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+The Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le robinson suisse
+ ou Histoire d'une famille suisse naufragée
+
+Author: Johann David Wyss
+
+Translator: Isabelle de Montolieu
+
+Release Date: April 11, 2006 [EBook #18152]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
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+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+Johann David WYSS
+
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+
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+LE ROBINSON SUISSE
+
+ou Histoire d'une famille suisse naufragée
+
+(1812--édition: 1870)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+_Note sur l'auteur_.
+
+_Préface_.
+
+TOME I.
+
+CHAPITRE I Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
+
+CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
+famille.--Débarquement--Premières dispositions.--Le homard.--Le
+sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit à terre.
+
+CHAPITRE III Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les
+calebassiers.--La canne à sucre.--Les singes.
+
+CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
+
+CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.
+
+CHAPITRE VI Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
+
+CHAPITRE VII Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
+oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.
+
+CHAPITRE VIII Le pont.
+
+CHAPITRE IX Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
+
+CHAPITRE X Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
+
+CHAPITRE XI Construction du château aérien.--Première nuit sur
+l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.
+
+CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de
+divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.
+
+CHAPITRE XIII La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le
+kanguroo.--La mascarade.
+
+CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La
+tortue.--Le manioc.
+
+CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
+préparation.--La cassave.
+
+CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
+
+CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
+Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.
+
+CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à
+cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
+
+CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
+Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.
+
+CHAPITRE XX Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
+l'âne.--Les buffles.
+
+CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
+
+CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
+
+CHAPITRE XXIII L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de
+l'aigle.--Canal de bambous.
+
+CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
+
+CHAPITRE XXV La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
+chiens marins.
+
+CHAPITRE XXVI Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
+coton.
+
+CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
+
+CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux à la grotte.
+
+CHAPITRE XXIX Anniversaire de la délivrance.--Exercices
+gymnastiques.--Distribution des prix.
+
+CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.
+
+CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
+Moluques.
+
+CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.
+
+CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.
+
+
+TOME II.
+
+CHAPITRE I Second hiver.
+
+CHAPITRE II Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
+
+CHAPITRE III Dépècement de la baleine.
+
+CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue
+géante.
+
+CHAPITRE V Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
+palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.
+
+CHAPITRE VI Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents
+venimeux.
+
+CHAPITRE VII Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.
+
+CHAPITRE VIII Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
+le musc.--La cannelle.
+
+CHAPITRE IX Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de
+Taïti.--Le ravensara.--Le bambou.
+
+CHAPITRE X Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane.
+L'autruche.--La tortue de terre.
+
+CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
+terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.
+
+CHAPITRE XII Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
+dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
+abeilles et le verre fossile.
+
+CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
+oeufs d'autruche.
+
+CHAPITRE XIV Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
+chapellerie.
+
+CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues
+marines.--La garenne.
+
+CHAPITRE XVI Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
+
+CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
+lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
+
+CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
+héron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
+singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
+
+CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
+sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le câprier.--La grenouille
+géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de Falken-Horst.--Le corps de garde
+dans l'île aux Requins.
+
+CHAPITRE XX Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
+basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
+
+CHAPITRE XXI Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de
+Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
+mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.
+
+CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des
+perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
+
+CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
+de Bill.--Un nouvel hiver.
+
+CHAPITRE XXIV Le navire européen.--Le mécanicien et sa
+famille.--Préparatifs de retour en Europe.--Séparation.--Conclusion.
+
+
+
+
+_Note sur l'auteur_
+
+
+_Johann David Wyss est né à Berne en 1743. Pasteur à la collégiale de
+Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus célèbres
+romans écrits à l'imitation du_ Robinson Crusoé _de Daniel Defoe._
+
+_Johann David Wyss conçut cette histoire pour la raconter à ses enfants.
+À la différence de Daniel Defoe, le naufragé de Wyss n'est pas jeté seul
+sur une île déserte: il parvient à sauver sa famille du naufrage. Ce
+sera alors l'occasion pour le père de prodiguer à ses enfants de sages
+conseils._
+
+Le Robinson Suisse _fut publié par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
+professeur de philosophie à l'Académie de Berne. L'ouvrage fut traduit
+en français, en 1824, par la baronne de Montolieu._
+
+
+
+
+_Préface_
+
+
+_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
+servi à l'amusement et à l'instruction d'un aussi grand nombre de
+générations, le_ Robinson suisse _est destiné à prendre place à côté du_
+Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute idée
+morale qui s'y trouve si dramatiquement développée aura été plus
+sérieusement et plus fréquemment appréciée._
+
+_Daniel De Foe n'a mis en scène qu'un homme isolé, sans expérience et
+sans connaissance du monde, tandis que Wyss a raconté les travaux, les
+efforts de toute une famille, pour se créer des moyens d'existence avec
+les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
+famille les lumières de la civilisation. Les personnages eux-mêmes
+intéressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné.
+Ce sont, comme eux, des enfants de différents âges et de caractères
+variés, qui, par leurs dialogues naïfs, rompent agréablement la
+monotonie du récit individuel, défaut que l'admirable talent de l'auteur
+anglais n'a pas toujours pu éviter. Le style de Wyss, dans sa simplicité
+et dans la puérilité apparente des détails, est merveilleusement
+approprié à l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premières
+compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
+repas que la prévoyance de ses parents lui a préparés, se livrer à des
+amusements variés, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
+C'est là, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
+que procure la lecture du Robinson suisse, même à des hommes faits qui
+ne s'en sont jamais rendu raison._
+
+_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser à Wyss, et que ne
+mérite pas son devancier. Robinson, dans son île, ne trouve que les
+animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'après
+sa position géographique. Wyss, au contraire, a réuni dans l'île du
+naufragé suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
+végétales et minérales que la nature a répandues avec profusion dans les
+délicieuses îles de l'océan Pacifique; et cependant chaque contrée a sa
+part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
+plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
+Nouvelle-Zélande et de Taïti. Le but de l'auteur a été de faire passer
+sous nos yeux, dans un cadre de peu d'étendue, les productions propres à
+tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiarisés, ce qui excuse
+en quelque sorte cette réunion sur un seul point de l'Océan de tout ce
+qui ne se rencontre que dans une multitude d'îles diverses._
+
+_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude réclamée par les
+naturalistes; dans quelques circonstances, la vérité a été sacrifiée à
+l'intérêt. C'est pour ne pas nuire à cet intérêt que nous n'avons rien
+changé aux descriptions, quoiqu'il nous eût été facile de les
+rectifier._
+
+_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effacées par les leçons
+admirables de résignation, de courage et de ferme persévérance qu'on y
+trouve à chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
+maxime n'avait été développée sous une forme plus heureuse et plus
+dramatique. Robinson avait déjà montré, il est vrai, comment on parvient
+à pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, dès les
+premiers pas, ces cruelles nécessités n'existent plus; ce sont les
+jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persévérants
+efforts des naufragés pour arriver à ce but obtiennent un tel succès,
+qu'ils parviennent même à se créer un musée._
+
+_Comme dans son modèle, à chaque page Wyss a semé les enseignements
+sublimes de la morale évangélique; tout est rapporté par lui à l'auteur
+de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaissé devant la
+grandeur et la bonté de Dieu. L'ouvrage a été écrit par un auteur
+protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
+légères corrections pour le rendre tout à fait propre à des lecteurs
+catholiques._
+
+_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des détails d'avant-scène;
+l'action commence au moment même du naufrage, et, semblable à un auteur
+dramatique, il ne nous fait connaître les acteurs que par leur langage
+et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons à la narration le
+lecteur, qui sera bientôt familiarisé avec les personnages._
+
+ _Friedrich Muller._
+
+
+
+
+TOME I
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.
+
+
+La tempête durait depuis six mortels jours, et, le septième, sa
+violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
+avait jetés vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
+savait où nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
+officiers étaient sans courage et sans force; les mâts, brisés, étaient
+tombés par-dessus le bord; le vaisseau, désemparé, ne manoeuvrait plus,
+et les vagues irritées le poussaient ça et là. Les matelots se
+répandaient en longues prières et offraient au Ciel des voeux ardents;
+tout le monde était du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
+des moyens de sauver ses jours.
+
+«Enfants, dis-je à mes quatre fils effrayés et en pleurs, Dieu peut nous
+empêcher de périr s'il le veut; autrement soumettons-nous à sa volonté;
+car nous nous reverrons dans le ciel, où nous ne serons plus jamais
+séparés.»
+
+Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
+que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforçait de
+les rassurer, tandis que mon coeur, à moi, se brisait à l'idée du danger
+qui menaçait ces êtres bien-aimés. Nous tombâmes enfin tous à genoux, et
+les paroles échappées à mes enfants me prouvèrent qu'ils savaient aussi
+prier, et puiser le courage dans leurs prières. Je remarquai que Fritz
+demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
+frères, sans parler de lui-même.
+
+Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
+nous menaçait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu à la vue de
+toutes ces petites têtes religieusement inclinées. Soudain nous
+entendîmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: «Terre!
+terre!» et au même instant nous éprouvâmes un choc si violent, que nous
+en fûmes tous renversés, et que nous crûmes le navire en pièces; un
+craquement se fit entendre; nous avions touché. Aussitôt une voix que je
+reconnus pour celle du capitaine cria: «Nous sommes perdus! Mettez les
+chaloupes en mer!» Mon coeur frémit à ces funestes mots: Nous sommes
+perdus! Je résolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
+n'avions plus rien à espérer. À peine y mettais-je le pied qu'une énorme
+vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mât. Lorsque
+je revins à moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
+chaloupe, et les embarcations les plus légères, pleines de monde,
+s'éloigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
+les miens.... Le mugissement de la tempête les empêcha d'entendre ma
+voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
+désespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
+ne pouvait atteindre jusqu'à la cabine que mes bien-aimés occupaient
+au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
+attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
+qui, malgré son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.
+
+Je me hâtai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
+sécurité, j'annonçai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
+nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
+fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisèrent
+bien vite. Ma femme, plus habituée à pénétrer ma pensée, ne prit pas le
+change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
+Mais je sentis mon courage renaître en voyant que sa confiance en Dieu
+n'était point ébranlée; elle nous engagea à prendre quelque nourriture.
+Nous y consentîmes volontiers; et après ce petit repas les enfants
+s'endormirent, excepté Fritz, qui vint à moi et me dit: «J'ai pensé, mon
+père, que nous devrions faire, pour ma mère et mes frères, des corsets
+natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
+n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisément jusqu'à la côte.»
+J'approuvai cette idée, et résolus de la mettre à profit. Nous
+cherchâmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
+capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachâmes ensuite
+solidement deux à deux, et nous les passâmes sous les bras de chacun de
+nous; puis nous étant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
+d'autres ustensiles de première nécessité, nous passâmes le reste de la
+nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir à
+chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit épuisé de fatigue.
+
+L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
+flots; je consolai mes enfants, épouvantés de leur abandon, et je les
+engageai à se mettre à la besogne pour tâcher de se sauver eux-mêmes.
+Nous nous dispersâmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
+trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
+plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
+charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameçons. Je les félicitai
+tous trois de leur découverte.» Mais, dis-je à Jack, qui m'avait amené
+deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous fassions de ta
+trouvaille?
+
+--Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.
+
+--Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.
+
+--Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang
+à notre campagne.»
+
+Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale
+où j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
+sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi submergés. Alors nous commençâmes
+avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
+pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que quand
+nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les
+regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
+enthousiasme.
+
+«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer
+sur l'eau.
+
+--Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour
+juger mon ouvrage, qu'il soit achevé.»
+
+Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
+mes huit cuves; deux autres planches furent jointes à la première, et,
+après des fatigues inouïes, je parvins à obtenir une sorte de bateau
+étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était formée par
+le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves
+entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
+une mer tranquille et pour une courte traversée; mais cette
+construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore d'un poids
+trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je
+demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à
+une des extrémités de mon canot, que je commençai à soulever, tandis que
+mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
+surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
+cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans
+discontinuer mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric
+allait bien lentement.
+
+«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.
+
+Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
+près du navire par des câbles; mais elle tourna soudain et pencha
+tellement de côté que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
+descendre.
+
+Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul
+manquait; je me hâtai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
+que le hasard plaça sous ma main, et, peu à peu, en effet, le bateau se
+redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent des cris
+de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que
+leurs mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le
+radeau, je voulus y suppléer en établissant aux deux extrémités un
+balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
+quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de
+vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à
+l'avant, l'autre à l'arrière du bateau, et aux deux extrémités
+j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
+contre-poids.
+
+Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre.
+Des coups de hache donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt
+fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé au milieu de nos travaux, et
+il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
+Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
+et nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de
+notre important travail, nous avions à peine pris dans toute la journée
+un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
+sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher leurs corsets
+natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je
+conseillai à ma femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes
+ensuite un repos bien mérité par le travail de la journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Débarquement--Premières
+dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
+nuit à terre.
+
+
+Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à
+ma famille la prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux
+qui étaient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.
+
+«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»
+
+J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
+navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
+du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
+pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
+balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre être munis
+d'une gibecière bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
+tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne à
+pécher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
+scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile à voile
+que nous destinions à faire une tente.
+
+Nous avions apporté beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
+impossible de les charger, bien que nous eussions remplacé par des
+choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Après
+avoir invoqué le nom du Seigneur, nous nous disposions à partir, lorsque
+les coqs se mirent à chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
+m'inspira l'idée de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
+canards et les pigeons. Aussitôt nous prîmes dix poules avec deux coqs,
+l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plaçâmes dans l'une des cuves,
+que nous recouvrîmes avec soin d'une planche, et nous laissâmes au reste
+des volatiles, que nous mîmes en liberté, le choix de nous suivre par
+terre ou par eau.
+
+Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientôt avec un sac
+qu'elle déposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, à ce que
+je crus, pour lui servir de coussin. Nous partîmes enfin.
+
+Dans la première cuve était ma femme, bonne épouse, mère pieuse et
+sensible; dans la seconde, immédiatement après elle, était Franz, enfant
+de sept à huit ans, doué d'excellentes dispositions, mais ignorant de
+toutes choses; dans la troisième, Fritz, garçon robuste de quatorze à
+quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrième, nos poules et
+quelques autres objets; dans la cinquième, nos provisions; dans la
+sixième, Jack, bambin de dix ans, étourdi, mais obligeant et
+entreprenant; dans la septième, Ernest, âgé de douze ans, enfant d'une
+grande intelligence, prudent et réfléchi; enfin dans la huitième, moi,
+leur père, je dirigeais le frêle esquif à l'aide d'un gouvernail. Chacun
+de nous avait une rame à la main, et devant soi un corset natatoire dont
+il devait faire usage en cas d'accident.
+
+La marée avait atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittâmes le
+navire; mais elle nous fut plus utile que défavorable. Quand les chiens
+nous virent quitter le bâtiment, ils se jetèrent à la nage pour nous
+suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous à cause de leur
+grosseur: Turc était un dogue anglais de première force, et Bill une
+chienne danoise de même taille. Je craignis d'abord que le trajet ne fût
+trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
+balanciers destinés à maintenir le bateau en équilibre, ils firent si
+bien qu'ils touchèrent terre avant nous.
+
+Notre voyage fut heureux, et nous arrivâmes bientôt à portée de voir la
+terre. Son premier aspect était peu attrayant. Les rochers escarpés et
+nus qui bordaient la rivière nous présageaient la misère et le besoin.
+La mer était calme et se brisait paisiblement le long de la côte; le
+ciel était pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
+cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
+quelques-uns de ces débris; il arrêta deux tonnes qui flottaient près de
+lui, et nous les attachâmes à notre arrière.
+
+À mesure que nous approchions, la côte perdait son aspect sauvage; les
+yeux de faucon de Fritz y découvraient même des arbres qu'il assura être
+des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
+longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
+avait trouvée, et qui me donna le moyen d'examiner la côte, afin de
+choisir une place propre à notre débarquement. Tandis que j'étais tout
+entier à cette occupation, nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans
+un courant qui nous entraîna rapidement vers la plage, à l'embouchure
+d'un petit ruisseau. Je choisis une place où les bords n'étaient pas
+plus élevés que nos cuves, et où l'eau pouvait cependant les maintenir à
+flot. C'était une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
+dans les rochers, et dont la base était formée par la rive.
+
+Tout ce qui pouvait sauter fut à terre en un clin d'oeil; le petit Franz
+seul eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui nous avaient
+précédés, accoururent à nous et nous accablèrent de caresses, en nous
+témoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
+canards, qui barbotaient déjà dans la baie où nous avions abordé,
+faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mêlée à celle
+des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
+arrivée avait effrayés, produisait une cacophonie inexprimable.
+Néanmoins j'écoutais avec plaisir cette musique étrange, en pensant que
+ces infortunés musiciens pourraient au besoin fournir à notre
+subsistance sur cette terre déserte. Notre premier soin en abordant fut
+de remercier Dieu à genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.
+
+Nous nous occupâmes ensuite de construire une tente, à l'aide de pieux
+plantés en terre et du morceau de voile que nous avions apporté.
+
+Cette construction, bordée, comme défense, des caisses qui contenaient
+nos provisions, était adossée à un rocher. Puis je recommandai à mes
+fils de réunir le plus de mousse et d'herbes sèches qu'ils pourraient
+trouver, afin que nous ne fussions pas obligés de coucher sur la terre
+nue, pendant que je construisais un foyer près de là avec des pierres
+plates que me fournit un ruisseau peu éloigné; et je vis bientôt
+s'élever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aidée de son petit
+Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
+mis quelques tablettes de bouillon, et prépara ainsi notre repas.
+
+Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
+fait naïvement l'observation; mais sa mère le détrompa bientôt, et lui
+apprit que ces tablettes provenaient de viandes réduites en gelée à
+force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
+cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
+avec de la viande salée.
+
+Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait chargé un fusil et s'était
+éloigné en suivant le ruisseau; Ernest s'était dirigé vers la mer, et
+Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
+à moi, je m'efforçai d'amener à terre les deux tonneaux que nous avions
+harponnés dans la traversée. Tandis que j'employais inutilement toutes
+mes forces à ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
+je saisis une hache, et courus aussitôt à son secours. En arrivant près
+de lui, je vis qu'il était dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et qu'il
+essayait de se débarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
+avec ses pinces. Je sautai dans l'eau à mon tour. L'animal, effrayé,
+voulut s'enfuir, mais ce n'était pas mon compte; d'un coup de revers de
+ma hache je l'étourdis, et je le jetai sur le rivage.
+
+Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitôt de s'en
+emparer pour la porter à sa mère; mais l'animal, qui n'était qu'étourdi,
+en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
+visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit à pleurer.
+Tandis que je riais beaucoup de sa petite mésaventure, le bambin furieux
+ramassa une grosse pierre, et, la lançant de toutes ses forces contre
+l'animal, lui écrasa la tête. Je reprochai à mon fils de tuer ainsi un
+ennemi à terre, et je lui représentai que, s'il eût été plus prudent, et
+n'eût pas tenu la tête si près de son nez, cela ne lui serait point
+arrivé.
+
+Jack, confus, et pour éviter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
+et se mit à courir vers sa mère en criant: «Maman, un crabe! Ernest, un
+crabe! Où est Fritz? Prends garde, Franz, ça mord.»
+
+Tous mes enfants se rassemblèrent autour de lui et regardèrent avec
+étonnement la grosseur de cet animal, en écoutant les fanfaronnades de
+Jack. Quant à moi, je retournai à l'occupation qu'il m'avait fait
+quitter.
+
+Quand je revins, je félicitai mon fils de ce que le premier il avait
+fait une découverte qui pouvait nous être utile, et pour le récompenser
+je lui abandonnai une patte tout entière du homard.
+
+«Oh! s'écria alors Ernest, j'ai bien découvert aussi quelque chose de
+bon à manger; mais je ne l'ai pas apporté, parce qu'il aurait fallu me
+mouiller pour le prendre.
+
+--Oh! je sais ce que c'est, dit dédaigneusement Jack: ce sont des
+moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
+homard.
+
+--Ce sont plutôt des huîtres, répondit Ernest, si j'en juge par le degré
+de profondeur où elles se trouvent.
+
+--Eh bien donc, m'écriai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
+chercher un plat pour notre dîner; dans notre position il ne faut
+reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
+continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientôt séchés,
+ton frère et moi?
+
+--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
+découvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
+mer qui l'ont déposé là, n'est-ce pas, mon père?
+
+--Éternel raisonneur, lui répondis-je, tu devrais nous en avoir déjà
+donné un plein sac, au lieu de t'amuser à disserter sur son origine.
+Hâte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
+sans goût.»
+
+Ernest ne tarda pas à revenir; mais le sel qu'il apportait était mêlé de
+terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'idée de le faire
+fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
+mêler dans la soupe.
+
+Tandis que j'expliquais à notre étourdi de Jack, qui m'avait demandé
+pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
+eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matières
+d'un goût désagréable, ma femme acheva la soupe et nous annonça qu'elle
+était bonne à manger.
+
+«Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
+nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
+portions tour à tour à notre bouche ce chaudron lourd et brûlant!
+
+--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
+deux et nous en ferions des cuillers.
+
+--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, répliquai-je, cela
+vaudrait bien mieux.
+
+--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.
+
+--Bonne idée! m'écriai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
+tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
+nous en chercher.»
+
+Jack se leva en même temps et se mit à courir; et il était déjà dans
+l'eau bien avant que son frère fût arrivé au rivage. Il détacha une
+grande quantité d'huîtres et les jeta à Ernest, qui les enveloppa dans
+son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
+dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendîmes la voix de
+Fritz dans le lointain. Nous y répondîmes avec de joyeuses acclamations,
+et je me sentis soulagé d'un grand poids, car son absence nous avait
+fort inquiétés.
+
+Il s'approcha de nous, une main derrière son dos, et nous dit d'un air
+triste: «Rien.
+
+--Rien? dis-je.
+
+--Hélas! non,» reprit-il. Au même instant ses frères, qui tournaient
+autour de lui, se mirent à crier: «Un cochon de lait! un cochon de lait!
+Où l'as-tu trouvé? Laisse-nous voir.» Tout joyeux alors, il montra sa
+chasse.
+
+Je lui reprochai sérieusement son mensonge, et lui demandai de nous
+raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Après un moment
+d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beautés de ces
+lieux, ombragés et verdoyants, dont les bords étaient couverts des
+débris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
+établir dans cet endroit, où nous pourrions trouver des pâturages pour
+la vache qui était restée sur le navire.
+
+«Un moment! un moment! m'écriai-je, tant il avait mis de vivacité dans
+son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
+trouvé quelque trace de nos malheureux compagnons.
+
+--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai découvert,
+sautillant à travers les champs, une légion d'animaux semblables à
+celui-ci; et j'aurais volontiers essayé de les prendre vivants, tant ils
+paraissaient peu effarouchés, si je n'avais pas craint de perdre une si
+belle proie.»
+
+Ernest, qui pendant ce temps avait examiné attentivement l'animal,
+déclara que c'était un agouti, et je confirmai son assertion. «Cet
+animal, dis-je, est originaire d'Amérique; il vit dans des terriers et
+sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.» Jack
+s'occupait à ouvrir une huître à l'aide d'un couteau; mais malgré tous
+ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
+simple: c'était de mettre les huîtres sur des charbons ardents. Dès
+qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
+d'elles-mêmes, et nous eûmes ainsi bientôt chacun une cuiller, quand
+après bien des façons mes enfants se furent décidés à avaler l'huître,
+qu'ils trouvèrent du reste détestable.
+
+Ils se hâtèrent de tremper leurs écailles dans la soupe; mais tous se
+brûlèrent les doigts et se mirent à crier. Ernest seul, tirant de sa
+poche son coquillage, qui était aussi grand qu'une assiette, le remplit
+en partie sans se brûler, et se mit à l'écart pour laisser froidir son
+bouillon.
+
+Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa à manger: «Puisque
+tu n'as pensé qu'à toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion à nos
+fidèles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
+nous-mêmes.» Le reproche fit effet, et Ernest déposa aussitôt son
+assiette devant les dogues, qui l'eurent bientôt vidée. Mais ils étaient
+loin d'être rassasiés, et nous nous en aperçûmes en les voyant déchirer
+à belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitôt furieux,
+saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
+faussa le canon; puis il les poursuivit à coups de pierres jusqu'à ce
+qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.
+
+Je m'élançai après lui, et, lorsque sa colère fut apaisée, je lui
+représentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'à sa mère, la perte
+de son arme, qui pouvait nous être si utile, et celle que nous allions
+probablement éprouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
+mes reproches, et me demanda humblement pardon.
+
+Cependant le jour avait commencé à baisser; notre volaille se
+rassemblait autour de nous, et ma femme se mit à lui distribuer des
+graines tirées du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
+prévoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-être mieux de
+conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
+lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
+navire.
+
+Nos pigeons s'étaient cachés dans le creux des rochers; nos poules, les
+coqs à leur tête, se perchèrent sur le sommet de notre tente; les oies
+et les canards se glissèrent dans les buissons qui bordaient la rive du
+ruisseau. Nous fîmes nous-mêmes nos dispositions pour la nuit, et nous
+chargeâmes nos fusils et nos pistolets. À peine avions-nous terminé la
+prière du soir, que la nuit vint tout à coup nous envelopper sans
+crépuscule. J'expliquai à mes enfants ce phénomène, et j'en conclus que
+nous devions être dans le voisinage de l'équateur.
+
+La nuit était fraîche; nous nous serrâmes l'un contre l'autre sur nos
+lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les têtes se fussent
+inclinées sur l'oreiller, que toutes les paupières fussent bien closes,
+et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
+Je sortis de la tente à pas de loup; l'air était pur et calme, le feu
+jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaçait de
+s'éteindre; je le rallumai en y jetant des branches sèches. La lune se
+leva bientôt, et, au moment où j'allais rentrer, le coq, réveillé par
+son éclat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
+je finis par me laisser aller au sommeil. Cette première nuit fut
+paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne à
+sucre.--Les singes.
+
+
+Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre
+première pensée, à ma femme et à moi, fut d'entreprendre un voyage dans
+l'île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés
+compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
+s'effectuer en famille, et il fut résolu qu'Ernest et ses deux plus
+jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le
+plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur
+tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent
+joyeusement leur lit de mousse.
+
+Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu'il
+avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
+où il l'avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa
+prudence, et lui demandai s'il consentirait à m'en abandonner une patte
+pour le voyage que j'allais entreprendre.
+
+«Un voyage! un voyage! s'écrièrent alors tous mes enfants en sautant
+autour de moi, et pour où aller?»
+
+J'interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul
+m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mère, sous
+la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest
+nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.
+
+Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d'aller chercher son
+fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la
+permission d'en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et
+faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis
+nous nous mîmes en marche, munis chacun d'une gibecière et d'une hache,
+ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
+de biscuit et une bouteille d'eau.
+
+Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes
+tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d'obéir à tout ce
+que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de
+ne pas s'écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
+plus sûr asile en cas d'événement. Quand j'eus donné toutes mes
+instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
+et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui
+soufflait à nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait à nos pieds,
+nous empêchèrent bientôt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.
+
+La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs
+tellement rapprochés de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
+de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu'à ce qu'une
+muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur,
+le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l'une
+à l'autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre
+marche, jusqu'alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au
+milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui
+semblaient s'étendre jusqu'à la mer.
+
+Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes
+un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges;
+je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
+se tint calme, prêt à recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'était que
+notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre.
+Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
+présence d'esprit.
+
+«Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
+l'as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer
+l'animal féroce, si c'en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais
+tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.»
+
+Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous,
+s'étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près,
+la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une
+ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert
+de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me
+demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des
+hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du
+Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et
+j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
+plutôt cédé à la nécessité qu'à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
+tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.
+
+Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un
+petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous
+arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous
+avançâmes près d'un petit ruisseau.
+
+Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
+oiseaux peints des plus belles couleurs s'ébattaient autour de nous.
+Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
+l'inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans
+cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en
+marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
+Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'était, car il le
+prenait pour un nid d'oiseau.
+
+«C'est une noix de coco.
+
+--Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?
+
+--Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe
+filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix.»
+
+Il obéit, et nous ouvrîmes la noix: elle ne contenait qu'une amande
+sèche et hors d'état d'être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria
+alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description
+si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que
+recouvrait l'amande. Je l'arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci
+était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions
+probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien
+qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
+J'expliquai alors à Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque à
+l'aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
+endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit
+longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés
+de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude
+de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une
+clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.
+
+Dans cette forêt la végétation était d'une beauté et d'une vigueur
+remarquables, et tout autour de nous s'élevaient des arbres plus curieux
+les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me
+faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur
+feuillage. Il arriva bientôt près d'un nouvel arbre plus extraordinaire
+que les autres, et s'écria: «Quel est donc cet arbre, mon père, dont les
+fruits sont attachés au tronc, au lieu de l'être aux branches? Je vais
+en cueillir.» J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
+tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
+si c'est bon à manger, et à quoi c'est utile.
+
+«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces
+climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les
+ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux,
+mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
+coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de
+mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
+cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des
+vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me
+demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du
+feu.
+
+«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
+font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège
+échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de
+faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai
+s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
+dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux
+se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
+deux réussira le mieux.»
+
+Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
+prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait
+à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai
+deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec
+ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et,
+après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous
+l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
+remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une
+calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
+avions mangées. Mais je dois avouer que notre oeuvre était encore loin
+d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.
+
+Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'oeil au guet;
+mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre
+grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait
+au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce
+lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
+commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines,
+nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous
+dédommagea amplement.
+
+Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de
+couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
+avions un spectacle encore plus admirable.
+
+D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en
+gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
+miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
+paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts
+verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car
+nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.
+
+«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous
+vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi
+comme il lui convenait le mieux.
+
+--La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est
+animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes
+des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.
+
+--J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
+moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et
+songeons à retourner vers nos bien-aimés.»
+
+Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
+de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de
+marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous
+barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
+gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des
+animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous
+avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
+nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je
+remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je
+le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous
+étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette
+délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant
+laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
+plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
+s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en
+marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa
+main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
+que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que
+c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et
+en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
+mieux en extraire le jus.
+
+Je fus obligé de l'arrêter, de peur qu'il ne se fît du mal.
+
+«Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre,» criait-il; et, malgré
+le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
+lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en
+faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.
+
+Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions
+aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine
+assis pour achever notre dîner, qu'une troupe de singes, effrayés par
+notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent en un moment à
+la cime des arbres, d'où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
+remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
+coco, et j'eus l'idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit: je
+me levai, et j'arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de
+fusil.
+
+«À quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête,
+car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
+je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignît à peine la moitié du
+palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles
+firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne
+savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt
+toute couverte. Fritz riait de bon coeur de ma ruse, et, quand la pluie
+de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes
+ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous
+procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos
+cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à
+Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empêcha pas de manger des
+amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
+eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur
+queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre
+chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.
+
+
+Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque
+instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et
+commençait à se lamenter.
+
+«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.
+
+--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en
+avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
+notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en
+reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je
+disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à
+marcher.
+
+Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait
+donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
+coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le
+roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
+dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en
+pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner
+de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.
+
+Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons,
+nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en
+rester là.
+
+--Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit
+que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.
+
+--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
+excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une
+bouteille de fer-blanc.
+
+--Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait
+toute sa douceur?
+
+--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»
+
+Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le
+bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme
+du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort
+agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus
+légers de moitié.
+
+Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos
+calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes
+aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où
+nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis,
+que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans
+la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
+qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent
+rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
+la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour
+l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il
+allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
+repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
+attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique.
+Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui
+s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se
+cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
+ne purent l'en déloger.
+
+J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce
+spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils
+était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»
+
+Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
+avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je
+m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
+mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en
+faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état
+de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
+nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la
+vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge
+nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
+sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant
+que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir
+par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes
+Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de
+Fritz, et nous reprîmes notre route.
+
+Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
+la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en
+tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa
+présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz
+et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et
+attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
+pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le
+singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
+et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit
+singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place.
+Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en
+rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce
+burlesque cortège.
+
+«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
+bon modèle pour faire son métier de grimacier.
+
+--Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui,
+au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les
+atténuer.»
+
+Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec
+laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans
+justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai
+d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
+appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à
+l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait
+tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»
+
+Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions
+laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne
+lui paraissait une perte peu importante.
+
+«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
+excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
+parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»
+
+Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
+trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus.
+Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et
+le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et
+se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus
+déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt
+au galop pour aller annoncer notre arrivée.
+
+Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau
+dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille,
+qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion
+à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe!
+un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
+Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question
+n'attendait pas l'autre.
+
+Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole.
+«Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous
+revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous
+rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
+cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
+aucune trace.
+
+--Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
+conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène
+sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un
+siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord
+débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»
+
+On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était
+chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les
+cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi
+très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
+Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper
+succulent.
+
+Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés
+dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même
+rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille
+d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
+j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus
+appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.
+
+MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais
+c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de
+notre basse-cour.
+
+LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que
+tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.
+
+ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les
+caractères auxquels il avait cru le reconnaître.
+
+Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
+tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes
+par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne
+portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco
+après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me
+dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en
+même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre.
+Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos
+poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à
+l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.
+
+Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente,
+où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse.
+Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
+de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
+firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid.
+Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt
+un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
+réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
+tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes
+pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des
+fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous
+aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
+environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
+hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.
+
+«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier
+comme il faut ces maraudeurs.»
+
+Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
+disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les
+dévorèrent.
+
+Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
+traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il
+ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur
+de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
+auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous
+revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris,
+que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à
+l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq,
+nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Voyage au navire.--Commencement du pillage.
+
+
+«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
+peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne
+sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
+car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première
+nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où
+je devrais m'occuper de construire une habitation.»
+
+Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au
+lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son
+tour.»
+
+Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
+m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec
+les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
+
+Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à
+Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son
+chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir
+de la surprise de ses frères.
+
+En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à
+aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits
+paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient.
+Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si
+effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se
+blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et
+ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un
+chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
+
+Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui
+qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler
+en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière
+faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur
+donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le
+broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
+fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
+adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
+défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
+
+ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
+pas?
+
+MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
+
+ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que
+j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
+
+Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était
+pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
+sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
+que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
+qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée
+d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
+d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins
+présents.
+
+Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma
+cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent
+beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire
+griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient
+nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
+dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et
+notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de
+frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita
+les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
+
+Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart
+de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
+petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se
+préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever
+une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils
+devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi
+que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
+
+Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
+des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
+était impatient de régaler de lait frais.
+
+Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
+tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés,
+je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
+qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois
+quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du
+bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués,
+le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près
+d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des
+auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les
+animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant
+ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon.
+Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque
+nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où
+nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
+embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des
+choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
+pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
+nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa
+demande, et nous nous mimes à l'oeuvre.
+
+Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous
+disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile
+figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et
+attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du
+gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter
+au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
+et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
+que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc
+près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour
+maintenir les rames.
+
+Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à
+retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer
+cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le
+reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre
+embarcation contre une cargaison plus utile.
+
+Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
+munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les
+outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les
+mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
+étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse
+de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des
+couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
+n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de
+chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des
+saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant
+rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques
+hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
+d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
+sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de
+poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande
+quantité.
+
+Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places
+étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à
+descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était
+tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé
+sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur
+répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition
+desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
+comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller
+au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux
+dépôt que nous avions laissé sous sa protection.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.
+
+
+Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont,
+armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher
+d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un
+morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
+Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la
+rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.
+
+Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon
+projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il
+fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie
+près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de
+construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce
+projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il,
+des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.
+
+--Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»
+
+Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions
+avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
+et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une
+manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre
+ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se
+soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je,
+ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre
+mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour
+soutenir les autres.
+
+Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent
+fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures
+environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien
+n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras
+était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par
+le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes
+l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans
+l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager
+avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges.
+Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins
+heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement
+soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
+seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si
+loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
+de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du
+bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les
+liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
+il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je
+m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
+les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous
+traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à
+droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en
+équilibre.
+
+Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
+petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes
+bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
+tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis
+Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un
+énorme poisson s'avance vers nous!»
+
+Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées,
+et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair,
+presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
+tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal
+tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était
+bien touché.
+
+Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
+moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point
+troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes
+trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes
+nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez
+inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
+savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et
+nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit
+et tomba dans nos bras.
+
+Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé
+cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
+plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter
+ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.
+
+--Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»
+
+Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à
+nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes,
+qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je
+m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune
+dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.
+
+«Qui a pu t'équiper ainsi?
+
+--Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»
+
+Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré
+d'un collier de même peau, hérissé de clous.
+
+«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?
+
+--La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et
+maman l'a cousu.»
+
+Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
+voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
+réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais,
+comprenant mon reproche, il détourna les yeux.
+
+Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur
+insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui
+mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus
+loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
+compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
+aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait
+à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
+préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un
+jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie
+fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme
+jambon.
+
+«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine
+d'oeufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.
+
+MOI. Comment! des oeufs de tortue?
+
+ERNEST. Mon père, ce sont bien des oeufs de tortue; nous les avons
+trouvés dans le sable, au bord de la mer.
+
+LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
+vous voulez bien.»
+
+Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
+qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre
+bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
+chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
+réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver
+un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa
+joie.
+
+Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de
+la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
+et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
+bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
+notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de
+petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
+Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
+avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à
+nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après
+une pause de quelques instants elle commença ainsi:
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les oeufs de
+tortue.--Les arbres gigantesques.
+
+
+«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en
+souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée.
+Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
+amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
+pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
+changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes
+enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je
+me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de
+l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée
+sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette
+vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
+descriptions.
+
+«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés.
+Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
+s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos
+deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes
+ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui
+crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!--Comment! répliqua,
+celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je
+m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je
+blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer
+son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales.
+Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça
+d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate;
+puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il
+l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable
+besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
+l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
+pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
+lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.
+
+«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en
+outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour
+mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
+terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se
+racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les
+cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis
+alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
+joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz
+fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un
+couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens,
+nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
+ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes
+bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en
+pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient
+plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où
+mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
+je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous
+trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce
+côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon
+coeur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je
+remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer;
+mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si
+hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions
+toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack
+était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher,
+je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
+j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules.
+Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui
+était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses
+pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un
+grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous
+un oiseau d'une grandeur prodigieuse.
+
+«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il
+était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que
+c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
+terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une
+si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et
+partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant
+mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer,
+et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une
+autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»
+
+«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant
+trouvé un nid grossier, rempli d'oeufs brisés, nous apprit que cette
+découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une
+outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes
+couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
+avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce
+voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
+tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
+étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.
+
+«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
+que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze
+arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
+formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout
+entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
+racine placée au milieu et plus petite que les autres.
+
+«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il
+en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds.
+Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes
+soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence
+de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse;
+la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun
+fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
+touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux
+lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y
+prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau,
+et nous mangeâmes d'un bon appétit.
+
+«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
+vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils
+s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.
+
+«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes
+rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage
+était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues
+avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant
+une espèce de moule dont ils étaient très-friands.
+
+«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et
+de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill
+disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva
+occupée à déterrer des oeufs de tortue, qu'elle avalait avec une
+satisfaction marquée.
+
+Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en
+recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
+l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
+tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait
+vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous;
+nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et
+nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.
+
+«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me
+faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous
+irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs
+branches, et nous y serons à merveille.
+
+--Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
+nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol.
+Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?
+
+--Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons
+dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
+point à venir nous attaquer si haut.
+
+--C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter
+tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au
+moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines.
+Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas
+fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
+de pieds?»
+
+Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon
+jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être
+appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit
+était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre
+nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain
+matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le pont.
+
+
+«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous
+eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves
+réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement
+de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne
+trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté
+qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du
+navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte,
+et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.
+
+--Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
+quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs
+du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
+à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à
+recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes
+d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
+les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et
+quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
+m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.
+
+--Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
+allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver
+ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
+notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
+qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
+Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
+nos bagages.
+
+--Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache
+porteront nos effets.»
+
+Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
+que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que
+les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes
+remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants,
+qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle
+d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de
+Terre promise.
+
+Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé
+de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la
+téter.
+
+«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.»
+Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait
+l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au
+vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
+Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire
+au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes
+vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés
+hors de la baie.
+
+À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité
+de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
+que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un
+bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour
+voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
+accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a
+terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
+ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux,
+si je ne l'en eusse empêché.
+
+«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
+dévorent.»
+
+Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.
+
+«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes
+tout près; hier il n'y en avait aucune trace.
+
+--C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa
+tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»
+
+En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je
+recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.
+
+Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite
+et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
+écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
+chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération
+je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y
+poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À
+l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous
+avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de
+longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes
+l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre
+départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me
+dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
+là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre
+droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant
+examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.
+
+«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?
+
+--Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
+nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et
+désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de
+quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»
+
+Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir
+sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée:
+je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage
+auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
+estimée qu'on nomme en Europe chagrin.
+
+Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions
+gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette
+absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous
+mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous
+répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes
+fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
+et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en
+l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de
+magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son
+exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui,
+se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se
+précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats
+de rire inextinguibles.
+
+«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
+trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents:
+voyez comme elles sont grosses.
+
+--Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?
+
+--Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz
+sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour
+chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.
+
+--Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh
+bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.
+
+--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
+cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il
+avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
+«Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de
+Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce
+cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était
+couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette
+découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
+une belle provision, comme vous voyez.
+
+--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
+remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»
+
+J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions
+transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient
+restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était
+impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me
+rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs
+rennes les plus pesants fardeaux.
+
+J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre
+leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient
+réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une
+a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.
+
+La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré
+que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté
+des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.
+
+«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du
+ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?
+
+--Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout
+duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
+et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement
+cette largeur.
+
+--Excellent conseil! Allons, à l'oeuvre!» Tout fut facilement exécuté,
+et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être
+solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté:
+elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas
+fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes
+poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes
+enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il
+nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre
+ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile,
+et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
+elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
+habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à
+la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se
+termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons,
+dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»
+
+Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
+une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds
+au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde;
+puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau,
+que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
+comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires
+à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je
+jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant,
+et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y
+attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
+résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du
+tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes
+enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il
+eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante,
+malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
+de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la
+première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à
+l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large,
+et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le
+passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que
+nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre
+d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une
+longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
+
+
+Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
+jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
+pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
+localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien
+réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et
+préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et
+l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre
+ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité,
+de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
+table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin
+nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
+Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à
+jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
+accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules,
+qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était
+pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
+que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus
+grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne
+n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
+j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait
+pris le galop sans grand danger pour lui.
+
+Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se
+laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts,
+et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux
+qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de
+graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
+arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
+tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent
+tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes
+alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la
+vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture,
+afin qu'elles restassent en repos.
+
+Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
+emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en
+terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
+
+Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou
+vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
+femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient
+après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
+singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite,
+conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux
+dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
+à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
+
+Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait
+une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous
+fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint
+alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son
+mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé,
+mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans
+nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
+bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter;
+heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
+momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir
+un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
+
+Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
+chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
+forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz
+prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère
+tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son
+fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
+
+Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis
+aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
+arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors
+Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic
+monstrueux.»
+
+Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille
+ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
+ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont
+quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui
+avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout
+portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
+
+«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou
+un de nos chiens.
+
+--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté:
+crois-tu que je sois aveugle?
+
+--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
+souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
+rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
+
+Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être
+bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les
+mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
+l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui
+était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle
+avait entendu.
+
+«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même;
+papa assure que c'est excellent à manger.»
+
+Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
+qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
+à mon tour.
+
+«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te
+passât ses dards au travers du corps?
+
+--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et
+qu'il ne les lance contre personne.
+
+--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi,
+de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
+
+--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le
+porc-épic qui les leur a lancés.»
+
+J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
+si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
+circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des
+fables.
+
+«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
+L'abandonnerons-nous?
+
+--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets!
+Gardons-le, gardons-le.»
+
+Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe,
+derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme;
+puis nous partîmes.
+
+Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté,
+échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en
+poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de
+rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop
+émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent
+bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher
+quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
+paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient
+percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
+stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la
+couverture, et le voyage reprit son cours.
+
+Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de
+nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux
+arbres dont ma femme nous avait parlé.
+
+«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
+
+La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi,
+mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma
+femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un
+instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait:
+«Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
+
+--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa
+proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est
+un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
+tué?
+
+--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
+dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer,
+quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il
+est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher
+frère ne me l'arrangera pas de même.
+
+--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en
+faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis
+pour les services de table.
+
+--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
+peau du porc-épic?
+
+--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner
+que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux
+d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
+
+Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent
+aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
+cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz
+s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
+
+«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
+
+Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
+s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et
+l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha
+des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
+
+--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
+en mangent.»
+
+J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des
+figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans
+les mains.
+
+Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
+j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
+quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
+fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait
+allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt
+fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un
+autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces
+arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes
+quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous
+étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
+rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
+
+
+Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre
+logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
+y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des
+harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois
+nécessaire à nos constructions.»
+
+À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par
+les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
+construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
+rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.
+Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais
+je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
+voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort
+mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
+avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié
+ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes
+enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
+quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
+pour pouvoir les porter plus aisément.
+
+J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
+pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes
+toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.
+
+Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans
+le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.
+Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les
+traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui
+n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de
+toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
+adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase
+jusqu'aux genoux.
+
+Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je
+finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
+s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
+retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque
+abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
+cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
+quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les
+sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était
+pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix
+de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
+pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
+poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire
+davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de
+mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
+me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que
+Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.
+
+«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,
+tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»
+
+L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.
+Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous
+arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
+
+Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous
+arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
+et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
+plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
+
+Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne
+diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui
+disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture
+sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits
+poissons et des insectes.
+
+Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
+l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes
+connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.
+Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui
+permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
+de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure
+guérie.
+
+Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire
+un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que
+nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis
+de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de
+flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se
+mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?
+Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
+
+--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
+instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
+femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»
+Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce
+que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer
+notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté
+cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que
+suffisant.
+
+J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un
+vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber
+par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec
+elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une
+corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à
+une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre
+cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à
+laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
+devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
+pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
+pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait
+deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement
+de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
+
+Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la
+ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
+relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.
+Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;
+mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci
+grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur
+la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
+consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution
+possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
+l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,
+nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde
+qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.
+Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon
+tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche
+voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos
+planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
+
+Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
+pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous
+nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à
+souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.
+Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
+nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à
+devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir
+mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit
+entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
+de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
+entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
+vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché
+terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait
+allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent
+alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
+les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;
+nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,
+il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur
+une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant
+sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de
+feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
+attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de
+prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous
+avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous
+nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants
+nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite
+une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde
+générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils
+furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis
+fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements
+furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
+faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que
+moi seul de toute la famille je veillais encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le
+dimanche.--Les ortolans.
+
+
+Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au
+moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi
+les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient.
+De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
+levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de
+crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
+le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
+les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai,
+il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
+priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma
+femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa
+les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour
+aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.
+
+Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs
+nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux
+disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans
+une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
+plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à
+six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
+nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser
+le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile.
+Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura
+jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches.
+Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes
+d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de
+l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une
+balustrade solide.
+
+Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
+remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que
+personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
+fois de biscuit et de fromage.
+
+On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de
+toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches
+supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite
+et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant
+jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière
+à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et
+pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction;
+c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air
+frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans
+le palais aérien, et les places choisies pour le soir.
+
+Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
+plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à
+faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par
+les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis
+que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les
+liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé
+par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en
+essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval
+aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer
+demain.
+
+--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un
+dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons
+négligé le premier.»
+
+J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
+avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
+justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque
+jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit
+ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
+attaques des bêtes sauvages.
+
+«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et
+appelle les enfants.»
+
+Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite
+de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec
+curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme
+avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu
+trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec
+appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux
+volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
+de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
+singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon
+morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le
+tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
+nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.
+
+Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
+jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
+restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le
+lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
+mieux le donner à la truie que de le perdre.
+
+En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger
+notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je
+donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi
+l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop
+oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
+encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier,
+portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes
+enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en
+sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles
+fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait
+attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de
+nos dogues.
+
+Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première
+nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je
+remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
+sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les
+hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci
+aucun murmure.
+
+«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.
+
+--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.
+
+--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches
+et m'amuser toute la journée.
+
+--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
+l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour
+aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
+chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
+qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.
+
+--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh!
+racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.
+
+--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes,
+déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»
+
+Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe,
+les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux
+recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à
+leur situation.
+
+Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À
+tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre
+d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même
+grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
+prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
+temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de
+vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je
+saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
+
+Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence,
+soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
+les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et
+des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
+comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants,
+il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
+écouté sa voix.
+
+J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun
+d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que
+tous avaient saisi mon allégorie.
+
+Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
+toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint
+me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à
+travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils;
+Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui
+faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses
+flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de
+bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à
+Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_
+et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je
+lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
+prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
+pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en
+faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses
+désirs.
+
+Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus
+de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit,
+nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air
+triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
+quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher
+de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent
+montés.
+
+«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur
+pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
+
+Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
+étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes
+deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos
+figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que
+les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans.
+Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux
+rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous
+fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
+
+La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous
+ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la
+file notre demeure aérienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La
+pomme de terre.--La cochenille.
+
+
+La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de
+soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre
+demeure aérienne.
+
+Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
+confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis.
+Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt
+que nous fûmes assis:
+
+«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
+parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera
+dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
+comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à
+donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
+souvenirs.
+
+JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
+ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
+Spitzberg.
+
+MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
+auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
+notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
+ailleurs.»
+
+Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition
+de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
+notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
+l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en
+mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli
+s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des
+débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
+faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les
+traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_;
+enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].
+
+[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les
+noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne
+pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les
+autres.]
+
+Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions
+plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous
+décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain
+courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en
+les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu
+par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles
+en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc,
+entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou
+un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
+car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait
+bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les
+dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la
+chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une
+petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent
+pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
+du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés,
+excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
+nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût
+prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants,
+il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas
+d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de
+la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et
+dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina
+gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car
+nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
+Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous
+sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
+réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut
+cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies
+d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.
+
+«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
+
+--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu
+les as découvertes.»
+
+Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes,
+en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les
+unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité;
+quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt
+pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût
+couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
+gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre
+route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions
+déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à
+Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si
+nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
+
+La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que
+nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un
+trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous
+sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
+tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
+
+Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
+du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite,
+s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des
+rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus
+pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
+de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et
+là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
+échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là
+les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux
+larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
+larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en
+abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous
+jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et
+je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
+Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
+caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que
+j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur
+faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche
+pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
+
+--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les
+choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans
+ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
+m'allumer du feu.
+
+--Mais il me faudrait de l'amadou.
+
+--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai
+l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
+battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout
+joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
+
+«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère
+du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant
+ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils
+forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus
+grande joie à ma bonne femme.
+
+Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en
+extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus
+aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se
+détachaient alors d'eux-mêmes.
+
+«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils
+convinrent tous que j'avais raison.
+
+«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier
+d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
+ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des
+sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en
+faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts
+traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et
+je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
+tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
+couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai
+facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle
+fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se
+mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
+d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.
+
+«Que fais-tu là, lui dis-je.
+
+--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
+petites bêtes rouges comme du sang.
+
+--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»
+
+Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.
+
+«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à
+donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce;
+l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.
+
+ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces
+fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.
+
+MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus
+d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
+haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des
+animaux malfaisants.
+
+JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas
+de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie,
+quelle que soit son épaisseur.»
+
+Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau
+de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
+les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber
+sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.
+
+MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
+à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?
+
+JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai,
+surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
+cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»
+
+Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à
+coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
+nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.
+
+Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du
+Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la
+tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
+et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre
+remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des
+oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos
+animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
+enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de
+mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes
+le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
+enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
+de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette
+étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut
+traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de
+terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre
+prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous
+montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et
+tranquille sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
+mascarade.
+
+
+J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
+quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont
+j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre
+et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés
+à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
+emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée
+par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres
+Fritz, qui pouvait leur être utile.
+
+Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je
+réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans
+réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une
+grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.
+
+MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt,
+et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des
+grives et des ortolans?
+
+ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes
+chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier
+coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.
+
+MOI. Et pourquoi cela, mon ami?
+
+ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont
+dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
+tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
+branches est hors de la portée du fusil.
+
+MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes
+frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur
+désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
+j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre
+garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en
+défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une
+résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et
+l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
+par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
+ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
+faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions,
+et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»
+
+Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous
+mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre
+bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
+et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse
+échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne,
+avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa
+cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous
+jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était
+commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent
+au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte;
+mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
+à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge
+à moitié gâtés par l'eau de mer.
+
+Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de
+l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la
+perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
+l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué
+d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
+n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
+de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur
+rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était
+notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence;
+je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la
+dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et
+je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes
+enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle
+invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris
+Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.
+
+Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre
+basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
+poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne
+rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe.
+Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
+grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un oeuf
+tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le
+pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres
+oeufs.
+
+«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
+dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
+que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.»
+
+Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté
+toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.
+
+Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en
+descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
+axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient
+pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
+peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs,
+pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de
+travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de
+bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en
+bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle
+n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
+
+En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à
+plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée
+d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle
+était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis
+des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les
+conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
+que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que
+nous avions laissée à Zelt-Heim.
+
+Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais
+immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
+resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le
+passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
+le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en
+ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
+voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous
+avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout
+décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
+
+«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme
+le froment et l'orge.
+
+--Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute
+naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
+se prépare la poudre.»
+
+Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
+ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le
+servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la
+poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent
+dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication
+exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision
+épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
+
+Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la
+vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
+hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie
+glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans
+rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour
+leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie
+non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
+de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
+
+Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées
+par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque
+hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à
+chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que
+les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En
+suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
+des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle
+de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit
+point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la
+cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après
+quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit
+garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé;
+mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était
+qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de
+lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que
+réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du
+pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
+
+Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux!
+Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de
+m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va
+promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
+l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche
+sera finie, tu y viendras à ton tour.»
+
+Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
+trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
+je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon
+paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais
+soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa!
+cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la
+ficelle!»
+
+J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur
+une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
+de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
+laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je
+saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il
+se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où
+un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le
+tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.
+
+Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour
+moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
+le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
+nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.
+
+À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup
+dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
+fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre
+côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
+suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal
+tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes
+quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant,
+d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe
+d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et
+semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant
+courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue
+longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.
+
+Ernest était tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
+avance des louanges que ses frères allaient lui donner.
+
+«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous
+qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.
+
+--J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
+que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»
+
+Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à
+transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
+mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la
+claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure
+sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
+était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes
+notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
+rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.
+
+Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait
+surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
+semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède
+propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans
+son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
+nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et
+jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.
+
+«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le
+passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton
+adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de
+derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine
+lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont
+vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
+distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à
+celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui
+donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»
+
+Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
+nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.
+
+Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de
+joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant
+le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons,
+l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
+lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
+sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu
+dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
+porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
+accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
+
+«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après
+avoir bien ri de ce spectacle.
+
+Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
+notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité
+pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
+elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir
+provisoirement.
+
+Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la
+claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
+surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait
+sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le
+mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
+son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation,
+sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put
+s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous
+la prochaine fois, au lieu de me laisser à _Falken-Horst_, où il n'y a à
+chasser que des pigeons et des grives.»
+
+Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un
+voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
+laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui
+donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de
+m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit.
+Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite
+pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos
+dont nous avions tous besoin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.
+
+
+Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
+l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié
+pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps
+d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient
+déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout
+entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou
+trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
+commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas
+fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller
+me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.
+Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller
+à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
+Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour
+leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.
+Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de
+terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je
+l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
+
+Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans
+rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,
+nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,
+nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous
+forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
+dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
+absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
+rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce
+que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
+passerais la nuit sur le vaisseau.
+
+Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le
+bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu
+d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de
+multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
+semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais
+enlever.
+
+Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter
+une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y
+suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau
+qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes
+aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes
+dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des
+crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,
+nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,
+avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
+assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait
+contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
+
+Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à
+faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut
+de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit
+sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant
+les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas
+avant le lendemain matin.
+
+Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
+remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous
+procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes
+complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis
+celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des
+portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
+de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
+qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et
+de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La
+chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il
+destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de
+leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que
+j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,
+qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
+ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut
+une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
+empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
+attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,
+productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,
+naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de
+barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de
+char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
+laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes
+enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,
+soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment
+choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était
+nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous
+décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le
+chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
+filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
+marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un
+coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau
+pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
+rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,
+je lui permis cette fantaisie.
+
+Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux
+embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la
+corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent
+favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un
+corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner
+avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement
+une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des
+flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
+dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le
+corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses
+mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que
+notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté
+son harpon sur la tortue.
+
+«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
+plus maître du radeau, nous allons chavirer.
+
+--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
+échappera pas.»
+
+Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,
+pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
+courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
+en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de
+péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une
+effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir
+notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal
+faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai
+aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,
+qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
+qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,
+vers la hauteur de Falken-Horst.
+
+Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la
+côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur
+resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui
+se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.
+Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
+pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous
+accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
+s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
+frappée au cou.
+
+Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
+aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,
+afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un
+orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces
+richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
+laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte
+quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
+nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
+solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que
+de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
+cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.
+
+Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
+Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
+nous ne l'eussions pas apportée.
+
+«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés
+que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
+devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous
+leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
+tout le prix.
+
+Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses
+dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir
+du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa
+découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un
+nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse
+tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de
+précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les
+briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il
+nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la
+faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
+entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à
+être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre
+qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la
+plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa
+répugnance.
+
+«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette
+belle écaille.
+
+--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en
+disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»
+
+L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,
+Franz, de petit bateau.
+
+«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
+du ruisseau qui coule auprès de nous.
+
+--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il
+faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré
+de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.
+
+--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai
+découverte ce matin en tombant dessus....
+
+--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive
+de ses vêtements.
+
+--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
+viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin
+aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je
+les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup
+de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir
+montrées.»
+
+Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je
+reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
+
+«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;
+mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui
+remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon
+enfant.»
+
+Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,
+tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En
+cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle
+écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
+chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en
+revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la
+claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la
+découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
+
+Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous
+mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez
+bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul
+doute vous rendra vos forces.»
+
+En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je
+trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
+
+«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car
+c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en
+se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
+perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser
+le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;
+mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse
+verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour
+en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce
+fut un des meilleurs repas de ma vie.
+
+Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
+tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure
+aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes
+Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec
+bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La
+cassave.
+
+
+Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller
+aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
+bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.
+
+Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
+autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
+criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était
+encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course
+matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie,
+sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
+eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis
+vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
+plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé
+mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la
+marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient
+en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le
+chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez
+élevé; cependant tout le monde dormait encore.
+
+Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les
+dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée
+de trouver le jour si avancé.
+
+«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
+vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
+disposés à les quitter.
+
+--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient;
+la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces
+délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de
+la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
+l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
+passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du
+lit, selon leur habitude.
+
+Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et
+nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du
+radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
+second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant
+le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je
+dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz
+dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna
+un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter
+avec nous.
+
+Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du
+temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la
+baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée;
+néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous
+nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti
+mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui
+s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack
+revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
+être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz
+revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait
+qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
+trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée,
+accompagnée de deux petits canons pour l'armer.
+
+Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
+et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je
+compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de
+voguer.
+
+Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se
+trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
+sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de
+cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un
+autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
+et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en
+diligence.
+
+Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre
+étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité
+de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
+bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
+nous témoigner leur affection.
+
+«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu
+plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»
+
+Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens
+n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des
+oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
+étaient leurs ailes.
+
+Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande
+de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord,
+quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et
+courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à
+s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit
+une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.
+
+Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de
+tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur
+de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
+il s'était jeté dans l'eau.
+
+Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le
+soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
+chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques
+en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en
+marche.
+
+Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les
+premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
+accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs
+fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à
+travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
+Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
+accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.
+
+Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait
+seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les
+attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de
+basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
+bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.
+
+Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
+avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme
+monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que
+j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part
+d'éloges due à son activité.
+
+«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
+jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de
+melons.
+
+--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé
+toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»
+
+Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je
+rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
+tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle
+accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de
+nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
+raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est
+qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais
+obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
+un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.
+
+«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à
+tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne
+pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.
+
+--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et
+bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au
+lieu de crier après elles.
+
+--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun
+avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.
+
+--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en
+tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins
+quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
+solide avec de la toile à voile.»
+
+Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
+trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de
+pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous
+donner.
+
+Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je
+rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon
+projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des
+racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.
+
+Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
+l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un
+grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.
+
+«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
+raves.»
+
+Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en
+préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson
+des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
+le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
+insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise,
+égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
+nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui
+le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas
+trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
+
+--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
+
+--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
+crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui
+préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
+qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
+
+--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
+de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
+empoisonné.»
+
+Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il
+tenait à la main.
+
+«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
+et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
+servir.
+
+--Pourquoi la presser?
+
+--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante,
+et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
+qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
+avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
+
+--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
+qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
+
+--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un
+instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de
+manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes,
+il se gardera d'y toucher.»
+
+Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec
+plaisir le monceau de farine s'élever.
+
+Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient
+râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute
+nécessité.
+
+Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou
+trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur
+ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
+planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité
+passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis
+tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
+barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique
+produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus
+sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même
+temps des résultats de mon expédient.
+
+«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que
+celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»
+
+Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la
+première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier
+l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la
+pression.
+
+«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
+propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
+manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
+d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
+mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent
+aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches
+d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
+insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas
+expéditif; mais il est certain.»
+
+Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.
+
+«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
+dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et
+quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le
+laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»
+
+Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
+faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous
+avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière
+suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je
+la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
+des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même
+temps que le bouillon devait la réduire considérablement.
+
+Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir
+le succès de ma paneterie.
+
+«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.
+
+J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à
+confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
+d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.
+
+Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire
+sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une
+sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus
+d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la
+mine la plus friande.
+
+«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
+manger tout de suite.
+
+--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.
+
+--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
+aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en
+laisser faire l'essai à notre singe.»
+
+Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
+et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
+joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon
+expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui
+fit plus d'une fois envie à mes fils.
+
+J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la
+cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave
+pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni
+étourdissements.»
+
+Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les
+effets du poison.
+
+«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment,
+comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
+pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit
+ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est
+un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir
+sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
+
+Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me
+l'avoir auparavant montré.
+
+Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix
+nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le
+produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
+
+Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau,
+et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
+laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un
+bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
+nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à
+l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
+présents.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
+
+
+Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien
+portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
+commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À
+l'oeuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'oeuvre!» et je distribuai à chacun
+les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
+accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
+
+«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout
+en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de
+temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
+bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive.
+Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les
+plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins,
+les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes
+petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous
+pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie
+démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait
+sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux
+flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était
+toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la
+plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
+enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
+beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous
+partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
+oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous
+soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun
+événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement
+l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
+
+Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
+trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
+ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
+reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement
+numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la
+reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de
+cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable?
+Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la
+reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la
+transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
+ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans
+expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus
+convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui
+remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous
+hasarder sans nos corsets de liège.
+
+Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je
+commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
+barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible
+était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous
+promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le
+rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être
+plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que
+dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
+marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
+résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions
+recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de
+céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle
+accueillit avec beaucoup de plaisir.
+
+Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque
+matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que
+le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst
+chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour,
+guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.
+
+Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de
+planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue
+un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
+à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
+d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous
+avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son
+arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
+canons.
+
+Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa
+quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui
+faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire
+étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais,
+qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à
+force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une
+tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette
+longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et
+ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé
+tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement.
+Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes
+fils, je me hasardai à le mettre à exécution.
+
+J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne
+en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au
+mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
+couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez
+long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
+de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
+les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
+de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en
+divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait
+répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.
+
+Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
+que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir.
+Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau,
+je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes
+bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et
+commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une
+détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible,
+et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils
+interrompirent tout à coup leurs travaux.
+
+«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.
+
+--Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau.
+Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de
+poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»
+
+Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
+disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner
+immédiatement au navire pour connaître la vérité.
+
+Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames,
+auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous
+conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
+s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au
+lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
+et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait
+apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était
+couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de
+s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle
+pinasse est enfin à nous!
+
+--Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait
+tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»
+
+J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous
+montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la
+paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes
+à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres
+placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière
+à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent
+bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes
+mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et
+de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes
+d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le
+chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère
+une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
+de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau,
+comme elle l'avait pensé.
+
+Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
+fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire
+glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de
+saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme
+ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande
+discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.
+
+Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest,
+canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs
+du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à
+Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il
+avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de
+guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait
+bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le
+plaisir de la canonner et de la couler à fond.
+
+«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous
+n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»
+
+Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous
+attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais
+ils reconnurent bientôt nos voix.
+
+«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son
+admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement
+dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette
+pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»
+
+Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit
+avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise,
+Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec
+vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous
+travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos oeuvres à coups de
+canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu
+les recommanderont peut-être à votre attention.»
+
+Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle,
+suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal
+tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un
+potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre
+elles par de petits sentiers.
+
+«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici
+des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu
+pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour
+réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors
+que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu
+soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et
+touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur
+du soleil.»
+
+Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit
+Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.
+
+«Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de
+six ans pussent parvenir à de tels résultats en huit jours.
+
+--Je n'y comptais pas non plus, me répondit ma femme, et voilà pourquoi
+nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en
+avoir pas la honte en cas d'insuccès. D'un autre côté, je soupçonnais
+quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai
+point en reste avec eux.»
+
+Nous reprîmes le chemin de la tente. Cette journée fut une des plus
+heureuses que nous eussions encore passées, et j'eus soin de faire
+remarquer à mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail
+apporte à ceux qui s'y livrent.
+
+Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui
+étaient depuis huit jours à Falken-Horst, et elle m'invita doucement à
+m'en occuper si je ne voulais pas les laisser périr. Je lui promis d'y
+songer dès le lendemain.
+
+La pinasse déchargée, nous la fixâmes au rivage, et la plupart des
+objets qu'elle contenait furent déposés sous la tente; chacun de nous se
+chargea comme il put de ceux qu'il était facile d'emporter, et nous
+reprîmes le chemin de Falken-Horst, où ma femme seule avait fait
+quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui
+commençaient à souffrir de notre absence trop prolongée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le
+crabe de terre.--L'iguane.
+
+
+Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous
+ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer
+un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à
+Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des
+lectures pieuses qui remplirent la matinée.
+
+Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de
+reprendre ses jeux.
+
+J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis
+de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à
+sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.
+
+Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest
+excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
+Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez
+facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants,
+leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
+Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les
+sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe
+méridionale.»
+
+Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde
+d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme.
+Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
+servent simplement de gros cailloux.
+
+Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
+arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
+comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient
+fortement la partie que la corde avait touchée.
+
+«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
+vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»
+
+Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je
+venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur
+mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
+tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut
+aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément
+cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande
+force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui
+devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.
+
+Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
+de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.
+
+Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était
+très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais
+marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.
+
+J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et
+que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
+absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst,
+à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les
+avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et
+couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
+la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres
+fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils
+étaient déjà à moitié desséchés.
+
+Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le
+repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
+état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se
+rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
+Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe
+du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous
+quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous
+devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
+petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc,
+cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là,
+portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes
+enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un
+peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.
+
+Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était
+enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.
+
+Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire
+feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais
+il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que
+les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre
+eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes
+blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez
+heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de
+la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes
+facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui
+trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
+et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la
+claie.
+
+«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.
+
+Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.
+
+«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.
+
+--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais
+elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
+l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
+manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
+pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux
+de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»
+
+Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte,
+quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
+petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai
+en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
+au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où
+nous ne pourrions la conserver.
+
+L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et
+nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions
+donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une
+abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les
+détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand
+Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes
+pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête;
+mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
+suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds,
+puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la
+tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits;
+mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
+rien parût à nos yeux.
+
+«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
+fées?»
+
+À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
+visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
+inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était
+réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles,
+s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui
+descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»
+
+En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
+disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en
+se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer
+d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
+j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration,
+marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges
+et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments
+celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se
+moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la
+ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant
+son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout
+entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
+lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
+l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
+le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant
+la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un
+coup de hache qui le tua sur-le-champ.
+
+La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
+nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le
+sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le
+bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir
+un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur
+était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête
+baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole.
+Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de
+lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient
+quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait
+fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je
+m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul
+l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue,
+et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.
+
+«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
+remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes
+bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de
+salut.»
+
+La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la
+rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous
+étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
+avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres,
+répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils
+étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.
+
+Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus
+belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à
+redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient
+sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je
+trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
+ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas
+dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette
+pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui
+ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un
+arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
+chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
+notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était
+inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
+Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si
+affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:
+
+«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
+vos projets, s'il vous plaît?
+
+JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
+à la mode des sauvages.
+
+MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
+jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous
+assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine,
+des vases et de l'eau.»
+
+Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
+plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour
+façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à
+fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.
+
+Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
+pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
+complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans
+l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
+vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un
+sanglier! un sanglier! Vite! vite!»
+
+Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers
+l'endroit qu'Ernest nous indiquait.
+
+Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
+indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants
+combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
+capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette
+découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
+celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon
+dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant
+cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous
+mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit
+en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
+vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
+un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
+nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût
+des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
+désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert
+que les naturalistes nomment iguane.
+
+Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
+dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme
+une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
+l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
+écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité
+deviendrait peut-être à craindre.
+
+«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
+et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en
+même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je
+fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de
+l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je
+lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
+donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines
+entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance,
+et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.
+
+Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu
+dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
+pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant
+d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la
+queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé
+la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous
+cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa
+beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes,
+pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans
+lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous
+reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
+campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de
+courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à
+l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous
+atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux
+figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était
+jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et
+l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en
+récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant
+que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et
+placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût
+trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous
+soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre
+château aérien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie
+d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
+
+
+On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
+claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers,
+et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de
+notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.
+
+Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de
+Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de
+notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.
+
+Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait
+de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous
+continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des
+compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
+deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
+abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
+espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
+verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer,
+un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper
+notre oreille.
+
+La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le
+voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
+guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit
+partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
+vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
+coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le
+spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en
+admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
+livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont
+j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
+modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de
+cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes
+de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
+l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
+poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le
+nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à
+chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à
+ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
+ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression
+désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon
+cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
+donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
+que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à
+jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»
+
+Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable,
+je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
+j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.
+
+«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
+beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.
+
+--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette
+perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
+amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
+quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à
+nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
+nouvelle espèce de volatiles.»
+
+Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre
+route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
+petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.
+
+Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les
+divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait
+encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà
+des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
+encore visitée.
+
+Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à
+une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions
+qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien
+laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en
+présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous
+rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
+pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
+d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
+effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de
+fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les
+atteindre, et cette circonstance seule le retint.
+
+Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré
+de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous
+découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la
+cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
+car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.
+
+Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre
+en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et
+sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de
+l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
+extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses
+qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid
+particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
+volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux
+propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette
+intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs
+tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux,
+qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les
+battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était
+heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène
+singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre
+conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
+accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
+résister à des courants violents, et font même déborder des rivières
+pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.
+
+Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
+céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
+fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique,
+hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec
+autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main
+des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non
+moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
+chère patrie.
+
+Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du
+chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient
+encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était
+âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur
+écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre
+çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air.
+Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
+tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
+mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle
+reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique.
+Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la
+gomme élastique!
+
+--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
+vrai!»
+
+Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à
+caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.
+
+«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons
+rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.
+
+--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est
+non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un
+tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
+saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus
+obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la
+manière d'employer le caoutchouc.
+
+«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que
+tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des
+vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
+prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
+que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche
+l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec
+laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on
+la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
+successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise
+la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure.
+C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos
+chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons
+dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte
+épaisse et solide.»
+
+Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un
+nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au
+bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes
+qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes;
+mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en
+remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des
+sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus
+précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de
+ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle
+d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais
+mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
+les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
+voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs
+dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai.
+L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me
+servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à
+l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un
+pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si
+bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
+faire griller à son tour.
+
+Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore
+quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
+offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des
+champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
+dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des
+cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre
+la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour
+regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne
+fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient
+avec une inquiétude motivée par notre longue absence.
+
+Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle
+s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du
+jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.
+
+Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole,
+fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une
+quantité de glands doux dont il se régala.
+
+Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait
+nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec
+lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une
+attention spéciale celles que nous rapportions.
+
+Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre,
+tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous
+était nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
+vaisseau.--L'arsenal.
+
+
+Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent
+autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
+bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout
+ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage.
+J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour
+donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus
+facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait
+des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre
+la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
+baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de
+couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à
+proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus
+en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la
+cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à
+des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce
+que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit
+frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire
+l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas
+d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
+prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps
+que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui
+couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma
+femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle
+levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre;
+mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon
+inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en
+mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots.
+Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
+courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je
+l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux
+disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la
+courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
+singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de
+jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un
+enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le
+reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
+charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus
+de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
+s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
+pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité
+prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et
+informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon
+enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous
+croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une
+grande utilité.
+
+Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes
+fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers
+embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
+ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la
+plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils
+devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre,
+dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du
+soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur
+deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
+promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous
+arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée
+bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant
+insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un
+petit tombereau, que l'âne traînait.
+
+Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts
+d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y
+transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y
+plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
+l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
+pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur
+extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant.
+L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
+trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une
+plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les
+sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la
+crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous
+étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.
+
+Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre
+barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée
+d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
+un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de
+sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement
+prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une
+plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.
+
+Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant
+nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et
+j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu,
+trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les
+jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à
+lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
+autant que l'inaction!
+
+Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos
+habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés
+sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous
+serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté,
+ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu
+ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit
+capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y
+mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant,
+et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai
+que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
+renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir
+dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à
+nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter
+un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous
+profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.
+
+La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions
+laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent
+ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les
+chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles
+renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes,
+comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
+poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières
+d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre.
+Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent
+attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en
+finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la
+carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
+rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement
+simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
+quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui
+devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment
+pour regagner la côte.
+
+Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur
+le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
+consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec
+anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces
+contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour,
+commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à
+coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
+retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du
+navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens
+qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se
+communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de
+joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que
+par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à
+Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.
+
+Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la
+veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à
+la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut
+facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre
+surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à
+l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous
+servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant
+par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à
+l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
+explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout
+autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous
+remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
+les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons
+furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
+insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une
+grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.
+
+Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris
+que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et
+conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
+oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les
+apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de
+manioc.
+
+Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des
+provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une
+journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui
+nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
+la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de l'âne.--Les
+buffles.
+
+
+En parcourant l'avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos
+jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger
+leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de
+trouver de l'autre côté du promontoire de l'Espoir-Trompé. À ce mot,
+tout le monde voulut être de l'expédition. Les récits que nous avions
+faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes
+fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses
+jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir
+seul avec Fritz: nos poules étaient près de couver, il était urgent
+d'aller chercher des oeufs de poule de bruyère; les baies de cire
+manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait
+manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre: en un mot, chacun
+avait une raison valable pour être admis à faire partie de l'excursion
+du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille.
+Nous partîmes par une belle matinée: l'âne et la vache furent attelés à
+la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de
+tente, car je prévoyais que l'absence serait inévitablement de plusieurs
+jours. La caravane organisée se mit en marche: nous parvînmes à la
+grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer
+nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels
+je pus enfin donner un nom certain: c'était une réunion de _loxia
+socia_. Tout autour du grand nid s'élevait une grande quantité d'arbres
+à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les
+oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en
+goûter; mais ils les trouvèrent très-fades et très-mauvaises. Nous nous
+contentâmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'étions
+qu'à peu de distance de l'endroit où Fritz avait abattu le coq de
+bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des oeufs à notre
+retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre
+voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j'eus soin de
+pratiquer dans l'écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous
+desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la
+gomme qui en découlait.
+
+Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le
+cap de l'Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche
+entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en
+pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse
+que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.
+
+Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les
+bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant
+nous la baie de l'Espoir-Trompé, puis l'Océan et son immensité.
+
+L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de
+faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même
+quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette
+résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst
+avait déjà tout l'attrait d'une propriété que nous avions créée et dont
+nous connaissions les environs.
+
+Notre demeure sur l'arbre était à l'abri de tout danger, et, de plus,
+elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et
+d'embellir. Ces considérations l'emportèrent, et il fut résolu que ce
+lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous déliâmes nos
+bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous
+restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec
+nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les
+autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le
+travail aiguisa sensiblement l'appétit de mes jeunes gens, et nous ne
+tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une
+seconde fois aux provisions; mais ma femme n'était pas de cet avis. Il y
+avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de
+coco: mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à
+quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les
+noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin
+à grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus à une certaine hauteur
+et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer,
+et comme les troncs étaient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser,
+ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les
+avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer
+par l'expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des
+morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les
+attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s'aider
+d'une corde à noeud coulant, comme font les nègres de l'Amérique. Le
+moyen réussit beaucoup mieux que je ne l'avais espéré, et mes petits
+grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la
+hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de
+belles noix.
+
+Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils
+s'approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte
+en lui disant: «Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues
+fatigues que vous avez souffertes.» Mais le patient Ernest ne semblait
+pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix
+de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève,
+prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco
+de manière à en faire une coupe qu'il pourrait suspendre à sa
+boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore
+quand notre petit bonhomme, s'adressant à moi d'un air plein de gravité,
+me dit:
+
+«Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages
+de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de
+ces arbres: heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de
+mon père et égaler les exploits de mes frères!
+
+--Bravo!» lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts
+palmiers. Je lui offris le même secours qu'à ses frères; mais il
+n'accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa
+vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne
+compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par
+Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il fût en haut
+pour le lui apprendre.
+
+Ernest n'en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à
+l'extrémité de l'arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à
+tailler tout autour de lui.
+
+Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et
+tendres étroitement serrées les unes contre les autres: c'était le chou
+du palmier.
+
+L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans
+l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers:
+l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet
+un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont
+très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en
+histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries
+la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle
+reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant
+contrarié.
+
+«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre
+innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.
+
+--Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire
+preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration
+remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force
+ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et
+étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les
+plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.
+
+«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui
+tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un
+faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en
+confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés,
+que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre
+solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui
+la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union
+fait la force.»
+
+Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de
+son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as
+si bien coupé?
+
+--Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons
+l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»
+
+Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette
+nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de
+descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et
+d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta
+d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier,
+qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en
+boit modérément.
+
+Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement
+si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait
+bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses
+qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.
+
+La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre
+que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.
+
+Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir
+notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de
+Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de
+branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre
+âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le
+galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à
+gauche, et disparut complètement.
+
+Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas
+nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous échappa, et qu'après
+de longues et infructueuses recherches nous fûmes obligés de revenir
+sans lui. Cette fuite soudaine m'inquiétait, d'abord parce que l'âne
+nous était indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche
+de quelque bête féroce qui avait pu effrayer le grison.
+
+Nous allumâmes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions
+peu de bois, nous y élevâmes en outre des flambeaux de cannes à sucre
+destinés à nous éclairer, et dont la vive lumière devait nous protéger.
+
+Nous nous retirâmes ensuite sous la tente, qui nous défendit très-bien
+contre la fraîcheur de la nuit. Nos armes chargées étaient à côté de
+nous.
+
+Nous nous étendîmes sur un lit de mousse, et, comme nous étions tous
+fatigués, le sommeil ne tarda pas à s'emparer de nous. Je veillai seul
+jusqu'à ce que les bûchers fussent consumés. J'allumai alors les
+flambeaux de cannes à sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.
+
+Le matin, réveillés sans qu'aucun accident eût troublé notre nuit, nous
+remerciâmes Dieu de la protection qu'il nous avait accordée, et nous
+déjeunâmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pensé que
+nos feux de la nuit ramèneraient le baudet; mais je m'étais trompé.
+Désireux de le trouver, j'arrêtai le plan d'une battue, et à cet effet
+je résolus de franchir, s'il était nécessaire, les épais roseaux qui
+s'étendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal
+avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le désert, au milieu
+des tigres et des lions dont il avait peut-être fait la rencontre; par
+cela seul, disait-il, il est tout à fait indigne de nos regrets. Je fis
+revenir l'étourdi de cette première opinion, et je lui annonçai que je
+l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je méditais. Les
+deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restèrent pour veiller sur
+leur mère et sur nos provisions. Jack ne pouvait maîtriser sa joie. Nous
+partîmes armés jusqu'aux dents, et, après avoir marché une heure dans le
+bois de bambous, nous découvrîmes sur le sable les traces de notre âne.
+Nous suivîmes cette indication précieuse, et bientôt nous parvînmes à un
+ruisseau si rapide, que nous descendîmes un peu son cours pour trouver à
+le passer sans danger. De l'autre côté, nous remarquâmes l'empreinte des
+pieds de l'âne; mais il s'y en mêlait d'autres que nous jugeâmes être
+d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent
+complètement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les
+firent perdre tout à fait.
+
+Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine
+immense qui se déroulait devant nous; elle offrait de tous côtés le même
+calme, la même solitude; à peine rencontrions-nous quelques oiseaux. À
+notre droite s'élevait majestueusement la chaîne de rochers qui
+partageait l'île: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les
+autres se dessinaient en formes variées. À notre gauche se prolongeait
+une suite de collines tapissées d'une herbe haute, et du plus beau vert;
+une rivière traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent.
+Désespérant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand
+nous découvrîmes dans le lointain une troupe de quadrupèdes tantôt
+réunis, tantôt épars; ils semblaient être de la taille des chevaux. Je
+fis la réflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux,
+et nous nous dirigeâmes de leur côté; plus nous nous approchions, plus
+la terre devenait humide; nous étions dans un marais où nous enfoncions
+à chaque pas. Nous sortîmes donc avec peine de la forêt de roseaux qui
+couvrait ce marais; j'aperçus avec effroi que nous avions devant nous, à
+la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la
+férocité de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson à la pensée de
+nous trouver face à face avec ces terribles adversaires. Je jetai un
+regard de pitié et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent
+de larmes. Néanmoins nous étions trop avancés pour reculer: il était
+trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'étonnement
+que de colère; car nous étions probablement les premiers hommes qu'ils
+eussent rencontrés. Ceux qui étaient couchés se relevaient lentement,
+les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilité de nous
+échapper; mais ma première frayeur paralysait mes jambes: heureusement
+nos chiens, qui s'étaient tenus quelque temps en arrière, sortirent des
+roseaux; s'ils eussent été avec nous quand nous découvrîmes les buffles,
+ceux-ci se seraient jetés sur eux et sur nous en même temps, et ils nous
+auraient écrasés en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues
+furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles dès qu'ils les
+avaient aperçus.
+
+Le combat était engagé, et le troupeau tout entier poussait d'horribles
+mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la
+faisaient voler à coups de cornes; c'étaient, en un mot, les préludes
+d'un affreux combat, ou nous devions inévitablement succomber. Turc et
+Bill, suivant leur manière habituelle d'attaquer, se jetèrent sur un
+jeune buffle qui se trouvait séparé des autres: ils le saisirent
+fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de
+quelques pas, et préparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts
+inouïs pour se débarrasser de ses ennemis. Sa mère vint à son aide, et
+de ses cornes longues et pointues elle se préparait à éventrer l'un de
+nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal à Jack, qui
+faisait à mes côtés une admirable contenance; et deux coups de feu
+partis à la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. À
+notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent à fuir
+avec une extrême rapidité. En un instant la plaine fut libre, et les
+échos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos
+dogues n'avaient pas lâché prise; la mère seule de l'animal captif,
+renversée par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait
+sous ses coups de pied redoublés; et, toute blessée qu'elle était, la
+rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je
+m'approchai, et un coup de pistolet tiré entre les deux cornes acheva de
+la tuer. Nous commençâmes alors à respirer librement. Nous avions vu la
+mort de près: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait
+montré, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait
+bravement fait le coup de feu à mes côtés. Mais nous n'avions pas le
+temps de nous livrer à de longues conversations, car nos deux dogues
+luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lassés à la
+fin, ils ne vinssent à quitter leur proie. Je désirais beaucoup les
+aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La détonation semblait
+avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mère; mais je
+voulais le prendre, vivant, espérant que sa force, dès qu'il serait
+dompté, suppléerait à celle de notre âne, que nous n'étions pas tentés
+d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lançait et
+les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des chiens le rendaient
+inabordable. Tandis que je réfléchissais, Jack eut la bonne idée de
+tirer de sa poche son _lazo_; il s'en servit si adroitement, qu'il
+entortilla les jambes de derrière de l'animal et le renversa aussitôt.
+J'approchai alors, j'écartai les chiens, et avec une corde solide je
+liai les jambes de derrière; muni du _lazo_, j'en fis autant pour les
+jambes de devant.
+
+«Victoire! s'écria alors mon intrépide compagnon; ce bel animal
+remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons à la charrette, où
+il figurera très-bien a côté de notre vache. Oh! que je vais être
+heureux de le ramener avec nous! comme ma mère et mes frères vont être
+étonnés!
+
+--Patience! patience! le buffle n'est pas encore à la charrette! il est
+là étendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.
+
+--Délions-lui les jambes, et il marchera.
+
+--Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en liberté,
+suis-nous, ou, va devant?
+
+--Mais les chiens le forceront à marcher.
+
+--Et si d'un coup de pied il venait par hasard à les tuer, il pourrait
+alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera
+de lui passer aux jambes une corde assez lâche pour le laisser marcher,
+et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je
+vais mettre en pratique un procédé dont les Italiens ont coutume de se
+servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espère, nous
+réussira. La circonstance justifie suffisamment la cruauté du moyen; ne
+t'en effraie pas.»
+
+Je commandai en même temps à Jack de tirer de toutes ses forces la corde
+qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empêcher de remuer; je
+tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tête immobile,
+je pris mon couteau, qui était pointu et bien tranchant, j'en traversai
+les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui
+devait me servir de frein pour modérer sa fougue. Ce moyen barbare eut
+un plein succès, et je pus attacher à un arbre le buffle devenu soumis
+tout à coup, tandis que je dépeçai sa mère. Je pris la langue, sur
+laquelle j'étendis une poignée de sel, que nous portions toujours sur
+nous; je salai également plusieurs autres parties; et après avoir lavé
+la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des
+chasseurs américains, j'abandonnai le reste du cadavre à nos dogues. Ils
+se jetèrent dessus avec avidité; et j'allai me laver à la rivière,
+auprès de laquelle nous nous assîmes pour manger un peu. Nous
+remarquâmes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le
+buffle à nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'après
+d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la curée. Mais
+enfin l'énorme buffle ne fut bientôt qu'un squelette.
+
+Dès qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en était rassasiée, une autre
+lui succédait. Nous remarquâmes parmi ces brigands des airs le vautour
+royal, le _callao_, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocéros, à cause de
+l'excroissance qu'il porte sur la partie supérieure du bec. Jack avait
+encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en
+détournai.
+
+«À quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillité des
+habitants de cette île? Notre sûreté personnelle, les besoins de notre
+existence ne nous ont que trop autorisés à jeter parmi eux le trouble et
+la désolation.»
+
+L'esprit léger de Jack écoutait peu ces considérations; je fus obligé,
+pour détourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre
+occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux géants
+qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer
+aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamètre, qu'il eût été facile
+d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrêtâmes aux plus
+petits, que dans ma pensée je destinai à servir de moules à nos bougies.
+
+Enfin nous songeâmes à nous mettre en route. Le buffle, retenu par la
+corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rétif, et
+nous partîmes sans nous occuper davantage de l'âne. D'ailleurs je me
+rappelai tout ce que nous avions à emporter, et je ne voulais pas
+prolonger l'inquiétude des nôtres par une plus longue absence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
+
+
+Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes
+sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
+il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant.
+Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la
+fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine
+et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son
+repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je
+craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer
+d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y
+pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il
+aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une
+nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à
+en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever:
+j'y consentis par pitié, et il l'emporta.
+
+Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans
+l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack
+était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être
+planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des
+nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
+noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de
+nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire,
+raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal,
+qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
+de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût
+été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa
+journée, elle et ses deux fils.
+
+Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes
+enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils
+avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des
+flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
+capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest
+avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant
+d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la
+hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait
+aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs
+travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait
+mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de
+coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes
+enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir,
+Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau
+de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore,
+et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
+à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui
+bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever
+ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la
+chasse.
+
+Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne
+s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
+mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes
+que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
+recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui
+faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe
+ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
+davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait
+avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son
+entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux
+captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je
+recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée
+abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que
+nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
+préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
+distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
+d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de
+vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de
+s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.
+
+Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient
+procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta
+quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
+jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de
+gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté.
+Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle
+fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
+près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta
+si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les
+chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
+endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
+de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était
+levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez
+frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst;
+mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.
+
+«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la
+peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
+Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si
+le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos
+potages, une provision de cette précieuse pâte.»
+
+Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir
+à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
+n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux
+moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que
+nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint
+en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux,
+je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
+destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma
+femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai
+Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je
+soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches
+qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous
+commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
+bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes
+bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous
+entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à
+l'idée de cette occupation nouvelle.
+
+Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
+fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
+enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut
+complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés
+de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous
+avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe,
+de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil.
+Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la
+confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et,
+en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de
+petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus
+beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
+nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar
+du macaroni à la napolitaine.
+
+Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût
+été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
+de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la
+perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
+sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut
+destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes
+soin de l'arroser pour hâter la fermentation.
+
+Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que
+nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
+le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent
+pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
+le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage
+domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
+marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux,
+prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.
+
+Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt
+nos arbres à caoutchouc.
+
+Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas
+aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les
+ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision
+suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
+le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les
+hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en
+sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage
+qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans
+le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se
+jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en
+éclatant de rire.
+
+«C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.»
+
+Un grand éclat de rire accueillit cette découverte; un grognement sourd
+sorti du buisson y répondit, et confirma ces paroles. Nous pénétrâmes
+dans le fourré pour tâcher de découvrir ce que faisait là cet animal que
+nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se
+trouvait nous réconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
+et elle était occupée à allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
+enfants, qui voyaient déjà toute la famille à la broche, ne purent
+s'empêcher de témoigner leur joie à ce spectacle.
+
+Leur mère leur reprocha leur inhumanité, de condamner ainsi ces pauvres
+animaux qui étaient à peine nés; et il fut résolu que deux seraient pris
+pour être élevés avec la mère, et que les autres seraient abandonnés
+dans les bois, où il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
+la mère, après le temps d'allaitement, serait tuée, et nous fournirait
+ainsi une bonne provision de lard salé.
+
+Nous arrivâmes enfin à Falken-Horst, que nous retrouvâmes avec bien du
+plaisir. Tout était en bon ordre: les hôtes de la basse-cour vinrent à
+nous en caquetant de la manière la plus bruyante. Nous les accueillîmes
+en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
+attachés jusqu'à ce que l'habitude les eût rendus sociables; l'aigle de
+Fritz le fut également, et on le plaça près du perroquet; mais mon fils
+eut l'imprudence, en lui passant une ficelle à la patte, de lui
+découvrir les yeux, qu'il avait eus bandés jusqu'alors. La lumière
+produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fûmes presque effrayés.
+Nous le vîmes s'emporter soudain, lancer à droite et a gauche des coups
+de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
+malheureusement à sa portée, fut déchiré avant même que nous eussions pu
+le secourir. Fritz entra en colère, et voulut tuer l'oiseau.
+
+Ernest accourut aussitôt et l'arrêta. «Cède-moi cet animal, lui dit-il,
+je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.
+
+--Te le céder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est à moi qu'il
+appartient. Apprends-moi ton secret.»
+
+Ernest secoua la tête négativement. Mon intervention devint alors
+nécessaire. «Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frère te donne
+son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
+de ses méditations que tu ne tiens toi-même au produit de ton adresse?»
+
+Je terminai enfin le débat en proposant à Fritz de donner son singe en
+échange du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agréé, mit fin à la
+contestation.
+
+«Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le préfère à un singe,
+dont tout le mérite gît dans ses grimaces.
+
+--Soit, dit Ernest, je tiens peu à être un héros, j'aime mieux devenir
+un savant. Je serai l'historiographe et le poète des hauts faits que tu
+accompliras avec ton aigle.
+
+--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
+pour le calmer?
+
+--J'ai lu, je ne sais où, que les Caraïbes, en pareil cas, fument sous
+le nez de l'oiseau rebelle. La fumée de tabac a sur eux la même
+influence que sur les abeilles, qu'elle endort.»
+
+Fritz se crut dupé, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
+prétendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.
+
+«Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicité du moyen, s'il réussit?»
+
+J'appuyai de toute mon autorité les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
+d'en faire sur-le-champ l'épreuve, afin d'arrêter les cris et les
+battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le désordre parmi nos
+volailles. Dès les premières bouffées, l'oiseau se calma; Fritz
+s'approcha, et lui enveloppa la tête d'un nuage épais de fumée. Peu à
+peu l'animal perdit ses forces, et nous le vîmes bientôt, complètement
+ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout à coup
+immobile.
+
+«Ah! mon aigle est mort! s'écria Fritz; c'est une cruelle méchanceté.»
+
+Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il était mort, il ne
+pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
+qu'il n'était qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
+enlever leur miel.
+
+En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
+lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans
+fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut
+unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons
+lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant
+lesquelles nous en avions été privés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
+
+
+Nous partîmes dès le lendemain matin pour établir à nos jeunes arbres
+des tuteurs avec des bambous. Nous emmenâmes la claie chargée de
+morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissâmes au
+logis la bonne mère et son petit Franz, en leur donnant commission de
+nous préparer un bon dîner pour le retour et de faire fondre de la cire
+pour nos bougies. Le buffle resta à l'écurie: je voulais que sa blessure
+fût entièrement cicatrisée avant de le soumettre au travail, et déjà
+quelques poignées de sel nous avaient obtenu son amitié. D'ailleurs la
+vache suffisait pour traîner notre léger fardeau de bambous.
+
+Nous trouvâmes nos arbres couchés par le vent tous du même côté. Des
+bambous furent plantés et attachés solidement aux arbres avec une espèce
+de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
+dont ils avaient besoin. Mes trois fils aînés, qui étaient avec moi,
+travaillaient avec beaucoup de zèle, et la nature même de notre
+occupation donnait lieu à des questions que j'accueillais avec beaucoup
+de plaisir; elles avaient toutes rapport à l'agriculture et à la
+botanique. Elles furent même si nombreuses, qu'elles finirent par
+m'embarrasser; mais je compris que le moment était favorable pour leur
+donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y répondre
+autant que mes connaissances me le permirent.
+
+FRITZ. «Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
+des sujets greffés?
+
+JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
+arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
+dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
+leurs fruits, comme un animal domestique obéit à la voix de son maître?
+
+ERNEST. Tu as voulu faire là de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
+rencontré qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas là d'arbres dont les
+branches se courbent à la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
+êtres obéissent de la même manière? Alors mon père devrait, quand tu es
+désobéissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.
+
+MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet à un genre
+d'éducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
+de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est aisé
+de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; la sève de cette branche
+s'est répandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
+bon arbre.
+
+ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.
+
+MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manières subissent des
+modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
+on ente en écusson ou en oeillet: les uns avec un bouton non enveloppé,
+les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
+associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
+cette règle générale: que les contraires ne s'allient point, et que les
+arbres que l'on marie doivent être de même nature. Ainsi, on ne greffera
+point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est à
+noyau, et l'autre à pépins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
+culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
+Providence a sans doute voulu par ce bienfait dédommager les pays chauds
+de plusieurs grands inconvénients.
+
+ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'idée première de la greffe, et d'où
+a-t-on tiré les premières bonnes branches pour les insérer dans celles
+des sauvageons?
+
+MOI. Ta question est très-sensée, et prouve que tu apportes une grande
+attention à mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
+de quelques pays où ils portent naturellement des fruits aussi exquis
+que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont été
+arrachés jeunes de leur sol natal et transplantés en Europe, où ils ont
+servi à greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre à
+produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
+sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'être
+greffé. Des jardiniers rassemblent à cet effet dans des enclos une
+quantité de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des pépinières, et
+c'est là qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.
+
+ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
+d'Europe, et par quels emprunts faits à l'Asie ou à l'Amérique l'homme
+est parvenu à les perfectionner?
+
+MOI. Oui, à peu près, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosité.»
+
+Je pris de là occasion d'apprendre à mes enfants l'origine de la plupart
+des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits à coquille, tels
+que la noix, l'amande, la châtaigne, sont originaires de l'Orient, que
+la cerise vient du Pont, la pêche de la Perse, l'orange de la Médie,
+etc.
+
+Ces explications étaient entrecoupées d'exclamations assez comiques, qui
+décelaient la prédilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais
+d'abord de fatiguer l'attention ou la mémoire de mes enfants; mais ils
+me conjurèrent de continuer, m'assurant qu'ils étaient bien loin
+d'oublier ou de confondre.
+
+«Heureux les pays!» s'écria Fritz en s'arrêtant devant les orangers, les
+citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous
+avions environné Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;
+«heureux les pays où croissent de tels arbres!
+
+--Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être
+appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne
+rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent.
+Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où
+l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en
+Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur
+a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,
+suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les
+planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la
+Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots
+d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de
+Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales
+espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire
+est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier
+passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier
+se greffe avec le plus de succès.»
+
+Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit
+attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application
+immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à
+Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait
+prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné
+du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait
+procuré, fut bien remercié.
+
+Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à
+s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y
+contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre
+approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque
+parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons
+traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous
+seraient bien utiles.
+
+Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé
+depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes
+difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de
+corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre
+chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider
+tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de
+descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des
+accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité
+d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.
+
+L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer
+cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des
+poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être
+facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la
+malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait
+un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de
+m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache,
+et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper
+sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la
+cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était,
+grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de
+l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de
+piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans
+l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus
+heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé:
+il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet
+événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai
+immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui
+construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je
+la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai
+de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne
+réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me
+trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils
+avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en
+attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du
+tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des
+marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je
+commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant
+que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée
+et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un
+bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma,
+et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule
+abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une
+hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau
+carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je
+recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner
+l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces
+travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que
+je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout
+l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec
+précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que
+m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles
+s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.
+
+Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons
+pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de
+planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas
+le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne
+demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de
+tabac.
+
+Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et
+qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,
+et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme
+la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes
+au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout
+le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel.
+Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous
+fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes
+promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron;
+à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis
+sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à
+travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la
+tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée
+et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous
+restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut
+soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous
+promîmes bien d'aller souvent visiter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de
+bambous.
+
+
+Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous
+venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les
+sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
+d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se
+soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de
+placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était
+assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à
+servir de pivot à la construction.
+
+À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
+forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience
+et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas
+fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces
+conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se
+fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter
+l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.
+
+Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
+exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine
+du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée
+pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
+suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu
+près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres
+que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis.
+Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
+l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
+plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
+je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes
+les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la
+surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et
+des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous
+eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte,
+et mon but fut rempli.
+
+Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de
+décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
+infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de
+succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et
+l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et
+souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable,
+où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées
+de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe,
+j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
+pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
+notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
+talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être
+parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et
+c'est ce que nous demandions.
+
+Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre
+construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux
+de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la
+monotonie de notre vie habituelle.
+
+Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à
+les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent
+conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès
+de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
+difficulté à cette substitution.
+
+L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales
+distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un
+cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans
+le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme
+avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à
+cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu
+je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
+puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un
+des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au
+premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
+domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du
+manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus
+rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le
+buffle.
+
+Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et
+qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son
+maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
+au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et
+ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même
+avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent;
+mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse
+imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur
+obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir;
+enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une
+petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses
+provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à
+l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies
+qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à
+sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
+roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
+qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte,
+s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait
+moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_
+(chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne
+chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
+quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal
+qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se
+décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
+susceptible.
+
+Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et
+j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la
+rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
+plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables
+embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait
+mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai
+heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha
+pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le
+caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
+que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
+de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
+l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
+puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes
+pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
+fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je
+venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
+travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de
+terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
+des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire
+qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine
+se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande
+satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.
+
+J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
+qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre
+courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre
+demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz
+avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient
+que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était
+claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à
+nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus
+tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
+la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette
+nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu
+l'idée première.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
+
+
+Un matin que nous étions occupés à mettre la dernière main à notre
+escalier, nous fûmes tout à coup surpris par des hurlements aigus et
+prolongés qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
+dressèrent soudain les oreilles et semblaient se préparer au combat. Je
+fus effrayé, et j'ordonnai aussitôt à mes enfants de regagner le sommet
+de l'arbre. Nos armes furent chargées et disposées, et nous nous tenions
+en garde, jetant nos regards de tous côtés; mais le bruit ayant cessé
+quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis à la hâte bien
+armé, je rassemblai notre bétail épars, revêtis mes chiens de leurs
+colliers à pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrivée de
+l'ennemi.
+
+JACK. «C'est le hurlement du lion. Je serais charmé de me trouver en
+face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi généreux que brave.
+
+MOI. Généreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
+lions assurément, leurs rugissements sont plus prolongés et moins aigus
+que ceux-ci.
+
+FRITZ. Ce sont peut-être des chacals qui viennent nous demander
+vengeance de la mort de leurs frères.
+
+ERNEST. Je crois plutôt que ce sont des hyènes, dont le hurlement doit
+être aussi affreux que la mine.
+
+FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
+viennent manger leurs prisonniers.
+
+MOI. Quoi que ce puisse être, faisons bonne contenance, et prenons garde
+de laisser abattre notre courage par des craintes prématurées.»
+
+Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre à rire et à jeter
+tout d'un coup son fusil de côté: il avait reconnu le terrible ennemi
+qui nous menaçait.
+
+«C'est notre âne, s'écria-t-il, qui revient à nous, et qui entonne
+simplement son hymne de retour.»
+
+En effet, c'était bien nôtre fugitif; nous l'aperçûmes à travers le
+feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrêtant de temps en
+temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
+animal d'une race à peu près semblable à la sienne. Ses formes étaient
+plus gracieuses; il joignait à la force l'élégance du cheval. Je
+reconnus aussitôt l'onagre.
+
+Cette découverte me remplit de joie, et balança très-heureusement la
+mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqué de ressentir contre notre
+baudet pour la panique qu'il nous avait inspirée. Je recommandai à mes
+fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
+maîtres du nouveau venu.
+
+Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
+l'onagre. Cette difficulté me tentait; et je voulais faire l'épreuve
+d'un moyen qui me vint à l'esprit. Je pris une corde, à l'extrémité de
+laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
+je joignis par une ficelle les deux parties, mais à un bout seulement,
+de manière à obtenir une sorte de pinces fortes et résistantes. Fritz,
+qui suivait attentivement tous mes préparatifs, les trouvait beaucoup
+trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
+_lazo_ contre l'onagre. Je le lui défendis. J'avais peur, s'il venait à
+manquer son coup, que le bel animal ne nous échappât; car je connaissais
+sa prodigieuse agilité.
+
+Quand nos préparatifs furent achevés, je chargeai Fritz, comme plus
+leste et plus adroit que je n'étais moi-même, d'aller passer au cou de
+l'onagre le noeud coulant que j'avais disposé, tandis que j'attachai à
+une racine l'autre extrémité de la corde. Je me cachai ensuite derrière
+un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.
+
+Il se présenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
+Cette vue parut l'effrayer: c'était sans doute la première figure
+d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
+remit paisiblement à paître. Son compagnon fut moins impassible; il
+s'approcha, alléché par une poignée de grains mêlés de sel que mon fils
+lui tendait.
+
+L'onagre lui-même, attiré par la curiosité, s'avança la tête haute et en
+soufflant. À peine était-il à portée, que Fritz lui jeta adroitement le
+noeud coulant par-dessus la tête. Le pauvre animal recula aussitôt; mais
+il était prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud.
+L'étreinte fut même si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
+point d'être étranglé. Je me hâtai d'accourir et de desserrer le noeud;
+je jetai autour de son cou le licol de l'âne; en faisant usage de la
+pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
+fortement serré. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
+permit de l'approcher sans danger. Nous reconnûmes alors que c'était une
+femelle.
+
+Mes fils, dont l'imagination allait vite, se réjouissaient déjà de
+monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
+le faire caracoler il fallait songer à le dompter. Nous commençâmes
+aussitôt cette éducation, qui présenta des difficultés inouïes. Il
+fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
+marque de soumission. Recouvrait-il sa liberté, il redevenait soudain ce
+qu'il était auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jeûner, je le
+chargeai de lourds fardeaux; tout était inutile, et plusieurs fois je
+désespérai de l'entreprise; néanmoins je continuai avec une ténacité et
+une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimulé par le
+besoin de réussir, qui m'avait sans cesse guidé depuis que nous étions
+sur cette terre déserte, j'espérais toujours que la fatigue
+l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
+faire: il était doux et tranquille dans son écurie, se laissait
+approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur dès qu'on
+essayait de le monter.
+
+Enfin, tous les moyens que j'avais imaginés ayant été inutiles, je me
+rappelai la manière dont les maquignons parviennent à rendre dociles les
+chevaux trop rétifs; et, tout cruel qu'était le procédé, je résolus d'y
+recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, à
+toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
+l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrêta
+aussitôt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'élança sur son
+dos; après quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillité, et trotta
+comme mon fils le voulut.
+
+Je le cédai à Fritz. J'étais fier de voir mon fils voler comme l'éclair,
+dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
+l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
+devant avec une corde assez lâche qui devait modérer sa vitesse; je lui
+adaptai aussi à la mâchoire un caveçon, et, au moyen d'une baguette dont
+on lui frappait l'oreille, nous parvenions à le diriger comme avec un
+mors. Nous commençâmes dès ce moment à le compter au nombre de nos
+animaux domestiques, et à lui donner un nom; nous l'appelâmes
+_Leichtfuss_, c'est-à-dire Pied-Léger, et certainement jamais animal
+n'avait mieux mérité son nom; c'était un nouveau sujet ajouté à
+l'éducation de mes fils. Je ne désespérais pas encore de revoir
+l'Europe, et je me flattais que cette éducation, qui développait leurs
+forces physiques et leurs grâces extérieures sans nuire à leur
+instruction morale, les mettrait un jour en état de briller dans la
+société.
+
+Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois
+semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une
+quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce
+petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne
+l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès
+d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les
+proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
+chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à
+nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient
+d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
+avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec
+quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui
+retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
+plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à
+cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.
+
+L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un
+travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
+fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les
+intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
+mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
+de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
+qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
+qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec
+des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne,
+une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y
+fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil,
+destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce
+travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes
+de terre et le manioc eurent la préférence.
+
+Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
+que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée
+d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui
+nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris:
+il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements
+d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest,
+qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.
+
+«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à
+fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au
+secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
+Knips.»
+
+Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je
+le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à
+fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les
+oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt
+après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant
+lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
+espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
+des lames de sabre.
+
+«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces
+feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai
+peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la
+découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur
+liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route,
+Ernest portait souvent à son oreille les oeufs, prétendant entendre
+remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés,
+et que les petits commençaient à se montrer.
+
+Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de
+mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la
+modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses
+oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de
+fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.
+
+Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement
+oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était
+très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui
+était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
+flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à
+ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande
+(_phormium tenax_). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les
+produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses
+yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile
+pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage
+de nous laisser nus.
+
+«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse.
+Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse
+des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
+Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»
+
+Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
+partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le
+second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils
+avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet.
+Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte
+de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne
+me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils
+descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière
+très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et
+combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
+l'exciter et le ramener à l'obéissance.
+
+«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que
+vous venez de cueillir.»
+
+Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous
+avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et
+nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses
+pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes
+plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
+construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais,
+et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses
+oeufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
+nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les
+dissoudre ni les renverser.
+
+Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît
+pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst,
+où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
+occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet,
+des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin
+aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les
+premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les
+moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était
+devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés
+à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
+charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps
+de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de
+palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je
+comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa
+végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous
+fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
+Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
+voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous
+être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant
+lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient
+dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
+la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz,
+effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau
+déluge.
+
+Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre
+château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous
+avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
+jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les
+ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous
+descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions
+couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était
+étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les
+premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier
+les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
+que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
+auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique
+bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre
+naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
+commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
+miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que
+possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
+destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la
+campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à
+elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus
+soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
+allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles
+revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles,
+et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
+peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et
+transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui
+nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
+matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
+pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse
+de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans
+crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement
+assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe
+partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en
+avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
+contenter.
+
+La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse,
+attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
+renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la
+cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
+bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques
+morceaux de viande salée.
+
+Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les
+mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du
+manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité
+croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de
+l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la
+mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les
+feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou
+bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués
+dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait
+dignement notre journée.
+
+Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
+nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris
+dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre,
+qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient
+la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes.
+Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination
+que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
+n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux
+domestiques, que nous étions fort en peine.
+
+Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers
+l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même,
+malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et
+me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
+nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être
+toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste
+expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison
+d'hiver.
+
+Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé,
+qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller
+chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions
+trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies
+auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la
+mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.
+
+Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
+peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
+deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
+retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même
+du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
+percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
+arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont
+j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il
+est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en
+faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
+rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle
+préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.
+
+
+Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines
+d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au
+milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
+effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par
+des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour
+respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
+rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et
+nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.
+
+Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions
+semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie
+était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé
+leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.
+
+Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété
+telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous
+mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château
+aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement
+endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.
+
+Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
+lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette
+fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes
+espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile,
+il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent
+à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables
+instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses
+nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz
+dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
+fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se
+livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
+volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet
+exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment
+dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
+aimaient beaucoup mieux errer en liberté.
+
+Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté
+de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits
+par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
+plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à
+voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été
+tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La
+pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas
+de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En
+examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
+omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
+d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En
+examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une
+habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines
+de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité
+susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
+nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des
+éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque
+tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
+poudres pendant la pluie.
+
+Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin,
+accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où
+le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon
+l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à
+l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
+roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments:
+aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits
+ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
+courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que
+nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut
+qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder
+peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée
+fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait
+facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes
+pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de
+profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une
+barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez
+voir, j'ai percé la montagne!»
+
+Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles
+de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je
+trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité
+assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
+tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
+mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le
+roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou
+assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet
+une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je
+m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air
+méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
+promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
+trouver ici la mort.
+
+--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
+et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.
+
+--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions
+ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
+entrant tu ne pouvais plus respirer?
+
+--Ne plus respirer? et pourquoi?
+
+--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend
+alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à
+marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
+l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.
+
+--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?
+
+--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra
+d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
+sans danger.»
+
+Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en
+firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les
+jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
+annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était
+corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée;
+je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me
+souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une
+caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans
+la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes
+d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher
+quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
+caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades
+qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
+haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en
+détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait
+par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient
+traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense
+étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants
+qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
+l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une
+obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous
+donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée.
+Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
+génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de
+tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne,
+qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces
+génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.
+
+Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se
+consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à
+l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender
+que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
+dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à
+Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux
+frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
+bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.
+
+Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que
+j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit
+de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée,
+Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
+et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur
+la tête.
+
+Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la
+déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement.
+Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le
+chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
+grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
+fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et
+la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il
+sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.
+
+J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main.
+Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
+une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans
+la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma
+femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les
+jambes.
+
+Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous
+les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte
+pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
+formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois,
+faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans
+un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique
+lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la
+lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons
+du jour colorés par les vitraux.
+
+Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin,
+comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
+nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en
+serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse
+du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je
+trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
+étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
+notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne
+demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à
+tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!
+
+En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures
+singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des
+piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et
+semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce
+qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des
+feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants
+comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.
+
+Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
+Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus
+qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de
+fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute
+pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées
+tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
+examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés
+d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si
+cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient
+dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de
+toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues
+perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette
+demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut
+résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
+habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée
+nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire
+une habitation d'hiver chaude, claire et commode.
+
+Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la
+surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les
+fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à
+Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
+que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une
+d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
+tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où
+nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
+solidement.
+
+Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division
+intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux
+parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
+cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière,
+où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait
+être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.
+
+La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois
+chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre
+chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à
+manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
+première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs
+fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
+dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu
+au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette
+ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au
+dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand
+pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin
+l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les
+différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
+magasins.
+
+Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs
+avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes
+pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses
+tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous
+fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les
+tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous
+en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui
+couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
+la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
+écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près
+du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
+se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait
+et restait à notre discrétion.
+
+Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes
+près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans
+la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable
+paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume,
+et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes,
+des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
+poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule
+sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en
+cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi
+quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de
+petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se
+reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande
+semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la
+mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait
+être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
+un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de
+harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent
+la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont
+suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités
+immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
+ce qu'ils peuvent.
+
+Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au
+lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter
+dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets;
+mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je
+m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon
+à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
+de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
+malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
+et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un
+couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
+les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
+couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un
+nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et
+toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
+la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
+morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de
+pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de
+quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore
+mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.
+
+En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que
+deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce
+travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint
+une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur
+chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes
+les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la
+lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient
+fort grosses.
+
+Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour
+transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai
+sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux
+canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu
+élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.
+
+
+Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail
+habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais
+cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.
+
+J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
+d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
+assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
+sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je
+les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les
+réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs
+tonnes; j'avais trouvé le plâtre.
+
+Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre
+de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air.
+Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À
+cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des
+pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches,
+au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de
+gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de
+la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous
+obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous
+les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.
+
+Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne
+fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
+trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui
+s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer
+leurs oeufs.
+
+Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en
+avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une
+grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter
+le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent
+avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris
+pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je
+cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne,
+et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il
+attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à
+terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
+il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la
+ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest
+n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
+cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué.
+Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son
+harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous
+commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus
+petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.
+
+Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de
+trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je
+les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à
+une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse
+solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec
+les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
+j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.
+
+Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
+d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par
+ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
+une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de
+calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus
+florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût
+excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions
+aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une
+immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un
+pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.
+
+Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
+espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin
+de Zelt-Heim.
+
+Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les
+grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du
+froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
+petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année
+suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce
+terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la
+partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
+prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les
+épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
+de toute espèce.
+
+Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne
+pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et
+déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les
+poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
+Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant
+droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
+balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de
+l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
+serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous
+accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
+l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître,
+car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
+examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous
+hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne
+mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une
+boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant
+dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus
+de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et
+rafraîchissant.
+
+Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je
+l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les
+cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas.
+Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
+dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous
+n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
+pussions les retrouver au besoin.
+
+Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
+jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les
+ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle,
+nous quittâmes Falken-Horst.
+
+Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
+rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst
+jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de
+peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des
+broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de
+marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
+présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
+couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du
+char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de
+la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»
+
+Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur
+qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être
+ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
+bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que
+causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
+peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser
+des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
+près de Zelt-Heim.
+
+Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une
+pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée,
+me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie
+d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
+des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je
+me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous
+mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de
+la Providence.
+
+Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous
+arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
+très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et
+garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
+dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide
+ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage
+inappréciable.
+
+Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et
+tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de
+chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma
+métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux
+portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de
+joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de
+leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à
+entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
+
+
+Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie
+étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ
+vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la
+mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai
+dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y
+introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une
+charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un
+peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
+toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des
+tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous
+étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces
+épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes
+et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
+enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les
+arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
+faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
+l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire
+la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
+alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur
+résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec
+attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande;
+car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent
+goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et
+j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce
+dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous
+en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se
+trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une
+utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en
+profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous
+goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.
+
+ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la
+découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?
+
+MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les
+arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite
+en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
+mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
+eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.
+
+JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?
+
+MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits
+gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
+faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
+cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y
+prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées?
+On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on
+coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
+sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle.
+De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
+saveur.»
+
+Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes
+sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie
+de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec
+zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et
+autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous
+fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur
+de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
+rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le
+vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous
+laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait
+la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une
+séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en
+deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour
+nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait
+fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
+l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que
+nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent
+les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de
+fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre
+devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
+établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y
+reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
+fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds
+au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de
+lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
+de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes
+un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en
+rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière,
+et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
+
+J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre
+jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
+touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne
+songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre
+métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.
+
+Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à
+Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
+en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
+laissés.
+
+Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au
+retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons
+coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
+justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux
+de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux
+fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
+pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
+coco.
+
+Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué
+dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
+dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une
+fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à
+arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect
+agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient
+bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous
+fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de
+petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques
+coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une
+adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été
+perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut
+chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
+
+Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans
+l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose
+qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous
+reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
+
+Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
+jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce
+fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
+pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de
+Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
+de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
+
+Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
+échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de
+cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion
+que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
+nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac
+dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés
+de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de
+magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
+s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si
+agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
+formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
+pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans
+les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude
+infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
+
+Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout
+à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui
+nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait
+à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait
+une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute
+petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
+ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un
+bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
+si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions
+vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux
+écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un
+animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à
+bec (_Schnabelthier_).
+
+Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin
+de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous
+aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et
+nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des
+Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était
+prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude,
+nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de
+notre bonne ménagère.
+
+Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je
+vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
+Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce
+qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
+d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
+d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.
+
+Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants
+animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre
+départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
+de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de
+fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions
+être encore huit à dix jours absents.
+
+Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait
+pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse
+pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz,
+nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de
+grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
+était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un
+lac de la Nouvelle-Hollande.
+
+Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
+apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de
+tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à
+laquelle nous donnâmes le nom de _Waldeck_ (abri de la forêt), laissant
+à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous
+eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui
+voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec
+l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
+galop, il nous eut bientôt rejoints.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+La pirogue.--Travaux à la grotte.
+
+
+Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la
+Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes
+environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux
+ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques.
+Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je
+reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne
+une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
+grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en
+faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
+expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La
+provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite
+hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette
+colline, qui s'élevait à droite du cap.
+
+Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la
+fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir
+une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un
+vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites
+cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici
+l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
+nouvelle demeure.
+
+ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car
+j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit
+d'une vue délicieuse.»
+
+Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout
+simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest
+l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.
+
+Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
+la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la
+cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat.
+Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
+fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se
+trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
+l'huile qu'elle en pourrait tirer.
+
+Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de
+la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de
+Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée,
+parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu,
+et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme
+européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous
+eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
+animaux.
+
+Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher
+un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce.
+Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute
+tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
+à mes vues par la légèreté de l'écorce.
+
+Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau
+d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de
+hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis
+monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à
+l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches,
+tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes
+ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
+coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail
+s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre
+morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir
+heureusement étendu à terre.
+
+Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
+travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une
+chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq
+pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant
+l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
+joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
+cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent
+plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le
+milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur
+convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait
+les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je
+résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent
+chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne,
+qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois
+accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et
+aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût
+soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
+élèves lui échapper ainsi.
+
+Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois
+nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce
+que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
+très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard,
+de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous
+coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos
+lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais,
+avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants
+d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de
+cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour
+nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour
+retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la
+chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour
+dîner.
+
+Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut
+bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves
+de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et
+de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et
+les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert
+d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin
+coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou,
+avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout
+avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une
+pirogue agréable et solide tout à la fois.
+
+J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
+pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au
+buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à
+nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter
+la sangle et la selle du buffle.
+
+Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon
+père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
+
+Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces
+affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
+Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose.
+«Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les
+bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé
+en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
+dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
+auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite
+que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui
+faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je
+réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et,
+craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa
+mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
+dresser le veau.
+
+L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
+_Grondeur_ (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de _Sturm_
+(l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Dès cet
+instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son
+veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
+avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de
+sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
+
+Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
+nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une
+demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions
+intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
+navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes
+ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des
+deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud
+pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de
+notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
+
+Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à
+voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de
+brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous
+versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
+fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que
+nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce
+manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de
+feutre d'une grande solidité.
+
+Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de
+la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette
+côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
+de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
+nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu
+aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une
+autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de
+l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre
+position actuelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Anniversaire de la délivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution
+des prix.
+
+
+Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille
+dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis
+combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand
+étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du
+jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment
+de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la
+solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent
+aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa,
+comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne
+parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que
+j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:
+
+«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre
+débarquement dans l'île.»
+
+Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je
+lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante
+bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.
+
+Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions
+ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le
+temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas
+trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
+que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me
+manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait
+nous en procurer un autre.
+
+«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé,
+c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.
+
+--Justement, mon fils.»
+
+Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du
+lendemain. «En élevant nos coeurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
+ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps
+après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire,
+j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu
+de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
+fûmes bientôt tous endormis.
+
+Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit
+entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et
+nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni
+Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément
+endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah!
+ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»
+
+Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une
+si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
+père? Aussi nous l'avons fait.»
+
+Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant
+pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des
+futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.
+
+Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le
+déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en
+conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment
+du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait
+consacré à des amusements de toute espèce.
+
+«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur
+dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez
+faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers,
+entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
+ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes,
+donnez le signal du combat!»
+
+Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent
+par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet
+incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons
+combattre! le signal est donné!»
+
+Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but
+fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé,
+avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et
+que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve;
+chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil,
+excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa
+balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
+corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
+qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je
+jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
+fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de
+voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas.
+Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups
+furent presque les mêmes.
+
+Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand
+nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort
+bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une
+pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les
+coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst;
+et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
+couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés
+seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz
+partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant.
+Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le
+corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
+avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts
+d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et
+amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh!
+m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
+
+--Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour
+l'équitation.»
+
+Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
+sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
+couteau en signe de victoire.
+
+«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
+rapportes le couteau?
+
+--La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui
+était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
+m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon
+exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la
+fatigue.»
+
+Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança
+son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une
+adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les
+écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais
+ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice,
+monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
+kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par
+des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées
+dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se
+moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de
+Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à
+sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme
+l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
+de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur;
+il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à
+caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous
+étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès
+avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
+avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
+
+Le _lazo_ vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus
+adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
+Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz
+eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être
+dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de
+lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
+Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant
+le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus
+petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi
+brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée
+nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
+d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné
+à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui
+revenait, elle leur distribua leurs prix.
+
+Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
+anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.
+
+Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.
+
+Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre
+d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en
+faire une selle.
+
+Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire
+anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une
+femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.
+
+Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit,
+comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors
+goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
+pas attendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+L'anis.--Le ginseng.
+
+
+Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de
+l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux
+grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse
+sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans
+le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses
+reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette
+chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter
+Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en
+grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et
+nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais
+je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
+pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
+des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
+formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
+ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé
+beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
+donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver
+la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des
+calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
+et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
+peur que le soleil ne les séchât trop tôt.
+
+Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
+montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux
+chiens, ils nous quittèrent au galop.
+
+Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se
+creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les
+calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
+ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop
+comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
+sans en renverser au moins la moitié.
+
+MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de
+recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop
+compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le
+faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
+
+MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient
+peut-être pas mûres.
+
+MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
+
+MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai
+plantées.
+
+MOI. Mais quoi donc?
+
+MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons
+arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes
+commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
+pèlerins; les autres ont un long cou.
+
+MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir;
+le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
+
+Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient
+nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des
+courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres
+étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison
+de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
+
+Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une
+ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de
+petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les
+secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous
+façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
+soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
+contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
+mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne
+fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
+lesquelles j'avais compté.
+
+Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir
+nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils
+sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh
+bien! avez-vous été heureux?
+
+FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes.
+Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
+calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
+qu'elle ne versât pas en route.
+
+JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
+bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
+térébenthine qui pourra nous servir.»
+
+Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs
+trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh!
+comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine
+respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
+éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles
+pour nos bêtes.
+
+MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
+importantes.
+
+ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je
+ne sais trop ce que c'est.
+
+MOI. Fais-le-moi voir.
+
+JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.
+
+MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux
+de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais
+où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?
+
+JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu
+ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis
+empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz
+prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je
+l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie
+entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec
+avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
+très-désagréable.
+
+MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus
+précieuse que ton anisette?
+
+JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage,
+au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.
+
+MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir
+envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe.
+Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?
+
+FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
+singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
+découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux
+collègues de Knips.
+
+MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont
+comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.
+
+FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent
+remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
+trouvait entre lui et moi.»
+
+J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous
+recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
+de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
+abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la
+pensée que le coup ne portera pas si loin.
+
+FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues,
+dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon
+que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un
+petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus
+considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière
+notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans
+une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort
+affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos
+montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés,
+en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.
+
+ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une
+houe?
+
+FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
+avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait
+fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
+vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal,
+et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître
+la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher
+Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines,
+ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous
+n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle
+espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle
+nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez
+vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée
+racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.
+
+MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est;
+mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
+avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
+
+FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
+
+MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire,
+comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans
+ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où
+on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en
+Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de
+Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais
+continue ton récit, Fritz.
+
+FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos
+bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel!
+quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La
+volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés
+comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
+
+JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
+tout pillé!
+
+MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me
+paraît bien extraordinaire....
+
+JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de
+singes.
+
+FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre
+repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de
+l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui
+avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans
+l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait
+une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se
+dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle
+hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
+c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
+pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui
+pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus,
+descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une
+armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre,
+puis soudain remonter bien haut dans l'air.
+
+«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute
+pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
+rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint
+s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne
+chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les
+tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les
+avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous
+eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
+perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant
+sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair
+dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai
+apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne
+conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous
+recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le
+chemin du logis.»
+
+Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas
+de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
+permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
+aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.
+
+
+Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur
+confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
+glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à
+l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la
+fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
+petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai
+les petits bâtons dans le vase.
+
+Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année
+précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
+manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des
+arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette
+réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux
+flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
+pigeons.
+
+Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les
+baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
+dépêtrer.
+
+--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
+vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et,
+pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
+à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils
+suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.
+
+Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack
+les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière
+qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en
+avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher
+d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans
+englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide
+baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt
+ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni
+Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
+livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux
+flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine
+devait jouer un rôle important.
+
+Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était
+pris comme eux au gluau.
+
+«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
+qu'il me regarde comme une connaissance.
+
+--Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le
+coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
+c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le
+figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
+l'espèce.»
+
+Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
+ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai
+sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer
+parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
+et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens.
+Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
+d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense
+de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire
+promptement.
+
+Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été
+la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
+de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes
+préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues
+cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à
+sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et
+cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
+procurer des oiseaux.
+
+Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les
+nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
+remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un
+grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la
+lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une
+nuée d'ortolans.
+
+Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières,
+venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait,
+et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de
+toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils
+m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous
+servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
+Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés
+par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous
+mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère
+étrange et mystérieux.
+
+Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos
+oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous
+allâmes nous coucher.
+
+Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette
+provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
+faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de
+cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de
+beurre.
+
+J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les
+singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des
+provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que
+Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur
+l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
+que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens
+nous accompagnaient.
+
+La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions:
+je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
+engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
+ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.
+
+--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»
+
+Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres
+semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
+mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les
+singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas,
+nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
+doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
+
+On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis
+que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
+
+Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais
+buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de
+nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux
+jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos
+chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
+éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la
+métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de
+pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du
+bois.
+
+Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution
+du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et
+se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux
+avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
+Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les
+cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
+petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes,
+de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser
+cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
+enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
+affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de
+maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
+courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut
+couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur
+le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles
+j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles
+pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
+enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
+le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du
+jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de
+temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes
+penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à
+notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la
+surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.
+
+Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain.
+Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens
+en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de
+nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.
+
+La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
+étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
+ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les
+autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt
+ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de
+derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
+hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de
+pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent
+à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
+épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
+seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à
+la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à
+courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
+débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
+restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les
+détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
+de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer
+leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je
+vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes
+chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou
+étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur
+approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos
+bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous
+fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables
+s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence
+de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à
+quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec
+horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah!
+mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
+exécutions.»
+
+Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
+où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis
+que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un
+corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous
+trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés
+par mes fils.
+
+Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec
+nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes
+leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai
+avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons
+européens. Ils étaient beaux et gros.
+
+Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je
+viens de trouver.
+
+--Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.
+
+--Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
+prisonniers?
+
+--Je les mettrai dans mon colombier.
+
+--Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!
+
+--Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en
+revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos
+bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense
+pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et
+casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst.
+J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
+voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous
+découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nomme _areca
+oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés
+et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes
+nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut
+tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+Le pigeonnier.
+
+
+Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes,
+et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à
+Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie
+la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir
+s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
+charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim
+sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
+peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts
+quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une
+couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un
+perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice
+achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les
+pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour
+que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient
+occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à
+venir s'établir ici?
+
+--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.
+
+--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
+d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble
+de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
+qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.
+
+--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.
+
+--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
+ailes de nos pigeons.
+
+--Pourquoi donc, mon père?
+
+--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent
+augmenter le colombier.»
+
+Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut
+tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
+encore trois à quatre jours.
+
+Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les
+places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons
+revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes
+entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les
+ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de
+poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
+lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
+s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les
+laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du
+charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller
+frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
+famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos
+pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans
+l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
+sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et
+s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
+fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
+nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le
+coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent
+tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le
+trouver.
+
+«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.
+
+JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?
+
+ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»
+
+Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui
+répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre
+pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de
+Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.
+
+«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur
+faisant un grand salut.
+
+ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.
+
+--C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes
+bêtes soient perdues pour nous.»
+
+Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les
+pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des
+compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.
+Entendez-vous, petits?»
+
+Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est
+fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne
+paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre
+était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis
+ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.
+
+JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent
+un bon abri à une terre inconnue.
+
+FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis
+de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»
+
+Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se
+passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les
+fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes,
+et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.
+
+Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié
+curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand
+Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:
+
+«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!
+
+TOUS. Qui donc? qui donc?
+
+JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!
+
+ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.
+
+MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade
+reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»
+
+Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon
+étranger, et il avait repris sa place au colombier.
+
+Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur
+objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis,
+ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la
+porte?»
+
+Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul
+soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu
+seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»
+
+Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de
+faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet,
+nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds.
+La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la
+modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette
+fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent,
+et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien?
+dis-je à Ernest.
+
+ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à
+soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.
+
+MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu
+enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un
+bonheur?»
+
+Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux
+commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme
+nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant
+revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un
+héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie,
+que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon
+fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son
+palais.
+
+--Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous
+hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un
+spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du
+pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à
+la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à
+entrer, après bien des hésitations.
+
+«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père,
+expliquez-moi comment vous avez fait.»
+
+Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en
+faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et
+je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la
+plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons
+semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les
+herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle
+qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et
+solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle
+dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les
+Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds
+suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.
+
+Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous
+recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans
+l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+Aventure de Jack.
+
+
+Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos
+soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur
+habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent
+bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre
+s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de
+nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
+nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui
+arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous
+avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre
+cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois
+l'aigle de Fritz contre les arrivants.
+
+La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions
+nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
+époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin
+d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son
+extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire
+depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux
+d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
+boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.
+
+Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule
+s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer
+pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
+rechange à te donner?
+
+FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!
+
+JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?
+
+MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
+d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
+que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où
+t'es-tu mis dans cet état?
+
+JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.
+
+MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?
+
+JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
+colombiers et autres ouvrages de même nature.
+
+MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta
+faute si elle n'a pas réussi.
+
+JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes
+paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en
+avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient
+bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le
+marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un
+endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et
+bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je
+commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon
+secours.
+
+FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien
+vite si nous t'avions entendu.
+
+JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris
+à ma voix.
+
+ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?
+
+JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
+tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
+nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
+à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis
+sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
+m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des
+efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie
+nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais
+bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.
+
+MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!
+
+FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.
+
+ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.
+
+JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
+rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait
+d'invention.
+
+MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie:
+la prière.
+
+JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières
+que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous
+avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec
+toute la ferveur possible.
+
+MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
+sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La
+prière faite de coeur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse.
+Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du coeur!»
+
+Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
+souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
+défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à
+moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui
+dire: «Que me veux tu donc?
+
+JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.
+
+MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le
+montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être
+tressés: ainsi jette-les là de côté.
+
+JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les
+fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»
+
+Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux;
+ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent
+pour l'aider.
+
+«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage,
+donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien
+droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent
+aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je
+taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un
+véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
+grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de
+questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
+disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la
+surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de
+musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des
+mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun
+compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
+en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.
+
+Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et
+dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes
+soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à
+fait à mes désirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (impétueux), et en
+peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité
+difficile à imaginer.
+
+Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le
+fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des
+pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son
+d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire
+suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
+nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
+couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car
+nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.
+
+Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous
+aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc
+d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous
+solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
+l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
+en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office
+d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de
+marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.
+
+
+
+
+TOME II
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Second hiver.
+
+
+Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre
+second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire
+provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits,
+pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes
+aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que
+nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.
+
+L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous
+recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions
+effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient
+les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce
+bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes
+commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit.
+La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent
+même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour
+douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre
+réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante
+uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.
+
+Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son
+lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé
+à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à
+l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque
+jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le
+singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous
+avaient aussi suivis.
+
+Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte
+n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de
+mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés
+dans une obscurité profonde.
+
+Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des
+ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles
+minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au
+milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y
+parvins.
+
+Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la
+hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un
+pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en
+haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis
+enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et
+je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et
+ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au
+milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.
+
+Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les
+instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et
+je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.
+
+Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous
+les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une
+forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de
+tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des
+planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout
+eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé
+au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi
+tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.
+
+Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres
+en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,
+des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.
+
+Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous
+savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest
+savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack
+s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la
+position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être
+d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.
+
+Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y
+portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher
+à l'étude.
+
+Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas
+parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui
+faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes
+enfants.
+
+Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un
+assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des
+hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom de
+_Felsen-Heim_ (maison du rocher).
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
+
+
+Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé,
+il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le
+tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le
+rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous
+fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!
+Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments
+déchaînés contre nous.
+
+Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et
+nous pûmes sortir de la grotte.
+
+Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature,
+qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de
+dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque
+rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il
+aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put
+préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup
+d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.
+
+Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet
+objet pour dire quelle en était la nature.
+
+Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau
+dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès
+nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz,
+de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de
+nouveau.
+
+À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se
+croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un
+lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi,
+j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me
+confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre
+échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et
+les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur
+cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la
+baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de
+distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de
+terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus
+grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait
+avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé
+du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert
+d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas
+les oeufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne
+pas rentrer les mains vides auprès de la mère.
+
+Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine:
+l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui
+le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était
+plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent
+l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je
+fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais
+bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette
+mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à
+dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la
+baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.
+
+Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos
+côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,
+qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.
+
+Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des
+moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.
+
+«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision
+de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter
+ici?
+
+MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura
+arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des
+flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme
+masse que celle-ci?
+
+FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru
+qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer
+parti?
+
+ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre
+rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là
+deux belles porcelaines.
+
+JACK. Et moi, trois magnifiques galères.
+
+FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.
+
+MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe,
+feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux
+doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et
+hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot
+pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous
+tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»
+
+Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne
+nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me
+pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un
+autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.
+
+«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de
+frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui
+mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les
+premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de
+Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité.
+Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous
+sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent
+de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»
+
+Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest,
+que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et
+ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs
+bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me
+procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de
+satisfaire votre désir.
+
+FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;
+elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,
+pourvu que ma mère ne s'en serve point.
+
+MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,
+redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce
+que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»
+
+Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai
+lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.
+
+MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits
+polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules
+l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux
+branches d'un arbre.
+
+ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.
+
+MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des
+choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits
+insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers
+énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour
+les navires quand ils sont à fleur d'eau.»
+
+Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous
+hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants
+racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages
+firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de
+retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait
+partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis
+de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est
+un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester
+sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Dépècement de la baleine.
+
+
+Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de
+coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je
+m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
+Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
+avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
+cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
+qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
+avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
+en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être
+armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
+tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre,
+traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que
+le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
+comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque
+à côté de la baleine.
+
+Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où
+les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz,
+qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si
+effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant
+approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à
+soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le
+milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
+encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous
+admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses
+yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus
+étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on
+nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont
+ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme
+ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de
+ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz
+s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à
+peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit
+pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa
+taille.
+
+--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits
+poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les
+mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités
+noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
+trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à
+travers les barbes ou fanons.
+
+«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
+notre Léviathan avant la nuit.»
+
+Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de
+la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache
+et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en
+bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais
+nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.
+
+Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
+de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
+nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes;
+puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent
+saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
+haches.
+
+Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns,
+car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
+pourraient nous servir.
+
+Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
+me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
+peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des
+chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
+avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.
+
+Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
+la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ.
+Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
+entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
+excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de
+regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.
+
+Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que
+l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
+force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes
+enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
+furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première
+journée.
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la
+pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux
+que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux.
+Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre
+baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui
+s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
+s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les
+oreilles.
+
+Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de
+nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques
+préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux
+intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis
+nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de
+sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les
+plaçâmes dans le bateau.
+
+Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil
+commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour
+retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la
+baleine aux oiseaux voraces.
+
+Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce
+dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques
+beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous
+nous embarquâmes.
+
+«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes
+enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?
+
+--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
+enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les
+Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à
+convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
+dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos
+besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»
+
+On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre
+disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis
+observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.
+
+En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous
+attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter
+dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre
+cargaison.
+
+--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te
+rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
+richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
+nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue géante.
+
+
+Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à
+convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la
+cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie
+les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à
+l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
+l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap
+grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était
+primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
+dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une
+grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que
+je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs
+morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
+les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.
+
+Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière
+des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes
+alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
+d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les
+oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était
+un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers
+aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme
+autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.
+
+Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à
+reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne
+vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la
+Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous
+moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à
+portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
+cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
+presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
+volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes
+ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
+nous céderont volontiers la place.»
+
+Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
+l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le
+bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les
+oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait
+nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames
+si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à
+manier.
+
+J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
+d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
+répondre à mon attente.
+
+Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
+qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
+un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
+où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les
+endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais,
+mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
+ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que
+l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis
+que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
+contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser
+successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même
+et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la
+surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
+pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les
+fis en fanons de baleine.
+
+Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
+quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
+mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
+croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.
+
+Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent
+parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
+rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du
+Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter
+dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais,
+comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le
+lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à
+la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
+européens et les conduire à l'îlot.
+
+Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
+on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
+afin de partir plus tôt le lendemain matin.
+
+Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme
+avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine;
+elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle
+devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.
+
+Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à
+l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en
+pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire.
+Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes
+le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si
+bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
+nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.
+
+J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la
+côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait
+de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des
+arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au
+fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
+s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que
+nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt
+l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à
+l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté
+de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
+vus dans nos précédents voyages.
+
+Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à
+droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à
+terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
+plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut
+pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à
+coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des
+bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur,
+lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité
+dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.
+
+Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
+dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer.
+Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le
+chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
+J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux
+mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils
+croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
+banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de
+feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y
+était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se
+mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était
+considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour
+se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils
+n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs
+_lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes
+trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de
+pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
+échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous
+trouvâmes délicieux.
+
+Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la
+basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
+déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.
+
+C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
+cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais
+du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande
+pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour
+des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes
+au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis
+nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
+tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce
+morceau nous avait laissé.
+
+J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en
+allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui
+croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.
+
+Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation,
+nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du
+cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et
+d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
+la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui
+s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre
+expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
+empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames
+mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de
+l'îlot.
+
+Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où
+ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé
+d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un
+monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa
+en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que
+c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins
+qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
+manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
+mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
+dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux
+voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié
+moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.
+
+En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
+nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
+compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère
+seule resta pour m'aider.
+
+Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous
+tout essoufflé.
+
+«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
+mammouth! il est sur le sable!»
+
+Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait
+être simplement le squelette de la baleine.
+
+«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de
+poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la
+carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé
+dans les sables.»
+
+Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par
+la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a
+une tortue.»
+
+Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras
+autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.
+
+Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
+mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de
+derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou
+douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un
+des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
+parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa
+une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était
+d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
+elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous
+la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.
+
+Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
+résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.
+
+Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au
+pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre
+baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
+morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.
+
+«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?
+
+--Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
+soufflé et qui m'a attrapé.
+
+--Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
+même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi,
+n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en
+moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre
+celui d'un mammouth justement à la même place?
+
+JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.
+
+MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
+du mammouth.
+
+JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers
+ont été découverts en Sibérie.
+
+MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
+fait ta leçon.»
+
+J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet
+animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue
+de l'espèce des éléphants.
+
+Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles
+fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
+renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.
+
+Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous
+fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous
+essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts,
+nous restâmes tous en silence auprès d'elle.
+
+Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous
+conduira elle-même à Felsen-Heim.»
+
+Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
+apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes
+la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une
+patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans
+perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.
+
+Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper
+la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
+tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si
+bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de
+bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
+chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
+tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
+d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite,
+soit à gauche.
+
+Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en
+ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer
+la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de
+s'éloigner.
+
+Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut
+destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans
+l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au
+moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de
+manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois
+pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou
+tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est
+très-estimée des navigateurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure
+d'Ernest.--Le boa.
+
+
+Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de
+nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et,
+après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni
+gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
+C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était
+pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire
+au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
+avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle
+ordinaire.
+
+La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
+certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la
+laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance.
+J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
+je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
+refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous
+obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
+limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient
+plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de
+nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre
+industrie fut sans bornes.
+
+Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une
+nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des
+étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
+me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
+mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons
+nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je
+les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
+poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive
+réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait
+conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi
+j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
+colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à
+ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des
+étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant
+à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
+à mes bêtes.
+
+Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres
+Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort
+peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez,
+et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles.
+Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le
+joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
+consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
+plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode
+était la meilleure.
+
+Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque
+un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la
+baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre
+provision, à laquelle nous avions pris grand goût.
+
+Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
+besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
+étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en
+prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et,
+après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies
+et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion
+dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
+corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles,
+de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
+rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de
+baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives
+du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers
+essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils
+furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les
+considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis
+par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
+pour aider à la porter.
+
+À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une
+civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se
+plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant
+quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
+ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal
+gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
+à courir en poussant des cris de joie.
+
+«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
+litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»
+
+Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera
+excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!
+
+MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
+chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
+de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.
+
+MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.
+
+FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont
+on se sert dans les Indes.
+
+ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
+disposé à ce métier.
+
+MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
+esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je
+serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
+vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que
+les vôtres.
+
+JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
+fortes pour rassurer maman?
+
+MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux
+excellents porteurs pour le palanquin.
+
+ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
+faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se
+cacher quand elle voudrait.
+
+JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
+réussira; Franz et moi nous conduirons.»
+
+Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette
+idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos
+trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt
+accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm,
+placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à
+Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
+deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore
+habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était
+meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans
+fatigue.
+
+Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le
+pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter;
+mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser
+leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
+pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
+si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons
+galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans
+s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il
+sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il
+n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à
+temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même
+aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté.
+Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
+une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère
+me fit beaucoup de plaisir.
+
+Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions
+depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
+homme effrayé.
+
+«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
+nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte
+taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers
+nous.
+
+--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu
+encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais
+ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.
+
+MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même
+notre vilaine truie qui fait encore des siennes.
+
+FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal;
+tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse
+sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»
+
+Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
+pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je
+pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté
+j'entendis Fritz crier:
+
+«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
+couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?
+
+MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de
+notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!
+
+FRITZ. Pourquoi donc?
+
+MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
+s'avance vers nous.»
+
+Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos
+dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le
+plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus
+je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu
+raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne
+savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à
+nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
+fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de
+nous en défaire à coups de fusil.
+
+L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une
+proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers
+la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses
+mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus
+par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de
+fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de
+Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais
+les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou
+n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se
+mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu
+alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
+redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer
+dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut
+bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.
+
+Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes
+effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
+proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les
+couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité,
+ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants
+de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer.
+Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un
+pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible
+secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte
+sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
+l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents venimeux.
+
+
+Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable
+voisin nous tenait comme assiégés dans notre demeure; car je fis
+observer sévèrement ma défense, n'y manquant moi-même que dans le cas
+d'absolue nécessité, et alors même je ne m'éloignais que de quelques
+centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de
+sa présence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitté sa retraite, si
+nos oies et nos canards, qui avaient établi leur demeure dans l'étang,
+ne nous eussent donné des annonces trop fidèles de son terrible
+voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le
+logis, après leur excursion sur la mer et sur les côtes voisines, nous
+les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure,
+témoignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation
+inaccoutumée; enfin, après avoir longtemps voltigé au-dessus de la baie
+du Salut, ils allaient prendre gîte dans l'île des Poissons.
+
+Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retiré sous
+d'épaisses broussailles et au centre d'un terrain marécageux, était trop
+bien à l'abri de nos coups pour que je pusse me décider à courir le
+risque d'une attaque; mais, d'un autre côté, il n'était pas moins cruel
+de demeurer ainsi dans une captivité funeste à nos occupations, et
+réduits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.
+
+Au moment où la position commençait à devenir critique, notre vieil âne
+nous tira d'embarras par un de ces traits de pétulance aveugle,
+caractéristique de sa race, et qui lui laissait peu de prétentions à la
+gloire attribuée dans les premiers temps aux oies intelligentes du
+Capitole.
+
+Notre petite provision de fourrage se trouva épuisée le soir du
+troisième jour, et nous dûmes songer à la nourriture du bétail pendant
+les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin à foin, il
+fallait, bon gré, mal gré, se résoudre à lâcher les animaux afin qu'ils
+pourvussent eux-mêmes à leur nourriture.
+
+Pour échapper aux attaques du serpent, j'avais résolu d'éviter la route
+ordinaire, et de faire descendre le bétail jusqu'à la source du ruisseau
+du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'étang,
+était le moins exposé aux poursuites de notre ennemi. En conséquence de
+ce plan, aussitôt après notre déjeuner, la quatrième matinée de notre
+captivité, nous attachâmes nos bêtes à la queue l'une de l'autre; et
+Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut chargé de monter l'onagre
+et de tenir la première bête par le licol, jusqu'à ce que tout le
+troupeau eût défilé devant lui. À la moindre apparition de l'ennemi, il
+avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et, à tout hasard, de se
+réfugier à Falken-Horst.
+
+Le reste de la garnison fut disposé sur la plate-forme, afin de tirer à
+travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa
+retraite et de se diriger vers le ruisseau.
+
+Quant à moi, je choisis un endroit avancé, d'où je pouvais tout voir
+sans être vu, et me retirer à temps pour prendre part à la décharge
+générale; car j'espérais être plus heureux cette fois que dans notre
+première attaque.
+
+Avant de m'établir à mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les
+armes à balle et d'attacher le bétail dans l'ordre convenu. Par malheur,
+ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un
+instant trop tôt. À ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal à
+propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues
+années. Ranimé par trois jours de repos et de nourriture abondante, il
+se délivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au
+milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que
+plaisant; mais lorsque Fritz, déjà en selle, voulut ramener le rebelle
+dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la liberté, qu'il
+prit le large sans plus de cérémonie, en se dirigeant au galop vers
+l'étang aux Oies. Nous commençâmes par l'appeler par son nom; mais,
+Fritz s'étant élancé à sa poursuite, je n'eus que le temps de le
+rappeler à grands cris; car, au moment où l'âne arriva dans le voisinage
+des roseaux, nous aperçûmes avec effroi l'énorme boa se mettre en
+mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant à l'abri de toute
+poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le
+monstre s'élança comme un trait sur sa proie sans défense, l'entoura de
+ses replis, en évitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.
+
+À cette vue, la mère et les enfants se rassemblèrent autour de moi en
+poussant un cri d'horreur, et nous contemplâmes avec compassion la
+triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants
+murmuraient à mes oreilles: «Faisons feu! courons au secours de l'âne!»
+Mais j'apaisai leur ardeur guerrière par ces paroles: «Hélas! mes chers
+enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre paraît assez occupé de sa
+proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'à la
+moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur?
+Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux
+demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commencé
+à engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans
+danger.
+
+JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'âne d'une seule
+bouchée? Ce serait monstrueux.
+
+MOI. Les serpents n'ont pas de dents mâchelières pour broyer leur proie:
+comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entière à la
+fois?
+
+FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour détacher la chair des
+animaux dont il se nourrit? Et cette espèce de serpent est-elle
+venimeuse?
+
+MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant à la
+chair, il ne s'occupe pas à la détacher des os; il engloutit la peau et
+le poil, la chair et les os, et son estomac possède assez de vigueur
+pour tout digérer.
+
+ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir
+l'âne avec ses os.
+
+FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie à moitié morte
+dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'à en faire
+une espèce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus
+de difficulté qu'un morceau de pain.
+
+MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux préparatifs de cet
+horrible repas, et j'emmènerai Franz avec moi, afin d'épargner à son
+jeune coeur les détails d'un si cruel spectacle.»
+
+Je ne fus pas fâché de leur départ; car le drame commençait à devenir si
+affreux, que j'avais peine à le supporter moi-même. Tout ce que Fritz
+avait annoncé s'accomplit avec la lenteur naturelle à ces terribles
+animaux. Enfin la victime cessa de se débattre et expira après de
+courtes convulsions; mais le monstre ne lâcha pas sa proie, dont il
+commença à broyer les os avec un bruit sinistre. Bientôt il ne resta
+plus de reconnaissable que la tête de l'âne, sanglante et défigurée.
+
+Alors commença la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent,
+après avoir enduit sa proie de cette bave épaisse qui découle
+abondamment de ses lèvres, s'étendit dans toute sa longueur et se mit en
+devoir d'engloutir les membres inférieurs, et bientôt l'animal tout
+entier disparut dans son vaste estomac.
+
+Cette scène avait duré depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon
+principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait été d'attendre le
+moment favorable à l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants
+contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu était
+enfin arrivé, et je m'écriai avec une joyeuse émotion: «En avant,
+camarades, rendons-nous maîtres du monstre: il est maintenant sans
+défense.»
+
+À ces mots, je m'élançai le premier, mon fusil à la main; Fritz me
+suivait pas à pas. Jack demeura quelques pas en arrière, trahissant une
+appréhension bien pardonnable. Quant à Ernest, il resta prudemment dans
+l'intérieur des retranchements, sage précaution que je me proposai de
+lui reprocher plus tard.
+
+Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le
+reconnaître pour un véritable boa. Son immobilité contrastait avec la
+manière terrible dont il roulait ses yeux étincelants.
+
+Je lui lâchai mon coup à environ vingt pas; Fritz fit feu à mon exemple.
+Les deux balles avaient traversé le crâne de l'animal. Les yeux
+flamboyèrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous
+hâtâmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientôt il resta
+étendu sans mouvement.
+
+Nos cris de triomphe attirèrent bientôt le reste de la famille sur la
+scène du combat. Ernest fut le premier à paraître; il fut bientôt suivi
+de Franz et de sa mère, qui nous reprocha doucement notre joie féroce,
+comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une
+de leurs expéditions.
+
+MOI. «Je suis fâché, ma chère, que notre victoire vous inspire de si
+fâcheuses pensées: mais la défaite de notre ennemi valait bien un cri de
+victoire. Remercions Dieu, qui nous a délivrés de ce fléau.
+
+FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'étais guère à mon aise pendant
+le temps que notre captivité a duré. Je commence à respirer à cette
+heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre délivrance à
+l'accès subit d'indépendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice
+pour le salut de tous.
+
+ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice même peut devenir la
+source du bien.
+
+FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre âne de tout mon coeur, et
+je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.
+
+MA FEMME. Hélas! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre
+animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en
+rachetât peut-être une plus précieuse.
+
+MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?
+
+FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouvé trente-cinq pieds de
+long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.
+
+FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voilà de
+la viande pour quinze Jours.
+
+TOUS. Fi donc!
+
+FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosité.
+
+JACK. Plaçons-le devant la maison, la gueule béante, afin d'effrayer les
+cannibales qui seraient tentés de nous attaquer.
+
+FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un épouvantail pour nos animaux. Pour
+moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle
+d'histoire naturelle.
+
+MOI. Pourquoi plaisanter notre musée naissant? Toutes les collections
+qui commencent sont d'abord pauvres et incomplètes.
+
+MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas
+venimeuse comme celle des autres animaux de cette espèce?
+
+MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des
+serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'hésitent pas à se
+nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tués avec des flèches
+empoisonnées. Les cochons et les animaux de cette espèce mangent les
+serpents venimeux sans aucun inconvénient.
+
+FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne
+le sont pas?
+
+MOI. On les reconnaît à leurs dents, que l'animal montre aussitôt qu'il
+redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues,
+qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de
+chaque dent se trouve une vésicule remplie de venin, qui s'ouvre à la
+moindre pression et laisse échapper une partie de son contenu par
+l'ouverture de la dent; alors le venin se répand dans la blessure, et
+bientôt, mêlé à la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins
+graves, et souvent une mort instantanée. Un autre signe caractéristique
+du serpent venimeux, c'est sa tête large, aplatie, et presque en forme
+de coeur.
+
+FRITZ. Quelles sont les espèces de serpents venimeux dans les contrées
+que nous habitons?
+
+MOI. L'énumération de ces espèces entraînerait à trop de détails. Les
+principales sont le serpent à sonnettes et le serpent à lunettes.
+
+FRANZ. C'est la première fois que j'entends parler de serpent à
+lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?
+
+MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre.
+Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine possède à un tel point
+la faculté de se dilater, que, lorsque le serpent est irrité, elle se
+gonfle comme une petite voile. Du reste, cette espèce est très-agile et
+douée d'un goût tout à fait prononcé pour la danse.
+
+JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment
+peut-on danser sans jambes?
+
+MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de
+faire danser les serpents à lunettes au son de leur misérable musique.
+L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure
+de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a
+découvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de manière à
+leur ôter toute malignité, et souvent même tout sentiment. Il est
+vraisemblable que ces serpents apprivoisés n'ont plus leurs dents
+venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.
+
+ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?
+
+MOI. On a attribué au serpent à sonnettes une puissance fascinatrice; on
+prétend que la fixité de son regard attire sa proie avec un pouvoir
+tellement irrésistible, qu'elle vient elle-même se livrer à la gueule
+béante de son ennemi.
+
+FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents à sonnettes?
+
+MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont
+lents toutes les fois qu'il n'est ni menacé ni blessé; mais si, par
+malheur, il arrivait à l'un de vous d'être mordu, le meilleur moyen
+serait d'enlever sur-le-champ toute la partie blessée, ou de cautériser
+la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la
+plaie avec de l'eau salée et la cautériser avec un fer rouge: mais comme
+l'efficacité de ce dernier remède n'est pas connue, je vous engage à
+vous en tenir aux deux premiers.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.
+
+
+L'entretien précédent avait rempli les premières heures qui suivirent
+notre délivrance. Il était temps de s'occuper du monstre abattu. Ma
+femme fut chargée, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques
+provisions et d'amener notre couple de jeunes boeufs, tandis que je
+restai à la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devînt
+la proie des oiseaux ou des bêtes féroces.
+
+Afin de punir Ernest de son excès de prudence dans l'affaire du boa, je
+le condamnai à composer une épitaphe pour l'âne mort. Mon petit poète
+prit la chose au sérieux, et, après être demeuré dix grandes minutes
+dans le recueillement, il se leva tout à coup, comme Pythagore après la
+découverte d'un problème, et s'écria: «Voici mon épitaphe; mais il n'en
+faut pas rire surtout.» Alors il nous récita les vers suivants avec la
+rougeur modeste d'un débutant:
+
+ _Ici gît un pauvre âne, hélas!_
+ _Qui, pour avoir été rebelle,_
+ _Mourut du plus affreux trépas;_
+ _Mais du moins, par sa fin cruelle,_
+ _Il préserva d'un triste sort_
+ _Un père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord._
+
+«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour
+deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été
+composés dans cette île.»
+
+À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir
+de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs
+provisions et l'attelage demandé.
+
+Nous nous mîmes à l'oeuvre. Les boeufs furent attelés tant bien que mal
+à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte
+au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût
+endommagée par les broussailles.
+
+«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me
+demanda-t-on de toutes parts.
+
+MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau
+dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite
+il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le
+corps de l'animal.
+
+ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de
+notre entreprise.
+
+MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous
+réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue.
+Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau.
+Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la
+couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien
+que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une
+pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.
+
+FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se
+faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car
+si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne
+l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.
+
+MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous
+aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi
+difficile.»
+
+On se passa donc de ma coopération active, quoique les travailleurs
+reçussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.
+
+Il se passa encore un jour avant que le serpent fût empaillé, et je
+finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument
+qui pût nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait coûté de peines.
+
+Afin de m'assurer que ce monstre était le seul de son espèce dans le
+voisinage, je résolus d'entreprendre deux excursions, l'une du côté de
+l'étang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'où nous était
+arrivé ce redoutable ennemi.
+
+Jack et Ernest ayant témoigné de la répugnance à m'accompagner, je ne
+crus pas devoir tolérer cet exemple, qui me semblait dangereux pour
+l'avenir. «Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermeté ne sont
+pas des qualités moins nécessaires que le courage aveugle du moment, qui
+souvent n'est que l'effet du désespoir. Si le boa eût laissé de ses
+petits dans l'étang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure
+comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lâcheté.»
+
+Après de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'étang,
+nous eûmes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni
+d'oeufs, ni de petits; la place même occupée par le redoutable hôte de
+l'étang n'était reconnaissante qu'aux herbes foulées, qui conservaient
+la forme d'une espèce de nid.
+
+Au moment où nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous
+découvrîmes l'entrée d'une grotte qui s'avançait d'une vingtaine de pas
+dans le flanc du rocher, et qui donnait passage à un ruisseau clair et
+limpide.
+
+La voûte de la grotte était tapissée de stalactites des formes les plus
+riches et les plus variées. Le sol était recouvert d'une couche de sable
+fin et blanc comme la neige, que je reconnus, à ma grande satisfaction,
+pour d'excellente terre à foulon. Nous nous hâtâmes d'en prendre un
+échantillon, et je m'écriai: «Voici une bonne nouvelle pour votre mère,
+qui ne se plaindra plus de la saleté de vos vêtements; car nous lui
+rapportons du savon pour les laver. Et me voilà délivré pour longtemps
+de l'interminable travail du four à chaux.
+
+FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la préparation du savon?
+
+MOI. Les cendres lavées qui entrent dans la composition du savon ont
+besoin de recevoir un mélange d'eau et de chaux. C'est ce mélange qui
+forme le savon ordinaire, après avoir été augmenté d'une certaine dose
+d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon à meilleur compte,
+on a imaginé de se servir d'une terre savonneuse appelée terre à foulon,
+parce que son emploi est d'un très-grand avantage dans le foulage des
+laines.»
+
+Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en
+s'élargissant et se terminait par une profonde excavation.
+
+Après avoir allumé deux flambeaux pour éclairer notre marche, nous
+commençâmes à avancer avec la plus grande circonspection. Bientôt Fritz
+s'écria avec l'expression du ravissement: «Ah! cher père, c'est une
+nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol
+et les murailles?
+
+MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur
+elles sans s'altérer et sans changer de goût. Je crois plutôt que nous
+sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le
+sol sont des plus favorables.
+
+FRITZ. À tout hasard, je vais en détacher un morceau pour nous tirer
+d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa
+transparence.
+
+MOI. Il faut s'en prendre à la maladresse de l'ouvrier qui l'a détaché
+sans précaution. Il fallait creuser sa base et l'ébranler à coups de
+marteau jusqu'à ce qu'elle tombât d'elle-même.
+
+FRITZ. Je vois que de toute notre belle découverte nous ne pourrons pas
+rapporter un seul échantillon.
+
+MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement
+notre trésor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque
+navire européen, nous pourrons faire marché avec le capitaine, qui se
+chargera de l'exploitation.»
+
+Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous
+les sens, et je jugeai qu'il était temps d'aller retrouver la lumière du
+jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient à leur fin.
+
+En sortant de la grotte, nous aperçûmes avec étonnement le pauvre Jack
+assis à l'entrée et tout en pleurs. À ma voix il se leva et s'élança
+vers nous avec un visage qui hésitait entre le rire et les larmes.
+
+MOI. «Qu'as-tu donc, mon enfant, à rire et à pleurer ainsi en même
+temps?
+
+JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis
+sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir à
+deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait
+s'écrouler tout entière.
+
+MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.
+Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effrayé n'était que le
+bruit de deux coups de feu que nous avons tirés pour purifier l'air.»
+
+Jack se montra d'abord un peu incrédule; mais il s'apaisa bientôt à la
+vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en
+triomphe.
+
+Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche
+vers les bords de l'étang, où nous rencontrâmes bientôt Ernest à la
+place qu'il n'avait pas quittée.
+
+En rentrant, je commençai par faire ranger les nouvelles acquisitions
+selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa à désennuyer les
+gardiens du logis par le récit de nos recherches et de nos aventures.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La
+cannelle.
+
+
+Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne
+serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en
+fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.
+
+L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous
+commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il
+s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions
+et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et
+le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais
+entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.
+
+Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le
+chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre
+paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former
+l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les
+quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces
+récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst.
+Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre
+habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous
+continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de
+passer la nuit.
+
+Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le
+bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie,
+nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la
+veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit
+délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous
+dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.
+
+Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance.
+Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première
+fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
+usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
+et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc
+et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens
+danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous
+longions lentement les bords du lac, à une certaine distance,
+contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se
+jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup
+d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.
+
+Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
+ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec
+étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz
+s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.
+
+MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se
+trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je
+crois plutôt que c'est un butor des lacs.
+
+FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
+comment son cri est-il si éclatant?
+
+MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et
+aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
+surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que
+le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la
+conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
+chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
+pourtant que de bien petits oiseaux.
+
+FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair
+n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
+honneur à mon premier coup de fusil.»
+
+Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers
+l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule,
+attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
+triomphe.
+
+«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.
+
+--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»
+
+M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait
+quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le
+cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
+bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
+ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur
+le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos
+pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même
+temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui
+permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai
+que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore
+l'importance de la capture.
+
+Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions
+faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne
+lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à
+l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en
+s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal,
+et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.
+
+MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
+sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
+pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
+gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son
+charme, et la richesse ses inconvénients.»
+
+Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par
+s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
+portera bien jusque là-bas.
+
+MOI. Voilà une idée qui vient à propos pour nous tirer d'embarras.»
+
+Nous ne fûmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins,
+et bientôt nous arrivâmes à la ferme sans avoir trouvé la moindre trace
+de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux
+éclaireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que
+les déprédateurs rôdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.
+
+À notre arrivée, nous trouvâmes Ernest au milieu d'une bande de gros
+rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'où
+étaient tombés ces nouveaux ennemis.
+
+«Ernest et moi, dit la mère, nous étions entrés dans la rizière pour
+faire notre récolte d'épis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec
+sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'élancer sur un objet qui
+s'était réfugié dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait
+échappé, fut tiré tout à coup de ses réflexions par un cri plaintif
+suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment
+formidable.
+
+ERNEST. Je m'élançai sur les traces de mon singe pour découvrir le motif
+de sa brusque disparition, et je le vis bientôt aux prises avec un
+énorme rat qui faisait de vains efforts pour lui échapper. Mon premier
+mouvement fut de lever mon bâton sur cet ennemi de nouvelle espèce et de
+l'étendre mort à nos pieds. À l'instant même, plus d'une douzaine de
+gros rats me sautèrent aux jambes et au visage; mais je m'en débarrassai
+bientôt comme du premier. Je me mis alors à examiner leur demeure,
+construite en forme de cylindre et formée de limon, de paille de riz et
+de feuilles de roseaux rassemblés avec beaucoup d'industrie.
+
+MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir
+contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharnée?
+
+ERNEST. Au premier moment, j'ai pensé qu'ils pouvaient être nuisibles à
+notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me défendre.
+
+MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrière s'arrête à la
+destruction des rats. Maintenant conduis-nous à la retraite de tes
+ennemis, afin que nous puissions l'examiner à notre aise.»
+
+Nous le suivîmes jusque-là, et, à mon grand étonnement, j'aperçus, en
+effet, une sorte de hutte semblable à celle des castors, quoique sur une
+moindre échelle. «Il paraît, dis-je à Ernest, que les castors ont ici
+leurs représentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet
+animal n'habitait que les contrés septentrionales.
+
+ERNEST. Comment? Quels représentants?
+
+MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses
+constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors,
+ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le
+rapport des moeurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal
+_ondatra_; c'est peut-être le nom qu'il porte dans l'Amérique du Nord,
+sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.
+
+ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?
+
+MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir à faire des chapeaux de castor,
+lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?
+
+ERNEST. C'est une excellente idée! De cette manière j'aurai fait une
+action utile à toute la colonie.»
+
+En retournant auprès de ma femme, qui était occupée des préparatifs du
+repas, nous retrouvâmes Fritz et Jack revenus de leur expédition sans
+avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapporté dans son
+chapeau une douzaine d'oeufs enveloppés dans une espèce de pellicule, et
+Fritz nous montra dans sa gibecière un coq et une poule de bruyère.
+
+MOI. «J'espère que tu n'as pas tué la couveuse sur ses oeufs?
+
+FRITZ. Certainement non, mon cher père. C'est le chacal de Jack qui l'a
+surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais
+le coq au vol. Les oeufs sont encore chauds; car je les ai enveloppés
+d'une espèce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque
+semblable au bouillon-blanc.
+
+MOI. C'est une production du Cap, où l'on emploie la pellicule de ses
+feuilles et de sa tige à faire des bas et des gants. Les botanistes la
+nomment _buplevris gigantea_. Nous pourrons la mélanger avec la fourrure
+des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.
+
+FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, à présent? Et d'où
+viennent-ils?
+
+MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir
+d'ici plus de vingt que votre frère Ernest vient d'abattre en bataille
+rangée.»
+
+À ces mots ils s'élancèrent vers la hutte, où je les trouvai bientôt
+occupés à faire un échange amical des produits de leur chasse, tandis
+que la mère faisait cuire les oeufs sur la cendre pour notre repas du
+soir.
+
+Bientôt chacun se mit en devoir d'écorcher les rats, qui étaient de la
+taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent salées avec soin,
+couvertes de cendre et étendues à l'air pour sécher. Quant à la chair,
+nos chiens eux-mêmes la refusèrent à cause de sa forte odeur de musc.
+
+Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de
+cette odeur de musc particulière à l'ondatra, et sur le parti qu'on en
+pouvait tirer.
+
+MOI. «Cette odeur provient généralement de glandes situées entre cuir et
+chair dans les régions ombilicales. Elle est peut-être utile à ces
+animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour
+attirer leur proie avec plus de sûreté; cette dernière hypothèse peut
+être juste à l'égard du crocodile, car le musc est une excellente amorce
+pour le poisson.
+
+ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais
+entendu dire.
+
+MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour être rangé au nombre
+des animaux odorants.
+
+FRITZ. Connaît-on une grande quantité de ces animaux, et la membrane
+odorante occupe-t-elle chez tous la même place?
+
+MOI. Les espèces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les
+glandes se trouvent près de la région de l'anus. Le castor produit le
+_castoreum_, que la médecine emploie dans le traitement des maladies
+nerveuses. La civette possède les mêmes propriétés. Mais l'animal de ce
+genre le plus généralement connu est le musc, qui porte sa poche
+odorante au-dessous du nombril.
+
+FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la même que celle du musc?
+
+MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la différence ne
+doit pas être bien grande.
+
+FRITZ. Par quel procédé parvient-on à se procurer ces parfums?
+
+MOI. En général, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa
+vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est
+parvenu à apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande.
+Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espèce de petite
+cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour
+cette opération, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers
+les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inférieurs;
+et, dans cette posture, il est facilement dépouillé de sa possession.
+L'opération se renouvelle généralement tous les quinze jours. Quant au
+produit, qui peut équivaloir à un quart d'once, il est versé dans un
+récipient de verre, et, lorsque la provision est assez considérable, on
+la livre au commerce.
+
+FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui
+ferai l'opération des Hollandais.
+
+MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'à l'enfermer dans le poulailler,
+car cet animal est grand amateur de volailles.
+
+ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit
+que d'herbe et de mousse.
+
+MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propriété
+d'engendrer le musc.
+
+FRITZ. Est-on parvenu aussi à apprivoiser le musc pour le dépouiller de
+son parfum?
+
+MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de
+la grosseur d'un oeuf, située au-dessous du nombril. Cette poche, percée
+de deux ouvertures, contient une matière huileuse et colorée, semblable
+à des grains noirâtres. Lorsque l'animal est mort, on l'écorche en
+détachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.
+
+«Cette dernière précaution semble destinée à prévenir toute fraude et
+toute altération du parfum. Un magistrat préside à l'opération, et,
+lorsqu'elle est terminée, il appose son cachet sur les peaux; toutefois
+il n'est pas rare de voir cette surveillance déjouée par l'habileté des
+fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en
+approprier le contenu.»
+
+En conversant ainsi, nous étions parvenus à la fin de notre repas,
+lorsque Ernest s'écria en soupirant: «Il nous manque un bon plat de
+dessert pour remplacer le cabiai de Franz.»
+
+À ces mots, Jack et Fritz coururent à leurs gibecières, et firent
+paraître sur la table des trésors dérobés jusque-là à tous les regards.
+
+«Tiens.» dit Jack, en plaçant devant son frère une magnifique noix de
+coco et quelques pommes d'une espèce inconnue, d'un vert pâle, et dont
+le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.
+
+Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient çà et
+là en se frottant les mains avec une joie malicieuse.
+
+«Bravo! mes enfants, m'écriai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits?
+Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous goûté cette nouvelle
+production?
+
+JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a
+conseillé d'attendre que maître Knips nous eût donné l'exemple, vu que
+ces belles pommes pourraient bien être le fruit du mancenillier.»
+
+Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des
+pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le
+fruit du mancenillier, qui ressemble à nos pommes d'Europe, et renferme
+une pierre au lieu de pépins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne
+permettaient pas de douter plus longtemps.
+
+Pendant que j'expliquais ces détails sur la première moitié de la pomme,
+le friand Knips, qui s'était glissé à mes côtés sans être aperçu,
+s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa
+aucun doute sur le goût de notre nouvelle découverte.
+
+Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce
+nouveau fruit, je lui répondis que je croyais le reconnaître pour la
+pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'était une production des
+Antilles. Je demandai à Jack si l'arbre qui la portait était un arbuste.
+
+JACK, en bâillant: «Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une
+terrible envie de dormir.»
+
+Je ris de bon coeur à cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du
+dormeur. Nous passâmes la nuit étendus sur nos sacs de coton, jusqu'à ce
+que l'aurore du jour suivant vînt nous éveiller.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de Taïti.--Le
+ravensara.--Le bambou.
+
+
+Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où
+nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je
+comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
+environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte
+était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en
+forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
+que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du
+repas.
+
+Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont
+nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une
+troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche
+à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la
+plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle
+espèce de gibier nous avions affaire.
+
+À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis
+déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
+qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
+uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite,
+me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos
+pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la
+satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
+fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
+en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir
+s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser
+son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus
+imposant.
+
+À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale
+du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
+victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans
+la marche de la colonne.
+
+Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions
+affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appelés _tajacus_;
+et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal
+sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre
+toute la chair.
+
+Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et
+Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.
+
+Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée
+relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai
+aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.
+
+Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
+la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et
+sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et
+ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
+la matinée.
+
+En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons
+en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous
+servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui
+l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté
+du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les
+deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
+victimes.
+
+«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans
+l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne
+était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»
+
+J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur
+paraissait trop lourd pour l'emporter.
+
+Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
+qu'il fallait commencer par les dépouiller.
+
+«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
+vraisemblablement de la race de Taïti.»
+
+Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou
+siamoise, qui se rencontre en Amérique.
+
+«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car
+ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»
+
+Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état
+d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les
+cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes
+en triomphe le chemin du camp.
+
+Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.
+
+«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
+songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour
+une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que
+je viens de servir.»
+
+On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
+présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle
+devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.
+
+MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre
+mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
+cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois.
+Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.
+
+MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous
+armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous
+ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il
+n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
+présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par
+détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
+reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.
+
+FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec
+un rôti à la manière de Taïti?
+
+ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.
+
+FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
+grandes et solides.
+
+MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire.
+Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des
+cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre
+dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
+de jours.
+
+JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous
+commencer, mon cher père?
+
+MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
+construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous
+occuperons de la salaison.»
+
+Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais
+bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes
+commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun
+d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air.
+Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
+trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons
+domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces
+sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée,
+en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant,
+car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et
+Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères
+dans la construction de son fourneau.
+
+Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de
+laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir
+les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé,
+vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
+pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur
+antipathie pour cet assaisonnement.
+
+Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses
+dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
+de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal
+pour des estomacs friands, en vérité!»
+
+Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses
+conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût
+paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un
+résultat bien satisfaisant de ses peines.
+
+À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz
+d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la
+cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement
+au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son
+enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le
+reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
+bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à
+lui-même.
+
+La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras
+croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir
+comique:
+
+«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un
+sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce
+à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.
+
+FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
+genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?
+
+MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant,
+aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne
+demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons
+du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut
+nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»
+
+Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état
+de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un
+grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer
+hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait
+au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
+jambons se trouva parfaitement fumée.
+
+Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
+Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et
+une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle
+eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que
+l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.
+
+En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon
+odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui
+avait servi d'enveloppe.
+
+Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai
+de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui
+assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.
+
+Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des
+suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
+ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans
+la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux
+parfum à notre rôti.
+
+Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à
+l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
+quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne
+fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent
+l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en
+essayer une plantation autour de notre demeure.
+
+Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest
+fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il
+faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
+couple de ses compagnons.»
+
+Tout en riant du fond du coeur de cette exclamation, je permis au
+plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
+réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une
+petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
+qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.
+
+Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
+quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
+découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar,
+où on lui donne le nom de _ravensara_ c'est-à-dire bonne feuille. Le nom
+botanique est _agatophyllum_, ou même _ravensara aromatica_. Son tronc
+est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
+feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
+distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du
+girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
+aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée
+que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le
+parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
+et sans odeur.
+
+Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours
+dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions,
+ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de
+la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous
+une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes
+récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande
+utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
+grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut,
+dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des
+vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En
+laissant le noeud d'en haut et le noeud d'en bas, nous avions un baril;
+en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
+raisonnable; enfin, on enlevant les deux noeuds, nous obtenions un canal
+propre à mille usages domestiques.
+
+Chaque noeud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai
+pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
+s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les
+jeunes bambous offraient à chaque noeud une substance analogue au sucre
+de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
+fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
+ils se proposaient de faire présent à leur mère.
+
+Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la
+voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que
+l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles
+se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
+parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
+superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce
+environ.
+
+Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être
+bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
+cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il
+était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre
+route disparaître sous une nouvelle forêt.
+
+Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins
+de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de
+notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique
+et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En
+bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
+les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
+ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.
+
+Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill,
+où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je
+trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne
+pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
+moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les
+environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état,
+qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir
+avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
+anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
+pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon
+découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste,
+il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la
+prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
+éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
+de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
+tomber dans l'orgueil et dans la paresse?
+
+Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
+halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant
+la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
+le but tant désiré de notre expédition.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane. L'autruche.--La tortue de
+terre.
+
+
+Nous arrivâmes sans mésaventure à l'extrémité de la forêt de bambous, et
+je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
+l'écluse. La jonction du bois avec une chaîne de rochers inaccessibles
+faisait de ce lieu une position admirablement fortifiée par la nature.
+L'écluse proprement dite, c'est-à-dire l'étroit défilé entre le fleuve
+et la montagne qui séparait notre vallée de l'intérieur du pays, se
+trouvait à une portée de fusil en avant de nous. Le bois nous protégeait
+de toutes parts, et néanmoins la position était assez élevée pour
+permettre à notre artillerie de dominer la plaine de l'intérieur.
+
+FRITZ. «Voici une admirable position pour y élever un fort et foudroyer
+l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chère vallée. À
+propos, mon père, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
+croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
+cette partie du monde?
+
+MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
+Nouvelle-Hollande. Mes présomptions se fondent sur la position du
+soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement à la route tenue
+par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
+circonstances dont la réunion semble augmenter la vraisemblance de mes
+calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
+productions de ces fertiles contrées, la canne à sucre et le palmier.
+Mais, dans quelque région que le hasard nous ait jetés, nous n'en
+habitons pas moins la grande cité de Dieu, et notre sort est au-dessus
+de nos mérites.»
+
+Fritz était d'avis d'élever dans ce lieu quelque bâtiment dans le genre
+des cabanes d'été du Kamtchatka. Cette idée me plut, et nous résolûmes
+de la mettre à exécution à notre retour; mais, avant tout, il fallait
+une reconnaissance dans l'intérieur du petit bois sur la lisière duquel
+avait eu lieu la délibération, afin de nous assurer que le voisinage
+n'offrait aucun danger.
+
+Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
+d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
+oiseaux, et qui se hâtèrent de prendre la fuite à notre approche.
+Bientôt nous les perdîmes de vue sans nous en inquiéter davantage.
+
+Le reste de la matinée s'écoula bien vite, et elle fut suivie de
+quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer à toute
+occupation. Lorsque la fraîcheur du soir nous eut rendu quelques forces,
+nous les employâmes à mettre la tente en état de nous recevoir, et le
+reste de la soirée se passa en préparatifs pour le lendemain, qui était
+le jour destiné à la mémorable excursion dans la savane.
+
+J'étais prêt à la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois aînés,
+parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
+imposantes. La mère demeura avec Franz à la garde du chariot, des
+provisions et du bétail; car nous voulions nous débarrasser de tout ce
+qui pouvait entraver notre marche.
+
+Après un déjeuner réconfortant, nous prîmes joyeusement congé de la
+garnison, et nous nous trouvâmes bientôt près de l'écluse, au pied de
+notre ancien retranchement. Il était facile de reconnaître du premier,
+coup d'oeil que c'était cet endroit qui avait servi de passage au boa,
+aussi bien qu'à la troupe de pécaris. Les pluies et les orages, les
+torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
+autres habitants de cette contrée inconnue semblaient avoir fait
+alliance pour détruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
+domaine.
+
+Avant d'entrer dans la savane, nous fîmes halte pour contempler
+l'immense plaine qui se déroulait devant nos regards. À gauche, au delà
+du fleuve, s'élevaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
+forêts de palmiers; à droite, des rochers menaçants qui semblaient
+percer les nuages, et dont la longue chaîne, s'éloignant graduellement
+de la plaine, laissait à découvert un horizon à perte de vue.
+
+Jack et moi, nous ne tardâmes pas à reconnaître le marécage où nous
+avions pris notre premier buffle; puis nous dirigeâmes notre marche vers
+le sommet d'une colline éloignée qui nous promettait un panorama général
+de toute la contrée.
+
+Nous avions traversé le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
+marche, le pays ne nous offrit plus qu'un désert aride, où la terre,
+brûlée par le soleil, était sillonnée par de profondes crevasses. Par
+bonheur chacun de nous avait eu la précaution de remplir sa gourde; car
+toute trace d'humidité avait disparu, et le petit nombre de plantes que
+nos regards rencontraient se traînaient sans force sur le sol dévoré.
+J'avais peine à comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
+avoir ainsi totalement changé l'aspect de la contrée.
+
+«Cher père, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
+première expédition?
+
+MOI. Non, mon enfant, nous sommes à deux milles plus loin, et nous voici
+au milieu d'un véritable désert. Pendant les pluies des tropiques, et
+quelques semaines après, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
+mais, aussitôt que le bienfaisant arrosement du ciel a cessé, la
+végétation disparaît, pour ne renaître qu'à la saison prochaine.»
+
+Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
+par des soupirs et des gémissements entrecoupés des exclamations
+suivantes: «_Arabia Petroea_! Pays de désolation et de malédiction!
+Voici assurément le séjour des mauvais esprits.
+
+MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
+latin: _Per angusta ad augusta_. Qui sait si la cime de la montagne ne
+nous réserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
+pas nous offrir quelque source enchantée?»
+
+Après une marche pénible de plus de deux heures, nous parvînmes, épuisés
+de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber à
+l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'épuisement nous permissent
+de chercher un meilleur gîte.
+
+Pendant plus d'une heure, nous demeurâmes en silence dans la
+contemplation du spectacle qui s'offrait à nos regards. Une chaîne de
+montagnes bleuâtres terminait l'horizon à une distance de quinze à vingt
+lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine à perte de
+vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable à un ruban
+d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.
+
+Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quittés; mais
+personne ne songea à les poursuivre. Nous ne pensions qu'à nous reposer
+et rafraîchir nos lèvres avec le suc de quelques cannes à sucre qui
+remplissaient ma gibecière.
+
+La faim ne tarda pas à se faire sentir, et nous nous assîmes avec
+plaisir autour des restes du pécari.
+
+«Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
+de rôti dans une contrée aussi peu fertile en fruits et en gibier.
+
+--Quel rôti! interrompit Ernest; il me rappelle le rôti du cheval des
+Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du désert.
+
+--Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?
+
+--Oui, lui répondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
+qu'il y a là quelque méprise des voyageurs.»
+
+Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'écria tout à
+coup: «Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Il me semble
+voir deux hommes à cheval; en voici un troisième, et les voilà qui se
+dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
+Bédouins?
+
+MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
+différence fais-tu entre un Arabe et un Bédouin, lorsque tu dois savoir
+que le Bédouin n'est autre chose que l'Arabe du désert? Maintenant,
+Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperçois.
+
+FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
+meules de foin, et des chariots chargés qui sortent du taillis pour se
+diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
+cette scène me paraît étrange, sans qu'il me soit possible de la suivre
+distinctement.
+
+JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
+regarder à mon tour.... Oui, oui, j'aperçois des lances avec leurs
+banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer à la
+découverte.
+
+ERNEST. Passe-moi la lunette à mon tour. En vérité, voici un quatrième
+cavalier qui se joint aux trois premiers. D'où peut-il être sorti? Il
+faut nous tenir sur nos gardes et songer à la retraite.
+
+MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour être moins perçante que la vôtre,
+n'en est peut-être que plus sûre. Je crois que nous en avons déjà fait
+l'expérience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
+pauvre Fritz, me donneraient quelque inquiétude, si par bonheur nous
+n'étions hors de leur portée, car je présume que ce sont des éléphants
+ou des rhinocéros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
+reconnaître pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
+cavaliers arabes, les pillards menaçants du désert prêts à fondre sur
+nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?
+
+JACK. Des girafes, peut-être.
+
+MOI. Pas mal deviné, quoique tu sois encore au-dessous de la réalité.
+Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
+autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
+une vivante, ou du moins de rapporter un trophée de plumes d'autruche.
+
+FRITZ et JACK. Oh! cher père, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
+un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus à dédaigner.»
+
+À ces mots, ils coururent vers l'endroit où ils avaient vu les chiens
+s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitâmes de l'épaisseur d'un
+bosquet voisin pour échapper aux regards des animaux qu'il fallait
+approcher. Je ne tardai pas à reconnaître, parmi les plantes qui nous
+entouraient, une espèce d'euphorbe assez fréquente dans les endroits
+rocailleux. C'était le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
+vénéneux, est d'un assez grand usage en médecine. Je fis à la hâte
+quelques incisions dans les tiges qui se rencontrèrent sous ma main, en
+me réservant d'en recueillir moi-même le suc qui en découlerait. Ernest,
+préoccupé de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opération.
+
+Nous ne tardâmes pas à être rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
+la meute et leur fidèle compagnon. Le singe et les chiens avaient puisé
+dans l'eau une nouvelle activité de bon augure pour le résultat de notre
+entreprise.
+
+Nous tînmes aussitôt conseil sur la manière dont il fallait ordonner
+l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez près des autruches
+sans défiance pour suivre de l'oeil tous leurs mouvements et leurs jeux.
+Je comptai quatre femelles et un seul mâle, reconnaissable à son plumage
+d'une blancheur éblouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
+principal point de mire de leur attaque.
+
+MOI. «C'est là que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
+si nous autres, pauvres bipèdes, nous viendrons à bout de notre capture?
+Enfin chacun fera de son mieux.
+
+JACK. Voilà Ernest, qui a déjà gagné le prix de la course; et Fritz et
+moi, qui ne sommes pas tant à dédaigner.
+
+MOI. Je sais que vous êtes d'excellents coureurs pour votre âge; mais
+aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
+égale la rapidité du vent, et qui défie le galop du cheval le mieux
+exercé.
+
+FRITZ. Mais alors comment les Arabes du désert parviennent-ils à s'en
+rendre maîtres?
+
+MOI. Ils les chassent à cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir à s'en
+emparer par surprise.
+
+JACK. Comment peuvent-ils les chasser à cheval, d'après ce que vous
+venez de nous dire tout à l'heure?
+
+MOI. Dans ce cas même les chasseurs emploient un artifice fondé sur les
+habitudes de l'animal. On a observé que les autruches décrivent dans
+leur fuite un grand cercle de deux à trois lieues de circonférence. Les
+chasseurs, rassemblés d'abord en une seule troupe, se répandent
+rapidement sur les différents points que l'autruche doit parcourir en
+décrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre maîtres lorsque,
+épuisée de fatigue, elle est hors d'état de continuer sa course.
+
+ERNEST. C'est alors que la pauvre bête cache sa tête dans un buisson ou
+derrière une pierre, croyant ainsi échapper à tous les regards.
+
+MOI. On ne peut connaître le mobile d'un animal dépourvu de raison.
+Selon toute apparence, la pauvre créature met sa tête a l'abri, parce
+que c'est la plus faible partie d'elle-même, ou peut-être ne prend-elle
+cette position que pour mieux se défendre avec ses jambes, car on a
+remarqué que le cheval prend la même position lorsqu'il veut saluer son
+ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes à pied, et tout
+l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tâcher d'envelopper
+l'ennemi et de l'abattre à coups de fusil; mais, avant tout, commencez
+par retenir les chiens, car ces animaux se défient plus encore du chien
+que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons à
+portée, vous lâcherez la meute, et Fritz déchaperonnera son aigle. Leurs
+efforts réunis parviendront peut-être à arrêter un des fuyards, de
+manière à nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
+encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus précieux,
+et son service plus utile.»
+
+Après nous être séparés, nous commençâmes à nous avancer pas à pas vers
+les animaux sans défiance, en faisant nos efforts pour leur dérober
+notre marche; mais, parvenus à environ deux cents pas, il devint
+impossible d'échapper plus longtemps à leurs regards; la troupe commença
+alors à manifester une certaine agitation. Nous fîmes halte en retenant
+les chiens près de nous. Les autruches, tranquillisées par notre
+silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
+des mouvements bizarres de la tête et du cou. Sans l'impatience de nos
+chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
+nos _lazos_; mais, les chiens étant parvenus à s'échapper ou à briser
+nos liens, toute la meute s'élança, sur le mâle, qui s'était avancé
+bravement à quelques pas en avant du reste de la troupe.
+
+À cette attaque imprévue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
+rapidité d'un tourbillon emporté par le vent; c'est à peine si on les
+voyait toucher la terre. Leurs ailes, étendues comme des voiles gonflées
+par le vent, ajoutaient encore à la rapidité de leur course.
+
+La rapidité prodigieuse avec laquelle les autruches se dérobaient à nos
+poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
+les avions déjà presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas été moins
+prompt à déchaperonner son aigle et à le lancer sur la trace des
+fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidité de l'éclair, alla
+s'abattre sur l'autruche mâle avec un effort si puissant, qu'il lui
+sépara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
+sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous précipitâmes sur le
+champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en était encore
+temps; mais les chiens nous avaient précédés, et d'ailleurs l'aigle ne
+les avait pas attendus pour achever son ouvrage.
+
+Après avoir contemplé avec consternation le funeste dénouement de notre
+chasse, il ne nous restait plus qu'à en tirer le meilleur parti
+possible. Une fois débarrassés des chiens et de l'aigle, nous
+retournâmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
+queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
+jeunesse sous ces dépouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
+parure avec autant de fierté que les caciques mexicains, et je ne pus
+m'empêcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
+tête de la dépouille arrachée aux parties les moins nobles d'un animal
+sans défense.
+
+Après un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'écria: «C'est pourtant
+dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
+hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
+hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois à quatre à lui tout
+seul.
+
+ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
+dans des déserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?
+
+MOI. Si les déserts étaient totalement arides, la question serait
+difficile à résoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
+palmiers et de plantes qui peuvent servir de pâture aux animaux. Il faut
+observer en outre que la plupart des habitants du désert sont organisés
+de manière à supporter de longs jeûnes, et leur course est si rapide,
+qu'ils traversent sans s'arrêter d'immenses étendues de sables arides.
+
+FRITZ. À quoi servent ces espèces d'épines dont les ailes de l'autruche
+sont armées?
+
+MOI. C'est probablement une défense contre leurs ennemis, qu'ils
+combattent à grands coups d'ailes.
+
+JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
+lancer des cailloux derrière elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
+un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.
+
+MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
+sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
+que de la part de l'autruche.
+
+FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?
+
+MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
+jour une espèce de rugissement semblable à celui du lion.»
+
+Ernest et Jack avaient disparu de nos côtés, et je les aperçus bientôt à
+une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
+de guide. Ils s'arrêtèrent auprès d'un buisson, nous faisant signe de
+les rejoindre au plus vite.
+
+En approchant, nous entendîmes des cris de joie au milieu desquels il
+était facile de reconnaître ces mots: «Un nid d'autruche! un nid
+d'autruche!» et nous aperçûmes les chapeaux voltiger en l'air en signe
+d'allégresse.
+
+Lorsque je fus arrivé près d'eux, j'aperçus, en effet, un véritable nid
+d'autruche; mais il consistait simplement en une légère excavation dans
+le sable, contenant trente oeufs de la grosseur d'une tête d'enfant.
+
+MOI. «Voici une découverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
+déranger les oeufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
+pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
+Mais dites-moi donc comment vous êtes parvenus à découvrir ce nid si
+bien caché.
+
+ERNEST. La femelle qui s'est envolée la dernière m'ayant semblé sortir
+de terre à notre approche, je remarquai bien la place où je l'avais vue
+se lever. Il me vint aussitôt à la pensée qu'elle était peut-être sur
+son nid, et, appelant à mon aide le chacal, nous suivîmes ses traces,
+qui nous amenèrent où nous sommes; mais, à notre arrivée, le chacal
+avait déjà eu le temps de briser un oeuf et d'en dévorer le contenu.
+
+JACK. Oui, oui, et le petit était déjà presque formé et près d'éclore.
+
+MOI. Voilà encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
+corriger de ses penchants destructeurs?
+
+FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'oeufs
+d'autruche?
+
+JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
+éclore.
+
+MOI. Voilà qui est facile à dire; mais tu aurais dû commencer par en
+calculer le nombre et la grosseur. Chaque oeuf pèse au moins trois
+livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
+comment les déplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les
+laisser ici jusqu'à demain matin, et de revenir les chercher avec le
+chariot ou avec une de nos bêtes de somme.
+
+FRITZ. Ah! cher père, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
+échantillons. Ils sont si curieux.
+
+MOI. Je vous laisse toute liberté à cet égard; mais levez-les avec le
+plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre désordre
+dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
+notre affaire.»
+
+Ils ne se le firent pas répéter deux fois; mais bientôt je les vis dans
+un grand embarras pour venir à bout de leur fardeau. Sentant que mes
+conseils leur étaient nécessaires, je leur fis couper quelques tiges de
+bruyère, en les engageant à suspendre un oeuf à chaque extrémité, de la
+même manière que les laitières hollandaises portent leurs pots de lait.
+En quittant le nid, nous avions pris la précaution d'en marquer la place
+avec une espèce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
+lendemain.
+
+Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochâmes des rochers,
+et je résolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
+d'y passer le reste du jour.
+
+Les enfants reçurent l'injonction d'exposer les oeufs au soleil, afin
+qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'étais pas peu
+embarrassé de savoir comment nous parviendrions à les garantir de la
+fraîcheur du soir.
+
+Nous ne tardâmes pas à atteindre la rive du petit étang où les chiens
+s'étaient désaltérés le matin; cet étang paraissait alimenté par quelque
+source souterraine, et donnait naissance à un petit ruisseau. Tout le
+voisinage était couvert de traces récentes d'antilopes, de buffles et
+d'onagres; mais nous n'y reconnûmes aucun vestige de serpent, ce qui
+était plus important pour nous.
+
+Nous profitâmes de la fraîcheur du ruisseau pour prendre quelque
+nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
+avait tiré sur le sable une masse ronde et noirâtre, qu'il s'apprêtait à
+attaquer avec ses dents, lorsque son maître la lui arracha pour me la
+faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, après l'avoir débarrassé du
+limon qui l'environnait, je reconnus avec étonnement que j'avais entre
+les mains une créature vivante: c'était une tortue de terre de la plus
+petite espèce, grosse comme une pomme ordinaire.
+
+FRITZ. «Comment cet animal peut-il se trouver à une si grande distance
+de la mer? Le fait me paraît incroyable.
+
+MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
+tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les étangs et dans les
+eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, où elles se
+nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.
+
+JACK. Il faut en apporter quelques-unes à maman pour son jardin, et en
+chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.»
+
+Et, se mettant aussitôt à l'ouvrage, ils eurent bientôt rassemblé une
+demi-douzaine de tortues, que je plaçai dans ma gibecière.
+
+Nous continuâmes à nous entretenir des moeurs de ces animaux, et
+j'ajoutai qu'il était difficile d'expliquer leur présence primitive dans
+ce lieu, à moins de les y supposer transportées par la voie des airs.
+
+ERNEST et JACK. «Il faudrait être bien crédule pour le penser.
+
+MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vérité, mes chers
+enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la première tortue
+transportée en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauvée par
+hasard de sa rapacité, et devenue le germe d'une nombreuse postérité?
+L'homme serait bien embarrassé d'expliquer la présence des animaux dans
+la plupart des endroits où on les rencontre de nos jours; car il est
+impossible de supposer que chaque espèce ait été créée au lieu même
+qu'elle occupe actuellement.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La terre de
+porcelaine.--Le condor et l'urubu.
+
+
+Toute la troupe fut bientôt sur pied pour reprendre sa route
+interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile vallée
+couverte d'un riant gazon et entrecoupée de bosquets délicieux. Cette
+contrée faisait un agréable contraste avec le désert que nous venions de
+parcourir. La vallée se prolongeait pendant une longueur d'environ deux
+lieues, en côtoyant la chaîne de montagnes qui faisait la frontière de
+notre domaine. Sa largeur était d'une demi-lieue, et elle était arrosée,
+dans toute son étendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la
+source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines,
+donnait la vie et la fécondité à cette délicieuse contrée.
+
+Çà et là, dans l'éloignement, nous apercevions des troupeaux de buffles
+et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais à la vue de nos
+chiens, qui nous précédaient toujours de quelques centaines de pas, ils
+partaient comme l'éclair et ne tardaient pas à se perdre dans les
+profondeurs de la montagne.
+
+La vallée, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas
+à nous amener en face d'un coteau, que nous reconnûmes avec chagrin pour
+celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matinée. Voyant avec
+regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pièce
+de gibier à portée de fusil, je résolus de faire tous mes efforts pour
+ne pas rentrer sans quelque capture. En conséquence de cette
+détermination, nous prîmes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils
+ne missent pas plus longtemps obstacle à nos projets.
+
+Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu'à la grotte du Chacal,
+dont la voûte devait nous servir de gîte pour le reste du jour. J'avais
+fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de
+leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus tôt
+des douceurs de la grotte. Tout à coup nous entendîmes de son côté un
+cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que
+l'écho semblait répéter. À l'instant tout fut abandonné pour voler au
+secours du pauvre Ernest.
+
+Au moment même nous le vîmes accourir sans chapeau et pâle comme la
+mort, et il vint tomber dans mes bras en s'écriant: «Un ours! un ours!
+il vient! le voici!»
+
+C'est ici qu'il faut de la résolution, pensais-je en moi-même; et,
+armant mon fusil, je m'élançai au secours des chiens, qui attaquaient
+bravement l'ennemi. À peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui
+s'avançait vers nous, que, à mon grand effroi, j'en vis un second sortir
+du taillis, et se diriger du côté de son compagnon.
+
+Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me
+chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en même temps; mais, par
+malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient
+l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le
+moment de lâcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un
+de nos braves défenseurs. Toutefois ma balle avait brisé la mâchoire
+inférieure de l'un des ours, de manière à rendre ses morsures peu
+dangereuses, et celle de Fritz avait traversé l'épaule du second, de
+sorte que ses étreintes étaient désormais plus désespérées que
+redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage,
+redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient
+de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et,
+m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lâchai le coup
+dans la tête, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait
+le coeur.
+
+«Dieu soit loué! m'écriai-je en les voyant tomber avec un sourd
+mugissement. Voici une rude besogne achevée. Grâces soient rendues au
+Ciel, qui vient de nous délivrer d'un terrible danger!»
+
+Nous demeurâmes quelques minutes à contempler notre victoire dans un
+muet étonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous
+laissèrent bientôt aucun doute sur le trépas des deux terribles animaux.
+Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre
+sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois
+celui-ci se tint prudemment à l'écart, jusqu'à ce que les cris de Fritz
+et les miens lui eussent apporté le témoignage de notre complet
+triomphe.
+
+Lorsqu'il fut près de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait
+laissés en arrière. «Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je
+voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais
+s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y
+trouvât justement deux véritables ours.
+
+MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de châtier nos mauvaises
+pensées, et à lui seul appartient la mesure du châtiment. Il est certain
+que ton projet n'était rien moins que louable; car la peur la plus
+innocente peut avoir les résultats les plus funestes, et peut-être le
+pauvre Jack aurait-il éprouvé plus de mal du faux ours que toi du
+véritable.
+
+FRITZ. Voyez, cher père, de quels monstres nous avons débarrassé la
+terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup
+moins.
+
+MOI. Quoique nous n'ayons rencontré aucune trace de serpent, nous
+n'avons pas moins travaillé pour notre sûreté future en nous délivrant
+de ces terribles ennemis.
+
+JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces
+contrées? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.
+
+MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur présence sous un
+pareil climat, à moins de supposer que nous ayons sous les yeux une
+espèce particulière, et c'est une question que je ne suis pas assez
+savant pour décider. On a bien rencontré des ours dans le Thibet.»
+
+Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs,
+encore tout entiers à la joie de notre miraculeuse délivrance. Ils se
+promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant
+leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous
+admirions en même temps la force de leurs épaules et de leurs reins, la
+grosseur de leurs membres, l'épaisseur et la richesse de leur fourrure.
+
+«À présent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je
+enfin à mes compagnons.
+
+FRITZ. Il faut commencer par les écorcher, la peau nous fournira
+d'excellentes fourrures.
+
+ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de
+camp dans des expéditions aussi fatigantes que celle-ci.»
+
+Je mis fin à la délibération en exhortant chacun à commencer au plus
+vite ses préparatifs de départ, car l'heure avançait, et il fallait être
+de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. «En outre,
+ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reçu de légères blessures pour
+lesquelles les soins de votre mère sont indispensables. Vous êtes
+vous-mêmes trop épuisés de cette longue marche et de notre combat pour
+songer à passer ici une nuit fatigante et peut-être périlleuse.»
+
+Mon projet de retour reçut une approbation générale; car, depuis
+l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un
+si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fâchés non plus de
+se voir débarrassés de leurs oeufs d'autruche, que je leur conseillai de
+laisser enfouis dans le sable chaud jusqu'à ce que nous eussions le
+loisir de retourner les prendre avec les précautions convenables. Après
+les avoir placés à une certaine profondeur, afin de les dérober aux
+attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittâmes ce
+lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon gîte et d'un
+souper réconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue
+était oubliée.
+
+Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au camp, où l'accueil
+ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien à faire au
+logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout préparé
+pour un repas dont nous avions si grand besoin.
+
+Naturellement l'entretien roula sur notre dernière aventure, dont les
+détails héroïques frappèrent d'admiration les oreilles étonnées de nos
+deux auditeurs.
+
+La conclusion du récit fut une invitation pressante à se rendre le
+lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y
+délibérer sur le parti à prendre relativement à notre importante
+capture.
+
+Ma femme me raconta à son tour qu'elle n'était pas demeurée inactive
+durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'était frayé un passage
+à travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils
+avaient découvert un lit considérable d'argile qui peut-être nous
+fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir
+reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s'attachait comme le
+lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes
+de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les
+premiers matériaux de l'édifice projeté.
+
+Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps
+convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une
+couple des morceaux de l'argile nouvellement découverte, et je les
+plaçai au milieu d'un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens
+firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués
+s'étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de
+nos torches, je pris ma place à l'entrée, et bientôt le Ciel fit
+descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.
+
+Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes
+deux morceaux d'argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait
+peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de
+remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis,
+notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la
+caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le
+moindre accident.
+
+Au moment où l'entrée de la caverne commençait à s'apercevoir, Fritz,
+qui nous précédait de quelques pas, s'écria à demi-voix: «Alerte!
+alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend
+probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît
+qu'il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit
+mortuaire.»
+
+Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un
+gros oiseau dont le cou dépouillé et d'un rouge pâle était entouré d'un
+collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du
+corps et des ailes me parut d'un brun foncé, et ses pieds crochus
+semblaient armés de serres redoutables.
+
+Ce singulier gardien tenait l'entrée de la caverne comme assiégée, de
+manière à en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient
+au-dessus des cadavres.
+
+Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle,
+lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d'ailes,
+et en même temps j'aperçus une grande ombre se projeter sur le sable
+dans la direction de la caverne.
+
+Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en
+l'air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où
+il se brisa la tête, tandis que son sang s'échappait par une large
+blessure.
+
+Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s'élancèrent
+sur les traces de Fritz, au milieu d'une nuée d'oiseaux sauvages qui
+nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la
+caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz
+n'était plus qu'à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre
+grand regret, et, s'élançant dans les airs d'un vol majestueux, nous le
+vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un
+retardataire.
+
+«Ah! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et
+ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de
+véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et
+aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage.»
+
+À ces mots, j'entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus
+avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l'exception
+des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés
+à temps pour sauver le reste.
+
+Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l'odeur ne
+trahissait que trop la nature et l'espèce. Toutefois ma femme ne
+renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des
+poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les
+reconnaître pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou
+l'urubu du Brésil; l'autre pour le condor.
+
+Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l'entrée de la
+caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant
+tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je
+m'aperçus que l'intérieur du rocher était formé d'une espèce de talc,
+traversé par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments
+quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.
+
+Il s'agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles
+animaux. Pour rendre l'opération plus facile, nous les suspendîmes à une
+forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne,
+pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer
+les oeufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.
+
+Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la
+difficulté de l'opération qu'en raison de l'adresse dont il fallait
+faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.
+
+«Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes? demandai-je
+aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.
+
+FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la
+rencontre des sauvages. Les insulaires de Taïti et des îles Sandwich ont
+coutume d'en porter de pareils.
+
+ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière
+des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon
+que la gueule béante paraisse menacer l'ennemi.
+
+MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j'aurai mis la dernière main à
+mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel
+ornement pour notre muséum.»
+
+Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme,
+qui nous annonçait l'heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un
+reste d'eau tiède dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire
+que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les oeufs
+d'autruche, ajoutant que, si l'intérieur était gâté, je ne voyais pas la
+nécessité de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.
+
+FRITZ. «Mais comment saurons-nous à quoi nous en tenir? Faudra-t-il
+casser les oeufs? et, dans ce cas, à quoi peut servir l'eau de la
+marmite?
+
+MA FEMME. Nous y plongerons les oeufs, et, si quelque mouvement se fait
+remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du
+contenu?
+
+JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau tiède?
+
+MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante amènerait infailliblement
+la mort du petit.»
+
+L'épreuve eut lieu immédiatement, et elle nous donna la triste assurance
+que l'oeuf était sans vie.
+
+Les enfants voulaient immédiatement briser la coquille; mais je m'y
+opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de
+tasse ou d'écuelle.
+
+FRITZ. «J'aurais pourtant grand plaisir à voir si l'autruche est déjà
+formée.
+
+MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitiés, comme les calebasses,
+de manière qu'elle nous puisse être de quelque utilité.
+
+FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne à bout de la partager avec
+un simple fil.
+
+MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours à un moyen
+plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le
+vinaigre. Maintenant entoure l'oeuf de ton cordon, que tu auras soin
+d'humecter de vinaigre frais à mesure que l'ancien se desséchera, et
+nous ne tarderons pas à voir le cordon pénétrer peu à peu la substance
+calcaire de la coquille, et parvenir bientôt à la partie molle de
+l'oeuf. Alors la coquille se séparera sans peine en deux parties égales,
+qui deviendront de vraies écuelles.»
+
+Le reste du jour s'écoula rapidement parmi les travaux divers qui nous
+occupaient. Toutefois je finis par songer à mes tortues, qui depuis la
+veille étaient demeurées dans ma gibecière; après les avoir plongées
+dans l'eau et leur avoir présenté quelque nourriture, je les fis tomber
+au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu'à notre retour à
+l'habitation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la
+savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et
+le verre fossile.
+
+
+J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir
+enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par
+quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la
+chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes
+occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand
+soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
+cuisine en guise de graisse ou de beurre.
+
+Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse
+fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le
+transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent
+abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à
+la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent
+en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
+Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées
+aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.
+
+Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
+autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin
+pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
+contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le
+bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.
+
+Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
+présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
+presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de
+grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que
+j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si
+piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer
+que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte
+précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une
+si grande utilité.
+
+Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites
+grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les
+rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau
+de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous
+les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce
+qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi
+en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
+noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
+également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette
+plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
+notre demeure.
+
+Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à
+entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de
+mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à
+une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à
+de nouvelles découvertes.
+
+Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui
+demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que
+j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
+avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières.
+Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui
+paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut
+bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure
+grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
+interrompue d'aventures et de découvertes.
+
+Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en
+moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources.
+Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il
+faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources
+d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
+sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce
+n'est pas la première occasion où ils auront montré du coeur et de
+l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
+Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra
+sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.
+
+À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest
+se livrait à son expérience sur l'oeuf d'autruche. Bientôt il s'écria:
+«La coquille est traversée, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!
+ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
+tendre pour la trancher avec le couteau.
+
+--C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette
+pellicule, car tu as assez brisé d'oeufs dans ta vie pour en observer
+l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
+autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
+appelons la coquille.»
+
+Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé
+l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'oeuf
+furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement
+le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
+encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le
+laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.
+
+Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un
+bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une
+couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le
+moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ
+deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
+l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
+indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à
+la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de
+vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je
+doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de
+sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant
+pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.
+
+Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes
+cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
+chasseurs.
+
+«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
+caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande
+peu de travail.
+
+MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à
+des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle
+est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer
+à l'abandonner.
+
+ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou
+trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart
+impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la
+forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.
+
+MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
+nom à notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.
+
+ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une
+dénomination plus sonore et plus imposante.
+
+MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis
+très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans
+lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton
+projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
+d'exécution.»
+
+Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas
+précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le
+camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent
+légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras
+pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
+en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le
+mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature
+vivante.
+
+«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux
+vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté,
+qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de
+nouvelles cravates à la Robinson.
+
+--Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
+gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
+coucou nous a montré le chemin.
+
+--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons
+fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
+l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou
+les prendre vivants si nous voulons.
+
+MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
+importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras
+de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre
+expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne
+résolution pour l'avenir.
+
+FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne
+tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur
+qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage
+environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes
+bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
+pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt
+de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces
+nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse,
+sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins
+leur approche que celle de l'homme.
+
+«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser
+nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
+moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos
+postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement,
+chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent,
+ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de
+notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient
+couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la
+protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
+près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et
+faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
+trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous
+élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre
+vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les
+vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt
+cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret
+à nos cris réitérés.
+
+MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
+inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des
+nouveaux habitants de notre vallée.
+
+FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
+rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué
+aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches,
+et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru
+reconnaître pour des gazelles.
+
+MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les
+bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de
+notre paisible domaine.
+
+FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour
+prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
+d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le
+chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
+des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente
+partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités
+du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont
+l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde
+dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
+d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je
+pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi
+timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout
+projet d'évasion.
+
+MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de
+réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
+chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à
+propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
+nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.
+
+FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles
+désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis
+petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
+et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
+nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous
+fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
+nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de
+rats-castors.
+
+MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en
+confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la
+capture des lapins angoras.
+
+FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le
+voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la
+vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été
+impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon
+aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se
+blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.
+
+JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me
+brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins
+mémorables.
+
+MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
+vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
+nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
+animaux.
+
+JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la
+peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
+lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes
+les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux
+que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais
+nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent
+pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent
+épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux
+jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.
+
+MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
+sont les bienvenues.
+
+JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que
+Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au
+moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître
+de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de
+palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les
+chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt
+rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de
+notre capture.
+
+MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je
+regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim
+de moustiques?
+
+JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
+retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui
+voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de
+quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions,
+comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
+de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
+mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
+m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle,
+il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»
+
+«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où
+il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau
+aux abeilles, dont j'ai lu la description.»
+
+Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près
+d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes
+essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche.
+Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
+mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se
+rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une
+seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
+général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
+zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire
+l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une
+provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire
+dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
+aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
+si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût
+dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un
+nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage
+dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de
+m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.
+
+MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
+courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui
+te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
+nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous
+ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu,
+nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous
+préparer.»
+
+Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des
+baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension
+ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond
+de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes.
+C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
+dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne
+pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé
+l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin
+de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si
+bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement
+aux lapins angoras.
+
+Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
+dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les
+uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
+autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant
+toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à
+l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
+d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc
+celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté
+de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se
+multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour
+nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
+voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec
+plaisir, car leur premier voeu était la sûreté et le bien-être de leurs
+jolis prisonniers.
+
+Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de
+l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la
+ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée,
+que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
+avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
+laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays
+serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
+exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
+animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
+croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
+besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
+avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
+le tronc d'un arbre.
+
+En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de
+prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes
+premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui
+consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
+haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la
+mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en
+un pont-levis ou en un pont tournant.
+
+Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux
+chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita
+une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
+nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de
+pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que
+l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée
+avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du
+petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux
+furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute
+répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti
+des plus délicats.
+
+Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches
+pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour
+dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés,
+tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
+fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop
+longtemps sans cette précaution.
+
+Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé
+par aucun accident fâcheux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs
+d'autruche.
+
+
+Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs
+de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était
+fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou.
+D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
+pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes
+nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche
+ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de
+rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait
+la moitié du temps.
+
+C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur
+pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en
+route pour l'expédition projetée.
+
+Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre
+jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être
+d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi
+les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en
+route pleine de confiance et d'ardeur.
+
+Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première
+expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à
+rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos
+calebasses, et nous atteignîmes bientôt le _Champ des Arabes_; nom que
+je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions
+pris les autruches pour des cavaliers du désert.
+
+Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
+que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue.
+Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
+d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que
+les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous
+mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer
+la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma
+prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se
+trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec
+autant de soin que d'intelligence.
+
+«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer
+en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
+à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma
+répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
+contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
+d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
+aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»
+
+Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces
+de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous
+avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
+se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
+derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se
+trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage
+avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs
+femelles réunissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent
+alternativement.
+
+Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il
+rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son
+aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle
+qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa
+monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous
+nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid,
+attendant avec impatience le moment d'agir.
+
+Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs
+masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et
+se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si
+fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous
+crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur
+course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui
+avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui
+dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de
+nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles
+marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de
+pistolet, je lui lançai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au
+lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité
+des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite
+de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement
+la direction de sa course.
+
+Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les
+abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et
+Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le
+signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer
+au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
+nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir
+çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes
+le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
+ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et
+lança son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
+fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
+Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour
+empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.
+
+Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes
+nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous
+échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère
+moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La
+position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
+moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
+puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal
+grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa
+tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes
+beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
+elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par
+lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la
+liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
+entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
+emprisonnait les ailes.
+
+Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité
+d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.
+
+MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour
+apprivoiser leurs éléphants?
+
+FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants
+apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever
+toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car,
+s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à
+coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de
+leurs épieux derrière les oreilles.
+
+JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer
+le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et
+moi: ce qui serait une mauvaise ressource.
+
+MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter
+une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
+Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
+et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher
+fortement les jambes de notre prisonnier.»
+
+Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen
+excellent! Il ne peut manquer de réussir.»
+
+Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
+nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour
+qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être
+atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la
+seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre
+de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
+m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile
+qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit
+au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par
+un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les
+mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.
+
+Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir
+faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards
+effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant
+prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
+retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à
+renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
+gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors
+l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air
+à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs
+trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît:
+au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
+coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
+prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas
+plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le
+pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de
+ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle
+se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.
+
+Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux
+cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
+nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
+oeufs que nous voulions rapporter.
+
+J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux
+grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à
+l'habitation.
+
+Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit
+au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en
+sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
+Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été
+abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus
+empressés à nous saisir des oeufs, espérant que dans le nombre il s'en
+trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger
+le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après
+notre départ.
+
+Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes
+précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis
+en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches
+devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie,
+je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre
+demeure.
+
+Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau
+prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
+minutes.
+
+MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là?
+Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?
+
+JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
+contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
+jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien
+tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le
+nouveau venu _Brausewind_ (vent impétueux): c'est un nom qu'il ne
+tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale
+aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.
+
+MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de
+la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne
+pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
+qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois
+apprivoiser.
+
+FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si
+nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
+avec son aigle.
+
+MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le
+corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi,
+mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
+queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
+tombé sous nos coups.
+
+FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau
+reste entier.
+
+MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être
+cause du partage de l'animal.
+
+FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
+tout entier.
+
+JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée,
+car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les
+couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
+ses plumes.
+
+FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut
+bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.
+
+MOI. Voilà une sage résolution, dont Jack tire tout le profit.»
+
+La mère eut alors le récit détaillé de notre merveilleuse capture, et
+Ernest, dont la brillante imagination était en travail depuis une heure,
+finit par se faire un tableau si romantique de cette mémorable journée,
+qu'il s'écria les larmes aux yeux: «Ne serai-je donc jamais là dans les
+occasions où il y a du plaisir et de la gloire à gagner!
+
+MOI. On ne peut avoir tous les avantages à la fois. Tu n'es pas grand
+amateur des scènes guerrières, et sous ce rapport il faut avouer que tu
+le cèdes à tes deux frères. Mais d'un autre côté on ne peut te refuser
+un mérite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
+d'être en bon chemin d'y arriver. Il s'est déjà rencontré plus d'une
+occasion pour nous de mettre à profit tes connaissances en histoire
+naturelle, et peut-être es-tu destiné à devenir notre interprète, si la
+Providence envoyait un navire étranger sur ces côtes.»
+
+Comme il était trop tard ce jour-là pour songer au retour, il fallut
+s'occuper de notre prisonnier et lui préparer un gîte pour la nuit.
+L'opération ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
+entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
+employé à employer nos provisions et nos nouvelles découvertes; nous ne
+voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine à renoncer aux
+richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui représente
+vivement les avantages futurs!
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprîmes le chemin de
+l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
+décider l'autruche à se mettre en route. Nous n'en vînmes à bout qu'en
+lui jetant un voile sur la tête comme la veille. Elle fut attachée de
+nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
+derrière, de manière à lui rendre impossibles tous efforts pour
+s'écarter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
+au timon du chariot, où figurait notre magnifique vache en qualité de
+timonier. Ernest était sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant à
+moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune ânon; de sorte que nous
+formions une caravane bizarre, mais généralement bien montée.
+
+Nous fîmes halte près de l'Écluse, pour donner le temps aux enfants de
+reprendre leurs plumes d'autruche, et en même temps pour faire une
+provision de cette terre à pipe dont nous devions la découverte à ma
+femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espèce de fève se
+trouva être un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherché dans
+nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
+nombre de graines noires et brillantes, qui répandent une odeur
+délicieuse lorsque les rayons du soleil ont achevé leur maturité.
+
+Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, à l'aide
+d'une barrière de bambous fortement fixée aux deux extrémités, et qui
+nous parut presque impénétrable. Pour plus de précaution cependant, je
+fis joncher la terre de branches, à une certaine distance, dans
+l'intérieur de la vallée, afin que nos légers prisonniers ne
+rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
+franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
+portait aucune trace récente qui indiquât l'évasion des antilopes ou des
+gazelles, nous prîmes la précaution d'effacer nos propres traces, afin
+d'être avertis du passage des animaux qui pourraient à l'avenir
+s'échapper de la vallée, ou s'y introduire par cette voie.
+
+Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
+ferme avant l'obscurité; puisqu'il était devenu impossible de pousser
+plus loin ce jour-là. En passant près de la plantation de cannes à
+sucre, je fis ramasser la chair des pécaris, qui se trouvait
+parfaitement conservée. Nous n'oubliâmes pas non plus de nous pourvoir
+d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivîmes notre route au clair
+de la lune, malgré ma répugnance habituelle pour les marches de nuit.
+
+Nous arrivâmes très-tard et accablés de fatigue. Le chariot fut dételé à
+la hâte, et l'autruche attachée, comme la veille, entre deux arbres;
+puis, après un léger repas, chacun s'en alla s'étendre sur son lit de
+coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.
+
+En nous levant, nous vîmes avec plaisir que les couveuses avaient
+heureusement accompli leur tâche. L'une conduisait les poussins
+domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapporté
+les oeufs dans la cabane. Dans cette dernière couvée, nous remarquâmes
+quelques oiseaux d'une espèce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
+le désir d'emporter à l'habitation.
+
+Nous nous occupâmes alors du déjeuner pour reprendre ensuite la route de
+notre demeure, dont nous n'approchions pas sans émotion, après une si
+longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgré la chaleur
+qui commençait à devenir insupportable, nous arrivâmes avant midi à
+notre habitation, pour ne plus nous en éloigner de longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la chapellerie.
+
+
+Aussitôt après notre arrivée, le premier soin de ma femme avait été de
+faire ouvrir toutes les fenêtres; ensuite il fallut nettoyer, laver et
+balayer. Les deux cadets aidaient leur mère, tandis que les aînés
+travaillaient avec moi à déballer nos richesses.
+
+L'autruche eut son tour: délivrée de ses deux gardiens, elle fut
+attachée, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui
+soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester à cette place
+jusqu'à la fin de sa nouvelle éducation.
+
+Les oeufs d'autruche subirent l'épreuve de l'eau tiède; ceux que nous
+trouvâmes vivants furent placés dans un four sur une couche de coton et
+à côté d'un thermomètre, afin de les maintenir à la température
+convenable. Cinq seulement résistèrent à l'épreuve: le reste avait péri
+pendant le voyage. Les lapins angoras, peignés avec soin, nous donnèrent
+une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils
+furent ensuite transportés dans l'île aux Requins, qui ne devait pas
+demeurer longtemps déserte avec de pareils habitants. Dans la suite,
+nous leur construisîmes des demeures souterraines d'après un plan qui
+pût nous livrer les habitants sans défense lorsque nous aurions besoin
+de leurs trésors. Par surcroît de précautions, j'établis à l'entrée de
+leur demeure une espèce de grillage disposé de manière à s'emparer
+chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite
+recueillir sans peine et sans effort.
+
+Bien malgré moi j'assignai pour séjour aux antilopes l'île aux Requins;
+car notre désir eût été de les garder près de l'habitation, si nous
+n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres
+animaux de la maison. Il était à craindre aussi que la perte de leur
+liberté ne leur occasionnât quelque maladie mortelle, tandis que dans
+leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'était à redouter.
+Nous leur construisîmes un gîte où elles pouvaient se retirer à leur
+gré, et où nous apportions une provision de foin et d'herbes fraîches à
+chacune de nos visites.
+
+Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait après la
+distribution que nous en avions faite à la ferme, reçut pour demeure
+l'étang aux Canards. J'avais songé d'abord à les garder dans le jardin,
+pour le purger des limaçons et des insectes qui l'infestaient; mais,
+lorsque ma femme apprit que ces petits animaux étaient aussi grands
+amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement à mon projet,
+en remarquant qu'ils dévoreraient précisément ce qu'ils étaient chargés
+de défendre.
+
+Deux de nos tortues étant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles
+à part pour les utiliser en temps et lieu.
+
+Jack, qui s'était chargé de porter les autres à l'étang, accourut
+bientôt chercher Fritz, et tous deux, armés d'un long bambou, se
+dirigèrent vers l'étang à toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il
+s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai
+pas à les voir reparaître portant un des filets d'Ernest, où se
+débattait une belle anguille. Ils me racontèrent alors qu'ils avaient
+trouvé les autres filets vides et déchirés; d'où je conclus que quelque
+gros poisson avait réussi à s'en échapper en rongeant les mailles; mais
+nous nous consolâmes facilement de cette perte avec l'excellent
+échantillon qui nous était resté. Ma femme nous en prépara une portion;
+le reste fut mis dans la saumure, et conservé à la manière du lion
+mariné.
+
+Quant au poivre et à la vanille, je les fis planter au pied des colonnes
+de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'espérance de les voir
+bientôt s'élever en espaliers. En plaçant près de nous ces plantes
+précieuses, il nous était d'autant plus facile de leur donner les soins
+nécessaires pour obtenir une abondante récolte.
+
+Quant à notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,
+ma femme se chargea de la mettre en sûreté, et, bien que nous fussions
+généralement peu amateurs d'épices, je résolus d'en mêler désormais au
+riz, au melon et surtout aux légumes, parce que je savais que dans les
+climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et
+faciliter la digestion.
+
+La vanille ne pouvait nous être d'un grand usage pour le moment présent,
+parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la négliger,
+comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.
+
+Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent
+confiés aux soins de ma femme, pour être conservés dans le garde-manger.
+Nous avions maintenant de quoi défier la famine pour longtemps; mais ma
+femme nous déclara qu'à l'avenir on ne goûterait pas à la crème ni au
+beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la
+mêler avec la nouvelle graisse, afin de ménager les richesses que nous
+venions de rapporter. Il fallut se résigner, en soupirant, à cette
+rigoureuse interdiction.
+
+Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en
+prenant la précaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les
+emportât pas en se retirant.
+
+La couveuse et ses poussins furent placés sous une cage à poulets, et on
+résolut de les nourrir avec des oeufs hachés et de la mie de pain,
+jusqu'à ce qu'ils fussent apprivoisés. J'eus soin de les faire placer
+sous nos yeux, de peur que maître Knips ne s'avisât de tenter sur eux
+quelque expérience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'espérais
+pouvoir les réunir sans inconvénient au reste de la basse-cour.
+
+Le condor et l'urubu prirent place dans le musée comme des trophées de
+nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permît de les
+préparer plus à notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.
+Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans
+l'atelier, aussi bien que la terre à porcelaine; car j'espérais tirer de
+ces précieux matériaux une utilité réelle et pratique. L'amiante devait
+nous fournir des mèches incombustibles pour nos lampes, et le verre
+fossile d'élégants carreaux de vitre, et je voyais déjà la porcelaine
+prendre sous ma main mille formes aussi variées qu'agréables.
+
+Toutes les provisions de bouche furent confiées à la garde spéciale de
+ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance
+particulière, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'étiquette:
+_Poison_, afin de prévenir toute méprise funeste à son égard.
+
+Enfin les peaux de rats-castors furent réunies en un paquet et exposées
+à l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intérieur de l'habitation
+ne fût pas empesté de leur désagréable parfum.
+
+Tous ces travaux terminés, j'aperçus enfin quelle source de richesses
+nous avions rencontrée dans cette dernière expédition; car il nous en
+avait coûté deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles
+acquisitions. À cette pensée, il me fut impossible de retenir une
+exclamation involontaire et je m'écriai: «Divine Providence, nous voilà
+riches à présent!»
+
+Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les
+plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail
+sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme
+stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus
+heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux
+rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de
+partager les découvertes et les oeuvres des autres.
+
+Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau
+mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un
+foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature,
+et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir
+funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien
+il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les
+inconvénients du monde réel.
+
+La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui
+me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans
+délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard,
+comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.
+
+Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il
+avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour
+accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous
+défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales
+pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains,
+je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils
+ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.
+
+Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal,
+l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de
+nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue
+remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la
+terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était
+pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu
+mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du
+labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.
+
+Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était
+soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,
+c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt
+impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des
+enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une
+litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre
+de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme
+de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement
+agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une
+provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a
+coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.
+
+Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette
+obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre
+pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de
+beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.
+Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et
+son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce
+jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de
+curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence
+de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa
+voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et
+toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture,
+Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le
+rendit bientôt docile à toutes nos volontés.
+
+Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses
+liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença
+une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à
+recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à
+s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à
+tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou
+Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou
+indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile
+imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une
+docilité complète.
+
+Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il
+fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle
+ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le
+mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait
+une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui
+fixer son fardeau sur les épaules.
+
+Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée
+m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle.
+Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur
+l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de
+chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de
+laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les
+oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de
+l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'oeil droit
+ou de l'oeil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter
+l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de
+l'appareil.
+
+Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout
+l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers
+changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine
+cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à
+l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque
+instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de
+vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le
+moins du monde.
+
+Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise
+difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement
+mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une
+description détaillée de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle
+était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre
+les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer
+solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de
+prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle
+avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les
+mains si l'occasion l'exigeait.
+
+Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier
+à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment
+elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait
+la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un
+cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour
+l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le
+propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses
+frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il
+fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier
+arrangement.
+
+Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre
+Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils
+aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les
+airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»
+
+Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu
+qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait
+fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre
+courrier d'État.
+
+Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz
+m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose
+dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne
+demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les
+premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs
+longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de
+maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours
+que des oeufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.
+
+Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était
+pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer
+que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite
+mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et
+en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.
+
+Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel
+dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel,
+travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi.
+La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain
+volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux
+tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je
+remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de
+feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant
+pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans
+mélange.
+
+Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la
+première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des
+fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant
+préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous
+résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en
+conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété
+dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le
+même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision
+d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour
+les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes
+peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent
+suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une
+seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de
+les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus
+qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la
+souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de
+peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la
+découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute
+mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout
+lieu de me réjouir du succès de notre long travail.
+
+Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur
+par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits,
+nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne
+qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de
+_malaga_, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire
+l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine
+amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants _muscat de
+Felsen-Heim_, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.
+
+Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre
+paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à
+abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de
+voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien
+que le madère ou le célèbre vin du Cap.
+
+Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons
+témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte
+inaccoutumé.
+
+Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un
+nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer
+par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.
+
+ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous
+voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle
+pour l'avenir.
+
+MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,
+parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous
+n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne
+nous manque pas.
+
+ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble
+couleur.
+
+JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la
+nature.
+
+FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur économique.
+
+FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adaptée au
+climat où nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis
+que le noir les absorbe.
+
+MOI. Je crois que je me déciderai pour le rouge. Comme le premier
+chapeau est destiné à Franz, je veux lui faire une espèce de barrette
+semblable à celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la
+vieille chronique suisse.
+
+MA FEMME. Je vois que personne ne songe à me demander mon avis dans une
+matière qui est cependant de la compétence spéciale des femmes. Je vote
+pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre
+pays.
+
+TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes
+d'autruche.»
+
+Je distribuai immédiatement les rôles pour notre nouvelle opération. Les
+uns furent chargés de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames
+de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de
+lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mêler les deux
+espèces. Quant à moi, j'eus bientôt fabriqué un arçon de chapelier avec
+une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux
+morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait
+encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent
+bientôt prêts tous deux, et nous ne tardâmes pas à obtenir un feutre
+léger, que nous mîmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opération en
+plongeant notre ouvrage dans une décoction de cochenille, fraîche,
+délayée avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut
+suffisamment préparé, je le plaçai enfin sur la forme afin de lui faire
+passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette
+suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea
+d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,
+dans laquelle on plaça un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le
+chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tête de Franz, auquel il allait
+parfaitement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La
+garenne.
+
+
+On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
+et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se
+chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en
+même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante
+semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un
+poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une
+demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
+servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât
+dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte
+d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de
+sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à
+dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de
+plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai
+que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait
+de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les
+matériaux d'une nouvelle coiffure.
+
+Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda
+si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui
+fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé
+que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible,
+ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous
+séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait
+être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»
+
+L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque
+nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais,
+comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
+quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.
+
+L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table
+et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de
+tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme
+commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui
+demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer
+les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs
+terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec
+une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le
+mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion
+de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je
+mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
+comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc,
+dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour
+résister à l'action du feu.
+
+Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce
+avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
+les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide
+d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à
+moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à
+me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système
+si imparfait.
+
+Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en
+oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de
+verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six
+tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
+assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four
+était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.
+
+Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il
+n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
+des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le
+permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre,
+sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé
+quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la
+chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
+fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la
+peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les
+assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
+rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.
+
+Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison
+des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je
+déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du
+condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède,
+et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir
+l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
+morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe;
+les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de
+coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de
+laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon
+expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
+porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux
+animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.
+
+Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et
+dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à
+tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
+destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.
+
+Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
+de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne
+remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les
+enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
+songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.
+
+Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la
+construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre
+voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
+afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
+entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses
+découvertes.»
+
+La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
+été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par
+un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une
+espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre
+entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À
+force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son
+approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur,
+afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours.
+Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
+proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à
+l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage
+sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.
+
+Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus
+grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités;
+cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait
+servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
+longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
+entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de
+métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
+ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses
+de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter
+deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité
+s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les
+sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux
+pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre,
+et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de
+bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à
+propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée,
+et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin
+le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au
+milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois
+léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à
+le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir
+jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce
+de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué
+de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système
+groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi
+ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable
+au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.
+
+Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir
+la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du
+banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique
+promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur
+un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme
+une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son
+chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.
+
+Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce
+qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
+immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je
+commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
+j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir
+fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis
+nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez
+de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique
+sur la carcasse du canot.
+
+Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé
+l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté
+les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre
+imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également
+recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former
+de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
+du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité
+peu commune.
+
+J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant
+pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger
+bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une
+longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son
+extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la
+soutenir sur l'eau.
+
+Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes
+alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de
+corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à
+un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer
+par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur
+courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le
+caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
+de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur
+le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le
+passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que
+jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les
+bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses
+mouvements.
+
+Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous
+faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
+non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
+domestiques.
+
+Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans
+l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
+vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi,
+on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et
+Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de
+toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil
+à chacun des enfants.
+
+Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous
+réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de
+bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se
+montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à
+l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de
+leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision
+de joncs et de feuilles de roseaux.
+
+Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de
+rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
+muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la
+bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.
+
+À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en
+fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les
+avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au
+four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse
+solennité.
+
+Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant
+si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à
+qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si
+complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux
+remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
+fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma
+prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
+faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
+pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.
+
+Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une
+expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans
+une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer
+pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
+extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas
+moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de
+plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en
+souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui
+a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat
+d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver
+jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux
+Requins.
+
+MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce
+plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu
+quelque chose.
+
+MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
+limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres
+idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des
+livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
+vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.
+
+MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai
+enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?
+
+MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
+corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent
+ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
+matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité
+d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous
+voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus
+de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
+cuisine n'en est pas plus mauvaise.»
+
+J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des
+Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout
+à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
+pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais
+découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
+m'enchantait à cause de nos antilopes.
+
+Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines
+non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour
+aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
+s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec
+plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
+plantations.
+
+À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures
+souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
+habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
+peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le
+nom de garenne.
+
+Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant;
+car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des
+noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc
+recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
+de plantes épineuses.
+
+Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine,
+que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du
+ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute
+trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre.
+Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous
+passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec
+notre chaloupe.
+
+Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants
+disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner
+leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à
+sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
+dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
+permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était
+demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc
+Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un
+canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
+Braun.
+
+En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
+terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
+d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
+désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui
+sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce
+désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux
+sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me
+conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
+environs de Falken-Horst.
+
+J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien
+servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
+je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les
+chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où
+j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.
+
+Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée
+de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la
+défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée
+de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je
+ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la
+troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
+aussitôt dans le taillis.
+
+Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
+la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin
+sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à
+un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.
+
+Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le
+chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
+
+
+Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqué
+l'heure du dîner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de
+nous préparer pour souper un bon rôti de cochon. Ernest et moi nous lui
+servîmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en état de
+paraître le soir sur la table; les deux autres furent salés et enfermés
+dans le garde-manger. La bonne mère, qui avait commencé à me faire
+quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientôt désarmée par mes
+excuses.
+
+Vers le soir, et au moment où je commençais à concevoir quelques
+inquiétudes, nous vîmes paraître Jack sur son autruche, suivi de ses
+deux frères moins bien montés. Ceux-ci s'étaient chargés de tout le
+butin, qui remplissait deux énormes sacs. Il consistait en quatre
+oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux
+de l'espèce du lièvre, et une demi-douzaine de rats d'eau.
+
+Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas
+remarquée d'abord.
+
+Alors commencèrent les cris, les récits et les admirations sans fin. La
+voix de Jack dominait toutes les autres. «Ah! cher père, s'écria-t-il
+quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru
+deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidité de sa course
+fatigue tellement les yeux, que c'est à peine si je voyais devant moi.
+Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie
+clair à me conduire.
+
+MOI. Non pas, s'il vous plaît, monsieur le cavalier.
+
+JACK. Et pourquoi non?
+
+MOI. Pour deux raisons: la première, c'est que tout ce que tu demandes à
+tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est
+qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de
+vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On
+s'habitue bien vite à la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut
+exécuter soi-même.
+
+FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons
+vécu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous
+pourrions échanger contre du brandevin avec les marchands fourreurs.
+Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de
+Felsen-Heim.
+
+MOI. Le marché est accepté; car vous paraissez avoir bien mérité un
+verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop
+brusquement.
+
+FRANZ. Quant à moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie
+sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible appétit.
+
+MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire à
+tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilisée sur la
+cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:
+un bon cavalier songe à son cheval avant de songer à lui-même.»
+
+À peine cette besogne était-elle terminée, que la mère apporta le
+souper, à la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant
+chaque plat de quelque remarque plaisante.
+
+«Voici, d'abord, s'écria-t-elle, un cochon de lait européen transformé
+en marcassin d'Amérique. Il a laissé là sa tête pour courir plus vite,
+selon la coutume des imbéciles. Et voilà maintenant une excellente gelée
+hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thétis.»
+
+Les saillies de la mère furent accueillies avec des applaudissements
+unanimes, surtout lorsque nous la vîmes reparaître avec une bouteille de
+notre excellent hydromel, que nous dégustâmes avec autant de plaisir
+qu'en éprouvaient les dieux d'Homère en savourant leur nectar à la table
+de Jupiter.
+
+Alors Fritz nous raconta comment ils avaient passé tout le jour aux
+environs de Waldeck, et comment ils avaient disposé leurs pièges de tous
+côtés, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu
+poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une
+demi-douzaine de poissons péchés à la ligne avaient composé tout leur
+dîner, et à peine avaient-ils pris le temps de préparer ce frugal repas.
+
+Ici l'impétueux Jack reprit la parole en s'écriant: «Ah! oui; et mon
+chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des lièvres
+sous le nez!
+
+--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait
+tranquillement l'herbe à dix pas de nous. C'est une jeune bête, j'en
+réponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la
+poudre.
+
+--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de découvrir ces gros
+chardons, qui pourront nous être utiles pour le cardage de notre feutre.
+J'ai rapporté aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont déjà
+gros, et qui ne tarderont pas à devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu
+avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lancé une énorme noix de
+coco presque sur la tête.»
+
+Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je
+reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui
+devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il
+rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.
+
+La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain
+matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand
+soin.
+
+Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que
+j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me
+fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à
+faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture
+et de deux soupapes.
+
+Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans
+beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine,
+qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher
+de partir d'un bruyant éclat de rire.
+
+Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes
+pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa
+poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la
+peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le
+tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de
+toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de
+l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le
+reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes
+pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps
+ordinaire.
+
+«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable
+sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?
+
+--Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un
+Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un
+chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière
+l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement
+avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé
+pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus
+facilement le débit.»
+
+Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt
+achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle
+expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.
+
+Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,
+dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé
+propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller
+l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité
+en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz
+et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le
+gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes
+au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du
+côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en
+oeuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de
+chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de
+toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec
+un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,
+je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent
+immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la
+place pour servir en temps et lieu.
+
+Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième
+qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre. À chacun des tronçons
+j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait
+à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie
+plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois,
+dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement
+creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une
+espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se
+trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand
+l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et
+quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot.
+Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de
+baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.
+
+Ce travail achevé, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrière
+la maison, et à une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.
+Mes conduits furent disposés au-dessous de la chute d'eau à environ un
+pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,
+destinés à aller porter l'eau à chacune des auges, qui, se remplissant
+et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux
+marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manière le
+moulin le plus convenable à notre position, attendu qu'il marchait sans
+roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se fût
+trouvée probablement au-dessus de nos forces.
+
+Aussitôt que la machine fut achevée, ma femme plaça quelques mesures de
+riz dans les mortiers, et passa la journée entière à surveiller la
+marche de l'appareil. À la fin du jour, le grain était entièrement
+débarrassé de son enveloppe et prêt à être employé à la cuisine. La
+lenteur de la machine nous inquiéta peu lorsque nous fûmes assurés
+quelle marchait assez bien pour l'abandonner à elle-même.
+
+«Quel bonheur! s'écrièrent les enfants; nous voilà en état de préparer
+de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la
+soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinière et ses aides seront
+délivrés à l'avenir de l'éternel travail du pilon.»
+
+Pendant que nous étions encore occupés à la construction de nos pilons,
+nous remarquâmes que les jeunes autruches faisaient de fréquentes
+visites à notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis
+rassasiées. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand je reconnus
+qu'effectivement le grain était mûr, alors qu'à peine quatre mois
+s'étaient écoulés depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter à
+l'avenir sur deux récoltes par an.
+
+Cette découverte nous occasionna un travail inattendu et tout à fait
+hors de saison; car c'était précisément l'époque du passage des harengs
+et des chiens marins. La mère ne se lassait pas de gémir en demandant
+comment nous viendrions à bout de cette menaçante série de travaux; car
+elle n'oubliait pas que c'était également l'instant de faire la récolte
+du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le
+manioc pouvait rester en terre sans inconvénient, tandis que la récolte
+des patates était bien moins pénible dans cette terre légère que dans
+les terrains pierreux de notre pays. «Quant au grain, ajoutai-je, nous
+en ferons la moisson et le battage à la mode italienne. Si nous y
+perdons quelque chose, nous le rattraperons bien à la récolte suivante.»
+
+Sans perdre de temps, je fis préparer devant la maison une espèce
+d'esplanade que nous arrosâmes ensuite de fumier liquide; puis je fis
+fouler la place par notre bétail, en même temps que nous battions la
+terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut
+séché le sol, nous l'arrosâmes une seconde fois, et je le fis battre et
+fouler de nouveau, jusqu'à ce que la terre fût devenue aussi dure et
+aussi unie que celle des aires de notre pays.
+
+Alors nous nous rendîmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm
+et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destinée à recevoir le
+grain.
+
+Arrivés sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les
+enfants des fourches et des râteaux pour rassembler les épis en
+monceaux.
+
+«Point tant de cérémonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons à
+l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour
+savoir ce que c'est qu'un lien ou un râteau lorsqu'il s'agit de moisson.
+
+--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les
+gerbes et pour les rapporter à la maison?
+
+--De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne
+font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»
+
+Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y
+prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de
+prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la
+faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille,
+et de la jeter ensuite dans la corbeille.
+
+Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ
+fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se
+remplissait d'une ample provision d'épis.
+
+«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis
+tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à
+briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.
+
+--Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager
+pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux
+les boire que les manger.
+
+--Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.
+
+--Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie
+renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque
+d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs
+moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser
+entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail
+ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire
+que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le
+manger.
+
+--Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.
+
+MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,
+quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves
+inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas
+moins simple que la moisson.»
+
+De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette
+importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère,
+répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,
+après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une
+opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés
+sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire,
+pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de
+poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés
+de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des
+batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques
+incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures
+attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa
+malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas
+tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et
+de conservation.
+
+Mais je lui répondis gravement par le proverbe: À boeuf qui bat bouche
+pleine.
+
+«D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas à côté d'une pareille moisson
+qu'il faut se montrer avare, et une poignée de grains par-ci par-là
+n'est pas une si grande perte.»
+
+Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les épis furent donc jetés au
+vent avec des pelles à vanner, de sorte que la paille et les écorces
+vides s'envolaient avec la poussière, tandis que le grain retombait par
+son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette
+désagréable opération, rendue plus pénible encore par notre
+inexpérience.
+
+Pendant le vannage, toute notre volaille était accourue à la porte de
+l'aire, et elle commença à becqueter si furieusement le grain, que
+pendant plus d'une minute un rire général nous laissa sans force contre
+la formidable invasion. Les enfants s'étant élancés avec impétuosité
+pour arrêter le pillage, je modérai leur ardeur en ajoutant: «Laissez
+ces nouveaux hôtes prendre part à notre superflu; nous y perdrons
+quelques poignées de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.
+D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout à
+fait à notre nouvelle vie.»
+
+Lorsque nous en vînmes à mesurer notre récolte, nous trouvâmes plus de
+cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui
+furent serrées avec soin dans la chambre aux provisions.
+
+Le maïs demandait une manipulation particulière. Les épis furent séparés
+des tiges, épluchés et étendus sur l'aire pour sécher. Nous les battîmes
+ensuite avec de grands fléaux pour faire sortir le grain. Cette
+opération produisit plus de quatre-vingts mesures, à notre grand
+étonnement. D'où je conclus que cette semence était parfaitement
+appropriée au climat et au terrain.
+
+Maintenant il s'agissait de préparer de nouveau le champ pour la seconde
+récolte. Il fallait débarrasser le terrain du chaume et des tiges de
+mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourrées.
+
+Lorsque nous arrivâmes avec nos faucilles, nous fûmes bien étonnés de
+trouver la place occupée par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,
+qui avaient profité de nos deux jours d'absence pour s'établir dans les
+sillons. La surprise fut si complète, qu'il ne nous resta entre les
+mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit
+Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne récolte de
+cailles après chaque récolte de blé, en disposant des lacets dans les
+sillons.
+
+La paille fut mise en meule et destinée à renouveler notre provision de
+fourrages. Les feuilles de maïs nous servirent à remplir nos paillasses;
+enfin le chaume brûlé nous donna des cendres que ma femme fit mettre à
+part pour les lessives.
+
+Lorsque la terre fut préparée, je m'occupai de l'ensemencement; et cette
+fois, pour varier la récolte, je semai du seigle, du froment et de
+l'avoine.
+
+À peine ce travail était-il achevé, que le passage des harengs commença.
+Comme la maison était abondamment fournie de provisions, nous nous
+contentâmes d'un tonneau de harengs fumés, et d'un tonneau de harengs
+salés. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du
+poisson frais dans l'occasion.
+
+Immédiatement après commença une chasse bien autrement importante, celle
+des chiens de mer, à laquelle je me livrais avec un zèle toujours
+croissant depuis l'invention de ma pompe à air, qui me donnait toute
+facilité pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caïak fut
+équipé en guerre pour la première fois; je préparai en même temps deux
+harpons garnis de vessies, qui furent placés de chaque côté du bâtiment,
+dans deux courroies disposées à cet effet.
+
+Ces préparatifs terminés, Fritz endossa sur le rivage son vêtement de
+pêche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont
+nous avons fait la description, et une cape groënlandaise formaient son
+armure défensive. Les armes offensives étaient les deux rames et les
+deux harpons, qu'il agitait fièrement en l'air, comme le trident du dieu
+des mers, en prononçant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientôt il
+prit place dans le caïak, et s'éloigna du bord pour la chasse
+aventureuse. Un formidable cri de triomphe annonça le départ du
+bâtiment, et nous entendîmes Fritz entonner avec assurance le chant du
+pêcheur groënlandais. La bonne mère, en dépit de toutes ses inquiétudes,
+ne pouvait s'empêcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre
+embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant
+à moi, j'étais sans inquiétude, sachant que Fritz était excellent
+nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans
+une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mère, je fis mettre
+la chaloupe en état, afin de courir au secours de notre pêcheur, s'il
+était menacé de quelque catastrophe.
+
+Après plusieurs évolutions couronnées de succès, notre héros, encouragé
+par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du
+Chacal; mais son entreprise échoua, et nous le vîmes bientôt entraîné
+vers la pleine mer avec la rapidité d'une flèche. À cette vue, je jugeai
+prudent de mettre la chaloupe à l'eau pour suivre les traces du
+malencontreux voyageur. Mais, malgré tout notre empressement, le caïak
+avait disparu avant que la chaloupe fût sortie de la baie. Toutefois la
+rapide embarcation, encore accélérée par le mouvement de nos trois
+rames, eut bientôt atteint le banc de sable où notre navire avait
+échoué, et vers lequel le courant avait dû emporter l'aventureux
+pêcheur. Dans cet endroit, la mer était hérissée de rochers à fleur
+d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tête
+à découvert en se retirant. Nous eûmes bientôt trouvé un passage qui
+nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites îles escarpées qui
+allaient rejoindre un promontoire éloigné et d'un aspect sauvage.
+
+Ici mon embarras redoubla; car la vue, bornée de toutes parts, ne
+permettait pas de reconnaître les traces du caïak; et comment deviner
+lequel de ces îlots pouvait dérober Fritz à nos regards?
+
+L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'élever
+dans l'éloignement une légère fumée suivie d'une faible détonation que
+nous crûmes reconnaître pour un coup de pistolet.
+
+«C'est Fritz, m'écriai-je avec un soupir de soulagement.
+
+--Où donc?» demandèrent les enfants en relevant leurs têtes inquiètes.
+
+À cet instant, une seconde détonation suivit la première, et je pus les
+assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.
+Nous répondîmes à notre tour par un coup de feu dans la direction que je
+désignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans réponse.
+
+Je fis aussitôt virer de bord vers l'endroit indiqué; Ernest regardait à
+sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous étions en vue du
+caïak; cinq autres minutes n'étaient pas écoulées, que les deux
+embarcations se trouvaient bord à bord.
+
+Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache
+marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux
+harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.
+
+Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa
+disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il
+s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.
+
+«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;
+mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une
+longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le
+dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti
+sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors
+l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et
+où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.
+
+MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache
+marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois
+furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le
+canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te
+voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les
+vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous
+allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,
+quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.
+
+FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe
+de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux
+terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je
+baptiserai du nom de _la Vache marine_.
+
+MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la
+partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à
+cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant
+à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant
+que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui
+peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais
+hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.
+
+ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment
+s'en rencontre-t-il dans ces parages?
+
+MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve
+aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées
+jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus
+petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules
+et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»
+
+Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit
+observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance
+et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre,
+afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine
+mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.
+
+Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans
+la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il
+était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que
+cette longue absence devait inquiéter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le
+pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.
+
+
+À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par
+un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans
+le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes
+prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos
+regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le
+rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de
+mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être
+pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce
+moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son
+destin, dans notre impuissance à la gouverner.
+
+La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous
+semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux
+nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une
+lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.
+Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il
+redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots
+remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une
+destruction certaine.
+
+L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent
+paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de
+nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient
+d'entretenir nos craintes.
+
+Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la
+chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que
+peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner
+deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le
+passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient
+réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.
+
+Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins
+assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres
+nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive
+inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris
+comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre
+les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et,
+n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que
+la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la
+résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.
+
+Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je
+commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la
+force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au
+moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours.
+Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la
+Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.
+
+Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma
+femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le
+Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs
+supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du
+péril.
+
+Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous
+précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais
+quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement
+émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives
+dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui
+finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois
+nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser
+à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la
+famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements,
+et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de
+cette journée.
+
+FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur
+réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque
+lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais
+bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule
+inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût
+devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans
+le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se
+trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de
+nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts
+autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale
+de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un
+rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au
+rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins
+d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a
+exaucée.
+
+ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer
+maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme;
+car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper
+une plainte ni une parole.
+
+MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et
+paisible rend souvent de grands services dans une position critique,
+quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte
+résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son
+mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du
+danger et les mesures qu'il exige.
+
+MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût
+été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père
+tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques
+forces.
+
+MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais
+maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse
+expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien
+convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la
+mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette
+pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant
+entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.
+
+FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible
+épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui.
+Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,
+en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage
+avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir
+les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le
+pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un
+bon ancrage dans la baie de la Délivrance.
+
+TOUS. C'est une idée excellente.
+
+MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit
+Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et
+à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant
+ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment
+des sages projets de votre imagination.
+
+MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton
+habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec
+reconnaissance.
+
+MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer
+à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la
+cime du rocher.»
+
+Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de
+sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là,
+je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz
+et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine
+fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva
+bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait
+destinée.
+
+L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi
+plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de
+Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle
+crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être
+emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé
+des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.
+
+En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une
+espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de
+feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était
+si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler
+quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent
+aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.
+
+Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût
+aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était
+une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre
+attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté
+à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance
+par notre cuisinière.
+
+Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été
+favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules,
+au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement
+pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je
+lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.
+
+Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler
+notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également
+l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en
+régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous
+passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à
+un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie
+du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on
+en éprouve les plus heureux résultats.
+
+Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut
+interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi
+de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des
+chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon
+imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les
+buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins
+formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans
+l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme
+qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison,
+dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume
+durant les nuits d'été.
+
+À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je
+reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.
+
+«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»
+
+Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais
+que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des
+cochons.
+
+«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse
+mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses.
+Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»
+
+À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes
+sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de
+cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du
+ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin
+de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux
+avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe
+fuyait devant les deux autres.
+
+Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz
+rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir
+à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à
+nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans
+songer à dire merci.
+
+M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé,
+comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont
+jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les
+trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre
+la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on
+lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles
+invasions pour l'avenir.
+
+Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du
+pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes
+cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec
+assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.
+
+Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous
+garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos
+semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre
+notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de
+l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la
+meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût
+suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le
+ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi
+déterminé.
+
+Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter
+sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent
+qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de
+gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre
+domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt
+par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux
+disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la
+forêt.
+
+«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se
+montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au
+ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons
+aux travaux ordinaires!
+
+ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la
+Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir
+d'elles-mêmes.
+
+MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage
+de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous
+avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce
+sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée
+de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands,
+de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de
+s'en emparer.
+
+FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait
+joliment empreinte de pédanterie.
+
+MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances;
+tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne
+sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de
+pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.
+
+FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser
+de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.
+
+MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée
+située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus
+de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile
+très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands
+que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations
+dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les
+animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.
+
+JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât
+artificielles?
+
+MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux
+de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie
+est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux
+lèche-sel de nos parcs royaux.
+
+FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?
+
+MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on
+dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où
+l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien
+battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper
+le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre
+sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer
+à coup sûr.
+
+TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et
+nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs,
+les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.
+
+MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la
+Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre
+Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces
+beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des
+forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.
+
+TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il
+vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.
+
+MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus
+tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands
+bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à
+m'accompagner jusqu'à l'Écluse.
+
+TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la
+chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous
+les ponts-levis du monde.
+
+FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez
+de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»
+
+Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de
+longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection
+sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui
+tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me
+paraissait devoir être accueilli avec empressement.
+
+Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda
+humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.
+
+MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et
+ce que tu en veux faire?
+
+FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de
+peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de
+commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de
+chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment
+moins embarrassant et plus nutritif.
+
+MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?
+
+FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne
+voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.
+
+MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas
+consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.
+Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable
+dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais
+la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans
+une riche contrée comme celle que nous habitons.
+
+FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère;
+mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux
+jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme
+que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la
+chasse d'un lièvre vivant.
+
+MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit
+crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»
+
+L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque
+projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par
+accorder le morceau d'ours tant désiré.
+
+La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait
+appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée,
+desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une
+troupe de vingt chasseurs pendant six mois.
+
+Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:
+enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de
+guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le
+voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition
+des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de
+bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans
+compter les menues provisions.
+
+Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout
+avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le
+chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos
+pigeons d'Europe.
+
+Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à
+s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je
+souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas
+repentir de leur prévoyance.
+
+Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis,
+ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après
+une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se
+déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à
+renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à
+profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.
+
+Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions
+et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le
+pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite
+caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards,
+tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves
+auxiliaires, Falb et Braun.
+
+Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait
+consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de
+pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou
+d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de
+mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré
+la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.
+
+Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur
+expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain
+consciencieux.
+
+La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à
+arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer
+le reste de ce jour et la nuit suivante.
+
+En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat
+de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les
+montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les
+chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant
+à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de
+Waldeck.
+
+Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et
+les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent
+plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs
+actions.
+
+«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent
+comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.
+J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant
+qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller
+faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi
+de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous
+nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est
+fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce
+qu'il est devenu.»
+
+Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des
+deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le
+redoutable rire s'était fait entendre.
+
+À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à
+environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de
+terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.
+
+L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants
+eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un
+nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les
+oreilles du pauvre enfant.
+
+Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la
+dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens,
+passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène
+avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si
+heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de
+l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.
+
+Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère;
+mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux
+chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi
+avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se
+défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si
+acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment
+favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur
+adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.
+
+Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent
+l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne
+lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants,
+poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux
+pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche
+et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à
+rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne
+put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi
+dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un
+sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient
+certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal
+avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de
+reconnaître la justesse de ses prétentions.
+
+Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite
+distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu
+sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et
+d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de
+temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.
+Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux
+belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de
+s'approprier pour cet usage.
+
+Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail
+du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,
+et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais
+sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du
+chef de l'expédition.
+
+Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le
+premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.
+
+MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par
+hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore
+besoin de toi pour demain.
+
+ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus
+tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai
+pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se
+trouvent à cette heure?
+
+MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais
+avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est
+auprès des absents.
+
+MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier.
+L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou
+bien un étranger.
+
+ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y
+aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager
+de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas
+dernièrement de la proximité de cette contrée?
+
+MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et
+toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai.
+Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des
+nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le
+tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
+singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
+
+
+Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
+rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner,
+il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme
+d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le
+maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
+supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de
+Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la
+nuit.»
+
+Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue
+solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi
+gravement:
+
+«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
+capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
+sujets ou de nos alliés.»
+
+Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces
+termes:
+
+«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
+Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.
+
+«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de
+trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
+chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province.
+Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite
+dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail
+des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
+rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à
+mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.
+
+«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
+courant, l'an trente-quatre de la colonie.
+
+ «Le gouverneur, Philip Philipson.»
+
+En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de
+triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
+paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se
+hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres
+particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos
+Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que
+dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé
+tromper par des rapports exagérés.
+
+MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie!
+Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
+réellement découvert les traces de bêtes féroces?
+
+ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée
+hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu
+vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
+et toutes leurs aventures depuis hier matin.
+
+MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins
+que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.
+
+ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers
+parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et
+un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du
+vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la
+peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
+embrassons tendrement.
+
+«Votre affectionné, FRITZ.»
+
+MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse
+issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
+s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait
+été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent
+pour faire connaissance avec notre bétail.
+
+MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
+sage de les rappeler que d'attendre leur retour?
+
+MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
+agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger
+mal à propos.»
+
+Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la
+veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le
+pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message
+suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.
+
+«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac
+de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue
+et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour
+Prospect-Hill.--Bonne santé.
+
+ «Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»
+
+Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
+demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des
+éclaircissements de vive voix.
+
+Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck
+où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de
+la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
+engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz
+longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la
+même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
+Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
+avec un faisceau de branchages.
+
+Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
+vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son
+extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant
+laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
+jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
+prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les
+captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant
+aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans
+s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent
+ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
+baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire
+couper le bout des ailes.
+
+À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever
+au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de
+plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un
+héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même
+temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre
+les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
+menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si
+docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
+d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
+place où il pût commodément opérer son débarquement.
+
+Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le
+considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir
+du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba
+bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de
+la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
+pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez.
+Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif,
+qui aime le voisinage des grandes rivières.
+
+Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était
+réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
+continua quelques instants une poursuite inutile.
+
+Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent
+une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière.
+S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition,
+ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.
+
+Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les
+Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
+lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle
+à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol,
+elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de
+l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
+du chasseur.
+
+À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
+bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
+troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de
+regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble
+émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
+dans le bois, accompagné des chiens.
+
+Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
+de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
+tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
+voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe
+ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
+traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
+entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
+distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de
+plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait
+le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
+reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.
+
+Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave
+et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
+de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
+préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne
+de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.
+
+Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée
+du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux
+arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était
+de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.
+
+Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
+provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de
+Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
+devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.
+
+Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de
+sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les
+enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à
+dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
+contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant
+on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon
+commandement exprès.
+
+Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante,
+passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.
+
+FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes
+accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de
+pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.
+
+«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un
+terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à
+chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés
+tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au
+sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.
+
+«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se
+terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix
+pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé.
+Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées
+comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous
+nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer
+à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se
+dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre
+première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous
+mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos
+infatigables ennemis les singes.
+
+«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver:
+aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut
+nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents,
+voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
+avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que
+nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
+agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.
+
+«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé
+à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite
+provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
+j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les
+attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
+mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps
+que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
+devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race
+malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de
+revenir attaquer nos plantations.
+
+«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un
+certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
+chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la
+dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des
+vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou
+aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.
+
+«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À
+l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se
+préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite,
+semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
+Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut
+de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine
+avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan,
+et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une
+lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les
+rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le
+murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
+chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de
+l'astre silencieux.
+
+«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur,
+nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable
+spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
+l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à
+coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui
+eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
+entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
+qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à
+notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la
+grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements
+furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait
+comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri
+de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré,
+ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour
+le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.
+
+«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de
+reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en
+approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine.
+C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des
+pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
+me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers
+harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
+porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
+le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme
+aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.
+
+«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus
+d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé
+par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se
+rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
+sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur
+l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de
+désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges
+avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire
+disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
+chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en
+pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident
+fâcheux.
+
+«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième
+messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée
+et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style
+pompeux et oriental que vous lui connaissez:
+
+«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.
+
+«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne
+splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à
+nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée,
+et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever,
+éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre
+arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»
+
+Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
+épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien
+que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos
+inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des
+voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
+attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un
+nouveau message.
+
+Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par
+l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette
+missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à
+son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:
+
+«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop;
+la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le
+champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous
+n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes
+n'aient couru aucun danger.»
+
+On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
+une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la
+mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
+provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
+courais au galop sur la route de l'Écluse.
+
+Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
+fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
+Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et
+demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de
+nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un
+long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du
+dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait
+rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés
+comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été
+n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous,
+tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la
+désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à
+sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
+avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à
+une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.
+
+Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune
+trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
+petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en
+conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le
+premier jour de leur expédition.
+
+Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis
+rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
+ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et
+moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer.
+Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du
+soleil sans accident.
+
+Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot
+et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de
+quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de
+toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
+les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.
+
+Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La
+mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais
+chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
+des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques
+promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
+travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la
+livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que
+j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le
+câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de
+Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.
+
+
+Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas
+au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
+habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à
+la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre
+gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize
+pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de
+platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.
+
+Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par
+une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de
+deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en
+pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre
+avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les
+navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille,
+pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.
+
+Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une
+palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une
+espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail
+ou enfermer la volaille.
+
+Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la
+cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter
+l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et
+comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été
+possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à
+un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.
+
+Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
+en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder
+fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
+de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes
+sauvages.
+
+Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
+procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour,
+Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
+une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses
+connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus
+gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la
+banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au
+premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car
+le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de
+le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus
+savoureuses.
+
+«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience,
+et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre
+goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les
+colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets
+très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger.
+Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée,
+épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons
+tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une
+délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et
+rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.
+
+--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
+sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation
+convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.
+
+--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les
+fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur
+séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
+boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
+amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront
+parfaitement à ton désir.»
+
+La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère
+les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un
+certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après
+avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque
+un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son
+entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en
+usage chez quelques peuplades de la Californie.
+
+Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
+Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau,
+laissant sa cargaison flotter à la surface.
+
+Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit
+joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
+rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
+les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel
+se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer
+derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit
+le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans
+l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.
+
+«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher
+frère, d'avoir songé à ma commission!»
+
+En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu
+caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans
+l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que
+nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de
+sa conduite.
+
+Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié
+les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
+sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la
+poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les
+jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
+d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses
+habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
+Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
+de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne
+put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à
+sa garde.
+
+Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve,
+décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance
+des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il
+traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
+arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
+remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait
+sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de
+mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt
+brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac
+pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au
+matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute
+apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de
+l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans
+les eaux profondes du fleuve.
+
+«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir
+d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
+réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude
+si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à
+une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce
+vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil
+devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
+annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je
+vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
+un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents
+formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
+encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
+et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames
+avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le
+corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée
+du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
+attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
+courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir
+craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop
+complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans
+cette terrible rencontre.»
+
+Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à
+penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
+d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
+était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
+consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette
+dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que
+notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces
+rivages inconnus.
+
+La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée
+inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
+préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
+qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
+proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de
+l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui
+accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré
+expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées
+sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.
+
+Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin
+par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
+orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs
+servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
+d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
+jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants
+dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc
+tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée
+d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage;
+seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et
+d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
+naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en
+étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus
+allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de
+cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être
+agréable.
+
+Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après
+quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier
+l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces
+de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec
+une satisfaction peu commune.
+
+Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu
+heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son
+autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il
+avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans
+l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa
+visite au cap le mit en retard d'une grande heure.
+
+Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda
+pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer
+tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
+sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences
+répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En
+conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour,
+et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
+Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre
+habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec
+le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux
+Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos
+vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les
+alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
+fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
+m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous
+prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à
+Felsen-Heim.
+
+Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre
+demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand
+navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et
+sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou
+aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent
+avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent
+bientôt leurs voix à ce redoutable concert.
+
+Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me
+chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur
+la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux
+armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie,
+avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à
+calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri
+d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si
+terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.
+
+--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles
+géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai
+bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix
+respectable.
+
+--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif
+de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à
+nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir
+son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de
+profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»
+
+On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le
+succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
+hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut
+son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un
+magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé
+en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix
+basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
+fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les
+marécages.
+
+--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.
+
+--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture,
+et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
+vas nous accompagner à l'étang.
+
+--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr
+de mon fait que je l'avais cru d'abord.
+
+--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à
+l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
+l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»
+
+Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et
+lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?
+
+--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....
+
+--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une
+minute de plus.»
+
+À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière
+volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
+étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir
+atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
+vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait
+choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre
+gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre
+ainsi au piège qu'il nous avait préparé.
+
+Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
+hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz
+nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux
+grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif
+désir que celui-ci en témoigna.
+
+Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz
+ne font qu'une seule et même espèce.
+
+Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première
+espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur
+d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs
+elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
+et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
+est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai,
+en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de
+mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à
+se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
+laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer
+bientôt un silence éternel.
+
+Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés
+des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère
+me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de
+Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût
+achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je
+pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
+dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour
+Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
+deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut
+bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être
+aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir
+parmi eux ceux que nous voudrions chasser.
+
+À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu
+égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures,
+dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
+battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron
+et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut
+revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés.
+Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de
+sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à
+l'oeil.
+
+À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne
+se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger
+pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
+corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée
+d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins.
+Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
+la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au
+moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
+élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps
+de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait
+les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait
+un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être
+blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
+suspectes ou de tentatives hostiles.
+
+Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous
+avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât
+en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de
+canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
+Felsen-Heim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
+basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
+
+
+Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
+je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
+d'exil.
+
+«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli
+l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde!
+Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même
+système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute
+chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»
+
+En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si
+jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent
+un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie
+uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes
+et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
+saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
+la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un
+jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande
+société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être
+aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat
+d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui
+permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
+car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
+ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et
+pour ses semblables.
+
+Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
+dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil
+en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette
+plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
+aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le
+développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé
+quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens
+de leur âge.
+
+Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront
+volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
+tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans
+la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu
+s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse
+l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau
+de douleur au-dessus de nos forces!
+
+Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du
+globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient
+commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
+magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
+royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle
+saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la
+volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À
+quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail
+nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux
+besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
+son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid
+tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur
+demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.
+
+Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
+récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même,
+sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps
+des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
+innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de
+guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
+hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre
+un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des
+ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
+une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.
+
+Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités.
+La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était
+achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
+bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre
+grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit
+grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des
+rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux
+productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une
+abondante récolte de leurs fruits précieux.
+
+La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
+réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y
+voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
+lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
+rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre
+aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait
+dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la
+première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de
+bambous, allait arroser les plantations environnantes.
+
+Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi
+agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
+champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
+dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie
+du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires
+d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet
+inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
+Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
+étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart
+de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de
+garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
+disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la
+monotonie du paysage.
+
+Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au
+plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement
+blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
+en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal
+à la démarche triste et mélancolique.
+
+L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
+de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
+tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis
+que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les
+poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux
+pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un
+mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que
+notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du
+paradis terrestre.
+
+Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal,
+dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de
+palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage.
+À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
+la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher
+et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile
+de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation
+de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.
+
+Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par
+l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de
+l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
+était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
+de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six.
+Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux
+pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme
+auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.
+
+L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé
+par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
+perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau,
+pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles.
+La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant
+d'eau qui venait alimenter nos moulins.
+
+La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y
+attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué
+la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
+l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
+saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras
+et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste
+avec la beauté de leur plumage.
+
+À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux,
+grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.
+
+Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
+efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour
+nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à
+arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre
+et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus
+abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais
+abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions
+qu'avec regret.
+
+Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine
+que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de
+colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
+l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de
+voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
+qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
+les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
+leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont
+nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
+oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
+grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre
+toit.
+
+Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à
+nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à
+l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
+parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage
+ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux
+espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
+parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris
+discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.
+
+Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
+nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
+étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées.
+L'espèce amère était réservée pour le moulin.
+
+Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
+fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
+important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais
+nous avions fini par en sortir victorieux.
+
+La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les
+ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
+nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était
+impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par
+me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à
+poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées
+d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur
+destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir
+aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires
+pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la
+machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre
+complète.
+
+Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous
+songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de
+bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.
+
+L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île
+aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos
+usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
+se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri
+des intempéries.
+
+Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale
+sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le
+marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le
+produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.
+
+Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque
+printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du
+thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin,
+séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de
+porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre
+d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison
+des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à
+sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
+notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
+et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
+à l'île aux Baleines.
+
+De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
+jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les
+éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la
+chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour
+la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne
+manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les
+besoins sans cesse renaissants de notre ménage.
+
+Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les
+traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui
+nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du
+Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous
+trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour
+les apprivoiser.
+
+Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des
+plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais
+ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne
+me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de
+Malacca ou de Java.
+
+Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient
+multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions
+conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
+suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
+pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
+gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et
+retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des
+montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la
+plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho!
+hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.
+
+Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous
+n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
+une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son
+éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa
+voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la
+voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui
+portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.
+
+Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que
+nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur
+notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.
+
+Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il
+fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes
+époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces
+intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la
+chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.
+
+Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
+multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du
+climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
+bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
+ombragée de Felsen-Heim.
+
+Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine
+de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions
+passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez
+violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu
+communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille
+moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un
+tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
+vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille,
+légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice
+continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence
+naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus
+de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange
+des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la
+sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue
+chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été
+exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins
+d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la
+plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait
+produire aucune oeuvre grande et honorable.
+
+Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années,
+durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les
+nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des
+hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de
+l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
+activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes
+provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
+l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles
+plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de
+cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix
+muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.
+
+Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec
+sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour
+nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos
+munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous
+nous efforcions d'en faire.
+
+Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
+reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux
+vues impénétrables de la Providence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de Fritz.--Les
+dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
+mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.
+
+
+Si les années avaient développé les forces morales et physiques de mes
+enfants, elles avaient fait naître aussi dans leurs jeunes esprits des
+sentiments d'indépendance qui n'étaient pas toujours d'accord avec ma
+sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir
+de nouvelles des deux aînés, car Ernest lui-même sortait de son
+indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir était
+puissamment excitée: et lorsque j'avais préparé quelque grave sermon
+pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si
+intéressantes découvertes ou de si utiles observations, que je n'avais
+pas le courage de les gronder.
+
+Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son caïak révélait
+assez le chemin qu'il avait pris, nous montâmes au corps de garde pour
+épier son retour. Après quelques instants d'attente, j'aperçus au loin
+un point noir qui se balançait sur le sommet des vagues, et bientôt ma
+lunette nous permit de distinguer le pêcheur et son canot qui se
+dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.
+
+Nous saluâmes son arrivée d'un coup de canon, et à peine était-il
+débarqué que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche.
+L'avant du canot était chargé d'un énorme paquet, et à l'arrière
+flottait un sac pesant, qui n'accélérait pas la course de l'esquif.
+
+«Dieu soit loué! m'écriai-je du plus loin que je l'aperçus. Te voici de
+retour sain et sauf, avec un riche butin, à ce que j'aperçois.
+
+--Oui, Dieu soit loué! me répondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et
+je rapporte de bonnes nouvelles.»
+
+Aussitôt que le caïak eut touché le sable, il fut enlevé avec son
+équipage par nos trois vigoureux athlètes, et rapporté en triomphe à
+Felsen-Heim. Nous nous assîmes en silence, attendant avec curiosité le
+récit de Fritz, qui commença bientôt en ces termes:
+
+«Je prierai d'abord mon père de me pardonner si je suis parti sans sa
+permission; mais la mer était si calme, que je n'ai pu résister au désir
+de tenter une petite excursion. Réfléchissant que la partie occidentale
+de ces contrées nous était restée inconnue jusqu'à ce jour, j'avais
+résolu d'y tenter un voyage de découvertes, et je tins mon projet
+secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis
+longtemps tous mes préparatifs étaient faits, et je n'attendais plus
+qu'une occasion favorable.
+
+«La belle journée d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irrésistible,
+je me glissai hors de la maison sans être aperçu, et les détours de la
+rivière du Chacal m'eurent bientôt dérobé à vos regards. Je ne m'étais
+pas embarqué sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du
+retour.
+
+«Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas à rencontrer un
+rivage hérissé de rochers et semé d'écueils à fleur d'eau. Un peuple
+innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites
+inaccessibles pour y établir leurs demeures, remplissait l'air de ses
+cris discordants. Partout où les rochers se montraient moins abordables,
+j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement étendus au
+soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements.
+Il me parut que c'était là le quartier général des veaux marins; car
+maint endroit du rivage est semé de leurs débris, et nous y trouverons
+une riche collection de crânes et de dents pour notre musée.
+
+«Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu
+guerrière, je fis tous mes efforts pour ne pas être aperçu au milieu du
+camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une
+magnifique voûte de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres,
+semblait avoir voulu construire selon les règles de l'architecture
+gothique.
+
+«L'intérieur de la voûte et tous ses alentours offrirent à mes regards
+une innombrable quantité de nids d'hirondelles de mer, dont les
+habitants se levèrent à mon approche avec des cris menaçants; mais leur
+courage ne pouvait lutter contre ma curiosité. Je comptai les nids par
+milliers; la roche en était tapissée. Ils étaient faits de plumes, de
+duvet et de filaments de plantes rassemblés sans beaucoup d'art. Je
+remarquai avec étonnement que chaque nid reposait sur une espèce de
+coque qui paraissait formée de cire grisâtre. En ayant détaché
+quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapportés à Felsen-Heim,
+afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.
+
+MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'épargner ces industrieux animaux.
+Quant à ton présent, nous aurons de la peine à en trouver l'usage, à
+moins que nous ne venions à nouer quelques relations commerciales avec
+la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estimé parmi les
+nations maritimes.
+
+FRITZ. Je voudrais savoir où les hirondelles de mer vont chercher la
+matière gélatineuse qui forme la coque de leurs nids.
+
+MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On
+a prétendu que cette matière provient de l'écume de la mer, et c'est
+l'opinion répandue au Tonquin et dans la presqu'île au delà du Gange,
+deux contrées qui fournissent au commerce une énorme quantité de nids
+d'hirondelles.»
+
+Après cette interruption, Fritz continua son récit en ces termes:
+
+«Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas à me trouver dans une baie
+magnifique et sur la lisière d'une immense savane parsemée de bosquets
+touffus, bordée à gauche par une chaîne de rochers, et à droite par un
+fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au delà du fleuve
+s'étend un vaste marécage bordé d'une belle forêt de cèdres.
+
+«En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs îles
+de coquillages inconnus qui me parurent devoir être rangés dans la
+classe des huîtres. La limpidité de l'eau me permit de distinguer les
+touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du
+rocher. J'admirai la taille de ces huîtres monstrueuses, dont une seule
+eût suffi au repas de deux hommes ordinaires. Après en avoir détaché
+quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, décidé à descendre
+à terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes
+coquillages, je sentis la lame de mon couteau arrêtée par un corps dur,
+dont elle vainquit enfin la résistance, et je ne tardai pas à voir
+tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur
+qui excitèrent mon admiration. Cette découverte inattendue me combla de
+joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous
+les petits coquillages dont je m'étais emparé. Voici ma provision de
+perles, que je soumets humblement à l'examen des connaisseurs.
+
+--Tu viens de faire aujourd'hui une précieuse découverte, dis-je à Fritz
+avec joie, et qui nous vaudra peut-être plus tard la reconnaissance
+d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi
+inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de
+rendre visite à la précieuse mine qui fournit de pareils échantillons.
+Maintenant achève ton récit.
+
+FRITZ. Lorsque j'eus ranimé mes forces par un frugal repas, je continuai
+ma route le long de ce délicieux rivage jusqu'à l'embouchure du fleuve
+que j'avais observé. Son courant est un peu rapide, et ses rives
+couvertes d'un rempart de plantes marines qui présentent l'aspect d'un
+gazon verdoyant. Ses bords sont peuplés d'une innombrable quantité
+d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite à mon approche. Me souvenant
+d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la
+Floride, je pris plaisir à baptiser ma nouvelle découverte du nom de
+rivière Saint-Jean. Après avoir renouvelé ma provision d'eau à ces
+sources bienfaisantes, je résolus d'achever le tour de la grande baie, à
+laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux
+lieues de largeur en ligne droite; une chaîne de rochers qui court d'une
+extrémité à l'autre la sépare de la pleine mer, à l'exception du
+passage, assez large pour donner accès aux plus gros bâtiments. Cette
+magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le
+jour où il s'élèverait une ville sur ses bords.
+
+«J'essayai de sortir par le passage que je venais de découvrir; mais la
+violence des flots me contraignit de renoncer à ce projet. Il me fallut
+donc regagner la pointe occidentale de la baie, où je ne tardai pas à me
+trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la
+grosseur d'un chien de mer ordinaire. Après avoir observé quelque temps
+leurs jeux sans être aperçu, j'éprouvai le désir de m'emparer de l'un
+d'entre eux, afin de l'étudier plus à mon aise. Comme je me trouvai à
+une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites
+eussent pu devenir fâcheuses, j'attachai mon esquif derrière une pointe
+de rocher, et, m'armant d'un fusil, je lâchai mon aigle sur la proie que
+je convoitais. L'oiseau s'éleva majestueusement dans les airs, et vint
+s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai à temps
+sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le
+reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.»
+
+Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au
+milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: «Dites-nous
+donc quel était cet animal?--Est-ce un chien de mer?--Nous l'as-tu
+rapporté?
+
+FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amené à la remorque,
+attaché à l'arrière de mon caïak, et il a parfaitement supporté le
+voyage.
+
+ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as soufflé à la manière
+des Groënlandais. Quant à l'espèce de l'animal, il me semble le
+reconnaître pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues
+sont exactes.
+
+MOI. Dans ce cas ce serait une précieuse capture, et nous aurions là un
+excellent article de commerce pour les bâtiments chinois, car les
+mandarins paient cher cette espèce de fourrure.
+
+MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du
+nécessaire.
+
+MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture
+avec tant de succès; car ton bâtiment est bien faible pour un tel
+fardeau.
+
+FRITZ. Il m'en a coûté assez de peine et de travail, et je voulais
+d'abord le laisser là; mais le procédé des pêcheurs groënlandais me
+revint à temps à la mémoire, et, en dépit de ma maladresse, il finit par
+avoir un plein succès.
+
+«Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient
+voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes.
+Fatigué de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la
+hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma tête, je
+vis tomber à mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent
+pour achever mon opération, et bientôt la loutre fut en état de surnager
+à la surface de l'eau. Il était temps alors de songer au retour; mon
+caïak fut donc remis à la mer, traînant à sa suite ma précieuse capture,
+et, après m'être heureusement tiré des dangereux passages qui
+entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas à me trouver dans
+des parages bien connus. Bientôt notre pavillon m'apparut dans
+l'éloignement, et peu de minutes après le bruit du canon d'alarme vint
+m'annoncer votre voisinage.»
+
+Tel fut le récit de Fritz. Aussitôt qu'il eut cessé de parler, la foule
+des auditeurs se précipita avec un tel enthousiasme vers les riches
+trésors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne mère
+elle-même ne put résister à l'entraînement général.
+
+L'entretien recommença à rouler sur les perles, et Franz me demanda si
+toutes les perles ont le même éclat et le même prix.
+
+MOI. «Non, sans doute; on a remarqué que la pureté des perles varie en
+raison du fond qu'habitent les couches d'huîtres. Dans les fonds
+marécageux elles sont troubles et sans éclat; dans les fonds de sable,
+au contraire, elles sont blanches et transparentes.
+
+FRITZ. En définitive, que sait-on sur la formation des perles?
+
+MOI. Il résulte des informations des naturalistes que les perles se
+trouvent généralement dans les huîtres dont la coquille a été percée par
+le petit animal de mer appelé _phakas_. Selon l'opinion générale, la
+perle serait formée d'une matière calcaire que distille l'huître, et
+qu'elle emploie à boucher la légère ouverture percée par son ennemi.
+
+FRANZ. Les huîtres à perles sont-elles toujours faciles à découvrir?
+
+MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent à une
+profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'huître
+est fortement attachée au rocher; des pêcheurs exercés depuis l'enfance
+vont les détacher à l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent à
+mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent à la surface de l'eau
+lorsqu'il est rempli. Mais, malgré tous les soins, la pêche des perles
+est pénible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs, à la
+fin de la journée, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.»
+
+Les enfants ne manquèrent pas de me faire observer que nous pouvions
+commencer immédiatement la pêche des perles dans la grande baie, où elle
+ne présentait ni fatigue ni danger; et je cédai sans peine à leur désir.
+
+Toute la famille fut bientôt occupée des préparatifs de cette importante
+expédition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de
+pêche aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos
+ressources.
+
+Les munitions de bouche n'avaient pas été oubliées. Une bonne provision
+de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches,
+composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau
+d'hydromel devait nous fournir une agréable boisson.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des perles.--Le
+sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.
+
+
+Le premier jour où le ciel et la mer me parurent favorables à nos
+projets, nous nous mîmes en route pour notre grande expédition,
+accompagnés des voeux de la bonne mère, qui demeurait avec Franz à la
+garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
+deux fidèles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
+aux chiens que le roi Porus envoya jadis à Alexandre, et dont l'histoire
+rapporte qu'ils n'auraient pas refusé le combat contre un lion ou un
+éléphant.
+
+Fritz nous servit de pilote. Placé à côté de Jack dans son léger esquif,
+il s'était chargé de guider notre marche incertaine au milieu des
+rochers de la côte. Je suivais le caïak avec la pinasse, en ayant soin
+de ne déployer ma voile qu'à demi, jusqu'à notre arrivée dans des
+parages plus tranquilles.
+
+À chaque instant les rochers offraient à nos regards de nombreux débris
+de veaux marins, trésors précieux pour notre muséum. Mais, ne voulant
+pas perdre une minute, je décidai qu'on négligerait pour le moment cette
+riche collection.
+
+Dans les paisibles parages où notre flotte venait de parvenir, la mer
+avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
+défiance à leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait à
+peine une légère brise. Après s'être amusé quelque temps des gracieuses
+manoeuvres de ces légers habitants de l'onde, l'équipage du caïak
+résolut de leur faire la chasse, et bientôt la chaloupe reçut une
+collection de ces délicates créatures. Il fut décrété à l'unanimité que
+cet endroit du rivage porterait désormais le nom de baie des Nautiles.
+
+Nous ne tardâmes pas à rencontrer un promontoire en forme de cône
+tronqué, qui reçut le nom du cap Camus. De son extrémité occidentale on
+apercevait dans l'éloignement un second cap, derrière lequel se trouvait
+la baie des Perles, selon le récit de notre pilote.
+
+Plus nous approchions de la grande voûte découverte par Fritz dans sa
+dernière expédition, plus nos regards étaient frappés de sa masse
+imposante. On l'eût dite formée par les Titans avec les débris des
+montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.
+
+Une innombrable armée d'hirondelles de mer sortit à notre approche des
+profondeurs de la caverne; mais, rassurés par notre immobilité, ces
+innocents hôtes du rocher ne tardèrent pas à disparaître de nouveau dans
+leurs obscures retraites.
+
+Lorsque la chaloupe eut atteint l'entrée de la voûte, la curiosité fit
+place à une insatiable avidité malheureusement trop facile à satisfaire.
+Tous les instruments disponibles furent mis en oeuvre, et les nids
+tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
+choisissions de préférence les nids abandonnés, afin d'épargner les
+oeufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
+montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
+filets ne désemplissaient pas. Ernest et moi, nous procédions avec plus
+de méthode, nous attachant aux nids placés dans les régions inférieures
+du rocher, et n'abandonnant chaque pièce de notre butin qu'après l'avoir
+nettoyée aussi parfaitement que le temps le permettait.
+
+Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
+désireux d'arracher mes enfants à cette oeuvre de destruction, je donnai
+l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.
+
+Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par
+l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par
+les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
+guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.
+
+«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
+voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
+abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?
+
+MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
+pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme
+courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans
+relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des
+esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
+entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles
+mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations
+d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris
+à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
+leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
+leurs captures.»
+
+En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant
+plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous
+être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
+elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le
+travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la
+majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous
+apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait
+l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds
+de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait
+jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
+puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de
+ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards
+quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.
+
+Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée,
+je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des
+perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce
+poisson dans la Méditerranée.
+
+Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
+Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter
+mon cours d'histoire naturelle.
+
+«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
+commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis
+formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une
+assez belle eau et assez estimées.
+
+ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des
+perles fines?
+
+JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du
+prix.
+
+FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
+l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
+aussi belles.
+
+MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
+raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»
+
+Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le
+dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
+belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage
+présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
+où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la
+contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
+trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
+exagéré la grandeur et la majesté.
+
+Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes
+jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche
+verdure enchantait nos regards.
+
+Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa
+pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide
+semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos
+pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
+n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
+par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la
+source tant désirée.
+
+Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
+après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt
+réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin,
+nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se
+composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
+d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec
+pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
+couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la
+chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé
+qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer;
+toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand
+mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous
+étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
+s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
+par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.
+
+Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit
+joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de
+temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer
+l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas
+d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.
+
+Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
+coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se
+passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
+le plus souvent d'une espèce inconnue.
+
+Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous
+avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du
+rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack
+le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que
+Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables.
+Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une
+détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux
+chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du
+coup de fusil.
+
+«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la
+trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le
+bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
+même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.
+
+J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus,
+à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait
+vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le
+malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin
+aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre
+campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
+table.
+
+Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
+de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
+lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»
+
+Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse
+ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
+luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux
+fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà
+bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas
+même attention.
+
+JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
+maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours
+inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.
+
+MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
+maltraité notre vaillant chasseur?
+
+JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille
+dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur
+parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.
+
+MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?
+
+ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible
+spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la
+terre de ses formidables défenses.
+
+MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi.
+Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de
+repos et de rafraîchissement.»
+
+À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
+la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la
+chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.
+
+«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire
+du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.
+
+ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta
+avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal
+sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le
+chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux
+assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec
+précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
+attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
+quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
+de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à
+l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa
+course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa
+course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable
+ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré
+sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
+quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
+au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à
+propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du
+sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui
+décharger son pistolet entre les deux yeux.
+
+«En jetant un coup d'oeil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu
+étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je
+reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la
+pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière,
+afin de vous les faire examiner.
+
+MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
+as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule
+est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»
+
+Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant
+observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la
+pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.
+
+Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
+un fruit originaire de nos climats européens.
+
+MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France
+et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve
+communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux
+truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
+déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs
+autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin
+pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.
+
+FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent
+indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?
+
+MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
+saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
+un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les
+naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
+pois jusqu'à la pomme de terre.
+
+ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire
+naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
+ni feuilles ni racines?
+
+MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons,
+quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
+s'il en existe de plusieurs espèces.»
+
+Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne
+tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le
+feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la
+chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de
+Felsen-Heim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un
+nouvel hiver.
+
+
+Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le
+corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait
+faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne
+donnait pas signe de vie.
+
+À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec
+des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille,
+où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise
+au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à
+un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.
+
+ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus
+beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons
+transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à
+loisir.
+
+MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais
+occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de
+découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon
+accueil au logis.»
+
+Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perçant
+de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux
+tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.
+
+Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de
+branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport
+tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens
+furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en
+triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de
+l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du
+convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos
+chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt
+pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur
+la place.
+
+En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à
+alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de
+noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre
+analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté,
+avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de
+saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces
+fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les
+portait.
+
+Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable
+une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable
+surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent
+rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four
+improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de
+les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de
+notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si
+nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte,
+qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se
+lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était
+cette nouvelle opération.
+
+«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit
+que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il
+puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te
+plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de
+son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»
+
+Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils
+préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je
+m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu
+divertissant.
+
+Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti,
+soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du
+souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le
+reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant
+la fin de cet important travail.
+
+Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un
+formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et
+répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos
+oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner,
+tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.
+
+«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de
+chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le
+feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes
+prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon
+caïak.»
+
+À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se
+dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à
+disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses
+instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout
+événement.
+
+«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au
+moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos
+ordres.
+
+--Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et
+audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent
+nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux
+esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de
+salut.»
+
+Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les
+chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant
+trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants
+auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener
+autour d'eux des regards vigilants.
+
+Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher
+de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les
+attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang
+avait attiré dans notre voisinage.
+
+Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante
+de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal
+objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je
+n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir
+suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur
+les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses
+pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise,
+tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les
+restes sanglants de notre venaison.
+
+Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de
+sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements
+entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se
+promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.
+Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus
+rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui
+annonçait à tout oeil expérimenté une attaque prochaine.
+
+Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner
+l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me
+fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux
+compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un
+bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda
+pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans
+mouvement.
+
+«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au
+coeur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre
+sur le champ de bataille.»
+
+En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec
+des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec
+précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins
+grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En
+deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il
+commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle,
+et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une
+seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.
+
+Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des
+gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des
+pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que
+j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec
+fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont
+j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements
+de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une
+des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le
+monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de
+la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les
+convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où
+j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille
+avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en
+l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la
+miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser
+encore une fois.
+
+Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour
+venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent
+bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs
+après un si terrible danger.
+
+Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ
+de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier
+spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue
+sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage
+et de sa fidélité.
+
+«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle
+occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne
+pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si
+bravement pour la défense commune.
+
+--J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu
+remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant,
+voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous
+délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules
+menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.
+
+--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,
+repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont
+notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.
+
+--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la
+pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»
+
+Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse
+profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux
+compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes
+l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter
+d'un ton pathétique:
+
+ _Après une carrière longue et aventureuse,_
+ _c'est ici que repose la pauvre Bill,_
+ _si rapide à la course, si intrépide dans le combat._
+ _Elle est morte pour ses maîtres,_
+ _ainsi quelle avait vécu._
+ _Nul héros ne mérite mieux un tombeau_
+ _et une glorieuse épitaphe._
+
+«Il me semble, dit Jack en bâillant, que nous avons veillé une bonne
+partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement
+creusé l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer à notre nourriture
+terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le
+four depuis hier soir.»
+
+Rappelés par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,
+nous nous dirigeâmes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines
+paroles, et nous ne tardâmes pas à faire honneur au rôti de la veille.
+Je décidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois à quatre heures
+qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas à nous
+faire sentir l'utilité de nos fourrures. Les climats chauds sont
+dangereux par la fraîcheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique
+pourquoi les animaux des zones brûlantes sont souvent recouverts
+d'épaisses fourrures.
+
+Levés avec le soleil, notre premier soin fut d'écorcher les deux lions,
+opération qui nous occupa à peine deux heures, grâce à l'emploi de mon
+heureuse invention, la pompe à air. Les cadavres furent abandonnés à la
+merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientôt par essaims bruyants
+pour profiter de notre générosité.
+
+Les rayons du soleil ne tardèrent pas à développer de telles émanations
+autour de notre amas d'huîtres, que nous nous estimâmes heureux de
+pouvoir songer, sans plus attendre, aux préparatifs de départ.
+
+Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caïak, se sentant hors
+d'état de manoeuvrer la rame, et Fritz demeura seul chargé de la
+conduite de son léger bâtiment.
+
+Nous ne tardâmes pas à lever l'ancre et à quitter la baie des Perles, en
+nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement traversé
+quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous
+abordâmes avant le coucher du soleil à la baie du Salut.
+
+Les premières annonces de la mauvaise saison ne tardèrent pas à se faire
+sentir, et bientôt les alentours de la maison devinrent impraticables.
+Alors commença le cours des travaux domestiques, qui nous empêchèrent de
+trouver trop longs les jours de pluie qui se succédèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Le navire européen.--Le mécanicien et sa famille.--Préparatifs de retour
+en Europe.--Séparation.--Conclusion.
+
+
+Avec quelle émotion je reprends la plume pour tracer ce dernier
+chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premières
+paroles qui se présentent à ma pensée lorsque je reporte mes souvenirs
+pour la dernière fois sur cette partie de notre histoire. Le salut
+miraculeux de ma famille est encore présent à mes regards, et, au milieu
+du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine à
+retrouver le fil de mes idées pour achever dignement ce livre, que je
+vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le désordre de ce
+récit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est
+accordé de revoir l'Europe et ma chère patrie. À peine suis-je en état
+de trouver quelques mots sans suite pour raconter les événements de mes
+dernières heures d'exil.
+
+Toutefois celui qui s'est intéressé jusqu'à ce jour au destin de
+l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le
+dénouement inespéré de sa trop longue histoire.
+
+Mais trêve de fastidieux préambules. Le temps presse, j'arrive à la
+conclusion de cette oeuvre intéressante, qui vient d'occuper dix années
+de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature
+semblait vouloir se ranimer plus tôt que d'habitude.
+
+Le ciel était sans nuages, et chacun prenait plaisir à se dédommager de
+sa réclusion de deux mois, en exerçant de nouveau ses membres engourdis
+par une longue inaction. Tout le jour la famille était répandue dans les
+jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage
+avec délices d'une liberté si longtemps attendue.
+
+Fritz ayant annoncé la résolution d'aller faire une visite à l'île aux
+Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne réclamaient pas notre
+présence, je le laissai partir accompagné de Jack. Les deux voyageurs
+furent bientôt dans l'île, où leur oeil exercé se promena longtemps sur
+la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage
+notable dans l'établissement. J'avais recommandé aux deux jeunes gens de
+tirer deux coups de canon en débarquant, tant pour nous annoncer
+l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard
+la Providence avait envoyé quelque bâtiment à portée du rivage.
+
+Leur premier soin avait été de se conformer à mes ordres. Mais quel ne
+fut pas leur étonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils
+entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la
+direction de la baie du Salut! La surprise, l'espérance et la crainte
+les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le
+silence en s'écriant: «À la mer! à la mer!» Et en moins de temps qu'il
+n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface
+des flots.
+
+«Qu'y a-t-il de nouveau?» m'écriai-je en voyant les deux enfants
+accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.
+
+«N'avez-vous pas entendu?» me répondit Fritz, qui respirait à peine; et
+son frère arriva bientôt près de lui en répétant: «N'avez-vous pas
+entendu?»
+
+Le récit des enfants me fit secouer la tête avec l'expression du doute;
+mais la pensée qu'ils pouvaient ne s'être pas trompés agitait vivement
+mon esprit. Dans l'incertitude qui me préoccupait, je rassemblai la
+famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose était de
+trop d'importance pour m'en rapporter à mes deux interlocuteurs.
+
+Comme la nuit approchait, je décidai qu'un de nous demeurerait à monter
+la garde dans la galerie, afin d'épier le moindre signal qui pourrait
+annoncer de nouveau la présence d'un bâtiment dans notre voisinage. Mais
+la soirée ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espéré: on eût
+dit que les éléments conjurés avaient repris toute leur fureur pour
+cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.
+
+L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisième jour,
+la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller à la découverte.
+J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mîmes en route munis d'un pavillon
+qui devait instruire la garnison du succès de nos recherches.
+
+Arrivés en peu de temps à l'île aux Requins, notre premier soin fut de
+gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.
+La mer était déserte, et rien ne paraissait à l'horizon lointain. Après
+quelques instants d'attente, je me décidai à tirer trois coups de canon
+à deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la première fois
+l'écho du rocher n'avait pas trompé les oreilles inexpérimentées de mes
+jeunes gens.
+
+Nous prêtâmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible
+coup retentit dans l'éloignement, puis un second, puis un troisième, et
+le silence se rétablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait
+autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hissé deux
+fois en haut du mât, signal dont nous étions convenus en cas de bonne
+nouvelle.
+
+Laissant mon compagnon à la garde de la batterie, avec l'injonction de
+faire feu aussitôt qu'il apercevrait quelque chose, je me hâtai de
+reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures
+ultérieures.
+
+La garnison était dans un trouble inexprimable. Fritz s'élança à ma
+rencontre, en s'écriant: «Où sont-ils? Est-ce un navire européen?» Bien
+qu'il me fût impossible de satisfaire son avide curiosité, je ne laissai
+pas de réjouir tout mon monde en annonçant ma résolution de m'embarquer
+avec Fritz pour aller à la recherche du bâtiment.
+
+Il était environ midi lorsque je montai dans le caïak avec mon compagnon
+de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouillés de larmes et en
+adressant au Ciel une ardente prière pour notre conservation. Au reste,
+nous étions parfaitement armés, et préparés à la plus vigoureuse
+résistance en cas de besoin.
+
+Le caïak ne tarda pas à s'éloigner en silence, se dirigeant à l'ouest de
+Felsen-Heim, vers des parages demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Malgré
+tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer
+hérissée de rochers et d'écueils, nous finîmes, au bout de cinq quarts
+d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarpé que
+je me préparai à doubler; car, suivant toute apparence, le bâtiment que
+nous cherchions devait se trouver de l'autre côté du cap.
+
+Parvenus à la pointe la plus avancée du promontoire, le rivage nous
+offrit un groupe de rochers favorable à nos observations: et quels ne
+furent pas nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance pour le
+Tout-Puissant en apercevant un beau navire à l'ancre dans une petite
+baie à peu de distance! Le bâtiment paraissait fatigué; le pavillon
+anglais flottait au haut des mâts, et au même instant nous aperçûmes la
+chaloupe se détacher du bord pour aller débarquer au rivage.
+
+Fritz voulait s'élancer hors du caïak et gagner le navire à la nage;
+j'eus besoin de toute mon autorité pour le retenir, en faisant observer
+que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un
+bâtiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les
+mers, afin d'attirer plus sûrement sa proie.
+
+Nous demeurâmes donc cachés dans notre retraite, nous servant de la
+longue-vue pour examiner à loisir tous les mouvements du bâtiment. Il me
+parut être un yacht de construction légère, mais toutefois armé de huit
+canons de calibre ordinaire. Il était facile de distinguer sur le rivage
+trois tentes d'où s'élevait une légère colonne de fumée. Selon toute
+apparence, l'équipage n'était pas nombreux; car nous n'aperçûmes à bord
+que deux créatures humaines.
+
+D'après ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger à quitter
+notre retraite, et bientôt le léger caïak parut dans les eaux du navire,
+accomplissant autour de lui de capricieuses évolutions. Au bout de
+quelques minutes, nous vîmes paraître sur le pont un officier que Fritz
+reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous
+étions à portée de la voix, chantant à plein gosier un refrain national
+dans lequel il eût été difficile de reconnaître une musique européenne.
+
+Notre bizarre apparition ne tarda pas à attirer l'attention du capitaine
+et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agités en signe de
+paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de
+nous, je me décidai à tourner la pointe de mon esquif vers le bâtiment.
+
+En voyant le caïak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour
+nous demander qui nous étions, d'où nous venions, et comment s'appelait
+la côte voisine. Élevant alors la voix aussi haut que mes forces me le
+permirent, je me bornai à répondre ces trois mots: _Englishmen good
+men_! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez
+près du bâtiment pour remarquer que l'ordre le plus parfait régnait à
+bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement
+chargé. Pendant qu'on nous montrait des haches, des étoffes et d'autres
+légères marchandises destinées au commerce avec les sauvages, Fritz me
+communiquait ses observations, qui toutes étaient à l'avantage de nos
+nouvelles connaissances. Voyant bientôt que la gravité de mon compagnon
+ne tarderait pas à se démentir, je donnai le signai de la retraite, et
+nous reprîmes le chemin du rivage, après un congé amical de part et
+d'autre.
+
+Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous fûmes
+reçus avec une vive allégresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,
+était d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle à nous faire
+connaître, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder
+le bâtiment anglais. On ne saurait décrire l'agitation qui suivit cette
+résolution, adoptée à l'unanimité. Les plans les plus extravagants se
+succédaient sans relâche: c'était un conflit de volontés, de projets, de
+désirs au milieu desquels l'esprit le plus sage eût eu de la peine à se
+reconnaître, et il semblait que nous allions mettre à la voile dans un
+quart d'heure pour retourner en Europe.
+
+Ma position de chef de famille rendait mon rôle difficile dans cette
+importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser à
+Dieu une fervente prière, lui demandant humblement de m'inspirer la
+résolution la plus conforme aux intérêts du petit peuple qui m'était
+confié; mais, sentant bientôt la folie de songer au départ avant d'en
+reconnaître la possibilité, je pris le parti de subordonner mes
+résolutions ultérieures au résultat d'une seconde visite que je me
+proposais de faire, avec tout mon monde, au bâtiment étranger.
+
+Tout le jour suivant fut consacré à l'équipement de la pinasse, qui
+reçut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement
+désirer lors de notre première visite. Quelques dernières dispositions
+occupèrent encore la matinée du lendemain, et ce fut seulement vers midi
+que la pinasse déploya majestueusement ses voiles. Fritz, revêtu d'un
+brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme à l'ordinaire.
+
+L'escadre traversa la baie avec précaution, et ne tarda pas à atteindre
+heureusement la pointe du cap qui nous dérobait l'ancrage du bâtiment
+anglais. Arrivé en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et
+commandai la manoeuvre de manière que la pinasse pouvait se mettre en
+rapport avec le yacht, tout en demeurant à une distance respectable de
+ce dernier.
+
+Mon coeur est encore pénétré d'émotion lorsque je me reporte à cet
+instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une
+esquisse rapide des circonstances qui signalèrent cette journée.
+
+Il est tout aussi impossible de décrire la surprise de l'équipage
+anglais à la vue de notre entrée dans la baie; mais la joie et la
+confiance ne tardèrent pas à remplacer l'inquiétude des premiers
+instants. La pinasse ayant jeté l'ancre à environ deux portées de fusil
+du bâtiment, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps
+sans réponse. Faisant mettre aussitôt le petit canot à la mer, j'y
+montai avec Fritz, afin de me rendre à bord pour avoir une entrevue avec
+le capitaine.
+
+Celui-ci nous reçut avec la franche cordialité d'un marin, et, faisant
+apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda
+affectueusement à quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir
+flotter le pavillon anglais sur cette côte sauvage et inhospitalière. Il
+ajouta que lui-même s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de
+lieutenant de la marine royale, qu'il était en route pour le cap de
+Bonne-Espérance, où il apportait les dépêches de Sydney-Cove.
+
+J'invitai le capitaine à passer à bord de la pinasse pour faire visite à
+ma chère famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant
+d'annoncer moi-même son arrivée aux dames.
+
+Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa
+d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne
+tarda pas à se remettre, et au bout de quelques instants tout était prêt
+pour accueillir dignement le capitaine.
+
+Une demi-heure après, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,
+portant le capitaine, maître Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma
+femme s'empressa de leur offrir des rafraîchissements, qui furent
+acceptés avec reconnaissance.
+
+La plus aimable franchise ne tarda pas à s'établir entre la famille et
+ses nouveaux hôtes, et il fut résolu que toute la compagnie débarquerait
+le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous
+dit que parmi eux se trouvait un mécanicien, qui était confié aux soins
+de sa femme et de ses deux filles.
+
+Notre visite auprès de M. Wolston et de sa famille fut des plus
+touchantes. Une femme pleine de grâces et deux charmantes jeunes filles
+de douze à quatorze ans étaient bien faites pour exciter notre intérêt
+au plus haut degré.
+
+La soirée fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute
+inquiétude avait disparu pour faire place à la perspective d'un retour
+si longtemps désiré, et la confiance établie déjà entre les habitants de
+la colonie et leurs nouveaux hôtes donnait à notre liaison d'une heure
+l'apparence d'une amitié de vingt ans. Nous restâmes sous des tentes que
+le capitaine nous avait fait préparer.
+
+Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le récit de la longue
+conversation qui nous occupa, ma fidèle compagne et moi, durant les
+heures de cette nuit. Le capitaine était un homme trop bien appris pour
+nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de
+notre rencontre, et de notre côté nous ne voulions nous ouvrir à lui
+qu'après une mûre délibération; car il fallait savoir avant tout s'il
+nous restait maintenant de solides raisons pour désirer de revoir
+l'Europe. Parfois j'étais tenté de demeurer dans le paisible séjour où
+la Providence nous avait jetés, en renonçant à jamais aux douteux
+avantages que nous promettait la vie civilisée. Ma fidèle épouse ne
+demandait qu'à terminer sa carrière sous le beau ciel que nous
+habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.
+Elle eût désiré me voir partir pour l'Europe avec les deux aînés, afin
+de ramener un petit nombre de compatriotes, à l'aide desquels il nous
+serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de
+_Nouvelle-Suisse._
+
+Nous résolûmes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui
+racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de
+l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras était de savoir lesquels de
+mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons
+étaient les mêmes pour tous.
+
+Nous finîmes par décider qu'il fallait attendre quelques jours encore,
+en conduisant les choses de manière que deux des enfants se trouvassent
+heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres
+accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.
+
+Dès le jour suivant, nous eûmes la satisfaction de voir arriver ce
+résultat désiré. Il avait été décidé, à déjeuner, que le capitaine nous
+accompagnerait à Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la
+famille du mécanicien, qui, après tant de souffrances, avait besoin de
+toutes les commodités d'une habitation saine et agréable.
+
+La traversée fut une véritable partie de plaisir pour la petite escadre;
+car tous les coeurs étaient pleins d'espérance, et l'attente d'un
+heureux avenir épanouissait tous les visages.
+
+Mais quelle ne fut pas la surprise de nos hôtes lorsqu'au détour du cap
+des Canards la délicieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa
+splendeur, éclairée par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut à son
+comble lorsque la batterie de l'île aux Requins eut salué notre entrée
+de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se déployer
+majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.
+
+«Heureux séjour, heureuse famille!» s'écria Mme Wolston en soupirant,
+tandis que sa plus jeune fille lui demandait naïvement si ce n'était pas
+là le paradis.
+
+Le paysage offrit bientôt une scène nouvelle, en s'animant par degrés de
+tout ce que l'habitation renfermait de créatures vivantes: c'était à
+chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu
+de la confusion générale, je fis transporter le malade dans ma propre
+chambre, où ma femme avait rassemblé tous les meubles commodes de la
+maison, et où la bonne lady Wolston trouva un lit de camp préparé à côté
+de son époux.
+
+Le dîner fut court, car nous avions encore Falken-Horst à visiter avant
+le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livrés à leurs naïves impressions
+s'étaient répandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,
+animé par leur présence, semblait prendre une vie nouvelle. La
+différence de langage et la difficulté de se comprendre disparaissaient
+devant les gestes animés et les regards intelligents des interlocuteurs.
+Chacun de mes enfants semblait transformé en une créature nouvelle.
+Fritz était calme et grave, Ernest plein d'activité, et Jack presque
+pensif.
+
+Vers le soir, la tranquillité parut se rétablir, et la famille était
+paisiblement rassemblée dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au
+milieu de nous avec un maintien légèrement embarrassé. Elle venait, au
+nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre à
+Felsen-Heim l'entier rétablissement du pauvre mécanicien, et de garder
+sa fille aînée auprès d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher
+son frère au cap de Bonne-Espérance, pour le ramener bientôt parmi nous.
+
+Je me rendis à sa prière de bon coeur, en lui demandant, au nom de ma
+femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. «Vive à
+jamais la Nouvelle-Suisse!» répondit un choeur de voix attendries, en
+même temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'allégresse. «Et à
+la santé de quiconque veut y vivre et y mourir!» ajouta Ernest en
+approchant son verre du mien.
+
+«Je vois bien, repris-je avec gravité, qu'il va falloir nous séparer de
+Fritz. Il est juste qu'il soit chargé d'aller représenter la famille en
+Europe. Ernest demeurera près de nous avec la place de premier
+professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant à maître
+Jack....
+
+--Maître Jack reste ici! s'écria l'impétueux jeune homme d'une voix
+bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le
+meilleur soldat de la colonie, après son frère aîné! Si l'on m'en promet
+autant dans votre Europe, à la bonne heure; mais jusque-là n'en parlons
+plus.
+
+--Quant à moi, reprit Franz,» je ne suis pas de cet avis. Il y a plus
+d'honneur à gagner dans une société nombreuse qu'au milieu d'une
+demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,
+avec l'approbation de mon père, toutefois.
+
+--Bien pensé, mon cher enfant, lui répondis-je, et puisse Dieu bénir nos
+résolutions, comme il l'a fait jusqu'à ce jour! L'univers appartient au
+Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout où il peut vivre
+heureux et utile à ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de
+savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.»
+
+Chacun garda le silence, attendant avec anxiété la réponse du capitaine,
+qui prit la parole en ces termes: «Il faut admirer les décrets de la
+Providence et s'y conformer. J'étais parti pour recueillir des
+naufragés, et me voici au milieu d'une famille naufragée. Au moment où
+trois passagers abandonnent mon bâtiment de leur propre mouvement, en
+voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me
+réjouis d'être l'instrument que la Providence a choisi pour rendre à la
+société une si digne famille, et pour donner peut-être à ma patrie une
+colonie florissante.»
+
+Cette réponse me soulagea le coeur d'un poids terrible, et je remerciai
+la Providence de l'heureuse réussite d'un projet qui avait fait naître
+dans mon esprit tant de doutes et d'inquiétudes.
+
+Le lecteur imaginera facilement comment se passèrent les dernières
+journées qui devaient précéder une si longue et si douloureuse
+séparation. Le bon capitaine pressait les préparatifs du départ; car les
+avaries de son bâtiment lui avaient déjà fait perdre plusieurs jours.
+Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement
+disposer, et il eut même l'attention d'amener son navire à l'ancre dans
+la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps
+que le yacht demeura en rade, l'équipage fut consigné à bord, afin
+d'épargner à Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le
+capitaine avait mis à notre disposition le pilote et le menuisier du
+navire, dont les secours furent inutiles, car il s'était établi une
+telle émulation d'activité parmi les habitants de la colonie, qu'on
+aurait manqué plutôt de besogne que d'ouvriers.
+
+La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude
+paternelle; ils reçurent chacun leur part de nos plus précieux articles
+de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et généralement
+tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.
+
+J'avais reçu du capitaine Littlestone quelques armes à feu de nouvelle
+fabrique et une bonne provision de poudre. En échange de ce présent, je
+m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvés autrefois du bâtiment
+naufragé, tout ce qui pouvait être utile à un marin. Je lui remis en
+même temps quelques papiers qui avaient appartenu à notre infortuné
+capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa
+famille en état de les réclamer.
+
+Le yacht fut avitaillé de toutes les provisions dont nous pouvions
+disposer. Bétail, viande salée, poisson, légumes et fruits, tout était
+prodigué en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours
+généreux.
+
+Il me restait à accomplir un dernier devoir avant de prendre congé de
+mes enfants pour une si longue et si douloureuse séparation. J'eus avec
+eux un entretien de plusieurs heures, où je leur fis un touchant
+discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs
+de l'homme, et, après leur avoir donné ma bénédiction, je remis à l'aîné
+un manuscrit renfermant mes dernières instructions et mes derniers
+conseils.
+
+Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque
+nouveau conseil, quelque parole de tendresse à adresser aux jeunes
+voyageurs. Chacun était douloureusement affecté du départ, quoique plein
+de confiance dans le retour. Plût au Ciel que les hommes se séparassent
+toujours avec de telles pensées! car, dans les âmes bien nées, ces
+moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui
+puissent honorer la nature humaine.
+
+Le soir qui précéda la journée du départ, chacun voulut montrer du
+courage, et nous invitâmes le capitaine et ses officiers à un grand
+repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,
+et, le confiant solennellement à Fritz, je lui recommandai de le faire
+imprimer à son arrivée en Europe, avec les changements et les
+corrections nécessaires.
+
+«J'espère, ajoutai-je en finissant, que le récit de notre vie sur ces
+rivages abandonnés ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il
+arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai
+écrit pour l'éducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile
+aux enfants des autres, et je m'estimerai bien récompensé de mes peines
+si mon simple récit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits
+sur les fruits bienfaisants de la méditation, sur les heureux résultats
+de l'obéissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux
+aussi si quelque père de famille peut trouver dans ces pages d'un exilé
+quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques
+bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle où le sort
+nous avait jetés, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune
+théorie: c'est le récit simple et sans art de nos actions et de nos
+aventures durant dix années d'une vie exempte de blâme et de malheur.
+Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous
+inspirer une confiance résignée envers le souverain auteur de toutes
+choses, ensuite de développer l'activité de notre âme, enfin de nous
+faire mépriser cette maxime vulgaire de l'ignorance: «À quoi cela
+peut-il servir?»
+
+«Jeunesse de tous les âges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il
+est bon de tout apprendre excepté le mal, et que l'homme est sur la
+terre pour développer ses forces et exercer son intelligence dans les
+voies qu'il a plu à la Providence de lui ouvrir.
+
+«Mais l'heure s'avance. Demain, à la pointe du jour, ce dernier chapitre
+ira rejoindre les précédents, entre les mains de mon fils aîné. Que
+Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses
+fidèles serviteurs! Salut à l'Europe, salut à toi, antique pays de mes
+pères! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientôt comme tu fleurissais
+dans les premières années de ma jeunesse!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le robinson suisse, by Johann David Wyss
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROBINSON SUISSE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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