave; l'ancre &agrave; quelque distance du rivage. J'avais pens&eacute;
+qu'&agrave; tout &eacute;v&eacute;nement nous avions peu &agrave; redouter une attaque par mer;
+toutefois, par surcro&icirc;t de pr&eacute;caution, j'attachai ma&icirc;tre Knips au grand
+m&acirc;t, me fiant &agrave; sa vigilance. Lorsque tout fut achev&eacute;, nous nous
+&eacute;tend&icirc;mes au fond du b&acirc;timent, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
+s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
+par les hurlements des chacals et la voix mena&ccedil;ante de Joeger.</p>
+
+<p>Au point du jour tout le monde &eacute;tait sur pied, et la chaloupe prit
+joyeusement le chemin du grand banc d'hu&icirc;tres, o&ugrave; elle fit en peu de
+temps une p&ecirc;che abondante. Cet heureux succ&egrave;s nous engagea &agrave; continuer
+l'op&eacute;ration pendant les deux jours suivants, et bient&ocirc;t un &eacute;norme amas
+d'hu&icirc;tres, &eacute;lev&eacute; sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.</p>
+
+<p>Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
+coutume de commander une exp&eacute;dition le long du rivage, et il ne se
+passait pas de soir&eacute;e que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
+le plus souvent d'une esp&egrave;ce inconnue.</p>
+
+<p>Le dernier jour de notre p&ecirc;che, il nous prit la fantaisie de nous
+avancer un peu plus avant que de coutume dans la for&ecirc;t voisine du
+rivage. Cette fois Ernest nous pr&eacute;c&eacute;dait avec le vigilant Falb, et Jack
+le suivait de loin &agrave; travers les hautes herbes du rivage, tandis que
+Fritz et moi nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; quelques pr&eacute;paratifs indispensables.
+Je me pr&eacute;parais &agrave; suivre les chasseurs, lorsque tout &agrave; coup une
+d&eacute;tonation suivie d'un cri d'alarme retentit &agrave; mes oreilles, et nos deux
+chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair dans la direction du
+coup de fusil.</p>
+
+<p>&laquo;Aux armes!&raquo; s'&eacute;cria Fritz; et en moins d'un instant il &eacute;tait sur la
+trace des chiens avec son aigle, qu'il d&eacute;chaperonna sans s'arr&ecirc;ter. Le
+bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
+m&ecirc;me temps la fin du combat et la victoire de nos gens.</p>
+
+<p>J'accourais avec inqui&eacute;tude sur le champ de bataille, lorsque j'aper&ccedil;us,
+&agrave; quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avan&ccedil;ait
+vers moi soutenu par ses deux fr&egrave;res. &laquo;Dieu soit lou&eacute;! m'&eacute;criai-je, le
+malheur que je craignais n'est pas arriv&eacute;!&raquo; Je rebroussai chemin
+aussit&ocirc;t, en faisant signe &agrave; mes enfants de me suivre vers notre
+campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
+table.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
+de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
+lamentable: &laquo;Je suis bris&eacute;, an&eacute;anti, je n'ai pas un membre entier!&raquo;</p>
+
+<p>Je m'empressai de faire d&eacute;shabiller le patient, et une visite minutieuse
+ne tarda pas &agrave; me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
+luxation. La respiration &eacute;tait libre, et tout le mal se bornait &agrave; deux
+fortes contusions, de sorte que je ne pus m'emp&ecirc;cher de m'&eacute;crier: &laquo;Voil&agrave;
+bien de quoi se lamenter, en v&eacute;rit&eacute;! Un vrai chasseur n'y ferait pas
+m&ecirc;me attention.</p>
+
+<p>JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
+maudit animal m'aurait fait sortir l'&acirc;me du corps sans le secours
+inesp&eacute;r&eacute; de Fritz et de son vaillant oiseau.</p>
+
+<p>MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
+maltrait&eacute; notre vaillant chasseur?</p>
+
+<p>JACK. Je vous r&eacute;ponds que son cr&acirc;ne et ses d&eacute;fenses feront merveille
+dans notre mus&eacute;um. J'en frissonnerais encore si, apr&egrave;s tout, le meilleur
+parti n'&eacute;tait pas d'en rire, puisque le mal est pass&eacute;.</p>
+
+<p>MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?</p>
+
+<p>ERNEST. D'un &eacute;norme sanglier; et je vous r&eacute;ponds que c'&eacute;tait un terrible
+spectacle que de le voir accourir les soies h&eacute;riss&eacute;es et labourant la
+terre de ses formidables d&eacute;fenses.</p>
+
+<p>MOI. Rendons gr&acirc;ces &agrave; Dieu, qui nous a d&eacute;livr&eacute;s d'un si terrible ennemi.
+Maintenant laissez-moi m'occuper du bless&eacute;, qui doit avoir besoin de
+repos et de rafra&icirc;chissement.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
+la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couch&acirc;mes mollement au fond de la
+chaloupe, o&ugrave; il ne tarda pas &agrave; s'endormir d'un sommeil profond.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dis-je &agrave; Ernest, donne-moi quelques d&eacute;tails sur l'histoire
+du sanglier, qui jusqu'&agrave; pr&eacute;sent est demeur&eacute;e une &eacute;nigme pour moi.</p>
+
+<p>ERNEST. Je marchais tranquillement dans la for&ecirc;t, lorsque Falb me quitta
+avec un hurlement furieux pour s'&eacute;lancer sur les traces d'un animal
+sauvage que le taillis d&eacute;robait encore &agrave; mes regards. Au m&ecirc;me instant le
+chien de Jack &eacute;tait accouru &agrave; l'aide de son fr&egrave;re, et les deux animaux
+assi&eacute;geaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avan&ccedil;ai avec
+pr&eacute;caution jusqu'&agrave; port&eacute;e de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
+attaque de Joeger d&eacute;concerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
+quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
+de mieux &agrave; faire que de prendre la fuite. Je l&acirc;chai mon coup &agrave;
+l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne f&icirc;t que h&acirc;ter sa
+course furieuse. Bient&ocirc;t le pauvre Jack, ayant heurt&eacute; une souche dans sa
+course pr&eacute;cipit&eacute;e, allait se trouver &agrave; la merci de son impitoyable
+ennemi, si les deux chiens, arriv&eacute;s au m&ecirc;me instant, n'eussent attir&eacute;
+sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
+quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
+au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi &agrave;
+propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la t&ecirc;te du
+sanglier, de mani&egrave;re que son ma&icirc;tre eut le temps d'approcher et de lui
+d&eacute;charger son pistolet entre les deux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;En jetant un coup d'&oelig;il sur la tani&egrave;re du sanglier, je ne fus pas peu
+&eacute;tonn&eacute; de voir Knips et Joeger se r&eacute;galant des restes de son repas. Je
+reconnus, en approchant, une esp&egrave;ce de tubercule assez semblable &agrave; la
+pomme de terre, dont j'ai rapport&eacute; une demi-douzaine dans ma gibeci&egrave;re,
+afin de vous les faire examiner.</p>
+
+<p>MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
+as fait l&agrave; une d&eacute;couverte int&eacute;ressante pour notre cuisine. Ce tubercule
+est une v&eacute;ritable truffe, de l'esp&egrave;ce la plus savoureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, suivant mon exemple, go&ucirc;ta la nouvelle production, en faisant
+observer avec plaisir que son parfum &eacute;tait bien diff&eacute;rent de celui de la
+pomme de terre, quoiqu'il y e&ucirc;t grande analogie entre les deux fruits.</p>
+
+<p>Il me demanda ensuite o&ugrave; l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
+un fruit originaire de nos climats europ&eacute;ens.</p>
+
+<p>MOI. &laquo;La truffe est un fruit tr&egrave;s-commun en Europe. L'Italie, la France
+et l'Allemagne en fournissent d'abondantes r&eacute;coltes. On en trouve
+commun&eacute;ment dans les for&ecirc;ts de ch&ecirc;nes ou de h&ecirc;tres. La chasse aux
+truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
+d&eacute;terrer, et d'un cochon pour les d&eacute;couvrir. L'Italie et plusieurs
+autres contr&eacute;es poss&egrave;dent une esp&egrave;ce de chiens dont le nez est assez fin
+pour d&eacute;couvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.</p>
+
+<p>FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles ext&eacute;rieures qui puissent
+indiquer sa pr&eacute;sence et remplacer l'instinct des animaux?</p>
+
+<p>MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
+saurait dire, &agrave; proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
+un fruit, car son mode de propagation est un myst&egrave;re pour les
+naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
+pois jusqu'&agrave; la pomme de terre.</p>
+
+<p>ERNEST. Reconna&icirc;t-on plusieurs esp&egrave;ces de truffes, et l'histoire
+naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
+ni feuilles ni racines?</p>
+
+<p>MOI. La truffe est rang&eacute;e commun&eacute;ment dans la classe des champignons,
+quoiqu'elle en diff&egrave;re sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
+s'il en existe de plusieurs esp&egrave;ces.&raquo;</p>
+
+<p>Cet entretien nous avait men&eacute;s jusqu'&agrave; l'heure du souper, et nous ne
+tard&acirc;mes pas &agrave; nous occuper des pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires pour la nuit. Le
+feu de veille fut allum&eacute; selon l'habitude, et chacun se retira dans la
+chaloupe, o&ugrave; nous pass&acirc;mes une nuit aussi paisible que dans les murs de
+Felsen-Heim.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIIIb" id="CHAPITRE_XXIIIb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Visite au sanglier.&mdash;Le coton de Nankin.&mdash;Le lion.&mdash;Mort de Bill.&mdash;Un
+nouvel hiver.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain de grand matin, nous &eacute;tions en route pour aller visiter le
+corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait
+faire. Le pauvre Jack, encore fatigu&eacute; de son aventure de la veille, ne
+donnait pas signe de vie.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e de la for&ecirc;t, les chiens accoururent au-devant de nous avec
+des hurlements de joie. Nous arriv&acirc;mes bient&ocirc;t sur le champ de bataille,
+o&ugrave; la grosseur de l'animal et son aspect f&eacute;roce excit&egrave;rent ma surprise
+au plus haut degr&eacute;. Je suis persuad&eacute; qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en &eacute;tat de r&eacute;sister &agrave;
+un buffle, ou m&ecirc;me &agrave; un lion de la plus haute taille.</p>
+
+<p>ERNEST. &laquo;Il ne faut pas oublier la t&ecirc;te, qui deviendrait un des plus
+beaux ornements de notre mus&eacute;um. Si mon p&egrave;re nous le permet, nous allons
+transporter l'animal sur le rivage, o&ugrave; nous pourrons faire l'op&eacute;ration &agrave;
+loisir.</p>
+
+<p>MOI. De tout mon c&oelig;ur: je vous laisse le champ libre &agrave; cet &eacute;gard. Mais
+occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de
+d&eacute;couvrir encore quelques truffes. Un pareil pr&eacute;sent nous assurerait bon
+accueil au logis.&raquo;</p>
+
+<p>Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'&oelig;il per&ccedil;ant
+de Fritz d&eacute;couvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces pr&eacute;cieux
+tubercules, dont nous ne manqu&acirc;mes pas de faire une ample provision.</p>
+
+<p>Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de
+branches &agrave; coups de hache, en s'&eacute;criant: &laquo;Voil&agrave; des moyens de transport
+tout trouv&eacute;s, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.&raquo; Nos chiens
+furent bient&ocirc;t attel&eacute;s &agrave; ce chariot de nouvelle esp&egrave;ce, qui prit en
+triomphe le chemin du rivage, charg&eacute; des d&eacute;pouilles sanglantes de
+l'habitant des for&ecirc;ts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du
+convoi, qui ne tarda pas &agrave; atteindre le camp sans m&eacute;saventure. Nos
+chiens, aussit&ocirc;t d&eacute;livr&eacute;s, reprirent &agrave; la h&acirc;te le chemin de la for&ecirc;t
+pour aller se r&eacute;galer de la portion du sanglier qui &eacute;tait demeur&eacute;e sur
+la place.</p>
+
+<p>En d&eacute;tachant les diverses parties du chariot, destin&eacute;es d&eacute;sormais &agrave;
+alimenter le foyer, nous remarqu&acirc;mes sur les branches une quantit&eacute; de
+noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaun&acirc;tre
+analogue &agrave; celle du nankin. Notre nouvelle d&eacute;couverte fut mise de c&ocirc;t&eacute;,
+avec le plus grand soin, pour notre m&eacute;nag&egrave;re, et je me promis bien de
+saisir la premi&egrave;re occasion pour faire une nouvelle provision de ces
+fruits pr&eacute;cieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les
+portait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Fritz et Ernest &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; creuser dans le sable
+une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agr&eacute;able
+surprise &agrave; leur fr&egrave;re Jack, en pr&eacute;parant pour son r&eacute;veil un excellent
+r&ocirc;ti &agrave; la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas &agrave; sortir du four
+improvis&eacute;, et nous y suspend&icirc;mes les quatre membres du sanglier, afin de
+les d&eacute;pouiller de leurs soies. Le parfum peu agr&eacute;able qui s'exhalait de
+notre venaison ne tarda pas &agrave; nous contraindre d'abandonner la place, si
+nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur &eacute;tait si forte,
+qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas &agrave; se
+lever sur son s&eacute;ant, pour demander d'une voix plaintive quelle &eacute;tait
+cette nouvelle op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&laquo;Sois tranquille, lui r&eacute;pondit gravement son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, il ne s'agit
+que de friser un peu la crini&egrave;re de ton champion d'hier soir, afin qu'il
+puisse se pr&eacute;senter d&eacute;cemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te
+plaindre ainsi, rappelle-toi la r&eacute;ponse d'un prince devant le corps de
+son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Jack &eacute;tait accouru au secours de ses fr&egrave;res, et tandis qu'ils
+pr&eacute;paraient la hure du sanglier en cuisiniers exp&eacute;riment&eacute;s, je
+m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu
+divertissant.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le four fut pr&eacute;par&eacute;, et il ne tarda pas &agrave; recevoir le r&ocirc;ti,
+soigneusement envelopp&eacute; de feuilles odorantes. En attendant l'heure du
+souper, nous nous occup&acirc;mes des pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires pour fumer le
+reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant
+la fin de cet important travail.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la nuit commen&ccedil;ait &agrave; nous envelopper de ses ombres, un
+formidable hurlement, sorti des profondeurs de la for&ecirc;t voisine et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; au loin par les &eacute;chos du rivage, vint frapper tout &agrave; coup nos
+oreilles &eacute;tonn&eacute;es. Ces sons terribles semblaient tant&ocirc;t s'&eacute;loigner,
+tant&ocirc;t se rapprocher de la place que nous occupions.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un concert diabolique,&raquo; s'&eacute;cria Fritz en sautant sur son fusil de
+chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. &laquo;Allumez le
+feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes
+pr&ecirc;tes! Quant &agrave; moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon
+ca&iuml;ak.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se
+dirigeant vers le rivage avec la rapidit&eacute; de, l'&eacute;clair, ne tarda pas &agrave;
+dispara&icirc;tre &agrave; nos regards. Pour nous, ex&eacute;cutant &agrave; la h&acirc;te ses
+instructions, nous cour&ucirc;mes &agrave; la chaloupe, nous tenant pr&ecirc;ts &agrave; tout
+&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>&laquo;Il est bien &eacute;tonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au
+moment du danger, et qu'il s'&eacute;loigne aussi brusquement sans attendre vos
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pardonner quelque chose &agrave; son caract&egrave;re bouillant et
+audacieux, r&eacute;pondis-je gravement. &Agrave; l'heure du danger il est souvent
+n&eacute;cessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait d&eacute;fendre aux
+esprits timides et irr&eacute;solus: c'est quelquefois un moyen infaillible de
+salut.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; j'achevais ces mots, nous aper&ccedil;&ucirc;mes ma&icirc;tre Knips et les
+chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant
+trop &eacute;loign&eacute;e du rivage pour l'atteindre &agrave; pied sec, nos vaillants
+auxiliaires s'&eacute;tendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener
+autour d'eux des regards vigilants.</p>
+
+<p>Cependant les terribles sons partis de la for&ecirc;t semblaient se rapprocher
+de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les
+attribuer &agrave; quelque panth&egrave;re ou &agrave; quelque l&eacute;opard que l'odeur du sang
+avait attir&eacute; dans notre voisinage.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;es, lorsque la lueur mourante
+de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal
+objet de notre terreur. C'&eacute;tait un lion d'une taille &eacute;norme, tel que je
+n'en avais jamais vu dans nos m&eacute;nageries d'Europe. Il paraissait avoir
+suivi les traces du sanglier, et, apr&egrave;s avoir exerc&eacute; son courroux sur
+les d&eacute;bris de notre foyer, nous le v&icirc;mes s'asseoir comme un chat sur ses
+pattes de derri&egrave;re, promenant un regard de fureur et de convoitise,
+tant&ocirc;t sur le groupe des chiens plac&eacute; en face de lui, tant&ocirc;t sur les
+restes sanglants de notre venaison.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de
+sa queue, comme pour r&eacute;veiller son courage endormi. Des rugissements
+entrecoup&eacute;s s'&eacute;chappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se
+promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.
+Apr&egrave;s avoir d&eacute;crit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus
+r&eacute;tr&eacute;cis, le terrible animal finit par prendre une position qui
+annon&ccedil;ait &agrave; tout &oelig;il exp&eacute;riment&eacute; une attaque prochaine.</p>
+
+<p>Pendant que j'&eacute;tais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner
+l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, &agrave; peu de distance, me
+fit tressaillir des pieds &agrave; la t&ecirc;te. &laquo;C'est Fritz!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent mes deux
+compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des for&ecirc;ts fit un
+bond terrible accompagn&eacute; d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda
+pas &agrave; chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bient&ocirc;t sans
+mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un coup de ma&icirc;tre, m'&eacute;criai-je avec joie. L'animal est frapp&eacute; au
+c&oelig;ur, et ne se rel&egrave;vera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre
+sur le champ de bataille.&raquo;</p>
+
+<p>En deux coups de rames j'&eacute;tais au rivage, o&ugrave; les chiens me re&ccedil;urent avec
+des hurlements d'all&eacute;gresse. Au moment o&ugrave; je m'approchais avec
+pr&eacute;caution, je vis para&icirc;tre sur le m&ecirc;me lieu un nouveau lion de moins
+grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En
+deux bonds il &eacute;tait pr&egrave;s du corps inanim&eacute; de son compagnon, qu'il
+commen&ccedil;a d'appeler d'une voix plaintive. &Eacute;videmment c'&eacute;tait la femelle,
+et par bonheur elle n'&eacute;tait pas accompagn&eacute;e de ses lionceaux: car une
+seconde attaque de ce genre e&ucirc;t gravement compromis notre s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Tandis qu'&eacute;tendue aupr&egrave;s de son m&acirc;le, elle l&eacute;chait sa blessure avec des
+g&eacute;missements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des
+pattes de devant de la lionne retomba sans force &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Avant que
+j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s avec
+fureur sur l'ennemi, et alors commen&ccedil;a le plus terrible combat dont
+j'eusse jamais &eacute;t&eacute; spectateur. L'obscurit&eacute; de la nuit, les rugissements
+de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette sc&egrave;ne une
+des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le
+monstre des for&ecirc;ts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de
+la patte qui lui restait, et bient&ocirc;t le fid&egrave;le animal tomba, dans les
+convulsions de l'agonie, aux c&ocirc;t&eacute;s de son ennemi expirant. Au moment o&ugrave;
+j'accourais &agrave; son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille
+avec son fusil, d&eacute;sormais inutile: mais je lui fis signe de s'arr&ecirc;ter en
+l'exhortant &agrave; joindre ses actions de gr&acirc;ces aux miennes pour la
+miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser
+encore une fois.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas &agrave; appeler &agrave; haute voix l'&eacute;quipage de la chaloupe pour
+venir prendre part &agrave; notre triomphe, et nos deux compagnons furent
+bient&ocirc;t dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs
+apr&egrave;s un si terrible danger.</p>
+
+<p>Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ
+de bataille &agrave; la lueur de quelques torches de r&eacute;sine. Le premier
+spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, &eacute;tendue
+sans vie &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son ennemi mort, victime regrettable de son courage
+et de sa fid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! s'&eacute;cria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle
+occasion pour Ernest d'exercer ses talents po&eacute;tiques; car nous ne
+pouvons refuser une glorieuse &eacute;pitaphe &agrave; notre pauvre Bill, morte si
+bravement pour la d&eacute;fense commune.</p>
+
+<p>&mdash;J'y songerai, r&eacute;pondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu
+remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'&eacute;prouver. En attendant,
+voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous
+d&eacute;livrer, et j'&eacute;prouve une vive satisfaction &agrave; penser que ces gueules
+mena&ccedil;antes sont maintenant ferm&eacute;es pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,
+repartit Fritz gravement; c'est &agrave; elle que nous devons les armes dont
+notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des fun&eacute;railles de la
+pauvre Bill, &agrave; la lueur sinistre de ces torches fun&eacute;raires?&raquo;</p>
+
+<p>Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bient&ocirc;t creus&eacute; une fosse
+profonde, o&ugrave; nous d&eacute;pos&acirc;mes solennellement le corps de notre vieux
+compagnon. Nous tournant alors du c&ocirc;t&eacute; d'Ernest, nous attend&icirc;mes
+l'&eacute;pitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas &agrave; r&eacute;citer
+d'un ton path&eacute;tique:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Apr&egrave;s une carri&egrave;re longue et aventureuse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>c'est ici que repose la pauvre Bill,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>si rapide &agrave; la course, si intr&eacute;pide dans le combat.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle est morte pour ses ma&icirc;tres,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>ainsi quelle avait v&eacute;cu.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nul h&eacute;ros ne m&eacute;rite mieux un tombeau</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>et une glorieuse &eacute;pitaphe.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, dit Jack en b&acirc;illant, que nous avons veill&eacute; une bonne
+partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement
+creus&eacute; l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer &agrave; notre nourriture
+terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le
+four depuis hier soir.&raquo;</p>
+
+<p>Rappel&eacute;s par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,
+nous nous dirige&acirc;mes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines
+paroles, et nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; faire honneur au r&ocirc;ti de la veille.
+Je d&eacute;cidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois &agrave; quatre heures
+qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas &agrave; nous
+faire sentir l'utilit&eacute; de nos fourrures. Les climats chauds sont
+dangereux par la fra&icirc;cheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique
+pourquoi les animaux des zones br&ucirc;lantes sont souvent recouverts
+d'&eacute;paisses fourrures.</p>
+
+<p>Lev&eacute;s avec le soleil, notre premier soin fut d'&eacute;corcher les deux lions,
+op&eacute;ration qui nous occupa &agrave; peine deux heures, gr&acirc;ce &agrave; l'emploi de mon
+heureuse invention, la pompe &agrave; air. Les cadavres furent abandonn&eacute;s &agrave; la
+merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bient&ocirc;t par essaims bruyants
+pour profiter de notre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil ne tard&egrave;rent pas &agrave; d&eacute;velopper de telles &eacute;manations
+autour de notre amas d'hu&icirc;tres, que nous nous estim&acirc;mes heureux de
+pouvoir songer, sans plus attendre, aux pr&eacute;paratifs de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le ca&iuml;ak, se sentant hors
+d'&eacute;tat de man&oelig;uvrer la rame, et Fritz demeura seul charg&eacute; de la
+conduite de son l&eacute;ger b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; lever l'ancre et &agrave; quitter la baie des Perles, en
+nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement travers&eacute;
+quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous
+abord&acirc;mes avant le coucher du soleil &agrave; la baie du Salut.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res annonces de la mauvaise saison ne tard&egrave;rent pas &agrave; se faire
+sentir, et bient&ocirc;t les alentours de la maison devinrent impraticables.
+Alors commen&ccedil;a le cours des travaux domestiques, qui nous emp&ecirc;ch&egrave;rent de
+trouver trop longs les jours de pluie qui se succ&eacute;d&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIVb" id="CHAPITRE_XXIVb"></a><a href="#table2">CHAPITRE XXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table2">Le navire europ&eacute;en.&mdash;Le m&eacute;canicien et sa famille.&mdash;Pr&eacute;paratifs de retour
+en Europe.&mdash;S&eacute;paration.&mdash;Conclusion.</a></h3>
+
+
+<p>Avec quelle &eacute;motion je reprends la plume pour tracer ce dernier
+chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premi&egrave;res
+paroles qui se pr&eacute;sentent &agrave; ma pens&eacute;e lorsque je reporte mes souvenirs
+pour la derni&egrave;re fois sur cette partie de notre histoire. Le salut
+miraculeux de ma famille est encore pr&eacute;sent &agrave; mes regards, et, au milieu
+du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine &agrave;
+retrouver le fil de mes id&eacute;es pour achever dignement ce livre, que je
+vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le d&eacute;sordre de ce
+r&eacute;cit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est
+accord&eacute; de revoir l'Europe et ma ch&egrave;re patrie. &Agrave; peine suis-je en &eacute;tat
+de trouver quelques mots sans suite pour raconter les &eacute;v&eacute;nements de mes
+derni&egrave;res heures d'exil.</p>
+
+<p>Toutefois celui qui s'est int&eacute;ress&eacute; jusqu'&agrave; ce jour au destin de
+l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le
+d&eacute;nouement inesp&eacute;r&eacute; de sa trop longue histoire.</p>
+
+<p>Mais tr&ecirc;ve de fastidieux pr&eacute;ambules. Le temps presse, j'arrive &agrave; la
+conclusion de cette &oelig;uvre int&eacute;ressante, qui vient d'occuper dix ann&eacute;es
+de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature
+semblait vouloir se ranimer plus t&ocirc;t que d'habitude.</p>
+
+<p>Le ciel &eacute;tait sans nuages, et chacun prenait plaisir &agrave; se d&eacute;dommager de
+sa r&eacute;clusion de deux mois, en exer&ccedil;ant de nouveau ses membres engourdis
+par une longue inaction. Tout le jour la famille &eacute;tait r&eacute;pandue dans les
+jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage
+avec d&eacute;lices d'une libert&eacute; si longtemps attendue.</p>
+
+<p>Fritz ayant annonc&eacute; la r&eacute;solution d'aller faire une visite &agrave; l'&icirc;le aux
+Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne r&eacute;clamaient pas notre
+pr&eacute;sence, je le laissai partir accompagn&eacute; de Jack. Les deux voyageurs
+furent bient&ocirc;t dans l'&icirc;le, o&ugrave; leur &oelig;il exerc&eacute; se promena longtemps sur
+la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage
+notable dans l'&eacute;tablissement. J'avais recommand&eacute; aux deux jeunes gens de
+tirer deux coups de canon en d&eacute;barquant, tant pour nous annoncer
+l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard
+la Providence avait envoy&eacute; quelque b&acirc;timent &agrave; port&eacute;e du rivage.</p>
+
+<p>Leur premier soin avait &eacute;t&eacute; de se conformer &agrave; mes ordres. Mais quel ne
+fut pas leur &eacute;tonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils
+entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la
+direction de la baie du Salut! La surprise, l'esp&eacute;rance et la crainte
+les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le
+silence en s'&eacute;criant: &laquo;&Agrave; la mer! &agrave; la mer!&raquo; Et en moins de temps qu'il
+n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface
+des flots.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il de nouveau?&raquo; m'&eacute;criai-je en voyant les deux enfants
+accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.</p>
+
+<p>&laquo;N'avez-vous pas entendu?&raquo; me r&eacute;pondit Fritz, qui respirait &agrave; peine; et
+son fr&egrave;re arriva bient&ocirc;t pr&egrave;s de lui en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;N'avez-vous pas
+entendu?&raquo;</p>
+
+<p>Le r&eacute;cit des enfants me fit secouer la t&ecirc;te avec l'expression du doute;
+mais la pens&eacute;e qu'ils pouvaient ne s'&ecirc;tre pas tromp&eacute;s agitait vivement
+mon esprit. Dans l'incertitude qui me pr&eacute;occupait, je rassemblai la
+famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose &eacute;tait de
+trop d'importance pour m'en rapporter &agrave; mes deux interlocuteurs.</p>
+
+<p>Comme la nuit approchait, je d&eacute;cidai qu'un de nous demeurerait &agrave; monter
+la garde dans la galerie, afin d'&eacute;pier le moindre signal qui pourrait
+annoncer de nouveau la pr&eacute;sence d'un b&acirc;timent dans notre voisinage. Mais
+la soir&eacute;e ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions esp&eacute;r&eacute;: on e&ucirc;t
+dit que les &eacute;l&eacute;ments conjur&eacute;s avaient repris toute leur fureur pour
+cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.</p>
+
+<p>L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisi&egrave;me jour,
+la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller &agrave; la d&eacute;couverte.
+J'emmenai Jack avec moi, et nous nous m&icirc;mes en route munis d'un pavillon
+qui devait instruire la garnison du succ&egrave;s de nos recherches.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s en peu de temps &agrave; l'&icirc;le aux Requins, notre premier soin fut de
+gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.
+La mer &eacute;tait d&eacute;serte, et rien ne paraissait &agrave; l'horizon lointain. Apr&egrave;s
+quelques instants d'attente, je me d&eacute;cidai &agrave; tirer trois coups de canon
+&agrave; deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la premi&egrave;re fois
+l'&eacute;cho du rocher n'avait pas tromp&eacute; les oreilles inexp&eacute;riment&eacute;es de mes
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Nous pr&ecirc;t&acirc;mes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible
+coup retentit dans l'&eacute;loignement, puis un second, puis un troisi&egrave;me, et
+le silence se r&eacute;tablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait
+autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hiss&eacute; deux
+fois en haut du m&acirc;t, signal dont nous &eacute;tions convenus en cas de bonne
+nouvelle.</p>
+
+<p>Laissant mon compagnon &agrave; la garde de la batterie, avec l'injonction de
+faire feu aussit&ocirc;t qu'il apercevrait quelque chose, je me h&acirc;tai de
+reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures
+ult&eacute;rieures.</p>
+
+<p>La garnison &eacute;tait dans un trouble inexprimable. Fritz s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; ma
+rencontre, en s'&eacute;criant: &laquo;O&ugrave; sont-ils? Est-ce un navire europ&eacute;en?&raquo; Bien
+qu'il me f&ucirc;t impossible de satisfaire son avide curiosit&eacute;, je ne laissai
+pas de r&eacute;jouir tout mon monde en annon&ccedil;ant ma r&eacute;solution de m'embarquer
+avec Fritz pour aller &agrave; la recherche du b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ midi lorsque je montai dans le ca&iuml;ak avec mon compagnon
+de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouill&eacute;s de larmes et en
+adressant au Ciel une ardente pri&egrave;re pour notre conservation. Au reste,
+nous &eacute;tions parfaitement arm&eacute;s, et pr&eacute;par&eacute;s &agrave; la plus vigoureuse
+r&eacute;sistance en cas de besoin.</p>
+
+<p>Le ca&iuml;ak ne tarda pas &agrave; s'&eacute;loigner en silence, se dirigeant &agrave; l'ouest de
+Felsen-Heim, vers des parages demeur&eacute;s inconnus jusqu'&agrave; ce jour. Malgr&eacute;
+tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer
+h&eacute;riss&eacute;e de rochers et d'&eacute;cueils, nous fin&icirc;mes, au bout de cinq quarts
+d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarp&eacute; que
+je me pr&eacute;parai &agrave; doubler; car, suivant toute apparence, le b&acirc;timent que
+nous cherchions devait se trouver de l'autre c&ocirc;t&eacute; du cap.</p>
+
+<p>Parvenus &agrave; la pointe la plus avanc&eacute;e du promontoire, le rivage nous
+offrit un groupe de rochers favorable &agrave; nos observations: et quels ne
+furent pas nos sentiments d'all&eacute;gresse et de reconnaissance pour le
+Tout-Puissant en apercevant un beau navire &agrave; l'ancre dans une petite
+baie &agrave; peu de distance! Le b&acirc;timent paraissait fatigu&eacute;; le pavillon
+anglais flottait au haut des m&acirc;ts, et au m&ecirc;me instant nous aper&ccedil;&ucirc;mes la
+chaloupe se d&eacute;tacher du bord pour aller d&eacute;barquer au rivage.</p>
+
+<p>Fritz voulait s'&eacute;lancer hors du ca&iuml;ak et gagner le navire &agrave; la nage;
+j'eus besoin de toute mon autorit&eacute; pour le retenir, en faisant observer
+que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un
+b&acirc;timent pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les
+mers, afin d'attirer plus s&ucirc;rement sa proie.</p>
+
+<p>Nous demeur&acirc;mes donc cach&eacute;s dans notre retraite, nous servant de la
+longue-vue pour examiner &agrave; loisir tous les mouvements du b&acirc;timent. Il me
+parut &ecirc;tre un yacht de construction l&eacute;g&egrave;re, mais toutefois arm&eacute; de huit
+canons de calibre ordinaire. Il &eacute;tait facile de distinguer sur le rivage
+trois tentes d'o&ugrave; s'&eacute;levait une l&eacute;g&egrave;re colonne de fum&eacute;e. Selon toute
+apparence, l'&eacute;quipage n'&eacute;tait pas nombreux; car nous n'aper&ccedil;&ucirc;mes &agrave; bord
+que deux cr&eacute;atures humaines.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger &agrave; quitter
+notre retraite, et bient&ocirc;t le l&eacute;ger ca&iuml;ak parut dans les eaux du navire,
+accomplissant autour de lui de capricieuses &eacute;volutions. Au bout de
+quelques minutes, nous v&icirc;mes para&icirc;tre sur le pont un officier que Fritz
+reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous
+&eacute;tions &agrave; port&eacute;e de la voix, chantant &agrave; plein gosier un refrain national
+dans lequel il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de reconna&icirc;tre une musique europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Notre bizarre apparition ne tarda pas &agrave; attirer l'attention du capitaine
+et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agit&eacute;s en signe de
+paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de
+nous, je me d&eacute;cidai &agrave; tourner la pointe de mon esquif vers le b&acirc;timent.</p>
+
+<p>En voyant le ca&iuml;ak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour
+nous demander qui nous &eacute;tions, d'o&ugrave; nous venions, et comment s'appelait
+la c&ocirc;te voisine. &Eacute;levant alors la voix aussi haut que mes forces me le
+permirent, je me bornai &agrave; r&eacute;pondre ces trois mots: <i>Englishmen good
+men</i>! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez
+pr&egrave;s du b&acirc;timent pour remarquer que l'ordre le plus parfait r&eacute;gnait &agrave;
+bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement
+charg&eacute;. Pendant qu'on nous montrait des haches, des &eacute;toffes et d'autres
+l&eacute;g&egrave;res marchandises destin&eacute;es au commerce avec les sauvages, Fritz me
+communiquait ses observations, qui toutes &eacute;taient &agrave; l'avantage de nos
+nouvelles connaissances. Voyant bient&ocirc;t que la gravit&eacute; de mon compagnon
+ne tarderait pas &agrave; se d&eacute;mentir, je donnai le signai de la retraite, et
+nous repr&icirc;mes le chemin du rivage, apr&egrave;s un cong&eacute; amical de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous f&ucirc;mes
+re&ccedil;us avec une vive all&eacute;gresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,
+&eacute;tait d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle &agrave; nous faire
+conna&icirc;tre, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder
+le b&acirc;timent anglais. On ne saurait d&eacute;crire l'agitation qui suivit cette
+r&eacute;solution, adopt&eacute;e &agrave; l'unanimit&eacute;. Les plans les plus extravagants se
+succ&eacute;daient sans rel&acirc;che: c'&eacute;tait un conflit de volont&eacute;s, de projets, de
+d&eacute;sirs au milieu desquels l'esprit le plus sage e&ucirc;t eu de la peine &agrave; se
+reconna&icirc;tre, et il semblait que nous allions mettre &agrave; la voile dans un
+quart d'heure pour retourner en Europe.</p>
+
+<p>Ma position de chef de famille rendait mon r&ocirc;le difficile dans cette
+importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser &agrave;
+Dieu une fervente pri&egrave;re, lui demandant humblement de m'inspirer la
+r&eacute;solution la plus conforme aux int&eacute;r&ecirc;ts du petit peuple qui m'&eacute;tait
+confi&eacute;; mais, sentant bient&ocirc;t la folie de songer au d&eacute;part avant d'en
+reconna&icirc;tre la possibilit&eacute;, je pris le parti de subordonner mes
+r&eacute;solutions ult&eacute;rieures au r&eacute;sultat d'une seconde visite que je me
+proposais de faire, avec tout mon monde, au b&acirc;timent &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Tout le jour suivant fut consacr&eacute; &agrave; l'&eacute;quipement de la pinasse, qui
+re&ccedil;ut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement
+d&eacute;sirer lors de notre premi&egrave;re visite. Quelques derni&egrave;res dispositions
+occup&egrave;rent encore la matin&eacute;e du lendemain, et ce fut seulement vers midi
+que la pinasse d&eacute;ploya majestueusement ses voiles. Fritz, rev&ecirc;tu d'un
+brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>L'escadre traversa la baie avec pr&eacute;caution, et ne tarda pas &agrave; atteindre
+heureusement la pointe du cap qui nous d&eacute;robait l'ancrage du b&acirc;timent
+anglais. Arriv&eacute; en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et
+commandai la man&oelig;uvre de mani&egrave;re que la pinasse pouvait se mettre en
+rapport avec le yacht, tout en demeurant &agrave; une distance respectable de
+ce dernier.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur est encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'&eacute;motion lorsque je me reporte &agrave; cet
+instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une
+esquisse rapide des circonstances qui signal&egrave;rent cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est tout aussi impossible de d&eacute;crire la surprise de l'&eacute;quipage
+anglais &agrave; la vue de notre entr&eacute;e dans la baie; mais la joie et la
+confiance ne tard&egrave;rent pas &agrave; remplacer l'inqui&eacute;tude des premiers
+instants. La pinasse ayant jet&eacute; l'ancre &agrave; environ deux port&eacute;es de fusil
+du b&acirc;timent, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps
+sans r&eacute;ponse. Faisant mettre aussit&ocirc;t le petit canot &agrave; la mer, j'y
+montai avec Fritz, afin de me rendre &agrave; bord pour avoir une entrevue avec
+le capitaine.</p>
+
+<p>Celui-ci nous re&ccedil;ut avec la franche cordialit&eacute; d'un marin, et, faisant
+apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda
+affectueusement &agrave; quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir
+flotter le pavillon anglais sur cette c&ocirc;te sauvage et inhospitali&egrave;re. Il
+ajouta que lui-m&ecirc;me s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de
+lieutenant de la marine royale, qu'il &eacute;tait en route pour le cap de
+Bonne-Esp&eacute;rance, o&ugrave; il apportait les d&eacute;p&ecirc;ches de Sydney-Cove.</p>
+
+<p>J'invitai le capitaine &agrave; passer &agrave; bord de la pinasse pour faire visite &agrave;
+ma ch&egrave;re famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant
+d'annoncer moi-m&ecirc;me son arriv&eacute;e aux dames.</p>
+
+<p>Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa
+d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne
+tarda pas &agrave; se remettre, et au bout de quelques instants tout &eacute;tait pr&ecirc;t
+pour accueillir dignement le capitaine.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,
+portant le capitaine, ma&icirc;tre Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma
+femme s'empressa de leur offrir des rafra&icirc;chissements, qui furent
+accept&eacute;s avec reconnaissance.</p>
+
+<p>La plus aimable franchise ne tarda pas &agrave; s'&eacute;tablir entre la famille et
+ses nouveaux h&ocirc;tes, et il fut r&eacute;solu que toute la compagnie d&eacute;barquerait
+le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous
+dit que parmi eux se trouvait un m&eacute;canicien, qui &eacute;tait confi&eacute; aux soins
+de sa femme et de ses deux filles.</p>
+
+<p>Notre visite aupr&egrave;s de M. Wolston et de sa famille fut des plus
+touchantes. Une femme pleine de gr&acirc;ces et deux charmantes jeunes filles
+de douze &agrave; quatorze ans &eacute;taient bien faites pour exciter notre int&eacute;r&ecirc;t
+au plus haut degr&eacute;.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute
+inqui&eacute;tude avait disparu pour faire place &agrave; la perspective d'un retour
+si longtemps d&eacute;sir&eacute;, et la confiance &eacute;tablie d&eacute;j&agrave; entre les habitants de
+la colonie et leurs nouveaux h&ocirc;tes donnait &agrave; notre liaison d'une heure
+l'apparence d'une amiti&eacute; de vingt ans. Nous rest&acirc;mes sous des tentes que
+le capitaine nous avait fait pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le r&eacute;cit de la longue
+conversation qui nous occupa, ma fid&egrave;le compagne et moi, durant les
+heures de cette nuit. Le capitaine &eacute;tait un homme trop bien appris pour
+nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de
+notre rencontre, et de notre c&ocirc;t&eacute; nous ne voulions nous ouvrir &agrave; lui
+qu'apr&egrave;s une m&ucirc;re d&eacute;lib&eacute;ration; car il fallait savoir avant tout s'il
+nous restait maintenant de solides raisons pour d&eacute;sirer de revoir
+l'Europe. Parfois j'&eacute;tais tent&eacute; de demeurer dans le paisible s&eacute;jour o&ugrave;
+la Providence nous avait jet&eacute;s, en renon&ccedil;ant &agrave; jamais aux douteux
+avantages que nous promettait la vie civilis&eacute;e. Ma fid&egrave;le &eacute;pouse ne
+demandait qu'&agrave; terminer sa carri&egrave;re sous le beau ciel que nous
+habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.
+Elle e&ucirc;t d&eacute;sir&eacute; me voir partir pour l'Europe avec les deux a&icirc;n&eacute;s, afin
+de ramener un petit nombre de compatriotes, &agrave; l'aide desquels il nous
+serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de
+<i>Nouvelle-Suisse.</i></p>
+
+<p>Nous r&eacute;sol&ucirc;mes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui
+racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de
+l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras &eacute;tait de savoir lesquels de
+mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons
+&eacute;taient les m&ecirc;mes pour tous.</p>
+
+<p>Nous fin&icirc;mes par d&eacute;cider qu'il fallait attendre quelques jours encore,
+en conduisant les choses de mani&egrave;re que deux des enfants se trouvassent
+heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres
+accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.</p>
+
+<p>D&egrave;s le jour suivant, nous e&ucirc;mes la satisfaction de voir arriver ce
+r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;, &agrave; d&eacute;jeuner, que le capitaine nous
+accompagnerait &agrave; Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la
+famille du m&eacute;canicien, qui, apr&egrave;s tant de souffrances, avait besoin de
+toutes les commodit&eacute;s d'une habitation saine et agr&eacute;able.</p>
+
+<p>La travers&eacute;e fut une v&eacute;ritable partie de plaisir pour la petite escadre;
+car tous les c&oelig;urs &eacute;taient pleins d'esp&eacute;rance, et l'attente d'un
+heureux avenir &eacute;panouissait tous les visages.</p>
+
+<p>Mais quelle ne fut pas la surprise de nos h&ocirc;tes lorsqu'au d&eacute;tour du cap
+des Canards la d&eacute;licieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa
+splendeur, &eacute;clair&eacute;e par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut &agrave; son
+comble lorsque la batterie de l'&icirc;le aux Requins eut salu&eacute; notre entr&eacute;e
+de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se d&eacute;ployer
+majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.</p>
+
+<p>&laquo;Heureux s&eacute;jour, heureuse famille!&raquo; s'&eacute;cria Mme Wolston en soupirant,
+tandis que sa plus jeune fille lui demandait na&iuml;vement si ce n'&eacute;tait pas
+l&agrave; le paradis.</p>
+
+<p>Le paysage offrit bient&ocirc;t une sc&egrave;ne nouvelle, en s'animant par degr&eacute;s de
+tout ce que l'habitation renfermait de cr&eacute;atures vivantes: c'&eacute;tait &agrave;
+chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu
+de la confusion g&eacute;n&eacute;rale, je fis transporter le malade dans ma propre
+chambre, o&ugrave; ma femme avait rassembl&eacute; tous les meubles commodes de la
+maison, et o&ugrave; la bonne lady Wolston trouva un lit de camp pr&eacute;par&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de son &eacute;poux.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner fut court, car nous avions encore Falken-Horst &agrave; visiter avant
+le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livr&eacute;s &agrave; leurs na&iuml;ves impressions
+s'&eacute;taient r&eacute;pandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,
+anim&eacute; par leur pr&eacute;sence, semblait prendre une vie nouvelle. La
+diff&eacute;rence de langage et la difficult&eacute; de se comprendre disparaissaient
+devant les gestes anim&eacute;s et les regards intelligents des interlocuteurs.
+Chacun de mes enfants semblait transform&eacute; en une cr&eacute;ature nouvelle.
+Fritz &eacute;tait calme et grave, Ernest plein d'activit&eacute;, et Jack presque
+pensif.</p>
+
+<p>Vers le soir, la tranquillit&eacute; parut se r&eacute;tablir, et la famille &eacute;tait
+paisiblement rassembl&eacute;e dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au
+milieu de nous avec un maintien l&eacute;g&egrave;rement embarrass&eacute;. Elle venait, au
+nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre &agrave;
+Felsen-Heim l'entier r&eacute;tablissement du pauvre m&eacute;canicien, et de garder
+sa fille a&icirc;n&eacute;e aupr&egrave;s d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher
+son fr&egrave;re au cap de Bonne-Esp&eacute;rance, pour le ramener bient&ocirc;t parmi nous.</p>
+
+<p>Je me rendis &agrave; sa pri&egrave;re de bon c&oelig;ur, en lui demandant, au nom de ma
+femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. &laquo;Vive &agrave;
+jamais la Nouvelle-Suisse!&raquo; r&eacute;pondit un ch&oelig;ur de voix attendries, en
+m&ecirc;me temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'all&eacute;gresse. &laquo;Et &agrave;
+la sant&eacute; de quiconque veut y vivre et y mourir!&raquo; ajouta Ernest en
+approchant son verre du mien.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois bien, repris-je avec gravit&eacute;, qu'il va falloir nous s&eacute;parer de
+Fritz. Il est juste qu'il soit charg&eacute; d'aller repr&eacute;senter la famille en
+Europe. Ernest demeurera pr&egrave;s de nous avec la place de premier
+professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant &agrave; ma&icirc;tre
+Jack....</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Jack reste ici! s'&eacute;cria l'imp&eacute;tueux jeune homme d'une voix
+bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le
+meilleur soldat de la colonie, apr&egrave;s son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;! Si l'on m'en promet
+autant dans votre Europe, &agrave; la bonne heure; mais jusque-l&agrave; n'en parlons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, reprit Franz,&raquo; je ne suis pas de cet avis. Il y a plus
+d'honneur &agrave; gagner dans une soci&eacute;t&eacute; nombreuse qu'au milieu d'une
+demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,
+avec l'approbation de mon p&egrave;re, toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Bien pens&eacute;, mon cher enfant, lui r&eacute;pondis-je, et puisse Dieu b&eacute;nir nos
+r&eacute;solutions, comme il l'a fait jusqu'&agrave; ce jour! L'univers appartient au
+Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout o&ugrave; il peut vivre
+heureux et utile &agrave; ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de
+savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.&raquo;</p>
+
+<p>Chacun garda le silence, attendant avec anxi&eacute;t&eacute; la r&eacute;ponse du capitaine,
+qui prit la parole en ces termes: &laquo;Il faut admirer les d&eacute;crets de la
+Providence et s'y conformer. J'&eacute;tais parti pour recueillir des
+naufrag&eacute;s, et me voici au milieu d'une famille naufrag&eacute;e. Au moment o&ugrave;
+trois passagers abandonnent mon b&acirc;timent de leur propre mouvement, en
+voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me
+r&eacute;jouis d'&ecirc;tre l'instrument que la Providence a choisi pour rendre &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; une si digne famille, et pour donner peut-&ecirc;tre &agrave; ma patrie une
+colonie florissante.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse me soulagea le c&oelig;ur d'un poids terrible, et je remerciai
+la Providence de l'heureuse r&eacute;ussite d'un projet qui avait fait na&icirc;tre
+dans mon esprit tant de doutes et d'inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Le lecteur imaginera facilement comment se pass&egrave;rent les derni&egrave;res
+journ&eacute;es qui devaient pr&eacute;c&eacute;der une si longue et si douloureuse
+s&eacute;paration. Le bon capitaine pressait les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part; car les
+avaries de son b&acirc;timent lui avaient d&eacute;j&agrave; fait perdre plusieurs jours.
+Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement
+disposer, et il eut m&ecirc;me l'attention d'amener son navire &agrave; l'ancre dans
+la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps
+que le yacht demeura en rade, l'&eacute;quipage fut consign&eacute; &agrave; bord, afin
+d'&eacute;pargner &agrave; Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le
+capitaine avait mis &agrave; notre disposition le pilote et le menuisier du
+navire, dont les secours furent inutiles, car il s'&eacute;tait &eacute;tabli une
+telle &eacute;mulation d'activit&eacute; parmi les habitants de la colonie, qu'on
+aurait manqu&eacute; plut&ocirc;t de besogne que d'ouvriers.</p>
+
+<p>La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude
+paternelle; ils re&ccedil;urent chacun leur part de nos plus pr&eacute;cieux articles
+de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et g&eacute;n&eacute;ralement
+tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.</p>
+
+<p>J'avais re&ccedil;u du capitaine Littlestone quelques armes &agrave; feu de nouvelle
+fabrique et une bonne provision de poudre. En &eacute;change de ce pr&eacute;sent, je
+m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauv&eacute;s autrefois du b&acirc;timent
+naufrag&eacute;, tout ce qui pouvait &ecirc;tre utile &agrave; un marin. Je lui remis en
+m&ecirc;me temps quelques papiers qui avaient appartenu &agrave; notre infortun&eacute;
+capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa
+famille en &eacute;tat de les r&eacute;clamer.</p>
+
+<p>Le yacht fut avitaill&eacute; de toutes les provisions dont nous pouvions
+disposer. B&eacute;tail, viande sal&eacute;e, poisson, l&eacute;gumes et fruits, tout &eacute;tait
+prodigu&eacute; en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours
+g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>Il me restait &agrave; accomplir un dernier devoir avant de prendre cong&eacute; de
+mes enfants pour une si longue et si douloureuse s&eacute;paration. J'eus avec
+eux un entretien de plusieurs heures, o&ugrave; je leur fis un touchant
+discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs
+de l'homme, et, apr&egrave;s leur avoir donn&eacute; ma b&eacute;n&eacute;diction, je remis &agrave; l'a&icirc;n&eacute;
+un manuscrit renfermant mes derni&egrave;res instructions et mes derniers
+conseils.</p>
+
+<p>Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque
+nouveau conseil, quelque parole de tendresse &agrave; adresser aux jeunes
+voyageurs. Chacun &eacute;tait douloureusement affect&eacute; du d&eacute;part, quoique plein
+de confiance dans le retour. Pl&ucirc;t au Ciel que les hommes se s&eacute;parassent
+toujours avec de telles pens&eacute;es! car, dans les &acirc;mes bien n&eacute;es, ces
+moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui
+puissent honorer la nature humaine.</p>
+
+<p>Le soir qui pr&eacute;c&eacute;da la journ&eacute;e du d&eacute;part, chacun voulut montrer du
+courage, et nous invit&acirc;mes le capitaine et ses officiers &agrave; un grand
+repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,
+et, le confiant solennellement &agrave; Fritz, je lui recommandai de le faire
+imprimer &agrave; son arriv&eacute;e en Europe, avec les changements et les
+corrections n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, ajoutai-je en finissant, que le r&eacute;cit de notre vie sur ces
+rivages abandonn&eacute;s ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il
+arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai
+&eacute;crit pour l'&eacute;ducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile
+aux enfants des autres, et je m'estimerai bien r&eacute;compens&eacute; de mes peines
+si mon simple r&eacute;cit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits
+sur les fruits bienfaisants de la m&eacute;ditation, sur les heureux r&eacute;sultats
+de l'ob&eacute;issance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux
+aussi si quelque p&egrave;re de famille peut trouver dans ces pages d'un exil&eacute;
+quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques
+bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle o&ugrave; le sort
+nous avait jet&eacute;s, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune
+th&eacute;orie: c'est le r&eacute;cit simple et sans art de nos actions et de nos
+aventures durant dix ann&eacute;es d'une vie exempte de bl&acirc;me et de malheur.
+Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous
+inspirer une confiance r&eacute;sign&eacute;e envers le souverain auteur de toutes
+choses, ensuite de d&eacute;velopper l'activit&eacute; de notre &acirc;me, enfin de nous
+faire m&eacute;priser cette maxime vulgaire de l'ignorance: &laquo;&Agrave; quoi cela
+peut-il servir?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Jeunesse de tous les &acirc;ges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il
+est bon de tout apprendre except&eacute; le mal, et que l'homme est sur la
+terre pour d&eacute;velopper ses forces et exercer son intelligence dans les
+voies qu'il a plu &agrave; la Providence de lui ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais l'heure s'avance. Demain, &agrave; la pointe du jour, ce dernier chapitre
+ira rejoindre les pr&eacute;c&eacute;dents, entre les mains de mon fils a&icirc;n&eacute;. Que
+Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses
+fid&egrave;les serviteurs! Salut &agrave; l'Europe, salut &agrave; toi, antique pays de mes
+p&egrave;res! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bient&ocirc;t comme tu fleurissais
+dans les premi&egrave;res ann&eacute;es de ma jeunesse!</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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